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IL Y A BEAU TEMPS
(Pièce de théâtre écrite par A. Gladkov et traduite en français par M. Svechnikova)
Avant-propos
A. Gladkov a écrit le texte de la comédie “Il y a beau temps” en 1940. La première a eu lieu en 1941, la Seconde guerre mondiale avait déjà commencé. Mais l’époque qui est décrite dans la pièce est tout à fait autre: c’est la guerre de 1812.
On prétend que le protopype de Sacha Azarova soit la fameuse Nadezhda Dourova, fille-cavalière, qui a participé à la guerre de 1812, déguisée en uniforme militaire. Mais A.Gladkov l’a nié.
L’époque décrite dans la pièce, est marquée par une forte influence française dans la culture de la haute société de la Russie. La noblesse russe parle français couramment, c’est pourquoi dans le discours des personnages, on entend souvent des mots et expressions français. Dans le texte de la traduction, ils sont mis en italique. Il y a beaucoup de mots vieillis et spécifiques, intraduisibles en français. Les variantes analogues, suivies de commentaires sont données pour la plupart d’eux.
Le texte original est écrit en vers, ce qui est gardé dans la traduction. La structure des rimes est conservée. La mesure des vers est gardée à l’aide de la liaison et de la voyelle “e” dont la (non)prononciation dépend du rythme.
Bonne lecture!
Personnages:
AZAROV, commandant en retraite
SACHA1, sa nièce
RJEVSKI Dimitri, lieutenant2 des hussards
IVAN, valet3 de chambre, ancienne ordonnance du commandant
NOURINE, comte
VASSILIEV Davide, colonel des hussards
Hussards, uhlans4, dragons, cosaques5 – officiers du détachement des partisans6 de Davide Vassiliev:
Pélymov
Voronetz
Véliaminov
Goritch
Erchov
Stankévitch
Rtichtchev
Khilkov
Officiers de l'état-major du corps d’armée:
Tchérémissov
Népluev
KOUTOUZOV, feld-maréchal
BALMACHOV, Adjudant-général
GOUVERNEUR
Cousines de Sacha:
Zizie
Nadine
Nathalie
Pauline
Mimi
GERMONT Louise, actrice française
SALGARI Vinzento, lieutenant de l’armée française
DUCIÈRE, général
Officiers de l’état-major de la brigade de Ducière:
Lepeletier
Fauche
Armagnac
Invités au bal, valets dans la maison du commandant Azarov, partisans, officiers de l’état-major du corps, officiers de la suite de Koutouzov
L’action se passe en 1812.
ACTE PREMIER
L’action commence dans le salon de la maison d’Azarov, commandant en retraite. Les meubles sont un peu vieillis pour l’année de 1812. Aux murs, il y a les grands portraits de Catherine II et de Souvorov. Il y a des fenêtres et trois portes. Le bal en l’honneur de l’anniversaire de Sacha, nièce et pupille du commandant, doit avoir lieu ce soir. La veille, de nombreuses cousines de Sacha sont arrivées. A présent, elles essaient de se déguiser en travestis pour le bal masqué. Une hilarité règne dans la salle. Des rubans, des châles et des mantilles dansent dans l’air. Mimi et Nathalie tournent devant le miroir. Pauline tapote un air au clavecin. Nadine et Zizie font des tours des pas compliqués. Le soleil se couche. Dans le
salon, on voit de gaies taches du soleil.
ZIZIE
Je suis bergère!..
NADINE
Moi, Colombine!
Cette robe m’est longue. Ce n’est pas beau…
MIMI
Je suis, avec cette crinoline,
Comme une marquise sur un panneau.
PAULINE
Regarde, Zizie, je suis Pierrette.
ZIZIE
Ça te va bien, et pas trop bête…
NATHALIE
Je vais mettre une couronne russe7…
Comme ça…
MIMI
Une Vénus à la russe!..
NADINE
Ça fait cent ans que je ne danse
Pas!..
ZIZIE
Je veux tant au bal aller
Que je sois lasse d’impatience!..
MIMI
Le gouverneur va arriver…
PAULINE
Avec son aide de camp8, je pense?
ZIZIE
Je vous propose, après les danses,
Le jeu aux gages!..
NATHALIE
C’est très bien!
Zizie, dis, cette traîne me convient?
ZIZIE
Où est Sacha?..
NATHALIE
Elle est absente
Après le thé…
ZIZIE
Et je parie
Qu’elle se prépare un travesti,
Elle veut paraître extravagante!
NADINE
Non, j’ai vu qu’elle était allée…
MIMI
Sans quelqu’un à l’accompagner?
NADINE
Aux champs, en casaquin9, pour faire
Une promenade cheval. C’est tout…
MIMI
L’enfant, qu’elle est!..
NATHALIE
Je vous avoue
Que ce n’est pas ce qui peut plaire…
PAULINE
Elle est fiancée, presque, cette fille!
NATHALIE
Au lieu de l’ouvrage à l’aiguille,
Elle a une selle et une rapière…
PAULINE
Je pense vraiment qu’elle peut le faire
Parce qu’elle est orpheline…
NATHALIE
Le pire
Pourrait paraître ce motif
Pour l’extravagance!..
NADINE
Quel bruit vif!
Vous parlerez pour ne rien dire!..
Elle est gentille, je pense comme ça.
ZIZIE
Je pense qu’elle a une voix charmante!
NADINE
Vous entendez, comment elle chante
Avec moi…
(Elle chante.)
Do, ré, sol, mi, la!..
NATHALIE
Pourtant, elle est seule, à chеval…
MIMI
Je n’y verrais pas un grand mal.
C’est bien de galoper, je pense,
Avec mesure, en évidence;
Elle n’est plus une petite enfant…
NATHALIE
C’est trop bête! Elle a dix-sept ans!
MIMI
Elle ne connaît pas les décences!..
NATHALIE
C’est le cadeau de l’oncle, je pense,
Qu’elle a reçu, ce beau collier!
Tu sais, combien il peut coûter?
Mille roubles!..
MIMI
C’est de sa grand-mère
Qu’elle a reçu ce beau collier.
Bien qu’ils soient pauvres, cet objet
Coûte plus que toutes nos nippes chères…
NADINE
Oui! Vous savez qu’elle nomme ainsi
Nos belles robes!..
NATHALIE
Oui, elle fait fi
Aux petits soucis des dames!.. C’est bête!
PAULINE
Sacha n’est pas encore prête…
NADINE
D’être une grande personne!.. Pauline,
Comment sont ces boucles?.. Je vous dis
Que, ce matin, Sacha a pris
Ses chères poupées. En mezzanine,
Elle a joué… J’ai vu moi-même…
La préférée est Claire. “Je t’aime!” –
Lui dit-elle. Elle pleure en chantant,
Respire, l’embrasse tendrement…
Tout le monde rit.
ZIZIE
Encore, elle rêve d’être une nouvelle
Jeanne d’Arc…
MIMI
Mais d’une petite souris,
Elle a une si grande peur qu’elle crie
Et perde connaissance…
PAULINE
Si elle
Avait peur d’une vache…
NATHALIE
N’importe!
Il est étrange que Jeanne, la Sainte,
De petites souris, ait une crainte.
On rit.
ZIZIE
Mais aux braves, pas toutes se rapportent…
NATHALIE
Je dis qu’elle est encore fillette!
PAULINE
Pourtant, il a fallu qu’elle mette,
Pas casaquin, une amazone!
ZIZIE
Chut!.. Elle arrive!..
Sacha entre en courant.
SACHA
Oh! Qu’elle est bonne,
Cette belle journée!.. Comme on étouffe…
Ouvrez les fenêtres!..
(Elle ouvre les fenêtres toutes grandes.)
Vos nippes bouffent,
C’est ennuyeux de les trier.
MIMI
Aux champs, pas toutes peuvent galoper!
SACHA
Il y a des chevaux à nos étables
Pour toutes! Vous n’êtes pas même capables
D’aller au beau jardin?..
NATHALIE
Attends!
Reste une minute assise, mon ange!
SACHA
Tiens!.. J’ai cueilli près de la grange
Un myosotis. Qui l’aime et prend?
ZIZIE
Donne-moi…
SACHA
Ziziе, tu peux le prendre.
Je suis bronzée?..
ZIZIE
Cela te va.
SACHA
Tout le printemps, j’ai dû attendre…
MIMI
Mais si tu ne caracoles pas
Trop, tu ne seras pas si noire.
PAULINE
Sortir tête nue, c’est très bizarre!
NATHALIE
Tu n’es plus une petite enfant…
Tu as déjà tes dix-sept ans!
SACHA
Pas cent dix-sept? Je te demande,
Ma chère, assez de réprimandes
De mon oncle, arrête, ça suffit…
(Elle s’assied au clavecin.)
Allons danser, je vous en prie!
Les jeunes filles se mettent à danser.
ZIZIE
Sacha, que vas-tu au bal mettre?
NADINE
As-tu une belle robe de gala?
ZIZIE
Ou c’est un grand secret, peut-être?
SACHA
Pas de secret, je ne sais pas…
Ces bals masqués, tout ça m’embête!..
(Elle cesse de jouer.)
Tiens!.. Mon cousin, juste à ma fête,
Est venu l’été dernier. L’habit
Reste au réduit, en mezzanine.
Pour mon costume, on l’examine…
D’ailleurs, c’est bête, ce que je dis!..
(Elle joue de nouveau.)
MIMI
Il faut te décider…
SACHA
Quelle tâche!
Puis, quand les invités viendront…
NADINE
Tous parlent du bal aux environs.
SACHA, elle saute sur ses pieds.
Allons jouer au cache-cache!
Halte! Je vous cherche! Sauvez-vous!
MIMI
Ma chère, quel âge as-tu, dis-nous!
Sacha reprend sa place ayant fait fi.
NATHALIE
Ma chère Sacha, mets le collier
Que tu as eu de ta grand-mère!
SACHA
Au bal, je le mettrai pour faire
Plaisir à tous…
NATHALIE
Va le chercher!
SACHA
La flemme d’aller…
NATHALIE
Tu me fais rire!
“La flemme d’aller…” Non, à vrai dire,
J’aime la beauté à la folie!
MIMI
C’est tout… Tu es prête, ma chérie!
ZIZIE
Comment chantait, tu te rappelles,
Un lieutenant ces beaux couplets,
Chez notre gouverneur?..
PAULINE, elle chante à l’oreille de Mimi.
“J’irais
Pour vous au bout du monde, ma belle…”
ZIZIE
Sacha, peut-être, tu sais, dis,
Ces beaux couplets?…
MIMI, elle chante toujours à Pauline.
“Des fleurs aussi…”
ZIZIE
Chante, si tu peux…
NATHALIE
Je veux vous dire:
Germont que j’ai vue à Moscou,
C’est une Française…
PAULINE, à Mimi.
”Je vais souffrir
Sans vous, – dit-il, – au bal beaucoup…”
NADINE
Mais qu’as-tu vu chez cette actrice?
Non, elle a une très simple façon
Avec ceinture, volants qu’on plisse…
On dit…
ZIZIE
Sacha, chante cette chanson!
SACHA
J’ai oublié… Donc, c’est celle-ci?
(Elle esquisse un accompagnement.)
ZIZIE
Oui, mademoiselle!..
(Elle impose le silence.)
Je vous en prie!
SACHA, elle joue et chante avec émotion en imitant une interprétation entendue.
Ma chère demoiselle charmante,
Je dois te dire “adieu”,
Qu’une balle perdue m’attende
Pour m’envoyer aux cieux.
Je vais mourir, ma belle,
Sans chances au combat…
…Armide, tu te rappelles
Ma vie, ne l’oublie pas!
Mon cheval me porte en selle
Couverte de mon sang
Vers les érables. Une grêle
De balles tombe plus rarement.
Ma veste de hussard brille
Sous le soleil couchant,
Les derniers feux scintillent
Dans les yeux du mourant.
Et le soleil qui couche,
Tout rouge, me bénit.
Une feuille d’érable touche
Ma tombe et me bruit.
Pour ses fils et ses filles,
C’est le meilleur des sorts
Quand, pour la libre Patrie,
On bat jusqu’à la mort!
On applaudit. Sacha fait une révérence.
ZIZIE
Parfait!..
NADINE
Oui, très joli!..
NATHALIE
Charmant!
MIMI
Une vraie actrice! Tu pourrais l’être!
PAULINE
Ta vie aurait été roman…
SACHA
Ce n’est pas pour moi mais peut-être…
Si je pouvais, un jour, penser
Que je respire l’air de bataille!..
(Elle saute sur ses pieds et court vers la porte. Là, elle s’arrête.)
Ne partez pas, vous m’attendez…
Je vais montrer une trouvaille,
Mon travesti…
(Elle disparaît en courant.)
MIMI
Un frétillon!
NATHALIE
Pauline, te vois-tu? Est-ce bon?
Qui porte comme ça une couronne?!
PAULINE
Ah, Nathalie, ma chère, refais…
NADINE
Je ne peux plus attendre l’automne…
A Pétersbourg, maman voulait
Nous amener…
ZIZIE
Un militaire!
NADINE
Où?..
Toutes les filles accourent à la fenêtre.
ZIZIE
Il est là, dans une voiture…
Il a vraiment dans sa figure
Une chose…
MIMI
Un dandy, rien à faire!
PAULINE
Il jette des coups d’œil par ici…
ZIZIE
Il me plaît, oui! Te plaît-il? Dis!
NADINE
Voyez-vous qu’il descend…
MIMI
Il tâche…
NATHALIE
Seuls, les hussards ont telles moustaches!
ZIZIE
Regarde, Nadine, il entre chez nous!
MIMI
Je ne le connais pas… Et vous?
NADINE
Au bal, c’est très tôt d’apparaître…
MIMI
C’est si étrange… Qui peut-il être?..
NATHALIE
L’armée n’est pas logée chez nous…
ZIZIE, sortie dans le vestibule pour voir mieux, elle revient en courant.
Il va venir! Ah! Cachez-vous!
Des va-et-vient. Ivan entre.
IVAN
Le lieutenant Rjevski!..
TOUTES LES DEMOISELLES
Ah!..
Les cousines disparaissent derrière de différentes portes. Rjevski entre.
RJEVSKI
Enchanté…
(Il regarde tout autour, en s’étonnant.)
Personne!.. Bah!.. Je parie deux chiens d’arrêt
Que je leur ai fait peur comme aux petites cailles!
(Il rit aux éclats.)
Trois milles diables!.. C’est gai après mes batailles!
(Il arpente la salle.)
Ma destinée va être décidée?..
Où est le maître?.. Mon brave! Va annoncer:
Du brigadier Rjevski, avec une lettre,
Vient son neveu, chez votre commandant.
Ne me regarde pas, va chez ton maître!
Ivan sort.
Je pense qu’il est bon à manger pourtant,
L’amour à jeûne n’est pas dans l’habitude.
Des blagues mêlées aux mauvaises attitudes,
De pires pressentiments un consommé –
C’est tout ce qu’aujourd’hui, j’ai pu manger…
On est hospitalier, en évidence,
Les provinciaux s’en connaissent mieux vraiment…
(Il arpente la salle.)
Si je pouvais venir au régiment!
J’ai peur de me trahir, sans que j’y pense…
La vie dans la famille ne m’attire pas beaucoup,
En toute conscience… D’ailleurs, va, tiens bon jusqu’au bout!
Ne perdons pas courage! Si ma future femme
A des épaules potelées, parle avec de beaux tours, –
Tout ce qu’on veut alors!.. Décoche ta flèche, Amour!
Comme une balle de l’ennemi, je la reçois dans l’âme!
(Il arpente la salle de nouveau en faisant sonner ses éperons et son sabre.)
Pourtant, j’attends longtemps et en silence…
Si l’on bat le tambour et crie: “Alarme!”
Trois mille diables!..
Sacha entre en courant, vêtue d’un habit d’un cornette de hussard qui lui va très bien.
SACHA, elle s’écrie ayant vu Rjevski.
Ah!..
RJEVSKI
Qui est-ce que je vois? Arme
Au pied! Un habit de hussard!.. Quelle chance!
Allons! J'ai l'honneur de me présenter:
Le lieutenant Rjevski! Vous êtes cornette?
SACHA
Non… Oui…
RJEVSKI
Quelle belle surprise de rencontrer
Un frère! C’est mon salut cordial! Quelle fête!
C’est vrai que les hussards sont tous amis.
Mais quel bon vent vous a amené ici?
Peut-être vous êtes un parent des hôtes,
Par le jeu de la Providence?..
SACHA
Moi?.. Oui!
RJEVSKI
Tant mieux! Vous racontez, je vous en prie,
De cette famille la vérité sans fautes!
SACHA
À votre service!..
RJEVSKI
Parole d’honneur! Je jure,
Vous êtes brave, sans flatter outre mesure;
Je suis un homme franc, je hais la flatterie…
Dites-moi, si vous connaissez bien ici
Tout le monde?..
SACHA
Oui…
RJEVSKI
Heureux de le connaître…
Alors, j’apprendrai les détails, peut-être,
Avant de filer ma corde. Mais, dites-moi
Tout d’une demoiselle Alexandra,
Je sais qu’elle y habite comme une Rosine…
SACHA
Petite Sacha! Ah! Elle est ma cousine!
RJEVSKI
Dites-moi ce que vous savez d’elle alors!
C’est important. Dès mon enfance encore,
Donc, je suis son fiancé, pour ainsi dire.
Avez-vous entendu parler?..
SACHA
Sans rire,
J’ai entendu parler! C’est vous? C’est ça?
RJEVSKI
Oui, c’est moi, hélas!..
SACHA
Mais pourquoi “hélas”?
RJEVSKI
Pour commencer… D’abord, je suis hussard,
Mon régiment est ma famille. Ensuite,
J’aime les chevaux forts, les batailles, leur bagarre!
J’aime les attaques dans la nuit, les poursuites!
J’aime les balles qui sifflent et le cliquetis
Des armes! Je ne veux pas une autre vie!
SACHA
Et après ça?..
RJEVSKI
Il y a une autre cause…
C’est difficile à dire…
SACHA
J’ai deviné:
Il y a une autre dame?…
RJEVSKI
Non, ce danger
N’est pas…
SACHA
Au risque de dégrader, je n’ose
Pas deviner! Une dame vous aime? C’est ça?
RJEVSKI
Cornette, vous faites une gaffe pour la seconde fois!
SACHA
Alors…
RJEVSKI
Les émotions de telles souffrances
D’amour n’y sont pour rien. Je dois avouer
Que j’en suis à présent à la portée
De fusil…
SACHA
Difficile, en évidence…
RJEVSKI
Vos mots d’énigmes ne sont pas convenables!
SACHA
Dites-moi…
RJEVSKI
Voulez-vous savoir, en effet?
Je hais ce dont se targue la société:
Ces “ah!” et ces “oh!”, ces sourires aimables,
Dans leurs romances, tant de galimatias!
Je préfèrerais aimer une puce, mais pas
Une charmante demoiselle si languissante!
Diable! Et qu’est-ce qui serait plus ennuyeux
Que leurs teints faux aux figures rougissantes,
Ces mille “ah!” et des larmes dans leurs yeux?
SACHA
Mais vos jugements sont très méchants pourtant…
RJEVSKI
J’ai plus d’ans et je connais mieux les femmes.
SACHA
Vous n’y avez pas trop de chances, vraiment.
RJEVSKI
Si je voulais, je marierais cent fois une dame,
Mais j’ai gardé ma liberté de tout cela.
SACHA
Et vous êtes si prudent aussi dans des combats?
RJEVSKI
Cornette!..
SACHA
Pardonnez-moi, ce n’est pas une offense…
Vous avez contre les rets d’Amour une défense.
Pourquoi êtes-vous venu dans cette maison alors?
RJEVSKI
Il faut que je vous dise, et franchement encore…
Pontez-vous, certainement, cornette?..
SACHA
Oui… Je dirai…
RJEVSKI
Dans ce cas-là, comme mon frère, vous me comprendrez…
J’ai joué ma dernière chemise, mais mon oncle riche,
Un birbe, m’a tiré d’embarras, à condition
Que je marie… Il ne faut pas que je m’en fiche…
J’étais au désespoir, ou soûl, de toute façon…
Hélas, mais à présent, je dois expier mes fautes.
SACHA
Je compatis…
RJEVSKI
Dites-moi au moins, si on la dote
De grands biens?..
SACHA
Point du tout!..
RJEVSKI
Ça m’est égal, que faire:
Si l’on se noie, n’importe que le fond soit en pierres!
SACHA
Mais, s’il arrive que ma cousine…
RJEVSKI
Vous dites? Allons!
SACHA
Ne tombe pas amoureuse et qu’elle vous trouve farouche?
RJEVSKI
Blanc-bec! Les hussards ne sont pas gobe-mouches!
S’ils aiment, ils ne connaissent pas le mot “non”.
Si je décide de passer par les portes
D’enfer, toute dame que je connais, me porte
Son cœur avec joie… Mais elle est comment,
Votre cousine? Laide? Dites-moi franchement!
SACHA
Non!..
RJEVSKI
Belle?..
SACHA
Il ne faut pas que je réponde…
RJEVSKI
Comme ci, comme ça… Mais je l’ai attendu!
Elle est l’une de celles qu’on appelle au monde
“Dame minaudière”… Le mot qu’elle dit le plus
Est “idéal”. Toute agitée, pleurarde,
Sotte, mais sa langue est bien pendue et chante.
Comme ça, oui?…
SACHA
Vous faites une image méchante…
Elle est vraie, en partie…
RJEVSKI
Toujours bavarde!..
Je l’ai prévu, ce beau passage, hélas.
Mais, dites, où est votre oncle, il n’est pas là?
Il ne se dépêche pas trop de se rendre.
SACHA
Je pense qu’il fait à ma cousine reprendre
Sa connaissance, elle en est très émue…
RJEVSKI
Pourtant… Diable! Je ne l’ai pas attendu…
Dites-moi encore, si, avec ma fiancée,
Vous n’avez pas de petites amours, j’espère?
SACHA
Non! Je ne me rase pas encore pour plaire
Aux dames et ravir les cœurs de belles fées!
Vous avez toutes les chances, vous, grosses moustaches!
RJEVSKI
Pour vous montrer comment le faire, ma tâche
Sera, donc, de vous prendre sous caution,
Et ce soir, je vous donnerai la leçon
Comment charmer des dames…
SACHA
Heureux de vous connaître!
RJEVSKI
Et moi! Mais on va tout de suite, peut-être,
Boire une coupe pour notre amitié! Allons
Dans une auberge avant que nous mourions!
Allez!…
Sacha reconnaît les pas de son oncle. En voyant Rjevski se pencher pour mettre en ordre son
éperon, elle profite de l’occasion et s’éclipse de la salle.
Mais où est-il? Il n’est pas là!
Cornette! Cornette! Mais qu’est-ce qu’il y a?
Le commandant en retraite Azarov entre dans la salle.
AZAROV
Mon cher ami! Donc, te voilà!
On s’est impatienté d’attente,
Ça fait huit jours, qu’il a écrit,
Ton oncle… Donc, je suis ravi…
Vraiment, ta vue est excellente.
Ma nièce, tu l’as vue?..
RJEVSKI
Non…
AZAROV
Il semble
Que vous y bavardiez ensemble…
Je perds, sans doute, l’ouïe; les yeux
Deviennent plus faibles, je suis vieux…
J’ai cru entendre dans cette pièce…
Je tiens la bride haute à ma nièce…
Tu dois deux fois me remercier
Pour son esprit et ses manières…
Qu’entend-on, de la guerre, parler?
RJEVSKI
Il y a une nouvelle sur la guerre:
L’empereur français a concentré
Toutes ses armées…
AZAROV
Pourquoi, tu sais?
RJEVSKI
Nous battre! On est prêt à la guerre!
AZAROV
Je me laisse dépasser pour faire
La politique; mais aujourd’hui,
C’est la fête au bal travesti
De ta fiancée, ma petite nièce…
Sacha entre. Elle est simplement vêtue, mais très poudrée et très maniérée outre mesure.
SACHA, elle s’adresse à Azarov.
A la cuisine, on s’intéresse:
Pour la sauce, on prend quel bouillon?
RJEVSKI
Le lieutenant Rjevski!…
AZAROV
Allons!
C’est lui…
Sacha fait une révérence.
SACHA
Ravie de…
RJEVSKI
Enchanté…
AZAROV
Tu vas, mon cher, me pardonner…
Causez-vous pendant mon absence!
Azarov sort. Sacha, très maniérée, s’assied, en invitant, par une signe de tête, Rjevski à faire
la même chose. Il s’assied aussi.
SACHA
Vous êtes venu, monsieur, en évidence,
De Pétersbourg ou…
RJEVSKI
Je viens de Moscou.
SACHA
Et notre ville, comment la trouvez-vous?
RJEVSKI
Vous y vivez, pour moi, ça doit suffire,
Pour que je l’aime sans trop de choses d’en dire.
SACHA
Gentil…
RJEVSKI
Les hussards se sont habitués
À s’exprimer sans ambages…
SACHA
Vous aimez
Lire des romans? “Clarissa”, par exemple,
N’a pas d’égal, ce roman est très bon!
RJEVSKI
Comment?.. Vraiment, je n’ai pas lu! Pardon!
SACHA
Quoi de neuf à Moscou? On dit que dans le temple
De Terpsichore, danse une actrice qui rend tous fous.
Germont est son nom et on dit qu’elle est Française.
RJEVSKI
Oui, je l’ai vue et je peux juger sa danse ou
Comment elle est. Au monde, elle serait à son aise…
Elle est belle, dirais-je, si je ne vous ai pas vue…
SACHA
Que danse-t-on aux bals? Quelles danses sont les plus
En vogue?..
RJEVSKI
C’est “La quadrille d’amour”, je crois,
Et “Les saisons”, c’est en vogue ce qu’on danse.
(à part)
Elle est guindée et son regard est froid.
Dommage! Elle est assez jolie, je pense!
Une pause.
SACHA
Restez-vous chez nous longtemps?..
RJEVSKI
Mon congé
Est pour un mois mais, à sa fin, il touche.
SACHA
Quelles sont les couleurs que vous préférez
Pour ce dessin?.. En vogue?.. Si l’on y couche:
Orange, bordeaux…
RJEVSKI
Un conseil? Je n’ose pas.
(Il regarde son uniforme.)
Le bleu est la meilleure couleur pour moi!
SACHA
Ah, que dites-vous? Le bleu n’y convient pas!
Mais le bordeaux? Dites, si je vous dérange!
Le gris après le bordeaux et tout ça?
RJEVSKI
Comme vous voulez…
SACHA
Non, la couleur orange
Va mieux? Pourquoi gardez-vous le silence?
Parlez! Donc, votre goût, que vous dit-il?
RJEVSKI, à part.
Lui conseiller!..
( à Sacha)
Ce n’est pas très facile.
Prenez celle qui vous plaît, pas d’importance.
(à part)
Mademoiselle traîne en longueur, et c’est très…
SACHA
Et ce ruban vert, dites-moi, il vous plaît
Pour la garniture?..
RJEVSKI
C’est joli, je pense…
SACHA
Le bleu est le meilleur!..
RJEVSKI
En excellence!
Je n’ai pas vu rien de plus beau, je dis…
(à part)
Il vaut mieux me battre contre deux ennemis
Que de parler de cette broderie débile!
SACHA
Ah, vous vous êtes assis sur des aiguilles!
Levez-vous… Ce n’est pas un calembour.
Prenez place!.. Là, je double cet ajour,
Ici, je brode des fleurs et des abeilles.
Cela vous plaît, monsieur?..
RJEVSKI
Quelle belle merveille!
Je n’ai pas vue…
SACHA
Vous êtes aimable. Et lire
L’avenir, le savez-vous, d’après les livres?
