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Marie Rattazzi

Les rives de l'Arno


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066300449

Table des matières

CHANT FUNÈBRE SUR LES MORTS PRÉMATURÉES DES DEUX REINES MARIE-THÉRÈSE ET MARIE-ADÉLAIDE ET DE FERDINAND, DUC DE GÊNES

A LA COMTESSE D’ALBANY EN LUI ENVOYANT LA TRAGÉDIE DE MYRRHA IMITATION

UN ENFANT A MADAME JEANNE JOUSSELIN

MÊME SUJET

LA DEMOISELLE DE COMPAGNIE A F.P...

LE TRAVAIL A MON AMI L. B.

STANCES DE CORINNE A L’ITALIE

LA VIERGE ROMAINE A M. LEFÈVRE-DURUFLÉ

LA PERLE SAVOYARDE A M CH. B.

ITALIE ET POLOGNE VERS IMPROVISÉS SUR L’ALBUM D’UN PROSCRIT

MANIN

L’ITALIE AUX PATRIOTES ITALIENS

AUX HOMMES

LA FIANCÉE DU POËTE

SUR LE LAC DE GENÈVE

LE FILS DE THÉMISTOCLE

LA SOLITAIRE D’ALBY A LADY S...

L’ENNEMIE COMMUNE AUX HABITANTS DE LA VILLE DE...

L’ANGE GARDIEN

L’AMOUR

LES ANGLAIS DANS L’INDE

LES DONNEURS DE CONSEILS

IMPROMPTU A MADAME V. A.

ENVOI

LÉGENDES SAVOISIENNES

I LA MAISON DU DIABLE

II L’HOTE DE LA MAISON DU DIABLE AU PRINCE M. DE L.

I

II

III

IV

V

VI

III LE SIRE DE MONTMAYEUR A M. LE COMMANDEUR L...

IV L’ÉGLISE DE HAUTECOMBE

RAPHAËL A A DE LAMARTINE

I

II

III

IV

V

VI

VII

LES CONFIDENCES UN SOIR D’HIVER

LES VIVANDIÈRES

UN SOUHAIT AU VOL A MADEMOISELLE A....

LA PRINCESSE ZOBÉIDE CONTE ARABE

LA SENSITIVE A SAINTE-BEUVE

MARIE ET MARION

LETTRE EN VERS A UN AMI EN LUI ENVOYANT UNE CANNE FAITE DE LA PEAU D’UN SERPENT

VARIATIONS SUR LE THÈME D’UN POËTE

REPONSE A UNE QUESTION DE P POURQUOI JE N’AIME PAS LES CHIENS?

I

Les cieux, rafraîchis par la pluie,

Après l’orage sont plus clairs;

Les champs, que le soleil essuie,

Étalent des tapis plus verts;

Tout dans la nature est en joie:

L’oiseau chante; l’iris déploie

Ses arcs de triomphe éclatants,

Et le bruit des derniers tonnerres,

De salves toutes débonnaires,

Semble saluer le beau temps.

C’est ainsi qu’après nos tempêtes

Nos beaux jours paraissent plus doux.

Plus d’allégresse et plus de fêtes

Accueillent les royaux époux;

Nos canons qui, dans la bataille,

Vomissent avec la mitraille

L’effroi dans les rangs ennemis,

Aujourd’hui, tonnerres sans foudre,

N’éveillent au bruit de leur poudre

Que l’écho des foyers amis.

Sur les Alpes, dans la campagne,

Ce ne sont que joyeux concerts;

La mer les dit à la montagne,

La montagne les dit aux mers.

Naples, Turin, Milan, Florence,

Entonnent l’hymne d’espérance;

Hier rivales, aujourd’hui sœurs,

Cités libres et florissantes,

Vous regrettez vos sœurs absentes,

Dont la voix manque dans vos chœurs!

II

Vous pleurez? Je comprends vos larmes, jeune fille!

Vous pleurez le berceau, le palais, la famille,

La patrie, où se sont parmi nous écoulés

Ces jours insoucieux de votre chère enfance,

Où souriait la grâce, où chantait l’espérance,

Jours heureux, trop vite envolés!

Qu’ils furent pleins pourtant! C’est dans ce court espace

Que vous avez grandi toutes deux, face à face,

Cette pauvre Italie et vous, comme deux sœurs;

Car d’un père commun cherchant le doux empire,

Princesse, dans ses bras quand vous alliez sourire,

Elle allait y sécher ses pleurs!

Sous cet amour ardent, sur ces hauteurs sereines

Écloses toutes deux, vous êtes déjà reines,

Et l’Europe vous ouvre et son cœur et ses bras.

L’Italie affranchie, et forte, et libre, et fière,

Voit partout reconnaître et bénir sa bannière:

On crie Hosanna sous vos pas!

Sans doute, comme nous, cette chère opprimée,

Vous voudriez la voir tout à fait exhumée,

Souriante, debout, et le front au soleil;

Mais ce qui reste d’elle encor dans l’autre monde

Tressaille vivement sous la tombe profonde,

Saisi des frissons du réveil.

III

Ah! patience! patience!

Laissez déblayer les abords,

Nous allons avec confiance,

Dussions-nous aller chez les morts!

Vainement, le sabre et la hache,

Frappant et frappant sans relâche,

Ont mis ce grand corps en lambeaux;

Vainement on a, sans mystère.

Chaque jour jeté de la terre

Et piétiné sur ces tombeaux!

Vous avez vu comment la vie,

La vie au souffle ardent et fort,

Sous cette morne léthargie,

A soudain refoulé la mort!

Il n’a fallu rien qu’une étreinte,

Rien qu’un mot: la parole sainte!

Et Lazare l’entend toujours.

Vois, dans ses veines desséchées

Nos veines se sont épanchées...

Maintenant nous comptons les jours!

