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Georges Beaume
Léonard de Vinci: 47 gravures et portraits

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066333065
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
LES ÉCRITS DE LÉONARD DE VINCI
FABLES
LE RASOIR
LE PAPIER ET L’ENCRE
LE CHIEN ET LA PUCE
LA SOURIS, LA BELETTE ET LE CHAT
LE FRÈRE ET LE MARCHAND
FACÉTIE
LES YEUX ÉTRANGES
LE MÉDISANT
LE PARESSEUX
MORALE
CONFÉRENCES DE LÉONARD A SON ACADÉMIE DE MILAN (Extraits.)
«TRAITÉ DE LA PEINTURE»
LA PEINTURE ET LA POÉSIE
DE LA SCULPTURE
CONSEILS
LE DESSIN
DU MODÈLE
LA FIGURE
LE MOUVEMENT
L’EXPRESSION
LA COMPOSITION
LA COULEUR
LE VÊTEMENT
LE PAYSAGE
L’AIR, L’EAU, LA MONTAGNE

I
Table des matières
NUL N’EST PROPHÈTE DANS SON PAYS
IL va être parlé d’un homme qui brilla dans tous les arts, posséda plusieurs sciences, et se fit dans chacune, en particulier, une réputation enviable. On pourrait, en effet, ranger Léonard de Vinci dans la classe des architectes habiles, des bons sculpteurs, des mathématiciens savants, des mécaniciens célèbres, des grands musiciens, des anatomistes profonds, des vrais philosophes, des poètes ingénieux et des historiens estimables. Il est surtout connu par ses ouvrages en peinture et, dans cet art, il restera l’un des premiers maîtres.
Cet homme, dont la grâce et la beauté ne seront jamais assez vantées, fut un des rares heureux de ce monde, un des plus complets privilégiés de la race humaine. Sa force, son adresse, son courage avaient quelque chose de vraiment royal; sa renommée, éclatante pendant sa vie, s’accrut encore après sa mort.
Le double caractère de la spécialité d’une époque et de l’universalité des vertus de ses plus hauts représentants dans le domaine de l’intelligence, ne fut jamais ni si constant ni si marqué qu’à l’âge de la Renaissance italienne. Cet âge est artiste, avant tout. Ce n’est pas dans Machiavel ou dans Jules II, mais dans ses peintres et ses poètes qu’il s’est incarné. C’est au Politien, à l’Arioste, à Michel-Ange, à Léonard de Vinci, qu’il faut demander la signification de cette période historique. Michel-Ange s’efforce, dans une âpre lutte de chaque jour, d’atteindre aux sommets les plus inaccessibles. Léonard de Vinci, au contraire, spirituel, élégant, ne tente que le possible et touche son but: il est, dirions-nous aujourd’hui, un dilettante de génie.
Au milieu de ce siècle, le XVe, la Toscane présentait un spectacle de labeur cérébral, d’incessante création, que le monde n’avait pas revu depuis le temps de Périclès. Giotto, ayant rompu avec la tradition grecque, avait imprimé à ses compositions un air de réalité plus précis. Paolo Accello, en soumettant la peinture aux règles de la perspective linéaire, en avait décuplé les ressources d’expression. Les Pisani, les Ghiberti, les Donatello avaient en sculpture trouvé des moyens nouveaux de donner dans leurs œuvres plus de relief aux formes et plus d’énergie. Brunelleschi avait déjà élevé le dôme de Santa Maria del Fiore, et bientôt le génial Bramante commençait à construire, avec un goût si délicat et avec tant de force, des palais et des églises.
Léonard eut la bonne fortune de venir au moment où il pouvait le mieux développer toutes ses facultés. Il naquit en 1452, et non en 1445, comme le disent la plupart de ses biographes, au château de Vinci, entre Florence et Pise, près d’Empoli, sur la rive droite de l’Arno. Son père, ser Piero, obscur notaire de la seigneurie de Florence, avait aimé, avec l’innocente ferveur de ses vingt-deux ans, une jeune et belle paysanne du nom de Catarina, dont l’histoire ne sait rien. Mais les parents du tendre tabellion lui refusèrent l’autorisation de consacrer par un mariage cette liaison qui, pour eux, était une mésalliance déshonorante. La paysanne s’éloigna doucement du bourgeois qui lui avait promis son amour éternel, et elle lui laissa leur fils, ce Léonard, que ser Piero, par affection peut-être, sans doute en souvenir de la femme délaissée, éleva chez lui avec beaucoup de soin et que, dans la suite, on le croit, il légitima.
Léonard de Vinci.
(Portrait dessiné par Mlle Bès, d’après la peinture du Vinci.)

Ce ser Piero ne craignait pas les femmes. Tandis que Catarina se consolait de son abandon en épousant un paysan plein d’indulgence, il épousa la même année Albiera di Giovanni Amadori; à la mort de celle-ci, il épousa une fille de quinze ans; devenu veuf encore, il épousa Margharita, qui lui apportait une dot de trois cent soixante-cinq florins et qui lui donna quatre, fils et une fille; à soixante ans, redevenu veuf, et resté viril, beau d’illusions et de désirs, il épousa Lucrezia di Cortegiani, dont il eut six enfants. Dans la souplesse de ce mari si endurant sous les épreuves, ne trouve-t-on pas un peu de la versatilité de Léonard, de ses aptitudes à pénétrer l’intérêt et aussi la volupté des manifestations si variées de l’art et de la vie?...
Ser Piero assura, je le répète, à son fils une éducation nombreuse et achevée. Léonard réussissait en ses études si merveilleusement qu’il ne tardait pas à embarrasser ses maîtres par les doutes et les questions qu’il soulevait à tous propos. Sans l’inconstance de son humeur, il eût fait dans les belles-lettres les plus grands progrès. Il entreprenait beaucoup de choses, pour bientôt les abandonner. Très jeune, il était bon musicien: il s’accompagnait de la lyre, en chantant des chansons qu’il. improvisait sur l’heure. Mais sa passion dominante le portait vers les arts du dessin, «C’était là, dit Vasari, sa fantaisie la plus forte.»
Son père, ser Piero, habitait souvent Florence, sur la place de San Firenze, à l’endroit même où s’élève aujourd’hui le palais Gondi, qui date de la fin du XVe siècle. Frappé des dispositions extraordinaires de Léonard, il prit un jour, en cachette, quelques-uns de ses dessins, et s’en fut frapper à la maison de son ami, André Verrochio, peintre et sculpteur de mérite, élève de Donatello.
