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Julie Gouraud

Mémoires d'un caniche


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066314880

Table des matières

INTRODUCTION.

MÉMOIRES D’UN CANICHE.

CHAPITRE I.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE XI.

CHAPITRE XII.

CHAPITRE XIII.

CHAPITRE XIV.

CHAPITRE XV.

CHAPITRE XVI.

CHAPITRE XVII.

CHAPITRE XVIII.


INTRODUCTION.

Table des matières

Eh bien! non, je ne suis pas savant. Ne comptez pas sur moi pour faire une partie de dominos, et encore moins pour additionner la dépense d’un collégien au retour d’une promenade générale.

Cependant je ne suis pas plus bête qu’un autre, et je ne vois pas pourquoi je n’écrirais pas ma petite histoire à l’exemple des poupées, des petits garçons, voire même des ânes.

Tous ces auteurs ont donné le nom pompeux de mémoires à leurs récits. Pourquoi ne les imiterai-je pas? J’ai bonne réputation; personne ne se méfie de moi. Je suis fidèle, obéissant, dénué d’ambition; l’intérêt n’influence point ma conduite: plaire à mon maître, lui prouver mon dévouement, le suivre dans l’adversité, le reconnaître toujours et partout, tel est mon caractère.

Peut-être le lecteur pense-t-il que j’aurais dû charger un ami de cette petite préface. Je laisse à d’autres ce manège de fausse modestie. Je pense bien de moi, et j’ai la simplicité de le dire. C’est un trait d’originalité qui en vaut bien d’autres.

Je suis vieux (douze ans) et quelquefois de mauvaise humeur. Mon maître est en voyage. Il a craint qu’un changement de climat ne nuisît à ma santé.

Il m’a donc confié aux soins d’un serviteur encore plus vieux que moi. Nous dînons ensemble, nous dormons ensemble; nous parlons de notre maître, nous soupirons ensemble.

L’autre jour nous devions faire quelques visites, lorsqu’une pluie torrentielle arrêta le bon Jacques dans ses projets: Oh! dame, dit-il, par un temps comme ça, on ne te mettrait pas dehors. (Je connais le proverbe.)

Quelle pusillanimité ! ne pas sortir parce qu’il pleut! J’eus besoin de me rappeler toutes les bonnes pâtées et les os que j’avais reçus de Jacques et de Sylvie, sa femme, pour ne pas aboyer de pitié.

Cependant, sans la prudence de mon fidèle gardien, je n’aurais probablement pas songé à me faire auteur.

Tout en dormant et en grognant, je voyais passer devant moi les beaux jours de mon enfance, les rêves de ma jeunesse. J’allais peut-être verser des pleurs, lorsque tout à coup secouant les oreilles, je me dis: écrivons l’histoire intéressante de notre vie.

Vous, enfants, lisez-la.,



MÉMOIRES D’UN CANICHE.

Table des matières

CHAPITRE I.

Table des matières

Mon arrivée au château de Baudry.

Où est-il? Voici la voiture, on ouvre la grille, Paul, Henriette, Louis, venez, venez donc! Le voici! Le voici!

Les enfants accouraient tout en s’appelant, les bonnes cherchaient en vain à rétablir l’ordre interrompu par l’arrivée d’une berline à quatre chevaux, qui s’avançait au milieu de la grande cour du château.

Nous étions encore assez loin du perron, lorsque mettant la tête à la portière, j’aperçus les deux petits garçons et la petite fille dont les voix fraîches avaient attiré mon attention.

Les premières impressions ne trompent jamais un chien. — Ces têtes blondes groupées autour d’une jeune mère me plurent tout d’abord, et je voulus le témoigner par un petit aboiement plein de douceur, qui enchanta toute la société.

La voiture s’arrête, M. Nelville me prend dans ses bras, et est bientôt entouré de ses enfants.

LES ENFANTS.

Papa, papa, ah! qu’il est joli! qu’il est drôle! mettez-le par terre. Quel âge a-t-il?

M. NELVILLE.

Enfants, ne le tourmentez pas. C’est la meilleure petite bête du monde.

HENRIETTE.

Mon petit papa, prenez-le pour que je le voie mieux. Ah! que je l’aime!

M. NELVILLE.

Mademoiselle Henriette n’aime plus son papa! Elle ne l’a pas embrassé : c est joli!

Mlle Henriette avait quatre ans et demi et ma présence lui tournait la tête. Je le dis sans fatuité. D’ailleurs une petite fille et un petit chien sont destinés à être amis, et il ne fallait certes pas moins que la force de la sympathie pour faire oublier à Henriette ses devoirs; car c’était bien la meilleure et la plus gentille enfant que j’aie rencontrée dans toute ma vie.

En même temps que ce doux reproche échappait au père, il tendait les bras à la petite qui posait sa tête blonde et frisée sur l’épaule dé son papa, après chaque baiser reçu ou rendu.

Le calme étant à peu près rétabli, on alla d’autant plus vite au salon qu’une grand’mère nous y attendait avec impatience.

M. Nelville me posa sur le parquet et un cercle se forma autour de moi. Chacun dit son mot. Je fis assez bonne contenance. Je regardais à droite, à gauche. Ce fut en ce moment que je m’aperçus pour la première fois dans une glace.

Ma mère m’avait dit que j’étais beau, mais je vous avoue que je me trouvai au-dessus de tous ses éloges: une robe blanche et frisée, une queue en panache naissant, des pattes fines, des oreilles flexibles accompagnant un museau plein de physionomie: je fus enchanté de me connaître, et je compris comment j’excitais l’admiration générale.

Tous les yeux étaient tournés vers le nouvel ami de la maison, je ne pouvais faire un mouvement sans qu’il fût remarqué.

Aussitôt une grave question s’éleva, comment l’appellerons-nous: Snapp, Médor, Black, c’était une confusion à me rompre les oreilles.

PAUL.

Mon cher papa, je serais bien content si vous permettiez de l’appeler César.

M. NELVILLE.

Quelle ambition! Il n’est pas de taille à porter ce nom.

LOUIS.

Eh bien! papa, appelons-le Midas.

M. NELVILLE.

Et toi, Henriette, comment l’appelleras-tu?

HENRIETTE.

Moi, papa, je l’appellerai Toutou, mon cien.

Cette voix enfantine fit battre mon cœur. Toutou! mon cien! ô noms pleins de douceur que de fois vous avez charmé mes oreilles!

Mais les garçons éclatèrent de rire, le père embrassa sa petite-fille, et après plusieurs propositions repoussées, je reçus le nom de César parce que Paul avait appris le matin même l’histoire d’un ancien capitaine romain qui l’avait illustré.

M. Nelville céda à la fantaisie du petit garçon, et le château retentit du nom de César auquel je m’habituai d’autant mieux qu’Henriette le prononçait facilement.

HENRIETTE.

Bonne maman, je voudrais bien le toucher.

LA GRAND’MÈRE.

Caresse-le, ma chérie.

HENRIETTE.

Bonne maman, j’ai peur.

LA GRAND’MÈRE.

Ne crains rien, c’est un chien de benne nature. Il te regarde, allons, caresse-le.

Henriette se décida à passer sa petite main potelée sur mon dos, sur ma tète, puis s’enhardissant, elle me toucha la moustache. — Je m’empressai de lécher la main de ma petite amie. Ce fut alors une explosion de joie: Bonne maman! il m’a léchée! Paul, Louis, il me lèche! regardez sa petite langue rose!

L’expérience se renouvela trois fois de suite.

