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Frédéric Mistral

Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066076283

Table des matières

CHAPITRE I.

AU MAS DU JUGE.

CHAPITRE II.

MON PÈRE.

CHAPTER III

LES ROIS MAGES

CHAPITRE IV

L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE

CHAPITRE V

A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET

CHAPITRE VI

CHEZ MONSIEUR MILLET

CHAPITRE VII

CHEZ M. DUPUY

CHAPITRE VIII

COMMENT JE PASSAI BACHELIER

CHAPITRE IX

LA RÉPUBLIQUE DE 1848

CHAPITRE X

A AIX-EN-PROVENCE

CHAPITRE XI

LA RENTRÉE AU MAS

CHAPITRE XII

FONT-SÉGUGNE

CHAPITRE XIII

L’ALMANACH PROVENÇAL

CHAPITRE XIV

LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES

CHAPITRE XV

JEAN ROUSSIÈRE

CHAPITRE XVI

MIREILLE

CHAPITRE XVII

AUTOUR DU MONT VENTOUX

CHAPITRE XVIII

LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE

CHAPITRE I.

Table des matières

AU MAS DU JUGE.

Table des matières

Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. -- Maître

François, mon père. -- Délaïde, ma mère. -- Jean du Porc. -- L'aïeul

Étienne. -- La mère-grand Nanon. -- La foire de Beaucaire. -- Les

fleurs de glais.

D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au Midi

là-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les rampes, les

falaises et les vallons bleuissaient du matin aux vêpres, plus ou

moins clairs ou foncés, en hautes ondes. C'est la chaîne des

Alpilles, ceinturée d'oliviers comme un massif de roches grecques, un

véritable belvédère de gloire et de légendes.

Le sauveur de Rome, Caïus Marius, encore populaire dans toute la

contrée, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les Barbares,

derrière les murs de son camp; et ses trophées triomphaux, à

Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans, dorés par le

soleil. C'est au penchant de cette côte qu'on rencontre les tronçons

du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans les

Arènes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment Ouide di Sarrasin (pierrée des Sarrasins), parce que c'est par là que les Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les rocs escarpés de ces collines que les princes des Baux avaient leur château fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux, à Romanin et à Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles châtelaines du temps des troubadours. C'est à Mont-Majour que dorment, sous les dalles du cloître, nos vieux rois arlésiens. C'est dans les grottes du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos fées. C'est sous ces ruines, romaines ou féodales, que gît la Chèvre d'Or.

Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu de la

plaine, une large et riche plaine, qu'en mémoire peut-être du consul

Caïus Marius on nomme encore Le Caieou.

-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais, -- un

vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyagé, en Languedoc

comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie que

ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'à la mer, là-bas, on tirait

un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de vingt

lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau pendant.

Aussi, quoique nos voisins nous traitent de mange-grenouilles, les Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il n'est pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils m'avaient demandé quelques couplets pour la chorale du village, voici, à ce propos, les vers que je leur fis:

Maillane est beau, Maillane plaît -- et se fait beau de plus en plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la contrée -- et tient son nom du mois de Mai.

Que vous soyez à Paris ou à Rome, -- pauvres conscrits, rien ne vous charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous aimeriez y manger une pomme -- que dans Paris un perdreau.

Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de cyprès -- que Dieu fit tout exprès pour elle; -- et quand se lève le mistral, -- il ne fait que branler le berceau.

Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans trêve, -- s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos vignes, nous mangeons le pain de nos blés.

La vieille bastide où je naquis, en face des Alpilles, touchant le

Clos-Créma, avait nom le Mas du Juge, un tènement de quatre paires de

bêtes de labour, avec son premier charretier, ses valets de charrue,

son pâtre, sa servante (que nous appelions la tante) et plus ou moins d'hommes au mois, de journaliers ou journalières, qui venaient aider au travail, soit pour les vers à soie, pour les sarclages, pour les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la saison des semailles ou celles de l'olivaison.

Mes parents, des ménagers, étaient de ces familles qui vivent sur leur bien, au labeur de la terre, d'une génération à l'autre! Les ménagers, au pays d'Arles, forment une classe à part: sorte d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et bourgeois, et qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le paysan, habitant du village, cultive de ses bras, avec la bêche ou le hoyau, ses petits lopins de terre, le ménager, agriculteur en grand, dans les mas de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui, travaille debout en chantant sa chanson, la main à la charrue.

C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants, chantés

aux noces de mon neveu:

Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et conquis le terroir -- avec cet instrument.

Nous avons fait du blé -- pour le pain de Noël -- et de la toile rousse pour nipper la maison.

Tout chemin va à Rome: ne quittez donc pas le mas, -- et vous mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez.

Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fenêtres, comme le font

tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer que

la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus, par

alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le célèbre

pendentif qu'on montre à Valence est le tombeau de ces Mistral. Et,

à Saint-Remy, nid de ma famille (car mon père en sortait), on peut

voir encore l'hôtel des Mistral de Romanin, connu sous le nom de

Palais de la Reine Jeanne.

Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de trèfle avec cette

devise assez présomptueuse: "Tout ou Rien." Pour ceux, et nous en sommes, qui voient un horoscope dans la fatalité des noms patronymiques ou le mystère des rencontres, il est curieux de trouver la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le passé, à la seigneurie de Mistral désignant le grand souffle de la terre de Provence, et, enfin, ces trois trèfles marquant la destinée de notre famille terrienne.

-- Le trèfle, nous déclara, un jour, le Sâr Peladan, qui, lorsqu'il a

quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement l'idée

de Verbe autochtone, de développement sur place, de lente croissance

en un lieu toujours le même. Le nombre trois signifie la maison

(père, mère, fils),

au sens divinatoire. Trois trèfles signifient donc trois harmonies

familiales succédentes, ou neuf, qui est le nombre du sage à l'écart.

La devise Tout ou Rien rimerait aisément à ces fleurs sédentaires et qui ne se transplantent pas: devise, comme emblème, de terrien endurci.

Mais laissons là ces bagatelles. Mon père, devenu veuf de sa

première femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se remaria, et je

suis le croît de ce second lit. Voici comment il avait fait la

connaissance de ma mère:

Une année, à la Saint-Jean, maître François Mistral était au milieu

de ses blés, qu'une troupe de moissonneurs abattait à la faucille.

Un essaim de glaneuses suivait les tâcherons et ramassait les épis

qui échappaient au râteau. Et voilà que mon seigneur père remarqua

une belle fille qui restait en arrière, comme si elle eût eu peur de

glaner comme les autres. Il s'avança près d'elle et lui dit:

-- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom?

La jeune fille répondit:

-- Je suis la fille d'Étienne Poulinet, le maire de Maillane. Mon

nom est Délaïde.

-- Comment! dit mont père, la fille de Poulinet, qui est le maire de

Maillane, va glaner?

-- Maître, répliqua-t-elle, nous sommes une grosse famille: six

filles et deux garçons, et notre père, quoiqu'il ait assez de bien,

quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous répond: "Mes

petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et voilà pourquoi

je suis venue glaner.

Six mois après cette rencontre, qui rappelle l'antique scène de Ruth

et de Booz, le vaillant ménager demanda Délaïde à maître Poulinet, et

je suis né de ce mariage.

Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de l'an 1830,

dans l'après-midi, la gaillarde accouchée envoya quérir mon père, qui

était en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses champs. En

courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre:

-- Maître, cria le messager, venez! car la maîtresse vient

d'accoucher maintenant même.

-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon père.

-- Un beau, ma foi.

-- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage!

Et sans plus, comme si de rien n'était, ayant achevé son labour, le

brave homme, lentement, s'en revint à la ferme. Non point qu'il fût

moins tendre pour cela; mais élevé, endoctriné, comme les Provençaux

anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses manières,

l'apparente rudesse du vieux pater familias.

On me baptisa Frédéric, en mémoire, paraît-il, d'un pauvre petit gars

qui, au temps où mon père et ma mère se parlaient, avait fait gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps après, était mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu à Notre-Dame de Septembre, ma mère m'a toujours dit qu'elle m'avait voulu donner le prénom de Nostradamus, d'abord pour remercier la Mère de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des Centuries, le fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom mystique et mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si bien trouvé, on ne voulut l'accepter ni à la mairie ni au presbytère.

Ma première sortie sur les bras de ma mère, qui me nourrissait de son

lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement, dans

une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre mère,

dans la beauté, l'éclat de sa pleine jeunesse, présentant avec

orgueil son "roi" à ses amies, et, cérémonieuses, les amies et

parentes nous accueillant avec les félicitations d'usage et m'offrant

une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et une

allumette, avec ces mots sacramentels:

-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain, sois

sage comme le sel, sois droit comme une allumette.

On trouvera peut-être tant soit peut enfantin de raconter ces choses.

Mais, après tout, chacun est libre, et, à moi, il m'agrée de

revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon berceau

de mûrier et dans mon chariot à roulettes, car, là, je ressuscite le

bonheur de ma mère dans ses plus doux tressaillements.

Quand j'eus six mois, on me délivra de la bande qui enveloppait mes

langes (car Nanounet, ma mère-grand, avait très fort recommandé de me

tenir serré à point, parce que, disait-elle, les enfants bien

emmaillotés ne sont ni bancals ni bancroches), et, le jour de la

Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds" et,

triomphalement, ma mère m'apporta à l'église de Maillane; et sur

l'autel du saint, en me tenant par les lisières, pendant que ma

marraine me chantait : Avène, Avène, Avène (Viens, viens, viens), on me fit faire mes premiers pas.

A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe. C’était une

demi-lieue de chemin pour le moins. Ma mère, tout le long, me

dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux et

moelleux! Je voulais toujours, toujours, qu’il me portât encore un

peu... Mais, une fois, -- j’avais cinq ans, -- à mi-chemin du

village, ma pauvre mère me déposa en disant:

-- Oh! tu pèses trop, maintenant; je ne puis plus te porter.

Après la messe, avec ma mère, nous’ allions voir mes grands-parents,

dans leur belle cuisine voûtée en pierre blanche, où, de coutume, les

bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet Rivière,

en se promenant sur les dalles, entre l’évier et la cheminée,

venaient parler du gouvernement.

M. Dumas, qui avait été juge et qui s’était démis en 1830, aimait,

sur toute chose, à donner des conseils, comme celui- ci, par exemple,

qu’avec sa grosse voix, il répétait, tous les dimanches, aux jeunes

mères qui dodelinaient leurs mioches:

-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni clé, ni livre : parce

qu'avec un couteau l’enfant peut se couper; une clé, il peut la

perdre et, un livre, le déchirer.

M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente épouse et leurs onze

ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon des

ancêtres, tout tapissé de toile peinte, de Mar- seille, représentant

des oisillons et des paniers en fleurs, et là, pour étaler

l’éducation de sa lignée, il faisait, non sans orgueil, déclamer,

vers à vers, mot à mot, un peu à l’un, un peu à l’autre, le récit de

Théramène:

A peine nous sortions des portes de Trézène... De Trégène... Il était sur son char... sur chon sar... Ses gardes affligés... affizés... Imitaient son silence autour de lui rangés... Lui ranzés.

Ensuite, il disait à ma mère:

-- Et le vôtre, Délaïde, lui apprenez-vous rien pour réciter?

-- Si répondait naïvement ma mère: il sait la sornette de Jean du

Porc.

-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le monde.

Et alors en baissant la tête, j’ânonnais timidement:

Qui est mort? — Jean du Porc. — Qui le pleure? — Le roi Maure — Qui le rit? — La perdrix. — Qui le chante? — La calandre — Qui en sonne le glas? — Le cul de la poêle. — Qui en porte le deuil? — Le cul du chaudron.

C'est avec ces contes-là, chants de nourrices et sornettes, que nos

parents, à cette époque, nous apprenaient à parler la bonne langue

provençale; tandis qu’à présent, la vanité ayant pris le dessus dans

la plupart des familles, c’est avec le système de l’excellent M.

Dumas que l’on enseigne les enfants et qu’on en fait de petits niais

qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouvés, sans attaches

ni racines, car il est de mode, aujourd’hui, de renier absolument

tout ce qui est de tradition.

Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne, mon

aïeul maternel. Il était, comme mon père, ménager propriétaire,

d’une bonne maison comme lui, et d’un bon sang : avec cette

différence que, du côté des Mistral, c’étaient des laborieux, des

économes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays, n’avaient pas

leurs pareils, et que, du côté de ma mère, tout à fait insouciants et

n’étant jamais prêts pour aller au labour, ils laissaient l’eau

courir et mangeaient leur avoir. L’aïeul Étienne, pour tout dire,

était (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps.