— Voici, lui dit-il, certains essais de mon fils. Je te demande de me déclarer franchement ce que tu en penses. Léonard m’étonne et me déconcerte par la diversité de ses dispositions. Il se sent poussé surtout vers la peinture: malheureusement, c’est là une carrière très pénible.
— Je le sais, répliqua Verrochio.
— Je voudrais donc qu’il ne perdît pas son temps ni mon argent.
— Voyons ça. On m’a dit, à la vérité, grand bien de ton fils. Mais, des enfants de génie, il faut se méfier.
Verrochio examinait les essais de Léonard. Plus attentif dans le silence qui s’était fait, il prononçait d’abord entre ses lèvres des mots de surprise, de louange, puis il poussa un cri de ravissement. Et, refermant le carton de ser Piero, il lui déclara:
— Ton fils sera un grand artiste, je l’affirme. Tu dois le laisser libre dans ses études, il a raison.
— Oui. Mais où donc peut-il poursuivre son éducation?
— Chez moi, parbleu!
— C’est bien. Je te l’enverrai...
De tous les artistes qui alors illustraient l’école toscane, aucun n’avait, au même degré qu’André Verrochio, les goûts, la nature de talent susceptibles de mieux convenir à l’esprit du jeune étudiant. Le hasard offrait à Léonard pour premier guide l’homme qu’il aurait choisi, s’il eût été en mesure de le faire. Ses tendances furent donc plutôt encouragées que réprimées par l’exemple du maître.
Celui-ci adorait la musique; il se plaisait à monter à cheval, à être beau de tournure et de manière, à flatter ses amis par les gentillesses de sa conversation. En son esprit curieux fermentait constamment quelque inquiétude d’invention nouvelle. L’un des premiers, il s’enhardit à se servir du plâtre pour le moulage sur nature. Dans sa jeunesse, il s’était beaucoup adonné aux mathématiques et préoccupé de l’application de la géométrie à la perspective linéaire. Artisan d’abord plus qu’artiste, André Verrochio avait débuté par de petits ouvrages d’orfèvrerie, agrafes de chapes, coupes ciselées et vases sacrés, dont ses contemporains vantent l’élégance, et que nous ne pouvons juger, parce qu’ils sont perdus. Cependant, le Festin d’Hérode dans le maître-autel en argent du baptistère de Florence suffit pour donner une idée de la grâce et de la finesse de son talent. Il dessinait à la perfection. Vasari loue, avec enthousiasme, quelques-unes de ses têtes de femmes, «dont les coiffures avaient tant de charme que Léonard de Vinci les imita toujours».
Ce n’est que plus tard que Verrochio s’occupa de peinture. Il dessina les cartons de grands tableaux d’histoire, que sa mobilité d’esprit l’empêcha d’achever. Et il termina sa carrière par l’admirable monument de Bartolommeo Colleoni, à Venise, monument qui le placerait, si l’on prouvait qu’il en est l’auteur unique, au premier rang des artistes de son époque.
Le Vinci entra chez Verrochio en 1469 ou 1470. En 1472, on l’inscrit, comme membre indépendant de la corporation sur le livre des peintres. Dans cet atelier, il eut pour camarades Pérugin et Lorenzo di Credi. Lorenzo, de sept ans plus jeune, suivit bientôt, en élève docile, Léonard dans ses études et dans ses œuvres, s’inspira de ses leçons et de son exemple. Verrochio lui-même, ainsi qu’en fournit la preuve son groupe de Jésus et de saint Thomas qui orne la façade de l’église Or-San-Michele à Florence, subit à son tour l’influence du jeune débutant.
Le premier des ouvrages de Léonard, que mentionne l’histoire, est cette fameuse rondache, dans laquelle, si l’on s’en rapporte à la description de Vasari, se révèlent, à un haut degré, les deux traits caractéristiques de génie du peintre, la préoccupation scientifique, le souci des objets naturels, et la transformation de ces objets en une œuvre ordonnée par l’imagination.
Un paysan, voisin de ser Piero, son compagnon de chasse et de pêche, eut un jour la fantaisie de faire peindre à Florence un gros tronc de figuier, qu’il avait découpé en une sorte de bouclier. Ser Piero, afin de satisfaire au désir de son ami, porta naturellement à son fils ce morceau de bois rudement travaillé. Léonard, après avoir réfléchi quelques instants, se mit à l’œuvre. Ayant redressé au feu le grossier morceau de bois, puis l’ayant couvert d’une couche de blanc, il résolut d’y représenter quelque chose d’épouvantable, une image comparable à la Méduse des Anciens. Il s’enferma dans sa chambre, où il avait patiemment recueilli les animaux les plus horribles, sauterelles, chauves-souris, serpents, lézards, et bravant l’infection que répandaient ces animaux, il ne sortit de sa solitude que le jour où il eut composé un monstre s’échappant d’une obscure caverne. Alors, il pria son père de venir voir son ouvrage.
L’œuvre était placée sur un chevalet, dans le meilleur jour de la chambre. Ser Piero avait, dans son insouciance, oublié de quel ouvrage il avait chargé Léonard. A l’appel de celui-ci, il accourut à Florence, fort intrigué. Du seuil de l’atelier, il aperçut tout à coup le monstre hideux qui, dans la vive clarté du soleil, semblait le menacer. Il tressaillit d’effroi et précipitamment s’élança au dehors pour fuir. Léonard, riant de malice et d’orgueil, le rattrapa par la main et lui dit:
— Félicite-moi, mon père, au lieu de t’en aller ainsi. Car cet ouvrage a produit l’effet que j’en attendais.
Caricature.

— Quel ouvrage?... le monstre?
— Oui. Tu m’avais prié de peindre sur le tronc du figuier, que l’autre jour tu m’as apporté, quelque chose d’effrayant. N’ai-je Pas réussi dans ma tentative?
— Ma foi, oui, tout à fait. Je ne crois pas que la nature ait jamais créé un être d’aspect aussi redoutable. Il est magnifique à force de vie, de laideur et de colère.
— Prends-le donc, et emporte-le où tu voudras.
Ser Piero s’empara de la rondache avec soin et, comme il n’était pas maladroit en affaires, il se garda bien de tenir sa promesse envers son familier compagnon de chasse. Il se rendit tout droit chez un mercier acheter une autre rondache, sur laquelle était peint un cœur percé d’une flèche, et qu’il offrit à son paysan. Puis, il s’en fut aussitôt vendre, pour cent ducats, l’ouvrage de Léonard à des marchands florentins, qui eux-mêmes sans difficulté le revendirent trois cents ducats au duc de Milan.