Les garçons présentèrent leurs mains. Elles étaient, à vrai dire, moins séduisantes: mains d’écoliers tachées d’encre, et déjà assez vigoureuses pour s’armer contre moi. N’importe, ces enfants avaient une bonne physionomie, des yeux francs et ouverts, et, d’ailleurs, je craignais d’introduire la jalousie dans la famille.

Mon dîner fut un spectacle qui ravit les enfants. Je ne sais rien de plus laid qu’un chien affamé qui se jette sur une pâtée.

. Me souvenant des conseils de ma tendre mère, je mangeai peu et sans laisser tomber la plus petite miette à côté de l’assiette: on vit tout de suite que j’étais propre; Jacques dit cependant qu’on ne pouvait pas savoir: qu’il fallait attendre au lendemain pour se prononcer: le lendemain me couvrit de gloire!

Une niche en damas bleu m’avait été préparée, dans le grand vestibule. Certes je fus flatté de cette aimable attention. Toutefois je fis quelques cérémonies pour y entrer, ma mère m’ayant dit que tout ce qu’il y a de mieux pour un chien, c’est de dormir en rond sur un bon fauteuil. J’entrai donc dans la niche par pure politesse, me disant qu’avec le temps, je pourrais m’en affranchir sans me montrer ingrat.

J’avais six mois. Novembre finissait lorsque j’arrivai à Baudry. La saison était pluvieuse, nous ne sortions guère de la cour du château. Mais quelle cour! elle s’étendait jusqu’au chemin. De magnifiques grilles en gardaient l’entrée et de chaque côté des espèces de fossés plantés de figuiers et de pommiers sauvages nous mettaient à l’abri de toute attaque. Un petit fourré, des haies de buis respectées, en dépit de la mode, parce qu’une aïeule les avait plantées, donnaient à cette cour l’aspect d’un parc. Elle était sablée, et j’avais le plaisir d’y considérer l’empreinte de mes pattes.

Lorsque nous ne pouvions pas gambader dehors, nous prenions nos ébats dans une des salles du château. Tenez, je regrette pour la première fois de ma vie de ne pas être savant, je compterais les fenêtres de notre château, et j’en trouverais au moins trois cents. Oui trois cents: j’ai du coup d’œil.

Vous ne le savez peut-être pas; un chien connaît bien vite les gens avec lesquels il vit; il voit s’ils ont de l’éducation, de la politesse, et il suit l’exemple qu’on lui donne.

A Baudry tout le monde avait de bonnes manières. Les enfants se tenaient bien à table, ne parlaient que lorsqu’on les interrogeait, ils ne suçaient pas leurs doigts, ne buvaient pas la bouche pleine, et ne donnaient pas de coups de pied à leurs voisins. — «Où veux-tu en venir, ami César, avec de pareilles réflexions? » — Voici: j’ai voulu vous faire pressentir que ma présence n’était point admise dans la salle à manger, et que, si par hasard je m’y faufilais, je ne demandais rien. Lorsque l’odeur d’un civet de lièvre m’incommodait trop, je profitais de la première ouverture de porte pour m’en aller, me disant qu’après tout, je serais plus à mon aise pour croquer les os que la bonne Gotton tiendrait en réserve pour moi. Au salon j’avais une tenue tout aussi distinguée. Je n’ai jamais vu Paul et Louis se coucher sur le canapé, faire la culbute au milieu du salon; alors je me tenais tranquille au coin du feu, allant de temps à autre prendre l’air.

Une des choses qui me concilièrent l’estime de tous les gens de la maison, fut l’excellente habitude d’essuyer mes pattes chaque fois que je rentrais. Paul qui s’était fait un jeu de me former à cela, y gagna lui-même, car il était bien forcé de me donner l’exemple. Cette marque de savoir vivre me fit une grande réputation. Je fus bientôt connu dans tout le pays pour ma propreté. Les enfants étrangers jouaient à me faire sortir et rentrer pour avoir le plaisir de me voir renouveler un pareil prodige.

M. Nelville n’était pas chasseur, mais quelquefois il recevait des amis qui avaient cette faiblesse.

Un jour je vis arriver une meute précédée d’un piqueur donnant du cor à tue tête. J’aboyai de toutes mes forces pour protester, puis je m’enfuis près d’Henriette bien résolu à n’avoir aucune communication avec tous ces chiens qui poussent l’obéissance et la servitude jusqu’à devenir cruels. Ils se croient des héros lorsque l’Halali s’est fait entendre, et se jettent sur un pauvre lièvre qu’ils n’auraient peut-être jamais dépisté. Beau mérite vraiment, de tenir en arrêt une gentille perdrix, de faire trembler un lapin, en un mot, d’être la terreur des bois et des champs!

Malgré mon humeur dédaigneuse, je ne pus m’empêcher de regarder au travers des vitres. Ils étaient vingt ou trente (c’est terrible de ne pas savoir compter même sur ses griffes!) tenus misérablement en laisse; ils sautaient, aboyaient comme des fous, m’appelant, m’interpellant.

Je restai ferme et droit sur mes pattes, me bornant à aboyer de ma plus grosse voix, afin qu’ils ne me prissent pas pour un chien de carton. Enfin cette vile meute fut emmenée dans les communs du château, et le lendemain je fus éveillé par leurs aboiements qui ne respiraient que meurtre et carnage.

Un jour je vis arriver une meute précédée d’un piqueur. (Page 12.)


Quelle fut ma surprise de voir entrer au salon un danois grand comme un petit âne. — Son maître le tenait en laisse. Ce bel étranger portait tout bonnement le nom de sa race: Danois. Il me regarda du haut en bas, avec un air si impertinent que je m’avançai tout hérissé, les yeux flamboyants et sans souci de ma petite taille, pour lui proposer un duel. Henriette vivement alarmée me rappela à moi-même: Eh bien! mon tien, y penses-tu? te battre au salon avec le Danois! Il n’est sans doute pas aussi brave que toi, mais il est plus méçant, et tu serais mordu.

Je m’éloignai, non convaincu de mon infériorité, mais parce que déjà Henriette avait acquis sur moi un empire sans borne: je l’aimais.

Le maître du Danois ne tarda pas à me donner l’explication des grands airs de son chien: c’est dit-il avec une sorte d’orgueil, la plus belle et la plus grande espèce de chiens que nous ayons en Europe. Il fit admirer la beauté de sa robe, la hauteur de sa taille, l’expression de sa physionomie.

Je l’ai payé.... cinq cents francs.

Je ne m’étonnai plus de l’air dédaigneux et important de l’étranger. — Il n’est pas rare que lès hommes contribuent à nous donner des défauts dont nous n’avons pas l’instinct. — Peu de jours après, la meute décampa, à ma grande satisfaction; et, grâce aux enfants, je n’eus aucune espèce de relation avec le fier Danois, qui lui aussi ne tarda pas à quitter Baudry.

L’hiver n’est pas amusant pour les chiens comme il faut. Heureusement que Baudry est un immense château: un collége entier pourrait jouer aux barres dans les salons. — Quelles parties n’avons-nous pas faites dans le billard et dans les vestibules!... Aujourd’hui ma démarche est moins svelte.

La meilleure entente régnait parmi nous, lorsqu’un jour, je vis une belle chatte blanche entrer au salon. Aussitôt je me précipitai vers elle, de l’air le plus menaçant. Elle se gonfla, se hérissa, et nous allions nous livrer un rude combat, lorsque les pleurs d’Henriette, ces armes puissantes, me firent reculer de quelques pas. Madame Nelville survint, prit la chatte, et la mit à la porte. J’aboyai encore pour ne laisser aucun doute sur mon mécontentement. La mère consola sa petite fille qui ne voulait pas entendre raison, ayant déjà vu ce phénomène déplorable de la bonne intelligence d’un chien et d’un chat.

