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Victor Doublet

Ezilda, ou La Zingara

Oeuvre historique et morale, composée d'après les traditions du XVIe siècle


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066324681

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

PREMIER ENTRETIEN.

PRINCIPAL DEVOIR DE L’HOMME ENVERS DIEU; L’AMOUR.

XVII

DEVOIRS DE L’HOMME ENVERS LUI-MÊME.

XVIII

DEVOIRS GÉNÉRAUX DE L’HOMME ENVERS SES SEMBLABLES.

XIX


I

Table des matières

ELMOTH.

L’Egypte ou la Bohême

M’a-t-elle mise au jour?

Oh! non, c’est un blasphème!...

Ma France, c’est toi-même

Que mon cœur aime

D’un éternel amour...

L’ÉTÉ de 1581 fut une époque bien funeste pour la ville de Bourges. Durant trois longs mois d’une saison dévorante, la plus affreuse tristesse régna dans la noble capitale du Berry. Le peu d’habitats qu’on voyait passer dans les rues mornes et silencieuses, lui donnaient l’air d’un vaste cimetière, où quelques vivans épars, à travers les fosses et les pierres tumulaires, vont donner une larme de souvenir aux cendres de leurs amis. Oh! certes, elle pouvait bien l’être sombre et taciturne, la vieille cité, en ces jours-là ! C’est qu’il n’était pas rare de trouver au milieu d’une place ou au coin d’un carrefour, un corps mort ou mourant, un cadavre livide et plombé !... C’était affreux!... Figurez-vous donc une cité populeuse qui devient tout-à-coup plus lugubre qu’un champ de repos funéraire. Ici du moins, on pense seulement a la mort, on ne la voit point, on ne voit pas seulement la hideuse agonie. Pauvre ville! La mort gisait quelquefois dans ses rues, et quelquefois aussi, l’agonie s’y débattait dans les dernières convulsions, y râlait les derniers soupirs. Hélas! on eût dit que l’enfer avait vomi dans l’air une légion de ses esprits impurs enveloppant ses muraille comme un invisible réseau qui étouffait les malheureux habitans.

C’était la peste!

La peste! Elle frappait partout, à tort et à travers, sans jamais dire gare! elle passait partout: malheur à qui se trouvait sur son chemin! son souffle empoisonné le tuait; c’était inévitable.

Or, par une belle journée du mois de juin de cette horrible année, un lundi matin, il n’y avait point de pain dans une maison noire et délabrée de la rue qui adossait son flanc gauche aux murs de la Sainte-Chapelle, et aboutissait au vieux rempart dit de la Chaussée. Il n’y avait pas de pain dans cette maison-là ! et pourtant, il y avait deux êtres humains qui avaient besoin de manger C’était une vieille femme et une jeune enfant: un hideux et noir démon et un ange pur et candide. Là, comme partout, la pauvre enfant exilée du ciel tremblait devant l’horrible fantôme; car le fantôme parlait en maître, et il était effrayant 1 Il avait nom Elmoht, et la belle enfant s’appelait Ezilda; elle avait onze ans.....

Depuis huit années, l’arbre venimeux étouffait la jeune fleur; le dragon fascinait la colombe; Elmoth gardait Ezilda!...

Certes, Elmoth n’était point la mère d’Ezilda, et, à ce sujet, circulaient, dans Bourges, d’étranges rumeurs et d’horribles soupçons. Un jour, disait-on, la Sorcière, comme on l’appelait, avait été absente pendant quelque temps et avait reparu ensuite avec une petite enfant de trois ans, rose et fraîche, jolie et souriante! Elle avait été arracher des bras de sa mère la petite enfant, qui était toute sa joie, toute son espérance, tout son bonheur.

Dès que la pauvre Ezilda eut atteint l’âge de cinq ans, la vieille Elmoth la mit tous les matins sur le seuil de sa porte, en lui disant: «Vois-tu cette rue-là ? Eh bien, derrière cette rue, il y a d’autres rues, parmi ces rues, des places, des carrefours, puis des rues encore? Eh bien! Petite, tout cela est à toi; c’est ton bien!... Je veux dire que dans ces rues, il y a des maisons, et dans toutes ces maisons, de riches bourgeois qui doivent nourrir les pauvres comme nous. — Comprends-tu? — Va donc tendre la main aux bourgeois des maisons, et ne reviens pas sans apporter ample récolte; autrement..... Et l’œil de la vieille s’arrondissait saillant et enflammé au fond de son caverneux orbite, et la pauvre enfant pâlissait. Puis elle s’en allait, triste, dans le labyrinthe des rues tortueuses de l’antique cité, pour y chercher son bien..... Elle s’en allait triste, mais l’espérance la conduisait par la main Hélas! bien souvent encore elle cherchait en vain les pièces de menue monnaie qu’elle demandait à la pitié, et qui ne pleuvaient pas en grande abondance; et bien souvent, le soir, à l’angle obscur d’une rue déserte, on rencontrait une jolie petite fille qui pleurait. — As-tu perdu ta mère? lui disait le passant. — Ma mère! s’écriait l’enfant incertaine à ce mot qui lui rappelait deux idées d’êtres bien différens: l’un, comme une vision lointaine et presque effacée, mais douce et caressante; l’autre, comme un horrible spectre qui écrase et qui étouffe; apparition pénible de tous les instans! — Ma mère! répétait-elle..... Elmoth!... Celle que vous appelez la Sorcière ou la Mère la Mort!... Est-ce celle-là que vous voulez dire?... Et bien, ma mère Elmoth, elle va peut-être me tuer tout-à-l’heure. Oh! j’en ai peur! parce que je ne lui porte pas d’argent... Et le passant passait, il n’était pas, lui, le bon Samaritain.....

La petite fille avait grandi: à douze ans, déjà, elle ne demandait plus l’aumône; elle chantait par les rues, et l’on se disait en la voyant: Oh! la gente petite chanteuse! Et ses danses et ses ballades, au son du tambourin, émerveillaient les bons bourgeois de Bourges. Une chanson surtout, dont nous retrouvons encore quelques couplets, leur faisait grand plaisir; les bonnes femmes ne manquaient jamais de pleurer en l’entendant, d’autant plus que la pauvre Ezilda se faisait beaucoup prier pour la chanter; elle s’adressait à sa bonne mère inconnue... Ah! si la Sorcière l’avait su!... Voici les fragmens qui nous restent de cette intéressante ballade:

Oh! l’ombre du mystère

Entoure mon berceau;

Hélas! et solitaire,

J’erre sur cette terre,

Entant sans mère,

Pauvre et craintif oiseau1 Egyptienne, Magicienne, Au son roulant du tambourin, Ma voix enchante, Quand elle chante Triste complainte ou gai refrain.

Pourtant pauvre orpheline,

Quand je fouille en mon cœur,

Ma tête qui s’incline,

Pense qu’elle devine

La voix divine

Qui calme sa douleur!

Egyptienne, etc.

L’Egypte ou la Bohême

M’a-t-elle mise au jour?

Oh! non, c’est un blasphème!

Ma France, c’est toi-même

Que mon cœur aime

D’un éternel amour.....

Egyptienne, etc.

