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Paul Henri Thiry baron d' Holbach
De la cruauté religieuse

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066080693
Table des matières
INTRODUCTION.
SECTION PREMIÈRE.
SECTION II.
SECTION III.
SECTION IV.
SECTION V.
SECTION VI.
SECTION VII.
SECTION VIII.
SECTION IX.
SECTION X.
SECTION XI.
SECTION XII.
SUPPLÉMENT A L'ESSAI SUR LA CRUAUTÉ RELIGIEUSE.
SECTION PREMIÈRE.
SECTION II.
SECTION III.
SECTION IV.
RÉFLEXIONS SUR LES PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES ET SUR LES MOYENS DE LES PRÉVENIR.
SECTION PREMIÈRE.
SECTION II.
SECTION III.
SECTION IV.
SECTION V.
INTRODUCTION.
Table des matières
Je vais examiner dans cet essai les différentes espèces de cruautés religieuses. Je comprends également sous ce nom, soit les opinions religieuses qui procèdent de la cruauté ou qui la font naître, soit les actes de barbarie qu'impose la religion même, ou ceux dont ses zélateurs se font un devoir pour son service et par amour pour elle.
La croyance en Dieu étant le fondement de toute religion, c'est en général l'idée qu'on se fait de l'être suprême qui imprime un caractère au culte qu'on lui rend: si les hommes se figurent un Dieu tyrannique, capricieux ou méchant leur religion respirera l'esclavage, l'inconséquence, la cruauté. Mais s'ils regardent sincèrement la divinité comme un être infiniment sage et bon, l'on a droit d'en conclure que leur religion sera pleine de raison et de bienveillance, et déterminera à suivre une conduite honnête. Les adorateurs d'un seul Dieu disent, sans doute, que cet être est doué d'une sagesse et d'une bonté infinies; mais s'ils lui attribuent des actions de cruauté, s'ils s'imaginent qu'on peut lui plaire par des pratiques vaines et puériles, ou par des actions barbares; s'ils pensent que Dieu lui-même ait ordonné de telles choses, alors l'idée qu'ils ont réellement de la divinité sera directement opposée à ce qu'ils en disent, et ce sera cette idée qui constituera l'essence de leur religion.
Bien des gens sans s'en douter croient à un Dieu cruel, et en conséquence ils sont cruels en fait de religion. Ils en imposent là-dessus à eux-mêmes et aux autres. Mais qu'ils s'interrogent eux-mêmes de bonne foi et qu'ils se demandent comment ils s'imaginent au fond de leur cœur que l'Être-Suprême traitera dans l'autre monde la plus grande partie des hommes qu'il a créés et nommément les infidèles quoiqu'inévitablement tels: qu'ils se demandent comment eux-mêmes, s'ils en avaient le pouvoir, traiteraient en ce monde les gens qui ne s'accordent pas avec eux sur le culte, ou sur les dogmes de la religion: ces questions mûrement examinées et répondues avec candeur feront voir l'opinion des hommes touchant la divinité, et leur religion dans un jour très différent de celui sous lequel on les avait d'abord envisagées.
Quoique la plupart des hommes conviennent qu'il n'y a point d'opinions plus importantes par les conséquences que celles qui ont Dieu et la religion pour objet, cependant il n'y en a point qu'on prenne plus communément sur parole. On apprend le symbole et le cathéchisme par routine ainsi que des vaudevilles et des chansons; l'on ne raisonne pas plus sur les uns que sur les autres.
Un grand nombre d'articles de foi sont embrassés avec chaleur, soutenus obstinément, courageusement défendus, non parce qu'on les trouve raisonnables, mais parce qu'on s'est accoutumé de bonne heure à les respecter, ou parce qu'ils s'accordent soit avec le tempérament, soit avec les intérêts qu'on peut avoir. Nous sommes disposés à penser que les opinions dont on nous a pénétrés dans notre enfance et que l'habitude a fait en quelque façon croître avec nous, sont des résultats de nos propres raisonnemens quoique nous ne les ayons jamais examinées. Il y en a quelques-unes qui sont si évidemment vraies qu'il importe peu de savoir si elles ont été découvertes par nous-mêmes ou simplement acquises; mais pour celles qui peuvent comporter le moindre doute, il est très essentiel pour nous de ne les admettre qu'après le plus mûr examen; cela seul peut nous donner le droit de les regarder comme véritablement à nous.
Après ce petit nombre d'observations préliminaires, nous allons partager notre sujet dans les trois chefs suivans. Nous examinerons:
Premièrement les opinions que la plus grande partie du genre humain a reçues et reçoit encore sur la cruauté des dieux qu'il adore.
Secondement les dévotions barbares dont la pratique est ordinaire.
Troisièmement les traitemens inhumains que les hommes se font réciproquement éprouver à cause de la différence de leurs cultes et de leurs opinions en matière de religion.
SECTION PREMIÈRE.
Table des matières
Les hommes donnent toujours aux dieux qu'ils adorent les passions qu'ils ont eux-mêmes.
Nous ne savons rien de clair ni de satisfaisant sur la création de l'homme1. Nous ignorons donc l'opinion première qu'il eut de son créateur et quel fut au commencement l'objet de son adoration.
[1] Les relations de tout les auteurs payens, concernant l'origine de l'homme, sont indubitablement des fables; et le récit qu'en fait le livre de la Génèse, attribué à Moïse, est regardé par plusieurs savans comme une pure allégorie; en effet, il ressemble plus à une allégorie qu'à une histoire; au moins est-il très sûr que ce récit est étranglé, obscur et peu satisfaisant.
Si nos premiers pères ont admis l'existence d'un être éternel, invisible, tout puissant, d'une bonté infinie, créateur de l'univers, il est vraisemblable que presque toute la postérité perdit bientôt et cette connaissance et tout sentiment raisonnable sur la divinité2. Selon les anciens témoignages que nous ayons de l'histoire, les hommes, dès les premiers âges du monde, ont adoré les plus étranges dieux: rien de plus ridicule que leurs différentes opinions sur cette multitude de divinités; elles sont si absurdes que, si nous n'en avions pas des preuves incontestables, il nous serait impossible de croire que l'homme, doué d'abord de quelque intelligence, eût pu se dépraver à ce point et tomber dans cet abîme de déraison; ces notions furent également absurdes et changeantes, et cela devait nécessairement arriver; en effet si la vérité est de sa nature circonscrite et toujours la même, l'erreur n'a pas plus de forme fixe que de limites.
[2] Suivant ce qu'on nous enseigne et l'opinion communément reçue, tous les hommes descendent d'un seul homme et de sa femme; mais cette opinion paraît insoutenable par plusieurs raisons, et surtout par l'impossibilité de faire sortir des mêmes parent les hommes blancs et noirs. Mais qu'il y ait eu d'abord un ou plusieurs couples d'hommes créés, cela ne fait rien à la question dont il s'agit.