Ne désespérez point, princesse,

Car cette noble sœur, objet de notre amour,

Telle qu’il nous la faut, vous la verrez un jour,

Nous vous en faisons la promesse.

D’ailleurs, n’allez-vous pas, vous aussi, comme nous,

Demander votre part dans la tâche commune?

Qui sait ce que nous garde encore la fortune!

N’aurons-nous pas besoin de vous?

Fille d’un noble sang, vous y songiez peut-être!

Chacun va s’employer à l’œuvre qui va naître.

Lorsque, femmes, enfants, tous, nous travaillons tous,

La jeune fille rêve, et, seule inoccupée,

Pour combattre en son nom se choisit un époux.

IV

Partez pour ce pays que l’oranger parfume

Et que baignent les flots de leur brillante écume,

Pour ce sol fécond en héros.

Là dorment tous ces preux, ces infants, ces grands maîtres,

Aïeux de don Luiz, digne de tels ancêtres,

Que chantent les Romanceros.

Ils se réveilleront sans doute à votre approche,

Ces loyaux chevaliers sans peur et sans reproche;

Ils se soulèveront d’un bras sur leur écu,

Et diront, en voyant vos grâces triomphantes,

Qu’ils n’avaient pas connu de si douces infantes,

Et que pour vous, Madame, ils auraient mieux vaincu

L’époux qui vous attend peut marcher votre égal:

Vous vous nommez Savoie... Il s’appelle Bragance;

Votre nom à tous deux signifie Espérance,

Et l’avenir enfin sourit au Portugal.

Bragance et Savoie! Ah! les aïeux qu’on renomme

Vont tressaillir de joie en voyant s’allier

La fille du roi-gentilhomme

Et le jeune roi-chevalier!

Votre vaillant aïeul, ce soldat légendaire,

Ainsi qu’Adamastor, le fabuleux géant,

Est venu demander un jour à cette terre

Un tombeau, sur les bords de l’immense Océan.

Les yeux encor tournés vers la patrie avare

Qui le laissait mourir loin de son doux soleil,

Il s’est endormi là, de son dernier sommeil,

Le glorieux vaincu qu’a vu tomber Novare!

C’est pour payer le prix de l’hospitalité

Qu’aujourd’hui l’Italie au Portugal vous donne,

Et votre époux est fier de poser sa couronne

Sur un front rayonnant de grâce et de beauté.

Partez donc! car là-bas, c’est encor la patrie!

C’est a famille encor!... certe, et non moins chérie,

Quand voire œil si profond, plongeant de toutes parts,

De ce peuple empressé qui déjà vous acclame,

Qui de loin vous appelle, aura rencontré l’âme,

Épanoui le cœur, et charmé les regards.

Partez! allez porter la lumière nouvelle

Parmi ce peuple ardent qui s’éveille à son tour;

Dites-lui qu’il soit prêt, afin, si Dieu l’appelle,

Qu’il ne retarde pas l’œuvre divin d’un jour!

L’Espagne (pauvre Espagne!) à ce contact de vie

Va tressaillir! Peut-être il lui prendra l’envie

De secouer un peu son étrange sommeil;

Son pauvre corps, brisé par la lutte et les chaînes,

A senti récemment que le sang, dans ses veines,

Etait chaud encore et vermeil.

Pour dissiper au loin celte atmosphère oisive

Qui pèse sur l’esprit et fait l’âme captive,

Pour rendre ce grand peuple à son activité.

Peut-être il suffirait du vent d’une bannière.

Quand votre œil, en passant, jettera la lumière

Dans cette obscurité.

Et peut-être qu’alors (ah! Dieu peut tant de choses!)

Ces deux peuples rivaux dès longtemps, et sans causes,

Après s’être mieux vus, tout à coup s’étreignant,

Se demanderont-ils quel esprit les divise,

Quand ils pourraient n’avoir qu’une même devise:

Bragance et Carignan!

V

En voyant votre œuvre accomplie:

Le Portugal et l’Italie

Sous une égale et même loi,

Vous aurez le droit d’être fière

Devant l’Europe tout entière;

Vous pourrez dire à votre père:

«Ta fille est digne de toi!»

L’avenir n’a pour vous que joyeuse promesse!

Né pleurez plus, jeune princesse,

Vos larmes et votre tristesse

Rendent trop cruels les adieux.

Autour de vous, quand tout soupire,

Ou vous envie, ou vous admire,

Laissez-nous un dernier sourire

De vos lèvres et de vos veux!

Septembre1862.


CHANT FUNÈBRE
SUR LES MORTS PRÉMATURÉES DES DEUX REINES
MARIE-THÉRÈSE ET MARIE-ADÉLAIDE
ET DE
FERDINAND, DUC DE GÊNES

Table des matières

O douleur! ô stupeur ! ô terrible mystère!

Le mal préside-t-il aux choses de la terre?

Faut-il douter des cieux?

Quel étrange hasard dirige donc la foudre

Qui frappe la vertu, quand elle semble absoudre

Le crime audacieux?

Quoi! le monde admirait un roi qui, de lui-même,

Imposant une borne à son pouvoir suprême,

A convié son peuple à se donner des lois,

Et, malgré les clameurs, poursuivant sa carrière,

Renversant des abus là gothique barrière

Fonda sur leurs débris l’égalité des droits;

Le peuple applaudissait un exemple si rare;

Les soldats, se montrant le héros de Novare,

S’inclinaient devant lui;

Une mère chérie, un frère à lui semblable,

Une épouse angélique entouraient cercle aimable–

Son foyer réjoui,

Certe, il était heureux; et c’était chose juste,

Et sous l’arbre royal croissait un jeune arbuste,

Et l’on aimait à voir l’honneur récompensé!...

Mais quelle joie échappe à la tombe jalouse?

L’enfant meurt,–puis l’aïeule,–après la jeune épouse,

Puis le frère, en trois mois!... ODieu, Dieu courroucé!