Ma tendresse pour la petite ne put vaincre mon antipathie et ma résolution. Je méprise le chien qui vit en paix auprès d’une chatte. Il court risque de s’amollir en une telle compagnie. Lui franc, généreux, sincère, peut-il s’entendre avec cette espèce dont la dissimulation, l’égoïsme et la perfidie sont connus du monde entier, sans perdre de la noblesse de son caractère?...

Madame Nelville survint, prit la chatte et la mit à la porte. (Page 16.)


Henriette essaya donc en vain de me persuader, et la chère petite eut le bon goût et le bon sens de rompre avec la chatte.



CHAPITRE II.

Table des matières

Le printemps. — Je me promène. — Mouflar. — Un événement terrible.

Henriette m’avait bien dit: tu verras, mon cien, comme c’est beau notre campagne! va, nous nous promènerons joliment! — J’étais loin de me douter que j’habitais tout bonnement un des plus magnifiques châteaux de la Touraine.

Le dernier jour d’avril, par un temps d’une douceur qui n’est pas rare dans le Jardin de la France, M. Nelville annonça que nous ferions une grande partie, qu’on irait jusqu’aux cascades; que les garçons pêcheraient dans l’étang, et que Mlle Henriette, montée sur son âne, ne s’en retournerait pas avec sa bonne après avoir fait la conduite aux promeneurs.

Le soleil, les préparatifs, me firent bien vite deviner de quoi il s’agissait. Je sautais, j’aboyais.... je grognais, tant j’étais impatient de m’élancer dans les bois, dont j’avais aperçu la première teinte de verdure, le matin à ma fenêtre.

Nous partons: je m’élance, descends au pas accéléré une espèce de rempart, foulant sans pitié violettes et coucous, et j’arrive auprès d’un long étang bordé de peupliers tous frères: ayant traversé un petit pont je me trouvai dans une prairie comme vous n’en avez probablement jamais vue, mes enfants. Puis au delà de ce tapis vert, des bois de futaies.

Je me crus un instant le marquis de Carahas, ou tout au moins son chien, si tant est que le marquis avait un chien.

Mon absence avait jeté l’alarme dans la société, j’entendais bien mon nom prononcé alternativement par chacun des membres de la famille; mais je faisais la sourde oreille, ce qui serait fort laid de la part d’un petit garçon, car ce n’est pas fameux pour un chien.

J’aperçus bientôt Paul qui cria aux autres: Le voici! Et pour toute réprimande, il me fit sauter et courir après lui. Les promeneurs étant réunis, M. Nelville me dit très-sérieusement qu’il n’entendait plus que je courusse ainsi en éclaireur: «la futaie est immense, et malgré tout ton esprit, tu pourrais bien te perdre, mon camarade.» Je compris la valeur du conseil, et je marchai à côté d’Henriette montée sur son âne. La bonne petite me croyant, dans son innocence, un être faible comme elle, voulut. absolument me faire asseoir sur la croupe de l’Éveillé. Je résistai, mais vainement. M. Nelville me prit par la peau du cou et me plaça sur l’âne pour complaire à sa petite fille. Alors je me dis que dans cette circonstance, comme dans tant d’autres, il falfait faire contre fortune bon cœur. Je m’assis franchement, cette complaisance me valut mille éloges. Il paraît que j’avais vraiment l’air d’un personnage; j’aurais voulu entrer ainsi dans la capitale du Wurtemberg. Pourquoi le Wurtemberg, César? Parce que Paul m’avait répété sa leçon de géographie la veille.

Eh bien! voyez un peu! La fortune peut même gâter le meilleur des chiens. Je me trouvai déconcerté lorsqu’on me remit sur mes pattes.

On s’arrêta pour raconter des histoires auxquelles je ne comprenais rien. Alors je tournillais à à droite et à gauche, ayant la douceur de voir de jeunes perdrix voleter près de moi, sans crainte d’être fascinées par mon regard.

Ce jour-là, j’eus l’honneur de dîner en famille. Un dîner sur l’herbe, il est vrai, mais n’importe, je pris place entre Paul et Henriette. Tout le monde admira avec quelle grâce je fis disparaître ma pitance de croûte de pâté.

M. Nelville me plaça sur l’âne pour complaire à sa petite fille.


A partir de ce moment, je ne rêvai plus que bois et prairies. La grand’mère ne pouvait plus me retenir près de son métier à broder. Elle m’appelait coureur et me prédisait toutes sortes d’aventures. Elle me racontait des histoires qu’elle faisait même semblant de lire dans un livre; des histoires de chiens et d’ânes, où le rôle n’était certes pas brillant pour mes aïeux; de chiens et de loups; mille contes enfin. Tout cela ne m’empêchait pas de courir.

Je croyais qu’il en serait toujours ainsi: un matin M. Nelville m’appela dans son cabinet. Il ferma la porte, ouvrit un tiroir et en tira un collier rouge comme celui d’Henriette. Sur une plaque d’argent était gravé mon nom et celui de mon maître.

M. Nelville me fit valoir cet honneur, et voyant mon peu de goût pour les bijoux, il parla contre la vanité des colifichets, loua ma simplicité. Je tremblais de tout mon corps, je pleurais malgré moi.

M. NELVILLE.

Vraiment, César, je ne te comprends pas. Ce collier est charmant, il t’ira à merveille, c’est un talisman, mon ami. Rien de fâcheux ne pourra t’arriver une fois que je te l’aurai attaché au cou.

CÉSAR.

U.... u.... u.... u....

M. NELVILT.E.

Allons, ici, César!

Je me couchai sous la table, m’aplatissant et gémissant.

Insensé que j’étais! M. Nelville prit un martinet, me frappa d’abord légèrement, mais mon opiniâtreté augmentant, il lit un crescendo sur mes épaules. Une scène horrible se passa. Les enfants accoururent à mes cris et j’eus la confusion de me voir pris comme un malfaiteur condamné à la chaîne.

Ma conduite fut racontée au déjeuner. On m’appela orgueilleux. Henriette après avoir été alarmée par mes cris était ravie de me voir avec ma nouvelle parure. Elle me rappela que le grand Danois avait un collier presque aussi haut que la timbale d’argent dont elle se servait.

Malgré tous ces beaux discours, j’étais triste: d’abord, on ne me croyait plus un chien sans reproche; j’avais montré un mauvais caractère. Et au lieu de réparer ma faute, je grognais.

Paul m’ayant touché le bout de la queue en passant, je jetai des cris perçants; si bien que, malgré les instances de mes petits amis, M. Nelville me mit à la porte avec un geste peu respectueux. Vraiment si un chien pouvait raisonner comme un petit garçon ou une petite fille, il s’épargnerait bien des chagrins.

Je ne tardai pas à reconnaître l’utilité du collier qu’on m’avait mis au cou en dépit de ma résistance; voici à quelle occasion: mais je dois d’abord avouer que j’étais tellement habitué à mon collier, qu’il m’était désagréable qu’on me l’ôtât.

C’était bien la peine de faire tant de sottises pour me le laisser mettre, n’est-ce pas?

