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Mary Summer
Le Dernier amour de Mirabeau

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305901
Table des matières
I UNE SOIRÉE AU TEMPLE
II UN MÉNAGE AU XVIII e SIÈCLE
III UN BAL AUX PORCHERONS
IV L’ABBAYE DE BON-SECOURS
V LE LEVER DE LA REINE
VI LE CHATEAU DU MARAIS
VII LE BOUDOIR DE LA CHAUSSÉE-D’ANTIN
VIII L’OPÉRA EN1790
IX LA COLÈRE DU LION
X LA RÉVOLUTION EN VENDÉE
ÉPILOGUE
PARIS
CALMANN LÉVY, EDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3.
1884
Droits de reproduction et de traduction réservés
LE
DERNIER AMOUR
DE MIRABEAU
Table des matières
I
UNE SOIRÉE AU TEMPLE
Table des matières
C’était le20janvier1785; huit heures sonnaient à l’horloge du couvent des Enfants-Rouges; un mouvement inaccoutumé régnait dans le quartier du Temple; les réverbères, suspendus à vingt pieds au-dessus du sol, éclairaient faiblement une foule de brillants .équipages et quelques modestes chaises à porteurs. Cette longue file venait s’engouffrer sous le portail grand ouvert de l’hôtel de Conti. Les femmes s’élançaient légèrement à terre, secouant un peu, pour en faire disparaître les plis, ces costumes dont Fragonard et Mme Lebrun ont fixé la gracieuse image; d’un geste rapide, elles s’assuraient que le pouf de plumes se maintenait sur leur tête au niveau exigé par la mode.
Dans ce siècle charmant et frivole, rien ne coûtait pour une fête. Une nuit avait suffi pour édifier un de ces pavillons de bois conservés à l’hôtel des Menus-Plaisirs, et improviser un bosquet de verdure garni de statues et de buissons de roses. Là, duchesses et marquises jetaient aux laquais la mante de satin fourrée d’hermine et apparaissaient dans tout l’éclat d’une toilette savamment méditée.
–Que Vénus me pardonne! s’écria un gros homme qui venait de sauter d’une chaise et marchait avec précaution pour faire valoir sa jambe; mais, devant la beauté que j’aperçois, toutes les divinités n’ont qu’à se voiler la face.
–Bonsoir, monsieur de la Harpe, fit Mme de Montesson à laquelle s’adressait le compliment. A quand votre nouvelle tragédie?
Puis, sans attendre une réponse, se tournant vers la comtesse d’Egmont:
–Mon cœur, cet habit rose, bordé en fleurs de pêcher, vous sied à ravir; Ventzel est un homme admirable avec sa flore de batiste et de taffetas. N’entrerons-nous pas ensemble?
Et les deux femmes se perdirent dans un labyrinthe de petites allées qui reliaient la construction d’une nuit aux grands salons de l’hôtel de Conti.
–Bon, dit le chevalier de Coigny, on a beau avoir écrit la Comtesse de Chazelles et être quasi-princesse d’Orléans, ces choses-là ne se font pas; on ne laisse pas M. de La Harpe la bouche ouverte pour donner des nouvelles du chef-d’œuvre auquel il travaille; c’est manquer d’égards envers l’Académie.
–Taisez-vous, Mimi, répliqua Mme de Blot, qui passait appuyée au bras du chevalier de Barbantane; respectez ce qui doit être respecté. Si personne ne sait mieux que vous mener la chacone aux bals de la reine, vous n’entendez rien aux choses académiques.
–Ah! Coigny, fit le beau Dillon, prends garde à toi; la comtesse a sa migraine; ce petit nom de Mimi, que toutes nos dames t’ont décerné, a été prononcé d’une manière qui ne présageait rien de bon; l’amour te fuit, viens prendre ta revanche au jeu.
Et toute la folle jeunesse se précipita vers un temple de l’amitié, ingénieux déguisement d’un billard. La verdure sombre du bosquet faisait ressortir l’ilumination du billard et les beaux costumes des jeunes seigneurs. C’était le temps des modes à la Malborough, des fracs écarlates, des gilets à estampes, des boutons à portraits, des petits chapeaux et des grandes bourses à cheveux. Dentelles et velours chatoyaient sous les lustres et se reflétaient dans les miroirs; les hommes alors se ruinaient en toilette mieux que les femmes, et c’est sans doute ce qui assurait à nos grand’mères l’impunité que nous n’avons pas.
–Un instant, Messieurs, dit Lusignan, moins favorisé que Coigny, et surnommé la Grosse-Tête; avant d’entamer une partie, éclaircissons un mystère qui me tient fort au cœur. Nous sommes convoqués pour voir jouer, par les comédiens du roi, une pièce dont il est dit merveille. Or, depuis hier, je cours les ruelles et les cercles comme le dernier des petits abbés, demandant à tous les échos le nom de l’auteur. Égléa-t-elle voulu donner un pendant à ses Fausses infidélités? Le gouverneur en jupons, auquel nous devons Adèle et Théodore, est-il accouché d’un nouveau chef-d’œuvre? Voyons, Jaucourt, toi qui es un peu sorcier et qui as des relations avec l’autre monde, me dévoileras-tu cette mystérieuse inconnue, car il s’agit d’une femme; on m’a parlé de six répétitions auxquelles assistait le prince de Conti; je ne croirai jamais que Monseigneur se soit donné tant de mal pour une œuvre masculine.
–Eh bien! s’écria M. de Vaudreuil, je suis à même de satisfaire votre curiosité mieux que Clair-de-Lune, quoique il sache bien des choses, et que certain grand prêtre, descendu d’une tapisserie, lui ait remis jadis la clef des champs. L’auteur en question n’appartient pas à notre sexe; ce n’est pas non plus une de ces beautés qui ont donné aux Muses tant de preuves de leur dévouement.
–Te moques-tu de nous, demanda la bande en chœur; c’est donc un sylphe?
–Non, Messieurs, c’est une enfant, une fille de onze ans, une fleur précoce, qui a déjà tout le charme de la femme. Vous la verrez dans un instant, émue comme il convient à un auteur dont le sort est entre les mains du public, assise à côté de la vieille maréchale de Luxembourg qui s’efforce de la rassurer. Sédaine, que vous connaissez tous pour un juge intraitable, s’est montré satisfait à la dernière répétition. Du feu, de l’imagination, de la raison, de la sensibilité, c’est un petit chef-d’œuvre pour lequel je réclame vos bravos.
–Est-elle bien née, au moins, ta protégée? demanda quelqu’un.
–Aïe, voilà le côté faible; une fille de finance, tout simplement, j’en conviens, mais de belles alliances du côté maternel: un cousin page aux Écuries-d’Artois, un oncle commandeur et une tante baronne. Le premier d’entre vous qui fera Élise comtesse ou marquise accomplira un acte de haute justice.
–Allons, Messieurs, cria Bezenval, le brillant colonel des cent-suisses, n’avez-vous pas honte d’être là à pousser des billes, lorsque tant de beautés se pressent dans la salle de comédie? Regardez la maison de la reine qui arrive en ce moment, représentée par Mmes de Lamballe et de Polignac. La duchesse est jolie comme un ange, coiffée en bandeau d’amour avec ses cheveux rabattus sur le front, et Mme de Lamballe est créée tout exprès pour cette coiffure à la candeur, adoptée par nos dames qui y ont plus ou moins de droits.
Je vois d’ici le lecteur sourire. Quoi, ces beautés à la mode, ces illustres personnages, ces roués de la cour s’étaient dérangés pour entendre l’œuvre d’une petite fille de onze ans?
Rien de plus naturel.
Dans ce temps-là, on se passionnait pour une bagatelle. Une épigramme ou un bouquet à Chloris faisait le tour du monde; et une querelle entre Mme Vestris et Mlle Sainval prenait les proportions d’une affaire d’État. Plus une chose était bizarre et extravagante, plus elle avait chance de succès; à tout prix, il fallait du nouveau. Les libertins de l’époque donnaient mille louis à Cagliostro pour souper avec Laïs, Phryné et Aspasie, sans compter la mère des Gracques, un peu dépaysée en pareille compagnie. On croyait aux sorciers, on découpait des estampes, on parfilait du galon, on allait voir courir les ânes, entendre les académiciens, enlever les ballons, pour tuer le temps. Tuer le temps, c’était la grande, l’unique affaire au XVIIIe siècle. Ce besoin de distractions avait son excuse. Deux mois de fidélité conjugale faisaient scandale; la famille n’existait guère que chez les bourgeois; il fallait bien la remplacer par quelque chose.
Oh! la sensibilité féminine n’y perdait rien; on portait dans un pouf au sentiment l’image d’un serin chéri ou d’un ami de cœur; on dressait, dans son boudoir, des autels à l’amitié, à la bienfaisance; et si, parfois, on s’avisait denier la puissance de Dieu, on ne doutait pas de celle de Cagliostro. En ce monde, tout se compense. Et puis, les aïeux de ces gens-là s’étaient si fort ennuyés sous le Roi-Soleil et Mme de Maintenon!
On s’était bien rattrapé sous la régence et sous Louis XV; mais la soif de plaisir qui avait saisi la cour à la mort de Louis XIV ne devait qu’augmenter pendant près d’un siècle; elle était alors à son apogée. Une reine jeune et belle, des princes aimables et hospitaliers, dont les palais s’ouvraient à ce qui avait un renom quelconque, tout favorisait ces mœurs élégantes et faciles.
La réputation des salons du Temple avait commencé sous François de Conti, mort en1776. Deux grandes dames peu farouches, la comtesse de Boufflers et la maréchale de Luxembourg, faisaient alors les honneurs de ces réceptions splendides. La grâce bienveillante de la première tempérait la majesté un peu fière de la seconde; à elles deux, elles composaient un tout charmant. Dans ce double choix, Monseigneur s’était montré artiste; la morale seule aurait pu murmurer; mais, qu’est-ce qui se préoccupait de la morale au XVIIIe siècle, excepté les philosophes qui en parlaient et qui se gardaient bien de la pratiquer?
Un tableau placé dans les galeries de Versailles nous donne la représentation fidèle du grand salon tapissé de hautes glaces et de trumeaux merveilleux. Là, les belles mains de la comtesse d’Egmont versèrent pour la première fois une boisson chinoise, qui ressemblait plus à une tisane qu’à un régal; la mode popularisa le thé, qui débutait dans le monde sous le patronage d’une si grande dame. C’était moins compromettant pour Mme d’Egmont que d’accepter la dédicace d’un roman de Restif de la Bretonne.
L’hôtel de Conti donnait le ton en toutes choses. Mmes de Montesson et de Genlis, MM. de Vaudreuil et de Tilly, toute cette troupe d’amateurs recrutée dans le grand monde, gagnèrent leur réputation sur le théâtre du Temple. Un mot de Mme de Luxembourg suffisait pour décerner un brevet d’élégance, d’esprit et de beauté.
Le prince de Conti, qui faisait, en1785, les honneurs du Temple, n’avait ni l’intelligence, ni les grâces élégantes de son père. Marié de bonne heure à une princesse de la maison d’Este, peu faite pour captiver le plus inconstant des hommes, il était d’autant plus galant avec toutes les femmes qu’il était séparé de la sienne. Son Altesse elle-même avait daigné diriger les préparatifs de la fête, assister aux répétitions, et faire élever au bout d’une longue galerie un théâtre où les acteurs devaient se sentir aussi à l’aise qu’à la Comédie-Française.
La maréchale de Luxembourg ne sortait plus guère de son hôtel, mais elle avait reparu ce soir-là dans ces salons, où elle régnait jadis, pour patronner le jeune talent appelé à se produire devant un public d’élite. Vivante tradition d’un passé qui s’enfuyait, l’ex-amie de J.-J. Rousseau accueillait chacun avec cet art exquis des nuances dont les femmes de cette époque ont emporté le secret: polie avec M. Marmontel, empressée avec le duc de Nivernais, protectrice avec Sedaine ou Monsigny.