Inclinons-nous pourtant devant la Providence;

Ses décrets sont cachés à l’humaine prudence;

Dieu choisit ses élus!

Pour de vastes desseins si Dieu vous a fait naître,

Roi, souffrez vaillamment; les plus grands sont peut-être

Ceux qui souffrent le plus.

La vie est plus puissante au sortir d’une crise;

L’homme fort se retrempe où le faible se brise.

Vous êtes l’homme fort que Dieu retrempe ainsi;

C’est parce qu’il vous garde une œuvre peu commune,

Qu’il vous rend inflexible aux coups de la fortune,

Et vous forge un courage à l’avance endurci.

Peut-être aussi l’épouse tendre,

Que vous enlève le trépas,

Au ciel monte pour y défendre

Celui qu’elle aimait ici-bas.

S’il faut qu’en la divine enceinte

La voix touchante d’une sainte

Pour nous implore le Très-Haut,

Quelle sainte plus accomplie

Pourrait être mieux accueillie

De Dieu, qui sait ce qu’elle vaut?

Protégez-nous dans nos tourmentes,

Veillez sur nous du haut du ciel,

De la fleur des vertus charmantes

Vous qui composiez votre miel;

Votre piété, noble reine,

Était la source toujours pleine

D’où ne coulaient que des bienfaits,

Et son action salutaire

Ne s’est révélée à la terre

Que par les heureux qu’elle a faits.

Il est un fanatisme sombre

Qui se dresse contre les lois,

Et, nouant ses complots dans l’ombre,

Comme un glaive brandit la croix.

Chez lui, la piété farouche

Parle, la menace à la bouche,

Versant des malédictions;

Il fait d’une loi d’indulgence

Un instrument de sa vengeance,

Et le fléau des nations.

Protégez-nous contre ses trames,

Reines saintes, veillez sur nous;

Voyez nos enfants et nos femmes

Qui vous invoquent à genoux:

L’époux eu deuil, le fils sans mère,

N’échappe à sa douleur amère

Que pour être aux devoirs d’un roi...

Bénissez l’alliance intime

D’un peuple et d’un roi magnanime,

Qui l’un dans l’autre ont mis leur foi!

Roi vaillant, reprends ta pensée

Qu’a suspendue un triple deuil:

Achève l’œuvre commencée!

Toi, peuple, reprends ton orgueil!

Marchez appuyés l’un sur l’autre:

Une noble ardeur est la vôtre;

Votre règne sera fécond...

Vous nous guidez dans nos tempêtes,

Nous vous bénirons dans nos fêtes,

Saintes patronnes du Piémont!

On voit l’image de la Vierge

Aux murs blancs des pauvres réduits;

Devant elle on allume un cierge,

Pour elle on va cueillir le buis.

A côté de la Vierge Mère,

Vous prendrez place en la chaumière,

Reines qu’aimaient, les paysans,

Et l’image des trois MARIES

De buis et d’épines fleuries

Se couronnera tous les ans.

10février1855.


A LA COMTESSE D’ALBANY
EN LUI ENVOYANT LA TRAGÉDIE DE MYRRHA IMITATION

Table des matières

Il est dans l’empyrée aux sphères éternelles

Des auges radieux vêtus d’azur et d’or;

Dieu, de leurs corps brillants ôtant les blanches ailes,

Fait de ces purs esprits les sublimes mortelles:

Laure, Béatrix, Léonor..

Dès que se fait entendre une voix de poëte,

Dieu commande à son ange et l’envoie ici-bas...

Il sait que l’homme seul est un froid interprète,

Que l’inspiration fait défaut au poëte

Qu’un feu du ciel n’échauffe pas...

Car le poëte est seul au milieu de la foule,

Haï comme un méchant, en proie aux ris moqueurs;

Sous sa débile main l’appui tremble et s’écroule,

Et chacun de ses jours, qui vers la mort s’écoule,

Ne compte, hélas!... que des douleurs...

Je poursuivais, rêveur, ma route solitaire,

Ivre de liberté, des cours presque banni,

Lorsque soudain, mes yeux se détachant de terre,

Je te vis près de moi, divine messagère

Qu’on nomme ici-bas D’ALBANY!...

Dès ce jour le passé se ternit et s’efface:

Les brouillards, les vapeurs et les douleurs ont fui,

Et, comme le soleil inondant tout l’espace,

En moi ce sentiment anéantit la trace

De tout ce qui n’était pas lui!...

Elle est belle et riante; elle a sur sa figure

Et dans ses yeux d’azur, éclair qui vous dit tout,

Le reflet de son âme harmonieuse et pure,

Et dans ses flots ondes, sa riche chevelure

Semble l’or des moissons d’août...

La beauté! n’est-ce pas la parure de l’âme,

L’attrait qui tout d’abord attire l’œil ravi?...

Elle a de plus au cœur cette discrète flamme,

Cette bonté qui fait que j’adore la femme

Qui m’a sous les fleurs asservi...

J’ai longtemps résisté; je sentais eu moi-même

Les vains frémissements d’une austère fierté...

Mais ma vaine révolte était presque un blasphème...

Car j’ai lait à ses pieds... et Dieu sait si je l’aime!...

Abandon de ma liberté...

Et pourtant, sous le ciel n’avoir que soi pour maître,

Passer indifférent près du trône des rois,

Et, contemplant le Dieu qui nous a donné l’être,

Juger, avec la loi qu’il nous a fait connaître,

D’ici-bas les mesquines lois...

Libre!!! c’est se sentir des forces surhumaines...

C’est remonter la source éternelle du beau.

Mais maintenant, arrière, aspirations vaines,

Je bénis mon servage et je baise mes chaînes.

Et je recharge mon fardeau!!...

Elle est en même temps ma pensée et ma gloire;

Pour elle j’obtiendrai des lauriers toujours verts...

Et la postérité, qui saura notre histoire,

Peut-être lui devra de garder la mémoire

De son pauvre faiseur de vers...