Bien qu’il eût huit enfants, entre lesquels six filles (qui, à

l’heure des repas, se faisaient servir leur part et puis allaient

manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette à la main),

dès qu’il y avait fête quelque part, en avant! Il partait pour trois

jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que duraient les

écus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles se touchaient

(1), le quatrième jour il rentrait au logis et, alors, grand’maman

Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait:

-- N’as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger comme ça le

bien de tes filles I

(1) Quand la poche est vide.

-- Hé! bonasse, répondait-il, de quoi vas-tu t'inquiéter? Nos

fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu verras,

Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers.

Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait donner

sur son douaire des hypothèques aux usuriers, qui lui prêtaient de

l'argent à cinquante ou à cent pour cent, ce qui ne l'empêchait pas,

quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le branle

devant la cheminée, en chantant tous ensemble:

Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs! Ce sont de braves gens, Quand ils n'ont plus d'argent.

Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire:

Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons pas le sou. -- Et le compère qui est derrière, -- N'a pas un denier, -- N'a pas un denier.

Et quand ma pauvre aïeule se désolait de voir ainsi partir, l'un

après l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son beau

patrimoine:

-- Eh! bécasse, que pleures-tu? lui faisait mon grand-père, pour

quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme à la rue.

Ou bien:

-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait pas les

impositions!

Ou bien:

-- Cette friche-là? les arbres du voisin la desséchaient comme

bruyère.

Et toujours, de cette façon, il avait la riposte aussi prompte que

joyeuse... Si bien qu'il disait même, en parlant des usuriers:

-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens pareils.

Car, sans eux, comment ferions-nous, les dépensiers, les gaspilleurs,

pour trouver du quibus, en un temps où comme on sait, l'argent est

marchandise?

C'était l'époque, en ce temps-là, où Beaucaire, avec sa foire,

faisait merveille sur le Rhône; il venait là du monde, soit par eau,

soit par terre, de toutes les nations, jusqu'à des Turcs et des

nègres.

Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes espèces de choses qu'il

faut pour le nourrir, pour le vêtir, pour le loger, pour l'amuser,

pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pièces de toile,

les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au chaton un

rat, vous l'y trouviez à profusion, à monceaux, à faisceaux ou en

piles, dans les grands magasins voûtés, sous les arceaux des Halles,

aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du Pré.

C'était comme nous dirions, mais avec un côté plus populaire et

grouillant de vie, c'était là tous les ans, au soleil de juillet,

l'exposition universelle de l'industrie du Midi.

Mon grand-père Étienne, comme vous pensez bien, ne manquait pas telle

occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire à Beaucaire ses

bamboches. Donc, sous prétexte d'aller acheter du poivre, du girofle

ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir de

fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en pièce,

non coupés, dont en guise de ceinture il se ceignait les reins; et il

flânait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des bateleurs, des

charlatans, des comédiens, surtout des bohémiens, lorsqu'ils

discutent et se harpaillent pour le marché et marchandage de quelque

bourrique maigre.

Un délicieux régal pour lui: Polichinelle avec Rosette! Il y était

toujours plus neuf et ravi, bouche bée, il y riait comme un pauvre

aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient là sans cesse

sur le propriétaire et sur le commissaire. A ce point les filous (et

imaginez-vous si, à Beaucaire, ils pullulaient!) lui tiraient chaque

année, tout doucement, l'un après l'autre, sans qu'il se retournât,

tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il savait

d'avance, il dénouait sa ceinture, sans plus de chagrin que ça, et

s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait à Maillane, avec le

nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs neufs

qui avaient déteint:

-- Allons, lui disait ma grand'mère, on t'a encore volé tes

mouchoirs.

-- Qui te l'a dit? faisait l'aïeul.

-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouché avec ta ceinture.

-- Bah! je n'en ai pas regret, répondait le bon humain; ce

Polichinelle m'a tant fait rire!

Bref, quand ses filles (et ma mère en était une) furent d'âge à se

marier, comme elles n'étaient pas gauches, ni bien désagréables, les

galants, malgré tout, vinrent tout de même à l'appeau. Seulement,

quand les pères disaient à mon aïeul:

-- Autrement, le cas échéant, combien faites-vous à vos filles?

-- Combien je fais à mes filles? répondait maître Étienne, tout rouge

de colère; ô graine d'imbécile, c'est dommage! A ton gars je

donnerais une belle gouge, tout élevée, toute nippée, et j'y

ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas mes

filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, à la huche de

maître Étienne il y a du pain.

Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-père furent prises,

toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et même qu'elles

firent toutes de bons mariages? Fille jolie, dit le proverbe, porte sur le front sa dot.

Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans en

cueillir encore un tout petit bouquet.

Derrière le Mas du Juge, c'est l'endroit où je suis né, il y avait le

long du chemin un fossé qui menait son eau à notre vieux Puits à

roue. Cette eau n'était pas profonde, mais elle était claire et

riante, et, quand j'étais petit, je ne pouvais m'empêcher, surtout

les jours d'été, d'aller jouer le long de sa rive.

Le fossé du Puits à roue! Ce fut le premier livre où j'appris, en

m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait là des poissons,

épinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que j'essayais

de pêcher dans un sachet de canevas, qui avait servi à mettre des

clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait des

demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout doucement,

lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes petits

doigts, quand elles ne s'échappaient pas, légères, silencieuses, en

faisant frissonner le crêpe de leurs ailes; il y avait des

"notonectes", espèces d'insectes bruns avec le ventre blanc, qui

sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes à la façon des

cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles, qui

sortaient de la mousse une échine glauque, chamarrée d'or, et qui, en

me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte de

salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de gros

escarbots qui rôdaient dans les flaches et qu'on nommait des

"mange-anguilles".

Ajoutez à cela un fouillis de plantes aquatiques, telles que ces

"massettes", cotonnées et allongées, qui sont les fleurs du typha;

telles que le nénuphar qui étale, magnifique, sur la nappe de l'eau,

ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que le

"butome" au trochet de fleurs roses, et le pâle narcisse qui se mire

dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et la

"langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux de

l'Enfant Jésus" qui est le myosotis.

Mais de tout ce monde-là, ce qui m'engageait le plus, c'était la

fleur des "glais". C'est une grande plante qui croît au bord des

eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes et de

belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des hallebardes

d'or. Il est à croire même que les fleurs de lis d'or, armes de

France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur, n'étaient que

des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car le

glais est un iris, et l'azur du blason représente bien l'eau où croît

le glais.

Toujours est-il, qu'un jour d'été, quelque temps après la moisson, on

foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" étaient dans l'aire à

travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui piétinaient,

ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes qui,

les bras retroussés, en cheminant au pas, deux par deux, quatre par

quatre, retournaient les épis ou enlevaient la paille avec des

fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en dansant au

soleil, nu-pieds, sur le grain battu.

Au haut de l'aire, porté par les trois jambes d'une chèvre rustique,

formée de trois perches, était suspendu le van. Deux ou trois filles

ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible le

blé mêlé aux balles; et le "maître", mon père, vigoureux et de haute

taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les mauvaises

graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par

intervalles, il cessait de souffler, mon père, avec le crible

immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et, sérieux,

l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait à un dieu ami, il lui

disait:

-- Allons, souffle, souffle, mignon!

Et le mistral, ma foi, obéissant au patriarche, haletait de nouveau

en emportant la poussière; et le beau blé béni tombait en blonde

averse sur le monceau conique qui, à vue d'oeil, montait entres les

jambes du vanneur.

Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncelé le grain avec la

pelle, que les hommes poussiéreux allaient se laver au puits ou tirer

de l'eau pour les bêtes, mon père, à grandes enjambées, mesurait le

tas de blé et y traçait une croix avec le manche de la pelle en

disant: "Que Dieu te croisse!"

Par une belle après-midi de cette saison d'aires, -- je portais

encore les jupes: j'avais à peine quatre ou cinq ans -- après m'être

bien roulé, comme font les enfants, sur la paille nouvelle, je

m'acheminai donc seul vers le fossé du Puits à roue.

Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais commençaient à

s'épanouir et les mains me démangeaient d'aller cueillir quelques-uns

de ces beaux bouquets d'or.

J'arrive au fossé; doucement, je descends au bord de l'eau; j'envoie

la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles étaient trop

éloignées, je me courbe, je m'allonge, et patatras dedans: je tombe

dans l'eau jusqu'au cou.

Je crie. Ma mère accourt; elle me tire de l'eau, me donne quelques

claques, et, devant elle, trempé comme un caneton, me faisant filer

vers le Mas:

-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le fossé!

-- J'allais cueillir des fleurs de glais.

-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes glais. Tu

ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes cachés, un gros

serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien?

Et elle me déshabilla, me quitta mes petits souliers, mes

chaussettes, ma chemisette, et pour faire sécher ma robe trempée et

ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe du

dimanche, en me disant:

-- Au moins, fais attention de ne pas te salir.

Et me voilà dans l'aire; je fais sur la paille fraîche quelques

jolies cabrioles; j'aperçois un papillon blanc qui voltige dans un

chaume. Je cours, je cours après, avec mes cheveux blonds flottant

au vent hors de mon béguin... et paf! me voilà encore vers le fossé

du Puits à roue...

Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles étaient toujours là, fières au

milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me fut

plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien doucement

sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de l'eau;

j'envoie la main, je m'allonge', je m'étire tant que je puis... et

patatras! je me fiche jusqu'au derrière dans la vase.

Aïe! aïe! aïe! Autour de moi, pendant que je regardais les bulles

gargouiller et qu'à travers les herbes je croyais entrevoir le gros

serpent, j'entendais crier dans l'aire:

-- Maîtresse! courez vite, je crois que le petit est encore tombé à

l'eau!

Ma mère accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout noir de la boue

puante, et la première chose, troussant ma petite robe, vlin! vlan!

elle m'applique une fessée retentissante.

-- Y retourneras-tu, entêté, aux fleurs de glais? Y retourneras-tu

pour te noyer?... Une robe toute neuve que voilà perdue, fripe-tout,

petit monstre! qui me feras mourir de transes!

Et, crotté et pleurant, je m'en revins donc au Mas la tête basse, et

de nouveau on me dévêtit et on me mit, cette fois, ma robe des jours

de fête... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les yeux,

avec ses raies de velours noir, pointillée d'or sur fond bleuâtre.

Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours:

-- Et maintenant, dis-je à ma mère, que vais-je faire?

-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas dans

l'aire... Et toi, tiens-toi à l'ombre.

Plein de zèle, je vole vers les poules qui rôdaient par les chaumes,

becquetant les épis que le râteau avait laissés. Tout en gardant,

voici qu'une poulette huppée -- n'est-ce pas drôle? -- se met à

pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont les

ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi après, qui

voulais voir la sauterelle, de sauter à travers champs, si bien que

nous arrivâmes au fossé du Puits à roue!

Et voilà encore les fleurs d'or qui se miraient dans le ruisseau et

qui réveillaient mon envie, mais une envie passionnée, délirante,

excessive, à me faire oublier mes deux plongeons dans le fossé:

"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!"

Et, descendant le talus, j'entortille à ma main un jonc qui croissait

là; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie encore

d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur, le

jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du fossé, je plonge

la tête première.

Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les gens de

l'aire accourent:

-- C'est encore ce petit diable qui est tombé dans le fossé. Ta

mère, cette fois, enragé polisson, va te fouailler d'importance!

Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout en

larmes et qui disait:

-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait peut-être un

"accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les autres:

il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous ses

jouets en allant dans les blés chercher des bouquets sauvages...

Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis peut-être

une heure, dans le fossé du Puits à roue... Ah! tiens-toi, pauvre

mère, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en tiendrait, des

robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends grâce --

qu'il ne soit pas noyé!

Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du fossé. Puis, une

fois dans le Mas, m'ayant quitté mon vêtement, la sainte femme

m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant fait

boire une cuillerée de vermifuge elle me coucha dans ma berce, où,

lassé de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis.

Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais... Dans

un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas, limpide,

transparent, azuré comme les eaux de la Fontaine de Vaucluse, je

voyais de belles touffes de grands et verts glaïeuls, qui étalaient

dans l'air une féerie de fleurs d'or!

Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs ailes de

soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je cueillais à

pleines mains, à jointées, à brassées, les fleurs de lis blondines.

Plus j'en cueillais, plus il en surgissait.

Tout à coup, j'entends une voix qui me crie: "Frédéri!"

Je m'éveille et que vois-je! Une grosse poignée de fleurs de glais

couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette.

Lui-même, le patriarche, le Maître, mon seigneur père, était allé

cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la Maîtresse, ma mère

belle, les avait mises sur mon lit.

CHAPITRE II.

Table des matières

MON PÈRE.

Table des matières

L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon père à la Révolution. --

La bûche bénite. -- Les récits de la Noël. -- Le capitaine Perrin.

-- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an.

Mon enfance première se passa donc au Mas, en compagnie des

laboureurs, des faucheurs et des pâtres, et quand, parfois, passait

au Mas quelque bourgeois, de ceux-là qui affectent de ne parler que

français, moi, tout interloqué et même humilié de voir que mes

parents devenaient soudain révérencieux pour lui, comme s'il était

plus qu'eux:

-- D'où vient, leur demandais-je, que cet homme ne parle pas comme

nous?

-- Parce que c'est un monsieur, me répondait-on.

-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je ne veux

pas être monsieur.

J'avais remarqué aussi que, quand nous avions des visites, comme

celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins de

terres), mon père qui, à l'ordinaire lorsqu'il parlait de ma mère,

devant les serviteurs, l'appelait "la maîtresse", là, en cérémonie,

il la dénommait ma mouié (mon épouse). Le beau marquis et la marquise, qui se trouvait être la soeur du général de Galliffet, chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et autres gâteries; mais moi, sitôt que je les voyais descendre de voiture, comme un sauvageon que j'étais, je courais tout de suite me cacher dans le fenil... Et la pauvre Délaïde de crier:

-- Frédéric!

Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot, j'attendais,

moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis, pendant

que ma mère clamait, là-bas, devant la ferme:

-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le voir,

cet insupportable, et il va se cacher!

Et au lieu de dragées, quand je sortais ensuite, craintif, de ma

tanière, vlan! j'avais ma fessée.

J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre maître-valet, quand,

derrière la charrue tirée par ses deux mules, les mains au mancheron,

il me criait, patelin:

-- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai à labourer.

Et tout de suite, nu-pieds, nu-tête, émoustillé, me voilà dans le

sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranchée, pour

cueillir les primevères ou les muscaris bleus, que le soc arrachait.

-- Ramasse des colimaçons, me disais le Papoty.

Et quand j'avais les colimaçons, une poignée dans chaque main:

-- Maintenant, me faisait-il, avec les colimaçons, tiens, empoigne

les cornes du manche de la charrue.

Et comme, moi crédule, avec mes petits doigts, je prenais les

mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains pleines

d'escargots qui s'écrabouillaient dans ma chair:

-- A présent, me disait le valet de labour en riant aux éclats, tu

pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue!

On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi que,

dans les fermes, on déniaise les enfants. Quelquefois, en venant de

traire, notre berger Rouquet me criait:

-- Viens, petit, boire à même dans le piau.

Le piau est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans lequel on trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les bras troussés, sortir de la bergerie en portant à la main le vase à traire écumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, affriolé, pour le humer tout chaud. Mais, sitôt qu'à genoux je m'abreuvais à la "seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la tête jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le museau ruisselants, ébouriffés, je courais, comme un jeune chien, me vautrer dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, à part moi, qu'on ne m'y attraperait plus... jusqu'à nouvelle attrape.

Après, c'était un faucheur qui me disait:

-- Petiot, j'ai trouvé un nid, un nid de frappe-talon; veux-tu me faire la courte échelle? Je garderai la mère et tu auras les passereaux.

Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain.

-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce gros

saule; c'est là qu'est le nid... Allons, courbe-toi.

Et je m'inclinais, la tête contre l'arbre, et alors, faisant mine de

grimper sur mon dos, le farceur me battait l'échine du talon.

C'est ainsi que commença, au milieu des gouailleries de nos

travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon éducation

d'enfance.

Comme il était gai, ce milieu de labeurs rustiques! Chaque saison

renouvelait la série des travaux. Les labours, les semailles, la

tonte, la fauche, les vers à soie, les moissons, le dépiquage, les

vendanges et la cueillette des olives, déployaient à ma vue les actes

majestueux de la vie agricole, éternellement dure, mais éternellement

indépendante et calme.

Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loués au mois ou à la journée,

de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du Mas,

qui avec l'aiguillon, qui avec le râteau ou bien la fourche sur

l'épaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles, comme dans

les peintures de Léopold Robert.

Quand, pour dîner ou pour souper, les hommes, l'un après l'autre,

entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son rang,

autour de la grande table, avec mon seigneur père qui tenait le haut

bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des

observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail du

jour, s'il était avantageux, si la terre était dure ou molle ou en

état. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait la lame de

son couteau et, sur le coup, tous se levaient.

Tous ces gens de campagne, mon père les dominait par la taille, par

le sens, comme aussi par la noblesse. C'était un beau et grand

vieillard, digne dans son langage, ferme dans son commandement,

bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul.

Engagé volontaire pour défendre la France, pendant la Révolution, il

se plaisait, le soir, à raconter ses vieilles guerres. Au fort de la

Terreur, il avait été requis pour porter du blé à Paris, ou régnait

la famine. C'était dans l'intervalle où l'on avait tué le roi. La

France, épouvantée, était dans la consternation. En retournant, un

jour d'hiver, à travers la Bourgogne, avec une pluie froide qui lui

battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu des

roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. Les

deux compatriotes se tendirent la main, et mon père, prenant la

parole:

-- Tiens, où vas-tu, voisin, par ce temps diabolique?

-- Citoyen, répliqua l'autre, je vais à Paris porter les saints et

les cloches.

Mon père devint pâle, les larmes lui jaillirent et, ôtant son chapeau

devant les saints de son pays et les cloches de son église, qu'il

rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne:

-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'à ton retour, on te nomme,

pour cela, représentant du peuple?

L'iconoclaste courba la tête de honte et, avec un blasphème, il fit

tirer ses bêtes.

Mon père, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir, en été comme

en hiver, agenouillé sur sa chaise, la tête découverte, les mains

croisées sur le front, avec sa cadenette, serrée d'un ruban de fil,

qui lui pendait sur la nuque, il faisait, à voix haute, la prière

pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veillées s'allongeaient,

il lisait l'Évangile à ses enfants et domestiques.

Mon père, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le Nouveau Testament, l'Imitation et Don Quichotte (lequel lui rappelait sa campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie).

-- Comme de notre temps les écoles étaient rares, c'est un pauvre,

nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par semaine,

m'avait appris ma croix de par Dieu.

Et le dimanche, après les vêpres, selon l'us et coutume des anciens

pères de famille, il écrivait ses affaires, ses comptes et dépenses,

avec ses réflexions, sur un grand mémorial dénommé Cartabèou.

Lui, quelque temps qu'il fît, était toujours content, et si, parfois,

il entendait les gens se plaindre, soit des vents tempétueux, soit

des pluies torrentielles:

-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est là-haut sait fort bien

ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne

soufflait jamais de ces grands vents qui dégourdissent la Provence,

qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et si,

pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui

alimenteraient les puits, les fontaines, les rivières? Il faut de

tout, mes enfants.

Bien que, le long du chemin, il ramassât une bûchette pour l'apporter

au foyer; bien qu'il se contentât, pour son humble ordinaire, de

légumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il fût sobre

toujours et mît de l'eau dans son vin, toujours sa table était

ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis, si

l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il était bon

travailleur; et, si l'on répondait oui:

-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son ami.

Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande fête, c'était la

veillée de Noël. Ce jour-la, les laboureurs dételaient de bonne

heure; ma mère leur donnait à chacun, dans une serviette, une belle

galette à l'huile, une rouelle de nougat, une jointée de figues

sèches, un fromage du troupeau, une salade de céleri et une bouteille

de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-là, les serviteurs s'en

allaient, pour "poser la bûche au feu", dans leur pays et dans leur

maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres hères qui

n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque vieux

garçon, par exemple, arrivaient à la nuit, en disant:

-- Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche au feu, avec

vous autres.

Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la "bûche de Noël",

qui -- c'était de tradition -- devait être un arbre fruitier. Nous

l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d'un

bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui faisions

faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la dalle du foyer,

mon père, solennellement, répandait sur la bûche un verre de vin

cuit, en disant:

Allégresse! Allégresse, Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse! Avec Noël, tout bien vient: Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine. Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins.

Et, nous écriant tous: "Allégresse, allégresse, allégresse!", on

posait l'arbre sur les landiers et, dès que s'élançait le premier jet

de flamme:

A la bûche Boute feu!

disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions à table.

Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, tout à l'entour, la

famille complète, pacifique et heureuse. A la place du caleil, suspendu à un roseau, qui, dans le courant de l'année, nous éclairait de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois chandelles brillaient; et si, parfois, la mèche tournait devers quelqu'un, c'était de mauvais augure. A chaque bout, dans une assiette, verdoyait du blé en herbe, qu'on avait mis germer dans l'eau le jour de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour à tour apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un long clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le muge aux olives, le cardon, le scolyme, le céleri à la poivrade, suivis d'un tas de friandises réservées pour ce jour-là, comme: fouaces à l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; puis, au-dessus de tout, le grand pain calendal, que l'on n'entamait jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un quart au premier pauvre qui passait.

La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue ce jour-là;

et longuement, autour du feu, on y parlait des ancêtres et on louait

leurs actions. Mais, peu à peu et volontiers, mon brave homme de

père revenait à l'Espagne et à ses souvenirs du siège de Figuières.

Si je vous disais, commençait-il, qu'étant là-bas en Catalogne, et

faisant partie de l'armée, je trouvai le moyen, au fort de la

Révolution, de venir de l'Espagne, malgré la guerre et malgré tout,

passer avec les miens les fêtes de Noël! Voici, ma foi de Dieu,

comment s'arrangea la chose:

"Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre Perpignan et

Figuières, nous tournions, retournions depuis passablement de temps,

en bataillant, à toi, à moi, contre les troupes espagnoles. Aïe! que

de morts, que de blessés et de souffrances et de misères! Il faut

l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, -- c'était en

décembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et les chevaux,

à défaut de pâture, rongeaient, hélas! les roues des fourgons et des

affûts.

"Or, ne voilà-t-il pas qu'en rôdant, moi, au fond d'une gorge, du

côté de la mer, je vais découvrir un arbre d'oranges, qui étaient

rousses comme l'or!

"-- Ha! dis-je au propriétaire, à n'importe quel prix, vous allez me

les vendre.

"Et, les ayant achetées, je m'en reviens de suite au camp et, tout

droit à la tente du capitaine Perrin (qui était de Cabanes), je vais

avec mon panier et je lui dis:

"-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges...

"-- Mais où as-tu pris !ça?

"-- Où j'ai pu, capitaine.

"-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir... Aussi,

demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou je ne

pourrai.

"-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de canon

me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois, "poser

le bûche de Noël" en Provence, dans ma famille.

"-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe l'écritoire.

Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait renfermé, cher

homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je vais

dire:

"Armée des Pyrenées-Orientales.

"Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons congé au citoyen François Mistral, brave soldat républicain, âgé de vingt-deux ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche idem, menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son pays, par toute la République, et au diable, si bon lui semble.

"Et voilà, mes amis, que j'arrive à Maillane, la belle veille de

Noël, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les embrassades

et les fêtes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai le nom de

ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me fait

venir à la commune et m'interpelle comme ceci:

"-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as quitté l'armée?

"-- Cela va, répondis-je, qu'il ma pris fantaisie de venir, cette

année, "poser la bûche" à Maillane.

"-- Ah oui? En ce cas-là, tu iras, citoyen, t'expliquer au tribunal

du district, à Tarascon.

"-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par deux

gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois faces

rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-là:

"-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment ça se

fait-il que tu aies déserté?

"Aussitôt, de ma poche ayant tiré mon passeport:

"-- Tenez, lisez, leur dis-je.

"Ah! mes amis de Dieu, dès avoir lu, ils se dressent en me secouant

la main:

"-- Bon citoyen, bon citoyen! me crièrent-ils. Va, va, avec des

papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de Maillane.