Élise, l’héroïne de la fête, se dissimulait do son mieux derrière sa protectrice. Elle était si troublée, la mignonne, mais si jolie sous un échafaudage poudré, bouclé, crêpé, hérissé, qui s’intitulait coiffure en parterre galant. Les trois cents épingles, clef de voûte de l’édifice, lui meurtrissaient bien un peu la tête, et, par moments, son corps baleiné lui faisait perdre la respiration. N’importe, elle restait à la hauteur des circonstances, droite, immobile, et elle eût étouffé sans proférer une plainte. D’ailleurs, la baronne de Saint-Phal était là, prête à rappeler sa nièce à l’ordre. La petite orpheline était en bonnes mains.
Quel chaperon que Mme de Saint-Phal!
Dans sa jeunesse, elle avait aimé les mousquetaires avec l’entrain que les femmes du XVIIIe siècle apportaient à ces sortes d’occupations. Plus tard, devenue sage, à son corps défendant, elle se fit belle d’esprit: le vent n’était pas à la dévotion. Elle donna des déjeuners littéraires, où Marmontel offrait en primeur les nouvelles destinées au Mercure, et où La Harpe essayait sur un auditoire bienveillant quelques scènes de tragédies destinées au Théâtre-Français.
Élise se glissait dans le salon, écoutant tout avec avidité, faisant son profit d’un discours sur la nécessité du divorce ou d’un madrigal sur l’amour fouetté par Vénus. Sa pauvre petite tête, étourdie par tant de jolies choses, travaillait déjà; elle faisait son éducation sur les genoux des philosophes! A neuf ans, elle préférait les œuvres de Mme de Sévigné à un fourreau de satin rose; à dix ans, elle était démocrate et dévouée à la cause de l’indépendance de l’Amérique; à onze ans, elle écrivait une comédie en trois actes. Soyons francs: elle ne l’écrivit pas; elle la dicta à sa femme de chambre; soit fantaisie, soit défaut de nature, jamais le petit prodige ne put parvenir à assembler aucun jambage régulier, et, soixante-dix ans après l’époque dont nous parlons, l’écriture d’Élise n’était qu’une suite de bâtons inégaux où l’œil s’efforçait en vain de reconnaître les caractères de l’alphabet.
Le Commandeur, beau-frère de Mme de Saint-Phal, et fort mauvaise langue, insinuait que M. Marmontel avait fait tant de retouches à la comédie qu’il ne restait pas grand’chose de l’œuvre primitive. A ce compte, la pièce si vantée n’eût été que du Marmontel affaibli, ce qui permettrait de douter de la valeur littéraire d’Henriette de Saint-Yves; ainsi se nommait la comédie. Mais, ce qu’on ne pouvait nier, c’était la bonne volonté de ce public d’élite, brûlant du désir de faire sa cour à Monseigneur. La baronne de Saint-Phal nageait dans la joie; que d’honneurs, que d’invitations allaient pleuvoir chez elle! Son œil inquiet se tournait sans cesse vers Élise.
–De grâce, ma nièce, tenez-vous droite; vous chiffonnez votre garniture. Attention! Votre parterre galant incline sur l’oreille gauche; ne balancez pas ainsi la tête, vous me mettez au supplice. Vite une révérence à Mme de Pailly, qui vient saluer la maréchale; plus bas, ma nièce; ne voyez-vous pas que cette dame est au bras de M. le marquis de Mirabeau, l’illustre auteur de l’Ami des Hommes?
Cet ami des hommes, traité d’illustre par Mme de Saint-Phal, était connu pour un original mal commode, n’ayant pu vivre avec femme ni enfants, mais fort épris des charmes de Mme de Pailly, cette sirène que le duc de Nivernais appelait dans l’intimité la Chatte noire.
Des grâces félines et un deuil éternel commandé par la coquetterie, avaient valu ce surnom à la dame qui tenait la place de la marquise sans que personne en fût choqué. Quant au comte de Mirabeau, il était alors logé dans le donjon de Vincennes, aux frais du roi, et son père souriait avec pitié lorsqu’on lui demandait des nouvelles de ce vaurien, «la honte, disait-il, de toute une honnête famille.»
Cependant, le rideau s’agitait du côté des acteurs, avec de petits frétillements d’impatience; l’heure fixée pour le spectacle était passée. L’étiquette ne permettait pas de commencer avant l’arrivée de Mme la duchesse de Bourbon, que son coureur était venu excuser près du prince de Conti. Léonard, le coiffeur en vogue, retenu à Versailles par Marie-Antoinette, s’était fait attendre, et il accommodait en hâte Mme la duchesse, qui n’allait pas tarder à paraître. Le duc de Bourbon était déjà dans les coulisses, rôdant autour des actrices ou lorgnant les spectatrices à travers les fentes du rideau. Élise fut remarquée par Son Altesse.
–Pour l’instant, dit-il, ce n’est guère qu’un petit singe fagotté, quelque chose comme la levrette de ma cousine d’Artois, que nous avions déguisée en présidente et dont le corps effilé disparaissait sous ses lourds ajustements. Mais le piquant minois! qu’il promet pour l’avenir de chagrin à un époux et de bonheur à un ami! Quand on fait une pièce à onze ans, comme Mlle Élise, il est probable que le roman n’est pas loin.
M. le duc ne s’étonnait pas des vocations précoces. A quatorze ans, sa famille lui fit épouser Mlle d’Orléans, qui avait six années de plus que lui. On ne jugea pas à propos de laisser les deux époux en tête-à-tête; et sitôt la cérémonie, on mit Madame au couvent et Monsieur dans une chaise de poste. Au lieu de voyager, l’adolescent fit le siège du couvent, enleva sa femme malgré les cris des religieuses, et, apparemment, il était plus mûr qu’on ne croyait pour le mariage, car, un an après, la princesse accouchait d’un fils. Ces débuts si vifs ne tinrent pas tout ce qu’ils promettaient, et bientôt le mariage, qui avait inspiré à Laujon sa jolie pièce de l’amoureux de quinze ans, était rompu par le consentement des deux époux. La duchesse vivait à l’écart, se montrant peu dans le monde, jouissant noblement de sa fortune et encourageant les arts d’une façon plus désintéressée que le duc de Bourbon, qui protégeait exclusivement la danse.
Une princesse de sang royal pouvait se faire attendre impunément. La duchesse n’abusa pas trop de ses privilèges, et, au bout d’une heure, des laquais portant des flambeauxannoncèrent la veuve dont le mari était derrière le rideau du théâtre très bien vivant. On vit s’avancer une belle personne, au profil fier et mélancolique. Selon la mode adoptée alors par les élégantes, la duchesse ne portait pas de paniers et était vêtue d’un de ces fourreaux collants, dont le mérite consistait à trahir les formes qu’ils auraient dû cacher; c’est ce qui faisait dire à une feuille satirique du temps: «Nos couturières sont maintenant des statuaires!» Mme de Bourbon prit la place d’honneur, qui lui avait été réservée entre la maréchale de Luxembourg et Mme de Lamballe. A l’instant, la toile se leva, et la touchante Des Garcins, chargée du rôle d’Henriette, se montra sur la scène.
Oserons-nous porter une main maladroite sur le petit chef-d’œuvre et analyser la pièce écrite en collaboration par M. Marmontel et Mlle Élise? Les auteurs s’étaient rencontrés avec Boccace et Shakespeare; pur hasard, je suppose, car la littérature étrangère était peu cultivée en France à cette époque.
Bertrand de Roussillon, le soldat brutal du drame de Shakespeare, Tout est bien qui finit bien, s’était transformé en un capitaine de mousquetaires qui, le soir même de ses noces, abandonne sa femme pour courir le monde à la recherche de la fortune et des belles. Henriette de Saint-Yves adore celui qui la dédaigne, et, après avoir eu la précaution de payer les dettes de l’ingrat, (quel capitaine de mousquetaires n’en avait pas?) elle court les aventures sur les traces de son époux. Par bonheur, elle le rejoint en Pologne, et, au premier acte, les époux se trouvent brusquement en présence. Henriette est prête à s’évanouir; le mousquetaire ne sourcille pas; il ne se doute de rien; sa femme est déguisée en Polonaise, et il paraît que cela change beaucoup. D’ailleurs, le comte de Saint-Yves a bien autre chose en tête; il aime éperdument la fille de son hôtesse et la supplie de lui accorder un rendez-vous. Qu’il est éloquent! Que sa voix est pénétrante! La belle merveille: c’est Molé lui-même, l’amoureux inimitable, qui représente Saint-Yves.
L’auditoire féminin se pâme; tous les fichus s’agitent, et personne ne trouve singulier qu’après une résistance convenable, la demoiselle ne finisse par promettre tout ce qu’on veut. Cachée derrière un arbre, l’épouse légitime n’a pas perdu un mot, et lorsque les amoureux ont disparu, elle s’avance sur le devant de la scène: «C’est moi, dit-elle, qui irai au rendez-vous.»
Là-dessus baisse le rideau et finit le premier acte. Dans les coulisses, on portait Des Garcins en triomphe; le bon Florian l’embrassait; Saint-Lambert lui improvisait un compliment en vers, et le duc de Bourbon jetait un bouquet de roses aux pieds de la comédienne adorée. On n’aurait pas mieux fait pour une Diva de nos jours. Dans la salle, c’était un bruit à ne pas s’entendre; on applaudissait à tout rompre; on discutait le sujet de la pièce et le mérite des acteurs.
–Avez-vous vu, disait M. de Vaudreuil à sa bande, comme la duchesse de Chaulnes a pâli; c’est exactement son histoire: délaissée le soir même du mariage par un fou qui partit pour l’Égypte et ne voulut jamais revoir sa femme.
–Oui, répliqua Jaucourt; mais ici s’arrête la ressemblance; au lieu de poursuivre l’infidèle en Égypte, la duchesse a préféré te choisir pour consolateur.
–Mon Dieu! s’écriait la comtesse Fanny de Boauharnais, que ce Molé est donc entraînant!
Et, essuyant une larme, elle enleva un peu de rouge et une mouche assassine.
–Voilà un accès d’enthousiasme qui lui coûte cher, fit le comte de Tilly en se penchant vers la baronne d’Oberkirch!
–Vos Françaises sont incroyables avec leurs démonstrations de sensibilité, répliqua la spirituelle étrangère. L’autre jour, je fus à une matinée chez Mme d’Egmont; M. de La Harpe lisait Mélanie; toutes les femmes se crurent obligées d’avoir des attaques de nerfs; moi seule, avec mon calme germanique, j’avais l’air d’une sotte.
–Ah! baronne, osez-vous parler de ce calme égoïste que vous gardez et qui fuit tous ceux qui vous approchent!
–Le fat! murmura Lusignan à l’oreille de Jaucourt; voici trois semaines qu’il poursuit Mme d’Oberkichdeses assiduités; mais la bonne grosse fidélité allemande de la baronne est à l’épreuve des galanteries de Tilly. Cette fois, ses balancements de hanches et d’épaules, ses deux montres qui battent la breloque sur des goussets vides, son bel œil noir qui a bouleversé tant de femmes, ne lui serviront de rien.
–Grâce, mon cher comte, dit la baronne; pas de fades compliments. Contez-moi plutôt quels esprits de l’autre monde vous vîtes hier chez Cagliostro.
–Ah! rien qui mérite qu’on en parle, je vous assure; un revenant, pas davantage. M. d’Alembert nous est arrivé à grands renforts de chaînes.
–Ciel! pouvez-vous parler ainsi quand un philosophe se donne la peine de revenir exprès pour vous? L’a-t-on interrogé? Qu’a-t-il répondu? Se loue-t-il de son nouveau séjour? S’il est bien traité, le bon Dieu n’a guère de rancune.
–Eh! justement, ce pauvre d’Alembert n’est pas satisfait du tout. Il s’ennuie fort là-bas. Il paraît qu’il n’y a rien, mais absolument rien, dans l’autre monde. Je sais bien que d’Alembert l’avait toujours affirmé de son vivant, et que, les philosophes n’aimant pas à se contredire, il devait parler ainsi après sa mort. Mais vous ne m’écoutez plus, baronne; vos beaux yeux trottent sans cesse vers le fond de la galerie. Qu’apercevez-vous donc de si effrayant?