La gloire!... l’avenir!... ô chimères fatales

Ecrites trop souvent aux murs d’une prison.

Vos âcres voluptés, qui rendent nos fronts pâles,

Sont des piéges... dorés aux forges infernales,

Dans les cavernes du démon!...

Quoi! l ’Arioste est là sur sa solide base,

Le Tasse, immortel fou, Pétrarque aux doux accents.

Le grand Machiavel, dont le génie embrase,

Et Dante!... ce rayon dont la splendeur écrase...

Oser mesurer ces géants!…

Près des noms immortels je veux prendre ma place

La gloire m’ a mordu d’ un désir furieux;

Je gravis avec eux les sommets du Parnasse,

Et, refaisant le nom de mon antique race,

Noble... je le rends glorieux!!!

Ciel bleu, ... soleil de pourpre, ... Italie! Italie!...

Terre sainte des arts, centre de l’univers,

Lorsque je dormirai sous ma tâche remplie,

J’animerai tes jeux, ô ma belle patrie, ...

Avec mes strophes et mes vers!...

Voici le dernier-né de ma muse, madame!

C’est le cri sans écho d’un impossible amour,

Combats, déchirements, remords, toute la gamme

Du tumulte des sens, des orages de l’âme

Que j’osai montrer au grand jour...

Jetez un doux regard sur cette œuvre imparfaite,

Vous qui savez si bien compatir aux douleurs,

Car avec votre appui, Myrrha, tout inquiète,

Peut marcher hardiment et braver la tempête...

Pour vaincre elle n’a que des pleurs...

En ce monde, rempli d’embûches et d’abîmes,

Le poète est souvent frappé de cécité;

Il ne lui suffit pas d’amonceler des rimes

Ou des strophes d’amour, fussent-elles sublimes,

Pour percer son obscurité...

Avant que du Seigneur la terrible parole

Ne rappelle son ange à la splendeur du ciel,

Otoi, ma Béatrix! ô toi, ma seule idole!

Fais refléter sur moi ta céleste auréole,

Afin de me rendre immortel...

16septembre1863.


UN ENFANT
A MADAME JEANNE JOUSSELIN

Table des matières

Rêve d’un cœur épris et d’une âme jalouse,

Désir inassouvi, qui de la jeune épouse

Dans les veines en feu fait circuler le sang!

Être heureuse deux fois, deux fois vivre!... Un enfant!

Rêve aujourd’hui, demain réalité peut-être,

Car mille âmes au ciel n’attendent plus pour naître

Dans un corps rose et frais, comme un bouton de fleur,

Qu’un mot du Créateur!

Un enfant! Que de fois ma pensée inquiète,

Le soir, au bord du lac, sous la roche discrète,

Évoqua la voix frêle et les baisers joyeux

D’un petit être aimé, d’un ange aux blonds cheveux!

Que de fois, caressant dans ma joyeuse ivresse

Ce trésor idéal de ma folle tendresse,

Mère par la pensée, à genoux dans ce lieu,

J’ai dit: Merci, mon Dieu!

Je rêvais pour mon fils honneurs, gloire, génie!

Une vie au grand jour par nulle ombre ternie!

Et j’oubliais alors, dans mon naïf orgueil,

Sur la route brillante et la lutte et l’écueil!

J ’oubliais que ces biens, qu’aux heureux on envie,

Souvent glacent le cœur et flétrissent la vie;

Et je faisais tout bas ainsi des songes d’or,

Sans être mère encor!

Rêve de mon bonheur! Illusion rapide!

Mes yeux se sont ouverts, et dans l’azur limpide

Je n’ai plus distingué que les oiseaux bénis,

Qui vont chercher la feuille et l’herbe pour leurs nids;

Je les suivis longtemps dans leur course incertaine,

Pour les voir, au retour du bois ou de la plaine,

Rejoindre leurs petits, qui, bruyants au réveil,

Chantent le gai soleil!

Que de fois, revenant plus triste en ma demeure,

Quand le soir du repos avait ramené l’heure,

J’ai vu près du foyer, sous le chaume attablés,

De beaux enfants s’offrir à mes regards troublés!

Leur voix disait: «Ma mère!» et la pauvre glaneuse

Qui revenait des champs me paraissait heureuse!

Et la nuit, mon esprit poursuivait confondus

Mes beaux rêves perdus!

Pourtant, j’ai de l’enfant vu l’âme fugitive

Hésiter, prête à fuir, sur sa lèvre plaintive;

J’ai vu la mère en pleurs et le brûlant baiser

Que sur ce front fiévreux elle allait déposer!

J’ai compris à mon tour ses mortelles alarmes;

Je me suis dit, mêlant mes larmes à ses larmes:

Un enfant fait aimer tout, même la douleur

Qui déchire le cœur!

Oh! c’est alors qu’on sent se doubler le courage!

D’énergie et de force un enfant est le gage!

Un enfant, doux espoir de l’époux bien-aimé!

C’est de deux cœurs unis le miroir animé,

C’est un bouton de mai, né d’une double séve,

Le passé qui sourit, l’avenir qui se lève,

L’aube aux rayons voilés qui promet un beau jour,

C’est le lien d’amour!

J’ai prié... le Seigneur a béni ma prière;

Notre enfant! je l’ai là, sur mon sein! je suis mère...

Je devine déjà ses traits confus encor...

Et, quand à ma chanson doucement il s’endort,

Fière, je le regarde, et souvent il me semble

Voir de traits adorés les contours et l’ensemble;

J’aime deux fois le père alors, en présentant

A ses baisers l’enfant

MÊME SUJET

Table des matières

Doux espoir! Hôte aimé de mon cœur frémissant,

Qui mêles à ma joie une douleur amère,

Tu n’es donc plus un rêve!... hélas! Dieu tout-puissant,

C’est donc vrai!... je suis mère!