Mais, hélas! toi, ma mère,

Ah! dis-moi donc pourquoi

Mon existence amère

Qu’entoure une chimère,

Fleur éphémère

Tombe ainsi loin de toi?

Egyptienne, etc.

Si dans la blanche lune,

O mère, est ton séjour,

Ah! vers mon infortune,

Envoie à la nuit brune,

Seulement une

Des colombes d’amour!

Egyptienne, etc.

Riante Messagère,

Que j’attends en mon cœur,

Qu’elle me dise: espère,

Tu n’es pas étrangère,

Ni passagère

A ce ciel de bonheur!....

Egyptienne, etc.

Ainsi chantait Ezilda, et les deniers pleuvaient en abondance dans son escarcelle. Aussi, la vieille Elmoth ne grondait presque plus. Peu s’en fallait même qu’elle ne devînt bonne pour la pauvre Zingara, qui la nourrissait de ses danses et de ses chansons. Mais le fléau devenait de jour en jour plus terrible, et depuis que la maladie était venue, elle avait baillonné la gaîté des honnêtes citadins; et alors, plus de cercle joyeux et pressé autour de la danseuse; les bonnes commères ne riaient plus à ses rondeaux badins, ne pleuraient plus à ses touchantes ballades; et la glane était maigre chaque soir; souvent même, l’escarcelle était déserte! et, partant, la huche se vidait et ne s’emplissait pas de nouveau.

On en était là, au moment où se passe notre histoire. Hélas! le premier acte du drame fut un effroyable torrent de malédictions et de menaces, dont la vieille femme accabla la jeune fille. Le jour se levait devant une bien triste aurore. Pourtant, la nouvelle de la veille était que le fléau avait un peu perdu de sa violence. Cela rendit l’espérance à la pauvre enfant.

Elle sortit. Long-temps elle marcha au hasard, songeant que la mort était pour elle au bout de la journée, si elle revenait les mains vides; elle allait donc, réfléchissant au moyen d’obtenir quelques pièces de monnaie de messieurs les bourgeois; et, le front courbé sous le poids de ces écrasantes pensées, elle s’égarait dans le vaste dédale des rues. Enfin, son pas indécis s’arrêta: elle leva la tête comme pour chercher son chemin; mais alors elle parut frappée d’une pensée soudaine: elle s’avança en courant sous les murs de l’antique maison où résidaient le collège et l’université de Bourges, et parvint jusqu’au couvent de l’Annonciade qu’habitaient les religieuses de Notre-Dame de la Miséricorde. Mais. il lui fallut attendre la sortie des jeunes filles, que l’on instruisait dans cette sainte maison.

Enfin les nombreuses horloges des églises paroissiales et conventuelles carillonnèrent dix heures, moment chéri et de benoîte renommée pour les fils d’eschole. A cette heure-là seulement, ainsi qu’à celle de la sortie du soir, les étudians bénissaient de toute leur âme les statuts de maître Jéhan Béguin, docteur en théologie et premier recteur, en 1466, de cette université de Bourges, si fameuse en son temps, que Catherinot, dans son enthousiasme patriotique, juge qu’à sa considération, la ville qui la possède peut bien être appelée Cariath sepher ( la ville des bonnes lettres), aussi bien que la célèbre Dabis en la terre de Chanaan:

A dix heures donc, l’essaim bruyant des enfans de la noble université cui nulla per totam Galliam par, dit Mérula en sa Cosmographie, se précipita dans les rues comme un torrent qui rompt ses digues. Ils secouaient pour un instant la poussière illustre des Grecs et des Latins, que la protection de Monsieur le Roy Loyn-le-Unzième avait remis en vigueur dans sa bonne ville natale.

Le couvent de l’Annonciade était proche de l’Eglise des Carmes, à côté de laquelle se trouvait la célèbre université. La belle Zingara se promenait avec impatience en attendant la sortie des martinets de l’université, ainsi que celle des jeunes filles que l’on appelait les nouvelles converties.

Dès qu’elle aperçut la foule bruyante, elle sentit se rallumer dans son cœur l’idée lumineuse qui l’avait frappée d’abord. Aussitôt elle se mit à danser des sortes de fandangos, et autres danses mauresques, que les Espagnols avaient mises à la mode en France, sous le règne précédent. Tous les martinets, comme on appelait les externes des collèges en ces temps-là, ainsi que toutes les jeunes écolières, furent frappés de son air de candeur, sous lequel rayonnait pourtant une brillante imagination. Alors une chaude admiration s’était emparée de l’âme de tous les spectateurs, pour cet être si digne d’intérêts; mais quand ils apprirent dans quelles lourdes chaînes matérielles était entravée cette pauvre enfant, dès lors, à l’admiration se joignit la pitié, et de la réunion de ces deux sentimens profonds naquit le plus vif intérêt. Chacun se fit tacitement l’ange protecteur de la danseuse, et prit à tâche de prêter incessamment le secours de son appui à ce pauvre être si frêle pour qui la terre ne semblait pas faite, ou plutôt, qui semblait exilé d’un monde meilleur.

Chacun s’empressa de contribuer à remplir l’escarcelle de la jolie danseuse, en maudissant la vieille Elmoth, et plaignant le sort de la pauvre enfant qui se trouvait contrainte d’obéir aux ordres sévères de ce monstre satanique.

II

Table des matières

LE COUVENT DE NOTRE-DAME DE LA MISÉRICORDE.

Avec plaisir,

Je viens goûter les charmes

De l’espérance en un doux avenir!

Si vous voyez couler encore mes larmes,

Consolez-vous... Je les répands ces larmes,

Avec plaisir.

OUTRE la peste qui désolait en ce moment la cité berruyère et qui, cette même année, fit périr plus de huit mille personnes, un fléau plus redoutable encore, étendait ses ravages dans toutes les contrées qui avoisinent Bourges, et menaçait d’envahir cette antique cité qui s’était toujours distinguée par son attachement inviolable à la foi de ses pères.

L’hérésie de Calvin infestait déjà les campagnes; les zélateurs de la nouvelle réforme, la plupart apostats de l’ordre sacerdotal et de l’état monastique, séduisirent les simples, en leur peignant, sous les couleurs les plus odieuses, les prétendus désordres de la cour de Rome, l’ignorance et le luxe des ecclésiastique, et en leur faisant entendre qu’ils ne leur enseignaient que la pure parole de Dieu, de laquelle ils leur abandonnaient l’interprétation, ne reconnaissant plus aucune autorité infaillible sur la terre en matière de religion.

Pour ceux que le joug de la religion gênait, ils furent entraînés par l’appât des biens ecclésiastiques dont on dépouillait les prêtres, par l’abolition des vœux monastiques, du célibat ecclésiastique, des jeûnes, des abstinences, de la confession, et de l’obéissance qu’ils rendaient auparavant à leurs évêques et à leurs curés. Une telle réforme soi-disant fit des progrès rapides; suivirent les révoltes des sujets contre leurs princes, le désordre dans toutes les provinces du royaume, et les atrocités auxquelles on se porta durant les guerres civiles.

