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IL Y A BEAU TEMPS

(Pièce de théâtre écrite par A. Gladkov et traduite en français par M. Svechnikova)

Avant-propos

A. Gladkov a écrit le texte de la comédie “Il y a beau temps” en 1940. La première a eu lieu en 1941, la Seconde guerre mondiale avait déjà commencé. Mais l’époque qui est décrite dans la pièce est tout à fait autre: c’est la guerre de 1812.

On prétend que le protopype de Sacha Azarova soit la fameuse Nadezhda Dourova, fille-cavalière, qui a participé à la guerre de 1812, déguisée en uniforme militaire. Mais A.Gladkov l’a nié.

L’époque décrite dans la pièce, est marquée par une forte influence française dans la culture de la haute société de la Russie. La noblesse russe parle français couramment, c’est pourquoi dans le discours des personnages, on entend souvent des mots et expressions français. Dans le texte de la traduction, ils sont mis en italique. Il y a beaucoup de mots vieillis et spécifiques, intraduisibles en français. Les variantes analogues, suivies de commentaires sont données pour la plupart d’eux.

Le texte original est écrit en vers, ce qui est gardé dans la traduction. La structure des rimes est conservée. La mesure des vers est gardée à l’aide de la liaison et de la voyelle “e” dont la (non)prononciation dépend du rythme.

Bonne lecture!

Personnages:

AZAROV, commandant en retraite

SACHA1, sa nièce

RJEVSKI Dimitri, lieutenant2 des hussards

IVAN, valet3 de chambre, ancienne ordonnance du commandant

NOURINE, comte

VASSILIEV Davide, colonel des hussards

Hussards, uhlans4, dragons, cosaques5 – officiers du détachement des partisans6 de Davide Vassiliev:

Pélymov

Voronetz

Véliaminov

Goritch

Erchov

Stankévitch

Rtichtchev

Khilkov

Officiers de l'état-major du corps d’armée:

Tchérémissov

Népluev

KOUTOUZOV, feld-maréchal

BALMACHOV, Adjudant-général

GOUVERNEUR

Cousines de Sacha:

Zizie

 Nadine

 Nathalie

 Pauline

 Mimi

GERMONT Louise, actrice française

SALGARI Vinzento, lieutenant de l’armée française

DUCIÈRE, général

Officiers de l’état-major de la brigade de Ducière:

Lepeletier

Fauche

Armagnac

Invités au bal, valets dans la maison du commandant Azarov, partisans, officiers de l’état-major du corps, officiers de la suite de Koutouzov

L’action se passe en 1812.

ACTE PREMIER

L’action commence dans le salon de la maison d’Azarov, commandant en retraite. Les meubles sont un peu vieillis pour l’année de 1812. Aux murs, il y a les grands portraits de Catherine II et de Souvorov. Il y a des fenêtres et trois portes. Le bal en l’honneur de l’anniversaire de Sacha, nièce et pupille du commandant, doit avoir lieu ce soir. La veille, de nombreuses cousines de Sacha sont arrivées. A présent, elles essaient de se déguiser en travestis pour le bal masqué. Une hilarité règne dans la salle. Des rubans, des châles et des mantilles dansent dans l’air. Mimi et Nathalie tournent devant le miroir. Pauline tapote un air au clavecin. Nadine et Zizie font des tours des pas compliqués. Le soleil se couche. Dans le

salon, on voit de gaies taches du soleil.

 ZIZIE

Je suis bergère!..

 NADINE

Moi, Colombine!

 Cette robe m’est longue. Ce n’est pas beau…

 MIMI

Je suis, avec cette crinoline,

 Comme une marquise sur un panneau.

 PAULINE

Regarde, Zizie, je suis Pierrette.

 ZIZIE

Ça te va bien, et pas trop bête…

 NATHALIE

Je vais mettre une couronne russe7…

 Comme ça…

 MIMI

Une Vénus à la russe!..

 NADINE

Ça fait cent ans que je ne danse

Pas!..

 ZIZIE

Je veux tant au bal aller

Que je sois lasse d’impatience!..

 MIMI

Le gouverneur va arriver…

 PAULINE

Avec son aide de camp8, je pense?

 ZIZIE

Je vous propose, après les danses,

Le jeu aux gages!..

 NATHALIE

C’est très bien!

Zizie, dis, cette traîne me convient?

 ZIZIE

Où est Sacha?..

 NATHALIE

Elle est absente

Après le thé…

 ZIZIE

Et je parie

Qu’elle se prépare un travesti,

 Elle veut paraître extravagante!

 NADINE

Non, j’ai vu qu’elle était allée…

 MIMI

Sans quelqu’un à l’accompagner?

 NADINE

Aux champs, en casaquin9, pour faire

Une promenade cheval. C’est tout…

 MIMI

L’enfant, qu’elle est!..

 NATHALIE

Je vous avoue

Que ce n’est pas ce qui peut plaire…

PAULINE

Elle est fiancée, presque, cette fille!

 NATHALIE

Au lieu de l’ouvrage à l’aiguille,

Elle a une selle et une rapière…

 PAULINE

Je pense vraiment qu’elle peut le faire

Parce qu’elle est orpheline…

 NATHALIE

Le pire

Pourrait paraître ce motif

 Pour l’extravagance!..

 NADINE

Quel bruit vif!

Vous parlerez pour ne rien dire!..

 Elle est gentille, je pense comme ça.

 ZIZIE

Je pense qu’elle a une voix charmante!

 NADINE

Vous entendez, comment elle chante

Avec moi…

(Elle chante.)

Do, ré, sol, mi, la!..

 NATHALIE

Pourtant, elle est seule, à chеval…

 MIMI

Je n’y verrais pas un grand mal.

C’est bien de galoper, je pense,

Avec mesure, en évidence;

Elle n’est plus une petite enfant…

 NATHALIE

C’est trop bête! Elle a dix-sept ans!

 MIMI

Elle ne connaît pas les décences!..

 NATHALIE

C’est le cadeau de l’oncle, je pense,

Qu’elle a reçu, ce beau collier!

Tu sais, combien il peut coûter?

Mille roubles!..

 MIMI

C’est de sa grand-mère

 Qu’elle a reçu ce beau collier.

 Bien qu’ils soient pauvres, cet objet

 Coûte plus que toutes nos nippes chères…

 NADINE

Oui! Vous savez qu’elle nomme ainsi

 Nos belles robes!..

 NATHALIE

Oui, elle fait fi

 Aux petits soucis des dames!.. C’est bête!

 PAULINE

Sacha n’est pas encore prête…

 NADINE

D’être une grande personne!.. Pauline,

 Comment sont ces boucles?.. Je vous dis

 Que, ce matin, Sacha a pris

 Ses chères poupées. En mezzanine,

 Elle a joué… J’ai vu moi-même…

 La préférée est Claire. “Je t’aime!” –

Lui dit-elle. Elle pleure en chantant,

 Respire, l’embrasse tendrement…

Tout le monde rit.

 ZIZIE

Encore, elle rêve d’être une nouvelle

Jeanne d’Arc…

 MIMI

Mais d’une petite souris,

 Elle a une si grande peur qu’elle crie

 Et perde connaissance…

 PAULINE

Si elle

Avait peur d’une vache…

 NATHALIE

N’importe!

 Il est étrange que Jeanne, la Sainte,

 De petites souris, ait une crainte.

On rit.

 ZIZIE

Mais aux braves, pas toutes se rapportent…

 NATHALIE

Je dis qu’elle est encore fillette!

 PAULINE

Pourtant, il a fallu qu’elle mette,

Pas casaquin, une amazone!

 ZIZIE

Chut!.. Elle arrive!..

Sacha entre en courant.

 SACHA

Oh! Qu’elle est bonne,

Cette belle journée!.. Comme on étouffe…

Ouvrez les fenêtres!..

(Elle ouvre les fenêtres toutes grandes.)

Vos nippes bouffent,

 C’est ennuyeux de les trier.

 MIMI

Aux champs, pas toutes peuvent galoper!

 SACHA

Il y a des chevaux à nos étables

 Pour toutes! Vous n’êtes pas même capables

 D’aller au beau jardin?..

 NATHALIE

Attends!

 Reste une minute assise, mon ange!

 SACHA

Tiens!.. J’ai cueilli près de la grange

Un myosotis. Qui l’aime et prend?

 ZIZIE

Donne-moi…

 SACHA

Ziziе, tu peux le prendre.

 Je suis bronzée?..

 ZIZIE

Cela te va.

 SACHA

Tout le printemps, j’ai dû attendre…

 MIMI

Mais si tu ne caracoles pas

Trop, tu ne seras pas si noire.

 PAULINE

Sortir tête nue, c’est très bizarre!

 NATHALIE

Tu n’es plus une petite enfant…

Tu as déjà tes dix-sept ans!

 SACHA

Pas cent dix-sept? Je te demande,

Ma chère, assez de réprimandes

De mon oncle, arrête, ça suffit…

(Elle s’assied au clavecin.)

Allons danser, je vous en prie!

Les jeunes filles se mettent à danser.

 ZIZIE

Sacha, que vas-tu au bal mettre?

 NADINE

As-tu une belle robe de gala?

 ZIZIE

Ou c’est un grand secret, peut-être?

 SACHA

Pas de secret, je ne sais pas…

Ces bals masqués, tout ça m’embête!..

(Elle cesse de jouer.)

Tiens!.. Mon cousin, juste à ma fête,

Est venu l’été dernier. L’habit

Reste au réduit, en mezzanine.

Pour mon costume, on l’examine…

D’ailleurs, c’est bête, ce que je dis!..

(Elle joue de nouveau.)

 MIMI

Il faut te décider…

 SACHA

Quelle tâche!

Puis, quand les invités viendront…

 NADINE

Tous parlent du bal aux environs.

 SACHA, elle saute sur ses pieds.

Allons jouer au cache-cache!

Halte! Je vous cherche! Sauvez-vous!

 MIMI

Ma chère, quel âge as-tu, dis-nous!

Sacha reprend sa place ayant fait fi.

 NATHALIE

Ma chère Sacha, mets le collier

Que tu as eu de ta grand-mère!

 SACHA

Au bal, je le mettrai pour faire

Plaisir à tous…

 NATHALIE

Va le chercher!

 SACHA

La flemme d’aller…

 NATHALIE

Tu me fais rire!

“La flemme d’aller…” Non, à vrai dire,

J’aime la beauté à la folie!

 MIMI

C’est tout… Tu es prête, ma chérie!

 ZIZIE

Comment chantait, tu te rappelles,

Un lieutenant ces beaux couplets,

Chez notre gouverneur?..

 PAULINE, elle chante à l’oreille de Mimi.

“J’irais

Pour vous au bout du monde, ma belle…”

 ZIZIE

Sacha, peut-être, tu sais, dis,

Ces beaux couplets?…

 MIMI, elle chante toujours à Pauline.

“Des fleurs aussi…”

 ZIZIE

Chante, si tu peux…

 NATHALIE

Je veux vous dire:

Germont que j’ai vue à Moscou,

C’est une Française…

 PAULINE, à Mimi.

”Je vais souffrir

Sans vous, – dit-il, – au bal beaucoup…”

 NADINE

Mais qu’as-tu vu chez cette actrice?

Non, elle a une très simple façon

Avec ceinture, volants qu’on plisse…

On dit…

 ZIZIE

Sacha, chante cette chanson!

 SACHA

J’ai oublié… Donc, c’est celle-ci?

(Elle esquisse un accompagnement.)

 ZIZIE

Oui, mademoiselle!..

(Elle impose le silence.)

Je vous en prie!

 SACHA, elle joue et chante avec émotion en imitant une interprétation entendue.

Ma chère demoiselle charmante,

Je dois te dire “adieu”,

Qu’une balle perdue m’attende

Pour m’envoyer aux cieux.

Je vais mourir, ma belle,

Sans chances au combat…

…Armide, tu te rappelles

Ma vie, ne l’oublie pas!

Mon cheval me porte en selle

Couverte de mon sang

Vers les érables. Une grêle

De balles tombe plus rarement.

Ma veste de hussard brille

Sous le soleil couchant,

Les derniers feux scintillent

Dans les yeux du mourant.

Et le soleil qui couche,

Tout rouge, me bénit.

Une feuille d’érable touche

Ma tombe et me bruit.

Pour ses fils et ses filles,

C’est le meilleur des sorts

Quand, pour la libre Patrie,

On bat jusqu’à la mort!

On applaudit. Sacha fait une révérence.

 ZIZIE

Parfait!..

 NADINE

Oui, très joli!..

 NATHALIE

Charmant!

 MIMI

Une vraie actrice! Tu pourrais l’être!

 PAULINE

Ta vie aurait été roman…

 SACHA

Ce n’est pas pour moi mais peut-être…

Si je pouvais, un jour, penser

Que je respire l’air de bataille!..

(Elle saute sur ses pieds et court vers la porte. Là, elle s’arrête.)

Ne partez pas, vous m’attendez…

Je vais montrer une trouvaille,

Mon travesti…

(Elle disparaît en courant.)

 MIMI

Un frétillon!

 NATHALIE

Pauline, te vois-tu? Est-ce bon?

Qui porte comme ça une couronne?!

 PAULINE

Ah, Nathalie, ma chère, refais…

 NADINE

Je ne peux plus attendre l’automne…

A Pétersbourg, maman voulait

Nous amener…

 ZIZIE

Un militaire!

 NADINE

Où?..

Toutes les filles accourent à la fenêtre.

 ZIZIE

Il est là, dans une voiture…

Il a vraiment dans sa figure

Une chose…

 MIMI

Un dandy, rien à faire!

 PAULINE

Il jette des coups d’œil par ici…

 ZIZIE

Il me plaît, oui! Te plaît-il? Dis!

 NADINE

Voyez-vous qu’il descend…

 MIMI

Il tâche…

 NATHALIE

Seuls, les hussards ont telles moustaches!

 ZIZIE

Regarde, Nadine, il entre chez nous!

 MIMI

Je ne le connais pas… Et vous?

 NADINE

Au bal, c’est très tôt d’apparaître…

 MIMI

C’est si étrange… Qui peut-il être?..

 NATHALIE

L’armée n’est pas logée chez nous…

 ZIZIE, sortie dans le vestibule pour voir mieux, elle revient en courant.

Il va venir! Ah! Cachez-vous!

Des va-et-vient. Ivan entre.

 IVAN

Le lieutenant Rjevski!..

 TOUTES LES DEMOISELLES

Ah!..

Les cousines disparaissent derrière de différentes portes. Rjevski entre.

 RJEVSKI

Enchanté…

(Il regarde tout autour, en s’étonnant.)

Personne!.. Bah!.. Je parie deux chiens d’arrêt

Que je leur ai fait peur comme aux petites cailles!

(Il rit aux éclats.)

Trois milles diables!.. C’est gai après mes batailles!

(Il arpente la salle.)

Ma destinée va être décidée?..

Où est le maître?.. Mon brave! Va annoncer:

Du brigadier Rjevski, avec une lettre,

Vient son neveu, chez votre commandant.

Ne me regarde pas, va chez ton maître!

Ivan sort.

Je pense qu’il est bon à manger pourtant,

L’amour à jeûne n’est pas dans l’habitude.

Des blagues mêlées aux mauvaises attitudes,

De pires pressentiments un consommé –

C’est tout ce qu’aujourd’hui, j’ai pu manger…

On est hospitalier, en évidence,

Les provinciaux s’en connaissent mieux vraiment…

(Il arpente la salle.)

Si je pouvais venir au régiment!

J’ai peur de me trahir, sans que j’y pense…

La vie dans la famille ne m’attire pas beaucoup,

En toute conscience… D’ailleurs, va, tiens bon jusqu’au bout!

Ne perdons pas courage! Si ma future femme

A des épaules potelées, parle avec de beaux tours, –

Tout ce qu’on veut alors!.. Décoche ta flèche, Amour!

Comme une balle de l’ennemi, je la reçois dans l’âme!

(Il arpente la salle de nouveau en faisant sonner ses éperons et son sabre.)

Pourtant, j’attends longtemps et en silence…

Si l’on bat le tambour et crie: “Alarme!”

Trois mille diables!..

Sacha entre en courant, vêtue d’un habit d’un cornette de hussard qui lui va très bien.

 SACHA, elle s’écrie ayant vu Rjevski.

Ah!..

 RJEVSKI

Qui est-ce que je vois? Arme

Au pied! Un habit de hussard!.. Quelle chance!

Allons! J'ai l'honneur de me présenter:

Le lieutenant Rjevski! Vous êtes cornette?

 SACHA

Non… Oui…

 RJEVSKI

Quelle belle surprise de rencontrer

Un frère! C’est mon salut cordial! Quelle fête!

C’est vrai que les hussards sont tous amis.

Mais quel bon vent vous a amené ici?

Peut-être vous êtes un parent des hôtes,

Par le jeu de la Providence?..

 SACHA

Moi?.. Oui!

 RJEVSKI

Tant mieux! Vous racontez, je vous en prie,

De cette famille la vérité sans fautes!

 SACHA

À votre service!..

 RJEVSKI

Parole d’honneur! Je jure,

Vous êtes brave, sans flatter outre mesure;

Je suis un homme franc, je hais la flatterie…

Dites-moi, si vous connaissez bien ici

Tout le monde?..

 SACHA

Oui…

 RJEVSKI

Heureux de le connaître…

Alors, j’apprendrai les détails, peut-être,

Avant de filer ma corde. Mais, dites-moi

Tout d’une demoiselle Alexandra,

Je sais qu’elle y habite comme une Rosine…

 SACHA

Petite Sacha! Ah! Elle est ma cousine!

 RJEVSKI

Dites-moi ce que vous savez d’elle alors!

C’est important. Dès mon enfance encore,

Donc, je suis son fiancé, pour ainsi dire.

Avez-vous entendu parler?..

 SACHA

Sans rire,

J’ai entendu parler! C’est vous? C’est ça?

 RJEVSKI

Oui, c’est moi, hélas!..

 SACHA

Mais pourquoi “hélas”?

 RJEVSKI

Pour commencer… D’abord, je suis hussard,

Mon régiment est ma famille. Ensuite,

J’aime les chevaux forts, les batailles, leur bagarre!

J’aime les attaques dans la nuit, les poursuites!

J’aime les balles qui sifflent et le cliquetis

Des armes! Je ne veux pas une autre vie!

 SACHA

Et après ça?..

 RJEVSKI

Il y a une autre cause…

C’est difficile à dire…

 SACHA

J’ai deviné:

Il y a une autre dame?…

 RJEVSKI

Non, ce danger

N’est pas…

 SACHA

Au risque de dégrader, je n’ose

Pas deviner! Une dame vous aime? C’est ça?

 RJEVSKI

Cornette, vous faites une gaffe pour la seconde fois!

 SACHA

Alors…

 RJEVSKI

Les émotions de telles souffrances

D’amour n’y sont pour rien. Je dois avouer

Que j’en suis à présent à la portée

De fusil…

 SACHA

Difficile, en évidence…

 RJEVSKI

Vos mots d’énigmes ne sont pas convenables!

 SACHA

Dites-moi…

 RJEVSKI

Voulez-vous savoir, en effet?

Je hais ce dont se targue la société:

Ces “ah!” et ces “oh!”, ces sourires aimables,

Dans leurs romances, tant de galimatias!

Je préfèrerais aimer une puce, mais pas

Une charmante demoiselle si languissante!

Diable! Et qu’est-ce qui serait plus ennuyeux

Que leurs teints faux aux figures rougissantes,

Ces mille “ah!” et des larmes dans leurs yeux?

 SACHA

Mais vos jugements sont très méchants pourtant…

 RJEVSKI

J’ai plus d’ans et je connais mieux les femmes.

 SACHA

Vous n’y avez pas trop de chances, vraiment.

 RJEVSKI

Si je voulais, je marierais cent fois une dame,

Mais j’ai gardé ma liberté de tout cela.

 SACHA

Et vous êtes si prudent aussi dans des combats?

 RJEVSKI

Cornette!..

 SACHA

Pardonnez-moi, ce n’est pas une offense…

Vous avez contre les rets d’Amour une défense.

Pourquoi êtes-vous venu dans cette maison alors?

 RJEVSKI

Il faut que je vous dise, et franchement encore…

Pontez-vous, certainement, cornette?..

 SACHA

Oui… Je dirai…

 RJEVSKI

Dans ce cas-là, comme mon frère, vous me comprendrez…

J’ai joué ma dernière chemise, mais mon oncle riche,

Un birbe, m’a tiré d’embarras, à condition

Que je marie… Il ne faut pas que je m’en fiche…

J’étais au désespoir, ou soûl, de toute façon…

Hélas, mais à présent, je dois expier mes fautes.

 SACHA

Je compatis…

 RJEVSKI

Dites-moi au moins, si on la dote

De grands biens?..

 SACHA

Point du tout!..

 RJEVSKI

Ça m’est égal, que faire:

Si l’on se noie, n’importe que le fond soit en pierres!

 SACHA

Mais, s’il arrive que ma cousine…

 RJEVSKI

Vous dites? Allons!

 SACHA

Ne tombe pas amoureuse et qu’elle vous trouve farouche?

 RJEVSKI

Blanc-bec! Les hussards ne sont pas gobe-mouches!

S’ils aiment, ils ne connaissent pas le mot “non”.

Si je décide de passer par les portes

D’enfer, toute dame que je connais, me porte

Son cœur avec joie… Mais elle est comment,

Votre cousine? Laide? Dites-moi franchement!

 SACHA

Non!..

 RJEVSKI

Belle?..

 SACHA

Il ne faut pas que je réponde…

 RJEVSKI

Comme ci, comme ça… Mais je l’ai attendu!

Elle est l’une de celles qu’on appelle au monde

“Dame minaudière”… Le mot qu’elle dit le plus

Est “idéal”. Toute agitée, pleurarde,

Sotte, mais sa langue est bien pendue et chante.

Comme ça, oui?…

 SACHA

Vous faites une image méchante…

Elle est vraie, en partie…

 RJEVSKI

Toujours bavarde!..

Je l’ai prévu, ce beau passage, hélas.

Mais, dites, où est votre oncle, il n’est pas là?

Il ne se dépêche pas trop de se rendre.

 SACHA

Je pense qu’il fait à ma cousine reprendre

Sa connaissance, elle en est très émue…

 RJEVSKI

Pourtant… Diable! Je ne l’ai pas attendu…

Dites-moi encore, si, avec ma fiancée,

Vous n’avez pas de petites amours, j’espère?

 SACHA

Non! Je ne me rase pas encore pour plaire

Aux dames et ravir les cœurs de belles fées!

Vous avez toutes les chances, vous, grosses moustaches!

 RJEVSKI

Pour vous montrer comment le faire, ma tâche

Sera, donc, de vous prendre sous caution,

Et ce soir, je vous donnerai la leçon

Comment charmer des dames…

 SACHA

Heureux de vous connaître!

 RJEVSKI

Et moi! Mais on va tout de suite, peut-être,

Boire une coupe pour notre amitié! Allons

Dans une auberge avant que nous mourions!

Allez!…

Sacha reconnaît les pas de son oncle. En voyant Rjevski se pencher pour mettre en ordre son

éperon, elle profite de l’occasion et s’éclipse de la salle.

Mais où est-il? Il n’est pas là!

Cornette! Cornette! Mais qu’est-ce qu’il y a?

Le commandant en retraite Azarov entre dans la salle.

 AZAROV

Mon cher ami! Donc, te voilà!

On s’est impatienté d’attente,

Ça fait huit jours, qu’il a écrit,

Ton oncle… Donc, je suis ravi…

Vraiment, ta vue est excellente.

Ma nièce, tu l’as vue?..

 RJEVSKI

Non…

 AZAROV

Il semble

Que vous y bavardiez ensemble…

Je perds, sans doute, l’ouïe; les yeux

Deviennent plus faibles, je suis vieux…

J’ai cru entendre dans cette pièce…

Je tiens la bride haute à ma nièce…

Tu dois deux fois me remercier

Pour son esprit et ses manières…

Qu’entend-on, de la guerre, parler?

 RJEVSKI

Il y a une nouvelle sur la guerre:

L’empereur français a concentré

Toutes ses armées…

 AZAROV

Pourquoi, tu sais?

 RJEVSKI

Nous battre! On est prêt à la guerre!

 AZAROV

Je me laisse dépasser pour faire

La politique; mais aujourd’hui,

C’est la fête au bal travesti

De ta fiancée, ma petite nièce…

Sacha entre. Elle est simplement vêtue, mais très poudrée et très maniérée outre mesure.

 SACHA, elle s’adresse à Azarov.

A la cuisine, on s’intéresse:

Pour la sauce, on prend quel bouillon?

 RJEVSKI

Le lieutenant Rjevski!…

 AZAROV

Allons!

C’est lui…

Sacha fait une révérence.

 SACHA

Ravie de…

RJEVSKI

Enchanté…

 AZAROV

Tu vas, mon cher, me pardonner…

Causez-vous pendant mon absence!

Azarov sort. Sacha, très maniérée, s’assied, en invitant, par une signe de tête, Rjevski à faire

la même chose. Il s’assied aussi.

 SACHA

Vous êtes venu, monsieur, en évidence,

De Pétersbourg ou…

 RJEVSKI

Je viens de Moscou.

 SACHA

Et notre ville, comment la trouvez-vous?

 RJEVSKI

Vous y vivez, pour moi, ça doit suffire,

Pour que je l’aime sans trop de choses d’en dire.

 SACHA

Gentil…

 RJEVSKI

Les hussards se sont habitués

À s’exprimer sans ambages…

 SACHA

Vous aimez

Lire des romans? “Clarissa”, par exemple,

N’a pas d’égal, ce roman est très bon!

 RJEVSKI

Comment?.. Vraiment, je n’ai pas lu! Pardon!

 SACHA

Quoi de neuf à Moscou? On dit que dans le temple

De Terpsichore, danse une actrice qui rend tous fous.

Germont est son nom et on dit qu’elle est Française.

 RJEVSKI

Oui, je l’ai vue et je peux juger sa danse ou

Comment elle est. Au monde, elle serait à son aise…

Elle est belle, dirais-je, si je ne vous ai pas vue…

 SACHA

Que danse-t-on aux bals? Quelles danses sont les plus

En vogue?..

 RJEVSKI

C’est “La quadrille d’amour”, je crois,

Et “Les saisons”, c’est en vogue ce qu’on danse.

(à part)

Elle est guindée et son regard est froid.

Dommage! Elle est assez jolie, je pense!

Une pause.

 SACHA

Restez-vous chez nous longtemps?..

 RJEVSKI

Mon congé

Est pour un mois mais, à sa fin, il touche.

 SACHA

Quelles sont les couleurs que vous préférez

Pour ce dessin?.. En vogue?.. Si l’on y couche:

Orange, bordeaux…

 RJEVSKI

Un conseil? Je n’ose pas.

(Il regarde son uniforme.)

Le bleu est la meilleure couleur pour moi!

 SACHA

Ah, que dites-vous? Le bleu n’y convient pas!

Mais le bordeaux? Dites, si je vous dérange!

Le gris après le bordeaux et tout ça?

 RJEVSKI

Comme vous voulez…

 SACHA

Non, la couleur orange

Va mieux? Pourquoi gardez-vous le silence?

Parlez! Donc, votre goût, que vous dit-il?

 RJEVSKI, à part.

Lui conseiller!..

( à Sacha)

Ce n’est pas très facile.

Prenez celle qui vous plaît, pas d’importance.

(à part)

Mademoiselle traîne en longueur, et c’est très…

 SACHA

Et ce ruban vert, dites-moi, il vous plaît

Pour la garniture?..

 RJEVSKI

C’est joli, je pense…

 SACHA

Le bleu est le meilleur!..

 RJEVSKI

En excellence!

Je n’ai pas vu rien de plus beau, je dis…

(à part)

Il vaut mieux me battre contre deux ennemis

Que de parler de cette broderie débile!

 SACHA

Ah, vous vous êtes assis sur des aiguilles!

Levez-vous… Ce n’est pas un calembour.

Prenez place!.. Là, je double cet ajour,

Ici, je brode des fleurs et des abeilles.

Cela vous plaît, monsieur?..

 RJEVSKI

Quelle belle merveille!

Je n’ai pas vue…

 SACHA

Vous êtes aimable. Et lire

L’avenir, le savez-vous, d’après les livres?

 RJEVSKI

Lire l’avenir?.. Non!..

 SACHA

Mon rêve, vous l’expliquerez:

Un beau matin, je marche sur l’herbe en rosée.

Aux prés, il y a des fleurs, de jolis oiseaux chantent,

Des nuages sont dans le ciel et des bourgeons, aux branches.