RJEVSKI
Lire l’avenir?.. Non!..
SACHA
Mon rêve, vous l’expliquerez:
Un beau matin, je marche sur l’herbe en rosée.
Aux prés, il y a des fleurs, de jolis oiseaux chantent,
Des nuages sont dans le ciel et des bourgeons, aux branches.
Voilà un petit ruisseau… Je vais le traverser
Mais je vois… Ah! Mon Dieu! Je commence à trembler
En me souvenant… d’un ours terrible en épaulettes
Avec un sabre au clair…Et je crie à tue-tête!
Je me réveille… Pouvez-vous m’expliquer cela?
RJEVSKI
Ce rêve est difficile à expliquer pour moi.
(à part)
Trois mille diables! Elle est trop bête, une personne plate!
SACHA
Ah, vous avez près de vos pieds une boîte
Avec des bobines… Je vous remercie…
Voulez-vous que je vous présente puis
Ce coussin?..
RJEVSKI
Pas possible, mademoiselle!
Je n’en suis pas digne!..
SACHA
C’est avec mes mains
Que je l’ai brodé, bien que le dessin
Ne soit pas neuf mais la broderie est belle.
Une pause.
Permettez de vous demander encore, monsieur.
Aimez-vous les pleurs purs?..
RJEVSKI
Moi?!..
SACHA
Pleurer c’est le mieux
Au monde… Avez-vous lu “Werther”, de ses souffrances?
RJEVSKI
Non, je n’ai pas lu…
(à part)
Cent combats, je pense,
Seront encore meilleurs qu’un tel roman!
SACHA
Lisez obligatoirement! C’est charmant!
(Plus intimement)
Mais, peut-être, avez-vous rêvé une fois
Sous la lune de pleurer dans une gloriette
Des peines avec une belle dame tête-à-tête?
RJEVSKI, à part.
Jamais! Parler de tel galimatias!..
SACHA
Si vous avez rêvé, je vous dis un secret…
Un petit laquais10 vêtu en cosaque entre.
LE PETIT LAQUAIS
Le maître11 ordonne de vous amener au cabinet.
RJEVSKI, il se dresse rapidement.
Nous finirons notre entretien plus tard, j’espère…
(Il quitte vite la salle, suivant le garçon.)
SACHA, elle rit aux éclats.
Mon Dieu! Que mon fiancé ne tarde à partir guère!..
T’attends-tu à voir une drôle demoiselle, n’est-ce pas?
Mais, toi-même, tu es héros du vaudeville, voilà!
Qu’il me demande à ses genoux, mais peu m’importe,
De l’épouser, je lui dirai: “Jamais!”
(Pensivement)
Qu’il est beau dans sa veste12 bleue qu’il porte…
C’est comme cela que je m’imaginais
De vrais hussards… Ils sont tous braves, habiles,
Confiants, gais; plus que les autres, ils sont francs.
Succès partout! Ce n’est pas étonnant…
Les dames les ont gâtés dans toutes les villes…
(avec une rage inattendue)
Il attendra en vain que je soupire!
(Elle regarde par la fenêtre et soupire.)
Le crépuscule… Oh, que le soir est bon
(Elle soupire encore une fois.)
Dans le jardin… J’irai au pavillon…
Pourquoi bat fort le cœur, qui peut le dire?
(Elle saute sur l’appui de la fenêtre et disparaît dans le jardin.)
Un valet entre et allume des bougies. La nuit tombe. Le valet met de l’ordre dans la salle et sort. On entend les sons de l’orchestre qui accorde les instruments dans la grande salle.
Azarov et Rjevski entrent. Le petit laquais vêtu en cosaque entre en courant.
LE PETIT LAQUAIS
Madame et monsieur Gradov, chef
De la police…
AZAROV
On vient!.. En bref:
Sois comme chez toi, mon cher ami…
On entend sonner plusieurs fois à la porte d’entrée.
J’arrive, j’arrive, mon Dieu, je dis!
(Il sort précipitamment.)
RJEVSKI
Mon cher lieutenant, je vous félicite!
Ma belle fiancée!.. Et je m’y précipite…
Son oncle est moule et elle est minaudière,
Ce truc est vain… Et à quoi bon le faire?..
Je me gronde pour une soumission stupide
De ce caprice de l'oncle. Tout est rapide!..
Pourtant, ce cornette, où est-il allé?..
Si je cherche un buffet, désespéré…
(Il part.)
Dans l’antichambre, la cloche sonne et on entend les voix des invités qui viennent. Par les portes ouvertes, on voit une salle à travers l'enfilade de pièces éclairées. Les cousines en
costumes de mascarade, avec des demi-masques noirs, arrivent en courant.
MIMI
Le comte Nourine vient…
NATHALIE
De Paris!
ZIZIE
Ah, où est-il?..
MIMI
Il vient ici!
NADINE
Que son lorgnon est très joli!
ZIZIE
Il a soigné là sa hernie.
MIMI
Qu’inventes-tu, ma chère! Il y vit
Et se distrait…
NATHALIE
Il est gentil!
PAULINE
Comme à l’image de mode, très belle!
NADINE
On va en savoir des nouvelles…
ZIZIE
Et de la guerre…
PAULINE
Il n’est pas vieux…
ZIZIE
Il vient…
Le comte Nourine entre. Les cousines de Sacha l’entourent. Les invités remplissent peu à peu la salle. Plusieurs portent des masques.On sent une vive animation.
NOURINE
Bon soir! Je suis heureux
De me trouver ici… Quelle chance!
J’ai tant erré au monde… Je pense
Que je suis à tous étranger…
MIMI
Quelle honte, monsieur le comte!…
NATHALIE
Allez!
PAULINE
Vous nous êtes le plus cher ami!
ZIZIE
Parlez, s’il vous plaît, de Paris!
NOURINE
Paris est, comme toujours, très bien…
C’est l’héritage de mon grand-père
Qui me tient, si non, j’y reviens…
MIMI
Mais vous avez un caractère
Remuant!..
NATHALIE
Dites sur la mode deux mots!
NADINE
Parlez encore de ce qu’on danse!
ZIZIE
Est-ce vrai qu’on a l’usage en France
De mettre la gaze aux chapeaux?
MIMI
C’est peu commode, elle se chiffonne!
PAULINE
Quels sont les opéras qu’on donne?
NATHALIE
Avez-vous des revues pour nous?
NOURINE
Je vous dirai, point par point, tout.
Azarov et Sacha viennent. Elle est sans masque, vêtue d’une robe blanche.
AZAROV
Ah, quelle surprise, monsieur le comte!
À notre bal! Mais je n’y compte
Pas… Quelle honneur!.. Vous connaissez
Ma nièce…
NOURINE
Non, vous me pardonnez:
Donc, vous auriez été enfant
Quand j’ai quitté votre pays.
SACHA
Monsieur, ce n’est pas étonnant.
Paris est…
NOURINE
C’est un paradis!
Au monde, il n’y a pas d’autre lieu…
Je chanterai un couplet, on veut?
La belle France y est très charmante
Et, à Paris, tout le monde le chante.
On applaudit. Le comte chante en français. Rjevski apparaît parmi les invités. Il est assez
morose. Quand le comte finit de chanter, on applaudit de nouveau, avec plus de zèle.
NATHALIE
Charmant!..
AZAROV
Très bien!..
LES INVITÉS
Bravo!.. Bis! Bis!
SACHA
Vous chantez comme un vrai artiste!
AZAROV
Dans notre si petite ville, nous sommes
Heureux de vous voir!..
NOURINE
Moi aussi!
AZAROV
Sacha, invite tous, je t’en prie,
Dans la salle…
SACHA
J’en voudrai, en somme,
Si vous n’allez pas avec moi
Danser…
NOURINE
Avec plaisir, on va!
UN INVITÉ
Dites, si c’est vrai que, cet automne,
La France nous déclarera la guerre?
NOURINE
C’est drôle! Et comme je suis un homme
Qui n’est pas lâche, je dis que faire
La guerre avec l’Europe – c’est bête…
C’est impossible: la France et nous!
Non, les meilleurs esprits ne nous
Conseillent pas de dresser la tête…
Parler comme ça, c’est une bêtise.
C’est ridicule!..
RJEVSKI
Je veux qu’on dise
Ce qui est ridicule pour vous
Dans les armées russes? Et si vous
Voulez encore le répéter,
Il vous faut bien vous protéger!
NOURINE
Je ne sais pas que vous trouvez
Dans ma parole… Mais je suis prêt
De la reprendre… Mon Dieu!..
RJEVSKI
Parfait!
AZAROV
Ne gâte pas la fête, s’il te plaît!
Je suis d’accord, tu as raison!
Cher comte, dans la salle, nous allons!
(Il emmène le comte de Rjevski.)
RJEVSKI
Ce snobe est plus lâche qu’une brebis.
AZAROV
Je vous présente à tous, monsieur.
RJEVSKI
Il ne mérite pas un faux feu.
AZAROV
Allons, allons, je vous en prie…
Suivant Azarov et le comte, la plupart des invités passent dans la salle. Le bal commence.
RJEVSKI
La polonaise! Le bal! Je sais ce bruit…
C’est gai mais j’ai mal à filer ma corde!
La cour, les danses ne viennent pas à l’esprit.
Si je m’enivre… Je n’attends pas d’ordre…
Je soulage mon cœur avec ce cornette…
Mais où est-il allé?.. Je l’ai cherché partout…
Je ne m’y sens pas bien du tout.
Seul le vin est assez bon à cette fête.
Si j’avais été un peu amoureux!..
Sacha entre. Elle tâche de se cacher derrière une colonne.
C’est elle!..
SACHA, ayant vu Rjevski.
Monsieur!..
RJEVSKI
Je pense qu’elle ne me voit, parbleu…
SACHA, en s’approchant de lui.
La haute société dit que vous dansez le mieux.
Je vous laisse un cotillion…
RJEVSKI
Je suis si heureux…
SACHA
Parmi les pas, nous finirons notre entretien
Sur des larmes idéales… Ne disputez
Pas! Non!.. Mais comme la sensibilité
Est le sujet le plus grave, je veux bien
Vous persuader si vous n’êtes pas d’accord…
Il y a dans le “Werther” un demi-chapitre encore…
Rjevski disparaît dans la foule.
Mon lieutenant! C’est peu poli de me quitter
(Elle rit aux éclats.)
Comme ça au bal… Ma comédie est bien jouée.
Dans une minute, je vais me déguiser
Pour reconstruire notre amitié!
(Elle s’en va.)
Les invités passent par paires. On entend des exclamations:
– Quel bal! Un vrai bal de gala!..
– Aimez-vous les pistaches, Michelle?..
– Le gouverneur? Il n’est pas là?
– Mais ces allures n’y sont pas belles…
– Mon pauvre cœur est tout en feu.
Eteignez-le par un baiser!
– Qui est ce hussard malheureux?
– Armide, vous m’avez enlevé
Pour toute la vie!..
– Allons valser!..
– Ma chère, sois ma destinée!..
– Les frasques d’Amour sont si cruelles…
– Où est Sacha, Zizie, ma belle?..
– Monsieur Toussaint nous enseignait…
– La valse commence, viens!..
– Avancez!
La valse commence. Les invités qui ne dansent pas, se pressent près de la porte qui s’ouvre sur la salle. Rjevski arrive. Sacha, dégisée en uniforme de cornette, vient à sa rencontre. Elle
porte un loup noir.
RJEVSKI
Cornette, vous êtes venu! Où êtes-vous fourré?..
Je vous cherchais… Que je m’ennuie, mon Dieu!
SACHA
Je suis tout prêt à votre service, monsieur…
Pourtant, au bal, peut-on s’ennuyer?
Il me faut reprocher à ma cousine
Qu’elle vous a si mal amusé.
RJEVSKI
Oh, j’ai déjà souffert d’elle, c’est assez!
Je n’oublierai pas ce jour… sa grise mine,
Sa voix minaudière et ses sottes idées!..
SACHA
Alors, vous ne voulez plus vous marier?
RJEVSKI
Si j’avais pu! Mais cette parole, je l’ai donnée
À l’oncle. C’est mon devoir et je dois le faire.
SACHA
Monsieur, vous ne devez pas vous décourager
Au bal. Allons danser!..
RJEVSKI
Non, je prendrais un verre,
Avec toi, de fraternité … Du bon Clicquot
Est là…
SACHA
Votre offre m’est si flatteuse, même trop,
Mais nos grades se diffèrent…
RJEVSKI
Allons donc! Quelles sornettes!
L’égalité règne avec les éperons, cornette!
Sacha et Rjevski vont au buffet. Le bal bat son plein. Azarov et Nourine passent.
AZAROV
…Elle est enfant encore, je pense…
Je l’ai élevée dès son enfance.
Maintenant je voudrais la marier…
NOURINE
Pourquoi le choix est si bizarre?
Un homme plus noble l’épouserait.
Et vous seriez plus content, car
Ce gentilhomme est si grossier
Qu’il ait failli me déchirer!
AZAROV
Mais j’ai été hussard, mon cher,
De Souvorov… De toute façon,
L’humeur est faite par les éperons…
Ils seront un beau couple, j’espère.
Croyez-moi…
NOURINE
Je voudrais toujours…
C’est un petit malade, l’amour.
Rjevski et Sacha reviennent du buffet. Rjevski est entre deux vins. On entend les sons de la mazurka.
RJEVSKI
Tu bois très peu, pas comme un vrai hussard…
À Tsarskoïe, tiens, j’ai eu une histoire:
Au régiment, je parie boire un seau…
Tu ne crois pas?..
SACHA
Par contre! Si, c’est beau:
Je me délecte de vos paroles… eh bien?
RJEVSKI
Ah! Tu as oublié! On se tutoie!..
SACHA
Pardonne-moi…
RJEVSKI
Sous ces vapeurs de vin
Je dois voir les gardes et je n’y manque pas.
Je marche, chancelle et c'est déjà la nuit,
Soudain, je vois devant moi… mais c’est qui?
Tu imagines?…
SACHA
J’ai peine à deviner…
L’empereur…
RJEVSKI
Non!..
SACHA
Belzébuth, si tu préfères?
RJEVSKI, il rit aux éclats.
La paire qu’ils font! Vraiment, sans en parler…
Mille diables! Une grande peur m’envahit, me serre
La vis. Mais moi, je ne suis pas brebis,
Tu dois me croire, cornette!..
SACHA
Mon Dieu! Mais qui?
RJEVSKI
Je suis si pétrifié, saisi d’effroi…
Celui que j’y rencontre, c’est bien moi!
SACHA
Est-ce vrai?!..
RJEVSKI
Ma foi! La veste déboutonnée,
La chemise en taches de vin! Tout est crotté!
Rouge comme une bette, sur la tête, un toupet!
L’odeur d’alcool va à cent mètres se répandre…
Je ne supporte pas une telle saleté,
Je l’arrête et l’amène au corps de garde.
Après je vois les gardes et je reviens là où
On a bu… La maison est sens dessus dessous,
Vraiment, je ne me souviens plus de rien.
Mais le matin, je me réveille, c’est où?..
Au corps de gardes! Et je ne suis pas fou
Tellement de l’inventer pour ma gloire, tiens!
SACHA
Je vous crois…
RJEVSKI
Te crois, tu as oublié…
Maintenant, c’est la fin de ma destinée!
Tu lui en as parlé de plus, peut-être?
SACHA
À qui?..
RJEVSKI
À ta cousine, parbleu!
Si j’y pense, j’ai mal à la tête!
SACHA
Oui… Comme un serpent astucieux,
J’arrache l’impression, coûte que coûte,
Qu’elle a eue du futur fiancé.
RJEVSKI
Elle est très amoureuse, à perdre la tête, sans doute!
Des minauderies et de petits rires étouffés!
SACHA
Du tout! Vous n’avez pas réussi à lui plaire.
Une pause.
RJEVSKI
Quoi?..
SACHA
Elle a dit que vous aviez eu beau lui faire
Des compliments, ils étaient superflus…
RJEVSKI
J’ai … beau?..
SACHA
Elle a dit qu’elle n’avait pas vu
Un homme plus insolent pendant sa vie,
Que vos moustaches ressemblaient à la tille,
Je vous demande pardon…
RJEVSKI
Comment a-t-elle osé?
Mais moi! Moi…
SACHA
Que des façons de vous comporter,
On voyait l’habitude aux chevaux…
RJEVSKI
Mais je ne rends
Pas une seule jument pour cent telles demoiselles…
SACHA
Et que parmi les personnes qu’elle connaît bien, elle
N’avait pas vu, pardon, un mufle plus dégoûtant…
RJEVSKI
Quoi? Trois mille diables!..
(Soulagé brusquement.)
Alors, donc, c’est mieux, ça, peut-être.
Pas de mariage, si elle est si indifférente.
SACHA
Du tout… Encore, elle a dit qu’à son maître,
Son oncle, elle est toujours obéissante
Que s’il ordonne, elle épousera une bête, que faire?
Que même des ours peuvent être bien dressés…
RJEVSKI
Assez!
(Il marche en rage. Ensuite, il s’approche de Sacha.)
Je te crois, tu es pour moi comme un frère
Tu m’es l’ami parmi les gens, donc, le premier.
Comment puis-je me sauver la vie, dis?
SACHA
Vous devez
Lui dire tout franchement. Vous voulez que je l’appelle?
RJEVSKI
Aux tempes, de la rage, mes veines sont gonflées,
J’ai peur de décharger ma rage sur elle …
(Il marche en rage.)
SACHA, à part.
Je me déguise vite pour finir la facétie.
(à Rjevski.)
Appeler?
RJEVSKI
Je ne sais pas. Attends, non, je t’en prie…
(Il embrasse Sacha.)
Tu m’es devenu cher, comme un frère, cornette.
Prenons du vin, bien que tu n’en boives guère…
Il y a du bruit près de l’entrée. Les invités se pressent à la porte. On entend des exclamations.
–
Le gouverneur est venu à la fête
Avec une grave nouvelle!..
– Est-ce vrai, la guerre?
– On ne crois pas le malheur, il est là.
– On a vu à Moscou en hiver une comète.
Le gouverneur apparaît à la porte. Une pause.
LE GOUVERNEUR
Messieurs! Faites attention, écoutez-moi!
Vers le soir, j’ai reçu une estafette
De notre armée… Le treize juin, les armées
Françaises ont fait le forçage du Niémen
L’heure de l’épreuve s’est approchée…
La Patrie est en danger… Le ciel nous amène
Vers la délivrance par le chemin glorieux,
Les Russes rencontreront les ennemis odieux…
AZAROV
Contre l’ennemi, on se met en défense.
La Russie est riche en courage et en vaillance,
Tirons le glaive, c’est l’heure, on n’attend pas…
Vive la Patrie…
TOUS
Hourra! Hourra!!!
LE GOUVERNEUR
J’espère qu’on accomplit le devoir honnêtement,
Je prie les officiers d’aller aux régiments…
RJEVSKI
Parfait!
LE GOUVERNEUR
Nous rencontrerons dignement l’heure austère.
Et arrêtez le bal! Je vous en prie…
(à Azarov.)
Pardon, mon cher ami…
AZAROV
Oui, rien à faire!
RJEVSKI, il tire son sabre.
On est prêt à mourir pour la Patrie!
Il n’y a pas de sort plus heureux que ça:
C’est la mort pour notre Patrie!
(à Sacha.)
N’est-ce pas?
SACHA
Oui… Donc… Oui!
Les invités quittent la maison. Rjevski s’approche d’Azarov. Sacha le surveille, cachée dans
un coin derrière les colonnes où les autres invités ne la remarquent pas.
Il partira sans savoir!,,
LES EXCLAMATIONS DES INVITÉS
–
Quel
incident
!..
–
Mais c’est plus tard,
Monsieur le comte, qu’à Paris, vous
Irez…
–
Que peut-on en penser?
Ils vont nous faire un pied de nez!
– La guerre! Mais c’est la peste partout…
– Ma chère, je le sentais toujours, …
– Ils n’aurons pas Moscou tout court…
– On rentre au village mercredi…
RJEVSKI
J’irai au régiment cette nuit,
Je me retire, hélas! J’ai håte…
AZAROV
Le sort n’a pas voulu… Écris!
Rjevski et Azarov s’embrassent. Puis Rjevski s’approche de Sacha.
RJEVSKI
Cornette, on se retrouvera si,
Avant que la victoire n’éclate,
On ne nous tue pas à la guerre…
SACHA
À ma cousine, voulez-vous faire
Vos adieux?.. Je vais l’appeler… Oui?
(À part.)
Je ne veux pas qu’il quitte ainsi
Notre maison…
RJEVSKI
Non, ne l’appelle
Pas, car je ne suis pas digne d’elle.
Dis que je voudrais la saluer…
Tu me permets de t’embrasser…
Il embrasse Sacha avant qu’elle n’ait le temps de se raviser, et il s’en va en faisant son sabre cliqueter. Sacha le suit du regard d’un air impuissant après avoir ôté son masque. Puis elle
sort de son abri derrière les colonnes et se heurte à Nourine.
NOURINE
Pardon!
(Il la reconnaît, ravi de son déguisement.)
Sacha est entourée d’invités qui ne sont pas encore partis, ses cousines parmi eux.
Parfaite, votre tenue!
Et dans l’esprit du temps!
ZIZIE
Bien…
PAULINE
Tu
Es belle!
NADINE
Tu es jolie! C’est beau!
MIMI
Mais où t’es-tu cachée?
SACHA
En haut,
J’y ai été…
ZIZIE
Que je regrette…
NADINE
Tu es très lasse après cette fête?
Les cousines chuchotent ayant entouré Sacha. Les autres invités se pressent autour de
Nourine.
LE SECOND INVITÉ
Les voies sont déjà occupées
De charrois…
NOURINE
Je me retire!
LE PREMIER INVITÉ
Eh,
Monsieur le comte, soyez prudent:
Votre français…
LE SECOND INVITÉ
Pour le moment:
On fait alors la guerre, donc, non?
NOURINE
Peut-être, on fera d’autre façon:
On signera un nouveau traité…
LE PREMIER INVITÉ
De Tilsit13? C’est bête d’en parler!
LE SECOND INVITÉ
Comment pourrons-nous résister!..
NOURINE
On va voir…
(Il s’en va.)
Les autres invités le suivent. Les cousines disent au revoir à Sacha.
NADINE
On a décidé,
Sacha, de faire de la charpie…
ZIZIE
Demain…
MIMI
Pour les infirmeries!
La salle est vide. Le petit laquais vêtu en cosaque éteint le lustre et les bougies. Dehors, il fait une nuit étouffant de juillet. Sacha est assise dans un grand fauteuil.
SACHA
Comment dit-il? “Il n’y a pas de sort plus heureux
Que la mort pour notre Patrie”… Comme ça?
(Une pause.)
Si tout était comme je le veux,
Je voudrais mourir au combat,
Serrant dans la main la poignée
Du sabre ou la lance du drapeau…
(Une pause.)
Facile pour lui de le dire! Il me faut,
À moi… seulement rêver et regretter
De ne pas être homme… Oh, si je l’étais!..
Ivan entre, une bougie à la main. .
IVAN
Pouah!.. Qui s’est endormi là? C’est…
Un officier!.. Des invités… Monsieur, je dis…
Il a trop bu… Il faut qu’il se réveille…
Réveillez-vous… Le fauteuil n’est pas lit…
(Il s’approche et reconnaît Sacha.)
Mademoiselle! Voilà une belle merveille!
Un vrai hussard! Et la tenue parfaite!
Avec un cheval, un sabre au clair, vous êtes
Gaillard!.. Directement au défilé,
Vous partiriez et je vous suivrais,
Bien que, dans ma jeunesse, j’aie trop servi.
(Il remet les meubles en ordre.)
Allez dormir! Tous sont déjà partis!
SACHA
Attends, attends! Vas-tu servir encore,
Si je suis homme et je te le propose?
IVAN
Bien que je sois déjà vieux, je suis fort.
Et comme j’avais vu dresser cette grave cause
De protéger la Patrie en danger,
J’ai décidé de demander au maître
La permission de partir pour l’armée.
Soyez sûre que je ne pourrai pas être
Le dernier au combat…
SACHA
Et moi?
(Une pause.)
Je suis hussard! Je ne ris pas…
Tu me regardes? De quoi suis-je pire?
Je tire bien, tu me l’as appris …
Tu dis qu’avec un cheval je suis
Hussard! Va, selle-le! Rien à dire?
J’ai décidé… Je ne change pas…
IVAN
Ah… vous vous êtes moquée de moi?
SACHA
Du tout… Mais si tu ne veux pas
M’aider et puis m’accompagner,
Dans deux jours, je vais m’évader.
C’est ça…
IVAN
Au maître, je n’oserais pas…
C’est une polisonnerie! Mon Dieu!.
Je tremble… Qu’une demoiselle… Je veux
Lui dire tout… Qu’il vous garde bien…
SACHA
Aucun discours ne me retient!
La porte fermée, je m’échapperai!..
Quand les Russes ont une seule idée –
Comment sauver notre Patrie…
Comme mes poupées, je reste ici…
Je veux me connaître au combat!…
Si l’on me tue, ça sera toi
Qui es coupable, comme tu ne veux
Pas me suivre à cheval – tu es vieux
De me défendre comme toujours
De froid, chaleur, de maux des tours
De la campagne…
IVAN
A-t-on jamais vu ça?..
Si l’on vous reconnaît…
SACHA
Mon vieux, personne
Ne sait… Donc, suis-je seule qui vous abandonne
Et parte?
IVAN
Dieu aide les courageux! Ça va!
Mais votre oncle? Il perdra la tête, si l’on
Ne vous trouve pas demain matin ici!
Une fille à la guerre! Au lieu d’un mari!
SACHA
Après, je vais écrire, si nous partons…
Tu restes ici? Pourquoi? Pour qu’on me garde,
Va dire à l’oncle qu’on ferme tout à clef!
Je saute par la fenêtre…
(Elle ouvre la fenêtre toute grande.)
Quel silence! Regarde
Cette nuit!..
IVAN
Ma foi! Mais vous me pardonnez,
Si je suis assez bête pour refuser…
À votre service!..
(À part.)
Quelle fille! C’est bien trouvé!..
SACHA
Partons cette nuit, quand tous vont se coucher
Pour qu’on ne se mette pas à nous chercher…
Selle deux chevaux… Prends des fioles, des pistolets,
Tu le sais mieux… Éteins les feux, après,
Va aux étables… Je t’attendrai ici,
Ne lambine pas…
IVAN
Je fais tout sans tromperie.
(Il tourne pour s’en aller mais s’arrête brusquement.)
SACHA
Encore? Quoi?
IVAN
On ne part pas loin du tout
Sans argent, mais je n’ai que petites monnaies…
J’y sers sans vols…
SACHA
Et il en faut beaucoup?
IVAN
On le sait bien!
SACHA
Dommage!
(Elle fronce le sourcil, s’assied mais saute tout de suite.)
Je sais!
(Elle sort le collier de dessous son uniforme.)
Parfait!
Ce collier de la grand-mère servira
Bien – on va le vendre… N’aie pas la frousse! Va!..
IVAN
Votre oncle a un manteau dans sa chambre qui
Vous est utile… Et si vous le prenez…
SACHA
Il se réveille. Son sommeil est léger.
Il va parler, pleurer, persuader, puis!…
IVAN
Sans un manteau, c’est peu commode, pour vous…
SACHA
C’est mieux, si plus tard, on va acheter tout…
Je t’attendrai ici dans une heure! Va!
IVAN
De gråce! Sauve-nous, Saint Nicolas!
(Il part.)
Sacha, très émue, va et vient dans la salle. Elle s’arrête devant la fenêtre et regarde dans le jardin. Il n’y a pas de bruit. On entend de tout près l’antique sonnerie mélodique d’une
pendule.