Sancerre, ville du diocèse de Bourges, devint le refuge d’un grand nombre de ceux qui avaient embrassé les nouvelles opinions. Les calvinistes de cette ville, qui jusqu’alors n’avaient osé remuer, se trouvant fortifiés par l’arrivée de cette multitude de religionnaires des autres provinces, s’emparèrent de toutes les églises, des maisons, des terres qui appartenaient aux ecclésiastiques, et chassèrent les prêtres et les religieux. Ils cessèrent de reconnaître l’autorité du roi, et se gouvernèrent selon les vues des habitans de La Rochelle et des autres villes protestantes qui refusaient d’obéir aux ordres de la cour.

Pendant huit années qu’on les laissa tranquilles, ils eurent tout le temps d’abolir tout-a-fait dans leur ville l’exercice de la religion catholique qui avait été celle de leurs pères, et de se fortifier en cas d’attaque.

La domination des calvinistes dans Sancerre entraîna la ruine de toutes les églises de cette ville; mais ils ne s’en tinrent pas là : les églises des paroisses voisines furent aussi désolées, et ils employèrent la force pour contraindre les habitans des campagnes à embrasser la nouvelle réforme. Ils osèrent même tenter de s’emparer de la capitale du Berry, qu’ils surprirent pendant la nuit, et dont ils brûlèrent ou pillèrent plusieurs édifices, et notamment la chapelle et la châsse de saint Guillaume autrefois archevêque de Bourges. Tant d’excès restaient cependant impunis sous un gouvernement trop faible pour se faire respecter. Il fallut donc, dans un tel état de désolation, que les bons catholiques pourvûssent eux-mêmes à leur propre sûreté. C’est alors que les habitans de Bourges, contraints de repousser la force par la force, prirent les armes et chassèrent les huguenots dont ils massacrèrent un grand nombre.

Cependant le patriarche qui gouvernait alors cette église désolée, ne cessait de gémir sur les malheurs de son peuple, et employait tous les moyens les plus propres à préserver ses ouailles contre le venin dangereux de l’erreur; il s’efforçait aussi de ramener au bercail le plus grand nombre possible de ces brebis errantes que les insinuations perfides des loups ravisseurs avaient égarées. Mais c’est surtout à cette jeunesse si intéressante et si facile à tromper, qu’il attachait tous ses soins; à ces jeunes enfans auxquels l’obéissance seule avait fait presque un devoir de suivre la fausse route que leur avaient tracée des parens ou trop aveugles ou trop pervers.

Ce vertueux prélat avait déjà fait entrer à la célèbre université une foule de jeunes gens de toutes les parties de son diocèse, et il leur faisait lui-même des conférences religieuses dans lesquelles il leur démontrait clairement toute l’absurdité dès doctrines pernicieuses de la prétendue réforme; il formait ces jeunes prosélytes qui un jour devaient être comme autant d’apôtres de la vérité, et qui propageraient les lumières de la saine doctrine dans toutes les parties de ce malheureux diocèse.

Les soins du vénérable pasteur s’étendaient encore à une autre portion de son troupeau qui lui était chère, car un père aime tous ses enfans. Il plaignait bien sincèrement la faiblesse de tant de pauvres filles, qui se laisseraient facilement entraîner au torrent de l’erreur, si, dès leur plus tendre jeunesse, on ne se hâtait de répandre dans leurs cœurs les principes invariables de la vraie religion; il déplorait amèrement le malheur d’un grand nombre d’entre elles qui déjà avaient succombé, et sa charité sans bornes lui suggéra un moyen infaillible de réparer tout le mal qui avait été fait, et d’opposer une barrière insurmontable à de plus grands désastres. Il institua une nouvelle communauté de religieuses, sous le nom et l’invocation de Notre-Dame-de-la-Miséricorde; il fit venir de Paris plusieurs religieuses de cet ordre pour servir de fondatrices au couvent de Bourges; et, en peu de mois, il eut la consolation de voir cet établissement s’accroître au-delà même de ses espérances. Tout ce qu’il y avait d’âmes vertueuses et dévouées parmi les saintes filles de la capitale du Berry, voulut être aggrégé, et se hâta de s’enrôler dans l’ordre de Notre-Dame-de-la-Miséricorde. La principale noblesse voulut avoir l’honneur d’être admise la première, et de donner l’exemple des plus sublimes vertus et de la charité la plus pure. Aussi, le nouvel ordre fut-il bientôt si florissant, et le nombre des professes, si multiplié, qu’on put envoyer des religieuses dans tout le diocèse, pour y répandre les lumières du catholicisme et y faire refleurir la piété que l’hydre du protestantisme y avait presqu’ entièrement étouffé.

Outre les pratiques de piété ordinaires à tous les ordres religieux, les dames de la Miséricorde étaient encore obligées d’instruire les enfans et de soigner les malades dans les hôpitaux. Ces deux obligations dont elles s’acquittaient avec le plus grand zèle, les mettaient à même de faire beaucoup de bien, et d’attirer à la foi un grand nombre de huguenots; car les malades qu’elles visitaient, s’étaient pour la plupart laissé entraîner à l’hérésie, par de mauvais conseils ou par une ambition coupable; à cette heure, où la mort semblait les menacer de son approche fatale, ils étaient plus disposés à reconnaître leurs erreurs et à en faire l’abjuration; car éclairés par les pieuses instructions de leurs charitables bienfaitrices, ils ne tardaient pas à reconnaître qu’on les avait trompés en leur proposant une règle de conduite si propre à satisfaire leurs mauvais penchants, et en les séparant de la communion de l’église catholique romaine.

Les jeunes filles qui étaient reçues dans cette sainte demeure, avaient été presque toutes protestantes, c’est ce qui leur avait fait donner le nom de nouvelles converties. Leur puissant protecteur, le célèbre et pieux archevêque Renaud de Beaune, n’avait rien négligé pour que cet asile sacré remplit exactement ses vues de bienfaisance; il avait doté de ses propres biens l’établissement qu’il voyait devenir de jour en jour plus florissant, et il en avait confié le gouvernement à des religieuses d’une rare piété.

Une dame charitable, madame Joanneau, secondait parfaitement les vues du prélat en contribuant par ses abondantes aumônes à la prospérité du couvent des Dames-de-la-Miséricorde. Elle-même, elle était restée long-temps sous l’influence des nouvelles erreurs; son époux avait été un des plus ardens soutiens du protestantisme, il avait porté jusqu’à l’excès du fanatisme, son zèle pour la défense de cette secte; et son aveugle ardeur, en ruinant son pays, l’avait lui-même conduit à une fin misérables

Madame Joanneau, effrayée de la manière terrible dont il avait plu à la divine Providence de châtier les excès de son époux, avait enfin ouvert les yeux à la vérité, et son retour sincère à la religion de ses pères, lui avait mérité l’estime de tous les gens de bien.

Cette dame, avant d’être l’épouse d’André Joanneau, avait déjà été mariée en premières noces à un riche seigneur, qui lui avait laissé en mourant une fortune considérable. Une fille qu’elle avait eue de ce premier mariage, avait été unie au sieur de Bussy, qui jouait un des principaux rôles dans les troubles de La Rochelle. Les troubles civils l’avaient séparée de cette fille chérie, et depuis long-temps cette tendre mère avait tout lieu de croire qu’elle n’existait plus; car toutes les recherches qu’elle avait faites, étaient restées sans aucun résultat satisfaisant.