"Et après le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce pas? Mais il

y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre."

Voilà, lecteur, au naturel, la portraiture de famille, d'intérieur

patriarcal et de noblesse et de simplicité, que je tenais à te

montrer.

Au Jour de l'An, -- nous clôturerons par cet autre souvenir, -- une

foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient, de

grand matin, nous saluer comme ceci:

Bonjour, nous vous souhaitons à tous la bonne année, Maîtresse, maître, accompagnée D'autant que le bon Dieu voudra.

-- Allons, nous vous la souhaitons bonne, répondaient mon père et ma

mère en donnant à chacun, bonnement, sous forme d'étrennes, une

couple de pains longs et de miches rebondies.

Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres, on

distribuait ainsi, au nouvel an, deux fournées de pain aux pauvres

gens du village.

Vivrais-je cent ans, Cent ans, je cuirai, Cent ans, je donnerai aux pauvres.

Cette formule, tous les soirs revenait dans la prière que mon père

faisait avant d'aller au lit. Et aussi, à ses obsèques, les pauvres

gens, avec raison, purent dire, en le plaignant:

-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le ciel l'accompagnaient. Amen!

CHAPTER III

Table des matières

LES ROIS MAGES

Table des matières

A la rencontre des Rois. -- La crèche. -- Les sornettes

maternelles. -- Dame Renaude. -- Les hantises de la nuit. -- Le

cheval de Cambaud. -- Les Sorciers. -- Les Matagots. --L'Esprit

Fantastique.

-- C'est demain la fête des Rois; si vous voulez les voir arriver,

allez vite, petits, à leur rencontre, et portez-leur quelques

offrandes.

Voilà, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce que nous

disaient nos mères.

Et en avant! Toute la marmaille, les enfants du village, nous

partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient à

Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, pour

adorer l'Enfant Jésus.

-- Où allez-vous, petits?

-- Nous allons au-devant des Rois.

Et ainsi, tous ensemble, mioches ébouriffés et blondines fillettes,

en béguins et petits sabots, nous partions sur le Chemin d'Arles, le

coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et nous

portions à la main, comme on nous l'avait dit, des galettes pour les

Rois, des figues sèches pour les pages, avec du foin pour les

chameaux.

Jours croissants,

Jours cuisants.

La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le soleil

descendait, blafard, devers le Rhône. Les ruisseaux étaient gelés.

L'herbe des bords était brouie. Des saules défeuillés, les branches

rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient,

frémissants, familiers, de branche en branche... Et l'on ne voyait

personne aux champs, à part quelque pauvre veuve qui rechargeait sur

la tête son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux dépenaillé

qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte.

-- Où allez-vous si tard, petits?

-- Nous allons au-devant des Rois!

Et la tête en arrière, fiers comme jeune coqs, en riant, en chantant,

en courant à cloche-pied ou en faisant des glissades, nous allions

devant nous sur le chemin blanchâtre, balayé par le vent.

Puis, le jour déclinait. Le clocher de Maillane disparaissait

derrière les arbres, derrière les grands cyprès aux pointes noires;

et la campagne, vaste et nue, s'épandait au lointain... Nous

portions nos regards si loin que nous pouvions, à perte de vue, mais

en vain! Rien ne se montrait à nous, hormis quelque faisceau

d'épines emporté dans les chaumes par le vent. Comme les soirs

d'hiver et de janvier, tout était triste, souffreteux et muet.

Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui, plié dans sa

cape, venait de faire paître ses brebis.

-- Mais où allez-vous, enfants si tard?

-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous dire

s'ils sont encore bien loin?

-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont là derrière qui

viennent; vous allez bientôt les voir.

Et de courir, et de courir, à la rencontre des Rois avec nos gâteaux,

nos petites galettes, et les poignées de foin pour les chameaux.

Puis, le jour défaillait. Le soleil, obstrué par un nuage énorme,

s'évanouissait peu à peu. Les babils folâtres calmaient un brin. La

bise fraîchissait et les plus courageux marchaient en retenant.

Tout à coup:

-- Les voilà!

Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et la

magnificence de la pompe royale éblouissait nos yeux. Un

rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides, fastueuses,

enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux de

pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne, dardant

un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon.

-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs manteaux!

voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui viennent!

Et nous demeurions ébaubis... Mais bientôt cette splendeur, mais

bientôt cette gloire, dernière échappée du soleil couchant, se

fondait, s'éteignait peu à peu dans les nues; et, penauds, bouche

béante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout seuls:

-- Où ont passé les Rois?

-- Derrière la montagne.

La chevêche miaulait. La peur nous saisissait; et, dans le

crépuscule, nous retournions confus, en grignotant les gâteaux, les

galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois.

Et quand nous arrivions, ensuite, à nos maisons:

-- Eh bien! les avez-vous vu? nos mères nous disaient.

-- Non, ils ont passé en delà, de l'autre côté de la montagne.

-- Mais quel chemin avez-vous pris?

-- Le Chemin Arlatan...

-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de là. C'est

du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le vieux

Chemin de Rome... Ah! comme c'était beau, si vous aviez vu, si vous

aviez vu, lorsqu'ils sont entrés dans Maillane! Les tambours, les

trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon Dieu!...

Maintenant, ils sont à l'église, où ils font leur adoration. Après

souper, vous irez les voir.

Nous soupions vite, -- moi, chez ma mère-grand Nanan; puis, nous

courions à l'église... Et, dans l'église pleine, dès notre entrée,

l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait,

lentement, puis déployait, formidable, le superbe noël:

Ce matin, J'ai rencontré le train De trois grands Rois qui allaient en voyage, Ce matin, J'ai rencontré le train De trois grands Rois dessus le grand chemin.

Nous autres, affolés, nous nous faufilions, entre les jupons des

femmes, jusques à la chapelle de la Nativité, et là, suspendue sur

l'autel, nous voyions la Belle Étoile! nous voyions les trois Rois

Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient l'Enfant

Jésus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi Melchior avec son

encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous

admirions les charmants pages portant la queue de leurs manteaux

traînants; puis, les chameaux bossus qui élevaient la tête sur l'âne

et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout autour, sur

une petite montagne en papier barbouillé, les bergers, les bergères,

qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes; le

meunier, chargé d'un sac de farine; la bonne vieille qui filait;

l'ébahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait; l'hôtelier ahuri

qui ouvrait sa fenêtre, et, bref, tous les santons qui figurent à la Crèche. Mais c'était le Roi Maure que nous regardions le plus.

Maintes fois, depuis lors, il m'est arrivé, quand viennent les Rois,

d'aller me promener, à la chute du jour, dans le Chemin d'Arles. Le

rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des haies

d'aubépine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche, comme jadis,

des escargots dans l'herbe et la chevêche toujours y miaule; mais,

dans les nuées du couchant, je n'y vois plus la gloire, ni la

couronne des vieux Rois.

-- Où ont passé les Rois?

-- Derrière la montagne.

Hélas! mélancolie, tristesse des choses vues, autrefois dans la

jeunesse! Si grand, si beau que fût le paysage connu, quand nous

voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y manque

toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose!

Oh! vers les plaines de froment Laissez-moi me perdre pensif, Dans les grands blés pleins de ponceaux Où, petit gars, je me perdais! Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe, En récitant son angélus; Et, chantantes, les alouettes, Moi, je les suis dans le soleil... Ah! pauvre mère, beau coeur aimant, Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!

(Iles d'Or).

Qui me rendra le délice, le bonheur idéal de mon âme ignorante,

quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux chansons,

aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mère en filant,

cependant que j'étais blotti sur ses genoux, me disait, me chantait,

en douce langue de Provence: le Pater des Calendes, Marie-Madeleine la Pauvre Pécheresse, le Mousse de Marseille, la Porcheronne, le Mauvais Riche, et tant d'autres récits, légendes et croyances de notre race provençale, qui bercèrent mon jeune âge d'un balancement de rêves et de poésie émue! Après le lait que m'avait donné son sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel des traditions et du bon Dieu.

Aujourd'hui, avec l'étroitesse du système brutal qui ne veut plus

tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts angéliques de

l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui fait

les saints et les héros, les poètes et les artistes, -- aujourd'hui,

dès que l'enfant naît, avec la science nue et crue on lui dessèche

coeur et âme... Eh! pauvres lunatiques! avec l'âge et l'école,

surtout l'école de la vie vécue, on ne l'apprend que trop tôt, la

réalité mesquine et la désillusion analytique, scientifique, de tout

ce qui nous enchanta.

Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend pour une belle

fille rayonnante de jeunesse, quelque fâcheux anatomiste venait nous

tenir ce propos:

-- Veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a tant d'attrait pour

toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette!

Ne croyez-vous pas qu'à l'instant nous l'enverrions faire paître?

Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de vérité autant

vaudrait, ma foi, retourner au moyen âge qui, partant du contraire de

la science moderne, en était arrivé au même résultat, en représentant

la vie par la Danse macabre.

Bref, pour donner idée des imaginations, hantises, peurs et spectres

qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en scène

quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la vieille

Renaude, et m'est avis qu'à ce sujet ce morceau-là viendra à point.

La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant sa

maisonnette. Elle est flétrie, ratatinée et ridée, la pauvre femme,

comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les mouches qui

se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et puis

sommeille.

-- Eh bien! tante Renaude, par là, au bon soleil, vous faites un

petit somme?

-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis là, à dire vrai, sans

dormir ni veiller... Je rêvasse, je dis des patenôtres. Mais, puis en

priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose, quand

on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux chiens.

-- Vous attraperez un rhume, à ce grand soleil-là, avec la

réverbération.

-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis sèche,

hélas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne fournirais

pas, peut-être, une maille d'huile.

-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les commères de

votre âge, tout doucement. Cela vous ferait passer le temps.

-- Allons donc, bonne gens! Les commères de mon âge? bientôt il n'en

restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre Geneviève

sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote; Catherine

du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de mes

peines à moi: autant vaut demeurer seule.

-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec les

lavandières.

-- Allons donc, les lavandières! des péronnelles, qui, tout le jour,

frappent à tort et à travers sur les uns et sur les autres. Elles ne

disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout le

monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon Dieu

les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme de

notre temps.

-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps?

-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes, des

sornettes, que l'on se délectait d'entendre: la Bête des Sept Têtes,

Jean Cherche-la-Peur, le Grand Corps sans Ame...

Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou quatre

veillées.

"A cette époque-là, on filait de l'étai, du chanvre. L'hiver, après

souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous réunissions

dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral qui

soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien au

chaud, nous nous accroupissions sur la litière des brebis; et,

pendant que les hommes étaient en train de traire ou de pâturer les

bêtes, et que les beaux agneaux agenouillés cognaient sur le pis de

leurs mères en remuant la queue, nous, les femmes, comme je vous le

dis, en tournant nos fuseaux nous écoutions ou disions des contes.

"Mais je ne sais comment ça va; on parlait, en ce temps, d'une foule

de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que bien des

personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes dignes de

foi, assuraient avoir vues.

"Tenez, ma tante Mïan, la femme du Chaisier, dont les petits-fils

habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser du

bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on aurait

dite apprivoisée. Ma tante se courba pour lui envoyer la main...

Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu plus

loin picorer dans le gazon. Mïan, avec précaution, s'approcha encore

de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. Mais,

tout en lui disant: "Petite, tite, tite!", dès qu'elle croyait l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus ardente, la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-être une heure de chemin. Puis comme le soleil était déjà couché, Mïan, prenant peur, retourna chez elle. Or, il paraît qu'elle fit bien, car, si elle avait voulu suivre, malgré la nuit, cette geline blanche, qui sait, Vierge Marie, où elle l'aurait conduite!

"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient une

grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins qui

sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de vauriens,

qui venaient de faire la noce, aperçurent un cheval noir qui sortait

de l'égout de Cambaud.

"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que je saute

dessus.

"Et le cheval se laissa monter.

"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, je

vais l'enfourcher.

"Et voilà qu’il l’enfourche aussi.

"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre jouvenceau.

"Et celui-là grimpa aussi; et, à mesure qu’ils montaient, le cheval

noir s’allongeait, s’allongeait, s’allongeait, tellement que, ma foi,

douze de ces jeunes fous étaient à cheval déjà quand le treizième

s'écria :

"-- Jésus! Marie! grand saint Joseph! je crois qu’il’ y a encore une

place!

