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AVANT QU’IL NE TUE
(UN MYSTÈRE MACKENZIE WHITE – VOLUME 1)
B L A K E P I E R C E
Blake Pierce
Blake Pierce est l’auteur de la populaire série de thrillers RILEY PAIGE : SANS LAISSER DE TRACES (tome 1), REACTION EN CHAINE (tome 2), LA QUEUE ENTRE LES JAMBES (tome 3) et LES PENDULES A L’HEURE (tome 4). Elle écrit également les séries de thrillers MACKENZIE WHITE et AVERY BLACK.
Fan depuis toujours de polars et de thrillers, Blake adore recevoir de vos nouvelles. N'hésitez pas à visiter son site web www.blakepierceauthor.com pour en savoir plus et rester en contact !
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LIVRES PAR BLAKE PIERCE
LES ENQUÊTES DE RILEY PAIGE
SANS LAISSER DE TRACES (Tome 1)
REACTION EN CHAINE (Tome 2)
LA QUEUE ENTRE LES JAMBES (Tome 3)
LES PENDULES À L’HEURE (Tome 4)
SÉRIE MYSTÈRE MACKENZIE WHITE
AVANT QU’IL NE TUE (Volume 1)
TABLE DES MATIÈRES
PROLOGUE
CHAPITRE UN
CHAPITRE DEUX
CHAPITRE TROIS
CHAPITRE QUATRE
CHAPITRE CINQ
CHAPITRE SIX
CHAPITRE SEPT
CHAPITRE HUIT
CHAPITRE NEUF
CHAPITRE DIX
CHAPITRE ONZE
CHAPITRE DOUZE
CHAPITRE TREIZE
CHAPITRE QUATORZE
CHAPITRE QUINZE
CHAPITRE SEIZE
CHAPITRE DIX-SEPT
CHAPITRE DIX-HUIT
CHAPITRE DIX-NEUF
CHAPITRE VINGT
CHAPITRE VINGT ET UN
CHAPITRE VINGT-DEUX
CHAPITRE VINGT-TROIS
CHAPITRE VINGT-QUATRE
CHAPITRE VINGT-CINQ
CHAPITRE VINGT-SIX
CHAPITRE VINGT-SEPT
CHAPITRE VINGT-HUIT
CHAPITRE VINGT-NEUF
CHAPITRE TRENTE
CHAPITRE TRENTE ET UN
CHAPITRE TRENTE-DEUX
CHAPITRE TRENTE-TROIS
CHAPITRE TRENTE-QUATRE
CHAPITRE TRENTE-CINQ
CHAPITRE TRENTE-SIX
PROLOGUE
Dans une toute autre situation, les reflets des premières lueurs de l’aube sur les champs de maïs lui auraient paru un spectacle magnifique. Elle regarda la lumière de ce début de journée effleurer les épis de sa jolie couleur dorée et elle s’efforça d’y trouver une certaine beauté.
Elle avait besoin de se distraire sinon la douleur serait vraiment insupportable.
Elle était attachée à un poteau en bois qui montait le long de son échine et s’arrêtait à 60cm au-dessus de sa tête. Elle avait les mains liées derrière le dos et attachées au poteau. Elle ne portait qu’un string en dentelle noire et un soutien-gorge qui mettait en valeur sa poitrine généreuse. C’était le soutien-gorge qui lui amenait le plus de pourboires au club de strip-tease, le soutien-gorge qui donnait l’illusion que sa poitrine appartenait à une fille de vingt et un ans et non pas à une femme de trente-quatre ans, mère de deux enfants.
Le poteau lui râpait la peau du dos jusqu’au sang. Mais cette douleur était loin d’être aussi intense que celle que lui avait infligée l’homme à la voix grave et effrayante.
Tout son corps se tendit lorsqu’elle l’entendit arriver derrière elle, ses pas écrasant l’herbe de la clairière. Il y avait aussi un autre son, plus sourd. Il traînait quelque chose derrière lui. Elle réalisa qu’il s’agissait du fouet qu’il avait utilisé pour la battre. Il était barbelé et le bout se terminait en éventail. Elle ne l’avait aperçu qu’une seule fois et ça lui avait suffi.
Des dizaines de coups de fouet lui avaient lacéré le dos et le bruit seul de cette chose traînée au sol la faisait paniquer. Elle cria, probablement pour la centième fois cette nuit, mais son cri sembla se perdre et s’éteindre dans le champ de maïs. Au début, elle criait à l’aide, espérant que quelqu’un pourrait l’entendre. Mais au fil des heures, ses cris étaient devenus une sorte de râles d’angoisse, les cris de quelqu’un qui sait que personne ne viendra l’aider.
« J’envisage de te laisser partir » dit l’homme.
Il avait la voix d’un fumeur ou de quelqu’un qui avait beaucoup hurlé. Une sorte de zézaiement bizarre était attaché à ses mots.
« Mais d’abord, tu dois avouer tes crimes. »
Il avait déjà dit ça à quatre reprises. Elle se creusa de nouveau les méninges, se demandant à quoi il faisait référence. Elle n’avait aucun crime à avouer. Elle avait toujours été quelqu’un de bien, traitant correctement les gens qu’elle connaissait et elle avait essayé d’être une bonne mère même si elle aurait aimé faire mieux.
Qu’est-ce qu’il voulait d’elle ?
Elle cria à nouveau et courba le dos contre le poteau. Elle sentit alors un léger relâchement des liens autour de ses poignets. Elle sentit également le sang collé autour de la corde.
« Avoue tes crimes » répéta-t-il.
« Je ne sais pas de quoi vous parlez ! » gémit-elle.
« Tu vas te rappeler » dit-il.
Il avait déjà dit ça auparavant. Et c’était juste avant chaque…
Il y eut un léger bruit au moment où le fouet décrivit un arc dans l’air.
Elle hurla et se tordit de douleur contre le poteau lorsque la chose l’atteignit.
Du sang neuf jaillit de sa blessure mais elle le sentit à peine. Toute son attention était concentrée sur ses poignets. Le sang accumulé à cet endroit durant les dernières heures s’était mélangé à sa sueur. Elle sentit un vide entre la corde et ses poignets et elle pensa qu’elle pourrait peut-être parvenir à s’échapper. Son esprit tentait de prendre le large afin de s’éloigner de la situation.
Clac !
Le coup l’atteignit directement à l’épaule et elle hurla.
« S’il vous plait » dit-elle. « Je ferai tout ce que vous voulez mais laissez-moi partir ! »
« Avoue tes… »
Elle tira de toutes ses forces et parvint à ramener ses bras vers l’avant. Ses épaules étaient extrêmement douloureuses mais elle fut instantanément libérée de ses liens. Elle sentit une légère brûlure au moment où la corde lui effleura le haut de la main mais ça n’avait rien à voir avec la douleur intense qui lui lacérait le dos.
Elle se jeta en avant si rapidement qu’elle tomba presque à genoux, risquant de gâcher sa fuite. Mais l’instinct primitif de survie prit le dessus et le contrôle de ses muscles et avant même de réaliser ce qu’elle faisait, elle était déjà occupée à courir.
Elle se mit à courir très vite, stupéfaite d’être parvenue à se libérer et étonnée que ses jambes la portent après avoir été attachée pendant aussi longtemps. Mais elle courut sans s’arrêter pour y penser.
Elle traversa le champ de maïs en courant, les épis lui fouettant le corps au passage. Les feuilles et les branches lui caressaient le corps, effleurant son dos lacéré comme de vieux doigts flétris. Elle cherchait son souffle et se concentra sur le fait de continuer à mettre un pied devant l’autre. Elle savait que l’autoroute se trouvait à proximité. Tout ce qu’elle avait à faire, c’était de continuer à courir et d’ignorer la douleur.
Derrière elle, l’homme se mit à rire, d’un rire qui ressemblait à celui d’un monstre caché depuis des siècles dans le champ de maïs.
Elle gémit et continua à courir, ses pieds nus martelant le sol et son corps presque dénudé fouetté par les épis de maïs. Sa poitrine rebondissait de façon ridicule et son sein gauche était sorti de son soutien-gorge. Elle se promit à elle-même que si elle s’en sortait vivante, elle ne ferait plus jamais de strip-tease. Elle trouverait un autre boulot et une façon plus digne de subvenir aux besoins de ses enfants.
Cette pensée la motiva et elle se mit à courir encore plus vite à travers les épis de maïs. Elle courut aussi vite qu’elle le put. Elle serait libre si elle continuait à courir. L’autoroute ne devait pas être très loin, n’est-ce pas ?
Peut-être. Mais même si c’était le cas, elle n’avait aucune certitude d’y rencontrer quelqu’un. Il n’était même pas six heures du matin et les autoroutes du Nebraska étaient bien souvent désertes à cette heure-ci.
Devant elle, se profila une ouverture dans le champ. La lumière de l’aube l’atteignit et son coeur bondit à l’idée d’apercevoir l’autoroute.
Elle traversa l’ouverture et elle entendit incrédule le bruit d’un moteur qui s’approchait. Elle fut soudainement remplie d’espoir.
Elle vit la lueur de phares s’approchant et elle courut encore plus vite, Elle était si proche qu’elle pouvait sentir le bitume imprégné de chaleur.
Elle atteignit l’extrémité du champ de maïs au moment où un pickup rouge passait sur la route. Elle hurla et gesticula des bras frénétiquement.
« S’il vous plaît ! » hurla-t-elle.
Mais, horrifiée, elle vit le pickup passer en vrombissant.
Elle gesticula des bras en pleurnichant. Peut-être que le chauffeur allait jeter un coup d’œil dans son rétroviseur…
Clac !
Une douleur fulgurante lui lacéra l’arrière du genou gauche et elle tomba à terre.
Elle hurla et tenta de se remettre debout mais elle sentit une main robuste l’attraper par les cheveux et la traîner de nouveau vers le champ de maïs.
Elle tenta de bouger, de se libérer mais cette fois-ci, elle n’y parvint pas.
Un dernier claquement de fouet se fit entendre avant qu’elle ne perde finalement conscience.
Elle savait que tout se terminerait très bientôt : le bruit, le fouet, la douleur et sa courte vie jalonnée d’épreuves.
CHAPITRE UN
La détective Mackenzie White se préparait au pire en traversant le champ de maïs cet après-midi-là. Le bruit des épis la perturbait alors qu’elle s’y frayait un passage. C’était un bruit sourd effleurant sa veste à mesure qu’elle passait d’une rangée à l’autre. La clairière qu’elle cherchait à atteindre lui semblait à des kilomètres de distance.
Elle finit par y arriver et s’arrêta net à ce qu’elle y vit, souhaitant être n’importe où ailleurs à ce moment-là. Il y avait un cadavre presque nu d’une femme d’une trentaine d’années, attaché à un poteau, le visage figé dans une expression de profonde angoisse. C’était une expression que Mackenzie aurait souhaité n’avoir jamais vue et qu’elle savait qu’elle n’oublierait jamais.
Cinq policiers s’affairaient dans la clairière mais sans faire quoi que ce soit d’utile. Ils cherchaient à avoir l’air occupés mais elle savait qu’ils essayaient seulement de comprendre à quoi ça rimait. Elle était sûre qu’aucun d’entre eux n’avait jamais rien vu de pareil. Après avoir vu cette jeune femme blonde attachée à ce poteau en bois, Mackenzie sut tout de suite que quelque chose de bien plus important était en jeu. Quelque chose auquel elle n’avait jamais été confrontée. Ce n’était pas le genre de chose qui se passait dans les champs de maïs du Nebraska.
Mackenzie s’approcha du corps et en fit lentement le tour. Elle sentit les autres policiers l’observer. Elle savait que certains d’entre eux trouvaient qu’elle prenait son boulot bien trop au sérieux. Elle abordait les événements de très près, cherchait des liens et des connexions presqu’abstraites de par nature. Elle était cette jeune femme qui avait obtenu ce poste de détective bien trop rapidement aux yeux de beaucoup d’hommes du commissariat et elle en était bien consciente. Elle était cette fille ambitieuse dont tout le monde pensait qu’elle cherchait à atteindre une position bien plus importante que celle d’une détective de police dans une petite ville du Nebraska.
Mackenzie les ignora. Elle concentra son attention sur le cadavre, chassant les mouches qui tournaient autour du corps de la femme dans un petit nuage noir. Le cadavre avait souffert des effets de la chaleur. Il avait fait chaud tout l’été mais on aurait dit que toute cette chaleur s’était soudainement concentrée dans ce champ de maïs.
Mackenzie s’approcha du corps et l’étudia de près, essayant de réprimer un sentiment de nausée et de tristesse. Le dos de la femme était couvert d’entailles. Elles étaient uniformes, probablement provoquées par un seul instrument. Son dos était couvert de sang séché. L’arrière de son string en était imbibé.
Alors que Mackenzie terminait de faire le tour du cadavre, un policier de petite taille mais corpulent s’approcha d’elle. Elle le connaissait bien mais ne l’appréciait guère.
« Salut, détective White » dit le chef Nelson.
« Chef » répondit-elle.
« Où est Porter ? »
Il n’y avait aucune condescendance dans sa voix mais elle la ressentit tout de même. Ce chef de police endurci d’une cinquantaine d’années n’avait aucune envie qu’une jeune femme de vingt-cinq ans travaille sur cette affaire. Walter Porter, son partenaire de cinquante-cinq ans, serait bien plus capable de s’occuper de ce boulot.
« Il est près de l’autoroute » répondit Mackenzie. « Il est occupé à parler avec le fermier qui a découvert le corps. Il ne va pas tarder à arriver. »
« OK » dit Nelson, visiblement plus à l’aise. « Qu’est-ce que tu en penses ? »
Mackenzie ne savait pas trop comment répondre à cette question. Elle savait qu’il la testait. Il le faisait de temps à autre, parfois même au sujet de simples détails au commissariat. Il ne le faisait avec aucun autre officier ou détective et elle était certaine qu’il le faisait avec elle uniquement parce qu’elle était jeune et que c’était une femme.
Son instinct lui disait qu’il ne s’agissait pas d’un simple meurtre. Peut-être était-ce dû aux très nombreuses entailles dans le dos ou le fait que cette femme avait tout l’air d’une pin-up. Il était évident qu’elle avait de faux seins et Mackenzie soupçonnait que d’autres parties de son corps avait également été « retouchées ». Elle portait une bonne couche de maquillage qui avait partiellement coulé sous l’effet des larmes.
« Je pense » dit Mackenzie, en réponse à la question de Nelson, « qu’il s’agit d’un meurtre purement violent. Je pense que la police scientifique ne trouvera aucune trace d’abus sexuel. La plupart des hommes qui kidnappent des femmes dans un but sexuel torturent rarement autant leur victime même s’ils envisagent de la tuer par la suite. Je pense également, à en juger par son style de sous-vêtements, qu’il s’agit d’une femme de nature provocatrice. Franchement, à en juger par son style de maquillage et la taille généreuse de sa poitrine, je commencerais par appeler les clubs de strip-tease à Omaha afin de savoir si une danseuse a été portée disparue hier soir. »
« On s’est déjà occupé de tout ça » répondit Nelson d’un ton suffisant. « La victime s’appelle Hailey Lizbrook, trente-quatre ans, mère de deux garçons et danseuse de niveau moyen au club The Runway à Omaha. »
Il répétait ces faits comme s’il lisait un mode d’emploi. Mackenzie supposa qu’il avait été assez longtemps à son poste pour cesser de considérer les victimes de meurtre comme des personnes, mais plutôt comme de simples puzzles à résoudre.
Mais Mackenzie, qui n’en était qu’à ses premières années de carrière, n’était pas aussi endurcie et sans coeur. Elle avait examiné la femme dans le but de découvrir ce qui s’était passé mais elle l’avait également vue comme une mère laissant deux petits garçons derrière elle et qui seraient orphelins le reste de leur vie. Pour qu’une mère de deux enfants soit strip-teaseuse, Mackenzie supposait qu’elle avait des soucis d’argent et qu’elle était prête à faire tout et n’importe quoi pour subvenir aux besoins de ses enfants. Et maintenant, elle était là, attachée à un poteau et partiellement mutilée par un homme inconnu qui…
Le bruissement des épis de maïs derrière elle l’interrompit dans ses réflexions. Elle se retourna et vit Walter Porter s’approchant à travers champ. Il avait l’air contrarié en atteignant la clairière, frottant sa veste pour en faire tomber la crasse et les filaments d’épis.
Il inspecta l’endroit des yeux durant un instant avant que son regard ne tombe sur le corps de Hailey Lizbrook attaché au poteau. Il eut un rictus de surprise, sa moustache grisonnante se relevant en angle droit. Puis il vit Mackenzie et Nelson et vint directement à leur rencontre.
« Porter » dit le chef Nelson. « White a déjà résolu cette affaire. Elle est sacrément intelligente. »
« Ça lui arrive » répondit Porter d’un ton dédaigneux.
C’était toujours comme ça. Nelson ne lui faisait pas vraiment un compliment. En fait, il taquinait Porter d’être coincé avec la jolie jeune fille surgie de nulle part qui avait obtenu le poste de détective, la jolie jeune fille que peu d’hommes au commissariat âgés de plus de trente ans prenaient au sérieux. Et ça énervait Porter.
Bien qu’elle apprécie réellement de voir Porter souffrir de la taquinerie, ça n’en valait pas la peine de se sentir sous-estimée. À maintes reprises, elle avait résolu des affaires que d’autres hommes n’avaient pas pu résoudre et elle savait qu’ils se sentaient menacés. Elle avait seulement vingt-cinq ans, bien trop jeune pour se sentir surmenée dans une carrière qu’elle avait adorée. Mais aujourd’hui, coincée avec Porter et dans ce commissariat, elle commençait à la détester.
Porter fit un effort pour se placer entre Nelson et Mackenzie, histoire de lui faire comprendre qu’il était maintenant aux commandes. Mackenzie sentit monter la colère en elle mais elle se contint. Cela faisait maintenant trois mois qu’elle se contenait, depuis le jour où on l’avait affectée à travailler avec lui. Depuis le premier jour, Porter n’avait pas caché l’aversion qu’il ressentait à son égard. Après tout, elle était venue remplacer le partenaire avec qui il travaillait depuis vingt-huit ans et qui avait été remercié des forces de police, du point de vue de Porter, pour faire de la place à une jeune femme.
Mackenzie ignora ce manque de respect flagrant car elle refusait que ça puisse avoir un impact sur son éthique professionnelle. Sans un mot, elle s’approcha à nouveau du corps. Elle l’observa attentivement. Elle souffrait pour cette femme mais en même temps, aucun cadavre ne pourrait jamais autant l’affecter que le premier corps qu’elle avait vu dans sa vie. Elle arrivait presque à ne plus voir le corps de son père lorsqu’elle arrivait sur une scène de crime, mais pas encore tout à fait. Elle avait sept ans lorsqu’elle était entrée dans la chambre où elle avait trouvé le corps de son père étendu sur un lit et baignant dans une mare de sang. Et elle n’avait jamais cessé de le voir depuis lors.
Mackenzie examina attentivement le corps, à la recherche d’indices démontrant que ce meurtre n’avait rien de sexuel. Elle ne vit aucun signe de bleus ni d’égratignures sur la poitrine ni sur les fesses, pas de saignement externe autour du vagin. Elle examina alors les mains et les pieds de la femme, se demandant s’il pouvait y avoir une motivation religieuse. Des signes de perforations au niveau des paumes, des chevilles et des pieds pourraient faire référence à la crucifixion. Mais là encore, elle ne trouva aucun signe de ce genre.
Dans le bref compte-rendu qu’elle et Porter avaient reçu, il était stipulé que les vêtements de la victime n’avaient pas été retrouvés. Mackenzie supposait donc que le tueur les avait gardés ou s’en était débarrassé. Cela lui faisait penser que le tueur était soit très prudent, soit d’une nature limite obsessive. Ajoutez à cela que ses actes de la nuit dernière n’avaient pas été motivés par des raisons sexuelles, et ça en faisait un tueur potentiellement insaisissables et très calculateur.
Mackenzie recula jusqu’à la limite de la clairière et observa la scène dans son entièreté. Porter la regarda du coin de l’œil puis l’ignora complètement pour continuer à parler avec Nelson. Elle remarqua que les autres policiers l’observaient. Au moins, certains d’entre eux la regardaient travailler. Elle était arrivée à ce poste de détective avec la réputation d’être exceptionnellement intelligente et très estimée par la majorité de ses instructeurs à l’école de police et de temps en temps, de jeunes policiers, hommes et femmes confondus, lui posaient des questions sincères ou lui demandaient son opinion.
D’un autre côté, elle savait aussi que certains des hommes présents la regardaient plutôt avec un œil lubrique. Elle ne savait pas vraiment ce qui était le pire : les hommes qui mataient ses fesses lorsqu’elle passait à proximité ou ceux qui riaient derrière son dos en se moquant de la petite fille jouant au détective.
Alors qu’elle examinait la scène, elle fut de nouveau assaillie par la conviction tenace que quelque chose ne tournait pas rond. Elle avait l’impression d’ouvrir un livre et de lire seulement la première page d’une histoire qui réservait encore de nombreux chapitres.
Ceci n’est qu’un début, pensa-t-elle.
Elle examina le sol autour du poteau et remarqua quelques marques laissées par des chaussures mais pas assez pour fournir des empreintes. Il y avait également toute une série de formes au sol qui ressemblaient à des serpentins. Elle s’agenouilla pour les observer de plus près et elle vit que bon nombre de ces formes étaient côte à côte, serpentant autour du poteau d’une manière saccadée, comme si l’objet qui les avait laissées avait fait plusieurs fois le tour du poteau. Elle examina de nouveau le dos de la victime et vit que les entailles dans la chair avaient la même forme que les marques au sol.
« Porter » dit-elle.
« Quoi encore ? » répondit Porter, visiblement ennuyé d’avoir été interrompu.
« Je pense avoir trouvé des traces laissées par l’arme. »
Porter hésita un instant, puis se dirigea vers l’endroit où Mackenzie était accroupie au sol. Lorsqu’il s’agenouilla, il grogna légèrement et elle entendit craquer sa ceinture. Il avait une vingtaine de kilos en trop et c’était d’autant plus visible qu’il s’approchait des cinquante-cinq ans.
« Une sorte de fouet ? » demanda-t-il.
« On dirait. »
Elle examina le sol, suivant les traces dans le sable jusqu’au poteau et c’est alors qu’elle remarqua autre chose. C’était quelque chose de minuscule, de si petit qu’elle faillit ne pas le remarquer.
Elle s’approcha du poteau en veillant bien à ne pas toucher le corps avant que ne soit arrivée la police scientifique. Elle s’accroupit à nouveau et sentit tout le poids de la chaleur de l’après-midi s’abattre sur ses épaules. Imperturbable, elle tendit le cou pour s’approcher au plus près du poteau. Elle en était tellement proche que son front le touchait presque.
« Qu’est-ce que tu fous ? » demanda Nelson.
« Il y a quelque chose de gravé » dit-elle. « On dirait des chiffres. »
Porter s’approcha à nouveau pour y jeter un coup d’oeil mais prit soin de ne plus s’agenouiller. « White, ce morceau de bois a facilement plus de vingt ans » dit-il. « Et cette gravure est probablement aussi vieille. »
« Peut-être » dit Mackenzie. Mais elle n’en était pas convaincue.
Se désintéressant de la découverte, Porter retourna discuter avec Nelson, comparant des notes sur les informations obtenues du fermier qui avait découvert le corps.
Mackenzie sortit son téléphone et prit les chiffres en photo. Elle agrandit l’image et les chiffres apparurent sur l’écran. En les voyant clairement en détails, elle sentit à nouveau que tout ceci n’était que le début de quelque chose de bien plus important.
N511/J202
Les chiffres ne lui inspiraient rien de particulier. Peut-être que Porter avait raison et peut-être qu’ils ne signifiaient absolument rien. Peut-être qu’ils avaient été gravés là par un bûcheron lorsque le poteau avait été fabriqué. Ou peut-être que c’était des enfants qui les avaient gravés à une époque ou à une autre.
Mais il y avait quelque chose qui ne collait pas.
Il n’y avait rien qui collait en fait.
Et elle était persuadée, du fond du coeur, que tout ceci n’était qu’un début.
CHAPITRE DEUX
Mackenzie sentit son estomac se nouer lorsqu’elle vit à travers la vitre de la voiture toutes les camionnettes de journalistes amassées et les reporters s’efforçant d’avoir les meilleures places afin de les assaillir, elle et Porter, au moment où ils arriveraient au commissariat. Pendant que Porter se garait, elle vit comment de nombreux journalistes s’approchaient, traversant en courant la pelouse du commissariat avec leur caméraman à la suite.
Mackenzie vit également Nelson qui se tenait déjà devant les portes d’entrée et qui faisait tout son possible pour essayer de les calmer. Il avait l’air agité et embarrassé. De là où elle se trouvait, elle pouvait voir la sueur scintiller sur son front.
Au moment de sortir du véhicule, Porter se plaça à ses côtés afin de s’assurer qu’elle ne soit pas la première détective que les journalistes rencontrent. Alors qu’il la dépassait, il lui dit : « Ne raconte surtout rien à ces vampires. »
Elle sentit l’indignation monter en elle en entendant son commentaire condescendant.
« Je sais, Porter. »
La foule de journalistes et de caméras arrivèrent jusqu’à eux. Au moins une dizaine de micros étaient tendus vers leurs visages alors qu’ils essayaient de traverser la mêlée. Les questions jaillissaient dans tous les sens.
« Est-ce que les enfants de la victime ont été informés ? »
« Quelle a été la réaction du fermier lorsqu’il a découvert le corps ? »
« Est-ce que c’est une affaire d’abus sexuel ? »
« Est-ce une bonne idée qu’une femme s’occupe d’une telle affaire ? »
Cette dernière question ennuya un peu Mackenzie. Bien sûr, elle savait qu’ils cherchaient uniquement à provoquer une réponse, espérant une annonce juteuse de vingt secondes pour le journal de l’après-midi. Il n’était que seize heures et s’ils agissaient rapidement, ils pourraient obtenir une info pour les actualités de dix-huit heures.
Alors qu’elle se frayait un passage à travers les portes et le hall d’entrée du commissariat, cette dernière question continuait à résonner dans sa tête.
Est-ce une bonne idée qu’une femme s’occupe d’une telle affaire ?
Elle se rappela la manière impassible avec laquelle Nelson lui avait communiqué les informations concernant Hailey Lizbrook.
Bien sûr que c’était une bonne idée, pensa Mackenzie. En fait, c’était même primordial.
Ils pénétrèrent finalement dans le commissariat de police et les portes se refermèrent derrière eux. Mackenzie se sentit soulagée d’être enfin au calme.
« Saloperies de sangsues » dit Porter.
Il avait abandonné sa démarche arrogante maintenant qu’il ne se trouvait plus face aux caméras. Il passa lentement devant la réception et se dirigea vers le hall qui menait aux salles de conférence et aux bureaux qui constituaient leur commissariat. Il avait l’air fatigué, prêt à rentrer chez lui, déjà prêt à clôturer cette affaire.
Mackenzie rentra la première dans la salle de conférence. De nombreux officiers de police étaient déjà assis à la grande table, certains en uniforme et d’autres en civil. Étant donné leur présence et l’apparition soudaine des camionnettes de journalistes, Mackenzie en déduisit qu’il y avait eu des fuites concernant cette affaire durant les deux heures et demie qui s’étaient écoulées entre le moment où elle avait quitté son bureau pour se rendre dans le champ de maïs et le moment où elle en était revenue. Ce n’était plus uniquement un meurtre horrible, c’était devenu un vrai show.
Mackenzie se servit une tasse de café et s’assit. Des dossiers avec les informations rassemblées jusqu’ici sur l’affaire étaient éparpillés sur la table. Elle y jeta un œil pendant que la salle se remplissait petit à petit. Porter finit par entrer et prit place à l’autre bout de la table.
Mackenzie jeta un coup d’oeil à son téléphone et vit qu’elle avait reçu huit appels en absence, cinq messages vocaux et une dizaine d’emails. C’était un dur rappel du fait qu’elle avait déjà une bonne série d’affaires en cours avant même d’avoir été envoyée au champ de maïs ce matin. Le côté ironique de sa situation était qu’en dépit de passer beaucoup de temps à la dénigrer et à l’insulter de manière subtile, ses collègues plus âgés avaient également conscience de son talent. Et par conséquent, elle était en charge du plus grand nombre de dossiers. Jusqu’à maintenant, elle n’avait jamais pris de retard et elle avait résolu un nombre exemplaire d’affaires.
Elle envisagea de répondre à certains des emails en attendant mais le chef de police Nelson entra avant qu’elle n’ait eu l’occasion de s’y mettre. Il ferma rapidement la porte de la salle de conférence derrière lui.
« Je ne sais pas comment les journalistes ont pu être au courant aussi vite, » grogna-t-il, « mais si j’apprends que l’un d’entre vous est responsable, ça va barder. »
Le silence envahit la pièce. Quelques policiers et employés commencèrent à feuilleter nerveusement les dossiers étalés en face d’eux. Bien que Mackenzie n’aime guère Nelson, elle devait admettre que sa présence et sa voix en imposaient sans aucun effort à une salle entière.
« Voilà où on en est. » dit Nelson. « La victime s’appelle Hailey Lizbrook, une strip-teaseuse d’Omaha, trente-quatre ans, mère de deux garçons âgés de neuf et quinze ans. D’après les informations que nous avons pu récolter, elle a été enlevée avant d’arriver au travail vu que son employeur affirme qu’elle ne s’est pas montrée au boulot la nuit dernière. Les caméras de sécurité du club Runway, l’endroit où elle travaillait, ne nous ont rien appris. Nous supposons donc qu’elle a été enlevée quelque part entre son appartement et le club de strip-tease. Ça couvre une distance de douze kilomètres, une zone où certains de nos hommes sont actuellement occupés à faire des recherches en collaboration avec le département de police d’Omaha. »
Il se tourna alors vers Porter en le regardant comme s’il s’agissait d’un premier de classe et il dit :
« Porter, tu peux nous décrire la scène ? »
Bien sûr, il avait choisi Porter.
Porter se mit debout et fit le tour de la pièce du regard afin de s’assurer qu’il avait l’attention de toutes les personnes présentes.
« La victime était attachée avec les mains dans le dos à un poteau en bois. La scène du crime se situe dans une clairière au milieu d’un champ de maïs, à un peu moins d’un kilomètre et demi de l’autoroute. Son dos était couvert de marques de lacérations, causées par une sorte de fouet. Nous avons observé la présence au sol de marques de même taille et de même forme que les lacérations. Même si nous ne serons absolument certains qu’après avoir reçu le rapport du médecin légiste, nous sommes presque sûrs qu’il ne s’agissait pas d’une attaque d’ordre sexuel même si la victime était dévêtue, ne portait plus que ses sous-vêtements et que ses vêtements n’ont pas pu être retrouvés. »
« Merci, Porter. » dit Nelson. « Concernant le médecin légiste, je l’ai eu au téléphone il y a environ vingt minutes. Il m’a dit que bien qu’il faille attendre les résultats de l’autopsie, la mort semble avoir été causée par une hémorragie ou un traumatisme crânien ou cardiaque. »
Il tourna alors les yeux vers Mackenzie et il y avait très peu de considération dans son regard lorsqu’il lui demanda : « White, quelque chose à ajouter ? »
« Les chiffres. » répondit-elle.
Nelson leva les yeux au ciel devant toutes les personnes présentes. C’était un signe flagrant de manque de respect mais elle passa outre, décidée à exposer ces données à toutes les personnes présentes avant d’être interrompue.
« J’ai découvert deux séries de chiffres, séparées par une barre oblique, gravées au pied du poteau. »
« Quels étaient ces chiffres ? » demanda l’un des jeunes policiers assis autour de la table.
« Des chiffres et des lettres en fait. » répondit Mackenzie. « N 511 et J 202. Je les ai pris en photo avec mon téléphone. »
« D’autres photos vous seront bientôt distribuées, dès que Nancy aura terminé de les imprimer. » dit Nelson. Il avait parlé d’une voix forte et énergique, faisant comprendre à toutes les personnes présentes que l’histoire des ces chiffres était maintenant close.
Mackenzie écoutait Nelson pendant qu’il expliquait d’un ton monocorde les tâches à réaliser pour couvrir les douze kilomètres séparant la maison de Hailey Lizbrook et le club Runway. Mais elle ne l’écoutait qu’à moitié en fait. Son esprit revenait continuellement sur la manière dont le corps de la femme avait été attaché. Il y avait quelque chose dans cette mise en scène qui lui avait paru tout de suite presque familier et cette pensée continuait à l’obséder alors qu’elle était assise dans cette salle de conférence.
Elle consulta les informations reprises dans le dossier, à la recherche d’un détail qui lui mettrait la puce à l’oreille. Elle feuilleta les quatre pages de résumé, espérant y découvrir quelque chose. Elle en connaissait déjà tous les détails mais elle les passa quand même en revue.
Femme de trente-quatre ans, probablement assassinée la nuit dernière. Présence de lacérations, d’entailles et d’abrasions au niveau du dos. Attachée à un vieux poteau en bois. Cause présumée du décès : hémorragie ou possible traumatisme cardiaque. La façon de l’attacher dénote un possible sous-entendu religieux. Le type morphologique du corps de la femme laisse entendre des motivations de type sexuel.
Alors qu’elle lisait le compte-rendu, quelque chose se fit jour en elle. Elle éloigna un peu le regard de son entourage afin de permettre à son esprit d’assembler les morceaux du puzzle sans aucune interférence.
Au moment où les choses commençaient à prendre forme dans sa tête, s’orientant vers une connexion qu’elle espérait être erronée, Nelson était sur le point de terminer sa présentation.
« …et vu qu’il est trop tard pour que des barrages routiers soient efficaces, nous allons devoir nous baser essentiellement sur les déclarations des témoins que nous allons éplucher jusqu’au moindre détail, même le plus anodin. Maintenant, est-ce que quelqu’un a quelque chose à ajouter ? »
« Oui, une chose. » dit Mackenzie.
Elle vit comment Nelson se retint de soupirer et elle entendit Porter glousser à l’autre bout de la table. Elle l’ignora et attendit de savoir comment Nelson allait lui répondre.
« Oui, White ? » dit-il.
« Je me rappelle d’une affaire datant de 1987 et qui présente beaucoup de similitudes avec celle-ci. Je suis presque sûre que ça s’est déroulé dans les environs de Roseland. La manière d’attacher la victime était similaire, le type morphologique de la femme également. Et je suis presque certaine que le type de torture aussi. »
« 1987 ? » demanda Nelson. « White, étiez-vous même déjà née ? »
Ce commentaire provoqua quelques rires étouffés d’une bonne partie des personnes présentes dans la salle. Mackenzie les ignora car elle ne comptait pas lâcher le morceau.
« Non, je n’étais pas née. », dit-elle, prête à l’affrontement. « Mais j’ai lu le rapport. »
« Monsieur, n’oubliez pas que Mackenzie passe son temps libre à réviser des affaires classées. Cette fille est un peu un genre d’encyclopédie ambulante dans le domaine. » intervint Porter.
Mackenzie remarqua directement que Porter l’avait non seulement appelée par son prénom mais qu’il l’avait également qualifiée de fille au lieu de femme. Le pire de tout, c’était qu’elle ne pensait même pas qu’il avait conscience de ce manque de respect.
Nelson se frotta la tête de la main et laissa finalement échapper un soupir tonitruant. « 1987 ? Vous êtes sûre ? »
« Presque certaine à 100%. »
« Roseland ? »
« Ou dans les environs. » dit-elle.
« OK. » répondit Nelson en regardant vers l’autre bout de la table où une femme d’âge mûr était assise, écoutant attentivement. Un ordinateur portable était posé devant elle, sur lequel elle avait pianoté silencieusement durant tout le temps de la réunion. « Nancy, pouvez-vous faire une recherche à ce sujet dans la base de données ? »
« Oui, monsieur. » répondit-elle. Elle se mit tout de suite à taper quelque chose dans le serveur interne du commissariat de police.
Nelson jeta un autre regard désapprobateur à Mackenzie et elle pouvait y lire clairement : Tu as plutôt intérêt à avoir raison. Sinon, tu viens juste de me faire perdre vingt secondes de mon temps précieux.
« OK les gars. » dit Nelson. « Voici comment on va procéder. Dès que cette réunion sera terminée, je veux que Smith et Berryhill se rendent à Omaha afin d’y aider le département local de police. À partir de là, on alternera par équipes, si nécessaire. Porter et White, je veux que vous alliez parler aux enfants de la victime, ainsi qu’à son employeur. Nous recherchons également l’adresse de sa sœur. »
« Excusez-moi, monsieur. » dit Nancy, en relevant la tête de son ordinateur.
« Oui, Nancy ? »
« On dirait que la détective White avait raison. En octobre 1987, une prostituée a été retrouvée morte et attachée à un poteau en bois dans les environs de la ville de Roseland. Dans le dossier que je suis occupée à consulter, il est écrit que la victime ne portait que ses sous-vêtements et qu’elle avait été violemment fouettée. Aucun signe d’abus sexuel et aucun mobile non plus. »
Le silence se fit dans la pièce et de nombreuses questions planaient dans l’air. Finalement, ce fut Porter qui parla et bien que Mackenzie remarque directement qu’il cherchait à balayer l’affaire, elle sentit une pointe d’inquiétude dans sa voix.
« Ça date d’il y a presque trente ans. » dit-il. « Pour moi, c’est un peu léger comme connexion. »
« Mais c’est néanmoins une connexion. » répondit Mackenzie.
Nelson tapa du poing sur la table, le regard bouillonnant tourné vers Mackenzie. « S’il existe une connexion, vous savez ce que ça signifie, n’est-ce pas ? »
« Ça veut dire qu’il est possible qu’on ait affaire à un tueur en série. » dit-elle. « Et l’idée seule que nous puissions avoir affaire à un tueur en série signifie que nous devons envisager d’appeler le FBI. »
« Mais vous allez un peu vite en besogne, là. » dit Nelson. « En fait vous êtes prête à rameuter la cavalerie pour peut-être pas grand-chose. »
« Avec tout le respect que je vous dois, » dit Mackenzie, « ça vaut la peine d’y regarder de plus près. »
« Et maintenant que votre cerveau encyclopédique l’a signalé à notre attention, nous n’avons plus le choix en fait. » dit Nelson. « Je vais passer quelques coups de fil et vous vous en chargerez. Pour l’instant, on va se concentrer sur les éléments urgents et pertinents. C’est tout pour l’instant. Vous pouvez tous retourner bosser. »
Le groupe présent à la salle de conférence commença à se disperser, en emportant les dossiers avec eux. Alors que Mackenzie se dirigeait vers la porte, Nancy lui adressa un sourire d’approbation. C’était le signe d’encouragement le plus important que Mackenzie ait reçu au boulot en plus de deux semaines. Nancy était réceptionniste et effectuait parfois des recherches d’informations pour le commissariat. Elle était l’un des rares membres plus âgés du commissariat qui n’avait pas de réels problèmes avec elle.
« Porter et White, attendez ! » dit Nelson.
Elle remarqua que Nelson montrait le même genre de préoccupation qu’elle avait vue et entendue chez Porter lorsqu’il avait pris la parole un peu plus tôt. Il en avait même l’air presque malade.
« Bon boulot pour le rappel de cette affaire de 1987 » dit Nelson à Mackenzie. On aurait dit que ça lui faisait physiquement mal de lui faire un compliment. « C’est un peu au petit bonheur la chance, mais si c’est le cas, il va falloir se demander… »
« Se demander quoi ? » dit Porter.
Mackenzie, qui n’était pas du genre à tourner autour du pot, répondit pour Nelson.
« Se demander pourquoi il a mis autant de temps avant de redevenir actif, » dit-elle.
Puis elle ajouta :
« Et se poser la question de savoir quand il va recommencer à tuer. »
CHAPITRE TROIS
Il était assis dans sa voiture, à profiter du silence environnant. Les réverbères jetaient une lueur fantomatique dans la rue. Il n’y avait pas beaucoup de voitures qui passaient à cette heure aussi tardive, ce qui créait une atmosphère sinistre. Il savait que toute personne qui se baladait à cette heure-ci dans ce quartier de la ville n’était probablement pas très à l’aise ou cherchait à faire ses affaires en secret. Ça lui facilitait sa tâche de concentration sur le travail à réaliser… sa Bonne Oeuvre.
Les trottoirs étaient sombres hormis la lumière occasionnelle venant des néons d’établissements miteux. La silhouette crue d’une femme bien dotée scintillait par la vitre du bâtiment qu’il observait. C’était comme la lueur vacillante d’un phare sur une mer déchaînée. Mais il n’y avait aucun refuge par ici, aucun refuge respectable du moins.
Alors qu’il était assis dans sa voiture, aussi éloigné que possible des réverbères, il pensa à la collection qu’il avait à la maison. Il l’avait examinée de près avant de sortir ce soir. C’était des souvenirs de son oeuvre qu’il gardait précieusement sur son bureau : un sac à main, une boucle d’oreille, un collier en or, une mèche de cheveux blonds placés dans un petit Tupperware. C’était des rappels, des rappels que cette tâche lui avait été assignée. Et qu’il avait encore beaucoup de travail à faire.
Un homme sortit de l’édifice de l’autre côté de la rue, l’interrompant dans ses pensées. Il resta assis là en observant, attendant patiemment. Il en avait appris beaucoup sur la patience au fil des ans. C’est pourquoi il était maintenant anxieux de savoir qu’il devait travailler rapidement. Et s’il n’était pas assez précis ?
Il n’avait pas beaucoup le choix. Le meurtre de Hailey Lizbrook faisait déjà la une des actualités. Des gens le recherchaient, comme si c’était lui qui avait fait quelque chose de mal. Ils ne comprenaient rien. Ce qu’il avait offert à cette femme, c’était un cadeau.
Un acte de bonté.
Auparavant, il laissait passer beaucoup de temps entre ses actes sacrés. Mais aujourd’hui, un sentiment d’urgence le pressait. Il y avait tellement à faire. Il y avait continuellement des femmes aux coins des rues, sur les pubs, à la télé.
Ils finiraient par comprendre. Ils comprendraient et ils le remercieraient. Ils lui demanderaient comment être pur et il leur ouvrirait les yeux.
Quelques instants plus tard, l’image néon de la femme à travers la vitre disparut. Les lumières derrière les fenêtres s’éteignirent. L’endroit était devenu sombre, ils fermaient pour la nuit.
Il savait que ça voulait dire que les femmes allaient bientôt sortir par l’arrière, se diriger vers leurs voitures et rentrer chez elles.
Il enclencha une vitesse et roula lentement autour du pâté de maisons. La lumière des réverbères semblait le poursuivre mais il savait qu’il était à l’abri des regards. Dans ce quartier de la ville, personne ne se préoccupait des autres.
À l’arrière du bâtiment, la plupart des voitures étaient de beaux modèles. Apparemment, ça rapportait bien d’exposer son corps. Il se gara à l’extrémité du parking et attendit.
Après un long moment, la porte des employés s’ouvrit finalement. Deux femmes en sortirent, accompagnées d’un homme qui avait l’air d’être agent de sécurité pour l’établissement. Il observa l’homme, en se demandant s’il allait poser problème. Il gardait une arme sous son siège qu’il utiliserait si c’était absolument nécessaire mais il préférait éviter de le faire. Il n’avait pas encore été obligé de l’utiliser. En fait, il détestait les armes. Il y avait quelque chose d’impur à leur sujet, quelque chose de corrompu.
Ils finirent par se séparer, monter dans leurs voitures et s’éloigner.
Il vit d’autres personnes sortir, puis soudainement il se redressa sur son siège. Il sentit son cœur s’emballer. C’était elle. C’était celle qu’il attendait.
Elle était de petite taille, une fausse blonde avec une coupe au carré jusqu’au niveau des épaules. Il la regarda monter dans sa voiture mais ne démarra que lorsque ses feux arrière passèrent le coin de la rue.
Il contourna l’édifice par l’autre côté afin de ne pas attirer l’attention sur lui. Il se plaça juste derrière elle et son coeur commença à s’emballer. Instinctivement, il tendit la main sous son siège et toucha les brins de la corde. Ça le calmait.
Ça le calmait aussi de savoir qu’après la poursuite, viendrait le moment du sacrifice.
Et il viendrait, ça c’est sûr.
CHAPITRE QUATRE
Mackenzie était assise dans le siège passager, avec des nombreux dossiers étalés sur les genoux. Porter était derrière le volant, tapotant des doigts au rythme d’une chanson des Rolling Stones. Il avait toujours la même chaîne de rock allumée lorsqu’il conduisait et Mackenzie lui jeta un regard ennuyé, finalement déconcentrée. Elle regarda la trajectoire des phares se projetant sur la route devant eux à cent-trente kilomètres à l’heure puis elle se tourna vers lui.
« Tu peux baisser le son, s’il te plaît ? » dit-elle sèchement.
En général, ça ne la dérangeait pas mais elle essayait de se mettre dans un état d’esprit particulier afin de comprendre le mode opératoire du tueur.
Avec un soupir et un hochement de tête, Porter baissa le son de la radio. Il la regarda de manière dédaigneuse.
« Qu’est-ce que tu espères trouver, de toutes façons ? » demanda-t-il.
« Je n’espère pas trouver quelque chose, » dit Mackenzie. « J’essaie de rassembler les différentes pièces du puzzle afin de mieux comprendre la personnalité du tueur. Si nous parvenons à penser comme lui, nous avons plus de chances de l’attraper. »
« Ou, » dit Porter, « tu peux attendre qu’on arrive à Omaha et qu’on parle avec les enfants et la soeur de la victime comme Nelson nous l’a demandé. »
Sans même le regarder, Mackenzie savait qu’il luttait pour ne pas lui sortir un commentaire paternaliste dans le style du type qui sait tout. Elle devait reconnaître que c’était tout à son honneur. Quand ils n’étaient que tous les deux sur les routes ou à une scène de crime, Porter maintenait les remarques sarcastiques et les comportements dégradants à un minimum.
Elle ignora Porter pendant un instant et regarda de nouveau les notes étalées sur ses genoux. Elle comparait les notes de l’affaire datant de 1987 et celles du meurtre de Hailey Lizbrook. Plus elle en lisait, plus elle était convaincue que le même type était responsable des deux meurtres. Mais ce qui la frustrait, c’était de ne pas parvenir à identifier un mobile précis.
Elle continua à examiner les différents documents, en feuilletant les pages et en faisant défiler les informations. Elle commença à murmurer tout haut, en se posant des questions et en énonçant les faits à haute voix. C’était quelque chose qu’elle faisait depuis le lycée, une manie dont elle n’était jamais parvenue à se débarrasser.
« Aucun indice d’abus sexuel dans les deux affaires, » dit-elle doucement. « Aucun lien manifeste entre les victimes à part leur profession. Pas de possibilité réelle de motivations religieuses. Pourquoi ne pas utiliser un crucifix en entier plutôt que de simples poteaux si c’était lié à la religion ? Les numéros étaient présents dans les deux affaires mais il n’y a pas de liens clairs entre les chiffres et les meurtres. »
« Ne le prends pas mal, » dit Porter, « mais je préférerais encore écouter les Stones. »
Mackenzie arrêta de se parler à elle-même et remarqua que le témoin de notification de son téléphone clignotait. Après qu’elle et Porter se soient mis en route, elle avait envoyé un email à Nancy en lui demandant de faire quelques recherches rapides à travers les affaires de meurtres des trente dernières années avec les mots-clés poteau, strip-teaseuse, prostituée, serveuse, maïs, lacérations et la séquence de chiffres N511/J202. Quand Mackenzie jeta un coup d’œil à son téléphone, elle vit que Nancy, comme à son habitude, avait agi rapidement.
L’email que Nancy lui avait envoyé disait : Pas grand-chose, j’en ai bien peur. J’ai cependant envoyé en attachement les résumés des quelques affaires que j’ai trouvées. Bonne chance !
Il n’y avait que cinq pièces en attachement et Mackenzie parvint à les survoler assez rapidement. Trois des affaires n’avaient clairement aucun lien avec le meurtre de Lizbrook et l’affaire de 1987. Mais les deux autres présentaient assez d’éléments intéressants pour qu’elles vaillent la peine d’être prises en compte.
L’une d’entre elles était une affaire datant de 1994 où une femme avait été retrouvée morte derrière une grange abandonnée dans une zone rurale à environ cent-trente kilomètres d’Omaha. Elle avait été attachée à un poteau en bois et son corps était là depuis au moins six jours avant d’être découvert. Le cadavre était rigide et des animaux, probablement des lynx, avaient commencé à lui dévorer les jambes. La victime avait un passé judiciaire assez important, dont deux arrestations pour racolage. À nouveau, il n’y avait aucun signe d’abus sexuel et malgré des lacérations présentes dans son dos, elles étaient loin d’être aussi nombreuses que celles qui avaient été retrouvées sur le corps de Hailey Lizbrook. Le résumé sur l’affaire ne parlait pas non plus de chiffres découverts sur le poteau.
Le deuxième dossier avec d’éventuels liens avec cette affaire concernait une jeune fille de dix-neuf ans qui avait été portée disparue en 2009 lorsqu’elle n’était pas rentrée chez elle lors de ses vacances de Noël de l’Université du Nebraska. Lorsque son corps fut découvert trois mois plus tard dans un champ désert, partiellement enterré, des lacérations étaient présentes sur son dos. Des images furent plus tard diffusées à la presse, montrant la jeune fille nue et s’adonnant à une sorte de fête sexuelle choquante sur le campus. Les photos avaient été prises une semaine avant qu’elle n’ait été portée disparue.
Cette dernière affaire présentait moins de similitudes mais Mackenzie estimait que les deux affaires pouvaient avoir des liens potentiels avec le meurtre de 1987 et celui de Hailey Lizbrook.
« Tu as quelque chose de neuf ? » demanda Porter.
« Nancy m’a envoyé le compte-rendu de certaines affaires qui pourraient être liées à la nôtre. »
« Et quelque chose qui tient la route ? »
Elle hésita puis elle lui fit part des deux liens potentiels. Quand elle eut terminé, Porter hocha la tête, le regard fixé à l’extérieur. Ils passèrent un panneau indiquant qu’Omaha ne se trouvait plus qu’à trente-cinq kilomètres.