Ce n’avait été qu’après le mariage de sa fille, et pour des raisons graves, quoique peu louables en elles-mêmes, comme nous le verrons plus haut, que cette veuve avait consenti à s’unir à l’avocat André Joanneau. Sa fortune immense l’avait fait rechercher par les hommes les plus distingués; mais elle avait p référé un simple avocat à tous ces illustres partis qui étaient venus s’offrir à elle, parce qu’elle comptait que la reconnaissance d’un homme dont elle aurait fait le bonheur, devait être sans bornes et, par conséquent, lui procurer la paix et la félicité pour le reste de ses jours.

Mais elle n’avait sans doute pas médité ces paroles par lesquelles le Psalmiste nous apprend qu’il arrive toujours malheur à ceux qui mettent leur confiance dans les hommes, et qu’il n’y a que ceux-là seuls qui espèrent en Dieu, qui ne seront jamais confondus. Car nous verrons bientôt quelles furent les suites de cette union dont elle s’était promis tant de félicité.

Cependant Ezilda la danseuse a de nouveau dirigé ses pas vers la demeure des Dames-de-la-Miséricorde; elle se promène en tremblant sous le portique; elle voit bientôt s’ouvrir la porte du scientifique édifice qui est proche du couvent; son espoir se ranime, elle prépare ses plus jolies romances.... Mais au même instant, un homme en pourpoint noir, un trousseau de clés au côté, parut sur le seuil, et se mit à regarder d’un air important la couleur du ciel:

— Que veux-tu, fille de Bohême? grommela-t-il, en apostrophant la pauvre danseuse arrêtée à quelques pas de lui.

— Rien! répondit timidement la jolie enfant. Puis elle ajouta, adoucissant sa voix le plus qu’il lui était possible: Maître, quelle heure est-il, je vous prie?....

— Dix heures bientôt, belle damoiselle d’enfer, fit-il en se dandinant sur sa porte; oui, bientôt dix heures, nos martinets vont prendre leur vol.

Cette parole du maître portier sembla avoir rallumé la joie au cœur de la pauvre jeune fille....

— Merci, maître, cria-t-elle presque satisfaite... Puis elle retourna encore une fois promener ses pas sous le portique de la Miséricorde.

Le bruit de sa renommée avait fait une profonde sensation parmi les jeunes pensionnaires de cette communauté : les externes, qui avaient entendu chanter la Zingara, avaient été tellement émerveillées, qu’elles n’avaient pu faire autrement que de faire part à leurs compagnes, de la douce sensation qu’elles avaient éprouvée. Celles-ci, à leur tour, avaient supplié leurs bonnes maîtresses de vouloir bien permettre que la jolie danseuse fût appelée aux heures de la récréation. Comme cette demande n’avait pas été rejetée, après une mûre délibération, les dames de la Miséricorde, se rangeant de l’avis de madame Joanneau, avaient cru pouvoir profiter de cette occasion, pour opérer une nouvelle conversion; car elles ne doutaient point que cette petite danseuse n’appartînt à quelque secte ennemie du catholicisme. Il fut donc résolu, qu’à la première récréation qui aurait lieu, on ferait entrer la Zingara, et qu’on surveillerait d’abord attentivement toutes ses paroles et toutes ses actions, afin qu’elle ne scandalisât point les nouvelles converties; puis qu’ensuite on l’instruirait des vérités sublimes de notre sainte religion. Madame Joanneau voulut être elle-même chargée de tous ces soins, et sa qualité de bienfaitrice de l’établissement lui fit obtenir sans peine cette charge qu’elle semblait briguer avec tant d’empressement.

C’est pour cela qu’à dix heures, au moment où Ezilda se promenait sous les longs arceaux de la communauté, cette pieuse veuve sortit dans l’espoir de la rencontrer. Dès qu’elle eut aperçu la danseuse, elle lui fit signe de s’approcher. Ezilda, étonnée, s’avança presque joyeusement, et suivit son guide jusque dans l’intérieur de la communauté.

Là, madame Joanneau lui fit quelques observations pour la prévenir que toutes ses paroles devaient être conformes à la décence et au respect dus à une communauté religieuse. La timide Ezilda rougit... Cet avertissement avait froissé son amour-propre... Elle si pure, quoique si malheureuse!.. Mais elle n’en voulut pas pour cela à la dame charitable qui l’avait amenée, elle ne fit que détester de plus en plus le métier peu honorable que la sévère Elmoth la forçait d’exercer.

La jolie danseuse ne tarda pas à se voir entourée de toutes les jeunes pensionnaires qui formèrent aussitôt le cercle autour d’elle. Alors Ezilda aux refrains du gai tambourin et dansant avec grâce, chanta les couplets suivans:

Mes jeunes ans

S’écoulaient en silence;

Lorsque la mort enleva mes parens,

Des étrangers soutinrent mon enfance;

Dans mon malheur je perdis l’espérance

Chère aux enfans.

Sans murmurer,

Si ma douleur amère

Blesse vos yeux.... Plutôt tout endurer....

Je dois souffrir, c’est mon sort ordinaire;

Je sais, hélas, et souffrir et me taire,

Sans murmurer.

Avec plaisir

Je viens goûter les charmes

De l’espérance en un doux avenir.

Si vous voyez couler encore mes larmes,

Consolez-vous.... Je les répands ces larmes

Avec plaisir.

Ici Ezilda cessa de chanter; quelques larmes s’échappèrent involontairement de ses yeux et arrosèrent ses joues vermeilles. Les jeunes pensionnaires furent touchées de son infortune; elles firent pleuvoir les deniers autour d’elle, et lui prouvèrent tout le plaisir qu’elle leur avait causé, en la priant de venir chaque jour à la même heure leur chanter quelque jolie romance.

— J’y consens, dit la Zingara d’une voix enchanteresse; mais c’est à condition, belles damoiselles, que vous daignerez m’instruire; car la vieille Elmoth, celle qui veut que je l’appelle ma mère, dit qu’elle n’a pas d’argent à dépenser pour cela, et que mes recettes sont à peine suffisantes pour nous procurer le pain de chaque jour.

— Bien volontiers, fille d’Egypte ou de Bohême, firent les pensionnaires d’une commune voix, nous t’instruirons, nous t’apprendrons à détester les coutumes impies du pays qui t’a donné le jour, et bientôt tu sauras prier comme nous.

— Belles damoiselles, répartit Ezilda, comme vous déjà j’ai su prier; car j’avais une autre mère qui m’enseignait à prier celui qu’elle appelait aussi son père, et qui est tout-puissant. Hélas! je lui ai demandé bien des fois dans le secret de mon coeur, qu’il eût pitié de moi et qu’il daignât changer mon triste sort!...