"Mais, à ces mots, l’animal disparut et nos douze bambocheurs se

retrouvèrent penauds, tous debout sur leurs jambes... Heureusement,

heureusement pour eux! car, si le beau dernier n’avait pas crié :

"Jésus! Marie! grand saint Joseph!" la malebête, assurément, les

emportait tous au diable.

"Savez-vous de quoi l’on parlait encore? D’une espèce de gens qui

allaient, à minuit, faire le branle dans les landes, puis buvaient

tour à tour à la Tasse d’Argent. On les appelait: sorciers ou

mascs, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque pays. J’en ai même connu plusieurs, —- que je ne nommerai pas, à cause de leurs enfants. Bref, à ce qu’il paraît, c’étaient de mauvaises gens, car, une fois, mon grand-père, qui était pâtre là-bas au Grès, en passant dans la nuit, derrière le Mas des Prêtres, voulut regarder par la barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de ce vieux Mas abandonné, des hommes qui jouaient à la paume avec des enfants, de petits enfants tout nus qu’ils avaient pris dans le berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains en mains! Cela fait frémir.

"Mais quoi! n’y avait-il pas aussi des chats sorciers?

Oui, il y avait des chats noirs qu’on appelait mutagots et qui faisaient venir l’argent dans les maisons où ils restaient... Tu as connu, n’est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant d’écus lorsqu’elle trépassa? Eh bien! elle avait un chat noir, auquel, à tous ses repas, elle jetait sous la table sa première bouchée.

"J’ai toujours ouï dire qu’un soir, à la veillée, mon pauvre oncle

Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une espèce

de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser à mal, lui lance

un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit à notre oncle,

avec un mauvais regard :

"-— Tu as touché Robert!

"Quelles singulières choses! Aujourd’hui, tout cela a l’air de

songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait bien

qu’il y eût quelque chose, puisque tous en avaient peur.

"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d’autres, de ces êtres

étranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la Chauche-Vieille,

qui, la nuit, s’accroupissait 1à sur votre poitrine et vous ôtait le

souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y avait le

Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que sais-je,

moi?...

"Mais tiens,je l’oubliais : et l’Esprit Fantastique! Celui-là, on ne

peut pas dire qu’il n’ait pas existé : je l’ai entendu et vu. Il

hantait notre écurie. Feu mon père (devant Dieu soit-il!) une fois

sommeillait dans le grenier à foin. Tout à coup, il entend là-bas

ouvrir la porte. Il veut regarder d’une fente, une fente de la

fenêtre, et sais-tu ce qu’il voit? Il voit nos bêtes, le mulet, la

mule, l’âne, la jument et le petit poulain qui, fort bien couplés

ensemble, s’en allaient, sous la lune, boire à l’abreuvoir, tout

seuls. Mon père comprit vite, car il n’était pas neuf à pareille

hantise, que c’était le Fantastique qui les conduisait boire. Il se

recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il trouva

l’écurie ouverte à deux battants.

"Ce qui attire le Fantastique dans les étables, c’est, dit-on, les

grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu’un enfant

d’un an, lorsqu’on agite le hochet. Mais il n’est pas méchant, il

s’en faut de beaucoup; il est capricieux et se plaît à faire des

niches. S’il est de bonne humeur, il vous étrillera vos bêtes, il

leur tresse la crinière, il leur met de la paille blanche, il nettoie

leur mangeoire... il est même à remarquer que, là où est le

Fantastique, il y a toujours une bête mieux portante que les autres,

parce que le farfadet l’a prise en grâce par caprice, et alors, dans

la nuit, il va et vient dans la crèche et lui soutire le foin des

autres.

"Mais, par mégarde et par hasard, si, dans votre écurie, vous

dérangez quelque chose contre sa volonté, aïe, aïe, aïe! la nuit

suivante, il fait un sabbat de malédiction. Il embrouille la queue

des bêtes, il leur entortille les pieds dans leurs chevêtres et

licous; il renverse, patatras! l’étagère des colliers; il remue, dans

la cuisine, la poêle et la crémaillère; enfin, il tarabuste de toutes

les manières... Tellement qu’une fois, mon père, ennuyé de tout ce

vacarme, dit:

"-— Il faut en finir!

"Il prend, à cette fin, un picotin de vesces, monte au fenil,

éparpille la menue graine dans le foin et dans la paille et crie au

Fantastique :

"—- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces graines de

pois gris.

"Or, l’Esprit Fantastique, qui se complaît aux minuties et qui aime

que tout soit bien rangé en ordre, se mit, à ce qu’il paraît, à trier

les pois gris; et de vétiller, Dieu sait! car nous trouvâmes de

petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon père le

savait) ce travail méticuleux à la fin l’ennuya, et il détala du

fenil, et jamais nous ne le revîmes.

"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois. Imagine-toi

qu’un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du catéchisme.

Passant près d’un peuplier, j’entendis rire à la cime de l’arbre : je

lève la tête, je regarde, et tout en haut du peuplier, j’aperçois

l’Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me faisait

signe de grimper... Ah !

je te demande un peu! Pas pour un cent d’oignons je n’y aurais

grimpé; je déguerpis comme une folle et depuis, ç’a été fini.

"C’est égal, je t’assure que quand venait la nuit et qu’autour de la

lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de sortir!

Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous devînmes

grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors, à la

veillée, les garçons nous criaient :

"-— Allons, venez, les filles! Nous ferons, à la lune, un tour de

farandole.

"-— Pas si sottes! répondions-nous. Si nous allions rencontrer

l’Esprit Fantastique ou la Poule Blanche...

"-— Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc pas que ce

sont là des contes de mère-grand l’aveugle! N’ayez pas peur, venez,

nous vous tiendrons compagnie.

"Et c’est ainsi que nous sortîmes et, peu à peu, ma foi, en causant

avec les gars, —- les garçons de cet âge, tu sais, n’ont pas de bon

sens, ils ne disent que des bêtises et vous font rire par foroe, —-

peu à peu, peu à peu, nous n’eûmes plus de peur... Et depuis lors, te

dis-je, je n’ai plus ouï parler de ces hantises de nuit.

"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d’ouvrage pour nous

ôter l’ennui. Telle que tu me vois, j’ai eu, moi, onze enfants, que

j’ai tous menés à bien, et, sans compter les miens, j’en ai nourri

quatorze!

"Ah! va, quand on n’est pas riche et qu’on a tant de marmaille, qu’il

faut emmailloter, bercer, allaiter, ébréner, c’est un joli son de

musette!"

-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne.

-- Oh! à présent, nous sommes mûrs; il viendra nous cueillir quand il

voudra.

Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches; et,

abaissant la tête, elle se reblottit tranquille pour boire son

soleil.

CHAPITRE IV

Table des matières

L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE

Table des matières

Vagabondage par les champs. — Les bestioles du bon Dieu. — La vieille

de Papeligosse. -- Les bohémiens. — Le tonneau du loup : rêve.

Vers les huit ans, et pas plus tôt, —- avec mon sachet bleu pour y

porter mon livre, mon cahier et mon goûter, —- on m’envoya à

l’éco1e..., pas plus tôt, Dieu merci! Car, en ce qui a trait à mon

développement intime et naturel, à l’éducation et trempe de ma jeune

âme de poète, j’en ai plus appris, bien sûr, dans les sauts et

gambades de mon enfance populaire que dans le rabâchage de tous les

rudiments.

De notre temps, le rêve de tous les polissons qui allions à l’école

était de faire un plantié. Celui qui en avait fait un était regardé par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un luron fieffé!

Un plantié désigne, en Provence, l’escapade que fait l’enfant loin de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir où il va. Les petits Provençaux font cette école buissonnière lorsque, après quelque faute, quelque grave méfait, quelque désobéissance, ils redoutent, pour leur rentrée au logis, quelque bonne rossée.

Donc, sitôt pressentir ce qui leur pend à l’oreille, mes péteux

plantent là l’école et père et mère; advienne que pourra, ils partent à l’aventure et vive la liberté!

C’est chose délicieuse, incomparable, à cet âge, de se sentir maître

absolu, la bride sur le cou, d’aller partout où l’on veut et en avant

dans les garrigues! et en avant aux marécages! et en avant par la

montagne!

Seulement, puis vient la faim. Si c’est un plantié d’été, encore c’est pain bénit. Il y a les carrés de fèves, les jardins avec leurs pommes, leurs poires et leurs pêches, les arbres de cerises, qui vous prennent par l’oeil, les figuiers qui vous offrent leurs figues bien mûries, et les melons ventrus qui vous crient : "Mangez-moi" Et puis, les belles vignes, les ceps aux grappes d’or, ha! il me semble les voir !

Mais si c’est un plantié d’hiver, il faut alors s’industrier... Parbleu, il est de petits drôles qui, passant par les fermes où ils ne sont pas connus, demandent l’hospitalité. Puis, s’ils peuvent, les fripons volent les oeufs aux poulaillers et même les nichets, qu’ils boivent tout crus, avale!

Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont délaissé l’école et

la famille, non tant par cagnardise que par soif d’indépendance ou

pour quelque injustice qui les a blessés au coeur, ceux-là fuient

l’homme et son habitation. Ils passent le jour, couchés dans les

blés, dans les fossés, dans les champs de mil, sous les ponts ou dans

les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien dans les

tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mûres (celles des haies,

celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu’on oublia sur

l’arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le fruit de

l’orme (qu’ils appellent du pain blanc), des oignons remontés, des poires d’étranguillon, des faînes, et, s’il le faut, des glands. Tout le jour n’est qu’un jeu, tous les sauts sont des cabrioles... Qu’est-il besoin de camarades? Toutes les bêtes et bestioles là vous tiennent compagnie; vous comprenez ce qu’elles font, ce qu’elles disent, ce qu’elles pensent, et il semble qu’elles comprennent tout ce que vous leur dites.

Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous la

froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la lâchez

avec une paille dans l’anus.

Ou, couchés le long d’un talus, voilà une bête-à-Dieu qui vous grimpe

sur le doigt? Vous lui chantez aussitôt :

Coccinelle, vole! Va-t’en à l’école. Prends donc tes matines, Va à la doctrine...

Et la bête-à-Dieu déployant ses ailes, vous dit en s’envolant :

-— Vas-y toi-même, à l’école. J’en sais assez pour moi.

Une mante religieuse, agenouillée, vous regarde-t-elle?

Vous l’interrogez ainsi :

Mante, toi qui sais tout, Où est le loup?

L’insecte étend la patte et vous montre la montagne.

Vous découvrez un lézard qui se chauffe au soleil? Vous lui adressez

ces paroles :

Lézard, lézard, Défends-moi des serpents : Quand tu passeras vers ma maison Je te donnerai un grain de sel.

-— A ta maison, que n’y retournes-tu? a l’air de dire le finaud.

Et psitt, il s’enfuit dans son trou.

Enfin, si vous voyez un limaçon, voici la formule :

Colimaçon borgne, Montre-moi tes cornes, Ou j’appelle le forgeron Pour qu’il te brise ta maison.

Et encore la maison, et toujours la maison, où l’esprit revient sans

cesse, tellement qu’à la fin, quand vous avez gâté assez de nids, -—

et de culottes, -— quand vous avez avec de l’orge, fait assez de

chalumeaux et assez décortiqué de brindilles de saule pour fabriquer

des sifflets, et qu’avec des pommes vertes ou tout autre fruit suret

vous avez agacé vos dents, aïe! la nostalgie vous prend, le coeur

vous devient gros -— et vous rentrez, la tête basse.

Moi, comme les copains, en provençal de race que j’étais ou devais

être (ne vous en étonnez pas), au bout de trois mois à peine que

j’étais à l’école, je fis aussi mon plantié. Et en voici le motif :

Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous prétexte d’aller couper

de l’herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le jour)

venaient m’attendre à mon départ pour l’école de Maillane et me

disaient :

-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire à l’école, pour rester tout

le jour entre quatre murs! pour être mis en pénitence! pour avoir sur

les doigts, puis, des coups de férule! Viens jouer avec nous...

Hélas I l’eau claire riait dans les ruisseaux; là-haut, chantaient

les alouettes; les bleuets, les glaïeuls, les coquelicots, les

nielles, fleurissaient au soleil dans les blés verdoyants...

Et je disais :

-- L’école, eh bien! tu iras demain.