SACHA
Adieu, ma vieille maison! Peut-être à tout jamais!..
Où, sans souci, mes jeunes années passaient…
Petite, j’y ai fait des gamineries
Et j’y ai joué… Soudain, j’y ai grandi…
Adieu, ma bonne maison, adieu, ma chère,
Où j’ai connu pour toute ma vie chaque pierre
Comme des pleurs et des passes-temps enfantins,
Comme un rêve vague d’une gloire qui n’arrive point…
Adieu, mes si chers coins de chez-moi merveilleux,
Mes murs, fenêtres et hauts plafonds, adieu,
Adieu, mes ais toujours grogneurs…
Je ne savais pas que le cœur
Pourrait si battre en vous quittant!.. Ma maison, dis,
Si je pourrai te revoir puis?
Mais il se peut que je ne te revoie jamais…
Suis-je låche?.. N’importe – je m’en vais!
Oui, mes chères portes, vous me chantiez
Le même chant…
(Une pause.)
Ah!.. C’est quoi? J’ai déliré…
Pas de bruit. On entend une souris grater. Sacha tape du pied pour lui faire peur et cette secousse fait tomber quelque chose de derrière l’armoire. Sacha se baisse et prend avec
précaution cet objet. C’est une grande poupée.
Adieu, mademoiselle décente! C’est toi
Qui vas t’ennuyer sage devant ma broderie
Dans une robe longue et une fanchon de soie…
Prends mes ennuis! Vis mon destin ici!
Tu fermes les yeux, tu dors, Claire, mon amour,
Tu as été trop matinale ce jour.
Dors, ma pauvrette! Et je vais te chanter
Très doucement ta berceuse préférée…
(Elle couche la poupée comme un bébé et chante très bas.)
La pleine lune éclaire
Les clairières. La nuit
Est claire. Dors, ma Claire,
Dors, comme j’ai dormi.
Dans l’oreiller, cache
Ton nez. Les étoiles
Luisent comme des taches
De rousseur, très pâles.
Le jardin murmure
Par des feuilles. Le jour
Naît. Je ne suis sûre
De rien pour mon tour.
Elle va s’éteindre
Enfin, la bougie.
Dors, Claire, rien à craindre,
Elle est claire, la nuit…
Dans la salle voisine, on entend des pas. Sacha prête l’oreille.
Des pas!.. De l’oncle, comme j’entends…
Azarov entre, en robe de chambre et bonnet de nuit, la bougie à la main.
AZAROV
Va te coucher, ma chère, n’attends
Pas de passer la nuit comme ça…
Tu es lasse…
SACHA
Je ne la suis pas.
AZAROV
Madame joue aux poupées, c’est bien,
Comme une fillette… Mais dans une heure,
Tu auras dix-sept ans!.. Tu pleures?
SACHA
J’ai quelque chose dans l’œil, c’est rien…
AZAROV
Que je suis las, moi, je vieillis…
Dieu va m’appeler… Et un mari
Te soutiendrait… Mais c’est la guerre
Qui est comme un nuage noir, pourtant,
J’espère qu’elle passe vite sans tonnerre…
Va te coucher,,, Dors sans tourments,
Sans graves pensées jusqu’au matin;
Nous parlerons de tout demain…
Tu vas dire si tes rêves sont beaux…
SACHA
Et vous, voulez-vous de nouveau
Vous battre à la guerre?
AZAROV
C’est fini
Pour moi! Et la nature nous dit
Que tout a sa fin… Tôt ou tard…
Dans cet habit tu es gaillard!
Embrasse-moi! Mais c’est quoi?.. Tu pleures?
SACHA
Ce n’est rien…
(Elle tourne vers la fenêtre.)
Quelle odeur des fleurs!
AZAROV
Viens, je vais te bénir… Je n’ai
Pas de fils, Dieu n’a pas donné –
C’est à cause de mes fautes, hélas!
Pourtant, je t’aime comme ma fille. Si
Tu te maries, ne me quitte pas…
Sacha, ferme la fenêtre!
SACHA
Quelle nuit!..
Non, je ne peux pas…
AZAROV
Qu’as-tu dit?
Je ne t’entends pas…
(Une pause.)
Des souris
Y sont… Amène le chat… Tu veux
Rêver près de la fenêtre, c’est mieux…
(Il bredouille en sortant.)
Je regrette le bal arrêté…
SACHA
Mon oncle!..
AZAROV
Quoi? Tu m’as effrayé!
SACHA, elle l’embrasse impétueusement.
Comme ça! Comme ça! Que je vous aime…
J’aime ces pattes d’oie, ces rides et même
Ces plis sur le front, ces fossettes!..
AZAROV
Grand bien te fasse!
(Il bénit Sacha par un signe de croix et sort.)
SACHA, en écoutant ses pas s’éloigner.
Que je suis bête
De le quitter, mais je veux bien
Le laisser seul… Je sais, vraiment,
Qu’il sera triste infiniment…
Je lui rendrai le grand chagrin
Pour mon caprice. Où puis-je aller?..
Je vais dire à Ivan que c’est
Un jeu! Qu’il est tard que je vais
Dormir!.. Que c’est pour rigoler!..
Il n’aura plus de tel souci.
Je m’occuperai de la broderie
Des coussinets pour l’oncle, c’est ça.
Aller à cheval, la nuit? Pourquoi?
J’irai dans ma chambre et là-haut,
J’oublierai tout et tous… En gros,
Comme toutes mes aïeules, je vivrai…
Ivan entre. Il n’est plus vêtu d’une livrée, mais d’un casaquin, son chapeau à la main.
IVAN
Dites-moi que vous vous êtes moquée
Du vieux…
Sacha garde le silence.
Vraiment? Mais je l’ai cru…
Les chevaux sont prêts… Un imbécile!..
En campagne! Vous et moi, sans plus!
J’ai pris des armes… C’est inutile…
Idiot!..
SACHA
Alors, les chevaux sont prêts?
IVAN
Oui, par bêtise…
SACHA
Donc…
IVAN
Je l’ai fait.
Je suis plus sot qu’une poule. Riez!
Si j’en parle, personne ne croira.
Le grand åge est un grave péché!..
Sacha garde le silence.
Bonne nuit! Je ferme tout, ça va…
La nuit est belle… Quel paradis!
Il fait calme. Il faut être au lit.
Allez… Votre oncle dort déjà…
(Il rit.)
Et moi, je rêve tout éveillé…
Sacha garde le silence.
Je desselle?
SACHA
Non!..
IVAN
On ne rit pas?
Alors…
SACHA
Oui… Va!.. Je te suivrai.
Ivan recule devant elle, puis il met son chapeau et sort vite. Sacha reste immobile. Pas de
bruit. La pendule sonne.
(Elle va vers la porte mais s’arrête de nouveau.)
Je laisse là mon enfance, derrière
Cette porte… Ma chérie, adieu!..
(Elle reste silencieuse encore un instant.)
Oh, la nuit! Cache-moi de ton bleu
Comme d’un manteau en route à faire!..
(Elle sort précipitamment.)
Le silence profond règne dans la maison, on entend une souris grater. Puis les sabots des
chevaux résonnent fréquemment. Le rideau tombe.
ACTE DEUXIÈME
C’est un bivouac des partisans dans une maison de propriété abandonnée: une grande salle à deux rangées de fenêtres, avec des plafonds en moulures, un immense lustre doré, des fenêtres à l’italienne, derrière lesquelles on voit l’obscurité du soir d'octobre. Il n’y a pas de meubles dans la salle, on les a remplacés par des paquets de paille, des sacs d’avoine, des caparaçons jetés en tas. Au milieu de la salle, il y a un foyer en briques improvisé avec du feu là-dedans. Sur le feu, il y a une gamelle avec de la bouillie. Les officiers du détachement de partisans de Davide Vassiliev passent leurs rares loisirs. Véliaminov, allongé sur les sacs d'avoine, se tourne et se retourne, essayant en vain de s'endormir. Stankévitch écrit quelque chose, ayant mis un cahier relié en cuir sur ses genoux. Rtichtchev nettoie le pistolet. Goritch accorde une guitare. Voronetz veille à la gamelle, remuant de temps en temps la bouillie. Pélymov, ayant étalé sur le sol, son nécessaire de voyage, nettoie les ongles. Sur les uniformes, certains officiers ont des touloupes14 et des douillettes. D'autres ont les uniformes froissés, déchirés dont le drap élégant est dans la paille et le foin. Rtichtchev a l'œil droit bandé. Stankévitch a la main gauche bandée. Seulement Pélymov se distingue parmi tous par un uniforme brillant, propre, flambant neuf. Quelqu'un d'autre, couvert de caparaçons, dort au premier plan. La porte s’ouvre, Khilkov entre. À ce moment, un ronflement puissant retentit
sous le caparaçon.
KHILKOV
Un orage? En octobre? Ou des canons?
STANKÉVITCH
Celui qui ronfle comme un escadron
Est Dimitri qui vient de se coucher…
RTICHTCHEV
Quel est le mois de la guerre à mener?
VORONETZ
C’est le cinquième…
RTICHTCHEV
Oh, si l’hiver venait
Plus vite, jusqu’au mars, on pourrait tout faire,
Le prendre de deux côtés…
KHILKOV
Il n’échapperait
Pas, ce Napoléon, de notre hiver
Si vite…
VORONETZ
Du moins, ses affaires ne sont pas
Trop bonnes, s’il a abandonné Moscou…
RTICHTCHEV
Au retour à Smolensk, il passe partout
Par des villages pillés… Il ne sait pas
Où prendre du fourrage…
VORONETZ
Davide nous dit
Que la Fortune lui a tourné le dos…
KHILKOV
Sa vue du derrière n’est pas très jolie!
VORONETZ
Il va sentir le sapin, à propos…
Ohé, Rtichtchev, tu as, certes, du tabac?
GORITCH
Le ciel est étoilé! Il fera froid…
RTICHTCHEV
Tiens!..
KHILKOV
Pélymov! Mais, qu’est-ce que tu fais là?
Il vernit ses ongles et il les nettoie!
RTICHTCHEV
C’est pas la peine!..
KHILKOV
Il est de Göttingen15,
Et sa tenue est tellement élégante!
PÉLYMOV
Quand je regarde vos figures malsaines,
Je peux comprendre que si le vieux Dante
Avait fait les modèles d’enfer de vous,
Dans son œuvre, le vrai aurait gagné tout!
KHILKOV
La propreté à la guerre? Quelle idée!
RTICHTCHEV
Depuis trente jours, je ne suis pas rasé
Et ça fera encore quarante, pourvu
Que la poudre soit sèche, que mon cheval n’ait plus
Faim. Dans l’armée, on l’apprend simplement…
VÉLIAMINOV
Je ne m’endors pas! Diable!
KHILKOV
Compte jusqu’à cent!
STANKÉVITCH, à Khilkov.
J’ai entendu que juste avant la guerre,
Pélymov avait eu l’amour tragique.
Mais sans doute, son sort a été sévère,
C’est pourquoi il est comme fou héroïque.
KHILKOV
Dans l’escarmouche, aux balles, il tend son front
Et il nettoie ses ongles une heure après.
“Pourquoi vivons-nous?” – lui ai-je demandé.
“Selon l’habitude…” C'est ce qu'il me répond.
RTICHTCHEV
Donc, la bouillie est prête?
VÉLIAMINOV
Paul, remue-la!
KHILKOV
Écoute, j’ai le cœur gros mais ce n’est pas
À cause de la bouillie… Mais si…
VÉLIAMINOV
Tais-toi!
L’accord? Tu l’oublies?..
RTICHTCHEV
On a lu, n’est-ce pas,
Ce livre de Genlis? Tout le monde? Messieurs,
Vous permettez que j’en arrache une feuille?
VORONETZ
Pourquoi?
RTICHTCHEV
Il est humide, donc, mon tabac.
Je le sécherai…
KHILKOV
Le livre, laisse-le là,
Arsène, prends les poèmes de Théodore.
On rit aux éclats.
STANKÉVITCH
Vous riez comme des ânes!
KHILKOV
Mais je les ai lus:
Amours, ruisseaux, bergers! Et lyres encore!…
On rit aux éclats.
STANKÉVITCH
Mon cher monsieur, n'avez-vous jamais su
Que lire sans permission les papiers d’autrui
Est une action qui sent de l’espionnage?
KHILKOV
Attends, Théo, ne te fâche pas! L’ennui
Me fait bâiller terriblement, mon ange.
Je ne comprends rien dans la poésie.
C’est ridicule: la guerre et les bergères…
On rit aux éclats.
STANKÉVITCH
Donc, des canons, dois-je composer des vers?
Ou des héros comme toi? Dis!
GORITCH
On en rit!
VÉLIAMINOV
Mes gars, laissez, donc, vos querelles enfin,
J’en ai assez!… Pourtant, ça serait bien,
Si tu chantes, Goritch!
GORITCH
Attends que j’accorde…
KHILKOV
J’aime Théodore, il est un brave garçon…
STANKÉVITCH
Laisse-moi! …
KHILKOV
Surtout quand il est en désordre,
Quand il se fâche…
GORITCH
Dites quelle est cette chanson
Que je vous chante?
VÉLIAMINOV
Celle que tu veux!
GORITCH
Vraiment,
Ça m’est égal.
VORONETZ
Chante, donc, “Il y a beau temps”.
Goritch fait son solo en l’accompagnant avec sa guitare. Les autres reprennent le refrain en
chœur.
GORITCH
Quand mes amis sont en tristesse
Et leurs åmes sont pleines d’ombre noire pour le moment,
Je chante une chanson sans paresse…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
GORITCH
Il y a très loin une maisonnette
Avec de petites fenêtres. Elle nous est chère… Pourtant,
Personne ne nous attend aux fêtes…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
GORITCH
Ne pense pas au bonheur qui passe!
On ne fait pas revenir le passé au présent,
Une autre passion nous le remplace…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
GORITCH
Par une longue route, la vie nous mène,
Rire ou pleurer – ça nous est égal maintenant,
Quand on chante une chanson ancienne…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
Un kosaque barbu et Sacha Azarov apparaissent sur le seuil. Elle est en uniforme de
cornette et en manteau.
KOSAQUE
Retenu près du bois…
SACHA
De l’état-major,
Avec une estafette…
VÉLIAMINOV
Ça va.
Le cosaque se retire.
C’est quoi?
SACHA
Comme je suis aide de camp…
VÉLIAMINOV
Oui, je le vois.
SACHA, elle sort une lettre cachetée.
À qui remettre cette lettre alors?
VÉLIAMINOV
Le chef est allé en reconnaissance…
SACHA
Son aide? Cet ordre, à qui puis-je le remettre?
KHILKOV, il montre du doigt celui qui dort.
À cette relique vivante qui dans l’absence
Du chef… Mon lieutenant, veux-tu te mettre
Debout devant l’officier?
On entend un ronflement fort en réponse.
SACHA
Réveillez!
VÉLIAMINOV
C’est fou!
STANKÉVITCH
Il est ours, si l’on le réveille!
VORONETZ
Tous sont enfants contre lui, s’il est fâché.
RTICHTCHEV
N’osez pas avoir de pensées pareilles…
VÉLIAMINOV
Ils craignent bien sa ferveur, nos ennemis…
KHILKOV
Hier il a dispersé un régiment
D’ennemis… Il a dit, en les attaquant,
De crier à tue-tête “Hourra!”… Ceux-ci
Sont tous tombés: les uns parce qu’ils craignaient,
Les autres – à jamais… Lui va se coucher.
Sacha hésite.
VÉLIAMINOV
Il est très jeune, pourtant!
RTICHTCHEV
Jeune mais roublard!
VORONETZ
Pélymov, comme dans la garde, est-ce un élégant?
STANKÉVITCH
Il est hussard.
VORONETZ
Dans l’état-major? C’est bizarre!
RTICHTCHEV
Juste du berceau et le voilà un aide de camp!
KHILKOV
Mon cher, comment y êtes-vous arrivé?
VORONETZ
Ne le harcèle pas… Ses larmes sont tout près.
Il est boudé…
RTICHTCHEV
Mais il a des manières
D’enfant gâté…
KHILKOV
Il veut faire la carrière!
GORITCH, il chante en regardant Sacha fixement.
Même si les pédants nous répètent,
Vivre pour la seule carrière n’est pas intelligent…
On se fiche de vos aiguillettes…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
SACHA
Si vous ne voulez pas le réveiller,
Je le ferai moi-même…
(Elle se dirige vers celui qui dort.)
VÉLIAMINOV
Non, non!
RTICHTCHEV
De grâce!
STANKÉVITCH
Demi réveillé, il vous tuera sur place…
VORONETZ
S’il veut dormir, toujours, il est fâché…
GORITCH
Il a passé sur la selle vingt-quatre heures…
VÉLIAMINOV
Il ronfle plus fort qu’un bœuf peut faire ça.
KHIKOV
Ces sons sont délicieux, vraiment, n’est-ce pas?
SACHA
Je tâcherai…
VÉLIAMINOV
Je m’en écarte de peur!
KHILKOV
Et moi, je vais décrire à votre mère
La mort que ce soir, vous allez avoir.
RTICHTCHEV
Cela mérite la scène! Il faut le voir!
Sacha hésite.
KHILKOV
Alors? Allez!
VORONETZ
Avez-vous peur, mon cher?
KHILKOV
On dit qu’on est lâche à l’état-major!
GORITCH
Plus de courage, mon officier! Encore!
SACHA, elle secoue par l’épaule celui qui dort.
Monsieur, réveillez-vous!.. Monsieur!
CELUI QUI DORT, il remue.
Parbleu!
(Il change de côté et ronfle toujours.)
On rit aux éclats.
VÉLIAMINOV
Il vaut mieux laisser ce sport dangereux…
SACHA, elle secoue toujours celui qui dort.
Réveillez-vous!
CELUI QUI DORT
Une diablerie? N’est-ce pas?
On entend un ronflement formidable et les rires de tous.
KHILKOV
Il faut vous promouvoir pour votre exploit.
SACHA, elle secoue avec acharnement celui qui dort.
Réveillez-vous!
Celui qui dort garde toujours le silence.
VÉLIAMINOV
Silence! La bouche cousue!
On rit aux éclats.
KHILKOV
C’est à mourir de rire, je ne peux plus,
Messieurs, comme c’est nuisible à ma santé.
GORITCH
On voit qu’il est en nage, notre officier.
Sacha prend une gamelle avec de l’eau et verse sur celui qui dort. Celui-ci saute tout de suite. Tout le monde recule de peur.
RTICHTCHEV
Quelle mort l’attend?
Celui qui s’est réveillé reste immobile, comme s’il est pris d’une grande colère.
STANKÉVITCH
Il a perdu le don
De la parole à cause d’un grand courroux.
VÉLIAMINOV
Je vous ai prévenu!
CELUI QUI S’EST RÉVEILLÉ
Malédiction!
On reconnaît Rjevski. Il regarde stupidement Sacha sans rien comprendre, en evidence, après le sommeil.
SACHA
Le lieutenant Rjevski?.. Surprise!.. C’est vous!..
Enfin, Rjevski reconnaît le cornette et embrasse Sacha. Tout le monde est étonné.
RJEVSKI
Quel bon vent t’a amené ici, mon cher?
Je ne pense pas te revoir à la guerre.
Je ne reconnais personne, quand je dors.
Tu es venu à la bonne heure ici…
KHILKOV
Ils se connaissent!
SACHA
Cet ordre, celui-ci,
Est de l’état-major…
RJEVSKI
Je m’en fiche! Or,
En état-major?..
SACHA
J’y suis aide de camp
Depuis le début de la guerre…
RJEVSKI
Voilà,
Un bon refuge! Celui qui est là-bas,
Pour nous est comme un être déchu, vraiment.
Tu es petit et dupe!
SACHA
Mais, monsieur lieutenant…
RJEVSKI
J’ai plus d’années et j’y suis plus savant,
On a bu du vin pour nous tutoyer,
Cornette, si tu ne peux pas te rappeler,
Pour un hussard comme moi, c’est une offense…
(Il prend Sacha à part.)
Tu es confus – je fais une confidence:
Nos gars ont une humeur moqueuse, mon cher,
On crierait “Au secours!”, mais rien à faire!
GORITCH, il chante.
On jure, on boit outre mesure,
On ne sait pas comment se conduire décemment
Sans la foi et la conscience pure
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
RJEVSKI
Vous permettez, donc, de vous présenter,
Messieurs: cornette Azarov, mon ami.
Je vous prie d’être bienveillants pour lui.
VÉLIAMINOV
S’il est ton ami, nous sommes toujours prêts
De l’acueillir bien si tu l’as voulu.
RTICHTCHEV
Notre hospitalité est bien connue…
KHILKOV
Je suis Khilkov, à votre service. Ravi…
STANKÉVITCH
Stankévitch…
VORONETZ
Voronetz…
VÉLIAMINOV
Nous sommes ici
Tous différents, mais tous amis. Allons!
PÉLYMOV
Pélymov…
GORITCH
Goritch…
RTICHTCHEV
Rtichtchev…
KHILKOV
Trop de noms!
C’est difficile de les retenir vite.
Mais nous serons vos amis tout de suite.
SACHA
Je suis ravie…
VORONETZ
Si vous aviez parlé
De ce que vous êtes ami de Rjevski,
Nous n’aurions pas taquiné…
SACHA
Moi aussi,
Je suis surpris…
RTICHTCHEV
Mais vous êtes engagé
À l’état-major. Pourquoi?..
VÉLIAMINOV
Laisse, André,
Parce que chacun aura sa destinée…
SACHA
Mais tout de même, prenez cet ordre-ci…
RJEVSKI
Je n’y comprends rien. Tu devras attendre
Vassiliev…
RTICHTCHEV
Il déchiffre tout ceci:
Paroles, pensées, idées… Il va comprendre…
VÉLIAMINOV
Notre bouillie est prête?
VORONETZ
On vous invite,
Avec nous au dîner, à prendre part.
KHILKOV
N’avez-vous pas une bouteille, par hasard?
SACHA
Non.
RTICHTCHEV
Votre expérience est alors petite
Dans le service militaire…
VÉLIAMINOV
Des buissons
Nous manquent. On souffre, comme la tradition
Est d’être chaque jour ivres et nous sommes sobres.
VORONETZ
Pas un seul mot de la vodka! Tais-toi…
On n’est pas gai…
PÉLYMOV
Asseyez-vous là-bas.
KHILKOV
J’ai demandé…
GORITCH
Si nous sommes vifs, en ordre,
Chauffés un peu…
VÉLIAMINOV
Silence, mon cher! Assez,
On a des peines au cœur sans bavarder.
VORONETZ
Venez!
KHILKOV
Une bonne bouillie sans…
VÉLIAMINOV
Mais tais-toi!
VORONETZ
Prenez place, cher cornette, sans grades! Voilà
Votre cuiller…
RTICHTCHEV
Sans gêne! Je vous en prie.
VORONETZ
Et la bouillie?
VÉLIAMINOV
Délice! Je l’apprécie!
Tous mangent.
RJEVSKI
Alors, cornette, je veux te demander:
Ça va?
SACHA
Je suis content de mon service…
Encore, ma cousine prie de vous saluer,
Si je vous vois…
RJEVSKI
Au nom de la justice,
De l’amitié! Je prie: ne m’en dis rien!
GORITCH
Cousine?
STANKÉVITCH
Rjevski, tu es pris en faute! Non?
KHILKOV
Réponds alors!
RJEVSKI
Non, il ne me convient
Pas de parler…
GORITCH
Voilà! Quel Céladon!
STANKÉVITCH
Il nous jure qu’il est mutilé d’amour!
RTICHTCHEV
Parle!
VÉLIAMINOV
Ta mine pure ne nous fait pas un tour.
RJEVSKI
Mais ce n’est rien…
KHILKOV
On sait tes trucs très bien…
RJEVSKI
Ça va, je parle… Le voilà le témoin.
Mon oncle, brigadier, a décidé
De me marier. Il a payé ma dette…
Je viens chez elle, je n’ose pas refuser…
Ce jour est très odieux: elle est trop bête,
Ma chère fiancée. Elle est très maniérée,
Bégueule, l’une de ces demoiselles moroses
Qui sont prêtes, donc, à embrouiller une chose
Trop simple par leurs larmes, leurs soupirs; pépier
Sans cesse des soies, des romans, des poèmes…
KHILKOV
C’est pour tes graves péchés que cette grande peine
Te tombe du ciel, mon pauvre Rjevski, va!
RJEVSKI
Je suis hussard et ce n’est pas pour moi!
Je tâche pourtant… Et je suis tout en eau…
On rit aux éclats.
STANKÉVITCH
Est-ce que son visage est si dégoûtant?
RJEVSKI
Peut-être nous pensons différemment,
J’affirme que son visage n’a rien de beau…
Qu’as-tu, cornette?
SACHA
Non, ce dont vous parlez
N’est pas bien juste… Elle est assez jolie,
Mais pour le reste, cette image, je dis,
Est vraie…
RJEVSKI
Mais non… Une prune au lieu du nez,
Les yeux comme deux jattes, les tresses de l’étoupe…
On rit aux éclats.
KHILKOV
Un monstre!
SACHA
On dirait qu’elle est un peu dupe
Mais pas si laide, comme vous dites, j’en réponds.
RJEVSKI
Nos goûts sont différents, alors. Eh bon,
Pour moi, son apparence est détestable…
Surtout ce qui était désagréable,
C’est ce qu’elle s’est éprise d’emblée de moi…
Qu’as-tu, cornette?
SACHA
Non, rien…
RJEVSKI
Le soir, là-bas,
On a eu un grand bal. Elle me suivait
Partout comme une ombre. Elle me regardait
Langoureusement… Vraiment, sans ce cornette,
Je resterais toujours en tête-à-tête…
KHILKOV
Ce n’est pas tout, Rjevski, tu dois parler
De ce qu’au bal, certes, tu l’as embrassée
Dans un endroit caché?
VORONETZ
Eh bien, est-ce vrai?
RJEVSKI
Mes chers amis, j’ai peur d’être indiscret
On s’est embrassés… Qu’as-tu, cornette, donc?
SACHA
Rien…
RJEVSKI
Ce n’est pas un très grand péché, non,
Et je ne pourrais pas céder d’un pas,
Parce qu’elle sautait de la robe dans mes bras…
On rit aux éclats.
Qu’as-tu, cornette? Je ne te l’ai pas dit
Pendant le bal…
SACHA
Il fait si chaud ici…
Mais, si elle est si laide, alors, pourquoi
L’avez-vous embrassée?
RJEVSKI
Et pourquoi pas?
C’est la coutume chez les hussards, je dis:
Quand on est ivre, tous les chats sont gris…
VORONETZ
Notre bouillie devient froide!
RJEVSKI
Que je hais
Les grises mines de ces minaudières guindées!
Qu’elles tombent dans le malheur, je ne ferai
Rien pour une dame pareille pour la sauver.
KHILKOV
Quel scélérat!
SACHA
Mais je ne vous crois pas,
Mon lieutenant, vous vous calomniez
Et je pense à vous beaucoup mieux que ça.
RJEVSKI
On se tutoie!
SACHA
Pardon! Si, en danger,
Est la vie de ta fiancée? Imagine!
Pas de pitié pour sauver ma cousine?
RJEVSKI
Non, je t’assure, je ne vais pas l’aider,
J’aiderais mieux un ennemi, moi, sans broncher,
Qu’une telle personne fantasque. S’il y avait moins
De femmes pareilles dans le monde, ça serait bien…
SACHA
Pourtant je suis prêt à faire un pari
Que vous…
RJEVSKI
Tu!..