–Je n’ai plus une goutte de sang dans les veines; voici Mme de Genlis, nous aurons un solo de harpe.
Mme d’Oberkirch ne se trompait pas; Félicité de Genlis, qui devait élever des rois pour la postérité, avait la prétention de rivaliser avec les séraphins, et sa harpe fut l’effroi d’une génération. Toute-puissante à cette cour du Palais-Royal, qui déjà ne cachait plus son opposition à celle de Versailles, la dame était à l’apogée de sa gloire et de son crédit. Elle s’avança dans la salle, appuyée sur le bras de M. de Fleurieu, au milieu d’un bourdonnement où perçait la malice et la curiosité.
Mme de Montesson arrêta au passage cette nièce dont les succès la faisaient mourir de jalousie.
–Remerciez M. de Fleurieu; sans lui, je ne serais jamais venue, ma tante, dit Félicité en appuyant sur ce titre qu’elle aimait à donner et que Mme de Montesson n’aimait guère à recevoir. Imaginez-vous que mes femmes travaillaient sans relâche à coudre cette garniture de primevères; nous désespérions d’avoir fini; M. de Fleurieu arrive; il demande une aiguille, des ciseaux, et le voilà à l’œuvre, si bien qu’à dix heures mon habit était terminé.
–Et je vous en fais compliment; il est du dernier goût, dit Mme de Montesson rougissant de dépit en faisant cet éloge qui lui était arraché.
Pour le dire, en passant, c’était un plaisant original que M. de Fleurieu. Peu après la soirée dont nous parlons, il fut appelé par Louis XVI au ministère de la marine et s’y montra moins habile qu’à confectionner les robes de Mme de Genlis. Très jeune encore, il avait aimé une femme d’un certain âge qui le patronna dans le monde. Il s’aperçut un jour que sa protectrice avait une fille adorable, et, pendant des années, il resta attaché au char de cette jolie personne. Puis, ne s’avisa-t-il pas de découvrir que cette seconde bien-aimée avait elle-même une fille qui devenait belle à son tour? Cette dernière fois, l’hymen couronna la flamme de celui qui montrait plus de fidélité dans ses sentiments pour la famille que pour les personnes qui la composaient.
La toile s’est levée de nouveau; Des Garcins et la belle Mlle Colombe, de la Comédie-Italienne, sont en scène.
Henriette conte son histoire; la Polonaise consent généreusement à servir les projets de cette rivale légitime, et à lui céder sa place au rendez-vous.
Le comte arrive; la nuit prête ses ténèbres au complot tramé par les deux femmes; l’amoureux croit tenir une maîtresse adorée: il n’a dans les bras que l’épouse qu’il déteste. Sujet délicat et difficile à traiter pour une fille de onze ans, mais tout à fait dans l’esprit du XVIIIe siècle. D’ailleurs, le gérant responsable, M. Marmontel, n’était-il pas là, derrière Élise, prêt à tout sauver avec sa vieille expérience? Le rideau baisse à point; le public s’en tiendra aux conjectures et attendra au troisième acte pour savoir ce qui s’est passé entre les époux Saint-Yves.
Sautons par-dessus l’entr’acte pour ne pas faire languir ce récit.
Le troisième acte nous transporte à Paris un an après. Saint-Yves est revenu guéri de la manie des voyages, lorsqu’une femme voilée se présente chez lui, tenant un enfant dans ses bras. On devine que c’est l’enfant le plus légitime du monde. Reconnaissance, colère, explication, la scène est complète. Henriette ne demande qu’à pardonner; Saint-Yves se résigne à être heureux. Il n’a détesté sa femme que parce qu’on la lui avait imposée. Le vieux Shakespeare avait raison: tout est bien qui finit bien.
Ce dénouement, où la note émue jetée par Élise se mêlait à quelques moralités échappées à la plume de l’académicien, enleva l’auditoire. Et puis, les acteurs savaient si bien faire valoir le moindre mot; bref, ce fut un engouement; la pièce alla aux nues.
Mme de Luxembourg présentait à tout le monde la merveille que chacun voulait voir de plus près. M. le prince de Conti et Mme la duchesse de Bourbon daignèrent mêler leurs voix à ce concert de louanges. M. de La Harpe contemplait cette muse enfantine d’un gros œil attendri.
–Voilà une rivale pour Mme de Genlis, s’écria-t-il.
Marmontel vint paternellement déposer un baiser sur le front de sa collaboratrice.
–C’est gentil, vraiment, dit d’un ton distrait Mme de Genlis, qui n’avait pas écouté un mot.
Une très-jolie personne, coiffée à la Chien, avec des rubans couleur de feu, se jeta aux pieds de la baronne. Ces démonstrations étaient alors du meilleur goût.
–Madame, lui dit-elle, je suis une vieille femme de quinze ans, mariée depuis huit jours à un gentilhomme du Poitou, le marquis de Saint-Brice. Ce que je viens d’entendre a réveillé dans mon âme toutes les fibres de l’admiration. Voulez-vous faire à Doralice la grâce d’être désormais l’inséparable de votre nièce Élise?
Il n’y avait pas là d’autel à l’amitié pour étendre la main et jurer, comme cela se pratiquait en pareil cas; mais un baiser pris par la jeune enthousiaste sur la joue fraîche de l’heureux auteur, scella un engagement qui était dans les mœurs du jour.
Élise souriait, saluait à droite et à gauche, ne sachant où donner de la tête, souffrant le martyre et, à chaque révérence, sentant son fourreau baleiné qui lui meurtrissait la poitrine. Un petit homme tout essoufflé ouvrit de force le cercle qui s’était formé autour d’Élise.
–Ah! ma charmante amie, je l’avais prédit; quel triomphe! je suis ivre de joie!
Le chevalier de Rougemont, qui s’exprimait avec tant de feu, était un des familiers de la maison Saint-Phal.
Dans ce temps-là, toute femme de qualité avait un chevalier ou au moins un petit abbé à sa disposition, pour colporter les cancans, faire à l’occasion un brin de cour platonique, baiser le bout du gant et ramasser l’éventail. Cette espèce hybride tenait le milieu entre l’amoureux en titre et le griffon qu’on plaçait à la portière du carrosse.
–Chevalier, mon bon ami, dit Élise très vite et très bas, emmenez-moi d’ici; j’étouffe, je n’en puis plus.
–Madame de Saint-Phal, répliqua vivement M. de Rougemont, me permet-elle d’offrir mon bras à Mlle Élise, et de la conduire au foyer remercier les acteurs?
Un être aussi insignifiant que le chevalier ne méritait pas même une réponse, et, sur un signe affirmatif de la baronne, Élise et son ami s’élancèrent dans un couloir qui menait au foyer.
–J’ai trouvé un prétexte admirable, n’est-il pas vrai? On ne me prend jamais au dépourvu. Pauvre petite, est-elle pâle! Heureusement, j’ai toujours sur moi un flacon d’eau de la reine de Hongrie. Voyons, Mademoiselle, remettez-vous et expliquez-moi comment vous choisissez pour vous évanouir le moment où la cour et la ville sont à vos pieds.
–Chevalier, je voudrais bien vous voir à ma place; avec leurs coiffures et leurs habits de bal, ils m’ont mise au supplice. L’air frais me ranime; je me sens déjà mieux. Mais, écoutez donc un peu; là, derrière cette porte, on croirait entendre mon oncle le Commandeur.
–En effet, c’est bien lui; il paraît furieux; Dieu me pardonne, je crois qu’il sermonne votre cousin, le joli page aux Écuries-d’Artois.
–Comment, vaurien, disait la voix, vous voilà ici à cette heure, quand vous devriez être à Versailles, rue de l’Orangerie, dans votre lit?
–Mon oncle, au nom du ciel, ne me trahissez pas; je suis incognito.
–Vous me la baillez belle avec votre incognito, Monsieur le drôle. Je vais de ce pas avertir ma sœur, Mme do Saint-Phal, de cette nouvelle incartade.
–Commandeur, êtes-vous donc un barbare insensible aux sentiments de la nature? Exigez-vous que je reste tranquillement à Versailles, quand l’honneur de la famille est en jeu, quand il s’agit du succès de ma cousine?
–L’entendez-vous, chevalier? c’est pour moi qu’il s’expose, qu’il brave la colère de sa mère, les arrêts de son gouverneur. Ah! cher Armand! méchant Commandeur!
–Oui, parlons-en de votre cousine; une jolie éducation que ma sœur a faite là! Y a-t-il du bon sens de laisser une petite fille écrire des comédies amoureuses en trois actes? Si j’étais le maître, elle irait dès demain au couvent, pour y passer cinq bonnes années et oublier un succès ridicule.
–Merci, Commandeur! Et Élise parut, traînant après elle le chevalier tout ahuri. Si j’entre au couvent, ce ne sera pas, je vous jure, de mon plein gré.
–Comment, Mademoiselle, vous écoutiez à la porte? Un joli coup de théâtre, ma foi, qu’il ne faut pas oublier dans votre prochaine comédie. Quant à vous, Monsieur mon neveu, votre affaire est bonne; je m’en vais de ce pas prévenir ma sœur.
–Il est furieux, mes enfants; il va se venger, dit le bon Rougemont.
–Peu importe, répliqua le page avec dédain. Chevalier, cède-moi le bras de ma cousine; il faut absolument que je lui parle.
Armand de Saint-Phal touchait à sa dix-huitième année. Beaumarchais dut connaître ce charmant vaurien, et penser à lui en écrivant le rôle de Chérubin. De grands yeux timides et hardis tour à tour, qui disaient mille choses friponnes; un teint qui eût fait envie à la plus coquette des marquises; des cheveux bouclés dont la couleur dorée se trahissait sous la poudre; une moustache naissante, fine comme la soie, qui s’épanouissait au-dessus de la bouche espiègle; une tournure leste et gracieuse; le diable au corps, une santé de fer, une malice de singe; la bonne volonté, les femmes aidant, de faire toutes les folies imaginables, voilà au physique et au moral le portrait du dernier des Saint-Phal. Joignez à tant d’avantages une voix douce que le traître savait moduler avec l’art d’un comédien, et vous jugerez si un pareil cousin n’était pas le plus dangereux du monde.
–Ah! Élise, dit Armand, en pressant un peu le bras mignon qui tremblait sous le sien, si vous saviez combien d’obstacles il m’a fallu braver pour arriver jusqu’ici!
Monseigneur d’Artois n’a-t-il pas eu, par le plus grand des hasards, la fantaisie de passer cette soirée en famille? J’étais désigné pour donner les pantoufles au coucher de Son Altesse, et toute la journée j’avais rêvé aux moyens de me soustraire à cet honneur qui me désespérait. A six heures, je n’y peux plus tenir; je trompe la surveillance de notre sous-gouverneur, et je réussis à m’échapper par la porte du Manège qui donne sur la pièce d’eau des suisses. Me voilà en costume de gala, habit de velours, chapeau à plumes, manchettes en point d’Espagne, errant sous un brouillard épais, lorsque j’avise un paysan, un fournisseur de la table des pages, qui, après avoir vendu sa marchandise, s’en retournait au village monté sur un vigoureux percheron.
–Holà! maraud, lui criai-je, mets pied à terre. Que préfères-tu de dix louis ou de dix coups de bâton? Je tiens les uns et les autres à ta disposition, selon ta conduite. J’ai besoin, pour cette nuit, de ton manteau et de ton cheval. Prête-les moi. Tu n’as rien à craindre. Je suis page aux Écuries-d’Artois.