Ces paroles de la jolie danseuse étaient prononcées avec tant de naïveté qu’elles excitèrent la sensibilité de toutes les personnes qui l’entouraient; mais madame Joanneau ressentit en cet instant une de ces impressions vives et fortes, qui laissent des traces si profondes, que l’esprit en reste long-temps occupé après qu’on les a éprouvées. Elle fit mille conjectures, toutes plus bizarres les unes que les autres, et elle résolut, dès cet instant, de prendre soin de l’orpheline que le ciel lui envoyait. D’ailleurs, depuis long-temps elle avait formé le projet d’adopter une jeune fille qui pût lui tenir lieu de famille, puisqu’elle avait eu le malheur de perdre toutes les personnes qui lui avaient été si chères; et la circonstance présente semblait être favorable à ce projet; mais il fallait auparavant étudier le caractère de la jeune danseuse, et voir si elle était susceptible de pratiquer les vertus qu’on s’efforcerait de lui inspirer. Et pourtant, un je ne sais quoi de touchant, de tendre, de persuasif, avait déjà parlé au cœur de madame Joanneau, en faveur de la jeune étrangère.

La charitable veuve commença ses bienfaits par faire octroyer à la jolie danseuse, la permission de venir chaque jour au couvent, divertir les pensionnaires par ses charmantes ballades, et elle recommanda aux plus âgées d’entre elles de la prendre sous leur protection, et de lui donner les premières leçons de lecture et de catéchisme.

Ezilda, de son côté, promit de venir assiduement, et de se montrer attentive aux instructions qu’elle recevrait.

Ce jour-là, elle retourna le cœur plein de joie vers la vieille Elmoth; elle avait reçu des deniers en grande abondance, et elle avait enfin le doux espoir de voir arriver le moment si ardemment désiré, où son sort serait moins amer et moins cruel.

III

Table des matières

LA VENGEANCE.

Le soleil rayonnait sur l’étoffe écarlate,

Dont les plis encadraient sa tête délicate,

Et la faisait reluire en reflet enflammé,

Comme un tison d’enfer!.,.

COMME nous l’avons déjà dit dans le chapitre précédent, madame Joanneau était issue d’une famille illustre. Tous ses parens étaient restés attachés à la foi catholique, dont plusieurs même avaient été les défenseurs et les martyrs. Mais cette dame ayant perdu son père et sa mère dans un âge où elle n’était pas encore capable de se diriger seule dans le monde, elle fut confiée aux soins d’un bon oncle, qui lui-même fut tué peu de temps après en combattant contre les huguenots. La tutelle de la pauvre orpheline fut alors déférée à un parent fort éloigné, mais qui, par malheur, s’était laissé aller au vent des nouvelles doctrines, et corrompit l’esprit de sa pupille en lui faisant goûter le fatal poison des nouveautés.

Ce parent jugea à propos de la marier de bonne heure, afin, disait-il, de lui donner un protecteur qui pût mettre sa fortune en sûreté dans ces temps de discorde où rien n’était respecté. Il lui choisit donc pour époux un noble seigneur, fort riche, il est vrai, mais aussi fort attaché au parti protestant; c’était le seigneur De la Ville.

En agissant ainsi, le tuteur avait plutôt consulté l’intérêt du parti qu’il défendait, que celui de sa pupille; car, par ce mariage, il mettait son ami, le sieur De la Ville, en état de faire de grandes entreprises contre les catholiques., puisque sa fortune, jointe à celle de son épouse, le rendait un des plus riches seigneurs du Berry, et, par conséquent, un des plus fermes appuis du parti huguenot.

En effet, dès que De la Ville se vit possesseur d’une aussi immense fortune, il ne craignit plus de faire des sacrifices pour aider à renverser la religion catholique; il arma le peuple de Sancerre, lui fit prêter serment de n’obéir à son roi légitime, qu’autant qu’il permettrait le libre exercice de la religion prétendue réformée, dans tous ses états, avec toutes les franchises qu’on lui avait demandées.

Pendant huit années qu’on les avait laissés tranquilles, les huguenots de Sancerre avaient eu tout le temps, jusqu’en 1569, d’abolir tout-à-fait dans leur ville l’exercice de la religion catholique, et de se fortifier en cas d’attaque. Leur domination dans cette ville avait entraîné la ruine de toutes les églises.

Charles IX, quoique bien déterminé à soutenir la religion catholique, qui subsistait dans le royaume depuis son origine, s’était trouvé fort embarrassé à la vue de tant de villes révoltées contre lui; il avait cru devoir céder au temps. Au mois de janvier 1562, il avait donné un édit par lequel il permettait aux protestans d’avoir des temples, mais seulement hors des villes, et leur ordonnait de restituer les églises, les maisons et les terres dont ils avaient dépouillé les ecclésiastiques.

Les Sancerrois ne s’étaient point conformés à cet édit; ils avaient gardé tous les biens usurpés sur les anciens pasteurs, chapelins et vicaires qu’ils avaient chassés, et s’étaient toujours servi de l’église principale, la seule qu’ils eussent conservée pour y faire leur prêche, sans permettre à un petit nombre de catholiques, qui restèrent toujours dans la ville jusqu’ à sa prise, d’y faire l’exercice public de la vraie religion.

Cet édit avait tranquillisé en quelque sorte les autres protestans du royaume, qui cependant ne s’y étaient conformés qu’en bien peu d’endroits. Le massacre de Vassy, arrivé le premier de mars suivant, avait tout dérangé. Il était pourtant notoire que c’avait été une étourderie de la part des gens de la suite du duc de Guise, et une querelle passagère qui n’avait eu rapport ni à la religion, ni à l’édit du roi; néanmoins les protestans avaient sonné l’alarme et publié partout que c’avait été un complot formé contre eux. Il n’en avait pas fallu davantage pour leur faire reprendre les armes.

Les Sancerrois se rendirent aussitôt maîtres de Bourges, de Nevers et de plusieurs autres villes qui leur furent reprises par les troupes du roi, quelques mois après.

Charles IX, qui craignait d’aigrir les esprits, publia, le 19 mars 1563, un nouvel édit de pacification, par lequel il permettait les prêches dans les villes dont les protestans étaient maîtres avant le 7 du même mois. Les habitans de Sancerre se trouvaient pour lors en règle, quant aux prêches qu’ils avaient établis dans leur ville; mais ils ne voulaient pas entendre parler de la remettre en la puissance du roi, et continuèrent toujours depuis à la fortifier.

La paix paraissait avoir été rétablie par l’édit de pacification; néanmoins les protestans persistaient toujours dans leur révolte. Ils alléguaient pour prétexte, que les gouverneurs des provinces n’observaient pas les édits donnés en leur faveur, et que la cour même n’y était pas assez fidèle. La Reine-Mère, Catherine de Médicis, de son côté, se plaignit, en 1568, aux protestans, qu’ils retenaient toujours les places qui devaient être rendues au roi par le traité qu’il avait fait avec eux, comme Montauban, Sancerre, Castres, Cahors, Milhaud, Vezelay et La Rochelle; que ces villes ne voulaient pas recevoir ses officiers, et continuaient avec ardeur les fortifications qu’elles avaient commencées pendant les troubles. Ces représentations de la Reine-Mère ne produisirent aucun effet, et les choses restèrent dans le même état qu’auparavant.