Je suis extrêmement sensible à la belle nature; ayant fait connaissance avec les bois et les prairies, j’aurais toujours voulu courir. Les cascades ne m’effrayaient pas; mon humeur vagabonde ne put échapper à M. Nelville et encore moins aux enfants dont j’étais la joie. Que de fables, de leçons d’histoire grecque et romaine ne m’ont-ils pas récitées? Ce jeu était plus amusant pour eux que pour moi.;

Henriette qui en était à l’alphabet en chocolat, se passait fort bien de moi pendant son quart d’heure d’étude. Il n’en était pas de même à la récréation. La chère petite avait souvent la fantaisie de mettre sa poupée à cheval sur mon dos. Je la laissais faire; mais avec l’âge les chiens deviennent raisonnables, et je m’ennuyais d’une vie monotone. Ma tête se remplissait de projets ambitieux; je ne savais lesquels, n’importe; je me sentais enflammé de zèle et de courage pour je ne sais quels exploits.

J’étais presque gardé à vue; mais, bah! un matin je sautai par la fenêtre et me voilà courant je ne sais où.

Quand je fus bien loin, j’aperçus un troupeau de moutons et un magnifique chien de berger. D’aussi loin qu’il me vit, il se mit à aboyer. Je crus d’abord à une déclaration de guerre: c’était une politesse. Etant rassuré (car, quoique j’en dise, je goûte peu les batailles), je m’approchai de Mouflar, et la conversation s’engagea. A l’exemple de tous les serviteurs, grands ou petits, nos maîtres tirent les frais de notre conversation.

MOUFLAR.

Tu es un chien de famille, je vois cela à ton collier.

MOI.

Oui, et de bonne famille.

MOUFLAR.

C’est égal, je te plains, tu dois être bien assujetti! Je me demande même comment tu as pu arriver jusqu’à moi. Cette petite escapade te vaudra de bons coups de martinet, va! car tu seras tambouriné par tous les villages, et retrouvé. Veux-tu que je t’ôte ton collier?

MOI.

Je veux bien, mon ami.

Voilà donc Mouflar à l’œuvre. Oh! quelle frayeur! il me serrait le cou. Certaines histoires de loup me passaient par la tête.

J’avais tort, grand tort de me méfier du brave Mouflar. Il me dit simplement: «J’ai peurde t’étrangler. C’est une triste vie que la tienne, comment te nommes-tu?

MOI.

César.

MOUFLAR.

Un drôle de nom! un nom de mirliflore sans doute. La conversation fut interrompue par le caprice d’un mouton. Mouflar courut à toutes pattes, et le ramena au milieu du troupeau.

MOI.

Ces bêtes de moutons doivent passablement t’ennuyer.

MOUFLAR.

M’ennuyer! pauvre Barbet! tu ne connais pas les chiens de berger: apprends que je donnerais ma vie pour chacune de mes brebis. Je ne les perds jamais de vue. Tout en me livrant au plaisir de la conversation avec toi, je les suis, je les protège de mon regard; sans doute, l’honneur m’y engage, mais l’amour seul me retient près d’elles.

L’an passé une de mes brebis mit bas près d’une haie. La pauvre bête resta près de son agneau et je la cherchai pendant longtemps. L’ayant enfin trouvée, je ne pus me décider à l’abandonner, et nous passâmes la nuit tous les trois à la belle étoile. J’étais désolé, malheureux à la pensée que mon maître s’inquiéterait fort de mon absence et de celle d’une brebis. C’était une faute; car, mon cher, un chien de mon espèce coûte,... fort cher. Ma réputation pouvait aussi en souffrir, que faire?... Attendre.

Le lendemain le berger reparut sans chien, avec son troupeau. Dès que je l’entendis approcher, j’aboyai de toutes mes forces. Et bientôt je vis mon maître J’étais couché près de la brebis et de l’agneau. Mon regard lui dit tout.

«Pauvre Mouflar, chien fidèle et incomparable, me répondit-il, tu es ma gloire et celle des chiens de bergers.»

Il portait l’agneau; la mère et moi suivions.

De retour au milieu du troupeau je repris mon poste, rassurant mes brebis, et leur donnant à entendre que j’en ferais autant pour chacune d’elles.

Voilà, dit Mouflar, une petite histoire qui doit t’attrister. Jamais, vivrais-tu quinze ans, tu n’auras la pareille à conter: ce n’est pas ta faute.

MOI.

Je reconnais ta supériorité, Mouflar, je loue ta vigilance et ta tendresse pour tes brebis; mais j’ai de l’avenir devant moi, et je ne désespère nullement de mériter un jour ou l’autre la reconnaissance de mes maîtres. Au revoir, Mouflar, je crains qu’on ne s’inquiète de mon absence.»

Me voilà parti au galop, et bien m’en prit. Ma disparution avait jeté l’alarme au sein de la paisible famille.

LES ENFANTS.

Eh! bien, monsieur, d’où venez-vous? Voyez comme il a chaud! C’est très-laid de courir ainsi. César, si vous prenez d’aussi mauvaises habitudes, on vous attachera.

Cette menace me fit réfléchir et je repris ma place à côté du métier de la grand’mère, dormant tout de mon long sur le parquet et entr’ouvrant un œil pour gober au passage quelques mouches importunes.

Un matin, il faisait un temps magnifique, Henriette avait obtenu la permission de s’amuser avec moi dans la cour avant le déjeuner. Jouer à cache-cache, sauter, nous appeler, rire, aboyer, tout cela constituait un plaisir toujours nouveau.

Tout à coup la petite fille disparaît. Je la cherche là où je l’avais trouvée plusieurs fois. Inquiet, j’appelle.

On prend encore mon avertissement pour un jeu. Mon anxiété augmente. Je vais jusqu’à la grille, près de l’étang. Que vois-je? Henriette montée sur le petit bateau de ses frères. Elle se balançait. Son pied glisse, elle tombe, et la frêle embarcation chavire entraînant ma petite amie dans l’eau.

D’un bond, je me jette à la nage, et au moment où l’enfant fait le plongeon, je la saisis par sa robe. Je vis mon ombre dans l’eau, mais me souvenant d’une fable que Paul m’avait récitée, je ne lâchai pas ma proie.

Ce n’était pas la première fois que j’entrais dans l’étang. J’ai des habitudes de propreté qui sont aussi agréables à mes maîtres qu’à moi-même; mais, vous le comprenez, il est bien différent de se jeter à l’eau pour prendre un bain, ou pour sauver la vie à un enfant. J’étais ému, tremblant. Après avoir repris haleine, je saisis de nouveau ma petite amie et je parvins, non sans peine, à la traîner sur l’herbe. Ses yeux étaient fermés. J’avais beau tourner autour d’elle, la lécher, me plaindre, je n’obtenais aucun signe de vie. Alors, courant au château, j’allai d’abord à la cuisine où je ne pus me faire comprendre. Gothon répondit à mes plaintes en m’offrant une pâtée. D’un coup de patte je renversai l’écuelle, et je me précipitai au salon, où, par bonheur, je trouvai madame Nelville.

A peine entré, la mère d’Henriette vit l’expression de ma physionomie. Elle me questionna avec anxiété. Pour toute réponse je la saisis par la robe et je l’entraînai, renversant exprès un vase de fleurs pour jeter l’alarme. Il faisait grand soleil, n’importe, je ne permis pas à la mère d’Henriette de prendre son chapeau. J’aboyais sans relâche, si bien que M. Nelville sortit de son cabinet pour savoir la cause de mon vacarme.

MADAME NELVILLE.

Viens, viens, Léon, il est fou. Bien certainement il est arrivé quelque malheur.... Mais où est Henriette?

Je parvins, non sans peine, à la traîner sur l’herbe, (l’aire 32.)


A ce nom d’Henriette, je poussai des cris horribles en me dirigeant vers l’étang. Le père et la mère couraient presqu’aussi vite que moi, et dans un instant nous fûmes rendus près de notre chère petite.