Le rustre faisait des façons; on connaissait les tours de Messieurs les pages, et le moins que risquât la pauvre bête, c’était de rentrer fourbue. Pour en finir, je jette mes dix louis à la tête de l’homme, je m’élance sur le cheval et je pars d’un train! Le bonhomme avait raison de trembler; je n’ai pas ménagé sa monture: mais, à huit heures sonnantes, j’arrivais à Paris, rue Saint-Honoré, devant l’hôtel de Mlle Des Garcins. Elle allait monter en voiture pour se rendre au Temple. Je me présente brusquement devant elle.
–Mademoiselle, je n’ai d’espoir qu’en vous. On dit que personne ne sait mieux comprendre ces sentiments passionnés que vous exprimez si bien au théâtre. J’aime éperdument ma cousine Élise, et je brûle d’entendre la pièce qu’elle a composée. De grâce, trouvez-moi un déguisement qui me permette de pénétrer dans l’hôtel de Conti.
Des Garcins sourit; je l’ai touchée, j’y comptais bien. Elle fait signe à une de ses femmes; elle-même attache sur ma tête une ample baigneuse; on m’enveloppe d’une mante qui dissimule mon sexe et mon habit cramoisi; en un tour de main, le page de Monseigneur se trouve métamorphosé en soubrette; j’entre au Temple, portant, avec un laquais de la Comédie-Française, la corbeille qui renferme tous les ajustements d’Henriette de Saint-Yves; enfin, je suis dans la place, je jette ma défroque; j’assiste à votre triomphe. Mon escapade me coûtera cher peut-être, mais je ne regrette rien, Élise, si vous m’aimez un peu.
Pour toute réponse, l’ingénue lança sur son cousin un regard dont l’expression était faite pour satisfaire un amoureux. Jamais le page n’avait ainsi déclaré ses sentiments. Être célèbre etaimée à l’âge où les autres filles jouent encore à la poupée, n’y avait-il pas de quoi mourir de joie et d’orgueil?
–Le joli couple! dit le duc de Bourbon; me trompais-je tout à l’heure quand j’annonçais que le roman n’était pas loin? Parbleu! le voici.
–Alerte! mes enfants, cria le chevalier qui n’avait cessé de faire le guet, l’ennemi approche.
Armand s’enfuit, envoyant du bout des doigts un baiser que sa cousine rattrapa au vol.
–Où sont-ils? demandait la baronne à la cantonnade.
–Par ici, ma sœur, répliquait le Commandeur.
En entrant, la dame aperçut Son Altesse; elle se calma soudain et dessina une révérence de cour.
–Quelle est cette Mme Panache! fit le duc en se tournant vers Des Garcins.
–La mère du page, Monseigneur. Le pauvre garçon aura besoin de puissantes protections pour se faire pardonner une faute d’indiscipline, et si j’osais implorer Votre Altesse.
–Implorer! charmante Des Garcins; ordonnez plutôt. Protéger deux amoureux, vexer un Commandeur, comptez sur moi; mon cousin d’Artois n’inquiétera pas Chérubin.
Le Commandeur se pencha vers la baronne:
–C’est à n’y rien comprendre, ma sœur; l’oiseau est déniché; mais, si vous m’en croyez, nous n’amuserons pas le public d’une scène de famille. Tout le monde ici sait l’histoire et a les yeux fixés sur nous.
–Vous avez raison, mon frère; monsieur Verneuil, voulez-vous me rendre votre bras?
Et, sur ces mots adressés à un personnage qui venait d’entrer avec elle, Mme de Saint-Phal sortit, saluant chacun d’un air gracieux. Le personnage désigné sous le nom de Verneuil était un homme d’une quarantaine d’années; il en paraissait davantage; un nez aquilin, on pouvait dire crochu, un teint écarlate ajoutait encore à la dureté d’une physionomie peu agréable. A l’accent, aux gestes animés, on devinait le natif des bords de la Garonne. Lorsque tant d’autres gaspillaient leur fortune, cet homme avait eu l’esprit de faire la sienne. C’était un financier fort en crédit auprès des demoiselles d’Opéra et des jeunes gentilshommes qu’il obligeait volontiers, moyennant gros intérêts. Faut-il le dire? Mme de Saint-Phal s’était souvent adressée à lui dans des jours de détresse, où le cavagnole et le biribi l’avaient mise à sec.
Le masque enjoué de la baronne tomba dès qu’elle se crut à l’abri des regards curieux.
–Plaignez-moi, mon cher Verneuil, dit-elle; tous les malheurs à la fois: Armand en passe d’être chassé des Écuries-d’Artois, et moi, depuis hier, en perte de cent louis au pharaon.
–Pourquoi vous inquiéter d’une pareille misère? Je tiens les cent louis à votre disposition. Ne songez qu’au plaisir de voir votre nièce si admirée. Que de talent! que de beauté! J’en suis ébloui. D’ici à deux ou trois ans, Mlle Élise sera une des femmes les plus à la mode.
–Je puis me vanter, surtout, de lui avoir donné une éducation vraiment philosophique; point de vieux préjugés, nulle tendance vers ces momeries qui révoltent notre ami Marmontel; des idées saines et démocratiques, le culte de la nature, de la raison, de la sensibilité; à dix ans, la petite dévorait Rousseau.
–C’est parfait; mais, à cette nymphe, il faut de toute nécessité un cadre brillant, une grande fortune. A votre place, je rêverais pour ma nièce un salon qui éclipsât tous ces pauvres bureaux d’esprit des du Deffand et des Geoffrin, dont on a fait tant de bruit.
–Oui, pauvres est le mot. Savez-vous qu’on y criait la faim, et que nous soupions invariablement, chez Mme Geoffrin, avec un poulet et des épinards.
–Que diriez-vous pour Élise d’un homme bien posé, d’âge moyen, dans mon genre?
–Je dirais que c’est une chance inespérée, et j’accepterais à la minute.
–Eh bien! baronne, dans deux ans, nous reparlerons de la chose, et demain vous aurez vos cent louis. Nous voici au buffet; voulez-vous une glace à la vanille?
Rien de plus original que la décoration du buffet, dressé dans une demi-rotonde, à l’extrémité des salons. Il y avait alors de véritables artistes, qu’on appelait des Sableurs, et qui, avec un peu de poudre de marbre, de sucre pilé et de mie de pain colorée, improvisaient les tableaux les plus ingénieux. Delorme, le premier sableur de l’époque, s’était signalé ce soir-là. Au milieu du buffet, il avait jeté une forêt de sapins, un torrent, des cascades, un pont du Diable, sur lequel un berger et une bergère se risquaient en tremblant. Mimi Coigny, qui avait passé l’automne en Suisse, affirmait que c’était nature et les femmes s’extasiaient sur la désinvolture de la bergère, à laquelle l’artiste avait donné les traits de Mme de Lamballe. Des pyramides gigantesques de fruits et de pâtisseries s’élevaient aussi raides que le chapeau de Servandoni. Des vases antiques, des flacons de Bohême, contenaient les sirops dont les couleurs diverses brillaient sous le cristal transparent. Quatre vasques de marbre laissaient échapper des jets qui rafraîchissaient l’atmosphère saturée de parfums et de lumière. Ici, on servait le thé, la boisson dont Mme d’Egmont avait été la marraine; plus loin, le chocolat mousseux à l’espagnole ou le sorbet à la napolitaine, sans compter le champagne français, dont ces jeunes seigneurs, si gais et si brillants, n’avaient pas besoin pour dire des folies. On se pressait, on s’étouffaitt; que d’ouvrage le lendemain pour Boulard ou Mlle Bertin! Les falbalas craquaient, les dentelles s’étiraient, les garnitures de point restaient suspendues aux fourreaux des épées, et M. de Vaudreuil emportait, sans le vouloir, une partie des roses qui s’épanouissaient sur la traîne de Mme de Chaulnes. Les sons de la harpe de Félicité de Genlis se faisaient entendre au loin et arrivaient du grand salon comme un écho affaibli.
–On se croirait au ciel, parole d’honneur, dit Tilly, qui avait retrouvé sa gaieté en donnant le bras à Mme de Sainte-Amaranthe. Il ne rencontrait pas là les scrupules de la belle d’Oberkirch. Sainte-Amaranthe, c’était Ninon, veuve et mère, le type le plus réussi de la femme frivole au XVIIIe siècle. Il fallait la voir régner dans son salon, distribuant une révérence, un sourire, une grimace; impertinente ou gracieuse, balançant avec une coquetterie inimitable ce col charmant que le bourreau devait trancher un jour.
–Quoi! disait-elle parfois, on s’obstine à me trouver jolie avec mes cheveux gris, mon teint jaune et mes yeux verts! J’ai très souvent vingt ans, j’en conviens, mais aussi quelquefois j’en ai quarante.
Pour la soirée du prince de Conti, son ancien adorateur, elle avait eu l’esprit de prendre ses vingt ans.
–Tâchez d’être aussi jolie demain, lui dit Tilly. Vous savez que nous allons aux courses, dans la plaine des Sablons; je fais courir un cheval anglais que m’a cédé le duc de Chartres.
–Tu ne songes plus qu’aux courses, fit Jaucourt, qui était aux écoutes; prends garde, Tilly, tes jockeys et tes pur sang finiront par te faire négliger les belles.
–Tu te trompes, mon cher; j’aime mieux les femmes, mais j’estime plus les chevaux.
A l’instant, dix doigts se levèrent pour menacer le sceptique qui n’avait pas craint d’émettre à haute voix ce paradoxe effronté. Tilly soutint bravement le choc, la tête renversée, le sourire gouailleur, en fredonnant un air de la Caravane. Il savait bien, le fou, que les femmes, surtout celles du XVIIIe siècle, ont toujours eu un faible pour ceux qui les maltraitent.
–Blasphémateur, dit Jaucourt;; tu mériterais d’être brûlé vif en place de Grève!
Mme de Sainte-Amaranthe, indignée ou feignant de l’être, lâcha le bras de son compagnon. Clair-de-Lune se précipita vers elle et hérita du bras qui, une minute auparavant, s’appuyait sur celui de Tilly. La comtesse s’en fut vers Élise, toujours fort entourée, et, l’embrassant sur le front:
–Chère petite, vous avez de l’esprit comme un ange. Quand donc viendrez-vous jouer à la guerre Pampan et au Descampativosavec ma fille Amélie?
–Madame la comtesse nous fait infiniment d’honneur, répliqua la tante en s’inclinant jusqu’à terre. Si j’osais, de mon côté, prier madame do Sainte-Amaranthe de venir demain à un modeste déjeuner littéraire? L’abbé Raynal nous lira un chapitre inédit qu’il ajoute à sa fameuse Histoire des Indes.
–Peste, comme c’est tentant! s’écria Vaudreuil. Mais Mme de Saint-Phal veut rire, sans doute. Ignore-t-elle que notre belle amie ne vit, ne respire, ne s’anime qu’aux bougies? Si elle tolère le soleil, c’est uniquement par égard pour ses fermiers. Elle se garde bien d’imiter ces duchesses qu’on voit, le soir, à Versailles, au bal de la reine, en traîne et en habit de satin blanc, et, le lendemain matin, à Paris, en petit chignon et en caraco, trottant à pied comme des grisettes, dévalisant les magasins du Singe-Vert ou du Petit-Dunkerque; allant au bain, au rendez-vous, à l’église, à l’audience, aux marionnettes, partout t enfin; si bien que le soir, impatientes du repos, avides de plaisir, à peine si elles daignent s’asseoir au souper pour boire quelques gouttes de vin sucré ou grignoter un bonbon. Ce ne sont plus des femmes, et je les voudrais dans une cage tournante, comme les Coureuils! Ah! qu’autrefois on s’y entendait mieux à vivre! Parlez-moi de ces soupers qui groupaient seulement une douzaine de convives autour de la même table. Qu’on ne s’y trompe pas; l’originalité de notre siècle sera surtout dans les soupers. Barthe, Rivarol, Dorat, Boufflers, le meilleur de votre esprit est éclos dans une nuit de gaieté, de malice et d’aimable folie, sous l’influence d’un vin généreux, au scintillement des lustres et des beaux yeux, à cette heure charmante où les soucis du jour sont oubliés. Aujourd’hui, il nous plaît d’abandonner notre personnalité, qui en valait bien une autre, pour devenir anglais ou américains. Leurs fracs étriqués, leurs chevaux, leur politesse de quaker, nous leur empruntons tout. Dieu nous préserve de leurs mœurs parlementaires! Par bonheur, quelques natures privilégiées ont échappé à l’épidémie. Mme de Sainte-Amaranthe a conservé le culte des vieilles traditions; elle ne se prodigue pas le jour et se réserve le soir pour ses amis. Voilà pourquoi on soupe encore chez cette adorable femme qui est restée aimable et Française.