SACHA
Ça va… tu te calomnies…
RJEVSKI
Et moi, je suis prêt à parier
Que si j’ai l’occasion de la sauver,
Une élégante malheureuse du danger
Moi-même, alors, moi…
SACHA
Tu dois l’épouser!
RJEVSKI
Diable! C’est égal! Jamais!
SACHA
Je vous en prie,
Messieurs, que vous confirmiez le pari.
GORITCH
Alors, le gage couronne votre pari,
Nous sommes tous vos témoins…
RJEVSKI
Non, je vous dis
Je n’aime pas ces petites dames…
SACHA
Lesquelles?
RJEVSKI
Je veux
Qu’elle ne soit pas marmotte, qu’elle ait du feu,
Comme le champagne…
VÉLIAMINOV
Tu l’as, donc, oublié,
L’accord? Messieurs, assez de discuter!
On mange.
KHILKOV, il se lève.
Je ne peux pas manger sans la vodka…
VÉLIAMINOV
Tais-toi…
On entend des bruits et des voix derrière la porte.
RTICHTCHEV
Mais qu’est-ce qu’il y a?
RJEVSKI
Je ne sais pas.
Peut-être c’est Davide…
STANKÉVITCH
Juste au souper…
Erchov entre.
RTICHTCHEV
Erchov!
RJEVSKI
Davide?
ERCHOV
Donc, vous avez rêvé
D’un petit miracle? Et le voilà! Tenez!
KHILKOV
Est-ce vrai?.. Du vin?
ERCHOV
On va en apporter.
TOUS
Hourra!
VORONETZ
D’où vient tout ça?
ERCHOV
Comme il fait froid,
On a enlevé aux Français deux charrois…
KHILKOV
C’est bien!
RTICHTCHEV
On est si gai, comme dans l’enfance!
RJEVSKI
Davide, où est-il?
ERCHOV
En reconnaissance.
Les cosaques apportent des boîtes avec du vin et de la provision. Un remue-ménage
commence autour du feu, on prépare une ripaille traditionnelle.
Encore j’ai une surprise pour vous, amis,
C’est pour vous soulager tous vos ennuis.
Et pour qu’en vain vous ne hurliez pas,
Je vous amène…Voyez-vous? La voilà!
On voit un être tout recouvert de plusieurs châles. Tous se lèvent tout de suite.
RJEVSKI, il se précipite vers la porte.
Attends!… Qui est devant mes yeux,
Mais c’est Louise Germont!.. Messieurs,
Je dors ou je délire?
VÉLIAMINOV
Ici,
Chez nous, Germont!
KHILKOV
D’où?
GERMONT, elle se dégage des châles et tape du pied avec impatience pour se chauffer.
C’est gentil…
Vous n’êtes pas bien aise de me voir…
RJEVSKI
En un oiseau, je pourrais croire,
Qui s’envole d’un ruisseau, qu’ici,
Au bivouac, je l’admirerais,
Notre déesse des féeries!
Ou c’est un rêve?
GERMONT
Vous me flattez.
Il y a longtemps qu’on m’a flattée…
Mais permettez de m’installer…
Oui, c’est moi… J’ai les pieds gelés
Et je ne veux que les chauffer.
Puis…
RJEVSKI
C’est Germont! Mon Dieu! Montrez,
Comme au docteur, vos jolis pieds…
Non, il ne faut pas les frotter…
Ils vont se remettre, écoutez!..
Quelles jambes! Au monde, pas de si belles!
Cornette, as-tu vu meilleures qu’elles?
GERMONT
Assez, monsieur…
RJEVSKI
Pélymov, viens!
Tu dois connaître notre fée!
Vous l’avez pris par la beauté
L’hiver passé… Tu t’en souviens?
Germont, vous vous souvenez de lui?
Pélymov salue Germont de loin sans s’approcher.
GERMONT (à part d’elle)
Ah, est-ce qu’il est ici aussi?
RJEVSKI
Parlez de ce qui s’est passé,
D’où venez-vous?.. Pendant ce temps…
GERMONT
Vous êtes sur les épines! Laissez-
Moi respirer, mon lieutenant…
GORITCH
Sans trop de détails!
GERMONT
En Pologne,
On nous emmenait dans le charroi …
VÉLIAMINOV
Comment?
KHILKOV
Un charge si délicat?!
GERMONT
On ne taillait pas de besogne
À cause de nous là, à Moscou.
Et nous avons voulu rester.
On nous a ordonné d’aller
Avec l’Armée… Il pleut beaucoup
Tout ça est si terrible…Après…
Le reste, vous le savez…
STANKÉVITCH
On sait.
RJEVSKI
Mais nous ne voulons plus vous rendre
À ces Français! N’est-ce pas, les gars?
GERMONT
Mon Dieu! Je ne le veux pas, car
C’est impossible que je rentre,
Je me suis habituée ici,
À la Russie… Aux Russes aussi …
Et à Moscou, je me sens mieux …
RJEVSKI
Hourra!
ERCHOV
Prenez place près du feu.
VORONETZ
À table, on vous prie, chère Germont,
Près du bûcher…
VÉLIAMINOV
…Au coin, c’est bon…
Nous sommes autour…
STANKÉVITCH
Pas de coussins,
C’est un sac d’avoine…
Tous prennent place. Erchov allume le brûlot.
RTICHTCHEV
Qu’on boive bien
Pour la Patrie! Pour la Russie!
On boit.
GERMONT
Messieurs! C’est grave, ce que je dis…
J’ai joué dans beaucoup de pays
Mais le plus cher est mon succès
Ici, chez vous… Je vous aime… Et,
Ici, c’est ma Patrie aussi.
TOUS
Hourra, Germont!
GERMONT
Si vous savez
Comment je languissais là-bas!
Je n’ai plus vu, comme autrefois,
Ces bons Français… Ou j’ai changé…
RJEVSKI
C’est triste que Davide soit absent…
VÉLIAMINOV
Têtu pour guetter du gibier!
ERCHOV
Mais les couleurs reviennent pourtant
À vos joues, Louise…
VORONETZ
Vous protéger,
Chérir, est le devoir pour nous!..
RTICHTCHEV
Vous nous aimerez également tous!
KHILKOV
Sans préférer les vieux amis…
RJEVSKI
Non, Pélymov et moi, ici,
Nous sommes premiers parmi égaux,
Amis d’antan, plus que nouveaux!
KHILKOV
Non, nous allons en discuter…
PÉLYMOV
Moi, je suis prêt à refuser
Mes privilèges… Je n’y compte pas.
GERMONT (à part d’elle)
Oh, il ne fraie pas avec moi…
RJEVSKI
Bois, Azarov! Eh, verse-lui,
Stankévitch!
SACHA
C’est assez pour moi,
Merci…
RJEVSKI
Tu es malade? Ou pas?
Si non, pourquoi, donc, fais-tu fi?
Ne dédaigne pas notre brûlot,
Versez-moi… Bois… Sans parler trop!
SACHA
Mais…
RJEVSKI
Tout m’est égal! Donc, je bois
Pour la jeunesse!
VORONETZ
Chante, Goritch! Va!
Goritch chante des couplets, les autres reprennent le refrain.
GORITCH
Le feu lilas du punch éclaire
Tout de nouveau autour et on chante maintenant
La chanson qui nous est très chère…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
GORITCH
Nous ne sommes superstitieux guère,
C’est ça et nous ne croyons qu’en vin fortement,
Nous y noyons toutes nos chimères…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
GORITCH
Aux combats, pas sur des draps lisses,
La vie nous abandonnera en s’envolant.
De nous, morts, on a fait l’office…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
GORITCH
Il y a une chose qui nous tourmente:
Quand notre gloire est répandue avec le vent,
Les cœurs se rouillent dans l’attente…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
GORITCH
Mais de nouveau, nos cœurs s’enflamment
Et se renaissent pour la vie en espérant
Qu’on chante avec ardeur dans l’âme…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
Sacha rit brusqument aux éclats.
RJEVSKI
Qu’as-tu, cornette?
SACHA
Mon lieutenant,
Vous tous chantez bien!.. Je vous aime
Beaucoup…
RJEVSKI
Tiens!… Donc, mais tout de même,
Tu es si ivre!..
RTICHTCHEV
C’est évident!
SACHA
Que chantiez-vous?..
(Elle chante.)
“Il y a beau temps…”
On rit aux éclats.
KHILKOV
Bois, donc!
SACHA
Ça m’est égal maintenant!
(Elle boit.)
VÉLIAMINOV
C’est votre tour de nous chanter,
Ma chère demoiselle!
STANKÉVITCH
On vous prie!
GERMONT
Oh, non, messieurs, vraiment, merci…
J’ai tout oublié…
PÉLYMOV
Vous aviez
Toujours une mauvaise mémoire…
GERMONT
Non!..
Je me rappelle une bonne chanson.
Ne soyez pas de juges sévères:
C’est l’émoi du chemin, de la guerre…
Mes cahiers de musique sont loin
Et je ne peux plus chanter bien.
Ce n’est pas un air de Mozart…
GORITCH
Allez, chantez… À la guitare,
Je vais trouver la mélodie,
Si elle est si simple…
GERMONT
Je dédie
Mon chant à tous ceux qui aimaient
Et, de ce sentiment, souffraient…
(Une pause. Germont chante. Goritch l’accompagne à la guitare.)
Appelle-moi, cher favori de mon âme,
Laissons tout sans blâmes, favori de mon âme,
Laissons tout sans blâmes, favori de mon âme,
Il n’y a plus magique que la force de l’amour!
Qu’on verse du vin, je voudrais plus boire,
Je voudrais plus boire, l’ivresse, c’est bizarre,
Je voudrais plus boire, l’ivresse, c’est bizarre,
La salle tourne, prends gare! Je voudrais plus boire,
Je voudrais plus boire, l’ivresse, c’est bizarre,
La salle tourne, prends gare! Je bois, peu m’importe!
Et si c’est la fin, n’attends que je pleure,
Sans fraude à cette heure, n’attends que je pleure,
Sans fraude à cette heure, n’attends que je pleure,
Le verre a le fond, la bouche d’arme a un plomb!
Qu’on verse du vin, je voudrais plus boire,
Je voudrais plus boire, l’ivresse, c’est bizarre,
Je voudrais plus boire, l’ivresse, c’est bizarre,
La salle tourne, prends gare! Je voudrais plus boire,
Je voudrais plus boire, l’ivresse, c’est bizarre,
La salle tourne, prends gare! Je bois, peu m’importe!
Sache, mon cher ami, qu’il ne faut rien craindre.
Heureuse de me perdre, je n’ai rien à craindre,
Heureuse de me perdre, je n’ai rien à craindre,
Appelle de l’enfer et j’y viens tout de suite!..
Qu’on verse du vin, je voudrais plus boire,
Je voudrais plus boire, l’ivresse, c’est bizarre,
Je voudrais plus boire, l’ivresse, c’est bizarre,
La salle tourne, prends gare! Je voudrais plus boire,
Je voudrais plus boire, l’ivresse, c’est bizarre,
La salle tourne, prends gare! Je bois, peu m’importe!
(Elle finit de chanter.)
On applaudit. Tous applaudissent sauf Sacha et Pélymov.
TOUS
Bravo!
Bis! Bis!
Quelle belle chanson!
Bis! Bis!
Bravo!
Bis! Bis!
Bravo!
RJEVSKI
Une vraie fée peut avoir ce don.
Je perd l’esprit de vous!
ERCHOV
C’est beau,
N’est-ce pas? Comme un petit miracle?
RTICHTCHEV
En pleine guerre, nous sommes au spectacle!
C’est merveilleux!
RJEVSKI
Un petit baiser
De votre main… Vous permettez? …
GERMONT
Mon lieutenant, mais…
VÉLIAMINOV
Quelle beauté!
Et du talent encore…
STANKÉVITCH
C’est vrai
Qu’on n’entend jamais rien de mieux.
GERMONT
Vous êtes trop impétueux, messieurs!
Je me suis habituée très vite.
RJEVSKI
Vous êtes digne d’être déesse! Oui!
VORONETZ
Ne perds pas la tête, mon ami!
KHILKOV
Regarde, il s’enflamme tout de suite…
RJEVSKI
Si je perdais la tête – tant pis!
Pour vous, Louise… Tout ça n’est rien…
Une cartomancienne m’a prédit
D’aimer une femme aux cheveux chatains…
Sacha se dresse brusquement en regardant lugubrement Germont et Rjevski.
PÉLYMOV
Qu’as-tu?
SACHA
Rien…
VORONETZ
Tu es soûl, attends,
Prends place…
SACHA
Je suis soûl? Mais comment?
Je peux boire encore plus mille fois!
PÉLYMOV
Tu parles comme un homme et pas
Comme un enfant…
SACHA
Que voulez-vous
Dire par cela?..
VÉLIAMINOV
Mon cher, plus bas…
STANKÉVITCH
Il est soûl!..
RTICHTCHEV
Mais prends place!
SACHA
Je vous…
Pour ces paroles… je vous…
VORONETZ
Pourquoi
Es-tu debout?.. Prends place…
SACHA
Je hais
Les allusions comme ça!..
PÉLYMOV
Je jure
Que je suis ton ami! Assieds-
Toi là, cornette!
SACHA, elle s’assied.
Si tu m’assures
Que tu es mon ami, alors…
PÉLYMOV
Tu me deviens, cornette, plus cher…
SACHA
Je n’aime pas les actrices, encore…
J’ai oublié!.. …
(Une pause.)
Verse! Que faire?
PÉLYMOV
Non, c’est assez pour lui…
VORONETZ
Qu’il tombe
Dans le sommeil vite… Verse…
SACHA, elle se lève brusquement.
Elles trompent,
Ces cartomaciennes, tout le temps…
Je vous le dit, mon lieutenant…
GERMONT
Il est mignon…
RJEVSKI
Enfant encore!
Si je baise votre coude…
GERMONT
Alors
C’est trop! Je m’en irai, je dis…
RTICHTCHEV
Mets-toi un frein, mon cher ami!
GORITCH, il chante.
Si l’on nous blâme de nos manières,
Je vous jure que ce n’est pas trop intelligent –
Sans Tal et Vénus, rien à faire…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
RJEVSKI (à Pélymov).
Tu n’es pas trop jaloux?
PÉLYMOV
Du tout!
SACHA
Je n’ai jamais bu comme chez vous,
Je vous jure… Ma vie a été…
Non, j’ai été…
(Elle se dresse brusquement.)
Je vais chanter!
PÉLYMOV
Toi?
SACHA
Plus bas! Juste à ce moment…
RTICHTCHEV
On vous prie!
VÉLIAMINOV
Mais sans gaminer!
GERMONT
Il est si jeune et si charmant!
SACHA
Je vous ai entendue chanter…
(Elle saute sur un tas de sacs et chante.)
On dit que je suis sans moustaches,
Un jouvenceau, pourtant, ça m’est égal, vraiment!
Mais on ne me traite pas de lâche…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
SACHA
De sa passion chaude, à merveille,
Bouteille après bouteille, l’un fait serment, pourtant
Elle est au fond de la bouteille…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
SACHA
Un autre frise sa moustache
Comme un hussard, boit des bouteilles entières souvent.
Mais aux combats, ce fat se cache…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
SACHA
Les amoureux ne craignent guère,
Je suis de connivence avec eux, mais vraiment,
La trahison guette, rien à faire…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
Soudain, Sacha chancelle et faillit de tomber. Pélymov la soutient. Elle est sans connaissance.
VORONETZ
Qu’a-t-il?
PÉLYMOV
Pas bien.
RTICHTCHEV
Cornette! Allez!
Tous, outre Rjevski qui ne s’occupe que de Germont, s’affairent autour de Sacha.
PÉLYMOV
De l’eau!
RTICHTCHEV
Nous nous sommes habitués,
Nous, les ivrognes, à ce festin…
VORONETZ
Ouvre le col pour qu’il respire bien!
SACHA, elle reprend connaissance.
Non! J’ai un peu trop chaud… Messieurs,
Ça va…
(Elle se lève en chancelant et en se frottant le front.)
PÉLYMOV
Prends place au coin, ici
Il fait plus frais…
(Il la ramène au coin.)
Sacha s’assied là-bas, la tête abaissée sur les genoux.
RJEVSKI
Vos jolis yeux
Brillent… Un baiser… Je vous en prie!
RTICHTCHEV
Tu passes vite, Rjevski, sans attente!
C’est trop. Et où vas-tu aller?
RJEVSKI
Je donnerai tout pour un baiser!..
Vous êtes déesse!..
GERMONT
Non!
RJEVSKI
Si méchante!..
GERMONT
Mais non!
RJEVSKI
Pourvu que je mérite!..
GERMONT
Comment?
RJEVSKI
Vous êtes comme une belle fée!..
(Il essaie de l’embrasser.)
GERMONT
Non!
RJEVSKI
Une reine des rêves!.. Si vous dites
Comment je mérite…
(Il se dresse brusquement.)
Une idée!
J’ai vu dans cette maison, ici,
Une chose… Vous attendez… Bientôt,
Je viens!..
(Il s’en va en courant de la salle.)
KHILKOV
L’amour! C’est rigolo!
VORONETZ
Il est en flamme d’extase! Rjevski
Est comme ça!
RTICHTCHEV
C’est sûr que demain
Il l’oubliera vite…
VÉLIAMINOV
C’est le vin
Qui lui est monté dans la tête…
Germont s’approche de Pélymov, assis à distance du feu.
GERMONT
Voulez-vous me dire un mot, Pierre,
Ou pas…
PÉLYMOV
Mais à quoi bon le faire,
Tout est clair sans paroles… C’est bête…
GERMONT
Je veux vous dire… Soyez tranquille…
À peine un adversaire est-il
Paru que vous…
PÉLYMOV
Que moi?..
GERMONT
Mon Dieu!
La vérité est…
PÉLYMOV
Non, ce jeu
N’est plus pour moi, je ne veux ni
La vérité, ni le mensonge …
GERMONT
Pierre, je vous en prie…
PÉLYMOV
Moi, aussi,
Je prie le sort qu’il ne vous plonge
Plus dans ma vie…
GERMONT
Vous regretterez…
PÉLYMOV
Peut-être, mais je ne changerai
Pas…
GERMONT
Je vous jure que j’ai été
Fidèle…
PÉLYMOV
Laissons ces serments… Et
Rjevski va venir. Avec succès,
Il vous me remplacera, c’est vrai,
Comme celui-là…
GERMONT
On t’a trompé…
Quelqu’un l’a fait pour rigoler…
De toi…
PÉLYMOV
Laissons cette discussion!..
(Il se lève et s’éloigne.)
GERMONT
Bien…
Khilkov et Rtichtchev s’approchent en chancelant de Germont.
KHILKOV
Mademoiselle, nous disputons…
RTICHTCHEV
De la huitème merveille du monde.
Qu’en pensez-vous? Qu’en dites-vous?
GERMONT
C’est difficile de vous répondre…
RTICHTCHEV
Mais cette merveille est devant nous!
Vous êtes cette huitième merveille, oui!
GERMONT
Vous êtes aimables! Mais qu’a-t-il,
Ce jeune cornette?..
RTICHTCHEV
Trop éméché
Sans habitude…
KHILKOV
Pas très sérieux,
Il guérit… Il va se lever…
GERMONT
Il ne devra plus boire. C’est mieux
Qu’il ne boive plus…
KHILKOV
C’est évident
Qu’il ne veuille plus…
GERMONT
De tels enfants
Font le service… C’est étonnant!
RTICHTCHEV
Ils sont de braves hommes, pas enfants.
SACHA, les mains toujours au front, elle s’approche du feu.
Encore un peu d’eau, s’il vous plaît…
GERMONT
Mais… est-ce que la guerre vous effraie?
SACHA
N’avez-vous pas honte de poser
Ces questions?
Rjevski arrive en courant avec un petit bouquet de roses endommagées par la gelée, mais
encore fraîches.
RJEVSKI
Déesse! Regardez!
C’est ma surprise!
GERMONT
Les fleurs! Mon Dieu!
D’où?
RJEVSKI
J’ai vues dans la serre, là, où
Il y a un pot de fleurs. Au lieu
D’un beau collier, mettez au cou…
(Soudain, il embrasse Germont.)
KHILKOV
Diable!
RTICHTCHEV
Polisson!
GERMONT
Mon lieutenant,
Mais je ne vous ai rien promis…
RJEVSKI
Je suis brûlé complètement
De passion, je demande merci.
Un petit baiser!..
GERMONT
Non! Mais pourtant,
Dites-moi si ces fleurs sont à moi?
RJEVSKI
Certes… Portez-les en attendant
Qu’elles ne se fanent…
GERMONT
Bien, dans ce cas,
Je les rends à un autre, c’est ça!
RTICHTCHEV
Il va jeter feu et flamme.
RJEVSKI
Quoi?
GERMONT
Vous permettez?..
RJEVSKI
Oui… Mais… Donner
À un autre ce que j’ai trouvé
Pour vous… C’est…
GERMONT
Mais je veux cela.
VORONETZ
Il est pâle… Je sens qu’il foudroie.
STANKÉVITCH
On aura un bruit!
RJEVSKI
Mademoiselle!
GERMONT
Ces fleurs sont les miennes, les sont-elles?
RJEVSKI
Oui, mais…
GERMONT
Je les rends à celui
Qui m’est ici le plus mignon –
En Provence, c’est une tradition…
RJEVSKI
Mes fleurs… Mais pourquoi ainsi?..
GERMONT
Elles ne sont plus à vous, monsieur…
GORITCH
Rjevski va devenir affreux.
RJEVSKI
C’est une offense!
VÉLIAMINOV
Je sais pourtant
Qu’à Pélymov, elle les rendra…
GERMONT
Je veux du vin, donc, versez-moi…
Et je bois cette coupe maintenant
Pour vous, cornette!..
(Elle jette les fleurs aux pieds de Sacha.)
Tout le monde est étonné.
RJEVSKI
Mais c’est… Mais si…
GERMONT
Je bois pour le jeune cornette, oui!
Sacha prend machinalement les fleurs. Rjevski, furieux, s’approche d’elle.
RJEVSKI
Ces fleurs, vous devez me les rendre!
Et vous avez osé les prendre?
VÉLIAMINOV
Laisse-le, Rjevski!
RTICHTCHEV
Il est enfant!
RJEVSKI
Mais cette petite moquerie de moi prend
Une très fâcheuse tournure! Je veux
Ces fleurs!
KHILKOV
Il est en rage!
GERMONT
Mon Dieu!
VÉLIAMINOV
Cornette, cédez! En évidence,
L’ivresse est montée dans sa tête.
Il est ardent si on l’offense.
SACHA, immobile d’abord, les fleurs à la main, salue Germont.
Merci, mademoiselle! Vous êtes
Aimable!
RJEVSKI
Très bien! Je vous appelle
En duel! C’est un défi! Allez!
Une pause.
Silence? Avez-vous peur du duel?
Vous n’êtes pas digne d’être officier!
Une pause.
Je vous méprise… Vous méritez
Cela parce que vous êtes lâche! Or,
J’attends que vous me répondiez
Dans une minute…
VORONETZ
Rjevski!
RJEVSKI
Alors?
SACHA, elle s’approche de Pélymov et Stankévitch.
Je vous prie d’être mes seconds,
Vous, Pélymov, et vous encore…
VÉLIAMINOV
Il partira demain parce qu’on
L’attend, là, à l’état-major…
SACHA
Mais nous nous battrons tout de suite.
VÉLIAMINOV
Mais où?
SACHA
Ici.
VORONETZ
Qu’est-ce que vous dites?
Comment?..
GORITCH
Ici, maintenant, un duel?
VÉLIAMINOV
Est-ce que vous pourriez, mademoiselle,
Les concilier?
GERMONT
Oui, je comprends
Que ma plaisanterie est mauvaise.
(Elle s’approche de Rjevski.)
Je vois que vous êtes trop ardent.
Pardonnez-moi si je vous blesse…
Je plaisantais mais cet enfant
Était poli et innocent,
Un peu emporté… Pour expier
C’est moi qui vais vous embrasser…
(Elle embrasse Rjevski.)
RJEVSKI
Parbleu! Je suis comme insensé!
(Il s’approche de Sacha.)
J’oublie que tu m’as offensé
Involontairement…
RTICHTCHEV
Tranquille!
SACHA, elle n’accepte pas la main de Rjevski.
Pourtant ce serait trop facile!
Je ne pardonne pas. Je n’ai pas
Besoin de l’indulgence…
VORONETZ
Voilà!
KHILKOV
Quel gaillard!
SACHA
Je veux vous prier,
Si vous avez choisi vos seconds,
De leur dire que, dans cette salle, l’on
Fasse la barrière… Je suis pressé
De revenir à l’état-major
Dès que je remettrai cet ordre
Au colonel…
RJEVSKI
Diable! Je rêve? Or,
Je dis: je vous pardonne. Sans tordre…
SACHA
Jamais! Si vous ne voulez plus
Vous battre, vous devez alors
Me demander pardon!
RJEVSKI
Encore,
Chez nous, ce temps n’est pas venu
Pour que je vous demande pardon!
Là, tout de suite, nous nous battrons!
(Il ramène Khikov et Rtichtchev de côté.)
Ceux-ci s’approchent de Pélymov et Stankévitch et discutent les conditions du duel.
Les seconds mesurent les pas.
GERMONT
Mon Dieu! Vous êtes tous fous! Têtus!
Je serai malheureuse, si l’on tue
Quelqu’un… Pour une rose, au hasard,
Une fleur futile, – une balle au cœur!
SACHA. elle s’approche de Germont et lui rend les fleurs.
Permettez de vous rendre ces fleurs.
GERMONT
Mais conciliez-vous!
SACHA
C’est trop tard.
GERMONT
Je vous ai apporté du mal…
Sacha la quitte. Germont est en désespoir.
PÉLYMOV
De ces encoignures de la salle,
Dirigez-vous vers la barrière…
D’après les règles du duel, faire
La visée est possible à la
Commande “un!”… Je prie d’aller là…
Les adversaires viennent à leurs positions.
Je fais encore une prévention:
Si l’on pouvait vous concilier…
SACHA
C’est inutile, donc, d’en parler!
RJEVSKI
Je ne supporte pas cet affront!
PÉLYMOV
Allez! Je commence à compter…
GERMONT
Mon Dieu! Je n’ose pas regarder…
Davide Vassiliev entre.
VÉLIAMINOV
Davide!
GORITCH
Mon colonel!
VASSILIEV
C’est quoi ici?
RJEVSKI
Un duel avec cet élégant!
VASSILIEV
Comment
Osez-vous faire pendant la guerre ainsi?
Quand la Patrie est en danger et quand
On risque sa vie au hasard!.. Revenez!
Si je sais de nouveau qu’on recommence,
Ça sera la punition que j’infligerai
Sans distinguer les grades et les vaillances…
Je n’attends pas de telles polissonneries
De toi, Rjevski! Et tu es mon adjoint!
Je te croyais comme ma conscience, au moins!
RJEVSKI
Je n’ai pas pu supporter son mépris…
VASSILIEV
D’où venez-vous, cornette?
SACHA
Je suis venu
De notre état-major et encore plus
Je dois vous rendre cette dépêche…
VASSILIEV
Cornette,
On n’a pas d’autres passes-temps outre un duel?..
Mon Dieu! Qui est-ce que je vois?.. Mademoiselle!
C’est bien vous?.. D’oû?.. C’est un rêve ou une fête?
GERMONT
Oui, c’est moi…
VASSILIEV
Quelle belle merveille! Mais c’est bon:
Chéhérésade parmi mes polissons!..
Du vin, des roses… Une bonne fête, comme je vois…
ERCHOV
Ma patrouille a arrêté deux charrois
Et des captifs. Elle a été là-bas.
VASSILIEV
Une seule patrouille? Tu es costaud, comme ça.