Le pêcheur était venu jeter ses filets pendant mon absence. C’était un brave homme qui avait vu bien des malheurs, sauvé la vie à beaucoup de gens; aussi, grâce à ses soins, Henriette commençait à reprendre connaissance.

Je m’approchai d’elle, je léchai son petit menton, et j’eus l’inexprimable bonheur de lui voir ouvrir les yeux.

Madame Nelville, à genoux près d’Henriette, faisait pitié à voir, son mari n’était guère plus fort. Je les regardais, allant de l’un à l’autre, agitant ma queue et en poussant de petits cris de joie.

L’alarme avait été promptement donnée au château, la grand’mère arriva avec des flacons, tout ce qu’il faut en pareil cas, et en moins de vingt minutes M. Nelville rentrait en portant Henriette dans ses bras.

Je le suivais en sautant et en jappant.

M. NELVILLE.

Oui, mon ami, mon brave chien, c’est à toi que nous devons la vie de notre enfant. Pauvre bête! Dans quel état tu es aussi toi!

Pendant toutes les allées et venues qui eurent lieu au retour, je ne cessai pas de trotter partout, et je ne fus vraiment tranquille qu’au moment où je vis Henriette dans son petit lit, ouvrant ses beaux yeux bleus et embrassant son père et sa mère encore tout tremblants.

Puis vint mon tour. On me permit de monter sur le lit. Henriette m’appela Toutou, me donna ses mains à lécher et s’endormit d’un paisible sommeil.

Quelle journée! Je pensais à Mouflar. J’aurais volontiers couru lui raconter mes exploits. Les siens me paraissaient bien peu de chose à côté des miens: Une brebis! un troupeau! mille troupeaux ne peuvent être comparés à l’objet du plus tendre amour! à ma petite Henriette. Je fus comblé de caresses, c’était à qui me parlerait, me féliciterait. Je montais sur l’un, sur l’autre, pour mieux entendre mes louanges. J’étais embrassé, tapoté. Ma langue était fatiguée de lécher.

L’orgueil me monta à la tête. Je repassais toutes les circonstances de ma noble conduite; je trouvais qu’on n’en disait pas assez. Pourtant M. Nelville ne négligea rien pour ma gloire. Il eut soin d’envoyer au journal du département, qui le communiqua à d’autres, le procès-verbal de ma noble et touchante conduite, et j’eus la satisfaction un beau matin d’entendre lire mon histoire.

Hélas! mon orgueil fut rabattu par un mot de Gothon: A tous ceux qui lui vantaient ma conduite, la bonne fille répondait: «C’est égal, ce qu’il y a de plus fort, c’est d’avoir refusé sa pâtée favorite aux queues d’asperges.»

Le bateau fut brûlé, et je suis heureux de pouvoir dire que Paul et Louis en tirent le sacrifice avec une touchante générosité.

Je prie le lecteur de croire à la véracité de mon récit. Je ne suis point un de ces hâbleurs de chiens comme il y en a dans le monde. Une petite fille ou un petit garçon, ne vous en déplaise, peut se noyer presque aussi facilement qu’une mouche.

C’était la première désobéissance d’Henriette, et si je n’avais pas été là, hélas! c’eût été la dernière. A cette pensée mon poil se défrise.



CHAPITRE III.

Table des matières

Ma réputation grandit. — Je me pose dans le pays. — Les chiens des Esquimaux. — Les chiens contre les cavaliers.

Cette aventure tragique eut naturellement l’effet de m’attacher encore davantage à Henriette. Je ne la quittais plus. Pendant les huit jours qu’elle fut malade, je restai couché près de son lit, montant dessus dès qu’elle m’y invitait. Je me laissais tourner et retourner, répondant à ses caresses et faisant mille enfantillages pour la distraire. Je poussai même la complaisance jusqu’à boire dans une petite tasse dorée et fleurie!

A partir de ce moment, je compris toute mon importance. Eh bien! non, enfants, je ne profitai pas de la position que mon courage m’avait faite dans la famille pour donner un libre cours à mes caprices. — Pas si bête! — Quand un bon chien se voit chéri, gâté, il s’applique à justifier la tendresse de ses maîtres au lieu d’en abuser. D’ailleurs M. Nelville ne gâte pas ses enfants, et je ne doute pas que si j’avais pris de mauvaises manières, il ne m’eût mis à la porte.

Je me disais: Henriette est confiée à ma garde; j’en réponds. Je vous avoue même que sa bonne, la grosse Sylvie, me paraissait une bien mince protection depuis l’événement.

J’étais rempli d’attention pour ma petite amie et sa mère; à la promenade, je portais son panier, quelquefois son parasol (fermé, bien entendu), son châle, tout ce qui pouvait lui faire plaisir. Si Paul et Louis me mettaient dans la gueule un bâton ou une balle, je comprenais qu’il s’agissait de jouer, et je me mettais bien vite de la partie.

Quand, par hasard, je ne sortais pas avec Henriette, j’étais d’une agitation extrême; j’allais et venais d’une pièce à l’autre. Je regardais par la fenêtre, et si, pour tromper l’absence, je m’endormais, aux premiers pas que faisait la petite fille dans la grande cour du château, je m’éveillais en aboyant et je courais lui souhaiter la bienvenue.

Nous avions repris nos habitudes. Nous sortions tous les jours et je dois avouer que partout la population rendait hommage à mon dévouement.

«Vois-tu, disait une mère à son garçon, c’est César, le fameux chien du château: il a sauvé la petite demoiselle!»

Chez le garde Sureau, ou chez le meunier Le-jean on faisait cercle autour de moi. Mon histoire était racontée, amplifiée, tant il est difficile d’être historien fidèle! On m’appelait, on me touchait, on m’offrait des rafraîchissements. Je refusais, car Henriette refusait. C’était aussi un beau moment, lorsque, assis à côté du cocher, la tête haute, blanc comme neige, j’entendais dire aux passants: «Voilà César!»

J’étais heureux, très-heureux, mes enfants, non pas seulement d’être loué et admiré, mais de compter déjà une belle et noble action dans ma vie. Oh! que ma mère eût été fière de la connaître! Elle qui m’avait dit tant de fois: «Mon petit, ce que je redoute le plus, c’est que tu entres dans une famille où la mollesse et la vanité anéantissent les nobles instincts que je t’ai transmis. Si je savais qu’il fût dans ta destinée d’être un chien de salon, un chien à robe de chambre, à coussin et à sucre, ô mon amour, mieux vaudrait t’étrangler! Tu appartiens à la race la plus intelligente et la plus aimante; tu peux rendre des services éclatants à tes maîtres. Parmi tes ancêtres, plusieurs ont figuré dans la galerie des chiens célèbres, et j’espère, ô mon fils! que ta place y est marquée.

«Je te permets toutefois d’accepter les soins d’une femme de chambre, ou d’un valet de chambre; nous nous crottons beaucoup, et je ne puis te cacher que de cette imperfection est né le proverbe: Crotté comme un Barbet.

«Du reste, tu trouveras sur ton chemin des petits garçons et des petites filles tout aussi crottés, et moins excusables que toi.

«Tu te laisseras donc savonner et peigner à fond. Tu pourras, par ta patience pendant ces opérations un peu fatigantes, acquérir une certaine supériorité sur les enfants de la maison, leur servir d’exemple. Ta bonne tenue préviendra les étrangers en ta faveur. Je te défends toutefois de te laisser parfumer, ce serait du plus mauvais genre: mords au besoin plutôt que de condescendre à une pareille faiblesse.