La galerie s’amusa beaucoup de cette boutade, que le courtisan de Versailles dirigeait sur les familiers du Palais-Royal. Mme de Montesson, qui tenait pour l’Anglomanie, se crut obligée de faire la grimace. Mais deux heures sonnaient, c’était le moment pour les gens sages de se retirer, et pour les fous d’aller s’enfermer jusqu’au jour dans quelque tripot. La harpe de Félicité avait cessé de se faire entendre; Mme de Blot, clémente et radoucie, s’en allait tendrement, appuyée au bras de Mimi Coigny. Tilly, plus fat que jamais, reconduisait ou enlevait en carrosse Doralice, la mariée de quinze ans, qui allait devenir l’inséparable d’Élise. La foule regagnait le vestibule semé de roses; les fleurs fanées s’inclinaient sur leurs tiges et disaient que la fête était finie.
Le Commandeur fit passer Élise devant lui.
–Morbleu! Mademoiselle, je n’aime pas ces chuchoteries avec le chevalier. Me prenez-vous pour un Cassandre facile à berner? N’ai-je pas vu, l’autre jour, votre cousin vous baiser la main derrière mon dos? Heureusement, les couvents de Panthemont ou de Saint-Joseph sont là pour avoir raison des amoureuses de votre âge. Si triomphante tout à l’heure, vous voilà bien rêveuse à présent.
Oui, elle était rêveuse, la petite Élise, et depuis qu’Armand avait disparu, plaisirs, succès, tout s’était effacé. Pauvre cœur troublé qui éprouvait l’amour sans être mûr pour le ressentir! Pauvre enfant qui faisait de si beaux songes; elle croyait à l’amour éternel d’un page, et l’on disposait de son avenir tandis qu’elle espérait en disposer elle-même.
Quelle étrange destinée attendait notre héroïne, jetée si jeune dans cette société séduisante et corrompue, dont nous avons essayé d’esquisser les travers et les ridicules!
II
UN MÉNAGE AU XVIIIe SIÈCLE
Table des matières
Qui connaît aujourd’hui Mlle Clorinde, l’idole de la jeunesse dorée vers la fin du XVIIIe siècle, l’heureuse rivale des Sallé, des Laguerre et des Duthé? Pour soupirer aux pieds de cette nymphe, il fallait être prince du sang ou riche comme Beaujon. Verneuil, entrevu, par nous à la soirée du Temple, avait alors l’honneur de protéger Mlle Clorinde, et les gros intérêts jetés par les joueurs malheureux dans la caisse de l’usurier venaient s’engloutir entre les mains de la danseuse. Fille d’un portefaix de Marseille, elle était grisette avant d’être princesse de l’Opéra; le coche l’avait débarquée un jour sur les plages de Bercy avec des yeux et une taille qui valaient une fortune. En1787, elle habitait, rue de la Victoire, un des hôtels les plus somptueux qu’aient élevés de compte à demi le génie de l’Architecture et celui de la Volupté.
Il est midi: la pointe du jour chez une demoiselle d’Opéra.
Pénétrons dans l’hôtel, à la suite de Verneuil, qui passe, avec l’aplomb du propriétaire, au milieu de nombreux laquais.
Voici le vestibule tendu en tapisserie de Beauvais; la salle à manger, dont les panneaux sont dus à Boucher, le peintre classique des trumeaux; une fontaine, ornée d’un groupe mythologique en figurines de Saxe, laisse échapper l’eau goutte à goutte au milieu d’une niche d’albâtre. C’est une épave de la vente de Mme de Pompadour qui doit porter bonheur au logis. Dans le grand salon, un lustre en cristal de roche, dont le comte d’Artois avait offert cent mille francs; des sièges au petit point, d’un fini merveilleux, représentant la déesse du logis dans ses principaux rôles; sur la cheminée, une pendule: les trois grâces qui montrent tout, excepté l’heure.
Entrons dans le cabinet de travail et jetons un coup d’œil sur la chaise longue de brocatelle bleue, qui peut se démonter en trois compartiments; sur l’orgue en miniature, qui joue des airs d’Armide, et sur les appliques, où les guirlandes de bronze doré s’entremêlent à la pâte tendre de Sèvros. Une glace immense sépare ce réduit charmant d’un boudoir, pour lequel ont été réservés les raffinements du luxe et de la décoration. Théaulon, de son pinceau le plus léger, a peint le plafond, qu’on toucherait avec la main, tant il est bas. L’architecte semble avoir voulu démontrer qu’un boudoir n’est pas fait pour qu’on s’y tienne debout. Fragonard a semé sur les boiseries mille dessins capricieux; colombes et amours s’épanouissent à cœur joie, ils se sentent là chez eux.
Sous une arcade de glaces, un divan de satin cerise, rehaussé d’ornements noirs; deux nuances diaboliques: les couleurs d’une fille de Satan; des rideaux roses répandent sur tous les objets les couleurs de l’aurore. Une petite cheminée de stuc blanc à colonnettes torses, qui est un vrai bijou; sur les pelles et les pincettes, amours et colombes exécutent les mêmes évolutions que sur les murs; on ne saurait pousser plus loin le scrupule de l’harmonie.
Mais le boudoir est désert; à cette heure matinale, Clorinde vient de quitter son lit couvert de dentelles pour passer dans son cabinet de toilette. Verneuil traverse rapidement la chambre à coucher, un nid capricieux de satin bouton d’or, où l’on pourrait assassiner comme dans un bois, tant les tapis y sont épais et les draperies discrètes. Il franchit d’un bond la salle de bain, où la vapeur de l’eau tiède se change en perles sur la muraille revêtue d’un marbre violet des Pyrénées. La baignoire est une vraie relique, qu’une légende complaisante dit avoir appartenu à Phryné. La porte du cabinet de toilette est restée entr’ouverte, et le visiteur se trouve enfin vis-à-vis de sa protégée.
Sans parler des yeux de flamme de la sirène, ce cabinet de toilette est fait pour donner le vertige; les murs, le plafond, le parquet sont en glaces; c’est un éblouissement; on a cent bras comme Briarée, cent yeux comme Argus; il faut s’y habituer. Sur la toilette à la duchesse, couverte en taffetas incarnadin, des boîtes à poudre en laque, des coffrets d’ivoire sculpté, des bonbonnières avec des émaux de Petitot ou des peintures de Blarenberghe, des flacons en cristal de Bohême, remplis d’essences turques, des cassolettes niellées d’or, et, qui le croirait? une masse de brochures et de livres nouveaux, les plus sérieux et les plus ennuyeux du monde. Le bon ton exigeait, même chez une demoiselle d’Opéra, qu’à cette heure l’entretien fût] à la fois littéraire, scientifique et philosophique; plus on était frivole, moins on voulait le paraître. La toilette d’une jolie femme était le prétexte d’une réception intime, dans le sanctuaire où s’élaborait la coiffure. Un artiste habile ne mettait pas moins de deux heures à édifier ces échafaudages insensés que nous admirons sur les portraits de nos aïeules. La coiffure était l’occupation absorbante du jour. N’y avait-il pas, ensuite, le rouge à estomper, les mouches à poser, le corps de jupe à lacer? Mais aussi, une femme de quarante-cinq ans sortait rajeunie de son laboratoire, croyant n’avoir que vingt-cinq ans, et se conduisant en conséquence.
Clorinde pouvait se passer de tant de soins; tous les poètes de boudoir avaient célébré, dans les termes consacrés, sa beauté triomphante: chevelure d’Amphitrite, teint d’Hébé, jambe de Diane, corsage de Vénus. Qu’elle était délicieuse, ce matin-là, enveloppée dans un nuage de mousseline des Indes d’une transparence indiscrète, les cheveux épars dans la main du coiffeur, souriant à quelques stances qu’un élève de Dorat venait de rimer en son honneur, ou aux propos badins d’un joli abbé, qui n’avait jamais entendu que la confession de Zulmé. Un griffon qui se chauffait devant le foyer, une perruche qui criait: «Vive l’Amérique! Vive Lafayette!» complétaient cette réunion de famille où Verneuil vint tomber à l’improviste. Quand on met une danseuse dans de si beaux meubles, on a le droit d’être un peu exigeant. Les sourcils du méridional se froncèrent et son regard, se promenant sur les deux intrus, équivalut au fameux «sortez!» de Bajazet. Le poète et l’abbé, trop bien élevés pour ne pas comprendre, prirent humblement congé; il ne resta que le coiffeur, le frison, comme on disait alors, un jeune drôle à mine impudente, qui versait à flots, sur la brune chevelure de Clorinde, une poudre d’iris colorée. Dans ce temps-là, toutes les femmes avaient la manie d’être rousses ou blondes.
–Assez de poudre jaune sur la tête de Mademoiselle, dit Verneuil avec impatience; votre besogne est finie; retirez-vous.
Le coiffeur regarda la danseuse comme pour lui demander s’il devait obéir.
Sur un signe affirmatif, il déposa à regret la houppette dans l’étui d’ivoire et sortit d’un pas majestueux.
–Faut-il aussi renvoyer le griffon et la perruche? fit la demoiselle d’un ton ironique.
–Trêve de plaisanteries, Clorinde; j’ai à vous parler d’affaires sérieuses, et je ne me soucie pas que ce figaro aille colporter notre entretien chez toutes les présidentes ou les marquises qu’il accommode d’habitude.
–Soit! mais, au moins, soyez bref. Vous tombez mal. Je suis tout nerfs et tout vapeurs, j’ai une migraine affreuse. On m’accable d’injustices à l’Opéra. Cette Théodore, que Gardel favorise outrageusement depuis qu’elle est Mme Dauberval, ne vient-elle pas de me souffler un rôle dans le dernier opéra de Piccini? Comprenez-vous cela? Une grue, qui ne sait que se camper devant la boîte du souffleur et sourire bêtement au parterre, m’enlever un rôle, à moi, qui réunis les qualités des grandes danseuses du siècle: les pointes de Camargo, la grâce de Sallé et le brio d’Allard. Heureusement le public me vengera; il sifflera cette odieuse Théodore. Le comte d’Artois me le disait encore hier à souper.
–Ah! vous avez soupé avec Son Altesse?
–Oui, chez Mme Duthé, en respectable compagnie, je vous assure: un évêque et deux académiciens. Gros jaloux! est-ce que vous allez vous fâcher?
–Vous reconnaîtrez, Clorinde, que je ne me suis jamais donné le ridicule d’être jaloux; à présent, moins que jamais, j’aurais le droit de l’être; je vais me marier!
–Hein? fit la danseuse en se levant de son fauteuil et en se dressant sur les talons de ses mules comme si elle allait s’élancer pour battre un entrechat. Vous marier!
–Il le faut, ma chère enfant, reprit le financier d’un ton plus doux; un engagement qui date de deux ans, une affaire de pure convenance, dans laquelle, je n’ai pas besoin de vous le dire, le cœur n’entre pour rien.
–C’est décidé?
–Oh! irrévocable.
–Vraiment! Et vous croyez que je vais tranquillement accepter cette injure, devenir la risée de mes camarades? N’y comptez pas. Pauvre Clorinde! quelle récompense pour ta fidélité absurde! Oui, vous avez beau secouer la tête d’une façon impertinente, ce que je dis est vrai. Pour vous, mon cher, j’ai refusé des comtes et des princes: un Lauraguais, un Rohan. Si je ne suis pas la nièce d’un cardinal, comme Anne de Camargo, je vaux bien Mlle Gamache, qu’un margrave n’a pas craint d’épouser, et vous, un simple financier, que dis-je? un usurier qui prête à la petite semaine, vous me plantez là, vous m’abandonnez lâchementt!
