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Henri de Noussanne

Jasmin Robba

Suivi de Pierrefonds dans l'histoire


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066315788

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII.

IX

X

XI.

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

ÉPILOGUE

PIERREFONDS


JASMIN ROBBA

Table des matières

I

Table des matières


LA mansarde de Jasmin

Robba est petite et si basse qu’il pourrait en essuyer, avec ses cheveux, le plafond taché par l’eau noire qui suinte du toit.

L’ameublement est réduit à sa plus simple expression:

Sous la fenêtre à tabatière, un lit de fer dont les draps chiffonnés pendent en désordre; dans un coin, une malle qui sert en même temps de divan; sur une tablette, une cuvette et un pot à eau ébréchés, et, le long des murs, la plus étrange décoration qui se puisse voir: une bande de calicot fait le tour de la mansarde. Isidore Deschaumes, un ami de Robba, y a peint, à droite, le Printemps et l’Automne; à gauche, l’Hiver et l’Été.

Le Printemps est symbolisé par un ciel poudré de soleil, un jardin plein de fleurs. Dans le fond se dressent les tourelles d’un château du XVe siècle. L’air est embaumé du suave parfum des roses France, des senteurs délicates des muguets et des violettes, et de l’odeur pénétrante des lis et des tubéreuses.

De belles dames se promènent dans ce jardin, en devisant joyeusement. Leurs justaucorps, brodés de perles, étincellent au soleil; leurs traînes fourrées d’hermine, selon la mode du temps, balayent le sable fin, et les pages, un genou en terre, leur offrent des fleurs qu’elles payent d’un sourire.

L’Été, c’est encore le même château dont le soleil dore les ogives. Au premier plan, un carrousel; les chevaux volent, les armes scintillent, la reine du tournoi couronne le vainqueur dont le visage resplendit de fierté.

L’Automne, c’est la forêt pleine de mystère, traversée par les chasseurs en pourpoint brodé d’or, les écuyers, les varlets, les meutes féroces, les chevaux ardents, le cerf aux abois.

L’hiver ouvre à deux battants la porte de la salle d’honneur du château. Les murs disparaissent sous les boiseries sombres, délicatement fouillées par un artiste inconnu; les grands bahuts de Venise, aux incrustations multicolores, peuplent les angles; la longue table, chargée de victuailles de toutes sortes, occupe le milieu, et les dressoirs, pliant sous le poids des fruits et des pâtisseries, sont rangés à l’entour. Un tonneau de vin généreux est ouvert par le haut dans un coin. A l’opposé, s’entassent en pyramides des flacons poudreux de Chypre, de Malvoisie, etc., etc., etc...

Et, dans l’immense cheminée, un chêne flambe, pendant qu’au dehors la tempête fait rage, plaque la neige aux vitraux et fait pleurer les gargouilles.

Le ménestrel se chauffe, attendant le souper. La malette à la ceinture, la vielle suspendue au cou par un ruban de soie aux couleurs de sa dame, il dira tout à l’heure les hauts faits d’Olivier et d’Aïol de Saint-Gilles, les larmes de Bayard, ce fameux cheval des fils Aymon, les vertus d’Isoline, les prouesses de Parceval et de Lancelot.

Et Jasmin Robba, assis sur son lit, les jambes pendantes, déjeune d’une cigarette en regardant le tableau du Printemps. Il est le jeune page à l’habit de velours incarnat; sa «dame» lui sourit de ses lèvres roses et de ses yeux qui semblent un coin du ciel.

Ce soir, il dînera de quelques rogatons et d’un morceau de pain dur. Présidant la longue table au-dessus de laquelle flotte un nuage de fumées odorantes, il se fera servir par l’écuyer tranchant un cuissot de chevreuil, fouillera de sa dague les flancs de ce pâté doré et l’arrosera d’un délicieux Falerne dont l’échanson remplira son hanap de vermeil...

Cependant, les arbres sont des taches vertes et bleues; les fleurs, des taches roses, jaunes et blanches; les chevaux, des chimères; les femmes sont lilas et les hommes sont rouges. Qu’importe? Cette toile omnicolore parle une langue que Jasmin Robba comprend.

Il n’a pu payer son terme, et le propriétaire est sans entrailles; mais Robba roulera dans un vieux journal son château à ogives où rit la lumière, sa forêt ombreuse, ses étangs poissonneux, ses pelouses ensoleillées, et s’en ira chercher un toit plus hospitalier. Il ne cessera point de vivre de rêves. L’imagination est une magicienne et Robba est ensorcelé.

Littérateur auquel il n’a manqué que du caractère et du bon sens, il est peu à peu tombé dans la bohème.

Au physique, une tête de Christ brun sur un corps maigre, légèrement au-dessus de la moyenne; le teint est pâle, l’œil enfoncé dans l’orbite, la barbe encadre le visage, soyeuse et fournie. Jasmin Robba a un air d’apôtre. Apôtre! il l’est, du reste. N’est-il pas prêtre de cette religion qui s’appelle l’art? Mais ce prêtre est un contemplatif.

I

ET JASMIN ROBBA, ASSIS SUR SON LIT, DÉJEUNE D’UNE CIGARETTE... (Page 4.)


Aujourd’hui, cantonné dans le culte du passé, épris du moyen-âge, il appelle à grands cris une Renaissance nouvelle, et, dans l’attente d’une ère chimérique, se tient en dehors de la lutte de l’existence, se croyant au-dessus; pérore, songe et vit de privations, pauvre d’argent, riche de rêves, heureux au demeurant, car il a le regard clair, la voix franche et le cœur bon.

II

Table des matières

Sa cigarette achevée, Jasmin Robba boutonna son gilet sur son torse maigre, peigna sa barbe brune et se rendit à la Bibliothèque Nationale. Il y passa l’après-midi, plongé dans des livres vénérables et prit des notes, préparant, disait-il, un «ouvrage de longue haleine sur les trouvères».

Ce pénible labeur, coupé de pauses assez fréquentes, durant lesquelles, les yeux perdus dans le vague, il regardait ses songes chevaucher à travers l’espace, l’occupa jusqu’à cinq heures. On fermait. Il partit. Un groupe d’amis l’attendait au cabaret de la Flèche d’Or.

Après son travail et sa fantaisie, Jasmin Robba ne prisait rien tant que ses amis.

Ils étaient trois avec lui, tous artistes et Parisiens, attablés, ce soir de mai, à la terrasse du cabaret.

La conversation faisait relâche. Ils regardaient gravement le sucre fondu couler goutte à goutte, à travers la cuillère ajourée, dans la liqueur opaline, teintée d’émeraude, qui remplissait les verres.

Jasmin Robba ne dînait pas tous les jours; mais, tous les jours, hélas! il venait demander à la fée aux yeux verts l’espérance d’un meilleur lendemain.

Dans ce coin de Montmartre où ces jeunes hommes étaient réunis, mille bruits de Paris montaient en grondant.

Le printemps étincelait, superbe, sous un soleil radieux. Des senteurs de fleurs embaumaient l’air.

«Ah! misère de misère, fit tout à coup l’un des jeunes gens, le peintre Isidore Deschaumes, qui brandissait un journal, les critiques ne me laisseront pas un lambeau de chair. Me voilà encore écorché vif pour mon tableau du Salon... Allez donc peiner un an sur une toile pour vous sentir dévorer vivant par trente journalistes... Je comprends l’utilité des sbires de Venise. Si j’étais riche, ma parole! j’en aurais à ma solde et je ferais bâtonner, hacher menu, poignarder la critique... Ah! si j’étais riche...»

Sa belle colère tomba devant un éclat de rire général. Isidore Deschaumes posa le journal, rejeta en arrière ses longs cheveux blonds et fit chorus avec ses amis. Aussi bien, la colère n’allait-elle pas à ce bon gros garçon de trente ans, dont les lèvres colorées, ombragées d’une fine moustache, disaient la bonté, comme ses yeux bleus, grands ouverts, révélaient la franchise et l’enthousiasme. Dans leur petit groupe, il était le premier à lancer le mot comique, à porter l’entrain et à prêcher la joie. Tout amusait en lui, jusqu’à sa mauvaise humeur.

L’un des jeunes gens, cependant, n’avait pas ri. Alors Jasmin Robba:

«Eh bien! Delval, tu dors?

— Je rêve,» dit-il.

Le musicien Louis Delval, un des plus jeunes prix de Rome, l’air souffrant, imberbe, mince, était l’âme triste de la bande. Un mot lancé au hasard le jetait souvent en des méditations mélancoliques. Il semblait alors écouter un concert céleste. Il fallait qu’on le secouât pour le ramener sur terre. Sa distraction était proverbiale.

D’une voix blanche, un peu lasse, il soupira:

«Oui, je rêve... Je restais sur l’exclamation de Deschaumes: «Si j’étais riche,» a-t-il dit. Si j’étais riche, moi, je voudrais courir le monde, écouter en tous lieux chanter l’âme des choses, aller des steppes de la Sibérie à l’Eurotas fleuri de lauriers roses, sans autre règle que ma fantaisie. Je chercherais des concerts inédits. Je poursuivrais le grand, le beau...»

Il continua, s’échauffant dans sa course sur l’aile des chimères. Et ses amis l’écoutaient volontiers, grisés comme lui par cette supposition fortuitement émise: «Si j’étais riche».

«Moi, dit le chroniqueur Lamberquin, je me laverais les mains dans l’acide pour n’y laisser aucune trace d’encre, je briserais ma dernière plume, et j’irais habiter, au flanc d’un coteau vert, la maison de Socrate ou celle de Jean-Jacques. Ma chambre aurait de larges baies, et le matin, de mon lit, je verrais le soleil se lever sur la campagne; d’un autre côté, le soir, je le regarderais disparaître dans la mer, et je ne lirais pas d’autre livre que celui de la nature.»