Après cet entretien, toujours présent à ma mémoire, je léchai tendrement ma mère en poussant de petits cris qu’elle m’avait appris dans ses joies maternelles.

Jusqu’ici je me suis montré fidèle aux leçons de cette bonne mère. Au grand mécontentement d’Henriette et de ses frères, je n’ai jamais voulu sauter pour un morceau de sucre, ni marcher sur deux pattes comme un grand niais. J’ai préféré m’entendre appeler lourdeau. Bien plus, j’aurais résisté au martinet si les enfants eussent été assez cruels pour me le faire sentir.

Je réfléchis quelquefois sur la vie inutile d’un tas de chiens de ma connaissance: bichons, roquets épagneuls, et king’s-charles. Dormir, manger et aboyer. Telle est leur vie. Belle vie, vraiment! à celui-ci, on ne parle que de la beauté de ses oreilles, à cet autre, de ses longues soies et des taches de feu qui le distinguent. Les visiteurs sont abasourdis des aboiements de tous ces paresseux. Ils dorment et se promènent dans les bras d’une dame esclave de leurs mille caprices jusqu’au jour où, étant mis sur leurs pattes, ils sont en laisse et conduits par les rues comme des enfants à la lisière. 0 honte!

Ces pensées enflammaient mon courage. Je ne rêvais plus que voleurs et naufrages; je faisais le programme de mes exploits futurs; sans négliger, comme il arrive trop souvent, les petites occasions quotidiennes de me distinguer. Bref, je devenais un chien très-remarquable.

PAUL.

Maman, Henriette pleure, parce que je lui ai dit qu’il y a des chiens plus extraordinaires que César.

MADAME NELVILLE.

Pourquoi faire de la peine à ta petite sœur?

PAUL.

Puisque c’est vrai, maman, que les chiens de Terre-Neuve sont plus étonnants!

MADAME NELVILLE.

D’abord, tu serais fort embarrassé de nous en citer des preuves, ensuite, je m’étonne que tu ne sois pas de l’avis d’Henriette, César lui ayant sauvé la vie.

PAUL.

Maman, c’est vrai. Mais il n’y a pas de quoi pleurer!

MADAME NELVILLE.

A cinq ans, il n’y a pas de petits chagrins, tu l’as déjà oublié ; mais les larmes d’Henriette ne sont pas un enfantillage comme tu sembles le croire, mon cher Paul, elles sont une marque de reconnaissance.

PAUL, tout bas.

Maman, je regrette d’avoir fait de la peine à ma petite sœur; ce soir je mettrai la conversation sur les chiens, et, semblant de rien, je dirai que les Barbets sont les premiers chiens du monde.»

Mon gentil camarade tint parole; profitant d’un moment où sa sœur était encore bien éveillée, il se mit à faire mon éloge d’une façon un peu exagérée même selon moi. Cependant M. Nelville, loin de modérer le langage de Paul, ajouta de nouveaux éloges à ceux de son fils: «Oui, c’est à un Barbet que je dois le bonheur d’embrasser encore ma petite fille.»

Henriette sauta sur les genoux de son papa, je suivis son exemple en jetant de petits cris, et le bon père nous pressa tous les deux sur son cœur.

La petite fille étant allée se coucher tout gentiment, les garçons voyant leur papa en train de causer lui tirent des questions sur moi et sur les chiens en général.

LOUIS (L’AÎNÉ).

Je ne comprends pas qu’on maltraite les chiens; est-il rien de plus agréable que de voir César, même lorsqu’il dort, comme en ce moment?

Je sommeillais, il est vrai, mais entendant mon nom j’ouvris un œil, puis deux; car M. Nelville avait pris la parole pour dire des choses dont l’intérêt n’était pas moindre pour moi que pour ses enfants.

M. NELVILLE.

Mon ami, tu as raison, et pourtant tu es encore loin de connaître toutes les qualités de ce brave animal, les services qu’il rend à son maître. Tu as déjà pu juger par toi-même de sa fidélité, de son obéissance, de son dévouement. Mais tu n’as pas encore réfléchi à l’importance de cette race fidèle pour nous autres hommes: le chien nous garde; au moindre bruit sa voix avertit qu’un étranger passe ou s’introduit dans la maison; il commande à la tête d’un troupeau et tu as vu comme il sait se faire obéir. Dès qu’il entend le bruit des armes, le son du cor, il est prêt à partir (je fermai les yeux) et témoigne son ardeur pour le combat. Il est rusé et emploie mille stratagèmes pour échapper à l’ennemi: il fuit, va et vient, saute les haies, passe les rivières. Son odorat lui tient lieu de mémoire; il sait par où son ennemi ou son maître a passé et il arrive au dénoûment heureux des plus grandes difficultés. Si nous menions César (je m’éveillai en sursaut) à pied jusqu’à Tours, sois sûr qu’il retrouverait parfaitement son chemin.

PAUL.

C’est égal; papa, il ne faut pas essayer.

M. NELVILLE.

Le chien est pour nous d’une société aimable et amusante; il n’en est pas ainsi dans tous les pays, mes enfants. Ces bonnes bêtes rendent de véritables services.

Il y a des pays où les chiens remplacent les chevaux. Ces chiens sont, comme vous pouvez le croire, bien malheureux; toujours soumis à des travaux très-rudes, à peine nourris; aussi volent-ils tout ce qu’ils peuvent trouver.

PAUL.

Ils font bien, pourquoi ne les nourrit-on pas

M. NELVILLE.

Par la raison, mon ami, que les peuples qui en font des bêtes de trait habitent des climats tellement froids que la terre produit à peine de quoi les nourrir eux-mêmes.

PAUL.

Comment, papa, il y a des pays comme cela? M. NELVILLE.

Certainement, quand tu seras plus fort en géographie tu apprendras chaque jour des choses intéressantes. Tu regarderas, par exemple, sur la grosse boule, comme dit Henriette, et tu verras tout au nord le détroit de Behring et le détroit de Davis. C’est là qu’habitent les Esquimaux; peuple infortuné, entouré de glaces éternelles et qui mourrait de faim sans le secours de leurs chiens. Ils les attellent à des traîneaux et vont chasser le renne. L’ardeur des chiens esquimaux est telle, qu’il est impossible de les gouverner lorsqu’ils sentent un renne, un ours ou un veau marin, ils se dirigent eux-mêmes avec impétuosité du côté où ils savent trouver leur proie.

Cependant ces chiens s’adoucissent sous la main des femmes qui leur donnent à manger et les soignent. Ils se laissent atteler par elles à des traîneaux.

En été ces pauvres bêtes font un peu moins maigre chère; on leur donne les débris de baleine et de veau marin dédaignés par leurs maîtres; mais, en hiver, ils sont réduits à se nourrir des choses les plus sales.

PAUL.

Papa, ces chiens sont-ils bien grands.

M. NELVILLE.

Ils sont à peu près de la taille de nos chiens de bergers; mais plus forts et couverts d’un poil très-épais.

PAUL.

Pauvres bêtes! au moins ils n’ont pas froid.

MADAME NELVILLE.

Mon ami, raconte donc aux enfants ce que nous lisions l’autre jour dans un manuscrit de l’art militaire au quatorzième siècle.

LOUIS.

Oh! oui, papa, racontez.

Ils les attellent à des traîneaux et vont chasser le renne. (Page 46.)


M. NELVILLE.

Au fait, c’est une bonne histoire pour Paul: un chien sonnant la cloche dans une forteresse!

PAUL.