Voilà un petit ruisseau… Je vais le traverser

Mais je vois… Ah! Mon Dieu! Je commence à trembler

En me souvenant… d’un ours terrible en épaulettes

Avec un sabre au clair…Et je crie à tue-tête!

Je me réveille… Pouvez-vous m’expliquer cela?

RJEVSKI

Ce rêve est difficile à expliquer pour moi.

(à part)

Trois mille diables! Elle est trop bête, une personne plate!

 SACHA

Ah, vous avez près de vos pieds une boîte

Avec des bobines… Je vous remercie…

Voulez-vous que je vous présente puis

Ce coussin?..

 RJEVSKI

Pas possible, mademoiselle!

Je n’en suis pas digne!..

SACHA

C’est avec mes mains

Que je l’ai brodé, bien que le dessin

Ne soit pas neuf mais la broderie est belle.

Une pause.

Permettez de vous demander encore, monsieur.

Aimez-vous les pleurs purs?..

 RJEVSKI

Moi?!..

 SACHA

Pleurer c’est le mieux

Au monde… Avez-vous lu “Werther”, de ses souffrances?

 RJEVSKI

Non, je n’ai pas lu…

(à part)

Cent combats, je pense,

Seront encore meilleurs qu’un tel roman!

 SACHA

Lisez obligatoirement! C’est charmant!

(Plus intimement)

Mais, peut-être, avez-vous rêvé une fois

Sous la lune de pleurer dans une gloriette

Des peines avec une belle dame tête-à-tête?

 RJEVSKI, à part.

Jamais! Parler de tel galimatias!..

 SACHA

Si vous avez rêvé, je vous dis un secret…

Un petit laquais10 vêtu en cosaque entre.

 LE PETIT LAQUAIS

Le maître11 ordonne de vous amener au cabinet.

 RJEVSKI, il se dresse rapidement.

Nous finirons notre entretien plus tard, j’espère…

(Il quitte vite la salle, suivant le garçon.)

 SACHA, elle rit aux éclats.

Mon Dieu! Que mon fiancé ne tarde à partir guère!..

T’attends-tu à voir une drôle demoiselle, n’est-ce pas?

Mais, toi-même, tu es héros du vaudeville, voilà!

Qu’il me demande à ses genoux, mais peu m’importe,

De l’épouser, je lui dirai: “Jamais!”

(Pensivement)

Qu’il est beau dans sa veste12 bleue qu’il porte…

C’est comme cela que je m’imaginais

De vrais hussards… Ils sont tous braves, habiles,

Confiants, gais; plus que les autres, ils sont francs.

Succès partout! Ce n’est pas étonnant…

Les dames les ont gâtés dans toutes les villes…

(avec une rage inattendue)

Il attendra en vain que je soupire!

(Elle regarde par la fenêtre et soupire.)

Le crépuscule… Oh, que le soir est bon

(Elle soupire encore une fois.)

Dans le jardin… J’irai au pavillon…

Pourquoi bat fort le cœur, qui peut le dire?

(Elle saute sur l’appui de la fenêtre et disparaît dans le jardin.)

Un valet entre et allume des bougies. La nuit tombe. Le valet met de l’ordre dans la salle et sort. On entend les sons de l’orchestre qui accorde les instruments dans la grande salle.

Azarov et Rjevski entrent. Le petit laquais vêtu en cosaque entre en courant.

 LE PETIT LAQUAIS

Madame et monsieur Gradov, chef

De la police…

 AZAROV

On vient!.. En bref:

Sois comme chez toi, mon cher ami…

On entend sonner plusieurs fois à la porte d’entrée.

J’arrive, j’arrive, mon Dieu, je dis!

(Il sort précipitamment.)

 RJEVSKI

Mon cher lieutenant, je vous félicite!

Ma belle fiancée!.. Et je m’y précipite…

Son oncle est moule et elle est minaudière,

Ce truc est vain… Et à quoi bon le faire?..

Je me gronde pour une soumission stupide

De ce caprice de l'oncle. Tout est rapide!..

Pourtant, ce cornette, où est-il allé?..

Si je cherche un buffet, désespéré…

(Il part.)

Dans l’antichambre, la cloche sonne et on entend les voix des invités qui viennent. Par les portes ouvertes, on voit une salle à travers l'enfilade de pièces éclairées. Les cousines en

costumes de mascarade, avec des demi-masques noirs, arrivent en courant.

MIMI

Le comte Nourine vient…

NATHALIE

De Paris!

 ZIZIE

Ah, où est-il?..

 MIMI

Il vient ici!

 NADINE

Que son lorgnon est très joli!

 ZIZIE

Il a soigné là sa hernie.

MIMI

Qu’inventes-tu, ma chère! Il y vit

Et se distrait…

 NATHALIE

Il est gentil!

PAULINE

Comme à l’image de mode, très belle!

 NADINE

On va en savoir des nouvelles…

ZIZIE

Et de la guerre…

 PAULINE

Il n’est pas vieux…

 ZIZIE

Il vient…

Le comte Nourine entre. Les cousines de Sacha l’entourent. Les invités remplissent peu à peu la salle. Plusieurs portent des masques.On sent une vive animation.

 NOURINE

Bon soir! Je suis heureux

De me trouver ici… Quelle chance!

J’ai tant erré au monde… Je pense

Que je suis à tous étranger…

MIMI

Quelle honte, monsieur le comte!…

 NATHALIE

Allez!

 PAULINE

Vous nous êtes le plus cher ami!

 ZIZIE

Parlez, s’il vous plaît, de Paris!

NOURINE

Paris est, comme toujours, très bien…

C’est l’héritage de mon grand-père

Qui me tient, si non, j’y reviens…

MIMI

Mais vous avez un caractère

Remuant!..

 NATHALIE

Dites sur la mode deux mots!

 NADINE

Parlez encore de ce qu’on danse!

 ZIZIE

Est-ce vrai qu’on a l’usage en France

De mettre la gaze aux chapeaux?

 MIMI

C’est peu commode, elle se chiffonne!

 PAULINE

Quels sont les opéras qu’on donne?

 NATHALIE

Avez-vous des revues pour nous?

 NOURINE

Je vous dirai, point par point, tout.

Azarov et Sacha viennent. Elle est sans masque, vêtue d’une robe blanche.

 AZAROV

Ah, quelle surprise, monsieur le comte!

À notre bal! Mais je n’y compte

Pas… Quelle honneur!.. Vous connaissez

Ma nièce…

 NOURINE

Non, vous me pardonnez:

Donc, vous auriez été enfant

Quand j’ai quitté votre pays.

 SACHA

Monsieur, ce n’est pas étonnant.

Paris est…

 NOURINE

C’est un paradis!

Au monde, il n’y a pas d’autre lieu…

Je chanterai un couplet, on veut?

La belle France y est très charmante

Et, à Paris, tout le monde le chante.

On applaudit. Le comte chante en français. Rjevski apparaît parmi les invités. Il est assez

morose. Quand le comte finit de chanter, on applaudit de nouveau, avec plus de zèle.

 NATHALIE

Charmant!..

 AZAROV

Très bien!..

 LES INVITÉS

Bravo!.. Bis! Bis!

 SACHA

Vous chantez comme un vrai artiste!

 AZAROV

Dans notre si petite ville, nous sommes

Heureux de vous voir!..

 NOURINE

Moi aussi!

 AZAROV

Sacha, invite tous, je t’en prie,

Dans la salle…

 SACHA

J’en voudrai, en somme,

Si vous n’allez pas avec moi

Danser…

 NOURINE

Avec plaisir, on va!

 UN INVITÉ

Dites, si c’est vrai que, cet automne,

La France nous déclarera la guerre?

 NOURINE

C’est drôle! Et comme je suis un homme

Qui n’est pas lâche, je dis que faire

La guerre avec l’Europe – c’est bête…

C’est impossible: la France et nous!

Non, les meilleurs esprits ne nous

Conseillent pas de dresser la tête…

Parler comme ça, c’est une bêtise.

C’est ridicule!..

 RJEVSKI

Je veux qu’on dise

Ce qui est ridicule pour vous

Dans les armées russes? Et si vous

Voulez encore le répéter,

Il vous faut bien vous protéger!

 NOURINE

Je ne sais pas que vous trouvez

Dans ma parole… Mais je suis prêt

De la reprendre… Mon Dieu!..

 RJEVSKI

Parfait!

 AZAROV

Ne gâte pas la fête, s’il te plaît!

Je suis d’accord, tu as raison!

Cher comte, dans la salle, nous allons!

(Il emmène le comte de Rjevski.)

 RJEVSKI

Ce snobe est plus lâche qu’une brebis.

 AZAROV

Je vous présente à tous, monsieur.

 RJEVSKI

Il ne mérite pas un faux feu.

 AZAROV

Allons, allons, je vous en prie…

Suivant Azarov et le comte, la plupart des invités passent dans la salle. Le bal commence.

 RJEVSKI

La polonaise! Le bal! Je sais ce bruit…

C’est gai mais j’ai mal à filer ma corde!

La cour, les danses ne viennent pas à l’esprit.

Si je m’enivre… Je n’attends pas d’ordre…

Je soulage mon cœur avec ce cornette…

Mais où est-il allé?.. Je l’ai cherché partout…

Je ne m’y sens pas bien du tout.

Seul le vin est assez bon à cette fête.

Si j’avais été un peu amoureux!..

Sacha entre. Elle tâche de se cacher derrière une colonne.

C’est elle!..

 SACHA, ayant vu Rjevski.

Monsieur!..

 RJEVSKI

Je pense qu’elle ne me voit, parbleu…

 SACHA, en s’approchant de lui.

La haute société dit que vous dansez le mieux.

Je vous laisse un cotillion…

 RJEVSKI

Je suis si heureux…

 SACHA

Parmi les pas, nous finirons notre entretien

Sur des larmes idéales… Ne disputez

Pas! Non!.. Mais comme la sensibilité

Est le sujet le plus grave, je veux bien

Vous persuader si vous n’êtes pas d’accord…

Il y a dans le “Werther” un demi-chapitre encore…

Rjevski disparaît dans la foule.

Mon lieutenant! C’est peu poli de me quitter

(Elle rit aux éclats.)

Comme ça au bal… Ma comédie est bien jouée.

Dans une minute, je vais me déguiser

Pour reconstruire notre amitié!

(Elle s’en va.)

Les invités passent par paires. On entend des exclamations:

– Quel bal! Un vrai bal de gala!..

– Aimez-vous les pistaches, Michelle?..

– Le gouverneur? Il n’est pas là?

– Mais ces allures n’y sont pas belles…

– Mon pauvre cœur est tout en feu.

Eteignez-le par un baiser!

– Qui est ce hussard malheureux?

– Armide, vous m’avez enlevé

Pour toute la vie!..

– Allons valser!..

– Ma chère, sois ma destinée!..

– Les frasques d’Amour sont si cruelles…

– Où est Sacha, Zizie, ma belle?..

– Monsieur Toussaint nous enseignait…

– La valse commence, viens!..

– Avancez!

La valse commence. Les invités qui ne dansent pas, se pressent près de la porte qui s’ouvre sur la salle. Rjevski arrive. Sacha, dégisée en uniforme de cornette, vient à sa rencontre. Elle

porte un loup noir.

 RJEVSKI

Cornette, vous êtes venu! Où êtes-vous fourré?..

Je vous cherchais… Que je m’ennuie, mon Dieu!

 SACHA

Je suis tout prêt à votre service, monsieur…

Pourtant, au bal, peut-on s’ennuyer?

Il me faut reprocher à ma cousine

Qu’elle vous a si mal amusé.

 RJEVSKI

Oh, j’ai déjà souffert d’elle, c’est assez!

Je n’oublierai pas ce jour… sa grise mine,

Sa voix minaudière et ses sottes idées!..

 SACHA

Alors, vous ne voulez plus vous marier?

 RJEVSKI

Si j’avais pu! Mais cette parole, je l’ai donnée

À l’oncle. C’est mon devoir et je dois le faire.

 SACHA

Monsieur, vous ne devez pas vous décourager

Au bal. Allons danser!..

 RJEVSKI

Non, je prendrais un verre,

Avec toi, de fraternité … Du bon Clicquot

Est là…

 SACHA

Votre offre m’est si flatteuse, même trop,

Mais nos grades se diffèrent…

 RJEVSKI

Allons donc! Quelles sornettes!

L’égalité règne avec les éperons, cornette!

Sacha et Rjevski vont au buffet. Le bal bat son plein. Azarov et Nourine passent.

 AZAROV

…Elle est enfant encore, je pense…

Je l’ai élevée dès son enfance.

Maintenant je voudrais la marier…

 NOURINE

Pourquoi le choix est si bizarre?

Un homme plus noble l’épouserait.

Et vous seriez plus content, car

Ce gentilhomme est si grossier

Qu’il ait failli me déchirer!

 AZAROV

Mais j’ai été hussard, mon cher,

De Souvorov… De toute façon,

L’humeur est faite par les éperons…

Ils seront un beau couple, j’espère.

Croyez-moi…

 NOURINE

Je voudrais toujours…

C’est un petit malade, l’amour.

Rjevski et Sacha reviennent du buffet. Rjevski est entre deux vins. On entend les sons de la mazurka.

 RJEVSKI

Tu bois très peu, pas comme un vrai hussard…

À Tsarskoïe, tiens, j’ai eu une histoire:

Au régiment, je parie boire un seau…

Tu ne crois pas?..

 SACHA

Par contre! Si, c’est beau:

Je me délecte de vos paroles… eh bien?

 RJEVSKI

Ah! Tu as oublié! On se tutoie!..

 SACHA

Pardonne-moi…

 RJEVSKI

Sous ces vapeurs de vin

Je dois voir les gardes et je n’y manque pas.

Je marche, chancelle et c'est déjà la nuit,

Soudain, je vois devant moi… mais c’est qui?

Tu imagines?…

 SACHA

J’ai peine à deviner…

L’empereur…

 RJEVSKI

Non!..

 SACHA

Belzébuth, si tu préfères?

 RJEVSKI, il rit aux éclats.

La paire qu’ils font! Vraiment, sans en parler…

Mille diables! Une grande peur m’envahit, me serre

La vis. Mais moi, je ne suis pas brebis,

Tu dois me croire, cornette!..

 SACHA

Mon Dieu! Mais qui?

 RJEVSKI

Je suis si pétrifié, saisi d’effroi…

Celui que j’y rencontre, c’est bien moi!

 SACHA

Est-ce vrai?!..

 RJEVSKI

Ma foi! La veste déboutonnée,

La chemise en taches de vin! Tout est crotté!

Rouge comme une bette, sur la tête, un toupet!

L’odeur d’alcool va à cent mètres se répandre…

Je ne supporte pas une telle saleté,

Je l’arrête et l’amène au corps de garde.

Après je vois les gardes et je reviens là où

On a bu… La maison est sens dessus dessous,

Vraiment, je ne me souviens plus de rien.

Mais le matin, je me réveille, c’est où?..

Au corps de gardes! Et je ne suis pas fou

Tellement de l’inventer pour ma gloire, tiens!

 SACHA

Je vous crois…

 RJEVSKI

Te crois, tu as oublié…

Maintenant, c’est la fin de ma destinée!

Tu lui en as parlé de plus, peut-être?

 SACHA

À qui?..

 RJEVSKI

À ta cousine, parbleu!

Si j’y pense, j’ai mal à la tête!

 SACHA

Oui… Comme un serpent astucieux,

J’arrache l’impression, coûte que coûte,

Qu’elle a eue du futur fiancé.

 RJEVSKI

Elle est très amoureuse, à perdre la tête, sans doute!

Des minauderies et de petits rires étouffés!

 SACHA

Du tout! Vous n’avez pas réussi à lui plaire.

Une pause.

 RJEVSKI

Quoi?..

 SACHA

Elle a dit que vous aviez eu beau lui faire

Des compliments, ils étaient superflus…

 RJEVSKI

J’ai … beau?..

 SACHA

Elle a dit qu’elle n’avait pas vu

Un homme plus insolent pendant sa vie,

Que vos moustaches ressemblaient à la tille,

Je vous demande pardon…

 RJEVSKI

Comment a-t-elle osé?

Mais moi! Moi…

 SACHA

Que des façons de vous comporter,

On voyait l’habitude aux chevaux…

 RJEVSKI

Mais je ne rends

Pas une seule jument pour cent telles demoiselles…

 SACHA

Et que parmi les personnes qu’elle connaît bien, elle

N’avait pas vu, pardon, un mufle plus dégoûtant…

 RJEVSKI

Quoi? Trois mille diables!..

(Soulagé brusquement.)

Alors, donc, c’est mieux, ça, peut-être.

Pas de mariage, si elle est si indifférente.

 SACHA

Du tout… Encore, elle a dit qu’à son maître,

Son oncle, elle est toujours obéissante

Que s’il ordonne, elle épousera une bête, que faire?

Que même des ours peuvent être bien dressés…

 RJEVSKI

Assez!

(Il marche en rage. Ensuite, il s’approche de Sacha.)

Je te crois, tu es pour moi comme un frère

Tu m’es l’ami parmi les gens, donc, le premier.

Comment puis-je me sauver la vie, dis?

 SACHA

Vous devez

Lui dire tout franchement. Vous voulez que je l’appelle?

 RJEVSKI

Aux tempes, de la rage, mes veines sont gonflées,

J’ai peur de décharger ma rage sur elle …

(Il marche en rage.)

 SACHA, à part.

Je me déguise vite pour finir la facétie.

(à Rjevski.)

Appeler?

 RJEVSKI

Je ne sais pas. Attends, non, je t’en prie…

(Il embrasse Sacha.)

Tu m’es devenu cher, comme un frère, cornette.

Prenons du vin, bien que tu n’en boives guère…

Il y a du bruit près de l’entrée. Les invités se pressent à la porte. On entend des exclamations.

– 

Le gouverneur est venu à la fête

Avec une grave nouvelle!..

– Est-ce vrai, la guerre?

– On ne crois pas le malheur, il est là.

– On a vu à Moscou en hiver une comète.

Le gouverneur apparaît à la porte. Une pause.

 LE GOUVERNEUR

Messieurs! Faites attention, écoutez-moi!

Vers le soir, j’ai reçu une estafette

De notre armée… Le treize juin, les armées

Françaises ont fait le forçage du Niémen

L’heure de l’épreuve s’est approchée…

La Patrie est en danger… Le ciel nous amène

Vers la délivrance par le chemin glorieux,

Les Russes rencontreront les ennemis odieux…

 AZAROV

Contre l’ennemi, on se met en défense.

La Russie est riche en courage et en vaillance,

Tirons le glaive, c’est l’heure, on n’attend pas…

Vive la Patrie…

 TOUS

Hourra! Hourra!!!

 LE GOUVERNEUR

J’espère qu’on accomplit le devoir honnêtement,

Je prie les officiers d’aller aux régiments…

 RJEVSKI

Parfait!

 LE GOUVERNEUR

Nous rencontrerons dignement l’heure austère.

Et arrêtez le bal! Je vous en prie…

(à Azarov.)

Pardon, mon cher ami…

 AZAROV

Oui, rien à faire!

 RJEVSKI, il tire son sabre.

On est prêt à mourir pour la Patrie!

Il n’y a pas de sort plus heureux que ça:

C’est la mort pour notre Patrie!

(à Sacha.)

N’est-ce pas?

 SACHA

Oui… Donc… Oui!

Les invités quittent la maison. Rjevski s’approche d’Azarov. Sacha le surveille, cachée dans

un coin derrière les colonnes où les autres invités ne la remarquent pas.

Il partira sans savoir!,,

 LES EXCLAMATIONS DES INVITÉS

– 

Quel

incident

!..

– 

Mais c’est plus tard,

Monsieur le comte, qu’à Paris, vous

Irez…

– 

Que peut-on en penser?

Ils vont nous faire un pied de nez!

– La guerre! Mais c’est la peste partout…

– Ma chère, je le sentais toujours, …

– Ils n’aurons pas Moscou tout court…

– On rentre au village mercredi…

 RJEVSKI

J’irai au régiment cette nuit,

Je me retire, hélas! J’ai håte…

 AZAROV

Le sort n’a pas voulu… Écris!

Rjevski et Azarov s’embrassent. Puis Rjevski s’approche de Sacha.

 RJEVSKI

Cornette, on se retrouvera si,

Avant que la victoire n’éclate,

On ne nous tue pas à la guerre…

 SACHA

À ma cousine, voulez-vous faire

Vos adieux?.. Je vais l’appeler… Oui?

(À part.)

Je ne veux pas qu’il quitte ainsi

Notre maison…

 RJEVSKI

Non, ne l’appelle

Pas, car je ne suis pas digne d’elle.

Dis que je voudrais la saluer…

Tu me permets de t’embrasser…

Il embrasse Sacha avant qu’elle n’ait le temps de se raviser, et il s’en va en faisant son sabre cliqueter. Sacha le suit du regard d’un air impuissant après avoir ôté son masque. Puis elle

sort de son abri derrière les colonnes et se heurte à Nourine.

 NOURINE

Pardon!

(Il la reconnaît, ravi de son déguisement.)

Sacha est entourée d’invités qui ne sont pas encore partis, ses cousines parmi eux.

Parfaite, votre tenue!

Et dans l’esprit du temps!

 ZIZIE

Bien…

 PAULINE

Tu

Es belle!

 NADINE

Tu es jolie! C’est beau!

 MIMI

Mais où t’es-tu cachée?

 SACHA

En haut,

J’y ai été…

 ZIZIE

Que je regrette…

 NADINE

Tu es très lasse après cette fête?

Les cousines chuchotent ayant entouré Sacha. Les autres invités se pressent autour de

Nourine.

 LE SECOND INVITÉ

Les voies sont déjà occupées

De charrois…

 NOURINE

Je me retire!

 LE PREMIER INVITÉ

Eh,

Monsieur le comte, soyez prudent:

Votre français…

 LE SECOND INVITÉ

Pour le moment:

On fait alors la guerre, donc, non?

 NOURINE

Peut-être, on fera d’autre façon:

On signera un nouveau traité…

 LE PREMIER INVITÉ

De Tilsit13? C’est bête d’en parler!

 LE SECOND INVITÉ

Comment pourrons-nous résister!..

 NOURINE

On va voir…

(Il s’en va.)

Les autres invités le suivent. Les cousines disent au revoir à Sacha.

 NADINE

On a décidé,

Sacha, de faire de la charpie…

 ZIZIE

Demain…

 MIMI

Pour les infirmeries!

La salle est vide. Le petit laquais vêtu en cosaque éteint le lustre et les bougies. Dehors, il fait une nuit étouffant de juillet. Sacha est assise dans un grand fauteuil.

 SACHA

Comment dit-il? “Il n’y a pas de sort plus heureux

Que la mort pour notre Patrie”… Comme ça?

(Une pause.)

Si tout était comme je le veux,

Je voudrais mourir au combat,

Serrant dans la main la poignée

Du sabre ou la lance du drapeau…

(Une pause.)

Facile pour lui de le dire! Il me faut,

À moi… seulement rêver et regretter

De ne pas être homme… Oh, si je l’étais!..

Ivan entre, une bougie à la main. .

 IVAN

Pouah!.. Qui s’est endormi là? C’est…

Un officier!.. Des invités… Monsieur, je dis…

Il a trop bu… Il faut qu’il se réveille…

Réveillez-vous… Le fauteuil n’est pas lit…

(Il s’approche et reconnaît Sacha.)

Mademoiselle! Voilà une belle merveille!

Un vrai hussard! Et la tenue parfaite!

Avec un cheval, un sabre au clair, vous êtes

Gaillard!.. Directement au défilé,

Vous partiriez et je vous suivrais,

Bien que, dans ma jeunesse, j’aie trop servi.

(Il remet les meubles en ordre.)

Allez dormir! Tous sont déjà partis!

 SACHA

Attends, attends! Vas-tu servir encore,

Si je suis homme et je te le propose?

 IVAN

Bien que je sois déjà vieux, je suis fort.

Et comme j’avais vu dresser cette grave cause

De protéger la Patrie en danger,

J’ai décidé de demander au maître

La permission de partir pour l’armée.

Soyez sûre que je ne pourrai pas être

Le dernier au combat…

 SACHA

Et moi?

(Une pause.)

Je suis hussard! Je ne ris pas…

Tu me regardes? De quoi suis-je pire?

Je tire bien, tu me l’as appris …

Tu dis qu’avec un cheval je suis

Hussard! Va, selle-le! Rien à dire?

J’ai décidé… Je ne change pas…

 IVAN

Ah… vous vous êtes moquée de moi?

 SACHA

Du tout… Mais si tu ne veux pas

M’aider et puis m’accompagner,

Dans deux jours, je vais m’évader.

C’est ça…

 IVAN

Au maître, je n’oserais pas…

C’est une polisonnerie! Mon Dieu!.

Je tremble… Qu’une demoiselle… Je veux

Lui dire tout… Qu’il vous garde bien…

 SACHA

Aucun discours ne me retient!

La porte fermée, je m’échapperai!..

Quand les Russes ont une seule idée –

Comment sauver notre Patrie…

Comme mes poupées, je reste ici…

Je veux me connaître au combat!…

Si l’on me tue, ça sera toi

Qui es coupable, comme tu ne veux

Pas me suivre à cheval – tu es vieux

De me défendre comme toujours

De froid, chaleur, de maux des tours

De la campagne…

 IVAN

A-t-on jamais vu ça?..

Si l’on vous reconnaît…

 SACHA

Mon vieux, personne

Ne sait… Donc, suis-je seule qui vous abandonne

Et parte?

 IVAN

Dieu aide les courageux! Ça va!

Mais votre oncle? Il perdra la tête, si l’on

Ne vous trouve pas demain matin ici!

Une fille à la guerre! Au lieu d’un mari!

 SACHA

Après, je vais écrire, si nous partons…

Tu restes ici? Pourquoi? Pour qu’on me garde,

Va dire à l’oncle qu’on ferme tout à clef!

Je saute par la fenêtre…

(Elle ouvre la fenêtre toute grande.)

Quel silence! Regarde

Cette nuit!..

 IVAN

Ma foi! Mais vous me pardonnez,

Si je suis assez bête pour refuser…

À votre service!..

(À part.)

Quelle fille! C’est bien trouvé!..

 SACHA

Partons cette nuit, quand tous vont se coucher

Pour qu’on ne se mette pas à nous chercher…

Selle deux chevaux… Prends des fioles, des pistolets,

Tu le sais mieux… Éteins les feux, après,

Va aux étables… Je t’attendrai ici,

Ne lambine pas…

 IVAN

Je fais tout sans tromperie.

(Il tourne pour s’en aller mais s’arrête brusquement.)

 SACHA

Encore? Quoi?

 IVAN

On ne part pas loin du tout

Sans argent, mais je n’ai que petites monnaies…

J’y sers sans vols…

 SACHA

Et il en faut beaucoup?

 IVAN

On le sait bien!

 SACHA

Dommage!

(Elle fronce le sourcil, s’assied mais saute tout de suite.)

Je sais!

(Elle sort le collier de dessous son uniforme.)

Parfait!

Ce collier de la grand-mère servira

Bien – on va le vendre… N’aie pas la frousse! Va!..

 IVAN

Votre oncle a un manteau dans sa chambre qui

Vous est utile… Et si vous le prenez…

 SACHA

Il se réveille. Son sommeil est léger.

Il va parler, pleurer, persuader, puis!…

 IVAN

Sans un manteau, c’est peu commode, pour vous…

 SACHA

C’est mieux, si plus tard, on va acheter tout…

Je t’attendrai ici dans une heure! Va!

 IVAN

De gråce! Sauve-nous, Saint Nicolas!

(Il part.)

Sacha, très émue, va et vient dans la salle. Elle s’arrête devant la fenêtre et regarde dans le jardin. Il n’y a pas de bruit. On entend de tout près l’antique sonnerie mélodique d’une

pendule.

 SACHA

Adieu, ma vieille maison! Peut-être à tout jamais!..

Où, sans souci, mes jeunes années passaient…

Petite, j’y ai fait des gamineries

Et j’y ai joué… Soudain, j’y ai grandi…

Adieu, ma bonne maison, adieu, ma chère,

Où j’ai connu pour toute ma vie chaque pierre

Comme des pleurs et des passes-temps enfantins,

Comme un rêve vague d’une gloire qui n’arrive point…

Adieu, mes si chers coins de chez-moi merveilleux,

Mes murs, fenêtres et hauts plafonds, adieu,

Adieu, mes ais toujours grogneurs…

Je ne savais pas que le cœur

Pourrait si battre en vous quittant!.. Ma maison, dis,

Si je pourrai te revoir puis?

Mais il se peut que je ne te revoie jamais…

Suis-je låche?.. N’importe – je m’en vais!