Lui aussi s’enthousiasmait. Et tout petit, râblé, sans cesse en mouvement, il esquissait à grands gestes son rêve de bonheur. Le teint animé, l’œil vif, il s’était grisé à son tour. Mais soudain, toute sa flamme tomba. Un sourire triste passa sur ses lèvres, et d’un ton amer:

«Ah! que nous sommes drôles! Un mot nous fait oublier nos trente ans et les réalités de la vie. Il n’y a plus d’enfants, dit-on. Bah! il reste les artistes... La morale à tirer de nos divagations est que nous sommes pauvres, et que pas un de nous n’est content de son sort. Hélas! qui peut l’être dans le temps où nous vivons? Ah! l’horrible siècle!

— Oui, l’horrible siècle, parce qu’il a perdu la foi et l’espérance, dit Jasmin Robba. Autrefois...

— Autrefois! Au moyen-âge, n’est-ce pas?

— Le voilà parti, à son tour.

— Mais, mon cher, dans ce passé dont tu évoques sans cesse les jouissances infinies, observa Deschaumes, il y avait des larmes, des sanglots et des injustices. Foin du moyen-âge, des donjons à oubliettes, des autodafés, des...

— Il y avait autre chose, et les hommes, en ce temps-là, croyaient en Dieu, espéraient le ciel et aimaient «leur dame». Aujourd’hui, l’or seul est dieu.

II

«AUSSI VRAI QUE JE M’APPELLE JASMIN ROBBA.» (Page 11.)


— Eh! mon cher Robba, l’or, c’est le plat de langues d’Ésope; on peut en dire beaucoup de bien et beaucoup de mal. Question de point de vue. Il fonde les grandes choses...

— Il autorise ou inspire toutes les vilenies. Je le méprise. Il rend laid, il jaunit les doigts et le visage... Vive le temps béni où les artistes s’éteignaient dans les bras des rois...

— Romantique, va!

— Romanesque, si vous voulez. Mais moi, si j’étais riche, riche à millions, riche à miracle, je voudrais frapper du pied et faire éclore de nouveau les œuvres géniales de la Renaissance. Je ressusciterais les grandes chevauchées, les superbes carrousels et les cours d’amour . Je voudrais reconstituer un moyen-âge plein de rires et de chansons. Mes heureux vassaux boiraient de l’hypocras...

— Et je serais ton poète, dit Lamberquin, j’emboucherais pour toi la trompette...

— Ami, les poètes de mon moyen-âge ne se servent pas de trompette.

— Va pour un rebec ou une mandoline. Pendant que tu chevaucherais dans la forêt mystérieuse, j’écouterais le cor pleurer au fond des bois, et, assis sur un carreau de velours aux pieds de la châtelaine, je la bercerais de mes chansons; tel était le lot des ménestrels d’antan...

— Mon beau ménestrel, tu emploierais autrement ton art, je n’aurais pas de châtelaine.

— Fi donc! un château sans femme! «c’est un printemps sans roses».

— Tu cites François Ier. Je me laisse attendrir. Nous chercherions donc une châtelaine. J’assemblerais mes jeunes vassales; je choisirais la plus avenante et aussi la meilleure, et je lui donnerais pieusement mon nom. Dans un calme profond nous vivrions alors, naïfs et tendres, ignorant le scepticisme, le téléphone et les postiches, l’habit noir et la politique, et nous serions heureux.»

Les jeunes gens éclatèrent de rire.

«Oui, reprit-il plus haut, nous serions heureux, et, aussi vrai que je m’appelle Jasmin Robba...»

Deux individus, convenablement vêtus, avec un je ne sais quoi de militaire dans l’aspect, assis à une table voisine, l’œil sur un journal et l’oreille à la causerie, se levèrent en l’entendant se nommer.

«Vous vous appelez Jasmin Robba?

— Oui, messieurs, mais...

— Trente-trois ans?

— Parfaitement.

— Homme de lettres?

— En effet.

— Vous logez présentement rue des Martyrs?

— Oui, mais pourquoi...»

Il ne put en dire plus.

Les deux inconnus, avec un bel ensemble, lui mirent chacun une main sur l’épaule, et le plus âgé prononça:

«Jasmin Robba, au nom de la loi, je vous arrête.»

III

Table des matières


QUAND Jasmin Robba se remit de sa stupeur première, il se vit dans un fiacre, assis entre deux policiers. La voiture roulait le long de l’avenue Trudaine. Elle gagna la rue Montmartre, les Halles et les quais. Jasmin Robba croyait rêver.

Que signifiait cette aventure? A qui en avait-on? La police se trompait évidemment. Peut-être s’agissait-il d’un autre Robba. Mais ce nom n’est pas commun. Et puis, quelle apparence qu’il eût un homonyme qui s’appelât justement Jasmin, et qui fût homme de lettres? Non, non, c’est bien à lui qu’on en veut.

Les magistrats se trompent. Il ne faut pas rire; les erreurs judiciaires sont fréquentes.

Jasmin Robba frissonne en songeant au malheureux Lesurques, du Courrier de Lyon.

Et de quoi l’accuse-t-on? D’assassinat, d’abus de confiance, de vol, de crime politique?... Certes, il est innocent. Il n’a pas payé son terme et doit par-ci par-là quelque menue monnaie aux gargotiers du quartier, à sa blanchisseuse et à son tailleur; mais la prison pour dettes n’existe plus. Il ne voit point quel est son crime. L’agneau de la fable n’était pas plus coupable, n’empêche qu’il fut mangé.

Quelle aventure!

Ah! comme il avait raison ce magistrat qui disait: «Si on m’accusait en France d’avoir volé les tours de Notre-Dame, je commencerais par passer la frontière. » On a vite fait d’arrêter un honnête homme, à Paris.

Si du moins il savait ce qu’on lui reproche! Savoir pourquoi on va en prison, c’est une fiche de consolation. On peut essayer de prouver son innocence, préparer un alibi; mais le mystère a quelque chose de terrible.

A tout prix Jasmin Robba veut sortir de cette incertitude, et, avisant le plus âgé des deux agents:

«Savez-vous, monsieur, demande-t-il poliment, savez-vous pourquoi je suis arrêté ?

— Et quand je le saurais? Croyez-vous que nous sommes là pour vous en instruire? Taisez-vous.

— Mais...

— Taisez-vous.

— Pourtant...

— Faut-il vous mettre les menottes pour vous fermer la bouche?

— Les menottes... A moi!...

— Ce serait prudent... Vous avez dû en faire là-bas, mon gaillard?

— Là-bas?... Où ça?...

— Où ça... Il joue l’innocent... Suffit. Assez causé. Nous ne sommes plus à Londres, ici. Tâchez de vous taire.

— A Londres!...»

Jasmin Robba se prit la tête à deux mains. Il n’avait jamais mis les pieds en Angleterre, et l’agent avançait évidemment cette allusion à Londres avec intention.

Pour le coup, c’était à en perdre la raison. Il n’était pas encore remis de cette stupeur nouvelle quand le fiacre s’arrêta dans une cour du Palais de Justice.

Tenu de près par les deux alguazils, Robba descendit de voiture, traversa un long corridor, monta un escalier et se trouva dans une galerie interminable, où des garçons de bureau échangeaient des lazzis avec des gardes de Paris assis sur les banquettes adossées au mur.

Les trois hommes suivirent la galerie et pénétrèrent dans une petite salle dont l’unique fenêtre laissait apercevoir l’abside de la Sainte-Chapelle. Ce joyau de pierre découpait ses dentelles sur le fond d’or rouge du couchant. Une gargouille à tête de furie s’allongeait curieusement, semblant chercher à regarder dans la salle, et Jasmin, comme s’il eût voulu lire dans ses yeux vides le secret de sa destinée, était si bien perdu dans sa contemplation qu’il n’entendit pas une sorte d’huissier appeler: «Jasmin Robba.»

«Mais allez donc!» dit le plus jeune des deux agents en lui donnant une bourrade.

L’autre agent avait disparu.

Jasmin Robba se trouva dans une pièce de moyenne grandeur, meublée sévèrement. Un grand bureau occupait l’espace laissé entre deux hautes fenêtres. Un homme jeune encore, au sourire fin, à l’œil vif, assis, le dos tourné à la lumière, feuilletait avec intérêt divers papiers. Un mince ruban rouge tranchait sur le revers de sa redingote. Il glissa un regard aigu vers l’arrivant.

L’agent s’était assis près de la porte.

«Ah! maintenant, fit Robba avec un soupir de soulagement, je vais peut-être savoir pourquoi l’on m’arrête!

— Veuillez vous asseoir, monsieur.»

Le magistrat lui indiquait du geste un siège placé en face de son bureau. On ne pouvait souhaiter juge plus aimable. Jasmin Robba reprit courage.

«Je suis heureux, monsieur, dit-il, de pouvoir enfin...

— Pardon, monsieur, interrompit son interlocuteur, pardon, je remarque un oubli.»

Et s’adressant à l’agent:

«Vous avez laissé monsieur les mains libres?

— Il n’a pas fait de résistance, monsieur; nous n’avons pas cru devoir l’attacher, expliqua l’homme, s’excusant.

— Vous avez eu tort.»

Puis, gracieusement à Robba, ahuri:

«Vous vous nommez Jasmin Robba, monsieur?

— Oui.

— Fils de Mistral Robba et de Marie-Maria Roberties, décédés.

— Oui.

— Né à Saint-Andéol?

— Oui.

— Homme de lettres?

— Oui..