« Je pense que tu t’efforces de trop parfois, » dit Porter. « Tu te démènes à fond et beaucoup de gens l’ont remarqué. Mais soyons honnêtes : peu importe les efforts que tu fasses, toutes les affaires ne se caractérisent pas par un lien énorme qui te permettrait d’avoir affaire à une enquête gigantesque. »
« Alors dis-moi, » dit Mackenzie. « En ce moment, qu’est-ce que ton instinct te dit au sujet de cette affaire ? À quoi est-on confronté ? »
« C’est juste un criminel de base ayant des problèmes avec les femmes, » dit Porter d’une manière dédaigneuse. « Si on parle avec assez de gens, on le retrouvera. Toute cette analyse n’est qu’une perte de temps. Tu n’attrapes pas des criminels en pensant comme eux. Tu les attrapes en posant des questions. Du travail de terrain, du porte à porte, de témoignage en témoignage. »
Alors que le silence s’installait entre eux, Mackenzie commença à se préoccuper de la vision simpliste qu’il avait du monde. Ça ne laissait aucune place aux nuances, à rien qui soit différent des ses certitudes prédéfinies. Elle était convaincue que le malade auquel ils avaient affaire était bien plus sophistiqué que ça.
« Et toi, qu’est-ce que tu penses de notre tueur ? » demanda-t-il finalement.
Elle ressentait une forme de ressentiment dans sa voix, comme s’il n’avait vraiment pas envie de lui poser la question mais que le silence l’y avait un peu forcé.
« Je pense qu’il déteste les femmes pour ce qu’elles représentent,” dit-elle doucement, mettant les pièces du puzzle en place dans son esprit au fur et à mesure qu’elle parlait. « Peut-être qu’il s’agit d’un puceau d’une cinquantaine d’années qui pense que le sexe est immonde, bien qu’il y ait aussi en lui ce besoin de sexe. Tuer des femmes lui donne la sensation de conquérir ses propres instincts, instincts qu’il considère immondes et inhumains. S’il peut éliminer la source dont proviennent ces désirs sexuels, il a l’impression de reprendre le contrôle. Les lacérations sur le dos des femmes indiquent une forme de punition, probablement pour leur nature provocatrice. Puis il y a aussi le fait qu’il n’y ait aucun signe d’abus sexuel. Ce qui me fait penser qu’il s’agit d’une sorte de tentative de purification dans les yeux du tueur. »
Porter hocha la tête, un peu à la façon d’un parent déçu.
« C’est de ça que je voulais parler, » dit-il. « Une perte de temps. Tu t’es tellement enfoncée dans cette histoire que tu ne sais même plus quoi penser et rien de tout ça ne va nous aider. Tu connais le dicton… les arbres cachent la forêt. »
Le silence gênant reprit à nouveau le dessus. Ayant apparemment terminé de parler, Porter remonta le volume de la radio.
Ça ne dura cependant que quelques minutes. Alors qu’ils s’approchaient d’Omaha, Porter diminua à nouveau le volume de la radio sans y être invité cette fois. Porter se mit à parler mais il avait l’air nerveux. Mackenzie pouvait sentir les efforts qu’il faisait pour avoir l’air d’être celui qui dirigeait les opérations.
« Tu as déjà interviewé des enfants qui venaient de perdre un parent ? » demanda Porter.
« Une fois, » dit-elle. « Après une fusillade au volant. Un petit garçon de onze ans. »
« Ça m’est déjà arrivé quelque fois aussi. Ce n’est pas très amusant. »
« Non, pas vraiment. » acquiesça Mackenzie.
« Bon écoute, on est sur le point d’aller interroger deux petits garçons au sujet de leur mère défunte. Le sujet de son lieu de travail finira par surgir. Il faut gérer la situation avec des pincettes, sans mauvais jeux de mots. »
Elle enrageait. Il lui parlait d’une manière condescendante comme si elle était un enfant.
« Laisse-moi diriger les choses. Tu pourras être l’épaule réconfortante s’ils se mettent à pleurer. Nelson a dit que la sœur serait également présente mais je doute qu’elle soit une source fiable de réconfort. Elle est probablement aussi dévastée que les enfants. »
Mackenzie n’était cependant pas convaincue que ce soit la meilleure idée. Mais elle savait aussi que quand il s’agissait de Porter et de Nelson, elle devait choisir ses batailles de manière intelligente. Alors si Porter voulait se charger de poser des questions aux deux enfants concernant leur mère défunte, elle le laisserait assouvir ce besoin d’égo.
« Comme tu veux, » dit-elle à travers ses dents serrées.
Le silence envahit de nouveau le véhicule. Cette fois-ci, Porter ne remonta pas le volume de la radio. Le seul bruit provenait des pages que Mackenzie feuilletait sur ses genoux. Une histoire plus importante était inscrite sur ses pages et dans ces documents que Nancy lui avait envoyés. Mackenzie en était convaincue.
Bien entendu, pour pouvoir raconter une histoire, il fallait en connaître tous les personnages. Et pour l’instant, le personnage central se cachait toujours dans l’ombre.
La voiture ralentit et Mackenzy releva la tête au moment où ils entraient dans un quartier calme. Elle ressentit une douleur familière au creux de l’estomac et elle souhaita être n’importe où ailleurs.
Ils étaient sur le point de parler avec les enfants d’une femme décédée.
CHAPITRE CINQ
Mackenzie fut surprise lorsqu’elle entra dans l’appartement de Hailey Lizbrook. Ce n’était pas du tout ce à quoi elle s’attendait. L’endroit était propre et bien rangé, les meubles étaient disposés avec soin et époussetés. La décoration était très similaire à celle d’une femme au foyer, jusqu’aux tasses de café avec de jolies inscriptions et les casseroles pendues à des crochets ornés près de la cuisinière. Il était clair qu’elle gérait son intérieur d’une main experte, jusqu’aux coupes de cheveux et aux pyjamas de ses fils.
Ça ressemblait très fort au type de famille et d’intérieur qu’elle avait toujours rêvé d’avoir.
Mackenzie se rappela que les garçons avaient neuf et quinze ans. Le plus âgé s’appelait Kevin et le plus jeune Dalton. Au moment de les rencontrer, elle se rendit tout de suite compte que Dalton avait beaucoup pleuré, ses yeux bleus étaient encerclés de poches rouges.
Kevin, par contre, avait surtout l’air en colère. Alors qu’ils s’installaient et que Porter commença à mener la discussion, la colère de Kevin était d’autant plus visible que Porter essayait de leur parler sur un ton oscillant entre la condescendance et celui d’un instituteur de maternelle. Mackenzie se sentait mal à l’aise au fur et à mesure que Porter continuait à parler.
« Maintenant, ce que j’aimerais savoir, c’est si votre mère avait beaucoup d’amis hommes, » dit Porter.
Il se tenait debout au centre de la pièce et les enfants étaient assis sur le divan du salon. La sœur de Hailey, Jennifer, se trouvait dans la cuisine adjacente, fumant une cigarette près de la cuisinière avec la hotte allumée.
« Vous voulez dire, comme un petit ami ? » demanda Dalton.
« Bien sûr, ça pourrait être un ami homme, » dit Porter. « Mais je ne voulais pas seulement dire dans ce sens-là. Tout homme avec qui elle aurait pu avoir une conversation plus qu’une seule fois. Même quelqu’un comme un facteur ou un homme au supermarché. »
Les deux garçons regardaient Porter comme s’ils s’attendaient à ce qu’il leur fasse un tour de magie. Mackenzie le regardait de la même manière. Elle ne l’avait jamais entendu utiliser un ton aussi doux. C’était presque marrant d’entendre un tel son apaisant sortant de sa bouche.
« Non, je ne pense pas, » dit Dalton.
« Non, » acquiesça Kevin. « Et elle n’avait pas non plus de petit ami. Pas que je sache. »
Mackenzie et Porter interrogèrent Jennifer du regard. Ils n’eurent qu’un haussement d’épaule pour réponse. Mackenzie était convaincue que Jennifer était en état de choc. Elle se demandait s’il y avait éventuellement un autre membre de la famille qui pourrait s’occuper de ces deux petits garçons pendant quelques temps, vu qu’il était clair que Jennifer n’était certainement pas en condition pour l’instant de faire office de tutrice.
« OK. Et concernant les gens avec lesquels vous et votre maman ne vous entendiez pas ? » demanda Porter. « L’avez-vous déjà entendue se disputer avec quelqu’un ? »
Dalton se contenta de hocher de la tête. Mackenzie était sûre que le petit garçon était sur le point d’éclater à nouveau en sanglots. Quant à Kevin, il leva les yeux au ciel tout en fixant Porter du regard.
« Non, » dit-il. « Et on n’est pas stupide. On sait ce que vous essayez de savoir. Vous voulez savoir s’il y a une personne qui aurait pu éventuellement vouloir tuer notre mère, n’est-ce pas ? »
Porter eut l’air soudainement d’avoir reçu un uppercut. Il jeta un coup d’œil nerveux vers Mackenzie mais parvint à reprendre son calme assez rapidement.
« Oui, de fait, » dit-il. « C’est là où je voulais en venir. Mais il semblerait que vous n’avez aucune information à ce sujet. »
« Vous pensez ? » dit Kevin.
Il y eut un moment de tension où Mackenzie pensa que Porter allait se lâcher avec le gosse. Kevin regardait Porter avec une expression douloureuse, le mettant presque au défi de continuer.
« Bon, » dit Porter, « je pense que je vous ai assez ennuyés. Merci d’avoir répondu à mes questions. »
« Attendez, » dit Mackenzie. L’objection était sortie de sa bouche avant même qu’elle n’ait eut le temps de la retenir.
Porter lui jeta un regard foudroyant. Il était clair qu’il avait l’impression de perdre son temps en parlant avec ces deux petits garçons et tout spécialement avec un adolescent de quinze ans qui avait de sérieux problèmes avec l’autorité. Mackenzie ignora son regard et s’agenouilla au niveau des yeux de Dalton.
« Tu penses que tu pourrais aller voir ta tante dans la cuisine pendant un instant ? »
« Oui, » répondit Dalton, d’une voix basse et rauque.
« Détective Porter, pourquoi vous ne l’accompagneriez pas ? »
De nouveau, le regard que Porter lui adressa était rempli de haine. Mackenzie le fixa droit dans les yeux de manière inébranlable. Son visage se durcit et elle était bien décidée à rester sur ses positions. S’il voulait en discuter, ils le feraient à l’extérieur. Mais il était clair que même dans une situation avec deux enfants et une femme presque catatonique, il n’avait aucune envie d’être humilié.
« Bien sûr, » finit-il par dire, les dents serrées.
Mackenzie attendit un instant que Porter et Dalton soient parvenus jusque dans la cuisine.
Mackenzie se remit debout. Elle savait qu’à partir de l’âge de douze ans environ, la tactique de se mettre au niveau des yeux arrêtait de fonctionner avec les enfants.
Elle regarda Kevin et vit que l’attitude de défi qu’il avait montrée à Porter était toujours présente. Mackenzie n’avait rien contre les adolescents mais elle savait qu’il était souvent difficile qu’ils coopèrent, surtout dans le cadre de circonstances tragiques. Mais elle avait vu comment Kevin avait répondu à Porter et elle pensait pouvoir parvenir à communiquer avec lui.
« Mettons les choses à plat, Kevin, » dit-elle. « Tu as l’impression qu’on est venu trop tôt ? Tu penses que nous faisons preuve de manque de considération en posant ces questions juste après que vous ayez appris la triste nouvelle au sujet de votre maman ? »
« En quelque sorte, » dit-il.
« Tu n’as juste pas envie de parler pour l’instant ? »
« Non, je n’ai pas de problèmes pour parler, » dit Kevin. « Mais ce type est un connard. »
Mackenzie savait que c’était l’occasion à ne pas manquer. Elle pouvait affecter une approche professionnelle et formelle comme elle le ferait en temps normal ou elle pouvait utiliser cette opportunité pour établir une communication avec un adolescent en colère. Les adolescents chérissaient l’honnêteté par-dessus tout, ça elle le savait. Ils avaient la capacité de voir clair lorsqu’ils étaient guidés par leurs émotions.
« Tu as raison, » dit-elle. « C’est un connard. »
Kevin la fixa du regard, les yeux grand ouverts. Elle l’avait pris au dépourvu. Il était clair qu’il ne s’était pas attendu à cette réponse.
« Mais ça ne change pas le fait que je doive travailler avec lui, » ajouta-t-elle, la voix remplie de sympathie et de compréhension. « Ça ne change pas non plus le fait que nous sommes ici pour vous aider. Nous voulons trouver la personne qui a fait ça à votre mère, pas toi ? »
Il resta silencieux durant un long instant, puis il finit par hocher de la tête.
« Tu penses que tu pourrais me parler à moi, alors ? » demanda Mackenzie. « Juste quelques questions rapides, puis nous nous en irons. »
« Et qui viendra après ça ? » demanda Kevin de manière prudente.
« Honnêtement ? »
Kevin hocha la tête et elle vit qu’il était sur le point de pleurer. Elle se demandait s’il n’avait pas retenu ses larmes durant tout ce temps pour se montrer fort devant son frère et sa tante.
« Et bien, après que nous soyons partis, nous ferons passer toutes les informations que nous avons pu obtenir. Ensuite, les services sociaux viendront s’assurer que votre tante Jennifer est apte à prendre soin de vous pendant que tout s’organise pour votre maman. »
« Elle est chouette la plupart du temps, » dit Kevin, en jetant un regard vers Jennifer. « Mais elle et maman étaient vraiment très proches. Comme des meilleures amies. »
« C’est comme ça entre sœurs, » répondit Mackenzie, sans savoir si c’était vrai ou pas. « Mais pour l’instant, j’ai besoin de savoir si tu peux te concentrer sur mes questions. Est-ce que tu peux y arriver ? »
« Oui. »
« Tant mieux. Alors maintenant, je n’aime pas du tout te poser cette question mais c’est nécessaire. Tu sais ce que ta maman faisait comme boulot ? »
Kevin hocha de la tête en baissant les yeux.
« Oui, » dit-il. « Et je ne sais pas comment, mais les enfants à l’école le savent aussi. J’imagine que le père de quelqu’un a dû se rendre au club, l’y voir et la reconnaître suite à un événement scolaire ou quelque chose dans le genre. Ça craint. On me charriait continuellement à ce sujet. »
Mackenzie ne parvenait pas à imaginer ce type de tourment mais elle avait encore d’autant plus de respect pour Hailey Lizbrook. Bien sûr, elle faisait des strip-teases la nuit pour gagner de l’argent mais durant le jour, elle était apparemment une mère impliquée dans la vie de ses enfants.
« OK, » dit Mackenzie. « En sachant le travail qu’elle faisait, peux-tu imaginer quel est le type d’hommes qui se rend dans ce genre d’endroit ? »
Kevin hocha de la tête et Mackenzie vit une première larme couler le long de sa joue. Elle était sur le point de lui prendre la main pour le réconforter mais elle ne voulait pas non plus le contrarier.
« Je voudrais que tu réfléchisses et que tu me dises si ta maman est déjà rentrée à la maison vraiment fâchée ou contrariée au sujet de quelque chose. Je voudrais aussi que tu réfléchisses au sujet de tout homme qui pourrait… tout homme qui aurait pu rentrer à la maison avec elle. »
« Personne ne rentrait jamais avec elle, » dit-il. « Et j’ai rarement vu maman fâchée ou contrariée au sujet de quoi que ce soit. La seule fois où je l’ai vue fâchée, c’était quand elle avait affaire aux avocats l’année dernière. »
« Des avocats ? » demanda Mackenzie. « Tu sais pourquoi elle parlait avec des avocats ? »
« En quelque sorte. Je sais que quelque chose est arrivé un soir au travail et qu’elle a fini par parler avec des avocats. J’entendais des bribes quand elle en parlait au téléphone. Je suis presque certain qu’elle leur parlait d’une injonction restrictive. »
« Et tu penses que ça avait à voir avec l’endroit où elle travaillait ? »
« Je n’en suis pas certain, » répondit Kevin. Son visage s’était quelque peu déridé après avoir eu l’impression de dire quelque chose qui pourrait être utile. « Mais je pense. »
« Ça va beaucoup nous aider, Kevin, » dit Mackenzie. « Est-ce qu’il y a quoi que ce soit d’autre auquel tu peux penser ? »
Il secoua lentement la tête puis regarda Mackenzie dans les yeux. Il essayait de rester fort mais il y avait tellement de tristesse dans son regard que Mackenzie se demandait comment il n’avait pas encore craqué.
« Maman en avait honte, vous savez ? » dit Kevin. « Elle travaillait un peu depuis la maison durant la journée. Elle faisait des sites internet et de la rédaction, ce genre de choses. Mais je ne pense pas qu’elle gagnait beaucoup d’argent. Elle faisait l’autre boulot pour gagner plus d’argent car notre père… il a cassé les ponts il y a longtemps. Il n’envoie plus jamais d’argent. Alors maman… elle a dû accepter cet autre boulot. Elle le faisait pour moi et pour Dalton et… »
« Je sais, » dit Mackenzie et cette fois-ci elle s’approcha de lui. Elle lui posa la main sur l’épaule et il eut l’air d’en être reconnaissant. Elle voyait bien aussi qu’il avait vraiment envie de pleurer mais qu’il n’allait probablement pas le faire devant des étrangers.
« Détective Porter, » appela Mackenzie. Porter apparut depuis l’autre pièce, en la fixant du regard. « Vous avez encore des questions à poser ? » Elle secoua subtilement la tête en posant cette question, en espérant qu’il comprendrait le message.
« Non, je pense que c’est tout, » dit Porter.
« OK, » dit Mackenzie. « Encore merci pour le temps que vous nous avez consacré. »
« Oui, merci, » dit Porter, en rejoignant Mackenzie dans le salon. « Jennifer, vous avez mon numéro. Si vous pensez à quoi que ce soit qui puisse nous aider, n’hésitez pas à appeler. Même un détail des plus infimes peut s’avérer utile. »
Jennifer hocha de la tête et parvint à dire merci d’une voix enrouée.
Mackenzie et Porter se dirigèrent vers la sortie, descendirent une volée de marches en bois et s’engagèrent dans le parking de l’immeuble d’appartements. Quand ils furent à une certaine distance de l’appartement, Mackenzie rattrapa Porter. Elle sentait une immense colère émaner de lui mais elle l’ignora.
« J’ai une piste, » dit-elle. « Kevin m’a dit que sa mère avait déposé une injonction restrictive l’année dernière contre une personne à son boulot. Il a dit que c’était la seule fois où il l’avait vue visiblement fâchée ou contrariée au sujet de quelque chose. »
« Tant mieux, » dit Porter. « Au moins quelque chose de positif est ressorti du fait que tu m’aies mis à l’écart. »
« Je ne t’ai pas mis à l’écart, » dit Mackenzie. « J’ai simplement vu que la situation ne s’arrangeait pas entre toi et le plus âgé des garçons, alors je suis intervenue afin d’y apporter une solution. »
« C’est des conneries, » dit Porter. « Tu m’as fait paraître faible et inférieur devant ces enfants et leur tante. »
« Ce n’est pas vrai, » répondit Mackenzie. « Et même si c’était vrai, en quoi c’est important ? Tu parlais à ces gosses comme si c’était des idiots qui comprenaient à peine le français. »
« Tes actes ont clairement fait preuve d’un manque de respect, » dit Porter. « Je te rappelle que je fais ce boulot depuis avant que tu naisses. Si j’ai besoin que tu interviennes pour m’aider, je te le ferai savoir. »
« Tu avais terminé, Porter, » répondit-elle. « Tu avais terminé de leur parler, tu te rappelles ? Tu n’avais rien de plus à leur dire. Tu étais déjà sur le pas de la porte et ce n’était pas le bon choix. »
Ils étaient maintenant arrivés à la voiture et en la déverrouillant, Porter regarda furieusement Mackenzie dans les yeux par-dessus le toit du véhicule.
« Quand on sera rentré au commissariat, je vais faire une demande à Nelson pour être réassigné. J’en ai assez de ce manque de respect. »
« Manque de respect, » dit Mackenzie, en secouant la tête. « Tu ne connais même pas la signification de ce mot. Pourquoi tu ne commences pas par regarder la manière dont tu me traites. »
Porter laissa échapper un soupir et rentra dans la voiture sans ajouter un mot. Décidée à ne pas laisser l’humeur tendue de Porter affecter son moral, Mackenzie rentra également dans le véhicule. Elle se retourna pour regarder l’appartement et se demanda si Kevin s’était finalement laissé aller à pleurer. Tout bien considéré, les tensions entre elle et Porter étaient bien peu de choses.
« Tu fais passer l’information ? » demanda Porter, visiblement fâché d’avoir été mis à l’écart.
« Oui, » dit-elle, en sortant son téléphone. Alors qu’elle cherchait le numéro de Nelson, elle sentit un sentiment de satisfaction l’envahir. Une injonction restrictive placée il y a un an et maintenant Hailey Lizbrook était morte.
On a notre homme, pensa-t-elle,
Mais en même temps, elle ne pouvait pas s’empêcher de penser que clôturer cette affaire ne pouvait pas être aussi facile.
CHAPITRE SIX
Mackenzie arriva finalement chez elle à 22h45. Elle était exténuée. La journée avait été longue et épuisante mais elle savait déjà qu’elle ne s’endormirait probablement pas tout de suite. Toutes ses pensées étaient concentrées sur la piste que Kevin Lizbrook lui avait fournie. Elle avait passé l’information à Nelson qui lui avait assuré qu’un de ses hommes appellerait le club de strip-tease ainsi que le cabinet d’avocats avec lequel Hailey Lizbrook avait obtenu son injonction restrictive.
Sans cesser d’y penser, Mackenzie mit un peu de musique, prit une bière dans le frigo et se fit couler un bain. Elle n’était pas vraiment fan des bains mais ce soir tous les muscles de son corps avaient besoin de se relâcher. Pendant que la baignoire se remplissait, elle se balada à travers la maison en rangeant les affaires que Zack avait laissées traîner, attendant probablement encore la dernière minute avant de partir bosser.
Elle et Zack avaient emménagé ensemble il y avait un peu plus d’un an, s’efforçant de passer par toutes les étapes de leur relation afin de postposer le mariage le plus longtemps possible. Mackenzie se sentait prête à se marier mais Zack était terrifié à l’idée. Ils étaient ensemble depuis trois ans maintenant et les deux premières années avaient été fantastiques. Mais cette dernière année avait surtout été marquée par la monotonie et la peur que Zack ressentait à l’idée d’être seul ou d’être marié. S’il pouvait rester quelque part entre ces deux états, avec Mackenzie en tant que tampon, il serait vraiment heureux.
Cependant, pendant qu’elle ramassait deux assiettes sales laissées sur la table du salon et enjambait un disque Xbox qui traînait au sol, Mackenzie se demanda si elle n’en avait pas un peu assez de n’être qu’un tampon. En plus de ça, elle n’était pas vraiment sûre qu’elle accepte de se marier avec Zack, même s’il lui faisait sa demande demain. Elle ne le connaissait que trop bien. Elle avait vu à quoi pouvait ressembler sa vie mariée avec lui et franchement ce n’était pas très tentant.
Elle était coincée dans une relation sans issue, avec un partenaire qui ne l’appréciait pas à sa juste valeur. De la même manière, elle se rendit compte qu’elle était coincée dans un boulot avec des collègues qui ne l’appréciaient pas beaucoup non plus. On aurait dit que toute sa vie était coincée. Elle savait qu’elle devait y changer quelque chose mais ça lui semblait une tâche énorme. Et puis avec son état avancé de fatigue, elle n’en avait juste pas l’énergie.
Mackenzie se rendit dans la salle de bains et arrêta le robinet. Des volutes de vapeur s’échappaient de la surface de l’eau. C’était comme une invitation à y entrer. Elle se déshabilla en se regardant dans le miroir et se rendit d’autant plus compte qu’elle avait gâché trois ans de sa vie avec un homme qui n’avait absolument aucune envie de s’engager avec elle. Elle se trouvait attrayante, avec son style naturel. Son visage était joli (peut-être même encore un peu plus quand elle attachait ses cheveux) et elle avait une silhouette solide, mince et musclée. Son ventre était plat et dur, tellement dur que parfois Zack plaisantait en disant que ses abdos l’intimidaient.
Elle se glissa dans la baignoire et posa la bière sur une petite table à côté d’elle. Elle respira profondément et laissa l’eau chaude faire son oeuvre. Elle ferma les yeux et se détendit autant que possible mais elle ne parvenait pas à oublier les yeux de Kevin Lizbrook. La profonde tristesse qui s’y lisait avait été presqu’insupportable. Elle lui rappelait la douleur qu’elle avait un jour ressentie mais qu’elle était parvenue à repousser au plus profond d’elle-même.
Elle ferma les yeux et somnola, sans que cette image ne la quitte. Elle sentit une présence palpable, comme si Hailey Lizbrook était avec elle dans la pièce, l’exhortant à résoudre l’affaire de son meurtre.
*
Zack rentra à la maison une heure plus tard, après son quart de douze heures dans une usine de textile du coin. À chaque fois que Mackenzie sentait l’odeur de crasse, de sueur et de graisse sur lui, ça lui rappelait combien Zack avait peu d’ambition. Mackenzie n’avait rien contre ce boulot en soi. C’était un travail respectable fait pour des hommes qui voulaient se consacrer au dur labeur. Mais Zack avait un diplôme de licence qu’il avait eu l’intention d’utiliser afin d’obtenir une place dans un programme de maîtrise pour devenir professeur. Il avait abandonné cette idée il y a cinq ans et il était depuis lors coincé dans un poste de chef de quart à l’usine de textile.
Mackenzie en était à sa deuxième bière au moment où il rentra. Elle était assise sur le lit à lire un bouquin. Elle avait pensé s’endormir vers trois heures du matin afin d’avoir cinq heures de sommeil derrière elle avant de se rendre au boulot à neuf heures le lendemain matin. Elle n’avait jamais vraiment eu besoin de beaucoup dormir et les nuits où elle avait dormi plus de six heures, elle avait été complètement léthargique et à moitié endormie toute la journée du lendemain.
Zack entra dans la chambre avec ses vêtements miteux de travail. Il lança ses chaussures à côté du lit et l’observa. Elle portait un débardeur et un short cycliste.
« Salut, chérie, » dit-il, la dévorant des yeux. « C’est agréable de rentrer à la maison et de voir un tel spectacle. »
« Comment s’est passée ta journée ? » demanda-t-elle, en levant à peine les yeux de son livre.
« Ça a été, » dit-il. « Puis je suis rentré à la maison et je t’ai trouvée dans cette tenue et d’un coup tout a été beaucoup mieux. » Il disait cela tout en rampant sur le lit dans sa direction. Sa main toucha le côté de son visage alors qu’il cherchait à lui donner un baiser.
Elle laissa tomber son livre et s’éloigna brusquement. « Zack, tu as perdu la tête ? » demanda-t-elle.
« Quoi ? » dit-il, visiblement déconcerté.
« Tu es tout sale et dégoûtant. Non seulement j’ai prix un bain mais en plus tu es occupé à tacher les draps de crasse, de graisse et de que sais-je encore. »
« Ah, fait chier, » dit Zack, visiblement contrarié. Il roula en-dehors du lit, en faisant exprès de toucher les draps autant que possible. « Pourquoi tu es aussi coincée ? »
« Je ne suis pas coincée, » dit-elle. « Je n’ai juste pas envie de vivre dans une porcherie. Au fait, merci pour avoir rangé et ramassé tes affaires avant d’aller travailler. »
« C’est vraiment chouette de rentrer à la maison, » ricana Zack, en se dirigeant vers la salle de bains et en fermant la porte derrière lui.
Mackenzie soupira et avala le reste de sa bière cul sec. Elle regarda alors en direction des bottines sales que Zack avait laissées traîner au sol. Elle savait qu’elles y resteraient jusqu’à ce qu’il les enfile le lendemain. Elle savait également que lorsqu’elle se lèverait demain matin et se rendrait dans la salle de bains pour se préparer, elle y trouverait ses habits sales empilés sur le sol.
Au diable tout ça, pensa-t-elle, en se penchant à nouveau sur son bouquin. Elle ne lut que quelques pages tout en entendant Zack qui prenait sa douche dans la salle de bains. Elle mit le livre de côté et retourna jusqu’au salon. Elle ramassa son porte-document, le ramena dans la chambre et en sortit les dossiers les plus actualisés sur le meurtre Lizbrook qu’elle avait récupérés au commissariat avant de rentrer à la maison. Même si elle avait vraiment envie de se reposer, ne serait-ce que quelques heures, elle n’y parvenait pas.
Elle examina les dossiers, à l’affût de tout détail qu’ils auraient éventuellement négligé. Une fois qu’elle fut certaine que tout avait été traité, elle revit de nouveau les yeux remplis de larmes de Kevin et ça la motiva à reprendre de nouveau les dossiers.
Mackenzie était tellement absorbée par ses dossiers qu’elle ne remarqua pas que Zack entrait dans la pièce. Il sentait bien meilleur maintenant et avec seulement une serviette autour de la taille, il était bien plus attirant aussi.
« Désolé pour les draps, » dit Zack sur un ton un peu absent, tout en laissant tomber sa serviette et en enfilant un boxer. « Je… Je ne sais pas… Je ne me rappelle plus à quand date la dernière fois où tu as fait un peu attention à moi. »
« Tu veux parler de sexe ? » demanda-t-elle. Elle venait de se rendre compte qu’elle était étonnamment d’humeur à faire des galipettes. Peut-être que c’était tout ce dont elle avait besoin pour finalement se relaxer et s’endormir.
« Pas seulement le sexe, » dit Zack. « Je me réfère à tout type d’attention. Je rentre à la maison et je te trouve soit déjà endormie, soit à lire des comptes-rendus d’affaires. »
« Ça, c’est après avoir ramassé toute la merde que tu as laissée traîner toute la journée, » dit-elle. « Tu vis comme un petit garçon qui s’attend à ce que sa maman range derrière lui. Alors oui, des fois je me replonge dans le boulot, histoire d’oublier combien tu peux être frustrant parfois. »
« De nouveau la même chose ? » demanda-t-il.
« Quelle même chose ? »
« Tu utilises de nouveau ton travail comme un moyen de m’ignorer ? »
« Je ne l’utilise pas comme un moyen de t’ignorer, Zack. Mais là maintenant, je suis plus préoccupée par le fait d’attraper l’homme qui a brutalement assassiné la mère de deux enfants plutôt que de m’assurer que tu aies toute l’attention dont tu as besoin. »
« Ça, c’est exactement la raison pour laquelle je ne suis vraiment pas pressé de me marier. Tu es déjà mariée avec ton boulot, » répondit Zack.
Elle aurait pu lui répondre d’une centaine de manières différentes mais Mackenzie savait que ça n’en valait pas la peine. Elle savait qu’au fond, il avait raison, d’une certaine façon. La plupart du temps, elle trouvait les comptes-rendus d’affaires qu’elle ramenait à la maison plus intéressants que Zack. Elle l’aimait toujours, bien sûr, mais il ne lui apportait rien de neuf, aucun défi.
« Bonne nuit, » dit-il sur un ton amer, en se glissant dans le lit.
Elle regarda son dos nu et elle se demanda si, d’une certaine manière, elle ne devrait pas lui accorder plus d’attention. Ça ferait d’elle une meilleure petite amie, non ? Est-ce que ça ferait d’elle un meilleur investissement pour un homme qui était terrifié à l’idée du mariage ?
Avec la possibilité du sexe définitivement enterrée, Mackenzie haussa tout simplement les épaules et se remit à lire les dossiers de l’affaire.
Si sa vie personnelle devait disparaître en arrière-plan, et bien tant pis. Cette vie, la vie à l’intérieur de cette affaire, lui semblait de toutes façons bien plus réelle à ses yeux.
*
Mackenzie rentra dans la chambre de ses parents et avant de passer le seuil, elle sentit une odeur qui lui retourna l’estomac. C’était une odeur qui lui piquait au nez et qui lui rappelait l’intérieur de sa tirelire, c’était comme une odeur métallisée.
Elle entra dans la chambre et vit l’extrémité du lit, un lit où sa mère n’avait plus dormi depuis plus d’un an. Un lit bien trop grand pour son père tout seul.
Elle le vit allongé sur le lit, les jambes pendant sur le côté, les bras étendus comme s’il allait s’envoler. Il y avait du sang partout : sur le lit, au mur et même jusqu’au plafond. Il avait la tête tournée vers la droite, comme s’il évitait de la regarder.
Elle sut tout de suite qu’il était mort.
Elle s’avança vers lui, ses petits pieds de fillette de sept ans s’avançant à pas feutrés dans une marre de sang. Elle n’avait pas vraiment envie de s’approcher mais elle en avait besoin.
« Papa, » murmura-t-elle, en pleurs.
Elle tendit la main, terrifiée, mais attirée comme un aimant.
Soudain, il se retourna et la fixa. Il était toujours mort.
Mackenzie hurla.
Mackenzie ouvrit les yeux et jeta un regard autour de la pièce dans une sorte de confusion totale. Les dossiers de l’enquête étaient étalés sur ses genoux. Zack dormait à côté d’elle, en lui tournant toujours le dos. Elle inspira profondément, essuyant la sueur de son front. Ce n’était qu’un rêve.
Puis elle entendit un grincement.
Mackenzie s’immobilisa. Elle regarda vers la porte de la chambre et sortit lentement du lit. Elle avait entendu le plancher du salon grincer, un son qu’elle n’avait entendu que lorsque quelqu’un marchait dans le salon. Bien sûr, elle dormait et s’était réveillée en plein cauchemar, mais elle l’avait entendu, ce grincement.
Ou pas ?
Elle sortit du lit et s’empara de son arme de service qui se trouvait sur le haut de la commode où elle laissait également son badge et son sac à main. Elle contourna silencieusement le seuil de la chambre et s’avança dans le hall. La lueur ambiante des réverbères filtrait à travers les persiennes du salon, révélant une pièce déserte.
Elle entra dans la pièce en levant son arme. Son instinct lui disait qu’il n’y avait personne mais elle se sentait toujours secouée. Elle savait qu’elle avait entendu le plancher grincer. Elle s’avança jusqu’à cet endroit précis du salon, juste devant la table basse, et elle entendit le plancher grincer.
Le visage de Hailey Lizbrook surgit de nulle part et envahit ses pensées. Elle vit les lacérations sur le dos de la femme et les traces au sol. Elle frissonna. Elle regarda silencieusement l’arme qu’elle tenait en main et essaya de se rappeler la dernière fois qu’une enquête l’avait autant affectée. Mais à quoi avait-elle pensé ? Que le tueur était rentré dans son salon pour l’observer ?
Irritée, Mackenzie retourna dans la chambre. Elle reposa doucement l’arme sur la commode et retourna au lit.
Elle se sentait toujours un peu effrayée et envahie par les souvenirs de son rêve. Mackenzie se recoucha, ferma les yeux et essaya de se rendormir.
Mais elle savait que de durs moments l’attendaient. Elle se savait rongée par l’image des morts et des vivants.
CHAPITRE SEPT
Mackenzie n’avait jamais vu le commissariat aussi frénétique. La première chose qu’elle vit en arrivant, ce fut Nancy qui courait dans le hall vers le bureau de quelqu’un. Elle n’avait jamais vu Nancy se déplacer aussi vite. Et au-delà de ça, les visages de tous les policiers qu’elle croisa en se rendant vers la salle de conférence étaient remplis d’angoisse.
Ça allait être une matinée pleine d’événements. Il y avait une forme de tension dans l’air qui lui rappelait la lourdeur précédant une violente tempête d’été.
Elle avait elle-même ressenti un peu de cette tension avant même de quitter la maison. Elle avait reçu le premier appel à 7h30, l’informant qu’une action allait être entamée dans les prochaines heures, suite à la piste qu’elle avait trouvée. Apparemment, pendant qu’elle dormait, la piste qu’elle avait obtenue de Kevin s’était avérée très prometteuse. Un mandat avait été obtenu et un plan d’action avait été mis en place. Une chose était déjà sûre par contre : Nelson voulait que ce soit elle et Porter qui ramènent le suspect.
Les dix minutes qu’elle passa au commissariat passèrent en coup de vent. Pendant qu’elle se versait une tasse de café, Nelson aboyait des ordres à tout le monde pendant que Porter restait assis gravement sur une chaise à la table de conférence. Porter avait l’air d’un enfant boudeur cherchant à obtenir de l’attention. Elle savait que ça le travaillait que cette piste soit venue d’un garçon avec lequel Mackenzie avait parlé. Un garçon dont il avait pensé qu’il n’offrirait pas de nouveaux indices.
Mackenzie et Porter allaient mener l’opération et deux autres voitures furent affectées pour leur apporter de l’aide si nécessaire. C’était la quatrième fois dans sa carrière qu’on lui assignait une telle mission et la montée d’adrénaline était toujours bien présente. En dépit de l’élan d’énergie qui l’animait, Mackenzie restait calme et posée. Elle sortit de la salle de conférence avec aplomb et sang-froid. Elle commençait à avoir le sentiment qu’il s’agissait maintenant de son enquête, peu importe que Porter souhaite qu’il en soit autrement.
Alors qu’elle se dirigeait vers la sortie, Nelson s’approcha d’elle et lui prit doucement le bras.
« White, je peux te parler un instant ? »
Il l’emmena de côté, la guidant vers la salle des photocopieuses avant qu’elle n’ait eu le temps de répondre. Il regarda autour de lui, d’un air conspirateur, s’assurant que personne ne pouvait les entendre. Quand il fut certain qu’ils étaient hors d’écoute, il la regarda d’une manière qui lui fit penser qu’elle avait fait quelque chose de mal.
« Écoute, » dit Nelson. « Porter est venu me voir hier soir et il m’a demandé pour être réassigné. Je lui ai catégoriquement refusé. Je lui ai également dit qu’il serait bête de laisser tomber cette affaire maintenant. Tu sais pourquoi il voulait être réassigné ? »
« Il pense que j’ai empiété sur ses plates-bandes hier soir, » dit Mackenzie. « Mais il était clair que les enfants refusaient de lui répondre et qu’il n’allait pas s’efforcer davantage pour communiquer avec eux. »
« Oh, pas besoin de m’en dire plus, » dit Nelson. « Je pense que tu as fait un sacré bon boulot avec ce jeune adolescent. Le garçon a même dit à d’autres types qui sont venus par la suite, y compris à ceux des services sociaux, qu’il t’avait vraiment appréciée. Je veux juste que tu saches que Porter est furieux aujourd’hui. S’il te crée des problèmes, viens me voir. Mais je ne pense pas qu’il le fera. Bien qu’il ne soit pas ton plus grand fan, il m’a tout de même avoué qu’il avait du respect pour toi. Mais ça, ça reste entre nous, OK ? »
« Oui, monsieur, » répondit Mackenzie, surprise par ce soutien et cet encouragement si soudain.
« Bon d’accord, » dit Nelson, en lui donnant une légère tape dans le dos. « Va attraper notre type maintenant. »
Mackenzie se précipita vers le parking où Porter l’attendait déjà, assis derrière le volant de leur voiture. Alors qu’elle se dépêchait pour rejoindre le véhicule, il lui jeta un regard lourd de mais qu’est-ce que tu foutais. Dès qu’elle fut dans la voiture, Porter démarra de la place de parking sans même attendre que Mackenzie ait fermé la portière.
« J’imagine que tu as reçu le rapport complet sur notre type ce matin ? » demanda Porter alors qu’il s’engageait sur l’autoroute. Deux autres voitures les suivaient, avec Nelson et quatre autres policiers en renfort si nécessaire.
« Oui, » répondit Mackenzie. « Clive Taylor, quarante et un ans, délinquant sexuel connu. Il a passé six mois en prison pour agression sur une femme en 2006. Il travaille dans une pharmacie du coin mais il effectue également des travaux de menuiserie dans un petit hangar situé sur sa propriété. »
« Ah, alors tu as dû rater le dernier mémo envoyé par Nancy, » dit Porter.
« Ah bon ? » dit-elle. « Qu’est-ce que j’ai raté ? »
« Le salaud a plusieurs poteaux en bois coupés derrière son hangar. Les infos montrent qu’ils ont exactement la même taille que ceux trouvés dans ce champ de maïs. »
Mackenzie fit défiler ses emails sur son téléphone et vit que Nancy avait envoyé le mémo il y avait à peine dix minutes.
« On dirait que c’est notre type, alors, » dit-elle.
« Tout à fait, » dit Porter. Il parlait comme un robot, comme s’il avait été programmé pour dire certaines choses. Il ne la regarda pas une seule fois. Il était clair qu’il était furieux mais ça ne dérangeait pas Mackenzie. Tant qu’il utilisait cette rage et cette détermination pour attraper le suspect, alors elle s’en moquait pas mal.
« Je vais te parler franchement, » dit Porter. « J’étais vraiment furieux quand tu as pris les rennes hier soir. Mais je dois avouer que tu as opéré une sorte de miracle avec ce gosse. Tu es plus intelligente que je ne veuille bien le reconnaître. Je l’admets. Mais le manque de respect… »
Il s’arrêta net, comme s’il ne savait pas vraiment comment terminer sa phrase. Mackenzie ne dit rien en retour. Elle regardait devant elle et essayait de digérer le fait qu’elle venait juste de recevoir ce qui pourrait presqu’être considéré comme des compliments de la part de deux personnes parmi les moins probables durant les quinze dernières minutes.
Elle eut soudain l’impression que ça pouvait être vraiment une très bonne journée. Peut-être qu’à la fin de cette journée, ils auraient arrêté l’homme responsable de la mort de Hailey Lizbrook et de nombreux autres meurtres non résolus durant les vingt dernières années. Si c’était ça la récompense, elle pouvait certainement parvenir à supporter l’humeur sombre de Porter.
*
Mackenzie regardait autour d’elle et se sentit déprimée en voyant les quartiers changer devant ses yeux, au fur et à mesure que Porter avançait dans les banlieues les plus défavorisées d’Omaha. Les belles subdivisions firent place aux immeubles d’appartements à loyer modéré, puis aux quartiers vraiment sordides.
Ils atteignirent assez vite le quartier de Clive Traylor, constitué de maisons pour faibles revenus, avec des pelouses inexistantes et des boîtes aux lettres tordues en bord de route. Les rangées de maisons semblaient ne jamais se terminer, chacune ayant l’air encore plus abandonnée que la précédente. Elle ne savait pas ce qui était le plus déprimant : leur état négligé ou leur monotonie.
Le quartier de Clive était calme et lorsqu’ils y arrivèrent, Mackenzie sentit une montée familière d’adrénaline. Elle se redressa involontairement, se préparant à affronter un meurtrier.
Selon l’équipe de surveillance qui avait l’oeil sur la propriété depuis trois heures du matin, Traylor était toujours à la maison. Il ne devait pas aller travailler avec treize heures.
Porter ralentit en s’avançant dans la rue et se gara juste en face de la maison de Traylor. Puis il regarda Mackenzie pour la première fois de la journée. Il avait l’air un peu à cran. Elle devait probablement l’être aussi. Cependant, en dépit de leurs différends, Mackenzie se sentait en sécurité au moment de se diriger avec lui vers une situation potentiellement dangereuse. Macho sexiste ou pas, c’était un pro chevronné qui savait ce qu’il faisait la plupart du temps.
« Tu es prête ? » lui demanda Porter.
Elle hocha de la tête et sortit le micro de l’unité radio du tableau de bord.
« Ici White, » dit-elle dans le micro. « On est prêt à intervenir dès votre signal. »
« Allez-y, » répondit simplement Nelson.
Mackenzie et Porter sortirent lentement de la voiture, pour éviter que Traylor se sente menacé s’il regardait par la fenêtre et voyait deux étrangers traverser sa pelouse. Porter passa devant au moment où ils montèrent les marches branlantes du porche. Le porche était recouvert de peinture blanche écaillée et de cadavres d’innombrables insectes. Mackenzie se sentait tendue, prête à l’action. Qu’est-ce qu’elle ferait quand elle verrait le visage de l’homme qui avait assassiné toutes ces femmes ?
Porter ouvrit la porte moustiquaire et frappa à la porte d’entrée.
Mackenzie se tenait à ses côtés, attendant avec le coeur battant. Elle sentit la sueur envahir la paume de ses mains.
Quelques secondes passèrent avant qu’elle n’entendit des pas s’approcher. Puis le bruit d’un verrou se fit entendre et la porte s’ouvrit de la largeur d’une fente. Clive Traylor était là et les regardait d’un air déconcerté, puis vraiment inquiet.
« Je peux vous aider ? » demanda Traylor.
« Mr. Traylor, » dit Porter, « je suis le détective Porter et voici la détective White. Si vous avez un instant à nous accorder, nous souhaiterions vous parler. »
« C’est à quel sujet ? » demanda Traylor, tout de suite sur la défensive.
« Au sujet d’un crime qui a été commis il y a deux jours, » dit Porter. « Nous avons juste quelques questions à vous poser et si vous nous répondez de manière honnête, nous n’en aurons que pour cinq à dix minutes. »
Traylor eut l’air de réfléchir durant un instant. Mackenzie était presque certaine de savoir la logique à l’œuvre dans son esprit. C’était un délinquant sexuel connu et toute résistance à aider la police lorsqu’elle le demandait pourrait attirer l’attention et peut-être même de nouvelles enquêtes sur les activités actuelles de Traylor.
Et c’était la dernière chose qu’un homme comme Clive Traylor souhaitait.
« OK, rentrez, » finit par dire Traylor, visiblement ennuyé par la situation. Il ouvrit la porte et les laissa entrer dans la maison qui ressemblait plutôt à un dortoir universitaire.
Des bouquins étaient empilés un peu partout, des cannettes vides de bière éparpillées ici et là et des piles de vêtements placées de façon sporadique sur toutes les surfaces disponibles. L’endroit sentait comme si Traylor avait récemment fait brûler quelque chose sur la cuisinière.
Il les accompagna jusque dans le salon et Mackenzie analysa rapidement tout ce qui l’entourait afin de déterminer si cette maison pouvait être celle d’un tueur. Il y avait encore des vêtements en tas sur le divan et la table de salon était recouverte de vaisselle sale et d’un ordinateur portable. En voyant un tel désordre, Mackenzie pensa que les habitudes de vie de Zack n’étaient peut-être pas si terribles que ça. Traylor ne leur proposa pas de s’asseoir et c’était tant mieux car il était impensable que Mackenzie s’asseye où que ce soit dans cette maison.
« Merci de nous accorder un peu de votre temps. » dit Porter. « Comme je vous le disais, un crime a été commis il y a deux jours, un meurtre en fait. Nous sommes ici car vous avez un passé plutôt houleux avec la victime. »
« C’était qui ? » demanda Traylor.
Mackenzie l’observa attentivement, étudiant ses expressions faciales et son language corporel, espérant y trouver des indices. Tout ce qu’elle pouvait dire pour l’instant, c’était qu’il n’était pas du tout à l’aise d’avoir des policiers chez lui.
« Une femme du nom de Hailey Lizbrook. »
Traylor eut l’air d’y réfléchir un instant, puis il hocha la tête.
« Je ne connais personne qui s’appelle comme ça. »
« Vous êtes sûr ? » demanda Porter. « Nous avons la preuve qu’elle avait placé une injonction restrictive à votre encontre l’année dernière. »
Il réalisa soudain de qui il parlait et il leva les yeux au ciel.
« Oh. Elle. Je ne connaissais pas son nom. »
« Mais vous saviez où elle vivait ?” demanda Mackenzie.
« Oui, » dit Traylor. « Je l’ai suivie quelques fois jusque chez elle depuis le Runway. Des policiers sont venus ici et m’en ont parlé. Et depuis, je n’ai jamais enfreint l’injonction restrictive. Je le jure. »
« Vous ne niez donc pas que vous l’avez traquée à un certain moment ? » demanda Porter.
Mackenzie vit la gêne envahir Traylor et son coeur se mit à battre à tout rompre. Elle était presque certaine qu’il ne s’agissait pas de leur homme.
« Non. Je l’admets. Mais après l’injonction restrictive, je suis restée loin d’elle. J’ai même arrêté de fréquenter ce club de strip-tease. »
« OK, » dit Porter. « Pouvez-vous me dire où vous vous trouviez la soirée d’avant-hier ? »
« J’ai travaillé jusqu’à vingt et une heures, puis je suis rentré à la maison. J’ai regardé la télé et je suis allé me coucher vers minuit. »
« Vous pouvez le prouver ? » demanda Porter.
Traylor avait l’air d’être pris de court et essayait de trouver une réponse satisfaisante. « Euh, je ne sais pas. Je me suis connecté à mon compte en banque en ligne. C’est une preuve pour vous ? »
« Oui, » dit Porter, en pointant du doigt vers l’ordinateur portable posé sur la table de salon. « Montrez-nous. »
Traylor semblait être soudainement aux prises avec un doute. Il se dirigea lentement vers l’ordinateur puis il hésita. « C’est tout de même une violation de ma vie privée. Revenez avec un mandat et je… »
« Il ne faut pas me prendre pour un novice, » dit Porter. « Il y a d’autres policiers qui attendent dehors et en trente secondes, ils seront ici. Nous avons déjà un mandat. Alors faisons les choses de la manière la plus civilisée qu’il soit et montrez-moi votre historique de navigation. »
Traylor était en sueur maintenant. Mackenzie était certaine qu’il ne s’agissait pas du tueur mais il cachait très certainement quelque chose.
« C’est quoi le problème ? » demanda Mackenzie.
« Vous devrez obtenir cette information directement de ma banque, » dit-il.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il n’y a aucune trace de mon historique sur cet ordinateur. »
Porter fit un pas en avant et répéta le même ordre qu’il avait énoncé précédemment. « Montrez-nous. »
Mackenzie et Porter se tenaient debout de chaque côté de Traylor. Mackenzie observait attentivement et remarqua que Traylor avait très rapidement sorti la page de son navigateur. Mais Mackenzie avait vu son écran d’accueil et elle était convaincue qu’elle en avait vu assez.
Elle s’éloigna de Traylor pendant qu’il montrait à Porter que son historique de recherche était à zéro. Elle l’entendit également expliquer à Porter qu’il effaçait toujours son historique de navigation afin d’éliminer les cookies de son cache. Elle laissa Porter discuter avec lui de cette excuse vieille comme le monde et elle jeta un coup d’œil dans le hall. Il n’y avait aucune photo aux murs, seulement du désordre par terre. Parmi le fouillis, elle vit une boîte vide qui attira son attention.
Mackenzie rentra à nouveau dans le salon alors que la conversation entre Porter et Traylor commençait un peu à chauffer.
« Excusez-moi, » dit-elle, en parlant plus fort qu’eux. « Mr. Traylor, je ne doute pas de vous. Je suis sûre que vous n’avez rien à voir avec le meurtre de Hailey Lizbrook. Je dois dire que de nombreux facteurs pointaient dans votre direction, jusqu’aux poteaux empilés derrière votre hangar. Mais non, je ne pense pas que vous ayez tué qui que ce soit. »
« Merci, » dit-il d’un ton sec et sarcastique.