Et, alors, dans les cours d’eau, avec culottes retroussées, houp! on

allait "guéer". Nous barbotions, nous pataugions, nous pêchions des

têtards, nous faisions des pâtés, pif! paf!

avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir jusqu’à

mi-jambes (pour se faire des bottes). Et après, dans la poussière de

quelque chemin creux, vite! à bride abattue :

Les soldats s’en vont! A la guerre ils vont, Et ra-pa-ta-plan, Garez-vous devant!

Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi n’étaient pas nos

cousins! Sans compter qu’avec le pain et la pitance de mon bissac, on

faisait sur l’herbe, ensuite, un beau petit goûter... Mais il faut

que tout finisse!

Voici qu’un jour mon père, que le maître d’école avait dû prévenir,

me dit :

-— Écoute, Frédéric, s’il t’arrive encore une fois de manquer l’école

pour aller patauger dans les fossés, vois, rappelle-toi ceci : je te

brise une verge de saule sur le dos...

Trois jours après, par étourderie, je manquai encore la classe et je

retournai "guéer".

M’avait-il épié, ou est-ce le hasard qui l’amena? Voilà que, sans

culotte, pendant qu’avec les autres polissons habituels nous

gambadions encore dans l’eau, soudain, à trente pas de moi, je vois

apparaître mon père. Mon sang ne fit qu’un tour.

Mon père s’arrêta et me cria :

-— Cela va bien... Tu sais ce que je t’ai promis? Va, je t’attends ce

soir.

Rien de plus, et il s’en alla.

Mon seigneur père, bon comme le pain bénit, ne m’avait jamais donné

une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et je le

craignais comme le feu.

"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton père te tue... Sûrement,

il doit être allé préparer la verge."

Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, me

chantaient par-dessus : —

-- Aïe! aïe! aïe! la raclée; aïe! aïe! aïe! sur ta peau!

"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut déguerpir et

faire un plantié."

Et je partis. Je pris, autant qu’il me souvient, un chemin qui

conduisait, là-haut, vers la Crau d’Eyragues. Mais, en ce temps,

pauvre petit, savais-je bien où j’allais? Et aussi, lorsque j’eus

cheminé peut-être une heure ou une heure et demie, il me parut, à

dire vrai, que j’étais dans l’Amérique.

Le soleil commençait à baisser vers son couchant; j’étais las,

j’avais peur...

"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, où vas-tu souper? Il

faut aller demander l’hospitalité dans quelque ferme."

Et, m’écartant de la route, doucement je me dirigeai vers un petit

Mas blanc, qui m’avait l’air tout avenant, avec son toit à porcs, sa

fosse à fumier, son puits, sa treille, le tout abrité du mistral par

une haie de cyprès.

Timide, je m’avançais sur le pas de la porte et je vis une vieille

qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal peignée. Pour

manger ce qu’elle touchait, il eût fallu avoir bien faim. La vieille

avait décroché la marmite de la crémaillère, l’avait posée par terre

au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se grattant,

avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, elle

épandait sur les lèches de pain moisi.

-— Eh bien! mère-grand, vous trempez la soupe?

—- Oui, me répondit-elle... Et d’où sors-tu, petit?

-— Je suis de Maillane, lui dis-je; j’ai fait une escapade et je

viens vous demander... l’hospitalité.

-— En ce cas, me répliqua la vilaine vieille d’un ton grognon,

assieds-toi sur l’escalier pour ne pas user mes chaises.

Et je me pelotonnai sur la première marche.

-— Ma grand, comment s’appelle ce pays?

-— Papeligosse.

-— Papeligosse!

Vous savez que, lorsqu’on parle aux enfants d’un pays lointain, les

gens, pour badiner, disent, parfois : Papeligosse. Jugez donc, à cet âge-là, moi je croyais à Papeligosse, à Zibe-Zoube, à Gafe-1’Ase et autres pays fantastiques, comme à mon saint pater. Et aussi, à peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de chez moi, la sueur froide me vint dans le dos.

-— Ah çà! me fit la vieille, quand elle eut fini sa besogne, à

présent ce n’est pas le tout, petit : en ce pays-ci, les paresseux ne

mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il faut

la gagner.

-— Bien volontiers... Et que faut-il faire?

-— Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de l’escalier

et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon ami,

aura sa part du bon potage... et l’autre mangera des yeux.

-— Je veux bien.

Sans compter que j’étais fier, ma foi, de gagner mon souper, surtout

en m’amusant. Je pensais :

"Ça ira bien mal, si la vieille éclopée saute plus loin que toi."

Et les pieds joints, aussitôt dit, nous nous plaçons au pied de

l’escalier —- qui, dans les Mas, comme vous savez, se trouve en face

de la porte, tout près du seuil.

-— Et je dis : un, cria la vieille en balançant les bras pour prendre

élan.

-— Et je dis : deux.

-— Et je dis: trois!

Moi, je m’élance de toutes mes forces et je franchis le seuil. Mais

la vieille coquine, qui n’avait fait que le semblant, ferme aussitôt

la porte, pousse vite le verrou et me crie :

-— Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent être en peine,

va!

Je restai sot, pauvret, comme un panier percé... Et, maintenant, où

faut-il aller? A la maison? Je n’y serais pas retourné pour un

empire, car je voyais, me semblait-il, à la main de mon père, la

verge menaçante. Et puis, il était presque nuit et je ne me rappelais

plus le chemin qu’il fallait prendre.

-— A la garde de Dieu!

Derrière le Mas, était un sentier qui, entre deux hauts talus,

montait vers la colline. Je m’y engage à tout hasard; et marche,

petit Frédéric.

Après avoir monté, descendu tant et plus, j’étais rendu de fatigue...

Pensez-vous? A cet âge, avec rien dans le ventre depuis midi. Enfin,

je vais découvrir, dans une vigne inculte, une chaumière délabrée. Il

devait, autrefois, s’y être mis le feu, car les murs, pleins de

lézardes, étaient noircis par la fumée; ni portes ni fenêtres; et les

poutres, qui ne tenaient plus que d’un bout, traînaient, de l’autre,

sur le sol. Vous eussiez dit la tanière où niche le Cauchemar.

Mais (comme on dit), par force, à Aix, on les pendait. Las,

défaillant, mort de sommeil, je grimpai et m’allongeai sur la plus

grosse des poutres... Et, dans un clin d’oeil.

J’étais endormi.

Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. Toujours

est-il qu’au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir tout à coup

un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui

causaient et riaient.

"Songes-tu? me disais-je en moi-même, dans mon sommeil, songes-tu ou

est-ce réel?"

Mais ce pesant bien-être, où l’assoupissement vous plonge, m’enlevait

toute peur et je continuais tout doucement à dormir.

Il faut croire qu’à la longue la fumée finit par me suffoquer; je

sursaute soudain et je jette un cri d’effroi... Oh! quand je ne suis

pas mort, mort d’épouvante, là, je ne mourrai jamais plus!

Figurez-vous trois faces de bohèmes qui, tous les trois à la fois, se

retournèrent vers moi, avec des yeux, des yeux terribles...

-— Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me tuez pas!

Lors, les trois bohémiens, qui avaient eu, bien sûr, autant de peur

que moi, se prirent à rire et l’un d’eux me dit :

-— C’est égal! tu peux te vanter, mauvais petit moutard, de nous

avoir fichu une belle venette!

Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un peu

courage, et je sentis, en même temps, extrêmement agréable, une odeur

de rôti me monter dans les narines.

Ils me firent descendre de mon perchoir, me demandèrent d’où j'étais,

de qui j'étais, comment je me trouvais là, que sais-je encore?

Et rassuré, enfin, complètement, un des voleurs (c’étaient, en effet,

trois voleurs) :

-— Puisque tu as fait un plantié, me dit-il, tu dois avoir faim... Tiens, mords là.

Et il me jeta, comme à un chien, une éclanche d’agneau saignante, à

moitié cuite. Alors, je m’aperçus seulement qu’ils venaient de faire

rôtir un jeune mouton, —- qu’ils devaient avoir dérobé, probablement,

à quelque pâtre.

Aussitôt que nous eûmes, de cette façon, tous bien mangé, les trois

hommes se levèrent, ramassèrent leurs hardes, se parlèrent à voix

basse; puis, l’un d’eux :

-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne voulons

pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas où

nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est là. Quand

il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, s’il

veut.

-- Mettez-moi dans le tonneau, répondis-je d’un air soumis.

J’étais encore bien content de m’en tirer à si bon marché.

Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par hasard un

tonneau défoncé ou, sans doute à la vendange, les maîtres de la vigne

devaient faire cuver le moût.

On m’attrape par le derrière et, paf! dans le tonneau. Me voilà donc

tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d’une chaumière en

ruine!

Je m’y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout en

attendant l’aube, je priais à voix basse pour éloigner les mauvais

esprits.

Mais figurez-vous que soudain j’entends, dans l’obscurité, quelque

chose qui rôdait, qui s’ébrouait, autour de ma tonne!

Je retiens mon haleine comme si j’étais mort, en me recommandant à

Dieu et à la grande Sainte Vierge... Et j’entendais tourner et

retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s’en aller, puis

revenir... Que diable est-ce là encore? Mon coeur battait et

bruissait comme une horloge.

Pour en finir, le jour commençait à blanchir et le piétinement qui

m’effrayait s’étant éloigné un peu, je veux, tout doucement, épier

par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un petit

âne! Un loup énorme avec deux yeux qui brillaient comme deux

chandelles!

Il était, parait-il, venu à l’odeur de l’agneau, et, n’ayant trouvé

que les os, ma tendre chair d’enfant et de chrétien lui faisait

envie.

Et, chose singulière, une fois que je vis ce dont il s’agissait,

n’est-il pas vrai que mon sang se calma légèrement! J’avais tellement

craint quelque apparition nocturne que la vue du loup lui-même me

rendit du courage.

--Ah çà! dis-je, ce n’est pas tout : si cette bête vient a

s’apercevoir que la tonne est défoncée, elle va sauter dedans et,

d’un coup de dent, elle t’étrangle... Si tu pouvais trouver quelque

stratagème...

A un mouvement que je fis, le loup, qui l’entendit, revint d’un bond

vers le tonneau, et le voilà qui tourne autour et qui fouette les

douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par la

bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je l’empoigne des

deux mains.

Le loup, comme s’il eût eu les cinq cents diables à ses trousses,

part, traînant le tonneau, à travers cultures, à travers cailloux, à

travers vignobles. Nous dûmes rouler ensemble toutes les montées et

descentes d’Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel.

-- Aïe! mon Dieu! Jésus! Marie! Jésus, Marie, Joseph ! pleurais-je

ainsi, qui sait où le loup t’emportera! Et, si le tonneau s’effondre,

il te saignera, il te mangera...

Mais, tout à coup, patatras! le tonneau se crève, la queue

m’échappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui galopait, et,

regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route qui

va de Maillane à Saint-Remy, à un quart d’heure de notre Mas. La

barrique, sans doute, avait frappé du ventre au parapet du pont et

s’y était rompue.

Pas nécessaire de vous dire qu’avec de telles émotions la verge

paternelle ne me faisait plus guère peur. En courant comme si j’avais

encore le loup à ma poursuite, je m'en revins à la maison.

Derrière le Mas, le long du chemin, mon père émottait un labour. Il

se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit :

-- Ah! mon gaillard, cours vite auprès de ta mère qui pas dormi de la

nuit.

Auprès de ma mère, je courus...

Point par point, à mes parents, je racontai tout chaud mes belles

aventures. Mais, arrivé à l’histoire des voleurs, du tonneau ainsi

que du gros loup :

-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c’est la peur qui

t’a fait rêver tout cela!

Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinément que rien

n’était plus vrain. Ce fut en vain Personne ne voulut y ajouter foi.

CHAPITRE V

Table des matières

A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET

Table des matières

L’Abbaye en ruines. — M. Donnat. — La chapelle dorée. — La

Montagnette. — Frère Philippe. — La procession des bouteilles. —

Saint Antoine de Graveson. — Le pensionnat en débandade. -- Le

couvent des Prémontrés.

Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me dévoyait par

trop et que je manquais l’école sans discontinuité pour aller tout le

jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent

:

-- Faut l’enfermer.

Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs chargèrent un

petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes papiers,

et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle

recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le coeur

gros, accompagné de ma mère qui me consolait en route et du gros

chien de garde qu’on appelait le "Juif" pour un endroit nommé

Saint-Michel-de-Frigolet.