— S’il vous plaisait d’ajouter quelques mots à ces réponses un peu brèves, je me mets à votre entière disposition, monsieur, pour recueillir vos déclarations sur l’affaire dans laquelle vous êtes impliqué. Je suis le chef de la sûreté.

— Monsieur, j’ignore de quoi l’on m’accuse, j’ignore pour quelle raison je mérite les menottes. On m’a arrêté. Je suis victime d’une erreur folle. Votre police est mal faite. Elle me prend pour un autre.»

Le chef de la police sourit, et de plus en plus charmant:

«Bien dit, le ton est juste... Je vous fais tous mes compliments. Vous êtes d’une jolie force... Voulez-vous un conseil d’ami?... Dites-moi tout. Vous êtes sujet français. Après que vous serez livré à la police anglaise, nous n’aurons plus sur vous aucun pouvoir, et vous regretterez, je crois, de ne pas m’avoir écouté. Telle explication que vous donnerez peut changer les choses de tournure, empêcher d’accéder à la demande d’extradition...

— On m’extrade?

— Cela ne tardera guère.

— Je suis donc poursuivi par l’Angleterre?

— Vous avez été recherché et arrêté à la requête officieuse de l’ambassade anglaise. Je dis: officieuse, ne voulant rien vous cacher. On a désiré sans doute éviter de trop attirer l’attention, tant la capture était importante. J’ignore jusqu’ici quels sont vos crimes. Vous voilà pris. Vous avez tout intérêt à vous confier d’abord à la justice de votre pays. Parlez. Je ne suis pas un juge d’instruction. Vous n’avez rien à craindre. Est-ce l’agent qui est là qui vous dérange? Il va sortir... Sortez, Gaillet, et dites à l’huissier d’introduire, dès qu’il arrivera, M. Crampell, qu’on a prévenu par téléphone.»

L’agent sortit.

«Je vous écoute, monsieur, continua le chef de la sûreté.

— Je voudrais avoir quelque chose à vous dire, monsieur, car vous avez une façon d’interroger des plus encourageantes, mais je n’ai rien à avouer.

— Peste! c’est donc par fantaisie que votre tête est mise à prix?

— Ma tête est mise à prix!...»

Le magistrat chercha un papier et lut:

«Une somme de quatre cents livres sera mise à la disposition de la préfecture si Jasmin Robba est découvert dans les quarante-huit heures.»

«Ce billet est d’hier soir. Vous valez quatre cents livres sterling, en argent de France, dix mille francs. Un beau denier... Vous voyez, je vous dis tout. J’espère que maintenant vous allez parler.»

Jasmin Robba commençait à devenir fou. Il regardait le magistrat et sentait dans son crâne les idées, les mots et les choses mener une sarabande échevelée.

Un coup discret fut frappé à la porte, qui s’ouvrit sans bruit.

«Sir Harry Crampell!» annonça l’huissier.

Un étranger, l’air d’un Anglais, entra, raide, gourmé, toucha du bout de ses doigts gantés la main que le chef de la sûreté lui tendait, et, regardant autour de lui:

«Robba? dit-il d’un ton sec.

— Voici l’homme.»

Et le chef de la sûreté montra l’accusé, affaissé sur sa chaise.

Sir Harry Crampell tira de sa poche un portefeuille, y prit un chèque qu’il laissa tomber sur le bureau, et d’un pas automatique marcha vers Robba, lui prit les deux mains et le mit debout. Jasmin s’abandonnait, inerte; il renonçait à comprendre.

«Vous êtes Jasmin Robba? interrogea l’Anglais en l’attirant face au jour.

— Oui, monsieur... De quoi m’accusez-vous?

— Né à Saint-Andéol, de Mistral Robba?

— Je l’ai déjà dit.

— Petit-neveu de Jasmin-Philippe Robba?

— Petit-neveu de?... Ah! oui... Un frère de mon grand-père qui partit tout jeune à l’étranger.

— Justement... C’est donc vous... Enfin!»

Et tandis que le chef de la sûreté restait cloué de stupeur dans son fauteuil, sir Harry Crampell noua ses grands bras au cou de Robba et l’embrassa cordialement.

IV

Table des matières

Robba se retrouva dans la galerie aux côtés de l’étranger qu’il suivait sans comprendre.

En arrivant en pleine lumière dans la cour du Palais de Justice, il regarda sir Harry Crampell, cet inconnu qui l’avait embrassé sur les deux joues.

«Je vous en prie, monsieur, expliquez-moi...

— Tout à l’heure, répondit l’Anglais d’une voix calme.

— Mais pourtant...

— Tout à l’heure.»

Robba se demandait à la fin s’il n’était pas le jouet de quelque mystification diabolique. Il prit le parti d’attendre et examina son compagnon.

Grand, les favoris à l’anglaise, les cheveux et les sourcils grisonnants et très épais, le regard perçant, le sourire bon, sir Harry Crampell portait avec distinction les vêtements d’un parfait gentleman.

Il conduisait Robba sans tourner la tête vers lui. Sa voix à elle seule était un mystère. L’accent en avait quelque chose de très provençal et de très anglais à la fois: l’accent d’un Anglais méridionalisé ou d’un Méridional anglicanisé.

Un coupé attelé de deux magnifiques trotteurs, noirs de la croupe aux naseaux, stationnait au ras du trottoir.

«En voiture! dit Crampell.

— Dans ce...

— Sans doute.

— Mais, monsieur, de grâce, expliquez-moi...

— Tout à l’heure.»

Ils s’installèrent en voiture; le cocher lança son attelage au grand trot dans la direction de la place de la Concorde.

Le coupé roulait à travers les rues, comme Robba à travers ses rêves.

Tout ce qui lui arrivait était par trop extraordinaire. Que trouverait-il au bout de cette aventure?

Et sans qu’il pût donner de réponse à ce point d’interrogation, la route filait pailletée des derniers reflets du soleil couchant, qui disparaissait en incendiant de pourpre le Trocadéro, le Champ de Mars et tout le fond de l’horizon où la Seine s’en allait, ruban d’argent moiré de rouge.

A l’intérieur de la voiture, nul bruit. Robba s’était résigné. Il se préparait à faire une cigarette. L’étranger remarqua son mouvement et lui tendit un étui d’or aux incrustations de pierreries.

Robba, que rien n’étonnait plus, y prit un minuscule cigare de Havane, l’alluma sans mot dire, en remerciant d’un signe de tête, et continua de rêver dans un nuage de fumée fleurant le macouba.

Il se revit, ce matin tiède, éveillé dans sa chambrette par un rayon du soleil qui baignait les toits de vagues de lumière rose; il se revit travaillant, paisible, dans la salle de la Bibliothèque, et rencontrant ensuite ses amis au cabaret de la Flèche d’Or. Puis la série des événements qui le stupéfiaient encore: son arrestation, la sûreté, l’interrogatoire, l’arrivée de sir Harry Crampell, l’accolade et cette course...

Le coupé montait l’avenue des Champs-Élysées. Où allait-on?

Et cet original qui versait au nom de la justice anglaise quatre cents livres pour sa capture, l’embrassait soudain, ne soufflait mot et l’entraînait, Dieu sait où ! que voulait-il?

«Pas de doute! se dit Robba, cet homme est fou, fou à lier. Soit! il est fou, mais pourquoi s’en prend-il à moi? comment me connaît-il?... Enfin, attendons.»

Le coupé dépassa l’Arc de Triomphe et s’arrêta au milieu de l’avenue Kléber, devant un magnifique hôtel dont la porte cochère s’ouvrit pour lui livrer passage.

La voiture entra et stoppa au pied d’un large perron aux balustres de marbre blanc, dans une cour pavée de Mosaïques.

Les deux hommes descendirent, et Robba, sur un Signe de son compagnon, gravit l’escalier et s’engagea dans le vestibule où deux valets de pied, d’une correction superbe, regardaient, impassibles, l’hôte pauvrement vêtu qui accompagnait leur maître.

Sir Harry Crampell, précédant Robba, l’entraîna jusqu’à une salle à manger, lui offrit un siège et lui dit:

«Vous devez avoir faim!

— Certes, l’heure de mon dîner est passée depuis longtemps.»

L’Anglais pressa le bouton d’une sonnerie électrique. Un maître d’hôtel parut. Sir Harry donna un ordre. Aussitôt le dîner fut servi. L’Anglais mangeait comme quatre. Robba buvait pour ce que son hôte mangeait, de sorte qu’au dessert il devint de plus en plus exubérant et interrogatif. Par contraste, sans doute, l’étranger était de plus en plus taciturne.

«Je vous en supplie, monsieur, dites-moi si...

— Tout à l’heure... après le dîner.»

Le repas s’acheva en silence. Alors sir Harry se leva et d’un geste invita Robba à le suivre.

Ils traversèrent plusieurs appartements princièrement meublés. Dans chaque pièce, l’inconnu attirait l’attention de l’artiste:

«Voici le grand salon... la bibliothèque... la galerie de tableaux... le... le fumoir. Voulez-vous fumer?

— Avec plaisir, dit Robba.

— Eh bien! fumons.»

Ils firent le tour du fumoir. Robba se jeta sur une ottomane. Il allait s’y étendre.

«Pas encore, dit Mr. Crampell.»

Il le poussa vers la fenêtre.

Malgré la nuit venue, on entrevoyait divers bâtiments, des arbres de haute futaie, et un jardin grand comme un parc.

«Maintenant... la cour... le jardin... les serres... le pavillon... Est-ce joli? demanda l’Anglais.

— Magnifique!

— Tant mieux! tout cela... tout... c’est à vous!»

Robba le regarda plus inquiet; la plaisanterie se prolongeait.

— A moi?

— Oui.

— Prenez garde, monsieur, si j’allais le croire!

— Mais rien n’est plus vrai, tout ce que vous voyez est votre propriété.»