Léonard était possédé par une intelligence trop curieuse, trop avide, pour s’attacher à une seule branche de l’art. Il rechercha dans le dessin toutes les difficultés, toutes les ressources d’expression. Sans négliger les conseils de Verrechio pour la peinture, il commença de modeler en terre quelques têtes de femmes, plusieurs têtes d’enfants, qu’après de courts tâtonnements, on aurait pu attribuer à la main d’un maître. Il s’attaqua aussi à l’art de l’architecte et de l’ingénieur, dessinant les plans d’un grand nombre d’édifices, de moulins, de fouleries et de machines, que faisait mouvoir un cours d’eau. Il osa, malgré sa grande jeunesse, présenter un projet d’utilisation des eaux de l’Arno, qu’il aurait voulu canaliser de Pise à Florence .
Le destin demandait qu’il fût peintre surtout. Il dessinait beaucoup d’après nature; pour cela, il modelait en terre des figures, qu’il drapait ensuite avec des chiffons mouillés et enduits de terre; sur certaines toiles de linon ou de batiste, il dessinait à la pointe de sa brosse, avec un peu de blanc et de noir, des études admirables. Sur du papier aussi, il dessina des paysages et des figures d’une perfection très pure.
Les progrès de Léonard se marquaient avec une telle rapidité que son maître, lequel ne dédaignait pas de réclamer son aide dans des travaux importants, éprouva bientôt quelque jalousie. Par exemple, André Verrochio, étant chargé de composer pour les frères de Vallombrosa un Baptême du Christ, que l’on voit aujourd’hui à l’Académie des Beaux-Arts de Florence, pria Léonard de peindre dans ce tableau un ange agenouillé. Léonard obéit: son ange apparut d’un lumineux relief, et l’on ne vit que lui. Verrochio, frappé d’admiration, conçut, d’après Vasari, un si violent désespoir de se reconnaître surpassé par son élève, qu’il aurait dès lors renoncé pour toujours à toucher un pinceau.
Vasari était trop l’ami de Michel-Ange pour montrer envers Léonard une bienveillance très généreuse. S’il loue la valeur et les charmes du peintre de la Joconde, c’est qu’il y est contraint: nous ne pouvons alors le croire entièrement sur parole. Pas plus que Tomazzo, il ne nous renseigne guère sur les dix ou douze années que Léonard a passées dans Florence. Il nous est permis de supposer, avec vraisemblance, en observant les séductions de son caractère, qu’il vécut une jeunesse heureuse, gaie, un peu folle. N’avait-il pas, pour l’exciter au plaisir, des camarades bons vivants, le joyeux Atalante Miglioretti, l’excentrique Zoroastre de Piretola?
La fantaisie qui gouvernait ses actions, présidait également à ses études. Je crois que, même si des biographes nous avaient transmis des documents plus nombreux, il nous serait difficile de trouver de l’unité à sa vie, et à son talent un développement logique. Cet homme prodigieux, chez qui le savant l’emporte Peut-être sur l’artiste, préludait, dès ce premier séjour à Florence, à ces études d’hydraulique, d’optique, de géologie, qu’il n’abandonna jamais, et dans lesquelles on peut le considérer comme le précurseur des Pascal, des Helmholtz et des Lyell.
Il composait une grande quantité de dessins et de modèles Pour prouver que l’on pouvait aplanir ou percer une montagne, afin de mettre en communication deux vallées; qu’on pouvait, au moyen de vis, leviers et cabestans, soulever ou traîner des poids énormes; qu’il pouvait, à l’aide de pompes, curer un Port, faire monter les eaux. Il s’amusait à dessiner des nœuds de cordes, disposés de façon à remplir uu cercle. Une fois, il démontra, par le dessin détaillé de l’un de ses projets, à plusieurs citoyens de mérite, qui administraient alors Florence, qu’il soulèverait leur temple de San-Giovanni, et, sans le détruire, l’exhausserait sur des degrés.
Il partageait son temps entre les études les plus sérieuses et les distractions de toute sorte, quelques-unes d’un goût douteux. Il fréquentait le peuple sur les marchés, les ruffians et les portefaix dans les tavernes; il accompagnait les condamnés au supplice; certains soirs de fête, il rassemblait chez lui des paysans, qu’il faisait boire outre mesure. A ces paysans, il racontait les histoires les plus grotesques et, tandis qu’ils riaient de tout cœur, Léonard notait leurs gestes et leurs contorsions. De là proviennent ces caricatures, ces têtes difformes et grimaçantes, dont la plupart ont été conservées par la gravure. Sa belle santé l’autorisait à braver les fatigues du plaisir. D’une force peu commune, et habile à tous les exercices du corps, il était recherché par la société de Florence, si brillante sous les Médicis.
Il plaisait à tous, sans effort. Sans fortune, n’appartenant au travail que par caprice, il s’entourait pourtant de domestiques et de courtisans; il possédait des chevaux, qu’il aimait par-dessus tout, une ménagerie d’animaux de toute espèce, qui faisaient sa distraction, et qu’il soignait avec une patience infinie. Souvent, en passant sur les marchés où l’on vendait des oiseaux, il en payait le prix demandé, les tirait lui-même de leur cage, et glorieusement leur rendait la liberté.
Il y avait, en dehors du Palazzo Vecchio, une boîte qu’on appelait, à cause de sa forme, le tambour. Chacun pouvait à son gré, sans être obligé d’y apposer même sa signature, glisser dans ce tambour une dénonciation quelconque. C’était, en somme, pour les Médicis, un élément d’information, de police, qui ne leur coûtait rien. Des magistrats examinaient la moindre de ces accusations gravement. Or, un jour, une lettre de ce tambour accusa Léonard de mœurs infâmes, et dénonça, comme son complice, Verrochio.
Jeune femme.
(Musée de Venise.)

Léonard avait vingt-quatre ans, Verrochio quarante et un. Ce ne fut pas sans peine que les deux accusés furent absous. Car on procéda tout de suite à une enquête. L’affaire fut appelée devant les magistrats le 9 avril 1476. Les deux artistes furent relaxés temporairement, et sous la condition de se représenter devant le tribunal. En effet, une seconde fois, ils durent comparaître ensemble et, enfin, faute de preuves, on les laissa tranquilles.