« White, » dit Porter, « qu’est-ce que vous… »
« Mais il va falloir que vous me disiez dans quelles autres affaires illégales vous êtes impliqué. »
Il eut l’air surpris, presque insulté. « Dans rien, » dit-il. « Je sais que mon casier n’est pas des plus exemplaires. Une fois que vous êtes connu en tant que délinquant sexuel, votre vie ne retourne jamais à la normale. Les gens vous regardent différemment et… »
« C’est bon, épargnez-nous ça » dit Mackenzie. « Vous êtes sûr que vous n’avez pas été impliqué dans quelque chose d’illégal ? »
« Je le jure. »
Mackenzie hocha de la tête puis regarda Porter avec un sourire. « Détective Porter, vous lui mettez les menottes ou je m’en charge ? »
Avant qu’il ne puisse répondre, Traylor fit un mouvement pour s’échapper. Il se heurta à Mackenzie et tenta de la renverser afin de pouvoir s’enfuir dans le hall. Mais il ne s’attendait sûrement pas à ce qu’elle soit aussi forte. Elle se tint ferme sur ses pieds et sur ses positions au moment où Traylor lui rentrait dedans, ce qui le fit rebondir en arrière.
« Merde, » marmonna Porter, en cherchant son arme de service.
Pendant ce temps, Mackenzie donna un coup de coude dans la poitrine de Traylor au moment où il tentait de la contourner. Il lâcha un cri et la regarda de manière surprise. Il tomba sur un genou mais avant qu’il ne touche terre, Mackenzie l’attrapa par la nuque et l’écrasa au sol.
Traylor hurla quand Mackenzie planta un genou dans son dos et sortit ses menottes comme par magie.
« Laisse tomber, » dit Mackenzie, en regardant Porter. « Je m’en occupe. »
Et elle mit les menottes autour des poignets de Traylor pendant que Porter se tenait là immobile, la main à proximité de sa hanche et de son arme qui n’avait pas quitté son étui.
*
Mackenzie regarda le sachet en plastique et se sentit écoeurée à l’idée de ce que ces clés USB devaient probablement contenir. Il y en avait onze au total. Après une interrogation musclée, ils avaient découvert que ces clés USB étaient ce que Traylor tentait d’atteindre lorsqu’il fit l’erreur d’essayer de contourner Mackenzie.
« Waouw, » dit Nelson, avait un air assez satisfait alors que Clive Traylor était placé à l’arrière d’une voiture de police. « Ce n’est pas l’arrestation que je pensais faire aujourd’hui, mais je ne m’en plains pas une seconde. »
Un peu moins d’une heure était passée depuis que Traylor avait nié être impliqué dans quoi que ce soit d’illégal. Durant cette heure, son ordinateur portable avait été confisqué et son historique avait été récupéré. Plusieurs clés USB avaient également été retrouvées dans la maison, remplies de photos et de vidéos. Avec ce qu’ils avaient trouvé sur son ordinateur, y compris les sites internet consultés ces deux derniers jours, et les clés USB, Clive Traylor était en possession de plus de cinq cents images et vingt-cinq vidéos de pornographie infantile. De plus, il revendait les dossiers en ligne. La transaction la plus récente avait été effectuée à une adresse IP en France pour un montant de deux cents dollars, une transaction qui avait été confirmée par la banque de Traylor.
Clive Traylor ne s’était retrouvé à aucun moment à proximité du champ de maïs où Hailey Lizbrook avait été tuée il y a deux jours. Il avait passé son temps en ligne, à distribuer de la pornographie infantile.
Lorsque Mackenzie avait vu l’icône pour logiciel de navigation incognito sur l’écran d’accueil de Traylor, puis la boîte pour un matériel de blocage IP dans son hall d’entrée, elle était parvenue à assembler les morceaux du puzzle. Le fait que Traylor soit un délinquant sexuel connu avait facilité l’équation.
Nelson se tenait debout avec Mackenzie et Porter pendant que Traylor était emmené.
« On pense qu’on n’en est qu’à la partie visible de l’iceberg, » dit-il. « Une fois que nous aurons traversé ce logiciel qu’il a installé, je pense que nous allons trouver bien plus de matériel. Très bon boulot, vous deux. »
« Merci, monsieur, » dit Porter, visiblement en porte-à-faux de recevoir un compliment surtout mérité par Mackenzie.
« Au fait, » dit Nelson, en regardant directement Mackenzie maintenant, « j’ai envoyé quelques types dans le hangar à l’arrière. Il n’y avait rien, juste quelques meubles non terminés, une étagère, quelques tables, des trucs dans le genre. Je leur ai même fait examiner les poteaux à l’arrière du hangar et ils sont en pin, le même matériau qu’il utilisait pour construire. Ce n’était juste qu’une énorme coincidence. »
« J’étais persuadé que c’était notre homme, » dit Porter.
« Il ne faut pas que ça t’arrête, » dit Nelson. « La journée ne fait que commencer. »
Nelson s’éloigna d’eux et se dirigea vers le personnel technique qui travaillait sur l’ordinateur de Traylor.
« C’était vachement bien pensé, là » dit Porter. « Je serais passé à côté des deux choses, le logiciel sur l’ordinateur et la boîte de matériel informatique. »
Il avait l’air déprimé, presque triste.
« Merci, » dit Mackenzie, un peu gênée. Elle avait envie de lui expliquer comment elle était arrivée à ses conclusions mais elle pensa que ça ne ferait que l’énerver. Alors elle garda le silence, comme toujours.
« Bon, » dit Porter, en frappant dans ses mains comme si c’était maintenant un sujet clos. « Retournons au commissariat et voyons ce qu’on peut trouver d’autre sur notre tueur. »
Mackenzie hocha de la tête et prit son temps pour rentrer dans la voiture. Elle se retourna pour regarder la maison de Traylor et le hangar dans le jardin. Elle pouvait voir les extrémités des poteaux de là où elle se tenait. En apparence, oui, ça avait eu l’air d’être ça ! Mais maintenant qu’ils savaient que ce n’était pas du tout le cas, elle était de nouveau confrontée au fait qu’ils se retrouvaient de nouveau à la case départ.
Il y avait toujours un meurtrier en liberté et à chaque minute qui passait, ils lui donnaient une autre chance de se remettre à tuer.
CHAPITRE HUIT
Quand il était enfant, l’un de ses passe-temps favoris consistait à s’asseoir dans la véranda à l’arrière de leur maison et d’observer leur chat chasser dans leur jardin. Ça devenait particulièrement intéressant quand il trouvait un oiseau ou, à l’occasion, un écureuil. Il regardait ce chat passer un quart d’heure à traquer un oiseau, à jouer avec lui pour finalement lui bondir dessus et lui croquer le cou en faisant voler ses plumes dans les airs.
Il pensait à ce chat alors qu’il regardait la femme arriver chez elle après une autre nuit de travail, un travail où elle montait sur une scène et exposait son corps. Comme le chat de son enfance, il l’avait traquée. Il avait rejeté l’idée de l’enlever à son lieu de travail vu que la sécurité y était très présente et que même dans la lueur glauque des réverbères, il y avait trop de risques d’être remarqué. Il avait plutôt attendu dans le parking de son immeuble d’appartements.
Il se gara directement en face des escaliers à l’extrémité droite de l’immeuble, vu que c’était les escaliers qu’elle avait utilisés pour se rendre à son appartement du premier étage. Puis, après trois heures du matin, il avait monté ses escaliers et attendu sur le palier entre la première et la seconde volée de marches. C’était un endroit peu éclairé et extrêmement silencieux à cette heure-ci de la nuit. Pour donner le change, il avait tout de même emporté avec lui un vieux téléphone portable qu’il placerait rapidement à l’oreille en prétendant avoir une conversation téléphonique s’il s’avérait que quelqu’un passait à proximité de lui.
Il l’avait suivie les deux dernières nuits et il savait qu’elle rentrerait chez elle entre trois heures et quatre heures du matin. Les deux nuits où il l’avait suivie et où il s’était garé de l’autre côté de la rue, il n’avait vu qu’une seule personne, visiblement soûle, utiliser ces escaliers à cette heure-là.
Il se tenait sur le palier quand il vit sa voiture arriver. Il la regarda sortir du véhicule. Même avec ses vêtements de ville, elle parvenait à exhiber ses jambes. Et qu’est-ce qu’elle avait fait toute la nuit ? Montrer ses jambes et faire soupirer les hommes de désir.
Elle s’approcha de l’escalier et il mit le téléphone à son oreille. Encore quelques pas et elle se retrouverait juste en face de lui. Il sentit les muscles de ses mollets se raidir, prêts à bondir et il pensa à nouveau au chat de son enfance.
En entendant le bruit léger de ses pas en-dessous de lui, il fit semblant de parler au téléphone. Il parlait doucement mais en évitant un air conspirateur. Il envisageait même de lui sourire lorsqu’elle apparaîtrait.
Et puis, elle apparut sur le seuil, se dirigeant vers la seconde volée de marches. Elle lui jeta un coup d’oeil, vit qu’il était occupé et avait l’air inoffensif et le salua d’un petit signe de la tête. Il hocha la tête en réponse, tout en souriant.
Lorsqu’elle pivota et lui tourna le dos, il agit rapidement.
Il plongea sa main droite dans la poche de sa veste et en sortit un chiffon qu’il avait imbibé de chloroforme juste avant de sortir de sa voiture. Il lui passa son autre bras autour du cou et la fit basculer en arrière. Elle eut à peine le temps de laisser échapper un petit cri de surprise avant qu’il ne lui presse le chiffon contre la bouche.
Elle se débattit immédiatement et parvint à lui mordre le petit doigt. Elle avait mordu de toutes ses forces et il était persuadé qu’elle lui avait transpercé l’auriculaire. Il relâcha son étreinte l’espace d’un instant mais ce fut suffisant pour qu’elle parvienne à s’échapper, s’arrachant du bras qu’il lui avait passé autour du cou.
Elle s’élança dans les escaliers en laissant échapper un gémissement. Il savait que ce gémissement se transformerait bientôt en hurlement. Il plongea en avant et agrippa sa jambe nue et soyeuse. Sa poitrine heurta les escaliers et il se retrouva légèrement à cours de souffle mais il parvint tout de même à tirer très fort sur sa jambe. Elle tomba au sol avec un léger cri de désespoir. Un crac se fit entendre au moment où son visage heurta les escaliers.
Le corps de la femme s’avachit et il grimpa rapidement les escaliers pour y jeter un coup d’œil de plus près. Sa tempe avait heurté les escaliers. Il n’y avait pas de sang mais même à la faible lueur dont il disposait, il pouvait voir qu’un bleu commençait à se former.
Il remit rapidement le chiffon dans sa poche et observa qu’elle avait mordu profondément son petit doigt. Puis il la ramassa du sol. Elle n’avait aucune force dans les jambes. Elle avait été assommée sur le coup.
Mais il avait déjà géré ce genre de situation dans le passé. Il l’attrapa du côté du bleu qui se formait sur sa tempe et appuya tout le poids de son corps sur lui. Il descendit les escaliers en la traînant, un bras autour de sa taille et ses pieds ballotant sans force derrière elle. Avec son autre main, il remit le téléphone à son oreille au cas où ils rencontraient quelqu’un sur les cinq mètres de distance qui les séparaient de la voiture. Il avait déjà préparé une réponse au cas où ça arrivait : Je ne sais pas quoi te dire de plus. Elle est soûle et elle a perdu connaissance. J’ai pensé que le mieux, c’était de la ramener chez elle.
Mais vu l’heure tardive, ce ne fut pas nécessaire. Les escaliers et le parking étaient complètement déserts. Il la mit dans sa voiture sans difficultés et ne vit absolument personne.
Il démarra la voiture et sortit du parking en direction de l’Est.
Dix minutes plus tard, alors que sa tête cognait légèrement la vitre passager, elle murmura quelque chose qu’il ne parvint pas à entendre.
Il tendit la main vers elle et lui caressa le bras.
« Tout va bien, » dit-il. « Tout va très bien se passer. »
CHAPITRE NEUF
Mackenzie lisait le rapport final sur Clive Traylor en se demandant où elle s’était trompée lorsque Porter entra dans son bureau. Il avait toujours l’air contrarié pour ce qui s’était passé ce matin. Mackenzie savait que Porter avait été persuadé que Traylor était leur homme et qu’il avait horreur d’avoir tort. Mais son humeur irritable permanente était quelque chose auquel Mackenzie s’était habituée depuis très longtemps.
« Nancy m’a dit que tu me cherchais, » dit Porter.
« Oui, » dit-elle. « Je pense que nous devrions aller rendre visite au club de strip-tease où Hailey Lizbrook travaillait. »
« Pourquoi ? »
« Pour parler avec son chef. »
« On a déjà parlé avec lui par téléphone, » dit Porter.
« Non, tu as parlé avec lui par téléphone, » rectifia Mackenzie. « Durant à peine trois minutes, j’ajouterais même. »
Porter hocha lentement de la tête. Il rentra dans le bureau et ferma la porte derrière lui. « Écoute, » dit-il, « j’avais tort au sujet de Traylor ce matin. Et tu m’as vachement impressionné avec cette arrestation. C’est clair que je ne t’ai pas montré le respect que tu méritais. Mais ça ne te donne toujours pas le droit de me traiter de haut. »
« Je ne te traite pas de haut, » dit Mackenzie. « Mais je veux juste dire par là que nos pistes dans cette enquête en sont au point zéro et que nous devons explorer à fond toutes les possibilités. »
« Et tu penses que ce propriétaire de club de strip-tease puisse être notre meurtrier ? »
« Probablement pas, » dit Mackenzie. « Mais je pense que ça vaudrait la peine de parler avec lui au cas où il nous mènerait à une piste quelconque. En outre, tu as jeté un œil à ses antécédents ? »
« Non, » dit Porter. Il fit une grimace qui exprimait bien qu’il avait horreur de l’admettre.
« Il a un historique de violence domestique. Et il y a six ans, il a également été impliqué dans une affaire où une fille supposée n’avoir que dix-sept ans travaillait pour lui. Elle vint déclarer par la suite et admit qu’elle avait obtenu le poste en échange de faveurs sexuelles. L’affaire fut cependant clôturée car la fille était une fugueuse et que personne ne pouvait prouver son âge. »
Porter soupira. « White, tu sais à quand remonte la dernière fois où je suis entré dans un club de strip-tease ? »
« Je préférerais ne pas le savoir, » dit Mackenzie. Et elle n’en crut pas ses yeux lorsqu’elle vit un semblant de sourire se dessiner sur son visage.
« Ça fait bien longtemps, » dit-il, en levant les yeux au ciel.
« On y va pour le boulot, pas pour le plaisir. »
Porter ricana. « Quand tu arriveras à mon âge, tu verras que la limite entre les deux tend à disparaître. Allez, on y va. J’image que les clubs de strip-tease n’ont pas tant changé que ça en trente ans. »
*
Mackenzie n’avait vu des clubs de strip-tease que dans des films mais elle n’osa pas dire à Porter qu’elle ne savait pas vraiment à quoi s’attendre. Lorsqu’ils entrèrent dans le club, il était à peine dix-huit heures. Le parking commençait à se remplir de voitures conduites par des hommes stressés qui venaient de terminer leur journée de boulot. Quelques-uns de ces hommes regardèrent Mackenzie avec un peu trop d’insistance lorsqu’elle traversa l’entrée avec Porter et qu’ils se dirigèrent vers le bar.
Mackenzie observa l’endroit du mieux qu’elle put. La lumière était faible, comme un crépuscule permanent, et la musique était forte. Deux femmes se trouvaient sur la scène et dansaient autour d’une barre verticale. Elles ne portaient qu’une petite culotte et faisaient de leur mieux pour danser d’une manière sexy sur un morceau de Rob Zombie.
« Alors, » demanda Mackenzie pendant qu’ils attendaient le serveur, « ça a beaucoup changé ? »
« Pas vraiment, à part la musique, » répondit Porter. « Cette musique est horrible. »
Elle devait quand même lui accorder une chose, c’est qu’il ne regardait pas la scène. Porter était marié depuis vingt-cinq ans et voir comment il concentrait toute son attention sur les rangées de bouteilles d’alcool derrière le bar plutôt que sur la fille seins nus sur scène remonta d’un cran l’estime qu’elle avait pour lui. C’était difficile pour elle d’imaginer Porter comme un homme qui respectait sa femme et sur ce point, elle était contente de savoir qu’elle s’était trompée.
Le barman finit par s’approcher d’eux et l’expression de son visage changea directement. Bien que Porter et Mackenzie ne portent pas d’uniforme de police, leur tenue les trahissait tout de même. Il était clair qu’ils étaient là pour affaires, et probablement pas des affaires du genre positif.
« Je peux vous aider ? » demanda le barman.
Je peux vous aider ? pensa Mackenzie. Il ne nous a pas demandé ce qu’on voulait boire, mais il a demandé s’il pouvait nous aider. Il a déjà vu des types comme nous par ici. Un point pour nous.
« Nous aimerions parler avec Mr. Avery, s’il vous plaît » dit Porter. « Et je prendrai un rhum cola. »
« Il est occupé pour l’instant, » dit le barman.
« Je suis sûr qu’il l’est, » dit Porter. « Mais nous avons besoin de lui parler. » Il sortit son badge de la poche intérieure de sa veste, puis le fit apparaître et disparaître comme s’il avait fait un tour de magie. « Et il a besoin de nous parler aussi ou je passerai quelques coups de fil et notre entrevue sera vraiment officielle. C’est lui qui choisit. »
« Un instant, » dit le barman, en ne perdant plus une minute. Il se dirigea vers l’autre côté du bar et traversa des doubles portes qui rappelèrent à Mackenzie celles qu’on voyait dans les saloons dans ces vieux films de western.
Elle se retourna pour regarder la scène où il n’y avait plus qu’une seule femme maintenant. Elle dansait sur le morceau « Running with the Devil » de Van Halen. Il y avait quelque chose concernant la manière dont la femme bougeait qui poussa Mackenzie à se demander si les strip-teaseuses manquaient de dignité et ne se souciaient donc pas d’exposer leurs corps, ou si elles étaient justes très sûres d’elles. Elle savait qu’il était impossible qu’elle bouge de cette façon. Bien qu’elle ait confiance en elle pour beaucoup de choses, son corps n’était pas l’une d’entre elles, malgré les nombreux regards obscènes que lui lançaient de temps en temps certains hommes.
« Tu n’as pas l’air de te sentir à ta place, » dit une voix derrière elle.
Elle regarda sur sa droite et elle vit un homme qui s’approchait d’elle. Il avait l’air d’avoir une trentaine d’années et d’être resté assis au bar pendant un bout de temps. Il avait cette sorte de lueur dans les yeux qu’elle avait souvent vue lors de bagarres d’ivrognes.
« Il y a une raison à ça, » dit Mackenzie.
« Je voulais juste dire, » dit l’homme. « qu’on ne voit pas beaucoup de femmes dans des endroits comme ici. Et quand il y en a, elles sont en général venues avec leur mari ou petit ami. Et franchement, je ne vous vois pas tous les deux, » dit-il, en pointant Porter du doigt, « comme un couple. »
Mackenzie entendit Porter glousser à ces mots. Elle ne savait pas ce qui l’ennuyait le plus : le fait que cet homme ait été assez courageux pour s’asseoir à côté d’elle ou le fait que Porter en savoure chaque instant.
« On n’est pas un couple, » dit Mackenzie. « On travaille ensemble. »
« Juste ici pour boire un pot après le boulot, alors ? » demanda-t-il. Il se penchait de plus en plus près, assez près pour que Mackenzie puisse sentir l’odeur de tequila dans son haleine. « Pourquoi tu ne me laisses pas te payer un verre ? »
« Écoute, » dit Mackenzie, sans le regarder. « Ça ne m’intéresse pas. Alors passe à ta prochaine victime. »
L’homme se pencha encore plus près et la fixa du regard durant un instant. « Tu n’es pas obligée d’être aussi désagréable. »
Mackenzie se tourna finalement vers lui et lorsque leurs regards se rencontrèrent, quelque chose dans les yeux de l’homme changea. Il vit qu’elle n’était pas là pour plaisanter mais vu son état d’ébriété, il ne parvint pas à se contrôler. Il plaça sa main sur son épaule et lui sourit. « Je suis désolé, » dit-il. « Ce que je voulais dire, c’était.. Non en fait, c’était exactement ce que je voulais dire. T’es pas obligée d’être aussi désagréable… »
« Enlève ta main de là, » dit doucement Mackenzie. « Dernier avertissement. »
« Tu n’aimes pas sentir la main d’un homme ? » demanda-t-il, en rigolant. Sa main glissa le long de son bras, en la pelotant et non plus en la touchant simplement. « J’imagine que c’est pour ça que tu es là, pour mater toutes ces femmes nues, hein ? »
Le bras de Mackenzie se leva à la vitesse de l’éclair. Le pauvre type ivre ne réalisa même pas ce qu’il se passait jusqu’au moment où elle enfonça son avant-bras dans sa nuque et qu’il tomba de son tabouret en s’étouffant Lorsqu’il toucha le sol, ça fit assez de bruit que pour attirer l’un des gardiens de sécurité qui se tenait à l’extrémité de la pièce.
Porter se mit tout de suite debout, s’interposant entre le gardien et Mackenzie. Il sortit son badge et affronta de face le très imposant gardien, ce qui surprit Mackenzie. « Doucement, mon grand, » dit Porter, en lui mettant le badge sous le nez. « En fait, si tu veux éviter le spectacle d’une arrestation dans cet endroit miteux, je te suggère de jeter ce branleur d’ici. »
Les yeux du gardien allèrent de Porter à l’homme ivre au sol, qui continuait à tousser et à suffoquer. Le gardien comprit le choix devant lequel il se trouvait et hocha de la tête. « OK, » dit-il, en remettant l’homme ivre sur ses pieds.
Mackenzie et Porter regardèrent le gardien escorter l’homme ivre jusqu’à la porte. Porter donna un petit coup de coude à Mackenzie et eut un petit rire. « Tu es juste pleine de surprises, hein ? »
Mackenzie se contenta de hausser les épaules. Lorsqu’ils se retournèrent vers le bar, le barman était de retour. Un autre homme se tenait à ses côtés, fixant Mackenzie et Porter du regard comme s’ils étaient des chiens errants auxquels il n’accordait aucune confiance.
« Vous pouvez me dire ce qu’il vient de se passer ? » demanda l’homme.
« Êtes-vous Mr. William Avery ? » demanda Porter.
« Oui, c’est moi. »
« Et bien, Mr. Avery, » dit Mackenzie. « vos clients devraient apprendre à la fermer et à garder leurs mains pour eux. »
« C’est à quel sujet ? » demanda Avery.
« Est-ce qu’il y a un endroit où on pourrait parler en privé ? » demanda Porter.
« Non. Ici, c’est très bien. C’est le moment de la journée avec le plus de travail pour nous. Il faut que je sois ici pour aider à servir au bar. »
« C’est clair que ce bar a bien besoin d’un coup de main, » dit Porter. « Ça fait cinq minutes que j’ai commandé un rhum cola et je n’ai encore rien vu arriver. »
Le barman se tourna vers les bouteilles derrière lui avec un air renfrogné. Lorsqu’il fut parti, Avery se pencha en avant et dit « Si c’est au sujet de Hailey Lizbrook, j’ai déjà dit à vos collègues tout ce que je savais à son sujet. »
« Mais vous n’avez pas parlé avec moi, » dit Mackenzie.
« Et alors ? »
« Alors, j’ai une approche bien différente de la plupart des gens et c’est aussi notre enquête, » dit-elle, en faisant un signe de tête en direction de Porter. « Alors, j’aimerais que vous répondiez à mes questions. »
« Et si je refuse ? »
« Et bien, si vous refusez, » dit Mackenzie, « je peux interroger une femme du nom de Colby Barrow. C’est un nom que vous connaissez, n’est-ce pas ? Si je me rappelle bien, elle avait dix-sept ans lorsqu’elle a commencé à travailler ici, non ? Elle a obtenu le job en échange de vous faire de temps à autre une fellation, si je ne me trompe pas. Je sais que l’affaire est close, maintenant. Mais je me demande si elle aurait quelque chose à ajouter concernant vos affaires. Quelque chose qui aurait pu passer inaperçu il y a six ans. Je me demande si elle pourrait me dire pourquoi vous n’avez pas l’air de vous sentir concerné par le fait que l’une de vos danseuses ait été assassinée il y a trois jours. »
Avery la regarda comme s’il avait envie de la frapper. Elle avait presqu’envie qu’il le fasse. Elle avait rencontré bien trop d’hommes dans son genre durant ces dernières années. Des hommes qui n’en avaient rien à foutre des femmes jusqu’à ce que les lumières s’éteignent et qu’ils aient envie de sexe ou besoin d’un souffre-douleur. Elle soutint son regard, lui faisant comprendre qu’elle était bien plus qu’un punching-ball.
« Qu’est-ce que vous voulez savoir ? » demanda-t-il.
Avant qu’elle ne puisse répondre, le barman revint finalement avec la boisson de Porter. Porter la sirota, en décochant un sourire sous-entendu à Avery et au barman.
« Est-ce qu’il y avait des hommes qui venaient ici tout spécialement pour Hailey ? » demanda Mackenzie. « Est-ce qu’elle avait des clients réguliers ? »
« Elle en avait un ou deux, » dit Avery.
« Vous connaissez leurs noms ? » demanda Porter.
« Non. Je ne fais pas très attention aux hommes qui viennent ici. Ils sont juste pareils à tous les autres hommes, vous savez ? »
« Mais en y réfléchissant bien, » dit Mackenzie, « vous pensez que l’une ou l’autre de vos autres danseuses pourraient connaître leurs noms ? »
« J’en doute, » dit Avery. « Vous savez, la plupart des danseuses ne demandent le nom des hommes que pour être sympa. Elles n’en ont rien à foutre de leurs noms. Elles essaient juste d’être payées. »
« Est-ce que Hailey était une bonne employée ? » demanda Mackenzie.
« Oui, de fait, elle l’était. Elle était toujours d’accord pour faire des heures supplémentaires. Elle adorait ses deux petits garçons, vous savez ? »
« Oui, on les a rencontrés, » dit Mackenzie.
Avery soupira et dirigea le regard vers la scène. « Écoutez, vous pouvez parler aux filles si vous pensez que ça pourrait vous aider à découvrir qui a tué Hailey. Mais je ne peux pas vous laisser le faire ici et maintenant. Ça les contrarierait et ce ne serait pas bon pour les affaires. Mais je peux vous fournir une liste de leurs noms et numéros de téléphone si vous en avez vraiment besoin. »
Mackenzie y pensa durant un instant puis secoua la tête. « Non, je ne pense pas que ce sera nécessaire. Mais merci pour le temps que vous nous avez consacré. »
Sur ce, elle se leva et donna une tape sur l’épaule de Porter. « On en a fini ici. »
« Pas moi, » dit-il. « Je n’ai pas fini mon verre. »
Mackenzie était sur le point de défendre son point de vue quand le téléphone de Porter sonna. Il répondit, en mettant une main sur l’oreille afin d’atténuer l’horrible son de Skrillex qui hurlait à travers les haut-parleurs. Sa conversation fut brève. Il hocha de la tête avant de raccrocher. Il but le reste de son verre cul sec et tendit les clés de la voiture à Mackenzie.
« Qu’est-ce qu’il se passe ? » demanda-t-elle.
« On dirait que j’ai fini, » dit-il. Puis son visage se durcit. « Il y a eu un autre meurtre. »
CHAPITRE DIX
Ils roulèrent un peu plus de deux heures et demie depuis le club de strip-tease après avoir reçu le coup de fil. La nuit tombait lentement durant tout le trajet, accentuant encore l’humeur déprimée de Mackenzie. Et lorsqu’ils arrivèrent à la scène du crime, la nuit était complètement tombée. Ils sortirent de la route principale pour s’engager sur une route sans bitume, puis sur un chemin de terre qui menait à un grand champ ouvert. Alors qu’ils s’approchaient de leur destination, elle eut le sentiment d’une tragédie imminente.
La lueur de ses phares se projetait juste devant elle alors qu’elle roulait prudemment sur un sentier cahoteux. Petit à petit, elle commença à distinguer les nombreuses voitures de police déjà présentes sur la scène. Certaines d’entre elles avaient leurs phares dirigés vers le centre du champ, révélant une scène sinistre mais devenue familière.
Bien qu’elle tentait de l’éviter, elle tressaillit à la vue de la scène.
« Mon dieu, » dit Porter.
Mackenzie se gara et sortit de la voiture, sans quitter un instant la scène des yeux. Elle s’avança lentement. L’herbe du champ était assez haute et lui arrivait aux genoux à certains endroit. Elle vit le sentier tracé par les policiers sur place. Il y en avait bien de trop ici et elle se demanda si la scène n’avait pas déjà été contaminée.
Elle leva les yeux et inspira profondément. C’était une autre femme, ne portant que ses sous-vêtements et attachée à un poteau d’environ deux mètres cinquante de haut. Cette fois-ci, en voyant cette femme attachée de cette manière, Mackenzie ne put s’empêcher de penser à sa sœur. Steph avait été strip-teaseuse. Mackenzie n’était pas certaine de ce que Steph faisait ces temps-ci mais il était très facile de l’imaginer finir sa vie de cette manière.
Alors que Mackenzie s’approchait de la victime, elle jeta un coup d’œil autour de la scène de crime et compta sept policiers au total. Deux officiers étaient sur le côté et parlaient avec deux adolescents. Devant elle, à quelques mètres du poteau et de la victime, Nelson parlait au téléphone. Quand il les aperçut, il leur fit signe de venir et termina rapidement son appel.
« Quelque chose de neuf venant du club de strip-tease ? » demanda Nelson.
« Non monsieur, » dit Mackenzie. « Je suis convaincue qu’Avery n’a rien à voir avec tout ça. Il a offert de nous fournir tous les noms et numéros de téléphone de ses employés si nous en avions besoin mais je pense que nous n’aurons pas besoin de son aide. »
« Nous avons besoin de l’aide de quelqu’un, » dit Nelson, en regardant en direction du poteau comme s’il allait vomir.
Mackenzie s’approcha du corps et vit tout de suite que celui-ci était en bien plus mauvais état que le corps de Hailey Lizbrook. D’abord, il y avait une importante bosse et un bleu sur le côté gauche du visage de la femme. Il y avait également du sang séché autour et dans son oreille. Les lacérations de son dos semblaient avoir été faites avec la même arme, mais cette fois-ci elles avaient été assénées avec beaucoup plus de force et de manière plus suivie.
« Qui a découvert le corps ? » demanda Porter.
« Ces ados, là-bas, » dit Nelson, en pointant du doigt en direction de l’un des policiers qui continuait à parler avec les deux adolescents. « Ils ont admis être venus ici pour s’embrasser et fumer des joints. Ils nous ont dit que ça faisait un mois qu’ils le faisaient. Mais ce soir, ils ont trouvé ça. »
« Même type de corps que Hailey Lizbrook, » dit Mackenzie, en réfléchissant tout haut. « Je pense que nous pouvons probablement envisager le même type de profession. »
« Vous deux, je veux des réponses sur cette affaire, » dit Nelson. « Et je les veux maintenant. »
« On s’y efforce, » dit Porter. « White est à fond sur cette enquête et… »
« Ce que je veux, c’est des résultats, » dit Nelson, prêt à exploser. « White, sur ce coup-là, je suis même ouvert à certains de vos raisonnements hors des sentiers battus. »
« Vous avez une torche à me prêter ? » demanda-t-elle.
Nelson sortit une petite torche Maglite de la poche de sa veste et lui tendit avec plaisir. Elle l’attrapa, l’alluma et commença à observer la scène. Elle s’éloigna du radotage nerveux de Nelson et le laissa passer ses nerfs sur Porter.
Avec le désir de précision qui l’envahissait dans des moments comme celui-ci, le monde extérieur disparaissait pendant qu’elle passait la scène au peigne fin à la recherche de tout indice. Certains étaient visibles directement. Par exemple, elle savait que Nelson et les autres policiers avaient utilisé le même sentier pour s’approcher du corps afin d’éviter de contaminer la scène du crime. En dehors de leurs empreintes menant des voitures vers le corps, il y avait de nombreuses autres marques et traces dans l’herbe haute, probablement laissées par le tueur.
Elle s’éloigna un peu du sentier et décrivit lentement un arc de cercle avec le faisceau lumineux de sa torche autour du champ entourant le poteau. Elle enregistra mentalement certains détails, se retourna pour regarder les deux adolescents, puis se dirigea de nouveau vers le poteau. Elle observa le corps afin d’y découvrir des indices. Elle était certaine que ce corps, tout comme celui de Hailey Lizbrook, ne montrerait aucun signe d’abus sexuel.
Elle se demanda si l’installation du poteau n’avait pas plus de signification qu’un simple dispositif théâtral. Il y avait une sorte de détermination dans cette installation, un peu comme une sorte de nécessité pour l’assassin. Durant un bref moment, elle l’imagina, les mains sur le poteau et prêt à la tâche.
Il le traîne avec fierté, peut-être même hissé sur son dos. Il consacre beaucoup d’effort à cette tâche, comme une condition préalable aux meurtres. Supporter le poids du poteau, l’amener jusqu’au site choisi, creuser le trou et l’installer. Il y a une forme de satisfaction dans cette tâche effectuée à la sueur de son front. Il prépare le site pour son meurtre. Il prend autant de satisfaction dans ce travail que dans celui de l’assassinat en soi.
« Qu’est-ce que tu en penses, White ? » demanda Nelson en la regardant tourner autour du corps.
Mackenzie cligna des yeux, arrachée soudainement à l’image du tueur qu’elle s’était forgée en tête. En réalisant combien elle était allée loin durant un instant, elle sentit un léger frissonnement la traverser.
« Là d’entrée de jeu, je peux déjà vous dire que le chemin qu’il a utilisé pour traîner le poteau depuis le chemin de terre jusqu’ici est encore visible, » dit-elle. « Ça veut dire que le poteau n’était pas ici à l’origine. Il l’a amené avec lui. Ce qui veut dire aussi qu’il conduit probablement une sorte de pickup ou de camionnette. »
« C’est la conclusion à laquelle j’étais arrivé, » dit Nelson. « Autre chose ? »
« C’est un peu difficile d’en être certain de nuit, » dit-elle, « mais je suis presque sûre que la victime était emballée dans quelque chose lorsque le tueur l’a amenée jusqu’ici. »
« Et pourquoi tu penses ça ? »
« Je ne vois pas de trace de sang dans l’herbe mais certaines des blessures de son dos, spécialement celles autour de son fessier, sont encore humides. »
Pendant que Nelson digérait cette information, Mackenzie se dirigea vers l’arrière du poteau et abaissa les brins d’herbe d’une main. De l’autre main, elle promena le faisceau lumineux de la torche le long du bas du poteau.
Son coeur s’emballa lorsqu’elle vit les chiffres : N511/J202.
Il utilise un couteau ou un burin. Il prend beaucoup de temps et fait beaucoup d’effort afin de s’assurer que les gravures soient lisibles. Ces gravures ont une grande importance pour lui et, au-delà de ça, il veut qu’elles soient vues. Que ce soit consciemment ou inconsciemment, il souhaite que quelqu’un comprenne pourquoi il fait ce qu’il fait. Il a besoin que quelqu’un comprenne ses raisons.
« Chef ? » dit-elle.
« Oui, White ? »
« Il y a à nouveau ces chiffres. »
« Merde, » dit Nelson, en s’approchant de là où elle était agenouillée. Il baissa les yeux et laissa échapper un profond soupir. « Vous avez une idée de ce qu’ils signifient ? »
« Aucune idée, monsieur. »
« OK, » dit Nelson. Les mains sur les hanches, il leva les yeux vers le ciel comme un homme vaincu. « Encore d’autres questions nécessitant des réponses et pour l’instant, il n’y a rien qui nous permette de boucler cette affaire sous peu. Un homme conduisant un pickup ou une camionnette, qui a accès à des poteaux en bois et… »
« Attendez, » dit Mackenzie. « Vous venez juste de dire quelque chose. »
Elle retourna vers l’arrière du poteau. Elle se pencha pour observer l’endroit où les poignets de la femme étaient liés avec la corde.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Porter, en s’approchant pour jeter un coup d’oeil.
« Tu t’y connais en nœuds ? » demanda-t-elle.
« Pas vraiment. »
« Moi oui, je m’y connais, » dit Nelson, en s’approchant également pour jeter un coup d’oeil. « Qu’est-ce que tu as trouvé ? »
« Je suis presque sûre qu’il s’agit du même nœud utilisé pour attacher Hailey Lizbrook. »
« Et alors ? » dit Porter.
« C’est un peu inhabituel, » répondit Mackenzie. « Tu sais faire un nœud comme celui-là, toi ? Moi je ne sais pas. »
Porter y jeta à nouveau un oeil, l’air perplexe.
« Je suis presque sûr qu’il s’agit d’un nœud marin, » dit Nelson.
« C’est ce que j’avais pensé, » dit Mackenzie. « Et même si c’est un mince indice, je prendrais en compte que notre tueur pourrait être familiarisé avec les bateaux. Peut-être qu’il vit près d’une étendue d’eau ou qu’il y a vécu à un moment donné de sa vie. »
« Conduit un pickup ou une camionnette, vit peut-être à proximité d’une étendue d’eau et a des problèmes avec les femmes, » dit Nelson. « Pas énormément auquel se raccrocher mais c’est déjà mieux que ce qu’on avait hier. »
« Et au vu de la manière rituelle qu’il a de tuer, » dit Mackenzie, « et l’intervalle très court entre les deux meurtres, nous pouvons seulement supposer qu’il va tuer à nouveau. »
Elle se tourna vers lui en le regardant de la manière la plus sérieuse possible.
« Avec tout le respect que je vous dois, monsieur, je pense qu’il est temps d’appeler le FBI. »
Il fronça les sourcils.
« White, leurs procédures seules nous ralentiraient. On aurait déjà deux corps de plus sur les bras avant qu’ils ne nous envoient quelqu’un. »
« Je pense que ça vaut la peine d’essayer tout de même, » dit-elle. « On est un peu dépassé par la situation. »
Elle avait horreur de l’admettre mais le visage de Nelson avait l’air de dire qu’il était du même avis. Il hocha la tête de manière solennelle et se retourna pour regarder le corps attaché au poteau. « Je passerai un coup de fil, » dit-il finalement.
Derrière eux, ils entendirent un des policiers laisser échapper un juron. Ils se retournèrent tous pour voir ce qu’il se passait et virent la lueur de phares s’approcher sur le chemin de terre.
« Mais c’est qui ça ? » demanda Nelson. « Personne d’autre ne devrait être au courant et… »
« Une camionnette de journalistes, » dit le policier qui avait laissé échapper le juron.
« Mais comment ? » dit Nelson. « Merde ! Qui continue à informer ces trous du cul ? »
La scène fut soudainement prise d’effervescence. Nelson faisait tout son possible afin de préparer l’arrivée des journalistes. Il était furieux et on aurait dit que sa tête allait exploser à tout moment. Mackenzie prit autant de photos qu’elle put : des traces dans certaines zones du champ, du nœud aux poignets de la victime, des chiffres sur la base du poteau.
« White, Porter, sortez d’ici et retournez au commissariat, » dit Nelson.
« Mais monsieur, » dit Mackenzie, « nous devons encore… »
« Faites ce que je vous dis, » dit-il. « Vous êtes en charge de cette affaire et si les journalistes s’en rendent compte, ils vous colleront au train et ralentiront votre enquête. Alors partez maintenant. »
C’était un raisonnement qui tenait la route et Mackenzie obtempéra. Mais au moment de retourner vers la voiture avec Porter, une autre idée lui traversa l’esprit. Elle se retourna vers Nelson et lui dit : « Monsieur, je pense que nous devrions faire tester le bois de ce poteau et celui du poteau précédent. Prélevez un échantillon et faites-le analiser. Peut-être que le type de bois utilisé pour ces deux poteaux pourrait nous mener à quelque chose. »
« Très bonne idée, White, » dit-il. « Maintenant, foutez-moi le camp. »
Mackenzie obéit et en se dirigeant vers sa voiture, elle vit que d’autres phares suivaient la première camionnette de journalistes qui venait de se garer du côté des voitures de police. Elle put lire les initiales WSQT inscrites sur le côté du véhicule. Un journaliste, suivi d’un caméraman, en sortirent en se précipitant. Mackenzie ne put s’empêcher de penser à une bande de vautours encerclant une proie récemment tuée.
Alors qu’elle rentrait dans la voiture du côté chauffeur, une autre journaliste sortit de la camionnette et se mit à prendre toute une série de photos. Mackenzie se sentit tout de suite mal lorsqu’elle vit que l’appareil était pointé dans sa direction. Elle baissa la tête, rentra dans la voiture et démarra le moteur. Elle vit trois policiers se diriger précipitamment vers la camionnette des journalistes, Nelson en tête. Mais la journaliste parvint à forcer le passage.
Ils s’éloignèrent mais Mackenzie savait qu’il était déjà trop tard.
Demain, sa photo ferait la une de tous les journaux.
CHAPITRE ONZE
Finalement, Nelson avait eu tort concernant le FBI. Mackenzie reçut un appel à 6h35 du matin, lui demandant de se rendre à l’aéroport pour aller y chercher un agent qui était en route. Elle devait se dépêcher car le vol arrivait déjà à 8h05 et elle était un peu ennuyée de faire une première impression sans avoir eu le temps de se coiffer correctement.
Mais ses cheveux étaient tout de même la moindre de ses préoccupations alors qu’elle s’assit dans une des chaises inconfortables de l’aéroport devant la porte des arrivées. Elle avalait une tasse de café, en espérant leurrer son esprit sur le fait que son corps n’avait eu que cinq heures de sommeil la nuit dernière. C’était sa troisième tasse de café ce matin et elle savait qu’elle devait lever le pied si elle ne voulait pas être trop nerveuse. Mais elle ne pouvait pas se permettre d’être fatiguée et dans le gaz.
Elle passa en revue tous les éléments de l’enquête dans sa tête en attendant que l’agent descende de l’avion, revoyant en boucle l’horrible scène d’hier soir. Elle ne pouvait pas s’empêcher de penser qu’il y avait quelque chose qui lui échappait. Elle espérait que l’agent du FBI pourrait les aider à y voir plus clair.
Nelson lui avait envoyé par email le dossier de l’agent, qu’elle avait rapidement survolé en avalant un petit déjeuner composé d’une banane et d’un bol de porridge. C’est grâce à ça qu’elle repéra directement l’agent au moment où il passa la passerelle de débarquement et entra dans l’aéroport. Jared Ellington, trente et un ans, diplômé de l’université de Georgetown et avec un cursus incluant une expérience en profilage dans des affaires d’antiterrorisme. Ses cheveux noirs étaient lissés en arrière comme sur sa photo et le costume qu’il portait indiquait qu’il était en mission officielle.
Mackenzie traversa la porte pour venir à sa rencontre. Elle ne parvenait pas à éviter de penser à ses cheveux. Elle se sentait exténuée et pas très en forme, du fait d’avoir dû se dépêcher tôt ce matin. Mais elle ne s’était jamais vraiment préoccupée de son apparence ni de la première impression qu’elle pouvait donner. Alors pourquoi se préoccupait-elle aujourd’hui ?
Peut-être parce qu’il était du FBI, une agence qu’elle vénérait. Ou peut-être parce que, en dépit d’elle-même, elle était impressionnée par son physique. Cette idée la dérangeait vraiment, non seulement à cause de Zack, mais aussi à cause de l’urgence et du caractère macabre du travail qu’ils avaient à effectuer.
« Agent Ellington, » dit-elle, en tendant la main et en s’efforçant d’adopter un ton aussi professionnel que possible. « Je suis Mackenzie White, une des détectives en charge de l’affaire. »
« Un plaisir de vous rencontrer, » dit Ellington. « Votre chef m’a dit que vous étiez la détective dirigeant l’enquête. C’est bien ça ? »
Elle fit de son mieux pour cacher sa surprise et acquiesça de la tête.
« C’est bien ça, » dit-elle. « Je sais que vous venez juste de descendre de l’avion mais nous ne devrions pas perdre de temps et nous rendre directement au commissariat. »
« Bien sûr, » dit-il. « Je vous suis. »
Elle le guida à travers l’aéroport jusqu’au parking. Ils restèrent silencieux durant tout ce temps et Mackenzie en profita pour le jauger. Il avait l’air assez détendu, pas aussi crispé et rigide que d’autres types du Bureau qu’elle avait rencontrés dans le passé. Il avait l’air aussi très intense et très sérieux. Il avait un air bien plus professionnel que n’importe lequel des hommes avec qui elle avait travaillé.
Alors qu’ils se dirigeaint vers l’autoroute, en manoeuvrant dans l’intense circulation matinale, Ellington se mit à consulter toute une série d’emails et de documents sur son téléphone.
« Dites-moi, détective White, » dit-il, « quel type de personne pensez-vous que nous recherchons ? J’ai révisé les notes que le chef Nelson m’a envoyées et je dois dire que vous avez l’air d’y voir assez clair. »
« Merci, » dit-elle. Puis, écartant très vite le compliment, elle ajouta : « Quant au type de personne, je pense à une personnalité découlant d’une forme d’abus. Le fait que les victimes n’aient subi aucun abus sexuel, bien qu’elles ne portent plus que leurs sous-vêtements, indique que ce sont des meurtres qui trouvent leur source dans un besoin de vengeance contre une femme qui lui aurait fait du mal à un moment de sa vie. Je pense qu’il pourrait s’agir d’un homme qui a honte du sexe ou qui trouve le sexe répugnant. »
« Je vois que vous n’avez pas écarté la motivation religieuse, » dit Ellington.
« Non, pas encore. La nature même de la manière dont il expose ces femmes trahit d’évidentes connotations liées à la crucifixion. Et le fait que les femmes qu’il tue représentent l’incarnation de la luxure masculine ne permet pas d’écarter la motivation religieuse. »
Il hocha de la tête en continuant à consulter son téléphone. Elle lui jetait des regards furtifs en se faufilant à travers le trafic et elle était frappée par sa beauté. Ce n’était pas spécialement visible au premier coup d’oeil, mais il avait quelque chose de simple et en même temps de sauvage. Il ne correspondait pas au prototype du jeune premier mais constituerait sans aucun doute un très joli ajout à l’équipe du héros.
« Je sais que ça peut sembler impoli, » dit-il, « mais je m’efforce de bien comprendre la situation. Comme vous le savez sûrement, on m’a appelé il y a seulement six heures pour m’occuper de cette affaire. Tout est arrivé très vite. »
« Non, ce n’est pas impoli du tout, » dit Mackenzie. Elle trouvait très agréable le fait d’être en voiture avec un homme sans avoir à subir une conversation teintée de sexisme ou d’insultes à peine dissimulées. « Ça ne vous dérange pas si je vous demande quelle est votre première impression concernant le tueur ? »
« Ma plus grosse question consiste à comprendre pourquoi il affiche les corps tout court, » dit Ellington. « Ça me fait penser que ces meurtres ne sont pas juste une vengeance personnelle. Il veut que les autres voient ce qu’il a fait. Il veut donner ces femmes en spectacle, ce qui signifie qu’il est fier de ce qu’il fait. J’en arrive même à penser qu’il croit rendre service à l’humanité. »
Mackenzie sentit monter en elle un sentiment d’effervescence alors qu’ils s’approchaient du commissariat. Ellington était à l’opposé de Porter et semblait adopter la même forme d’approche qu’elle au profilage. Elle ne se rappellait pas à quand datait la dernière fois où elle avait été capable de faire part librement de ses pensées avec un collègue sans avoir peur d’être ridiculisée ou prise de haut. Elle sentait qu’il était facile de parler avec Ellington et qu’il prenait en compte les opinions des autres. Et franchement, le fait qu’il soit beau à regarder ne gâchait rien, au contraire.
« Je sens que vous êtes sur la bonne voie, » dit Ellington. « À nous deux, je pense qu’on peut attraper ce type. En creusant davantage sur le sujet des nœuds, sur le fait qu’il conduit un pickup ou une camionnette et qu’il utilise apparemment la même arme à chaque fois, nous avons déjà de quoi faire. Je me réjouis de travailler sur cette affaire avec vous, détective White. »
« De même, » dit-elle, en lui jetant un autre regard furtif du coin de l’oeil alors qu’il continuait à lire attentivement les emails sur son téléphone.
Son enthousiasme ne fit qu’augmenter. Elle eut un sentiment de motivation qu’elle n’avait plus ressenti à l’égard de son boulot depuis très longtemps. Elle se sentait inspirée et revigorée. Elle sentait que beaucoup de choses étaient sur le point de changer dans sa vie.
*
Une heure plus tard, Mackenzie fut brutalement ramenée à la réalité lorsqu’elle vit l’agent Jared Ellington se tenir debout devant une salle remplie de policiers qui visiblement pensaient ne pas avoir besoin de son aide. Quelques-uns d’entre eux assis autour de la table prenaient des notes mais il y avait une tension dans l’air qui pouvait se lire sur tous les visages. Elle remarqua que Nelson était assis en tête de table et qu’il avait l’air nerveux et mal à l’aise. Ça avait été finalement son choix de contacter le FBI et il était clair qu’il se demandait s’il avait bien fait.
Pendant ce temps, Ellington fit de son mieux pour garder le contrôle de la salle et fit un court exposé des mêmes informations dont il avait discuté avec Mackenzie lors du trajet depuis l’aéroport. Qu’ils recherchaient un tueur qui avait très probablement une aversion pour le sexe et qui était également fier de ses meurtres. Il passa également en revue tous les indices dont ils disposaient et de ce qu’ils pouvaient signifier. Ce ne fut que lorsqu’il arriva au sujet concernant l’analyse du bois des poteaux qu’il reçut une forme de réponse de la part des officiers disséminés autour de la table.
« Concernant les échantillons de bois, » dit Nelson, « nous devrions recevoir les résultats des analyses d’ici quelques heures. »
« Et qu’est-ce que ça nous apportera de plus, de toute façon ? » demanda Porter.
Nelson regarda en direction de Mackenzie et hocha de la tête, lui donnant la permission de répondre à cette question. « Et bien, sur base des résultats, nous pourrons faire des recherches du côté des entreprises d’abattage ou des scieries afin de savoir si quelqu’un a acheté dernièrement ce type de poteau. »
« Les chances sont minimes que ça aboutisse à quelque chose, » dit un policier plus âgé au fond de la salle.
« C’est vrai, » dit Ellington, en reprenant rapidement le contrôle de la salle. « Mais des chances minimes, c’est mieux qu’aucune chance du tout. Et s’il vous plaît, n’oubliez pas que je ne suis pas ici pour prendre le contrôle de cette enquête. Je suis ici uniquement en tant qu’élément mobile d’une solution, un intermédiaire garantissant que vous ayez un accès total à toutes les ressources et informations que le Bureau peut fournir. Ça inclut la recherche, la main-d’œuvre et tout ce qui peut être nécessaire pour attraper ce tueur. Je suis ici seulement de manière temporaire, probablement pas plus longtemps que trente-six ou quarante-huit heures. Puis je m’en irai. C’est votre enquête, les gars. Je suis juste une personne embauchée pour vous aider. »
« Alors on commence par quoi ? » demanda un autre policier.