Robba eut un sourire triste.

«Pauvre homme,» pensa-t-il.

Et tout haut il ajouta très sérieux, pour dire comme lui:

«Oui, oui, je sais, tout cela, tout est à moi... Je suis chez moi... Je suis propriétaire et voici ma propriété. Du temps que j’étais roi de la lune, j’avais encore bien d’autres propriétés plus grandes et plus belles...»

Mr. Crampell l’interrompit:

«Je vous prie de ne pas vous moquer de moi!»

Robba continuait à l’envelopper du même regard attristé !

«Vous vous trompez, dit l’étranger, qui en comprit la signification, je ne suis pas fou!

— Mais...

— Allumez donc votre cigare... Je vais vous expliquer... »

Et l’Anglais commença:

«Vous êtes Jasmin Robba... Votre père était Mistral Robba... Le père de votre père, Jean Robba et le frère de Jean Robba, Philippe Robba.

— Mon grand-oncle est encore vivant?

— Non. — Philippe Robba, tout jeune, était ce que vous appelez en France un cerveau brûlé. Votre grand-père s’occupait de ses études... Lui ne faisait rien... il s’amusait. Il disparut, un jour, de la maison paternelle, et gagna Marseille. A Marseille, il s’engagea sur un bâtiment de commerce. Il avait plus d’instruction qu’un simple matelot. Il monta en grade, et eut mille aventures. Bref, il devint très riche... Il fréta des vaisseaux, acheta des terres, exploita des mines. Il devint encore plus riche. J’ai eu le bonheur de le rencontrer il y a quarante ans, quand, au saut du paquebot, je mourais de faim à Bombay. J’avais vingt ans. Il possédait déjà une énorme fortune. Son âge était le double du mien. Il cherchait pour le seconder un homme actif et probe. Mon air lui agréa. Il m’accueillit, m’occupa; je lui dois tout. Pendant près d’un demi-siècle, j’ai vécu sous ses ordres, étant d’abord son employé, puis son bras droit, puis son ami.

J’ai soixante-deux ans, monsieur. Votre grand-oncle est mort l’année dernière à quatre-vingts ans passés.»

Jasmin commençait à croire. Il eut un éblouissement; il se prit la tête à deux mains et fit signe à l’Anglais de ne pas continuer.

«Attendez! attendez!... Au nom du ciel, un instant...

— Soit!...»

Sir Harry Crampell se tut.

Jasmin Robba fit plusieurs fois le tour du fumoir, s’accouda à la fenêtre, revint vers son compagnon et, d’une voix fébrile, murmura:

«Continuez...

— Votre grand-oncle, reprit l’Anglais, était bon; mais le sentiment de la famille lui manquait. Il ne s’est jamais marié. Il avait rompu avec les siens quand il quitta la France. Il n’a pas cherché à les associer à son immense fortune. Il avait des idées étranges, vous en aurez la preuve. J’abrège, il ne s’inquiéta point de sa famille, non par méchanceté, mais plutôt par bizarrerie et négligence. Son existence pleine d’entreprises gigantesques ne lui laissait guère le temps d’être sentimental. Cependant, à son lit de mort, il s’est souvenu des siens:

«Votre grand-oncle a légué sa fortune entière à ses parents de France.

— Je suis le seul.

— Je le sais; je vous ai cherché et je vous ai trouvé. On m’avait informé que vous habitiez Paris; mais vous meniez une vie étrange. Il était difficile de vous découvrir. J’ai pensé aux annonces dans les journaux. Ce moyen d’attirer votre attention m’a semblé long et incertain. J’ai des relations avec l’ambassade d’Angleterre. Un mot de l’ambassadeur avec promesse d’une prime a mis la police de Paris sur pied, et en moins d’un jour on vous a découvert. Mais il y a eu quiproquo. On m’a pris pour un haut fonctionnaire de la justice, vous, pour un criminel de marque, et l’on vous a quelque peu malmené.

«C’est ma faute, je vous en fais mes excuses.

«Il ne me reste plus qu’à vous demander si vous acceptez la fortune de Philippe Robba, à vous laissée par testament sous des conditions spéciales que je vais vous communiquer.

— Si j’accepte! s’écria Robba frémissant.

— Ne vous hâtez pas trop, observa sir Harry Crampell, de sa même voix calme. La fortune aide au bonheur; mais elle ne le fait pas seule, et mieux vaut mille fois rester toujours pauvre que de sortir d’une ornière pour, un peu plus loin, sombrer dans un nouvel abîme.

— Je ne comprends pas.

— Vous allez comprendre. La fortune de votre oncle est une des premières du monde. Elle s’élève à plus de cinq cents millions; les revenus assurés dépassent vingt-cinq millions. Votre oncle, qui était un grand, très grand esprit, s’est tenu ce raisonnement: «L’argent n’a de valeur et d’utilité que celles qu’on lui donne. Il nuit souvent à celui qui le possède, et, pour quelques-uns, c’est un grand malheur que d’être riche.

III

«JE NE COMPRENDS PAS.» (Page 28.)


«Je ne connais aucun des parents qui peuvent me rester. Sauront-ils user de l’énorme fortune que je leur lègue? Mon vieil ami Crampell sera leur juge. S’ils sont dignes d’être richissimes, je leur laisse tout ce que je possède; sinon tout ira aux œuvres pies.»

«Votre oncle m’a donc choisi comme exécuteur testamentaire, et il a décidé que, pendant deux ans, les revenus de sa fortune seraient à la disposition de ses héritiers. Vous héritez seul. Suivant l’emploi que vous ferez de ces revenus, vous serez constitué possesseur du capital entier ou totalement dépouillé.

«Acceptez-vous?

— Parbleu! cria Robba, bien que cette restriction le rendît soucieux.

— Réfléchissez, monsieur. Vous me donnerez demain matin votre réponse définitive.

«Souvenez-vous que tout dans la vie est affaire de proportion; cinquante millions ne sont rien quand on peut en avoir cinq cents; enfin il vaut mieux n’être jamais riche que redevenir pauvre.

— C’est possible, mais j’en courrai le risque.

— Soit. Je reviendrai donc demain pour la forme. Vous êtes chez vous, et je suis votre hôte. N’oubliez pas que je suis encore plus votre ami, mais que, dans deux ans, je serai votre juge.»

Et sir Harry Crampell, lui ayant serré la main, sortit.

«Dans deux ans, murmura Robba, qui souriait à une mystérieuse pensée, dans deux ans... j’aurai vécu comme Charles VIII ou François Ier.»

V

Table des matières

Jasmin Robba rêva longtemps, suivant sa pensée qui vagabondait à travers l’irréel, l’âme bercée par des harmonies étranges.

Quand il rouvrit les yeux, la lune montait lentement, blanchissant l’azur profond. Quelle heure était-il?.

Le temps avait fui sans que son vol s’entendit dans l’hôtel silencieux.

Jasmin eut quelque peine à se ressaisir. Il se leva, étendit les bras, secoua la tête... Non... il ne rêvait pas.

Alors?...

Un coup léger frappé à la porte du fumoir lui fit tout à fait reprendre pied dans la réalité.

«Entrez!» cria-t-il d’une voix forte, comme pour se bien convaincre lui-même qu’il n’était pas une ombre emportée dans un songe bleu.

La porte s’ouvrit et un domestique s’avança en disant:

«Je n’ai pas osé me présenter plus tôt, mais si monsieur avait besoin de mes services, je...

— Merci. Quelle heure est-il?

— Minuit.

— Que faites-vous debout à cette heure?

— J’attends que monsieur veuille bien me donner ses ordres pour son coucher.

— C’est juste.»

Et Jasmin Robba ajouta in petto, en riant tout bas:

«Je ne sais pas même où va coucher l’héritier de mon oncle.»

Il suivit le valet à travers le dédale des galeries et des escaliers brillamment éclairés malgré l’heure tardive, passa par des salons en enfilade et arriva devant une porte en bois de citronnier; le domestique ouvrit et s’effaça pour le laisser entrer.

C’était là l’appartement du maître. Rien n’y manquait.

Le luxe était de bon aloi.

Çà et là des meubles d’ébène recouverts de soie bouton-d’or, capitonnés de velours noir; un lit bas, une peau d’ours sur le parquet du même bois que les portes; des sièges de formes élégantes et commodes dispersés sans ordre apparent. Une pendule en cuivre, ciselée par Benvenuto Cellini, ornait la haute cheminée, en compagnie de deux buires de Murano.

Par les fenêtres ouvertes entrait le parfum des jasmins et des chèvrefeuilles qui festonnaient la façade de l’hôtel.

Le cabinet de toilette attenant, la salle de bains avec sa large cuve de marbre, promettaient à Robba leurs délices.

Il poussa un long soupir de satisfaction.

«Qu’attendez-vous? demanda-t-il au valet qui restait immobile.

— Ne dois-je pas déshabiller monsieur?

— Allez vous coucher, mon ami; je n’ai besoin de personne encore pour me mettre au lit. Demain vous aurez soin de m’envoyer dès la première heure les meilleurs fournisseurs du boulevard.»

Le valet de chambre disparut.

Robba s’accouda à la fenêtre. Des senteurs exquises montaient toujours du jardin. Caché dans le feuillage d’un seringa en fleurs, un rossignol se mit à chanter.

Jasmin fut pris du désir intense de se plonger au sein de cette nuit lumineuse et parfumée. Une porte dissimulée derrière une tenture à moitié relevée donnait sur un escalier descendant au jardin. Il l’ouvrit et fut presque aussitôt sous les grands arbres. Il alluma un cigare et parcourut les allées fleuries, écoutant, ravi, le murmure des ruisselets qui couraient vers les bassins brodés de nénuphars où les étoiles se miraient. Leurs douces lueurs faisaient étinceler les fusées cristallines des jets d’eau.