Oui, mes chères portes, vous me chantiez

Le même chant…

(Une pause.)

Ah!.. C’est quoi? J’ai déliré…

Pas de bruit. On entend une souris grater. Sacha tape du pied pour lui faire peur et cette secousse fait tomber quelque chose de derrière l’armoire. Sacha se baisse et prend avec

précaution cet objet. C’est une grande poupée.

Adieu, mademoiselle décente! C’est toi

Qui vas t’ennuyer sage devant ma broderie

Dans une robe longue et une fanchon de soie…

Prends mes ennuis! Vis mon destin ici!

Tu fermes les yeux, tu dors, Claire, mon amour,

Tu as été trop matinale ce jour.

Dors, ma pauvrette! Et je vais te chanter

Très doucement ta berceuse préférée…

(Elle couche la poupée comme un bébé et chante très bas.)

La pleine lune éclaire

Les clairières. La nuit

Est claire. Dors, ma Claire,

Dors, comme j’ai dormi.

Dans l’oreiller, cache

Ton nez. Les étoiles

Luisent comme des taches

De rousseur, très pâles.

Le jardin murmure

Par des feuilles. Le jour

Naît. Je ne suis sûre

De rien pour mon tour.

Elle va s’éteindre

Enfin, la bougie.

Dors, Claire, rien à craindre,

Elle est claire, la nuit…

Dans la salle voisine, on entend des pas. Sacha prête l’oreille.

Des pas!.. De l’oncle, comme j’entends…

Azarov entre, en robe de chambre et bonnet de nuit, la bougie à la main.

 AZAROV

Va te coucher, ma chère, n’attends

Pas de passer la nuit comme ça…

Tu es lasse…

 SACHA

Je ne la suis pas.

 AZAROV

Madame joue aux poupées, c’est bien,

Comme une fillette… Mais dans une heure,

Tu auras dix-sept ans!.. Tu pleures?

 SACHA

J’ai quelque chose dans l’œil, c’est rien…

 AZAROV

Que je suis las, moi, je vieillis…

Dieu va m’appeler… Et un mari

Te soutiendrait… Mais c’est la guerre

Qui est comme un nuage noir, pourtant,

J’espère qu’elle passe vite sans tonnerre…

Va te coucher,,, Dors sans tourments,

Sans graves pensées jusqu’au matin;

Nous parlerons de tout demain…

Tu vas dire si tes rêves sont beaux…

 SACHA

Et vous, voulez-vous de nouveau

Vous battre à la guerre?

 AZAROV

C’est fini

Pour moi! Et la nature nous dit

Que tout a sa fin… Tôt ou tard…

Dans cet habit tu es gaillard!

Embrasse-moi! Mais c’est quoi?.. Tu pleures?

 SACHA

Ce n’est rien…

(Elle tourne vers la fenêtre.)

Quelle odeur des fleurs!

 AZAROV

Viens, je vais te bénir… Je n’ai

Pas de fils, Dieu n’a pas donné –

C’est à cause de mes fautes, hélas!

Pourtant, je t’aime comme ma fille. Si

Tu te maries, ne me quitte pas…

Sacha, ferme la fenêtre!

 SACHA

Quelle nuit!..

Non, je ne peux pas…

 AZAROV

Qu’as-tu dit?

Je ne t’entends pas…

(Une pause.)

Des souris

Y sont… Amène le chat… Tu veux

Rêver près de la fenêtre, c’est mieux…

(Il bredouille en sortant.)

Je regrette le bal arrêté…

 SACHA

Mon oncle!..

 AZAROV

Quoi? Tu m’as effrayé!

 SACHA, elle l’embrasse impétueusement.

Comme ça! Comme ça! Que je vous aime…

J’aime ces pattes d’oie, ces rides et même

Ces plis sur le front, ces fossettes!..

 AZAROV

Grand bien te fasse!

(Il bénit Sacha par un signe de croix et sort.)

 SACHA, en écoutant ses pas s’éloigner.

Que je suis bête

De le quitter, mais je veux bien

Le laisser seul… Je sais, vraiment,

Qu’il sera triste infiniment…

Je lui rendrai le grand chagrin

Pour mon caprice. Où puis-je aller?..

Je vais dire à Ivan que c’est

Un jeu! Qu’il est tard que je vais

Dormir!.. Que c’est pour rigoler!..

Il n’aura plus de tel souci.

Je m’occuperai de la broderie

Des coussinets pour l’oncle, c’est ça.

Aller à cheval, la nuit? Pourquoi?

J’irai dans ma chambre et là-haut,

J’oublierai tout et tous… En gros,

Comme toutes mes aïeules, je vivrai…

Ivan entre. Il n’est plus vêtu d’une livrée, mais d’un casaquin, son chapeau à la main.

 IVAN

Dites-moi que vous vous êtes moquée

Du vieux…

Sacha garde le silence.

Vraiment? Mais je l’ai cru…

Les chevaux sont prêts… Un imbécile!..

En campagne! Vous et moi, sans plus!

J’ai pris des armes… C’est inutile…

Idiot!..

 SACHA

Alors, les chevaux sont prêts?

IVAN

Oui, par bêtise…

 SACHA

Donc…

 IVAN

Je l’ai fait.

Je suis plus sot qu’une poule. Riez!

Si j’en parle, personne ne croira.

Le grand åge est un grave péché!..

Sacha garde le silence.

Bonne nuit! Je ferme tout, ça va…

La nuit est belle… Quel paradis!

Il fait calme. Il faut être au lit.

Allez… Votre oncle dort déjà…

(Il rit.)

Et moi, je rêve tout éveillé…

Sacha garde le silence.

Je desselle?

 SACHA

Non!..

 IVAN

On ne rit pas?

Alors…

 SACHA

Oui… Va!.. Je te suivrai.

Ivan recule devant elle, puis il met son chapeau et sort vite. Sacha reste immobile. Pas de

bruit. La pendule sonne.

(Elle va vers la porte mais s’arrête de nouveau.)

Je laisse là mon enfance, derrière

Cette porte… Ma chérie, adieu!..

(Elle reste silencieuse encore un instant.)

Oh, la nuit! Cache-moi de ton bleu

Comme d’un manteau en route à faire!..

(Elle sort précipitamment.)

Le silence profond règne dans la maison, on entend une souris grater. Puis les sabots des

chevaux résonnent fréquemment. Le rideau tombe.

ACTE DEUXIÈME

C’est un bivouac des partisans dans une maison de propriété abandonnée: une grande salle à deux rangées de fenêtres, avec des plafonds en moulures, un immense lustre doré, des fenêtres à l’italienne, derrière lesquelles on voit l’obscurité du soir d'octobre. Il n’y a pas de meubles dans la salle, on les a remplacés par des paquets de paille, des sacs d’avoine, des caparaçons jetés en tas. Au milieu de la salle, il y a un foyer en briques improvisé avec du feu là-dedans. Sur le feu, il y a une gamelle avec de la bouillie. Les officiers du détachement de partisans de Davide Vassiliev passent leurs rares loisirs. Véliaminov, allongé sur les sacs d'avoine, se tourne et se retourne, essayant en vain de s'endormir. Stankévitch écrit quelque chose, ayant mis un cahier relié en cuir sur ses genoux. Rtichtchev nettoie le pistolet. Goritch accorde une guitare. Voronetz veille à la gamelle, remuant de temps en temps la bouillie. Pélymov, ayant étalé sur le sol, son nécessaire de voyage, nettoie les ongles. Sur les uniformes, certains officiers ont des touloupes14 et des douillettes. D'autres ont les uniformes froissés, déchirés dont le drap élégant est dans la paille et le foin. Rtichtchev a l'œil droit bandé. Stankévitch a la main gauche bandée. Seulement Pélymov se distingue parmi tous par un uniforme brillant, propre, flambant neuf. Quelqu'un d'autre, couvert de caparaçons, dort au premier plan. La porte s’ouvre, Khilkov entre. À ce moment, un ronflement puissant retentit

sous le caparaçon.

 KHILKOV

Un orage? En octobre? Ou des canons?

 STANKÉVITCH

Celui qui ronfle comme un escadron

Est Dimitri qui vient de se coucher…

 RTICHTCHEV

Quel est le mois de la guerre à mener?

 VORONETZ

C’est le cinquième…

 RTICHTCHEV

Oh, si l’hiver venait

Plus vite, jusqu’au mars, on pourrait tout faire,

Le prendre de deux côtés…

 KHILKOV

Il n’échapperait

Pas, ce Napoléon, de notre hiver

Si vite…

 VORONETZ

Du moins, ses affaires ne sont pas

Trop bonnes, s’il a abandonné Moscou…

 RTICHTCHEV

Au retour à Smolensk, il passe partout

Par des villages pillés… Il ne sait pas

Où prendre du fourrage…

 VORONETZ

Davide nous dit

Que la Fortune lui a tourné le dos…

 KHILKOV

Sa vue du derrière n’est pas très jolie!

 VORONETZ

Il va sentir le sapin, à propos…

Ohé, Rtichtchev, tu as, certes, du tabac?

 GORITCH

Le ciel est étoilé! Il fera froid…

 RTICHTCHEV

Tiens!..

 KHILKOV

Pélymov! Mais, qu’est-ce que tu fais là?

Il vernit ses ongles et il les nettoie!

 RTICHTCHEV

C’est pas la peine!..

 KHILKOV

Il est de Göttingen15,

Et sa tenue est tellement élégante!

 PÉLYMOV

Quand je regarde vos figures malsaines,

Je peux comprendre que si le vieux Dante

Avait fait les modèles d’enfer de vous,

Dans son œuvre, le vrai aurait gagné tout!

 KHILKOV

La propreté à la guerre? Quelle idée!

RTICHTCHEV

Depuis trente jours, je ne suis pas rasé

Et ça fera encore quarante, pourvu

Que la poudre soit sèche, que mon cheval n’ait plus

Faim. Dans l’armée, on l’apprend simplement…

 VÉLIAMINOV

Je ne m’endors pas! Diable!

 KHILKOV

Compte jusqu’à cent!

STANKÉVITCH, à Khilkov.

J’ai entendu que juste avant la guerre,

Pélymov avait eu l’amour tragique.

Mais sans doute, son sort a été sévère,

C’est pourquoi il est comme fou héroïque.

KHILKOV

Dans l’escarmouche, aux balles, il tend son front

Et il nettoie ses ongles une heure après.

“Pourquoi vivons-nous?” – lui ai-je demandé.

“Selon l’habitude…” C'est ce qu'il me répond.

 RTICHTCHEV

Donc, la bouillie est prête?

 VÉLIAMINOV

Paul, remue-la!

KHILKOV

Écoute, j’ai le cœur gros mais ce n’est pas

À cause de la bouillie… Mais si…

 VÉLIAMINOV

Tais-toi!

L’accord? Tu l’oublies?..

 RTICHTCHEV

On a lu, n’est-ce pas,

Ce livre de Genlis? Tout le monde? Messieurs,

Vous permettez que j’en arrache une feuille?

 VORONETZ

Pourquoi?

 RTICHTCHEV

Il est humide, donc, mon tabac.

Je le sécherai…

 KHILKOV

Le livre, laisse-le là,

Arsène, prends les poèmes de Théodore.

On rit aux éclats.

 STANKÉVITCH

Vous riez comme des ânes!

 KHILKOV

Mais je les ai lus:

Amours, ruisseaux, bergers! Et lyres encore!…

On rit aux éclats.

 STANKÉVITCH

Mon cher monsieur, n'avez-vous jamais su

Que lire sans permission les papiers d’autrui

Est une action qui sent de l’espionnage?

 KHILKOV

Attends, Théo, ne te fâche pas! L’ennui

Me fait bâiller terriblement, mon ange.

Je ne comprends rien dans la poésie.

C’est ridicule: la guerre et les bergères…

On rit aux éclats.

 STANKÉVITCH

Donc, des canons, dois-je composer des vers?

Ou des héros comme toi? Dis!

 GORITCH

On en rit!

 VÉLIAMINOV

Mes gars, laissez, donc, vos querelles enfin,

J’en ai assez!… Pourtant, ça serait bien,

Si tu chantes, Goritch!

 GORITCH

Attends que j’accorde…

 KHILKOV

J’aime Théodore, il est un brave garçon…

 STANKÉVITCH

Laisse-moi! …

 KHILKOV

Surtout quand il est en désordre,

Quand il se fâche…

 GORITCH

Dites quelle est cette chanson

Que je vous chante?

 VÉLIAMINOV

Celle que tu veux!

 GORITCH

Vraiment,

Ça m’est égal.

 VORONETZ

Chante, donc, “Il y a beau temps”.

Goritch fait son solo en l’accompagnant avec sa guitare. Les autres reprennent le refrain en

chœur.

 GORITCH

Quand mes amis sont en tristesse

Et leurs åmes sont pleines d’ombre noire pour le moment,

Je chante une chanson sans paresse…

 TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

 GORITCH

Il y a très loin une maisonnette

Avec de petites fenêtres. Elle nous est chère… Pourtant,

Personne ne nous attend aux fêtes…

 TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

 GORITCH

Ne pense pas au bonheur qui passe!

On ne fait pas revenir le passé au présent,

Une autre passion nous le remplace…

 TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

 GORITCH

Par une longue route, la vie nous mène,

Rire ou pleurer – ça nous est égal maintenant,

Quand on chante une chanson ancienne…

 TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

Un kosaque barbu et Sacha Azarov apparaissent sur le seuil. Elle est en uniforme de

cornette et en manteau.

 KOSAQUE

Retenu près du bois…

 SACHA

De l’état-major,

Avec une estafette…

 VÉLIAMINOV

Ça va.

Le cosaque se retire.

C’est quoi?

 SACHA

Comme je suis aide de camp…

 VÉLIAMINOV

Oui, je le vois.

 SACHA, elle sort une lettre cachetée.

À qui remettre cette lettre alors?

VÉLIAMINOV

Le chef est allé en reconnaissance…

 SACHA

Son aide? Cet ordre, à qui puis-je le remettre?

 KHILKOV, il montre du doigt celui qui dort.

À cette relique vivante qui dans l’absence

Du chef… Mon lieutenant, veux-tu te mettre

Debout devant l’officier?

On entend un ronflement fort en réponse.

 SACHA

Réveillez!

 VÉLIAMINOV

C’est fou!

 STANKÉVITCH

Il est ours, si l’on le réveille!

 VORONETZ

Tous sont enfants contre lui, s’il est fâché.

 RTICHTCHEV

N’osez pas avoir de pensées pareilles…

 VÉLIAMINOV

Ils craignent bien sa ferveur, nos ennemis…

 KHILKOV

Hier il a dispersé un régiment

D’ennemis… Il a dit, en les attaquant,

De crier à tue-tête “Hourra!”… Ceux-ci

Sont tous tombés: les uns parce qu’ils craignaient,

Les autres – à jamais… Lui va se coucher.

Sacha hésite.

 VÉLIAMINOV

Il est très jeune, pourtant!

 RTICHTCHEV

Jeune mais roublard!

 VORONETZ

Pélymov, comme dans la garde, est-ce un élégant?

 STANKÉVITCH

Il est hussard.

 VORONETZ

Dans l’état-major? C’est bizarre!

 RTICHTCHEV

Juste du berceau et le voilà un aide de camp!

 KHILKOV

Mon cher, comment y êtes-vous arrivé?

 VORONETZ

Ne le harcèle pas… Ses larmes sont tout près.

Il est boudé…

 RTICHTCHEV

Mais il a des manières

D’enfant gâté…

 KHILKOV

Il veut faire la carrière!

 GORITCH, il chante en regardant Sacha fixement.

Même si les pédants nous répètent,

Vivre pour la seule carrière n’est pas intelligent…

On se fiche de vos aiguillettes…

 TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

 SACHA

Si vous ne voulez pas le réveiller,

Je le ferai moi-même…

(Elle se dirige vers celui qui dort.)

 VÉLIAMINOV

Non, non!

 RTICHTCHEV

De grâce!

 STANKÉVITCH

Demi réveillé, il vous tuera sur place…

 VORONETZ

S’il veut dormir, toujours, il est fâché…

 GORITCH

Il a passé sur la selle vingt-quatre heures…

 VÉLIAMINOV

Il ronfle plus fort qu’un bœuf peut faire ça.

 KHIKOV

Ces sons sont délicieux, vraiment, n’est-ce pas?

 SACHA

Je tâcherai…

 VÉLIAMINOV

Je m’en écarte de peur!

 KHILKOV

Et moi, je vais décrire à votre mère

La mort que ce soir, vous allez avoir.

 RTICHTCHEV

Cela mérite la scène! Il faut le voir!

Sacha hésite.

 KHILKOV

Alors? Allez!

 VORONETZ

Avez-vous peur, mon cher?

 KHILKOV

On dit qu’on est lâche à l’état-major!

 GORITCH

Plus de courage, mon officier! Encore!

 SACHA, elle secoue par l’épaule celui qui dort.

Monsieur, réveillez-vous!.. Monsieur!

 CELUI QUI DORT, il remue.

Parbleu!

(Il change de côté et ronfle toujours.)

On rit aux éclats.

 VÉLIAMINOV

Il vaut mieux laisser ce sport dangereux…

 SACHA, elle secoue toujours celui qui dort.

Réveillez-vous!

 CELUI QUI DORT

Une diablerie? N’est-ce pas?

On entend un ronflement formidable et les rires de tous.

KHILKOV

Il faut vous promouvoir pour votre exploit.

 SACHA, elle secoue avec acharnement celui qui dort.

Réveillez-vous!

Celui qui dort garde toujours le silence.

VÉLIAMINOV

Silence! La bouche cousue!

On rit aux éclats.

 KHILKOV

C’est à mourir de rire, je ne peux plus,

Messieurs, comme c’est nuisible à ma santé.

 GORITCH

On voit qu’il est en nage, notre officier.

Sacha prend une gamelle avec de l’eau et verse sur celui qui dort. Celui-ci saute tout de suite. Tout le monde recule de peur.

 RTICHTCHEV

Quelle mort l’attend?

Celui qui s’est réveillé reste immobile, comme s’il est pris d’une grande colère.

 STANKÉVITCH

Il a perdu le don

De la parole à cause d’un grand courroux.

VÉLIAMINOV

Je vous ai prévenu!

 CELUI QUI S’EST RÉVEILLÉ

Malédiction!

On reconnaît Rjevski. Il regarde stupidement Sacha sans rien comprendre, en evidence, après le sommeil.

 SACHA

Le lieutenant Rjevski?.. Surprise!.. C’est vous!..

Enfin, Rjevski reconnaît le cornette et embrasse Sacha. Tout le monde est étonné.

 RJEVSKI

Quel bon vent t’a amené ici, mon cher?

Je ne pense pas te revoir à la guerre.

Je ne reconnais personne, quand je dors.

Tu es venu à la bonne heure ici…

 KHILKOV

Ils se connaissent!

 SACHA

Cet ordre, celui-ci,

Est de l’état-major…

 RJEVSKI

Je m’en fiche! Or,

En état-major?..

 SACHA

J’y suis aide de camp

Depuis le début de la guerre…

 RJEVSKI

Voilà,

Un bon refuge! Celui qui est là-bas,

Pour nous est comme un être déchu, vraiment.

Tu es petit et dupe!

 SACHA

Mais, monsieur lieutenant…

 RJEVSKI

J’ai plus d’années et j’y suis plus savant,

On a bu du vin pour nous tutoyer,

Cornette, si tu ne peux pas te rappeler,

Pour un hussard comme moi, c’est une offense…

(Il prend Sacha à part.)

Tu es confus – je fais une confidence:

Nos gars ont une humeur moqueuse, mon cher,

On crierait “Au secours!”, mais rien à faire!

 GORITCH, il chante.

On jure, on boit outre mesure,

On ne sait pas comment se conduire décemment

Sans la foi et la conscience pure

 TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

RJEVSKI

Vous permettez, donc, de vous présenter,

Messieurs: cornette Azarov, mon ami.

Je vous prie d’être bienveillants pour lui.

 VÉLIAMINOV

S’il est ton ami, nous sommes toujours prêts

De l’acueillir bien si tu l’as voulu.

 RTICHTCHEV

Notre hospitalité est bien connue…

 KHILKOV

Je suis Khilkov, à votre service. Ravi…

 STANKÉVITCH

Stankévitch…

 VORONETZ

Voronetz…

 VÉLIAMINOV

Nous sommes ici

Tous différents, mais tous amis. Allons!

 PÉLYMOV

Pélymov…

 GORITCH

Goritch…

 RTICHTCHEV

Rtichtchev…

 KHILKOV

Trop de noms!

C’est difficile de les retenir vite.

Mais nous serons vos amis tout de suite.

 SACHA

Je suis ravie…

 VORONETZ

Si vous aviez parlé

De ce que vous êtes ami de Rjevski,

Nous n’aurions pas taquiné…

 SACHA

Moi aussi,

Je suis surpris…

 RTICHTCHEV

Mais vous êtes engagé

À l’état-major. Pourquoi?..

 VÉLIAMINOV

Laisse, André,

Parce que chacun aura sa destinée…

 SACHA

Mais tout de même, prenez cet ordre-ci…

 RJEVSKI

Je n’y comprends rien. Tu devras attendre

Vassiliev…

 RTICHTCHEV

Il déchiffre tout ceci:

Paroles, pensées, idées… Il va comprendre…

 VÉLIAMINOV

Notre bouillie est prête?

 VORONETZ

On vous invite,

Avec nous au dîner, à prendre part.

 KHILKOV

N’avez-vous pas une bouteille, par hasard?

 SACHA

Non.

 RTICHTCHEV

Votre expérience est alors petite

Dans le service militaire…

 VÉLIAMINOV

Des buissons

Nous manquent. On souffre, comme la tradition

Est d’être chaque jour ivres et nous sommes sobres.

 VORONETZ

Pas un seul mot de la vodka! Tais-toi…

On n’est pas gai…

 PÉLYMOV

Asseyez-vous là-bas.

 KHILKOV

J’ai demandé…

 GORITCH

Si nous sommes vifs, en ordre,

Chauffés un peu…

 VÉLIAMINOV

Silence, mon cher! Assez,

On a des peines au cœur sans bavarder.

VORONETZ

Venez!

 KHILKOV

Une bonne bouillie sans…

 VÉLIAMINOV

Mais tais-toi!

 VORONETZ

Prenez place, cher cornette, sans grades! Voilà

Votre cuiller…

 RTICHTCHEV

Sans gêne! Je vous en prie.

 VORONETZ

Et la bouillie?

 VÉLIAMINOV

Délice! Je l’apprécie!

Tous mangent.

 RJEVSKI

Alors, cornette, je veux te demander:

Ça va?

 SACHA

Je suis content de mon service…

Encore, ma cousine prie de vous saluer,

Si je vous vois…

 RJEVSKI

Au nom de la justice,

De l’amitié! Je prie: ne m’en dis rien!

 GORITCH

Cousine?

 STANKÉVITCH

Rjevski, tu es pris en faute! Non?

 KHILKOV

Réponds alors!

 RJEVSKI

Non, il ne me convient

Pas de parler…

GORITCH

Voilà! Quel Céladon!

 STANKÉVITCH

Il nous jure qu’il est mutilé d’amour!

 RTICHTCHEV

Parle!

 VÉLIAMINOV

Ta mine pure ne nous fait pas un tour.

 RJEVSKI

Mais ce n’est rien…

 KHILKOV

On sait tes trucs très bien…

 RJEVSKI

Ça va, je parle… Le voilà le témoin.

Mon oncle, brigadier, a décidé

De me marier. Il a payé ma dette…

Je viens chez elle, je n’ose pas refuser…

Ce jour est très odieux: elle est trop bête,

Ma chère fiancée. Elle est très maniérée,

Bégueule, l’une de ces demoiselles moroses

Qui sont prêtes, donc, à embrouiller une chose

Trop simple par leurs larmes, leurs soupirs; pépier

Sans cesse des soies, des romans, des poèmes…

 KHILKOV

C’est pour tes graves péchés que cette grande peine

Te tombe du ciel, mon pauvre Rjevski, va!

 RJEVSKI

Je suis hussard et ce n’est pas pour moi!

Je tâche pourtant… Et je suis tout en eau…

On rit aux éclats.

 STANKÉVITCH

Est-ce que son visage est si dégoûtant?

 RJEVSKI

Peut-être nous pensons différemment,

J’affirme que son visage n’a rien de beau…

Qu’as-tu, cornette?

 SACHA

Non, ce dont vous parlez

N’est pas bien juste… Elle est assez jolie,

Mais pour le reste, cette image, je dis,

Est vraie…

 RJEVSKI

Mais non… Une prune au lieu du nez,

Les yeux comme deux jattes, les tresses de l’étoupe…

On rit aux éclats.

 KHILKOV

Un monstre!

 SACHA

On dirait qu’elle est un peu dupe

Mais pas si laide, comme vous dites, j’en réponds.

 RJEVSKI

Nos goûts sont différents, alors. Eh bon,

Pour moi, son apparence est détestable…

Surtout ce qui était désagréable,

C’est ce qu’elle s’est éprise d’emblée de moi…

Qu’as-tu, cornette?

 SACHA

Non, rien…

 RJEVSKI

Le soir, là-bas,

On a eu un grand bal. Elle me suivait

Partout comme une ombre. Elle me regardait

Langoureusement… Vraiment, sans ce cornette,

Je resterais toujours en tête-à-tête…

 KHILKOV

Ce n’est pas tout, Rjevski, tu dois parler

De ce qu’au bal, certes, tu l’as embrassée

Dans un endroit caché?

 VORONETZ

Eh bien, est-ce vrai?

 RJEVSKI

Mes chers amis, j’ai peur d’être indiscret

On s’est embrassés… Qu’as-tu, cornette, donc?

 SACHA

Rien…

 RJEVSKI

Ce n’est pas un très grand péché, non,

Et je ne pourrais pas céder d’un pas,

Parce qu’elle sautait de la robe dans mes bras…

On rit aux éclats.

Qu’as-tu, cornette? Je ne te l’ai pas dit

Pendant le bal…

 SACHA

Il fait si chaud ici…

Mais, si elle est si laide, alors, pourquoi

L’avez-vous embrassée?

 RJEVSKI

Et pourquoi pas?

C’est la coutume chez les hussards, je dis:

Quand on est ivre, tous les chats sont gris…

 VORONETZ

Notre bouillie devient froide!

 RJEVSKI

Que je hais

Les grises mines de ces minaudières guindées!

Qu’elles tombent dans le malheur, je ne ferai

Rien pour une dame pareille pour la sauver.

 KHILKOV

Quel scélérat!

 SACHA

Mais je ne vous crois pas,

Mon lieutenant, vous vous calomniez

Et je pense à vous beaucoup mieux que ça.

 RJEVSKI

On se tutoie!

 SACHA

Pardon! Si, en danger,

Est la vie de ta fiancée? Imagine!

Pas de pitié pour sauver ma cousine?

 RJEVSKI

Non, je t’assure, je ne vais pas l’aider,

J’aiderais mieux un ennemi, moi, sans broncher,

Qu’une telle personne fantasque. S’il y avait moins

De femmes pareilles dans le monde, ça serait bien…

 SACHA

Pourtant je suis prêt à faire un pari

Que vous…

 RJEVSKI

Tu!..

 SACHA

Ça va… tu te calomnies…

 RJEVSKI

Et moi, je suis prêt à parier

Que si j’ai l’occasion de la sauver,

Une élégante malheureuse du danger

Moi-même, alors, moi…

 SACHA

Tu dois l’épouser!

 RJEVSKI

Diable! C’est égal! Jamais!

 SACHA

Je vous en prie,

Messieurs, que vous confirmiez le pari.

 GORITCH

Alors, le gage couronne votre pari,

Nous sommes tous vos témoins…

 RJEVSKI

Non, je vous dis

Je n’aime pas ces petites dames…

 SACHA

Lesquelles?

 RJEVSKI

Je veux

Qu’elle ne soit pas marmotte, qu’elle ait du feu,

Comme le champagne…

 VÉLIAMINOV

Tu l’as, donc, oublié,

L’accord? Messieurs, assez de discuter!

On mange.

 KHILKOV, il se lève.

Je ne peux pas manger sans la vodka…

 VÉLIAMINOV

Tais-toi…

On entend des bruits et des voix derrière la porte.

 RTICHTCHEV

Mais qu’est-ce qu’il y a?

 RJEVSKI

Je ne sais pas.

Peut-être c’est Davide…

 STANKÉVITCH

Juste au souper…

Erchov entre.

 RTICHTCHEV

Erchov!

 RJEVSKI

Davide?

 ERCHOV

Donc, vous avez rêvé

D’un petit miracle? Et le voilà! Tenez!

 KHILKOV

Est-ce vrai?.. Du vin?