Mais les hommes en s'écartant de la vérité par différentes routes se sont généralement réunis en un point sur le compte de leurs dieux; ils leur ont attribué les dispositions et les passions qu'ils éprouvaient eux-mêmes, et souvent leur ressemblance corporelle. Car qu'y a-t-il eu de plus commun dans la plupart des nations et des religions que de représenter les dieux sous la figure humaine?3
[3] Les Lacédémoniens, le peuple le plus belliqueux de la terre, représentaient toujours leurs dieux et même leurs déesses en habit de guerre. Pierre Kolbe, dans sa relation du cap de Bonne-Espérance, nous dit que quelques-uns des Hottentots, les hommes les plus malpropres qui existent, qui se barbouillent le corps avec de la suie incorporée dans de la graisse et ne se vétissent que de peaux de bêtes, soutiennent que Dieu ressemble, par sa couleur, sa figure et son habillement, aux plus beaux d'entr'eux.
Parmi les chrétiens même, et surtout parmi les moines d'Égypte, il y eut autrefois une secte qui professait l'antropomorphisme; elle fondait ce sentiment sur ce qu'il est dit que l'homme fut créé à l'image de Dieu. L'opinion de ces moines fut portée jusqu'à un tel dégré de fureur, qu'ils auraient assassiné Théophile, leur Évêque, qui avait écrit et prêché contre elle, s'il n'avait eu l'adresse de les calmer en leur disant: lorsque je vous vois je crois voir la face de Dieu4. Tertullien et Épiphane, ces deux grands antagonistes des hérésies, ont été accusés de cette erreur. En effet qu'y a-t-il de plus commun parmi ceux qu'on appelle chrétiens que de voir le tout-puissant, l'incompréhensible, l'invisible créateur de l'univers représenté sous la figure d'un faible mortel5?
[4] Voyez Sozomène de la traduction française de Cousin, ch. 11, page 472.
[5] Les tableaux de Dieu le père sous la figure d'un vieillard, sont très communs dans les pays catholiques romains. L'auteur de cet essai a vu à Lyon un Dieu le père coiffé d'un chapeau à la mode, à trois côtés, apparemment pour représenter la Trinité.
Il est évident que la plupart des hommes se prennent eux-mêmes pour modèles dans les idées qu'ils se font des dieux et même d'un seul dieu; ils agrandissent seulement leurs propres dimensions; un dieu n'est pour eux qu'un homme colossal, ou, si l'on veut, l'homme est un Dieu pigmée. Il est vraisemblable que si d'autres animaux, soit reptiles, soit insectes, étaient capables d'imaginer des dieux, ils leur donneraient aussi leur propre ressemblance; ce seraient des dieux éléphans ou fourmis, des dieux brebis ou lions.
Cette propension générale que les hommes ont de donner à leurs divinités les dispositions et les passions qui les dominent eux-mêmes, nous rend très-bien raison de la cruauté qu'ils ont toujours attribuée à leurs dieux. Elle est en même temps une preuve très forte de la cruauté naturelle du cœur humain.
Les hommes sentent, par leur propre expérience et par celle des autres, combien le pouvoir est étroitement lié avec la tyrannie et la cruauté. Ils ont là-dessus des exemples tirés de la conduite des maîtres avec leurs serviteurs, des maris avec leurs femmes, des pères avec leurs enfants, des précepteurs avec leurs pupilles, des monarques absolus avec leurs esclaves, et comme ils ont attribué à leurs dieux un pouvoir illimité, ils ne mettent aucunes bornes à leur tyrannie et à leur cruauté6.
[6] Dans l'antiquité et dans les contrées payennes, la plupart des serviteurs étaient esclaves et traités avec une extrême barbarie. Le docteur Jortin, dans son excellent Discours sur la religion chrétienne, observe que le christianisme a proscrit un grand nombre d'usages atroces et surtout relativement au traitement des serviteurs. On aurait vraiment une grande obligation au christianisme s'il eût aboli toutes les barbaries dont le docteur nous parle et spécialement de celle-là. En Europe, où les serviteurs ne sont pas esclaves, où ils servent de plein gré, et sont sous la protection des lois, il n'est pas au pouvoir des maîtres de les traiter aussi cruellement qu'ils le voudraient; cependant il faut avouer que dans nos colonies en Amérique, beaucoup de chrétiens traitent leurs esclaves avec une barbarie inconnue aux payens mêmes. Le digne et savant auteur que je viens de citer, donne dans une note un exemple de la manière dont Sénèque, qui était un payen, plaide la cause des serviteurs. Son plaidoyer est si raisonnable et si humain que je ne puis que le transcrire ici. «Ils sont esclaves, mais ils sont aussi des hommes. Ils sont esclaves, mais vos commensaux. Ils sont esclaves, mais ce sont des amis malheureux. Ils sont esclaves, mais ils sont vos confrères, si vous pensez que la fortune pouvait vous traiter tout comme eux, etc.» Sénèque, épit. 47, au commencement.
Nous devons cependant convenir qu'il y a bien peu de serviteurs assez fidèles, assez attachés, assez soigneux pour être justement regardés comme des amis malheureux. Il n'en est pas moins certain que leurs maîtres doivent toujours se souvenir qu'ils sont de la même espèce qu'eux, et par conséquent les traiter avec indulgence et humanité.
Il est évident, par des exemples sans nombre, que la plus grande partie du genre humain, dans tous les temps, dans toutes les nations, dans toutes les religions, a regardé cette cruauté comme un attribut de ses dieux. Les payens ont généralement supposé que les leurs les châtiaient par les plus grandes calamités, comme la famine ou la peste; et cela communément pour l'omission de quelque cérémonie vaine et ridicule, ou pour avoir méprisé quelque conte absurde de leurs devins ou de leurs prêtres. S'ils croyaient leurs dieux capables de s'irriter pour des sujets aussi frivoles, ils pensaient aussi pouvoir les apaiser par des expiations du même genre. On n'employait souvent pour cela que quelques chansons, quelques danses ou quelques jeux en leur honneur7. Les Romains sur-tout, lorsqu'ils étaient affligés de quelque contagion, pour expier leurs péchés et apaiser les dieux, nommaient un dictateur, dont les fonctions se bornaient à attacher un clou au temple de Jupiter; il abdiquait sa magistrature après cette belle cérémonie.
[7] Le lecteur verra sans doute que dans ces sortes d'expiations, aussi bien que dans beaucoup d'autres pratiques religieuses, les payens ont été imités de bien près par un grand nombre de chrétiens.
Que des payens qui déifiaient souvent leurs semblables et particulièrement leurs princes les plus odieux, attribuassent encore la cruauté à des dieux fauteurs de leurs vices aussi bien que de leurs vertus, il ne faut pas s'en étonner. Mais que les adorateurs d'un Dieu infiniment bon lui fassent la même injure, cela est aussi absurde qu'étonnant.