J’en ferai au feld-maréchal le rapport,
Si je trouve pour le faire assez de temps.
Lisons ce qu’on voulait de nous… Vraiment,
Je n’aime pas les paquets d’état-major…
(Il lit. L’expression de son visage change.)
Parbleu!.. On se plaignait souvent en vain
Que les chefs ne nous n’apprécient pas bien,
Mais on a eu beau bouder, chers amis,
Comme le feld-maréchal nous remercie!
STANKÉVITCH
Lui, personnellement?
VASSILIEV
Oui… Il a signé.
RTICHTCHEV
Vraiment?
VÉLIAMINOV
Laisse regarder…
VASSILIEV, il lit.
“Si tous battaient
L’ennemi comme vous, la guerre aurait sa fin”.
RJEVSKI
Ohé, Voronetz, verse-moi du vin!
À la santé du feld-maréchal!..
VASSILIEV
Non,
Je n’ai pas lu jusqu’au bout… C’est pour toi…
RJEVSKI
Lis vite…
VASSILIEV
Mon cher ami, mais tiens-toi bon…
RJEVSKI
Lis vite, enfin…
KHILKOV
Regardez, il n’a pas
L’air d’être sûr…
RJEVSKI
Je suis ému…Tellement…
Si c’est un blâme à l’ordre, c’est trop, vraiment.
Lis donc…
VASSILIEV, il lit.
“Pour sa hardiesse et sa vaillance,
Ce lieutenant dont on entend parler
Partout dans notre armée, est digne, je pense,
D’avoir un détachement particulier”.
RJEVSKI
Comment?..
VASSILIEV, il lit.
“…Il faut le faire immédiatement…”
RJEVSKI
Diable!.. Laisse-moi voir… C’est vrai… Un détachement…
VASSILIEV
Je félicite, donc… Ensemble, on luttait
Pour la Patrie. On va nous séparer…
RJEVSKI
Est-ce que le feld-maréchal me connaît?
Je n’imagine pas…
VASSILIEV
On a bien passé
Le temps… Laisse-moi t’embrasser… Et demain,
Nous diviserons le détachement… Eh bien,
Sans être concurrents?.. Ou au contraire?
RJEVSKI
Trois mille diables!.. Sans concurrence!..
VASSILIEV
Versez-moi!
Je bois à la hardiesse, au caractère
Libre de vous tous, mais pas dans les combats
Avec les siens!… Assez de plaies de guerre!…
Je bois aux combattants hardis, mes chers
Amis, à vous, oui, enfants de la gloire,
À vos moustaches fournies, mes braves hussards,
Que le vent tourne comme une girouette flottant,
À vos cœurs et à vos gorges maintenant!
(Il boit.)
GORITCH, il se met à chanter.
On bat les ennemis, sans craindre
La mort. Et c’est la loi pour tous les combattants
Partout où l’on peut les atteindre…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
Sacha salue tous et va vers la porte.
VASSILIEV
Dormons! Cornette, où vas-tu, donc, partir?
SACHA
J’ai l’ordre de revenir sans tarder.
VASSILIEV
Il est temps de faire tout et de servir.
Dans la nuit, il est dangereux d’aller:
La route des détachements français est près…
SACHA
Je dois…
Pélymov, déguisé d’un manteau taillé d’une façon inconnue, va aussi vers la porte.
VASSILIEV
À quoi, Pélymov, es-tu prêt?
PÉLYMOV
Au bal masqué…
VASSILIEV
Donc, sois prudent encore!
PÉLYMOV, il s’approche de Sacha.
On ferait route ensemble?
Sacha et Pélymov partent ensemble.
VASSILIEV
Bonne chance alors!
Germont s’approche de Vassiliev, Rjevski la regarde.
GERMONT
Au bal masqué… Que veut-il dire, vraiment?
VASSILIEV
Les balles françaises l’attendent depuis longtemps!
Il est premier parmi les braves… Chaque nuit,
Enveloppé dans un manteau d’ennemi,
Il va au bivouac français, après,
Il montre où sont disposés ces Français…
GERMONT
Est-ce dangereux?
VASSILIEV
Risquer sa vie? Pas plus
Qu’un amusement pour lui. J’ai entendu
Parler de son amour tragique, dit-on.
Il cherche la mort d’une balle française maintenant…
Pleurez-vous?
GERMONT
J’ai bâillé aux larmes. Pardon!
VASSILIEV
On vous laissera dormir pour le moment…
(Il fait le lit pour Germont avec des rouleaux de paille et de manteaux.)
Germont se couche. La plupart des combattants se sont installés pour dormir. Vassiliev
s’assied pour manger.
RJEVSKI
À quoi penses-tu?
VASSILIEV
Il est temps de quitter
Ce bivouac. Trois nuits de suite déjà,
Nous sommes ici…
RJEVSKI
À l’aube, il faut lever
Le détachement sans bruit et on ira
À un lieu, beaucoup plus sûr, quelque part.
La terre est molle comme une pâte mais on part
Sans faire des traces…
VASSILIEV Le soir, l’air a été
Froid. Il y a tant d’étoiles… Il va geler…
RJEVSKI
L’hiver arrive très tôt, l’automne s’en va.
Et c’est encore l’octobre maintenant,
Il se dépêche!
VASSILIEV
Rjevski, parle plus bas…
Tout le monde dort, regarde… Quel bon moment!
(Une pause.)
Buvons à ça!.. Dans la bouillie, il faut
Du sel …
RJEVSKI
Difficile de te faire plaisir,
Tu es gourmand!
VASSILIEV
Il fait ici très chaud!..
Il nous est le temps aussi de dormir…
(Il regarde autour de lui.)
Alors, le bivouac s’est endormi.
J’aime ce tableau, bien qu’il soit bigarré:
Les sacs d’avoine, de paille au lieu des lits,
Le ciel nocturne et les feux du brasier,
Comme des lances – les moustaches, le ronflement
Plus effrayant que le rugissement
Des lions, plus fort que les trompettes des anges…
Dans ce paysage, il y a une poésie…
RJEVSKI
Une poésie!
(Il rit aux éclats.)
Encore, qu’est-ce que tu dis?
VASSILIEV
Oui, mon ami, une poésie! Tout change
Après la guerre, et un poète fameux
Nous décrira assez précisément
Nos grands combats et notre temps glorieux
Vivra dans les contes qu’on lit aux enfants…
RJEVSKI
Théo sait bien faire de la poésie
Mais il n’écrit pas de nous, il écrit
De belles bergères et de bergers…
Vassiliev s’approche de la porte et écoute avec attention.
Qu’as-tu?
VASSILIEV
Quelqu’un vient à cheval, j’ai entendu…
Regarde, Rjevski, qui va arriver?
Pélymov entre très vite.
PÉLYMOV
Davide! Nous sommes tous en danger,
On a cerné le détachement
Furtivement. J’ai failli être
Captivé, sans ce déguisement…
VASSILIEV
Cornette?
PÉLYMOV
Parti dans les ténèbres…
VASSILIEV
On nous a cernés dans ce lieu!
Jamais trois jours sur place! Sans feux!
Si non, on verra ces bestiaux!
RJEVSKI
Que faire?
VASSILIEV
Que faire? Monter aux chevaux!
Alerte générale. Les combattants se dressent pour se préparer à la bataille. On entend des
coups de feu. Le rideau tombe.
ACTE TROISIÈME
C’est l’état-major d’un corps d’armée dans la petite salle d’un presbytère dont le maître n’a pas de grands revenus. On voit un poêle de faïence et les icônes au coin. À un autre coin, il y a une cage avec un chardonneret. Les tables sont couvertes de drap vert. Aux murs, il y a des cartes. Les fenêtres basses sont complètement en givre. Il fait beau ce jour de novembre. Dans la salle, il y a deux officiers de l’état-major: le commandant Tchérémissov et le capitaine
Népluev, tous les deux vêtus d’éclatants habits neufs.
TCHÉRÉMISSOV
Où est Azarov?
NÉPLUEV
On l’a envoyé
Chez Ojarovski…
TCHÉRÉMISSOV
Il est temps de venir…
NÉPLUEV
Bâillez-vous? Donc, la nuit s’est mal passée?
TCHÉRÉMISSOV
On a joué aux cartes jusqu’â l’aube. Le pire
Est que je regrette cette lubie beaucoup,
Parce que le jeu était violent… Au blanc,
Nourine m’avait mis et a gagné tout.
NÉPLUEV
Nourine… le comte? Attendez un moment…
TCHÉRÉMISSOV
Le connaissez-vous?
NÉPLUEV
Un gandin roux, oui?
Avant la guerre, je l’ai vu à Paris.
TCHÉRÉMISSOV
C’est lui! Il est un grand patriote maintenant,
Dirige les milices de ville, s’il ne ment
Pas… Balmachov dort et ronfle…
NÉPLUEV
On l’entend,
Comme s’il n’a pas dormi huit jours…
TCHÉRÉMISSOV
Il est tellement las de secousse d’hier pour
Avoir des rêves très délicieux maintenant…
NÉPLUEV
Un accident?
TCHÉRÉMISSOV
Dans une tempête de neige,
Il s’est perdu et l’ennemi a failli
Le prendre. Encore un peu et pas ici,
Il dormirait, moins sûr qu’on le protège…
NÉPLUEV
Comment s’est-il sauvé?
TCHÉRÉMISSOV
Un officier
Des nôtres est venu à l’aide juste au moment
Quand, effrayé, le général a sué
À grosses gouttes…
NÉPLUEV
Je ne comprends pas vraiment,
Pourquoi est-il venu chez nous chercher
Le feld-maréchal? Pourquoi pas en haut?
TCHÉRÉMISSOV
Une lettre de l’empereur!..
(Une pause.)
Le vent siffle trop
Aux fenêtres comme si elles ne sont pas vitrées…
Il faut les boucher, ami, ordonnez…
Quand verrons-nous Pétersbourg?.. Le ballet,
Les huîtres, les Tziganes, le port de Néva,
Les ambassades et les auberges…
La voix de VASSILIEV (derrière la porte)
Pourquoi
Pas de sentinelles?
Vassiliev et Rjevski entrent.
VASSILIEV
Est-il arrivé,
Le feld-maréchal?
TCHÉRÉMISSOV
Non.
NÉPLUEV
On l’attend, mais…
VASSILIEV
J’ai faim et j’ai soif… Où peut-on manger?
NÉPLUEV
Suivez-moi…
VASSILIEV
Merci, capitaine. Montrez!
RJEVSKI
Allons, Davide…
Népluev, Vassiliev et Rjevski s’en vont. Nourine entre par une autre porte.
TCHÉRÉMISSOV
Monsieur le comte! La chance
Que vous avez eu hier…
NOURINE
Oui! Dieu merci!
TCHÉRÉMISSOV
Me manque toujours: pas de bonnes cartes la nuit…
NOURINE
Vous êtes trop passionné…De la patience…
Où est le feld-maréchal?
TCHÉRÉMISSOV
On l’attend…
NOURINE, il indique un tableau au mur.
À qui est ce portrait?
TCHÉRÉMISSOV
Je ne sais pas,
Monsieur le comte…
Sacha entre, vêtue d’une pelisse courte16 avec un paquet à la main.
Cornette, donc, te voilà!
As-tu une lettre d’Ojarovski maintenant?
SACHA
Ojarovski l’a envoyée
Au feld-maréchal…
TCHÉRÉMISSOV
Fatigué?
SACHA
Non, pas beaucoup…
Nourine regarde Sacha avec attention.
(Elle ne reconnaît pas Nourine.)
Je me laverais…
Encore… J’ai pris un captivé…
Je pense que c’est un officier…
TCHÉRÉMISSOV
Tu reviens avec des trophées
Et une estafette? Donc, ta proie
Est très bonne … Où est-il?
SACHA
En garde.
Et si je ne me trompe pas,
Le fourrage leur manque, l’arrière-garde
Marche à pied, sans chevaux, comme lui…
TCHÉRÉMISSOV
Pas de jeux, c’est la guerre, je dis!
Amène-le! On va regarder…
Sacha sort.
NOURINE
Dites qui est ce jeune chevalier?
TCHÉRÉMISSOV
Ici, donc, il est aide de camp.
Le connaissez-vous?
NOURINE
Oui, peut-être…
(Il s’en va.)
Sacha revient avec Vinzento Salgari.
TCHÉRÉMISSOV
Si bronzé, du sud, il doit être…
Dites-moi votre grade!
SALGARI
Lieutenant.
(Il ôte la pelisse courte et la rend à Sacha.)
Je remercie. Vous permettez
De rendre… Votre ami à jamais…
TCHÉRÉMISSOV
Que ce serment peut signifier?
SACHA
Pour qu’il se chauffe, donc, j’ai prêté
Ma pelisse. Il était transi
De froid dans son habit…
TCHÉRÉMISSOV
Merci
À Dieu! Monsieur, comment êtes-vous
Devenu captivé?.. Vous êtes Français?
SALGARI
Espagnol…
SACHA
Pas lâche, je dirais,
Car sa balle m’a touché le bout
Du doigt… Il ne visait pas mieux
À cause du froid, sa main tremblait…
SALGARI
Je n’ai point rencontré jamais
Des ennemis comme vous… Heureux
De manquer. Si les officiers
Russes sont comme vous, toutes les mesures
Sont nulles contre vous. Je suis sûr
Que la guerre est perdue…
TCHÉRÉMISSOV
Nommez
Le corps de troupe…
SALGARI
Je ne dirai
Pas ça…
TCHÉRÉMISSOV
Finie, pour les Français,
Est cette campagne… Alors, pourquoi
Devez-vous, je ne comprends pas,
Rester fidèle à ce serment?
SALGARI
Alors, monsieur, je vous entends
Mal ou, donc, vous me conseillez
De trahir?
TCHÉRÉMISSOV
Qu’est-ce que vous avez
Dans cette vile guerre? Votre pays
Est occupé. Mais c’est fini,
La guerre, les petres des Français…
Contre l’ennemi, l’Espagne pourrait
Lutter aussi comme nous… Alors,
Nos pays seraient alliés… Or,
Dites-moi franchement… Je vous avoue
Qu’on ne vous retient plus, si vous
Vous engagez dans nos troupes… On
Rendra vos armes, vous ne serez pas
Captif… On n’aura plus d’effroi,
Nulle part, de ce Napoléon…
La gloire française va disparaître…
(Une pause.)
N’y pensez pas longtemps, peut-être!
SALGARI, il se dresse.
Même si c’est juste, j’ai mon idée
Qu’il ne faut pas tirer l’épée
Contre lui… Je l’aurais trahi,
Quand il avait eu toute sa gloire,
Pas le jour de votre victoire…
Rester fidèle est la pratique de mon pays…
Une pause. Tchérémissov fait signe de sa main. Sacha emmène Salgari. À la sortie, ils
rencontrent Nourine.
NOURINE
Ce brave cornette, est-il depuis longtemps?
TCHÉRÉMISSOV
C’est Azarov. Il n’a que dix-sept ans.
Ce brave est dès le début de l’automne…
Il rendra des points à de vieux soldats.
Mais que voulez-vous savoir?
NOURINE
Je soupçonne
Que je l’ai rencontré…
TCHÉRÉMISSOV
Et pourquoi pas?
NOURINE
Ah, ce n’est rien… Mais il est le dernier
Que j’aie imaginé d’y rencontrer.
Nourine et Tchérémissov sortent en parlant. Par une autre porte, entrent Sacha et Ivan.
IVAN
Comment allez-vous sans pelisse vous-même?
Oh, ma chère demoiselle… Il fait si froid…
SACHA
Chut!.. Mais tais-toi!… Je sais bien tout sans toi…
Le froid! Je n’y pense pas! J’ai un problème:
Tous ont de bonnes moustaches, mais moi seule, non!..
IVAN
À ce temps, votre manteau n’est pas bon…
SACHA
Assez, ne parle plus! Tu es ordonnance17…
IVAN
Si je suis dupe, dites-le avec aisance…
SACHA
Ne t’en fâche pas, Ivan. J’ai un souci
De plus… Ça ne me plaît pas ici. Or,
Je fais le même et c’est chaque jour ainsi…
C’est embêtant, là, à l’état-major:
Porter les ordres aux régiments, saluer
Leurs officiers… Mais ce n’est pas de ça
Que je rêvais… Je voudrais au combat
Battre l’ennemi. Si je pouvais aller
Au détachement des partisans… J’ai demandé
Au général…
IVAN
Et lui?..
SACHA
A refusé…
Rjevski entre en chantonnant quelque chose. Son habit est déboutonné.
RJEVSKI
Le feld-maréchal est venu? Je suis
En retard?
SACHA
Non,
RJEVSKI
C’est vous?
SACHA
Je vous salue,
Monsieur. Il vous est étroit, votre habit?
RJEVSKI, il se rappelle qu’il est dans l’état-major et il boutonne son habit rapidement.
Trois mille diables! Mais je n’ai jamais bu
Le meilleur rhum! C’est merveilleusement bon!
Je vous en jure. J’ai le sang enflammé…
Une autre fois, je me serais grisé.
(Il s’étend dans un fauteuil.)
SACHA
Ça va, avec mademoiselle Germont?
RJEVSKI
Vous ne savez pas, donc, que les Français
L’ont reprise la nuit avec le charroi?
Je m’en fiche! Ce fardeau n’est pas pour moi!
On a failli mourir quand on partait…
SACHA
Elle vous semblait très sympatique, pourtant…
RJEVSKI
Au diable!.. Vous m’avez rappelé le moment
Du duel que nous n’avons pas terminé
La nuit…
SACHA
Est-ce que, monsieur, vous vous fâchez
Encore contre ce rien?
RJEVSKI
Donc, je n’aime pas
Pardonner les offenses… Et vous m’avez
Porté un défi… Comme ça, je pourrai
Mourir chaque jour dix fois dans le combat…
Mais je ne veux pas mourir sans payer
Le fait que vous m’avez si offensé.
Ivan entre et demeure à l’écart en écoutant la conversation.
SACHA
Mais de quoi vous ai-je offensé?
RJEVSKI
Donc, or,
Vous ne voulez pas vous battre? Non?.. Alors,
Que peut-on attendre d’un gandin d’état-
Major? Je note ça… Vous tremblez d’effroi
En pensant vous trouver à la barrière.
C’est un obstacle à votre belle carrière!
SACHA
Assez, mon lieutenant… Oui, je suis prêt…
C’est quand et où?
RJEVSKI
Allons sans trop parler,
Sans perdre le temps! J’ai vu un petit pré…
Ce n’est pas loin, dans la forêt…
SACHA
Dommage, si l’on nous empêche de nouveau!
RJEVSKI
Non, ces hasards ne sauveront plus, c’est trop!
SACHA
Alors, on va nous regarder en face…
Mais, les seconds?..
RJEVSKI
Un prétexte efficace
Pour la forme! Quant à moi, je peux comprendre
Que, s’il y a deux adversaires, c’est assez,
De plus, ils sont, tous les deux, officiers!
Je m’en fiche de ces manières de la garde!
Voulez-vous suivre les règles du bon ton?
Voulez-vous mourir à la mode? Allez…
Tous les deux restent devant la porte pour laisser passer l’un l’autre.
SACHA
Après vous…
IVAN
Pardon, messieurs! Permettez
De dire…
SACHA
Tout ça – après!… Pas de temps! Non,
Ne me suis pas, je vais revenir vite.
RJEVSKI
Voyons!..
SACHA
Allons…
Rjevski et Sacha sortent.
IVAN
Pour un rien! Comme la suite…
Elle est comme son oncle… Il était hardi!
Et maintenant…
Vassiliev entre.
VASSILIEV
Eh, as-tu vu ici
Un lieutenant des hussards, moustachu
Comme ça?..
IVAN
Mon maître et lui, je les ai vus,
Ils sont allés se battre en duel au bois.
VASSILIEV
Parbleu!.. J’ai ordonné! On infligera
La punition à deux!.. Régler les comptes
En pleine guerre!.. J’arrêterai… Tu ris, coquin?..
(Il s’en va.)
IVAN
Je pense qu’ils ne pourront pas aller loin…
Sans doute, c’est leur destin qui les confronte…
Tchérémissov et Népluev entrent.
TCHÉRÉMISSOV
Je viens d’apprendre une nouvelle surprenante:
Le corps d’armée du prince, à sa commande,
Sans s’approcher de Smolensk, a tourné
À droite de Dorogobouge. Si le froid
Se tient encore si grand, on en aura
Beaucoup de dégâts pour toutes nos armées.
Leur mouvement tournant nous est dangereux…
NÉPLUEV
Les Français ne seront pas sauvés même par Dieu.
TCHÉRÉMISSOV
Pourtant, il ne faut pas être insouciant…
Ils passent dans la salle voisine.
IVAN
Donc, les Français l’ont prise, c’est évident,
Notre petite ville en passant la rivière.
Il faut penser très bien à cette affaire…
(Il s’en va.)
Vassiliev, Rjevski, Sacha entrent.
VASSILIEV
Cornette! Je vous vois de nouveau trouver
Un beau passe-temps avec mon lieutenant!
Je n’aime pas les bretteurs! Cherchez vraiment
La gloire dans des combats ou composez
Des vers. Après la guerre, vous vous battrez…
RJEVSKI
Il ne voulait pas ça, je l’ai forcé.
Crois-moi, Davide… Je suis coupable de tout…
VASSILIEV
Ton humeur batailleuse, connue partout,
Est devenue proverbiale au régiment.
Tu es doué comme un hercule, pourtant
Tu es mal loti du côté cerveau…
RJEVSKI
Davide, ami…
VASSILIEV
Laisse, je t’aime. À propos,
Je tirerais les oreilles à ce fat…
SACHA
Monsieur, mais vos paroles peu délicates
M’embêtent. Vous n’avez pas raison, en fait,
Je vais prouver ça tout de suite maintenant…
Dites si vous avez dans le détachement
Une place pour ce cornette dont vous vous êtes
Moqué ici devant tous tant de fois?
VASSILIEV
Pour vous, donc?
SACHA
Oui.
VASSILIEV
Non, mon ami, hélas.
Je n’ai pas besoin de fats…
Rjevski et Vassiliev partent.
SACHA, elle est seule.
Il n’est pas
Seul, leur détachement…Pour ces amis, moi,
Je peux donner la vie… Mais je ne vais
Pas prier si personne ne le voulait.
Ivan entre.
IVAN
Mademoiselle…
SACHA
Chut!
(Elle regarde autour d’elle.)
IVAN
Personne!.. L’ennemi s’en va
Par nos lieux. Il tourne à Vitebsk. Et là,
Tout un corps d’armée s’est trouvé.
SACHA
Vraiment?!
IVAN
Je sais que cette nouvelle vous étonnera.
J’ai entendu et je vous dis maintenant.
(Une pause.)
SACHA
Près de Dorogobouge?
IVAN
Notre ville est
Occupée par les Français, mademoiselle.
On est allé rapporter cette nouvelle
Aux généraux…
SACHA
Pourtant, si… Non, c’est très
Hardi et on va se moquer de moi…
Ça fait combien de jours, de là chez nous?
IVAN
Si on ne marche pas trop vite du tout,
C’est quatre jours ou plus qu’on y aura.
(Une pause.)
SACHA
Si je dis à Vassiliev… Cette idée
Est bonne… Il a peu de gens… Je dirai,
Ils sont courageux et forts comme des lions…
Il refusera…
Une ordonnance entre en courant.
L’ORDONNANCE
Qui est dans la maison?
Le feld-maréchal est, donc, arrivé!
Il vient ici…
Tchérémissov, Népluev, Nourine et les officiers de l’état-major entrent. Koutouzov entre par
la porte opposée avec sa suite. Tous saluent le feld-maréchal avec enthousiasme.
KOUTOUZOV
Je vous prie de parler,
Messieurs, plus bas! Comme je suis fatigué,
Je me repose avant le défilé…
Donnez ces petits-pains aux prisonniers…
Mettez ce fauteuil plus près du poêle…
Et abaissez les rideaux… Oui, pas mal…
Encore une chose… J’ai entendu parler
De Balmachov. Il est ici?..
TCHÉRÉMISSOV
Il dort,
On le réveillera, votre Altesse…
KOUTOUZOV
Encore,
J’ai mal aux yeux… Ne le réveillez pas!
Des emotions, il est très fatigué…
Qu’il dorme jusqu’au défilé… Et moi,
(Il s’assied dans le fauteuil avec gémissement.)
Qu’aurai-je, si je vis une centaine d’années!..
J’ai entendu parler de l’aventure
Qu’il a eue… Je n’ai plus d’ordres, j’en suis sûr…
(Fatigué, il fait un signe de la main.)
Laissez-moi…
Tous sortent, sauf Sacha. Elle se tient près de la porte avec un grand paquet à la main. Koutouzov ne la remarque pas. Il est assis, les yeux fermés, en murmurant quelque chose presque sans voix. Sacha toussote doucement. Koutouzov ouvre les yeux et tourne la tête vers
elle.
Que veux-tu, mon petit gaillard?
SACHA
J’ai une dépêche pour vous, c’est de la part
Du comte Ojarovski…
KOUTOUZOV
Donne-moi!.. Ton nom?
SACHA
Azarov!
KOUTOUZOV
Très bien! Azarov est ton
(Il parcourt la lettre.)
Père?
SACHA
Non, c’est mon oncle…
KOUTOUZOV
On a bien lutté,
Ton oncle et moi, il y a beaucoup d’années,
Ensemble contre les Turcs… Cependant,
Notre adversaire d’aujourd’hui est plus grand,
Napoléon lui-même… Comment? Ça va?
SACHA
Très bien, merci, votre Altesse!
KOUTOUZOV
C’est parfait!
Je suis d’accord, je pense comme ça! C’est ta
Première année du service?
SACHA
Oui, c’est vrai…
KOUTOUZOV
Et c’est toujours ici? C’est embêtant
De s’occuper des papiers. Je n’aurais
Pas pu passer huit jours comme ça…
SACHA
Si c’est
Possible de dire…
KOUTOUZOV
Laisse tout ça, vraiment!
Ne salis pas tes mains de l’encre ici!
Vois le feu de la bataille…
SACHA
Vous avez
Deviné mon rêve…
KOUTOUZOV
Voilà…
SACHA
M’ordonnez-
Vous de me retirer?
KOUTOUZOV
Attends, je lis…
(Il lit la lettre.)
Le comte Nourine entre. Koutouzov le regarde, très étonné. Nourine s’incline profondément
et veut baiser la main de Koutouzov. Celui-ci ne le permet pas.
NOURINE
Ayant appris, votre Altesse, que vous êtes
Ici, je tombe à vos pieds…
KOUTOUZOV (à part)
C’est très bête –
Si peu d’esprit pour s’incliner…
(À Nourine, d’un ton très sévère.)
Êtes-vous
D’état-major?
NOURINE
Je suis de la milice,
Représentant de la noblesse de tous
Nos lieux, le comte Nourine, à votre service.
Sacha lui jette un coup d’œil avec étonnement. Nourine l’examine aussi du coin de l’œil.
KOUTOUZOV
Prenez place!
NOURINE
Je reste, votre Altesse, merci,
Debout… En été, je me suis permis
De me présenter, en vain…
KOUTOUZOV
Ce n’était
Pas le moment de la civilité…
NOURINE
J’ai un problème pour vous, donc, tout petit…
(Il regarde Sacha.)
C’est un secret…
KOUTOUZOV
Quelle est cette chose secrète?
Sortez pour un petit moment, cornette,
D’ici, si monsieur le comte nous en prie.
Mais restez là-bas…
Sacha sort.
Je suis prêt. Encore,
Je vous prie, – sans beaucoup de mots alors.
NOURINE
Mes joues ont rougi de la honte, monsieur.
KOUTOUZOV
Que voulez-vous me rapporter?