Je suis mère! et déjà dans mon sein agité

Quand je sens s’éveiller une seconde vie,

Je pleure et je maudis cette fécondité,

Objet de mon envie.

Un enfant! vision, rêve de chaque jour!

Promesse de bonheur! sainte union des âmes!

Ciel entr’ ouvert aux feux d’un mutuel amour

Et paradis des femmes!

Pour d’autres ce serait le gage d’avenir,

Qu’escorte du passé le radieux cortége,

Il ne m’apporte à moi que honteux souvenir,

Blasphème et sacrilège!

Un infidèle amant qui rit de mes douleurs

Torture sans pitié mon âme à l’agonie!

L’ingrat, de son amour qu’il perd et jette ailleurs,

M’a donné l’ironie.

O vous, qui de là-haut, Seigneur, Dieu de bonté,

Entendez ma prière et voyez mon supplice!

Je le demande en pleurs: De la maternité

Éloignez le calice.

Espoir des délaissés, Seigneur, protégez-moi!

Laissez monter vers vous le cri de ma détresse;

Daignez, en me rendant l’espérance et la foi,

Secourir ma faiblesse!

Mais pourquoi tout à coup le chagrin triomphant

S’éloigne-t-il devant un retour de tendresse?...

C’est que j’ai vu là-bas un jeune et bel enfant

Qu’un doux regard caresse!

Pressant contre son sein cet ange aux cheveux d’or,

Comme l’oiseau qui tient ses petits sous son aile,

La femme aime à bercer le nourrisson qu’endort

La chanson maternelle!

L’époux, debout auprès de ce groupe charmant,

Qui pour lui du bonheur est le gage et l’emblème,

Seul et l’orgueil du père et l’ardeur de l’amant

En voyant ceux qu’il aime.

Hélas! ce doux tableau qui fait bondir mon sein

Voile d ’un nouveau deuil ma destinée amère;

Je ne suis pas aimée, on me voue au dédain;

Et pourtant, je suis mère!

Eh bien, non, je suis forte!... Au découragement,

Au sombre désespoir, à la plainte, au blasphème

Je ferai succéder un meilleur sentiment:

Viens, mon enfant, je t’aime!

Tu t’agites déjà dans mon sein frémissant;

Le jour où tu naîtras, jour béni que j’espère,

Je serai consolée, heureuse... En t’embrassant.

Va, j’oublierai ton père!

O doux enfant aimé, quand tu verras le jour,

Mes baisers sur ton front, maternelle caresse,

front chercher l’oubli de mes maux,... et l’amour

Me rendra son ivresse!

El le soir, quand, vers moi tendus, tes petits bras

Demanderont l’appui qu’une mère offre et donne,

Avant de t’endormir, cher trésor, n’est-ce pas?

Tu me diras: «Pardonne!»

A ce mot de pardon, malgré moi j’ai souri...

Viens donc, ange espéré, mon seul amour sur terre,

Viens donner le bonheur, la joie, hôte chéri,

Au foyer solitaire.

Enfant, viens, je t’attends! j’ai chassé loin de moi

Larmes et désespoir, regret, pensée amère,

Car l’amour envolé va renaître avec toi;

Viens... je veux être mère!...

LA DEMOISELLE DE COMPAGNIE A F.P...

Table des matières

Nous vivons dans un siècle étrange, en vérité!

Nous allons à rebours sans nulle utilité,

Et la cervelle humaine, abdiquant tout prestige,

A des déréglements qui donnent le vertige.

L’époque Louis Quinze, où tout n’était que fard,

Où la mode, la cour, la poésie et l’art

Obéissaient au mot donné dans une alcôve

Par une courtisane à la prunelle fauve;

Cette époque brillante et vide, sans grandeurs,

Revient-elle?–Voyez! Nos modernes auteurs,

Pour frapper fort, ou pour grossir leurs bénéfices,

Sur un creux paradoxe entent leurs édifices;

Ils ont rendu le vice attrayant et parfait,

Et chacun à son tour, sans vergogne, ils ont fait

Un accroc au vélin des légendes dorées,

Pour les Phrynés du jour à Lorette adorées.

–Ah! s’écriait Boileau, «le poète ignorant

Qui de tant de héros va choisir Childebrand!»

Toi, naïf écrivain, tu creuses ta cervelle

Pour en faire jaillir...–Eh! quoi?–La demoiselle

De compagnie!... Oh! oh! quel superbe tableau!

Comme il manquait au monde, et comme il sera beau!

Pauvre poëte, hélas! près des hôtes tranquilles

De ton simple foyer, où, noirs sphinx immobiles,

S’allongent tes grands chiens au regard amical,

Tes méditations aboutissent si mal!...

Encor si tu peignais l’hybride créature

Comme Satan l’a faite, enfin d’après nature:

Vipère au doux regard, qui mord en caressant.

Mais non, tu veux en faire un être intéressant,

La poser en Vestale, en Madone, en Martyre!

Erreur!... La vérité, moi je vais te la dire:

–Le château resplendit et les meubles sont vieux;

Les vivants ont les traits des antiques aïeux;

Mais as-tu remarqué, brochant sur la famille,

Le visage étranger de cette grande fille,

Sèche, au sourire amer, étiolée, au front

Fuyant de l’égoïste, à l’œil furtif et prompt,

Lèvre pincée? Esprit subtil, il faut le dire,

Souvent supérieur au milieu qui l’attire;

Portant avec ardeur, mais non pas sans dépit,

Épave de l’emploi, le châle décrépit,

La dentelle fanée et les gants de Madame;

Broyant incessamment tout le fiel de son âme,

Elle a, nature hybride et morose jalon,

Un pied dans l’antichambre, un pied dans le salon.

Elle échancre sa robe et montre son épaule,

Et veut dans le proverbe avoir son bout de rôle,

Et quand la crinoline abdiquera ses tours,

On verra ses maigreurs la regretter toujours...