C’était un ancien monastère, situé dans la Montagnette, à. deux

heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. Les

terres de Saint-Michel, à la Révolution, s’étaient vendues au détail

pour quelques assignats, et l’abbaye à l’abandon, dépouillée de ses

biens, inhabitée et solitaire, restait veuve, là-haut, au milieu d’un

désert, ouverte aux quatre vents et aux bêtes sauvages. Certains

contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les bergers,

lorsqu’il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans l’église. Les

joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de Maillane,

le Gelé de Barbentane, le Dangereux de Château-Renard, pour se garer

des gendarmes, y venaient en cachette, l’hiver, à minuit, tailler le

vendôme, et là, à la clarté de quelques chandelles pâles, pendant que l’or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les blasphèmes, retentissaient sous les voûtes, à la place des psaumes qu’on y entendait jadis. Puis, la partie achevée, les bambocheurs buvaient, mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu’à l’aube.

Vers 1832, quelques frères quêteurs étaient venus s’y établir. Ils

avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le

dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul ne

montait à leurs offices, car on n’avait pas foi en eux. Et comme, à

cette époque, la duchesse de Berry avait débarqué en Provence, pour y

soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me souvient

qu’on murmurait que ces frères marrons, sous leurs souquenilles

noires n’étaient que des miquelets, qui devaient cabaler pour quelque

intrigue louche.

C’est à la suite de ces frères qu’un brave Cavaillonnais, appelé M.

Donnat, était venu fonder, au couvent de Saint-Michel, par lui acheté

à crédit, un pensionnat de garçons.

C’était un vieux célibataire, au teint jaune et bistré, avec cheveux

plats, nez épaté, bouche grande et grosses dents, longue lévite noire

et les souliers bronzés. Très dévot, pauvre comme un rat d’église, il

avait trouvé un biais pour monter son école et ramasser des

pensionnaires sans un sou en bourse.

Il allait, par exemple, à Graveson, à Tarascon, à Barbentane ou à

Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.

-- Je vous apprends, lui disait-il, que j’ai ouvert un pensionnat à

Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez là, à votre portée, une

excellente institution pour enseigner vos enfants et leur faire

passer leurs classes.

-- Ho! monsieur, répondait le père de famille, cela est bon pour les

gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner tant

de lecture à nos gars... Ils en sauront toujours assez pour labourer

la terre.

-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n’est plus beau que l’instruction.

N’ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, tant de

charges de blé, tant de barraux de vin ou tant de cannes d’huile... ; puis, après, nous réglerons tout.

Et le bon ménager envoyait ses petits à Saint-Michel-de-Frigolet.

Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, et il

lui tenait ce propos:

-- Le joli gars que vous avez là! Et comme il a l’air éveillé! Vous

ne voudriez pas, peut-être, en faire un pileur de poivre?

-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de même

un peu d’éducation; mais les collèges sont coûteux, et, quand on

n’est pas riche...

-- Est-ce besoin de collèges? faisait M. Donnat. Amenez-le à ma

pension, là-haut, à Saint-Michel : nous lui apprendrons le latin et

nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous prendrons

taille à la boutique... Vous aurez en moi un chaland de plus, un bon chaland, je vous assure.

Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.

Un autre jour, il passait devant la maison d’un menuisier, et

admettons qu’il aperçût un enfant tout pâlot, qui jouait près de sa

mère, dans la rigole de l’évier.

-- Mais ce beau mignon, qu’a-t-il? demandait M. Donnat à la maman. Il

est bien blême? A-t-il les fièvres, ou mangerait-il de la cendres par

malice?

-- Eh non! répliquait la femme, c’est la passion du jeu qui le fait

se chêmer. Le jeu, monsieur, lui ôte le manger et le boire.

-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, dans mon

institution, à Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon air, dans

une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis

l’enfant sera surveillé et fera ses études; et, ses études faites il

aura une place et n’aura jamais tant de peine comme en poussant le

rabot.

-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!

-- Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par là-haut, je ne sais

combien de fenêtres et de portes à réparer... A votre mari, qui est

menuisier, je promets, moi, plus d’ouvrage que ce qu’il en pourra

faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.

Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel; et ainsi du

bouclier, et du tailleur, et d’autres. Par ce moyen, M. Donnat avait

recueilli, dans son pensionnat, près de quarante enfants du

voisinage, et j’étais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que

moi, s’acquittaient en argent; mais les trois quarts payaient en

nature, en provisions, ou en denrées, ou en travail de leurs parents.

En un mot, M. Donnat, avant la République démocratique et sociale,

avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le problème de

la Banque d’Echange, —- qu’après lui, le fameux Proudhon, en 1848,

essaya vainement de faire prendre dans Paris.

Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je crois qu’il était de

Nîmes, et on l’appelait Agnel; doux, joli de visage, un air de jeune

fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, à

nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos goûters, nous

apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eût dit qu’il n’avait pas

de parents, car il n’en parlait jamais, personne ne venait le voir,

et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une seule

fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tête à tête,

mystérieux, hautain, pendant une demi-heure à peine. Puis, il s’en

alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu’Agnel était un

enfant d’une extraction supérieure, mais né du côté gauche et qu’on

faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne l’ai jamais revu.

Notre personnel enseignant se composait, d’abord, du maître, le bon

M. Donnat, lequel, lorsqu’il était présent, faisait les basses

classes (mais, la moitié du temps, il était en voyage, pour

grappiller des élèves); puis, de deux ou trois pauvres hères, anciens

séminaristes, qui avaient jeté le froc aux orties et qui étaient bien

contents d’être nourris, blanchis, et de tirer quelques écus;

ensuite, d’un prestolet, qu’on appelait M. Talon, pour nous dire la

messe; enfin, d’un petit bossu, nommé M. Lavagne, pour professeur de

musique. De plus, nous avions un nègre qui nous faisait la cuisine et

une Tarasconaise, d’une trentaine d’années, pour nous servir à table

et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le père, un

pauvre vieux coiffé d’un bonnet roux, qui allait avec son âne,

chercher les provisions, et la mère, une pauvre vieille, en coiffe

blanche de piqué, qui nous peignait quelquefois, lorsque c’était

nécessaire.

Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup moins important que ce

que, de nos jours, on l’a vu devenir. Il y avait simplement le

cloître des anciens moines Augustins, avec son petit préau, au milieu

du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du chapitre; puis,

l’église de Saint-Michel,

toute délabrée, avec des fresques sur les murs, représentant l’enfer,

ses flammes rouges, ses damnés et ses démons, armés de fourches, et

le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine et les

étables.

Mais en dehors, à part ce corps de bâtisse, il y avait, au midi, une

chapelle à contreforts, dédiée à Notre-Dame-du-Remède, avec un porche

à la façade. De grosses touffes de lierre en recouvraient les murs

et, à l’intérieur, elle était toute revêtue de boiseries dorées qui

encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, où était représentée

la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d’Autriche, mère de Louis

XIV, l’avait fait décorer ainsi, en reconnaissance d’un voeu qu’elle

avait, dans le temps, fait à la Sainte Vierge, pour devenir mère d’un

fils.

Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, à la Révolution,

de braves gens l’avaient sauvée en empilant sous le porche un grand

tas de fagots qui en cachaient la porte. C’est là que, le matin, —-

et tous les matins de l’an, -- a cinq heures l’été, à six heures

l’hiver, on nous menait à la messe; c’est là qu’avec une foi, une foi

vraiment angélique, il me souvient que je priais et que nous priions

tous. C’est là que, le dimanche, nous chantions messe et vêpres, en

tenant à la main nos livres d’Heures et nos Vespéraux, et c'est là

que les campagnards, aux jours de grandes fêtes, admiraient la voix

du petit Frédéric : car j’avais, à cet âge, une jolie voix claire

comme une voix de jeune fille, et, à l’Élévation, lorsqu’on chantait

des motets, c’est moi qui faisais le solo; et je me souviens d’un où

je me distinguais, paraît-il, spécialement, et où se trouvaient ces

mots :

O mystère incompréhensible! Grand Dieu, vous n’êtes pas aimé.

Devant la petite chapelle, et autour du couvent, étaient quelques

micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous déchirions nos culottes

en allant, quand venait l’automne, cueillir les micocoules,

douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y avait aussi un

puits, creusé et taillé dans le roc, qui, par un égout souterrain,

laissait écouler son eau dans un bassin en contrebas et, de là,

arrosait un jardin potager. Sous le jardin, à l’entrée du vallon, un

bouquet de peupliers blancs égayait un peu le désert.

Car c’était un vrai désert que ce plateau de Saint-Michel où l’on

nous avait mis en cage; et elle le disait bien; l’inscription qui

était sur la porte du couvent :

"Voilà qu’en fuyant, je me suis éloigné et arrêté dans la solitude,

parce que, dans la cité, j’ai vu l’injustice et la contradiction.

J’aurai ici mon repos pour toujours, car c’est le lieu que j ‘ai

choisi pour habiter. »

Le vieux couvent était bâti sur le plateau étroit d’un passage de

montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce qu’il

est remarquable que, partout où se trouvent des chapelles consacrées

à l’archange Michel, ce sont des endroits solitaires qui avaient dû

impressionner.

Les mamelons d’alentour étaient couverts de thym, de romarin,

d’asphodèle, de buis, et de lavande. Quelques coins de vigne, qui

produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet;

quelques lopins d’oliviers plantés dans les bas-fonds; quelques

allées d’amandiers, tortus, noirauds et rabougris, dans la

pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers sauvages.

C’était là, clairsemée, toute la végétation de ce massif de collines.

Le reste n’était que friche et roche concassée, mais qui sentait si

bon ! L’odeur de la montagne, dès qu’il faisait du soleil, nous

rendait ivres.

Dans les collèges, d’ordinaire, les écoliers sont parqués dans de

grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour

courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou

même aux heures de la récréation, on nous lâchait tel qu’un troupeau

et en avant dans la montagne, jusqu’à ce que la cloche nous sonnât le

rappel.

Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus sauvages, ma

foi, autant qu’une nichée de lapins de garrigue. Et il n’y avait pas

danger que l’ennui nous gagnât.

Une fois hors de l’étude, nous partions comme des perdreaux, à

travers les vallons et sur les mamelons.

Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les

ortolans chantaient : tsi, tsi, bégu!

Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions

grappiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins verts laissés

dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des

champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; nous

cherchions dans les ravins les pétrifications qu’on nomme, dans le

pays, pierres de saint Étienne; nous furetions aux grottes pour dénicher la Chèvre d’Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de vêtements ni de chaussures.

Nous étions déguenillés comme une troupe de bohémiens.

Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms

superbes en langue provençale, -- noms sonores et parlants où le

peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé son génie, --

comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, d’où l’on voyait

à l’horizon blanchir le littoral de la Méditerranée, au coucher du

soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la

Baume-de-l’Argent, où les faux monnayeurs avaient, jadis, battu

monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, où nous voyions gravée une sole

bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et la

Roque-d’Acier, qui domine le Rhône, avec les barques et radeaux qui

passaient à côté : monuments éternels du pays et de sa langue, tout

embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout illuminés d’or et

d’azur. O arômes! ô clartés! ô délices! ô mirage! ô paix de la nature

douce! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque, vous avez

ouverts sur ma vie d’enfant!

L’hiver, ou lorsqu’il pleuvait, nous demeurions sous le cloître, nous

amusant à la marelle, à coupe-tête, au cheval fondu. Et dans l’église

du couvent, qui était, nous l’avons dit, complètement abandonnée,

nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des caveaux

béants, pleins de têtes de morts et d’ossements des anciens moines.

Un jour d’hiver, la brise bramait dans les longs couloirs; c’était le

soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnat, le

maître, nous gardait à l’étude, et l’on n’entendait que nos plumes

qui égratignaient le papier et, à travers les portes, le sifflement

du vent.

Tout à coup, à l’extérieur, nous entendons une voix sourde,

sépulcrale, qui criait : —

-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!

Tous, épouvantés, nous regardâmes le maître, et, pâle comme un mort,

M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus grands

de l’accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortîmes

tous après, en nous blottissant derrière.

Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher, en face du couvent,

nous vîmes alors une ombre, ou, plutôt, un géant en longue robe noire

et qui dans le vent disait :

-- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.

D’entendre et de voir cette apparition, nous étions tous là

tremblants. M. Donnat ne fit que dire à demi-voix :

-- C’est frère Philippe.

Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec nous tous après,

qui le suivions en tournant la tête. Nous nous remîmes, fort

troublés, à notre étude. Mais, cette soirée-là, nous n’en sûmes pas

plus.

Ce frère Philippe, nous l’apprîmes plus tard, faisait partie

paraît-il, de ces sortes d’ermites qui avaient occupé Saint-Michel

quelques années avant nous et qui, au clocher vide, avaient mis une

cloche. Puis, quand ils étaient partis, comme, on n’emporte pas cela

comme un grelot, la cloche était restée sur l’église, là-haut, et,

naturellement, M. Donnat l’avait gardée.

Frère Philippe était un bonhomme qui s’était donné pour tâche de

remettre en état les ermitages en ruines qu’il y a, de-ci de-là, dans

les montagnes de Provence. Je l’ai rencontré quelquefois, longtemps

après, grand, maigre, un peu voûté et taciturne, avec sa soutane

rapiécée, son chapeau noir à larges bords, et portant sur l’épaule,

moitié devant, moitié derrière, un long bissac de toile bleue.

Lorsqu’il avait dessein de restaurer ainsi quelque ermitage à

l’abandon, avec le produit de ses quêtes il le rachetait au

propriétaire, il en réparait les parois, il y suspendait une cloche.

Ensuite, ayant cherché et déniché quelque bon diable qui voulût se

faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et lui

se remettait, en faisant maigre chère, à quêter avec patience, pour

relever un autre ermitage.

La dernière fois que je le vis, il en avait rétabli, me dit-il près

d’une trentaine. C'était à la gare d’Avignon où j’allais, comme lui,

prendre le train d’une heure et demie. Il faisait rudement chaud, et

le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce temps-là, près de

quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, incliné

sous son sac, qui était presque plein de blé.

-- Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un grand gars cravaté et

ceinturé de rouge, vous pèse-t-il pas, le sac? Laissez que je le

porte un peu.

Et le brave garçon chargea le sac du frère et le porta jusqu’à la

salle où l’on donne les billets. Or, ce jeune homme, que je

connaissais un peu, était un rouge de Barbentane, et, comme nos

démocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me

rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la popularité de

cet homme du bon Dieu.

Frère Philippe, en dernier lieu, s’était retiré chez des moines qui

l’avaient hospitalisé. Mais comme le gouvernement, vers cette

époque-là, fit fermer les couvents, le pauvre vieux saint homme alla,

je crois, mourir à l’hôpital d’Avignon.

Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un certain

aumônier qu’on appelait M. Talon : petit abbé avignonnais, ragot,

ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d’un mendiant.

L’archevêque d’Avignon lui avait ôté la confession parce qu’il

haussait trop le coude et nous l’avait envoyé pour s’en débarrasser.

Or, à la Fête-Dieu, il se trouve qu’un jeudi, on nous avait conduits

à Boulbon, village voisin, pour aller à la procession, les grands

comme thuriféraires, les petits pour jeter des fleurs, et à M. Talon,

bien imprudemment, hélas! on fit les honneurs du dais.

Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes filles, déployaient

leurs théories dans les rues tapissées avec des draps de lit, au

moment où les confréries faisaient au soleil flotter leurs bannières,

que les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix virginales

entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant le

Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et répandions nos

fleurs, voici que, tout à coup, une rumeur s’élève et que

voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme une

clochette, avec l’ostensoir aux mains, la cape d’or sur le dos, aïe!

tenait toute la rue.

En dînant au presbytère, il avait bu, paraît-il, ou, peut-être, on

l’avait fait boire un peu plus qu’il ne faut de ce bon piot de

Frigolet qui tape si vite à la tête; et le malheureux, rouge de sa

honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux

clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, le

prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, M.

Talon, une fois devant l’autel, se mit à répéter : Oremus, oremus, oremus, et n’en put dire davantage. On l’emmena à deux dans la sacristie.

Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que cela

se passa dans une paroisse où la dive bouteille, comme au temps de Bacchus, a conservé son rite. Près de Bouibon, vers la montagne, se trouve une vieille chapelle dénommée Saint-Marcellin, et le premier du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en portant tous à la main une bouteille de vin. Le sexe n’y est pas admis, attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne buvaient que de l’eau; et, pour habituer les jeunes filles à ce régime, on leur disait toujours -- et même on leur dit encore -- que "l’eau fait devenir jolie"

L’abbé Talon ne manquait pas de nous mener, tous les ans, à la

Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le curé de

Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :

-- Mes frères, débouchez vos bouteilles, et qu’on fasse silence pour

la bénédiction!

Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule voulue

pour la bénédiction du vin. Puis, ayant dit amen, nous faisions un signe de croix et nous tirions une gorgée. Le curé et le maire choquant le verre ensemble sur l’escalier de l’autel, religieusement, buvaient. Et, le lendemain, fête chômée, lorsqu’il y avait sécheresse, on portait en procession le buste de saint Marcellin à travers le terroir, car les Boulbonnais disent :

Saint Marcellin, Bon pour l’eau, bon pour le vin

Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous voyions à la

Montagnette et qui est passé de mode, était celui de saint Anthime.

Les Gravesonais le faisaient.

Quand la pluie était en retard, les pénitents de Graveson, en

ânonnant leur litanies et suivis d’un flot de gens qui avaient des

sacs sur la tête, apportaient saint Anthime -- un buste aux yeux

proéminents, mitré, barbu, haut en couleurs -- à l’église de

Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la provende épandue sur l’herbe

odoriférante, toute la sainte journée, pour attendre la pluie, on

chopinait dévotement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez-vous

bien? plus d’une fois l’averse inondait le retour... Que voulez-vous!

chanter fait pleuvoir, disaient nos pères.

Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies et les libations

pieuses, n’avait pu faire naître de nuages, les joviaux pénitents, en

revenant à Graveson, patatras! pour le punir de ne les avoir pas

exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le Fossé des Lones. Ce

curieux usage de tremper les corps saints dans l’eau, pour les forcer

de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, à Toulouse par

exemple, et jusqu’en Portugal.

Quand, étant tout petits, nous allions à Graveson avec nos mères,

elles ne manquaient pas de nous mener à l’église pour nous montrer

saint Anthime, et ensuite Béluguet, -- un jacquemart qui frappait les

heures à l’horloge du clocher.

Maintenant, pour achever ce qu’il me reste à dire sur mon séjour à

Saint-Michel, il me revient comme un songe qu’à la premier an, avant

de nous donner vacances, on nous fit jouer les Enfants d’Edouard, de Casimir Delavigne. On m’y avait donné le rôle d’une jeune princesse; et, pour me costumer, ma mère m’apporta une robe de mousseline qu’elle était allée emprunter chez de jeunes demoiselles de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus tard d’un petit roman d’amour dont nous parlerons en son lieu.

La seconde année de mon internat, comme on m’avait mis au latin,

j’écrivis à mes parents d’aller m’acheter des livres, et quelques

jours après, nous vîmes, du vallon de Roque- Pied-de-Boeuf, monter,

vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur Babache, vieux mulet

familier qui avait bien trente ans et qui était connu sur tous les

marchés voisins, -- où mon père le conduisait lorsqu’il allait en

voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que, lorsqu’il se

promenait, au printemps, dans ses blés, toujours avec lui il menait

Babache ; et à califourchon, armé d’un sarcloir à long manche, du

haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.

Arrivé au couvent, mon père déchargea un sac énorme qui était attaché

sur le bât avec une corde, -- et, tout en déliant le lien :

-- Frédéric, me cria-t-il, je t’ai apporté quelques livres et du

papier.

Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre ou cinq dictionnaires

reliés en parchemin, une trimbalée de livres cartonnés (Epitome, De Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones, etc.), un gros cruchon d’encre, un fagot de plumes d’oie, et puis un tel ballot de rames de papier que j’en eus pour sept ans, jusqu’à la fin de mes études. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, père du cher félibre de la Grenade entr’ouverte (à cette époque, nous étions encore bien loin de nous connaître), que le bon patriarche, avec grand empressement, était allé faire pour son fils cette provision de science.

Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de-Frigolet, je n’eus pas

le loisir d’user force papier. M. Donnat, notre maître, pour un motif

ou pour l’autre, ne résidait pas dans son établissement, et, quand le

chat n’y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour quêter des

élèves ou se procurer de l’argent, il était toujours en course. Mal

payés, les professeurs avaient toujours quelque prétexte pour abréger

la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne trouvaient

personne.

-- Où sont donc les enfants?

Tantôt le long d’un gradin soutenant un terrain en pente, nous étions

à réparer quelque mur en pierres sèches. Tantôt nous étions par les

vignes où à notre grande joie, nous glanions des grappillons ou

cherchions des morilles. Tout cela n’amenait pas la confiance à notre

maître. De plus, le malheur était que, pour grossir le pensionnat, M.

Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas grand’chose,

et ce n’étaient pas ceux qui mangeaient le moins aux repas. Mais un

drôle d’incident précipita la déconfiture.

Nous avions pour cuisinier, je l’ai déjà dit, un nègre et pour

domestique femme, une Tarasconaise, qui était, dans la maison, la

seule de son sexe. (Je ne compte pas la mère de notre principal, qui

avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne perd

jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on dit

ici, se trouva "embarrassée", et ce fut, dans le pensionnat, un

esclandre épouvantable.

Qui disait que la maritorne était grosse du fait de M. Donnat

lui-même, qui affirmait qu’elle l’était du professeur d’humanités,

qui de l’abbé Talon, qui du maître d’études.

Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du nègre.

Celui-ci, qui se sentait peut-être suspect à bon droit, soit par

colère, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la Tarasconaise,

qui avait gardé son secret, déguerpit, à son tour, pour aller déposer

son faix.

Ce fut le signal de la débandade; plus de cuisinier, plus de brouet

pour nous; les professeurs, l’un après l’autre, nous laissèrent sur

nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mère, la pauvre vieille, nous

fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, son

père, un matin, nous dit :

-- Mes enfants, il n’y a plus rien pour vous faire manger : il faut

retourner chez vous.

Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu’on élargit du

bercail, nous allâmes, en courant, avant de nous séparer, arracher

des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir de

notre beau quartier du ‘Thym (1). Puis, avec nos petits paquets,

quatre à quatre, six à six, qui en amont, qui en aval, nous nous

éparpillâmes dans les vallons et les sentiers, mais non sans

retourner la tête, ni sans regret à la descente.

Pauvre M. Donnat! Après avoir essayé, de toutes les manières et d’un

pays à l’autre, de remonter son institution (car nous avons tous

notre grain de folie), il alla, comme frère Philippe, finir, hélas! à

l’hôpital.

Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire un mot,

pourtant, de ce que l’antique abbaye devint après nous autres.

Retombée de nouveau à l’abandon pendant douze ans, un moine blanc, le

Père Edmond, à son tour, l’acheta (1854) et y restaura, sous la loi

de saint Norbert, l’ordre de Prémontré, -- qui n’existait plus en

France. Grâce à l’activité, aux prédications, aux quêtes de ce

zélateur ardent, le petit monastère prit des proportions grandioses.

De nombreuses constructions, avec un couronnement, de murailles

crénelées, s’y ajoutèrent à l’entour; une église nouvelle,

magnifiquement ornée, y éleva ses trois nefs surmontées de deux

clochers. Une centaine de moines ou de frères convers peuplèrent les

cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y

montaient à charretées pour contempler la pompe de leurs majestueux

offices; et l’abbaye des Pères Blancs était devenue si populaire que,

quand la République fit fermer les couvents (1880), un millier de

paysans ou d’habitants de la plaine vinrent s’y enfermer pour

protester en personne contre l’exécution des décrets radicaux. Et

c’est alors que nous vîmes toute une armée en marche, cavalerie,

infanterie, généraux et capitaines, venir, abonde" avec ses fourgons de

son attirail de guerre, camper autour du

couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, sérieusement, entreprendre le

siège d’une citadelle d’opéra-comique, que quatre ou cinq gendarmes

auraient, s’ils avaient voulu, fait venir à jubé.

(1) Frigo1et, en provençal Ferigoulet, signifie "lieu où le thym

Il me souvient que le matin, tant que dura l’investissement, -- et il

dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres et

allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent

l’abbaye pour épier, de loin, le mouvement de la journée. Le plus

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Дата выхода на Литрес:
10 октября 2024
Объем:
300 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066076283
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Правообладатель:
Bookwire
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