–Pas sur .la paille, au moins, Clorinde?
–Ah! taisez-vous, ne raillez pas; il me prend des envies folles de vous arracher les yeux. Voyez-vous cette bonbonnière que vous me donnâtes pour ma fête, et ces cristaux, ces porcelaines, ces coffrets? Ils viennent de vous; voilà le cas que j’en fais.
Et la demoiselle lança dans les flammes tout ce qui lui tombait sous la main.
En homme d’ordre, Verneuil se précipita vers le foyer, sauvant, au risque de se brûler les doigts, une partie du matériel que Clorinde sacrifiait si lestement.
–A merveille, dit-il, cassez tout à votre aise; moi aussi, je vais me passer la fantaisie d’étrangler cette perruche, qui m’assourdit avec son cri sempiternel de: «Vive Lafayette!»
–Barbare! oseriez-vous assassiner cet innocent oiseau?
–Je le ferai, certainement, si vous ne laissez ces porcelaines en repos. Pourquoi cette furie? Qui vous dit qu’on songe à vous abandonner? Le mariage n’engage guère par le temps qui court, et, je vous le répète, il s’agit ici d’un lien de convenance. Je m’ennuie dans mon vaste hôtel; je prétends recevoir la cour et la ville, avoir un salon; or, ce n’est pas Clorinde, toute belle qu’elle soit, qui pourrait en faire les honneurs.
–Pourquoi pas? De plus grands seigneurs que vous n’ont pas cherché en dehors de l’Opéra!
–Oui, le margrave et Mlle Gamache, nous savons cela. Ma chère enfant, n’insistons pas sur ce sujet. Bien des excentricités sont admises aujourd’hui, mais il faut être prince allemand pour se mettre au-dessus de certains préjugés. Le financier, l’usurier, pour employer votre expression un peu vive, a semé les millions sous vos pas; il vous a bâti un palais et traitée comme le prince de Soubise traitait la Guimard; n’en demandez pas davantage. Et quant à cette fidélité dont vous vous targuez, permettez-moi de vous dire que je n’en suis pas dupe. J’ai une police tout comme M. de Sartines. Si vous avez eu le bon goût de me souffrir seul maître du logis, vous n’avez pas toujours été cruelle pour les blessures faites par vos beaux yeux. Me diriez-vous, par exemple, ce que vous faisiez un jour, déguisée en grisette, dans un carabas poudreux, qui roulait sur le pavé des Gardes, de Bellevue à Versailles, et qui s’arrêta rue de l’Orangerie, juste en face de l’Écurie des Pages? Et certain soir qu’on vous vit aux Porcherons, habillée en poissarde, pendue au bras d’un mousquetaire qui vous reconduisit jusqu’ici, me donniez-vous encore une preuve de fidélité! Ne vous défendez pas, chère belle, j’attache peu d’importance à un caprice. Que diable! on sait vivre! on n’est pas le Bartholo de Beaumarchais.
Malgré son effronterie, la demoiselle fut un instant décontenancée et se mordit les lèvres.
Verneuil en profita pour continuer:
–Vous voulez flatter mon amour-propre. Jalouse, vous? allons donc! Et jalouse d’Élise, ma future, une fille de treize ans! Si vous la voyiez!
–Parbleu! je l’ai aperçue, votre infante, l’autre soir, en baignoire à l’Opéra. J’allais attaquer mon pas de deux dans les Noces de Thétis et Pelée; Dauberval me dit:
–Vois-tu notre ami Mondor, assis derrière la nièce de Mme de Saint-Phal; tu sais, ce prodige dont la pièce eut tant de succès, il y a deux ans, chez le prince de Conti. On dirait que Mondor fait la cour à cette petite.
–Je me retourne, et j’aperçois une vraie poupée de cire, une figure de mouton, fade à renverser; des bras en fuseaux; oh! mais là, des bras à faire fuir les amours.
Et, dans un mouvement oratoire plein d’effet, Clorinde rejeta en arrière le tissu qui voilait à demi ses bras splendides.
Pour toute réponse, le financier appuya ses lèvres sur une fossette nichée à propos tout près du coude. La danseuse sentit qu’elle regagnait du terrain.
–Est-ce que les femmes de la cour vivent comme des nonnes? reprit-elle. Nos aventures, à nous autres, pauvres filles d’Opéra, sont bien pâles à côté des leurs.
–Je vous en prie, Clorinde, ne parlons plus de cela.
–Parlons-en, au contraire. Dans le fond, rien de plus innocent que ces promenades qu’on me reproche.
–On ne vous reproche rien, déesse adorée. Pardonnez ma brusquerie de tout à l’heure. Je m’armais de fermeté; j’étais furieux d’avoir à vous annoncer une nouvelle peu agréable, et pourtant, convenez-en, lorsque tant de femmes légitimes supportent philosophiquement le partage, une maîtresse ne saurait-elle, une fois en passant, user de la même indulgence?
–Une infidélité conjugale ne tire guère à conséquence; se voir trahie par un époux n’a rien d’humiliant. Mais, ici, ma réputation est en jeu; je serai déconsidérée vis-à-vis de mes camarades. Du magasin de la rue Saint-Nicaise aux coulisses de l’Opéra, les railleries pleuvront sur moi: «Eh bien! ma petite, ton financier, que tu vantais comme un modèle de constance, qui t’aimait comme la Popelinière aimait sa Mimie, il paraît que ta société ne lui suffit plus, il lui faut une ingénue de treize ans!»
–Et c’est là tout ce qui vous chagrine, tête folle? Ne craignez rien; fiez-vous à Mondor. Loin d’être humiliée, vous triompherez, et les rieurs seront de votre côté. Ne m’interrogez pas; qu’il vous suffise de savoir que je laisserai Élise à ses cours de physique et d’escrime; elle apprendra à conduire une calèche et suivra les leçons de M. de la Harpe au Prytanée. Je l’abonnerai au Mercure, à tous les almanachs des Muses!
–Pauvre enfant! je finirai par la plaindre. Sais-tu, mon gros crésus, que tu as toujours été un peu talon rouge?
La déesse s’humanisait; sa bouche provoquante dessinait un sourire à troubler saint Antoine. La causerie prenait une tournure trop leste pour que nous essayions de la reproduire, et nous laisserons tomber le rideau qui fermait le temple aux yeux des profanes.
Que faisait Mlle Élise, tandis que son futur s’occupait de négociations si délicates?
Après avoir fait pénétrer le lecteur dans le logis d’une demoiselle d’Opéra, peut-être n’est-il pas hors de propos de l’introduire chez une jeune fille de bonne maison, dans le boudoir ou cabinet, petite pièce admirablement décorée, où l’on prenait le chocolat le matin avec les amies et la leçon de mathématiques dans l’après-midi, leçon bien inutile, puisqu’il était reconnu qu’une femme du bel air ne devait pas s’arrêter aux détails du ménage, ni surveiller la dépense journalière de la maison.
En ce moment, Élise était occupée avec un professeur bien plus important: le maître à danser, la cheville ouvrière de toute éducation, celui qui apprenait à marcher, à s’asseoir, à lever l’éventail, à écouter, à sourire, et d’une petite fille faisait une demoiselle accomplie. L’illustre Gardel, qui, dans ce temps-là, daignait donner des leçons, faisait répéter à la nièce de Mme de Saint-Phal un pas nouveau qu’on devait danser chez le prince de Contir. Le mouvement avait coloré les joues d’Élise; sa tête fluette se balançait avec grâce: son coude gracieux sortait d’un nid de dentelles; sa jupe, adorablement chiffonnée, battait ses petites mules brodées d’argent: elle était à peindre sur un éventail. C’était encore heureux que la baronne consentît à l’habiller comme tout le monde et n’eût pas la fantaisie de la mettre en amour, avec un carquois et des ailes bleues, comme on avait fait pour Mme de Genlis. Quoi qu’en ait dit une rivale, le corsage svelte et arrondi d’Élise était plutôt fait pour attirer que pour faire reculer les amours. Le duc de Bourbon s’y connaissait, et le piquant minois aux yeux bleus admiré par lui, embellissait tous les jours. Le physique s’était développé hâtivement comme le moral. Cette enfant de treize ans en paraissait dix-huit. Les beaux fruits, éclos en serre chaude, mûrissent avant l’heure et réjouissent les yeux, lors même que le printemps ne les a pas encore caressés de sa tiède haleine.
Malgré les efforts du Commandeur, la mignonne avait échappé au couvent; Mme de Saint-Phal tenait à garder sa nièce près d’elle pour s’en faire honneur. Élise continua à vivre dans le tourbillon du beau monde. C’était la personne la plus occupée de Paris: l’escrime, les mathématiques, la danse, à peine s’il lui restait une heure pour sa toilette et sa correspondance.
Et la correspondance d’une fille de qualité n’était pas peu de chose. Souvent, il fallait qu’Élise écrivît trois ou quatre billets par jour à Doralice pour lui donner rendez-vous aux Bains-Chinois, au Cours la Reine, sur les Remparts, à l’Opéra, ou lui confier mille choses qu’on ne pouvait dire qu’à une inséparable. Pour continuer à servir les Muses, Élise dut prendre sur son sommeil; elle dicta la nuit, à sa femme de chambre, un roman en trois volumes. La soirée du Prince de Conti avait fait de l’enfant une héroïne de roman.
Entre la dernière poupée et la première amourette, la nature n’a pas ménagé de transition aux filles.
Dans ses visites à l’hôtel Saint-Phal, Armand reprenait la conversation interrompue au Temple. Au lieu d’être puni de son escapade, le page avait obtenu une lieutenance dans le régiment de Royal-Artois. Quand les princes sont de bonne humeur, ils daignent rire des frasques de leurs serviteurs. L’uniforme des mousquetaires seyait mieux encore que le costume des pages au bel Armand. C’était, du moins, l’opinion d’Élise. Une présidente, une baronne, plusieurs danseuses et quelques grisettes étaient du même avis. Les aventures du chevalier de Faublas donnaient de l’émulation à la jeunesse du temps.
La leçon de danse finissait. Le professeur et l’élève y mettaient un sérieux admirable.
–Attention, Mademoiselle! criait Gardell; vous vous négligez; la tête un peu plus soutenue, les bras morts, coulez le pas, plus de hardiesse dans le regard; là, voilà qui est à merveille; vous sautez comme un ange, ce matin; vous serez charmante en Eucharis; je vous prédis un succès fou.
Et il sortit avec une pirouette et une révérence que les élégants cherchaient à imiter, mais dont il avait seul le secret. Rouge, essoufflée, ’ Élise se jeta sur une voyeuse.
–Dorine, vite mon chocolat, je l’ai bien gagné; il est neuf heures, tant pis pour Doralice; je ne l’attendrai pas.
La soubrette déposa le déjeuner sur un petit meuble de forme bizarre. C’était une espèce d’autel où l’Amitié et la Fidélité s’enlaçaient d’une façon touchante. Des festons et des chiffres tracés avec les chevelures des amies couraient sur les parois de l’autel. Au-dessus, accroché à la boiserie, un dessin représentait le temple de Castor et Pollux. Le génie de l’Amitié offrait à ces dieux le médaillon d’Élise et les priait de veiller sur elle.
Quelle irrévérence! Se servir d’un autel à l’amitié en guise de buffet, mais cette Dorine ne respectait rien. Elle avait vingt ans, l’œil fripon, la bouche en cœur, un vrai minois de soubrette, un petit lève-nez, comme disaient les libertins de l’époque. Personne mieux qu’elle ne savait trousser un pouf, chiffonner un toquet ou créer un juste. Elle écrivait en belle ronde aussi bien qu’un procureur, et le manuscrit d’Henriette Saint-Yves était de son écriture aussi bien que celui de Fédora ou le Souterrain de Novogorod, le roman en trois volumes. Les fonctions de secrétaire l’avaient rendue un peu familière, et elle s’avisait volontiers de parler sans qu’on l’interrogeât.