Malgré l’agrément de sa personne, malgré la vertu de ses œuvres, Laurent le Magnifique ne songea point à attacher le jeune artiste sa maison. Peut-être Léonard, pour ses caprices et ses fredaines, était-il redouté. En outre, son indifférence dans les questions politiques et religieuses qui passionnaient alors son époque empêchait ses compatriotes d’apprécier impartialement son génie.
Cependant, il trouvait toujours de la joie à produire. Une fois, on lui confia un carton d’après lequel on devait exécuter en Flandre, pour le roi de Portugal, une portière tissue de soie et d’or. Ce carton représentait Adam et Eve au moment de leur désobéissance, dans le paradis terrestre. Léonard dessina en grisaille, et à la brosse, plusieurs animaux dans une prairie émaillée de fleurs. Dans ce carton, qui malheureusement fut abandonné, se manifeste une habileté délicate, une précision frémissante de vie, jusque dans les branches et les feuilles d’un figuier noueux, dont Léonard devait chérir la lumière.
Il peignit ensuite une Vierge, qui a appartenu au pape Clément VII. Il dessina aussi sur une feuille de papier, pour son ami intime, Antonio Segni, un Neptune dont le char est traîné par des chevaux marins. Le dieu respire au bon soleil, la met s’agite harmonieuse, sous son peuple de tritons, de dauphins et d’autans.
Il lui prit la fantaisie de peindre à l’huile une tête de Méduse: des serpents, entrelacés de mille façons bizarres; forment sa chevelure. Il commença encore une figure d’ange, qui tient une main sur sa poitrine, tandis que l’autre main, élevée, dirigée en avant, a permis à Léonard d’exécuter un raccourci de l’épaule au cou. Comme cela lui arrivait souvent, Léonard n’acheva pas ces deux ouvrages. Il craignait trop que son exécution ne pût répondre à son intention trop haute.
Il possédait déjà une méthode très personnelle de création. Afin de donner à sa peinture une puissance de relief et aussi de la souplesse, il employait les oppositions les plus franches de l’ombre et de la lumière. Il s’obstinait à chercher pour ses fonds des tons plus sombres encore que le noir, afin de prêter plus d’éclat aux parties éclairées. Mais alors, par l’outrance de son Procédé, prenant ainsi pour point de départ la teinte la plus vigoureuse, et s’efforçant de parfaire le plus possible ses ouvrages, il les amenait à une tonalité sourde, privée de lumière, qui semblait rendre plutôt les effets de la nuit que ceux du Jour.
Lorsqu’il rencontrait, par hasard, un homme à tête expressive, un type pittoresque, ayant barbe ou cheveux singuliers, Léonard s’émouvait d’une telle satisfaction que, sans honte, il le suivait jusqu’au soir; et puis, lorsqu’il se retrouvait seul, il dessinait cette figure aussi fidèlement que si elle eût posé devant lui.
Pourtant, il était gêné à Florence par la curiosité médisante des gens du peuple, surtout par l’envie impuissante des riches bourgeois qui entouraient Laurent le Magnifique. On ne l’aimait pas, on ne le considérait pas suffisamment à son gré. Il résolut donc de chercher fortune hors de sa patrie, et encouragé Peut-être par des avances de Louis le More, qui projetait d’élever un monument à la mémoire de son père, il partit pour Milan.
II
Table des matières
LA COUR DE MILAN
C’EST en 1481, ou même en 1480, et non en 1494, ainsi que le pense Vasari, que Léonard quitta Florence. Afin de gagner les bonnes grâces de ce Ludovic Sforza, qui régnait à Milan et qu’il savait d’humeur changeante, Léonard de Vinci lui offrit en quelque sorte ses services, les trésors de son génie, la richesse de ses découvertes, les rêves de ses œuvres d’art.
La famille du Sforza présente une image parfaite de ces dynasties italiennes qui, du moyen âge à la Renaissance, dominèrent par la violence, par la ruse, par la puissance de l’argent. C’est la belle époque du condottiere, plein de talent et de scélératesse, de l’aventurier dont la fortune heureuse excuse tous les crimes. Fils légitimes, bâtards, frères et cousins, se disputent fréquemment le pouvoir, parmi le désordre des cités meurtries. Au milieu des pires dangers, la famille des Sforza s’élève, ayant pour bréviaire, ces trois maximes d’homme fruste et de soldat prudent:
«Ne touche jamais à la femme d’autrui; — ne frappe jamais aucun de tes gens, ou si cela t’arrive, envoie-le bien loin; —ne monte jamais un cheval ayant la bouche dure ou sujet à perdre ses fers.»
Louis le More avait sans scrupule usurpé le pouvoir, aux dépens de son neveu, qu’il sut marier selon les exigences de sa politique, au lieu de le tuer. Le meurtre eût laissé le long souvenir d’une cruauté lâche, et surtout préparé dans l’esprit de ses sujets la pensée des représailles. «Homme très sage, dit Commines, mais fort craintif et bien souple quand il avait peur, Louis Sforza était un homme sans foi, s’il voyait son profit pour la rompre.»
Ludovic du Sforza, par Léonard de Vinci,
(Pinacoteca Ambrosiana, Milan.)

D’ailleurs, doué d’intelligence, ne répugnant pas à l’effort, ce prince aimait la gloire, recherchait l’éclat, la beauté des grandes choses. Latiniste de premier ordre, il recevait avec une cordialité flatteuse des savants et des artistes. Il n’épargna rien pour élever, à la tête des sociétés rivales, l’Université de Pavie. Léonard de Vinci était exactement renseigné dans sa recherche d’un protecteur, capable de le comprendre. Il n’eût jamais rencontré de maître plus accessible à ses tendances et à sa volonté que cet homme, souverain dans ses États, qui ambitionnait de faire de Milan la première ville de l’Italie, que ce prince auquel le poète Bellincione dédiait un sonnet avec cette épigraphe: «Sonnet à la louange du seigneur Ludovic qui veut voir Milan devenir en science une nouvelle Athènes.»
Léonard, cependant, usa de prudence, lui aussi. Il savait qu’avec ces princes, épris de luxe et d’élégance, mais aussi habiles à manier la trique qu’un paysan à user de sa pioche, un humble sujet devait prendre des précautions. Donc, avant de présenter devant lui sa personne, il lui présenta ses idées dans une lettre. Oh! cette lettre n’est certes pas un modèle de modestie. Qu’importe? Les anciens ne tenaient-ils pas cette vertu de la modestie pour un vice?... Et Léonard, pour obtenir du maître une confiance généreuse, devait lui-même faire valoir ses mérites.