 ERCHOV

On va en apporter.

 TOUS

Hourra!

 VORONETZ

D’où vient tout ça?

 ERCHOV

Comme il fait froid,

On a enlevé aux Français deux charrois…

 KHILKOV

C’est bien!

 RTICHTCHEV

On est si gai, comme dans l’enfance!

 RJEVSKI

Davide, où est-il?

 ERCHOV

En reconnaissance.

Les cosaques apportent des boîtes avec du vin et de la provision. Un remue-ménage

commence autour du feu, on prépare une ripaille traditionnelle.

Encore j’ai une surprise pour vous, amis,

C’est pour vous soulager tous vos ennuis.

Et pour qu’en vain vous ne hurliez pas,

Je vous amène…Voyez-vous? La voilà!

On voit un être tout recouvert de plusieurs châles. Tous se lèvent tout de suite.

 RJEVSKI, il se précipite vers la porte.

Attends!… Qui est devant mes yeux,

Mais c’est Louise Germont!.. Messieurs,

Je dors ou je délire?

 VÉLIAMINOV

Ici,

Chez nous, Germont!

 KHILKOV

D’où?

 GERMONT, elle se dégage des châles et tape du pied avec impatience pour se chauffer.

C’est gentil…

Vous n’êtes pas bien aise de me voir…

 RJEVSKI

En un oiseau, je pourrais croire,

Qui s’envole d’un ruisseau, qu’ici,

Au bivouac, je l’admirerais,

Notre déesse des féeries!

Ou c’est un rêve?

 GERMONT

Vous me flattez.

Il y a longtemps qu’on m’a flattée…

Mais permettez de m’installer…

Oui, c’est moi… J’ai les pieds gelés

Et je ne veux que les chauffer.

Puis…

 RJEVSKI

C’est Germont! Mon Dieu! Montrez,

Comme au docteur, vos jolis pieds…

Non, il ne faut pas les frotter…

Ils vont se remettre, écoutez!..

Quelles jambes! Au monde, pas de si belles!

Cornette, as-tu vu meilleures qu’elles?

 GERMONT

Assez, monsieur…

 RJEVSKI

Pélymov, viens!

Tu dois connaître notre fée!

Vous l’avez pris par la beauté

L’hiver passé… Tu t’en souviens?

Germont, vous vous souvenez de lui?

Pélymov salue Germont de loin sans s’approcher.

 GERMONT (à part d’elle)

Ah, est-ce qu’il est ici aussi?

 RJEVSKI

Parlez de ce qui s’est passé,

D’où venez-vous?.. Pendant ce temps…

 GERMONT

Vous êtes sur les épines! Laissez-

Moi respirer, mon lieutenant…

 GORITCH

Sans trop de détails!

 GERMONT

En Pologne,

On nous emmenait dans le charroi …

 VÉLIAMINOV

Comment?

 KHILKOV

Un charge si délicat?!

 GERMONT

On ne taillait pas de besogne

À cause de nous là, à Moscou.

Et nous avons voulu rester.

On nous a ordonné d’aller

Avec l’Armée… Il pleut beaucoup

Tout ça est si terrible…Après…

Le reste, vous le savez…

 STANKÉVITCH

On sait.

 RJEVSKI

Mais nous ne voulons plus vous rendre

À ces Français! N’est-ce pas, les gars?

 GERMONT

Mon Dieu! Je ne le veux pas, car

C’est impossible que je rentre,

Je me suis habituée ici,

À la Russie… Aux Russes aussi …

Et à Moscou, je me sens mieux …

 RJEVSKI

Hourra!

 ERCHOV

Prenez place près du feu.

 VORONETZ

À table, on vous prie, chère Germont,

Près du bûcher…

 VÉLIAMINOV

…Au coin, c’est bon…

Nous sommes autour…

 STANKÉVITCH

Pas de coussins,

C’est un sac d’avoine…

Tous prennent place. Erchov allume le brûlot.

 RTICHTCHEV

Qu’on boive bien

Pour la Patrie! Pour la Russie!

On boit.

 GERMONT

Messieurs! C’est grave, ce que je dis…

J’ai joué dans beaucoup de pays

Mais le plus cher est mon succès

Ici, chez vous… Je vous aime… Et,

Ici, c’est ma Patrie aussi.

 TOUS

Hourra, Germont!

 GERMONT

Si vous savez

Comment je languissais là-bas!

Je n’ai plus vu, comme autrefois,

Ces bons Français… Ou j’ai changé…

 RJEVSKI

C’est triste que Davide soit absent…

 VÉLIAMINOV

Têtu pour guetter du gibier!

 ERCHOV

Mais les couleurs reviennent pourtant

À vos joues, Louise…

 VORONETZ

Vous protéger,

Chérir, est le devoir pour nous!..

 RTICHTCHEV

Vous nous aimerez également tous!

 KHILKOV

Sans préférer les vieux amis…

 RJEVSKI

Non, Pélymov et moi, ici,

Nous sommes premiers parmi égaux,

Amis d’antan, plus que nouveaux!

 KHILKOV

Non, nous allons en discuter…

 PÉLYMOV

Moi, je suis prêt à refuser

Mes privilèges… Je n’y compte pas.

 GERMONT (à part d’elle)

Oh, il ne fraie pas avec moi…

 RJEVSKI

Bois, Azarov! Eh, verse-lui,

Stankévitch!

 SACHA

C’est assez pour moi,

Merci…

 RJEVSKI

Tu es malade? Ou pas?

Si non, pourquoi, donc, fais-tu fi?

Ne dédaigne pas notre brûlot,

Versez-moi… Bois… Sans parler trop!

 SACHA

Mais…

 RJEVSKI

Tout m’est égal! Donc, je bois

Pour la jeunesse!

 VORONETZ

Chante, Goritch! Va!

Goritch chante des couplets, les autres reprennent le refrain.

 GORITCH

Le feu lilas du punch éclaire

Tout de nouveau autour et on chante maintenant

La chanson qui nous est très chère…

 TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

 GORITCH

Nous ne sommes superstitieux guère,

C’est ça et nous ne croyons qu’en vin fortement,

Nous y noyons toutes nos chimères…

 TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

 GORITCH

Aux combats, pas sur des draps lisses,

La vie nous abandonnera en s’envolant.

De nous, morts, on a fait l’office…

 TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

 GORITCH

Il y a une chose qui nous tourmente:

Quand notre gloire est répandue avec le vent,

Les cœurs se rouillent dans l’attente…

TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

 GORITCH

Mais de nouveau, nos cœurs s’enflamment

Et se renaissent pour la vie en espérant

Qu’on chante avec ardeur dans l’âme…

 TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

Sacha rit brusqument aux éclats.

 RJEVSKI

Qu’as-tu, cornette?

 SACHA

Mon lieutenant,

Vous tous chantez bien!.. Je vous aime

Beaucoup…

 RJEVSKI

Tiens!… Donc, mais tout de même,

Tu es si ivre!..

 RTICHTCHEV

C’est évident!

 SACHA

Que chantiez-vous?..

(Elle chante.)

“Il y a beau temps…”

On rit aux éclats.

 KHILKOV

Bois, donc!

 SACHA

Ça m’est égal maintenant!

(Elle boit.)

 VÉLIAMINOV

C’est votre tour de nous chanter,

Ma chère demoiselle!

 STANKÉVITCH

On vous prie!

 GERMONT

Oh, non, messieurs, vraiment, merci…

J’ai tout oublié…

 PÉLYMOV

Vous aviez

Toujours une mauvaise mémoire…

 GERMONT

Non!..

Je me rappelle une bonne chanson.

Ne soyez pas de juges sévères:

C’est l’émoi du chemin, de la guerre…

Mes cahiers de musique sont loin

Et je ne peux plus chanter bien.

Ce n’est pas un air de Mozart…

 GORITCH

Allez, chantez… À la guitare,

Je vais trouver la mélodie,

Si elle est si simple…

 GERMONT

Je dédie

Mon chant à tous ceux qui aimaient

Et, de ce sentiment, souffraient…

(Une pause. Germont chante. Goritch l’accompagne à la guitare.)

Appelle-moi, cher favori de mon âme,

Laissons tout sans blâmes, favori de mon âme,

Laissons tout sans blâmes, favori de mon âme,

Il n’y a plus magique que la force de l’amour!

Qu’on verse du vin, je voudrais plus boire,

Je voudrais plus boire, l’ivresse, c’est bizarre,

Je voudrais plus boire, l’ivresse, c’est bizarre,

La salle tourne, prends gare! Je voudrais plus boire,

Je voudrais plus boire, l’ivresse, c’est bizarre,

La salle tourne, prends gare! Je bois, peu m’importe!

Et si c’est la fin, n’attends que je pleure,

Sans fraude à cette heure, n’attends que je pleure,

Sans fraude à cette heure, n’attends que je pleure,

Le verre a le fond, la bouche d’arme a un plomb!

Qu’on verse du vin, je voudrais plus boire,

Je voudrais plus boire, l’ivresse, c’est bizarre,

Je voudrais plus boire, l’ivresse, c’est bizarre,

La salle tourne, prends gare! Je voudrais plus boire,

Je voudrais plus boire, l’ivresse, c’est bizarre,

La salle tourne, prends gare! Je bois, peu m’importe!

Sache, mon cher ami, qu’il ne faut rien craindre.

Heureuse de me perdre, je n’ai rien à craindre,

Heureuse de me perdre, je n’ai rien à craindre,

Appelle de l’enfer et j’y viens tout de suite!..

Qu’on verse du vin, je voudrais plus boire,

Je voudrais plus boire, l’ivresse, c’est bizarre,

Je voudrais plus boire, l’ivresse, c’est bizarre,

La salle tourne, prends gare! Je voudrais plus boire,

Je voudrais plus boire, l’ivresse, c’est bizarre,

La salle tourne, prends gare! Je bois, peu m’importe!

(Elle finit de chanter.)

On applaudit. Tous applaudissent sauf Sacha et Pélymov.

 TOUS

Bravo!

Bis! Bis!

Quelle belle chanson!

Bis! Bis!

Bravo!

Bis! Bis!

Bravo!

 RJEVSKI

Une vraie fée peut avoir ce don.

Je perd l’esprit de vous!

 ERCHOV

C’est beau,

N’est-ce pas? Comme un petit miracle?

 RTICHTCHEV

En pleine guerre, nous sommes au spectacle!

C’est merveilleux!

 RJEVSKI

Un petit baiser

De votre main… Vous permettez? …

 GERMONT

Mon lieutenant, mais…

 VÉLIAMINOV

Quelle beauté!

Et du talent encore…

 STANKÉVITCH

C’est vrai

Qu’on n’entend jamais rien de mieux.

 GERMONT

Vous êtes trop impétueux, messieurs!

Je me suis habituée très vite.

 RJEVSKI

Vous êtes digne d’être déesse! Oui!

 VORONETZ

Ne perds pas la tête, mon ami!

 KHILKOV

Regarde, il s’enflamme tout de suite…

 RJEVSKI

Si je perdais la tête – tant pis!

Pour vous, Louise… Tout ça n’est rien…

Une cartomancienne m’a prédit

D’aimer une femme aux cheveux chatains…

Sacha se dresse brusquement en regardant lugubrement Germont et Rjevski.

 PÉLYMOV

Qu’as-tu?

 SACHA

Rien…

 VORONETZ

Tu es soûl, attends,

Prends place…

 SACHA

Je suis soûl? Mais comment?

Je peux boire encore plus mille fois!

 PÉLYMOV

Tu parles comme un homme et pas

Comme un enfant…

 SACHA

Que voulez-vous

Dire par cela?..

 VÉLIAMINOV

Mon cher, plus bas…

 STANKÉVITCH

Il est soûl!..

 RTICHTCHEV

Mais prends place!

 SACHA

Je vous…

Pour ces paroles… je vous…

 VORONETZ

Pourquoi

Es-tu debout?.. Prends place…

 SACHA

Je hais

Les allusions comme ça!..

 PÉLYMOV

Je jure

Que je suis ton ami! Assieds-

Toi là, cornette!

 SACHA, elle s’assied.

Si tu m’assures

Que tu es mon ami, alors…

 PÉLYMOV

Tu me deviens, cornette, plus cher…

 SACHA

Je n’aime pas les actrices, encore…

J’ai oublié!.. …

 (Une pause.)

Verse! Que faire?

 PÉLYMOV

Non, c’est assez pour lui…

 VORONETZ

Qu’il tombe

Dans le sommeil vite… Verse…

 SACHA, elle se lève brusquement.

Elles trompent,

Ces cartomaciennes, tout le temps…

Je vous le dit, mon lieutenant…

 GERMONT

Il est mignon…

 RJEVSKI

Enfant encore!

Si je baise votre coude…

 GERMONT

Alors

C’est trop! Je m’en irai, je dis…

 RTICHTCHEV

Mets-toi un frein, mon cher ami!

 GORITCH, il chante.

Si l’on nous blâme de nos manières,

Je vous jure que ce n’est pas trop intelligent –

Sans Tal et Vénus, rien à faire…

TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

 RJEVSKI (à Pélymov).

Tu n’es pas trop jaloux?

 PÉLYMOV

Du tout!

 SACHA

Je n’ai jamais bu comme chez vous,

Je vous jure… Ma vie a été…

Non, j’ai été…

(Elle se dresse brusquement.)

Je vais chanter!

 PÉLYMOV

Toi?

 SACHA

Plus bas! Juste à ce moment…

 RTICHTCHEV

On vous prie!

 VÉLIAMINOV

Mais sans gaminer!

 GERMONT

Il est si jeune et si charmant!

 SACHA

Je vous ai entendue chanter…

(Elle saute sur un tas de sacs et chante.)

On dit que je suis sans moustaches,

Un jouvenceau, pourtant, ça m’est égal, vraiment!

Mais on ne me traite pas de lâche…

TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

SACHA

De sa passion chaude, à merveille,

Bouteille après bouteille, l’un fait serment, pourtant

Elle est au fond de la bouteille…

TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

 SACHA

Un autre frise sa moustache

Comme un hussard, boit des bouteilles entières souvent.

Mais aux combats, ce fat se cache…

TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

SACHA

Les amoureux ne craignent guère,

Je suis de connivence avec eux, mais vraiment,

La trahison guette, rien à faire…

TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

Soudain, Sacha chancelle et faillit de tomber. Pélymov la soutient. Elle est sans connaissance.

 VORONETZ

Qu’a-t-il?

 PÉLYMOV

Pas bien.

 RTICHTCHEV

Cornette! Allez!

Tous, outre Rjevski qui ne s’occupe que de Germont, s’affairent autour de Sacha.

 PÉLYMOV

De l’eau!

 RTICHTCHEV

Nous nous sommes habitués,

Nous, les ivrognes, à ce festin…

 VORONETZ

Ouvre le col pour qu’il respire bien!

 SACHA, elle reprend connaissance.

Non! J’ai un peu trop chaud… Messieurs,

Ça va…

(Elle se lève en chancelant et en se frottant le front.)

 PÉLYMOV

Prends place au coin, ici

Il fait plus frais…

(Il la ramène au coin.)

Sacha s’assied là-bas, la tête abaissée sur les genoux.

 RJEVSKI

Vos jolis yeux

Brillent… Un baiser… Je vous en prie!

 RTICHTCHEV

Tu passes vite, Rjevski, sans attente!

C’est trop. Et où vas-tu aller?

 RJEVSKI

Je donnerai tout pour un baiser!..

Vous êtes déesse!..

 GERMONT

Non!

 RJEVSKI

Si méchante!..

 GERMONT

Mais non!

RJEVSKI

Pourvu que je mérite!..

 GERMONT

Comment?

 RJEVSKI

Vous êtes comme une belle fée!..

(Il essaie de l’embrasser.)

 GERMONT

Non!

 RJEVSKI

Une reine des rêves!.. Si vous dites

Comment je mérite…

(Il se dresse brusquement.)

Une idée!

J’ai vu dans cette maison, ici,

Une chose… Vous attendez… Bientôt,

Je viens!..

(Il s’en va en courant de la salle.)

 KHILKOV

L’amour! C’est rigolo!

 VORONETZ

Il est en flamme d’extase! Rjevski

Est comme ça!

 RTICHTCHEV

C’est sûr que demain

Il l’oubliera vite…

 VÉLIAMINOV

C’est le vin

Qui lui est monté dans la tête…

Germont s’approche de Pélymov, assis à distance du feu.

GERMONT

Voulez-vous me dire un mot, Pierre,

Ou pas…

 PÉLYMOV

Mais à quoi bon le faire,

Tout est clair sans paroles… C’est bête…

 GERMONT

Je veux vous dire… Soyez tranquille…

À peine un adversaire est-il

Paru que vous…

 PÉLYMOV

Que moi?..

 GERMONT

Mon Dieu!

La vérité est…

PÉLYMOV

Non, ce jeu

N’est plus pour moi, je ne veux ni

La vérité, ni le mensonge …

GERMONT

Pierre, je vous en prie…

 PÉLYMOV

Moi, aussi,

Je prie le sort qu’il ne vous plonge

Plus dans ma vie…

 GERMONT

Vous regretterez…

 PÉLYMOV

Peut-être, mais je ne changerai

Pas…

 GERMONT

Je vous jure que j’ai été

Fidèle…

 PÉLYMOV

Laissons ces serments… Et

Rjevski va venir. Avec succès,

Il vous me remplacera, c’est vrai,

Comme celui-là…

GERMONT

On t’a trompé…

Quelqu’un l’a fait pour rigoler…

De toi…

 PÉLYMOV

Laissons cette discussion!..

(Il se lève et s’éloigne.)

 GERMONT

Bien…

Khilkov et Rtichtchev s’approchent en chancelant de Germont.

 KHILKOV

Mademoiselle, nous disputons…

 RTICHTCHEV

De la huitème merveille du monde.

Qu’en pensez-vous? Qu’en dites-vous?

 GERMONT

C’est difficile de vous répondre…

 RTICHTCHEV

Mais cette merveille est devant nous!

Vous êtes cette huitième merveille, oui!

 GERMONT

Vous êtes aimables! Mais qu’a-t-il,

Ce jeune cornette?..

 RTICHTCHEV

Trop éméché

Sans habitude…

 KHILKOV

Pas très sérieux,

Il guérit… Il va se lever…

 GERMONT

Il ne devra plus boire. C’est mieux

Qu’il ne boive plus…

 KHILKOV

C’est évident

Qu’il ne veuille plus…

 GERMONT

De tels enfants

Font le service… C’est étonnant!

 RTICHTCHEV

Ils sont de braves hommes, pas enfants.

 SACHA, les mains toujours au front, elle s’approche du feu.

Encore un peu d’eau, s’il vous plaît…

 GERMONT

Mais… est-ce que la guerre vous effraie?

 SACHA

N’avez-vous pas honte de poser

Ces questions?

Rjevski arrive en courant avec un petit bouquet de roses endommagées par la gelée, mais

encore fraîches.

 RJEVSKI

Déesse! Regardez!

C’est ma surprise!

 GERMONT

Les fleurs! Mon Dieu!

D’où?

 RJEVSKI

J’ai vues dans la serre, là, où

Il y a un pot de fleurs. Au lieu

D’un beau collier, mettez au cou…

(Soudain, il embrasse Germont.)

 KHILKOV

Diable!

 RTICHTCHEV

Polisson!

 GERMONT

Mon lieutenant,

Mais je ne vous ai rien promis…

 RJEVSKI

Je suis brûlé complètement

De passion, je demande merci.

Un petit baiser!..

 GERMONT

Non! Mais pourtant,

Dites-moi si ces fleurs sont à moi?

 RJEVSKI

Certes… Portez-les en attendant

Qu’elles ne se fanent…

GERMONT

Bien, dans ce cas,

Je les rends à un autre, c’est ça!

 RTICHTCHEV

Il va jeter feu et flamme.

 RJEVSKI

Quoi?

 GERMONT

Vous permettez?..

 RJEVSKI

Oui… Mais… Donner

À un autre ce que j’ai trouvé

Pour vous… C’est…

 GERMONT

Mais je veux cela.

 VORONETZ

Il est pâle… Je sens qu’il foudroie.

 STANKÉVITCH

On aura un bruit!

 RJEVSKI

Mademoiselle!

 GERMONT

Ces fleurs sont les miennes, les sont-elles?

 RJEVSKI

Oui, mais…

 GERMONT

Je les rends à celui

Qui m’est ici le plus mignon –

En Provence, c’est une tradition…

 RJEVSKI

Mes fleurs… Mais pourquoi ainsi?..

 GERMONT

Elles ne sont plus à vous, monsieur…

 GORITCH

Rjevski va devenir affreux.

 RJEVSKI

C’est une offense!

 VÉLIAMINOV

Je sais pourtant

Qu’à Pélymov, elle les rendra…

 GERMONT

Je veux du vin, donc, versez-moi…

Et je bois cette coupe maintenant

Pour vous, cornette!..

(Elle jette les fleurs aux pieds de Sacha.)

Tout le monde est étonné.

 RJEVSKI

Mais c’est… Mais si…

 GERMONT

Je bois pour le jeune cornette, oui!

Sacha prend machinalement les fleurs. Rjevski, furieux, s’approche d’elle.

 RJEVSKI

Ces fleurs, vous devez me les rendre!

Et vous avez osé les prendre?

 VÉLIAMINOV

Laisse-le, Rjevski!

 RTICHTCHEV

Il est enfant!

 RJEVSKI

Mais cette petite moquerie de moi prend

Une très fâcheuse tournure! Je veux

Ces fleurs!

 KHILKOV

Il est en rage!

 GERMONT

Mon Dieu!

 VÉLIAMINOV

Cornette, cédez! En évidence,

L’ivresse est montée dans sa tête.

Il est ardent si on l’offense.

 SACHA, immobile d’abord, les fleurs à la main, salue Germont.

Merci, mademoiselle! Vous êtes

Aimable!

 RJEVSKI

Très bien! Je vous appelle

En duel! C’est un défi! Allez!

Une pause.

Silence? Avez-vous peur du duel?

Vous n’êtes pas digne d’être officier!

Une pause.

Je vous méprise… Vous méritez

Cela parce que vous êtes lâche! Or,

J’attends que vous me répondiez

Dans une minute…

 VORONETZ

Rjevski!

 RJEVSKI

Alors?

 SACHA, elle s’approche de Pélymov et Stankévitch.

Je vous prie d’être mes seconds,

Vous, Pélymov, et vous encore…

 VÉLIAMINOV

Il partira demain parce qu’on

L’attend, là, à l’état-major…

 SACHA

Mais nous nous battrons tout de suite.

 VÉLIAMINOV

Mais où?

 SACHA

Ici.

 VORONETZ

Qu’est-ce que vous dites?

Comment?..

 GORITCH

Ici, maintenant, un duel?

 VÉLIAMINOV

Est-ce que vous pourriez, mademoiselle,

Les concilier?

 GERMONT

Oui, je comprends

Que ma plaisanterie est mauvaise.

(Elle s’approche de Rjevski.)

Je vois que vous êtes trop ardent.

Pardonnez-moi si je vous blesse…

Je plaisantais mais cet enfant

Était poli et innocent,

Un peu emporté… Pour expier

C’est moi qui vais vous embrasser…

(Elle embrasse Rjevski.)

 RJEVSKI

Parbleu! Je suis comme insensé!

(Il s’approche de Sacha.)

J’oublie que tu m’as offensé

Involontairement…

 RTICHTCHEV

Tranquille!

 SACHA, elle n’accepte pas la main de Rjevski.

Pourtant ce serait trop facile!

Je ne pardonne pas. Je n’ai pas

Besoin de l’indulgence…

 VORONETZ

Voilà!

 KHILKOV

Quel gaillard!

 SACHA

Je veux vous prier,

Si vous avez choisi vos seconds,

De leur dire que, dans cette salle, l’on

Fasse la barrière… Je suis pressé

De revenir à l’état-major

Dès que je remettrai cet ordre

Au colonel…

 RJEVSKI

Diable! Je rêve? Or,

Je dis: je vous pardonne. Sans tordre…

 SACHA

Jamais! Si vous ne voulez plus

Vous battre, vous devez alors

Me demander pardon!

 RJEVSKI

Encore,

Chez nous, ce temps n’est pas venu

Pour que je vous demande pardon!

Là, tout de suite, nous nous battrons!

(Il ramène Khikov et Rtichtchev de côté.)

Ceux-ci s’approchent de Pélymov et Stankévitch et discutent les conditions du duel.

Les seconds mesurent les pas.

 GERMONT

Mon Dieu! Vous êtes tous fous! Têtus!

Je serai malheureuse, si l’on tue

Quelqu’un… Pour une rose, au hasard,

Une fleur futile, – une balle au cœur!

 SACHA. elle s’approche de Germont et lui rend les fleurs.

Permettez de vous rendre ces fleurs.

 GERMONT

Mais conciliez-vous!

 SACHA

C’est trop tard.

 GERMONT

Je vous ai apporté du mal…

Sacha la quitte. Germont est en désespoir.

 PÉLYMOV

De ces encoignures de la salle,

Dirigez-vous vers la barrière…

D’après les règles du duel, faire

La visée est possible à la

Commande “un!”… Je prie d’aller là…

Les adversaires viennent à leurs positions.

Je fais encore une prévention:

Si l’on pouvait vous concilier…

 SACHA

C’est inutile, donc, d’en parler!

 RJEVSKI

Je ne supporte pas cet affront!

 PÉLYMOV

Allez! Je commence à compter…

 GERMONT

Mon Dieu! Je n’ose pas regarder…

Davide Vassiliev entre.

 VÉLIAMINOV

Davide!

 GORITCH

Mon colonel!

 VASSILIEV

C’est quoi ici?

 RJEVSKI

Un duel avec cet élégant!

 VASSILIEV

Comment

Osez-vous faire pendant la guerre ainsi?

Quand la Patrie est en danger et quand

On risque sa vie au hasard!.. Revenez!

Si je sais de nouveau qu’on recommence,

Ça sera la punition que j’infligerai

Sans distinguer les grades et les vaillances…

Je n’attends pas de telles polissonneries

De toi, Rjevski! Et tu es mon adjoint!

Je te croyais comme ma conscience, au moins!

 RJEVSKI

Je n’ai pas pu supporter son mépris…

 VASSILIEV

D’où venez-vous, cornette?

 SACHA

Je suis venu

De notre état-major et encore plus

Je dois vous rendre cette dépêche…

 VASSILIEV

Cornette,

On n’a pas d’autres passes-temps outre un duel?..

Mon Dieu! Qui est-ce que je vois?.. Mademoiselle!

C’est bien vous?.. D’oû?.. C’est un rêve ou une fête?

GERMONT

Oui, c’est moi…

 VASSILIEV

Quelle belle merveille! Mais c’est bon:

Chéhérésade parmi mes polissons!..

Du vin, des roses… Une bonne fête, comme je vois…

 ERCHOV

Ma patrouille a arrêté deux charrois

Et des captifs. Elle a été là-bas.

 VASSILIEV

Une seule patrouille? Tu es costaud, comme ça.

J’en ferai au feld-maréchal le rapport,

Si je trouve pour le faire assez de temps.

Lisons ce qu’on voulait de nous… Vraiment,

Je n’aime pas les paquets d’état-major…

(Il lit. L’expression de son visage change.)

Parbleu!.. On se plaignait souvent en vain

Que les chefs ne nous n’apprécient pas bien,

Mais on a eu beau bouder, chers amis,

Comme le feld-maréchal nous remercie!

 STANKÉVITCH

Lui, personnellement?

 VASSILIEV

Oui… Il a signé.

 RTICHTCHEV

Vraiment?

 VÉLIAMINOV

Laisse regarder…

 VASSILIEV, il lit.

“Si tous battaient

L’ennemi comme vous, la guerre aurait sa fin”.

 RJEVSKI

Ohé, Voronetz, verse-moi du vin!

À la santé du feld-maréchal!..

 VASSILIEV

Non,

Je n’ai pas lu jusqu’au bout… C’est pour toi…

 RJEVSKI

Lis vite…

 VASSILIEV

Mon cher ami, mais tiens-toi bon…

 RJEVSKI

Lis vite, enfin…

 KHILKOV

Regardez, il n’a pas

L’air d’être sûr…

 RJEVSKI

Je suis ému…Tellement…

Si c’est un blâme à l’ordre, c’est trop, vraiment.

Lis donc…

 VASSILIEV, il lit.

“Pour sa hardiesse et sa vaillance,

Ce lieutenant dont on entend parler

Partout dans notre armée, est digne, je pense,

D’avoir un détachement particulier”.

 RJEVSKI

Comment?..

 VASSILIEV, il lit.