« Après cette réunion, je travaillerai avec le chef Nelson sur une division appropriée des tâches, » dit Ellington. « Certains d’entre vous iront parler avec les collègues de Hailey Lizbrook. Nous allons également recevoir tous les résultats d’autopsie et des informations concernant la défunte découverte hier soir. Dès que nous aurons une identification positive, certains d’entre vous iront rendre visite à sa famille et à ses amis afin d’obtenir davantage d’informations. Et il faudra également rendre visite aux scieries dès que nous recevrons les résultats des tests du bois. »
À nouveau, Mackenzie remarqua la raideur de la plupart des policiers assis autour de la table. Elle n’arrivait pas à croire qu’ils étaient trop fiers (ou peut-être, pensa-t-elle, trop paresseux) que pour recevoir des ordres directs de quelqu’un qu’ils ne connaissaient pas bien, quelle que soit sa position. La mentalité des petites villes était-elle si difficile à abandonner ? Elle se l’était souvent demandée face à la manière dégradante avec laquelle la plupart des hommes dans cette salle l’avait traitée depuis qu’elle était arrivée.
« C’est tout pour l’instant, » dit Ellington. « Des questions ? »
Bien sûr, il n’y avait aucune question. Nelson se leva et rejoignit Ellington à l’avant de la salle.
« L’agent Ellington travaillera avec la détective White. Alors si vous avez besoin de lui, vous le trouverez dans son bureau à elle. Je sais que c’est peu orthodoxe mais c’est une occasion unique de profiter de la générosité du Bureau. »
Des marmonnements et des grommellements de remerciement se firent entendre alors que les policiers quittaient la table et se dirigeaient vers la sortie. Au passage, Mackenzie remarqua que certains d’entre eux la regardèrent avec air encore plus lourd de reproche que d’habitude. Elle regarda ailleurs en se levant et en rejoignant Nelson et Ellington à l’avant de la pièce.
« Il y a quelque chose que je devrais savoir ? » demanda Mackenzie à Nelson.
« Qu’est-ce que tu veux dire par là ? »
« On me jette des regards plus méchants que d’habitude, » dit-elle.
« Des regards méchants ? » demanda Ellington. « Pourquoi est-ce qu’on te regarde méchamment d’habitude ? »
« Parce que je suis une jeune femme déterminée qui dit ce qu’elle pense, » dit Mackenzie. « Les hommes par ici n’apprécient guère. Certains pensent que je devrais rester à la maison à cuisiner. »
Nelson eut l’air très embarassé et un peu fâché aussi. Elle pensa qu’il allait dire quelque chose pour se défendre lui et ses policiers mais il n’en eut pas l’occasion. Porter les rejoignit et jeta un exemplaire du journal local sur la table.
« Je pense que c’est ça la raison pour laquelle ils te regardent méchamment, » dit-il.
Ils se penchèrent tous pour jeter un œil au journal. Mackenzie sentit son cœur se glacer pendant que Nelson laissait échapper un juron derrière elle.
La une titrait « LE TUEUR ÉPOUVANTAIL COURT TOUJOURS. » En-dessous, le sous-titre disait : « Les forces de police dépassées par les événements et sans réponses alors qu’une autre victime est découverte. »
La photo en-dessous montrait Mackenzie rentrer dans la voiture qu’elle et Porter avaient utilisée hier pour se rendre sur la scène du crime. Le photographe avait immortalisé tout le côté gauche de son visage. Le pire, c’est qu’elle était assez jolie sur cette photo. Qu’elle veuille l’admettre ou pas, cette photo placée directement en-dessous du titre de la une la présentait comme le visage de l’enquête.
« Ce n’est pas juste, » dit-elle, sans aimer la manière dont ces mots sonnaient en sortant de sa bouche.
« Les hommes pensent que tu prends ton pied avec cette enquête, » dit Porter. « Ils pensent que tu es déterminée à résoudre cette affaire pour faire ta pub. »
« Et toi, c’est ce que tu penses ? » lui demanda Nelson.
Porter recula d’un pas et soupira. « Personnellement, non. White m’a prouvé sa valeur durant ces derniers jours. Elle veut attraper ce type, coûte que coûte. »
« Alors pourquoi tu ne prends pas sa défense ? » demanda Nelson. « Crée des interférences aux rumeurs en attendant qu’on reçoive l’identification de la dernière victime et les résultats d’analyse des échantillons de bois. »
Avec l’air d’un enfant qui venait d’être grondé pour avoir menti, Porter baissa la tête et dit, « Oui, monsieur. » Il sortit sans se retourner.
Nelson jeta à nouveau un coup d’oeil au journal puis se tourna vers Mackenzie. « Moi, je dis qu’il faut que tu en tires profit. Si les journalistes veulent mettre un joli visage sur cette enquête, qu’ils le fassent. Tu en récolteras d’autant plus les lauriers le jour où tu arrêteras ce salaud. »
« Oui, monsieur. »
« Agent Ellington, de quoi avez-vous besoin ? » demanda Nelson.
« Juste de votre meilleur détective. »
Nelson sourit et tendit son pouce vers Mackenzie. « Vous l’avez devant vous. »
« Alors, je pense que je n’ai pas besoin de quoi que ce soit d’autre. »
Nelson sortit de la salle de conférence, laissant Ellington et Mackenzie seuls. Mackenzie commença à rassembler ses notes et son ordinateur portable pendant qu’Ellington faisait le tour de la pièce du regard. Il était clair qu’il ne se sentait pas à sa place et qu’il ne savait pas très bien comment gérer ça. Elle non plus ne se sentait pas trop à sa place. Elle était contente que tout le monde soit parti. Elle aimait se retrouver seule avec lui. Elle avait l’impression d’avoir un confident, quelqu’un qui la considérait d’égal à égal.
« Alors, » dit-il, « ils vous regardent vraiment de haut parce que vous êtes une femme et que vous êtes jeune ? »
Elle haussa les épaules.
« On dirait bien. J’ai déjà vu des nouvelles recrues arriver, des hommes bien entendu, et être taquinées mais on ne leur parle jamais de haut de la manière dont on me parle de haut à moi. Je suis jeune, motivée et, selon certains, pas trop laide à regarder. Il y a quelque chose dans tout ça qui les déstabilise. C’est plus facile pour eux de me considérer comme une belle paire de fesses ambitieuse plutôt que comme une femme de moins de trente ans faisant preuve d’une éthique professionnelle plus développée que la leur. »
« C’est regrettable, » dit-il.
« J’ai senti un léger changement ces derniers jours, » dit-elle. « Tout spécialement Porter qui a l’air de changer d’attitude avec moi. »
« Alors, on va résoudre cette affaire et les faire tous changer d’avis, » dit Ellington. « Peux-tu t’arranger pour faire envoyer toutes les photos des deux scènes de crime dans ton bureau ? »
« Oui, » dit-elle. « On se retrouve là-bas dans dix minutes. »
« OK. »
Mackenzie sut à ce moment-là qu’elle appréciait Jared Ellington probablement un petit peu plus qu’elle ne le devrait. Travailler avec lui durant les prochains jours allait être stimulant et intéressant pour d’autres raisons que l’enquête en cours.
CHAPITRE DOUZE
Mackenzie rentra chez elle un peu après dix-neuf heures ce soir-là, en se doutant bien qu’elle pouvait être rappellée à tout moment. Il y avait tellement de possibilités ouvertes, tellement de pistes différentes qui pouvaient potentiellement requérir son attention. Elle sentait que son corps était exténué. Elle n’avait pas bien dormi depuis la visite à la première scène de crime et elle savait que si elle ne s’accordait pas un peu de repos, elle finirait par faire des erreurs au travail.
En passant la porte, elle vit Zack assis sur le divan, une manette de Xbox en main. Une bière était posée sur la table devant lui et deux vidanges étaient alignées sur le sol. Elle savait qu’il avait eu un jour de repos au boulot et elle supposa que c’était ainsi qu’il l’avait passé. Elle le vit comme un enfant irresponsable et ce n’était pas ce qu’elle avait envie de voir en rentrant chez elle après un jour comme celui-ci.
« Salut, chérie, » dit Zack, en détournant à peine les yeux de la télé.
« Salut, » dit-elle sèchement, en se dirigeant vers la cuisine. En voyant la bière sur la table, elle avait eu soudainement envie d’en prendre une aussi. Mais honnêtement, se sentant exténuée et tendue, elle se décida plutôt pour un thé à la menthe.
En attendant que l’eau de la bouilloire soit chaude, Mackenzie se dirigea vers la chambre et changea de vêtements. Elle avait oublié de dîner et elle se rendit soudainement compte qu’il n’y avait pas grand-chose à manger dans la maison. Elle n’avait plus été faire de courses depuis quelques temps et elle était sûre que Zack n’avait certainement pas pensé à y aller.
Une fois qu’elle eut enfilé un short et un t-shirt, elle revint vers le sifflement de la bouilloire. Alors qu’elle versait l’eau chaude sur le sachet de thé, elle entendit des coups de feu assourdis venant du jeu de Zack. Curieuse et souhaitant au moins aborder le sujet pour voir comment il répondrait, elle ne parvint pas à cacher sa frustration.
« Qu’est-ce que tu as préparé pour dîner ? » demanda-t-elle.
« Je n’ai pas encore mangé, » dit-il, sans prendre la peine de détourner les yeux de la télé. « Tu allais préparer quelque chose ? »
Elle fixa sa nuque du regard et, durant un instant, se demanda ce qu’Ellington pouvait bien être occupé à faire. Elle doutait qu’il soit occupé à jouer à des jeux vidéos comme un pauvre minable enfermé dans son enfance. Elle attendit un instant, en laissant passer sa colère, puis elle fit un pas dans le salon.
« Non, je ne vais rien préparer. Qu’est-ce que tu as fait tout l’après-midi ? »
Elle l’entendit soupirer, même avec le bruit des explosions provenant du jeu. Zack fit pause et finit par tourner son regard vers elle. « Et qu’est-ce que cette question est supposée signifier ? »
« C’était juste une question, » dit-elle. « Je t’ai juste demandé ce que tu avais fait cet après-midi. Si tu n’avais pas été occupé à jouer à ton bête jeu, peut-être que tu aurais pu préparer à dîner. Ou au moins, aller chercher une pizza ou un truc dans le genre. »
« Je suis désolé, » dit-il sur un ton sarcastique et de manière forte. « Comment je suis supposé savoir l’heure à laquelle tu rentreras à la maison ? Tu ne me fais jamais part de ce genre d’informations. »
« Tu n’as qu’à m’appeler et demander, » explosa-t-elle.
« À quoi ça servirait ? » demanda Zack, en laissant tomber la manette et en se mettant debout. « Les quelques fois où j’ai essayé de t’appeler au boulot, je suis tombé directement sur ta boîte vocale et tu n’as jamais pris la peine de me rappeler. »
« C’est parce que je suis occupée à bosser, Zack, » dit-elle.
« Moi aussi, je travaille, » dit-il. « Je me casse le cul dans cette fichue usine. Tu n’as pas idée de combien je travaille dur. »
« Bien sûr que je le sais, » dit-elle. « Mais dis-moi, c’est quand la dernière fois où tu m’as vue assise à ne rien faire ? Je rentre à la maison et je me retrouve en général à devoir ranger tes vêtements sales qui traînent au sol ou la vaisselle sale que tu as laissée dans l’évier. Et tu sais quoi, Zack ? Moi aussi, je travaille dur. Je travaille vraiment dur et je vois tous les jours des trucs qui te feraient trembler. Je n’ai vraiment pas besoin de rentrer à la maison et de me retrouver confrontée à un petit garçon qui joue aux jeux vidéos et qui me demande ce qu’il y a pour dîner. »
« Petit garçon ? » dit-il, en hurlant.
Mackenzie n’avait pas eu l’intention d’en arriver si loin mais c’était fait. C’était la simple vérité et elle se retenait de lui dire depuis des mois mais maintenant que c’était dit, elle se sentait soulagée.
« C’est à quoi ça ressemble bien des fois, » dit-elle.
« Connasse. »
Mackenzie secoua la tête et recula d’un pas. « Tu as trois secondes pour retirer cette insulte, » dit-elle.
« Oh, va te faire foutre, » dit Zack, en faisant le tour du divan et en s’approchant d’elle. Elle voyait bien qu’il voulait lui faire face mais il savait aussi qu’il ne valait mieux pas. Il savait qu’il serait perdant s’il se battait avec elle. C’était quelque chose qu’il lui répétait souvent quand il se plaignait de tout ce qui n’allait pas dans leur relation.
« Pardon ? » demanda Mackenzie, espérant presque qu’il devienne aggressif et lui rentre dedans. Et au moment même où elle eut cette pensée, elle sut également autre chose avec clarté : leur relation était terminée.
« Tu m’as très bien entendu, » dit-il. « Tu n’es pas heureuse et je ne le suis pas non plus. Ça fait déjà un bout de temps que c’est comme ça, Mackenzie. Et franchement, j’en ai marre de supporter cette situation. J’en ai marre de venir toujours en second plan et je sais que je ne pourrai jamais rivaliser avec ton boulot. »
Elle resta silencieuse, ne souhaitant pas dire quelque chose qui pourrait le provoquer. Peut-être qu’elle aurait de la chance et que cette dispute serait bientôt terminée, les menant à une fin qu’ils souhaitaient tous les deux sans avoir à souffrir une longue bataille.
Tout ce qu’elle finit par dire fut : « Tu as raison. Je ne suis pas heureuse. Pour l’instant, je n’ai pas le temps pour un petit ami à résidence. Et je n’ai certainement pas le temps pour ce genre de disputes. »
« Oh pardon de te faire perdre ton temps, » dit calmement Zack. Il prit sa bière, but ce qu’il en restait et la redéposa avec force sur la table, tellement fort que Mackenzie crut que le verre allait se briser.
« Je pense que tu devrais partir, » dit Mackenzie. Elle maintint son regard, le fixant des yeux pour qu’il sache que ce n’était pas négociable. Ils s’étaient déjà disputés dans le passé et il avait déjà presque déménagé ses affaires. Mais cette fois-ci, il fallait que ça arrive. Cette fois-ci, elle veillerait à ce qu’il n’y ait plus d’excuses, plus de sexe de réconciliation, plus de discussions manipulatrices sur combien ils avaient besoin l’un de l’autre.
Zack finit par détourner son regard d’elle et lorsqu’il le fit, il eut l’air vraiment furieux. Il veilla cependant à laisser quelques centimètres de distance entre eux lorsqu’il passa à côté d’elle pour se rendre dans la chambre. Mackenzie l’entendit sortir alors qu’elle se trouvait debout dans la cuisine, à mélanger son thé.
Alors, c’est ça que je suis devenue ?, pensa-t-elle. Une fille seule, froide et dépourvue d’émotions ?
Elle fronça les sourcils, n’aimant pas beaucoup le côté inevitable de tout ça. Elle avait eu un mentor dans le passé qui l’avait prévenue à ce sujet. Il lui avait dit que si elle poursuivait une carrière ambitieuse dans les forces de police, sa vie deviendrait trop occupée et trop chaotique que pour être capable d’avoir un semblant de relation saine.
Après quelques minutes, Mackenzie entendit Zack grommeler dans sa barbe. Alors que des tiroirs s’ouvraient et se refermaient dans la chambre, elle entendit les mots connasse, obsédée par le boulot et putain de robot sans cœur.
Ces mots lui faisaient mal (elle n’essayait pas de se convaincre d’être insensible au point qu’ils ne lui fassent rien) mais elle les ignora. Au lieu de se focaliser sur eux, elle commença à ranger le désordre que Zack avait accumulé durant la journée. Elle rangea des vidanges, de la vaisselle sale et une paire de chaussettes pendant que l’homme responsable de ce désordre, un homme de qui elle était tombée un jour amoureuse, continuait à jurer et à l’injurier dans la chambre à coucher.
*
Zack s’en alla vers vingt heures trente et Mackenzie se mit au lit une heure plus tard. Elle consulta ses emails, vit que quelques rapports avaient été communiqués entre Nelson et d’autres officers mais il n’y avait rien qui demande son attention immédiate. Satisfaite à l’idée qu’elle pourrait même profiter de quelques heures de sommeil sans interruption, Mackenzie éteignit sa lampe de chevet et ferma les yeux.
Elle tendit la main et sentit l’espace vide de l’autre côté du lit. Que le côté de Zack soit vide n’était pas un bouleversement en soi car il était souvent absent lorsqu’elle se mettait au lit dû à ses horaires de travail à l’usine. Mais maintenant, en sachant qu’il était parti pour de bon, le lit avait l’air bien plus grand. Elle s’étendit de tout son long en profitant de l’espace vide et elle se demanda depuis quand elle n’était plus amoureuse de lui. Ça faisait au moins un mois, ça, elle en était sûre. Mais elle n’avait rien dit pour tenter que ce qui les avait uni puisse éventuellement refaire surface.
Mais au lieu de ça, la situation avait empiré. Elle avait souvent pensé que Zack avait dû se rendre compte qu’elle devenait plus distante au fur et à mesure que ses sentiments s’estompaient. Mais Zack n’était pas vraiment du genre à reconnaître ce type de chose. Il évitait le conflit à tout prix et bien qu’elle n’aime pas beaucoup l’admettre, elle était presque sûre qu’il serait resté aussi longtemps que possible pour la seule raison qu’il avait peur du changement et qu’il était trop paresseux pour déménager.
Alors qu’elle mettait de l’ordre dans ses pensées, son téléphone sonna. Super, pensa-t-elle, c’est mal parti pour une nuit de sommeil.
Elle ralluma sa lampe de chevet, s’attendant à voir le numéro de Nelson ou de Porter s’afficher sur son téléphone. Ou peut-être celui de Zack, l’appelant pour lui demander s’il pouvait revenir. Mais au lieu de ça, elle vit un numéro inconnu.
« Allô ? » dit-elle, en s’efforçant de ne pas avoir l’air fatiguée.
« Allô, détective White, » dit la voix d’un homme. « C’est Jared Ellington. »
« Oh, bonsoir. »
« Je n’appelle pas trop tard ? »
« Non, » dit-elle. « Qu’est-ce qu’il se passe ? Vous avez du neuf ? »
« Non, j’en ai bien peur. En fait, j’ai appris ce soir que nous ne recevrons pas les résultats d’analyse des échantillons de bois avant demain matin. »
« Au moins, on sait déjà comment on commencera la journée, » dit-elle.
« Tout à fait. Mais je voulais aussi savoir si vous pourriez me retrouver demain matin pour le petit-déjeuner, » dit-il. « J’aimerais repasser en revue avec vous certains détails de l’affaire. Je veux m’assurer qu’on soit bien sur la même longueur d’onde et qu’aucun détail, même minime, ne nous ait échappé. »
« Bien sûr, » dit-elle. « À quelle heure vous… »
Elle s’interrompit soudainement, en regardant vers la porte de la chambre.
Durant une fraction de seconde, elle avait entendu quelque chose bouger. Elle avait à nouveau entendu le grincement de ce satané plancher. Mais elle avait aussi entendu un bruit ressemblant à un froissement. Elle sortit lentement de son lit, tenant toujours le téléphone à son oreille.
« White, vous êtes toujours là ? » demanda Ellington.
« Oui, je suis là, » dit-elle. « Désolée. Donc, je vous demandais à quelle heure vous voudriez qu’on se retrouve. »
« Vers sept heures au café-restaurant Carol ? Vous savez où c’est ? »
« Oui, je connais, » dit-elle, en se dirigeant vers la porte de sa chambre. Elle jeta un coup d’œil à l’extérieur et ne vit que des ombres et de sombres contours voilés. « Et sept heures me semble parfait. »
« Super, » dit-il. « À demain alors. »
Elle l’entendit à peine alors qu’elle sortait de sa chambre et avançait dans le hall qui conduisait à la cuisine. Elle parvint tout de même à laisser échapper un « Parfait » avant de raccrocher.
Elle alluma la lumière du hall qui éclaira la cuisine en donnant un aspect glauque au salon. Tout comme il y avait quelques jours, il n’y avait absolument personne. Mais pour en être totalement sûre, elle se rendit jusqu’au salon et alluma les lampes.
Bien entendu, il n’y avait personne. La pièce n’offrait aucun endroit pour se cacher et la seule chose qui avait changé, c’était l’absence de la Xbox que Zack avait emportée avec lui en partant. Mackenzie fit encore une fois le tour de la pièce du regard, n’aimant pas beaucoup le fait d’avoir été effrayée aussi facilement. Elle marcha également à l’endroit où le plancher grinçait, comparant le son avec ce qu’elle avait entendu.
Elle vérifia la serrure de la porte d’entrée, puis retourna dans sa chambre. Elle se retourna encore une fois pour regarder derrière elle avant d’éteindre les lumières et de retourner au lit. Avant d’éteindre sa lampe de chevet, elle sortit son arme du tiroir de la table et la plaça sur le haut, à portée de main.
Elle regarda son arme dans l’obscurité de la chambre, en sachant qu’elle n’en aurait pas besoin mais se sentant plus en sécurité qu’elle soit là, juste à côté d’elle.
Mais qu’est-ce qu’il lui arrivait ?
CHAPITRE TREIZE
« Papa ? Papa, c’est moi. Réveille-toi »
Mackenzie entra dans la chambre et se prépara au choc à la vue de son père mort.
« Qu’est-ce qu’il s’est passé, papa ? »
Sa sœur se trouvait également dans la chambre, debout de l’autre côté du lit, regardant leur père avec un air déçu.
« Steph, qu’est-ce qu’il s’est passé ? » demanda Mackenzie.
« Il t’a appelée et tu n’es pas venue. C’est de ta faute. »
« Non ! »
Mackenzie continua à avancer et bien qu’elle sache que c’était une folie, elle rampa sur le lit et se pelotonna contre son père. Elle savait que bientôt son corps serait froid et livide.
Mackenzie se réveilla en sursaut vers trois heures douze, bouleversée par le cauchemar et collée de transpiration. Elle se mit assise, la respiration difficile, et se mit à pleurer malgré elle.
Son père lui manquait tellement que ça faisait mal.
Elle était assise là, seule, en pleurs et en essayant de se rendormir.
Mais elle savait que ça prendrait des heures avant qu’elle ne se rendorme. Si elle y parvenait.
Bizarrement, elle mourait d’envie de se replonger dans l’enquête. Quelque part, c’était moins douloureux.
*
Quand Mackenzie arriva au café-restaurant Carol quelques heures plus tard, elle était bien réveillée et alerte. En regardant l’agent Ellington de l’autre côté de la table, elle se sentit gênée à l’idée de combien le cauchemar de cette nuit l’avait affectée et de la facilité avec laquelle elle avait été effrayée hier soir. Mais qu’est-ce qui ne tournait pas rond avec elle ?
Elle savait ce qui se passait. L’enquête l’affectait et réveillait de vieux souvenirs qu’elle pensait avoir enterrés. Ça l’affectait dans sa manière de vivre. Elle avait entendu que ce genre de choses était déjà arrivé à d’autres mais ça ne lui était jamais arrivé jusqu’à maintenant.
Elle se demanda si Ellington avait déjà vécu ce genre de choses. Elle l’observa de l’autre côté de la table. Il avait l’air très professionnel et raffiné, la réplique parfaite de ce à quoi un agent du FBI devait ressembler, selon l’idée que s’en faisait Mackenzie. Il avait un corps solide mais pas massif non plus. Il était sûr de lui sans être arrogant. Il était difficile de l’imaginer ébranlé par quoi que ce soit.
Il remarqua qu’elle le regardait et au lieu de détourner le regard de manière gênée, elle le regarda dans les yeux.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda-t-il.
« Rien, vraiment, » dit-elle. « Je me demandais juste ce que ça faisait de savoir qu’avec un simple coup de fil, vous pouvez demander au FBI de se pencher sur quelque chose pour laquelle il me faudrait des heures pour convaincre la police locale de le faire. »
« Ce n’est pas toujours aussi facile, » dit Ellington.
« Mais sur cette affaire, le Bureau a l’air d’être motivé, » souligna Mackenzie.
« La configuration rituelle de la scène de crime invoque qu’on a affaire à un tueur en série, » dit-il. « Et avec la découverte d’un autre corps, on dirait bien que c’est le cas. »
« Et est-ce que Nelson se montre conciliant ? » demanda-t-elle.
Ellington sourit et un charme subtil apparut sous son apparence posée. « Il essaie de l’être. Parfois il est difficile d’échapper à la mentalité de province. »
« Je suis bien placée pour le savoir, » dit Mackenzie.
La serveuse vint prendre leurs commandes. Mackenzie opta pour une omelette végétarienne et Ellington commanda un petit-déjeuner complet. Une fois qu’elle fut partie, Ellington joignit ses deux mains et se pencha en avant.
« OK, » dit-il. « Alors, on en est où ? »
Mackenzie savait qu’il lui donnait une opportunité de lui montrer comment elle travaillait. Elle le voyait à travers le ton de sa voix et le léger sourire qui touchait à peine le bord de ses lèvres. Il était rudement beau et Mackenzie était un peu mal à l’aise que son regard soit si souvent attiré par sa bouche.
« Pour l’instant, nous devons attendre des nouvelles des différentes pistes et les étudier de près, » dit-elle. « La dernière fois que nous avons pensé avoir trouvé une piste prometteuse, nous avions totalement tort. »
« Mais vous avez attrapé un type qui vendait de la pornographie infantile, » souligna Ellington. « C’était du beau travail. »
« C’est vrai, mais tout de même. Je suppose que vous avez remarqué la hiérarchie dans notre département de police locale. Si je ne résous pas ça rapidement, je resterai bloquée dans ma position pendant très longtemps. »
« Je n’en suis pas si sûr que ça. Nelson a une haute opinion de vous. Qu’il l’admette ou pas devant les autres hommes, ça, c’est une autre histoire. C’est pour ça qu’il veut que je vous aide. Il sait que vous êtes capable de résoudre cette affaire. »
Elle détourna son regard de lui pour la première fois. Elle n’était pas sûre de savoir comment résoudre cette affaire si elle ne cessait pas de sursauter à chaque bruit qu’elle entendait chez elle et de dormir avec son arme sur la table de nuit.
« Je pense qu’il faut commencer par les échantillons de bois, » dit-elle. « On va rendre visite à tous les fournisseurs de ce type de bois, jusqu’aux scieries si nécessaire. Si ça ne donne pas de résultats, il faudra qu’on commence à vraiment cuisiner les femmes avec lesquelles Hailey Lizbrook travaillait. Il est possible qu’on en arrive même à devoir examiner de près les caméras de sécurité du club où elle travaillait. »
« Ce sont toutes de bonnes idées, » dit-il. « Une autre idée que je vais présenter à Nelson, c’est d’avoir des officiers infiltrés sur place dans certains des clubs de strip-tease dans un rayon de cent cinquante kilomètres. On peut demander le renfort d’agents du bureau d’Omaha si nécessaire. En relisant le compte-rendu d’anciennes affaires, que vous aviez très bien épinglées durant une réunion antérieure selon Nelson, il est possible que nous soyons à la recherche d’un homme qui poursuit également des prostituées. On ne peut pas supposer qu’il s’agit seulement de strip-teaseuses. »
Mackenzie hocha de la tête, même si elle commençait à douter que l’affaire des années 80 dont elle s’était rappelée et où une prostituée avait été retrouvée attaché à un poteau, était vraiment liée à cette enquête. Mais tout de même, c’était agréable que ses efforts soient reconnus par une personne d’expérience.
« OK, » dit Ellington. « Maintenant, il faut que je vous demande. »
« Demander quoi ? »
« Il est clair qu’on vous discrédite au niveau local. Mais il est également clair que vous vous démenez à fond et que vous savez ce que vous faites. Même Nelson m’a dit que vous étiez l’un de ses détectives les plus prometteurs. J’ai consulté votre dossier, vous savez. Et tout ce que j’y ai fut était vraiment impressionnant. Alors pourquoi rester ici où vous êtes méprisée et où on ne vous donne pas vraiment votre chance alors que vous pourriez travailler comme détective partout ailleurs ? »
Mackenzie haussa les épaules. C’était une question qu’elle s’était posée de nombreuses fois et la réponse, bien que morbide, était simple. Elle soupira, ne souhaitant pas vraiment entrer dans le vif du sujet, mais en même temps elle ne voulait pas laisser passer l’occasion. Elle avait plusieurs fois parlé avez Zack, lorsqu’ils communiquaient encore, des raisons pour lesquelles elle voulait rester au niveau local. Et Nelson savait un peu de son histoire aussi. Mais elle ne se rappelait pas à quand datait la dernière fois que quelqu’un avait souhaité en parler avec elle.
« J’ai grandi en bordure d’Omaha, » dit-elle. « Mon enfance ne fut… pas la meilleure. Quand j’avais sept ans, mon père fut assassiné. C’est moi qui ai découvert son corps dans sa chambre à coucher. »
Ellington fronça les sourcils, avec un air de compassion.
« Je suis désolé, » dit-il doucement.
Elle soupira.
« Mon père était détective privé » ajouta-t-elle. « Mais il avait été agent de quartier durant cinq ans avant ça. »
Il soupira également.
« J’ai une théorie selon laquelle au moins un policier sur cinq souffre d’une forme de traumatisme non résolu dans leur passé et qui est lié à un crime, » dit-il. « C’est ce traumatisme qui les a poussé à vouloir entrer dans les forces de police. »
« Oui, » dit Mackenzie, ne sachant pas vraiment comment réagir au fait qu’Ellington venait de la jauger en moins de vingt secondes. « Ça tient la route. »
« Est-ce que l’assassin de votre père a été retrouvé ? » demanda Ellington.
« Non. Sur base des dossiers que j’ai lus et sur le peu que ma mère m’a raconté au sujet de ce qui s’est passé, il faisait une enquête sur un petit groupe qui faisait rentrer illégalement de la drogue depuis le Mexique quand il a été tué. L’affaire a été suivie pendant quelques temps, puis abandonnée dans les trois mois. Et ce fut tout. »
« Je suis désolé de l’entendre, » dit Ellington.
« Après ça, quand j’ai réalisé qu’il y avait beaucoup de travail bâclé dans le système judiciaire, j’ai voulu me consacrer à une carrière liée au maintien de l’ordre public, devenir détective pour être exacte. »
« Et vous avez atteint votre rêve à l’âge de vingt-cinq ans, » dit Ellington. « C’est impressionnant. »
Avant qu’elle ne puisse ajouter quoi que ce soit d’autre, la serveuse apparut avec leur nourriture. Elle disposa les assiettes et pendant que Mackenzie attaquait son omelette, elle fut surprise de voir Ellington fermer les yeux et faire une prière silencieuse avant de manger.
Elle ne parvint pas à s’empêcher de le fixer durant un instant pendant qu’il avait les yeux fermés. Elle n’avait pas imaginé qu’il pouvait être croyant et le fait de le voir prier avant de manger la toucha. Elle jeta un coup d’œil à sa main gauche et ne vit aucune alliance. Elle se demanda à quoi ressemblait sa vie. Est-ce qu’il vivait dans une garçonnière avec un frigo rempli de bières ou était-il plus du genre à avoir une cave à vin et une étagère IKEA remplie de littérature classique et moderne ?
Elle se trouvait face à un livre ouvert. Encore plus intéressant, c’était de savoir comment il était devenu agent du FBI. Elle se demanda à quoi il ressemblait durant une interrogation ou dans le feu de l’action, au moment où on dégaine son arme et où un suspect est sur le point de se rendre ou d’ouvrir le feu. Elle ne savait aucune de ces choses concernant Ellington et c’était vraiment excitant.
Quand il ouvrit les yeux et commença à manger, Mackenzie regarda ailleurs en retournant à son assiette. Après un moment, elle ne put plus se retenir.
« Alors, et vous ? » demanda-t-elle. « Qu’est-ce qui vous a poussé vers une carrière au FBI ? »
« Je suis un enfant des années 80, » dit Ellington. « Je voulais être John MacClane et l’inspecteur Harry, mais en un peu plus raffiné. »
Mackenzie sourit. « D’assez bons modèles à suivre. Dangereux mais risqué. »
Il était sur le point d’ajouter quelque chose quand son téléphone sonna.
« Excusez-moi, » dit-il, en mettant la main dans la poche de sa veste et en en sortant le téléphone.
Mackenzie n’entendit qu’une partie de la conversation qui fut assez brève. Après quelques réponses affirmatives et un rapide Merci, il raccrocha et regarda son assiette tristement.
« Tout va bien ? » demanda-t-elle.
« Oui, » dit-il. « Mais on va devoir prendre nos plats à emporter. Les résultats des analyses du bois sont arrivés. »
Il la regarda fixement.
« L’entrepôt à bois dont il provient se trouve à moins d’une demi-heure d’ici. »
CHAPITRE QUATORZE
Mackenzie avait toujours adoré l’odeur du bois fraîchement coupé. Ça remontait aux vacances de Noël qu’elle passait avec ses grands-parents après que son père soit mort. Son grand-père chauffait sa maison avec un ancien poêle à bois et l’arrière de la maison sentait toujours le cèdre et l’odeur pas vraiment désagréable de cendres fraîches.
Elle se rappela de ce vieux poêle à bois au moment où elle sortit de la voiture et qu’elle s’avança sur le parking en gravier de l’entrepôt à bois Palmer. À sa gauche, une scierie était installée et un énorme tronc d’arbre se déplaçait sur un tapis vers une scie qui avait environ la taille de la voiture dont elle venait juste de sortir. Plus loin, plusieurs tas de bois fraîchement abattus attendaient leur tour.
Elle prit un moment pour observer le processus. Une chargeuse qui ressemblait à un mélange entre une petite grue et une machine pour attraper les jouets levait les troncs d’arbre et les déposait dans une machine à l’allure archaïque qui les poussait sur un tapis. À partir de là, les troncs d’arbre étaient dirigés directement vers une scie qui, elle supposait, était réglée pour chaque tronc par un mécanisme ou un panneau de contrôle qu’elle ne pouvait pas voir de là où elle se trouvait. Elle se retourna et vit un camion sortir de l’entrepôt à bois avec une remorque remplie de bois grossièrement coupé et empilé sur une hauteur d’environ trois mètres cinquante.
Bizarrement, elle pensa à Zack pendant qu’elle observait la scène. Il avait posé sa candidature pour travailler dans un endroit comme celui-ci de l’autre côté de la ville au même moment où il avait obtenu la place à l’usine de textile. Lorsqu’il apprit les horaires rotatifs disponibles à l’usine, il avait opté pour ce boulot, en espérant obtenir plus de temps libre. Elle pensa qu’il aurait pu être bon dans un travail lié au bois. Il avait toujours eu un don pour construire des choses.
« Ça m’a tout l’air d’être un travail intense, » dit Ellington.
« Le nôtre n’est pas mal dans le genre non plus, » dit-elle, heureuse de se sortir Zack de la tête.
« De fait, » acquiesça Ellington.
Devant eux, un bâtiment simple en béton était identifié par de simples lettres noires au-dessus de la porte d’entrée qui disaient BUREAU. Elle s’avança vers la porte d’entrée avec Ellington et fut à nouveau décontenancée lorsqu’Ellington lui ouvrit la porte. Elle pensait n’avoir jamais reçu autant de marques de respect et de courtoisie de qui que ce soit dans les forces de police et ce, depuis le premier jour où elle portait un badge.
À l’intérieur, le bruit provenant de l’extérieur se limitait à un bourdonnement sourd. Le bureau était constitué d’un grand comptoir avec des rangées de classeurs alignées derrière. L’odeur de bois coupé imprégnait l’endroit et on aurait dit qu’il y avait de la poussière partout. Un seul homme se tenait derrière le guichet. Il écrivait quelque chose dans un grand registre quand ils entrèrent. Lorsqu’il les regarda, il était clair qu’il fut un peu déconcerté, probablement à cause du costume d’Ellington et de la tenue décontractée de Mackenzie.
« Bonjour, » dit l’homme derrière le comptoir. « Je peux vous aider ? »
Ellington prit la parole, ce qui ne dérangea pas du tout Mackenzie. Il lui avait montré le plus grand respect et il avait plus d’expérience qu’elle. Elle se demanda d’ailleurs où se trouvait Porter. Est-ce que Nelson l’avait gardé au bureau pour analyser les photos ? Ou était-il parti interroger quelqu’un, peut-être les collègues de Hailey Lizbrook ?
« Je suis l’agent Ellington et voici la détective White, » dit Ellington. « Nous aimerions vous parler un instant au sujet d’une affaire que nous essayons de résoudre. »
« Oui, bien sûr, » dit l’homme, toujours visiblement surpris. « Mais vous êtes sûrs que vous êtes au bon endroit ? »
« Oui, monsieur, » dit Ellington. « Bien que nous ne puissions pas vous révéler tous les détails de l’enquête, ce que je peux vous dire, c’est qu’un poteau a été retrouvé sur chacune des scènes de crime. Nous avons prélevé un échantillon du bois et les résultats de l’analyse nous ont amenés jusqu’ici. »
« Des poteaux ? » demanda l’homme, d’un air étonné. « Vous voulez parler du tueur épouvantail ? »
Mackenzie fronça les sourcils, n’aimant pas beaucoup le fait que cette enquête soit en passe de devenir un sujet public de conversation. Si un homme seul dans le bureau d’un entrepôt à bois en avait entendu parler, il y avait de grandes chances que les nouvelles concernant l’affaire se répandent comme une trainée de poudre. Et parmi elles, son visage placardé dans les journaux parlant de l’enquête.
Il lui jeta d’ailleurs un coup d’œil et elle crut voir dans son regard qu’il la reconnaissait.
« Oui, » dit Ellington. « Est-ce que vous vous rappelez si quelqu’un d’inhabituel est venu acheter ces poteaux ? »
« Je serais heureux de vous aider, » dit l’homme derrière le comptoir. « Mais j’ai bien peur que ce soit un peu compliqué pour vous. En fait, je ne reçois et ne vends du bois qu’à des entreprises ou à de plus petits entrepôts à bois. Tout ce qui sort d’ici part en général pour un autre entrepôt à bois ou pour une entreprise quelconque. »
« Quelle sorte d’entreprises ? » demanda Mackenzie.
« Ça dépend du type de bois, » dit-il. « La plupart de mes bois partent pour des entreprises de construction. Mais j’ai aussi quelques clients qui font dans le travail artisanal, comme la confection de meubles par exemple. »
« Combien de clients passent par ici par mois ? » demanda Ellington.
« Environ soixante-dix clients, si c’est un bon mois, » dit-il. « Mais les derniers mois ont été assez tranquilles. Ce sera peut-être plus facile de trouver ce que vous recherchez. »
« Autre chose, » dit Mackenzie. « Est-ce que vous faites une marque particulière sur le bois qui sort d’ici ? »
« Pour les grandes commandes, je place parfois un tampon sur un morceau par chargement. »
« Un tampon ? »
« Oui. Je le fais avec une petite presse que je garde à l’extérieur. Elle marque la date et le nom de mon entrepôt sur le morceau en question. »
« Mais rien de gravé ou de taillé ? »
« Non, rien dans le genre, » dit l’homme.
« Pourriez-vous nous montrer les dossiers concernant les clients ayant acheté des poteaux pré-découpés en cèdre ? » demanda Ellington.
« Oui, bien sûr. Vous savez la taille ? »
« Un instant, » dit Ellington, en cherchant son téléphone pour récupérer sans doute l’information.
« Deux mètres sept cent cinquante, » dit Mackenzie, se rappelant du chiffre de mémoire.
Ellington la regarda et lui sourit.
« Trois cents centimètres sous terre, » dit Mackenzie, « et deux mètres quatre cent cinquante au-dessus du sol. »
« Les poteaux étaient également assez anciens, » dit Ellington. « Le bois n’était pas frais et le résultat de nos analyses nous a également révélé qu’il n’avait subi aucun type de traitement. »
« Ça rend les choses un peu plus faciles, » dit l’homme. « Si ça vient d’ici, du bois plus ancien proviendrait de mon stock de rebut. Accordez-moi un instant et je vous trouve l’information. À partir de quelle date vous voulez que je cherche ? »
« Disons les trois derniers mois, juste pour être certain, » dit Ellington.
L’homme hocha de la tête et se dirigea vers l’une des armoires vieillottes de classement placées derrière lui. Pendant qu’ils patientaient, le téléphone de Mackenzie se mit à sonner. Quand elle répondit, elle eut peur que ce soit Zack qui l’appelle pour demander une sorte de réconciliation. Elle fut soulagée de savoir que ce n’était que Porter.
« Allô ? » dit-elle, en répondant à l’appel.
« Mackenzie, où es-tu ? » demanda Porter.
« Je suis avec Ellington à l’entrepôt à bois Palmer. On vérifie l’information fournie par les résultats d’analyse des échantillons prélevés sur le poteau. »
« Et ? Quelque chose de neuf ? »
« Ça ressemble à une piste menant à de nombreuses autres pistes. »
« Ah merde, » dit Porter. « Je suis désolé de te l’apprendre mais ça ne s’arrange pas. » Il hésita durant un instant et elle entendit un soupir hésitant de l’autre côté de la ligne avant qu’il n’ajoute :
« On a retrouvé un autre corps. »
CHAPITRE QUINZE
Quand ils arrivèrent à la nouvelle scène de crime quarante minutes plus tard, Mackenzie était assez mal à l’aise de se rendre compte que celle-ci était bien plus proche de chez elle. La scène se trouvait à exactement trente-cinq minutes de sa maison, dans le jardin arrière d’une maison délabrée et abandonnée depuis longtemps. Elle pouvait presque voir l’ombre de cette femme assassinée s’étendre à travers le plat pays, à travers les rues de la ville et descendre jusqu’au pas de sa porte.
Elle fit de son mieux pour calmer ses nerfs au moment où elle et Ellington se dirigèrent vers le poteau. Elle regarda la vieille maison et fixa particulièrement ses encadrements vides de fenêtre. Ils lui apparaissaient tels des yeux menaçants regardant vers l’extérieur et se riant d’elle.
Il y avait une petite foule de policiers autour du poteau et Porter se tenait au milieu d’eux. Il regarda Mackenzie et Ellington s’approcher du poteau mais Mackenzie le remarqua à peine. Elle était trop occupée à observer le corps, remarquant tout de suite deux differences très visibles sur cette victime.
D’abord, la femme avait de petits seins, alors que les deux victimes précédentes étaient plutôt bien dotées. Deuxièmement, les lacérations qui avaient été auparavant présentes sur le dos des autres victimes étaient également visibles sur l’abdomen et la poitrine de cette femme-ci.
« Ça commence à dégénérer, » dit Porter, à voix basse et avec un air hagard.
« Qui a trouvé le corps ? » demanda Mackenzie.
« Le propriétaire du terrain. Il vit à trois kilomètres d’ici. Il avait mis une chaîne pour empêcher les gens d’emprunter le chemin de terre privé et il a remarqué qu’elle avait été coupée. Il dit que personne ne vient jamais ici, à part les chasseurs occasionels lors de la saison de la chasse, mais comme tu le sais sûrement, la saison de la chasse ne commence pas avant plusieurs mois. De plus, il dit qu’il connaît tous les hommes qui chassent par ici. »
« C’est un chemin privé ? » demanda Mackenzie, en se retournant pour regarder le chemin de terre qu’ils venaient d’emprunter pour arriver jusqu’ici.
« Oui. Ce qui veut dire que celui qui a fait ça, » dit-il, en désignant le corps pendu d’un geste de la tête, « a coupé la chaîne. Il savait où il venait montrer son nouveau trophée. Il l’avait planifié. »
Mackenzie hocha de la tête. « Ce qui démontre une préméditation et une finalité et pas une pulsion psychologique de déséquilibré. »
« Est-il possible que le propriétaire du terrain soit impliqué? » demanda Ellington.
« Deux hommes sont occupés à l’interroger chez lui à l’instant même, » dit Nelson. « Mais j’en doute. Il a soixante-dix-huit ans et il marche en boîtant. Je ne le vois pas hêler des poteaux ou parvenir à attirer par la ruse des strip-teaseuses dans son camion. »
Mackenzie s’approcha du corps, Ellington la suivant de près. Cette femme avait l’air beaucoup plus jeune que les autres, environ la vingtaine. Sa tête était inclinée vers le bas, en direction du sol, mais Mackenzie remarqua le rouge à lèvre rouge foncé étalé en travers de sa joue et de son menton. Son mascara foncé avait également coulé, en laissant des stries foncées sur son visage.
Mackenzie se dirigea vers l’arrière du Poteau. Les lacérations étaient similaires à celles des deux autres victimes. Certaines étaient encore assez fraîches et les rebords en étaient encore humides, le sang n’ayant pas encore eu totalement le temps de sécher. Elle s’accroupit vers la base du poteau mais elle fut interrompue par Nelson. .
« J’ai déjà vérifié, » dit-il. « Tes chiffres sont bien là. »
Ellington la rejoignit et s’accroupit pour jeter un coup d’oeil. Il regarda Mackenzie. « Des indices sur ce que ces chiffres représentent ? »
« Non, rien, » dit-elle.
« Je pense que ça va de soi, » dit Nelson, « mais cette affaire est maintenant la top priorité. Agent Ellington, combien de temps avant de pouvoir recevoir des renforts sur cette enquête ? »
« Je peux passer un coup de fil et obtenir probablement déjà des renforts cet après-midi même. »
« Allez-y, faites-le, s’il vous plaît. Des résultats du côté de l’entrepôt à bois ? »
« On a obtenu seize noms, » dit Mackenzie. « La plupart sont des entreprises de construction. Nous allons les vérifier une à une et voir si elles peuvent nous fournir une quelconque information utile. »
« Je vais mettre quelques hommes là-dessus, » dit-il. « Pour l’instant, je veux que toi et Ellington suiviez les pistes les plus prometteuses. Vous êtes mes hommes de pointe sur cette affaire, alors faites ce que vous avez à faire pour la résoudre. Je veux ce salopard de malade assis dans une salle d’interrogation avant la fin de la journée. »
« Pendant ce temps, je vais demander à quelques-uns de mes hommes d’étudier les cartes de la région dans un rayon de cent cinquante kilomètres. On divisera le terrain et on mettra sous surveillance toute zone isolée comme celle-ci, comme celle du champ du dernier meurtre ou comme les champs de maïs facilement accessibles. »
« Autre chose ? » demanda Ellington.
« Rien auquel je puisse penser pour l’instant. Maintenez-moi informé des moindres détails que vous pourriez trouver. On en parle davantage dans un instant, » dit Nelson. Il se retourna vers Mackenzie et lui adressa un mouvement de la tête. « White, je peux te parler un instant ? »
Mackenzie s’éloigna du Poteau et suivit Nelson du côté de la maison en ruines, se demandant de quoi il s’agissait.
« Es-tu à l’aise de travailler avec Ellington ? » demanda-t-il.
« Oui monsieur. Son point de vue est très pertinent et il a été très utile au moment de mettre les choses au clair. »
« OK, tant mieux. Écoute, je ne suis pas un idiot. Je connais ton potentiel et je sais que s’il y a une seule personne sous mes ordres qui peut arrêter ce salopard, c’est bien toi. Et il est hors de question que je laisse les fédéraux s’emparer de cette enquête. Alors je veux que tu travailles avec lui. J’ai déjà parlé avec Porter et je l’ai réassigné. Il est toujours sur l’affaire mais je lui ai demandé d’aider avec le porte à porte. »
« Et il était d’accord avec cette décision ? »
« Ne te tracasse pas pour ça. Pour l’instant, tu restes collée à cette affaire et tu te fies à ton instinct. Je te fais confiance et je sais que tu prendras les bonnes décisions. Tu n’as pas besoin de me consulter pour chaque petit détail. Fais ce que tu as à faire pour arrête cette tuerie. Tu peux faire ça pour moi ? »
« Oui, monsieur. »
« C’est bien ce que je pensais, » dit Nelson avec un petit sourire. « Maintenant, toi et Ellington, foutez-moi le camp d’ici et ramenez-moi des résultats. »
Il lui donna une petite tape dans le dos qui, tout bien considéré, valait presque autant que le geste d’Ellington lui tenant la porte à l’entrepôt de bois. C’était une grande avancée venant de Nelson, et elle lui en fut reconnaissante. Ils marchèrent ensemble jusqu’au corps et Mackenzie regarda à nouveau les chiffres. Elle sentait qu’ils contenaient un indice, que ces fichus chiffres étaient la clé pour résoudre toute cette histoire.
Elle sentait qu’une partie de lui avait envie d’être pris. Il leur tendait des perches.
« Tout va bien ? » demanda Ellington, en se tenant debout de l’autre côté du poteau.
Elle hocha de la tête et se remit debout.
« Vous avez déjà travaillé sur une affaire de ce style ? »
« Seulement deux, » dit-il. « L’une d’entre elles finit par comptabiliser huit meurtres avant qu’on ne parvienne à l’attraper. »
« Vous pensez que c’est ce qui va se passer ici ? » demanda-t-elle.
Elle n’aimait pas l’idée que ses questions la fassent paraître peu sûre d’elle et même inexpérimentée mais elle avait besoin de savoir. Tout ce qu’elle avait à faire, c’était de se rappeler combien elle avait été terrifiée durant quelques instants dans sa propre maison, effrayée par ce qui apparemment n’avait été que le bruit imaginé d’un plancher qui grinçait, pour comprendre combien cette affaire commençait à l’affecter. Elle y avait perdu un petit ami et elle commençait tout doucement à y perdre son sang-froid, alors il était hors de question qu’elle y perde quelque chose de plus.
« Pas si on peut l’éviter, » répondit Ellington. Il soupira. « Alors dis-moi, qu’est-ce que tu vois de nouveau ici ? »
« Et bien, le fait que le tueur ait choisi une route au milieu de nulle part semble étrange. La chaîne qui fermait le chemin ne l’a pas arrêté. En outre, il savait qu’elle serait là. Il s’était préparé à la couper. »
« Ce qui veut dire ? »
Elle savait qu’il la testait mais il le faisait d’une manière qui n’insultait pas son intelligence. Il la stimulait et elle en appréciait chaque instant.
« Ce qui veut dire qu’il ne choisit pas les endroits au hasard. Il les choisit pour une raison. »
« Donc non seulement les meurtres sont prédéfinis mais également les lieux. »
« On dirait bien. Je pense que je… » dit-elle mais elle s’interrompit.
Sur la droite, en lisière de la forêt clairsemée, elle avait vu quelque chose bouger.
Pendant un instant, elle pensa qu’elle avait rêvé.
Puis elle vit à nouveau du mouvement.
Quelque chose se déplaçait, s’enfonçant dans les bois. Elle pouvait en discerner la forme et elle vit qu’il s’agissait d’une silhouette humaine.
« Hé ! »
C’était tout ce qu’elle avait trouvé à dire et le son était sorti de sa bouche un peu rapidement. Au son de sa voix, la silhouette s’éloigna encore plus rapidement. Toute tentative de discrétion maintenant abandonnée, elle faisait craquer les branches et bruisser le feuillage dans sa fuite.