Jasmin s’assit sur un banc de gazon au pied d’un catalpa géant et suivit, avec un intérêt croissant, les légères spirales de fumée bleuâtre qu’il envoyait béatement en hommage à la lune. Elle semblait accepter cet hommage et sa bonne face ronde souriait. Ce sourire éclairait les nuages légers qui flottaient tels qu’un voile diaphane, et ces nuages prenaient des aspects fantastiques. Jasmin voyait se profiler sur le ciel les tourelles élancées d’un fier château aux ogives brodées ainsi qu’une fine guipure, et aux portes fleuronnées. Une nuée de pages superbement vêtus tourbillonnaient au haut des degrés du perron d’honneur. Les palefrois piaffaient d’impatience, les seigneurs se...

Soudain Robba recule ébloui: une radieuse apparition se détache sur le fond sombre de la haute porte sculptée. C’est une femme très jeune et belle à miracle. Ses cheveux sont retenus sur son front par un bandeau de perles; sa robe blanche, bordée d’un galon d’or et serrée à la taille par une cordelière, enveloppe un corps souple et élégant. Sa bouche ressemble à une grenade ouverte, et son regard enchante.

Robba voudrait l’inviter à descendre avec lui dans le riant parterre.

Il murmure à mi-voix les vers délicieux de Ronsard:

Mignonne, allons voir si la rose

Qui ce matin avait déclose

Sa robe de pourpre au soleil,

A point perdu, cette vêprée,

Les plis de sa robe pourprée

Et son teint au vôtre pareil...

Il s’agenouille pour lui offrir la main, et ce mouvement, le réveillant, fait évanouir la merveilleuse apparition... La lune continue à sourire et le rossignol à chanter.

IV

UNE RADIEUSE APPARITION SE DÉTACHE SUR LE FOND SOMBRE. (Page 34.)


«Je suis fou, ma parole, dit Robba en riant. Mais après tout, pourquoi ce rêve ne serait-il pas réalisé ? Pourquoi à coups de millions n’évoquerais-je pas un monde disparu, une société douée d’autres grâces que les nôtres et de vertus chevaleresques dont les poèmes seuls gardent le souvenir? Pourquoi ne serais-je pas un suzerain au petit pied?... Je ferai jouer sur mon théâtre des mystères et des soties, et mes carrousels rendront désertes les pistes d’Auteuil et de Longchamp... Pourquoi pas?»

Il reprit, monologuant, le chemin de l’hôtel.

«J’étonnerai Paris, je bouleverserai le monde, je serai bon à tous, je serai aimé et heureux...»

Il se coucha et s’endormit en caressant ce rêve.

Sa première pensée, au réveil, fut pour ses amis.

Ses amis!...

Quel effarement sera le leur lorsqu’ils apprendront sa surprenante fortune! Le voir disparaître entre deux argousins et le retrouver dans un palais! Ils partageront ses plaisirs comme ils ont vécu ensemble les mauvais jours. Tous, il les appellera tous: Lamberquin, le fin chroniqueur; Delval, le chantre harmonieux; Deschaumes, le puissant artiste; Arbel, le poète délicat; Fauvel, l’inventeur qui deviendra célèbre quand il ne manquera plus de pain...

Robba s’habilla hâtivement, entra dans son cabinet où se trouvait un coffre-fort dont sir Harry Crampell lui avait remis la clef. Il l’ouvrit et appuya la main sur ses yeux: des liasses de billets, des piles d’or, des coffrets pleins de joyaux s’entassaient dans les compartiments du meuble. Ces trésors étaient siens... Mais les paroles de sir Harry Crampell lui revinrent à l’esprit: «La fortune n’a de prix que par l’usage qu’on en fait» ; et, dans son cœur, Robba, que la misère avait gardé bon, se jura de s’en servir pour le bien de tous.

A ses amis, d’abord!

Il détacha d’une liasse cinq billets de mille francs, et, redevenu le fantaisiste bohême d’antan, il joignit à chacun d’eux l’invitation suivante:

«Monsieur... voudra bien se tenir prêt, demain à six heures, à monter dans la voiture qui l’ira chercher chez lui de la part de «Jasmin ROBBA.»

Mettant le tout sous enveloppe, il écrivit les noms et adresses de ses fidèles camarades, et, quand les cinq plis furent portés à la poste, il éclata de rire!

Quel émoi pour ses amis invités de cette façon!

Il fit joyeusement sa toilette. Eusuite il voulut revoir à la lumière du jour l’hôtel et ses dépendances, surtout le jardin, ce jardin enchanté... Il avait encore dans les yeux l’apparition de son rêve de la nuit.

Le soleil du matin dorait les arbres et les pelouses; mais le gracieux fantôme n’était plus là.

Oui, ce parc, cet hôtel, tout était magnifique; cependant, Jasmin Robba souhaitait autre chose. Il vivrait au moins deux ans selon son cœur, il vivrait dans une féerie. Et l’emploi qu’il ferait ainsi de ses premiers millions ne serait pas banal. Nul ne le blâmerait. Et qu’importe après tout! Il aurait contenté son envie.

C’est dit, le château qu’il désire sortira du sol qu’il touchera de cette baguette magique: l’or. Force lui sera pourtant d’attendre. Un château ne se construit pas en un jour. Mais si, sans plus tarder, il s’installait dans l’une de ces royales demeures que nous a léguées le passé.

Soudain, il poussa un cri de joie.

«J’ai trouvé !...»

Il se tut. Au détour de l’allée déserte sir Harry venait d’apparaître, se dirigeant vers lui.

VI

Table des matières

L’Anglais s’avança la main tendue:

«Eh bien? demanda-t-il.

— J’ai réfléchi, dit Robba.

— Et... vous acceptez?

— Certes.

— Malgré les conditions posées et la crainte de l’avenir.

— Malgré tout.»

Sir Harry Crampell sourit de la décision du jeune homme. Il lui parut grandi depuis la veille; un monde de pensées tourbillonnait dans son cerveau, ses yeux brillaient d’enthousiasme.

«Et que ferez-vous de...

— Je remuerai l’univers.

— C’est bientôt dit. Archimède manquait d’un point d’appui. Vous croyez que vos millions sont une base assez solide?

— L’or est un levier puissant; grâce à lui on peut tout acheter, même le bonheur.

— Non, dit nettement sir Harry Crampell, le bonheur ne s’achète pas, et nul n’a d’autre bonheur que celui qu’il se crée. Quant à moi, je donnerais tous les millions de votre oncle, tous ceux qu’il m’a permis de gagner, pour un cheveu d’un de mes enfants. Mon bonheur m’est venu d’eux. L’argent, lui, ne m’a jamais donné que des peines.

— Mon sort n’est pas le vôtre, je suis seul au monde. Je vous envie d’avoir une famille.

— Je suis veuf et j’ai six enfants, dont cinq fils. Voici leurs portraits, ajouta-t-il avec orgueil, en prenant dans son portefeuille un groupe de photographies.

Il le mit sous les yeux de Robba, qui vit d’abord cinq portraits d’hommes jeunes, au regard droit et ferme, et qui tous se ressemblaient en ressemblant à leur père.

— Ils ne vous connaissent pas, reprit sir Harry, mais, pour vos intérêts, ils donneraient leur vie. Ils doivent ce qu’ils sont à votre oncle Philippe, qui les aimait comme ses propres fils. Ils ne vous marchanderont jamais leur dévouement.

— Que font-ils?

— Ils régissent vos biens; ils sont ingénieurs. L’un exploite vos forêts du Canada; l’autre passe sa vie dans les mines de l’Oural; James, le troisième, a failli périr, l’an dernier, dans un puits de pétrole; les deux plus jeunes sont à Singapour, où vous possédez un territoire aussi grand qu’une principauté allemande. Je vais partir retrouver ces derniers. Vous n’avez plus besoin de moi. Voici divers titres qui vous accréditent de cinquante millions sur les principales banques. Je joins à cela, sous cette enveloppe, un état de la fortune de votre oncle, et une notice sur l’hôtel où nous sommes, que j’ai acheté pour vous. Vous pouvez avoir une confiance absolue en l’intendant.»

Jasmin n’écoutait plus; il regardait une sixième photographie jointe aux autres.

«Et ce portrait, demanda-t-il, en le montrant, qui représente-t-il?

— Ma fille, mon dernier enfant, ma bonne Edwige, dit l’Anglais tout attendri.

— Ah!» fit Robba, et ses yeux se reportèrent sur l’image. Il la regarda longtemps.

Par l’effet d’une ressemblance bizarre, la photographie de la jeune fille ranimait dans l’esprit de Robba le rêve de la nuit passée sous les étoiles.

Edwige était belle, admirablement belle. Un fil de perles retenait sur son front ses cheveux fins, qui la vêtaient d’un manteau royal; sa robe blanche était serrée par une cordelière; elle souriait, et Jasmin, devant ce portrait, se sentait touché au cœur.

Un charme indicible rayonnait sur ce front pur, dans ces yeux profonds; et Robba s’y laissait prendre tout entier.

Sir Harry se disposait à lui retirer les photographies. Mais Jasmin dit, ému:

«C’est là toute votre famille?

— Non pas. Mes deux aînés sont mariés et je suis grand-père. Mes autres fils se marieront bientôt. Quant à Edwige, rien ne presse, elle a dix-huit ans à peine.

— Ah!...»

Puis, pour dire quelque chose:

«Vous êtes tous anglais?

— Anglais? pas absolument... J’ai épousé une Française; ma femme était du Midi, du vrai Midi: de Marseille.»