“…Il faut le faire immédiatement…”

 RJEVSKI

Diable!.. Laisse-moi voir… C’est vrai… Un détachement…

 VASSILIEV

Je félicite, donc… Ensemble, on luttait

Pour la Patrie. On va nous séparer…

 RJEVSKI

Est-ce que le feld-maréchal me connaît?

Je n’imagine pas…

 VASSILIEV

On a bien passé

Le temps… Laisse-moi t’embrasser… Et demain,

Nous diviserons le détachement… Eh bien,

Sans être concurrents?.. Ou au contraire?

 RJEVSKI

Trois mille diables!.. Sans concurrence!..

 VASSILIEV

Versez-moi!

Je bois à la hardiesse, au caractère

Libre de vous tous, mais pas dans les combats

Avec les siens!… Assez de plaies de guerre!…

Je bois aux combattants hardis, mes chers

Amis, à vous, oui, enfants de la gloire,

À vos moustaches fournies, mes braves hussards,

Que le vent tourne comme une girouette flottant,

À vos cœurs et à vos gorges maintenant!

(Il boit.)

 GORITCH, il se met à chanter.

On bat les ennemis, sans craindre

La mort. Et c’est la loi pour tous les combattants

Partout où l’on peut les atteindre…

 TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

Sacha salue tous et va vers la porte.

 VASSILIEV

Dormons! Cornette, où vas-tu, donc, partir?

 SACHA

J’ai l’ordre de revenir sans tarder.

 VASSILIEV

Il est temps de faire tout et de servir.

Dans la nuit, il est dangereux d’aller:

La route des détachements français est près…

 SACHA

Je dois…

Pélymov, déguisé d’un manteau taillé d’une façon inconnue, va aussi vers la porte.

 VASSILIEV

À quoi, Pélymov, es-tu prêt?

PÉLYMOV

Au bal masqué…

 VASSILIEV

Donc, sois prudent encore!

 PÉLYMOV, il s’approche de Sacha.

On ferait route ensemble?

Sacha et Pélymov partent ensemble.

 VASSILIEV

Bonne chance alors!

Germont s’approche de Vassiliev, Rjevski la regarde.

 GERMONT

Au bal masqué… Que veut-il dire, vraiment?

 VASSILIEV

Les balles françaises l’attendent depuis longtemps!

Il est premier parmi les braves… Chaque nuit,

Enveloppé dans un manteau d’ennemi,

Il va au bivouac français, après,

Il montre où sont disposés ces Français…

 GERMONT

Est-ce dangereux?

 VASSILIEV

Risquer sa vie? Pas plus

Qu’un amusement pour lui. J’ai entendu

Parler de son amour tragique, dit-on.

Il cherche la mort d’une balle française maintenant…

Pleurez-vous?

GERMONT

J’ai bâillé aux larmes. Pardon!

 VASSILIEV

On vous laissera dormir pour le moment…

(Il fait le lit pour Germont avec des rouleaux de paille et de manteaux.)

Germont se couche. La plupart des combattants se sont installés pour dormir. Vassiliev

s’assied pour manger.

 RJEVSKI

À quoi penses-tu?

 VASSILIEV

Il est temps de quitter

Ce bivouac. Trois nuits de suite déjà,

Nous sommes ici…

 RJEVSKI

À l’aube, il faut lever

Le détachement sans bruit et on ira

À un lieu, beaucoup plus sûr, quelque part.

La terre est molle comme une pâte mais on part

Sans faire des traces…

VASSILIEV Le soir, l’air a été

Froid. Il y a tant d’étoiles… Il va geler…

 RJEVSKI

L’hiver arrive très tôt, l’automne s’en va.

Et c’est encore l’octobre maintenant,

Il se dépêche!

 VASSILIEV

Rjevski, parle plus bas…

Tout le monde dort, regarde… Quel bon moment!

(Une pause.)

Buvons à ça!.. Dans la bouillie, il faut

Du sel …

 RJEVSKI

Difficile de te faire plaisir,

Tu es gourmand!

 VASSILIEV

Il fait ici très chaud!..

Il nous est le temps aussi de dormir…

(Il regarde autour de lui.)

Alors, le bivouac s’est endormi.

J’aime ce tableau, bien qu’il soit bigarré:

Les sacs d’avoine, de paille au lieu des lits,

Le ciel nocturne et les feux du brasier,

Comme des lances – les moustaches, le ronflement

Plus effrayant que le rugissement

Des lions, plus fort que les trompettes des anges…

Dans ce paysage, il y a une poésie…

 RJEVSKI

Une poésie!

(Il rit aux éclats.)

Encore, qu’est-ce que tu dis?

 VASSILIEV

Oui, mon ami, une poésie! Tout change

Après la guerre, et un poète fameux

Nous décrira assez précisément

Nos grands combats et notre temps glorieux

Vivra dans les contes qu’on lit aux enfants…

 RJEVSKI

Théo sait bien faire de la poésie

Mais il n’écrit pas de nous, il écrit

De belles bergères et de bergers…

Vassiliev s’approche de la porte et écoute avec attention.

Qu’as-tu?

 VASSILIEV

Quelqu’un vient à cheval, j’ai entendu…

Regarde, Rjevski, qui va arriver?

Pélymov entre très vite.

 PÉLYMOV

Davide! Nous sommes tous en danger,

On a cerné le détachement

Furtivement. J’ai failli être

Captivé, sans ce déguisement…

 VASSILIEV

Cornette?

 PÉLYMOV

Parti dans les ténèbres…

 VASSILIEV

On nous a cernés dans ce lieu!

Jamais trois jours sur place! Sans feux!

Si non, on verra ces bestiaux!

 RJEVSKI

Que faire?

 VASSILIEV

Que faire? Monter aux chevaux!

Alerte générale. Les combattants se dressent pour se préparer à la bataille. On entend des

coups de feu. Le rideau tombe.

ACTE TROISIÈME

C’est l’état-major d’un corps d’armée dans la petite salle d’un presbytère dont le maître n’a pas de grands revenus. On voit un poêle de faïence et les icônes au coin. À un autre coin, il y a une cage avec un chardonneret. Les tables sont couvertes de drap vert. Aux murs, il y a des cartes. Les fenêtres basses sont complètement en givre. Il fait beau ce jour de novembre. Dans la salle, il y a deux officiers de l’état-major: le commandant Tchérémissov et le capitaine

Népluev, tous les deux vêtus d’éclatants habits neufs.

 TCHÉRÉMISSOV

Où est Azarov?

 NÉPLUEV

On l’a envoyé

Chez Ojarovski…

 TCHÉRÉMISSOV

Il est temps de venir…

 NÉPLUEV

Bâillez-vous? Donc, la nuit s’est mal passée?

 TCHÉRÉMISSOV

On a joué aux cartes jusqu’â l’aube. Le pire

Est que je regrette cette lubie beaucoup,

Parce que le jeu était violent… Au blanc,

Nourine m’avait mis et a gagné tout.

 NÉPLUEV

Nourine… le comte? Attendez un moment…

 TCHÉRÉMISSOV

Le connaissez-vous?

 NÉPLUEV

Un gandin roux, oui?

Avant la guerre, je l’ai vu à Paris.

 TCHÉRÉMISSOV

C’est lui! Il est un grand patriote maintenant,

Dirige les milices de ville, s’il ne ment

Pas… Balmachov dort et ronfle…

 NÉPLUEV

On l’entend,

Comme s’il n’a pas dormi huit jours…

 TCHÉRÉMISSOV

Il est tellement las de secousse d’hier pour

Avoir des rêves très délicieux maintenant…

 NÉPLUEV

Un accident?

 TCHÉRÉMISSOV

Dans une tempête de neige,

Il s’est perdu et l’ennemi a failli

Le prendre. Encore un peu et pas ici,

Il dormirait, moins sûr qu’on le protège…

 NÉPLUEV

Comment s’est-il sauvé?

 TCHÉRÉMISSOV

Un officier

Des nôtres est venu à l’aide juste au moment

Quand, effrayé, le général a sué

À grosses gouttes…

 NÉPLUEV

Je ne comprends pas vraiment,

Pourquoi est-il venu chez nous chercher

Le feld-maréchal? Pourquoi pas en haut?

 TCHÉRÉMISSOV

Une lettre de l’empereur!..

(Une pause.)

Le vent siffle trop

Aux fenêtres comme si elles ne sont pas vitrées…

Il faut les boucher, ami, ordonnez…

Quand verrons-nous Pétersbourg?.. Le ballet,

Les huîtres, les Tziganes, le port de Néva,

Les ambassades et les auberges…

 La voix de VASSILIEV (derrière la porte)

Pourquoi

Pas de sentinelles?

Vassiliev et Rjevski entrent.

 VASSILIEV

Est-il arrivé,

Le feld-maréchal?

 TCHÉRÉMISSOV

Non.

 NÉPLUEV

On l’attend, mais…

 VASSILIEV

J’ai faim et j’ai soif… Où peut-on manger?

 NÉPLUEV

Suivez-moi…

 VASSILIEV

Merci, capitaine. Montrez!

 RJEVSKI

Allons, Davide…

Népluev, Vassiliev et Rjevski s’en vont. Nourine entre par une autre porte.

 TCHÉRÉMISSOV

Monsieur le comte! La chance

Que vous avez eu hier…

 NOURINE

Oui! Dieu merci!

 TCHÉRÉMISSOV

Me manque toujours: pas de bonnes cartes la nuit…

 NOURINE

Vous êtes trop passionné…De la patience…

Où est le feld-maréchal?

 TCHÉRÉMISSOV

On l’attend…

 NOURINE, il indique un tableau au mur.

À qui est ce portrait?

 TCHÉRÉMISSOV

Je ne sais pas,

Monsieur le comte…

Sacha entre, vêtue d’une pelisse courte16 avec un paquet à la main.

Cornette, donc, te voilà!

As-tu une lettre d’Ojarovski maintenant?

 SACHA

Ojarovski l’a envoyée

Au feld-maréchal…

 TCHÉRÉMISSOV

Fatigué?

 SACHA

Non, pas beaucoup…

Nourine regarde Sacha avec attention.

(Elle ne reconnaît pas Nourine.)

Je me laverais…

Encore… J’ai pris un captivé…

Je pense que c’est un officier…

 TCHÉRÉMISSOV

Tu reviens avec des trophées

Et une estafette? Donc, ta proie

Est très bonne … Où est-il?

 SACHA

En garde.

Et si je ne me trompe pas,

Le fourrage leur manque, l’arrière-garde

Marche à pied, sans chevaux, comme lui…

 TCHÉRÉMISSOV

Pas de jeux, c’est la guerre, je dis!

Amène-le! On va regarder…

Sacha sort.

 NOURINE

Dites qui est ce jeune chevalier?

 TCHÉRÉMISSOV

Ici, donc, il est aide de camp.

Le connaissez-vous?

 NOURINE

Oui, peut-être…

(Il s’en va.)

Sacha revient avec Vinzento Salgari.

 TCHÉRÉMISSOV

Si bronzé, du sud, il doit être…

Dites-moi votre grade!

 SALGARI

Lieutenant.

(Il ôte la pelisse courte et la rend à Sacha.)

Je remercie. Vous permettez

De rendre… Votre ami à jamais…

 TCHÉRÉMISSOV

Que ce serment peut signifier?

 SACHA

Pour qu’il se chauffe, donc, j’ai prêté

Ma pelisse. Il était transi

De froid dans son habit…

 TCHÉRÉMISSOV

Merci

À Dieu! Monsieur, comment êtes-vous

Devenu captivé?.. Vous êtes Français?

 SALGARI

Espagnol…

 SACHA

Pas lâche, je dirais,

Car sa balle m’a touché le bout

Du doigt… Il ne visait pas mieux

À cause du froid, sa main tremblait…

 SALGARI

Je n’ai point rencontré jamais

Des ennemis comme vous… Heureux

De manquer. Si les officiers

Russes sont comme vous, toutes les mesures

Sont nulles contre vous. Je suis sûr

Que la guerre est perdue…

 TCHÉRÉMISSOV

Nommez

Le corps de troupe…

 SALGARI

Je ne dirai

Pas ça…

 TCHÉRÉMISSOV

Finie, pour les Français,

Est cette campagne… Alors, pourquoi

Devez-vous, je ne comprends pas,

Rester fidèle à ce serment?

 SALGARI

Alors, monsieur, je vous entends

Mal ou, donc, vous me conseillez

De trahir?

 TCHÉRÉMISSOV

Qu’est-ce que vous avez

Dans cette vile guerre? Votre pays

Est occupé. Mais c’est fini,

La guerre, les petres des Français…

Contre l’ennemi, l’Espagne pourrait

Lutter aussi comme nous… Alors,

Nos pays seraient alliés… Or,

Dites-moi franchement… Je vous avoue

Qu’on ne vous retient plus, si vous

Vous engagez dans nos troupes… On

Rendra vos armes, vous ne serez pas

Captif… On n’aura plus d’effroi,

Nulle part, de ce Napoléon…

La gloire française va disparaître…

(Une pause.)

N’y pensez pas longtemps, peut-être!

SALGARI, il se dresse.

Même si c’est juste, j’ai mon idée

Qu’il ne faut pas tirer l’épée

Contre lui… Je l’aurais trahi,

Quand il avait eu toute sa gloire,

Pas le jour de votre victoire…

Rester fidèle est la pratique de mon pays…

Une pause. Tchérémissov fait signe de sa main. Sacha emmène Salgari. À la sortie, ils

rencontrent Nourine.

 NOURINE

Ce brave cornette, est-il depuis longtemps?

 TCHÉRÉMISSOV

C’est Azarov. Il n’a que dix-sept ans.

Ce brave est dès le début de l’automne…

Il rendra des points à de vieux soldats.

Mais que voulez-vous savoir?

 NOURINE

Je soupçonne

Que je l’ai rencontré…

 TCHÉRÉMISSOV

Et pourquoi pas?

 NOURINE

Ah, ce n’est rien… Mais il est le dernier

Que j’aie imaginé d’y rencontrer.

Nourine et Tchérémissov sortent en parlant. Par une autre porte, entrent Sacha et Ivan.

 IVAN

Comment allez-vous sans pelisse vous-même?

Oh, ma chère demoiselle… Il fait si froid…

 SACHA

Chut!.. Mais tais-toi!… Je sais bien tout sans toi…

Le froid! Je n’y pense pas! J’ai un problème:

Tous ont de bonnes moustaches, mais moi seule, non!..

 IVAN

À ce temps, votre manteau n’est pas bon…

 SACHA

Assez, ne parle plus! Tu es ordonnance17…

 IVAN

Si je suis dupe, dites-le avec aisance…

 SACHA

Ne t’en fâche pas, Ivan. J’ai un souci

De plus… Ça ne me plaît pas ici. Or,

Je fais le même et c’est chaque jour ainsi…

C’est embêtant, là, à l’état-major:

Porter les ordres aux régiments, saluer

Leurs officiers… Mais ce n’est pas de ça

Que je rêvais… Je voudrais au combat

Battre l’ennemi. Si je pouvais aller

Au détachement des partisans… J’ai demandé

Au général…

 IVAN

Et lui?..

 SACHA

A refusé…

Rjevski entre en chantonnant quelque chose. Son habit est déboutonné.

 RJEVSKI

Le feld-maréchal est venu? Je suis

En retard?

 SACHA

Non,

 RJEVSKI

C’est vous?

 SACHA

Je vous salue,

Monsieur. Il vous est étroit, votre habit?

 RJEVSKI, il se rappelle qu’il est dans l’état-major et il boutonne son habit rapidement.

Trois mille diables! Mais je n’ai jamais bu

Le meilleur rhum! C’est merveilleusement bon!

Je vous en jure. J’ai le sang enflammé…

Une autre fois, je me serais grisé.

(Il s’étend dans un fauteuil.)

 SACHA

Ça va, avec mademoiselle Germont?

 RJEVSKI

Vous ne savez pas, donc, que les Français

L’ont reprise la nuit avec le charroi?

Je m’en fiche! Ce fardeau n’est pas pour moi!

On a failli mourir quand on partait…

 SACHA

Elle vous semblait très sympatique, pourtant…

 RJEVSKI

Au diable!.. Vous m’avez rappelé le moment

Du duel que nous n’avons pas terminé

La nuit…

 SACHA

Est-ce que, monsieur, vous vous fâchez

Encore contre ce rien?

 RJEVSKI

Donc, je n’aime pas

Pardonner les offenses… Et vous m’avez

Porté un défi… Comme ça, je pourrai

Mourir chaque jour dix fois dans le combat…

Mais je ne veux pas mourir sans payer

Le fait que vous m’avez si offensé.

Ivan entre et demeure à l’écart en écoutant la conversation.

 SACHA

Mais de quoi vous ai-je offensé?

 RJEVSKI

Donc, or,

Vous ne voulez pas vous battre? Non?.. Alors,

Que peut-on attendre d’un gandin d’état-

Major? Je note ça… Vous tremblez d’effroi

En pensant vous trouver à la barrière.

C’est un obstacle à votre belle carrière!

 SACHA

Assez, mon lieutenant… Oui, je suis prêt…

C’est quand et où?

 RJEVSKI

Allons sans trop parler,

Sans perdre le temps! J’ai vu un petit pré…

Ce n’est pas loin, dans la forêt…

 SACHA

Dommage, si l’on nous empêche de nouveau!

 RJEVSKI

Non, ces hasards ne sauveront plus, c’est trop!

 SACHA

Alors, on va nous regarder en face…

Mais, les seconds?..

 RJEVSKI

Un prétexte efficace

Pour la forme! Quant à moi, je peux comprendre

Que, s’il y a deux adversaires, c’est assez,

De plus, ils sont, tous les deux, officiers!

Je m’en fiche de ces manières de la garde!

Voulez-vous suivre les règles du bon ton?

Voulez-vous mourir à la mode? Allez…

Tous les deux restent devant la porte pour laisser passer l’un l’autre.

 SACHA

Après vous…

 IVAN

Pardon, messieurs! Permettez

De dire…

 SACHA

Tout ça – après!… Pas de temps! Non,

Ne me suis pas, je vais revenir vite.

 RJEVSKI

Voyons!..

 SACHA

Allons…

Rjevski et Sacha sortent.

 IVAN

Pour un rien! Comme la suite…

Elle est comme son oncle… Il était hardi!

Et maintenant…

Vassiliev entre.

 VASSILIEV

Eh, as-tu vu ici

Un lieutenant des hussards, moustachu

Comme ça?..

 IVAN

Mon maître et lui, je les ai vus,

Ils sont allés se battre en duel au bois.

 VASSILIEV

Parbleu!.. J’ai ordonné! On infligera

La punition à deux!.. Régler les comptes

En pleine guerre!.. J’arrêterai… Tu ris, coquin?..

(Il s’en va.)

 IVAN

Je pense qu’ils ne pourront pas aller loin…

Sans doute, c’est leur destin qui les confronte…

Tchérémissov et Népluev entrent.

 TCHÉRÉMISSOV

Je viens d’apprendre une nouvelle surprenante:

Le corps d’armée du prince, à sa commande,

Sans s’approcher de Smolensk, a tourné

À droite de Dorogobouge. Si le froid

Se tient encore si grand, on en aura

Beaucoup de dégâts pour toutes nos armées.

Leur mouvement tournant nous est dangereux…

 NÉPLUEV

Les Français ne seront pas sauvés même par Dieu.

 TCHÉRÉMISSOV

Pourtant, il ne faut pas être insouciant…

Ils passent dans la salle voisine.

 IVAN

Donc, les Français l’ont prise, c’est évident,

Notre petite ville en passant la rivière.

Il faut penser très bien à cette affaire…

(Il s’en va.)

Vassiliev, Rjevski, Sacha entrent.

 VASSILIEV

Cornette! Je vous vois de nouveau trouver

Un beau passe-temps avec mon lieutenant!

Je n’aime pas les bretteurs! Cherchez vraiment

La gloire dans des combats ou composez

Des vers. Après la guerre, vous vous battrez…

 RJEVSKI

Il ne voulait pas ça, je l’ai forcé.

Crois-moi, Davide… Je suis coupable de tout…

 VASSILIEV

Ton humeur batailleuse, connue partout,

Est devenue proverbiale au régiment.

Tu es doué comme un hercule, pourtant

Tu es mal loti du côté cerveau…

 RJEVSKI

Davide, ami…

 VASSILIEV

Laisse, je t’aime. À propos,

Je tirerais les oreilles à ce fat…

 SACHA

Monsieur, mais vos paroles peu délicates

M’embêtent. Vous n’avez pas raison, en fait,

Je vais prouver ça tout de suite maintenant…

Dites si vous avez dans le détachement

Une place pour ce cornette dont vous vous êtes

Moqué ici devant tous tant de fois?

 VASSILIEV

Pour vous, donc?

 SACHA

Oui.

 VASSILIEV

Non, mon ami, hélas.

Je n’ai pas besoin de fats…

Rjevski et Vassiliev partent.

 SACHA, elle est seule.

Il n’est pas

Seul, leur détachement…Pour ces amis, moi,

Je peux donner la vie… Mais je ne vais

Pas prier si personne ne le voulait.

Ivan entre.

 IVAN

Mademoiselle…

 SACHA

Chut!

(Elle regarde autour d’elle.)

 IVAN

Personne!.. L’ennemi s’en va

Par nos lieux. Il tourne à Vitebsk. Et là,

Tout un corps d’armée s’est trouvé.

SACHA

Vraiment?!

 IVAN

Je sais que cette nouvelle vous étonnera.

J’ai entendu et je vous dis maintenant.

(Une pause.)

SACHA

Près de Dorogobouge?

 IVAN

Notre ville est

Occupée par les Français, mademoiselle.

On est allé rapporter cette nouvelle

Aux généraux…

 SACHA

Pourtant, si… Non, c’est très

Hardi et on va se moquer de moi…

Ça fait combien de jours, de là chez nous?

 IVAN

Si on ne marche pas trop vite du tout,

C’est quatre jours ou plus qu’on y aura.

(Une pause.)

 SACHA

Si je dis à Vassiliev… Cette idée

Est bonne… Il a peu de gens… Je dirai,

Ils sont courageux et forts comme des lions…

Il refusera…

Une ordonnance entre en courant.

 L’ORDONNANCE

Qui est dans la maison?

Le feld-maréchal est, donc, arrivé!

Il vient ici…

Tchérémissov, Népluev, Nourine et les officiers de l’état-major entrent. Koutouzov entre par

la porte opposée avec sa suite. Tous saluent le feld-maréchal avec enthousiasme.

 KOUTOUZOV

Je vous prie de parler,

Messieurs, plus bas! Comme je suis fatigué,

Je me repose avant le défilé…

Donnez ces petits-pains aux prisonniers…

Mettez ce fauteuil plus près du poêle…

Et abaissez les rideaux… Oui, pas mal…

Encore une chose… J’ai entendu parler

De Balmachov. Il est ici?..

 TCHÉRÉMISSOV

Il dort,

On le réveillera, votre Altesse…

 KOUTOUZOV

Encore,

J’ai mal aux yeux… Ne le réveillez pas!

Des emotions, il est très fatigué…

Qu’il dorme jusqu’au défilé… Et moi,

(Il s’assied dans le fauteuil avec gémissement.)

Qu’aurai-je, si je vis une centaine d’années!..

J’ai entendu parler de l’aventure

Qu’il a eue… Je n’ai plus d’ordres, j’en suis sûr…

(Fatigué, il fait un signe de la main.)

Laissez-moi…

Tous sortent, sauf Sacha. Elle se tient près de la porte avec un grand paquet à la main. Koutouzov ne la remarque pas. Il est assis, les yeux fermés, en murmurant quelque chose presque sans voix. Sacha toussote doucement. Koutouzov ouvre les yeux et tourne la tête vers

elle.

Que veux-tu, mon petit gaillard?

 SACHA

J’ai une dépêche pour vous, c’est de la part

Du comte Ojarovski…

 KOUTOUZOV

Donne-moi!.. Ton nom?

 SACHA

Azarov!

 KOUTOUZOV

Très bien! Azarov est ton

(Il parcourt la lettre.)

Père?

 SACHA

Non, c’est mon oncle…

 KOUTOUZOV

On a bien lutté,

Ton oncle et moi, il y a beaucoup d’années,

Ensemble contre les Turcs… Cependant,

Notre adversaire d’aujourd’hui est plus grand,

Napoléon lui-même… Comment? Ça va?

 SACHA

Très bien, merci, votre Altesse!

 KOUTOUZOV

C’est parfait!

Je suis d’accord, je pense comme ça! C’est ta

Première année du service?

 SACHA

Oui, c’est vrai…

 KOUTOUZOV

Et c’est toujours ici? C’est embêtant

De s’occuper des papiers. Je n’aurais

Pas pu passer huit jours comme ça…

SACHA

Si c’est

Possible de dire…

 KOUTOUZOV

Laisse tout ça, vraiment!

Ne salis pas tes mains de l’encre ici!

Vois le feu de la bataille…

 SACHA

Vous avez

Deviné mon rêve…

KOUTOUZOV

Voilà…

 SACHA

M’ordonnez-

Vous de me retirer?

 KOUTOUZOV

Attends, je lis…

(Il lit la lettre.)

Le comte Nourine entre. Koutouzov le regarde, très étonné. Nourine s’incline profondément

et veut baiser la main de Koutouzov. Celui-ci ne le permet pas.

 NOURINE

Ayant appris, votre Altesse, que vous êtes

Ici, je tombe à vos pieds…

 KOUTOUZOV (à part)

C’est très bête –

Si peu d’esprit pour s’incliner…

(À Nourine, d’un ton très sévère.)

Êtes-vous

D’état-major?

 NOURINE

Je suis de la milice,

Représentant de la noblesse de tous

Nos lieux, le comte Nourine, à votre service.

Sacha lui jette un coup d’œil avec étonnement. Nourine l’examine aussi du coin de l’œil.

 KOUTOUZOV

Prenez place!

 NOURINE

Je reste, votre Altesse, merci,

Debout… En été, je me suis permis

De me présenter, en vain…

 KOUTOUZOV

Ce n’était

Pas le moment de la civilité…

 NOURINE

J’ai un problème pour vous, donc, tout petit…

(Il regarde Sacha.)

C’est un secret…

 KOUTOUZOV

Quelle est cette chose secrète?

Sortez pour un petit moment, cornette,

D’ici, si monsieur le comte nous en prie.

Mais restez là-bas…

Sacha sort.

Je suis prêt. Encore,

Je vous prie, – sans beaucoup de mots alors.

 NOURINE

Mes joues ont rougi de la honte, monsieur.

 KOUTOUZOV

Que voulez-vous me rapporter?

 NOURINE

Je peux

Jurer que ce cornette qui a été ici

Est demoiselle…

 KOUTOUZOV

Avez-vous bien dormi?

Comment avez-vous pu l’imaginer?

C’est le neveu de mon ami de guerre,

Azarov… Il fait aussi la carrière

Du hussard… Vous rêvez, sans avoir déjeuné!

 NOURINE

Azarov est le nom de son oncle, oui,

Je me souviens de ce que je l’ai vue

Au bal masqué, comme un hussard, vêtue.

Je la connais…

 KOUTOUZOV

Qu’est-ce que vous avez dit?

Une demoiselle est dans l’armée! Ce n’est

Pas pour les femmes! C’est une campagne de guerre!

Si c’est une blague, je vous demanderais…

 NOURINE

Pourtant, j’ai raison, votre Altesse. Que faire

Si ce sujet est piquant?.. Vous pouvez

Tout verifier vous-même… Mais je vous dis

Que tous les hussards ont des moustaches, mais

Lui…

 KOUTOUZOV

Je lui demanderai… Cela suffit,

Pas un seul mot dans notre état-major!

 NOURINE

Je vous le jure! Je serai muet alors!

 KOUTOUZOV

Appelez-le!

 NOURINE

Permettez-moi d’assister

Au défilé.

 KOUTOUZOV

Oui.

 NOURINE

Merci… Vous savez,

Je suis heureux à ce moment de voir

Nos troupes en liesse quand leur chef…

 KOUTOUZOV

Au revoir!

Nourine se retire.

(Koutouzov est seul.)

Mon Dieu!.. Est-ce que cette histoire est vraie?.. Non?…

Est-ce un truc de farce ou une invention?

Sacha entre.

 SACHA

M’avez-vous appelé, votre Altesse?

 KOUTOUZOV

Oui, dis

L’âge que tu as maintenant.

 SACHA

J’ai dix-sept ans.

 KOUTOUZOV

N’as-tu pas peur à la guerre cependant?

 SACHA

Non, votre Altesse! Et je n’ai pas menti!

 KOUTOUZOV

C’est mal de me mentir!

 SACHA

Je ne l’ose pas…

 KOUTOUZOV

Si tu ne peux pas mentir, dis-moi… Non,

Attends… À propos… Quel est ton prénom?