Tous les biographes reproduisent intégralement cette lettre si curieuse, qui témoigne d’une si étonnante abondance de savoir et de divination chez un homme de vingt-huit ans. Je me contenterai d’en citer quelques extraits:
«... Je désire soumettre à Votre Excellence les pans et projets de mes inventions, qui demeurent encore secrètes, et l’en faire profiter. En attendant qu’une occasion se présente de les mettre en pratique, je vous eu donne la note suivante:
«1° J’ai un moyen de construire des pontons légers, facilement transportables, incombustibles, avec lesquels on peut poursuivre ou éviter l’ennemi;
«2° J’ai un moyen de tarir l’eau des fossés, pendant le siège d’une place, et de construire une grande quantité de ponts Volants à échelons;
«3° Je sais détruire toute place forte, si elle n’est pas bâtie sur un roc;
«4° Je possède le secret de fabriquer des bombardes facilement transportables, avec lesquelles on peut lancer en détail la tempête, et dont la fumée jettera l’ennemi dans la confusion;
«5° Au moyen de chemins creux, étroits et tracés en zigzags, je saurai faire parvenir les troupes jusqu’à un point, déterminé à l’avance, des fortifications d’une ville;
«6° je sais construire des chariots couverts, avec lesquels on pénètre dans les rangs de l’ennemi, pour détruire son artillerie; et, derrière ces chariots, l’infanterie peut s’avancer sans obstacles;
«7° Si le besoin l’exige, je fabriquerai des bombardes, des Mortiers, des passe-volants, différents de ceux qui sont en usage
«8° Là où les bombardes ne pourraient produire leur effet, je composerai des catapultes, des balistes, ou d’autres engins dont l’effet décisif est tout à fait insoupçonné ;
«9° En mer, je puis employer beaucoup de moyens offensifs ou défensifs, construire, par exemple, des vaisseaux à l’épreuve des bombardes, composer des poudres et des fumées;
«10° En temps de paix, je puis remplir l’office d’architecte, soit pour les édifices publics et privés, soit pour ceux qui servent à la conduite et à la distribution des eaux;
«11° Je puis mener à bonne fin toute espèce de travaux de peinture, et aussi de sculpture en terre, en marbre ou en bronze.
«Si quelqu’une des choses indiquées ci-dessus était estimée d’une exécution impossible, je m’engage à en faire l’expérience dans votre parc ou dans tel lieu qu’il plaira à Votre Excellence, à laquelle je me recommande humblement.»
Les offres de Léonard furent acceptées, mais d’une étrange manière.
— Je connais la grande réputation de Léonard de Vinci comme peintre, déclara Louis le More. Sans contester la valeur de ses prétentions comme ingénieur et comme architecte, nous ne pouvons réaliser tout de suite aucun de ses projets et, par conséquent, les mettre à l’épreuve. Qu’il vienne donc ici en artiste... Puisqu’il se flatte d’être un excellent musicien, je lui demande d’apporter un de ses instruments, et je serais très heureux qu’il pût m’étonner par quelque merveille...
Léonard obéit avec empressement aux ordres du prince. Il arriva au palais du duc de Sforza, à Milan, avec un instrument, une lyre qu’il avait fabriquée lui-même, presque tout entière en argent, et qui affectait la forme d’un crâne de cheval. Cette disposition bizarre donnait aux sons quelque chose de mieux vibrant et de plus agréable.
Dans la salle des fêtes, de nombreux musiciens, préparés depuis longtemps au concours organisé par le prince, se trouvaient déjà réunis. Léonard fut le dernier à pincer de son luth, à chanter les chansons qu’il improvisait sans la moindre fatigue. Il surpassa tous ses concurrents par l’adresse et par la vivacité de son jeu, par l’originalité et l’essor lumineux de ses poésies. Louis le More, sans hésitation, lui décerna la palme du vainqueur; il le combla d’éloges, de caresses; il lui demanda aussitôt un tableau d’autel, la Nativité de Notre-Seigneur, que le prince offrit à l’Empereur, lorsqu’il fut terminé.
A l’issue du concours, Louis le More ne congédia point Léonard, ainsi que les autres musiciens. Il le garda auprès de lui jusqu’au soir, afin de jouir du charme et de l’intelligence de sa conversation. Léonard causait de verve, éloquemment, sur un ton de franchise gaie, n’hésitant pas plus à propos des choses graves que des choses frivoles. Il maniait avec aisance la raillerie, contrefaisait les tics des orgueilleux sans valeur réelle, imitait la voix grotesquement solennelle des courtisans à la loyauté douteuse. Si la conversation languissait un moment, il inventait vite une histoire et la contait avec esprit. Il ne savait pas seulement causer, il savait écouter. Et par son air d’attention sympathique, qui était un hommage aux qualités intellectuelles et morales de ses interlocuteurs, il plaisait tout de Suite. Il s’amusait des autres, et il les amusait: cela lui assurait sur tous la séduction suprême. Patient observateur, pénétrant Psychologue, il voyait sur le visage de ses semblables leur âme. surprenait leurs émotions et leurs pensées. Aussi, pouvait-il aisément les vaincre dans leur ignorance, les flatter pour sa domination jusque dans leurs préjugés de religion ou de caste.
Julien de Médicis,

«Son esprit brillait sans cesse, tout à fait libéral, dit Paul Jove; son visage paraissait le plus beau du monde. Arbitre de toute élégance, il inventait chaque jour des divertissements de salon et de théâtre.» Il était bien l’artiste nécessaire à la cour de Louis le More, la plus polie de l’Europe, à cette date.
«Plus qu’homme du monde, dit le chroniqueur Bernardino Arlano, Louis le More était avide de louange et de gloire. Il attirait par sa bienveillance et par ses dons les philosophes, les sophistes, les médecins remarquables dont un grand nombre fut pensionné par lui. Les Grecs Constantin Lascaris et Démétrius Chalcondylas représentaient à sa cour l’humanisme. Le mathématicien Fra Luca Pacioli écrivait son traité De Divina Proportione, dont il demandait les figures à Léonard de Vinci. Pendant vingt-cinq ans, le célèbre Bramante travailla pour le compte de Louis le More, embellissant Milan de palais et d’églises.»
Mais d’où vient donc que, dans tous les temps, les tyrans de toute envergure éprouvent le besoin de s’entourer d’un luxe d’hommes de science et de pensée, des enchantements de la beauté et de la poésie?... Louis le More n’était pas moins avide de plaisirs que d’opulences. Il appelait en sa ville des joueurs de lyre et de flûte, des danseurs, des mimes, des organisateurs de fêtes. Il aimait les pompes nuptiales et funéraires, les repas splendides, les représentations d’antiques atellanes, les spectacles, les chœurs et les ballets.