Cependant il est notoire que les juifs, les chrétiens et les mahométans, qui tous prétendent croire un pareil Dieu, le représentent comme plus cruel encore que les dieux payens. L'opinion enseignée par les juifs, adoptée et propagée par les sages chrétiens, est qu'un Dieu miséricordieux et bienfaisant, rempli de patience, riche en bonté, plein d'une compassion tendre, prêt à pardonner l'iniquité, les transgressions, les péchés, ne laisse pas de vouloir châtier cruellement les coupables, venge les iniquités des pères sur les enfans, et sur les enfant des enfans, jusqu'à la troisième et quatrième génération8.
[8] Les chrétiens ont encore porté cette opinion beaucoup plus loin que la troisième et quatrième génération. Ils ont étendu la vengeance divine depuis le premier homme jusqu'au dernier: pour le péché d'Adam toute la postérité se trouve punie.
L'ancien testament nous fournit beaucoup d'autres exemples de la croyance où étaient les juifs que Dieu punissait l'innocent pour les crimes du coupable. Un exemple inique, mais remarquable en ce genre peut suffire. On lit dans le livre des chroniques, chap. 21, que le roi David ordonna le dénombrement du peuple d'Israël. Il est vraisemblable que ce fut par un motif de vanité; néanmoins ce n'était pas un crime d'une profonde noirceur ni comparable pour l'atrocité à beaucoup d'autres qu'avait commis cet homme selon le cœur de Dieu. Cependant Dieu en fut tellement irrité qu'il frappa Israël de la peste, et fit périr soixante-dix mille hommes. Si le dénombrement était un crime, c'était celui de David et non celui du peuple: lui-même le sentit si bien que voici quelle fut sa prière à Dieu: N'est-ce pas moi qui ai ordonné le dénombrement? C'est donc moi qui ai péché, mais pour ce troupeau qu'a-t-il fait? Il est évident que le peuple ne pouvait pas plus empêcher son dénombrement que le peut un troupeau de moutons et qu'il n'était pas plus coupable. Cependant après que Dieu eût détruit par ce motif jusqu'à soixante-dix mille hommes, il se repentit du mal qu'il avait fait et dit à l'Ange exterminateur: c'est assez, que ta main s'arrête à présent. Telle est l'opinion de la cruauté avec laquelle les payens et les juifs s'imaginaient que leurs dieux les punissaient en ce monde; cependant les plus fortes punitions temporelles ne sont que des afflictions légères en comparaison des tourmens éternels réservés aux pécheurs dans l'autre monde par le Dieu de bonté, si l'on en croit ceux qui admettent le dogme de la vie future: en effet, selon le plus grand nombre des chrétiens, un malheur éternel doit être le partage non-seulement des scélérats atroces et opiniâtres, mais aussi des pécheurs qui, toutes circonstances pesées, n'ont pu s'empêcher de tomber dans quelques fautes, suites nécessaires de leur fragilité. Les mêmes peines sont décernées pour l'omission, même absolument involontaire, de certaines cérémonies qui ne peuvent assurément purifier ni le cœur ni la conscience. C'est le cas des enfans qui meurent sans baptême.
Tous les infidèles et les incrédules sont encore également menacés de la damnation éternelle; ainsi la croyance du vrai Dieu ayant été pendant un grand nombre de siècles exclusivement accordée à un peuple obscur, méprisable, méchant (comme le dépeignent ses propres historiens et ses prophètes) vu que ce peuple habitait une petite contrée qui n'avait que peu de commerce avec ses voisins, il s'ensuit que faute d'avoir la connaissance du vrai Dieu tout le reste du genre humain a dû être éternellement malheureux. Nous sommes obligés de croire que les Aristides, les Phocion, les Timoléon, les Epaminondas, les Socrates, les Platon, en un mot que les hommes les plus excellens du paganisme ont été enveloppés dans cette cruelle sentence. Depuis la venue du Christ nous devons damner et tous ceux qui n'ont point cru en lui quoiqu'ils n'en aient jamais entendu parler, et ceux aussi qui le reconnaissant pour Dieu n'ont pas admis le même genre de culte ou de doctrine enseigné par quelque secte particulière; c'est ce qu'osent soutenir les catholiques romains, et c'est au moins ce que présume un grand nombre de protestans: voilà, si vous en croyez les mahométans, la façon dont Dieu traitera tous les hommes qui n'auront point reconnu leur prophète, et qui n'auront point regardé l'Alcoran et sa doctrine comme émanés du ciel.
«Vraiment, dit ce livre prétendu céleste, nous jetterons dans le feu de l'enfer ceux qui méconnaîtront les signes de notre foi. A mesure qu'ils seront bien grillés, nous leur donnerons des peaux nouvelles en échange, afin qu'ils puissent goûter des tourmens plus aigus: car Dieu est puissant et sage». Et ailleurs: «Ceux qui ne croiront pas seront enveloppés de vêtemens de feu. Une eau bouillante tombera sur leurs têtes; leurs entrailles et leur peau seront déchirées et ils seront continuellement battus avec des masses de fer. Toutes les fois qu'ils s'efforceront de sortir de l'enfer pour se soustraire à la rigueur des tourmens, ils y seront entraînés et leurs bourreaux leur diront: savourez le tourment du feu». En un mot plusieurs chrétiens ont cru et enseigné que Dieu a condamné la plus grande partie du genre humain, des millions de millions de ses propres créatures à souffrir dans un lieu où toutes les facultés de l'âme et du corps seront tourmentées continuellement et sans relâche. «C'est là, ô pécheur! que tu vivras dans une éternelle prison de ténèbres extérieures, ou il n'y aura d'ordre que la confusion et l'horreur; où l'on n'entendra que la voix des hurlemens et des blasphèmes, d'autre bruit que le grincement des dents; on l'on n'aura d'autre société que celle du diable et de ses anges qui, tourmentés eux-mêmes, n'auront d'autre soulagement que de te faire éprouver leur fureur, St.-Mathieu, chap. 13, vs. 42, et chap. 25, vers. 36, etc. C'est là que la punition sera sans pitié, la misère sans grâce, la douleur uns consolation, la méchanceté sans mesure, le tourment sans repos. Apocalypse, chap. 14, vers. 10, 11. La colère de Dieu pénétrera l'âme et le corps comme la flamme se saisit d'un bloc de souffre ou de poix. Daniel, ch. 7, v. 10. Dans cette flamme tu seras toujours brûlé, sans jamais consumer, toujours mourant sans jamais mourir, toujours rugissant dans les angoisses de la mort sans jamais en être délivré ni sans pouvoir espérer la fin de tes peines: de sorte qu'après les avoir endurées autant de milliers d'années qu'il y a de brins d'herbes sur la terre, de sable dans la mer, de cheveux sur la tête de tous les enfans d'Adam nés ou à naître, tu ne seras pas plus près de la fin de tes tourmens que tu n'étais le jour où tu y fus précipité. Loin de finir, ils ne feront à chaque instant que commencer, car ce serait quelque soulagement que d'envisager une fin possible à ton malheur, après tant de milliers d'années; mais chaque fois que ton esprit se rappellera ce mot, jamais, et il se le rappellera à tous les instans, ton cœur sera déchiré par la rage, et par un affreux désespoir; cette idée horrible aiguisera encore tes douleurs insupportables qui excédaient déjà tout pouvoir d'exprimer ou d'imaginer. Ce sera un nouvel enfer au milieu de l'enfer même»9. Avec quelle surprise ne doit-on pas lire un récit si choquant, si terrible, et qui, par les idées qu'il donne de la manière dont Dieu traitera ses créatures, semble s'être proposé de le transformer en un Démon!