Écoutez bien ses mots, observez sa figure:

Même dans les égards elle voit une injure!...

Or, s’enivrant du luxe, aimant le tourbillon

Du monde, dont elle est la pâle Cendrillon,

Voyant incessamment circuler autour d’elle

Les coupes d’or qu’on offre à sa soif éternelle,

Elle veut y tremper sa lèvre ardente, ... mais

Sans pouvoir, ô supplice! y parvenir jamais!

Elle a réalisé la fiction cruelle.

–Que doit-il expier ce Tantale femelle?

–C’est l’envie à l’œil louche, experte en trahison,

C’est l’ennemie intime au cœur de la maison,

Le taret ténébreux, l’espion de toute heure,

Qui mange votre pain et mine la demeure;

Serviteur sans besogne, esclave sans fierté,

Ne lui demandez pas de générosité,

Car si, pour obéir à quelque discret ordre,

Elle courbe le front, c’est afin de mieux mordre.

En effet, elle veut, cette bouche qui ment,

Vous prendre votre époux, vous voler votre amant!

Ou bien, visant plus haut, car sa tête calcule,

Pour se faire épouser, la vierge sans scrupule

Accusera vos fils, trop enclins au péché,

D’un attentat facile et qu’elle aura cherché...

–A ses façons d’agir, tout miel et tout vinaigre,

Elle joindra, s’il faut, les cruautés du nègre,

Brisant les instruments de ses ambitions,

Mettant au pilori les réputations...

Puis, quand l’adversité, cette Némésis pâle,

Aura fait écrouler, aux clameurs du scandale,

La famille où coulaient ses jours aventureux:

–C’est bienfait, dira-t-elle, ils étaient trop heureux!

–Qu’elle est intéressante!... Et dans ta comédie,

Poëte, tu lui fais part belle, je parie:

–Nous sommes, diras-tu, ses bourreaux! Quelle horreur!

–Non, certe, elle n’est pas notre souffre-douleur,

Mais nous sommes les siens! Indulgents au possible,

Chez elle nous trouvons la roideur susceptible.

Elle est choyée en tout, elle a les meilleurs plats,

Elle bat notre enfant quand on ne la voit pas!...

On a comme un frisson quand ses lèvres se plissent...

Ce n’est pas sans raison que nos gens la haïssent!

Elle gêne souvent, nuit toujours, et parfois

Nous déshonore.–Allons, poëte, je te crois

Enlacé sans retour, Laocôn poétique,

Dans les mille replis du serpent domestique!

Tu cèdes, écrivain, à quelque pression;

La morale n’a point guidé ton action,

Et la société, qu’on raille ou qu’on accuse,

C’est la lime où la dent de la vipère s’use.

–Poëte, laisse là ce type au froid reflet;

Tu n’auras avec lui qu’un succès incomplet:

Tu ne pourras jamais faire prendre ces filles

Pour les anges gardiens du foyer des familles,

Tandis qu’elles en sont la malédiction!

–Choisis mieux tes sujets, peins-nous l’opinion,

Le calomniateur, l’argent, l’agiotage,

Le journaliste vil qu’engraisse le chantage,

Les Basiles, les sots que battait Figaro;

Montre-nous le mouchard ou l’ignoble bourreau:

Mais ne nous vante plus ces pâles demoiselles:

Ces anges-là, poëte, ont de la fange aux ailes!

LE TRAVAIL
A MON AMI L. B.

Table des matières

Lorsque l’homme, séduit par la première femme,

A la voix de l’amour abandonna son âme,

Un ange leur cria: «Soyez tous deux maudits!

Et, brandissant l’éclair de son céleste glaive,

Qui fit trembler Adam et qui fit pâlir Ève,

Il les chassa du paradis!

Et puis il ajouta, solennel anathème!

«–Pour avoir méconnu de Dieu l’ordre suprême,

«Vous mourrez! Comme vous vos petits-fils mourront!

«De la punition toute faute est suivie;

«Désormais vous aurez à gagner votre vie

«A la sueur de votre front.»

Quoi! le travail serait une peine divine!

Lorsque le cœur s’echauffe et l’esprit s’illumine

Au rayon du travail, sainte égide en tout lieu,

L’ange au glaive de feu ne courbe plus nos-têtes;

Et nous chantons en chœur, même au sein de nos fêtes:

Le travail est la loi de Dieu.

Car sans lui, désormais, que deviendrait le monde?

La charrue est utile à la plaine féconde

Qui voit les blonds épis naître, croître et mûrir.

Des soins de l’avenir le travail nous délivre;

Soyons reconnaissants, car le travail fait vivre,

Et l’oisiveté fait mourir.

A l’univers, par lui, l’homme commandé en maître,

Et tous les éléments, contraints de se soumettre,

Offrent à ses plaisirs les merveilles des arts;

Au bruit des lourds marteaux, aux accents de la lyre,

Pierre, bois ou métal, sous ses doigts tout respire

Dans les palais, dans les bazars!

Unissons le travail à la saine pensée,

Et déjà nous voyons la distance effacée!

Le monde entier se range à notre autorité,

Car notre bras puissant, qui jamais ne se lasse,

Possède, pour dompter et le temps et l’espace,

Le feu, l’air, l’électricité.

Bien souvent, il est vrai, la vérité qu’on nie

Est proclamée en vain par la voix du génie,

(Regrets rétrospectifs! stériles repentirs!)

Mais, aussitôt que l’homme a repris confiance,

Le travail a prêté son aide à la science:

L’ignorance fit les martyrs!

Si la foule parfois, égarée ou trompée,

Troupeau toujours craignant le fouet et l’épée,

N’a des yeux que pour l’or, l’or, stérile métal!

Pour redonner la vie à l’industrie en friche,

Le bras du travailleur vaut bien l’argent du riche:

Le courage est un capital!

Cessez de vous vanter, quand, au sortir du prône,

Au pauvre vous jetez une orgueilleuse aumône,

Riches! car vous donnez à la mendicité!