NOURINE
Je peux
Jurer que ce cornette qui a été ici
Est demoiselle…
KOUTOUZOV
Avez-vous bien dormi?
Comment avez-vous pu l’imaginer?
C’est le neveu de mon ami de guerre,
Azarov… Il fait aussi la carrière
Du hussard… Vous rêvez, sans avoir déjeuné!
NOURINE
Azarov est le nom de son oncle, oui,
Je me souviens de ce que je l’ai vue
Au bal masqué, comme un hussard, vêtue.
Je la connais…
KOUTOUZOV
Qu’est-ce que vous avez dit?
Une demoiselle est dans l’armée! Ce n’est
Pas pour les femmes! C’est une campagne de guerre!
Si c’est une blague, je vous demanderais…
NOURINE
Pourtant, j’ai raison, votre Altesse. Que faire
Si ce sujet est piquant?.. Vous pouvez
Tout verifier vous-même… Mais je vous dis
Que tous les hussards ont des moustaches, mais
Lui…
KOUTOUZOV
Je lui demanderai… Cela suffit,
Pas un seul mot dans notre état-major!
NOURINE
Je vous le jure! Je serai muet alors!
KOUTOUZOV
Appelez-le!
NOURINE
Permettez-moi d’assister
Au défilé.
KOUTOUZOV
Oui.
NOURINE
Merci… Vous savez,
Je suis heureux à ce moment de voir
Nos troupes en liesse quand leur chef…
KOUTOUZOV
Au revoir!
Nourine se retire.
(Koutouzov est seul.)
Mon Dieu!.. Est-ce que cette histoire est vraie?.. Non?…
Est-ce un truc de farce ou une invention?
Sacha entre.
SACHA
M’avez-vous appelé, votre Altesse?
KOUTOUZOV
Oui, dis
L’âge que tu as maintenant.
SACHA
J’ai dix-sept ans.
KOUTOUZOV
N’as-tu pas peur à la guerre cependant?
SACHA
Non, votre Altesse! Et je n’ai pas menti!
KOUTOUZOV
C’est mal de me mentir!
SACHA
Je ne l’ose pas…
KOUTOUZOV
Si tu ne peux pas mentir, dis-moi… Non,
Attends… À propos… Quel est ton prénom?
SACHA
Mon oncle s’appelle Alexandre et moi,
Je suis comme lui…
KOUTOUZOV
Donc, Alexandre! Comment
T’a-t-on appelé petit?
SACHA
Sacha.
KOUTOUZOV
Donc, dans
Cette salle, un homme parlait. Tu le connais?
Il est de Smolensk…
SACHA
Non…
KOUTOUZOV
Il visitait
Peut-être la maison de ton oncle, non?
Quelques fois, donc, suivant les occasions?
SACHA
Je ne m’en souviens pas.
KOUTOUZOV
Alors… C’est bon…
Je le dis à propos… Tu veux passer
À l’avant-garde?
SACHA
Oui!
KOUTOUZOV
Tu n’es pas poltron?
Ne pleureras-tu pas des difficultés?
SACHA
Non, votre Altesse.
KOUTOUZOV (à part).
Ce comte a des problèmes
D’esprit à cause de la vie trop facile.
(À Sacha.)
Va!
Sacha, presque sûre qu’elle est prise, ne peut pas cacher sa joie qui l’a envahie pendant
l’interrogatoire. Koutouzov le remarque.
Non, attends
(À part.)
J’agis d’une manière, même
Polie… Mais si d’un coup? Ainsi soit-il…
(À Sacha.)
Je te poserai une question pourtant,
Ne t’étonne pas, si… Cornette, donc, dites-moi
Si vous êtes femme?
Une pause.
SACHA
Vraiment, je ne peux pas
Mentir, votre Altesse, je suis femme.
KOUTOUZOV, il se dresse.
Comment?!
Avez-vous osé faire la comédie
De l’honneur militaire?..
SACHA
Pour la Patrie
En danger, je voudrais faire des exploits.
KOUTOUZOV
Non, ma chérie, non, vous ne pourrez pas
(Il marche en colère.)
Me tromper! Elle voudrait, donc, être héros!
Il y a des hommes dans notre pays, même trop!
On n’a pas encore eu honte d’engager
Des femmes aux soldats!… N’allons pas échouer
Si bas!… Sans votre aide, ma chère demoiselle,
Nous avons battu l’ennemi avec zèle!
Et nous le chasserons de la Russie!
(Une pause.)
Comment avez-vous pénétré ici?
SACHA
Mon cousin est mort en hiver. C’est son
Habit que j’ai mis et…
KOUTOUZOV
À la maison,
Où sont ces bonnes, chiffons, poupées et danses!..
Allez-vous-en tout de suite et sans chance
De revenir!.. Votre oncle ne le sait
Pas, si non, il ne permettrais jamais!
Quelle honte! Vos parents sont vivants encore?
SACHA
Je suis orpheline.
KOUTOUZOV
Donc… Comment alors
Avez-vous pu prendre un habit sans droit?
SACHA
J’expliquerai, votre Altesse, permettez-moi…
KOUTOUZOV
Je ne permettrai pas! Si l’empereur
Savait… J’en ai assez, de ces chanteurs,
Mécènes de milice, des lécheurs d’état-
Major, ils ne peuvent rien, ils ne veulent pas
Mais ils puent beaucoup… Et voilà, les dames!
Restez chez vous, mademoiselle, jouez vos gammes!
SACHA
Mais permettez-moi…
KOUTOUZOV
Non, je n’écouterai
Pas le balbutiement d’une fille… J’en ai
Les oreilles rebattues des mots idiots
Des officiers d’état-major! C’est trop!
SACHA
Mais, votre Altesse…
KOUTOUZOV
Je vous dis de ne pas
M’y répliquer…
SACHA
Quand même, je vous dira …
KOUTOUZOV
Je vous prie de vous taire!
SACHA
Vous m’écouterez,
Peut-être, mon discours vous touchera.
KOUTOUZOV
On trouvera des hommes prêts aux combats
Sans vous! Allez, donc, à l’infirmerie
Ou faites de la charpie pour la Patrie…
Une révolte des dames! Une nouvelle comme ça!..
SACHA
Mais si le cœur bat dans la poitrine tant
Qu’il soit prêt à en sauter, si le sang
Ne coule pas librement dans les veines, si
L’âme n’est pas calme sans avoir accompli
Son devoir d’honneur comme du soldat
Ou de l’officier?.. Et si aux combats,
Aux dangers, aux pertes, seule la gloire attire
Avidement? Pourquoi me l’interdire?..
Si les yeux sont bons et les mains sont fortes
Pour viser, si, sans peine, le cheval me porte?
Si tout ce que j’ai – cœur, nerfs, forces, esprit, –
Demandent l’ordre: pour toi, mon pays,
Pour la Patrie, sois prête à tout donner.
Si…
KOUTOUZOV
Je vous prie de ne pas tant parler,
Je suis vieux, fatigué des reprimandes
Que vous dites, je n’aime pas les écouter.
Allez! Tout est fini, je vous demande
D’aller!
SACHA
Mais permettez-moi de rester…
KOUTOUZOV
N’y pensez pas!
SACHA
Je vous prie, votre Altesse,
Je vous supplie tellement, il ne me reste
Que tomber à genoux…
(Elle tombe devant Koutouzov à genoux.)
Koutouzov, très fâché, fait un signe de la main.
Je vous prie… prie…
(Elle pleure avec amertume.)
KOUTOUZOV
Des larmes à flots! Battrez-vous l’ennemi?
Où et comment?… Elle n’est pas, donc, la guerre,
Pour vous. Lire des romans, c’est votre affaire…
Cessez de sangloter! Quelle honte! Assez!
Si c’est vrai que vous avez dix-sept ans…
Cessez de pleurer! Quelle mine vous aurez…
J’ai dit, je ne ferai pas autrement…
Si quelqu’un entre… Je ne veux pas qu’on sait…
Restez ici, dans cette salle, attendez
Que les traces des larmes disparaissent des joues…
Assez!..
Les sanglots de Sacha deviennent plus rares et sourds. Elle cache sa tête parmi les coussins
sur le fauteuil où Koutouzov a été assis.
Je veux demander encore… Vous
Êtes venue dans l’armée, ici, suivant
L’amant? Je ne crois pas les innocents.
Je suis pécheur…
SACHA, elle se dresse tout de suite.
Quoi?
Une pause.
KOUTOUZOV
Les larmes se sèchent vite…
Pardonne ce vieux, ma chère, mais tout de suite,
Il faut partir… Oui!
Le général Balmachov entre. Sacha se détourne pour qu’il ne voie pas les larmes sur son
visage et s’écarte.
BALMACHOV
Votre Altesse, je viens
Chez vous…
KOUTOUZOV
Oui, prenez place, mon général.
BALMACHOV, il rend un gros paquet à Koutouzov.
De la part de l’empereur!..
Koutouzov décachète la lettre, la parcourt et la cache derrière le parement de la manche
Un tel scandale
M’est arrivé!..
KOUTOUZOV
Je sais, ce n’est pas bien,
Si, avec cette lettre… Pourquoi sans escorte?
BALMACHOV
Elle a été petite et de telle sorte
Que ne pouvait rien contre les maraudeurs
Qui nous ont attaqués à notre malheur!..
On pensait arriver au Jugement…
Un officier… D’où vient-il?.. Brusquement,
Un blanc-bec, tombe sur eux… Il siffle, il crie…
Agit le sabre… Un miracle!.. Quelle tenue!..
Il crie : “ Ohé, vous tous! Venez ici! ”
Or, cette bande, effrayée, a disparu…
Imaginez que ce jeune officier
A été seul, en somme… Il a crié
Pour faire peur… C’est un bon garçon hardi!
KOUTOUZOV
Oui, un brave… Quand le mensonge est uni
Avec la hardiesse, comme le résultat,
C’est la victoire! Où est-il?
BALMACHOV
Il n’est pas
Ici. Nous ayant sauvés de la mort,
Il nous a amenés à l’état-major
Et est parti à cheval, sans dire son nom,
En se pressant avec une commission…
Tout jeune…
KOUTOUZOV
De tels enfants, les grandes souffrances
De la Patrie font des héros… Pour toi,
Oui, ma Russie!.. Pour son exploit, je pense,
Il faudrait le décorer d’une croix.
BALMACHOV
Oui, moi-même, je voudrais encore une fois
Le rencontrer pour lui serrer la main…
KOUTOUZOV
Qu’est-ce qu’il y a à Pétersbourg? Donc, de quoi
Bavarde-t-on?
BALMACHOV
Vous permettez? Eh bien,
Tout le monde y triomphe, votre Altesse, et vous
Admire…
KOUTOUZOV
Oui, c’est ça, nous le savons nous-
Mêmes…
(Il aperçoit Sacha qui se tient près de la fenêtre, derrière Balmachov.)
Ah, tu es encore ici… Va vite…
Vers le soir, tu pars… Mes salutations
À ton oncle…
Balmachov se tourne vers Sacha et la regarde quelques secondes avec attention. Sacha se
retourne pour se retirer.
BALMACHOV, il se dresse brusquement et se précipite au-devant de Sacha.
Oh, je vous demande pardon,
Si je n’ai pas reconnu tout de suite…
C’est lui…
KOUTOUZOV
Qui?
BALMACHOV
Mais celui qui m’a sauvé.
Quelle joie! Permettez de vous embrasser!
Mais pourquoi vos yeux sont-ils rouges? Je vois,
C’est un orage qui a éclaté là…
Quelle est sa faute? Ça ne vous a pas plu?
Auprès de vous, moi, j’intercède pour lui –
Il a sauvé la vie à trois perdus…
À moi… Mon rêve se réalise ici:
Mon cher héros modeste, je vous ai vu.
Et, votre Altesse, je me suis souvenu
De ce que vous vouliez le décorer
D’une croix…
Koutouzov murmure quelque chose sans regarder Sacha.
Il ne faut pas y déroger!
Il a expié sa faute par cette action.
Il doit recevoir sa décoration
D’après le règlement, donc, en vigueur…
Je n’aurais pas été vivant sans lui…
Votre Altesse…
Koutouzov garde le silence.
(Il continue comme pour plaisanter.)
Vous n’appréciez point la vie
De l’adjudant-général de l’empereur?
Je déposerai une plainte devant la Cour.
Pourtant vous dites vous-même qu’il est digne pour
Être décoré… Veuillez le faire…
Koutouzov se retourne, tire d’une boîte de voyage, apportée par l’un de ses officiers d’ordonnance, une Croix de George le Victorieux et fait un signe de doigt à Sacha de
s’approcher de lui. Elle s’approche timidement.
KOUTOUZOV
Tu as
Le droit de la porter pour ton exploit…
(Il fixe la croix à la poitrine de Sacha.)
Elle n’ose pas le regarder.
BALMACHOV, il serre la main de Sacha.
Je vous félicite… Laissez m’en aller…
Comme je reste ici jusqu’au défilé,
Koutouzov fait un signe de tête affirmatif.
(Il serre la main de Sacha encore une fois.)
Nous nous reverrons…
(Il s’en va.)
Une pause. Koutouzov tambourine sur la table sans regarder Sacha.
SACHA, elle ôte la croix avec impétuosité et la met devant Koutouzov.
Je n’ai pas besoin
De la croix pour battre l’ennemi de mes mains
Pour la Patrie! Permettez de prier
De la reprendre…
KOUTOUZOV, il la regarde en silence, puis il prend la croix et la remet à la poitrine de Sacha.
Mais tu l’as méritée!
Porte-la! Il ne faut pas jeter des croix,
Ce ne sont pas des épingles! Et tu dois
Remercier le général… C'est très bien
De garder le silence par modestie…
Sans lui, tu m’aurais supplié en vain…
SACHA
Puis-je rester?
KOUTOUZOV
J’ai oublié ton âge… Dis!
SACHA
J’ai dix-sept ans!
KOUTOUZOV
Bon… Si quelqu’un apprend,
Comme ce comte, que tu n’es pas … homme? Alors?..
SACHA
Je suis ici depuis six mois. Pendant
Ce temps, on n’a rien soupçonné encore!
Vous pouvez dire au comte qu’il s’est trompé!
KOUTOUZOV
Donc… On m’a entouré de tous côtés…
Alors, bien, fais ton service… Le grade qui
Ne t’est pas légitime, sera le tien.
Mais ne le jette pas comme la croix… Retiens:
Ce n’est pas un peigne…
SACHA
Je vous remercie,
Votre Altesse…
KOUTOUZOV
Je garderai ton secret!
SACHA
Je vous jure que je ne compromettrai
Pas l’honneur! Vous pouvez me croire!
KOUTOUZOV
Je crois…
Va!
Sacha sort mais elle revient tout de suite.
Donc, c’est quoi encore?
SACHA
Le comte est là…
KOUTOUZOV
Appelle-le…
Sacha s’en va. Nourine entre.
Votre histoire piquante est bête,
C’est juste comme je l’ai prévu, cher monsieur.
De telles plaisanteries peuvent être faites
Avec un adjudant…
NOURINE
Quelle tuile! Mon Dieu!
Je vous jure, votre Altesse…
KOUTOUZOV
Ça va, ça va…
Mais ne plaisantez plus jamais comme ça…
J’aurais voulu me reposer un peu,
Rien à faire…
NOURINE
Voilà…
KOUTOUZOV
De tout ça, monsieur,
Mes cheveux sont blancs…
Vassiliev et Rjevski entrent.
Ah, Davide, te voilà!
Vante-toi, alors… J’aime beaucoup tes histoires!
Qui est-ce?
RJEVSKI
C’est le lieutenant Rjevski.
KOUTOUZOV
Toi,
Tu as l’air héroïque…
VASSILIEV
Premier des gars…
KOUTOUZOV
On m’a parlé de ta témérité.
Tu as ton détachement?..
RJEVSKI
Je suis au ciel
De votre confiance!
KOUTOUZOV
Tu l’as déjà prouvée…
Quel jour!.. Quelle chose, sauf le soleil, est belle?18
(Il s’en va, en s’apputant sur le bras de Vassiliev)
RJEVSKI
Ah, c’est vous de nouveau?.. Cornette, adieu!
On va encore se revoir, comme j’espère,
Le monde est un peu étroit pour nous deux.
SACHA
Je suis à votre service…
Rjevski s’en va, suivant tous.
À qui puis-je faire
Le rapport de mon projet? Ce n’est pas
Dificile de faire le mouvement tournant,
En barrant la route à l’ennemi maintenant…
Le cœur bat très fort… Que la gloire ne soit
Pas la mienne, si je pouvais moi-même… Drôle,
(Une pause.)
Le général dira que je suis folle…
Vassiliev et Rjevski entrent rapidement.
VASSILIEV
On nous a, donc, parlé de votre exploit.
Le lieutenant et moi, on en a ri
Aux larmes. Et si vous ne vous fâchez pas
Du tout contre nous, nous serons très ravis
De vous accueillir… Répondez vite, sans
Penser beaucoup. Alors, moi, je reprends
Mes mots mordants sur votre gandinerie.
Ça va, cornette?
SACHA
Je suis aussi ravi…
J’ai le projet d’une bonne sortie encore.
VASSILIEV
On voit que vous êtes de l’état-major!
C’est une blague… On en parle chemin faisant…
Faites vos préparatifs. Vite!
SACHA
Un moment…
(Elle s’en va en courant.)
VASSILIEV
Mais si pour la troisième fois, toi, Rjevski,
Tu te bats en duel avec celui-ci,
Je rédige un rapport. J’en ai assez
De tes frasques…
RJEVSKI
Oh, je ne te reconnais
Pas, mon cher Davide…
VASSILIEV
Chaque chose à son temps:
Ne monte pas en selle, sans mettre le pied dans
L’étrier. Et à midi, n’allume pas
Le feu!.. Bon, je m’en vais… Réjoignez-moi!
(Il s’en va.)
RJEVSKI
Pouah! On y étouffe… Ouvrir la fenêtre?
Sacha entre en tenant ses effets.
SACHA
Où est le colonel?
RJEVSKI
il devrait être
À l’écurie… Quant au duel…
SACHA
Je suis prêt.
J’ai accepté votre défi, je l’ai
Bien retenu dans la mémoire…
RJEVSKI
On va
Choisir un bon moment et un endroit
Plus sûr. Après tout, si nous sommes en vie,
Je jure, je redeviendrai votre ami…
Ivan entre, prêt à se mettre en route.
SACHA
Très bien!
Ils se dirigent vers la porte.
(Elle s’arrête brusquement.)
Je n’ai pas dit au commandant…
Ivan, selle les chevaux en m’attendant…
(Elle s’en va en courant encore une fois.)
Rjevski et Ivan sortent par une autre porte. Nourine entre.
(Elle reapparaît. Mais elle ne remarque pas Nourine.)
À l’Espagnol, je l’ai laissée, qu’il porte
Ma pelisse… Mais je n’ai pas peur du froid,
Parce que la cuirasse de la meilleure sorte
Est la jeunesse…
(Elle remarque Nourine et marche devant lui avec l’air indépendant, en sifflant la mélodie des couplets qu’il a chanté en français au bal.)
NOURINE
C’est elle ou pas?
(Il s’approche de Sacha.)
Dites-moi,
Nous sommes seuls… Je jure… Je garde le secret…
Résolvez mon énigme… C’est vous ou pas?
SACHA
Comment? Moi ou pas moi? Quelle nouveauté!
(Elle regarde tout autour avec l’air mystérieux et fait à Nourine le signe de s’approcher.)
Nourine est tout yeux et tout oreilles.
Moi, je suis moi…
(Elle ne peut plus se retenir et rit aux éclats.)
Je suis pressée, hélas…
Pas de minute à bavarder… Adieu!
(Elle s’en va en courant.)
Nourine est seul. On entend la musique militaire jouer au loin.
NOURINE
Mais j’ai raison ou pas? Qui le sait mieux?..
Le rideau tombe.
ACTE QUATRIÈME
C’est le salon dans la maison du commandant en retraite Azarov. Mais à présent, il est difficile d’y reconnaître la jolie salle joyeuse, où il y a six mois, Sacha et Rjevski ont fait leur connaissance. Le meuble est en désordre. Les portraits sont tournés aux murs. Quelques cartes sont accrochées de travers aux murs, en hâte, évidemment. Sur le plancher, devant la cheminée, où brûle le feu, il y a un tas de livres. Outre la cheminée, il n’y a que deux bougies fines qui brûlent dans des bougeoirs lourds. Ici, l’état-major de la brigade du général Ducière s’est disposé. Elle fait partie du quatrième corps de la Grande Armée du prince Eugène de Beauharnais. Il tâche de passer par une marche de flanc de la route de Smolensk à Vitebsk. Trois officiers de l’état-major, Armagnac, Fauche et Lepeletier, passent les heures fatigantes de leur service en jouant aux dés. Ils sont vêtus en haillons bizarres dans lesquels on peut à peine voir les traces des habits somptueux. La salle est en pénombre et quand les dés tombent par terre, les joueurs se penchent très bas pour regarder plus précisément. Par les fenêtres, on
voit la nuit froide de novembre.
LEPELETIER
Quel froid d’hiver ici!.. et là, en France,
C’est la vendange…
ARMAGNAC, il jette les dés.
Cinq!
LEPELETIER
Quatre!
FAUCHE
Huit! De la chance!
Ils jouent. Lepeletier chantonne une chanson, les autres l’accompagnent en fredonnant sans
ordre. Malgré son air de bravoure, la chanson ne semble pas gaie.
LEPELETIER
Le bon roi Henri Quatre
Etait un roi vaillant,
Aimant boire et se battre,
Pas ivre tout le temps.
La-la-la-la-boum-boum
La-la-la-la-boum-boum
Boum-boum-boum-boum…
Henri aimait la guerre
Et, dans les grands combats,
Battait des adversaires,
Seul, mieux que deux soldats!..
La-la-la-la-boum-boum…
Henri aimait les dames,
Il leur charmait les cœurs,
Vainqueur de plusieurs âmes,
Vivait en grand bonheur…
La-la-la-la-boum-boum…
Très fier de son panache,
Toujours, il se vantait…
Henri n’était pas lâche,
Mais d’une humeur très gaie…
La-la-la-la-boum-boum…
Le jeu continue. Lepeletier tire de dessous le clavecin une bouteille. Elle n’est pas encore vide. On en boit à tour de rôle. Après, Lepeletier met la bouteille sur le clavecin, où il y a déjà
trois bouteilles vides.
ARMAGNAC
Va au charroi…
LEPELETIER
Toutes les veines, en plein air,
S’engourdissent… Va toi-même…
ARMAGNAC
Pays maudit!
Pas de soleil, de femmes, de vin… Que faire?
FAUCHE
Dans le charroi, il n’y a rien, mon ami,
Non plus. J’y ai été et j’ai prié,
J’ai sué sang et eau mais rien n’a aidé…
ARMAGNAC, il relit les titres des livres qu’il jette dans la cheminée.
Ça, c’est de La Fontaine!.. Ça, c’est Voltaire!..
L’abbé Prévost!.. Et les pièces de Molière!..
Louise Germont apparaît près de la porte. Elle a entendu les dernières paroles d’Armagnac et
se précipite au-devant lui pour lui arracher le livre qu’il s’apprête à jeter dans le feu.
GERMONT
Molière!.. Quel vandalisme! Donnez-moi ça.
Brûler! Mais vous êtes cannibale, monsieur!
ARMAGNAC
Louise, vraiment…
GERMONT
Mais je ne comprends pas,
Comment on peut brûler les livres… C’est mieux,
Si vous tenez vos mains plus loin… La note
Que je vous met est la pire…
FAUCHE
C’est une faute
À cause de l’ennui…
LEPELETIER
Chantez, on vous prie,
Une chanson avec l’odeur de Paris…
“J’aime les belles rousses”! Chantez-la, mademoiselle!
Ou bien: “La gorge de Jeanne est la plus belle”…
FAUCHE
Mademoiselle Germont!..
ARMAGNAC
Louise!
LEPELETIER
Nous vous prions!
GERMONT
Aucune envie de chanter des chansons…
ARMAGNAC
Restez jusqu’à la relève avec nous,
Chère Louise…
FAUCHE
Dites si vous êtes heureuse qu’on vous
A libérée?
GERMONT
Aux nues, on m’a portée
Là… Ici… Horrible!.. Dans l’obscurité,
Je suis seule… Du cheval pour le dîner…
LEPELETIER
Vous êtes chez les vôtres.
GERMONT
Oh, merci, messieurs,
Mes chers sauveurs…
(Elle sursaute brusquement.)
Mon Dieu! Je suis en feu!
FAUCHE
Vous êtes assise près de la cheminée,
Même trop…
Une pause.
GERMONT, elle se dresse.
Je prends un de ces livres…
ARMAGNAC
Si vous
Voulez …
GERMONT
Là haut, il y a un vieillard tout
À fait malade… Je vais le voir… L’aider…
FAUCHE
Je pense qu’il vient de…
GERMONT
Je lui ai donné
Un peu à manger… Il a avalé
Un morceau de cheval… Il est épuisé…
LEPELETIER
Vous louez les Russes… Voici l’exemple contraire:
Partis, ils le laissent sans soins nécessaires…
GERMONT
Je lui ai parlé… Lui-même… C’était lui
Qui ne voulait pas quitter sa maison,
Mourir loin…
ARMAGNAC
Louise a un rôle… Attention!
De garde-malade…
FAUCHE
Si cela vous ennuie,
D’être si bonne, venez chez nous, pourquoi pas?
ARMAGNAC
C’est plus agréable de s’ennuyer là,
Où il fait chaud…
Germont sort.
Quelle femme!
FAUCHE
Très belle, vraiment!
LEPELETIER
Elle a perdu beaucoup d’âmes cependant!
ARMAGNAC
J’ai entendu que notre général
La connaissait très bien il y a trois ans…
LEPELETIER
Je vous jure qu’il serait encore content
D’être avec elle…
FAUCHE
Qu’est-ce qu’il y a là de mal?
Elle est belle!
ARMAGNAC
Elle a chanté à Moscou
À Murat. Il en est fou…
LEPELETIER
Sans beaucoup
Penser, elle parle…
FAUCHE
Les paroles… Ce n’est rien…
Les Français pardonnent tout aux belles. C’est bien
Pour ça qu’elles sont nées au monde, on en jouit.
ARMAGNAC
Nous sommes loin, chers Gascons, de la Patrie…
Reviendra-t-on?
FAUCHE
Qui pourrait le savoir?
LEPELETIER
Oh, ma pauvre vieille mère, pourrais-tu me voir?..
(Il chantonne. Les autres fredonnent.)
La mort vient, comme une vieille,
S’appuyant sur son bâton.
Il la frappe à l’oreille
Par sa main, sans façons…
La-la-la-la-boum-boum…
Perfide, comme elle sait l’être,
La mort le guette partout.
De son poignard, en traître,
Elle lui porte un rude coup…
La-la-la-la-boum-boum…
Le sang jaillit des veines
Du coup inattendu,
Et l’improbe meurt en peines,
De même qu’il a vécu.
La-la-la-la-boum-boum…
Une pause. La porte de l’entrée s’ouvre et un caporal avec un sable dégainé et Sacha, vêtue de l’habit et du manteau de Vinzento Salgari entrent. Le manteau de Sacha est tout couvert de
neige.
LE CAPORAL
Mon lieutenant! Celui-ci va sans dire
Le mot de passe, par postes, directement.
FAUCHE
On va voir. Va!
Le caporal s’en va.
SACHA, elle ôte le manteau et fait en tomber la neige.
La tempête est aux champs!
Je marche à pieds, affaibli… C’est le pire…
FAUCHE
Alors?
LEPELETIER
L’habit des tireurs navarrais…
FAUCHE
Vous êtes officier?