[9] C'est ainsi que s'exprime un de nos docteurs dans une sérieuse et pathétique description du ciel et de l'enfer crayonnée par le St.-Esprit selon les meilleurs interprètes, etc., qui se trouve dans le livre intitulé: Tous les devoirs du chrétien, imprimé à Londres aux dépens de l'hôpital de Christ, 1723, p. 12, 13. L'on observera que tous les renvois à l'écriture sont de mon auteur, lequel par conséquent en demeure le garant.
Je ne peux pas quitter le sujet de Dieu, condamnant ainsi les hommes à des tourmens éternels et inouïs, sans proposer une question à ceux qui sont assez malheureux pour admettre une doctrine aussi blasphématoire et aussi diabolique. Je la propose sur-tout à ceux qui, sans la croire, sont assez lâches ou assez pervers pour l'enseigner et la répandre.
Je leur demanderai donc quelle peut être la fin légitime et avantageuse de toute punition? N'est-ce pas en premier lieu de corriger les coupables? ce qui certainement est très fort à désirer: en second lieu, n'est-ce pas de détourner les hommes de commettre les crimes pour lesquels ils en voyent d'autres punis? Enfin n'est-ce pas d'éloigner ou de retrancher de la société des membres qui sont à craindre pour elle? Telles sont les notions invariables que les hommes doivent se former du but que les châtimens doivent se proposer; or des châtimens éternels ne remplissent aucune de ces vues légitimes; le coupable ne peut pas être corrigé; il le serait même inutilement, car, corrigé on non, il sera toujours tourmenté. Son exemple ne peut pas en détourner d'autres du crime; sa conduite ainsi que son destin sont irrévocablement déterminés. Enfin l'on ne peut pas imaginer que parmi les damnés quelqu'un puisse être dangereux pour la société.
Est-il possible que les hommes puissent tomber dans une contradiction aussi manifeste que de représenter Dieu comme un Être d'une bonté infinie, ou même de l'équité la plus ordinaire, et croire en même tems ou enseigner qu'il punit ainsi ses créatures? ne devraient-ils pas plutôt le représenter comme un démon barbare, comme un Être infiniment injuste et cruel? Il crée l'homme par un acte de sa volonté pure, afin de condamner ensuite l'ouvrage de ses mains à une éternelle misère! Quelle est la cause de cette rigueur? Il est puni pour des choses qui n'ont aucunement dépendu de lui! Est-il un seul homme assez féroce pour vouloir de sang froid, pour quelque raison que ce fût, condamner à des tourmens éternels ses propres enfans, ou même un ennemi déclaré? En est-il un assez impitoyable pour ne pas épargner à quelque être que ce fût des tourmens sans mesure? L'homme de bien ne voudrait-il pas au contraire répandre le bonheur aussi loin qu'il pourrait s'étendre? Tout son désir ne serait-il pas de procurer la félicité à tous les êtres créés? Quoique ces notions indignes et absurdes sur la divinité soient originairement émanées d'une disposition barbare que bien des gens portent en eux-mêmes et qui est inspirée à d'autres par différens moyens, on leur enseigne ces opinions et elles s'impriment plus ou moins profondément dans leur âme selon que, par tempérament, ils sont plus ou moins disposés à la cruauté. Mais on devrait faire attention que loin de servir la religion en inculquant la doctrine des peines éternelles, l'on fournit des armes à l'athéisme qui anéantit toute religion, et d'un autre côté l'on jette dans le désespoir un grand nombre d'âmes honnêtes, simples et timorées, sans contenir les méchans intrépides et endurcis, dont des craintes éloignées ne peuvent, comme l'expérience le prouve, réprimer les excès.
SECTION II.
Table des matières
Que les hommes devraient bien prendre garde aux idées qu'ils se font de la divinité.
Je ne crois pas qu'on puisse raisonnablement nier que les hommes en général ne forment leur religion et ne réglent leur conduite sur les idées qu'ils ont de la divinité: il est donc très important pour eux d'examiner avec soin ces idées et de se former une juste opinion des dieux qu'ils adorent. Le pieux auteur de tous les devoirs de l'homme a intitulé un de ses chapitres: Des maux occasionnés par les erreurs sur la divinité. En effet c'est la source des plus grands maux. Si l'on croit que Dieu soit partial, injuste, colère, vindicatif, tyrannique et cruel, il faut bien, pour ressembler à son Dieu, ce qui est une ambition naturelle et raisonnable, s'efforcer de réunir ces mêmes qualités: il est bien vrai que, pour être méchans, les hommes n'ont pas besoin d'être excités par cet exemple, mais il ne l'est pas moins que de telles opinions sont un aiguillon de plus à la méchanceté naturelle.
Prétendre que Dieu ait pu faire choix de quelques personnes ou même d'un peuple, de même que les hommes choisissent leurs favoris, c'est attribuer à la divinité une partialité et une folie indignes de ses perfections. Si par hasard ces prétendus favoris se trouvaient les plus méchans et les plus vils des hommes, si l'on prétendait qu'en leur faveur Dieu a exterminé d'autres nations, ce ne serait pas seulement lui attribuer de la partialité et de la folie, mais encore ce serait l'accuser d'injustice et de cruauté, ce serait blasphêmer. Quelle idée doit-on se former de la divinité lorsqu'on voit un roi injuste, ingrat, adultère, barbare, tyran et meurtrier10 appelé l'homme selon le cœur de Dieu?
[10] Ce que l'on dit ici est amplement prouvé par tout ce que l'écriture rapporte de David. Sans s'arrêter au double crime d'adultère et de meurtres commis en la personne d'Urie et de Betsabée si énergiquement représenté par Nathan dans la parabole de l'agneau, on y trouve encore bien d'autres témoignages de barbarie. Quand il eut pris la ville de Rabbah, «il en fit sortir les habitans, il fit scier les uns, il mit les autres sous des herses de fer, en fit hacher d'autres, ou les fit jeter dans des fours à briques. Il traita ainsi toutes les villes des enfans d'Ammon.» Les Rabbins, loin de chercher à exténuer la cruauté attribuée à David, ne font aucune difficulté d'assurer que l'exécution des Ammonites fut accomplie avec la dernière barbarie: cependant après cet aveu ils s'efforcent de justifier David de cette rigueur qui, selon eux, était nécessaire pour frapper de terreur les nations voisines, afin qu'aucune ne méprisât à l'avenir les Israëlites, mais respectât plutôt le peuple que le Seigneur avait choisi. Voyez Mém. de littérature, par de la Roche, vol. 2, art. 82, éd. in-8o.