Ah! venez donc plutôt combattre le chômage;

A l’ouvrier oisif procurez de l’ouvrage,

C’est la meilleure charité!

Soyez fiers, travailleurs! C’est sous vos mains utiles

Que surgissent partout les moissons et les villes.

Du pôle glacial aux déserts du midi,

Sous vos efforts constants les routes s’aplanissent,

Et l’on voit sur les monts que les wagons franchissent,

La vapeur et son vol hardi!

La terre attend encor vos élans intrépides!

Piochez, creusez, fouillez ses flancs les plus arides;

Rendez tout productif, champs, fleuves et forêts!

Et quand l’heure viendra, quand votre tâche accrue

Réclamera vos bras pour une autre charrue,

Alors, amis, vous serez prêts!

Mais, que cette heure soit éloignée ou prochaine,

Attendons l’avenir sans désespoir, sans haine;

Le ciel veille sur nous: acceptons ses décrets;

La liberté viendra régénérer la terre;

Jusque-là travaillons, poète ou prolétaire,

Car le travail, c’est le progrès.

Genève, 1860.

STANCES
DE
CORINNE A L’ITALIE

Table des matières

I

Vous connaissez la terre où les myrtes fleurissent,

Et qu’un ardent soleil réchauffe avec amour;

Où l’on entend, le soir, sous les cieux qui pâlissent,

L’oiseau mystérieux dont les chants retetissent

Jusqu’aux premiers rayons du jour.

II

Italie! Italie! ô nourrice féconde,

Empire du soleil, du génie et des fleurs,

Berceau sacré de l’art, reine antique du monde,

Je te salue, ô toi, dont la chute profonde

A dépassé tous les malheurs!

III

Rome sur l’univers imprima son génie,

Et régna par le glaive et par la liberté;

Mais quand le Hun vainqueur détrôna l’Italie,

Le monde tout à coup–catastrophe impunie–

Fut plongé dans l’obscurité...

IV

Mais le jour s’est levé d’une gloire immortelle,

Moisson que fit germer tant de sang répandu!

Car elle resplendit et plus noble et plus belle.

L’imagination lui rend, Sion nouvelle,

L’univers qu’elle avait perdu.

V

Les plus beaux dons du ciel, l’art et la poésie,

Lui firent un royaume envié par les rois.

En vain ses souverains poursuivent l’hérésie,

Elle s’endort, cherchant, riche de fantaisie,

Du Beau les immuables lois.

VI

La poésie et l’art! Voyez quelle phalange:

Arioste, Tasso, Dante, Machiavel,

Les Carraehe, Titien, Giotto, Michel-Ange,

Léonard, Raphaël!... Chacun naît et se range,

Poussé par le souille éternel!

VII

Philosophes, savants, innombrable légende,

Enfants de ce soleil, dont le foyer si pur

Enflamme le génie et toujours le commande,

Près des autres pays, que vous la faites grande,

Notre Italie au ciel d’azur!

VIII

O terre d’Italie! on t’a mise au martyre

Toute baignée encore et de sang et de pleurs,

Et pourtant, sous ce joug qui t’opprime et déchire,

Tu ne cessas jamais un seul jour de produire

Pour l’homme des fruits et des fleurs.

IX

Moi, je suis ici-bas de tout ordre exceptée;

Je vois partout la vie et le bonheur pour tous!

Seule dans mon chemin, errante et rejetée,

Je n’ai pour me guider, ni mère inquiétée,

Ni brûlants baisers d’un époux!

X

Mou Dieu! pourquoi m’avoir infligé ce supplice?

Quel crime ai-je commis? Quelle insondable erreur?

Ne puis-je demander que l’épreuve finisse,

Et qu’une main amie éloigne ce calice,

Comme fit Jésus mon Sauveur?

XI

Ma douleur dans ce monde est seule, sans limite...

J’ai soif de retrouver enfin l’éternité!

Il-est temps que mon âme auprès de vous s’abrite,

Mon Dieu, lorsque mon cœur, qui battait vite, vite,

Faute d’amour s’est arrêté!...

Octobre1859

LA VIERGE ROMAINE
A M. LEFÈVRE-DURUFLÉ

Table des matières

Le soleil dore au loin la route suburbaine,

Le Tibre jaune coule en son lit respecté;

Le jour est radieux, et la cité romaine

Étale sous le ciel sa calme majesté!

Souvenirs qu’a légués l’antiquité païenne:

Colisée, aqueducs, tombeau de Métella,

Palais, temple béni de l’Église chrétienne,

Tout parle aux yeux, au cœur, et tout dit: «Rome est là!»

Ruines et tombeaux, à l’avenir qui veille,

Montrent le noir sillon que le temps a tracé;

Et, sur ces grands débris, l’âme qui s’émerveille

Demande l’espérance au culte du passé.

Sous ce ciel sans nuage on est heureux de vivre!

Chaque jour qui se lève à l’horizon vermeil

Fait éclore les fleurs dont le parfum enivre;

Tout est jeune et joyeux sous l’éternel soleil!

Et pourtant Camilla, la brune jeune fille,

Indifférente et triste au milieu du chemin,

S’assied et laisse au loin errer son œil qui brille:

Des tourments inconnus font palpiter son sein.

Pourtant elle est à l’âge où, foulant d’un pied libre

Le sol, et du printemps saluant le retour,

Les filles chaque soir dansent au bord du Tibre;

A l’âge où la jeunesse est ardente à l’amour!

Pourquoi ces yeux mouillés de larmes? Pleure-t-elle

L’ami de son enfance, un jeune fiancé

Qui, de la liberté soldat sûr et fidèle,

Pour avoir combattu, loin de Rome est chassé?

«Ne m’interroge point; pour une autre souffrance

«Garde,» dit Camilla, «ta banale pitié!