Agissant instinctivement, Mackenzie piqua un sprint en direction de la forêt. Quand Ellington eut compris ce qu’il se passait et la suivit, Mackenzie était déjà sortie du jardin et parvenue aux bois. Les arbres autour d’elle avaient l’air aussi délaissés et incolores que la maison derrière elle avec ses tristes fenêtres noires la fixant toujours du regard.
Elle écartait les branches en courant à travers la forêt. Elle distinguait le bruit d’Ellington qui la suivait mais elle ne perdit pas de temps ni d’énergie pour se retourner.
« Arrêtez-vous ! » ordonna-t-elle.
Elle ne fut pas surprise de voir que la silhouette continuait à courir. Mackenzie s’était très vite rendue compte qu’elle était plus rapide que sa proie qu’elle rattrapait avec une rapidité dont elle avait toujours été très fière. Elle se prit quelques branches au visage et sentit quelques toiles d’araignée s’accrocher à sa peau mais elle continuait à foncer à travers bois, ímperturbable.
Alors qu’elle rattrapait la silhouette, elle vit qu’il s’agissait d’un homme habillé d’un sweat noir à capuche et d’une paire de jeans foncé. Comme il ne s’était pas retourné une seule fois, Mackenzie n’arrivait pas à deviner son âge mais elle avait pu se rendre compte qu’il avait un léger surpoids et qu’il manquait apparemment d’entraînement. Elle entendait sa respiration siffler alors qu’elle lui collait aux talons.
« Mais merde, » dit-elle en l’atteignant, en tendant le bras et en l’agrippant par l’épaule. « J’ai dit stop ! »
Sur ce, elle le poussa avec force et il tomba au sol. Il roula sur lui-même avant de s’immobiliser.
Je l’ai eu, pensa Mackenzie.
L’homme tenta de se remettre debout mais Mackenzie lui assèna un coup de pied à l’arrière du genou qui le mit à nouveau à terre. En tombant, il se cogna le visage à une racine.
Mackenzie planta son genou dans le dos de l’homme et chercha à atteindre son arme. Ellington finit par arriver et il cloua également l’homme au sol. Maintenant que tout le poids d’Ellington pesait sur lui, il avait arrêté de se tortiller. Mackenzie tendit la main vers sa ceinture et sortit ses menottes pendant qu’Elington lui mettait les mains dans le dos, ce qui lui arracha un autre cri de douleur. Mackenzie lui mit les menottes et remit brutalement l’homme sur ses pieds.
« Quel est votre nom ? » demanda Mackenzie.
Elle se mit debout devant lui et le vit pour la première fois. Le type avait l’air totalement inoffensif. Il était un peu enrobé et devait avoir près de la quarantaine.
« Vous n’êtes pas supposés me poser ce genre de questions avant de m’agresser ? »
Ellington le secoua un petit peu et appuya au niveau de son épaule. « Elle t’a posé une question. »
« Ellis Pope, » dit l’homme, visiblement secoué.
« Et pourquoi êtes-vous ici ? »
Il commença par ne rien dire et au milieu du silence, Mackenzie entendit davantage d’agitation dans les bois. Le bruit venait de sa droite et lorsqu’elle se retourna dans cette direction, elle vit Nelson et trois autres policiers lutter à travers les arbres et le feuillage.
« Mais qu’est-ce qu’il vous arrive ? » hurla Nelson. « Je vous ai vus partir en courant dans mon rétroviseur et… »
Il s’arrêta de parler quand il vit la troisième personne qui les accompagnait, les mains menottées derrière le dos.
« Il dit qu’il s’appelle Ellis Pope, » dit Mackenzie. « Il traînait à la lisière du bois et nous observait. Quand je l’ai interpelé, il s’est mis à courir. »
Nelson s’approcha du visage de Pope et il était clair qu’il se retenait de ne pas lui mettre son poing dans la figure. « Et qu’est-ce que vous faisiez ici, Mr. Pope ? » demanda Nelson. « Vous êtes resté à proximité pour admirer votre oeuvre ? »
« Non, » dit Pope, d’un air bien plus effrayé.
« Alors qu’est-ce que vous faisiez là ? » demanda Nelson. « C’est la dernière fois que je vous le demande avant de perdre mon sang-froid. »
« Je suis journaliste, » dit-il.
« Pour quel journal ? » demanda Mackenzie.
« Pas un journal, Un site internet. Le journal rectangulaire. »
Mackenzie, Nelson et Ellington échangèrent un regard pesant jusqu’à ce que Mackenzie sorte son téléphone de sa poche. Elle ouvrit la page de son navigateur, fit une recherche sur Le journal rectangulaire et ouvrit leur page internet. Elle surfa rapidement vers la page du personnel et non seulement elle trouva le nom d’Ellis Pope mais la photo de la biographie montrait également le même homme que celui qui se trouvait devant eux.
Il était très rare que Mackenzie sorte un juron mais elle tendit son téléphone à Nelson en laissant échapper un « Putain. »
« Maintenant, » dit Ellis Pope, se rendant compte qu’il reprenait tout doucement le contrôle de la situation. « Auquel d’entre vous il faut que je m’adresse afin de déposer plainte ? »
CHAPITRE SEIZE
Mackenzie se sentait un peu hors de son élément en compagnie d’Ellington et bizarrement c’était un sentiment qui était encore amplifié alors qu’ils étaient assis l’un à côté de l’autre dans un bar deux heures plus tard. Elle savait qu’ils avaient tous les deux l’air fatigué et au bout du rouleau et ils se fondaient du coup aisément parmi le reste des clients. Ils n’étaient pas les seuls à être bien habillés. D’autres clients sortant du travail étaient également habillés un peu mieux que d’habitude, s’arrêtant au bar vêtus de leurs chemises, cravates et pantalons de costumes qu’ils avaient porté durant leur journée de boulot. La lumière faible de l’après-midi se déversait à travers les deux fenêtres de l’autre côté du bar mais c’était le néon derrière le bar et le reflet des lampes au plafond des étagères où étaient alignées les bouteilles d’acool qui donnaient le ton.
« Vous avez une idée de comment Pope a pu être aussi rapidement au courant concernant la scène de crime ? » lui demanda Ellington.
« Aucune. Il y a sûrement une taupe parmi les forces de police. »
« C’est aussi ce que je pense, » dit Ellington. « Et c’est pourquoi je ne pense pas que Nelson puisse être trop dur avec vous. Il était impossible que vous ayiez pu imaginer que la personne se déplaçant dans les bois puisse être un journaliste. Et spécialement après que Pope s’enfuie en courant comme il l’a fait. »
« J’espère, » dit-elle.
Mackenzie savait qu’elle ne s’en était pas trop mal sortie. Son supérieur l’avait vue plaquer au sol de manière assez violente un journaliste grassouillet et sans défense. Et bien que Pope n’ait rien eu de plus qu’une légère entaille à la tempe en tombant sur une racine et bien qu’il se soit introduit sur une propriété privée, c’était tout de même un motif de punition. Elle ne reçut cependant que l’équivalent d’une simple réprimande. Elle avait vu Nelson être bien plus critique pour bien moins que ça. Mais elle se demandait tout de même à quel point il lui faisait confiance. Pour la laisser continuer son petit bonhomme de chemin alors qu’Ellis Pope était probablement occupé à passer des coups de fil en disait beaucoup sur la confiance qu’il avait en elle.
Bien sûr, il lui avait demandé de déguerpir de sa vue et d’aller quelque part d’autre avant d’agresser un autre pauvre imbécile qui aurait le malheur de croiser sa route. Voyant une occasion de s’échapper avant qu’il ne puisse reconsidérer sa decision de la maintenir active sur l’enquête, c’est exactement ce qu’elle avait fait.
Alors qu’elle sirotait de la manière la plus responsable possible une bière brune locale au fût, elle essaya de se rappeler de quand datait la dernière fois où elle était venue dans un bar dans le but d’échapper au monde. Normalement, elle utilisait le boulot pour ça, quelque chose qui était bien plus facile à admettre maitenant que Zack ne faissait plus partie de sa vie. Mais mainteant que le boulot l’avait envoyée se faire voir ailleurs pendant quelques temps, être assise à un bar semblait irréel.
C’était encore plus bizarre d’y être assise en compagnie d’un agent du FBI qu’elle ne connaissait que depuis hier. Durant le très court laps de temps qu’elle avait passé avec l’agent Ellington, elle avait découvert différentes choses à son sujet. D’abord, c’était un gentleman aux manières un peu démodées : il ouvrait les portes pour elle, il lui demandait toujours son opinion avant de prendre une décision, il utilisait des formules de respect lorsqu’il s’adressait à des personnes plus âgées et il faisait preuve d’une attitude protectrice à son égard. Lorsqu’ils étaient arrivés au bar, deux hommes n’avaient fait aucun effort pour dissimuler qu’ils la mataient clairement. En remarquant ça, Ellington s’était placé à ses côtés afin de leur bloquer la vue.
« Tu sais pourquoi les hommes de ton commissariat sont aussi dédaigneux à ton égard, n’est-ce pas ? » dit Ellington.
« J’imagine que ça a à voir avec la manière dont ils ont été éduqués, » dit Mackenzie. « Si je ne suis pas en tablier à leur servir un sandwich ou une bière, je ne sers pas à grand-chose. »
Il haussa les épaules. « C’est peut-être une partie des raisons, mais moi je pense qu’il y en a une autre. Je pense que c’est parce que tu les intimides. Ils ont très peur de toi. Ils ont peur que tu les fasses paraître stupides et incompétents. »
« Pourquoi penses-tu ça ? »
Il ne lui sourit qu’un bref instant. Et bien qu’il n’y ait rien de romantique dans son sourire, c’était vraiment agréable d’être regardée de cette manière. Elle ne se rappelait pas à quand datait la dernière fois que Zack l’avait regardée ainsi, comme une personne à apprécier plutôt qu’à utiliser ou tolérer.
« Et bien, pour commencer, résumons ce qui crève les yeux : tu es jeune et tu es une femme. Tu es en quelque sorte le nouveau programme informatique qui débarque au bureau pour se charger de tout le travail à faire. Tu es également une encyclopédie sur pattes pour tout ce qui touche à la police scientifique et aux enquêtes, d’après ce que j’ai entendu. Ajoute à ça que tu as poursuivi ce pauvre journaliste aujourd’hui et tu as tous les éléments en main. Tu fais partie de la nouvelle race et eux, ce sont les vieux singes. Ce genre de choses. »
« Alors, c’est la peur du progrès ? »
« Bien sûr. Je doute qu’ils le voient ainsi, mais finalement c’est ce à quoi ça se résume. »
« J’imagine que c’est un compliment ? » demanda-t-elle.
« Bien sûr que c’est un compliment. C’est la troisième fois qu’on me met en équipe avec un détective hautement motivé et tu es de loin le détective la plus accomplie et la plus déterminée qu’il m’ait été donné de connaître. Je suis content qu’on fasse équipe. »
Elle se contenta de hocher la tête car elle ne savait pas vraiment comment réagir à son compliment et à l’opinion qu’il avait d’elle. Sur le terrain, il avait été très professionnel et il avait suivi les règles à la lettre, non seulement dans son approche de l’enquête mais également dans la manière dont il l’avait traitée. Mais maintenant qu’il était un peu moins reservé, Mackenzie avait des difficultés à définir la limite entre l’Ellington officiel et l’Ellington officieux.
« Tu n’as jamais envisagé de rejoindre le Bureau ? » demanda Ellington.
La question la surprit tellement qu’elle fut incapable de dire quoi que ce soit durant un instant. Bien sûr qu’elle y avait songé. Elle en avait même rêvé quand elle était enfant. Mais même en tant que détectective de vingt-deux ans remplie de determination et décidée à faire carrière dans le maintien de l’ordre public, le FBI avait toujours semblé être une sorte de rêve inaccessible.
« Tu y as déjà pensé, n’est-ce pas ? » demanda-t-il.
« Ça se voit tant que ça ? »
« Un peu. Tu as eu l’air un peu gênée. Ce qui me fait penser que tu y as songé mais que tu n’as jamais vraiment cherché à poursuivre cette idée. »
« C’était un peu un rêve que j’avais durant un temps, » dit-elle.
C’était gênant de l’admettre mais il avait une manière de l’analyser qui ne la dérangeait pas vraiment.
« Tu as les capacités » dit Ellington.
« Merci, » dit-elle. « Mais je pense que je suis tellement enracinée ici que j’ai l’impression que c’est trop tard. »
« Il n’est jamais trop tard, tu sais. »
Il la regarda avec un air intense et professionnel.
« Est-ce que tu veux que j’en touche un mot pour toi et voir si ça arrive à des oreilles attentives ? »
Elle resta sans voix en entendant son offre. D’un côté, elle en avait très envie, plus que tout au monde même. Mais de l’autre côté, ça faisait ressurgir toutes ses anciennes incertitudes. Qui était-elle pour prétendre se qualifier pour le FBI ?
Elle secoua lentement la tête.
« Merci, » répondit-elle. « Mais non. »
« Pourquoi pas ? » demanda-t-il. « Je ne cherche pas à critiquer les hommes avec lesquels tu travailles mais tes capacités ne sont pas exploitées à leur maximum ici. »
« Et qu’est-ce que je ferais au FBI ? » demanda-t-elle.
« Tu ferais un extraordinaire agent sur le terrain, » dit-il. « Et peut-être même un profileur. »
Mackenzie regarda pensivement sa bière, un peu décontenancée. Elle était de nouveau muette de surprise et pensa qu’elle avait beaucoup de choses à considérer. Et si elle parvenait à devenir agent ? Sa vie changerait du tout au tout. Ce serait vraiment gratifiant de faire un travail qu’elle adorait sans être continuellement freinée par des hommes tels que Nelson et Porter.
« Ça va ? » demanda Ellington.
Elle continuait à regarder la bière brune posée devant elle, puis elle soupira. Elle pensa à Zack durant un instant et elle ne parvint pas à se rappeler à quand datait la dernière conversation importante qu’ils aient eu ensemble. À quand datait la dernière fois où il l’avait fait sentir aussi bien au sujet d’elle-même comme Ellington le faisait maintenant ? De fait, à quand datait la dernière où tout homme lui avait parlé de manière aussi élogieuse directement en face d’elle ?
« Ça va, » dit-elle. « Je te remercie pour tout ce que tu viens de dire. Tu m’as donné sujet à réflexion. »
« OK, » dit Ellington doucement, sans laisser de temps mort. « Mais dis-moi, tu n’as jamais vraiment été du genre à te retenir, n’est-ce pas ? »
« Je ne pense pas que ça ait à voir avec moi, » dit-elle. « Je pense que c’est juste… je ne sais pas. Mon passé, peut-être ? »
« La mort de ton père ? »
Elle hocha de la tête.
« Il y a de ça, » dit-elle.
Mais il y a aussi tout ma série de relations ratées, pensa-t-elle mais ce n’était pas très approprié de le dire. Et alors qu’elle ruminait sur le sujet, elle se demanda soudain si ces deux éléments n’étaient pas liés, la mort de son père et ses relations amoureuses. Peut-être que la source de tout ça, après tout, c’était la mort.
Est-ce qu’elle s’en remettrait un jour ? Elle ne voyait pas vraiment comment. Peut importe le nombre de sales types qu’elle mettait derrière les barreaux, rien ne semblait atténuer la souffrance.
Il hocha de la tête, comme s’il comprenait parfaitement.
« Je comprends, » dit-il.
Puis, en lui décochant un sourire pour qu’il sache qu’elle disait ça sur un ton léger, elle lui demanda : « Est-ce que vous êtes occupé à me psychanalyser, agent Ellington ? »
« Non, je ne fais que te parler et être à l’écoute. C’est tout. »
Mackenzie termina sa bière et fit glisser son verre vers le bord du bar. Le barman s’en empara directement, le remplit à nouveau et le replaça devant elle.
« Je sais que c’est la raison pour laquelle cette affaire me bouleverse autant, » ajouta-t-elle. « Un homme se sert de femmes. Ce n’est peut-être pas pour le sexe mais il leur inflige une intense douleur et une humiliation comme une manière d’exprimer un point de vue de dérangé. »
« Et c’est la première fois que tu t’occupes d’une affaire de ce genre ? »
« Oui. Enfin, j’ai déjà été appelée dans le cadre de violence domestique où le mari avait tabassé sa femme et j’ai interrogé deux femmes après qu’elles aient été violées. Mais rien de semblable à cette affaire. »
Elle but une gorge de sa bière et réalisa qu’elle descendait bien trop facilement. Elle n’était pas une grande buveuse et cette bière, la troisième de la soirée, la poussait vers une limite qu’elle avait toujours tenté d’éviter de traverser depuis l’université.
« Je ne sais pas ce que valent mes intuitions à tes yeux, » dit Ellington, « mais je sens qu’on va attraper ce type dans les prochains jours. J’en suis presque certain. Il devient trop sûr de lui et l’une des pistes que nous avons accumulées finira par payer. Et le fait que tu diriges l’opération est un gros avantage. »
« Comment peux-tu en être aussi sûr ? » demanda-t-elle. « Au sujet de mes capacités, je veux dire… Et pourquoi tu es aussi gentil avec moi ? »
Il faisait remonter sa confiance en elle mais, en même temps, il renforçait un trait de son caractère qu’elle savait être l’une des pires choses chez elle. Elle savait qu’elle avait tendance à être sur la défensive quand des hommes lui faisaient des compliments, surtout parce qu’elle savait qu’ils n’avaient qu’une idée en tête. En regardant Ellington lui sourire, elle pensa qu’au fond, ce ne serait pas si grave s’il avait cette idée en tête. En fait, elle commençait à penser qu’elle pourrait même vraiment prendre son pied. Bien sûr, il repartait demain et il était plus que probable qu’elle ne le reverrait jamais.
Peut-être que c’est exactement ce dont j’ai besoin, pensa-t-elle. Une nuit. Pas d’émotions, pas d’attentes, juste l’obscurité et cet agent du FBI trop beau pour être vrai et qui semble toujours trouver les mots justes et…
Elle s’arrêta là dans ses pensées car, franchement, c’était bien trop alléchant. Elle réalisa soudain qu’Ellington n’avait toujours pas répondu à sa question : Pourquoi tu es aussi gentil avec moi ?
Son sourire disparut et il finit par répondre.
« Parce que, » répondit-il, « tu mérites un break. J’ai obtenu mon poste car un ami connaissait un ami qui connaissait un directeur adjoint. Et je peux t’assurer que la moitié des hommes des cavernes de ton commissariat peuvent te raconter la même chose ou une histoire similaire. »
Elle se mit à rire et au son qu’elle émettait, elle réalisa qu’elle était sur le point de franchir cette fameuse limite. Elle essaya de se rappeler à quand datait la dernière fois où elle avait été soûle, tout en terminant son verre et en le faisant glisser au bord du bar. Quand le barman vint le prendre, elle secoua la tête.
« Tu peux conduire ? » demanda-t-elle. « Je suis un peu un poids léger, désolée. »
« Oui, pas de soucis. »
Lorsque le barman revint avec leurs additions, Ellington se saisit rapidement de celle de Mackenzie avant qu’elle ne puisse mettre la main dessus. En le voyant faire ça, elle décida qu’elle voulait définitivement savoir à quoi ressemblait une nuit sans sentiments avec un homme de rêve. Après tout, elle avait sa maison et son lit à elle toute seule. Alors pourquoi hésiter ?
Ils se dirigèrent vers la voiture et elle remarqua qu’Ellington marchait très près d’elle. Il ouvrit la porte de la voiture pour l’y laisser entrer, accentuant encore son charme à ses yeux. Lorsqu’il ferma la porte et fit le tour jusqu’au côté conducteur, Mackenzie reposa sa tête contre l’appuie-tête et inspira profondément. D’une maison abandonnée avec une femme morte attachée à un poteau jusqu’à cet instant où elle était sur le point de faire des avances à un homme qu’elle n’avait rencontré qu’hier… Est-ce que tout ceci s’était vraiment passé en seulement douze heures de temps ?
« Ta voiture est au commissariat, n’est-ce pas ? » demanda Ellington.
« Oui, » dit-elle. Puis, le coeur battant, elle ajouta en hésitant, « Mais ma maison est sur la route… On peut aussi seulement s’arrêter là si tu veux. »
Il la regarda d’un air perplexe et le coin de ses lèvres parut hésiter entre sourire ou se renfrogner. Il était clair qu’il avait compris ce qu’elle proposait. Elle se doutait bien qu’il avait sûrement déjà reçu ce type d’invitations dans le passé.
« Ah, mon dieu, » dit-il, en se frottant la tête. « Pour que tu en saches encore davantage sur ma volonté de fer et sur mon caractère, c’est le moment où il faut que je t’annonce que je suis marié. »
Mackenzie regarda sa main gauche, la même main à laquelle elle avait jeté de nombreux coups d’oeil dans le bar pour être bien sûre. Il n’y avait aucune alliance.
« Je sais, » dit-il. « Je ne la porte jamais au travail. Je n’aime pas la sensation que ça me donne quand je dois dégainer mon arme. »
« Oh mon dieu, » dit Mackenzie. « Je suis… »
« Non, il n’y a pas de problèmes, » dit-il. « Et crois-moi, je suis plus que flatté. Je pensais tout ce que je t’ai dit auparavant. Et bien que je sois sûre que l’homme primaire qui sommeille en moi s’en voudra toute sa vie, j’adore ma femme et ma fille. Je pense que je… »
« Tu peux juste me ramener à ma voiture ? » demanda Mackenzie, extrêmement gênée. Elle regarda par la fenêtre, elle avait envie d’hurler.
« Je suis désolé, » dit Ellington.
« Ne le sois pas. C’est de ma faute. J’aurais dû savoir. »
Il démarra la voiture et sortit du parking. « Savoir quoi ? » demanda-t-il alors qu’ils se dirigeaient vers le commissariat.
« Rien, » dit-elle, en évitant toujours de le regarder.
Mais dans le silence pesant qui dura tout le temps du trajet au commissariat, elle pensa : J’aurais dû savoir que c’était trop beau pour être vrai.
Alors qu’ils roulaient en silence, elle eut soudain envie de se mettre en boule et de mourir. Elle se détestait elle-même et se demandait si elle ne venait pas de foutre en l’air la plus belle opportunité de sa vie depuis très, très longtemps.
CHAPITRE DIX-SEPT
Mackenzie fut réveillée à six heures quarante-cinq le lendemain matin par le son d’un message entrant. Elle était déjà éveillée et vêtue de ses sous-vêtements. Elle lut le message et son coeur battit à tout rompre quand elle vit que c’était un message d’Ellington.
Je rentre à la maison. Je t’appelle plus tard pour voir comment ça va.
Elle eut envie de l’appeler tout de suite. Elle était bien consciente qu’elle s’était comportée comme une adolescente éconduite hier soir. Mais au fond, elle n’avait pas vraiment été rejetée. Ellington était juste resté fidèle à ce qu’il était, ajoutant la qualité de mari fidèle à sa déjà très longue liste de caractéristique admirables.
Finalement, elle décida de laisser tomber. Elle se sentait déjà assez gênée comme ça mais en plus elle se sentait démoralisée. Et ce n’était pas un sentiment qu’elle avait très souvent. Le tueur courait toujours et ils n’étaient pas plus près de l’attraper qu’ils ne l’étaient il y a trois jours. Elle avait perdu son petit ami de trois ans et s’était amourachée d’un agent du FBI à peine vingt-quatre plus tard. Pour couronner le tout, elle avait vu à quoi son futur pouvait ressembler lorsqu’elle était avec Ellington. Elle avait vu ce que son boulot pouvait devenir avec quelqu’un qui la respectait et qui d’une certaine manière, l’admirait. Et maintenant, c’était terminé.
Elle n’avait plus que Porter et Nelson auxquels s’adresser. Ce qui la remplit de doutes en plein milieu d’une affaire qui l’affectait jusqu’en son for intérieur.
Après avoir enfilé un t-shirt, elle s’assit au coin du lit et regarda son téléphone. Tout d’un coup, ce n’était plus Ellington qu’elle avait envie d’appeler. Elle pensait à quelque d’autre, quelqu’un qui partageait les même traumatismes et sentiment d’échec qu’elle connaissait si bien.
Avec un nœud dans l’estomac, Mackenzie attrapa son téléphone et fit défiler ses contacts. Quand elle arriva au nom de Steph, elle appuya sur APPELER puis fut sur le point de raccrocher tout de suite.
Au moment où le téléphone se mit à sonner, elle regrettait déjà d’avoir passé cet appel. Le téléphone sonna deux fois avant qu’elle ne réponde. La voix de sa soeur de l’autre côté du fil était familière mais c’était une voix qu’elle n’entendait pas souvent.
« Mackenzie, » dit Stephanie, « Il est tôt. »
« Tu ne dors jamais plus tard que cinq heures, » souligna Mackenzie.
« C’est vrai. Mais je tenais quand même à souligner qu’il était tôt. »
« Désolée, » dit-elle. C’était un mot qu’elle utilisait beaucoup quand elle parlait à Steph. Non pas parce qu’elle était vraiment désolée mais plutôt parce que Steph avait l’art d’accabler les gens d’un sentiment de culpabilité au sujet des choses les plus banales.
« Qu’est-ce que Zack a fait cette fois-ci ? » demanda Steph.
« Ce n’est pas Zack, » dit Mackenzie. « Zack n’est plus là. »
« Tant mieux, » dit Steph, sur un ton neutre. « Il prenait trop de place pour pas grand-chose. »
Il y eut un silence à l’autre bout de la ligne durant un instant. Il était clair que Steph aurait pu continuer à vivre sans plus jamais parler à sa sœur. C’était un fait qu’elle avait exprimé clairement à de nombreuses reprises. Elles ne se détestaient pas, loin de là, mais communiquer avec elle ramenait toujours le passé sur le tapis. Et le passé était quelque chose que Steph avait passé la majorité de ses trentre-trois ans de vie à fuir.
Comme toujours, Steph avait l’air d’être à moitié endormie quand elle parla au téléphone.
« Ça vaut la peine de rentrer dans les détails ? Factures à peine payées. Petit ami alcoolique avec une réputation de me décocher des crochets du droit. Migraines constantes. Tu choisis quoi ? »
Mackenzie inspira profondément.
« Et si on commençait par parler du petit ami qui te bat ? » dit Mackenzie. « Pourquoi tu ne le dénonces pas ? »
Steph dit en rigolant. « Trop d’emmerdes. Non merci. »
Mackenzie réfréna toute une série de questions sur les autres sujets. Entre autres : Et si tu retournais à l’université, que tu finissais tes études et que tu arrêtais ce boulot sans issue ? Mais ce n’était pas le moment pour de tels conseils. Au téléphone, tout ce qu’elles pouvaient se dire allait rester superficiel. Elles avaient toutes les deux appris depuis longtemps que c’était mieux ainsi.
« Bon allez, crache le morceau, » dit Steph. « Tu ne m’appelles que quand ça ne va pas. C’est juste parce que Zack est parti ? Parce que si c’est ça, alors laisse-moi te dire que c’est la meilleure chose qui ait pu t’arriver. »
« Il y a de ça, » dit Mackenzie. « Mais il y a aussi cette affaire qui m’affecte à un point comme jamais ça ne m’était arrivé. J’ai l’impression d’être, je ne sais pas, incompétente. Ajoute à ça que j’ai invité hier soir un homme marié à partager mon lit et… »
« Et il a accepté ? » l’interrompit Steph.
« Steph, c’est tout ce que tu as retenu de ce que je viens de te dire ? »
« C’est la seule chose intéressante que j’ai entendue. C’était qui ? »
« Un agent du FBI qui avait été envoyé pour aider sur l’enquête. »
« Oh, » dit Steph, ayant apparemment terminé la conversation. Un silence envahit la ligne durant cinq secondes avant qu’elle ne répéte sa question : « Alors, il a accepté ? »
« Non. »
« Aïe, » dit Steph.
« Tu n’as pas envie de parler ? » demanda Mackenzie.
« En général, non. On n’a rien à voir l’une avec l’autre, Mackenzie. Qu’est-ce que tu veux de moi ? »
Mackenzie soupira, envahie par la tristesse.
« Je veux ma sœur, » dit Mackenzie, se surprenant elle-même. « Je veux une sœur que je peux appeler et qui m’appelle de temps en temps pour me parler du pauvre type au boulot qui aime tripoter les filles. »
Steph soupira. Ce son parvint à voyager les mille deux cents kilomètres qui les séparaient et l’atteindre en pleine figure à travers le téléphone.
« Ce n’est pas moi, » dit Steph. « Tu sais qu’à chaque fois qu’on parle, le sujet de papa revient sur le tapis. Et à partir de là, ça part en vrille. Encore pire si on se met à parler de maman. »
Le mot maman l’atteignit en plein visage à travers le téléphone. « Comment va-t-elle ? » demanda Mackenzie.
« Toujours pareil. Je lui ai parlé le mois dernier. Elle m’a demandé de lui prêter de l’argent. »
« Et tu lui as prêté ? »
« Mackenzie, je n’ai pas assez d’argent pour lui en prêter. »
Un autre silence envahit la ligne. Mackenzie avait souvent offert à Steph de lui prêter de l’argent mais chaque tentative avait été reçue avec mépris, colère et ressentiment. Après un temps, Mackenzie avait arrêté d’essayer.
« C’est tout ? » demanda Steph.
« Une dernière chose, si ça ne te dérange pas, » dit Mackenzie.
« Quoi ? »
« Quand tu as parlé avec maman, est-ce qu’elle a mentionné mon nom ne serait-ce qu’une seule fois ? »
Steph resta silencieuse durant un instant puis finit par répondre. Elle le fit d’une voix à nouveau somnolente. « Tu as vraiment envie de t’infliger ce genre de choses ? »
« Est-ce qu’elle a posé des questions à mon sujet ? » demanda Mackenzie, d’une voix plus forte et sur un ton plus exigeant.
« Oui, elle en a posé. Elle m’a demandé si je pensais que tu lui prêterais de l’argent. Je lui ai dit de te le demander elle-même. Rien de plus. »
Mackenzie se sentie envahie de tristesse. C’était tout ce que sa mère voulait d’elle.
Elle tenait le téléphone à l’oreille, sentit une larme couler et ne sut pas quoi dire.
« Écoute, » dit Steph. « Là, il faut vraiment que j’y aille. »
La communication se coupa.
Mackenzie jeta le téléphone sur le lit et le fixa du regard durant un instant. La conversation avait duré moins de cinq minutes mais elle avait l’impression qu’elle avait duré une éternité. Il n’empêche qu’elle avait bizarrement été plus positive que leurs dernières conversations téléphoniques, qui s’étaient terminées avec de vives discussions au sujet de la dynamique familiale par rapport à qui était responsable de la dégringolade de leur mère après la mort de leur père. Mais d’une certaine manière, cette conversation avait également été pire.
Elle pensa aux années pourries qui s’étaient déroulées entre le soir où elle avait trouvé son père mort et la nuit où sa mère avait été emmenée au service psychiatrique de l’hôpital pour la première fois. Mackenzie avait alors dix-sept quand ça arriva et Steph était à l’université où elle faisait des études de journalisme. Après ça, la situation avait empiré pour elles trois mais Mackenzie avait été la seule à vraiment résister, finissant par s’en sortir assez bien au vu des circonstances dramatiques.
Elle pensa à sa mère pendant qu’elle terminait de s’habiller, se demandant pourquoi la pauvre femme avait choisi de la détester dans toute cette histoire. C’était une question qu’elle avait enterré dans un recoin de son esprit mais qui ressortait à chaque fois qu’elle n’avait pas le moral.
En s’efforçant autant que possible d’éviter cette question, elle attrapa son téléphone, son badge et son arme. Puis elle se dirigea vers son boulot, de manière déterminée. Mais quelle direction allait-elle prendre ? C’était quoi la prochaine étape ?
Pour la première fois depuis qu’elle avait été promue détective, elle eut l’impression de se retrouver dans un cul-de-sac.
Cul-de-sac, pensa-t-elle, les mots commençant à prendre forme dans son esprit.
Elle pensa au chemin de terre le long duquel le deuxième corps avait été retrouvé. Ne menait-il pas à un cul-de-sac dans ce champ ?
Et la maison abandonnée ? La route en gravier qui y menait et la troisième victime était dans une voie sans issue sur un petit carré de terre devant la maison.
« Cul-de-sac, » dit-elle tout haut en sortant de chez elle.
Et elle sut tout de suite où elle devait aller.
CHAPITRE DIX-HUIT
Il faisait assez sombre dans son salon. La seule lumière venait des rayons de soleil matinaux qui parvenaient à se faufiler à travers les persiennes. Il était assis dans un vieux fauteuil dépenaillé et regardait en direction du vieux bureau à cylindre appuyé contre le coin opposé de la pièce. Le haut était ouvert, révélant les objets qu’il avait gardés de chaque sacrifice.
Il y avait un sac à main contenant un portefeuille. Dans le portefeuille, il y avait un permis de conduire qui appartenait à Hailey Lizbrook. Il y avait également une jupe qui avait appartenu à la femme qu’il avait suspendue dans le champ et une mèche de cheveux blond vénitien aux bouts teints en noir provenant de la femme qu’il avait placée derrière la maison abandonnée.
Il y avait encore de la place pour des souvenirs qu’il ramènerait du reste de ses sacrifices, des souvenirs de chaque femme qu’il avait enlevée pour le bien de la tâche que Dieu lui avait déléguée. Bien qu’il soit assez satisfait de la manière dont les choses s’étaient déroulées jusqu’à aujourd’hui, il savait qu’il y avait encore du travail à faire.
Il était assis dans le fauteuil et regardait ses souvenirs, ses trophées, en attendant que le soleil soit complètement levé. Il ne recommencerait à travailler que lorsque le jour serait venu.
En regardant les objets sur le bureau à cylindre, il se demanda (et ce n’était pas la première fois) s’il était un homme mauvais. Il ne pensait pas. Quelqu’un devait accomplir cette tâche. Les boulots les plus durs étaient toujours destinés à ceux qui n’avaient pas peur de les accomplir.
Mais parfois, quand il entendait les femmes hurler et supplier pour leur vies, il se demandait s’il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond avec lui.
Quand les rayons du soleil se projetant sur le sol passèrent du jaune translucide au blanc lumineux, il sut que l’heure était venue.
Il se leva du fauteuil et se dirigea vers la cuisine. De la cuisine, il sortit de la maison à travers une porte moustiquaire qui menait au jardin arrière.
Le jardin était de petite taille et fermé par une vieille clôture grillagée qui n’avait pas vraiment de raison d’être vu que le tout était plus ou moins caché par le laisser-aller généralisé du quartier. L’herbe était haute et envahie de mauvaises herbes. Des abeilles bourdonnaient et d’autres insectes inconnus détalèrent au moment où il s’approcha, traversant l’herbe haute.
Au fond du jardin, occupant tout le coin arrière gauche, se dressait un vieil abri de jardin. C’était une petite construction horrible sur une propriété déjà assez laide en soi. Il se dirigea vers l’abri et ouvrit la porte aux vieilles charnières rouillées. La porte grinça en s’ouvrant, révélant l’obscurité froide et humide de l’intérieur. Avant de rentrer dans l’abri, il jeta un coup d’œil aux maisons du quartier. Personne n’était à la maison. Il connaissait très bien leurs horaires.
À cette heure-ci, neuf heures du matin, il n’y avait aucun risque. Il rentra dans l’abri et ferma la porte derrière lui. Une odeur épaisse de bois et de poussière envahissait l’endroit. Au moment où il entra, un gros rat déguerpit le long du mur arrière et s’échappa à travers une fente entre les planches. Il n’accorda aucune attention au rongeur, se dirigeant directement vers les trois longs poteaux en bois qui étaient empilés sur le côté droit de l’abri. Ils étaient empilés en forme de pyramide miniature, un des poteaux posés sur les deux autres. Dix jours plus tôt, il y avait eu trois autres poteaux ici. Mais ils avaient été utilisés à bon escient afin de poursuivre sa tâche.
Et maintenant, il devait en préparer un autre.
Il s’approcha des poteaux et caressa tendrement de la main la surface usée en cèdre du poteau placé sur le haut. Il se dirigea vers l’arrière de l’abri où un petit établi était installé. Il y avait une vieille scie, aux dents ébréchées et rouillées, un marteau et un burin. Il s’empara du marteau et du burin et retourna vers les poteaux.
Il pensa à son père au moment où il souleva le marteau. Son père avait été charpentier. À maintes occasions, son père lui avait rappelé que Notre Seigneur Jésus-Christ avait aussi été charpentier. Penser à son père lui fit penser à sa mère. Il se rappela pourquoi elle les avait quittés alors qu’il n’avait que sept ans.
Il pensa à l’homme qui vivait dans leur rue et qui venait rendre visite à sa mère quand son père était absent. Il se rappela des grincements des ressorts du lit et des mots obscènes qui venaient de la chambre, mélangés aux cris de sa mère. Cris qui semblaient exprimer tout à la fois la joie et la douleur.
« C’est un secret, » avait dit sa mère. « C’est juste un ami et ton père n’a pas besoin de savoir quoi que ce soit, d’accord ? »
Il avait été d’accord. En outre, sa mère avait l’air heureuse. C’est pourquoi il avait été si déconcerté quand elle les avait quittés.
Il posa ses mains sur le poteau du haut et ferma les yeux. Une mouche posée sur le mur aurait pu penser qu’il priait pour le poteau ou qu’il communiquait avec lui d’une manière ou d’une autre.
Quand il eut terminé, il ouvrit les yeux et se mit à utiliser le marteau et le burin.
Dans la lumière faible qui passait par les fentes entre les planches, il commença par ciseler.
D’abord N511, puis J202.
Après viendrait le sacrifice.
Et ce serait pour ce soir.
CHAPITRE DIX-NEUF
Mackenzie entra dans le café avec très peu d’espoir. Après avoir passé l’inconfortable coup de fil à sa soeur, elle avait appelé quelqu’un d’autre, avec qui elle n’avait plus parlé depuis quelque temps. La conversation avait été brève et droit au but. Ils s’étaient mis d’accord pour se retrouver autour d’un café.
Elle leva les yeux et reconnut tout de suite l’homme qu’elle avait appelé. Il aurait été difficile de ne pas le reconnaître. Dans une foule de gens pressés en route pour leur travail, pour la plupart des jeunes bien habillés, ses cheveux blancs et sa chemise en flanelle dénotaient de façon radicale.
Il lui tournait le dos et elle s’approcha de lui par derrière, en lui mettant une main amicable sur l’épaule.
« James, » dit-elle. « Comment vas-tu ? »
Il se retourna et lui décocha un grand sourire pendant qu’elle s’asseyait en face de lui.
« Mackenzie, tu es de plus en plus belle, » dit-il.
« Et toi, tu es toujours aussi beau parleur, » dit-elle. « Ça fait plaisir de te revoir, James. »
« De même, » dit-il.
James Woerner avait dans les soixante-dix ans mais paraissait plutôt en avoir près de quatre-vingts. Il était grand et mince, une caractéristique qui incita un jour les policiers avec lesquels il travaillait à le surnommer Crane, d’après Ichabod Crane. C’était un surnom qu’il avait conservé après avoir pris sa retraite des forces de police et passé huit ans en tant que conseiller du département de police local et, en deux occasions, de la police d’état.
« Qu’est-ce qu’il se passe d’aussi grave qu’il faille que tu appelles un vieux con comme moi ? » demanda-t-il.
Sa question était teintée d’humour mais Mackenzie se sentit peu disposée à son égard car elle réalisa que James était la seconde personne en moins de deux heures de temps qui supposait qu’elle avait appelé car elle rencontrait des problèmes.
« Je me demandais s’il t’était déjà arrivé de traiter une affaire qui avait fini par t’affecter profondément, » dit-elle. « Et je ne veux pas dire par là qu’elle ne fasse que t’ennuyer. Je veux parler d’une affaire qui t’affecte si profondément que tu deviens paranoïaque dans ta propre maison et que tu as l’impression que chaque piste menant à l’échec est de ta faute. »
« J’imagine que tu parles du tueur épouvantail ? » demanda James.
« Comment… » allait-elle demander mais elle réalisa qu’elle savait déjà la réponse, même si James répondit tout de même.
« J’ai vu ta photo dans le journal, » dit-il, avant de boire une gorgée de son café. « J’étais content pour toi. Tu as besoin d’une affaire de ce genre à ton actif. Je pense me rappeler t’avoir dit il y a quelques années que tu étais destinée à résoudre des enquêtes de ce genre. »
« Effectivement, » dit-elle.
« Mais tu es toujours à traîner dans les tranchées avec le département de police locale ? »
« Effectivement. »
« Nelson te traite bien ? »
« Aussi bien qu’il le peut, vu l’équipe qui travaille pour lui. Il m’a assigné l’affaire. J’espère que c’est une manière pour lui de me laisser prouver ce que je vaux, histoire que les autres arrêtent leur baratin de macho. »
« Tu travailles toujours avec Porter ? »
« Oui mais il a été réassigné quand un agent du FBI est venu en renfort. »
« Travailler avec les fédéraux, » dit James avec un sourire. « Je pense que c’était là un autre de mes pronostics te concernant. Mais je m’écarte du sujet. »
Il sourit et se pencha en avant.
« Raconte-moi pourquoi cette affaire t’affecte si profondément. Et si tu ne me racontes que du superficiel, je prendrai mon café et je m’en irai. J’avais prévu de ne faire absolument rien du tout aujourd’hui. Alors, comme tu vois, j’ai une journée bien remplie. »
Elle sourit.
« La vie glamour des retraités, » dit-elle.
« Exactement, » dit James. « Mais n’essaie pas d’éluder la question. »
Elle savait qu’il valait mieux ne pas tourner autour du pot, après une question aussi directe. C’était quelque chose qu’elle avait appris lorsqu’il la prit sous son aile cinq ans plus tôt, lui enseignant les bases du profilage et la manière de penser comme un criminel. L’homme était têtu et allait toujours droit au but. Et Mackenzie pensait que c’était sûrement la raison pour laquelle ils s’étaient aussi bien entendus.
« Je pense que c’est parce qu’il s’agit d’un homme qui a l’air de ne tuer que des femmes. Des femmes qui gagnent leur vie en utilisant leur corps. »
« Et pourquoi ça te dérange ? »
Ça lui faisait mal au cœur de le dire mais elle le sortit néanmoins.
« Ça me fait penser à ma sœur. Et quand je pense à ma sœur, ça me fait penser à mon père. Et quand je pense à lui, je me sens nulle car je n’ai toujours pas attrapé ce type.
« Ta sœur était strip-teaseuse ? » demanda James.
Elle hocha la tête.
« Pendant environ six mois. Elle détestait ce boulot. Mais elle était bien payée et ça lui a permis de se remettre à flot après une période difficile. Ça m’a toujours rendue triste de savoir qu’elle faisait ça pour gagner sa vie. Et bien que je ne voie pas ma sœur attachée à ces poteaux en bois quand je visite les scènes de crime, je sais qu’il y a de grandes chances que les femmes que ce type assassine aient eu des vies très semblables à celle de Steph. »
« Maintenant Mackenzie, remettre l’histoire de ton père sur le tapis à chaque fois qu’une affaire ne va pas comme tu veux, c’est autodestructeur. Tu sais ça, n’est-ce pas ? Il n’est pas nécessaire que tu te fasses continuellement souffrir à ce sujet. »
« Je sais. Mais je ne peux pas m’en empêcher. »
« Bon, on va laisser ça de côté pour l’instant. J’imagine que tu m’as appelé pour avoir des conseils, n’est-ce pas ? »
« Oui. »
« Et bien, la mauvaise nouvelle, c’est que tout ce que j’ai lu dans les journaux m’a eu l’air assez exact. Tu es à la recherche d’un homme avec une aversion pour le sexe, qui a probablement eu des problèmes dans sa vie avec une femme, une sœur ou une mère. J’ajouterais aussi que ce type ne sort probablement pas beaucoup de chez lui. Sa tendance à présenter ses victimes dans des zones très rurales me fait penser qu’il provient de la campagne. Il vit probablement dans une partie délabrée de la ville. Si ce n’est pas dans cette ville-ci, ce n’est en tout cas pas en-dehors d’un rayon de cent cinquante kilomètres à la ronde. Mais ça, c’est juste une idée. »
« On pourrait donc limiter nos recherches à quelqu’un qui a des poteaux en cèdre prêts à être utilisés et qui vit dans l’une des zones les plus sordides de la ville ? »
« Pour commencer. Et dis-moi, est-ce que tu as remarqué des détails au sujet des scènes de crime qui pourraient avoir semblé moins importants, comparés à l’horreur des scènes elles-mêmes ? »
« Juste les chiffres, » dit-elle.
« Oui, j’ai lu quelque chose à ce sujet mais seulement deux fois. Les journalistes sont trop focalisés sur la profession des femmes pour s’attarder sur quelque chose qu’ils ne peuvent pas comprendre tout de suite. Comme ces chiffres. Mais n’oublie pas : ne considère jamais une scène de crime comme quelque chose d’acquis. Chaque scène a une histoire à raconter. Même si cette histoire est cachée dans quelque chose d’apparemment insignifiant au premier regard, il y a une histoire. C’est ton boulot de la découvrir, de la lire et de comprendre ce qu’elle signifie. »
Elle réfléchit. Il y avait-il quelque chose qu’elle avait négligé ?
« Il y a autre chose qu’il faut que je te demande, » dit-elle. « Je suis sur le point de faire quelque chose que je n’ai jamais fait et je ne veux pas que ma situation empire. Ça pourrait potentiellement m’affecter encore plus profondément. »
James la dévisagea durant un instant et lui décocha le même sourire futé qui lui avait parfois foutu la trouille quand il était son mentor. Il signifiait qu’il avait deviné sans qu’on ne lui dise et qu’il allait maintenant s’en servir.
« Tu vas retourner sur les scènes de crime, » dit-il.
« Oui. »
« Tu vas essayer de penser comme le tueur, » dit-il. « Tu vas essayer de visualiser les scènes comme un homme présentant une forme de tare, une haine envers les femmes et une sorte de peur vis-à-vis du sexe. »
« C’est l’idée, » dit-elle.
« Et quand vas-tu faire ça ? »
« Dès que je pars d’ici. »
James eut l’air d’y réfléchir durant un instant. Il but une autre gorgée de son café et opina du chef.
« Je sais que tu en as toutes les capacités, » dit-il. « Mais es-tu prête mentalement ? »
Mackenzie haussa les épaules et dit, « Il faut que je le sois. »
« Ça peut être dangereux, » prévint-il. « Si tu commences à visualiser les scènes à travers les yeux du tueur, ça peut aussi altérer la façon dont tu as été entraînée à voir ce genre de scènes. Il faut que tu sois prête pour ça, tracer la limite entre ce type d’inspiration mystérieuse et ton besoin ultime de trouver ce type et de l’empêcher de continuer à nuire. »
« Je sais, » dit doucement Mackenzie.
James pianota des doigts sur le côté de sa tasse. « Tu veux que je t’accompagne ? »
« J’avais pensé te le demander, » dit-elle. « Mais je pense que c’est quelque chose qu’il faut que je fasse toute seule. »
« C’est probablement la bonne décision, » dit James. « Mais il faut que je te prévienne : lorsque tu tentes de visualiser les choses à partir du point de vue d’un tueur, il ne faut jamais sauter aux conclusions. Essaie de garder l’esprit frais et ouvert. Ne ferme pas ton esprit avec des suppositions du style, ce type déteste juste les femmes. Laisse la scène te parler avant de te projeter vers la scène. »
Mackenzie sourit malgré elle. « Ça m’a l’air très New Age, tout ça, » dit-elle. « Tu as tourné une nouvelle page ? »
« Non. Les pages s’arrêtent de tourner après la retraite. Maintenant, dis-moi, combien de temps tu as devant toi avant de t’en aller à ta quête ? »
« Pas longtemps, » dit-elle. « J’aimerais visiter la première scène avant midi. »
« Très bien, » dit-il. « Ça signifie que tu as un peu le temps. Alors, on va mettre cette histoire de tueur épouvantail de côté, tu vas aller te chercher un café et passer un peu de temps avec un vieil homme. Qu’est-ce que tu en penses ? »
Elle lui jeta un regard qu’elle s’était toujours efforcée de garder pour elle durant l’année où il l’avait prise sous son aile. C’était le regard d’une jeune fille regardant son père avec l’envie de lui faire plaisir et de le rendre heureux. Bien qu’elle ne se soit jamais psychanalysée pour découvrir cette vérité, elle l’avait su dès le depart, dès la première semaine où elle avait passé deux heures durant deux jours avec lui. James Woerner avait fait office de figure paternelle pour elle durant cette époque de sa vie et c’était quelque chose pour laquelle elle serait à jamais reconnaissante.
Alors, quand il lui demanda d’aller chercher une tasse de café et de lui tenir compagnie, elle lui fit volontiers plaisir. Le champ de maïs, les routes de gravier et cette vieille maison abandonnée étaient là depuis bien longtemps, immobiles. Ils pouvaient encore attendre une heure.
CHAPITRE VINGT
Sous la brève tutelle de James Woerner, l’une des choses dont il avait toujours fait l’éloge à son sujet, c’était l’instinct dont elle faisait prevue. Elle possédait une intuition, avait-il dit, bien plus efficace que de lire les lignes de la main ou le marc de café pour savoir la prochaine étape à suivre. C’est pourquoi elle ne perdit pas son temps à retourner au champ de maïs où le corps de Hailey Lizbrook avait été découvert, ni dans le champ dégagé où le deuxième corps avait été attaché.
Elle retourna directement à la maison abandonnée où la dernière victime avait été exhibée. Lors de sa première visite, elle avait eu la sensation que les fenêtres sombres observaient chacun de ses mouvements, comme des yeux. Elle avait su au fond d’elle à ce moment-là que la scène avait davantage d’informations à offrir. Mais après tout ce qui s’était passé avec Ellis Pope, elle n’avait pas eu l’opportunité de suivre cette intuition.
Elle gara sa voiture en face de l’endroit et fixa durant un instant la maison du regard à travers le pare-brise avant de sortir du véhicule. Vue d’ici, la maison avait un air inquiétant, un peu comme un modèle pour chaque maison hantée présentée dans tout film ou livre. Elle regarda la maison, en essayant de la voir de la même manière que le tueur. Pourquoi choisir cet endroit ? Était-ce la maison en elle-même ou était-ce l’écrasant sentiment d’isolement qui l’avait attiré?
Elle se demanda du coup combien de temps le tueur avait-il fait des recherches pour trouver les endroits où il allait exhiber ses victimes. Les rapports du médecin légiste semblaient indiquer que les victimes avaient été amenées sur ces sites et tuées sur place, et non pas assassinées avant et tout simplement exhibées. Pourquoi ? Quelle en était la raison ?