Le prince de Condé, qui était le chef des huguenots, se sauva, cette année-là, de Noyers pour gagner La Rochelle; il passa la Loire à un gué qu’on lui indiqua proche Sancerre; ce qui ne contribua pas peu à soutenir dans la révolte cette ville dont il laissa le gouvernement entre les mains du seigneur De la Ville, lui enjoignant de venir le trouver à La Rochelle, si les affaires n’allaient pas à son gré, ou s’il éprouvait quelque échec.

En 1588, commença le premier siége de Sancerre; quelque troupes envoyées de Bourges, firent sans succès le prélude de cette entreprise, vers le milieu du mois de novembre. Elles vinrent camper dans le village de Chavignol, à une demi-lieue de Sancerre, avec quelques pièces d’artillerie; mais les Sancerrois ayant à leur tête le fanatique De la Ville, les attaquèrent si vigoureusement et leur tuèrent tant de monde, qu’elles s’enfuirent à Bourges, tout épouvantées, vers le 20 du même mois.

Le roi, après la dernière paix qui avait été faite au mois de mars, avait absolument résolu de se rendre maître de la ville de Sancerre ou de la détruire entièrement. Tous les gouverneurs voisins l’en sollicitaient; ils lui représentaient qu’il était dangereux de laisser au pouvoir des protestans, une ville bâtie sur un roc escarpé, laquelle était inaccessible presque de tous côtés, et dominait sur la Loire. Ils ajoutaient que les Sancerrois, presque tous protestans, avaient donné retraite dans leur ville à un grand nombre de protestans fugitifs, et que tant que cette place serait entre leurs mains, les frontières du Berry et de la Sologne ne seraient point en sûreté.

Frappé de ces raisons; le roi prit d’abord le parti de la modération envers les habitans de Sancerre, et leur ordonna de recevoir garnison dans leur ville. Ils s’en excusèrent sur leur pauvreté, et sur ce qu’étant éloignés des grands chemins et sans commerce, ils n’avaient pas besoin de troupes pour les garder. La chose ayant été examinée dans le conseil du roi, on leur proposa une autre condition, qui était de raser leurs fortifications. Les Sancerrois, qui voulaient se délivrer d’une garnison dont on les menaçait, et qui prévoyaient que la paix ne durerait pas long-temps, y consentirent, pourvu que les comtes de Beuil, leurs seigneurs, le voulussent bien. Par là, ils cherchaient à gagner du temps; car, dans le fond, ils s’embarrassaient fort peu des comtes de Beuil. L’affaire ayant donc traîné en longueur, et les protestans du royaume ayant repris les armes de toutes parts, les Sancerrois, au lieu de démanteler leur ville, déjà très-forte par sa situation, travaillèrent avec ardeur à y ajouter de nouvelles fortifications.

Le roi, indigné qu’une aussi petite ville ne voulût pas rentrer dans le devoir, en ordonna le siége. Sur ses ordres, le comte Sciarra Martinengo, noble vénitien de Brescia, en Lombardie, lequel commandait la garnison de Gien, éloigné d’une journée de Sancerre, François de Balsac d’Entragues, gouverneur d’Orléans, et Claude de La Châtre, gouverneur du Berry, s’étant abouchés, et voulant profiter de l’absence d’Avantigny, gentilhomme du voisinage, habile capitaine, en qui les habitans de Sancerre avaient grande confiance, joignirent ce qu’ils avaient de troupes et marchèrent à Sancerre, où ils arrivèrent au commencement de 1569, avec un corps de 3,000 fantassins et quelque cavalerie, composée des gentilshommes des environs. Ils avaient huit pièces de canon, dont ils commencèrent à battre la porte de Bourges. Il y eut bientôt une large brèche; mais le fossé que les assiégés avaient creusé derrière, et les retranchemens qu’ils avaient faits aux deux côtés, rendaient l’approche très-difficile. Vieux-Pont, sieur d’Aigueville, fils du baron de Neubourg, jeune homme intrépide et hardi, se chargea d’y donner l’assaut. Il le fit avec toute la vigueur possible; mais les Sancerrois, commandés par De La Ville, faisant avec leurs arquebuses un feu continuel sur les assaillans, dont le flanc était découvert, il fut obligé de se retirer après une perte considérable.

Les assiégeans changèrent leur batterie de place, et la dressèrent du côté de Saint-Satur, où ils avaient appris qu’ils éprouveraient moins de difficultés. C’était apparemment un faux avis que les Sancerrois leur avaient fait donner; car ce côté de la ville est un des plus escarpés. Quoiqu’il en soit, on y eut bientôt fait une brèche plus large que celle qui avait été faite du côté de la porte de Bourges. D’Aigueville monta encore à l’assaut; mais les Sancerrois dont le premier succès avait enflé le courage, le repoussèrent avec tant de vigueur, que ce jeune chef et un grand nombre de ceux qu’il commandait, demeurèrent sur la place, et beaucoup d’autres y furent dangereusement blessés.

Depuis ce temps-la, le sieur De La Ville crut ne plus devoir se contenter de se tenir sur la défensive; il osa attaquer les troupes du roi, et il les fatigua extrêmement par de fréquentes sorties.

Sur ces entrefaites, Jacques de Savoie, duc de Nemours, se rendit au siége avec un corps de troupes qu’il avait levées dans le Lyonnais et dans les provinces voisines; il était accompagné du baron Des Adrets, si fameux par ses cruautés, lequel avait servi le parti protestant avec chaleur dans les guerres précédentes, servait le roi dans celle-ci avec un corps de troupes assez considérable, qu’il avait à ses ordres. Des Adrets allait, par ordre exprès du roi, joindre le duc d’Aumale. La Châtre le sollicita vivement de rester quelques jours devant Sancerre, pour lui aider à forcer la place. Des Adrets, qui jugea que le siége serait long, et qui d’ailleurs était pressé par le duc d’Aumale, dont il recevait lettres sur lettres, non-seulement ne voulut pas rester, mais il conseilla de lever le siége. On le fit en effet au commencement de février, après avoir demeuré plus de cinq semaines devant cette place, et y avoir perdu plus de cinq cents hommes.

Nemours tira vers la Lorraine, et les autres s’en retournèrent avec leur canon, chacun dans son gouvernement.

Les Sancerrois qui, pour toute arme, n’avaient que des arquebuses, enflés et enhardis par ce succès, mirent tout le pays à contribution, fortifièrent Saint-Thibaud-sur-Loire, au-dessous de Sancerre, et y mirent bonne garnison. De là, ils faisaient des courses dans le voisinage, et ruinaient tout le commerce en faisant payer de gros droits à tous les bateaux qui passaient devant ce port.

Ce fut en ce temps-là, que le commandant De La Ville fit ravager par ses troupes la riche abbaye de Saint-Satur, dont il se réserva la plus riche partie du butin.

Avec ce surcroît de fortune, il fit une riche dot à sa fille qu’il maria au comte de Bussy, son premier lieutenant, et un des protestans les plus acharnés.

Madame Joanneau, alors son épouse, approuva sa conduite, et voulut qu’à l’occasion du mariage de sa fille unique, toute la ville de Sancerre se livrât à la joie et aux divertissemens. Elle prodigua l’or à pleines mains; elle inventa mille sortes de jeux différens, pour divertir le peuple, et la joie que goûtèrent en ces jours-là les Sancerrois, leur fit oublier tous les désagrémens qu’ils avaient eus à souffrir pendant le siége.