–Voilà la marquise! s’écria-t-elle; j’entends le bruit de ses talons dorés.
–Oui, c’est moi! désolée d’arriver si tard au rendez-vous donné par l’amitié.
Et Doralice parut dans un négligé merveilleux: bonnet à l’Espiègle, redingote de satin croisée sur la poitrine et garnie de blondes, mantelet blanc ouaté et manchon de cygne.
–Venez çà, mon cœur! que je vous baise à deux bras. Je mourais d’impatience de vous voir, mais si vous saviez tout ce que j’ai sur la conscience depuis ce matin; vingt courses au moins: j’ai acheté du rouge chez Mlle Martin, choisi une tapisserie chez Rivoire, commandé un éventail à Méré, des mules chez Bourbon. Notez que je me suis promenée jusqu’à deux heures du matin sur les Remparts au sortir de la grande parade des singes. Rien de plus drôle, mon cœur; figurez-vous qu’on leur a mis des habits brodés à palmes vertes; ils ont aussi bon air que M. de La Harpe; à deux pas, le plus fin s’y tromperait. Votre chocolat est exquis; trois petits écus la livre, n’est-ce pas? comme on nous ruine! Tiens! vous avez une Chambrelouque? Mais c’est le bonheur de la vie qu’une Chambrelouque. Voulez-vous m’en prêter une? Je passe la journée ici. Quelle fête! Ah! j’oubliais ce petit chien en biscuit de Sèvres, symbole de l’amitié, que j’apporte pour parer votre autel.
–Il est ravissant, chère Doralice; cette aimable attention me fait du bien; j’ai l’âme si triste aujourd’hui!
–Quelle catastrophe est tombée sur vous, mon cœur?
–Armand est parti pour rejoindre son régiment à Senlis!
–N’est-ce que cela? Eh bien! il vous écrira.
–Beau dédommagement! je vais être deux mois sans le voir. Il m’a fait hier les adieux les plus tendres. Le fou! Ne s’est-il pas avisé de m’embrasser vingt fois derrière le paravent du grand salon; si mon oncle le Commandeur, qui lisait la Gazette assis dans une bergère, nous avait surpris, quel tapage!
–Voyez-vous cela, le petit lutin, vous l’avez ensorcelé; bientôt on ne pourra plus le tenir, il perd la tête.
–N’en croyez rien, Doralice; au fond, ce n’est qu’amitié fort vive de cousin germain, et j’aurais été plus sévère, je vous le jure, si le pauvre garçon ne m’avait paru au désespoir.
–Bon! Mademoiselle, on les connaît ces amitiés et ces sévérités-là; c’est fort vilain de faire la dissimulée avec votre inséparable. Dieu me pardonne! des larmes dans ces yeux divins. Pensez à des choses sérieuses, mon cœur, et la soirée de Monseigneur et votre entrée de ballet. Eucharis n’a pas en ce moment la permission de pleurer Télémaque. Je ne dis pas de mal du petit mousquetaire; mais est-ce que les hommes valent la peine d’être pris au sérieux? Un de perdu, dix de retrouvés.
La marquise prêchait d’exemple. L’impertinente boutade de Tilly, à la soirée du Temple, avait enlevé d’assaut un cœur qui ne demandait qu’à se rendre; on avait aimé le comte un grand mois; au XVIIIe siècle, c’était l’éternité.
Dorine entr’ouvrit la porte du cabinet:
–Le chevalier do Rougemont demande à parler à Mademoiselle.
–Impossible, Dorine; j’ai mille confidences à faire à la marquise. D’ailleurs, excepté mon cousin, aucun homme n’a pénétré dans ce sanctuaire réservé à l’amitié.
–Voilà des scrupules saugrenus, mon cœur, permettez-moi de vous le dire. Est-ce que le chevalier compte davantage que ma levrette ou ma perruche? Qu’il vienne! il nous divertira.
–J’userai donc de la permission, dit le chévalier en se montrant soudain.
Le bonhomme semblait tout effaré. De ses cheveux, la poudre avait glissé sur son collet et ses épaules; la dentelle de son jabot était fripée et d’un bon doigt trop en dehors; ses mains tremblaient, et, sans laisser à Élise le temps do placer une interrogation:
–Suivez-moi immédiatement chez la baronne; le Commandeur aussi vous attend; tous deux ont à vous parler!
–Miséricorde! s’écria Dorine; Comtois ne se trompait pas hier; il s’agit d’un mariage.
–Expliquez-vous, chevalier, vous me faites mourir, dit Élise.
–Ne me demandez rien; ils m’ont fait promettre le secret.
–Et moi, au nom de notre amitié, je vous ordonne de parler.
–C’est mal, Élise, d’abuser ainsi de votre empire. Le bonhomme Rougemont, vous le savez, n’a jamais su résister à une prière de vous. Soit! vous le voulez, j’y consens, au risque de me brouiller avec votre famille; sachez que votre tante prétend, sous huit jours, vous marier au financier Verneuil.
Doralice et Dorine poussèrent un cri simultané.
–Pauvre mignonne! Mais c’est le sacrifice d’Iphigénie!
–Nous, épouser ce financier à muffle de procureur, et qui a le triple de notre âge, jour de Dieu! nous verrons bien!
Élise seule n’avait rien dit. Elle s’était levée et restait pâle, immobile, comme foudroyée.
–Soyez tranquille, dit-elle enfin, ce mariage ne s’accomplira pas. Suis-je un agneau pour me laisser égorger sans résistance? Je protesterai; s’il le faut, je porterai plainte au Châtelet; il y a des juges pour défendre l’innocence persécutée.
–Hélas! mon enfant, il y a aussi les lettres de cachet et les couvents, qui sont la Bastille des demoiselles récalcitrantes.
–Non, chevalier, ce n’est pas possible; le Commandeur sera difficile à persuader, je le sais; mais ma tante a de l’affection pour moi; je me jetterai à ses genoux; j’ose maintenant l’avouer, Doralice, je lui dirai que j’adore Armand; elle s’attendrira et ne me contraindra pas à un mariage détestable.
–La baronne n’est plus libre de ses volontés. Elle s’est mise sous la dépendance de Verneuil. Le Biribi et le Pharaon ont joué, depuis quelque temps, de mauvais tours à Mme de Saint-Phal, et votre mariage acquitte toutes ses dettes.
–Que le ciel ait pitié de nous! Nous étions l’enjeu de cette vieille joueuse d’enfer!
–Taisez-vous, Dorine; respectez, s’il vous plaît, Mme de Saint-Phal. Rien n’est désespéré. Si ce n’est pour moi, ma tante cédera pour son fils. Savez-vous qu’Armand serait capable d’en mourir?
Le chevalier fit une petite moue d’incrédulité.
–Ne vous abusez pas trop là-dessus, mon cœur, dit Doralice.
–Mes amis, ne m’ôtezpas l’espérance, qui seule me soutient. Votre bras, chevalier; je suis prête à vous suivre.
La porte était à peine refermée que Doralice se leva:
–Bon! voilà que je bâille comme une dévote au sermon du père Misère. Je hais les drames de famille; je suis trop sensible pour être témoin du malheur des autres; deux gouttes de fleur d’oranger, s’il vous plaît, ma chère Dorine, pour calmer mes nerfs. Justement je me rappelle qu’à trois heures, je devais aller à la foire Saint-Germain pour voir la danse des chiens, et de là me promener au Colisée avec les dames d’Egmont. M. Grimm a fait mettre sur le lac une galère à trois rangs de rames que nous inaugurons aujourd’hui. Excusez-moi près d’Élise, et assurez-la que, quoi qu’il arrive, son inséparable ne l’abandonnera jamais.
–Joli dévouement! murmura la soubrette quand elle fut partie. Vous déchirer à belles dents lorsqu’un vent favorable pousse votre barque et vous lâcher à la première bourrasque, voilà ce que le monde appelle une amie. Espérons, au moins, que l’amour nous restera fidèle.
Élise n’avait plus peur et entraînait le chevalier moins empressé. L’aréopage était installé: Mme de Saint-Phal, grave et empanachée, assise dans un fauteuil; le Commandeur debout et plus solennel que jamais:
–Bénissez le hasard, ma nièce, fit-il (il était trop bon philosophe pour dire le ciel); un honnête homme nous demande votre main.
–Puis-je savoir son nom, Monsieur? dit Élise d’un petit ton naïf très bien joué.
–Ce n’est rien moins que Verneuil, l’illustre financier, l’émule des la Popelinière et des Beaujon. Votre bonheur est au-dessus de vos mérites, ma nièce, et, par la grâce du dieu Plutus, vous allez régner sur tout Paris.
–J’apprécie comme je le dois un pareil honneur, Monsieur; mais je n’ai pas encore quatorze ans révolus. Accepter si jeune les devoirs du mariage, n’est-ce pas courir bien vite au-devant de la destinée?
–Pas de phrases, ma nièce; on ne vous consulte pas; la chose nous a paru bonne à conclure; on vous avertit simplement que, dans huit jours, le mariage sera célébré à Saint-Thomas-d’Aquin. Aujourd’hui a lieu la signature du contrat; ayez soin de faire belle toilette et bon visage pour recevoir votre futur.
–Et moi, Élise, j’ajoute que celle qui vous a servi de mère est heureuse d’avoir trouvé pour vous cet établissement inespéré. Croyez, ma nièce, que, dans ce choix délicat, votre intérêt seul m’a guidée.
–Et le vôtre aussi, peut-être, Madame! Je n’ignoro pas qu’en ce moment je sers à payer vos dettes. C’est ma jeunesse que vous vendez à ce traitant, ma chair et mon sang que vous avez joué au pharaon. Honte à vous, qui avez conclu ce marché infâme que je ne ratifierai pas; plutôt la mort que d’épouser votre financier: vous ne me traînerez pas vivante à l’autel, je le jure!
–Eh bien! ma sœur, que dites-vous de cette sortie? Voilà les fruits de l’éducation philosophique que vous vantez: on raisonne, on se révolte, au lieud’obéir. Je ne suis pas dévot, mais je pense que les couvents avaient du bon; les religieuses ont d’excellents moyens de persuasion, et, si vous m’aviez écouté, cette péronnelle serait aujourd’hui aussi souple qu’un gant.
–Il est toujours temps d’aller au couvent. Elle y sera dès demain. Ingrate, qui me devez tout! Petit serpent que j’ai réchauffé dans mon sein!
–Tout à l’heure, Madame, j’ai été trop loin; recevez mes excuses. J’ai cédé à un premier mouvement de douleur et d’indignation; je rétracte des expressions trop vives, mais ma résolution est inébranlable; je ne puis consentir à ce mariage.
–Et pourquoi, s’il vous plaît? refuser un homme qui vous présentera à la cour, et qui a le droit d’aller en polissonaux Marly du roi!
–J’ai déjà disposé de mon cœur, Madame.
–L’entendez-vous, Commandeur? Cette pécore a déjà disposé de son cœur! N’aurait-on pas envie de lui appliquer le fouet?
–Laissez-moi faire. Vous autres femmes, vous gâtez tout avec vos violences. Peut-on savoir, Élise, quel est l’objet de votre tendresse?
Peu de filles ainsi questionnées eussent volontiers répondu. Élise hésita un instant, et regarda le chevalier, qui lui fit signe de se taire; mais, par revirement familier à cette nature spontanée, elle se ravisa soudain, et, comme un jeune faon qui saute un fossé sans regarder en avant, elle dit d’une voix ferme:
–Pourquoi ne l’avouerais-je pas? J’aime mon cousin Armand.
–Oh! c’est trop fort! Commandeur, laissez-moi rire à mon aise. Quoi! c’est à ce vaurien d’Armand que cette héroïne a juré une fidélité éternelle?
–Paix, ma sœur; c’est là où j’attendais votre nièce. Que diriez-vous, Élise, si je vous prouvais clairement que votre bien-aimé porte légèrement ses chaînes. Vous souriez, vous n’en croyez rien. Eh bien! écoutez cette lettre, oubliée hier par mon coquin de neveu.