Il est vrai que si en beaucoup d'endroits d'un certain livre on substituait le mot prêtres au mot Dieu, cela servirait merveilleusement à éclaircir un grand nombre de passages obscurs et à leur donner un sens intelligible11. Un monarque ou tout autre homme, quelque méchant et pervers qu'il soit, s'il favorise les prêtres et se montre très soumis à remplir leurs pratiques et leurs cérémonies, peut être justement appelé un homme selon le cœur des prêtres, et regardé par eux comme un saint et comme vraiment religieux; mais l'appeller un homme selon le cœur de Dieu, ou un homme religieux dans le vrai sens du mot, c'est donner des idées très-désavantageuses et de Dieu et de la religion. Rien ne peut être plus contraire à la vérité, plus outrageant à la gloire de Dieu, plus préjudiciable à la vraie religion et à la vertu, et par conséquent à la paix, au bon ordre et au bonheur du monde, que de croire ou d'enseigner que Dieu commande aux hommes des actions contraires aux régles naturelles, fondamentales, infaillibles de la raison et de la morale, qu'il a écrites dans le cœur de chacun de nous, et que tous reconnaissent quoique peu les pratiquent. Un excellent abrégé de ces règles, que chacun devrait avoir continuellement sous les yeux, dans la spéculation et dans la pratique, «c'est de ne faire à autrui que ce que nous voudrions qu'il nous fît». Si les hommes pouvaient se tromper eux-mêmes et les autres jusqu'au point de croire que Dieu puisse quelquefois dispenser de ces régles et recommander des choses qui leur seraient contraires, ce serait certainement ouvrir les portes aux crimes les plus atroces.
[11] On pourrait rapporter plusieurs exemples de ce genre: mais celui que nous allons donner suffira. David et tout le peuple d'Israël en grand concours accompagnaient l'Arche en chantant et jouant des instrumens; l'on avait placé cette Arche sur un chariot neuf: les bœufs qui la tiraient ayant bronché, l'Arche fut ébranlée, et Oza y porta la main pour la soutenir et l'empêcher de tomber; cette action paraît du moins innocente et peut-être méritoire: cependant on lit dans le chap. 2 du livre de Samuel que la colère du Seigneur s'alluma contre Oza, que Dieu le frappa pour son erreur et que l'attouchement de l'arche le fit mourir. Les critiques et les commentateurs sont priés de considérer si on ne pourrait pas lire ainsi ce passage: «La colère des prêtres s'alluma contre Oza, etc.» Ce qui suit prouve encore la nécessité d'entendre ainsi ce passage, car il est dit que David se fâcha de ce que le Seigneur avait tué Oza. Assurément David était trop dévot pour se fâcher de rien que le Seigneur eût pu faire. Mais il avait droit de se fâcher de cet acte s'il partait de la main des prêtres.
Cela n'est-il pas en effet arrivé? Des nations entières n'ont-elles pas prétendu et cru, sans doute, que Dieu leur avait ordonné d'entreprendre les guerres les plus injustes, de tourmenter, d'assassiner, jusqu'à leurs propres enfans, de détruire des nations? Des barbaries de toute espèce n'ont-elles pas été commises au saint nom du Seigneur?
Il n'est sans doute ni un livre, ni un homme, ni même un ange descendu du ciel qui méritent aucune créance s'ils enseignent que Dieu soit cruel ou commande aux hommes de l'être. Tant que les hommes croiront que tous les actes d'injustice, de violence, de barbarie offensent la divinité et sont contraires à sa loi, on pourra se flatter qu'ils seront détournés de les commettre; mais à quoi ne doit-on pas s'attendre lorsqu'ils seront dans l'opinion contraire? Que n'a-t-on pas à craindre sur-tout des souverains et des nations qui ne peuvent être contenus par les loix humaines? C'est une excuse bien faible et bien fausse que de dire que nous ne connaissons point la profondeur des décrets de la divinité; il n'est pas moins téméraire d'assurer que l'on puisse démontrer que Dieu commande de pareilles actions.
La première de ces raisons ne prouve rien. Dieu dans ses décrets ne peut point avoir résolu des crimes: il répugne à toute idée raisonnable de la divinité qu'elle puisse ordonner des actions méchantes et criminelles, et par conséquent la preuve de fait ne doit jamais être admise. Il est impossible d'admettre comme révélation divine ce qui renverse la certitude de tous les principes qui doivent être supposés précédemment à toute révélation, car c'est détruire les seuls moyens par lesquels nous puissions juger de la vérité d'une révélation divine.
Comment supposer que l'Être infiniment sage, juste et bon pût se plaire à établir les loix les plus nécessaires pour ses créatures, telles que sont celles de la morale, et leur ordonne ensuite d'enfreindre ces mêmes loix en appuyant ses ordres par des miracles? Supposons une nation méchante et dépravée (si jamais il y en a eu d'autres) pouvons-nous imaginer que Dieu soit assez destitué de moyens de la punir pour être obligé de charger à cet effet une autre nation de devenir encore plus méchante et plus cruelle que la première? Pouvons nous croire qu'il ordonne de n'épargner ni les bœufs, ni les ânes ni les troupeaux qui n'ont point péché, et de massacrer indistinctement les hommes, les femmes, les vieillards et les enfans à la mammelle? La vérité est que, quand des enthousiastes, des fanatiques ou des hypocrites qui font hautement profession d'être dévots, ont commis ou sont prêts à commettre quelque action détestable, lorsqu'ils ont intérêt de la faire commettre à d'autres, ils se couvrent du nom de la divinité et prétendent qu'elle est ordonnée ou inspirée par elle; par ce moyen ils ajoutent à la barbarie l'impiété et le blasphème.
Les règles naturelles, les limites de la vérité sont la morale et le bon sens; ce sont là les loix de Dieu qui ne sont point écrites sur des tables de pierre, mais qui sont profondément gravées dans les cœurs des hommes. Mais si ces loix sont une fois écartées ou enfreintes, alors l'erreur, l'enthousiasme et le fanatisme, semblables à un torrent, renversent la vérité et entraînent avec elle tout ce qu'il y a de plus sacré et de plus utile au genre humain. Quelles opinions extravagantes et monstrueuses ne peuvent pas être débitées comme des révélations divines! quelles actions, quelque atroces qu'elles soient, ne seront pas sanctifiées sous le nom de devoirs religieux, et quand on les fera passer pour des commandemens de Dieu! C'est assurément le comble de la fourberie et de l'impudence dans quelques hommes d'oser dire que Dieu leur ordonne de violer les lois sacrées de la nature et de la société en commettant des actions atroces et barbares; c'est le dernier terme de la folie et du délire fanatique que de devenir fauteur d'une imposture aussi caractérisée. Prétendre que Dieu a fait des miracles pour autoriser des ordres qui détruisent ses lois éternelles et inviolables, c'est employer la fraude la plus indigne pour soutenir la fausseté la plus manifeste.