Mackenzie finit par sortir de la voiture. Avant de se diriger vers le porche délabré, elle contourna la maison et se rendit à l’endroit où la troisièmme victime avait été attachée. Le corps et le poteau avaient été enlevés. L’endroit était visiblement en désordre, piétiné par les policiers qui avaient visité le site. Mackenzie se tenait là où le poteau avait été enfoncé, la terre non tassée soulignant le trou encore visible.
Elle s’accroupit et plaça sa main sur le trou. Elle regarda la forêt environnante et l’arrière de la maison, en essayant de visualiser ce que le tueur avait vu au moment où il avait commencé à agresser la femme. Un frisson lui parcourut le dos lorsqu’elle ferma les yeux et essaya de l’imaginer.
Le fouet qu’il utilisait était terminé par plusieurs lanières, probablement barbelées à en juger par la forme des blessures. Mais même ainsi, il devait être utilisé avec beaucoup de force afin de lacérer la peau comme il le faisait. Il harcelait probablement d’abord les victimes, en marchant autour du poteau et en se réjouissant de leurs cris et de leurs supplications. Puis il se passait quelque chose. Il y avait comme un déclic dans sa tête ou peut-être que la victime disait quelque chose qui déclenchait sa réaction. C’était à ce moment-là qu’il commençait à fouetter.
Ici, à cet endroit, il avait frappé avec beaucoup plus de rage qu’auparavant. Les lacérations n’étaient pas limitées au dos de la victime comme ça avait été le cas avec les autres, mais il y en avait également sur la poitrine et l’abdomen et même jusqu’aux fesses de la femme. À un certain moment, le tueur considère que son travail est terminé et il s’arrête. Et puis quoi ? Est-ce qu’il s’assure qu’elles soient bien mortes avant de partir de l’endroit en camion ou en camionnette? Combien de temps reste-t-il ici avec elles ?
S’il tue pour une raison plus importante que le seul plaisir mais suite à une aversion vis-à-vis des femmes et/ou du sexe, alors il traîne probablement un peu par ici, les regardant perdre leur sang, observant comment la vie quitte leur corps. Au moment où elles meurent, est-il assez courageux que pour admirer leur corps et prendre un sein dans une main tremblante ? Est-ce qu’il se sent en sécurité ou fort, dégoûté ou ravi de les voir perdre leur sang, d’observer l’ombre de la mort s’abattre sur elles, en laissant leurs corps nus en étalage ?
Mackenzie ouvrit les yeux et regarda le trou au-dessus duquel reposait sa main. Les rapports stipulaient que les trois trous avaient été creusés grossièrement et rapidement avec une pelle, plutôt qu’avec une excavatrice qui permettait un travail plus précis et plus soigné. Il était pressé de commencer, il plaçait les poteaux dans chaque trou et remblayait rapidement de la terre à l’intérieur. Où étaient les femmes à ce moment-là ? Droguées ? Inconscientes ?
Mackenzie se mit debout et retourna vers l’avant de la maison. Bien qu’elle n’ait aucune raison de penser que le tueur y ait pénétré, le fait qu’il ait choisi le jardin extérieur pour exhiber l’un de ses trophées rendait la maison coupable par association.
Elle s’avança sur le porche qui grinça directement sous son poids. En fait, elle avait l’impression que tout le porche s’affaissait sous son poids. Quelque part dans la forêt, un oiseau répondit.
Elle pénétra dans la maison à travers une porte en bois délabrée qui frottait au sol. Elle fut directement assaillie par l’odeur de poussière et de moisissure, un arôme d’abandon.
Pénétrer dans cette maison, c’était un peu comme rentrer dans un film en noir et blanc. Une fois à l’intérieur, son instinct, que James avait autrefois tenu en tellement haute estime, lui dit qu’il n’y avait rien d’anormal ici, aucune sorte d’indice révélateur qui permettrait de résoudre cette affaire.
Mais elle ne parvint pas à résister. Elle explora les pièces vides et les corridors. Elle observa les murs fissurés et le plâtre qui s’écaillait, essayant d’imaginer qu’une famille avait autrefois vécu dans cet endroit en ruines. Finalement, elle se dirigea vers l’arrière de la maison qui ressemblait à une cuisine qui fut probablement un jour active. Un vieux linoléum craquelé recouvrait le sol, révélant un sol pourri. Elle regarda dans la cuisine et vit les deux fenêtres qui donnaient vers le jardin arrière, ces mêmes deux fenêtres qui semblaient la fixer du regard lors de sa première visite.
Elle traversa la cuisine en longeant le comptoir abandonné le long du mur opposé afin d’éviter de marcher sur le sol douteux. En se déplaçant, elle réalisa combien cette maison était vraiment calme. C’était un endroit réservé aux fantômes et aux souvenirs, pas pour une détective désespéreée essayant aveuglément de découvrir ce que ressentait un tueur. Elle se dirigea néanmoins jusqu’au mur arrière et regarda par la première fenêtre, qui se trouvait à gauche d’un vieil évier de cuisine usé.
L’endroit où le poteau et la troisième victime avaient été placés était bien visible depuis la fenêtre. De l’intérieur de la maison, ça n’avait plus l’air aussi intimidant. Mackenzie essaya d’imaginer le déroulement des événements depuis l’endroit où elle se trouvait à la fenêtre, comme si elle regardait une scène imaginaire à la télé. Elle vit le tueur amener la femme vers le poteau qu’il venait de placer. Elle se demanda si elle était inconsciente ou peut-être soûle, flageolant sur ses jambes avec les mains du tueur lui soutenant le bras ou le dos.
Une question lui vint en tête que personne ne s’était encore posée. Comment parvient-il à les amener au poteau ? Est-ce qu’elles sont assommées ? Droguées ? Ou est-ce qu’il les maîtrise par la force ? On devrait peut-être demander au médecin légiste de vérifier la présence de substance provoquant un état léthargique…
Elle fixa la scène encore un moment, en ressentant la pression de la solitude de la forêt qui s’étendait le long du jardin arrière. Il n’y avait rien là-bas, juste des arbres, des animaux et le bruit du vent.
Elle sortit de la cuisine et retourna dans ce qui fut autrefois un salon. Un vieux bureau abîmé était appuyé contre le mur. La partie supérieure était visiblement déformée et beaucoup des feuilles de papier qui y étaient éparpillées ressemblaient à des feuilles d’arbres qui auraient été emportées par le vent et mouillées par la pluie durant des années. Mackenzie s’approcha du bureau et fouilla parmi les papiers.
Elle y trouva des factures pour de la nourriture et des graines pour cochons. La plus ancienne datait de juin 1977 et provenait d’un fournisseur de Chinook, au Nebraska. Un cahier, qui avait tellement vieilli que ses lignes bleues avaient disparu, contenait une écriture défraîchie. Mackenzie examina ce qui y était écrit et vit que ça ressemblait à des notes prises lors d’un cours de catéchisme du dimanche. Elle vit des références à Noé et au déluge, à David et à Goliath, et à Samson. Sous le fouillis de papiers, se trouvaient deux livres : un livre de dévotion avec le titre La parole salvatrice de notre Seigneur et une Bible qui avait l’air si vieille qu’elle eut peur qu’elle tombe en poussières au moment où elle la toucha.
Elle réalisa qu’elle ne parvenait pas à détacher ses yeux de la Bible. Elle lui rappelait les représentations de crucifixions qu’elle avait vues lors des quelques fois où elle était allée à l’église avec sa mère lorsqu’elle était toute petite. Elle pensa à Jésus sur la croix et à ce que ça représentait et tendit la main vers la Bible.
Elle pensa à la croix sur laquelle Jésus était mort et superposa cette vision à celle de ces trois femmes attachées à leurs poteaux. Ils avaient écarté les motivations religieuses mais elle ne pouvait pas s’empêcher de s’interroger.
Elle ouvrit la Bible et passa les pages d’introduction, cherchant directement la table des matières. Elle connaissait très peu la Bible et la moitié des noms lui étaient inconnus.
Elle examina distraitement la table des matières et était sur le point de redéposer le livre quand soudain elle remarqua quelque chose et son coeur se mit à battre plus vite. Les noms des différents livres et les chiffres qui y étaient apposés…
En voyant les abréviations, ça lui rappela quelque chose.
Le poteau.
Les chiffres.
N511
J202
Les mains tremblantes, elle examina la table des matières depuis le début, en plaçant son doigt sur le titre de la Genèse. Elle fit descendre son doigt le long de la table, à la recherche d’un livre commençant par la lettre « N ».
Après quelques secondes, elle s’arrêta sur le livre des Nombres.
Elle feuilleta les pages poussiéreuses, l’odeur de pourriture la fouettant au visage. Elle trouva l’endroit où commençait le livre des Nombres et chercha le chapitre 5. Quand elle l’eut trouvé, elle chercha du doit le verset 11.
N511. Nombres, chapitre 5, verset 11.
Elle se mit à lire et à chaque mot, son coeur battait plus vite. On aurait dit que la température de la maison avait baissé de cinq degrés.
L'Éternel parla aussi à Moïse, en disant: Parle aux enfants d'Israël, et dis-leur: Si la femme de quelqu'un s'est détournée et a commis une infidélité contre lui, Et qu'un homme ait eu commerce avec elle, et que la chose soit cachée aux yeux de son mari; qu'elle se soit souillée en secret, et qu'il n'y ait point de témoin contre elle, et qu'elle n'ait point été surprise; Si un esprit de jalousie passe sur lui, et qu'il soit jaloux de sa femme qui s'est souillée, ou si un esprit de jalousie passe sur lui, et qu'il soit jaloux de sa femme, sans qu'elle se soit souillée, Cet homme amènera sa femme devant le sacrificateur…
Elle lut le passage à plusieurs reprises, les mains tremblantes, en se sentant à la fois excitée et sur le point de vomir. Le passage la remplissait d’appréhension qui lui donna la nausée.
Elle retourna à la table des matières. Elle vit qu’il y avait plusieurs livres qui commençaient pas la lettre J mais résoudre cette petite énigme n’était pas sa spécialité. De plus, elle était certaine qu’elle avait déjà pas mal à faire avec le passage du livre des Nombres.
Mackenzie ferma la Bible et la replaça parmi les papiers abandonnés. Elle sortit de la maison en courant et retourna à sa voiture, soudainement pressée.
Il fallait qu’elle retourne au commissariat.
Et il fallait aussi qu’elle parle à un prêtre.
Ce tueur n’avait pas un comportement aussi aléatoire que tout le monde avait l’air de penser.
Il avait un mode opératoire.
Et elle était sur le point de découvrir en quoi il consistait.
CHAPITRE VINGT ET UN
Mackenzie n’était plus entrée dans une église depuis le mariage de sa camarade de chambre à l’université. Après la mort de son père, sa mère avait essayé de la traîner avec Steph à l’église à de nombreuses reprises et c’était la raison pour laquelle Mackenzie avait fait tout son possible pour l’éviter.
Mais quand elle entra dans le sanctuaire de l’église méthodiste Nouvelle Vie, elle dut admettre qu’il y régnait une certaine beauté. Bien sûr, il y avait de magnifiques vitraux et un autel joliment orné, mais il y avait aussi autre chose sur laquelle elle ne parvenait pas à mettre le doigt.
Alors qu’elle s’approchait de l’avant du sanctuaire, elle vit un vieil homme assis sur l’un des bancs. Il ne l’avait apparement pas entendue entrer car sa tête était penchée en avant et il laissait un livre.
« Pasteur Simms ? » demanda-t-elle. Sa voix résonna dans le sanctuaire comme si ça avait été celle du Tout-Puissant.
L’homme leva la tête de son livre et tourna son visage vers elle. Il devait avoir la cinquantaine et était habillé d’une chemise boutonnée et d’un pantalon kaki. Il portait une paire de lunettes qui lui donna tout de suite l’impression qu’il s’agissait d’un homme d’une grande bonté.
« Détective White, je suppose ? » demanda-t-il en se levant.
« Oui, vous avez bien deviné, » dit-elle.
Il avait l’air un peu surpris mais vint tout de même à sa rencontre à l’avant du sanctuaire.
« Veuillez pardonner ma surprise, » dit-il. « Mais lorsque votre chef Nelson m’a appelé pour me demander un peu de mon temps pour votre enquête, je ne m’attendais pas à voir une femme. Vu la nature odieuse des crimes, je trouve qu’il soit étrange que ce soit une femme qui dirige l’enquête. Sans vouloir vous offenser, bien sûr. »
« Je comprends et je ne le prends pas mal. »
« Vous savez, Clark parle favorablement à votre sujet. »
Le nom de Clark la troubla quelque peu et il lui fallut un moment pour réaliser qu’il parlait de Nelson, le chef de police Clark Nelson.
« C’est ce que j’ai souvent entendu ces derniers temps, » dit-elle.
« Alors, ça doit être une sensation agréable. »
« Et inattendu, » dit-elle.
Simms hocha de la tête, comme s’il comprenait parfaitement. « Nelson est un peu un fanfaron parfois. Mais il est également extrêmement gentil quand il le faut. J’imagine que c’est une partie de lui qu’il montre difficilement au boulot. »
« Il vient à cette église ? » demanda Mackenzie.
« Oh oui, » dit-il. « Tous les dimanches. Mais je m’éloigne du sujet. S’il vous plaît, » ajouta-t-il en désignant d’un geste le banc sur lequel il était assis. « Asseyez-vous. »
Mackenzie obtempéra et jeta un coup d’oeil au livre que le pasteur Simms était occupé à lire. Elle ne fut pas du tout surprise de voir qu’il s’agissait de la Bible.
« Alors, le chef Nelson me dit que vous avez des questions concernant les écritures qui pourraient vous aider à arrêter l’homme qui a assassiné toutes ces pauvres femmes. »
Elle sortit son téléphone et afficha la photo qu’elle avait prise de la vieille Bible dans la maison abandonnée. Elle la lui tendit et il la prit, en ajustant ses lunettes pour l’examiner.
« Livre des Nombres, chapitre cinq, versets onze à vingt environ. Vous pensez que vous pourriez m’expliquer comment vous interprétez ces vers ? » demanda-t-elle.
Il jeta un coup d’œil rapide à la photo, puis lui rendit le téléphone.
« Et bien, c’est assez explicite. Tous les passages de la Bible n’ont pas besoin d’être décodés. Celui-ci parle tout simplement de femmes adultères forcées à boire des eaux amères. Si elles sont pures, ces eaux ne leur feront aucun mal. Mais si elles ont été impliquées dans des relations sexuelles avec une autre personne que leurs maris, les eaux amèneront une malédiction sur elles. »
Elle réfléchit à ces mots.
« Le tueur a gravé N511 sur chaque poteau auquel il a attaché une victime, » dit-elle. « Et au vu du genre de femmes qu’il choisit, l’allégorie semble être assez appropriée. »
« Oui, je suis assez d’accord, » dit Simms.
« Mais il a aussi gravé J202 sur les poteaux. Il y a trop de livres dans la Bible qui commencent par la lettre J pour que je puisse l’identifier. J’espérais que vous pourriez peut-être m’aider ? »
« Et bien, le livre des Nombres fait partie de l’ancien testament et si le tueur assassine sur base de ce qu’il pense être la loi de l’ancien testament, peu importe le degré d’erreur dans ses actions et interprétations, je pense que nous pouvons en déduire que cette autre référence devrait également faire partie de l’ancien testament. Si c’est le cas, je pense que c’est une référence au livre de Josué. Au chapitre vingt, Dieu parle des villes de refuge. Il s’agit de villes où les personnes qui auraient par accident tué quelqu’un pourraient se réfugier pour échaper à des poursuites. »
Mackenzie digéra l’information durant un instant, le coeur battant et sentant que quelque chose commençait à prendre forme en son for intérieur. Elle prit la Bible, trouva le livre de Josué et chercha le passage. Quand elle l’eût trouvé, elle le lut à haute voix, un peu effrayée par le son de sa voix et la manière dont les écritures résonnaient dans cette église déserte.
Or l'Éternel parla à Josué, en disant: Parle aux enfants d'Israël, et dis-leur: Établissez-vous les villes de refuge dont je vous ai parlé par l'organe de Moïse; Afin que le meurtrier qui aura tué quelqu'un par mégarde, sans intention, puisse s'y enfuir; elles vous serviront de refuge contre le vengeur du sang. Et le meurtrier s'enfuira vers l'une de ces villes; il s'arrêtera à l'entrée de la porte de la ville, et il dira ses raisons aux anciens de cette ville; et ils le recueilleront chez eux dans la ville, et lui donneront un lieu, afin qu'il habite avec eux. Et si le vengeur du sang le poursuit…
Elle s’arrêta là, stupéfaite. Elle savait qu’elle avait finalement découvert la raison des chiffres. C’était à la fois excitant et décourageant. Elle avait une fenêtre ouverte sur son mode opératoire maintenant mais c’était encore tellement vague. Rien de tout ça ne lui permettait d’arriver jusqu’à lui.
« Ça continue encore, vous savez, » dit Simms.
« Oui, j’ai vu ça, » dit-elle. « Mais je pense que c’est suffisant. Dites-moi, père, vous savez combien de villes de refuge il y avait ? »
« Six en tout, » dit Simms.
« Et vous savez où elles étaient situées ? »
« Plus ou moins, » répondit-il.
Il prit la Bible et l’ouvrit vers la fin du livre, en lui montrant toute une série de glossaires et de cartes. Il trouva une carte représentant Israël à l’époque biblique et, en réajustant ses lunettes, il lui montra six endroits du doigt.
« Bien entendu, » dit-il, « ces lieux peuvent être inexacts, mais… »
Son cœur se mit à battre à tout rompre quand elle commença à faire une connexion qui paraissait presque trop belle pour être vraie. Elle agrippa fermement le livre.
« Je peux prendre une photo ? » demanda-t-elle.
« Bien sûr, » répondit-il.
Elle prit la photo, les mains tremblantes.
« Détective, qu’est-ce qu’il se passe ? » demanda-t-il, en l’observant. « Est-ce que je vous ai aidée sans en avoir même conscience ? »
« Bien plus que vous ne pourriez le penser, » dit-elle.
CHAPITRE VINGT-DEUX
Quand Mackenzie entra dans la salle de conférence, l’endroit était en plein efferverscence. Nancy était assise à la même place que d’habitude à l’autre bout de la table, distribuant les rapports mis à jour sur l’affaire du tueur épouvantail. Les hommes prenaient place autour de la table en murmurant comme s’ils étaient à un enterrement. Quand Mackenzie se dirigea vers l’avant de la salle où elle avait vu Nelson parler à un de ses hommes, elle remarqua que de nombreux policiers la suivaient des yeux. Certains la fusillaient toujours du regard comme ils l’avaient fait trois jours plus tôt. Mais d’autres (enfin, c’était peut-être son imagination) la regardaient avec un réel intérêt, et même presque du respect.
Nelson la vit arriver et termina directement sa conversation avec le policier. Il mit un bras autour d’elle et la prit à part, tournant le dos à la foule qui continuait de se rassembler dans la pièce. « Cette nouvelle, » dit-il. « elle peut nous permettre de procéder à une arrestation dans les prochaines heures ? »
« Je ne sais pas, » dit Mackenzie. « Mais elle peut très certainement nous permettre de restreindre nos recherches. Elle va nous rapprocher très près de l’objectif. »
« Alors tu mènes le bal, » dit-il. « Tu y arriveras ? »
« Oui, » dit-elle, en ignorant le nœud qui se formait dans son estomac.
« Alors, on y va, » dit-il. Sur ce, il se retourna vers la salle et frappa la table des ses mains charnues à plusieurs reprises. « OK, les gars, » cria-t-il. « Asseyez-vous et fermez-la, » dit-il. « Mackenzie a une avancée sur l’affaire et vous allez lui accorder toute votre attention. Vous poserez vos questions quand elle aura terminé. »
À la surprise de Mackenzie, Nelson s’assit sur une des chaises libres appuyées contre le mur, loin de la table. Il la regarda et c’est à ce moment-là qu’elle réalisa qu’elle menait vraiment la danse. Peut-être que c’était un test ou peut-être que Nelson était juste au bout du rouleau. Mais c’était une opportunité rêvée de prendre en main ce commissariat et de leur montrer de quoi elle était capable.
Elle regarda la salle et vit Porter assis parmi les policiers. Il lui décocha un rapide sourire, comme s’il voulait s’assurer que personne d’autre ne le voit. C’était probablement la chose la plus gentille qu’il ait jamais faite pour elle et elle était de plus en plus surprise par son attitude.
« Je suis retournée sur l’une des scènes de crime ce matin, » expliqua Mackenzie. « Bien que la visite en elle-même n’ait rien apporté de neuf, elle m’a permis de parvenir à une avancée. Comme beaucoup d’entre vous le savent, chaque poteau auquel le tueur avait attaché une femme était gravé de deux séries de chiffres et de lettres : N511 et J202. Après avoir parlé avec un pasteur ce matin, j’ai découvert que ce sont des références au livre des Nombres 5:11 et au livre de Josué 20:2. »
« Le passage du livre des Nombres parle d’une approche de l’ancien testament à l’égard de l’adultère. Toute femme adultère était amenée aux prêtres et forcée à boire ce qu’ils appelaient des eaux amères. L’idée était que l’eau bénite apporterait une malédiction aux femmes adultères mais n’affecterait pas une femme pure. En bref, c’était la manière de l’église pour juger ou accuser des femmes considérées impures.
« Quant à la référence au livre de Josué, ce passage parle des villes de refuge, des villes où les hommes pourraient se réfugier s’ils avaient par mégarde commis un meurtre ou tué pour se protéger ou pour protéger leur famille ou leur peuple. Dans ces villes de refuge, le meurtrier ne pouvait pas être poursuivi. En fait, le passage dit que tous les hommes résidant dans une ville de refuge seraient épargnés du vengeur du sang.
« Selon le pasteur avec lequel j’ai parlé, il y avait six villes de refuge. Et c’est ce qui me fait penser qu’il va y avoir encore au moins trois meurtres. »
« Et pourquoi ? » demanda Nelson, ignorant l’ordre qu’il avait donné de garder toutes les questions pour la fin.
« Je pense que le tueur assassine ces femmes pour les utiliser en tant que représentation de chaque ville de refuge. Et losrqu’il les tue, il est convaincu qu’il joue le rôle du vengeur du sang. En outre, il construit lui-même une ville, d’une certaine manière. »
Le silence se fit dans la salle durant un instant alors qu’ils attendaient qu’elle en explique davantage. Elle se retourna vers le mur derrière elle où un tableau blanc bien usé avait été récemment nettoyé. Elle attrapa un marqueur et dessina un plan grossier de mémoire, esquissant la carte que le pasteur Simms lui avait montrée dans l’église.
« Ça, ce sont les emplacements approximatifs des six villes de refuge, » dit-elle, en dessinant de gros points sur sa carte rudimentaire. Ils dessinaient une sorte d’ovale, chaque ville se trouvant plus ou moins à la même distance l’une de l’autre.
« Maintenant, si vous prenez une carte de la région où les sites où nous avons retrouvé les corps sont indiqués, » dit-elle, « ça ressemblerait presqu’exactement à ça. »
Nancy se mit tout de suite à taper quelque chose sur son ordinateur de l’autre côté de la table. Sans lever les yeux de son écran, elle dit, « Je vais projeter une carte, » dit-elle. « Lumières, s’il vous plaît. »
Le policier à proximité de l’interrupteur éteignit les lumières pendant qu’un autre allumait le projecteur qui trônait au milieu de la table encombrée. Mackenzie fit un pas sur le côté pour permettre à la lumière de se projeter directement sur le tableau blanc.
Nancy avait affiché la même carte qui était attachée aux rapports qu’elle avait distribués plus tôt. Cette carte montrait chaque autoroute, route principale, route secondaire et ville dans un rayon de deux cent cinquante kilomètres. Sur la carte, trois X avaient été placés pour identifier les endroits où les victimes avaient été retrouvées.
« Bien que les emplacements ne s’alignent pas parfaitement, » dit Mackenzie, « ils sont vraiment très proches l’un de l’autre. Ce qui signifie, s’il ne s’agit pas d’une coïncidence mais à ce stade il est clair que ça n’en est pas une, qu’il nous est possible d’identifier approximativement l’endroit du prochain meurtre. »
« Comment sait-on dans quel ordre il va procéder ? » demanda l’un des officiers assis à la table. « S’il en reste trois, est-on sûr qu’il va procéder selon un ordre géographique ? »
« Non, ce n’est pas sûr, » admit Mackenzie. « Mais jusqu’à maintenant, ça a été le cas. »
« Et avons-nous d’autres informations concernant la manière dont il choisit les victimes ? » demanda Porter.
« C’est en cours de vérification en ce moment même, » dit Mackenzie. « Certains de nos hommes sont occupés à vérifier les trois clubs de strip-tease dans ce rayon de cent soixante kilomètres. Mais je pense qu’il faut également considérer qu’il puisse s’intéresser aussi à des prostituées. »
« Et concernant ces eaux amères ? » demanda un officier. « De quel genre d’eau parlons-nous ? »
« Je n’en suis pas certaine, » dit Mackenzie. « Mais nous avons déjà demandé au médecin légiste de vérifier le contenu des estomacs des victimes pour savoir s’il y a quoi que ce soit d’étrange : poisons, produits chimiques ou autre chose dans le genre. Je pense personnellement qu’il pourrait juste s’agir d’eau bénite et si c’est le cas, ce sera impossible à détecter. »
« Tu veux dire par là que l’eau bénite ne brille pas comme par magie ? » demanda un autre officier. Il y eu quelques gloussements autour de la table.
« Hé, » dit Nelson, en reprenant l’avant de la scène. Il se dirigea vers le tableau blanc et attrapa un marqueur rouge. Il dessina un cercle dans la zone fantôme sur la carte projetée, à l’endroit qui semblait s’aligner le mieux avec la quatrième ville de la carte que Mackenzie avait esquissée.
« White dirigera les opérations afin de verrouiller cette zone, » dit-il. « Je veux au moins huit hommes disponibles là-bas dans l’heure à venir pour sonder l’endroit, pour étudier le terrain, connaître les routes et patrouiller la zone jusqu’à ce que je vous informe du contraire. Nancy, je veux que tu appelles le département de police d’état et que tu demandes qu’un hélico balaie la zone. »
« Oui, monsieur, » dit Nancy.
« Autre chose, » dit Mackenzie. « Uniquement des voitures banalisées. La dernière chose qu’on veut, c’est que ce type nous repère. »
Nelson y réfléchit durant un instant et elle put voir qu’il y avait quelque chose qui l’ennuyait. « Avec seulement quatre voitures banalisées, on est un peu limité. Alors je permets l’utilisation de voitures de patrouille mais il faut qu’elles soient toujours en mouvement. Maintenant, avec tout ce qu’on sait, il n’y a aucune raison qu’une quatrième femme ait à mourir et qu’on n’attrape pas ce type. Des questions ? »
Personne n’eut rien à dire et tous les officiers se mirent debout. Il y avait un frisson d’excitation dans l’air que Mackenzie pouvait presque palper, comme une présence physique. Les officiers faisaient impatiemment la file pour sortir de la salle, avec le sentiment que cette affaire était sur le point de se terminer. Elle connaissait très bien cette mentalité. À ce stade, n’importe lequel d’entre eux était susceptible d’arrêter le suspect. Bien que ce soit quelqu’un d’autre (en l’occurrence elle) qui ait fait les connexions et qui leur ait présenté une possibilité de dénouement, c’était l’affaire de tous maintenant.
Alors que Mackenzie se dirigeait vers la porte, Nelson l’arrêta. « C’est vraiment du bon boulot, Mackenzie. Et il y a autre chose aussi : Ellington a fait ton éloge quand il est rentré à Quantico. J’ai reçu un appel du directeur pour te complimenter. »
« Merci. »
« Maintenant si je pouvais t’empêcher de poursuivre des journalistes obèses et de leur foutre la trouille, je pense que tu aurais vraiment une carrière prometteuse devant toi. Ce pauvre type de Pope m’a déjà envoyé deux avocats pour déposer plainte contre toi. Je ne pense pas qu’il va te laisser tranquille. »
« Désolée, chef, » dit-elle sincèrement.
« Bon, on laisse ça de côté pour l’instant, » dit Nelson. « Là, on se concentre sur l’arrestation de ce tueur. Les journalistes ne sont pas loins d’être aussi mauvais mais au moins Ellis Pope ne déshabille pas des femmes attachées à des poteaux pour les battre à mort. »
Elle grimaça en entendant la manière légère dont Nelson parlait des victimes. Elle se rappela que, en dépit d’un flot soudain et inattendu de confiance et d’éloge à son égard, il était toujours le même homme qu’elle avait connu lorsqu’elle avait commencé à travailler pour lui.
« Et si c’est OK pour toi, » dit-il, « j’aimerais t’accompagner en voiture. Même si tu es responsable de diriger les opérations, j’aimerais être ton bras droit. »
« Bien sûr, » dit-elle, en détestant tout de suite cette idée.
Lorsqu’ils sortirent de la salle de conférence, elle regarda autour d’elle en cherchant Porter. C’était marrant comment, d’une certaine manière, elle aurait préféré partir en voiture avec Porter maintenant que cette affaire touchait à sa fin. C’était peut-être dû au côté familier ou peut-être juste au fait qu’elle voyait toujours Nelson comme quelqu’un d’un peu trop chauviniste pour la prendre vraiment au sérieux, en dépit d’éloges venant du FBI.
Mais Porter avait disparu dans le déploiement et l’excitation au moment où tout le monde était sorti de la salle de conférence. Elle ne le vit pas dans le hall quand elle s’arrêta à son bureau pour prendre son badge et son arme et il n’était pas non plus sur le parking.
Nelson la retrouva près de la voiture et la question ne se posa même pas de savoir qui allait conduire. Il se mit tout de suite derrière le volant et eut l’air vraiment très impatient en attendant qu’elle prenne place dans le siège passager et attache sa ceinture. Elle fit de son mieux pour cacher son irritation mais en même temps elle pensa que ça n’avait pas beaucoup d’importance. Nelson était tellement obsédé par l’idée d’attraper le tueur épouvantail qu’en gros, elle n’était plus qu’un détail, juste un rouage dans une machine principalement dirigée par des hommes.
Soudain, l’idée émise par Ellington d’essayer de rentrer au FBI eut l’air encore plus attrayante que jamais.
« Prête à attraper ce salopard ? » demanda Nelson en sortant du parking derrière deux voitures de patrouille.
Mackenzie se mordit la lèvre inférieure afin de dissimuler le sourire sarcastique qui s’y dessinait et dit :
« Plus que tu ne l’imagines. »
CHAPITRE VINGT-TROIS
Le téléphone de Mackenzie se mit à sonner moins de dix minutes après qu’ils aient démarré. Elle regarda le numéro affiché et bien qu’elle ne l’ait pas encore sauvegardé, c’était un numéro qui était encore frais dans sa mémoire. Elle avait presqu’oublié qu’Ellington lui avait envoyé un message en lui disant qu’il l’appellerait. Elle savait qu’il avait envoyé le message ce matin mais elle avait l’impression que ça faisait bien plus longtemps. Elle regarda l’heure sur son téléphone et vit qu’il n’était que quinze heures seize. Cette journée lui paraissait incroyablement plus longue.
Elle ignora l’appel, ne souhaitant pas ajouter un niveau supplémentaire de complexité à ce qui s’avérait déjà être une après-midi assez chaotique. Au moment où elle ignorait l’appel d’Ellington, Nelson était au téléphone avec Nancy. Il parlait sèchement, de manière directe et droit au but. Il était clair qu’il était nerveux et stressé, un sentiment que Mackenzie commençait elle-même à ressentir.
Il termina son appel quelques secondes plus tard et se mit à tapoter nerveusement le volant de ses pouces. « Nancy vient de parler avec la police d’état, » dit-il. « Un hélico va survoler la zone d’ici une heure et demie. »
« Bonne nouvelle, » dit Mackenzie.
« Dis-moi, » dit Nelson. « Tu penses qu’il tue les femmes avant de les attacher aux poteaux ou est-ce qu’il les tue sur place ? »
« Il n’y a aucun élément solide qui puisse nous confirmer l’une ou l’autre hypothèse, » dit Mackenzie. « Mais la première scène de crime dans le champ de maïs me fait penser que les femmes sont vivantes quand il les attache aux poteaux. Il y avait des marques au sol là où il avait traîné le fouet ou toute autre chose qu’il utilise pour les battre. »
« Et alors ? »
« Alors, il faisait les cent pas. Il était anxieux et prenait son mal en patience. Si la femme était déjà morte, pourquoi attendre là avec le fouet ? »
Nelson hocha de la tête et lui adressa un sourire d’appréciation. « On va attraper ce salaud, » dit-il, en continuant à pianoter sur le volant.
Mackenzie avait vraiment envie de partager son enthousiasme mais il y avait quelque chose qui la chipotait. Elle avait l’impression qu’elle était passée à côté de quelque chose mais elle ne parvenait pas à savoir à côté de quoi. Elle ne dit rien, en y réfléchissant en silence, pendant que Nelson continuait à conduire.
Ils pénétrèrent vingt minutes plus tard dans ce que Nelson avait surnommé la « zone d’intérêt ». Elle avait assisté à plusieurs conversations téléphoniques assez brèves durant le trajet et elle en avait déduit que Nelson avait établi une sorte de périmètre pour bloquer une zone de cinquante kilomètres carrés. La zone était constituée majoritairement de brousse et de routes secondaires. Quelques-unes de ces routes secondaires étaient entourées de champs de maïs identiques au site de la première scène de crime qui avait déclenché toute cette folie.
Alors que Nelson roulait sur l’une de ces routes, la radio se mit à brailler. « Détective White, vous êtes là ? » demanda la voix d’un homme.
Mackenzie regarda Nelson, comme si elle lui demandait son approbation. Il fit un geste en direction de la radio installée sous le tableau de bord et sourit. « Vas-y, » dit-il. « C’est toi qui dirige les opérations. »
Mackenzie décrocha le micro de la radio et appuya sur le bouton d’envoi. « Ici White. Quelque chose à signaler ? »
« Je suis près de la route 411 et je suis tombé sur une route secondaire, rien de plus qu’une vieille route en gravier en fait. Elle mène droit dans un champ de maïs et elle ne se trouve pas sur les cartes. Elle fait moins d’un kilomètre de long et se termine dans une petite clairière dans le champ de maïs. »
« OK, » dit-elle. « Tu as trouvé quelque chose ? »
« Ce serait peu dire, détective, » dit l’officier à l’autre bout de la ligne. « Je pense qu’il faut que vous veniez ici aussi vite que possible. »
*
C’était plus qu’étrange de se retrouver de nouveau dans un champ de maïs. C’était comme si elle avait tourné en rond et elle n’avait pas l’impression d’en voir le bout. Au contraire, elle avait l’impression de tout recommencer à zéro.
Elle se tenait au bord de la clairière avec Nelson et l’officier Lent, l’homme qui l’avait contactée par radio. Ils se tenaient tous les trois debout au milieu de quelques épis de maïs et regardaient en direction de la petite clairière.
Un poteau en bois avait été érigé au milieu de la clairière. Mais à la différence des autres poteaux qu’ils avaient vus récemment et qui étaient identiques à celui-ci, aucun corps n’y était attaché. Le poteau était nu et ressemblait à une sorte d’étrange monolithe ancien au milieu de cette clairière déserte.
Mackenzie se dirigea lentement vers le poteau. Il était en cèdre, comme les trois autres. Elle s’agenouilla et toucha la terre qui entourait sa base. Elle était molle et avait visiblement été creusée puis remblayée assez récemment.
« Ce poteau n’est pas là depuis très longtemps, » dit Mackenzie. « La terre remblayée est fraîche. Je dirais presque que ça a été fait aujourd’hui. »
« Alors il prépare ses sites avant d’y amener ses victimes, » spécula Nelson. « Je ne sais pas si c’est un trait de génie ou de l’arrogance. »
Bien que Mackenzie soit dégoûtée par le fait que le terme génie puisse d’une façon ou d’une autre être associé au tueur, elle décida de l’ignorer. Elle se dirigea vers l’arrière du poteau et repéra instantanément les gravures le long de la base, à quelques centimètres de la terre remblayée qui maintenait le poteau en place : N511/J202.
« Je dirais aucun des deux, » dit Mackenzie. « Mais ce que je sais, c’est qu’il vient de nous laisser sa carte de visite. Nous savons qu’il va revenir et il sera probablement accompagné de sa prochaine victime. »
Alors qu’elle se remettait debout, elle fut assaillie par un sentiment de vengeance qu’elle n’avait jamais ressenti auparavant. L’homme derrière ces crimes était parvenu à la secouer. Il était devenu une sorte de spectre, de fantôme qui parvenait à hanter sa maison, sa tête et sa confiance en elle. Il était parvenu à la faire sursauter au bruit d’un plancher qui grince et à l’abattre à un tel point qu’elle se jetait sur des agents du FBI. Il l’avait tellement affectée qu’elle n’avait même pas eu l’énergie ni les émotions nécessaires pour vraiment se sentir concernée par le fait que Zack soit finalement parti.
Et en plus de ça, il prenait des femmes pour victimes pour la simple raison qu’elles utilisaient leur corps pour gagner leur vie. Mais pour qui il se prenait pour les juger pour ça ?
« Je veux être là, » dit Mackenzie. « Je veux faire partie de la patrouille, de la surveillance ou de quoi que ce soit qu’on mette en place pour s’assurer de lui mettre la main dessus. Je veux mettre les menottes à ce salopard. »
Elle savait que c’était égoïste mais elle n’en avait rien à foutre. À ce moment précis, elle n’en avait rien à cirer de ce que pensait Nelson d’elle. Elle n’en avait rien à foutre qu’il retourne auprès des hommes au commissariat et qu’il rigole en racontant comment la mignonne et jolie jeune fille lui avait exprimé des exigences. Soudain, attraper le type derrière ces meurtres était plus important que tout le reste, y compris que son boulot et sa réputation.
« Je ferai en sorte que ça arrive, » dit Nelson en souriant. « C’est bon de voir une étincelle de colère en toi, White. Je ne savais pas que tu avais ça en toi. »
Elle se mordit la langue pour ne pas répondre et préféra garder le commentaire pour elle.
Moi non plus.
CHAPITRE VINGT-QUATRE
Mackenzie pensait que le tueur n’agirait pas avant la nuit et les autres étaient d’accord avec elle. Ça leur laissait quatre heures de lumière de jour pour se préparer à ce qu’ils espéraient être un coup de filet réussi. Même si quelque chose arrivait avant la tombée de la nuit, il y avait trois voitures de patrouille le long de la route 411, qui étaient là pour surveiller si un véhicule entrait sur le chemin qui menait au site que le tueur avait préparé. Avec l’hélico de la police d’état en route pour leur donner un coup de main, tout était prêt pour une victoire écrasante avant même que le soleil ne se soit couché.
Mackenzie se trouvait dans l’une des voitures banalisées le long de la route 411, soulagée de s’y retrouver toute seule. Nelson avait dû retourner au commissariat pour rencontrer un conseiller de la police d’état et il lui avait permis de rester ici pour garder un oeil sur la scène et le contrôle de l’opération. Sa voiture était garée à deux kilomètres de la route en gravier et elle l’avait en partie dissimulée de la 411 en la garant dans l’entrée de ce qui fut un jour un chemin de raccourci que les fermiers utilisaient pour se rendre d’un champ de maïs à un autre.
Elle était assise là depuis quinze minutes et le seul véhicule qu’elle avait vu était une voiture de police qui quittait le site et rentrait au commissariat. Elle était toujours convaincue que rien ne se passerait avant la nuit et elle savait qu’elle avait un long moment d’attente devant elle. Elle se demandait si Nelson lui avait donné cette tâche pour ne plus l’avoir sur le dos ou si c’était pour lui offrir une position de première ligne au moment où les événements s’enchaîneraient.
Avec un soupir et un autre coup d’oeil au tronçon tranquille de la route 411, Mackenzie prit son téléphone et fixa des yeux la notification de l’appel manqué d’Ellington, lorsqu’il avait appelé une heure et demie plus tôt. Au moment d’appuyer sur la barre de notification, elle s’efforça de ne pas penser aux événements d’hier soir et du fait qu’elle s’était ridiculisée en sa présence. Lorsqu’elle vit son numéro, elle appuya directement dessus avant de changer d’avis.
Il répondit à la troisième sonnerie et lorsqu’il le fit, elle détesta le fait que ce soit si agréable d’entendre sa voix. « Ici Ellington, » dit-il.
« C’est Mackenzie White, » dit-elle. « J’ai vu que vous m’aviez appelée. »
« Oh, salut ! J’ai entendu que vous aviez une piste prometteuse. »
« On dirait bien mais on verra. On a trouvé un autre poteau, préparé et prêt à être utilisé. »
« J’ai entendu. Et toi, tu en penses quoi ? »
« Que c’est bien, » dit-elle.
« Tu as l’air d’avoir des doutes. »
« Ça semble juste être trop beau pour être vrai. J’ai l’impression qu’il manque une pièce du puzzle. »
« Peut-être que c’est le cas, » dit Ellington. « Tu peux te fier à ton instinct. À ta place, je l’écouterais. »
« C’est ce que je fais normalement. »
Un silence gênant se fit sur la ligne et Mackenzie se mit à chercher désespérément un autre sujet de conversation. Il avait déjà entendu parler des avancées de l’enquête, alors c’était inutile d’en rediscuter. C’est vraiment pathétique, Mackenzie, pensa-t-elle.
« Bon, » dit Ellington, en brisant le silence. « J’ai pris la liberté de dresser un profil après avoir entendu parler des liens avec la religion. Il est très probable que nous recherchions une personne venant d’un milieu religieux. Peut-être même un prêtre ou un pasteur, même si l’histoire pointe plutôt en direction d’une éducation dans un foyer religieux strict. Peut-être qu’il est allé dans une école religieuse privée. Je pense également que sa mère était absente de la maison ou qu’elle roulait un peu sa bosse. Il a probablement déjà un peu déconné quand il était enfant, pas de la manière extrême à laquelle nous assistons aujourd’hui mais plutôt des conneries d’enfants. »
« Et tout ça se base sur quoi ? » demanda-t-elle. « Sur des affaires passées ? »
« Oui, majoritairement, » dit-il. « Je ne peux pas m’attribuer le mérite de toutes ces déductions. Mais à dire vrai, c’est une formule qui fonctionne dans environ soixante-dix pour cent des cas. »
« OK, alors si ce site ne marche pas comme prévu, on pourra toujours garder un oeil sur un millier de suspects potentiels. »
« Peut-être pas autant. Sur base de mon profil, je pars également du principe que ce type vient du coin. S’il planifie sa propre ville, comme tu l’as souligné, je dirais qu’il a grandi par là. Et c’est pour cette raison que j’ai passé quelques coups de fil. Il y a une école primaire catholique à cent kilomètres d’Omaha. Il y en a une autre ailleurs dans l’état mais je pense que celle à proximité d’Omaha est une option plus probable. »
« C’est super, » dit Mackenzie.
« Qu’est-ce qui est super ? »
« Juste comme ça, tu as limité les recherches et tu as même obtenu une source potentielle d’informations générales. »
« En fait, tu sais, le I dans FBI signifie investigation. » Il rit à sa propre blague mais vu que Mackenzie n’eut pas l’air de trouver ça marrant, il se tut.
« Merci, Ellington. »
« Pas de soucis. Une dernière chose cependant avant que tu ne raccroches. »
« Quoi ? » demanda-t-elle, nerveuse et espérant qu’il ne parlerait pas des avances gênantes qu’elle lui avait faites la nuit précédente.
« Quand j’ai remis mon rapport à mon directeur, je lui ai dit que tu étais incroyablement douée et que j’avais essayé de t’attirer du côté de la force obscure. »
Elle se sentit flattée.
« Le côté obscur étant le Bureau, j’imagine ? »
« Tout à fait. Enfin, je veux que tu saches qu’il a eu l’air intéressé. Donc si ça te démange un jour de venir voir de notre côté, je peux te donner ses coordonnées. Ça pourrait être une conversation qui en vaut la peine. »
Elle y réfléchit et alors qu’elle avait envie d’en dire davantage, de lui dire combien elle l’appréciait, elle parvint seulement à répondre un simple « Merci ». L’idée seule semblait un trop beau rêve. Ce genre de chose n’avait pas tendance à lui arriver.
« Tout va bien là-bas ? » demanda Ellington.
« Oui, ça va. Il faut que j’y aille par contre. C’est sur le point de commencer et il faut que reste concentrée. »
« Je comprends. Tu n’en feras qu’une bouchée. »
Elle sourit malgré elle. Bien qu’il ait été un modèle trop beau pour être vrai à ses yeux, Ellington démontrait également qu’il était juste aussi ringard et faillible que n’importe qui d’autre.
Elle raccrocha et regarda à nouveau la route 411. Elle commençait à se sentir nerveuse, elle avait l’impression de perdre son temps à rester assise là à attendre. Elle consulta le navigateur web de son téléphone et fit une recherche sur les écoles primaires catholiques du coin. Elle constata qu’Ellington avait vu juste avec ses trouvailles.
Elle sauvegarda l’adresse sur son téléphone, puis chercha le numéro de Nelson. Il répondit à la quatrième sonnerie mais il avait l’air irrité d’avoir été interrompu alors qu’il faisait le lèche-cul avec les types de la police d’état.
« Qu’est-ce qu’il y a, White ? »
« Je voudrais vérifier une piste, monsieur, » dit-elle. « Mais ça veut dire que je devrais quitter la route 411 durant deux ou trois heures. »
« Hors de question, » dit Nelson. « C’est toi qui diriges cette opération, alors tu dois rester dans les parages. C’est ton enquête, White. N’envisage même pas une seconde de la laisser t’échapper. Si on n’a toujours pas attrapé ce type demain, on en reparlera. Si c’est une piste vraiment prometteuse, je peux envoyer quelqu’un d’autre pour y jeter un œil. »
« Non, » dit Mackenzie. « C’est juste une intuition. »
« OK, » dit-il. « Alors tu restes là jusqu’à nouvel ordre. »
Elle n’eut même pas le temps de répondre qu’il avait déjà raccroché.
Sur ce, elle introduisit et enregistra l’adresse de l’école catholique dans son GPS. Puis, elle regarda vers la droite où, un peu plus loin sur la route 411, un poteau esseulé était toujours désert dans un champ de maïs, attendant un sacrifice.
Elle savait qu’elle devait rester là où elle était, qu’elle devait obéir aux ordres et rester assise ici à ne rien faire durant quatre heures.
Mais alors qu’elle restait assise là, une pensée commença à la ronger. Et s’il tuait les victimes avant de les amener ?
Ça voudrait dire qu’il y avait une fille enfermée quelque part et torturée en ce moment précis, une fille qui mourrait pendant que Mackenzie était seulement restée assise là à attendre que son cadavre apparaisse.
Elle ne pouvait pas en supporter l’idée.
Et si cette école catholique, la seule de la région qui collait parfaitement au profil du FBI, pouvait lui donner un nom ? Une identification ?
Ils pourraient attraper le tueur avant qu’il ne l’attrape, elle. Ça pourrait peut-être sauver la prochaine victime avant qu’il ne soit trop tard.
Mackenzie était assise là, à attendre, en bouillonant intérieurement en entendant les cris de la prochaine victime résonner dans sa tête. Chaque minute qui passait était une agonie.
Finalement, elle appuya sur le champignon et partit sur les chapeaux de roue.
Elle afficha Sainte-Croix sur son GPS.
Désobéir à un ordre direct comme celui-là pouvait signifier la fin de sa carrière et de son futur.
Mais elle n’avait pas le choix.
Elle espérait juste qu’elle pourrait faire l’aller-retour avant qu’il ne soit trop tard.
CHAPITRE VINGT-CINQ
Stupide.
Le mot ricochait dans sa tête au moment où il passa l’intersection de l’autoroute 32 avec la route 411.
Stupide.
S’il avait encore besoin d’une preuve que Dieu était de son côté, elle était arrivée à point nommé. Il se dirigeait vers le site du quatrième meurtre, ce qui allait devenir sa quatrième ville, quand il vit la voiture de police roulant sur la route 411. Quand il la vit, il continua à rouler sur l’autoroute 32, le coeur battant.
Peut-être que ce n’était qu’une coïncidence. Peut-être qu’il s’agissait seulement d’une patrouille de routine à l’affût d’excès de vitesse.
Ou peut-être qu’ils avaient trouvé le poteau. Il savait qu’ils le recherchaient. Il avait vu les histoires du tueur épouvantail dans les journaux mais il n’avait pas vraiment pris le temps de les lire ni de regarder les extraits à la télé concernant son travail. Il ne faisait pas ça pour recevoir l’attention du public. Il faisait ça pour répandre la colère divine et pour enseigner au monde l’amour, la compassion et la pureté.
Mais bien entendu, la police ne le comprendrait pas. Et s’ils avaient trouvé le site destiné à l’érection de sa quatrième ville, ça pourrait être la fin pour lui. Il ne pourrait pas terminer son œuvre et Dieu ne serait pas content.
Il fallait changer le quatrième site. Peut-être que ça l’aiderait, à long terme. Peut-être que la police serait tellement occupée à essayer de le trouver au quatrième endroit qu’il pourrait terminer son oeuvre ailleurs sans risquer d’être pris.
Il arriva à hauteur d’une supérette sur l’autoroute 32 et il fit demi-tour sur le parking. Il retourna vers l’interesection et la passa sans même jeter un coup d’oeil à la route 411.
Vu que son sacrifice était déjà choisi et prêt, il pouvait encore ériger sa quatrième ville ce soir, comme prévu.
Il continuerait son œuvre ailleurs.
*
Elle ouvrit les yeux et elle ressentit une vive douleur à la tête. Elle hurla mais sa voix était bizarre, comme assourdie. Elle essaya de porter la main à sa bouche mais réalisa qu’elle ne pouvait pas le faire. Elle se rendit compte qu’elle avait un bâillon très serré sur la bouche, lui coupant le bord des lèvres.
Elle cligna des yeux rapidement, en essayant de faire disparaître la douleur de sa tête. Lorsque ses yeux commencèrent à y voir un peu plus clair et qu’elle commença à émerger de sa torpeur, elle se mit à observer où elle se trouvait. Elle était sur un parquet recouvert de poussière. Ses bras étaient liés derrière son dos et ses chevilles étaient attachées ensemble. Elle ne portait plus que ses sous-vêtements.
C’était ce dernier détail qui fit ressurgir les derniers événements dans sa mémoire. Un homme avait surgi de nulle part la nuit dernière alors qu’elle rentrait chez elle. Il était quatre heures du matin et elle avait… Mon dieu, qu’est-ce qu’elle avait fait ?
Mais le soutien-gorge rose vif qu’elle portait ne lui permettait pas d’oublier ce qu’elle avait fait la nuit dernière. Elle avait essayé de se convaincre qu’une escort girl, c’était différent de ce que ces autres femmes faisaient. Elle était plus classe et contrôlait mieux la situation.