Et le Commandeur, qui avait étudié sa leçon, lut sans lunettes la lettre suivante:
«PRÉSIDENTE DE MON CŒUR,
Et moi aussi, je meurs d’impatience; je maudis les devoirs de famille qui me retiennent captif et m’empêchent de voler aux pieds de ma belle adorée. Libre, enfin, ce soir, au lieu d’aller jusqu’à Senlis, je m’arrêterai à l’Isle-Adam, et je déroberai quelques heures au service du roi pour les donner à l’amour qui saura bien m’en récompenser.
Ne soyez donc plus jalouse. Faut-il vous répéter qu’Élise est une enfant sans conséquence? Elle m’aime, j’en conviens (il est fat, monsieur mon neveu); sa tendresse naïve et sincère ne me déplaît pas; j’ai besoin de cette pastorale pour me faire supporter l’ennui du logis maternel (voilà qui est aimable pour la baronne). Mais que toutes ces bergeries sont fades en comparaison du bonheur qui m’attend à l’Isle-Adam!
A ce soir donc, ô la reine des présidentes! Le plus amoureux des mousquetaires couvre de baisers ce petit signe qui s’épanouit, comme une mouche dans du lait, au bas de votre cou charmant.
ARMAND de Saint-Phal.»
–Et c’est signé en toutes lettres; voyez plutôt. Vous me demanderez pourquoi ce joli poulet n’est point allé à son adresse. Hier matin, notre mousquetaire a rencontré Manon, la repasseuse, et, ma foi, près d’elle il a oublié toutes les présidentes de la terre.
Le Commandeur était féroce; Élise eût désarmé l’Inquisition elle-même; ce visage enfantin s’était décomposé sous l’action d’un dépit violent.
–Il suffit, Monsieur, dit-elle en repoussant la lettre que son oncle lui tendait; j’épouserai Verneuil ou un autre, peu importe; le paralytique Beaujon, si cela vous fait plaisir. Maintenant, je suppose que vous n’avez plus rien à me dire. M’est-il permis de rentrer chez moi?
Là-dessus, Élise s’enfuit, et, deux minutes après, le bon Rougemont la retrouvait assise devant un petit bureau de Boule, tenant une plume dont ses doigts tremblants cherchaient en vain à se servir.
–Vous connaissez mon infirmité, chevalier, fit-elle. Voulez-vous me servir de secrétaire?
L’enfant souriait d’un triste sourire, pire cent fois que les larmes; la voix tremblait, l’œil restait sec, et, avec un calme sous lequel se cachait la tempête, elle dicta au chevalier les lignes que voici:
«MON COUSIN,
Vous avez tort de me prendre pour une enfant sans conséquence; à partir d’aujourd’hui, je suis une vieille femme qui ne croit plus à rien de bon ni de sincère. Dans huit jours, votre cousine Élise épousera un vieux financier. A quoi sert la liberté, si l’on a perdu ses illusions? C’est un adieu un peu long que je vous envoie. Vous êtes assez philosophe pour supporter l’absence. Quant à moi, je reprends ce cœur que vous avez laissé tomber, et, désormais, je penserai à vous comme à ceux dont il faut pleurer la mort,
ÉLISE,
Que vous ne reverrez jamais.»
Pas trop mal tourné, vraiment, pour une demoiselle de treize ans. Seule, la métamorphose du cœur lâché était un plagiat fait à M. Dorat.
En dictant les derniers mots, une larme brilla dans les yeux de la pauvre fille; un effort de volonté l’arrêta aux franges des paupières.
–Mon ami, dit-elle, pardonnez cette faiblesse. A treize ans, être ainsi désabusée, c’est bien jeune; Doralice prétend qu’on s’y habitue; mais le premier amour ne peut être si facilement oublié.
–Point de stoïcisme, ma charmante amie, pleurez, pleurez ces illusions envolées, ces aspirations folles et indéfinissables d’un cœur ingénu, premier battement d’ailes qui ne revient jamais. Quand vous aurez payé tribut à la douleur, séchez vos larmes et songez que vous subissez la loi commune. Vous méritiez d’être adorée fidèlement, à genoux; on vous préfère une présidente surannée ou une grisette vulgaire; ne vous en étonnez pas, c’est tout simple. Il ne faut pas demander à l’amour, tel qu’on le comprend aujourd’hui, ce qu’il ne peut donner. Il est un autre sentiment de meilleure nature; nommez-le comme vous voudrez, amitié ou amour platonique; s’il a parfois les aveuglements de la passion, il n’en a ni les violences, ni les caprices, ni les égoïsmes. Patient et discret, il ne fait pas tapage comme son frère; il donne tout et ne demande rien, heureux d’obtenir les miettes dédaignées. Le temps, qui détruit la jeunesse et la beauté, n’enlève rien à l’amitié; elle sort rayonnante des épreuves où trébuche souvent l’amour. Si tous sont créés pour ressentir la passion, peu sont capables d’éprouver l’amitié, ce sentiment divin qui console et relève la nature humaine.
–Ah! mon âme est faite pour la comprendre et y répondre. Je vous remercie, chevalier, de me rappeler que j’ai, près de moi, des amis véritables. Laissez-moi maintenant; je vais pleurer peut-être; mais, dans huit jours, vous me trouverez forte et résignée.
M. de Rougemont s’inclina sur la petite main qu’on lui tendait et la baisa avec ferveur.
Le soir, Élise parut au dîner de fiançailles, un peu triste, mais éblouissante sous sa robe de brocart lilas, glacée d’argent. Il y avait chez cette petite fille la volonté d’une Spartiate. Verneuil ne se douta guère que la lutte avait été aussi chaude à l’hôtel Saint-Phal qu’au logis de la rue de la Victoire. Au dessert, Marmontel lut un épithalame, où il célébrait le bonheur des deux époux, et Mme de Boufflers fit cadeau à la future d’un éventail peint par Lancret. On y voyait un couple conduit par l’Amour au temple de l’Hyménée. Hélas! fut-il jamais plus amère ironie? Pendant ce temps, le mousquetaire galopait sur la route de Senlis, et qui sait si, pris d’un remords subit, n’avait pas fait un détour vers les bocages de l’Isle-Adam.
Dans ce temps-là, il n’existait pas de feuilles mondaines pour enregistrer les splendeurs de la corbeille, mais les petits abbés valaient nos reporters. Ils couraient les ruelles et les cercles, publiant nouvelles et cancans; tout Paris connut bientôt les folies de Verneuil; on savait le nombre des éventails, des montres, des breloques en écaille ou en ivoire incrustés d’or et de pierreries, des mouchoirs brodés en soie, des plumes aussi variées que les couleurs de l’arc-en-ciel, des lampas de Lyon, des velours frappés, des pékins chinés, des mousselines de l’Inde, qui remplissaient la corbeille. On citait surtout certain coffret où étaient représentées toutes les garnitures de points connus, depuis la guipure d’Auvergne jusqu’au merveilleux Alençon. Le fameux coffre aux dentelles de Marie-Antoinette était égalé, sinon surpassé. Le bruit en vint aux oreilles de Sa Majesté, qui fut scandalisée qu’une de ses sujettes pût rivaliser avec elle en pareille matière. Le plus extraordinaire, c’est que tous les cadeaux furent faits en double, et Clorinde traitée exactement comme la fiancée. Loin d’y trouver à redire, la société battit des mains; on déclara le procédé excentrique, mais du meilleur goût, et on se demanda si le jour du mariage il en serait de même. Il fallait être au XVIIIe siècle pour voir la morale traitée avec ce sans-gêne et cette légèreté.
Élise n’avait plus le temps de songer qu’elle était malheureuse, toute la journée courant les magasins ou enfermée avec le cordonnier et le tailleur pour dames; la fierté aidant, elle s’imaginait de bonne foi ne plus se soucier de l’infidèle. Quelle femme, d’ailleurs, eût été insensible à ce déploiement de luxe? Toutes les filles à marier enviaient son sort. Selon l’expression du Commandeur, elle allait régner sur tout Paris, et elle en prenait son parti.
La nature seule ne se mit pas en frais. Le5février1787, jour du mariage d’Élise, il neigeait à ravir un ours blanc, et toute la finance réunie n’aurait pu faire épanouir dans le ciel un rayon doré. C’était, du reste, la neige la plus maussade du monde, souillée par la boue et les immondices en permanence sur le pavé. M. de Sartines n’avait pas à sa disposition ces escouades de balayeurs grâce auxquels nos élégantes peuvent sans crainte se risquer à pied.
A cette époque, quand les neiges et les pluies avaient détrempé le sol, un décrotteur faisait sortir d’une remise un pont à roulettes sur lequel le piéton traversait les endroits difficiles. Une heure avant le mariage d’Élise, il fallut établir deux ponts mobiles aux abords de Saint-Thomas-d’Aquin; mais les piétons étaient rares: duchesses, financières, bourgeoises de qualité, arrivaient en voitures de grandes attelées, comme on disait alors; seuls, quelques hommes osaient s’aventurer en Wiski, véhicule léger qui faisait fureur. Une foule intrépide stationnait sur les marches de l’église, les pieds dans l’eau, le nez aux giboulées; la température ne disposait pas ces gens-là à l’indulgence; on sentait que la sève révolutionnaire fermentait déjà, et plus d’une critique mordante ou d’un rire moqueur accueillit l’arrivée de certaines femmes de la cour. Élise sut désarmer les plus hostiles; un murmure d’admiration la salua lorsqu’elle descendit de son équipage à quatre chevaux conduits par deux postillons enrubannés de blanc. Rien de moins virginal que la toilette d’une mariée au XVIIIe siècle. Une robe décolletée, des boutons de fleur d’oranger perdus dans un échafaudage de cheveux poudrés, symbolisaient mal l’innocence. A défaut d’un air modeste, notre héroïne avait une expression mélancolique; aussi pâle que les voiles qui l’enveloppaient, jamais elle ne parut si charmante. Elle prit le bras du Commandeur et s’apprêtait à monter les degrés de l’église, lorsque, par une coïncidence fâcheuse, le cortège se croisa avec un convoi qui sortait. C’était celui d’une fille du peuple, emportée par le chagrin de n’avoir pu épouser celui qu’elle aimait. Le drap qui recouvrait la morte frôla Élise, et quelques flocons de neige, soulevés par le vent, glissèrent de la draperie funèbre sur la robe nuptiale. Fallait-il plaindre l’enfant qui partait avec ses illusions, suivie des regrets qu’on accorde à la jeunesse, ou celle qui restait désabusée, enchaînée à jamais pour traîner une vie d’épreuves et d’aventures?
L’incident impressionna tout le monde, mais le cortège reprit bientôt sa marche. Verneuil se montra à son tour, menant la baronne.
–Qu’il est laid! s’écrièrent les femmes.
–Quel dommage! murmurèrent les hommes.
Ces compliments, saisis au vol, n’avaient pas mis le marié en belle humeur, et, lorsqu’il s’agenouilla sur le prie-Dieu, à côté d’Élise, sa physionomie était si peu séduisante que Vaudreuil ne put s’empêcher de dire à l’oreille de Jaucourt:
–Mon ami, décidément cette petite est jolie à faire peur!
La nef était pleine; la bonne société n’avait eu garde de manquer au rendez-vous. On retrouvait là une partie des invités du Temple. Au premier rang, Mmes de Montesson et d’Egmont, les inséparables, mises comme deux pensionnaires, selon la mode inaugurée par Marie-Antoinette: polonaise sans garnitures, fichu noué derrière le dos, coiffure à la Fanfan. Quelle simplicité habile chez deux merveilleuses qui frisaient la quarantaine! Derrière ces dames se trouvait Thérèse de Fontenay, connue plus tard sous le nom de Mme Tallien; elle venait de se marier et avait alors douze ans et demi, juste un an de moins qu’Élise; dans ce temps-là, on dévidait lestement le peloton de la vie.
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