Naturellement, les grandes familles suivaient l’ardeur voluptueuse du maître et, dans la corruption des mœurs, les âmes s’avilissaient. Le père livrait, contre de l’argent, ou contre une distinction, sa fille; le mari livrait sa femme, le frère sa sœur. La politique embrouillait encore de ses intrigues les drames ou les comédies de l’amour. Louis l’Usurpateur avait arraché le pouvoir à son neveu: la duchesse Bonne de Savoie, la mère du souverain évincé, n’avait jamais, malgré les apparences, pardonné à son beau-frère son crime d’État. Un soir, elle posta sous le porche de l’église San Ambrogio des assassins, qui attendirent Louis à la sortie des vêpres: il ne dut son salut qu’à un caprice. Sortant par une autre porte que celle où il était attendu, il échappa, sans le soupçonner une seconde, aux spadassins de la duchesse. Plus tard, il prétendit, non sans vraisemblance, que Dieu le protégeait.
Dans cette Italie bouillonnante de jeunesse et de génie, l’assassinat était à l’ordre du jour. On y faisait l’amour avec autant d’entrain et de plaisir qu’on s’y donnait la mort. Les Poètes ne s’émouvaient guère des crimes qui, autour d’eux, dans les villes et dans les campagnes, entravaient parfois le chemin: d’ailleurs, pour ces enfants terribles, à qui la vue du sang ne répugnait pas plus que la vue du vin, les actes de Vengeance, de haine, de provocation, de jalousie meurtrière, n’offraient pas la moindre apparence d’être des crimes; ils n’étaient que les accidents nécessaires, des manifestations décisives, de la grande lutte pour la vie. Pas plus que les bêtes dans les bois ou que les cruels insectes dans l’herbe touffue, ces souverains de la Renaissance ne connaissaient de scrupule ni d’hésitation, ne s’embarrassaient d’idées de justice et d’honneur, lorsqu’ils voyaient leur intérêt à défendre leur peau ou à attaquer le voisin dans sa fortune. Léonard vivait à l’aise, avec son cœur puissant, capable de se passionner au pittoresque de la bataille, au milieu de cette atmosphère d’intrigues et de méfaits. Pendant les heures de paix, il jouissait davantage des rêves de son art et des voluptés de la vie sensuelle.
Ainsi, il se trouvait à Florence en 1478, lors de la conspiration des Pazzi. Dans l’église Santa-Maria del Fiore, Julien de Médicis tomba, au moment de l’élévation; sous le poignard d’un conjuré. Laurent ne put échapper à la fureur de ses ennemis qu’en se réfugiant dans la sacristie. Vous entendez bien que la conjuration fut par les Médicis réprimée sans pitié. On tortura et pendit Quatre cents coupables. L’un de leurs chefs, Bernardo Bandini, avait fui cependant jusqu’à Constantinople: mais il fut livré Par le sultan, et pendu à Florence en 1479. Et Léonard assista si tranquillement à son supplice, qu’il en relata le spectacle détaillé dans un dessin, qui était accompagné de notes sur le costume de l’assassin.
A la cour de Milan, il trouva le milieu le plus favorable à ses goûts de faste, de romanesque et de plaisir. Plus d’une fois, il prêta son pinceau prodigue aux fantaisies licencieuses de Louis le More. C’est lui qui réglait l’ordonnance des fêtes, des processions et des triomphes, des pantomines mythologiques, où il déployait éloquemment sa science toujours neuve des belles formes et des belles couleurs. Aussi, fut-il aimé du duc, des grands seigneurs, autant qu’il les aima.
En 1489, lors du mariage de Jean Galéas, neveu de Louis le More, avec Isabelle d’Aragon, fille du roi de Naples, c’est Léonard de Vinci qui dirigea les réjouissances données en l’honneur d’Isabelle. Il imagina un spectacle intitulé le Paradis, une machine colossale construite avec un grand art. Sous un ciel qui avait la forme d’une sphère, chaque planète décrivait harmonieusement sa révolution, et lorsqu’elle arrivait devant la jeune fiancée, elle chantait des vers composés par le poète courtisan Bellincione.
Louis lui-même épousa, en 1491, Béatrix d’Esté. Cette enfant de seize ans, qui n’avait de la candeur que l’apparence, avait accepté ce mariage par ambition et par désir de divertissement. Léonard fut encore chargé d’organiser en son honneur des bals et des festins, des fêtes dans les rues et au château. C’était alors dans Milan un carnaval folâtre mêlant, tout le long de l’année, toutes les classes de la société, le carnaval dont nous n’entendons plus aujourd’hui que pendant la saison d’hiver, en certaines cités de l’Italie, quelques grelots fatigués. Deux poètes, Baldassare Taccone en italien, Pietro Lazzarone en latin, célébrèrent la magnificence des noces de Béatrix, et parmi les merveilles énumérées dans leurs odes, ils citent la statue colossale de François Sforza, la maquette du Vinci, statue qui fut exposée sous un arc de triomphe, au milieu de la Piazza del Castello.
La duchesse ne jouit que d’un règne très court, puisqu’elle mourut à vingt-deux ans. Elle mourut prématurément, consumée par sa fièvre ardente du plaisir, emportée par une fausse couche, un soir qu’elle avait trop dansé. Elle avait provoqué cependant maintes occasions de mettre à l’épreuve l’esprit inventif de Léonard, qui pour elle recherchait des jeux nouveaux, où elle pût satisfaire ses caprices d’enfant et de femme. C’est pour elle que dans le parc du château il construisit des bains de Marbre.
L’occupation des fêtes bruyantes n’empêchait point l’artiste de se livrer à ses études, ni aux travaux que lui confiait son maître. Il sut autour de lui grouper quelques élèves, organiser cette académie de Milan, dont le but nous est encore imparfaitement connu. Cette académie, je dirai avec plus d’exactitude qu’il la réorganisa, la fit sienne de par sa méthode et ses tendances; elle prit son nom, ainsi que le prouve un sceau sur lequel sont inscrits ces mots: Leonardi Vinci Academia.
Béatrix d’Este, par Léonard de Vinci.