SECTION III.
Table des matières
Des cruautés religieuses que les hommes exercent sur eux-mêmes.
Après avoir, en peu de mots, exposé les opinions fatales que la plupart des hommes se font communément, soit des divinités, soit du Dieu qu'ils adorent, nous allons passer au second point, et nous examinerons les usages barbares et les rites cruels qu'ils ont souvent pratiqués dans leurs cultes divers.
Les pratiques de ces cultes doivent naturellement se conformer aux idées que les hommes se font de leurs divinités; d'ailleurs l'expérience le prouve. En effet les peuples s'étant généralement persuadés que leurs dieux, ou leur Dieu unique, étaient des Êtres cruels, leur culte s'est presque toujours senti de ces notions dangereuses.
Ces pieuses cruautés ont été exercées par les hommes, tantôt sur eux-mêmes, tantôt sur des animaux, tantôt sur les êtres de leur propre espèce.
Tout le monde connaît les étonnantes barbaries que les idolâtres et les payens, tant anciens que modernes, ont exercées sur eux-mêmes; le lecteur, pour peu qu'il soit instruit, ne peut manquer de s'en rappeler des exemples frappans, mais comme dans un autre ouvrage je me suis étendu sur ce sujet, je ne rapporterai ici que quelques traits, afin de passer à ceux que l'on rencontre parmi les chrétiens.
Il est vrai que les cruautés pratiquées par ces derniers ne paraissent pas au premier coup d'œil si révoltantes que celles des payens; on ne voit pas les chrétiens se précipiter, comme les Japonnais, tout vivans dans des abîmes; on ne voit pas des généraux chrétiens se dévouer à une mort certaine en se jetant au milieu d'une armée ennemie; on ne voit point parmi nous des hommes se briser contre des rochers, ou comme les Indiens se faire écraser sous les roues d'un chariot qui porte les dieux; cependant en regardant la chose de près nous trouverons les pratiques des chrétiens à plusieurs égards plus pernicieuses que celles des payens mêmes et dérivées comme les leurs des notions atroces qu'ils se font de la divinité qu'ils honorent: en effet, si ces chrétiens ne s'imaginaient pas que leur Dieu est très cruel, ils ne supposeraient pas qu'il peut approuver et encore moins commander les tourmens rigoureux qu'ils s'infligent à eux-mêmes.
Indépendamment des austérités pratiquées par un grand nombre de chrétiens qui se sont fait un mérite de vivre dans des déserts, parmi des rochers inaccessibles, dans des cavernes, de se refuser les besoins de la vie, de se laisser mourir de faim, etc, combien ne voyons-nous pas de gens des deux sexes s'enfermer pour la vie dans des monastères! Il est vrai que quelques-uns y vivent dans l'aisance; mais d'autres semblent s'être condamnés à une prison perpétuelle, et se trouvent entièrement privés des douceurs de la société. Ces pauvres reclus se soumettent à des austérités pénibles, à une mal-propreté brutale12; ils ne portent point de linge, ils gardent leurs habillemens jusqu'à devenir des objets dégoûtans les uns pour les autres; ils s'imposent des châtimens sévères, ils se donnent fréquemment la discipline; on les voit dans de certains pays se flageller publiquement dans les rues; en un mot, ils s'obligent par des sermens et des vœux à ne jamais travailler à leur bonheur.
[12] S. Athanase nous apprend, dans la vie de S. Antoine, l'un des premiers fondateurs du monachisme, que ce saint homme portait sur sa chair un cilice, ou une chemise de crin, par dessus laquelle il avait un habit de peau, qu'il porta toute sa vie. Il ajoute que jamais il ne se lavait les pieds, à moins qu'en voyageant il ne vînt par hasard à les mouiller. Quelle religion que celle qui fait un mérite de pareilles indignités! quelles idées doivent avoir de Dieu des hommes qui s'imaginent qu'il faut être malpropre pour lui plaire!
La vie monastique et le célibat forcé sont certainement très préjudiciables à ceux qui les embrassent; ces institutions sont propres à causer des maladies dangereuses et à nuire également à l'esprit et au corps: elles sont très nuisibles à la société, pour qui elles rendent un grand nombre de ses membres totalement inutiles, en mettant des obstacles à la population. Bien plus, c'est un outrage à l'espèce humaine et à la nature13; et, ce qui est encore plus terrible, ces usages insensés sont souvent cause que des mères sont forcées de détruire leurs enfans, et que les moines se livrent à des crimes contre nature.
[13] On compte qu'en France les prêtres, les moines et les religieuses montent à 500 mille, tandis que le nombre des habitans monte à 24 millions. En y comptant 6 millions d'adultères, on trouvera que parmi ceux-ci un sixième est voué au célibat. Il y a tout lieu de croire qu'en Italie, en Espagne et en Portugal le nombre de ceux à qui le mariage est interdit, est encore proportionnellement plus grand qu'en France.
Nous terminerons ces réflexions en rapportant quelques exemples frappans des cruautés exercées contre eux-mêmes par des chrétiens épris de l'idée de se rendre agréables à un Dieu dont la bonté est infinie.
Cressy, dans son histoire de l'église, nous dit que S. Egwin se chargea d'une chaîne de fer et fit dans cet équipage un pélerinage à Rome.
Acepsemas qui, selon Théodoret, fut un homme au-dessus de tous les éloges, se tint pendant soixante ans dans une cellule sans voir personne et sans parler à qui que ce soit.
Le même Théodoret rapporte qu'un moine, appelé Baradatus, imagina pour son habitation une espèce de cage, formée d'un treillage si peu serré qu'il pût demeurer exposé aux injures de l'air, et si basse qu'il ne pouvait pas s'y tenir debout, de manière qu'il était obligé de rester toujours courbé. Un autre moine, nommé Thalalcus, qui était d'une taille fort grande, s'enferma dans une autre cage si étroite et si basse qu'il était forcé d'avoir continuellement la tête entre ses genoux; il avait été dix ans dans cette posture lorsque Théodoret le vit.
Le même auteur nous dit que Saint Siméon Stylite, très-grand personnage, qui faisait des miracles sans nombre, qui guérissait les malades, qui procurait des enfans aux femmes stériles, et qui avait converti des milliers de payens au christianisme, s'était accoutumé à s'abstenir totalement de nourriture pendant quarante jours consécutifs, à l'exemple d'Élie et de Jésus-Christ. Au tems où Théodoret écrivait, il y avait déjà vingt-huit ans qu'il observait ce jeune rigoureux chaque année; durant les premiers jours il se tenait debout, et lorsque faute de nourriture il ne pouvait plus se soutenir sur ses jambes il s'asseyait, et à la fin il était forcé de se coucher, étant réduit à un épuisement total: il se tenait sans cesse au haut d'une colonne, dont la circonférence était à peine de trois pieds, et après avoir passé bien des années dans cette posture semblable à une statue sur son piédestal, il finit par monter sur une colonne de trente-six coudées, sur laquelle il vécut durant trente ans.