Jasmin Robba ne put s’empêcher de sourire. Voilà donc pourquoi sir Harry Crampell parlait un français toujours fort correct, mais relevé d’une pointe d’accent provençal mélangé à l’accent anglais, d’un surprenant effet.

De nouveau l’étranger tendit la main pour remettre les portraits dans son portefeuille. Alors, Robba:

«Laissez-les moi, pria-t-il. Je suis seul, ai-je dit. Dieu m’est témoin que j’aurais aimé mon oncle, sans souci de ses millions; laissez-moi aimer ses amis, ses fils d’adoption. Je les verrai un jour, je l’espère; bientôt même, je le désire.»

Il parlait des frères; mais, au fond, ne pensait guère qu’à Edwige.

Sir Harry sourit et ne reprit pas les photographies.

Touché de la demande de Robba, il lui serra énergiquement la main, puis, avec une certaine émotion dans la voix:

«Au revoir... dans deux ans...»

Robba ne sembla pas l’entendre. Attiré par le charme du portrait, il l’admirait de nouveau, murmurant: «Edwige! quel nom suave... Edwige!»

Il releva la tête.

«Monsieur!...» commença-t-il.

Mais il se tut, la bouche bée: sir Harry Crampell n’était plus là.

Robba marcha en hâte vers l’hôtel, pénétra dans le vestibule:

«Sir Harry Crampell! où est-il?

— Parti, monsieur.»

Le bruit des lourds battants de la porte cochère qui se refermait résonna dans l’hôtel.

«Courez... non, restez... Sa voiture est déjà loin.

«Parti! dit-il, en rentrant dans ses appartements. Où le trouver? Aux Indes... Je lui écrirai... Je veux connaître Edwige et je la connaîtrai; elle sera désormais «ma dame», puisque je veux vivre en chevalier. Un nom et un portrait, c’est tout ce que j’aurai d’elle... en attendant le jour où sir Harry la conduira en France... Si accomplie qu’elle soit, je mériterai son cœur.»

La porte du salon s’entr’ouvrit, un domestique parut:

«Le tailleur Dartoy sollicite l’honneur de...

— Qu’il vienne!»

Ce fournisseur arrivait à propos pour faire diversion. Aussi bien était-il spécialement désiré. Robba avait des instincts innés d’élégance jusque-là comprimés par sa pauvreté.

Il commanda toute une garde-robe. Il serait, dès le lendemain, le plus correct des gentlemen du boulevard.

Le tableur dit, pour se rendre agréable:

«Monsieur le comte est aussi bien modelé que...

— Je ne suis pas comte, interrompit Robba brusquement.

— Monsieur est...?

— Rien, et cela me suffit, pour le moment... Vous m’avez pris mesure d’effets ordinaires; mais ce n’est pas uniquement ce que je désire de vous. Vous êtes un artiste du costume, monsieur Dartoy. Cherchez donc, je vous prie, des dessins de soieries du temps de la Renaissance; trouvez aussi des dentelles de cette époque, des velours, des broderies d’or et de perles. Commandez à Lyon et à Tours des étoffes semblables... »

M. Dartoy, que nulle fantaisie de millionnaire ne pouvait surprendre, s’inclinait en approuvant de la tête, charmé d’avoir à fournir un si magnifique client.

«Je désire, continua Robba, deux costumes: l’un comme celui de Louis XII, le jour de son entrée dans la ville de Gênes, l’autre comme celui de François Ier recevant Henri VIII au camp du Drap d’or. Je veux aussi des costumes d’étoffe d’or pour l’hiver, de toile d’or pour l’été.»

M. Dartoy finissait par s’étonner. Il hasarda une réflexion:

«Monsieur projette, sans doute, plusieurs fêtes à costumes.

— Admettez cela, si vous voulez. L’essentiel est que vous livriez le tout au plus vite sans exagérer la note, si vous tenez à conserver un bon client.

— Ah! monsieur...»

Et, la main gauche sur le cœur, la main droite tenant un chapeau qui balayait presque le tapis, M. Dartoy, décoré de plusieurs ordres étrangers, fournisseur de LL. MM. les souverains de... etc., etc., sortit à reculons en exécutant trois saluts de cour.

Jasmin Robba reçut ensuite plusieurs joailliers.

Les perles de Ceylan, les diamants de Golconde, les émeraudes de la Kistnah, les rubis balais, les saphirs, les topazes plus ou moins brûlées, ruisselèrent de la rue de la Paix et des galeries du Palais-Royal dans le salon de Robba. Ce fut un éblouissement. Et toutes ces perles, toutes ces pierres devaient être montées comme les bijoux qu’on voit dans les tableaux de Vélasquez, de Véronèse et de Rubens.

Enfin Robba se trouva seul.

Il descendit, fuma un cigare sous les arbres de son parc, fit le tour des communs, flatta la croupe luisante des magnifiques chevaux qui piaffaient dans les écuries, jeta un coup d’œil de connaisseur aux voitures qui emplissaient les remises, aux harnais des selleries, et manda l’intendant, personnage très solennel et tout Pénétré de son importance, comme il convient.

«Vous donnerez ordre, pour demain sept heures, lui dit-il, à un dîner de six personnes, le plus luxueux que le baron Brisse, de gourmande mémoire, ait jamais osé rêver. Cinq voitures iront, aux cinq adresses que je vous indiquerai, quérir mes convives. Soyez exact.»

L’intendant salua et sortit.

Jasmin se rendit à la bibliothèque et s’y enferma. Il avait retiré de sa poche les papiers que lui avait remis sir Harry Crampell; il en prit connaissance; puis, les ayant enfermés dans le coffre-fort de son cabinet, il revint choisir et consulter différents ouvrages.

Jamais les beaux livres du bibliophile Jacob sur le XVIe siècle n’eurent lecteur plus attentif.

Il dévora tout ce qui parlait de la Renaissance ou seulement de son aurore. Il voulait faire revivre le XVe siècle autant que le XVIe; la période brillante de la féodalité apanagée l’attirait plus encore que la cour de François Ier, qui mérite si bien le nom de «roi du bon plaisir».

Il travailla longtemps et élabora un plan mystérieux.

Cependant, ce même jour, les amis de Robba se rencontraient, comme à l’ordinaire, à la terrasse du cabaret de la Flèche d’Or.

«Eh bien! Robba?

— Tu sais?

— Oui, j’ai reçu...

— Quelle aventure!...

— Et les agents de police? Je le croyais en prison.

— Il est millionnaire. Il m’a envoyé mille francs.

— A moi aussi, dirent-ils en chœur.

— Avec une invitation à dîner.

— Comme à nous.»

Ah! que d’exclamations, de suppositions, de contes on les entendait formuler. Le quartier en était sens dessus dessous. La presse même s’inquiétait. On avait, de divers côtés, interrogé Lamberquin, qui, ayant conté coup sur coup l’arrestation de son ami et son étrange envoi, parlait d’une affaire aussi extraordinaire que mystérieuse dont il connaîtrait bientôt le secret.

Force était d’attendre jusqu’au lendemain.

Tout arrive.

Sept heures sonnaient quand Lamberquin fit son entrée dans le grand salon de l’hôtel de l’avenue Kléber. Il regarda autour de lui, fort surpris de se trouver seul. Où était Robba?

Delval parut, puis Deschaumes, puis les autres, et ce furent des exclamations d’étonnement grandissant. Les splendeurs du hall les avaient stupéfiés. Les valets de haut style s’inclinant sur leur passage leur avaient inspiré un involontaire respect.

Robba ne paraissait pas. C’était un chapitre des Mille et une Nuits qu’ils vivaient depuis la veille.

Par les portières relevées, on apercevait une vaste salle à manger, où étincelait sous la lumière d’un lustre superbe la vaisselle d’or et les cristaux.

Enfin, une porte s’ouvrit, et Robba entra, marchant vers eux les mains tendues.

Était-ce bien Robba?

La joie du triomphe éclatait dans ses yeux clairs; un gai sourire montrait ses dents blanches.

«Soyez les très bienvenus, amis, et à table, dit-il joyeusement.

— Explique-nous...

— Au dessert.»

Le dîner fut plein d’entrain, mais la curiosité l’abrégea. Robba jouissait délicieusement de l’émotion de ses hôtes.

Quand les domestiques eurent disparu, le café brûlant servi dans des tasses de vieux sèvres, les cigares allumés, les convives mollement étendus sur les ottomanes du fumoir, Robba narra de point en point son étonnante histoire.

«Bref, conclut-il, nous ne nous séparons plus. Nous sommes amis dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.»

Toutes les mains serrèrent la sienne.

«Maintenant, que vas-tu faire de tant d’or? dit Lamberquin. Si j’ai bien compris, la thésaurisation ne t’est guère permise; il te faut dépenser toute cette fortune ou du moins l’engager, l’employer de telle sorte que tu te montres digne d’hériter du reste.

— Mon intention est de dépenser cinquante millions en deux ans, s’il le faut, dans une merveilleuse entreprise.

— Comment?

— Ah! voilà. Donnez-moi votre avis. Le conseil est ouvert et je recueille les voix. Que ferais-tu, Delval, si tu étais à ma place?

— A ta place? Je bâtirais un palais auprès duquel l’Opéra ne serait qu’un bibelot d’étagère. Je ferais venir de tous les coins du monde ceux dont l’âme brille de la flamme sublime du génie créateur. L’un traduirait dans ses chants les mugissements des cataractes de son pays natal, les grondements de la tempête en pleines forêts vierges, l’autre le bruissement d’ailes des oiseaux du paradis; celui-ci les sonates du rossignol; celui-là les battements du cœur des hommes. La Muse serait le chef d’orchestre de ces œuvres superbes, et mon Temple de la Musique vaudrait le Paradis.