Mais au final, elle faisait la même chose que ces autres femmes. Elle était vraiment bien payée (mille cinq cents dollars pour une heure et demie de « travail », c’était loin d’être minable) et finalement elle ne s’était pas sentie aussi mal qu’elle ne l’appréhendait au début.
Puis cet homme était apparu. Il était sorti de l’ombre. Il lui avait seulement dit bonjour puis il avait passé son bras autour du cou. Elle sentit une odeur bizarre durant un instant puis elle avait sombré pendant qu’il lui murmurait à l’oreille des histoires au sujet de sacrifices et d’eaux amères.
Et maintenant, elle était là. Elle portait toujours sa culotte et elle ne ressentait aucune douleur. Elle était certaine qu’elle n’avait pas été violée. Mais elle était tout de même dans un énorme pétrin.
Elle essaya de s’agenouiller mais à chaque fois qu’elle était sur le point d’y arriver, ses chevilles liées la faisaient retomber lourdement sur le sol, épaule la première. Elle resta là, en sanglotant, et essaya de se rappeler quelle fut la dernière chose que l’homme lui dit avant que ce truc qu’il lui avait placé sur la bouche ne la fasse totalement sombrer.
Elle commença lentement à s’en rappeler. Et la démence qui en émanait la fit défaillir. Elle eut envie d’abandonner plutôt que d’essayer de trouver un moyen de s’en sortir.
Ne te tracasse pas, dit-il. Je vais construire une ville pour toi.
CHAPITRE VINGT-SIX
Mackenzie mit un peu plus d’une heure pour arriver à l’école catholique Sainte-Croix, roulant à cent cinquante à l’heure durant tout le trajet. Au moment où elle arriva, les cours étaient terminés pour la journée. Alors qu’elle suivait une réceptionniste jusqu’en haut des escaliers, elle se rendit compte qu’elle était arrivée à une heure idéale pour pouvoir parler au proviseur.
La proviseur était une femme rondelette qui correspondait à tous les stéréotyques que pouvait avoir Mackenzie au sujet des nonnes. Accueillante et chaleureuse de prime abord, la proviseur Ruth-Anne Costello devint plutôt sêche et droit au but une fois que Mackenzie eût pénétré dans son bureau et qu’elle eût pris place en face d’elle.
« Nous avons entendu parler de ce tueur épouvantail » dit la proviseur Costello. « C’est la raison de votre visite ? »
« Oui, » dit Mackenzie. « Comment le saviez-vous ? »
La proviseur Costello fronça les sourcils mais c’était le genre de froncement de sourcils qui contenait plus de colère que de déception. Mackenzie pensa qu’il s’agissait d’un froncement de sourcils qui pouvait être vu à tout moment de la journée sur le visage de la plupart du personnel travaillant dans une école comme celle-ci.
« Et bien, ces pauvres femmes sont attachées à des poteaux en bois et fouettées, n’est-ce pas ? Le symbolisme religieux est indéniable. Et lorsqu’un assassin agit au nom de principes religieux terriblement mal interprétés ou selon une interprétation tordue de la religion, les écoles privées religieuses se retrouvent toujours sous le microscope. »
Mackenzie pouvait seulement hocher de la tête. Elle savait que c’était vrai. Elle l’avait vu à maintes reprises depuis ses premières années d’université où elle avait commencé à diriger sa carrière vers les forces de police. Mais son silence venait aussi du fait que la proviseur Costello avait raison : les nuances religieuses dans les actes du tueur épouvantail étaient évidentes. Mackenzie l’avait senti dès l’instant où ils avaient retrouvé le premier corps. Alors pourquoi les avait-elle ignorées ?
Parce que j’avais peur d’en parler à Nelson et à Porter. Car j’avais peur d’avoir tort et d’être tournée en ridicule, pensa-t-elle.
Mais maintenant elle avait une opportunité de corriger ça et elle était bien decidée à ne pas la laisser paser.
« De fait, » dit Mackenzie, « nous avons un profil très spécifique. J’avais espéré qu’en parlant avec vous, ou peut-être avec quelqu’un qui est ici depuis longtemps, je pourrais peut-être trouver un suspect potentiel. Ou tout au moins quelqu’un qui sache quelque chose concernant les meurtres. »
« Et bien, » dit Costello, « je suis ici depuis trente-cinq ans. J’ai d’abord été conseillère en orientation avant de devenir proviseur, une position que j’occupe depuis près de vingt ans. »
Elle se leva et se dirigea vers la gauche de son bureau où une rangée d’anciennes armoires de classement était alignée le long du mur. « Vous savez, » dit Costello, « vous n’êtes pas le premier détective qui vient faire des recherches de ce côté après qu’un crime à connotation religieuse ait été commis. Vous êtes loin d’être la seule. »
Costello sortit quatre dossiers de l’armoire et les ramena à son bureau. Elle les laissa tomber avec force sur la table pour bien montrer qu’elle était vraiment irritée. Mackenzie tendit la main pour les ramasser mais la main de Costello les pointait déjà du doigt. Sans regarder Mackenzie, Costello se mit à nouveau à parler, en tapotant chaque dossier de son index potelé.
« Celui-ci, » dit-elle, en pointant du doigt le premier dossier, « est Michael Abner. Lorsqu’il était ici au début des années 70, il a agressé une fille dans la cour de récréation et il a été pris en flagrant délit de masturbation dans les toilettes des filles en cinquième primaire. Mais il est mort en 1984. Un terrible accident, je crois. Il n’est dès lors clairement pas un suspect. »
Sur ce, Costello retira le dossier de Michael Abner de son bureau. Puis elle élimina rapidement deux autres dossiers, vu que l’un d’entre eux était mort cinq ans auparavant d’un cancer au poumon et que l’autre avait passé sa vie dans une chaise roulante et n’était évidement pas le genre de personne qui pouvait traîner des poteaux en bois à des scènes de meurtre.
« Ce dernier dossier, » dit Costello, « appartient à Barry Henderson. Alors qu’il était à Sainte-Croix, il s’est retouvé impliqué dans plusieurs bagarres, dont l’une d’entre elles envoya deux garçons aux urgences. Quand il revint après son expulsion, il se mit à envoyer des lettres cochonnes aux professeurs, une activité qui culmina en une tentative de viol du professeur d’expression artistique, tout en chantant l’hymne préféré de sa mère. C’est arrivé en 1990. Mais je regrette de vous informer qu’il ne peut pas non plus être votre suspect. Il est interné au home Westhall pour criminels malades mentaux depuis 12 ans. »
Mackenzie nota mentalement de vérifier cette information, puis elle vit Costello replacer les dossiers dans l’armoire. Quand elle la referma, elle le fit avec force et le claquement retentit dans le bureau comme l’explosion d’une bombe.
« Et ce sont les seuls étudiants que vous avez eus durant ces trente-cinq dernières années qui seraient capables de crimes similaires à ceux commis par le tueur épouvantail ? »
« Il est impossible de le savoir, » dit Costello. « Avec tout le respect que je vous dois, nous ne conservons pas des notes détaillées sur chaque étudiant ayant le potentiel d’un criminel. Cela impliquerait des rapports détaillés sur chaque enfant qui enfreindrait même la plus insignifiante des règles. Les quatre dont je viens juste de vous parler étaient les cas les plus extrêmes et je les ai gardés à portée de main ces dernières années car ça fait gagner pas mal de temps quand la police vient fureter par ici, et tout spécialement quand elle vient en présentant ce qu’elle pense être un profil pertinent. La police cherche toujours à rejeter la faute sur la religion pour des crimes qu’elle ne parvient pas à élucider elle-même. »
« On ne rejette la faute sur rien, ici, » dit Mackenzie.
« Bien sûr que vous le faites, » dit Costello. « Dites-moi, détective. Êtes-vous venue ici seulement pour trouver le nom d’un suspect ou pour savoir quelle sorte de doctrine religieuse les a pervertis à un tel point qu’ils commettent aujourd’hui ces actes horribles ? »
« La manière dont les informations arrivent m’importe peu, » éclata Mackenzie. « Je veux juste savoir qui assassine ces femmes. Le pourquoi est secondaire à ce stade. »
Mackenzie commençait à se sentir stupide d’être venue à Sainte-Croix. À quoi s’était-elle attendue de toutes façons ? Une solution facile et prête à l’emploi ? Un ancient étudiant qui corresponde au profil d’Ellington jusqu’aux moindres détails ?
« Merci pour le temps que vous m’avez consacré, Madame Costello, » dit-elle doucement. Elle se leva et se dirigea vers la porte. Alors qu’elle posait la main sur la poignée, la proviseur Costello l’interrompit.
« Pourquoi pensez-vous que c’est ainsi, détective White ? »
« Quoi ? »
« Pourquoi pensez-vous que les forces de police viennent chercher des réponses du côté de la religion lorsqu’elles ne parviennent pas à résoudre des crimes qui leur semblent liés à la foi ? »
« C’est parce que ça correspond aux profils, dans la plupart des cas, » dit Mackenzie.
« Vraiment ? » demanda Costello. « Ou est-ce parce que les humains ne parviennent pas à accepter le mal pour ce qu’il est ? Et parce que nous ne parvenons pas à l’accepter, il nous faut trouver quelque chose d’assez intangible sur lequel rejeter la faute ? »
Une question lui vint aux lèvres qu’elle fut incapable de garder pour elle et qui sortit du tac au tac.
« C’est quoi le mal, madame Costello ? À quoi ressemble le mal ? »
La proviseur Costello sourit. C’était un sourire terrifiant, une expression qui sous-entendait une forme de sombre vision.
« Le mal vous ressemble. Il me ressemble. Nous vivons dans un monde décadent, détective. Le mal est partout. »
La poignée de la porte sous la main de Mackenzie devint soudain glaciale. Elle hocha la tête et s’en alla sans se retourner pour dire aurevoir au proviseur Costello.
Alors qu’elle traversait le labyrinthe de corridors de l’école Sainte-Croix, son téléphone se mit à sonner. Elle le prit en main et vit le nom et le numéro de Nelson s’afficher. Son cœur s’arrêta de battre.
Le tueur, pensa-t-elle. Il est venu alors que j’étais partie et Nelson va me tuer.
Elle répondit à l’appel avec un noeud dans l’estomac. « Bonjour, chef. »
« White, » dit-il. « Où es-tu ? »
« À l’école catholique Sainte-Croix, » dit-elle. « Je fais des vérifications sur le profil dressé par Ellington. »
Nelson resta silencieux durant un instant pendant qu’il réfléchissait à ce qu’elle venait de lui dire. « On parlera plus tard du fait que tu aies désobéi à mon ordre et perdu ton temps à aller là-bas, » dit-il. « Mais là, je veux que tu repasses par le commissariat en rentrant. »
« Et la route 411 ? » demanda-t-elle. « J’aimerais y retourner avant l’heure de pointe. »
« Une autre raison pour laquelle tu n’avais pas besoin de perdre ton temps à faire des vérifications concernant la piste d’Ellington. Reviens tout de suite au commissariat. »
« Tout va bien ? » demanda-t-elle.
Mais Nelson avait déjà raccroché, laissant Mackenzie sans réponse.
CHAPITRE VINGT-SEPT
Son sentiment de malaise s’accrut encore lorsque Mackenzie entra dans le commissariat et vit Nancy assise à l’accueil. Quand Mackenzie arriva, Nancy ne lui adressa qu’un bref sourire puis baissa de nouveau la tête vers son bureau. Ce n’était vraiment pas le genre de Nancy, une femme qui avait toujours un large sourire pour accueillir toutes les personnes qui passaient les portes du commissariat.
Mackenzie eut envie de demander à Nancy si elle savait ce qu’il se passait mais elle se ravisa. La dernière chose dont elle avait envie, c’était d’avoir l’air faible et non informée alors qu’elle était censée mener la résolution de cette enquête. Elle passa à côté de l’accueil et se dirigea vers l’arrière, marchant respectueusement vers le bureau de Nelson.
Elle ouvrit la porte et entra, en s’efforçant d’avoir l’air sûre d’elle, comme si elle contrôlait la situation. Mais même maintenant, alors qu’elle fermait la porte derrière elle, elle savait que prendre deux heures et demie de son après-midi pour aller rendre visite à l’école Sainte-Croix avait été une erreur. Elle s’était ruée à la poursuite de fantômes en essayant d’être aussi parfaite que possible, s’assurant d’épuiser chaque piste, et spécialement celles offertes par les impressionnants agents du FBI, afin de résoudre cette affaire.
Nelson leva les yeux vers elle et durant un bref instant, une expression angoissée traversa son visage.
« Assieds-toi, White, » dit Nelson, faisant en signe de la tête en direction des chaises qui se trouvaient de l’autre côté de son bureau emcombré.
« Qu’est-ce qu’il se passe ? » demanda-t-elle. Le ton de sa voix était clairement nerveux mais c’était la dernière chose qui la tracassait en voyant que Nelson semblait la jauger du regard.
« On a un problème, » dit-il. « Et tu ne vas pas aimer la solution. Ce pauvre type d’Ellis Pope a déposé une plainte officielle à ton égard. Pour l’instant, ça reste entre nous et son avocat. Mais il dit que si des mesures immédiates n’étaient pas prises, il ferait passer l’information aux journalistes. Normalement, je ne me tracasserais même pas pour ce genre de menace mais les journaux et la télé t’ont dépeinte comme la personne responsable de cette enquête. Si Pope informe les médias de la plainte, la situation va vraiment devenir très mauvaise pour nous. »
« Monsieur, j’ai agi par instinct, » plaida Mackenzie. « Une silhouette mystérieuse rôdait autour d’une scène de crime. C’était une propriété privée et il s’y était introduit. Puis il détala de manière suspecte. J’étais supposée le laissser courir ? Tout ce que j’ai fait, c’est l’arrêter. Je ne l’ai pas agressé. »
Il fronça les sourcils.
« White, je suis de ton côté sur ce coup-là, À trois cents pour cent. Mais il y a un autre fait que je ne peux pas ignorer. La police d’état s’est impliquée dans l’histoire. Ils ont également eu vent de la confrontation avec Pope. Et il y a aussi le fait que tu n’étais pas à ton poste cet après-midi lorsqu’ils se sont rendus à la scène sur la route 411. Je suis moi-même en colère à ce sujet. Mais pour eux, ça a eu l’air d’un travail bâclé de ta part. Pas une bonne impression. »
Il leva la main avant qu’elle ne puisse parler.
« Et comme si ce n’était pas suffisant, Ruth-Anne Costello m’a appelé il y a une demi-heure. Elle s’est plainte que tu aies été impolie et aggressive. Elle a également déposé une plainte. »
« C’est une blague ? »
Nelson avait l’air demoralisé et il hocha la tête.
« Non, malheureusement, ce n’en est pas une. Tout ça mis ensemble, c’est la merde. »
« Alors on fait quoi pour régler la situation ? » demanda-t-elle. « Qu’est-ce que Pope demande pour rester discret ? Comment fait-on pour appaiser la police d’état et rendre la nonne heureuse ? »
Nelson soupira et leva la tête vers le plafond avec un rictus, exprimant clairement qu’il n’était pas du tout content d’annoncer ce qu’il était sur le point de lui dire.
« Ça veut dire que je dois te retirer de l’affaire du tueur épouvantail et que cette décision entre en vigueur immédiatement. »
Mackenzie sentit son corps se glacer à l’idée que le tueur courait toujours, continuant à tuer, et qu’elle ne pourrait plus essayer de l’arrêter. C’était de trop pour elle.
Elle ne savait pas quoi dire.
Le froncement de sourcils de Nelson s’accentua.
« Je me suis battu pour toi et j’ai tout essayé pour qu’ils relâchent la pression, » dit-il. « J’ai même proposé qu’ils te permettent au moins de terminer cette affaire avant d’être expulsée durant une semaine. Mais Pope et la police d’état n’ont rien voulu entendre. J’ai les pieds et poings liés sur ce coup-là. Je suis désolé. »
Mackenzie sentit la colère remplacer le sentiment d’appréhension qui bouillonnait en son for intérieur. Son premier réflexe était de se lâcher sur Nelson mais elle voyait bien qu’il était aussi furieux qu’elle de la tournure que prenaient les événements. De plus, vu la manière dont il lui avait montré beaucoup plus de respect ces derniers jours, elle ne doutait pas une seconde qu’il avait tout essayé.
Ce n’était pas de sa faute. S’il fallait rejeter la faute sur quelqu’un, c’était sur Ellis Pope. Et probablement sur elle-même également. Depuis qu’elle avait entendu grincer ce plancher il y a trois jours, elle n’était plus vraiment elle-même. Et le fait que la situation avec Ellington était allée de travers n’avait certainement pas aidé non plus.
Oui, c’était surtout de sa faute à elle. Et c’était probablement la pire des choses.
« Alors qui s’occupe de l’affaire maintenant ? » demanda Mackenzie.
« La police d’état. Avec le FBI en stand-by si nécessaire. Mais du fait que nous pensons avoir la localisation exacte de l’endroit où le tueur se rendra prochainement, nous pensons que ça va être une affaire assez simple. »
« Monsieur, je n’ai même… »
Elle s’interrompit, ne sachant pas quoi dire. Elle n’avait jamais été quelqu’un qui pleurait facilement mais elle était tellement en colère, là assise dans le bureau de Nelson, que son corps n’avait apparemment aucun autre moyen de l’exprimer qu’à travers les larmes.
« Je sais, » dit-il. « C’est dégueulasse. Mais quand tout sera terminé, quand ce salopard sera derrière les barreaux et que la paperasserie sera clôturée, je m’assurerai que ton nom soit mentionné partout sur cette affaire. Tu as ma parole, White. »
Elle se leva, en état de choc. Elle regarda en direction de la porte comme si elle allait la transporter dans une sorte de monde imaginaire où cette conversation n’aurait jamais eu lieu.
« Et qu’est-ce que je suis supposée faire maintenant ? » demanda-t-elle.
« Rentre chez toi. Prends-toi une cuite. Fais ce que tu as besoin de faire pour passer à autre chose. Et quand l’affaire sera close, je t’appelerai pour t’informer. L’état n’aura plus rien à voir avec tout ça une fois que le tueur sera arrêté. Ellis Pope sera notre seule source de tracas et ça devrait être facile à gérer une fois que tu ne seras plus sous les projecteurs. »
Elle ouvrit la porte et sortit.
« Je suis désolé à mort, White, » dit-il avant qu’elle ne ferme la porte. « Vraiment. »
Elle ne fit que hocher de la tête en fermant la porte derrière elle.
Elle traversa le hall avec les yeux baissés afin d’éviter d’avoir à regarder les gens dans les yeux. Alors qu’elle arrivait à la porte du commissariat, elle leva les yeux vers Nancy. Nancy, supposant que Mackenzie était maintenant au courant, lui adressa un sourire poli.
« Ça va aller ? » demanda Nancy.
« Il faudra, » dit Mackenzie, en ne sachant pas du tout si ça allait être le cas ou pas.
CHAPITRE VINGT-HUIT
Bien que l’idée de boire un verre soit très certainement séduisante, elle se rappelait également de ce qui était arrivé la dernière fois qu’elle avait été soûle. C’était vrai que ça ne datait que d’hier soir mais la gêne de ce qui s’était passé lui donnait l’impression que ça faisait des années et que ça l’avait hantée durant tout ce temps. Alors, au lieu de boire pour oublier sa colère, Mackenzie fit la chose qu’elle savait faire le mieux.
Elle rentra chez elle et plaça tous les dossiers concernant le tueur épouvantail sur la table de son salon. Elle se prépara une cafetière de café et passa en revue tous les détails qu’elle avait sur l’affaire. Bien qu’avoir le quatrième site de meurtre sous surveillance lui paraisse un moyen infaillible de mener à une arrestation, son instinct lui disait néanmoins que le tueur pourrait être plus intelligent que ça. Il suffisait qu’il voie le moindre signe d’une présence policière pour changer ses plans. Nelson et la police d’état pensaient peut-être la même chose qu’elle mais le fait qu’ils soient maintenant aussi prêts du but pouvait rendre leur approche un peu trop conservatrice.
Dehors, la nuit était tombée. Elle regarda par les persiennes durant un instant, se demandant comment les événements de ces derniers jours pouvaient affecter le cours de sa vie. Elle pensa à Zack et se rendit compte, peut-être pour la première fois, qu’elle était contente qu’il soit parti. En étant honnête avec elle-même, elle n’avait fait que tolérer leur relation pour ne pas être seule, quelque chose dont elle avait très peur depuis qu’elle était entrée dans la chambre de ses parents et qu’elle avait trouvé son père mort.
Elle se demanda également ce que pouvait bien faire Ellington. Son appel concernant le profil prouvait qu’il était toujours impliqué dans l’affaire du tueur épouvantail, même si ce n’était qu’en tant que renfort en arrière-plan. En pensant à lui, elle se demanda également si elle aurait pris le profil et la visite à l’école Sainte-Croix autant au sérieux si l’information était venue de quelqu’un d’autre. Avait-elle essayé de l’impressionner lui ou d’impressionner Nelson ?
Alors qu’elle tournait à nouveau les yeux vers les dossiers étalés devant elle, une pensée très simple mais explicite s’imposa : Pourquoi impressionner qui que ce soit ? Pourquoi ne pas juste faire du bon boulot et travailler au mieux de mes capacités ? Pourquoi me préoccuper de ce que les autres pensent de moi, et surtout un ex petit copain inutile, des chefs machos ou un agent du FBI marié ?
Comme provoqué par ses pensées, son téléphone se mit à sonner. Elle le prit de la table encombrée de dossiers et vit que c’était Ellington. Elle sourit d’un air suffisant et fut sur le point d’ignorer l’appel. Il appelait probablement pour qu’elle le remercie concernant le tuyau en cul-de-sac de l’école Sainte-Croix ou peut-être qu’il avait d’autres idées lumineuses qui l’induiraient en erreur et la conduiraient à un autre blâme. Si elle avait eu l’esprit clair à cet instant, elle aurait ignoré l’appel. Mais une partie de la colère ressentie dans le bureau de Nelson était encore présente et lui imposait de répondre.
« Bonjour, agent Ellington, » dit-elle.
« Salut, White. Je sais que je continue à vous ennuyer, mais j’allais partir du bureau et je voulais savoir si des éléments de ce profil avaient été utiles. »
« Non, pas vraiment, » dit Mackenzie, en sautant les mondanités. « En fait, on dirait que la seule chose que j’ai faite en visitant une école catholique, c’est de fâcher la nonne en chef. »
Ellington ne s’attendait visiblement pas du tout à une telle réponse et la ligne resta silencieuse durant quelques secondes avant qu’il ne réponde.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? » demanda-t-il.
« C’était un cul-de-sac. Et pendant que j’étais là-bas à me faire sermonner par la proviseur sur la nature intrinsèque du mal, la police d’état est arrivée sur le site de ce que nous croyons être l’endroit du prochain meurtre. Vu que je n’étais pas là, ils ont pris ma place. »
« Ah, merde. »
« Oh, mais il y a encore mieux, » éclata Mackenzie. « Tu te rappelles d’Ellis Pope ? »
« Oui, le journaliste. »
« Oui, lui. Et bien il a décidé de porter plainte aujourd’hui en menaçant d’informer les médias au sujet de notre petite altercation. Les types de la police d’état en ont entendu parler également. Alors ils s’en sont pris à Nelson et je suis officiellement retirée de l’enquête depuis environ une heure. »
« C’est une blague ? » demanda-t-il.
Son incrédulité suscita encore plus de colère en elle mais heureusement, ça l’aida aussi à se rendre compte qu’elle lui parlait de manière impolie sans raison. La situation dans laquelle elle se trouvait n’était pas de sa faute. Tout ce qu’il faisait, c’était prendre des nouvelles et prêter une oreille attentive.
« Non, ce n’est pas une blague, » dit-elle, en essayant de se maîtriser. « On m’a demandé de rester là à ne rien faire pendant que les gars s’occupent de tout. »
« Ce n’est pas juste. »
« C’est vrai, » dit-elle. « Mais je sais que Nelson n’a pas eu le choix. »
« Qu’est-ce que je peux faire ? » demanda Ellington.
« Pas grand-chose, j’en ai bien peur. Si tu veux vraiment aider l’enquête, appelle Nelson. Tu pourrais en fait t’attirer des problèmes en m’appelant pour en parler. »
« White, je suis vraiment désolée de ce qui s’est passé. »
« Il n’y a pas grand-chose d’autre à en dire, » dit-elle.
Le silence se fit de nouveau sur la ligne et cette fois-ci elle ne laissa pas le temps à Ellington d’entamer une autre conversation. Elle avait peur que sa colère déplacée refasse surface et il ne méritait vraiment pas ça.
« Il faut que j’y aille, » dit-elle. « Fais attention à toi. »
« Ça va aller ? » lui demanda-t-il.
« Oui, » dit-elle. « C’est juste que ça a été un choc. »
« OK, fais attention à toi. »
« Merci. »
Elle raccrocha sans attendre une réponse. Elle jeta le téléphone sur la table près des pages photocopiées des passages de la Bible qu’ils avaient déchiffrés d’après les poteaux. Elle les lut encore et encore mais n’y trouva rien de neuf. Puis elle regarda la carte provenant de l’arrière de la Bible et une carte grossière que Nancy avait dressée, reprenant tous les sites potentiels de meurtre. Ça avait l’air d’être simple et de tenir la route.
Et c’était la raison pour laquelle Mackenzie se sentait mal à l’aise. C’était pourquoi elle ressentait le besoin de continuer à creuser pour découvrir quelque chose qu’ils n’avaient pas encore trouvé. Elle but un peu de café et se mit à examiner de près les dossiers comme s’il s’agissait d’une journée au bureau, se plongeant dans son travail en dépit d’avoir été retirée de l’affaire.
*
Quand son téléphone sonna à nouveau, il était déjà dix-neuf heures quarante-quatre. Elle cligna des yeux et se frotta la tête, un peu sous le choc. Près de deux heures s’étaient écoulées entre l’appel d’Ellington et ce coup de fil mais ça avait paru bien plus court.
Elle fut troublée de voir le nom de Nelson s’afficher. Elle laissa échapper un petit rire grossier en prenant le téléphone, se demandant ce qu’elle pouvait bien avoir fait d’autre qui mériterait davantage de sanction.
Elle décrocha, en regardant par la fenêtre vers la nuit tombée. Est-ce que le tueur était là, dehors, prêt à attacher sa prochaine victime ? Ou était-il déjà en action ?
« Vous êtes probablement la dernière personne à laquelle je m’attendais, » dit Mackenzie.
« White, je veux que tu la fermes et que tu m’écoutes attentivement, » dit Nelson. Sa voix était douce, presque gentille, une voix qu’elle n’avait jamais entendue venant de lui.
« OK, » dit-elle, en ne sachant pas trop comment prendre ce ton ni cet ordre.
« Il y a vingt minutes, l’officier Patrick a arrêté un homme sur la route 411. Il conduisait un vieux pickup Toyota rouge. Il y avait une Bible sur le siège passager et des brins de corde au sol. Cet homme, Glenn Hooks, est pasteur dans une petite église baptiste dans la ville de Bentley. Et voici le plus important : il y avait huit passages mis en évidence dans sa Bible. Et l’un d’entre eux traitait des six villes de refuge. »
« Mon dieu, » dit Mackenzie dans un souffle.
« Patrick n’a pas encore procédé à l’arrestation mais il a insisté pour que l’homme vienne au commissariat. La discussion fut dure mais Hooks est avec Patrick maintenant. Pendant qu’ils sont en route, j’envoie une autre unité à la maison de Hooks pour voir s’ils trouvent quelque chose de suspect. »
« OK, » fut tout ce que Mackenzie parvint à dire.
« La police d’état n’est au courant de rien, » continua Nelson. « Entre nous, c’est sur mes ordres, je voulais d’abord m’attaquer à ce type avant que l’état ne soit impliqué. Je viens juste d’avoir Patrick au téléphone. Ils arriveront au commissariat dans environ dix minutes. Je veux que tu viennes interroger ce gars. Et je veux que tu le fasses rapidement car je ne sais pas pendant combien de temps on pourra maintenir les types de la police d’état dans le flou. Il se pourrait que tu aies seulement vingt ou trente minutes avant que je doive te faire sortir d’ici. »
« Après tout ce que vous m’avez dit dans votre bureau, vous pensez vraiment que ce soit une bonne idée ? »
« Non, ce n’est pas une bonne idée, » dit Nelson. « Mais c’est la seule que j’ai pour l’instant. Je sais que je t’ai renvoyée chez toi il y a moins de cinq heures mais je ne te demande pas de le faire, je te l’ordonne. Tu es toujours officiellement retirée de l’affaire. Ça ne change rien. On fait ça sous la table. J’ai besoin de toi sur ce coup, White. Tu comprends ? »
Elle ne s’était jamais sentie aussi bafouée et en même temps valorisée. Elle ressentit une étincelle d’excitation mais aussi la colère qui l’avait envahie durant la majeure partie de l’après-midi.
N’oublie pas, pensa-t-elle. Ça n’a rien à voir avec le fait d’impressionner qui que ce soit. Ça n’a rien à voir avec le fait d’avoir tort ou raison ou faire bonne impression. Il s’agit de faire ton boulot et de mettre un type qui torture et tue des femmes derrière les barreaux.
« White ? » éclata Nelson.
Elle regarda en direction de la table et vit les photos. Ces femmes à qui on avait retiré leur dignité et qui avaient été terrorisées, battues et assassinées. Elle devait leur faire justice. Elle devait offrir à leurs familles un peu de repos.
Serrant fermement le téléphone dans sa main et avec un air déterminé, Mackenzie dit :
« Je serai là dans quinze minutes. »
CHAPITRE VINGT-NEUF
Quand Mackenzie arriva au commissariat, deux officiers l’attendaient devant les portes. Elle fut agréablement surprise de voir que l’un d’entre eux était Porter. Il lui sourit d’un air complice alors qu’elle s’approchait et sans un mot, les deux hommes ouvrirent les portes et la firent entrer. En s’avançant dans le commissariat, Mackenzie réalisa que Porter et l’autre officier faisaient office de bouclier. Ils marchaient à ses côtés d’un pas vif, lui permettant de se fondre dans la masse au cas où quelqu’un cherchait à créer des problèmes en la voyant.
Ils atteignirent rapidement le hall principal où elle vit Nelson se tenant à l’extérieur de la salle d’interrogation. Il se redressa quand il les vit arriver et Mackenzie remarqua qu’il avait l’air extrêmement nerveux, comme s’il allait exploser à tout moment.
« Merci, » dit-il quand ils parvinrent à sa hauteur.
« Pas de quoi, » dit Mackenzie.
Nelson fit un signe brusque de la tête en direction de Porter et de l’autre officier et ils s’en allèrent. Mais avant de s’éloigner, Porter se retourna vers elle et murmura. « Vraiment du bon boulot, » dit-il avec le même sourire qu’il lui avait décoché à la porte d’entrée.
Elle se contenta de hocher de la tête en réponse, en lui retournant son sourire. Sur ce, les officiers se dirigèrent vers le hall et retournèrent vers l’entrée de l’édifice.
« OK, » dit Nelson. « Ce type, Hooks, s’est montré assez coopératif. Il est juste effrayé et nerveux. Il a déjà pas mal parlé et il n’a pas encore demandé d’avocat. Alors n’y va pas trop fort pour qu’on puisse peut-être s’en tirer sans qu’un avocat n’arrive et ne nous fasse perdre notre temps. »
« OK. »
« On observera depuis la salle d’analyse. Alors si quelque chose se passe mal, quelqu’un peut être là en moins de dix secondes. Ça va aller ? »
« Oui, ça va. »
Nelson lui donna une tape rassurante dans le dos et lui ouvrit la porte. Elle fut surprise de voir Nelson s’éloigner de la pièce et se diriger vers la salle d’analyse. Mackenzie regarda la porte ouverte durant quelques instants avant d’entrer.
Il est là, à l’intérieur, pensa-t-elle. Le tueur épouvantail est là-dedans.
Quand elle entra dans la salle d’interrogation, l’homme assis à la table au centre de la pièce passa par toute une série étrange d’émotions. Il s’assit d’abord droit comme un i, puis un froncement de sourcils apparut sur son visage, suivi par de la confusion et finalement une sorte de soulagement.
Mackenzie passa par toute une gamme similaire d’émotions quand elle vit le tueur pour la première fois. Il devait avoir dans la cinquantaine, ses cheveux étaient grisonnants et des rides commençaient à se marquer sur son visage. Il était mince mais d’assez grande taille. Il la regardait avec des yeux brun profond dans lesquels il était facile d’y lire de l’effroi et beaucoup de confusion.
« Bonjour, monsieur Hooks, » dit-elle. « Je suis le détective White. Si vous pouvez répondre aussi honnêtement que possible à quelques questions que je vais vous poser, je pense que vous pourriez sortir d’ici assez rapidement. On m’a dit que vous avez été coopératif jusqu’à maintenant alors essayons de continuer dans cette voie, OK ? »
Il hocha de la tête. « Tout ceci n’est qu’un énorme malentendu, » dit Hooks. « Ils pensent que j’ai tué trois femmes. Ils pensent que je suis ce tueur épouvantail. »
« Et vous ne l’êtes pas ? » demanda-t-elle.
« Bien sûr que non ! Je suis pasteur à l’église baptiste de Grace Creek. »
« C’est ce qu’on m’a dit, » dit Mackenzie. « Certains passages de la Bible que vous aviez dans votre véhicule étaient marqués. Et il s’avère que l’un de ces passages est étroitement lié à l’affaire du tueur épouvantail. »
« Oui, c’est ce que les autres officiers m’ont dit. Les villes de refuge, n’est-ce pas ? »
Mackenzie prit un moment pour se reprendre. Elle était fâchée que quelqu’un ait déjà dévoilé leur atout et ait parlé à Hooks des villes de refuge. Il lui fallait adopter un autre angle d’approche. Tout ce dont elle était certaine, c’était que son instinct lui disait implicitement que Hooks n’était pas le tueur épouvantail. La peur qui se lisait dans ses yeux était bien réelle et, à son avis, leur disait tout ce qu’ils avaient besoin de savoir.
« Et que pouvez-vous me dire des brins de corde que nous avons retrouvés au sol ? »
« La colonie de vacances chrétienne de Grace Creek est dans deux semaines, » dit Hooks. « Les brins de corde proviennent de l’une des décorations de scène que nous avons créées. On a choisi le thème de la jungle cette année et nous avons utilisé la corde pour les plantes grimpantes et un faux pont suspendu. »
« Et où se trouve l’église baptiste de Grace Creek ? »
« Sur l’autoroute 33. »
« Parallèle à la route 411, c’est bien ça ? »
« C’est ça. »
Mackenzie dut tourner le dos à Hooks durant un instant afin de dissimuler l’expression de son visage. Comment Nelson et ses officiers lèche-bottes avaient-ils pu être aussi aveugles et stupides ? Est-ce qu’ils avaient pensé à creuser un peu avant d’embarquer ce pauvre homme ?
Quand elle parvint à se calmer, elle se retourna vers lui, en s’efforçant de ne pas lui montrer qu’elle était déjà certaine qu’il n’était pas le tueur. « Pouvez-vous me dire exactement pourquoi vous aviez le passage concernant les villes de refuge marqué dans votre Bible ? »
« J’ai l’intention de faire un sermon à ce sujet dans trois ou quatre semaines. »
« Et je peux vous demander pourquoi ? » demanda Mackenzie.
« C’est pour pouvoir parler des péchés sans que les fidèles ne se sentent coupables. Nous commettons tous des péchés, vous savez. Même moi. Même le plus fervent des croyants. Mais beaucoup sont éduqués dans l’idée que le péché signifie la damnation éternelle et les villes sont une très bonne illustration de la rémission des péchés. Elles illustrent bien la nuance de degré dans le péché. Elles étaient prévues à l’origine pour ceux qui avaient commis un meurtre de manière non intentionnelle. Tous les péchés ne sont pas pareils. Et même ceux qui commettent un meurtre, si c’est de manière non intentionnelle, peuvent être pardonnés. »
Mackenzie réfléchit durant un instant à ce qu’il venait de dire, sentant qu’une connexion essayait de prendre forme dans son esprit. Il y avait quelque chose de significatif dans tout ça mais elle ne parvenait pas encore à de découvrir.
« Une dernière question, monsieur Hooks, » dit-elle. « Votre Toyota est assez vieille. Ça fait combien de temps que vous l’avez ? »
Hooks y réfléchit durant un instant et haussa les épaules. « Huit ans environ. Je l’ai eu d’occasion d’un membre de Grace Creek. »
« Et l’avez-vous déjà utilisé pour transporter du bois ? »
« Oui. J’ai transporté quelques planches de contreplaqué la semaine dernière pour des décorations. Et de temps en temps, j’aide les gens à rassemble du bois de chauffage en hiver et je le livre chez eux. »
« Et rien plus grand que ça ? »
« Non. Pas que je m’en rappelle. »
« Merci beaucoup, monsieur Hooks. Vous avez été d’une grande aide. Je pense que vous devriez pouvoir sortir d’ici très bientôt. »
Il hocha de la tête, toujours aussi confus. Mackenzie lui jeta un dernier coup d’œil lorsqu’elle quitta la pièce et avant de refermer la porte derrière elle. Dès qu’elle fut hors de la salle d’interrogation, Nelson sortit de la salle d’analyse un peu plus loin. Il avait l’air troublé en s’approchant d’elle et elle sentit une tension palpable émaner de lui.
« Et bien, ça a été rapide, » dit-il.
« Ce n’est pas le tueur, » dit Mackenzie.
« Et comment peux-tu en être aussi sûre ? » demanda-t-il.
« Avec tout le respect que je vous dois, monsieur, lui avez-vous au moins posé des questions concernant la corde ? »
« Bien sûr, » éclata Nelson. « Il nous a dit qu’il en avait eu besoin pour la colonie de vacances chrétienne de son église ou un truc dans le genre. »
« Et quelqu’un a pris la peine d’aller vérifier ? »
« J’attends un appel d’un moment à l’autre, » dit-il. « J’y ai envoyé une voiture il y a environ une demi-heure. »
« Monsieur, son église se trouve à environ quinze minutes du site en question. Il a dit qu’il pensait faire bientôt un sermon sur les villes de refuge. »
« Ça semble bien opportun, n’est-ce pas ? »
« C’est vrai, » dit-elle. « Mais quand est-ce qu’une connexion aussi ténue constitue motif suffisant pour une arrestation ? »
Nelson la fusilla du regard et plaça ses mains sur ses hanches. « Je savais que c’était une erreur de te faire venir. Tu es déterminée à prolonger cette histoire aussi longtemps que possible ? Tu veux toute l’attention pour pouvoir continuer à faire les gros titres ? »
Mackenzie ne put pas s’empêcher d’avancer d’un pas, la colère grondant en elle. « J’ose espérer que ce n’est que la frustration qui parle, » dit-elle. « Je préfère penser que vous avez la tête mieux posée sur les épaules que de penser de telles choses. »
« Fais attention au ton que tu utilises, Mackenzie, » dit-il. « Pour l’instant, tu es uniquement dessaisie de l’affaire. Mais si tu me cherches encore, tu seras suspendue de manière indéfinie. »
Un silence tendu s’imposa entre eux mais il ne dura que quelques secondes, interrompu par la sonnerie du téléphone de Nelson. Il détourna son regard de Mackenzie, lui tourna le dos et décrocha.
Mackenzie resta sur place et écouta la conversation, en espérant que, quel que soit la raison de l’appel, il permette d’éclaircir les choses et de libérer le pasteur Hooks.
« C’est pour quoi ? » demanda Nelson, le dos toujours tourné. « Oui ? OK… tu es certain ? Bon, merde. Oui… c’est bon. »
Quand Nelson se retourna vers elle, il avait l’air d’avoir envie de jeter son téléphone dans le hall. Ses joues étaient enflammées et il avait l’air totalement abattu.
« Qu’est-ce qu’il se passe ? » demanda Mackenzie.
Nelson hésita, leva les yeux au ciel et laissa échapper un soupir. Il avait la position de quelqu’un qui était sur le point d’admettre qu’il avait eu tort.
« La corde de son pickup correspond exactement à la corde utilisée pour créer les décorations de scène pour la colonie de vacances chrétienne de Grace Creek. En outre, il y avait des papiers imprimés et des notes manuscrites dans le bureau à l’arrière de l’église qui montrent que Hooks avait vraiment l’intention de faire un sermon sur les villes de refuge. »
Elle fit tous les efforts du monde pour ne pas faire de commentaire sur le fait que lui et ses officiers avaient eut tort et qu’ils avaient eu tellement hâte de résoudre cette affaire sans l’aide de la police d’état ni du FBI qu’ils avaient arrêté un homme qui n’aurait jamais dû être menotté de sa vie.
« Alors il peut partir ? » dit Mackenzie.
« Oui. Il peut sortir. »
Elle s’autorisa un léger sourire. « Tu lui dis ou je m’en charge ? »
On aurait dit que la tête de Nelson allait exploser à tout moment. « Tu t’en charges, » dit-il. « Et quand tu as terminé, tu lèves le camp aussi vite que possible. C’est probablement mieux qu’on ne se parle pas pendant un jour ou deux. »
Avec plaisir, pensa-t-elle.
Elle retourna à la salle d’interrogation, heureuse d’être hors de la vue de Nelson. Quand elle eût fermé la porte derrière elle, Hooks la regarda et de l’espoir se lisait dans ses yeux brun foncés.
« Vous êtes libre de partir. »
Il hocha de la tête avec reconnaissance, inspira profondément et dit : « Merci. »
« Vous permettez que je vous pose une dernière question avant que vous ne vous en alliez ? » demanda-t-elle.
« Oui, bien sûr. »
« Pourquoi est-ce que Dieu créerait des villes où les pécheurs peuvent se réfugier ? N’est-ce pas un peu le travail de Dieu de punir les pécheurs ? »
« C’est sujet à débat. Ce que je pense personnellement, c’est que Dieu voulait voir ses enfants réussir. Il voulait leur permettre d’avoir une chance de venir à sa rencontre. »
« Et ces pécheurs croyaient qu’ils pouvaient trouver Dieu dans ces villes ? Ils pensaient qu’ils pourraient trouver là-bas grâce à ses yeux ? »
« D’une certaine manière, oui. Mais ils savaient aussi que Dieu est au centre de toutes choses. C’était à eux de le chercher. Et ces villes étaient les endroits désignés pour qu’ils le fassent. »
Mackenzie réfléchit à ces mots en se dirigeant vers la porte. Elle accompagna Hooks dans les démarches de sortie mais son esprit était ailleurs. Elle pensa aux six villes situées en cercle et comment un Dieu parfois courroucé mais en fin de compte clément supervisait le tout.
Comment Hooks l’avait-il exprimé ?
Mais ils savaient aussi que Dieu est au centre de toutes choses.
Soudain, Mackenzie eut l’impression qu’on lui retirait un filtre de son esprit. Avec cette seule phrase, la connexion qu’elle avait presque faite dans la salle d’interrogation lui apparut clairement.
Cinq minutes plus tard, elle était en route pour chez elle, laissant cette pensée imprégner chaque recoin de son esprit.
Dieu est au centre de toutes choses
L’horloge de son tableau de bord affichait vingt heures quarante-six mais Mackenzie savait que sa soirée ne faisait que commencer.
Car, s’il avait vu juste, elle savait comment découvrir où vivait le tueur.
CHAPITRE TRENTE
Dès qu’elle arriva chez elle, Mackenzie se dirigea immédiatement vers le divan et le fouillis de papiers qu’elle avait laissés sur la table du salon. D’une certaine manière, c’était ironique. Elle avait pensé que la maison serait beaucoup mieux rangée après le départ de Zack mais au lieu de ça, son désordre avait remplacé le sien. Durant un instant, elle se demanda où il était et ce qu’il faisait. Mais cette pensée ne dura que quelques secondes. Elle fut très vite remplacée par la pensée qu’il l’avait accompagnée jusque chez elle et qui continuait à hanter son esprit.
Dieu est au centre de toutes choses.
Elle fouilla dans les papiers sur la table et s’empara des deux cartes, celle des villes de refuge de l’ancien testament et la carte du coin marquant la zone d’un rayon de cent soixante kilomètres. Elle les superposa et les regarda d’un air songeur. Puis elle concentra son attention sur la carte de la région et fixa des yeux les X qu’elle y avait tracés avec un marqueur noir, en repassant dessus avec son doigt. Elle entoura les X et traça des lignes entre eux, dessinant le cercle implicite créé par la localisation des différents sites.
Quand elle eût terminé de dessiner le cercle, elle concentra son attention sur l’intérieur. Elle prit un stylo et traça une légère ligne à partir de chacune des six « villes » à la manière des rayons d’une roue, en partant des bords du cercle.
Dieu est au centre de toutes choses.
Les lignes se croisaient toutes au centre du cercle. Elle dessina un autre cercle, beaucoup plus petit, à l’endroit où les lignes se croisaient. Ça englobait une zone du centre ville pas très éloignée de l’endroit où ils avaient arrêté Clive Traylor quelques jours plus tôt. Le long du bord de ce petit cercle, elle remarque la ligne ondulante qui indiquait la présence d’une rivière. Il s’agissait de la rivière Danvers, le petit cours d’eau qui coulait à travers un parc du centre ville, à l’arrière de nombreuses propriétés délabrées du centre et qui finissait sa course dans le lac Sapphire.
C’était difficile à voir sur la carte mais elle était presque certaine que ce petit cercle incluait deux ou trois rues et une petite zone boisée qui séparait la zone Ouest du centre ville de la rive du lac Sapphire.
C’était le centre des meurtres, le point central des lieux choisis par le tueur, ses soi-disant villes. Si l’homme se prenait d’une certaine manière pour Dieu, ou avait l’impression d’oeuvrer sous sa direction, il pensait probablement que Dieu existait au centre de tout. Et si Dieu était le centre de toutes choses, ce point central était très probablement l’endroit où il vivait.
Elle resta assise là durant un instant et sentit un tiraillement familier d’excitation grandir en elle. Elle savait qu’elle avait une décision à prendre qui déterminerait très probablement ses futures possibilités de carrière. Elle pouvait appeler Nelson et lui fournir cette information mais elle était quasiment certaine qu’il ne répondrait pas à son appel. Et même s’il la prenait au sérieux, elle craignait que l’idée ne soit reléguée à un second plan.
Le site où ils avaient découvert le poteau prêt à être utilisé signifiait que le tueur était sur le point de frapper à nouveau. Et s’il avait déjà enlevé une femme pour son prochain sacrifice ? Et s’il devait agir différemment vu que ses trois autres sites de meurtre étaient sous surveillance ?
Tant pis, au diable avec tout ça, pensa-t-elle
Mackenzie se leva brusquement en faisant tomber une bonne partie des papiers de la table dans sa hâte et son enthousiasme. Elle se rendit dans la chambre à coucher pour prendre son arme de service et au moment où elle l’insérait dans son étui, son téléphone se mit à sonner. Le son inattendu et soudain de la sonnerie la fit sursauter légèrement et elle eut besoin d’un moment pour calmer ses nerfs avant de décrocher. En regardant l’écran, elle vit que c’était à nouveau Ellington.
« Allô ? » dit-elle.
« Oh waouw, » dit Ellington. « Je ne m’attendais pas à ce que tu répondes. J’allais te laisser un message pour te dire que j’allais rentrer chez moi et pour te demander de m’appeler demain pour me donner des nouvelles concernant l’arrestation. Tu n’y es pas encore allée ? »
« Si, j’y suis déjà allée et je suis déjà rentrée. Ce n’était pas le tueur. »
Il fit une pause.
« Et tu as pu le déduire en moins d’une demi-heure ? »
« Oui. Ça crevait les yeux. Nelson et ses hommes… ils n’ont pas vraiment bien géré l’histoire. »
« Trop impatients de procéder à une arrestation ? »
« Quelque chose dans le genre, » dit-elle, tout en terminant d’insérer son arme dans son étui.
« Tout va bien ? » demanda Ellington. « Tu as l’air d’être pressée. »
Elle était sur le point de ne pas répondre et de ne pas divulguer sa nouvelle théorie. Si elle avait tort sur ce coup-là, ça pourrait vraiment tourner mal et encore plus si quelqu’un était au courant à l’avance de ce qu’elle comptait faire. Mais, d’un autre côté, elle sentait qu’elle n’avait pas tort. Elle le sentait au fond d’elle. Son instinct lui disait qu’elle avait raison. Et si elle avait omis quelque chose ou sauté à des conclusions, Ellington était la personne la plus cohérente qu’elle connaisse.
« White ? »
« Je pense avoir découvert quelque chose, » dit Mackenzie. « Au sujet du tueur. Concernant l’endroit où il vit. »
« Quoi ? » Il avait l’air sous le choc. « Comment ça ? »
Elle lui raconta rapidement la conversation avec le pasteur Hooks et la manière dont elle avait localisé le centre de toutes choses avec la carte. En l’expliquant à haute voix, elle était de plus en plus convaincue d’avoir raison. C’était le chemin à suivre pour arriver jusqu’au tueur.
Quand elle eût terminé, il y eut un moment de silence sur la ligne. Elle se prépara à recevoir les critiques habituelles qu’elle recevait d’habitude.
« Tu penses que je me trompe ? » demanda-t-elle.
« Non. Pas du tout. Je pense que c’est un trait de génie. »
Elle fut surprise et se sentit d’autant plus motivée.
« Qu’est que Nelson en pense ? » demanda-t-il.
« Je ne l’ai pas appelé et je ne vais pas le faire. »
« Tu dois le faire, » lui dit-il vivement.
« Non, je ne dois pas. Il ne veut pas que je m’occupe de l’affaire. Et après la discussion que nous avons eue au commissariat, je doute qu’il ne réponde à mon appel de toute façon. »
« Alors laisse-moi faire passer l’info aux types de la police d’état. »
« Trop risqué, » dit-elle. « S’il s’avère que c’est un cul-de-sac, qui va être tenu responsable ? Toi ? Moi ? Aucun de ces cas de figure ne serait une bonne chose. »
« C’est vrai, » dit Ellington. « Mais si ce n’était pas un cul-de-sac ? Et si tu finissais par arrêter le tueur ? Tu devras de toute façon appeler Nelson. »
« Mais au moins j’aurai des résultats. Et tant que je peux attraper ce salopard, le reste m’importe peu. »
« Écoute, » dit-il sur un ton frustré, « tu ne peux pas faire ça. Pas toute seule. »
« Je n’ai pas le choix, » dit-elle. « On ne sait pas quand il va se remettre à tuer. Je ne peux pas laisser passer cette piste en attendant que Nelson soit prêt à me reparler ou en attendant que vos gars décident que ça vaut la peine de venir nous donner un coup de main. »
« Je peux présenter l’idée comme si c’était la mienne, » dit Ellington. « Peut-être que ça accélérerait les choses du côté du Bureau. »
« J’y ai pensé, » dit Mackenzie. « Mais quand est-ce que les agents arriveraient ? »
Le soupir qu’elle entendit de l’autre côté de la ligne lui indiqua qu’il savait qu’elle avait raison.