Joignez à tous ces exemples ceux que le même Théodoret rapporte des solitaires et des moines d'Egypte et des pays voisins: les uns se nourrissaient de charognes, afin de n'éprouver aucun plaisir en mangeant; d'autres s'accoutumaient à passer toute la nuit en prières; d'autres marchaient pieds nuds sur des épines, pour se rappeller les tourmens que Jésus-Christ avait soufferts de la part des cloux qui lui avaient percé les pieds et les mains; d'autres enfin passaient des nuits entières les bras étendus pour imiter la posture de Jésus-Christ.
Enfin de nos jours encore l'on rencontre dans les pays catholiques romains un grand nombre de couvens des deux sexes qui renferment de pieux frénétiques, ingénieux à se tourmenter eux-mêmes, et qui font à la divinité l'outrage de penser qu'ils lui plaisent et qu'ils entrent dans ses vues en s'infligeant à eux-mêmes des jeûnes, des macérations, des supplices rigoureux; ce qui ne prouve rien, sinon que ces dévots extravagans se sont fait des idées atroces de la divinité qu'ils adorent, et que d'un autre côté ils supposent remplie de bonté14.
[14] Les moines appellés Chartreux, ne mangent jamais de viande et sont condamnés à un silence perpétuel. Les moines de l'abbaye de la Trappe sont renommés en France par leurs extravagantes austérités, qui vont au point, dit-on, qu'ils peuvent rarement les soutenir pendant deux ou trois ans. Les Capucins sont habillés d'une étoffe grossière et se distinguent par leur malpropreté. Mais les pauvres religieuses surtout, condamnées à une captivité perpétuelle, paraissent être de très malheureuses créatures quand la ferveur de l'imagination cesse de les soutenir.
SECTION IV.
Table des matières
Cruauté des sacrifices sanglans. Des sacrifices humains.
Nous venons de parler des cruautés que la piété religieuse a déterminé les hommes à exercer contre eux-mêmes; examinons maintenant celles qu'ils ont exercées sur d'autres créatures et sur les êtres de leur propre espèce.
Les sacrifices sanglans ont fait de fort bonne heure et pendant très long-tems partie du culte divin chez presque tous les peuples du monde; ils nous fournissent une preuve indubitable de la cruauté des hommes; en effet c'est visiblement à cette disposition fâcheuse que ces sacrifices expiatoires ont dû leur origine. Il est vrai qu'en voyant l'antiquité et l'universalité de cet usage répandu chez presque toutes les nations, quelques personnes se sont imaginé que c'était une preuve que ces sacrifices étaient d'institution divine; cependant ceux qui sont de cette opinion devraient se souvenir que l'idolâtrie a été encore plus universellement reçue que ces sacrifices, qu'elle n'est pas moins ancienne qu'eux, et qu'aucun chrétien n'en conclura que l'idolâtrie ait pu être d'institution divine. Le fait est que les hommes étant cruels et superstitieux, et que leurs prêtres étant toujours prêts à tirer parti des vices, des faiblesses, des passions du genre humain, pour les faire tourner au profit du sacerdoce, il ne faut point chercher ailleurs que dans ces vices et dans la superstition, qui s'est montrée sous des formes très diverses dans les différens pays, les causes auxquelles l'on peut attribuer l'universalité de ces sacrifices. Comme les hommes sont communément vindicatifs, cruels, altérés de sang, ils ont imaginé que leurs dieux étaient dans les mêmes dispositions. Il est difficile de décider si c'est l'extravagance ou la cruauté qui l'ont emporté dans l'institution de ces pratiques absurdes et barbares: en effet quoi de plus insensé que d'imaginer qu'en égorgeant un tendre agneau on pouvait expier les crimes d'un homme méchant! N'est-ce pas une cruauté révoltante que de répandre ainsi du sang sans aucune nécessité?
On demandera, peut-être, quel mal ou quelle cruauté il pouvait y avoir à tuer des animaux dans des sacrifices, puisqu'on en tue journellement dans tout l'univers pour la nourriture des hommes? Je réponds que si la chair des animaux est absolument nécessaire à la subsistance de l'homme, il est autorisé à le tuer faute de pouvoir s'en passer; mais cela ne peut point justifier l'usage de les tuer pour des pratiques superstitieuses, qui bien loin d'être nécessaires sont infiniment dangereuses: or il est évident que l'usage de tuer des animaux était une pratique superstitieuse; l'écriture sainte des chrétiens et la raison s'accordent à le prouver; tout ce qui est regardé comme un devoir religieux sans pouvoir opérer l'effet qu'on se propose, doit être traité de pratique superstitieuse, il est impassible, dit St.-Paul, que le sang des taureaux et des boucs ôte les péchés. La raison est en cela conforme à ce que dit l'apôtre.
Il est à remarquer que, quoique la religion des juifs fît tant de cas des sacrifices sanglans, néanmoins plusieurs de leurs prophètes se sont, ainsi que St.-Paul, déclarés contre cette pratique cruelle et ridicule, et ont reconnu que Dieu ne l'exigeait nullement. Le Psalmiste dit à Dieu: vous n'avez point désiré le sacrifice ni l'offrande, vous n'avez point exigé d'holocaustes. Voyez pseaume 46, vers. 6. Jérémie parlant au nom de Dieu dit aux juifs: je n'ai point parlé avec vos pères, ni ne leur ai point donné de commandemens touchant les holocaustes et les sacrifices au jour où je les ai fait sortir d'Égypte. Voyez Jérémie, chapitre VII, vers. 2215. Isaïe fait dire à Dieu: qu'ai-je besoin de la multitude de vos sacrifices? chapitre 1, vers. 11. Le même prophète avertit les juifs qu'il vaudrait mieux cesser de faire le mal et d'apprendre à faire le bien, de rechercher la droiture, etc. Ibid. vers. 16, 17. Les payens ont senti la même vérité par les seules lumières du bon sens. Cicéron dit que le culte le plus agréable aux dieux est de les servir avec un cœur pur. Cultus autem Deorum est optimus, idemque castissimus, atque sanctissimus, plenissimusque pietatis, ut eos semper pura, integra, incorrupta et mente et voce veneremur. De Natur. Deor. Lib. II. Perse s'est expliqué de la même manière.
Compositum jus, fasque animi, sanctoque recessus
Mentis, et incoctum generoso pectus honesto:
Hæc cedo, ut admoveam templis, et farre litabo.
Satyr. II. vers 73.
[15] Il paraît difficile de concilier ces passages des pseaumes et des prophètes avec le lévitique de Moïse, c'est-à-dire Dieu lui-même paraît fort occupé des sacrifices du peuple d'Israël.