SACHA
J’ai été pris… Puis,
Je me suis évadé… Franchement, je dit
Que c’est l’enfer, où je me suis trouvé…
Où est ma troupe? Je veux savoir que faire…
ARMAGNAC
À la guerre, mon ami, comme à la guerre!
FAUCHE
Les tireurs navarrais! Pour les chercher,
À l’autre monde, vous devriez aller…
SACHA
C’est impossible?!..
ARMAGNAC
Plus près du feu, ici,
Venez, nous avons de bons bois maintenant…
(Il jette des livres dans le feu.)
Linière! Corneille!.. Publiés à Paris,
Ça brûle très bien chez les Slaves cependant…
FAUCHE
Le général va vous dire où aller,
Avec quelle troupe et où manger des chevaux…
LEPELETIER
Pourtant, on fait des livres un bon brasier…
FAUCHE
“La flamme, – dirait un diseur de bons mots, –
Des connaissances”…
LEPELETIER
Que le papier brûle si
Bien…
FAUCHE
Votre nom?
SACHA
Vinzento Salgari…
FAUCHE
Le grade?
SACHA
Lieutenant…
FAUCHE
Oui, on le comprend,
Vos épaulettes le prouvent…
LEPELETIER
Alors, dites-moi,
Si vous avez passé beaucoup de temps
Au camp d’ennemi?
SACHA
Cinq jours…
FAUCHE
Pas plus? Hélas!..
SACHA
Mais…
FAUCHE
Si vous étiez plus, on vous donnerait
Plus à manger. Cinq jours!.. Dieu! Quelle pitié!
SACHA
Vous plaisantez?
FAUCHE
Du tout, mon cher ami.
Vous aviez peu souffert peut-être si
Vous êtes parti sans y penser du tout…
SACHA
Deux jours en route… En neige jusqu’aux genoux…
J’ai prié pour quitter plus vite ces lieux…
LEPELETIER
Il a prié! C’est un vrai type!
FAUCHE
C’est Dieu
Qui est favorable aux types comme ça… Plus
De feu! Le général va revenir…
ARMAGNAC
Montaigne!.. Rabelais!..
On jette les livres au feu.
Et je vous jure, sans rire:
Pour être en Pologne, ce que j’aurais pu,
Je l’aurais donné…
LEPELETIER
Oui!
ARMAGNAC
Vous, lieutenant?
SACHA
Moi aussi!..
ARMAGNAC
J’ai vu en Égypte vraiment
Un paradis… Mais la Russie sera
Inoubliable jusqu’à la mort…
FAUCHE
Il reste
Peu de temps pour s’en souvenir… Dehors, là,
La mort fera fin à nos vies modestes.
LEPELETIER
Tais-toi, Étienne… On a des visiteurs…
Jouez-vous aux dés, lieutenant? Par bonheur?
SACHA
Non, je ne joue pas…
LEPELETIER
Je vous apprendrai…
SACHA
Mais si je perds, comment je vous payerai?
LEPELETIER
N’avez-vous pas d’argent? Ah, quelle pitié!
La nuit est longue… Nous avons à passer
Encore trois heures, après, on va au lit…
ARMAGNAC
Mais il faut passer ces trois heures ici…
Une pause.
LEPELETIER
Imaginez: un lit propre et tout ça:
Un oreiller, des draps…
ARMAGNAC
Je n’en ai pas
Vu depuis un mois. Peut-on voir après?..
LEPELETIER
J’aime la culture… Le linge, la cheminée…
ARMAGNAC
Les livres aussi… Diderot, Rousseau!.. Quel feu!
LEPELETIER
Croyez que j’ai marché de Gjatsk, je peux
Dire, presque nu-pieds… À ce temps mauvais,
Mon ami est mort juste au moment… Mais
Ses bottes m’ont chaussé bien… Et je n’ai pas
Connu une autre âme que chez Louis…
FAUCHE
Le feu
Va s’éteindre…
Le tas de livres devant la cheminée a disparu.
ARMAGNAC. Il se lève et va vers la bibliothèque.
J’ai pris de là-bas
Tous les livres…
( Il ouvre avec bruit les portes d’une autre bibliothèque et jette par terre encore un tas de livres. Quelque chose tombe de derrière la bibliothèque. Armagnac ramasse cet objet. C’est la poupée Claire qu’on connaît déjà.)
FAUCHE
C’est quoi?
LEPELETIER
Une poupée, messieurs!
Permettez de vous saluer, mademoiselle,
En nom des soldats de Napoléon!
FAUCHE
Elle est comme ma petite copine de Lyon…
ARMAGNAC
Ah, une jolie fillette! Regarde, Marcel,
Confuse, elle ferme les yeux, elle est surprise…
LEPELETIER
Ma belle, ne croyez pas ce qu’il vous dise…
Il est un Don Juan fieffé.
ARMAGNAC
Une idée!
Comme elle a pénétré dans notre camp
Secrètement, il faut la fusiller
Pour l’espionnage! On fait immédiatement …
(Il met la poupée comme une cible sur une des armoires.)
Sacha se détourne vers le feu. Elle est assise près de la cheminée et regarde le feu.
FAUCHE
On va tirer, tout notre peloton.
Je vise au cœur…
(Il tire du pistolet.)
La poupée reste à sa place. Armagnac s’approche, examine l’endroit où sa balle est entrée.
ARMAGNAC
Non, un peu plus haut…Or,
C’est moi qui tire…
LEPELETIER
Ta balle a atteint son
Ventre. Je jure que l’espionne respire encore.
Et maintenant…
(Il tire.)
Diable!.. Oh, non!.. J’ai manqué…
Si vous vouliez montrer, mon lieutenant,
Un bon exemple…
SACHA
Non, j’ai froid, fatigué…
FAUCHE
J’ai honte, je n’ai pas vu depuis longtemps
Des tireurs si inaptes. J’avoue, c’est trop…
Sacha se lève, mais soudain, elle chancelle, porte la main au front et s’appuie sur le fauteuil
pour ne pas tomber.
Ça va, non?
ARMAGNAC
Vous vous sentez mal? De l’eau!
SACHA
Non, rien… Mais je n’ai pas dormi deux nuits…
FAUCHE
Le général vous parlera et puis…
SACHA, elle se dirige vers la porte.
Je cherche un coin pour ne pas empêcher…
FAUCHE
Non, lieutenant, on vous prie de rester
Avec nous, car le général viendra,
Il voudra vous voir, il vous questionnera
Beaucoup… Notre Ducière, il est curieux…
Quelle est la cause? À quoi bon et comment?
SACHA
Dans mes réponses, je ferai tout de mon mieux.
ARMAGNAC
Vous êtes si jeune mais déjà lieutenant…
On entend un bruit près de l’entrée.
FAUCHE, il se dresse.
Parbleu!.. Quel bruit! Mais qu’est-ce qu’il y a encore?
Le caporal entre encore une fois avec son sable dégainé. Il mène Vinzento Salgari, vêtu d’une
large pelisse courte.
LE CAPORAL
Mon lieutenant! C’est un évadé. Or,
Ils viennent sans cesse… Encore un, le voilà…
Il jure qu’il est un officier français.
Mais il était très agile quand on l’a
Appelé… La balle a failli le toucher…
Sacha reconnaît Salgari et comprend qu’elle ne peut pas partir nulle part. C’est pourquoi elle
tâche de s’asseoir dans l’ombre pour qu’il ne la reconnaisse pas tout de suite.
SALGARI
J’ai été captivé… Mon détachement
Est défait… Et ça m’est égal maintenant
Avec qui me retirer…
FAUCHE
Votre habit?
Vos décorations?.. Votre grade?
SALGARI
Je suis
Lieutenant… On m’a tout pris… Et mon nom
Est Salgari…
FAUCHE
Diable!.. Attendez! Mais non,
Je vois double… Je vous prie de répéter…
SALGARI
Vinzento Salgari…
FAUCHE
Cher chevalier,
On va tirer au clair tout… Ferme à clef
La porte, Marcel.
Lepeletier ferme la porte à clef. Salgari ne comprend rien. Sacha tâche de cacher son état en bâillant.
SALGARI
Je suis du corps d’armée
De Murat.
Fauche se tourne vers Sacha. Salgari la regarde suivant Fauche.
FAUCHE
Et comment vous vous appelez?
Une pause. Salgari reconnaît Sacha et commence à comprendre ce qui se passe.
Silence?
Une pause.
Bravo!
Salgari s’élance brusquement vers Sacha, l’embrasse et la baise. Tous sont étonnés et Sacha non moins que les autres.
SALGARI
Mon frère! Tu as changé
Tellement que je ne t’ai pas reconnu,
Tu es vivant?
FAUCHE
Vinzento? Tous les deux?
SALGARI
Dès la naissance jusqu’à la mort…
LEPELETIER
Parbleu!
SALGARI
C’est le rite familial qui a prévu
Le prénom Vinzento pour tous nos hommes…
(Il embrasse Sacha si vraisemblablement que les Français soient un peu confus et attendris.)
LEPELETIER, il ouvre la porte.
J’avoue que je n’a pas vu la scène comme
Celle-ci…
Sacha a dans les yeux les larmes de gratitude. Elle ne peut pas encore se remettre.
FAUCHE
Moi, j’ai pensé que l’un de vous
Est espion…
SALGARI, il rit.
Qui? Lui ou moi? Pas du tout!
FAUCHE
Vous êtes Espagnols, vous deux, je le vois…
Vous êtes si pâle, monsieur, et lui, il a
(Il montre Sacha de son doigt.)
Les joues vermeilles comme le soleil qu’on sent…
LEPELETIER
On a grandi sous son feu éblouissant…
Nous sommes de Gascogne…
SALGARI
Les gens de Midi
Sont frères! J’embrasse tous ceux qui sont ici!
ARMAGNAC
Prenez place près du feu… Avez-vous froid?
SALGARI
Oui, de la tête aux pieds, il gèle là-bas…
FAUCHE
Où avez-vous pris cette pelisse, pourtant?
SALGARI
Un cornette russe me l’a donnée, vraiment.
LEPELETIER
C’est impossible…
SALGARI
C’est la sienne, je vous jure.
On pourrait se voir au combat futur…
ARMAGNAC
Eh bien?..
SALGARI
Je le protègerai de mon corps…
Il y a de nouveau du bruit derrière la porte de l’entrée. Les Français se dressent ayant entendu
la voix de leur général. Le général Ducière entre.
DUCIÈRE
Ça va ici?.. Qui sont ces gens alors?
FAUCHE
Mon général, permettez d’expliquer…
(Il prend le général à part et lui explique quelque chose en désignant Sacha et Salgari.)
SALGARI, il se penche sur Sacha.
Donc, il me semble que l’alerte est passée…
SACHA
Merci… Je n’ai pas le droit de l’attendre…
DUCIÈRE, il s’approche d’eux.
Mes félicitations! Donc, entreprendre
Une évasion à part, se voir après
Chez nous! C’est un roman!..
(Il leur serre les mains.)
La cheminée
(Il se penche et ramasse quelques livres.)
S’est presque éteinte… Que brûlez-vous? Parny?..
(Il regarde les livres avec regret, mais ensuite, il les jette dans la cheminée en soupirant légèrement. Le feu devient plus vif et éclaire le visage de Sacha.)
Personne ne remarque un vieillard pâle et maigre en robe de chambre qui se tient debout au seuil de la salle depuis quelques secondes. Il regarde Sacha avec attention. C’est le
commandant en retraite Azarov.
La disposition des troupes de l’ennemi
M’inquiète beaucoup… Que pouvez-vous m’en dire?..
(Il s’adresse à Sacha.)
Alors, parlez, donc, le premier…
SACHA
Je suis
Prêt…
DUCIÈRE
Prenez place… C’est mal de vous tenir
Debout… Vous êtes fatigué, moi aussi…
Tout le monde s’assied.
SACHA, elle se prépare à mentir.
Par quoi commencer?..
AZAROV
Ma chérie,
Ne dis plus rien, meurs, mais tais-toi!
Tout le monde se tourne vers Azarov. Une pause. Il reste debout et tend les mains vers Sacha.
DUCIÈRE
Mais qu’est-ce que c’est?
FAUCHE
Reviens au lit!
Ce malade a le délire… Va
En haut!..
(Il s’approche de lui.)
Azarov ne bouge pas. Sacha regarde son oncle en faisant de grands yeux.
DUCIÈRE, il promène les yeux sur tout le monde.
Non, une seconde, attendez …
Vous fermez la porte, lieutenant…
Fauche ferme à clef la porte d’entrée.
(Il s’approche d’Azarov.)
Dites, lequel d’eux vous connaissez?..
AZAROV, il regarde toujours Sacha, sans répondre à Ducière, et fait quelques pas vers elle.
J’ai prié, crois-moi, tout le temps
Que, chez moi, le destin t’amène
Avant que l’éternité vienne
(Il s’approche de Sacha d’un pas irrégulier et l’embrasse.)
Et m’engloutisse!.. Ma nièce!.. Mon sang!..
Dieu m’a donné cette joie avant!..
(Il pleure de joie et d’émotion sans cesser de parler.)
Ne t’inquiète pas, mon ange… Toi, n’aie
Pas peur de leurs menaces en l’air.
Ne leur dis rien, tu dois te taire.
Ils te laisseront partir après,
Ils ne sont pas tous scélérats,
Tu es jeune fille, mais pas soldat…
Mes jours touchent leur fin, je m’en vais…
Je suis au seuil de la tombe, prêt…
DUCIÈRE
Donc, vous êtes femme?
AZAROV
Elle est ma nièce…
Je vous jure, elle a dix-sept ans…
LEPELETIER
Une bonne surprise! C’est bien charmant!
ARMAGNAC
Famille d’espions! Comme dans une pièce!
DUCIÈRE
On va tout éclaircir… Pourquoi
Avez-vous mis l’habit français?
Mais répondez! Comment osez-
Vous nous mentir, à tous, à moi?
Et l’autre encore? Votre neveu
Aussi? Qui est-ce, donc?
SACHA
Oh, mon Dieu!
AZAROV
Je ne connais pas… Je le vois
Pour la première fois…
DUCIÈRE, il s’approche de Salgari.
Donc, n’est-ce pas,
Vous lui avez prêté l’habit
Sans penser au serment trahi?..
SACHA
Je l’ai pris sans lui demander…
il ne savait pas…
Salgari garde le silence.
DUCIÈRE
J’ai posé
Toutes les questions… C’est clair…
(Il désigne Azarov.)
Emmenez
(Il désigne Sacha et Salgari.)
Ce vieux! Et demain, fusillez
Ceux-ci pour leur impertinence!
D’abord, je leur ai fait confiance…
Détenez-les, mon lieutenant,
Gardez-les bien… Je n’ai jamais
Vu de fieffés coquins comme eux…
Armagnac emmène le vieillard désemparé. Le caporal entre et dit quelque chose à Fauche
doucement.
FAUCHE
Mon général… Un adjudant
Du maréchal Berthier y est…
DUCIÈRE
Menez-le dans la salle, c’est mieux.
Le caporal sort. Ducière jette encore une fois un coup d’œil à Sacha et Salgari, hausse les
épaules et sort rapidement.
FAUCHE
Notre château se transforme en prison,
Nous devenons geôliers…
LEPELETIER
Nous comprenons
Pourquoi il s’énervait quand je visais
La poupée…
FAUCHE
Mais quelle insolence! Marcel,
Qu’en dis-tu?.. Je vous prie, mademoiselle,
Et vous, monsieur, de me suivre… Je tirerai
Si vous voulez vous évader… Pardon…
Fauche et les hommes d’escorte emmènent Sacha et Salgari. Armagnac entre.
ARMAGNAC
Quel incident!
LEPELETIER
Il faut du feu…
ARMAGNAC, il jette des livres dans le feu.
Buffon!…
Voltaire!…
Pélymov, vêtu d’un habit français et d’un manteau, entre, très calme et sûr de lui-même.
LEPELETIER
Encore qui? Parbleu!.. Qui êtes-vous?
ARMAGNAC
Que voulez-vous, monsieur?
PÉLYMOV
Quel froid de loup!
J’ai vu un feu, je dirais, une fumée
Qui crache de grosses buffées si séduisantes
Que je ne peux pas supporter l’attente…
(Il sort une bouteille de dessous son manteau.)
Je l’ai trouvée dans une cave…
LEPELETIER
Regardez!
“Rome” est sur l’étiquette.
Les manières dégagées de Pélymov et la bouteille couverte de poussière désarment l’attitude méfiante des officiers. Lepeletier examine la bouteille.
PÉLYMOV
Le sang ardent
Des viticulteurs… On va nous chauffer…
(Il débouche agilement la bouteille et la tend à Lepeletier.)
Monsieur, sans cérémonies… Vous voulez?
Par le goulot…
LEPELETIER, il prend la bouteille.
La bouteille est toute en
Buée…
(Il boit.)
Merci! C’est du vin délicieux!..
Pélymov tend la bouteille à Armagnac et celui-ci boit aussi. Fauche entre et regarde avec
étonnement ce tableau.
ARMAGNAC
Dites-nous, s’il vous plaît, de quelle troupe êtes-vous?
PÉLYMOV
Ah, je suis du corps d’armée de Davout…
Ça m’est égal…
LEPELETIER
Il est très impérieux…
ARMAGNAC
Vos régiments sont aussi tous mêlés…
PÉLYMOV
Je suis resté en arrière de l’armée…
À peine pourrais-je la ratrapper maintenant.
ARMAGNAC
Oui, à Smolensk, Davout est à présent…
LEPELETIER
Ses régiments sont piteux, je dirais
Qu’ils ne peuvent plus à l’ennemi résister…
Ils boivent de nouveau à la ronde.
PÉLYMOV
Messieurs, n’avez-vous pas vu, donc, ici
Mon compagnon, un jeune homme navarrais?
Son nom est Salgari…
FAUCHE. Il dit doucement à Lepeletier.
Va vite fermer
La porte… On le prend en flagrant délit…
Il est de la même bande…
(Il s’approche de Pélymov.)
Son nom, vous dites?
PÉLYMOV, il saisit vite un fauteuil, le jette par la fenêtre en cassant la vitre et saute dehors avant que les Français en reviennent.
Adieu, messieurs!
Des va-et-vient.
FAUCHE
Tirez! Tirez! Plus vite!
Diable!.. Il s’est enfui…
Ducière entre.
LEPELETIER
Encore un espion,
Mon général, on n’a pas réussi!..
DUCIÈRE
Parbleu!.. Ces Russes sont, comme des lions, hardis!
FAUCHE
Ordonnez-vous de le poursuivre?
DUCIÈRE
Ah, non…
Bouchez la fenêtre, jetez des livres au feu…
ARMAGNAC
Saint-Pierre!.. Scarron!..
Lepeletier appelle le caporal et ils clouent la fenêtre soigneusement.
DUCIÈRE, il arpente la salle et s’approche ensuite de Fauche.
On va quitter ce lieu
À l’aube! Qu’on soit prêt … Dites aux intendants
De faire le compte de tous les chevaux boiteux.
Allez… Ah, je viens d’oublier… Parbleu!
Envoyez tout de suite un adjudant
Au prince avec ça… Il n’a qu’un seul jour.
(Il lui rend la lettre.)
Fauche veut partir.
Faites venir mademoiselle Germont, au retour.
FAUCHE
Oui, bien, mon général…
(Il sort.)
Lepeletier, Armagnac et le caporal sortent aussi.
DUCIÈRE, il examine la carte.
Quel temps de chien!
Encore une quinzaine de marches… Si c’est bien,
Nous serons en Pologne… N’en rêvons pas! …
(Il s’assied au clavecin et joue un choral.)
Germont entre.
GERMONT
Mon général, je vais dormir, mais qu’est-ce qu’il y a?
Une pause.
DUCIÈRE
Comment est votre soirée? Que faites-vous?
GERMONT
Mon Dieu!.. Rien!
DUCIÈRE
Louise, de notre rendez-vous
Vous n’êtes point du tout heureuse?
GERMONT
Mais pourquoi?
Si…
DUCIÈRE
Non, Louise, ce’est pas vrai… Je ne crois pas…
Une pause.
Qu’est-ce qui se passe?
GERMONT
Mais, général, mon cher…
DUCIÈRE
Appelez-moi Jacques comme autrefois…
GERMONT
Ducière,
Mon cher, le monde est devenu trop petit
Ou nous sommes d’un signe du Zodiaque qu’ici,
On s’est vus dans ces neiges blanches de là-bas…
Oui, bon, c’est un miracle, disons comme ça…
Mais les rêves qu’on a eus auparavant
Ne sont pas devenus réels, mon cher
Ducière. Tout change dans le monde, mais que faire?
Tous changent…
DUCIÈRE
Vous êtes toute autre maintenant,
Louise… Vous avez raison… Je suis parti
En vous laissant il y a cinq ans … Je suis
Coupable parce que les honneurs militaires,
La gloire, la cour de l’empereur me tournaient
La tête… Mais, je jure, c’est vrai, Louise, ma chère,
Que, sans bonheur, seul, je vagabondais
Pendant ce temps… Je me souviens comment
Je guettais chaque jour votre beau regard
Mystique, très expressif et languissant
(Vous chantiez au théâtre à Bordeau), car
Vous chantiez comme pour moi… Je sais ces airs…
Cet air était le plus aimé de vous…
(Il joue au clavecin quelques temps de musique.)
Germont commence à chanter involontairement, mais cesse tout de suite.
Bizarre d’entendre ces sons au pays où
Il fait un grand froid, et des kosaques serrent
Les rangs pour nous attaquer… J’ai troqué
Tout ça contre les épaulettes, les grades… Bête,
Je l’étais…
GERMONT
Et vous n’êtes plus passionné
Pour la carrière?.. Pour les grades, vous ne faites
Plus rien?..
DUCIÈRE
Je suis prêt à partir là où
Vous allez, par exemple, à Milan… Vous
Taisez-vous?.. Pour vous, mes paroles sont vaines…
GERMONT
Déserter du combat? À quoi ça mène?
L’empereur voudra se venger certainement
De son opprobre…
DUCIÈRE
Mais pour moi, ce roman
Est fantastique et j’en ai marre. Pensez
Que les nerfs soient comme des chiffons usés,
Que, depuis tant d’années, sans cesse, on a
De grandes campagnes, la guerre avec tout ça
Qui dure toute la vie, sans repos, ni fin.
Pas d’oreillers, de draps, on les remplace
Par des tambours, manteaux… Pourquoi on passe
La vie ici, pour quel diable? Qui sait bien?
Notre empereur est fou…
GERMONT
Mais que dites-vous?
Ducière!..
DUCIÈRE
Je ne suis pas seul d’y penser.
On rêve toujours d’un bon repos beaucoup.
On a trop de sang derrière notre armée.
(Il fait une pause.)
Je veux me reposer les jours, les nuits…
GERMONT
Voilà pourquoi les Russes vous battent ainsi:
Ils rêvent de la vengeance, vous, du confort…
De plus, Ducière, comme ce n’est pas encore
La fin de la guerre, on ne sait pas si
On reste en vie, vous dormirez longtemps
Sur le tambour… Vaut-il parler comment
Partir ensemble?
DUCIÈRE
Que me dites-vous ainsi?..
Une pause.
GERMONT
Qui ne rêvait pas de tendresse la nuit?
Mais le jour arrivait et couvrait tout
De neige d’oubli jusqu’au beau printemps qui
N’apparaît qu’aux songes pour briller partout…
Je voudrais du bonheur, du repos, moi
Aussi, peut-être un peu d’amour encore…
DUCIÈRE
Louise!..
GERMONT
Donc, vous ne me reconnaissez pas?
Ducière… Mais ce n’est pas important… Or,
Changer d’hôtels, rester toujours maîtresse…
La vôtre même…
DUCIÈRE
Oh, non, Louise! Non! J’ai dit…
GERMONT
Dans des voitures de postes… passer la vie…
Toujours…
DUCIÈRE
Louise!..
GERMONT
Donc, mon ami, dans cette pièce,
J’avais déjà joué mon rôle à jamais…
DUCIÈRE
Chère Louise, de telles paroles, je souffrirais…
Une pause.
GERMONT
Voulez-vous savoir?.. Je reste en Russie…
DUCIÈRE
Quoi?..
GERMONT
Une blague… Jouez un air de Rossini,
Donc, par exemple, du “Barbier”, la finale…
Ducière joue. Une pause.
C’est bien, Ducière…
Fauche entre rapidement.
FAUCHE
Pardon, mon général…
C’est l’oncle de cette espionne que nous avons
Saisie, qui voudrait vous parler…
DUCIÈRE
Non, non!..
GERMONT
Espionne?..
DUCIÈRE
Une jeune fille russe a pénétré,
Passant des patrouilles, vêtue de l’habit
Des tireurs navarrais, trop effrontée
Et piteuse à la fois… Le traître la suit
Dans cette mascarade… On prend tous les deux…
Une chose bizarre, mais son oncle est ce vieux…
FAUCHE
Mon général, il crie terriblement,
Répète la même chose et dérange les gens…
Il s’obstine à vous voir, à vous parler…
DUCIÈRE
Bon, donc, amène-le… Chère Louise, vous allez
Voir un mauvais sujet de mélodrame…
Fauche amène Azarov. Le vieillard est si faible qu’il marche avec peine, en chancelant.
Que voulez-vous?
AZAROV
Est-ce vrai que l’on condamne
Ma nièce… Que vous… je ne peux pas…
DUCIÈRE
À être
Fusillée? Oui… Comme avec tous les traîtres…
Hélas… Quelle est votre affaire?
AZAROV
Général,
Elle est enfant… petite…
DUCIÈRE
Tant pis pour elle
Pas de grâce aux espionnes, fini le bal.
Vous luttez avec tous armes, avec zèle,
Pourquoi devons-nous nous gêner alors?
À la guerre comme à la guerre, mon ami.
(Une pause.)
Eh bien, que voulez-vous me dire encore?
AZAROV
Permettez de la voir… Je vous en prie.
DUCIÈRE
À quoi bon? Non…
AZAROV
Mais permettez-moi ça
Au moins…
DUCIÈRE
Le rendez-vous ne sert à rien…
Le vieillard pleure.
Non, non… Croyez-moi, vos sanglots sont vains…
De ces mélodrames, je suis déjà las…
Ducière fait signe à Fauche. Celui-ci touche l’épaule du vieillard. Azarov se tourne, fait quelques pas, mais puis revient et tombe à genoux devant Ducière. Le général fait la grimace.
GERMONT, elle s’élance vers le vieillard.
Mon Dieu!.. Il n'a pas de forces. Levez-vous!..
Mais relevez-le, donc!..
Fauche relève Azarov, celui-là murmure quelque chose.
Certainement,
Oui, on vous permettra un rendez-vous…
C’est une blague…
(Elle jette un coup d’œil à Ducière.)
N’est-ce pas?
DUCIÈRE, il hausse les épaules.
Si cet amusement
Vous fait plaisir, ma chère Germont, c’est mieux…
Que ça soit… Mais je m’en vais…
(Il se dirige vers la porte.)
GERMONT
Moi aussi,
Je m’en irai, Ducière… Qu’il est piteux!
DUCIÈRE
Appelez-la! Et soyez de garde ici.
Germont et Ducière s’en vont. Fauche les suit. Azarov reste seul. Ensuite Fauche revient avec Sacha. Elle ne porte plus l’habit de Salgari, mais elle est vêtue de la robe toute simple qu’on a vu au début du premier acte. Elle se précipite au-devant de son oncle. Fauche se retire.
AZAROV
Pardonne-moi, mon ange!..
SACHA
De quoi?..
AZAROV
Je suis ton bourreau, oui, c’est moi,
Involontaire, pourtant… De peur
Que tu aies été captivée…
Pourquoi es-tu venue à leur
Camp?..