C’est un conte, n’est-ce pas?

M. NELVILLE.

Non, mon ami, ce stratagème a été employé dans un cas de détresse, et voici comment:

«Lorsque de deux gardiens, qui étaient dans une tour, l’un avait péri et que l’autre était pressé par la faim, que faisait le pauvre homme qui avait survécu pour se procurer des subsistances? Il attachait son chien à une corde dont l’extrémité répondait à la cloche de la tour; puis il plaçait de l’eau et du pain hors de sa portée. Les efforts que le chien faisait pour atteindre les aliments faisaient sonner la cloche et le gardien profitait de ce moment pour sortir.

LOUIS ET PAUL.

C’étaient des chiens savants, papa?

M. NELVILLE.

C’étaient des chiens qui avaient faim, et rien de plus; mais ce fait est une nouvelle preuve des services que le chien peut rendre à l’homme.

LA GRAND’MÈRE.

Et que diriez-vous des chiens qui font la guerre, armés comme des soldats?

LOUIS.

Grand’mère, c’est trop fort!

LA GRAND’MÈRE.

J’ai pourtant lu de mes quatres yeux que dans un temps, fort éloigné de nous, il est vrai, on employait les chiens contre la cavalerie.

Le chien était dans une cuirasse sur laquelle était fixée une faux, la pointe en avant, et un vase plein de feu.

Par ce moyen, on mettait en fuite les chevaux et les cavaliers.

LOUIS.

De quels chiens se servait-on pour cela?

M. NELVILLE.

De chiens dogues; ils mordaient l’ennemi avec fureur.

LA GRAND’MÈRE.

Ces chiens étaient bardés de fer: d’abord pour que le feu qu’ils portaient dans un vase d’airain ne les blessât pas, et ensuite pour qu’ils fussent moins exposés aux coups des hommes d’armes.

Ces vases d’airain, enduits d’une substance résineuse et garnis d’une éponge remplie d’esprit-devin, produisaient un feu très-ardent. Les chevaux, harcelés par les morsures des chiens et par les brûlures, fuyaient. C’est ce qu’on appelait la guerre des chiens contre les cavaliers.»

Les enfants furent ravis de cette histoire que je trouvai pitoyable dans mon petit jugement de Barbet. Je m’indignais à la pensée que des hommes pussent avoir pour adversaires des chiens. Allons donc! comme j’ai absolument renoncé à la science, et que je ne daignerais pas plus regarder les manuscrits militaires du quatorzième siècle que ceux d’aujourd’hui, je trouve plus commode de donner le nom de contes aux récits de la respectable grand’mère. D’ailleurs, si j’allais sur un champ de bataille, moi, César, dussé-je en mourir de peur, je voudrais entendre le canon.

Il attachait son chien à une corde dont l’extrémité répondait à la cloche de la tour. Page 49.)


Si M. Nelville l’avait jugé à propos, la conversation sur le chien, ce noble animal, se serait prolongée au delà de l’heure à laquelle les enfants se retiraient. Il fallut une promesse solennelle d’y revenir une autre fois pour dissiper les regrets de mes petits amis.

Ces soirées de famille avaient bien du charme. J’accompagnai les enfants jusqu’au vestibule, et sur leur invitation j’entrai paisiblement dans ma niche, bien décidé à y mourir ignoré plutôt que de me mesurer avec la cavalerie française.



CHAPITRE IV.

Table des matières

La foire de Tours. — M. Cossard. — Le chien de Montargis.

M. et Mme Nelville étaient tout à fait à mon point de vue: selon eux, César était le premier chien du monde. Venait-il un étranger? On me présentait à lui avec un sérieux qui eût fait rire tout autre chien que moi.

C’est peut-être par un sentiment d’orgueil que mes bons maîtres se décidèrent à m’emmener avec eux à la foire de Tours, le 25 août.

Malgré la beauté de nos bois, le parfum de nos fleurs et la pureté de nos eaux, les enfants accueillirent cette nouvelle avec transport.

Ce voyage ne m’allait qu’à moitié : descendre à l’hôtel, être plus ou moins bien couché, mal servi, enfin faire de nouvelles connaissances de chiens ou d’enfants, chose toujours scabreuse.

Henriette et ses frères étaient loin de partager mes sentiments: aller à la foire! entendre les orgues de Barbarie (cette musique me porte sur les nerfs depuis ma plus tendre enfance), voir les figures de cire, M. Cossard et sa troupe danser sur la corde, Polichinelle, des chameaux et des souris blanches! En voilà des bonheurs!

Henriette s’aperçut bien vite de mon peu d’enthousiasme pour ce voyage de Tours.

HENRIETTE.

Papa, César est de mauvaise humeur parce que nous allons à la foire. Il boude depuis ce matin. Je fais tout ce que je peux pour l’amuser, et lui, il fait semblant de dormir.

M. NELVILLE.

Sois tranquille, Henriette, quand César se verra l’objet de l’admiration générale, il changera bien vite d’humeur. Recommande à Sylvie de le savonner et de le peigner à fond. Je le mènerai chez le préfet en arrivant.

HENRIETTE.

Entends-tu, César? Sans compter que M. Nampes nous donnera des croquignoles!

J’avais entendu. Si les chiens se donnaient la peine de réfléchir, ils éviteraient beaucoup d’ennuis à leurs maîtres et à eux-mêmes.

En voyant la bonne humeur d’Henriette, je me dis que vraiment j’étais bien maussade et qu’un chien égoïste ne mérite pas l’estime des hommes.

Chers enfants, je n’ai certes pas la prétention de vous faire la leçon, mais permettez-moi de vous dire que ce petit retour sur moi-même suffit pour chasser ma mauvaise humeur et me rendre toutes mes grâces.

Sylvie m’entreprit. Elle n’en revenait pas. Jamais la bonne fille ne m’avait vu si gentil, si docile et si intelligent. Je lui livrais mes pattes l’une après l’autre sans qu’elle eût la peine de les prendre, ni de me les demander. Je me laissai savonner et plonger dans ma petite baignoire sans essayer de barboter pour constater mon talent de nageur. Le peigne, que je détestais, passa sur moi autant de fois que Sylvie le jugea à propos. J’avais même soin de tourner la tête à droite, à gauche, pour faciliter l’opération. Je comprenais si bien alors l’importance de mon collier, que je le présentai moi-même à Sylvie, qui en fut tout émerveillée. Je sortis des mains de ma bonne blanc comme neige.

Henriette me baisait la tête tout doucement, m’appelait son Toutou chéri. Elle me conduisit en triomphe vers ses frères dont la toilette, encore négligée, contrastait singulièrement avec la mienne,

Cependant, pour tout dire, tant de soins me paraissaient un peu exagérés. Je vous avoue que je serais au désespoir si Mouflar, mon rustique ami, apprenait que j’ai une femme de chambre: enfants, je compte sur votre discrétion.

Bientôt une belle voiture attelée de deux chevaux s’avança. M. et Mme Nelville et leurs joyeux enfants y prirent place. C’était un bavardage, un entrain qui me gagnèrent bien vite. Assis à côté du cocher, je sautais, je tournais en aboyant. Polycarpe, le cocher, riait de tout son cœur, car le bonhomme est fou de moi.

Pendant le voyage, j’allai de temps en temps dire bonjour à Henriette, donnant un léger coup de patte sur son large chapeau de paille.

Ces petites agaceries avaient un succès complet. Quelquefois aussi j’entrais tout à coup dans la voilure pour prendre part à la conversation.