— Moi, dit Fauvel, j’irais aux pôles, j’irais au centre de la terre, j’explorerais l’espace en bateau aérien, enfin je partagerais mes millions entre tous les savants et les inventeurs qui consacrent leur vie à enrichir l’humanité.

— Je te suivrais, déclara Deschaumes, au centre de la Terre ou au centre de la Lune, aux bords de la mer libre ou vers les parages inconnus de l’Afrique australe, et de quels tons nouveaux s’enrichirait ma Palette!

— Je voudrais, dit Arbel, rétablir les jardins d’Académus, les enseignements du Lycée, réveiller la poésie qui dort, faire jaillir l’épopée du sol de France qui n’a Jamais pu la voir fleurir. Je voudrais remplacer par des littérateurs les enfileurs de mots, je voudrais...

— Il y a mieux à tenter, observa Robba, ou plutôt, il faut s’occuper à la fois de tout ce que vous dites, et alors... Mais Lamberquin n’a rien dit, Lamberquin rêve, que Lamberquin donne son avis.»

Le journaliste rouvrit ses yeux clos.

«Vous voulez que...

— Que tu indiques l’emploi de mes cinquante millions d’arrhes.

— C’est bien simple.

— Ah!

— Il faut tuer le paupérisme.

— Les munitions sont insuffisantes, répondit Robba, et d’ailleurs l’Évangile nous prévient: «Il y aura toujours des pauvres parmi vous.» C’est pour nous laisser jusqu’à la fin la joie suprême de la charité. L’aumône est un devoir sacré, je n’y faillirai pas, je vous le promets. A présent, écoutez-moi.»

Ceux qui étaient étendus sur les sophas se redressèrent, et Robba, appuyé sur la cheminée, les mains croisées derrière le dos, dit doucement:

«Voici mon plan:

«Je veux acheter ou louer un château royal; prenons par exemple le château de Pierrefonds. J’en obtiens de l’État la jouissance, j’achète les alentours et je m’enferme là pour vivre la vie que je rêve pendant mes deux ans d’épreuves. Les arts s’en trouveront bien: on jouera, sur le théâtre du château, des mystères, des soties, et des pièces antiques; je serai en même temps le Mécène de tous les talents neufs. Quel que soit mon mépris des modernes, les inventeurs puiseront dans mon coffre et doteront l’humanité de découvertes géniales. Et si, après cela, le paupérisme n’est pas mort, j’aurai du moins contribué à diminuer le nombre des incompris et des malheureux. »

De chaleureux applaudissements l’interrompirent.

«Mais pourquoi Pierrefonds? Pourquoi ne pas rester ici?

— Pour mon plaisir à moi. Chacun de vous réalisera son rêve, laissez-moi vivre le mien. Je remettrai ce château tel qu’il était sous Louis XII. Je ne veux pas apprendre à notre siècle qu’il lui serait bon de reculer et de nier les merveilles du progrès en renonçant à s’en servir. Je voudrais seulement lui faire toucher du doigt ce qu’il y avait de grand et de bon, d’exquis, de délicat dans ce passé qu’il est de règle de dénigrer aujourd’hui. Je veux ressusciter les modes, les coutumes, les usages d’autrefois, pour qu’on les puisse apprécier eu les connaissant mieux. Je veux remplacer l’argot boulevardier ou faubourien par la langue des poètes de la Pléiade, qui a préparé celle de Corneille et de Racine, de Musset et de Victor Hugo.

— Bravo, bravo! Et nous serons de toutes les fêtes que tu rêves?

— A une condition: c’est que vous vous ferez XVe siècle comme moi. Nul ne franchira le seuil du château de Pierrefonds sans avoir l’armet ou la toque en tête et la dague au côté, sans...

— On nous croira en perpétuel déguisement de mardi-gras, murmura Fauvel.

— Qu’importe?

— Je serai professeur de vie moyen-âgeuse, cria Lamberquin. Je sais bien que l’histoire arrête le moyen-âge à l’arrivée des Turcs en Europe; mais je prétends que le vrai terme est à la Renaissance. Nous vivrons dans l’entre-deux. Voulez-vous?

— Ventre-Saint-Gris!...

— Mon cher Arbel, ce juron n’est pas dans nos moyens. Nous ne sommes point les compagnons du Béarnais. Tu pourras, si tu veux, dire: «Le diable m’emporte!» comme le roi Louis XIII. Voilà qui est du temps.

— J’irai demain, reprit Robba, exposer aux représentants du gouvernement mon désir d’être locataire ou acquéreur du château de Pierrefonds restauré par Viollet-le-Duc. Pour singulière que soit ma proposition, elle paraîtra fort acceptable en raison des conditions que je saurai proposer.

— Elle n’a rien d’inacceptable, en somme. Et que peut-on refuser à l’homme qui possédera des centaines de millions!

— A demain donc, mes amis.

— A demain, noble sire, et vive, vive le seigneur de Pierrefonds, notre amé suzerain!

— A demain, mes féaux.»

VII

Table des matières


JASMIN ROBBA avait recommandé au tailleur, au joaillier, à tous les fournisseurs de lui garder le secret; aussi, le soir même, il n’était bruit, sur les deux rives de la Seine, que de la prodigieuse fortune tombée du ciel dans la mansarde d’un jeune écrivain, un savant, parfaitement inconnu hier encore, et que la voix du peuple sacrait grand homme par la grâce de cinq cents millions.

Les journaux, brodant ce thème et l’enjolivant, firent de Robba le descendant d’un des plus fameux rajahs de l’Inde. Il en avait, disaient-ils, le type fier, le geste royal et l’indomptable volonté.

Chacun se chercha une camaraderie, si lointaine qu’elle fût, avec l’heureux héritier. D’intrépides reporters prirent d’assaut son cabinet et essayèrent de l’interviewer. Ils mirent en œuvre toutes leurs finesses.

Jasmin ne se fit nullement prier pour leur donner les renseignements les plus véridiques sur sa personne.

«Il était né dans le pays de Septasindha .

«Il eut dès sa naissance toutes ses dents et des cheveux bouclés.

«Sa nourrice fut une lionne apprivoisée, du nom de Pisshân.

«A quatre ans, il charmait les serpents et récitait sans une faute les quatre Védas: le Rig, le Sâma, le Yagur et l’Atharva.»

Cette façon fantaisiste de renseigner les journalistes parut fort amusante et, du coup, personne en France n’eut plus d’esprit que Jasmin Robba.

Parvenu d’emblée à tant de gloire, il fit, après son déjeuner, atteler un coupé et se rendit au ministère de l’Intérieur. Il n’avait pas de lettre d’audience; mais le nom de Robba courait depuis la veille les antichambres ministérielles aussi bien que les bureaux de rédaction, et M. le ministre de l’Intérieur, président du Conseil, le reçut sans tarder.

«En quoi puis-je vous être agréable, monsieur? demanda-t-il aimablement.

— Je serais heureux, monsieur le ministre, si vous vouliez bien saisir le Gouvernement et la Chambre d’un désir qui me tient au cœur. Pour des raisons qui vous intéresseraient peu, je souhaite acquérir Pierrefonds et tout le pays avoisinant.

— Mais il s’agit d’un domaine de l’État, monsieur:

— C’est justement pourquoi j’ai besoin, avant d’en devenir propriétaire, ou, au pis aller, seul locataire, de l’autorisation de l’État. Il y aura bénéfice d’ailleurs. Si je ne me trompe, Napoléon Ier a acheté le château 2,950 francs. La restauration en a coûté cinq millions sous Napoléon III; je suis prêt à donner le prix fixé par vos experts.»

Le ministre grattait avec frénésie son sinciput dépouillé. Il s’agitait comme si son fauteuil eût été bourré d’aiguilles, et Robba contenait à grand’peine envie de rire que lui causait l’embarras d’un si grave Personnage.

«C’est sérieux, déclara-t-il enfin, c’est très sérieux...

— A qui le dites-vous, monsieur le ministre? Mais il me faut Pierrefonds. C’est le seul château où le XVe siècle puisse revivre dans toute sa splendeur.»

Le ministre coula sur son interlocuteur un regard en dessous, et, pour se donner une contenance, se mit a jouer avec son couteau à papier.

«Vous me présentez une si étrange demande que je ne sais si je dois la transmettre.

— La transmettre! mais vos éminents collègues, et M. le ministre des Finances tout le premier, applaudiront des deux mains. D’ailleurs, cette aliénation ne sera pas définitive. A ma mort ou à fin de bail, Pierrefonds reviendra à la couronne, — le ministre le regarda effaré, — à l’État, veux-je dire, un Pierrefonds restauré, agrandi, embelli, meublé, vivifié, superbe enfin.

— Vous m’en direz tant.

— Puis-je donc espérer, monsieur le ministre, que vous saisirez la Chambre de mon projet?

— Je saisirai la Chambre.

— D’urgence?

— D’urgence.

— Vous lui expliquerez les avantages incontestables...

— Je n’épargnerai rien pour cela.

— S’il en est ainsi, j’ai confiance, car votre éloquence, monsieur, est de celles dont on dit que Démosthènes et Cicéron eux-mêmes, eux-mêmes...»

Fort embarrassé de sortir de cette phrase, Jasmin Robba préféra sortir du cabinet, ce qu’il fit à reculons, après les saluts d’usage. M. le ministre, couronné de fleurs, le reconduisit jusqu’à la porte et lui serra chaleureusement la main en regardant sa boutonnière nue d’un air tout à fait engageant.