Anna était cette épouse pour le mariage de laquelle on faisait des fêtes si brillantes. Cette jeune fille, pour ne pas attirer sur elle le courroux de ses parens qu’elle aimait tendrement, malgré leurs excès, ne remplissait pas sous les yeux les pratiques de la religion catholique; mais elle gémissait dans le secret de son cœur, de leur funeste aveuglement, et elle conjurait le ciel de leur faire miséricorde, et de faire luire à leurs yeux le céleste flambeau de la véritable foi.

Une servante catholique que sa mère avait prise chez elle pour élever Anna, l’avait instruite des vérités de la religion, et lui avait inspiré du goût pour une multitude de pratiques de dévotion. Mais cette pieuse fille avait recommandé surtout à sa jeune élève, d’invoquer la Mère de Dieu, comme source de toute grâce et de toute consolation. Anna avait suivi le conseil de Marie, sa gouvernante, et chaque jour, elle se prosternait humblement devant l’image révérée de la Mère des Anges, et elle ne terminait jamais sa prière, sans en éprouver les doux fruits.

Mais Marie, qui elle-même n’avait pas la force de se déclarer catholique, se gardait bien d’engager sa jeune maîtresse à faire paraître au-dehors son amour pour cette sainte religion; et, par conséquent, Anna, suivant les conseils de son institutrice dans la foi, ne manifestait aucun signe extérieur qui pût faire découvrir son précieux secret.

La pauvre enfant! combien elle eut lieu de gémir au milieu de ces fêtes tumultueuses où elle se voyait parée comme une idole, de tous les ornemens du culte divin qu’elle adorait dans son cœur!

Oh! combien mieux, mille fois, elle aurait préféré se voir unie à un catholique! Mais précisément, c’était à un des partisans les plus acharnés du parti de la réforme, qu’elle allait appartenir! C’était au comte de Bussy, l’homme le plus fier, le plus inquiet, le plus soupçonneux et le plus vain de tous les calvinistes!... Cette seule pensée la faisait trembler. Aussi, elle seule, au milieu de la joie commune, paraissait triste et affligée. Comme une victime destinée au sacrifice, elle se laissa conduire au temple, sans proférer aucune plainte. Elle connaissait trop bien le caractère violent de son père, surtout lorsqu’il s’agissait de la prospérité de la réforme; elle voulut donc lui épargner... peut-être... un nouveau crime!...

Mais la Providence ne tarda pas à faire justice de l’irréligion du sieur De La Ville; les Sancerrois, trop confians dans leurs propres forces, ne voulurent devoir qu’à eux-mêmes la gloire de se défendre et de braver tous les efforts des armées royales; ils invitèrent donc tous les étrangers qui s’étaient réfugiés chez eux, à aller secourir leurs frères de La Rochelle, qui, en ce moment, se trouvaient vivement pressés parles troupes du roi. On s’y prit d’une manière si honnête, et ont leur fit de si grands présens, pour les remercier des bons services qu’ils avaient rendus pendant le siége, qu’ils n’eurent pas lieu de se plaindre en recevant cet ordre de départ. D’ailleurs ils n’osaient pas même soupçonner, à cette subite résolution des Sancerrois, d’autre motif que celui qui leur avait été donné , puisque le comte de Bussy, le premier lieutenant et le gendre du gouverneur, partait avec eux et allait avoir le commandement de ces nouveaux émigrés.

Le départ s’effectua donc avec une égale satisfaction de part et d’autre; on se promit bien de se revoir aussitôt que la paix serait parfaitement rétablie, et on se souhaita toutes sortes de prospérités.

Dans toute cette émigration, une seule personne paraissait étrangère aux différens sentimens qui animaient les uns et les autres; partagée entre l’amour qu’elle avait pour ses parens, et le devoir qui la retenait attachée à son époux, elle seule versait un torrent de larmes! Il lui resta pourtant une consolation dans ce moment terrible: Marie la suivit...

Ah! si du moins elle avait eu la prescience de tous les malheurs qui allaient fondre sur sa famille et sur son pays, elle aurait béni le ciel qui semblait l’avoir arrachée à temps du sein de sa malheureuse patrie, pour qu’elle n’y fût pas témoin, et peut-être même victime de tant de sanglantes horreurs qui devaient s’y commettre.

En effet, le peuple était à peine reposé des fêtes bruyantes auxquelles il venait de prendre part, qu’il songea à de nouvelles déprédations, au détriment de ses voisins.

Mais les bourgeois des villes de Nevers et de la Charité-sur-Loire, irrités des hostilités des Sancerrois, cherchèrent le moyen de rétablir la liberté de leur commerce sur cette rivière: voici comme ils s’y prirent.

Ils construisirent de longs bateaux qu’ils percèrent aux endroits nécessaires pour leur dessein; ils les recouvrirent de planches, les remplirent de soldats, et mirent par-dessus des marchandises, pour empêcher qu’on ne vît les troupes. En même temps, ils portèrent de la cavalerie en embuscade dans le voisinage de Sancerre.

Tout étant ainsi préparé, ces bateaux passent devant le port de Saint-Thibaud; la garnison sancerroise, persuadée que ce sont des marchandises, leur ordonne de s’arrêter, de venir à bord, et accourt à l’instant pour recevoir les droits.

Dans le même moment, les soldats cachés dans les bateaux, et la cavalerie embusquée dans les environs, se joignent et enveloppent les Sancerrois de tous côtés. Il en reste cinquante sur la place; les autres prennent la fuite, grimpent avec peine la montagne escarpée, et rentrent dans la ville où ils rapportent à leurs concitoyens la nouvelle de leur défaite.

De La Ville se montra furieux d’avoir essuyé cet échec; il forma aussitôt un projet vaste, qui devait non-seulement réparer ses pertes, mais encore exalter sa puissance et la rendre redoutable aux principales forces du royaume. Il ne s’agissait rien moins que de surprendre la ville de Bourges et de la soumettre à la domination des Sancerrois.

Les huguenots avaient excité une sédition à Bourges en 1561, pour y avoir célébré la cène dans la Maison de Ville. Le 27 mai 1562, le comte de Montgomméry entra dans cette ville ets’en rendit maître, à la faveur des protestans qui y étaient cachés, et de ceux du village d’Asnières, qui firent tous ensemble leur prêche dans la cathédrale. Mais le 1er septembre suivant, le roi, après un siége de quinze jours, reprit cette place et en chassa les huguenots, dont une partie se retira à Sancerre.

Les choses restèrent en cet état jusqu’en 1568, que les protestans se révoltant de tous côtés, l’archevêque Jacques le Roi et deux cent trente-six habitans catholiques signèrent, le 18 mai, une ligue pour l’obéissance au roi. La confédération protestante de la province de Berry essaya, sur la fin de l’année 1569, et ne désespéra pas de s’emparer de cette capitale par le moyen des calvinistes qui y étaient encore en assez grand nombre, mais cachés.