« Probablement dans cinq à six heures, » répondit-il. « Et ça, c’est en étant optimiste. »
« Alors tu vois ce que je veux dire. »
« Et tu vois dans quelle situation gênante tu me mets, » riposta-t-il. « Si tu y vas et que quelque chose t’arrive, je devrai le raconter à mon directeur. Si tu es blessée ou tuée et qu’on apprend que j’étais au courant de tes projets, c’est sur moi que ça va retomber. »
« Alors j’imagine que ferais mieux de ne pas être blessée ou tuée. »
« Bon dieu, White… »
« Je te remercie de te soucier pour moi, Ellington. Mais il faut que ce soit fait maintenant. »
Elle raccrocha avant qu’il ne puisse dire autre chose qui pourrait lui faire changer d’avis. Mais même maintenant que l’appel était terminé, elle se demandait si ce n’était pas imprudent et risqué. Elle serait toute seule, s’aventurant vers l’inconnu après avoir reçu l’ordre spécifique de rester éloignée de l’enquête. Et pire que ça, elle se retrouverait probablement sur le terrain d’un tueur dont ils ne savaient presque rien.
Elle traversa le salon et sortit de chez elle avant de changer d’avis. Respirer l’air frais du soir finit par éloigner tous ses doutes. Elle caressa de la main l’arme qu’elle portait à la taille et ça la calma un peu.
Ne perdant plus une seconde, elle se précipita à sa voiture et démarra. Elle sortit de l’allée et se dirigea vers l’Ouest. La nuit lui apparaissait tel un rideau sombre de scène, prêt à s’ouvrir.
CHAPITRE TRENTE ET UN
Elle l’avait entendu farfouiller dans la maison toute la journée. À certains moments, il avait chanté des hymnes, dont l’un d’entre eux lui était familier car elle l’avait déjà entendu un jour où elle était assise sur les genoux de sa grand-mère sur le banc d’une église baptiste de village. Elle était presque certaine que c’était l’hymne « Que ton oeuvre est grande ». À chaque fois qu’il le fredonnait, elle sentait une vague de nausée et de peur l’envahir, en sachant ce qu’il lui avait fait et ce qu’il allait lui faire.
En écoutant ses chants et ses mouvements, elle avait à nouveau essayé de se mettre debout. Si elle avait porté ses vêtements, ça aurait été plus facile. Elle était parvenue à rouler jusqu’au mur opposé, à plaquer son dos contre le mur et à se soulever lentement. Mais ses mollets se mettaient à tirer et à brûler du fait que ses chevilles étaient attachées de manière si serrée. À ce stade, elle avait tellement transpiré que son dos glissait contre le mur et qu’elle finissait par retomber au sol.
À cet instant même, les poignets ensanglantés par les abrasions des cordes qui lui rentraient dans la peau, elle avait de nouveau plaqué le dos contre le mur. Ses jambes étaient molles et les égratignures le long de son dos brûlaient comme des piqûres d’insectes. En gémissant, elle essaya à nouveau de se lever en poussant contre le mur et en se soulevant en poussant sur ses pieds. Quand elle atteignit le point où ses chevilles et ses mollets se mirent à brûler, elle se força à ignorer la douleur et continua à étendre les jambes.
Quand elle fut debout, ses jambes flageollèrent et elle faillit retomber. Mais elle appuya contre le mur et parvint à garder l’équilibre.
OK, et maintenant ?
Elle ne savait pas. Elle était juste soulagée d’être finalement debout. Elle se disait que si elle parvenait à atteindre la porte qui se trouvait à quelques mètres sur la droite, elle pourrait peut-être trouver un téléphone et appeler la police. Elle l’avait entendu ouvrir et refermer la porte toute la journée. Elle supposait qu’il sortait de temps en temps puis rentrait à nouveau. Si elle pouvait juste entr’apercevoir ce qui se passait dans la maison, peut-être qu’elle pourrait s’en sortir vivante.
Elle se déplaça contre le mur en direction de la porte. Elle avait la chair de poule et son corps était trempé de sueur. Elle sentit son corps trembler et elle eut envie de pleurer et de se laisser retomber au sol. Elle jeta un coup d’œil autour de la pièce, à la recherche d’un outil aiguisé avec lequel elle pourrait trancher les liens de ses poignets.
Mais il n’y en avait pas.
Elle avait envie d’abandonner. C’était trop dur, pensa-t-elle, vraiment trop dur.
Le dos tourné vers la porte, elle chercha la poignée en tâtonnant. Quand elle l’eut en main, elle la tourna lentement. Un léger clic se fit entendre au moment où la porte s’ouvrit.
Elle s’éloigna de la porte pour la laisser lentement s’ouvrir. Elle pouvait sentir l’air frais venant de l’autre côté et rien jusqu’à maintenant ne lui avait jamais semblé aussi agréable.
Elle se retourna lentement, en essayant de faire le moins de bruit possible. Elle trouverait un téléphone pour appeler quelqu’un ou une fenêtre ouverte. C’est vrai que ses mains et ses jambes étaient liées mais elle n’avait pas peur de risquer une chute s’il y avait une chance qu’elle puisse sortir d’ici.
Mais lorsqu’elle se fut totalement retournée, faisant face à la porte ouverte, il était là.
Son cri fut étouffé par le bâillon qu’elle avait sur la bouche. Il lui sourit et entra dans la pièce. Il plaça une main sur son épaule nue et la caressa. Puis, avec un large sourire, il la bouscula. Elle tomba au sol et se heurta l’épaule. Elle hurla à nouveau mais son cri finit en sanglot.
« Tu seras libérée le moment venu, » lui dit-il.
Il s’agenouilla et plaça à nouveau une main sur son épaule, comme pour la rassurer.
« Nous serons tous les deux libérés et ce sera glorieux. »
Il quitta la pièce et lorsqu’il ferma la porte, elle entendit le clic supplémentaire d’un verrou qui se fermait. Elle pleurait et avait l’impression qu’elle allait s’étouffer à cause du bâillon. Et durant tout ce temps, il continuait à se déplacer dans la maison, en chantant des hymnes au même Dieu auquel elle adressait des prières désespérées sur ce sol poussiéreux.
*
Il n’aimait pas travailler sous pression. Il n’aimait pas non plus les changements, spécialement quand les choses avaient été si minutieusement planifiées et pensées. Mais il en était là. Il devait modifier ses plans à mi-chemin de son œuvre. Il y avait encore trois autres villes à ériger, trois autres sacrifices. L’un d’entre eux était prêt à être exécuté mais il ne savait pas encore comment il allait réaliser les deux autres.
Pour le moment, il devait procéder petit à petit. Pour l’instant, la quatrième ville était sa préoccupation principale.
Il pensa qu’il avait bien fait de procéder à des changements au vu des récents événements. C’était Dieu qui l’avait conduit à proximité du site prévu pour la quatrième ville juste à temps pour y voir la présence policière. Les hommes de ce monde étaient à sa poursuite et feraient tout leur possible pour arrêter son œuvre. Mais Dieu, souverain et omniscient, le protégeait. Il avait alors prié et Dieu lui avait dit que c’était la tâche qui comptait, et non pas le lieu du sacrifice.
Il s’était adapté en conséquence. Et à son avis, il avait bien fait.
Par exemple, la femme n’était plus dans la chambre du haut, l’endroit où il l’avait laissée une heure auparavant. Maintenant, elle était dans l’abri de jardin. Elle se trouvait en position foetale, les bras dans le dos et les genoux relevés. Ses chevilles et ses poignets étaient attachés ensemble et il avait laissé la corde un peu détendue pour qu’elle ne se déboîte pas l’épaule par accident. Elle devait être parfaite au moment de l’attacher au poteau. Dieu n’accepterait pas un sacrifice avec des imperfections.
Il la regarda durant un instant en s’appuyant contre le poteau qu’il venait de terminer d’ériger dans l’abri. Cette femme était assez jolie, définitivement plus jolie que les autres. Son permis de conduire indiquait qu’elle avait dix-neuf ans et qu’elle venait à l’origine de Los Angeles. Il ne savait pas pourquoi cette femme était venue ici mais il savait que Dieu l’avait placée sur sa route. Cette fille n’en avait pas conscience mais elle devrait se sentir honorée. Elle ne réalisait pas qu’elle avait été choisie bien avant sa naissance pour être sacrifiée à la gloire de Dieu.
Il ne prenait jamais la peine d’essayer d’expliquer ça aux femmes. Elles ne voulaient pas écouter.
Il avait complètement déshabillé celle-ci. Il avait laissé le soutien-gorge et la culotte aux autres car il ne voulait pas risquer d’être tenté. Mais celle-ci était un sacrifice tellement parfait qu’il n’avait pas pu s’en empêcher. Il n’avait jamais vu de seins aussi parfaits, pas même dans des films ou des magazines.
Il savait qu’il devait être puni pour admirer sa chair comme il le faisait. Il s’assurerait de se repentir de ce péché et de se punir à plusieurs reprises ce soir.
Après avoir mis le poteau en place, il était allé à la quincaillerie et avait acheté un rouleau de revêtement en plastique. Il avait passé une demi-heure à en recouvrir le sol de l’abri, en utilisant des agrafes plutôt que des clous car ce serait plus facile à retirer par la suite. Installer le poteau dans l’abri et recouvrir le sol de plastique avaient été un travail laborieux, mais ça lui avait fait du bien. D’une certaine façon, ça lui permettait d’apprécier d’autant plus le sacrifice à venir. Travailler aussi dur pour réaliser un sacrifice lui permettait de se sentir digne.
Il s’arrêta et inspira profondément, en admirant son bricolage.
Il était presque temps maintenant.
Il devait d’abord aller prier, puis il attacherait la femme. Il devra bien lui serrer son bâillon car il n’avait jamais exécuté un sacrifice dans une zone aussi peuplée. Une seule erreur et un voisin entendrait ses cris lorsque le fouet s’abattrait. Mais il se tracasserait de ça une fois qu’elle serait attachée au poteau.
D’abord la prière et la pénitence. Il devait prier pour que ses villes, ses sacrifices, plaisent à Dieu et pour que son œuvre incarne Sa gloire et son amour pour les hommes.
Il s’agenouilla devant le poteau. Avant de fermer les yeux pour prier, il regarda de nouveau en direction de la femme. Une compréhension tranquille semblait envahir son visage et en voyant ça, il se mit à prier en paix.
C’était comme si elle savait qu’une grande récompense l’attendait par la suite, comme si elle savait qu’elle recevrait cette récompense et serait libérée de ce monde vil avant la prochaine heure.
CHAPITRE TRENTE-DEUX
Mackenzie gara sa voiture à l’entrée d’un quartier délabré et afficha sur son téléphone une carte rapprochée de la zone avant de sortir de la voiture. Elle savait qu’elle devait effectuer ses recherches sur un rayon de la grandeur d’un pâté de maisons le long de trois rues : Harrison, Colegrove et Inge.
Elle savait que la rue Inge pouvait être éliminée de sa liste car les maisons le long de cette rue y étaient vides vu qu’elles avaient été condamnées quelques années plus tôt. Elle le savait car c’était un endroit populaire pour le trafic de drogue et les gangs. Elle avait procédé à son premier coup de filet de trafic de stupéfiant ici et elle avait également sorti son arme pour la première fois de sa carrière à quelques rues de là.
Les rues Colegrove et Harrison, par contre, étaient entièrement occupées et parvenaient à tenir le coup dans cette partie délabrée de la ville. Y vivaient surtout des gens avec des boulots ingrats qui dépensaient leur salaire en alcool, en billets de loterie et en fastfood, s’il leur restait de l’argent.
Avant de sortir de la voiture, elle afficha le numéro d’Ellington. Elle lui envoya un message avec le nom des rues et finit en disant : Si tu n’as pas de mes nouvelles d’ici quelques heures, appelle quelqu’un et envoie des renforts.
Puis elle mit son téléphone en mode silencieux et sortit dans la nuit.
Mackenzie s’avança dans la rue Harrison d’un pas ferme, ne souhaitant pas avoir l’air suspecte à une heure aussi tardive, bien que toute femme marchant dans ces rues le soir soit considérée comme imprudente. Elle cherchait à repérer les maisons avec un pickup ou une camionnette sur la propriété et elle repéra deux maisons qui correspondaient à cette description.
L’une d’entre elles avait une camionnette garée dans l’allée devant la maison. Des lettres en vinyl usé annonçaient Plomberie Frères Smith sur le côté de la camionnette blanche.
Se déplaçant aussi furtivement et aussi rapidement que possible dans l’ombre, Mackenzie s’approcha du côté de la camionnette et jeta un coup d’oeil par la vitre du côté passager. Elle ne pouvait pas très bien voir à l’arrière mais elle parvint à distinguer le coin d’une boîte à outils. À l’avant, glissées entre le tableau de bord et le pare-brise, elle vit plusieurs factures. En haut de certaines d’entre elles, elle distingua la même illustration que celle qui ornait les côtés de la camionnette, marquant les factures de l’entreprise de plomberie des frères Smith.
Après avoir éliminé cette première maison de ses recherches, elle passa à la maison suivante. Un pickup noir était garé au bord du trottoir. C’était un modèle plus récent, décoré d’un autocollant Ne me marche pas sur les pieds et d’un décalc sur la vitre arrière indiquant que le propriétaire était un vétéran de la guerre du Vietnam. Elle regarda à l’arrière du pickup à la recherche de tout signe indiquant qu’un grand poteau en cèdre ait pu y être transporté récemment mais elle ne vit rien de spécial. Bien qu’elle ne veuille pas spécialement écarter un vétéran du Vietnam juste à cause des services rendus à la patrie, Mackenzie avait du mal à imaginer un homme de soixante-dix ans traîner et mettre en place ces poteaux.
Elle atteignit le bout de la rue et tourna à droite vers la rue Colegrove. Le bruit sourd de basses tonitruantes lui parvenait d’une maison proche où de la musique rap était à son maximum. Pendant qu’elle passait chaque maison en cherchant un pickup ou une camionnette, elle entr’aperçut loin derrière les maisons les eaux troubles de la rivière Danvers sur lesquelles se reflétait la lune.
Il y avait un pickup garé le long de la rue juste devant elle. Même avant de s’en approcher, elle vit que ce n’était pas le véhicule qu’elle recherchait. Les pneus arrière étaient à plat et le pickup montrait des signes de laisser-aller qui lui firent penser qu’il n’avait plus été utilisé depuis des années.
Elle avait parcouru la moitié de la rue, en regardant devant elle et en ne voyant rien d’autre que des voitures sur le reste de la rue. Certaines étaient garées dans des allées mais la plupart se trouvaient le long du trottoir. Il y en avait six au total, un modèle récent et cinq tas de ferraille.
Elle commençait à avoir l’impression qu’elle avait à nouveau monté une théorie tirée par les cheveux quand elle repéra la maison sur sa gauche. Un ancien modèle de Honda Accord était garé le long du trottoir. Un petit bout de jardin envahi par les mauvaises herbes menait à une clôture grillagée mal entretenue qui se prolongeait par une clôture en bois tout aussi mal entretenue, séparant le jardin de la propriété voisine. Elle s’avança le long de la propriété et s’immobilisa lorsqu’elle parvint de l’autre côté de la maison.
La clôture grillagée avait disparu, se terminant apparemment quelque part dans le jardin arrière. Mais ce qu’elle vit, par contre, c’était une allée improvisée faite d’herbe aplatie et de fines pistes en terre. Elle suivit les pistes des yeux et vit qu’elles se terminaient là où était garé un vieux Ford pickup vert. L’avant lui faisait face, la calandre et les phares éteints la fixant du regard.
Mackenzie jeta un coup d’oeil en direction de la maison et vit qu’une seule lumière était allumée. Elle donnait peu de lumière, ce qui lui fit penser qu’il s’agissait d’une lampe ou d’une lumière provenant d’une pièce à l’arrière de la maison.
Rapidement, elle se précipita dans le jardin, en suivant la trace de l’herbe aplatie jusqu’au pickup. Elle regarda à l’intérieur du véhicule à travers la vitre du côté conducteur et aperçut de vieux sachets de fastfood et d’autres déchets.
Au milieu de tout ça, au centre du siège en forme de banc, se trouvait une Bible.
Elle ressentit une montée d’adrénaline et tendit la main vers la portière du côté conducteur. Elle ne fut pas du tout surprise qu’elle soit verrouillée.
Elle se dirigea vers l’arrière du pickup et vit que le hayon était baissé. Elle jeta un coup d’œil à l’intérieur et ne vit aucun signe évident de ce qu’il avait pu transporter récemment, mais il était assez difficile de distinguer quoi que ce soit dans l’obscurité.
Elle regarda vers le jardin derrière elle et elle vit qu’elle avait bien deviné. La clôture grillagée longeait le jardin puis bifurquait pour se terminer près d’un abri de jardin. Elle ne voyait aucune fenêtre mais elle vit de la lumière filtrer à travers un espace le long de la porte d’entrée.
Elle s’avança dans le jardin, s’approchant doucement de la clôture grillagée. Lorsqu’elle fut à proximité de l’abri, elle remarqua que la lumière était vraiment faible, provenant d’une bougie peut-être. En arrivant au bout de la clôture, sa curiosité se transforma en prudence. Elle s’accroupit au sol en s’approchant de la faible lueur qui filtrait à travers les fentes le long de la porte.
Elle se mit à chercher un moyen de passer à travers la clôture, craignant que passer au-dessus fasse trop de bruit. Alors qu’elle cherchait, son regard tomba sur une autre forme le long de l’abri. Elle ne l’avait pas remarqué auparavant vu que c’était trop près du sol et dissimulé dans l’ombre. Mais maintenant qu’elle n’était plus qu’à trois mètres de l’abri, la forme était bien nette et bien définie.
En fait, c’était deux formes.
Deux poteaux en cèdre, d’environ deux mètres cinquante de haut.
Elle savait qu’elle devrait attendre les renforts.
Mais elle sentit au fond de son âme qu’il n’y avait pas assez de temps pour ça.
Alors avec les muscles en feu et les nerfs à plein régime, elle se releva et agrippa la clôture grillagée.
Et elle commença à grimper.
CHAPITRE TRENTE-TROIS
La clôture était vieille et rouillée, un peu comme tout le reste dans cette rue paumée. Elle sentit la rouille lui couper les doigts mais au moins, grâce à cette rouille, la matière grillagée ne fit presque pas de bruit lorsqu’elle l’escalada. La clôture mesurait de deux mètres à deux mètres cinquante de haut et elle atteignit très vite le sommet.
Elle passa une jambe au-dessus, se stabilisa, puis ramena l’autre.
D’une simple poussée, elle bondit du haut de la clôture et aterrit dans le jardin avec un bruit sourd.
Elle sortit immédiatement son Glock de l’étui et avança sans bruit en direction de l’abri dans une position accroupie. Elle parvint jusqu’à la porte et se releva un peu, cherchant à trouver la zone déformée du chambranle qui ne permettait pas de fermer la porte complètement. Elle trouva la fente à trois-quart de la hauteur du chambranle et jeta un coup d’oeil à l’intérieur.
Elle vit tout de suite le poteau qui se tenait au centre de l’abri. Une ombre agitée le traversa, suivi par l’objet l’ayant projetée. Elle vit d’abord la femme, ruant des pieds, puis l’homme qui la tenait par derrière. La femme était nue, à l’exception d’un bâillon autour de la bouche. Toute une série de cris assourdis en provenaient pendant qu’elle se débattait.
L’homme la forçait à se diriger vers le poteau. Une corde était enroulée autour de son épaule et ressemblait à un serpent.
Mackenzie, le coeur battant si fort qu’elle pouvait presque l’entendre, en avait vu assez. Elle savait qu’elle devait agir rapidement. Il fallait qu’elle ouvre cette porte et qu’elle entre dans l’abri, l’arme au poing, avant que ce salaud ne réalise ce qu’il se passe.
C’est là où ce serait plus facile avec des renforts, se dit-elle, regrettant soudain de s’être aventurée toute seule.
Elle tendit la main vers la poignée rouillée de la porte. Lorsqu’elle l’agrippa, une pensée désagréable lui vint en tête. Et s’il avait verrouillé de l’intérieur ?
La réponse était assez simple. Maintenant qu’elle n’était plus qu’à quelques centimètres du tueur, elle n’avait pas peur de prendre des risques. Si c’est le cas, pensa-t-elle, je tirerai à travers la porte.
Elle prit la poignée en main et inspira profondément. Elle retint sa respiration et n’expira que lorsqu’elle eut ouvert la porte.
Elle bondit en avant, en pointant son Glock.
« Police ! Laisse tomber ton arme et mets tes mains… »
Elle sut qu’elle avait commis une erreur au moment où elle entra. Il y avait quelque chose de bizarre sous ses pieds. Puis vint un bruit qui n’avait pas de sens.
Mackenzie baissa la tête durant une fraction de seconde, ses yeux s’éloignant de l’homme qui se tenait devant elle. Elle vit le revêtement en plastique qui couvrait le sol et sur lequel elle se trouvait. Et bien qu’il ne lui faille qu’une seconde pour traiter l’information, ce fut une seconde de trop.
La silhouette glauque devant elle se baissa immédiatement, attrapa le revêtement en plastique et tira de toutes ses forces.
Mackenzie sentit le sol bouger. Il tirait vers lui le plastique sur lequel elle se trouvait et elle perdit pied et tomba.
L’homme poussa alors la femme nue dans sa direction et elle aterrit sur Mackenzie.
Mackenzie, étourdie, tendit le bras et poussa la femme qui était dans tous ses états mais l’homme arrivait déjà sur elle, poing en avant. Elle était à moitié debout quand elle reçut le coup directement entre les yeux et fut renvoyée au tapis.
Au moment de tomber au sol, Mackenzie aperçut le tueur pour la première fois. Il avait la quarantaine et était partiellement chauve. Ses yeux étaient d’un bleu électrique et il avait le regard d’un animal fou qui aurait été enfermé pendant bien trop longtemps et qui se faisait une idée très précise de ce que devait être la liberté. Il était de petite taille mais il avait un air trapu. Mackenzie était sûre que sa chemise cachait plus de muscles que n’en trahissait son apparence. Le coup qu’il venait de lui asséner en était une autre preuve.
Il se ruait vers elle maintenant, se déplaçant avec une rapidité que l’espace restreint de l’abri semblait incapable de contenir. Il tenait quelque chose en main qui semblait onduler dans l’obscurité. Au moment où il leva le bras, Mackenzie réalisa de quoi il s’agissait. Elle vit le bout scindé cingler en sa direction.
Mackenzie échappa au coup juste à temps en roulant sur le côté.
Le fouet claqua à moins de cinq centimètres de l’oreille droite de Mackenzie. Le bruit était assourdissant.
Le tueur releva à nouveau le fouet, le dirigeant cette fois-ci directement sur Mackenzie.
Mais cette fois, elle tendit la main en arrière et leva son arme. Elle stabilisa ses mains et tira.
Le mouvement qu’il fit en abaissant le fouet dévia son tir et la balle l’atteignit dans le haut de l’épaule gauche au lieu d’atteindre le coeur.
Il laissa tomber le fouet et trébucha vers l’avant, regardant Mackenzie comme si l’idée d’une arme lui semblait complètement absurde.
Mais il était encore vaillant. Il plongea dans sa direction, cherchant à lui prendre son arme. Mackenzie tira à nouveau. La balle lui érafla le bras droit lorsqu’il se baissa.
Il se jeta de tout son poids sur elle et le choc envoya une vague de douleur à travers tout son corps. Ses mains s’ouvrirent par réflexe et le Glock tomba au sol.
Au moment où l’arme tomba au sol, le tueur releva la tête et leva à nouveau le poing. Avant qu’il n’ait le temps de frapper, Mackenzie lui asséna un coup directement dans l’estomac. Allongée sur le dos et au sol, elle ne put pas y mettre toute sa force et ça ne fit que dévier son coup. Son poing ne fit qu’effleurer le côté de son épaule et c’est le moment où Mackenzie se tourna et frappa de toutes ses forces le côté de sa mâchoire avec son coude.
Il glissa loin d’elle et elle tendit instantanément la main pour attraper le Glock.
Le tueur partit en courant au moment où la main de Mackenzie tomba sur l’arme. Elle la leva et visa en direction de la porte juste au moment où il en sortit. Elle faillit tirer mais la femme nue était dans la ligne de mire.
Mackenzie sauta sur ses pieds et regarda en direction de la femme nue, tremblante, toujours attachée.
« Reste ici, » dit Mackenzie. « Je reviendrai te chercher. »
La femme hocha de la tête et Mackenzie vit qu’il y avait quelque chose de brisé dans ses yeux. Les événements de cette nuit, quelle qu’en soit l’issue, traumatiseraient cette pauvre jeune femme pour le reste de sa vie.
Avec cette image obsédante en tête, Mackenzie sortit en courant de l’abri, juste à temps pour voir la porte arrière de la maison se refermer. Mackenzie le poursuivit dans cette direction, s’attendant à ce que la porte soit verrouillée.
Mais la poignée tourna librement. La porte arrière s’ouvrit, révélant un petit vestibule et une cuisine sombre à l’arrière.
Il l’a fait délibérément, pensa-t-elle. Il veut que je le suive à l’intérieur.
Elle n’y pensa qu’un instant avant de pénétrer à l’intérieur, l’arme au poing, plongeant dans l’obscurité.
CHAPITRE TRENTE-QUATRE
Mackenzie entra dans la cuisine et elle remarque tout de suite que cet homme se tracassait très peu de la manière dont il vivait. Elle sentit l’odeur de nourriture pourrie, mêlée à des odeurs de poussière et de puanteur corporelle. Elle sentait la paume de ses mains transpirer en tenant son arme et son coeur battait la chamade. Elle était bien consciente qu’elle pouvait très bien mourir dans cette maisons et elle essaya de maintenir ses mains fermement.
Mackenzie s’avança sans bruit dans la cuisine, à l’affût de tout mouvement dans la maison. Maintenant qu’ils étaient à l’intérieur, elle savait qu’elle n’avait aucune idée de ce que que le tueur pouvait avoir sous la main. En ce moment même, il était possible qu’il ait une arme.
Mackenzie arriva au bout de la cuisine où débutait un hall plongé dans l’obscurité. À mi-chemin du hall, une volée d’escaliers en bois menait au premier étage. Le tueur était sur son terrain ici et elle le savait. Il serait imprudent de s’aventurer dans ce hall. Elle regarda sur sa droite et vit un salon, illuminé par une petite lampe sur une table en coin. Une autre Bible était posée sur la table. Un marque-page en sortait et un stylo et un bloc-notes étaient posés à côté.
À l’étage, un léger grincement de plancher se fit entendre, trahisssant la position du tueur. Mackenzie agit rapidement, cherchant à prendre l’avantage sur lui.
C’est maintenant ou jamais, pensa-t-elle.
Elle se rua dans le hall et à mi-hauteur dans les escaliers en moins de trois secondes. Elle s’arrêta là, en fixant l’obscurité au-dessus d’elle. Ses yeux commençaient à s’habituer à la pénombre et quand elle considéra qu’elle pouvait le faire en toute sécurité, elle commença à monter les escaliers.
Elle était à mi-chemin quand elle entendit des bruits de pas dans la cuisine. Confuse, Mackenzie se retourna pour regarder en bas des escaliers, juste à temps pour voir celle qui aurait dû être la victime s’approcher des escaliers. Elle avait le regard à moitié fou et voir une femme aussi attrayante en sous-vêtements au milieu d’une scène aussi tendue était tellement abstrait que cette vision embrouilla un peu Mackenzie.
« S’il vous plaît, » dit la femme. « Il faut que vous appeliez la police. Je ne peux pas… »
Mais elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Elle hurla, en regardant juste au-dessus de Mackenzie. Mackenzie se retourna juste à temps pour voir la silhouette du tueur se diriger vers elle, en descendant les escaliers si rapidement que Mackenzie n’eut pas le temps de lever son arme.
Clac !
Il la fouetta et elle ressentit une douleur fulgurante à la main droite au niveau des articulations, suivie par une autre douleur qui parcourut sa joue gauche au moment où il la fouetta à nouveau.
Elle sentit instantanément le sang couler le long des ses doigts et de son visage. Elle le vit se diriger vers elle, en plongeant depuis le haut des escaliers. Elle tira à l’aveuglette, en sachant que la douleur de sa main allait affecter son tir.
Elle l’entendit tout de même hurler de douleur au moment où il fut touché à l’abdomen.
Mais la balle ne fit que ralentir sa progression. À nouveau, il se jeta de tout son poids sur elle et elle tomba en arrière dans les escaliers.
Elle chercha à s’agripper au mur, en laissant à nouveau tomber son arme, mais elle n’y parvint pas. Ils tombèrent tous les deux en bas des escaliers et en touchant les marches, Mackenzie ressentit une douleur cinglante dans le dos qui lui coupa le souffle.
Ils dévalèrent ce qui restait d’escalier dans un amas de bras et de jambes entrecroisés. Quand ils finirent par toucher le sol, le dos de Mackenzie fut pris de spasmes douloureux et le sang de son visage recouvrait son cou et trempait son t-shirt.
Le tueur se mit à genoux, attirant vers lui le même fouet avec lequel il l’avait attaquée dans les escaliers. Il se retourna et fouetta l’objet original de sa folie, la femme en soutien-gorge rose qui était restée là bouche bée, immobilisée par la peur. Le coup l’atteignit à travers l’épaule, provoquant instantanément une trace rouge. Le sang gicla sur le mur du hall.
Lorsque la femme tomba au sol en hurlant, Mackenzie tenta de riposter mais son dos n’avait pas l’air de vouloir bouger. Elle se sentait paralysée et elle se demanda si elle ne s’était pas brisé la colonne en tombant dans les escaliers.
Le tueur se tourna vers elle et ramena le fouet. Le sourire sur son visage était celui d’un fou, un sourire qui ne se voyait que dans des asiles ou dans des cauchemars.
« J’érigerai une ville en ton honneur, » dit-il alors qu’il se préparait à abattre le fouet sur elle.
Mackenzie ne put que tressaillir, en attendant que le fouet s’abatte sur sa chair avec ce claquement de fou, son bout barbelé lui transperçant la peau et la défigurant définitivement. Elle se demanda à quoi elle ressemblerait une fois qu’il aurait terminé, si elle parvenait à survivre.
Il y eut soudain un bruit retentissant dans la cuisine. Mackenzie ne comprit pas ce que c’était jusqu’à ce qu’elle voit un corps apparaître dans le hal et se ruer en bondissant sur le tueur.
Le tueur, à moitié retourné, fut plaqué au sol. Ce ne fut que lorsque les deux corps commencèrent à lutter que Mackenzie vit, choquée, qui était l’autre personne.
Porter.
Ça n’avait pas de sens. Mackenzie se demanda si elle avait heurté sa tête en chutant dans les escaliers au point de lui donner des visions.
Mais quand son dos finit par se détendre, elle se mit léthargiquement à genoux et vit la scène qui se déroulait devant elle. Porter venait de la sauver. Il luttait maintenant avec le tueur. Il se trouvait au-dessus de lui et lui assénait un habile coup du droit au visage.
La vue troublée, Mackenzie chercha son arme du regard. Le sol chancelait sous elle et elle sentit l’odeur de son propre sang. Il provenait de sa joue et coulait comme une rivière et…
Soudain, elle repéra son arme. Elle n’était qu’à quelques centimètres de la main du tueur qui cherchait visiblement à l’atteindre.
« Porter, » dit-ellle d’une voix rauque. Son dos ne la soutenait toujours pas et ses jambes flageollaient.
Elle essaya de se ruer en avant mais son dos se bloqua et elle tomba à genoux avec une grimace de douleur. Impuissante, elle vit comme le tueur s’empara du Glock.
Porter remarqua juste à temps ce qu’il se passait et tendit la main pour empêcher le tueur de lever l’arme en position de tir.
Mais en faisant ça, Porter perdit l’équilibre au-dessus du tueur et ce dernier en profita pour rouler loin de lui, envoyant Porter valser au sol. Il agrippa l’arme.
Le tueur se mit debout et tira.
Le coup de feu fut assourdissant et le hurlement de douleur de Porter bien trop bref. Le cœur de Mackenzie s’arrêta, espérant que ça ne signifiait pas ce qu’elle pensait que ça signifiait.
Mackenzie ignora la douleur fulgurante qui la lançait dans le dos et s’avança en titubant. Le tueur se tenait là, le visage maintenant ensanglanté par l’attaque de Porter. Mackenzie l’attaqua par derrière, et lui asséna un violent coup de coude entre les omoplates.
Il tomba au sol et l’arme lui échappa des mains.
Mackenzie hurla sous l’effet de la douleur qu’elle ressentait dans le dos mais elle continua son attaque en plantant un genou au milieu du dos de l’homme. Elle vit comment il en eut le souffle coupé et elle profita directement de la situation.
Elle prit la tête du tueur dans ses deux mains, sa main droite n’étant plus qu’un morceau ensanglanté suite au coup de fouet, et la souleva à plusieurs centimètres du sol. Puis, avec un hurlement mélangeant douleur, frustration et victoire, elle lui écrasa la tête contre le sol en bois
Il gémit et haleta.
Elle continua à lui frapper la tête au sol, comme dans un mouvement machinal. De haut en bas.
Cette fois-ci, aucun son ne sortit de la bouche de l’homme.
Elle roula loin du tueur et s’adossa au mur. Elle se glissa vers Porter et son cœur se remit à battre quand elle vit qu’il bougeait. Du sang s’accumulait du côté gauche de sa tête et il tenait son oreille comme un enfant effrayé.
« Porter ? »
Il ne répondit pas. Mais il roula dans sa direction et la regarda.
« White ? »
Il avait l’air préoccupé, en essuyant le sang de son visage.
« Le tir est passé juste à côté de mon oreille, » dit-il, en criant. « Je n’entends plus rien. »
Elle hocha de la tête, en courbant le dos et en essayant d’éliminer la douleur en l’étirant. Mais on aurait dit que la douleur était là pour rester. Elle tendit une main vers le tueur et plaça ses doigts sur sa nuque. C’était difficile à dire avec son propre battement de coeur et la dose d’adrénaline qu’elle avait ressentie, mais elle était presque certaine qu’il y avait encore un pouls.
Mackenzie s’allongea au sol à côté de Porter et sortit lentement le téléphone de sa poche arrière. En cherchant le numéro de Nelson, elle laissa des traces de sang sur l’écran.
Au moment où le téléphone se mit à sonner à son oreille, elle tendit la main et trouva celle de Porter. Elle la serra et en dépit du sang collant recouvrant ses doigts, elle sentit la main de Porter la serrer en réponse.
CHAPITRE TRENTE-CINQ
Trois jours après que le tueur épouvantail ait été arrêté, Mackenzie retourna au même hôpital qu’elle avait quitté deux jours auparavant avec quatorze points de soûture à la joue et cinq sur le haut de la main droite. Elle se rendit au troisième étage et entra dans une chambre occupée par Porter. Ça lui brisa le cœur de le voir dans un lit d’hôpital, spécialement en sachant comment il y était arrivé.
Il lui sourit quand elle entra. De gros bandages entouraient le côté gauche de sa tête mais elle fut soulagée en voyant que toutes les intraveineuses avaient été retirées depuis la dernière fois qu’elle l’avait vu.
« La voilà, » dit Porter.
Elle sourit, émerveillée de voir combien leur relation avait changé.
« Comment vas-tu, Porter ? »
« Et bien, la bonne nouvelle, c’est que je peux t’entendre, chose dont les médecins n’étaient pas trop sûrs il y a seulement deux jours. La mauvaise nouvelle, c’est que je ne t’entends pas très bien. Mais la pire nouvelle, c’est que mon oreille droite n’aura plus jamais la même forme. Apparemment, la balle a déchiré une partie du haut. »
« Je suis vraiment désolée. »
« Mais qu’est-ce que j’étais sensé faire ? » demanda Porter, sur un ton grincheux. « Ton type du FBI m’appelle et me dit que tu as l’intention d’essayer de trouver la tanière de ce type toute seule. Je devais venir t’aider. »
Elle secoua la tête et serra sa main dans la sienne.
« Comment tu m’as trouvée d’ailleurs ? »
« Il se peut que je me sois introduit chez toi, » dit Porter avec un sourire sournois. « J’ai vu les cartes que tu avais dessinées, indiquant le centre des villes. Puis je me suis rendu dans le coin et j’ai entendu des coups de feu. J’imagine que c’était quand tu l’as surpris dans l’abri de jardin. J’ai juste suivi le vacarme. »
« Porter, merci beaucoup. Je serais morte… »
Il secoua la tête, la mâchoire serrée.
« Certainement pas, » dit-il. « Tu l’aurais eu d’une manière ou d’une autre. »
Mackenzie hocha la tête, touchée par le compliment, mais elle n’en était pas si sûre. Elle pouvait encore voir le visage du tueur lorsqu’elle fermait les yeux, soulevant le fouet et se préparant à la tuer. Elle s’était reveillée les deux nuits précédentes en crise de panique, en sueur, seule dans son lit et elle se demandait si elle n’arrêterait jamais de le voir.
Elle était là perdue dans ses rêveries et avait perdu la notion du temps quand Porter parla à nouveau.
« Alors, comment va ton dos ? » demanda-t-il, changeant rapidement de sujet, devinant problablement ce qui la tracassait.
Elle sourit, se forçant à se secouer et à garder un ton enjoué. Après tout, elle était venue pour réconforter Porter et le lui devait bien.
« Ils m’ont fait une dernière radio ce matin, » dit-elle. « Tout va bien, aucune lésion à la colonne, jute une mauvaise entorse. J’ai eu de la chance. »
« En voyant les points de soûture sur ton visage et mon oreille mutilée, je ne sais pas si le terme chance serait celui que j’utiliserais. »
Mackenzie se dirigea vers le fauteuil des visiteurs au bout du lit et le regarda de la manière la plus sincère possible.
« Je suis venue pour te remercier, » dit-elle. « Et pour te dire au revoir. »
Il eut l’air alarmé.
« Au revoir ? »
Elle se prépara à poursuivre.
« Oui. Nelson a dû prendre une décision difficile. Quand il eût appris que j’avais attrapé le tueur après qu’il m’ait retirée de l’affaire, les choses se sont mal passées. »
« Il t’a virée ? »
« Non. J’ai été suspendue pour six mois. Et après qu’il ait pris cette decision, j’ai démissionné. »
Porter s’assit sur le lit en faisant la grimace mais parvint tout de même à sourire à Mackenzie.
« Mais pourquoi tu ferais une chose pareille ? »
Elle baissa les yeux au sol, n’étant pas certaine de savoir comment l’expliquer.
« Parce que, » dit-elle, « j’ai passé beaucoup trop de temps à essayer de prouver que je n’étais pas juste une fille naïve qui cherchait à travailler plus dur qu’une force de police composée essentiellement d’hommes plus âgés. Maintenant, si tu ajoutes à ça l’image d’une renégate qui désobéit ouvertement aux ordres de son chef, c’est une raison de plus pour moi d’abandonner. »
Il fronça les sourcils, en restant silencieux durant un long moment.
« Et qu’est-ce que tu penses faire maintenant ? » demanda-t-il. « Tu es une trop bonne détective pour faire quoi que ce soit d’autre. »
Elle sourit et dit : « J’envisage d’autres possibilités. »
Il lui adressa un large sourire durant un instant, puis gloussa.
« Tu vas au FBI, c’est ça ? »
Elle était sûre qu’elle n’était probablement pas parvenue à cacher sa surprise. Elle lui sourit en retour au moment où il lui prit la main. Elle se rappela leurs derniers instants de cohérence dans la maison du tueur et elle eut envie de lui dire ce qu’elle envisageait pour le futur. Mais elle resta silencieuse. Ce n’était pas le moment.
Il avait vu juste et ça l’avait surprise. Avait-il toujours été aussi perspicace ? Avait-il caché une sorte de préoccupation réelle pour elle durant tout ce temps sous ses réfléxions déplacées et son impatience ?
« Je suis sûr que c’est ça, » dit-il. « Et tant mieux pour toi. Car honnêtement, ta place est là-bas. Tu as toujours été trop bonne pour cet endroit. Je le sais et tu ferais mieux de le savoir aussi. Je t’ai toujours traitée aussi durement car je voulais que tu sois encore meilleure. Je voulais que tu foutes le camp d’ici. Et on dirait que j’ai fait du bon boulot. »
Elle s’était attendue à une réprimande et elle fut vraiment touchée et soulagée par sa gentillesse et sa joie sincère.
Pour la première fois depuis longtemps, elle sentit des larmes de gratitude lui monter aux yeux. Mais elle parvint à les retenir, laissant le silence s’exprimer pour eux pendant que leurs mains restaient enlacées en signe solennel d’une amitié qui s’était développée bien trop tard.
CHAPITRE TRENTE-SIX
Faire ses valises ne lui avait pas pris très longtemps. Elle parvint à faire rentrer la moitié de ses vêtements dans deux valises et emballa la deuxième moitié dans une boîte en carton sur laquelle elle écrivit À DONNER avec un marqueur. Une autre boîte contenait toute une série de choses comme des livres de poche, un vieil iPad et un tourne-disque qu’elle avait eu envie de réparer mais qu’elle n’avait jamais eu le temps. Elle inscrivit la même chose sur cette autre caisse.
Elle avait appelé Zack, en sachant très bien qu’il serait au travail et qu’il ne pourrait pas lui répondre. Elle lui laissa un message qu’elle regrettait maintenant, au moment où elle faisait rouler ses valises vers la porte d’entrée. Ça avait été un message bref et maintenant, alors qu’elle jetait un dernier coup d’oeil autour de la maison vide et propre, elle se demandait s’il n’aurait pas mérité un peu plus d’explications.
C’était pourtant ridicule. Si quelqu’un méritait une explication, c’était elle. Pour être restée aussi longtemps calée dans un tel style de vie.
« Je pars définitivement de la ville, » avait-elle dit. « Le loyer de la maison est payé jusqu’à la fin du mois prochain. Tu peux venir y vivre si tu veux. Sinon, le bail expirera et elle sera remise en location. Toutes tes affaires sont toujours ici, alors tu peux venir les chercher quand tu veux. Tu peux prendre les meubles, la télé et tout ce qu’on a acheté ensemble. Je commence un nouvau chapitre dans ma vie et il est clair que tu n’en fais pas partie. Merci de respecter mes souhaits et ne prends pas la peine de rappeler. Fais attention à toi, Zack. »
La partie concernant le nouveau chapitre dans sa vie était un peu cliché mais c’était vrai. C’était pour ça qu’elle pouvait si facilement laisser derrière elle des milliers de dollars en meubles et en électroménager. Ça ne valait juste pas la peine de se disputer avec Zack à leur sujet. C’était aussi pour ça qu’elle laissait la moitié de ses vêtements. Elle pourrait acheter de nouveaux vêtements, des vêtements qu’elle avait toujours eu envie de porter mais qu’elle n’avait pas osé de peur de ce que Zack pourrait penser ou de comment Porter et Nelson pourraient réagir.
La nouvelle vie vers laquelle elle se dirigeait offrait une nouvelle vision d’elle dont elle avait seulement osé rêver auparavant. Quelle était l’alternative ? Était-elle supposée rester ici et attendre la fin de sa suspension, puis retourner travailler avec une stigmatisation de plus et avec des types vieillissant qui la voyaient comme une menace ?
Non merci.
La maison n’avait jamais été aussi silencieuse. Elle était presqu’aussi calme et immobile que les scènes de crime qu’elle avait vues, presqu’aussi stoïque que ce premier champ de maïs où ils avaient découvert la première victime. Tout ce qui restait d’elle dans cette maison était mort maintenant. Elle le sut avec certitude au moment où elle tendit la main vers la poignée de la porte.
Lorsque Mackenzie ouvrit la porte et sortit de la maison, elle sentit un poids invisible disparaître de ses épaules. Et ce sentiment ne fit que s’amplifier alors qu’elle faisait rouler ses valises à travers le petit jardin en direction de sa voiture. Elle mit les valises dans le coffre, le referma et s’assit derrière le volant.
Elle ne regarda pas la maison une dernière fois avant de faire marche arrière dans la rue. Son futur se trouvait ailleurs. Tout ce que la maison représentait, c’était un passé qui s’évanouissait déjà, un poids qu’elle avait porté pendant bien trop longtemps.
*
Les journaux s’étaient finalement lassés de l’histoire. Mackenzie en avait lu cinq versions différentes et peu importe comment elle était racontée, elle avait toujours l’impression qu’il s’agissait d’une autre personne. Elle n’avait accordé aucune interview, laissant les journalistes paresseux déduire ce qu’ils voulaient. Elle était allée consulter le Journal rectangulaire en ligne pour voir si Ellis Pope avait écrit quelque chose sur le sujet.
Et effectivement, il ne l’avait pas déçue. Il racontait l’histoire d’une jeune femme violente qui se prenait pour le Punisher, désobéissant aux ordres de ses chefs et chopant le méchant. Bien que l’article soit cinglant et rempli de haine, la section des commentaires démolissait Pope, présentant Mackenzie comme une détective qui déchire et, selon quelques-uns, comme une fille très attrayante.
Elle était occupée à lire cette histoire sur son iPad à l’aéroport lorsque son vol fut annoncé. Elle prit ses sacs et repensa à la conversation téléphonique qu’elle avait eue ce matin avec Ellington. En se dirigeant vers la porte d’embarquement, elle avait encore l’impression que c’était un rêve.
« Je voulais t’appeler pour te dire qu’ils m’ont demandé d’être présent lors de la première reunion avec toi, » avait-il dit. « Ce n’est pas un problème pour toi ? »
« Oui, bien sûr. »
« Tu es impatiente ? »
« Je le suis mais je suis surtout nerveuse. »
« Pas besoin de l’être. Tout le monde ici est enchanté que tu nous rejoignes. Et maintenant, ce n’est plus juste à cause de mes éloges. Les nouvelles t’ont été exceptionellement favorables dernièrement. Et le fait que tu sois restée modeste dans cette affaire est plus éloquent que tout le reste. »
« Merci encore, au fait, » dit Mackenzie.
Il avait eu un petit rire et avait dit : « Agent spécial White. Ça te plaît comment ça sonne ? »
Elle se dirigea vers la rampe d’embarquement de son vol et s’arrêta un instant pour se retourner et regarder l’aéroport une dernière fois. Elle s’attendait à étudier chaque détail, un dernier regard jeté à sa ville, mais au lieu de ça, elle vit horrifiée le moment où elle avait frappé encore et encore la tête du tueur au sol. Elle se rappela combien elle s’était sentie sauvage, indomptée et totalement imprévisible. Ça l’avait effrayée dans les jours qui avaient suivi mais elle savait aussi que ça faisait maintenant partie d’elle, une partie qu’elle avait su qui existait dès l’instant où elle avait trouvé le corps de son père.
Maintenant qu’elle avait laissé cette partie d’elle s’exprimer et qu’elle l’avait acceptée, comment est-ce que ça changerait la manière dont elle travaillerait dorénavant ?
Elle imaginait qu’il n’y avait pas de meilleur moyen de le savoir qu’en commençant un nouveau job où personne ne la connaissait. Bien qu’elle ne soit pas naïve au point de penser qu’il s’agisse d’un réel nouveau depart, elle était pour la première fois certaine de ses compétences.
Elle secoua la tête pour ne plus y penser et elle se dirigea dans le hall. Un avion l’attendait.
Mais également un nouveau futur.
PROCHAINEMENT !
Volume 2 de la série mystère Mackenzie White
En attendant cette sortie, n’hésitez pas à savourer SANS LAISSER DE TRACES , le volume 1 de la série mystère RILEY PAIGE.

SANS LAISSER DE TRACES
(Un mystère Riley Paige—Volume 1)
Des femmes apparaissent assassinées dans des zones rurales de Virginie, tuées de manière grotesque. Et lorsque le FBI est appelé, ils sont perplexes. Un tueur en série de plus en plus actif court toujours et ils savent qu’il n’existe qu’un seul agent capable de résoudre cette affaire : l’agent spécial Riley Paige.
Riley est en congé payé, se remettant de sa dernière rencontre avec un tueur en série et, fragile comme elle est, le FBI est réticent à tirer profit de ses capacités exceptionnelles. Mais Riley, ressentant la nécessité de lutter contre ses propres démons, s’embarque sur l’affaire. Sa traque l’amène à travers la troublante sous-culture des collectionneurs de poupées, dans le foyer de familles brisées et à travers les canaux les plus sombres de l’esprit du tueur. Au fur et à mesure que Riley avance dans son enquête, elle réalise qu’elle est face à un tueur encore plus tordu qu’elle ne l’avait imaginé. Dans une course effrénée contre la montre, elle se retrouve au bout de ses limites, avec son boulot en jeu, sa propre famille en danger et son état psychologique fragile sur le point de s’écrouler.
Mais quand Riley Paige s’embarque dans une enquête, elle ne laisse pas tomber. L’affaire l’obsède, la menant jusqu’aux recoins les plus sombres de son propre esprit, estompant les limites entre chasseur et pourchassé. Après toute une série de rebondissements inattendus, son instinct la mène vers un dénouement surprenant que Riley elle-même n’aurait jamais imaginé.
Un thriller psychologique sombre avec un suspense qui vous tiendra en haleine, SANS LAISSER DE TRACES marque le début d’une fascinante nouvelle série, et d’un nouveau personnage, qui vous fera tourner les pages jusqu’à des heures tardives de la nuit.
Le volume 2 de la série Riley Paige est déjà disponible !

SANS LAISSER DE TRACES
(Un mystère Riley Paige—Volume 1)
Blake Pierce
Blake Pierce est l’auteur de la populaire série de thrillers RILEY PAIGE : SANS LAISSER DE TRACES (tome 1), REACTION EN CHAINE (tome 2), LA QUEUE ENTRE LES JAMBES (tome 3) et LES PENDULES A L’HEURE (tome 4). Elle écrit également les séries de thrillers MACKENZIE WHITE et AVERY BLACK.
Fan depuis toujours de polars et de thrillers, Blake adore recevoir de vos nouvelles. N'hésitez pas à visiter son site web www.blakepierceauthor.com pour en savoir plus et rester en contact !
LIVRES PAR BLAKE PIERCE
LES ENQUÊTES DE RILEY PAIGE
SANS LAISSER DE TRACES (Tome 1)
REACTION EN CHAINE (Tome 2)
LA QUEUE ENTRE LES JAMBES (Tome 3)
LES PENDULES À L’HEURE (Tome 4)
SÉRIE MYSTÈRE MACKENZIE WHITE
AVANT QU’IL NE TUE (Volume 1)