 SACHA

Mon oncle s’appelle Alexandre et moi,

Je suis comme lui…

 KOUTOUZOV

Donc, Alexandre! Comment

T’a-t-on appelé petit?

 SACHA

Sacha.

 KOUTOUZOV

Donc, dans

Cette salle, un homme parlait. Tu le connais?

Il est de Smolensk…

 SACHA

Non…

 KOUTOUZOV

Il visitait

Peut-être la maison de ton oncle, non?

Quelques fois, donc, suivant les occasions?

 SACHA

Je ne m’en souviens pas.

 KOUTOUZOV

Alors… C’est bon…

Je le dis à propos… Tu veux passer

À l’avant-garde?

 SACHA

Oui!

KOUTOUZOV

Tu n’es pas poltron?

Ne pleureras-tu pas des difficultés?

 SACHA

Non, votre Altesse.

 KOUTOUZOV (à part).

Ce comte a des problèmes

D’esprit à cause de la vie trop facile.

(À Sacha.)

Va!

Sacha, presque sûre qu’elle est prise, ne peut pas cacher sa joie qui l’a envahie pendant

l’interrogatoire. Koutouzov le remarque.

Non, attends

(À part.)

J’agis d’une manière, même

Polie… Mais si d’un coup? Ainsi soit-il…

(À Sacha.)

Je te poserai une question pourtant,

Ne t’étonne pas, si… Cornette, donc, dites-moi

Si vous êtes femme?

Une pause.

 SACHA

Vraiment, je ne peux pas

Mentir, votre Altesse, je suis femme.

 KOUTOUZOV, il se dresse.

Comment?!

Avez-vous osé faire la comédie

De l’honneur militaire?..

 SACHA

Pour la Patrie

En danger, je voudrais faire des exploits.

 KOUTOUZOV

Non, ma chérie, non, vous ne pourrez pas

(Il marche en colère.)

Me tromper! Elle voudrait, donc, être héros!

Il y a des hommes dans notre pays, même trop!

On n’a pas encore eu honte d’engager

Des femmes aux soldats!… N’allons pas échouer

Si bas!… Sans votre aide, ma chère demoiselle,

Nous avons battu l’ennemi avec zèle!

Et nous le chasserons de la Russie!

(Une pause.)

Comment avez-vous pénétré ici?

 SACHA

Mon cousin est mort en hiver. C’est son

Habit que j’ai mis et…

 KOUTOUZOV

À la maison,

Où sont ces bonnes, chiffons, poupées et danses!..

Allez-vous-en tout de suite et sans chance

De revenir!.. Votre oncle ne le sait

Pas, si non, il ne permettrais jamais!

Quelle honte! Vos parents sont vivants encore?

 SACHA

Je suis orpheline.

 KOUTOUZOV

Donc… Comment alors

Avez-vous pu prendre un habit sans droit?

 SACHA

J’expliquerai, votre Altesse, permettez-moi…

 KOUTOUZOV

Je ne permettrai pas! Si l’empereur

Savait… J’en ai assez, de ces chanteurs,

Mécènes de milice, des lécheurs d’état-

Major, ils ne peuvent rien, ils ne veulent pas

Mais ils puent beaucoup… Et voilà, les dames!

Restez chez vous, mademoiselle, jouez vos gammes!

 SACHA

Mais permettez-moi…

 KOUTOUZOV

Non, je n’écouterai

Pas le balbutiement d’une fille… J’en ai

Les oreilles rebattues des mots idiots

Des officiers d’état-major! C’est trop!

 SACHA

Mais, votre Altesse…

 KOUTOUZOV

Je vous dis de ne pas

M’y répliquer…

 SACHA

Quand même, je vous dira …

 KOUTOUZOV

Je vous prie de vous taire!

 SACHA

Vous m’écouterez,

Peut-être, mon discours vous touchera.

 KOUTOUZOV

On trouvera des hommes prêts aux combats

Sans vous! Allez, donc, à l’infirmerie

Ou faites de la charpie pour la Patrie…

Une révolte des dames! Une nouvelle comme ça!..

 SACHA

Mais si le cœur bat dans la poitrine tant

Qu’il soit prêt à en sauter, si le sang

Ne coule pas librement dans les veines, si

L’âme n’est pas calme sans avoir accompli

Son devoir d’honneur comme du soldat

Ou de l’officier?.. Et si aux combats,

Aux dangers, aux pertes, seule la gloire attire

Avidement? Pourquoi me l’interdire?..

Si les yeux sont bons et les mains sont fortes

Pour viser, si, sans peine, le cheval me porte?

Si tout ce que j’ai – cœur, nerfs, forces, esprit, –

Demandent l’ordre: pour toi, mon pays,

Pour la Patrie, sois prête à tout donner.

Si…

 KOUTOUZOV

Je vous prie de ne pas tant parler,

Je suis vieux, fatigué des reprimandes

Que vous dites, je n’aime pas les écouter.

Allez! Tout est fini, je vous demande

D’aller!

 SACHA

Mais permettez-moi de rester…

 KOUTOUZOV

N’y pensez pas!

 SACHA

Je vous prie, votre Altesse,

Je vous supplie tellement, il ne me reste

Que tomber à genoux…

(Elle tombe devant Koutouzov à genoux.)

Koutouzov, très fâché, fait un signe de la main.

Je vous prie… prie…

(Elle pleure avec amertume.)

 KOUTOUZOV

Des larmes à flots! Battrez-vous l’ennemi?

Où et comment?… Elle n’est pas, donc, la guerre,

Pour vous. Lire des romans, c’est votre affaire…

Cessez de sangloter! Quelle honte! Assez!

Si c’est vrai que vous avez dix-sept ans…

Cessez de pleurer! Quelle mine vous aurez…

J’ai dit, je ne ferai pas autrement…

Si quelqu’un entre… Je ne veux pas qu’on sait…

Restez ici, dans cette salle, attendez

Que les traces des larmes disparaissent des joues…

Assez!..

Les sanglots de Sacha deviennent plus rares et sourds. Elle cache sa tête parmi les coussins

sur le fauteuil où Koutouzov a été assis.

Je veux demander encore… Vous

Êtes venue dans l’armée, ici, suivant

L’amant? Je ne crois pas les innocents.

Je suis pécheur…

 SACHA, elle se dresse tout de suite.

Quoi?

Une pause.

 KOUTOUZOV

Les larmes se sèchent vite…

Pardonne ce vieux, ma chère, mais tout de suite,

Il faut partir… Oui!

Le général Balmachov entre. Sacha se détourne pour qu’il ne voie pas les larmes sur son

visage et s’écarte.

 BALMACHOV

Votre Altesse, je viens

Chez vous…

KOUTOUZOV

Oui, prenez place, mon général.

 BALMACHOV, il rend un gros paquet à Koutouzov.

De la part de l’empereur!..

Koutouzov décachète la lettre, la parcourt et la cache derrière le parement de la manche

Un tel scandale

M’est arrivé!..

 KOUTOUZOV

Je sais, ce n’est pas bien,

Si, avec cette lettre… Pourquoi sans escorte?

 BALMACHOV

Elle a été petite et de telle sorte

Que ne pouvait rien contre les maraudeurs

Qui nous ont attaqués à notre malheur!..

On pensait arriver au Jugement…

Un officier… D’où vient-il?.. Brusquement,

Un blanc-bec, tombe sur eux… Il siffle, il crie…

Agit le sabre… Un miracle!.. Quelle tenue!..

Il crie : “ Ohé, vous tous! Venez ici! ”

Or, cette bande, effrayée, a disparu…

Imaginez que ce jeune officier

A été seul, en somme… Il a crié

Pour faire peur… C’est un bon garçon hardi!

 KOUTOUZOV

Oui, un brave… Quand le mensonge est uni

Avec la hardiesse, comme le résultat,

C’est la victoire! Où est-il?

 BALMACHOV

Il n’est pas

Ici. Nous ayant sauvés de la mort,

Il nous a amenés à l’état-major

Et est parti à cheval, sans dire son nom,

En se pressant avec une commission…

Tout jeune…

 KOUTOUZOV

De tels enfants, les grandes souffrances

De la Patrie font des héros… Pour toi,

Oui, ma Russie!.. Pour son exploit, je pense,

Il faudrait le décorer d’une croix.

 BALMACHOV

Oui, moi-même, je voudrais encore une fois

Le rencontrer pour lui serrer la main…

 KOUTOUZOV

Qu’est-ce qu’il y a à Pétersbourg? Donc, de quoi

Bavarde-t-on?

 BALMACHOV

Vous permettez? Eh bien,

Tout le monde y triomphe, votre Altesse, et vous

Admire…

 KOUTOUZOV

Oui, c’est ça, nous le savons nous-

Mêmes…

(Il aperçoit Sacha qui se tient près de la fenêtre, derrière Balmachov.)

Ah, tu es encore ici… Va vite…

Vers le soir, tu pars… Mes salutations

À ton oncle…

Balmachov se tourne vers Sacha et la regarde quelques secondes avec attention. Sacha se

retourne pour se retirer.

 BALMACHOV, il se dresse brusquement et se précipite au-devant de Sacha.

Oh, je vous demande pardon,

Si je n’ai pas reconnu tout de suite…

C’est lui…

 KOUTOUZOV

Qui?

 BALMACHOV

Mais celui qui m’a sauvé.

Quelle joie! Permettez de vous embrasser!

Mais pourquoi vos yeux sont-ils rouges? Je vois,

C’est un orage qui a éclaté là…

Quelle est sa faute? Ça ne vous a pas plu?

Auprès de vous, moi, j’intercède pour lui –

Il a sauvé la vie à trois perdus…

À moi… Mon rêve se réalise ici:

Mon cher héros modeste, je vous ai vu.

Et, votre Altesse, je me suis souvenu

De ce que vous vouliez le décorer

D’une croix…

Koutouzov murmure quelque chose sans regarder Sacha.

Il ne faut pas y déroger!

Il a expié sa faute par cette action.

Il doit recevoir sa décoration

D’après le règlement, donc, en vigueur…

Je n’aurais pas été vivant sans lui…

Votre Altesse…

Koutouzov garde le silence.

(Il continue comme pour plaisanter.)

Vous n’appréciez point la vie

De l’adjudant-général de l’empereur?

Je déposerai une plainte devant la Cour.

Pourtant vous dites vous-même qu’il est digne pour

Être décoré… Veuillez le faire…

Koutouzov se retourne, tire d’une boîte de voyage, apportée par l’un de ses officiers d’ordonnance, une Croix de George le Victorieux et fait un signe de doigt à Sacha de

s’approcher de lui. Elle s’approche timidement.

 KOUTOUZOV

Tu as

Le droit de la porter pour ton exploit…

(Il fixe la croix à la poitrine de Sacha.)

Elle n’ose pas le regarder.

 BALMACHOV, il serre la main de Sacha.

Je vous félicite… Laissez m’en aller…

Comme je reste ici jusqu’au défilé,

Koutouzov fait un signe de tête affirmatif.

(Il serre la main de Sacha encore une fois.)

Nous nous reverrons…

(Il s’en va.)

Une pause. Koutouzov tambourine sur la table sans regarder Sacha.

 SACHA, elle ôte la croix avec impétuosité et la met devant Koutouzov.

Je n’ai pas besoin

De la croix pour battre l’ennemi de mes mains

Pour la Patrie! Permettez de prier

De la reprendre…

 KOUTOUZOV, il la regarde en silence, puis il prend la croix et la remet à la poitrine de Sacha.

Mais tu l’as méritée!

Porte-la! Il ne faut pas jeter des croix,

Ce ne sont pas des épingles! Et tu dois

Remercier le général… C'est très bien

De garder le silence par modestie…

Sans lui, tu m’aurais supplié en vain…

 SACHA

Puis-je rester?

 KOUTOUZOV

J’ai oublié ton âge… Dis!

 SACHA

J’ai dix-sept ans!

 KOUTOUZOV

Bon… Si quelqu’un apprend,

Comme ce comte, que tu n’es pas … homme? Alors?..

 SACHA

Je suis ici depuis six mois. Pendant

Ce temps, on n’a rien soupçonné encore!

Vous pouvez dire au comte qu’il s’est trompé!

 KOUTOUZOV

Donc… On m’a entouré de tous côtés…

Alors, bien, fais ton service… Le grade qui

Ne t’est pas légitime, sera le tien.

Mais ne le jette pas comme la croix… Retiens:

Ce n’est pas un peigne…

 SACHA

Je vous remercie,

Votre Altesse…

 KOUTOUZOV

Je garderai ton secret!

 SACHA

Je vous jure que je ne compromettrai

Pas l’honneur! Vous pouvez me croire!

 KOUTOUZOV

Je crois…

Va!

Sacha sort mais elle revient tout de suite.

Donc, c’est quoi encore?

 SACHA

Le comte est là…

 KOUTOUZOV

Appelle-le…

Sacha s’en va. Nourine entre.

Votre histoire piquante est bête,

C’est juste comme je l’ai prévu, cher monsieur.

De telles plaisanteries peuvent être faites

Avec un adjudant…

 NOURINE

Quelle tuile! Mon Dieu!

Je vous jure, votre Altesse…

 KOUTOUZOV

Ça va, ça va…

Mais ne plaisantez plus jamais comme ça…

J’aurais voulu me reposer un peu,

Rien à faire…

 NOURINE

Voilà…

KOUTOUZOV

De tout ça, monsieur,

Mes cheveux sont blancs…

Vassiliev et Rjevski entrent.

Ah, Davide, te voilà!

Vante-toi, alors… J’aime beaucoup tes histoires!

Qui est-ce?

 RJEVSKI

C’est le lieutenant Rjevski.

 KOUTOUZOV

Toi,

Tu as l’air héroïque…

 VASSILIEV

Premier des gars…

 KOUTOUZOV

On m’a parlé de ta témérité.

Tu as ton détachement?..

 RJEVSKI

Je suis au ciel

De votre confiance!

 KOUTOUZOV

Tu l’as déjà prouvée…

Quel jour!.. Quelle chose, sauf le soleil, est belle?18

(Il s’en va, en s’apputant sur le bras de Vassiliev)

 RJEVSKI

Ah, c’est vous de nouveau?.. Cornette, adieu!

On va encore se revoir, comme j’espère,

Le monde est un peu étroit pour nous deux.

 SACHA

Je suis à votre service…

Rjevski s’en va, suivant tous.

À qui puis-je faire

Le rapport de mon projet? Ce n’est pas

Dificile de faire le mouvement tournant,

En barrant la route à l’ennemi maintenant…

Le cœur bat très fort… Que la gloire ne soit

Pas la mienne, si je pouvais moi-même… Drôle,

(Une pause.)

Le général dira que je suis folle…

Vassiliev et Rjevski entrent rapidement.

 VASSILIEV

On nous a, donc, parlé de votre exploit.

Le lieutenant et moi, on en a ri

Aux larmes. Et si vous ne vous fâchez pas

Du tout contre nous, nous serons très ravis

De vous accueillir… Répondez vite, sans

Penser beaucoup. Alors, moi, je reprends

Mes mots mordants sur votre gandinerie.

Ça va, cornette?

 SACHA

Je suis aussi ravi…

J’ai le projet d’une bonne sortie encore.

VASSILIEV

On voit que vous êtes de l’état-major!

C’est une blague… On en parle chemin faisant…

Faites vos préparatifs. Vite!

 SACHA

Un moment…

(Elle s’en va en courant.)

 VASSILIEV

Mais si pour la troisième fois, toi, Rjevski,

Tu te bats en duel avec celui-ci,

Je rédige un rapport. J’en ai assez

De tes frasques…

 RJEVSKI

Oh, je ne te reconnais

Pas, mon cher Davide…

 VASSILIEV

Chaque chose à son temps:

Ne monte pas en selle, sans mettre le pied dans

L’étrier. Et à midi, n’allume pas

Le feu!.. Bon, je m’en vais… Réjoignez-moi!

(Il s’en va.)

 RJEVSKI

Pouah! On y étouffe… Ouvrir la fenêtre?

Sacha entre en tenant ses effets.

 SACHA

Où est le colonel?

 RJEVSKI

il devrait être

À l’écurie… Quant au duel…

 SACHA

Je suis prêt.

J’ai accepté votre défi, je l’ai

Bien retenu dans la mémoire…

 RJEVSKI

On va

Choisir un bon moment et un endroit

Plus sûr. Après tout, si nous sommes en vie,

Je jure, je redeviendrai votre ami…

Ivan entre, prêt à se mettre en route.

 SACHA

Très bien!

Ils se dirigent vers la porte.

(Elle s’arrête brusquement.)

Je n’ai pas dit au commandant…

Ivan, selle les chevaux en m’attendant…

(Elle s’en va en courant encore une fois.)

Rjevski et Ivan sortent par une autre porte. Nourine entre.

(Elle reapparaît. Mais elle ne remarque pas Nourine.)

À l’Espagnol, je l’ai laissée, qu’il porte

Ma pelisse… Mais je n’ai pas peur du froid,

Parce que la cuirasse de la meilleure sorte

Est la jeunesse…

(Elle remarque Nourine et marche devant lui avec l’air indépendant, en sifflant la mélodie des couplets qu’il a chanté en français au bal.)

 NOURINE

C’est elle ou pas?

(Il s’approche de Sacha.)

Dites-moi,

Nous sommes seuls… Je jure… Je garde le secret…

Résolvez mon énigme… C’est vous ou pas?

 SACHA

Comment? Moi ou pas moi? Quelle nouveauté!

(Elle regarde tout autour avec l’air mystérieux et fait à Nourine le signe de s’approcher.)

Nourine est tout yeux et tout oreilles.

Moi, je suis moi…

(Elle ne peut plus se retenir et rit aux éclats.)

Je suis pressée, hélas…

Pas de minute à bavarder… Adieu!

(Elle s’en va en courant.)

Nourine est seul. On entend la musique militaire jouer au loin.

 NOURINE

Mais j’ai raison ou pas? Qui le sait mieux?..

Le rideau tombe.

ACTE QUATRIÈME

C’est le salon dans la maison du commandant en retraite Azarov. Mais à présent, il est difficile d’y reconnaître la jolie salle joyeuse, où il y a six mois, Sacha et Rjevski ont fait leur connaissance. Le meuble est en désordre. Les portraits sont tournés aux murs. Quelques cartes sont accrochées de travers aux murs, en hâte, évidemment. Sur le plancher, devant la cheminée, où brûle le feu, il y a un tas de livres. Outre la cheminée, il n’y a que deux bougies fines qui brûlent dans des bougeoirs lourds. Ici, l’état-major de la brigade du général Ducière s’est disposé. Elle fait partie du quatrième corps de la Grande Armée du prince Eugène de Beauharnais. Il tâche de passer par une marche de flanc de la route de Smolensk à Vitebsk. Trois officiers de l’état-major, Armagnac, Fauche et Lepeletier, passent les heures fatigantes de leur service en jouant aux dés. Ils sont vêtus en haillons bizarres dans lesquels on peut à peine voir les traces des habits somptueux. La salle est en pénombre et quand les dés tombent par terre, les joueurs se penchent très bas pour regarder plus précisément. Par les fenêtres, on

voit la nuit froide de novembre.

 LEPELETIER

Quel froid d’hiver ici!.. et là, en France,

C’est la vendange…

 ARMAGNAC, il jette les dés.

Cinq!

 LEPELETIER

Quatre!

 FAUCHE

Huit! De la chance!

Ils jouent. Lepeletier chantonne une chanson, les autres l’accompagnent en fredonnant sans

ordre. Malgré son air de bravoure, la chanson ne semble pas gaie.

 LEPELETIER

Le bon roi Henri Quatre

Etait un roi vaillant,

Aimant boire et se battre,

Pas ivre tout le temps.

La-la-la-la-boum-boum

La-la-la-la-boum-boum

Boum-boum-boum-boum…

Henri aimait la guerre

Et, dans les grands combats,

Battait des adversaires,

Seul, mieux que deux soldats!..

La-la-la-la-boum-boum…

Henri aimait les dames,

Il leur charmait les cœurs,

Vainqueur de plusieurs âmes,

Vivait en grand bonheur…

La-la-la-la-boum-boum…

Très fier de son panache,

Toujours, il se vantait…

Henri n’était pas lâche,

Mais d’une humeur très gaie…

La-la-la-la-boum-boum…

Le jeu continue. Lepeletier tire de dessous le clavecin une bouteille. Elle n’est pas encore vide. On en boit à tour de rôle. Après, Lepeletier met la bouteille sur le clavecin, où il y a déjà

trois bouteilles vides.

 ARMAGNAC

Va au charroi…

 LEPELETIER

Toutes les veines, en plein air,

S’engourdissent… Va toi-même…

 ARMAGNAC

Pays maudit!

Pas de soleil, de femmes, de vin… Que faire?

 FAUCHE

Dans le charroi, il n’y a rien, mon ami,

Non plus. J’y ai été et j’ai prié,

J’ai sué sang et eau mais rien n’a aidé…

 ARMAGNAC, il relit les titres des livres qu’il jette dans la cheminée.

Ça, c’est de La Fontaine!.. Ça, c’est Voltaire!..

L’abbé Prévost!.. Et les pièces de Molière!..

Louise Germont apparaît près de la porte. Elle a entendu les dernières paroles d’Armagnac et

se précipite au-devant lui pour lui arracher le livre qu’il s’apprête à jeter dans le feu.

 GERMONT

Molière!.. Quel vandalisme! Donnez-moi ça.

Brûler! Mais vous êtes cannibale, monsieur!

 ARMAGNAC

Louise, vraiment…

 GERMONT

Mais je ne comprends pas,

Comment on peut brûler les livres… C’est mieux,

Si vous tenez vos mains plus loin… La note

Que je vous met est la pire…

 FAUCHE

C’est une faute

À cause de l’ennui…

 LEPELETIER

Chantez, on vous prie,

Une chanson avec l’odeur de Paris…

“J’aime les belles rousses”! Chantez-la, mademoiselle!

Ou bien: “La gorge de Jeanne est la plus belle”…

 FAUCHE

Mademoiselle Germont!..

 ARMAGNAC

Louise!

 LEPELETIER

Nous vous prions!

 GERMONT

Aucune envie de chanter des chansons…

 ARMAGNAC

Restez jusqu’à la relève avec nous,

Chère Louise…

 FAUCHE

Dites si vous êtes heureuse qu’on vous

A libérée?

 GERMONT

Aux nues, on m’a portée

Là… Ici… Horrible!.. Dans l’obscurité,

Je suis seule… Du cheval pour le dîner…

 LEPELETIER

Vous êtes chez les vôtres.

 GERMONT

Oh, merci, messieurs,

Mes chers sauveurs…

(Elle sursaute brusquement.)

Mon Dieu! Je suis en feu!

 FAUCHE

Vous êtes assise près de la cheminée,

Même trop…

Une pause.

 GERMONT, elle se dresse.

Je prends un de ces livres…

 ARMAGNAC

Si vous

Voulez …

 GERMONT

Là haut, il y a un vieillard tout

À fait malade… Je vais le voir… L’aider…

 FAUCHE

Je pense qu’il vient de…

 GERMONT

Je lui ai donné

Un peu à manger… Il a avalé

Un morceau de cheval… Il est épuisé…

 LEPELETIER

Vous louez les Russes… Voici l’exemple contraire:

Partis, ils le laissent sans soins nécessaires…

 GERMONT

Je lui ai parlé… Lui-même… C’était lui

Qui ne voulait pas quitter sa maison,

Mourir loin…

 ARMAGNAC

Louise a un rôle… Attention!

De garde-malade…

 FAUCHE

Si cela vous ennuie,

D’être si bonne, venez chez nous, pourquoi pas?

 ARMAGNAC

C’est plus agréable de s’ennuyer là,

Où il fait chaud…

Germont sort.

Quelle femme!

 FAUCHE

Très belle, vraiment!

 LEPELETIER

Elle a perdu beaucoup d’âmes cependant!

 ARMAGNAC

J’ai entendu que notre général

La connaissait très bien il y a trois ans…

 LEPELETIER

Je vous jure qu’il serait encore content

D’être avec elle…

 FAUCHE

Qu’est-ce qu’il y a là de mal?

Elle est belle!

 ARMAGNAC

Elle a chanté à Moscou

À Murat. Il en est fou…

 LEPELETIER

Sans beaucoup

Penser, elle parle…

 FAUCHE

Les paroles… Ce n’est rien…

Les Français pardonnent tout aux belles. C’est bien

Pour ça qu’elles sont nées au monde, on en jouit.

 ARMAGNAC

Nous sommes loin, chers Gascons, de la Patrie…

Reviendra-t-on?

 FAUCHE

Qui pourrait le savoir?

 LEPELETIER

Oh, ma pauvre vieille mère, pourrais-tu me voir?..

(Il chantonne. Les autres fredonnent.)

La mort vient, comme une vieille,

S’appuyant sur son bâton.

Il la frappe à l’oreille

Par sa main, sans façons…

La-la-la-la-boum-boum…

Perfide, comme elle sait l’être,

La mort le guette partout.

De son poignard, en traître,

Elle lui porte un rude coup…

La-la-la-la-boum-boum…

Le sang jaillit des veines

Du coup inattendu,

Et l’improbe meurt en peines,

De même qu’il a vécu.

La-la-la-la-boum-boum…

Une pause. La porte de l’entrée s’ouvre et un caporal avec un sable dégainé et Sacha, vêtue de l’habit et du manteau de Vinzento Salgari entrent. Le manteau de Sacha est tout couvert de

neige.

 LE CAPORAL

Mon lieutenant! Celui-ci va sans dire

Le mot de passe, par postes, directement.

 FAUCHE

On va voir. Va!

Le caporal s’en va.

 SACHA, elle ôte le manteau et fait en tomber la neige.

La tempête est aux champs!

Je marche à pieds, affaibli… C’est le pire…

 FAUCHE

Alors?

 LEPELETIER

L’habit des tireurs navarrais…

 FAUCHE

Vous êtes officier?

 SACHA

J’ai été pris… Puis,

Je me suis évadé… Franchement, je dit

Que c’est l’enfer, où je me suis trouvé…

Où est ma troupe? Je veux savoir que faire…

 ARMAGNAC

À la guerre, mon ami, comme à la guerre!

 FAUCHE

Les tireurs navarrais! Pour les chercher,

À l’autre monde, vous devriez aller…

 SACHA

C’est impossible?!..

 ARMAGNAC

Plus près du feu, ici,

Venez, nous avons de bons bois maintenant…

(Il jette des livres dans le feu.)

Linière! Corneille!.. Publiés à Paris,

Ça brûle très bien chez les Slaves cependant…

 FAUCHE

Le général va vous dire où aller,

Avec quelle troupe et où manger des chevaux…

 LEPELETIER

Pourtant, on fait des livres un bon brasier…

 FAUCHE

“La flamme, – dirait un diseur de bons mots, –

Des connaissances”…

 LEPELETIER

Que le papier brûle si

Bien…

 FAUCHE

Votre nom?

 SACHA

Vinzento Salgari…

 FAUCHE

Le grade?

 SACHA

Lieutenant…

 FAUCHE

Oui, on le comprend,

Vos épaulettes le prouvent…

 LEPELETIER

Alors, dites-moi,

Si vous avez passé beaucoup de temps

Au camp d’ennemi?

 SACHA

Cinq jours…

 FAUCHE

Pas plus? Hélas!..

 SACHA

Mais…

 FAUCHE

Si vous étiez plus, on vous donnerait

Plus à manger. Cinq jours!.. Dieu! Quelle pitié!

 SACHA

Vous plaisantez?

 FAUCHE

Du tout, mon cher ami.

Vous aviez peu souffert peut-être si

Vous êtes parti sans y penser du tout…

 SACHA

Deux jours en route… En neige jusqu’aux genoux…

J’ai prié pour quitter plus vite ces lieux…

 LEPELETIER

Il a prié! C’est un vrai type!

 FAUCHE

C’est Dieu

Qui est favorable aux types comme ça… Plus

De feu! Le général va revenir…

 ARMAGNAC

Montaigne!.. Rabelais!..

On jette les livres au feu.

Et je vous jure, sans rire:

Pour être en Pologne, ce que j’aurais pu,

Je l’aurais donné…

 LEPELETIER

Oui!

 ARMAGNAC

Vous, lieutenant?

 SACHA

Moi aussi!..

 ARMAGNAC

J’ai vu en Égypte vraiment

Un paradis… Mais la Russie sera

Inoubliable jusqu’à la mort…

 FAUCHE

Il reste

Peu de temps pour s’en souvenir… Dehors, là,

La mort fera fin à nos vies modestes.

 LEPELETIER

Tais-toi, Étienne… On a des visiteurs…

Jouez-vous aux dés, lieutenant? Par bonheur?