Pauvre campagnard, je n’avais pas idée d’une ville. Quelle fut donc ma surprise, lorsque, arrivé à un endroit qu’on nomme la Tranchée, d’où l’on descend jusqu’à Tours; je découvris la Loire, le beau pont, la place où a lieu la foire. Je me levai avec l’empressement d’un voyageur et j’observai longtemps cet aspect tout nouveau pour moi.

Mon attitude ne pouvait échapper aux enfants; ils me parlaient, me questionnaient; mais, absorbé que j’étais dans mes observations nouvelles, je ne leur répondis pas, je m’assis tranquillement.

Je crois que les voyages ont leur utilité même pour un chien. Il est bon d’acquérir certaines connaissances, de varier ses impressions. A mesure que nous avancions, je reconnaissais la justesse des observations de mon maître: ma mauvaise humeur était restée à Beaudry.

Tout ce bruit, ce mouvement me plaisait. Je voyais des chiens en promenade; nous nous regardions, aboyant avec des intonations variées suivant la sympathie que nous éprouvions.

Ayant franchi la porte de la ville, j’éprouvai une sorte de délire. Ce beau pont, la Loire avec ses îles semblables à nos jardins m’enchantaient; je voulais aller m’y promener. Mon agitation devint telle, que Polycarpe déclara à M. Nelville qu’il fallait me prendre, vu qu’il lui était impossible de répondre de moi. J’entrai dans la voiture, où je pris place entre Louis et Paul. Je n’étais pas content. Oh! la curiosité est une bien vilaine chose!

Arrivé sur la place, Paul fut obligé de me tenir par mon collier: M. Cossard et sa troupe circulaient au son de la grosse caisse et des fanfares; une foule immense allait et venait. De chaque côté de la place sont des terrasses où se tiennent les marchands. On voyait monter et descendre des personnes, des enfants et des chiens; une immense enseigne flottante représentait d’affreuses bêtes dont la vue me remplit de terreur. J’avais besoin de me rappeler avec quelle sollicitude mes maîtres veillaient sur moi. En entrant dans la rue Royale, je repris mon attitude fière et sérieuse, et malgré le bruit de la voiture j’entendais les éloges que chaque passant m’adressait. Les officiers surtout, en vrais connaisseurs, s’extasiaient sur ma bonne contenance et l’expression de ma physionomie.

Nous arrivâmes à l’hôtel du Faisan; aussitôt un domestique se présenta pour me prendre tandis qu’un autre enlevait nos paquets.

Les enfants refusèrent pour moi les services de cet importun, et le marche-pied étant abaissé, je descendis posément; exemple qui fut suivi par Louis et Paul. Quant à ma chère petite Henriette, elle fut moins fière que moi et se laissa enlever par son papa. Je suis loin de l’en blâmer.

Un bel appartement, au premier étage, avait été préparé pour nous. J’en eus bien vite fait le tour et je visai tout d’abord un fauteuil bleu de ciel pour me coucher. Un large balcon, donnant sur la rue, me mit tout à fait de bonne humeur. Je pourrais prendre l’air sans sortir, faire mes petites observations sur les passants. Les propriétaires devraient bâtir toutes les maisons avec balcon; rien n’est plus commode, plus sain pour les chiens, et, puisque nous payons des impôts, il me paraît tout à fait juste de tenir compte de nos goûts en construisant les maisons que nous sommes destinés à habiter.

Je n’ai pas de préventions: la cuisine du Faisan est bonne, et je n’eus à regretter pendant mes repas que la voix de Gothon.

Le fauteuil bleu était moelleux; toutefois, mon sommeil fut agité. Je rêvai que je me promenais seul par la ville, que j’étais poursuivi; je m’éveillai en mordant le bras du fauteuil.

Le voyage m’avait rempli de poussière, et il était urgent de faire ma toilette. Sylvie, fort occupée à servir tant de personnes, n’en finissait pas. Alors les enfants supplièrent M. Nelville de me confier à leurs soins, répondant du succès.

M.Nelville hésitait.

MADAME NELVILLE.

Laisse-les faire, Léon, c’est un jeu comme un autre; et puis, ils aiment trop César pour le tourmenter.

Une explosion de joie accueillit ce décret.

Aussitôt les préparatifs commencèrent. Mlle Henriette déclara vouloir jouer un rôle dans la cérémonie.

Nous nous transportons tous dans la chambre de Sylvie. Un bassin minutieusement nettoyé, échaudé, de crainte que quelque voyageur n’y eût laissé la poussière de ses pieds, fut choisi pour me servir de baignoire.

Me voilà dans l’eau. A ma grande satisfaction, les trois enfants formèrent autour de moi une sorte de rempart. Oh! je n’avais certes pas la moindre envie de leur échapper! Est-il rien de plus charmant pour un bon chien que de se livrer à ses petits amis?

L’opération commença avec succès et se termina de même. Henriette faisait ses recommandations, ne se croyant pas digne des fonctions que remplissaient ses frères. Quelle fut donc la joie de ma petite amie, lorsque Paul, disparu subitement, revint apportant en triomphe une éponge qu’il avait prise sur la toilette de son père!

PAUL.

Il faut qu’Henriette lui lave le bout du nez. Ce sera très-amusant. Vous verrez!

Henriette ne se fit pas prier, et trempant l’éponge dans une eau fraîche et pure, elle me passa légèrement sur le nez l’éponge de son respectable père.

Je ne sais combien de fois mon nez eût été l’objet des tendres soins de ma petite amie, si une nouvelle proposition n’eût été faite par Paul. Il s’agissait de plonger la tête tout entière dans le bassin pour me donner des illusions de grande eau.

Cette idée eut un résultat dont le souvenir pourrait bien durer encore: chaque fois que je retirais ma tête de l’eau, je la secouais de façon à ce que mes petits amis reçussent une bonne pluie sur le visage.

La chambre retentissait d’éclats de rire.

PAUL.

Moi, j’en ai dans les yeux.

LOUIS.

Moi, dans les oreilles.

HENRIETTE.

Regarde, regarde, une goutte sur le bout du nez!

Et Henriette, dans son enthousiasme, levait les mains, secouait sa tête blonde, riait de tout son cœur.

Attirée par le bruit, Sylvie arriva et vit d’un œil moins satisfait sa chambre inondée. Elle allait probablement se fâcher, lorsque je détournai sa mauvaise humeur en lui présentant mes pattes l’une après l’autre pour la faire juge de la manière dont ma toilette avait été exécutée.

SYLVIE.

Décidément tu n’as pas ton pareil. Tu es la meilleure bête du monde. T’as bien vu que j’avais le cœur gros de ne pas te bichonner, et maintenant tu veux me faire entendre que tu ne t’en rapporte qu’à moi.

Elle s’assied, je monte sur elle et dans un redoublement de tendresse pour ma fidèle femme de chambre, je secoue violemment mes oreilles et arrose en plein visage la bonne Sylvie.

Vous la croyez bien fâchée, n’est-ce pas?

«Il n’en ferait pas autant à tout le monde,» s’écria-t-elle tout en s’essuyant.

De retour au salon, je fus soumis à un examen sérieux; M. Nelville déclara qu’il pouvait me promener, me présenter partout.

Assurément j’avais bien bonne opinion de moi-même, mais l’admiration des passants étouffa le peu de modestie que j’avais conservée. Je me plaisais à m’entendre louer: «Oh! le beau chien! Le joli animal!» Je m’arrêtais de temps à autre pour avoir le plaisir de m’entendre appeler par mon maître: César! Et aussitôt j’accourais avec une démarche pleine de dignité et de grâce.

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15 января 2025
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4064066314880
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