SACHA
Contre toi, je me serrerai,
Je t’embrasserai beaucoup, beaucoup…
AZAROV
Sacha, sois sérieuse et dis tout…
SACHA
Je vais parler… Tu as maigri…
AZAROV
Ces derniers dix-sept jours et nuits,
Je n’ai que du pain sec, de l’eau,
Car on a tout cambriolé
Et les villages sont tous brûlés.
Rien…
SACHA
Ah!
(Elle saute brusquement sur le fauteuil.)
AZAROV
Qu’as-tu?
SACHA
Des souris au
Coin… Le chat est encore ici?
Non, car il y a tant de souris.
AZAROV
Avec toi, je ne sais que faire:
Rire ou regretter… Sans te taire,
Dis-moi pourquoi as-tu couru
À ta perte?
SACHA
Je m’ennuie sans toi,
Tout est bien simple…
AZAROV
Je ne peux plus
Supporter ces paroles… C’est moi
Qui vais mourir… Mais le bourreau
Va te…
SACHA
Tu pleures? Il ne le faut
Pas. Je n’ai pas peur. J’ai beaucoup
Supporté… Je n’ai pas du tout
De crainte avant l’exécution
Pour trembler…Tu n’as pas raison…
Je meurs d’une balle. pas d’un couteau…
C’est pour la Russie… Mais j’ai trop
De peur des souris, je deviens
Gourde… C’est honteux…
AZAROV
Ils n’oseront rien,
Car je vais tomber à leurs pieds…
Ma chère, je ne te donnerai…
SACHA
Je ne veux pas que tu les pries…
Ne fais pas ça…
AZAROV
Le jour maudit!
Tous, scélérats… bourreaux encore!
La porte s’ouvre, Fauche entre.
(Il va vers lui en clopinant.)
Où est le général?
FAUCHE
Il dort.
Ne crie pas! Va! Assez! Silence!
(Il le pousse grossièrement hors de la salle et, à la sortie, il ferme la porte à clef.)
SACHA, elle est seule.
Il a une grande douleur, je pense,
S’il peut tomber à genoux devant
L’ennemi…
(Une pause.)
Adieu, ma maison, maintenant
C’est à jamais… Ça fait déjà six mois,
Non, moins, quand je réfléchissais ici,
Si je dois partir ou pas… Mais voilà
La fin de tout… Adieu, mes vieux amis,
Mes livres, pris de la bibliothèque,
Brûlés pour faire du feu très vif avec
Vous dans la cheminée ancienne… Ce sont
Vos funérailles comme de toute la maison…
(Une pause.)
On va me ramener dans le réduit
Pour que j’attende ma mort dans un trou froid,
Dans l’obscurité…
(Une pause.)
Non! Je ne crois pas
Que je meure!..
(Une pause.)
C’est quoi? Claire, ma petite amie!..
Ma pauvre, tu es percée de balles… Tu meurs…
Comment as-tu vécu dans notre demeure
Sans moi?… Toi, tu n’as pas cherché de gloire,
D’honneurs… Pourtant, tu es morte avant moi,
D’une heure seulement… Alors, peut-être, on va
Me fusiller du même fusil… Je pars
Ensemble avec toi… Chère Claire, mais pourquoi
Tes yeux sont-ils fermés?.. La dernière fois,
Ouvre-les… Non… Ils ne s’ouvrent plus, tes yeux…
Ma chère amie, ma petite Claire, adieu!
(Elle chantonne doucement.)
Elle va s’éteindre
Enfin, la bougie.
Dors, Claire, rien à craindre…
Dors…
(Une pause.)
Il reste moins d’une heure… Bientôt, alors…
(Une pause.)
Pourquoi mes yeux ne pleurent-ils pas encore?
Je ne crois pas que je meure, quand l’aube vient,
Qu’on ne puisse pas me sauver, que soudain,
Je disparaisse… Non, ce n’est pas possible,
Je ne crois pas… Je suis vivante maintenant,
Soudain, je n’existe plus… C’est sans tourments,
Ni joie… Ça ressemble à quoi? Est-ce horrible?
Je vis… Tout le monde est jeune avec moi,
Comment peut-il entièrement disparaître?
Non, je ne crois pas… Comment croire au froid,
S’il fait chaud?
(Elle prête l’oreille.)
On vient me chercher, peut-être?
Non, pas moi… Mais tout bouge dans la maison…
(Elle prête l’oreille.)
On tire là-bas… Ce sont les nôtres? Oui! Oui!
Et qui pourrait tirer?.. Donc, attendons…
Est-ce vrai?.. On vient… Ce n’est pas par ici…
(Elle prête l’oreille.)
Des coups de fusil sont plus proches… C’est ça!
Je me sauverai? Où prendre un pistolet?..
Ah… La fin ne fait pas peur au combat.
Que l’aube ne vienne pas si vite! Je pourrais…
Non, il ne faut pas espérer… Je suis
Au centre du camp… C’est leur état-major…
Si je savais, je laisserais alors
Le plan du camp du détachement d’ici…
(Une pause.)
On ne me cherche pas? Dans ce va-et-vient,
On a oublié?.. Quel tumulte ici…
(Elle prête l’oreille.)
On entend des coups de fusil tout près.
Ils tirent! Mes chers amis! Partout, du bruit!
Et les Français ne se sentent pas très bien!
(Une pause.)
C’est quoi?.. Silence?.. Mais pourquoi on se tait?
(Une pause.)
On vient!..
Derrière la porte, on entend du bruit, du fracas et la voix bien connue.
LA VOIX
Trois mille diables! Cornette!.. Où tu es?..
SACHA
Mon lieutenant! Mon cher héros célèbre!
LA VOIX
J’ai failli casser le nez aux ténèbres…
La porte s’ouvre toute grande. Rjevski entre avec un pistolet à la main et un sabre à l’autre.
SACHA, elle oublie qu’elle est vêtue autrement, et se jette au cou de Rjevski.
Oh!.. Ma reconnaissance est éternelle!..
RJEVSKI, il l’écarte gauchement.
Je n’ai pas pensé vous voir, mademoiselle…
Sacha comprend enfin, pourquoi il est si confus.
SACHA
Ça m’est égal!.. Je suis heureuse tellement!..
RJEVSKI
Mais où est votre cousin? Est-il vivant?
SACHA
Oui, certainement. Il est dans le réduit…
Je vais l’appeler… Non, attendez ici.
(Elle s’en va en courant.)
RJEVSKI, il est seul.
Après un grand galop, je sue tellement…
Parbleu! Un rendez-vous comme au roman.
Si elle n’était pas si stupide, alors,
Peut-être… Pouah!… C’est leur état-major,
Une bonne prise… Où sont les nôtres? Je n’ai pas
Vu, si on les a parés?.. Si comme ça,
Je vais les hacher, tous ces Français. Si
J’y reste, ils vont payer!..
(Il prête l’oreille.)
On vient ici.
Qui est là?
LA VOIX DE SACHA
C’est nous!..
Sacha, vêtue de l’habit de Salgari, et Salgari lui-même entrent dans la salle.
SACHA
Je suis pour toujours
À votre service!..
RJEVSKI
On va régler après!
(Il embrasse Sacha.)
Qui est ce fat?
SACHA
C’est notre ami, il est
D’Espagne… Il trouve sur la route de retour
Sa destinée… Il voulait me sauver
Et il a failli être fusillé…
Rjevski serre la main de Salgari. On entend du bruit derrière la porte.
RJEVSKI
On vient!.. Je vais voir qui sont là, en somme…
(Un pistolet à la main, il glisse dans l’entrée.)
SACHA
Ne lui dites pas que je ne suis pas homme,
Il ne sait pas…
SALGARI
Oh, pays des merveilles!
On entend un coup de pistolet dans l’entrée. Rjevski arrive en courant à toutes jambes avec un
pistolet fumant à la main.
RJEVSKI
Une compagnie des ennemis nous surveille…
(Il fait en hâte la barricade des armoires vides devant la porte.)
Je m’échappe… Il faut nous défendre… Pourtant
Peu d’espoir, si nos amis ne viennent pas
Plus vite à notre aide…
On veut enfoncer la porte de l’entrée et on tire de là-bas.
Leur première salve a
Peu de forces!..
On tire.
Quelle bonne bagarre, cependant!..
Je rêve depuis longtemps d’une telle sortie…
(Il tire par la porte.)
Je vais calmer un grand nombre d’ennemis!
Silence là-bas, diable!..
(Il donne son sabre à l’Espagnol.)
Mettez-vous ici
Avec ce sabre!..
(Il donne à Sacha le pistolet qu’il porte à sa ceinture.)
Et toi, cornette, sois là!
Nous allons mourir, mais rester hardis!
N’est-ce pas, cornette?
SACHA
Mourons, mais c’est pour ça
Que nous sommes venus dans ce monde vraiment,
Mourir un jour…
RJEVSKI
Cornette, mon brave garçon,
Tu es gaillard… Je suis fier de toi, sans
Mesure… Je jure qu’il n’y a pas de si bons…
Pélymov est arrivé au galop
Au camp. À peine a-t-il dit que tu es
Captivé, que nous sommes montés à chevaux,
Avons galopé par des champs, marais,
Ravins – dans la pénombre, pour arriver
Ici! L’ennemi n’attendait rien. D’abord,
Nous avançons bien. Je passe le premier…
Te voilà… On a paré tous alors…
SACHA
Ce n’est rien… On va payer trop nos vies…
RJEVSKI
Qu’ils sachent comment les hussards sont hardis…
On tire derrière la porte. Rjevski riposte. Ensuite, le silence se fait.
Je jure, cornette, que pour la première fois,
On s’est vus dans ce salon où on tâche
De résister à présent au combat…
SACHA
Où mon cœur est charmé par vos moustaches…
Silence. Puis on tire de nouveau.
RJEVSKI
Mais ces gredins se sont mis à tirer!
SACHA
Le jour vient…
SALGARI
À l’aube, on veut fusiller
Nous deux…
On tire.
(Il tombe.)
Le général l’a dit et tient
Sa parole à mon égard… Le matin…
Non, je ne verrai pas le jour qui vient…
(Il perd connaissance.)
SACHA, elle se penche sur lui.
Il respire faiblement, son cœur bat moins.
On enfonce la porte de nouveau.
RJEVSKI
Je vous fendrai le crâne!.. Osez entrer!
(Il tire par la porte.)
On lui riposte. Puis le silence se fait de nouveau.
Regarde l’aube, elle est comme un ruban rose!..
SACHA
Mon cher Vinzento, dites-moi quelque chose…
Salgari soulève la tête et sourit à Sacha.
SALGARI
On l’a tué dans un pays étranger…
(Il meurt.)
On entend derrière la porte quelques coups de fusil, mais rares et désorganisés.
RJEVSKI
Il me semble qu’ils tirent moins acharnément…
SACHA
Il est mort…
Une pause.
RJEVSKI
S’il avait été vivant,
Il aurait été un très bon hussard…
Rjevski et Sacha apportent le corps de l’Espagnol dans un coin derrière les colonnes.
Mets ces livres sous sa tête bien qu’il soit tard…
(Il revient à son poste près de la porte.)
Sacha se met à genoux au chevet de Salgari.
Cornette, regarde, il n’y a plus de Français…
Un piège?.. Ou pas?.. Si je le reconnais…
Rjevski ouvre la porte avec précaution. Le silence règne partout. Il sort dans l’entrée, toujours
avec son pistolet à la main.
SACHA
Adieu, Vinzento, mon ami,
Un coup franc t’a coupé la vie…
Tu es mort pour la cause qui n’est
Pas la tienne, sous le firmament
Qui n’est pas le tien, mais tu es
Mort comme un vrai soldat, pourtant…
Une pause. Rjevski revient.
RJEVSKI
Je pense que nos amis ont bien forcé
Les Français à courir… Où est ce bruit?
Allons, cornette…
SACHA
Ne laissons pas ici
Ces cartes, ces documents: ils peuvent aider…
RJEVSKI
C’est une bonne prise! Qu’ils sachent notre bel usage:
Nos combattants battent les ennemis en rage
Avant qu’ils ne se rendent complètement!
(Il s’étend dans un fauteuil avec plaisir.)
SACHA
Comment exprimer mon remerciement?
Vous avez sauvé l’oncle et la cousine…
Elle est peut-être encore sans connaissance…
RJEVSKI
Ce n’est rien…
SACHA
Je vous jure, en évidence,
Que grâce à ses romans, elle s’imagine
Que vous êtes arrivé pour son sauvetage,
Prêt à casser la tête, plein de courage.
RJEVSKI
Assez de bavardage!.. Il a fait froid,
Allume la cheminée…
SACHA
Rappelez-moi
Le pari d’après lequel vous devrez,
Si vous sauvez une pauvre demoiselle,
L’épouser?
RJEVSKI
Ce n’est pas le cas, assez.
J’ai voulu te sauver. Je m’en fiche d’elle…
SACHA
Voulez-vous ou pas, vous l’avez sauvée,
On a parié devant le détachement.
Ne refusez pas! Je suis très content
De vous féliciter…
RJEVSKI
Laisse!..
SACHA
Vous avez
Trouvé l’amour et la gloire cet hiver…
On pourrait vous envier, je pense. Pourquoi
Vous taisez-vous?.. Ou ce n’est pas comme ça?..
Alors, on vous marie?
RJEVSKI, il sursaute.
Assez de faire
Des allusions. C’est bête! J’ai perdu, oui,
Mais tu ne feras pas à mes noces bombance!..
Continuons le duel!..
SACHA
Le prétexte est petit
Et ce n’est pas commode ici, je pense…
RJEVSKI
Si tu n’es pas lâche, passe à la barrière!..
SACHA
Après m’avoir sauvé, vous allez faire
Quoi? Me tuer? C’est trop, même pour des hussards…
Si l’on le fait plus tard?..
RJEVSKI
Poltron, moutard!..
À la barrière, ou je te crache en face
Ce jour même devant tout le détachement!
(Une pause.)
Alors?
SACHA
Si je meurs, rendez finalement
À l’oncle cette bague avec une dédicace…
RJEVSKI
Permettez-moi de mesurer les pas
Maintenant… Dix, c’est assez?.. Ou huit, peut-être?
SACHA
Ça m’est égal…
RJEVSKI
Fermons ces portes et fenêtres.
Les pistolets, donc, je les ai déjà…
Chargés… Choisissez…
SACHA
Celui-ci est bon,
Oui…
Rjevski écarte les meubles pour avoir assez de place au duel.
(À part.)
Je deviens bretteur, de toute façon,
Involontaire… Mais il ne me faut pas
Reculer, si non, il ne m’estimera
Pas… Non, pas ça… Je vais tirer en l’air…
RJEVSKI
On tire quand je dis “trois”…
Sacha et Rjevski se mettent sur les positions des duellistes.
Je compte: un, deux…
Germont apparaît près de la porte.
GERMONT
Arrêtez-vous, je vous en prie, messieurs!
J’ai réussi à arriver pour faire
Vous arrêter… Pas trop tard…
RJEVSKI
Sacristi!
GERMONT
Peu de morts aux combats contre l’ennemi?
Si vous êtes prêts à vous tuer… Mais pourquoi?
Pour des paroles vaines qui ne vaudraient pas
Grand’chose… Quelle honte!.. Pas même une moquerie!..
Laissez vous massacrer aux ennemis!..
RJEVSKI
C’est vous? Je vous prends en témoin, Germont,
De ce que je lancerai une balle au front
De ce fat. À la barrière!
GERMONT
Oh, mon Dieu!
Mais n’osez pas!… Je ne veux point, messieurs,
Être, par hasard, la cause de votre querelle.
Réconciliez-vous…
RJEVSKI
Assez, mademoiselle!
Je ne laisse pas en faire la comédie…
GERMONT
Mon lieutenant! Je voudrais…
RJEVSKI
Je vous prie
De nous laisser, mademoiselle!
GERMONT
Un petit mot!
Donc, vous voulez vous battre à cause de moi?
Sachez que j’aime un autre et il me faut
Dire que vous m’êtes indifférents…
SACHA
Hélas!..
GERMONT
Vous le connaissez…
RJEVSKI
Quelle nouvelle! C’est qui?
GERMONT
Pélymov…
RJEVSKI
Pierre?
GERMONT
Oui, il m’a aimée aussi.
Mais mantenant, je ne sais pas… C’est vrai
Que, par dépit, je vous ai taquiné
Alors… C’est mon secret… Êtes-vous contents?
Réconciliez-vous!
RJEVSKI
Je ne vous comprends
Pas, mademoiselle Germont, pourquoi dites-vous
Tout ça? Aimez n’importe qui, un diable,
Si vous voulez… Ce n’était pas aimable
De m’offenser par le cornette. En tout,
J’exige son sang. D’accord, Azarov?
SACHA
Oui.
RJEVSKI
J’espère que vous ne serez pas contre si
Je ferme à clef la porte de cette pièce…
(Il ouvre la porte dans une des pièces voisines.)
SACHA
Ça m’est égal…
(Elle passe dans cette salle.)
RJEVSKI
Il prouve bien sa hardiesse…
Un officier, vraiment, mais ses moqueries…
(Il la suit.)
Germont le suit en courant mais Rjevski ferme la porte devant elle.
LA VOIX DE RJEVSKI
Vous êtes médecin? Non, mademoiselle? Tant pis…
Germont s’assied avec un air impuissant sur la chaise. On entend le claquement de la serrure.
Une pause.
GERMONT
Je suis sans châle, il fait si froid…
(Une pause.)
Je pense qu’ils vont se tuer là-bas…
Qui peut les empêcher?.. Ce vieux?
Si je l’appelle…
Pélymov entre rapidement. Il porte le bras ee écharpe.
(Elle sursaute.)
C’est vous! Mon Dieu!
PÉLYMOV
Mademoiselle Germont? C’est bizarre
D’avoir de la chance de vous voir…
GERMONT
Le bras! Qu’avez-vous?
PÉLYMOV
Ce n’est rien…
Une pause.
GERMONT
Pierre, crois-moi, écoute-moi, au moins,
Je m’ennuie de toi…
PÉLYMOV
Impossible
D’y croire!
GERMONT
Mon cher Pierre, c’est terrible,
Ce que tu dis… J’ai tant de joie
De te voir… N’importe… Tu seras
Le mien… le mien… Ce jour même ou
Après, quand tout sera fini…
Rappelle-toi notre automne… Moscou…
Sous la Lune… au parc Petrovski…
Une pause.
PÉLYMOV
Mademoiselle Germont…
GERMONT
Appelle-moi
Louise! Comme autrefois tu m’appelais
Et comme autrefois, embrasse-moi!..
À cause de mon caprice, on s’est
Querellés… Je m’accuse, en gros,
De tout…
PÉLYMOV
Louise! Que je suis idiot!
Ils s’embrassent. La porte de l’entrée s’ouvre brusquement. La foule des combattants de Davide Vassiliev apparaît avec le colonel en tête. Germont et Pélymov se séparent d’un bond mais il semble que ça soit trop tard. Le silence dure quelques secondes, ensuite, la maison
tremble du gros rire.
VASSILIEV
Mon Dieu!..
GORITCH
Quelle belle image pourtant!..
STANKÉVITCH
Germont!
RTICHTCHEV
Je frotte mon œil unique \
Qui me reste…
KHIKOV
Tu es brute, vraiment!
Pour ça, au galop diabolique,
Tu es allé si vite ici?
VASSILIEV
Mais, Azarov et Dimitri?..
ERVHOV
On les déplore et dit: “Adieu!”?..
GERMONT
Mon colonel, ils sont là tous les deux…
Ils vont se battre…
VASSILIEV
Mais quels salauds!..
Ils vont se tuer! Parbleu!.. Alors,
(Il frappe à la porte violemment.)
Ouvrez vite! Rjevski! C’est quoi? Or,
Le tribunal t’attend… Il faut
Enfoncer la porte!..
Les combattants pèsent sur la porte. Elle craque mais résiste.
Encore!.. Deux
Mes meilleurs officiers! Pour eux,
Moi, je dois rendre compte!.. Allez!
Ah, diable! Elle résiste!.. Enfoncez!
(Il frappe violemment de nouveau.)
ERVHOV
On ne se passe pas de pince! Non!
Le commandant en retraite Azarov entre, soutenu par Ivan. Une pause.
AZAROV
Azarov, maître de la maison,
Je suis commandant en retraite
Et, pour toujours, votre obligé.
Les combattants le saluent.
VASSILIEV
Vous avez un neveu, est-ce vrai?
AZAROV
C’est ma nièce…
VASSILIEV
Comment?
KHIKOV
Des sornettes?
RTICHTCHEV
Je pense qu’il délire.
VORONETZ
Oui, c’est clair!..
AZAROV
Vous doutez en vain… Qui peut faire
Des confirmations?.. C’est Ivan
Qui la connaît depuis l’enfance…
IVAN
C’est une jeune fille…
STANKÉVITCH
Comme au roman!
VÉLIAMINOV
Le vieux perd son esprit, je pense…
Derrière la porte fermée, on entend un coup de pistolet, puis un autre et le cri de Sacha, en
même temps.
VASSILIEV
Mon Dieu! Enfoncez la porte! Vite!
On enfonce la porte. On voit que Sacha est étendue à la renverse dans un coin de la salle et
Rjevski se tient debout dans un autre coin avec un pistolet à la main.
AZAROV
Tuée!
IVAN
Blessée!
GERMONT
Mon Dieu!.. Peut-être, pas?
Azarov, Ivan et Germont relèvent Sacha et la mettent dans un grand fauteuil mou. Vassiliev,
les poings serrés, s’approche de Rjevski.
VASSILIEV
Vous me répondez tout de suite!
RJEVSKI, il jette avec indifférence le pistolet sur la table.
Or, un duelliste si délicat!..
À peine a-t-il vu une souris
Qu’il tombe sans connaissance… Ainsi,
N’ai-je plus désir de ce duel vain
Avec un adversaire comme lui,
Et je retire, donc, mon défi.
VASSILIEV
Tu as tiré!
RJEVSKI
Oui, c’était bien
Une chasse aux souris… J’en ai tué
Deux… J’ai manqué après… Hélas!
VASSILIEV
Je t’en prie, Rjevski, calme-toi!
IVAN
Elle était toujours effrayée
Par des souris, dès son enfance…
Sacha reprend connaissance. Elle entend la dernière phrase.
RJEVSKI
“Elle”?..
SACHA
Je dois faire une confidence…
RJEVSKI
Je dors…Au diable!.. Mais, c’est quoi?
(Il met la main dans la poche mais la retire tout de suite. Il est très surpris.)
SACHA
Je dois vous demander pardon
De mon mensonge…
RJEVSKI
Une fille! Mais ça…
VASSILIEV
Mon cher ami, nous ne blâmons
Pas le succès…
(Il baise la main de Sacha.)
Ayant vu cela, Rjevski se sent perdu finalement et se cache dans le coin le plus sombre.
Je ferai rapport
De votre promotion au grade
De lieutenant!..
SACHA
Merci!..
RJEVSKI
Alors,
Comment?..
VASSILIEV
Tais-toi, aux escapades
Comme ça, je ne rencontrais pas
Les hommes qui étaient plus hardis.
Elle a inventée cette sortie,
Pour ça, elle est digne de sa croix…
On entend des voix d’approbation.
RJEVSKI
Une fille!.. Pas un cornette!.. Comment?..
Je ne dors pas… C’est une merveille?..
Ivan dit quelque chose à l’oreille du commandant Azarov. Celui-ci laisse Sacha et s’adresse à
tous.
AZAROV
Les Français n’ont pas trouvé dans
La cave le vin. Si la vaisselle
N’est pas complètement cassée,
Un peu de champagne, chers amis…
On entend des voix d’approbation.
IVAN
Ou par le goulot, sans doutes, oui…
VASSILIEV
Tu as raison… Alors, allez!..
La salle devient vide très vite. Rjevski veut se retirer le dernier.
SACHA
Mon lieutenant! Parlons, donc, attendez!
Rjevski s’arrête d’une manière indécise.
Il faut que nous nous expliquions encore.
N’est-ce pas?.. Parlez toujours! Êtes-vous d’accord?
Rjevski fait entendre des sons inarticulés sans regarder Sacha.
Pourquoi êtes-vous si longtemps étonné?
Non! Je ne suis pas homme… Hélas! Que faire?..
Quel regret! Vous m’enseigniez les affaires
Des vaillances des hussards… Vous vous taisez?
(Une pause.)
Dites-moi, si vous m’aimez?
RJEVSKI
Celui qui vous
Aimera, ne vivra plus qu’un jour, en tout,
S’il a une bonne mémoire…
SACHA
Non, dites franchement,
Si vous êtes amoureux de moi?
RJEVSKI
Celui
Qui vous aimera, perdra l’esprit…
SACHA
Vraiment,
Je suis têtue comme vous. Oui? Non?
RJEVSKI
Ainsi
Voudrais-je vous dire adieu…
SACHA
Bien, mais pourtant,
M’aimez-vous?…
RJEVSKI
Oui!.. Trois mille diables!.. Oui!.. D’accord!..
Jamais rien de pareil auparavant!..
Un vrai pêle-mêle! Pour moi, avoir cent morts
Est mieux!.. Vous ne me verrez plus. Adieu!
SACHA
Appeler la mort si vous êtes amoureux,
Pourquoi?
RJEVSKI
Mais vous devez me mépriser…
Je suis idiot… Adieu!
SACHA
Attendez! Or,
On était amis, je veux vous rappeler,
Jadis, on se tutoyait…
RJEVSKI
Diable!.. Alors,
Qu’on lie mes mains! Qu’est-ce que je dis? Si vous
Pouvez, je vous demande de pardonner
Mon insolence…
SACHA
Vous m’avez embrassée
À ce bal… Je suis obligée de vous…
Je vous rendrai cette dette.
(Elle l’embrasse.)
Maintenant, allez!
RJEVSKI
Et le pari?
SACHA
Quel?
RJEVSKI
Si je sauve une fille…
SACHA
Vous l’épouserez? Mais je suis bien gentille
Parce que je vais vous en débarasser…
Cela ne vous fait pas plaisir, car vous
Ne supportez pas ma cousine, c’est moi
Que vous n’aimez pas…
RJEVSKI
Mais je vous avoue
Que je n’ai jamais aimé autrefois…
Je vais chercher la mort, si vous allez
Me refuser…
Sacha se tait.
Adieu pour toujours! Si…
Trois mille diables!.. Je m’en vais…
(Il se tourne vers la porte et s’en va avec décision.)
SACHA
Mon chevalier!
Attendez, donc! Oui!.. Oui!.. Oui!.. Oui!.. Oui!.. Oui!..
Ils s’embrassent. Les combattants, avec des bouteilles de champagne dans les mains, apparaissent de toutes les portes. C’est une matinée avec beaucoup de soleil, quand il gèle. Les bouchons volent au plafond. La liquide dorée pétille. On ne sait pas comment Goritch trouve sa guitare. Le cliquetis des bouteilles, le pétillement du vin et la gaie pagaille
accompagne les sons de la chanson des hussards.
RJEVSKI
Battre des ennemis est mon affaire,
Je buvais trop mais il m’est arrivé vraiment
À aimer tant sans penser guère…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
SACHA
Un héros à de grosses moustaches
A volé mon cœur pour toujours depuis longtemps
Être ennemis n’était plus la tâche…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
AZAROV
Des années passent et de la guerre
D’autrefois avec les étrangers on apprend
Comment les battaient nos grands-pères…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
VASSILIEV
Si des ennemis qui espèrent
Envahir notre Patrie viennent en menaçant,
Nous les chasserons comme nos grands-pères…
TOUS
Il y a beau temps,
Il y a beau temps,
Il y a beau temps!
Le rideau tombe.