L’Espau, Larose, capitaine d’une compagnie de la garnison de Sancerre, et La Grange, un des conseillers de Bourges, mais qui était en fuite à cause de la religion, allèrent trouver le seigneur De La Ville, et lui firent part du projet qu’ils avaient formé, de surprendre la ville de Bourges. Celui-ci entra dans leurs vues, et, pour hâter la réussite de cette entreprise, il fit offrir deux mille écus d’or à Ursin Palus, lieutenant de Marin, gouverneur de la Grosse Tour, pour l’engager à la leur livrer. Palus le leur promit; et c’était, leur disait-il, à la persuasion de Guillaume son frère, qui demeurait à Sancerre. Mais il découvrit tout à Marin, commandant de la tour, et à Claude de La Châtre, gouverneur du Berry, qui l’engagèrent à amuser toujours son frère, de l’espérance de livrer cette forteresse aux confédérés.

Lorsqu’on eut été bien informé du jour fixé par les conjurés pour exécuter leur dessein, on leur dressa des embûches dans la ville, avec des feux d’artifice, des pots pleins d’huile bouillante, des grenades, des lits de poudre que l’on sema en différens endroits, et du canon que l’on disposa de côté et d’autre, pour s’en servir au besoin.

Afin d’ôter tout soupçon, La Châtre passa à des courses de bagues toute la journée du 22 décembre qui précéda la nuit où ils devaient faire leur coup, et, sur le soir, il fit fermer les portes et mettre tout le monde sous les armes, sans bruit.

Le signal convenu ayant été donné par Palus, les conjurés s’arrêtèrent un moment. Palus va au devant d’eux, et les assure que tout est en bon état; qu’ils n’ont qu’à venir et montrer du courage. Aussitôt il entre le premier dans la tour: l’Espau l’y suit avec douze hommes; La Grange avec vingt-cinq; Larose avec cinquante, tous le bouclier d’une main et l’épée nue de l’autre. Pendant ce temps-là, De La Ville s’approchait avec douze cents mousquetaires et treize compagnies de cavalerie. Les mousquetaires ayant passé avec des échelles par-dessus les murs, furent foudroyés par le canon, brûlés et mis en pièces par les poudres auxquelles on mit le feu; et ceux qui étaient entrés dans la tour tombèrent entre les mains de la garnison. Les officiers de ville voulaient qu’on les fit mourir tous comme des traîtres et des rebelles, surtout ceux qui étaient de Bourges; mais le gouverneur La Châtre s’y opposa. Les trois capitaines furent parfaitement bien traités par ce gouverneur; et après qu’on eût payé leur rançon, il les mit en liberté , quoique le parlement lui fit injonction de les lui remettre, sous peine de deux mille marcs d’or.

Le sieur De La Ville n’eut pas le même bonheur; il avait monté sur les échelles, à la tête de ses mousquetaires; et un pot d’huile bouillante l’avait renversé dans le fossé en le maltraitant rudement. Au point du jour, il fut trouvé souffrant quoique ses blessures ne fussent pas très-dangereuses. Ou le conduisit au gouverneur.

La Châtre, qui avait eu plus d’une fois l’occasion de reconnaître en lui le fanatisme le plus aveugle et le plus cruel, pensa qu’il devait seul payer la peine due à tous ses complices, et il le remit aussitôt à la disposition du parlement.

De La Ville fut jugé sur le champ et condamné à souffrir les plus horribles tourmens en punition de tous ses forfaits. On le conduisit par la ville, pieds nus, revêtu d’un cilice, et on le força à s’arrêter devant tous les lieux saints, pour y faire amende honorable de tous les sacriléges qu’il avait commis. Enfin, quand on le vit trop exténué de fatigues pour supporter de plus longs tourmens, on le fit expirer sous le fouet, supplice qu’il avait autrefois infligé à plusieurs pieux ecclésiastiques auxquels, parce barbare traitement, il avait procuré la glorieuse couronne du martyre.

Sa veuve, en apprenant son supplice, devint furieuse: elle revêtit des habits de deuil, et s’étant présentée aux Sancerrois dans la place publique, elle fit éclater toute sa douleur et toute son indignation; elle les supplia de ne point différer la vengeance qu’elle réclamait, et tous jurèrent qu’ils étaient prêts à laver dans le sang de leurs ennemis communs la honte imprimée au protestantisme dans la personne de leur chef auquel on avait fait souffrir un supplice si ignominieux et si barbare.

Ils ne tardèrent pas à trouver l’occasion de satisfaire cette horrible vengeance: Wolfang, duc de Deux-Ponts, appelé par les protestans de France, traversait alors la moitié du royaume à la tête de quatre mille reitres et de six mille lansquenets. Les Sancerrois allèrent le trouvera Pouilly, à deux lieues de Sancerre, sur l’autre rive de la Loire, et l’invitèrent à passer ce fleuve pour venir mettre le siége devant La Charité.

Ce prince allemand, qui ne respirait que combats, afin de rassasier ses troupes du pillage des villes prises, accueillit avec plaisir la prière des Sancerrois, et alla aussitôt assiéger cette ville. Il fit dresser une batterie contre la porte et la tour de Nevers, de l’autre côté de la rivière, et contre le mur qui s’étend jusqu’à la porte Saint-Pierre.

Le brèche fut bientôt faite. Le gouverneur du Castel Chigi, épouvanté, s’enfuit secrètement pendant la nuit, sous prétexte d’aller demander du secours au duc d’Anjou, frère du roi. Les habitans, troublés par cette retraite, et pressés par l’ennemi, demandèrent un pourparler. Pendant qu’on négociait, quelques bourgeois protestans, qui s’étaient cachés, descendirent, à un certain signal, du haut de la muraille, une corde au moyen de laquelle ils firent monter les ennemis les uns après les autres; mais en si grand nombre, que, dès le lendemain, ils se rendirent maîtres de cette ville, qui était encore consternée de la fuite de son commandant.

Le pillage fut accordé aux troupes allemandes, pour leur tenir lieu d’un mois de solde que les protestans de France ne leur avaient pas payé. Nous nous abstiendrons de rapporter ici les horreurs de ce pillage, tristement célèbre dans les annales berruyères.

La veuve du sieur De La Ville, qui avait conduit toute cette affaire d’une manière si heureuse pour les protestans, fut regardée désormais comme le plus ferme appui de la religion réformée dans le Sancerrois; on savait d’ailleurs que ses fréquentes relations avec son gendre, le comte de Bussy, qui était un des principaux capitaines de La Rochelle, lui fournissait les moyens d’obtenir de prompts et puissans secours en cas d’événement. Mais il fallait élire un nouveau chef à la place du sieur De La Ville; et tous les capitaines qui commandaient à Sancerre, ayant un égal mérite aux yeux de leurs compatriotes, et étant tous animés d’une ambition égale, il était difficile que le choix tombât sur l’un d’eux, sans mécontenter les autres, et peut-être même, sans causer quelques divisions, qui ne laisseraient pas d’être bien funestes, si l’on ne se hâtait de trouver un expédient pour prévenir tous les malheurs que l’on prévoyait.

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Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
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182 стр. 5 иллюстраций
ISBN:
4064066324681
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Bookwire
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