Quelles matières d’enseignement donnait-on dans cette académie? Il est difficile de l’indiquer d’une façon précise. Léonard, à ce qu’il semble, s’y était pleinement consacré. Un grand nombre de ses manuscrits de cette époque, rédigés sous forme de notes, permettent de penser qu’ils étaient plutôt destinés à des leçons publiques qu’à des ouvrages. Léonard, s’il n’était pas l’unique professeur, en était au moins le principal. On peut, en tout cas, affirmer, sans aucun risque d’erreur, d’après ces manuscrits, que les matières enseignées comprenaient l’universalité des sciences qui soutiennent ou éclairent les beaux-arts, c’est-à-dire tout, d’après l’opinion du Vinci lui-même, tout des sciences et des belles-lettres, à l’exception de la théologie, de la philosophie et du droit.
Il recueillit le fond de son enseignement dans le Traité de la Peinture, le plus considérable de ses ouvrages, le seul qui ait été publié en son entier. Ce ne fut que pour commenter ou développer les principaux sujets de ce livre qu’il ébaucha d’autres traités spéciaux, dont certains manuscrits sont perdus, tandis que d’autres sont conservés à Paris, à Milan et à Londres.
A plusieurs reprises, dans le Traité de la Peinture, il mentionne les ouvrages qu’il avait déjà rédigés et ceux qu’il tenait en projet. Par exemple, le Traité de la lumière et des ombres, dont le manuscrit nous reste. Dans un inachevé Traité du mouvement local, il s’occupe du repos, du mouvement et de la pondération du corps humain. Il commence un ouvrage qui devait résumer toutes ses idées d’artiste et dominer sa méthode: De la théorie et de la pratique. Il parle encore d’un Traité des mouvements de l’homme, puis d’un autre, dont nous possédons un fragment, où il donne les mesures de la tête, les Proportions du corps humain.
Cette «divine proportion», selon ses termes, des différentes parties du corps humain l’a toujours et profondément préoccupé. Avec l’humilité touchante du véritable artiste, que dévore à toute heure le désir de l’absolu et du beau, il confesse qu’il a, par ses efforts, par ses œuvres, cherché la perfection de l’art, sans la rencontrer jamais. Sur sa demande sans doute, le Poète Platino Piatto lui composa une épitaphe, qui indique bien la ferveur de son âme dans la religion de l’art et la confusion de son esprit devant l’impuissance de ses moyens matériels. «Admirateur des anciens, leur élève reconnaissant, une seule chose m’a manqué, leur science des proportions. J’ai fait ce que j’ai pu. Que la postérité me pardonne!...»
Benvenuto Cellini assure avoir possédé une copie du Traité de perspective, sorte de préface des ouvrages de Léonard sur la Peinture. On sait enfin que Léonard se livra, pendant des années, à l’étude de l’anatomie, surtout celle du corps humain, et qu’il travailla de concert avec le philosophe Mercantonio della Torre, lequel fut un des premiers à reprendre en médecine la doctrine de Galien. Le livre où il consigna ses observations et ses connaissances, il l’illustra de figures dessinées à la sanguine avec des hachures à la plume. Dans ce livre viennent, après les études de pure ostéologie, celles des nerfs et des muscles, divisées en trois sections: la première pour la couche la plus profonde, la Seconde pour la couche moyenne, la troisième pour la couche superficielle. Chacune de ces figures est entourée de notes explicatives en caractères bizarres, tracés, selon la coutume de l’artiste, à rebours et de la main gauche.
Vasari mentionne enfin un Traité d’anatomie du cheval. Cet ouvrage composé pendant que Léonard travaillait à la statue équestre de François Sforza, fut détruit à la même date que ce grand monument.
J’avoue que la manière, brève, sèche, du Traité de la Peinture, en rend la lecture pénible. Il exige, pour être saisi dans tous les rayons de sa nombreuse intelligence, l’attention la plus soumise; et l’esprit est bientôt récompensé de son effort et de sa sympathie, devant le développement des pensées si variées, de l’expérience si sûre, des conseils si pratiques d’un maître ouvrier soutenu dans l’exposition complète de sa méthode par la flamme de l’idéal. C’est la méthode du réalisme à la fois le plus noble et le plus vrai.
Il exhorte l’élève à regarder la nature vivante, la forme qui, par ses mouvements et ses couleurs, trahit les émotions de l’esprit qui l’anime. Il circonscrit nettement le champ de la peinture. L’intention du peintre doit être, déclare-t-il, de reproduire avant tout le relief des corps. Le couronnement de l’art provient de la dispensation juste et naturelle des ombres et des lumières. Et Léonard ajoute cette parole pénétrante et si juste, qui s’adresse aux amateurs prétentieux de tous les temps, aux mufles et aux snobs de tous les pays:
«Si un peintre épargne les ombres où elles sont nécessaires, il se déshonore, il rend son ouvrage méprisable aux bons esprits, pour acquérir auprès du vulgaire et de l’ignorant une fausse estime. Car ceux-ci ne voient dans un tableau que le brillant et le fard, sans prendre garde au relief.»
Léonard donne encore à ses élèves des conseils, qui pourraient servir aux professionnels de tous les arts, aux littérateurs aussi bien qu’aux peintres:
«Ce n’est pas une chose insignifiante que de repasser en imagination. lorsqu’on est au lit dans l’obscurité, tous les contours des figures qu’on a étudiées; par ce moyen, on fortifie davantage en sa mémoire les idées des choses qu’on y a recueillies.»
Et, plus loin, ces préceptes sévères, combien justes!...
«L’homme le plus sujet à se tromper est celui qui juge son propre ouvrage; le blâme de ses ennemis le sert mille fois plus que l’approbation de ses amis.»
Il supplie ses élèves de travailler lentement, de n’imite! jamais personne, de ne s’attacher qu’à un petit nombre d’œuvres, mais excellentes. Rien dans la nature, pas même ce qui vient du hasard, ne lui paraît inutile au progrès d’un esprit qui sait observer et comparer.
«Si vous prenez garde aux salissures d’un vieux mur, aux bigarrures de certaines pierres jaspées, il pourra s’y rencontrer des représentations de divers paysages, des confusions de batailles, des airs de têtes et de figures étranges, des habillements capricieux...»
Il a trop, avec ses fines qualités de psychologue qui craint le ridicule, mesuré les limites de l’ambition pour ne pas recommander de se Préserver comme d’une maladie de tout ce qui excède les forces humaines;
«Qui ne peut ce qu’il veut, doit vouloir ce qu’il peut... Il n’est pas non plus avantageux de vouloir tout ce qu’on Peut, car souvent ce qui nous paraît doux finit par devenir amer, et j’ai pleuré Parfois ce que j’ai désiré, parce que je l’avais obtenu.»