Mais continuons d'examiner l'absurdité et la barbarie de ces pratiques religieuses, et les conséquences fatales qui en sont découlées. Il est évident que l'usage de répandre le sang à grands flots dans les sacrifices a dû contribuer à rendre les hommes cruels ou à fortifier en eux la disposition naturelle qu'ils ont à la cruauté; en effet n'était-ce pas les familiariser avec le sang? Quel déluge ne devait-on pas en répandre lorsqu'on immolait à la fois vingt-deux mille bœufs et cent vingt mille brebis! quel affreux carnage qu'un pareil sacrifice16! si de semblables spectacles étaient propres à disposer à la cruauté le peuple qui n'en était que le témoin, quel effet ces sacrifices ne devaient-ils pas produire sur les prêtres, qui faisaient les fonctions de bouchers, et qui jouaient le principal rôle dans cette scène dégoûtante de carnage et d'horreurs!
[16] Voyez liv. I des rois, chap. 8, vers. 63.
Quelque nécessaire qu'il soit d'avoir des hommes dont la profession soit de tuer des animaux pour notre nourriture, l'expérience nous prouve constamment que ce métier est très propre à les rendre bien plus cruels que d'autres17. Notre législation s'en est aperçue, car elle ne veut point que les bouchers soient admis à être juges en matière criminelle. Au reste, il n'est pas douteux que bien des personnes s'en tiendraient au régime Pythagoricien si elles ne pouvaient se procurer de la chair qu'en tuant elles-mêmes des animaux. J'en appelle à tout lecteur sensible; et je lui demande s'il n'a pas éprouvé un sentiment très douloureux quand par hazard ses yeux se sont portés sur un innocent agneau léchant la main de celui qui lui enfonçait le couteau dans la gorge, ou même quand il a vu un bœuf succomber sous des coups de massue, et montrer par ses mouvemens convulsifs qu'il luttait contre la mort? Si des exemples de ce genre sont si propres à affecter une âme sensible, à quel point n'eût-elle pas été touchée à la vue du carnage inutile dont nous avons parlé plus haut, qui n'avait pour objet que des pratiques superstitieuses?
[17] Thomas Morus, dans son Utopie, liv. 2, dit que c'était la fonction des esclaves de tuer les animaux, qu'aucun citoyen ne pouvait le faire, vu que les Utopiens croyaient cette profession propre à étouffer la pitié. Quoique ces Utopiens soient un peuple imaginaire, ce passage sert à faire connaître la façon de penser de l'auteur.
Quelque révoltant que fût l'usage de sacrifier des animaux, il n'est pas à beaucoup près le plus cruel de ceux que les hommes ont pratiqué dans leurs cultes religieux; nous trouvons en effet que c'était une très ancienne coutume chez plusieurs nations, telles que les Cananéens ou Phéniciens, les Carthaginois, les Scythes, les Gaulois et même les Grecs et les Romains plus civilisés, de sacrifier des êtres de leur espèce; et même chez quelques peuples on immolait aux dieux ses propres enfans.
Bochart et quelques autres auteurs assurent que les Cananéens tenaient cette coutume d'Abraham; mais l'évêque Cumberland croit que cet usage était antérieur au déluge, et se pratiquait par les peuples de Canaan long-tems avant qu'Abraham vînt s'établir chez eux. En supposant la raison du côté de l'évêque, qui paraît appuyer très bien son sentiment, pourquoi n'imaginerions-nous pas qu'Abraham fut déterminé à immoler son fils en conséquence de la coutume établie dans le pays où il vivait, plutôt que de penser que ce fût Dieu qui l'engagea à commettre une action, qu'humainement parlant l'on doit regarder comme un crime abominable? En partant de cette supposition ne pourrait-on pas présumer que l'ange qui mit obstacle à cette action n'était autre chose qu'un sentiment de raison et d'humanité qui, s'élevant dans le cœur d'Abraham, l'empêcha de commettre une cruauté familière aux Cananéens stupides et cruels parmi lesquels il vivait? Ne put-il pas, en réfléchissant à ce qu'il allait faire, imaginer qu'il était impossible que Dieu pût ordonner un crime aussi affreux que le meurtre de son fils18? Je n'insisterai point sur cette façon d'expliquer un passage, qui a fort embarrassé les théologiens, quand ils ont voulu concilier cet ordre de la divinité avec les opinions raisonnables que l'on doit s'en former; j'observerai seulement que les Égyptiens furent si opiniâtrement attachés à cet usage d'immoler des victimes humaines, que quand les Phéniciens, de qui ils le tenaient, furent chassés d'Égypte par Tethmosis ou Amois, roi de Thèbes qui défendit cet usage, ce prince fut obligé de céder à la coutume en substituant des hommes de cire à des hommes réels.
[18] Selon la Genèse Abraham était sur le point d'immoler son fils. Peut-être le lecteur ne sera-t-il par fâché de comparer avec la conduite d'Abraham celle d'un roi payen dans une circonstance à-peu-près pareille. Le Dieu tutélaire de Thèbes étant apparu à Sabbacon, l'un des rois pasteurs de l'Égypte, et lui ayant ordonné de mettre à mort tous les prêtres du pays, ce prince jugea que les dieux ne voulaient plus qu'il demeurât sur le trône, puisqu'il lui ordonnaient des actions contraires à leurs volontés ordinaires. En conséquence il se retira en Éthiopie. Voyez Diodore de Sicile, lib. II. Cependant il n'est pas douteux que ce prince n'eût agi d'une façon plus sensée s'il eût regardé l'apparition de son dieu comme une rêverie ou une illusion, comme elle était effectivement, et alors il n'aurait pas abandonné son trône et son pays.
César nous dit que les Gaulois étant très superstitieux, ceux qui se sentaient attaqués de quelque maladie dangereuse, ou qui se voyaient exposés aux dangers de la guerre, offraient des sacrifices humains, ou bien s'immolaient eux-mêmes au pied des autels, croyant que les dieux immortels ne pouvaient être appaisés que lorsqu'on leur sacrifiait la vie d'un homme pour celle d'un autre. Les Druides étaient chargés de ces sacrifices; ils préparaient pour cet effet de grandes figures d'osier dans lesquelles ils renfermaient des hommes vivans; après quoi ils mettaient le feu à ces figures: les malheureuses victimes périssaient ainsi dans les flammes. Il est vrai que les Gaulois croyaient que les voleurs et les malfaiteurs étaient les victimes les plus agréables à leurs dieux, mais à leur défaut ils prenaient des hommes innocens19.
[19] Voyez de Bello Gallico, lib. VI, § 16. Ils avaient toujours pour maxime que la vie d'un homme devait être expié par la vie d'un autre homme; quod pro vita hominis, nisi vita hominis redditur, non posse Deorum immortalium numen placari. IBIDEM.
C'était l'usage à Tyr dans les grandes calamités que les rois immolassent leurs fils pour appaiser la colère des dieux. Les particuliers qui se piquaient de n'être pas moins dévots que leurs souverains, sacrifiaient pareillement leurs enfans quand il leur arrivait quelque grand malheur; lorsqu'ils n'avaient point d'enfans ils achetaient ceux des pauvres, afin de ne pas perdre les avantages d'une œuvre si méritoire.
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