 SACHA

Non, je ne joue pas…

 LEPELETIER

Je vous apprendrai…

 SACHA

Mais si je perds, comment je vous payerai?

 LEPELETIER

N’avez-vous pas d’argent? Ah, quelle pitié!

La nuit est longue… Nous avons à passer

Encore trois heures, après, on va au lit…

 ARMAGNAC

Mais il faut passer ces trois heures ici…

Une pause.

LEPELETIER

Imaginez: un lit propre et tout ça:

Un oreiller, des draps…

 ARMAGNAC

Je n’en ai pas

Vu depuis un mois. Peut-on voir après?..

 LEPELETIER

J’aime la culture… Le linge, la cheminée…

 ARMAGNAC

Les livres aussi… Diderot, Rousseau!.. Quel feu!

 LEPELETIER

Croyez que j’ai marché de Gjatsk, je peux

Dire, presque nu-pieds… À ce temps mauvais,

Mon ami est mort juste au moment… Mais

Ses bottes m’ont chaussé bien… Et je n’ai pas

Connu une autre âme que chez Louis…

 FAUCHE

Le feu

Va s’éteindre…

Le tas de livres devant la cheminée a disparu.

 ARMAGNAC. Il se lève et va vers la bibliothèque.

J’ai pris de là-bas

Tous les livres…

( Il ouvre avec bruit les portes d’une autre bibliothèque et jette par terre encore un tas de livres. Quelque chose tombe de derrière la bibliothèque. Armagnac ramasse cet objet. C’est la poupée Claire qu’on connaît déjà.)

FAUCHE

C’est quoi?

 LEPELETIER

Une poupée, messieurs!

Permettez de vous saluer, mademoiselle,

En nom des soldats de Napoléon!

 FAUCHE

Elle est comme ma petite copine de Lyon…

 ARMAGNAC

Ah, une jolie fillette! Regarde, Marcel,

Confuse, elle ferme les yeux, elle est surprise…

 LEPELETIER

Ma belle, ne croyez pas ce qu’il vous dise…

Il est un Don Juan fieffé.

 ARMAGNAC

Une idée!

Comme elle a pénétré dans notre camp

Secrètement, il faut la fusiller

Pour l’espionnage! On fait immédiatement …

(Il met la poupée comme une cible sur une des armoires.)

Sacha se détourne vers le feu. Elle est assise près de la cheminée et regarde le feu.

 FAUCHE

On va tirer, tout notre peloton.

Je vise au cœur…

(Il tire du pistolet.)

La poupée reste à sa place. Armagnac s’approche, examine l’endroit où sa balle est entrée.

 ARMAGNAC

Non, un peu plus haut…Or,

C’est moi qui tire…

 LEPELETIER

Ta balle a atteint son

Ventre. Je jure que l’espionne respire encore.

Et maintenant…

(Il tire.)

Diable!.. Oh, non!.. J’ai manqué…

Si vous vouliez montrer, mon lieutenant,

Un bon exemple…

 SACHA

Non, j’ai froid, fatigué…

 FAUCHE

J’ai honte, je n’ai pas vu depuis longtemps

Des tireurs si inaptes. J’avoue, c’est trop…

Sacha se lève, mais soudain, elle chancelle, porte la main au front et s’appuie sur le fauteuil

pour ne pas tomber.

Ça va, non?

 ARMAGNAC

Vous vous sentez mal? De l’eau!

 SACHA

Non, rien… Mais je n’ai pas dormi deux nuits…

 FAUCHE

Le général vous parlera et puis…

 SACHA, elle se dirige vers la porte.

Je cherche un coin pour ne pas empêcher…

 FAUCHE

Non, lieutenant, on vous prie de rester

Avec nous, car le général viendra,

Il voudra vous voir, il vous questionnera

Beaucoup… Notre Ducière, il est curieux…

Quelle est la cause? À quoi bon et comment?

 SACHA

Dans mes réponses, je ferai tout de mon mieux.

 ARMAGNAC

Vous êtes si jeune mais déjà lieutenant…

On entend un bruit près de l’entrée.

 FAUCHE, il se dresse.

Parbleu!.. Quel bruit! Mais qu’est-ce qu’il y a encore?

Le caporal entre encore une fois avec son sable dégainé. Il mène Vinzento Salgari, vêtu d’une

large pelisse courte.

 LE CAPORAL

Mon lieutenant! C’est un évadé. Or,

Ils viennent sans cesse… Encore un, le voilà…

Il jure qu’il est un officier français.

Mais il était très agile quand on l’a

Appelé… La balle a failli le toucher…

Sacha reconnaît Salgari et comprend qu’elle ne peut pas partir nulle part. C’est pourquoi elle

tâche de s’asseoir dans l’ombre pour qu’il ne la reconnaisse pas tout de suite.

 SALGARI

J’ai été captivé… Mon détachement

Est défait… Et ça m’est égal maintenant

Avec qui me retirer…

 FAUCHE

Votre habit?

Vos décorations?.. Votre grade?

 SALGARI

Je suis

Lieutenant… On m’a tout pris… Et mon nom

Est Salgari…

 FAUCHE

Diable!.. Attendez! Mais non,

Je vois double… Je vous prie de répéter…

 SALGARI

Vinzento Salgari…

 FAUCHE

Cher chevalier,

On va tirer au clair tout… Ferme à clef

La porte, Marcel.

Lepeletier ferme la porte à clef. Salgari ne comprend rien. Sacha tâche de cacher son état en bâillant.

 SALGARI

Je suis du corps d’armée

De Murat.

Fauche se tourne vers Sacha. Salgari la regarde suivant Fauche.

 FAUCHE

Et comment vous vous appelez?

Une pause. Salgari reconnaît Sacha et commence à comprendre ce qui se passe.

Silence?

Une pause.

Bravo!

Salgari s’élance brusquement vers Sacha, l’embrasse et la baise. Tous sont étonnés et Sacha non moins que les autres.

 SALGARI

Mon frère! Tu as changé

Tellement que je ne t’ai pas reconnu,

Tu es vivant?

 FAUCHE

Vinzento? Tous les deux?

 SALGARI

Dès la naissance jusqu’à la mort…

 LEPELETIER

Parbleu!

 SALGARI

C’est le rite familial qui a prévu

Le prénom Vinzento pour tous nos hommes…

(Il embrasse Sacha si vraisemblablement que les Français soient un peu confus et attendris.)

 LEPELETIER, il ouvre la porte.

J’avoue que je n’a pas vu la scène comme

Celle-ci…

Sacha a dans les yeux les larmes de gratitude. Elle ne peut pas encore se remettre.

 FAUCHE

Moi, j’ai pensé que l’un de vous

Est espion…

 SALGARI, il rit.

Qui? Lui ou moi? Pas du tout!

 FAUCHE

Vous êtes Espagnols, vous deux, je le vois…

Vous êtes si pâle, monsieur, et lui, il a

(Il montre Sacha de son doigt.)

Les joues vermeilles comme le soleil qu’on sent…

 LEPELETIER

On a grandi sous son feu éblouissant…

Nous sommes de Gascogne…

 SALGARI

Les gens de Midi

Sont frères! J’embrasse tous ceux qui sont ici!

 ARMAGNAC

Prenez place près du feu… Avez-vous froid?

 SALGARI

Oui, de la tête aux pieds, il gèle là-bas…

 FAUCHE

Où avez-vous pris cette pelisse, pourtant?

 SALGARI

Un cornette russe me l’a donnée, vraiment.

 LEPELETIER

C’est impossible…

 SALGARI

C’est la sienne, je vous jure.

On pourrait se voir au combat futur…

 ARMAGNAC

Eh bien?..

 SALGARI

Je le protègerai de mon corps…

Il y a de nouveau du bruit derrière la porte de l’entrée. Les Français se dressent ayant entendu

la voix de leur général. Le général Ducière entre.

 DUCIÈRE

Ça va ici?.. Qui sont ces gens alors?

 FAUCHE

Mon général, permettez d’expliquer…

(Il prend le général à part et lui explique quelque chose en désignant Sacha et Salgari.)

 SALGARI, il se penche sur Sacha.

Donc, il me semble que l’alerte est passée…

 SACHA

Merci… Je n’ai pas le droit de l’attendre…

 DUCIÈRE, il s’approche d’eux.

Mes félicitations! Donc, entreprendre

Une évasion à part, se voir après

Chez nous! C’est un roman!..

(Il leur serre les mains.)

La cheminée

(Il se penche et ramasse quelques livres.)

S’est presque éteinte… Que brûlez-vous? Parny?..

(Il regarde les livres avec regret, mais ensuite, il les jette dans la cheminée en soupirant légèrement. Le feu devient plus vif et éclaire le visage de Sacha.)

Personne ne remarque un vieillard pâle et maigre en robe de chambre qui se tient debout au seuil de la salle depuis quelques secondes. Il regarde Sacha avec attention. C’est le

commandant en retraite Azarov.

La disposition des troupes de l’ennemi

M’inquiète beaucoup… Que pouvez-vous m’en dire?..

(Il s’adresse à Sacha.)

Alors, parlez, donc, le premier…

 SACHA

Je suis

Prêt…

 DUCIÈRE

Prenez place… C’est mal de vous tenir

Debout… Vous êtes fatigué, moi aussi…

Tout le monde s’assied.

 SACHA, elle se prépare à mentir.

Par quoi commencer?..

 AZAROV

Ma chérie,

Ne dis plus rien, meurs, mais tais-toi!

Tout le monde se tourne vers Azarov. Une pause. Il reste debout et tend les mains vers Sacha.

 DUCIÈRE

Mais qu’est-ce que c’est?

 FAUCHE

Reviens au lit!

Ce malade a le délire… Va

En haut!..

(Il s’approche de lui.)

Azarov ne bouge pas. Sacha regarde son oncle en faisant de grands yeux.

 DUCIÈRE, il promène les yeux sur tout le monde.

Non, une seconde, attendez …

Vous fermez la porte, lieutenant…

Fauche ferme à clef la porte d’entrée.

(Il s’approche d’Azarov.)

Dites, lequel d’eux vous connaissez?..

 AZAROV, il regarde toujours Sacha, sans répondre à Ducière, et fait quelques pas vers elle.

J’ai prié, crois-moi, tout le temps

Que, chez moi, le destin t’amène

Avant que l’éternité vienne

(Il s’approche de Sacha d’un pas irrégulier et l’embrasse.)

Et m’engloutisse!.. Ma nièce!.. Mon sang!..

Dieu m’a donné cette joie avant!..

(Il pleure de joie et d’émotion sans cesser de parler.)

Ne t’inquiète pas, mon ange… Toi, n’aie

Pas peur de leurs menaces en l’air.

Ne leur dis rien, tu dois te taire.

Ils te laisseront partir après,

Ils ne sont pas tous scélérats,

Tu es jeune fille, mais pas soldat…

Mes jours touchent leur fin, je m’en vais…

Je suis au seuil de la tombe, prêt…

 DUCIÈRE

Donc, vous êtes femme?

 AZAROV

Elle est ma nièce…

Je vous jure, elle a dix-sept ans…

 LEPELETIER

Une bonne surprise! C’est bien charmant!

 ARMAGNAC

Famille d’espions! Comme dans une pièce!

DUCIÈRE

On va tout éclaircir… Pourquoi

Avez-vous mis l’habit français?

Mais répondez! Comment osez-

Vous nous mentir, à tous, à moi?

Et l’autre encore? Votre neveu

Aussi? Qui est-ce, donc?

 SACHA

Oh, mon Dieu!

 AZAROV

Je ne connais pas… Je le vois

Pour la première fois…

 DUCIÈRE, il s’approche de Salgari.

Donc, n’est-ce pas,

Vous lui avez prêté l’habit

Sans penser au serment trahi?..

 SACHA

Je l’ai pris sans lui demander…

il ne savait pas…

Salgari garde le silence.

 DUCIÈRE

J’ai posé

Toutes les questions… C’est clair…

(Il désigne Azarov.)

Emmenez

(Il désigne Sacha et Salgari.)

Ce vieux! Et demain, fusillez

Ceux-ci pour leur impertinence!

D’abord, je leur ai fait confiance…

Détenez-les, mon lieutenant,

Gardez-les bien… Je n’ai jamais

Vu de fieffés coquins comme eux…

Armagnac emmène le vieillard désemparé. Le caporal entre et dit quelque chose à Fauche

doucement.

 FAUCHE

Mon général… Un adjudant

Du maréchal Berthier y est…

 DUCIÈRE

Menez-le dans la salle, c’est mieux.

Le caporal sort. Ducière jette encore une fois un coup d’œil à Sacha et Salgari, hausse les

épaules et sort rapidement.

 FAUCHE

Notre château se transforme en prison,

Nous devenons geôliers…

 LEPELETIER

Nous comprenons

Pourquoi il s’énervait quand je visais

La poupée…

 FAUCHE

Mais quelle insolence! Marcel,

Qu’en dis-tu?.. Je vous prie, mademoiselle,

Et vous, monsieur, de me suivre… Je tirerai

Si vous voulez vous évader… Pardon…

Fauche et les hommes d’escorte emmènent Sacha et Salgari. Armagnac entre.

 ARMAGNAC

Quel incident!

 LEPELETIER

Il faut du feu…

 ARMAGNAC, il jette des livres dans le feu.

Buffon!…

Voltaire!…

Pélymov, vêtu d’un habit français et d’un manteau, entre, très calme et sûr de lui-même.

LEPELETIER

Encore qui? Parbleu!.. Qui êtes-vous?

 ARMAGNAC

Que voulez-vous, monsieur?

 PÉLYMOV

Quel froid de loup!

J’ai vu un feu, je dirais, une fumée

Qui crache de grosses buffées si séduisantes

Que je ne peux pas supporter l’attente…

(Il sort une bouteille de dessous son manteau.)

Je l’ai trouvée dans une cave…

 LEPELETIER

Regardez!

“Rome” est sur l’étiquette.

Les manières dégagées de Pélymov et la bouteille couverte de poussière désarment l’attitude méfiante des officiers. Lepeletier examine la bouteille.

 PÉLYMOV

Le sang ardent

Des viticulteurs… On va nous chauffer…

(Il débouche agilement la bouteille et la tend à Lepeletier.)

Monsieur, sans cérémonies… Vous voulez?

Par le goulot…

LEPELETIER, il prend la bouteille.

La bouteille est toute en

Buée…

(Il boit.)

Merci! C’est du vin délicieux!..

Pélymov tend la bouteille à Armagnac et celui-ci boit aussi. Fauche entre et regarde avec

étonnement ce tableau.

 ARMAGNAC

Dites-nous, s’il vous plaît, de quelle troupe êtes-vous?

 PÉLYMOV

Ah, je suis du corps d’armée de Davout…

Ça m’est égal…

 LEPELETIER

Il est très impérieux…

 ARMAGNAC

Vos régiments sont aussi tous mêlés…

 PÉLYMOV

Je suis resté en arrière de l’armée…

À peine pourrais-je la ratrapper maintenant.

 ARMAGNAC

Oui, à Smolensk, Davout est à présent…

 LEPELETIER

Ses régiments sont piteux, je dirais

Qu’ils ne peuvent plus à l’ennemi résister…

Ils boivent de nouveau à la ronde.

 PÉLYMOV

Messieurs, n’avez-vous pas vu, donc, ici

Mon compagnon, un jeune homme navarrais?

Son nom est Salgari…

 FAUCHE. Il dit doucement à Lepeletier.

Va vite fermer

La porte… On le prend en flagrant délit…

Il est de la même bande…

(Il s’approche de Pélymov.)

Son nom, vous dites?

 PÉLYMOV, il saisit vite un fauteuil, le jette par la fenêtre en cassant la vitre et saute dehors avant que les Français en reviennent.

Adieu, messieurs!

Des va-et-vient.

 FAUCHE

Tirez! Tirez! Plus vite!

Diable!.. Il s’est enfui…

Ducière entre.

 LEPELETIER

Encore un espion,

Mon général, on n’a pas réussi!..

 DUCIÈRE

Parbleu!.. Ces Russes sont, comme des lions, hardis!

 FAUCHE

Ordonnez-vous de le poursuivre?

 DUCIÈRE

Ah, non…

Bouchez la fenêtre, jetez des livres au feu…

 ARMAGNAC

Saint-Pierre!.. Scarron!..

Lepeletier appelle le caporal et ils clouent la fenêtre soigneusement.

 DUCIÈRE, il arpente la salle et s’approche ensuite de Fauche.

On va quitter ce lieu

À l’aube! Qu’on soit prêt … Dites aux intendants

De faire le compte de tous les chevaux boiteux.

Allez… Ah, je viens d’oublier… Parbleu!

Envoyez tout de suite un adjudant

Au prince avec ça… Il n’a qu’un seul jour.

(Il lui rend la lettre.)

Fauche veut partir.

Faites venir mademoiselle Germont, au retour.

 FAUCHE

Oui, bien, mon général…

(Il sort.)

Lepeletier, Armagnac et le caporal sortent aussi.

DUCIÈRE, il examine la carte.

Quel temps de chien!

Encore une quinzaine de marches… Si c’est bien,

Nous serons en Pologne… N’en rêvons pas! …

(Il s’assied au clavecin et joue un choral.)

Germont entre.

 GERMONT

Mon général, je vais dormir, mais qu’est-ce qu’il y a?

Une pause.

 DUCIÈRE

Comment est votre soirée? Que faites-vous?

 GERMONT

Mon Dieu!.. Rien!

 DUCIÈRE

Louise, de notre rendez-vous

Vous n’êtes point du tout heureuse?

 GERMONT

Mais pourquoi?

Si…

 DUCIÈRE

Non, Louise, ce’est pas vrai… Je ne crois pas…

Une pause.

Qu’est-ce qui se passe?

 GERMONT

Mais, général, mon cher…

DUCIÈRE

Appelez-moi Jacques comme autrefois…

GERMONT

Ducière,

Mon cher, le monde est devenu trop petit

Ou nous sommes d’un signe du Zodiaque qu’ici,

On s’est vus dans ces neiges blanches de là-bas…

Oui, bon, c’est un miracle, disons comme ça…

Mais les rêves qu’on a eus auparavant

Ne sont pas devenus réels, mon cher

Ducière. Tout change dans le monde, mais que faire?

Tous changent…

 DUCIÈRE

Vous êtes toute autre maintenant,

Louise… Vous avez raison… Je suis parti

En vous laissant il y a cinq ans … Je suis

Coupable parce que les honneurs militaires,

La gloire, la cour de l’empereur me tournaient

La tête… Mais, je jure, c’est vrai, Louise, ma chère,

Que, sans bonheur, seul, je vagabondais

Pendant ce temps… Je me souviens comment

Je guettais chaque jour votre beau regard

Mystique, très expressif et languissant

(Vous chantiez au théâtre à Bordeau), car

Vous chantiez comme pour moi… Je sais ces airs…

Cet air était le plus aimé de vous…

(Il joue au clavecin quelques temps de musique.)

Germont commence à chanter involontairement, mais cesse tout de suite.

Bizarre d’entendre ces sons au pays où

Il fait un grand froid, et des kosaques serrent

Les rangs pour nous attaquer… J’ai troqué

Tout ça contre les épaulettes, les grades… Bête,

Je l’étais…

 GERMONT

Et vous n’êtes plus passionné

Pour la carrière?.. Pour les grades, vous ne faites

Plus rien?..

 DUCIÈRE

Je suis prêt à partir là où

Vous allez, par exemple, à Milan… Vous

Taisez-vous?.. Pour vous, mes paroles sont vaines…

 GERMONT

Déserter du combat? À quoi ça mène?

L’empereur voudra se venger certainement

De son opprobre…

 DUCIÈRE

Mais pour moi, ce roman

Est fantastique et j’en ai marre. Pensez

Que les nerfs soient comme des chiffons usés,

Que, depuis tant d’années, sans cesse, on a

De grandes campagnes, la guerre avec tout ça

Qui dure toute la vie, sans repos, ni fin.

Pas d’oreillers, de draps, on les remplace

Par des tambours, manteaux… Pourquoi on passe

La vie ici, pour quel diable? Qui sait bien?

Notre empereur est fou…

 GERMONT

Mais que dites-vous?

Ducière!..

 DUCIÈRE

Je ne suis pas seul d’y penser.

On rêve toujours d’un bon repos beaucoup.

On a trop de sang derrière notre armée.

(Il fait une pause.)

Je veux me reposer les jours, les nuits…

 GERMONT

Voilà pourquoi les Russes vous battent ainsi:

Ils rêvent de la vengeance, vous, du confort…

De plus, Ducière, comme ce n’est pas encore

La fin de la guerre, on ne sait pas si

On reste en vie, vous dormirez longtemps

Sur le tambour… Vaut-il parler comment

Partir ensemble?

 DUCIÈRE

Que me dites-vous ainsi?..

Une pause.

 GERMONT

Qui ne rêvait pas de tendresse la nuit?

Mais le jour arrivait et couvrait tout

De neige d’oubli jusqu’au beau printemps qui

N’apparaît qu’aux songes pour briller partout…

Je voudrais du bonheur, du repos, moi

Aussi, peut-être un peu d’amour encore…

 DUCIÈRE

Louise!..

 GERMONT

Donc, vous ne me reconnaissez pas?

Ducière… Mais ce n’est pas important… Or,

Changer d’hôtels, rester toujours maîtresse…

La vôtre même…

 DUCIÈRE

Oh, non, Louise! Non! J’ai dit…

 GERMONT

Dans des voitures de postes… passer la vie…

Toujours…

 DUCIÈRE

Louise!..

 GERMONT

Donc, mon ami, dans cette pièce,

J’avais déjà joué mon rôle à jamais…

 DUCIÈRE

Chère Louise, de telles paroles, je souffrirais…

Une pause.

 GERMONT

Voulez-vous savoir?.. Je reste en Russie…

 DUCIÈRE

Quoi?..

 GERMONT

Une blague… Jouez un air de Rossini,

Donc, par exemple, du “Barbier”, la finale…

Ducière joue. Une pause.

C’est bien, Ducière…

Fauche entre rapidement.

 FAUCHE

Pardon, mon général…

C’est l’oncle de cette espionne que nous avons

Saisie, qui voudrait vous parler…

 DUCIÈRE

Non, non!..

 GERMONT

Espionne?..

 DUCIÈRE

Une jeune fille russe a pénétré,

Passant des patrouilles, vêtue de l’habit

Des tireurs navarrais, trop effrontée

Et piteuse à la fois… Le traître la suit

Dans cette mascarade… On prend tous les deux…

Une chose bizarre, mais son oncle est ce vieux…

 FAUCHE

Mon général, il crie terriblement,

Répète la même chose et dérange les gens…

Il s’obstine à vous voir, à vous parler…

 DUCIÈRE

Bon, donc, amène-le… Chère Louise, vous allez

Voir un mauvais sujet de mélodrame…

Fauche amène Azarov. Le vieillard est si faible qu’il marche avec peine, en chancelant.

Que voulez-vous?

 AZAROV

Est-ce vrai que l’on condamne

Ma nièce… Que vous… je ne peux pas…

 DUCIÈRE

À être

Fusillée? Oui… Comme avec tous les traîtres…

Hélas… Quelle est votre affaire?

 AZAROV

Général,

Elle est enfant… petite…

 DUCIÈRE

Tant pis pour elle

Pas de grâce aux espionnes, fini le bal.

Vous luttez avec tous armes, avec zèle,

Pourquoi devons-nous nous gêner alors?

À la guerre comme à la guerre, mon ami.

(Une pause.)

Eh bien, que voulez-vous me dire encore?

 AZAROV

Permettez de la voir… Je vous en prie.

 DUCIÈRE

À quoi bon? Non…

 AZAROV

Mais permettez-moi ça

Au moins…

 DUCIÈRE

Le rendez-vous ne sert à rien…

Le vieillard pleure.

Non, non… Croyez-moi, vos sanglots sont vains…

De ces mélodrames, je suis déjà las…

Ducière fait signe à Fauche. Celui-ci touche l’épaule du vieillard. Azarov se tourne, fait quelques pas, mais puis revient et tombe à genoux devant Ducière. Le général fait la grimace.

 GERMONT, elle s’élance vers le vieillard.

Mon Dieu!.. Il n'a pas de forces. Levez-vous!..

Mais relevez-le, donc!..

Fauche relève Azarov, celui-là murmure quelque chose.

Certainement,

Oui, on vous permettra un rendez-vous…

C’est une blague…

(Elle jette un coup d’œil à Ducière.)

N’est-ce pas?

 DUCIÈRE, il hausse les épaules.

Si cet amusement

Vous fait plaisir, ma chère Germont, c’est mieux…

Que ça soit… Mais je m’en vais…

(Il se dirige vers la porte.)

 GERMONT

Moi aussi,

Je m’en irai, Ducière… Qu’il est piteux!

 DUCIÈRE

Appelez-la! Et soyez de garde ici.

Germont et Ducière s’en vont. Fauche les suit. Azarov reste seul. Ensuite Fauche revient avec Sacha. Elle ne porte plus l’habit de Salgari, mais elle est vêtue de la robe toute simple qu’on a vu au début du premier acte. Elle se précipite au-devant de son oncle. Fauche se retire.

 AZAROV

Pardonne-moi, mon ange!..

 SACHA

De quoi?..

 AZAROV

Je suis ton bourreau, oui, c’est moi,

Involontaire, pourtant… De peur

Que tu aies été captivée…

Pourquoi es-tu venue à leur

Camp?..

 SACHA

Contre toi, je me serrerai,

Je t’embrasserai beaucoup, beaucoup…

 AZAROV

Sacha, sois sérieuse et dis tout…

 SACHA

Je vais parler… Tu as maigri…

 AZAROV

Ces derniers dix-sept jours et nuits,

Je n’ai que du pain sec, de l’eau,

Car on a tout cambriolé

Et les villages sont tous brûlés.

Rien…

 SACHA

Ah!

(Elle saute brusquement sur le fauteuil.)

 AZAROV

Qu’as-tu?

 SACHA

Des souris au

Coin… Le chat est encore ici?

Non, car il y a tant de souris.

 AZAROV

Avec toi, je ne sais que faire:

Rire ou regretter… Sans te taire,

Dis-moi pourquoi as-tu couru

À ta perte?

 SACHA

Je m’ennuie sans toi,

Tout est bien simple…

 AZAROV

Je ne peux plus

Supporter ces paroles… C’est moi

Qui vais mourir… Mais le bourreau

Va te…

 SACHA

Tu pleures? Il ne le faut

Pas. Je n’ai pas peur. J’ai beaucoup

Supporté… Je n’ai pas du tout

De crainte avant l’exécution

Pour trembler…Tu n’as pas raison…

Je meurs d’une balle. pas d’un couteau…

C’est pour la Russie… Mais j’ai trop

De peur des souris, je deviens

Gourde… C’est honteux…

 AZAROV

Ils n’oseront rien,

Car je vais tomber à leurs pieds…

Ma chère, je ne te donnerai…

 SACHA

Je ne veux pas que tu les pries…

Ne fais pas ça…

 AZAROV

Le jour maudit!

Tous, scélérats… bourreaux encore!

La porte s’ouvre, Fauche entre.

(Il va vers lui en clopinant.)

Où est le général?

 FAUCHE

Il dort.

Ne crie pas! Va! Assez! Silence!

(Il le pousse grossièrement hors de la salle et, à la sortie, il ferme la porte à clef.)

 SACHA, elle est seule.

Il a une grande douleur, je pense,

S’il peut tomber à genoux devant

L’ennemi…

(Une pause.)

Adieu, ma maison, maintenant

C’est à jamais… Ça fait déjà six mois,

Non, moins, quand je réfléchissais ici,

Si je dois partir ou pas… Mais voilà

La fin de tout… Adieu, mes vieux amis,

Mes livres, pris de la bibliothèque,

Brûlés pour faire du feu très vif avec

Vous dans la cheminée ancienne… Ce sont

Vos funérailles comme de toute la maison…

(Une pause.)

On va me ramener dans le réduit

Pour que j’attende ma mort dans un trou froid,

Dans l’obscurité…

(Une pause.)

Non! Je ne crois pas

Que je meure!..

(Une pause.)

C’est quoi? Claire, ma petite amie!..

Ma pauvre, tu es percée de balles… Tu meurs…

Comment as-tu vécu dans notre demeure

Sans moi?… Toi, tu n’as pas cherché de gloire,

D’honneurs… Pourtant, tu es morte avant moi,

D’une heure seulement… Alors, peut-être, on va

Me fusiller du même fusil… Je pars

Ensemble avec toi… Chère Claire, mais pourquoi

Tes yeux sont-ils fermés?.. La dernière fois,

Ouvre-les… Non… Ils ne s’ouvrent plus, tes yeux…

Ma chère amie, ma petite Claire, adieu!