Insatiable esprit qui souffrait de désirer trop de beauté, et qui dans l’inquiète d’avoir mal dirigé son effort. éprouvait comme un remords d’avoir, par l’exécution d’une œuvre, trahi sa pensée.
Étude de statue équestre.

Les intentions et les croyances de Léonard ne se révèlent pas tout entières dans ses traités ni dans ses vers. Néanmoins, il ne sort de ses livres que des connaissances supérieures, capables de développer la vertu et la souplesse d’une intelligence, d’améliorer les ressources du métier, expérimentées par les maîtres. En lui, tout s’appliquait à être nouveau. Il ne pouvait rien faire comme personne. Ainsi, Luca Pacioli nous apprend que, positivement, il était gaucher. Vasari déclare qu’il écrivait de la main gauche, et l’inspection de ses dessins prouve bien que c’est, en effet, de la main gauche qu’il travaillait. Il commençait par la droite, à rebours par conséquent, selon la manière des Orientaux: il est presque impossible de lire son écriture autrement que dans un miroir.
En ce temps-là, on se plaisait aux secrets, aux mystères; l’alchimie était fort en honneur. Peut-être, Léonard, qui avait des susceptibilités d’amour-propre dans les inspirations de son génie, et pour préserver du contact des esprits impatients, médiocres ou routiniers, la personnalité de ses œuvres, voulait-il ainsi, en employant une méthode obscure, soustraire ses inventions à la curiosité et à la jalousie. La bizarrerie de cette méthode prêtait parfois à l’écriture, aux images qu’elle illustre, une étrange physionomie de choses grimaçantes, comiques, malicieuses, même obscènes.
Ses dessins sont innombrables. Sa main, qui était assez puissante, dit-on, pour tordre le battant d’une cloche, jetait à profusion, allègrement, sur le papier, toutes les lueurs et tous les nuages de sa pensée, l’indication nette des êtres et des paysages qui avaient charmé ses yeux, étonné ou remué son cœur. Ses préoccupations, ses études, se reflètent clairement dans ses esquisses à la plume, à la mine de plomb, à la pointe d’argent: bijoux, pièces d’orfèvrerie, plans d’architecture, pompes d’épuisement, bateaux à nageoires, armes, canons de toutes grandeurs, une planche de son anatomie du cheval, un alphabet illustré, qu’il établit sans doute pour le jeune duc de Milan.
La vie, en ses variations innombrables, l’intéressait; il les notait toutes avec la même dilection: chevaux, ânes, chevreuils, buffles, chameaux, singes, chiens, lézards, tortues, et des oiseaux peints à l’aquarelle, et les fleurs de tous les parterres. Il cherchait toujours la vie, des moyens plus sûrs de la saisir dans son frémissement, des moyens inédits de la traduire plus belle, plus heureuse, et d’en rendre la joie plus accessible aux hommes. S’il tâtonnait parfois, c’était dans une lumière éblouissante qui l’aveuglait lui-même. Et s’il a laissé plus de projets chimériques que d’œuvres achevées, c’est qu’il doutait trop souvent, non de la clairvoyance et de la logique de sa pensée, mais de la puissance de l’instrument de cette pensée. Il était seul à posséder ce doute.
Vers 1490, les constructeurs de la cathédrale de Milan émirent, pour la continuation des travaux, des opinions différentes. Les Italiens, soutenus par Louis le More, prônaient le style de la Renaissance; les Allemands défendaient avec énergie l’art gothique. Tous ces savants têtus, dans un congrès convoqué par Louis, discutaient de leur mieux et, parmi les tempêtes croissantes de leurs disputes, se comprenaient de moins en moins. Le peuple s’impatientait, cependant, de recevoir un résultat de leurs délibérations.
Louis, qui désirait avoir sa cathédrale, chargea Léonard de mettre d’accord les ingénieurs et les architectes, ânes savants de son congrès. Léonard obéit, et par sa bonne grâce, autant que par l’autorité de son savoir en mathématiques appliquées, il les contraignit d’aboutir à une conclusion.
Pour se délasser de son labeur et de ses plaisirs, Léonard confectionnait de petits ouvrages de sculpture, bustes de vieillards, figures de Christ ou de Madone Nous ne pouvons Malheureusement en parler que d’après Lomazzo, qui possédait «une petite tête en terre du Christ enfant, dans laquelle on voit la simplicité et la pureté de l’enfance accompagnées d’un je ne sais quoi de sage, d’intelligent et de majestueux.»
Aujourd’hui, nous considérons en Léonard surtout le peintre; de son temps, c’est comme sculpteur qu’on l’appréciait le plus. Lui-même, pour immortaliser son nom, comptait sur le monument équestre de François Sforza. Il avait entrepris cet ouvrage peu de temps après son arrivée à la cour de Milan; il le maintint pendant seize années sur le chantier. Pour cette statue qu’il rêvait colossale, il demanda cent mille livres de bronze. Dans les esquisses qui nous en ont été léguées, on voit François Sforza à cheval sous un portique. Le cavalier en armure, et dont une toque coiffe la tête, tient en sa main droite, appuyée en arrière sur la selle, le bâton de commandement.
En 1493, après le mariage de Louis avec Béatrix d’Esté, Léonard découvrit enfin sa statue. Ce fut, parmi les seigneurs, dans le peuple, un cri d’admiration. Mais l’artiste, toujours inquiet, hésita, selon la tradition, à la livrer à la fonte. Cependant, Luca Pacioli affirme qu’elle fut parfaitement fondue, qu’elle pesait deux cent mille livres et qu’elle mesurait douze brasses de hauteur, c’est-à-dire un peu plus de sept mètres. Si, en tout cas, la tradition se trompe, lorsqu’elle prétend que les arbalétriers de Louis XII l’ont mise en pièces, il est certain que rien ne reste aujourd’hui de cette statue colossale. D’après une lettre d’Hercule I d’Esté à Jean Valle, son résident à Milan, elle existait encore le 19 septembre 1501. Mais, à présent, nous ne possédons plus que les dessins de la collection de Windsor qui s’y rapportent, les croquis de cavaliers décrits par Vallardi d’après une gravure que l’on attribue à Léonard, le beau manuscrit de la Bibliothèque nationale de Paris (ancien fonds), petit in-folio, n° 9941, qui donne une idée assez complète de l’ouvrage, et une étude d’homme à cheval dessinée à la sanguine et qui rappelle la miniature du manuscrit de Paris.
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