«Mon cœur brisé n’a plus de force ou d’espérance;

«Il ignore à la fois l’amour et l’amitié.

«J’ai vu donner la mort à toute ma famille,

«Mon père massacré, mes frères expirants!

«A peine ai-je échappé moi-même, jeune fille,

«Aux brutales ardeurs du soldat des tyrans!

«Ici, qui peut songer à la joie, à la danse?

«Danser!... Est-il un champ parmi les champs romains,

«Où l’on puisse, le soir, s’élancer en cadence

«Sans crainte de fouler des ossements humains?

«Tout le sang versé crie et demande vengeance:

«–Posthume repentir! Inutiles remords!–

«Si quelques-uns, hier, rêvant la délivrance,

«Ont essayé la lutte, hélas! ceux-là sont morts!

«La liberté, trésor du foyer domestique,

«Remplit mon cœur jaloux de son amour sacré!

«A son culte, pareille à la vestale antique,

«J’ai dévoué ma vie, et vierge je mourrai!

«J’ai chassé pour jamais l’espérance éphémère;

«Un mortel désespoir m’a prise, et sans retour

«Je renonce aux doux noms et d’épouse et de mère.

«Mon pays est en deuil, je ne veux pas d’amour!

«Au serment que j’ai fait je resterai fidèle

«Jusqu’au jour où, brisant un joug trop détesté,

«Et renaissant aux feux d’une aurore nouvelle,

«Rome aura salué l’antique liberté!»

Janvier.

LA PERLE SAVOYARDE
A M CH. B.

Table des matières

Chaque peuple a sa part de gloire littéraire:

Si Shakspeare est toujours l’orgueil de l’Angleterre,

Mille astres radieux ailleurs embrasent l’air.

Auprès du vieux Corneille, à côté de Racine,

La France place Hugo, Béranger, Lamartine;

L’Allemagne a Gœthe et Schiller!

Laissons aux conquérants, aux héros de la guerre,

Les palmes et l’éclat d’une gloire éphémère;

Mais les lettres toujours agitent leur flambeau

Sur l’avenir voilé, sur le présent servile;

Sans cesse renaissant, le laurier de Virgile

Fleurit encor sur un tombeau.

Honte au pays avare, à la terre inféconde

Qui n’a ni pampre vert, ni gerbe mure et blonde!

Honte au stérile champ d’épis déshérité!

Honte bien plus encore à la terre maudite

Qui d’un nom glorieux ou d’un esprit d’élite

N’a jamais tiré vanité!

Ah! certes, ce n’est pas à la belle Savoie

Qu’un ennemi jaloux peut se donner la joie

D’adresser désormais un reproche pareil!

Parmi les nations, sans être la première,

Elle a sa part de gloire et sa part de lumière

Dans l’histoire et sous le soleil.

Au pied des verts coteaux, ses riantes vallées,

D’épis d’or, tour à tour, et de fleurs émaillées,

S’étendent à l’abri des roches de granit;

C’est là que l’œil humide et que l’âme oppressée,

Le poëte rêveur laisse errer sa pensée

Dans le vague de l’infini.

Du titanesque mont la nébuleuse cime

Domine le nuage et veille sur l’abîme,

Cime que foulent seuls le chamois et l’isard;

Mais au pied du géant le lac, à l’eau dormante,

Balance mollement la voile blanchissante

De l’esquif qui vogue au hasard.

Des gloires que ton ciel a vu naître, ô Savoie!

Xavier de Maistre tient le sommet... Qu’on le voie!

Il est de sa patrie et l’honneur et l’orgueil;

Ce nom, souvenir plein de poétiques charmes,

Ecrit sur Une tombe, appelle encore les larmes

Et le patriotique deuil.

A d’autres demandez le roman et l’histoire;

Saluez en tous lieux la lumineuse gloire

Qui rayonne et qui met une couronne au front;

Vous ne trouverez pas d’écrivain plus sévère

Qui cache en souriant, sous la forme légère,

L’enseignement et la leçon.

De Maistre! c ’est l enfant de la grande nature,

L’homme qui veut le bien et qui hait l’imposture,

Philosophe à la fois et poëte divin.

C’est l’esprit qu’a charmé parfois la fantaisie;

C’est le cœur où fleurit la douce poésie;

C’est le chantre du cœur humain.

Il est simple et piquant; l’humour même de Sterne

Souvent auprès de lui pâlit et semble terne;

Il atteint en riant aux plus grandes hauteurs:

Quand autour de sa chambre il faisait son voyage,

Sa verve se cachait sous un frais badinage,

Et sa morale sous les fleurs.

C’était le simple essai d’un esprit qui s’amuse;

Plus tard il profita des faveurs de la Muse

Dans maint autre tableau touchant ou sérieux.

Qui ne sent dans son cœur l’émotion éclore,

Le soir, près du foyer, quand on relit encore

La Sibérienne et le Lépreux?

Il est là tout entier! On trouve à chaque page

De son âme sensible une sensible image;

Léger, quoique profond, caustique avec douceur,

Il nous fait ressentir ce qu’il ressent lui-même;

Les tableaux attachants de la beauté qu’il aime

Charment l’esprit, touchent le cœur.

La mort, qui nous l’a pris presque nonagénaire,

L’a frappé loin de nous sur la terre étrangère,

Et c’est un sol glacé qui garde ce tombeau!

Jalouse d’honorer son nom et sa mémoire,

La patrie a pourtant droit de dire à l’histoire

Que la Savoie est son berceau.

Vainement tour à tour la Russie et la France,

De le revendiquer ont conçu l’espérance.

Que le Sarmate esclave et l’orgueilleux Français

Gardent leur Panthéon grand ouvert pour un autre;

Ses lauriers sont à nous, et sa gloire est la nôtre:

Xavier de Maistre est Piémontais!

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Дата выхода на Литрес:
11 октября 2024
Объем:
110 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066300449
Издатель:
Правообладатель:
Bookwire
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