(Elle chantonne doucement.)

Elle va s’éteindre

Enfin, la bougie.

Dors, Claire, rien à craindre…

Dors…

(Une pause.)

Il reste moins d’une heure… Bientôt, alors…

(Une pause.)

Pourquoi mes yeux ne pleurent-ils pas encore?

Je ne crois pas que je meure, quand l’aube vient,

Qu’on ne puisse pas me sauver, que soudain,

Je disparaisse… Non, ce n’est pas possible,

Je ne crois pas… Je suis vivante maintenant,

Soudain, je n’existe plus… C’est sans tourments,

Ni joie… Ça ressemble à quoi? Est-ce horrible?

Je vis… Tout le monde est jeune avec moi,

Comment peut-il entièrement disparaître?

Non, je ne crois pas… Comment croire au froid,

S’il fait chaud?

(Elle prête l’oreille.)

On vient me chercher, peut-être?

Non, pas moi… Mais tout bouge dans la maison…

(Elle prête l’oreille.)

On tire là-bas… Ce sont les nôtres? Oui! Oui!

Et qui pourrait tirer?.. Donc, attendons…

Est-ce vrai?.. On vient… Ce n’est pas par ici…

(Elle prête l’oreille.)

Des coups de fusil sont plus proches… C’est ça!

Je me sauverai? Où prendre un pistolet?..

Ah… La fin ne fait pas peur au combat.

Que l’aube ne vienne pas si vite! Je pourrais…

Non, il ne faut pas espérer… Je suis

Au centre du camp… C’est leur état-major…

Si je savais, je laisserais alors

Le plan du camp du détachement d’ici…

(Une pause.)

On ne me cherche pas? Dans ce va-et-vient,

On a oublié?.. Quel tumulte ici…

(Elle prête l’oreille.)

On entend des coups de fusil tout près.

Ils tirent! Mes chers amis! Partout, du bruit!

Et les Français ne se sentent pas très bien!

(Une pause.)

C’est quoi?.. Silence?.. Mais pourquoi on se tait?

(Une pause.)

On vient!..

Derrière la porte, on entend du bruit, du fracas et la voix bien connue.

 LA VOIX

Trois mille diables! Cornette!.. Où tu es?..

 SACHA

Mon lieutenant! Mon cher héros célèbre!

 LA VOIX

J’ai failli casser le nez aux ténèbres…

La porte s’ouvre toute grande. Rjevski entre avec un pistolet à la main et un sabre à l’autre.

 SACHA, elle oublie qu’elle est vêtue autrement, et se jette au cou de Rjevski.

Oh!.. Ma reconnaissance est éternelle!..

 RJEVSKI, il l’écarte gauchement.

Je n’ai pas pensé vous voir, mademoiselle…

Sacha comprend enfin, pourquoi il est si confus.

 SACHA

Ça m’est égal!.. Je suis heureuse tellement!..

 RJEVSKI

Mais où est votre cousin? Est-il vivant?

 SACHA

Oui, certainement. Il est dans le réduit…

Je vais l’appeler… Non, attendez ici.

(Elle s’en va en courant.)

 RJEVSKI, il est seul.

Après un grand galop, je sue tellement…

Parbleu! Un rendez-vous comme au roman.

Si elle n’était pas si stupide, alors,

Peut-être… Pouah!… C’est leur état-major,

Une bonne prise… Où sont les nôtres? Je n’ai pas

Vu, si on les a parés?.. Si comme ça,

Je vais les hacher, tous ces Français. Si

J’y reste, ils vont payer!..

(Il prête l’oreille.)

On vient ici.

Qui est là?

 LA VOIX DE SACHA

C’est nous!..

Sacha, vêtue de l’habit de Salgari, et Salgari lui-même entrent dans la salle.

 SACHA

Je suis pour toujours

À votre service!..

 RJEVSKI

On va régler après!

(Il embrasse Sacha.)

Qui est ce fat?

 SACHA

C’est notre ami, il est

D’Espagne… Il trouve sur la route de retour

Sa destinée… Il voulait me sauver

Et il a failli être fusillé…

Rjevski serre la main de Salgari. On entend du bruit derrière la porte.

 RJEVSKI

On vient!.. Je vais voir qui sont là, en somme…

(Un pistolet à la main, il glisse dans l’entrée.)

 SACHA

Ne lui dites pas que je ne suis pas homme,

Il ne sait pas…

 SALGARI

Oh, pays des merveilles!

On entend un coup de pistolet dans l’entrée. Rjevski arrive en courant à toutes jambes avec un

pistolet fumant à la main.

RJEVSKI

Une compagnie des ennemis nous surveille…

(Il fait en hâte la barricade des armoires vides devant la porte.)

Je m’échappe… Il faut nous défendre… Pourtant

Peu d’espoir, si nos amis ne viennent pas

Plus vite à notre aide…

On veut enfoncer la porte de l’entrée et on tire de là-bas.

Leur première salve a

Peu de forces!..

On tire.

Quelle bonne bagarre, cependant!..

Je rêve depuis longtemps d’une telle sortie…

(Il tire par la porte.)

Je vais calmer un grand nombre d’ennemis!

Silence là-bas, diable!..

(Il donne son sabre à l’Espagnol.)

Mettez-vous ici

Avec ce sabre!..

(Il donne à Sacha le pistolet qu’il porte à sa ceinture.)

Et toi, cornette, sois là!

Nous allons mourir, mais rester hardis!

N’est-ce pas, cornette?

 SACHA

Mourons, mais c’est pour ça

Que nous sommes venus dans ce monde vraiment,

Mourir un jour…

 RJEVSKI

Cornette, mon brave garçon,

Tu es gaillard… Je suis fier de toi, sans

Mesure… Je jure qu’il n’y a pas de si bons…

Pélymov est arrivé au galop

Au camp. À peine a-t-il dit que tu es

Captivé, que nous sommes montés à chevaux,

Avons galopé par des champs, marais,

Ravins – dans la pénombre, pour arriver

Ici! L’ennemi n’attendait rien. D’abord,

Nous avançons bien. Je passe le premier…

Te voilà… On a paré tous alors…

 SACHA

Ce n’est rien… On va payer trop nos vies…

 RJEVSKI

Qu’ils sachent comment les hussards sont hardis…

On tire derrière la porte. Rjevski riposte. Ensuite, le silence se fait.

Je jure, cornette, que pour la première fois,

On s’est vus dans ce salon où on tâche

De résister à présent au combat…

 SACHA

Où mon cœur est charmé par vos moustaches…

Silence. Puis on tire de nouveau.

RJEVSKI

Mais ces gredins se sont mis à tirer!

 SACHA

Le jour vient…

 SALGARI

À l’aube, on veut fusiller

Nous deux…

On tire.

(Il tombe.)

Le général l’a dit et tient

Sa parole à mon égard… Le matin…

Non, je ne verrai pas le jour qui vient…

(Il perd connaissance.)

 SACHA, elle se penche sur lui.

Il respire faiblement, son cœur bat moins.

On enfonce la porte de nouveau.

RJEVSKI

Je vous fendrai le crâne!.. Osez entrer!

(Il tire par la porte.)

On lui riposte. Puis le silence se fait de nouveau.

Regarde l’aube, elle est comme un ruban rose!..

 SACHA

Mon cher Vinzento, dites-moi quelque chose…

Salgari soulève la tête et sourit à Sacha.

 SALGARI

On l’a tué dans un pays étranger…

(Il meurt.)

On entend derrière la porte quelques coups de fusil, mais rares et désorganisés.

 RJEVSKI

Il me semble qu’ils tirent moins acharnément…

 SACHA

Il est mort…

Une pause.

 RJEVSKI

S’il avait été vivant,

Il aurait été un très bon hussard…

Rjevski et Sacha apportent le corps de l’Espagnol dans un coin derrière les colonnes.

Mets ces livres sous sa tête bien qu’il soit tard…

(Il revient à son poste près de la porte.)

Sacha se met à genoux au chevet de Salgari.

Cornette, regarde, il n’y a plus de Français…

Un piège?.. Ou pas?.. Si je le reconnais…

Rjevski ouvre la porte avec précaution. Le silence règne partout. Il sort dans l’entrée, toujours

avec son pistolet à la main.

 SACHA

Adieu, Vinzento, mon ami,

Un coup franc t’a coupé la vie…

Tu es mort pour la cause qui n’est

Pas la tienne, sous le firmament

Qui n’est pas le tien, mais tu es

Mort comme un vrai soldat, pourtant…

Une pause. Rjevski revient.

 RJEVSKI

Je pense que nos amis ont bien forcé

Les Français à courir… Où est ce bruit?

Allons, cornette…

 SACHA

Ne laissons pas ici

Ces cartes, ces documents: ils peuvent aider…

 RJEVSKI

C’est une bonne prise! Qu’ils sachent notre bel usage:

Nos combattants battent les ennemis en rage

Avant qu’ils ne se rendent complètement!

(Il s’étend dans un fauteuil avec plaisir.)

 SACHA

Comment exprimer mon remerciement?

Vous avez sauvé l’oncle et la cousine…

Elle est peut-être encore sans connaissance…

 RJEVSKI

Ce n’est rien…

 SACHA

Je vous jure, en évidence,

Que grâce à ses romans, elle s’imagine

Que vous êtes arrivé pour son sauvetage,

Prêt à casser la tête, plein de courage.

 RJEVSKI

Assez de bavardage!.. Il a fait froid,

Allume la cheminée…

 SACHA

Rappelez-moi

Le pari d’après lequel vous devrez,

Si vous sauvez une pauvre demoiselle,

L’épouser?

 RJEVSKI

Ce n’est pas le cas, assez.

J’ai voulu te sauver. Je m’en fiche d’elle…

 SACHA

Voulez-vous ou pas, vous l’avez sauvée,

On a parié devant le détachement.

Ne refusez pas! Je suis très content

De vous féliciter…

 RJEVSKI

Laisse!..

 SACHA

Vous avez

Trouvé l’amour et la gloire cet hiver…

On pourrait vous envier, je pense. Pourquoi

Vous taisez-vous?.. Ou ce n’est pas comme ça?..

Alors, on vous marie?

 RJEVSKI, il sursaute.

Assez de faire

Des allusions. C’est bête! J’ai perdu, oui,

Mais tu ne feras pas à mes noces bombance!..

Continuons le duel!..

 SACHA

Le prétexte est petit

Et ce n’est pas commode ici, je pense…

 RJEVSKI

Si tu n’es pas lâche, passe à la barrière!..

 SACHA

Après m’avoir sauvé, vous allez faire

Quoi? Me tuer? C’est trop, même pour des hussards…

Si l’on le fait plus tard?..

 RJEVSKI

Poltron, moutard!..

À la barrière, ou je te crache en face

Ce jour même devant tout le détachement!

(Une pause.)

Alors?

 SACHA

Si je meurs, rendez finalement

À l’oncle cette bague avec une dédicace…

 RJEVSKI

Permettez-moi de mesurer les pas

Maintenant… Dix, c’est assez?.. Ou huit, peut-être?

 SACHA

Ça m’est égal…

 RJEVSKI

Fermons ces portes et fenêtres.

Les pistolets, donc, je les ai déjà…

Chargés… Choisissez…

 SACHA

Celui-ci est bon,

Oui…

Rjevski écarte les meubles pour avoir assez de place au duel.

(À part.)

Je deviens bretteur, de toute façon,

Involontaire… Mais il ne me faut pas

Reculer, si non, il ne m’estimera

Pas… Non, pas ça… Je vais tirer en l’air…

 RJEVSKI

On tire quand je dis “trois”…

Sacha et Rjevski se mettent sur les positions des duellistes.

Je compte: un, deux…

Germont apparaît près de la porte.

 GERMONT

Arrêtez-vous, je vous en prie, messieurs!

J’ai réussi à arriver pour faire

Vous arrêter… Pas trop tard…

 RJEVSKI

Sacristi!

 GERMONT

Peu de morts aux combats contre l’ennemi?

Si vous êtes prêts à vous tuer… Mais pourquoi?

Pour des paroles vaines qui ne vaudraient pas

Grand’chose… Quelle honte!.. Pas même une moquerie!..

Laissez vous massacrer aux ennemis!..

 RJEVSKI

C’est vous? Je vous prends en témoin, Germont,

De ce que je lancerai une balle au front

De ce fat. À la barrière!

 GERMONT

Oh, mon Dieu!

Mais n’osez pas!… Je ne veux point, messieurs,

Être, par hasard, la cause de votre querelle.

Réconciliez-vous…

 RJEVSKI

Assez, mademoiselle!

Je ne laisse pas en faire la comédie…

 GERMONT

Mon lieutenant! Je voudrais…

 RJEVSKI

Je vous prie

De nous laisser, mademoiselle!

 GERMONT

Un petit mot!

Donc, vous voulez vous battre à cause de moi?

Sachez que j’aime un autre et il me faut

Dire que vous m’êtes indifférents…

 SACHA

Hélas!..

 GERMONT

Vous le connaissez…

 RJEVSKI

Quelle nouvelle! C’est qui?

 GERMONT

Pélymov…

 RJEVSKI

Pierre?

 GERMONT

Oui, il m’a aimée aussi.

Mais mantenant, je ne sais pas… C’est vrai

Que, par dépit, je vous ai taquiné

Alors… C’est mon secret… Êtes-vous contents?

Réconciliez-vous!

 RJEVSKI

Je ne vous comprends

Pas, mademoiselle Germont, pourquoi dites-vous

Tout ça? Aimez n’importe qui, un diable,

Si vous voulez… Ce n’était pas aimable

De m’offenser par le cornette. En tout,

J’exige son sang. D’accord, Azarov?

 SACHA

Oui.

 RJEVSKI

J’espère que vous ne serez pas contre si

Je ferme à clef la porte de cette pièce…

(Il ouvre la porte dans une des pièces voisines.)

 SACHA

Ça m’est égal…

(Elle passe dans cette salle.)

 RJEVSKI

Il prouve bien sa hardiesse…

Un officier, vraiment, mais ses moqueries…

(Il la suit.)

Germont le suit en courant mais Rjevski ferme la porte devant elle.

 LA VOIX DE RJEVSKI

Vous êtes médecin? Non, mademoiselle? Tant pis…

Germont s’assied avec un air impuissant sur la chaise. On entend le claquement de la serrure.

Une pause.

 GERMONT

Je suis sans châle, il fait si froid…

(Une pause.)

Je pense qu’ils vont se tuer là-bas…

Qui peut les empêcher?.. Ce vieux?

Si je l’appelle…

Pélymov entre rapidement. Il porte le bras ee écharpe.

(Elle sursaute.)

C’est vous! Mon Dieu!

 PÉLYMOV

Mademoiselle Germont? C’est bizarre

D’avoir de la chance de vous voir…

 GERMONT

Le bras! Qu’avez-vous?

 PÉLYMOV

Ce n’est rien…

Une pause.

 GERMONT

Pierre, crois-moi, écoute-moi, au moins,

Je m’ennuie de toi…

 PÉLYMOV

Impossible

D’y croire!

 GERMONT

Mon cher Pierre, c’est terrible,

Ce que tu dis… J’ai tant de joie

De te voir… N’importe… Tu seras

Le mien… le mien… Ce jour même ou

Après, quand tout sera fini…

Rappelle-toi notre automne… Moscou…

Sous la Lune… au parc Petrovski…

Une pause.

 PÉLYMOV

Mademoiselle Germont…

 GERMONT

Appelle-moi

Louise! Comme autrefois tu m’appelais

Et comme autrefois, embrasse-moi!..

À cause de mon caprice, on s’est

Querellés… Je m’accuse, en gros,

De tout…

 PÉLYMOV

Louise! Que je suis idiot!

Ils s’embrassent. La porte de l’entrée s’ouvre brusquement. La foule des combattants de Davide Vassiliev apparaît avec le colonel en tête. Germont et Pélymov se séparent d’un bond mais il semble que ça soit trop tard. Le silence dure quelques secondes, ensuite, la maison

tremble du gros rire.

 VASSILIEV

Mon Dieu!..

 GORITCH

Quelle belle image pourtant!..

 STANKÉVITCH

Germont!

 RTICHTCHEV

Je frotte mon œil unique \

Qui me reste…

 KHIKOV

Tu es brute, vraiment!

Pour ça, au galop diabolique,

Tu es allé si vite ici?

 VASSILIEV

Mais, Azarov et Dimitri?..

 ERVHOV

On les déplore et dit: “Adieu!”?..

 GERMONT

Mon colonel, ils sont là tous les deux…

Ils vont se battre…

 VASSILIEV

Mais quels salauds!..

Ils vont se tuer! Parbleu!.. Alors,

(Il frappe à la porte violemment.)

Ouvrez vite! Rjevski! C’est quoi? Or,

Le tribunal t’attend… Il faut

Enfoncer la porte!..

Les combattants pèsent sur la porte. Elle craque mais résiste.

Encore!.. Deux

Mes meilleurs officiers! Pour eux,

Moi, je dois rendre compte!.. Allez!

Ah, diable! Elle résiste!.. Enfoncez!

(Il frappe violemment de nouveau.)

 ERVHOV

On ne se passe pas de pince! Non!

Le commandant en retraite Azarov entre, soutenu par Ivan. Une pause.

 AZAROV

Azarov, maître de la maison,

Je suis commandant en retraite

Et, pour toujours, votre obligé.

Les combattants le saluent.

 VASSILIEV

Vous avez un neveu, est-ce vrai?

 AZAROV

C’est ma nièce…

 VASSILIEV

Comment?

 KHIKOV

Des sornettes?

 RTICHTCHEV

Je pense qu’il délire.

 VORONETZ

Oui, c’est clair!..

 AZAROV

Vous doutez en vain… Qui peut faire

Des confirmations?.. C’est Ivan

Qui la connaît depuis l’enfance…

 IVAN

C’est une jeune fille…

 STANKÉVITCH

Comme au roman!

 VÉLIAMINOV

Le vieux perd son esprit, je pense…

Derrière la porte fermée, on entend un coup de pistolet, puis un autre et le cri de Sacha, en

même temps.

 VASSILIEV

Mon Dieu! Enfoncez la porte! Vite!

On enfonce la porte. On voit que Sacha est étendue à la renverse dans un coin de la salle et

Rjevski se tient debout dans un autre coin avec un pistolet à la main.

 AZAROV

Tuée!

 IVAN

Blessée!

 GERMONT

Mon Dieu!.. Peut-être, pas?

Azarov, Ivan et Germont relèvent Sacha et la mettent dans un grand fauteuil mou. Vassiliev,

les poings serrés, s’approche de Rjevski.

 VASSILIEV

Vous me répondez tout de suite!

 RJEVSKI, il jette avec indifférence le pistolet sur la table.

Or, un duelliste si délicat!..

À peine a-t-il vu une souris

Qu’il tombe sans connaissance… Ainsi,

N’ai-je plus désir de ce duel vain

Avec un adversaire comme lui,

Et je retire, donc, mon défi.

 VASSILIEV

Tu as tiré!

 RJEVSKI

Oui, c’était bien

Une chasse aux souris… J’en ai tué

Deux… J’ai manqué après… Hélas!

 VASSILIEV

Je t’en prie, Rjevski, calme-toi!

 IVAN

Elle était toujours effrayée

Par des souris, dès son enfance…

Sacha reprend connaissance. Elle entend la dernière phrase.

 RJEVSKI

“Elle”?..

 SACHA

Je dois faire une confidence…

 RJEVSKI

Je dors…Au diable!.. Mais, c’est quoi?

(Il met la main dans la poche mais la retire tout de suite. Il est très surpris.)

 SACHA

Je dois vous demander pardon

De mon mensonge…

 RJEVSKI

Une fille! Mais ça…

 VASSILIEV

Mon cher ami, nous ne blâmons

Pas le succès…

(Il baise la main de Sacha.)

Ayant vu cela, Rjevski se sent perdu finalement et se cache dans le coin le plus sombre.

Je ferai rapport

De votre promotion au grade

De lieutenant!..

 SACHA

Merci!..

 RJEVSKI

Alors,

Comment?..

 VASSILIEV

Tais-toi, aux escapades

Comme ça, je ne rencontrais pas

Les hommes qui étaient plus hardis.

Elle a inventée cette sortie,

Pour ça, elle est digne de sa croix…

On entend des voix d’approbation.

 RJEVSKI

Une fille!.. Pas un cornette!.. Comment?..

Je ne dors pas… C’est une merveille?..

Ivan dit quelque chose à l’oreille du commandant Azarov. Celui-ci laisse Sacha et s’adresse à

tous.

 AZAROV

Les Français n’ont pas trouvé dans

La cave le vin. Si la vaisselle

N’est pas complètement cassée,

Un peu de champagne, chers amis…

On entend des voix d’approbation.

 IVAN

Ou par le goulot, sans doutes, oui…

 VASSILIEV

Tu as raison… Alors, allez!..

La salle devient vide très vite. Rjevski veut se retirer le dernier.

 SACHA

Mon lieutenant! Parlons, donc, attendez!

Rjevski s’arrête d’une manière indécise.

Il faut que nous nous expliquions encore.

N’est-ce pas?.. Parlez toujours! Êtes-vous d’accord?

Rjevski fait entendre des sons inarticulés sans regarder Sacha.

Pourquoi êtes-vous si longtemps étonné?

Non! Je ne suis pas homme… Hélas! Que faire?..

Quel regret! Vous m’enseigniez les affaires

Des vaillances des hussards… Vous vous taisez?

(Une pause.)

Dites-moi, si vous m’aimez?

 RJEVSKI

Celui qui vous

Aimera, ne vivra plus qu’un jour, en tout,

S’il a une bonne mémoire…

 SACHA

Non, dites franchement,

Si vous êtes amoureux de moi?

 RJEVSKI

Celui

Qui vous aimera, perdra l’esprit…

 SACHA

Vraiment,

Je suis têtue comme vous. Oui? Non?

 RJEVSKI

Ainsi

Voudrais-je vous dire adieu…

 SACHA

Bien, mais pourtant,

M’aimez-vous?…

 RJEVSKI

Oui!.. Trois mille diables!.. Oui!.. D’accord!..

Jamais rien de pareil auparavant!..

Un vrai pêle-mêle! Pour moi, avoir cent morts

Est mieux!.. Vous ne me verrez plus. Adieu!

 SACHA

Appeler la mort si vous êtes amoureux,

Pourquoi?

 RJEVSKI

Mais vous devez me mépriser…

Je suis idiot… Adieu!

 SACHA

Attendez! Or,

On était amis, je veux vous rappeler,

Jadis, on se tutoyait…

 RJEVSKI

Diable!.. Alors,

Qu’on lie mes mains! Qu’est-ce que je dis? Si vous

Pouvez, je vous demande de pardonner

Mon insolence…

 SACHA

Vous m’avez embrassée

À ce bal… Je suis obligée de vous…

Je vous rendrai cette dette.

(Elle l’embrasse.)

Maintenant, allez!

 RJEVSKI

Et le pari?

 SACHA

Quel?

 RJEVSKI

Si je sauve une fille…

 SACHA

Vous l’épouserez? Mais je suis bien gentille

Parce que je vais vous en débarasser…

Cela ne vous fait pas plaisir, car vous

Ne supportez pas ma cousine, c’est moi

Que vous n’aimez pas…

 RJEVSKI

Mais je vous avoue

Que je n’ai jamais aimé autrefois…

Je vais chercher la mort, si vous allez

Me refuser…

Sacha se tait.

Adieu pour toujours! Si…

Trois mille diables!.. Je m’en vais…

(Il se tourne vers la porte et s’en va avec décision.)

 SACHA

Mon chevalier!

Attendez, donc! Oui!.. Oui!.. Oui!.. Oui!.. Oui!.. Oui!..

Ils s’embrassent. Les combattants, avec des bouteilles de champagne dans les mains, apparaissent de toutes les portes. C’est une matinée avec beaucoup de soleil, quand il gèle. Les bouchons volent au plafond. La liquide dorée pétille. On ne sait pas comment Goritch trouve sa guitare. Le cliquetis des bouteilles, le pétillement du vin et la gaie pagaille

accompagne les sons de la chanson des hussards.

 RJEVSKI

Battre des ennemis est mon affaire,

Je buvais trop mais il m’est arrivé vraiment

À aimer tant sans penser guère…

TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

 SACHA

Un héros à de grosses moustaches

A volé mon cœur pour toujours depuis longtemps

Être ennemis n’était plus la tâche…

TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

 AZAROV

Des années passent et de la guerre

D’autrefois avec les étrangers on apprend

Comment les battaient nos grands-pères…

TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

 VASSILIEV

Si des ennemis qui espèrent

Envahir notre Patrie viennent en menaçant,

Nous les chasserons comme nos grands-pères…

TOUS

Il y a beau temps,

Il y a beau temps,

Il y a beau temps!

Le rideau tombe.

1.Sacha – le diminutif du prénom Alexandre (Alexandra au féminin) est valable pour le masculin et le féminin, ce qui permet à l’héroïne de cacher mieux son sexe. Dans la pièce la forme du diminutif est autre: Choura (Шура). Pour la traduction on a choisi Sacha qui est mieux connu aux Français.
2.Les anciens grades de l’armée russe n’ont pas aujourd’hui d’équivalents adéquats. Poroutchik (поручик) est un grade militaire d'officier subalterne correspondant au grade de lieutenant.
3.les domestiques dans la maison d’un propriétaire noble local étaient ses serfs.
4.Uhlans – lanciers
5.Cosaques (casaques) – cavaliers guerriers, le plus souvent habitants des bords du Don et du sud de la Russie, dont le service militaire était obligatoire à l’époque.
6.Partisans – participants de la lutte clandestine contre l’armée de Napoléon. Les partisans se composaient de détachements de l'armée russe, opérant à l'arrière des troupes de Napoléon, de soldats russes qui ont fui la captivité, de volontaires de la population locale, de paysans.
7.Kokochnik (кокошник) – le vieux coiffe russe en forme d’une haute peigne (l’éventail, le croissant ou le bouclier arrondi) sur la tête. C’est un hémisycle, sorte d’une couronne, appliqué souvent au chapeau. La base était faite de damassé et de velours sur une base solide de toile collée ou cousue, de carton, de papier cartonné. Décoré de pierres, de perles, de broderie et de rubans. Fait partie du costume national russe.
8.Ordinarets (ординарец) – ordonnance, en français, est un militaire chargé d’expédier les ordres du chef (commandant). Dans l'armée Russe, un ober-officier, un sous-officier ou un soldat nommé à l'état-major militaire, au chef (commandant) ou à une personne honoraire pour effectuer leurs tâches, principalement pour la communication et la transmission des ordres.
9.Kasatchi tchekmegne (казачий чекмень) – Un surcot (sorte d’un casaquin long) chez les cosaques. Les uniformes des officiers cosaques sont également appelés.
10.Kasatchok (казачок) – un jeune domestique dans la maison, fils d’un serf.
11.Barine (барин) – seigneur, le propiétaire de la maison et des serfs.
12.Doloman, dolman (доломан) – emprunté au hongrois, une sorte de veste courte (jusqu'à la taille) avec de longues manches, à boutonnage simple, avec un col montant et des cordons. Fait partie de l'uniforme des hussards.
13.Les traités de Tilsit sont deux accords signés en juillet 1807 dans la ville de Tilsit par l'empereur Napoléon Ier après avoir remporté la bataille de Friedland. Le premier traité de Tilsit a été signé en secret le 7 juillet 1807 par le tsarAlexandre Ier et Napoléon, lors d’une rencontre sur un radeau au milieu du Niémen. Le second traité de Tilsit a été signé le 9 juillet1807 avec le roi de Prusse, qui avait déjà accepté une trêve le 25 juin après avoir été pourchassé par la Grande Armée jusqu’aux limites des frontières de son royaume.
14.Touloupe (тулуп) – pelisse en peau de mouton, dont la laine est en dedans.
15.La ville allemande, dont le nom a plusieurs variantes en français. La prononciation la plus usuelle garde la syllable finale avec la voyelle orale: [-gεn] ou [-ŋεn].
16.Pelisse courte (полушубок) – une sorte de manteau de fourrure racourci pour monter à cheval.
17.Ordonnance (dentchik) – serviteur d’un noble qui l’accompagne pendant son service militaire.
18.Ici, A. Khokhlov, qui interprétait le rôle de Koutouzov l’un des premiers, s’est mis à dire: “Oui, quels gaillards! (À Sacha, en chuchotant) Comme une fille, tu serais belle!”Cette invention a été soutenue par l’auteur et inclue dans les éditions suivantes de la pièce.
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12+
Дата выхода на Литрес:
29 июня 2024
Дата написания:
2024
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