C’était, au demeurant, une bonne affaire que l’aliénation momentanée de ce tas de tours et de murailles qu’on appelle le château de Pierrefonds. La Chambre en jugea ainsi. Du reste, le nouveau nabab était un si charmant homme... Et quel esprit supérieur!... M. le président du Conseil raconta à la tribune la visite qu’il lui avait faite. Jamais séance ne fut plus attrayante, et le lendemain on manqua de numéros de l’Officiel.

La Chambre des députés vota comme un seul homme; le Sénat approuva avec un parfait ensemble. Moins de huit jours plus tard, Robba signa un acte qui le rendait pour vingt ans possesseur du château de Pierrefonds, et, tout autour, de cinq cents hectares de terrain, à charge pour lui de ne faire d’autres modifications et transformations que celles qui donneraient au château et au domaine attenant le véritable aspect qu’ils pouvaient avoir au moyen-âge. Il versa cinq millions, Une misère, et se déclara le plus heureux des mortels.

Le plus heureux! non, pas encore. Pierrefonds ne serait un paradis que lorsque le sourire d’Edwige l’illuminerait de son rayonnement.

Edwige! c’est pour elle que Jasmin sera grand, pour elle qu’il sera bon. Quand il aura préparé un Éden digne de sa «douce dame», il la trouvera, fût-ce au bout du monde, et elle régnera sur tous comme elle règne sur son âme et sur ses pensées.

Il se mit aussitôt à l’œuvre, environné d’une légion d’artistes: architectes, peintres, sculpteurs, tapissiers. A Prix d’or, Robba meubla le château de bahuts vénitiens incrustés de nacre et d’argent, de coffres fouillés comme une dentelle; des rideaux de brocart tombèrent raides et superbes devant les fenêtres garnies de vitraux magnifiques.

Il en coûterait un mois de travail et quatre millions. et la réalité serait digne du rêve.

En même temps, le seigneur de Pierrefonds recevait, chaque jour, en son hôtel de l’avenue Kléber, deux mille lettres et deux cents télégrammes de félicitations, de sollicitations, de demandes de secours, de recommandations, d’offres de tous genres. L’un possédait un émail authentique qu’il céderait à prix raisonnable, l’autre, une faïence ancienne, d’une admirable conservation. Il surgit un nombre infini d’objets du XVe siècle, venus de tous les points de France et de Navarre.

L’antichambre de Jasmin Robba ne désemplissait pas. Il ne recevait personne. On l’assaillait quand même. Les domestiques avaient beau faire, l’hôtel était pris d’assaut.

Dans le nombre des plus obstinés solliciteurs, il s’en trouva un qui parla si haut, insista si fort qu’on se décida à prévenir Robba.

«Il y a là, dit le domestique, un homme qui prétend qu’il ne délogera pas d’ici, que monsieur lui doit tout, que monsieur l’entendra et que...

— Son nom?

— Gaillet.

— Gaillet? Connais pas. C’est un fou.

— Il n’en a pas l’air. Si j’osais, je dirais même à monsieur que nous avons cru comprendre qu’il est de la police.

— De la police! Gaillet!... Attendez donc. Gaillet... En effet, je me rappelle ce nom-là. Parbleu! Faites entrer ce brave homme.»

Le domestique sortit et, presque aussitôt, Jasmin Robba vit paraître un individu dans lequel il reconnut tout de suite un des deux agents qui l’avaient arrêté au cabaret de la Flèche d’Or. Sans rancune et bon enfant, il lui tendit la main.

«Je vous remets, mon ami.

— Monsieur me remet? J’en suis bien aise. Je n’osais pas me présenter, me disant: «Ce monsieur ne voudra peut-être pas me reconnaître.

— Vous n’osiez pas vous présenter. Je croyais au contraire que vous insistiez...

— Pas précisément. J’ai manifesté le désir d’assurer monsieur de mon attachement à sa personne, voilà tout.

— Je le connais pour l’avoir déjà mis à l’épreuve involontairement.

— Monsieur n’a pas eu à se plaindre? Vous n’êtes Pas fâché ?...

— Fâché ! peste, non. Vous m’avez arrêté le plus heureusement du monde. Et que puis-je pour vous, mon brave?

— Monsieur, je vais vous expliquer la chose. Nous avons eu une petite prime, mon collègue et moi, pour vous avoir découvert.

— Une petite prime? Dix mille francs!

— En effet, c’est une somme, mais si vous croyez, Monsieur, que l’on donne comme ça dix mille francs de récompense à deux pauvres agents! Ce serait gâter le métier. On ne fait pas fortune dans la police, allez. Aussi, monsieur, quand j’ai su votre histoire et que j’ai vu votre nom dans tous les journaux, je me suis dit: «Minute! je vais me présenter chez monsieur Robba, pour lui demander une place.

— Une place!

— Oui, monsieur, une place dans votre château, avec vous, où vous voudrez.

— Eh bien! et la Préfecture?

— La Préfecture! Je la lâche.

— Mais vous êtes deux à qui je dois le bonheur de mon arrestation. Votre collègue n’a pas eu la même idée?

— Oh! l’autre! ce n’est pas un homme distingué. C’est un vulgaire policier. Vous savez comme il vous a traité ? Sans moi il vous aurait mis le cabriolet. On a beau être innocent, ça n’est jamais flatteur. Mais je le laisse pour ce qu’il est. Moi, je cherche de la considération: je veux me faire un avenir. J’aurais beau rester dans la police, j’arrêterais même le diable et son train, je serais toujours pauvre et mal vu dans mon quartier. Que monsieur me prenne avec lui, il sera content de mes services.

— Que savez-vous faire?

— Je connais mon métier.

— D’accord, mais vous ne pourrez guère l’exercer dans ma seigneurie.

— Je ne tiens plus à arrêter personne. Je demande une place, une bonne place.

— Vous soumettrez-vous aux usages de rigueur à Pierrefonds? Vous n’ignorez pas ce qu’ils seront, puisque vous lisez les journaux.

— Dame! Je ne suis pas instruit, instruit; mais pour ce qui est de la bonne volonté et du dévouement, vous pourrez compter sur moi.

— Il faudra parler l’ancien langage.

—- Monsieur, je connais l’argot.

— Eh bien! puisque vous avez le don des langues, on vous fera travailler. Quel est l’emploi qui vous conviendrait?

— Celui que vous voudrez, monsieur; mais, à vrai dire, j’en aimerais un qui donne un peu de considération.

— J’ai votre affaire. Vous avez l’air d’un gaillard solide?

— Oh! monsieur, pour ce qui est des bras, c’est comme pour le dévouement, je n’ai pas mon pareil.

— Vous sauriez manier l’épée à deux mains?

— A trois mains, tant qu’on voudra.

— Sapristi!... Vous avez du courage?

— Pour ce qui est du courage...

— Le cœur solide?

— Pour ce qui est du cœur...

— Vous verriez brûler un homme à petit feu?...

— Peuh! on en voit bien d’autres dans la police.»

Jasmin Robba se redressa et, très sérieux:

«Allez, mon ami, je vous nomme bourreau.

— Plaît-il?

— Je — vous — nom-me — bour-reau.

— Bourreau!

— Oui, bourreau de Pierrefonds. J’ai le droit d’avoir un bourreau sur mes terres, ce me semble. J’y exerce le droit de haute et basse justice.

— Et qu’est-ce que je ferai? balbutia l’agent Gaillet.

— Vous commencerez par vous habiller tout de rouge. Nous verrons après.

— Je serai logé ?

— Logé dans une maison isolée, mystérieuse, à la porte couleur sang de bœuf.

— Et les appointements?

— Excellents.

— Est-ce que j’aurai de la considération?

— Malheureux! vous serez un personnage historique. Allez en paix, Gaillet, mon ami, et tenez-vous aux ordres de messire Lamberquin, lequel vous stylera. »

Du geste, Jasmin Robba congédia son homme dont la mine ahurie était du plus réjouissant effet.

On juge du bruit que fit le récit de cette entrevue qui courut les journaux le soir même. La curiosité redoubla. On attendait avec impatience le commencement de l’étrange vie de Jasmin Robba dans Pierrefonds transformé.

Le Tout-Paris se promettait d’être des fêtes de Pierrefonds, mais Robba formula dès le premier jour une loi inflexible: pour franchir le seuil du château, il faudrait, si l’on était femme, se vêtir à la mode d’Anne de Bretagne ou de Diane de Poitiers, porter un bonnet de perles ou une ferronnière de diamants; si l’on était homme, se parer du costume des riches seigneurs de la plus belle cour du monde en ce temps-là ; savoir par le menu les us et coutumes, les modes, et s’y conformer. La moindre infraction à ces règles entraînerait l’expulsion immédiate du délinquant. Les seigneurs ne devraient employer vis-à-vis des dames que les procédés et le langage de la courtoisie la plus raffinée. Les femmes auraient la meilleure part, puisqu’il leur resterait le droit d’être coquettes.

De divers côtés il s’ouvrit des cours dits préparatoires à Pierre fonds. On étudia l’histoire du XVe et du XVIe siècle comme on ne l’avait jamais fait. Ronsard devint le livre de chevet de toutes les belles curieuses; les couturiers furent sur les dents; la Bibliothèque Nationale fut assiégée de demandes, le cabinet des estampes pris d’assaut. On s’arracha de mauvaises reproductions des toilettes du temps, et certains industriels firent une fortune rapide.

Lamberquin, grand organisateur, bras droit de Robba, serait le gardien du paradis. Mais il laisserait difficilement entrer, et mettrait dehors, sans merci, ceux dont l’éducation XVe siècle pécherait par quelque endroit.

En attendant, on travaillait, jour et nuit à Pierrefonds. Avant quinze jours maintenant, le seigneur prendrait possession du manoir.

V

ROBBA, LES MAINS TENDUES, ALLA AU DEVANT DE FAUVEL. (Page 63.)


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4064066315788
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