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Flora Tristan
Promenades dans Londres

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318277
Table des matières
PRÉFACE.
COUP D’OEIL SUR L’ANGLETERRE.
I. LA VILLE MONSTRE.
II. DU CLIMAT.
III. DU CARACTÈRE DES LONDONNIENS.
IV. LES ÉTRANGERS A LONDRES.
V. LES CHARTISTES.
VI. UNE VISITE AUX CHAMBRES DU PARLEMENT.
VII OUVRIERS DES MANUFACTURES.
VIII. FILLES PUBLIQUES.
IX. PRISONS.
X. PAROISSE SAINT-GILLES.
(Quartier des Irlandais.)
XI. QUARTIER DES JUIFS.
XII. FOULARDS VOLÉS.
XIII. COURSES D’ASCOT-HEATH.
XIV. BETHLEHEM.
XV. THÉÂTRE ANGLAIS.
XVI. TRIBULATIONS DE LONDRES.
XVII. LES FEMMES ANGLAISES.
XVIII. SALLES D’ASILE.
XIX. OWEN.
AVERTISSEMENT GÉNÉRAL DU COMITÉ.
CRAYONNAGES.
I. CLUBS.
II. LES POCHES.
III. UN MOT SUR L’ART EN ANGLETERRE.
IV. VOYAGE A BRIGHTON.
V. LA CUILLER DE FER.
PRÉFACE.
Table des matières
Quatre fois j’ai visité l’Angleterre, toujours dans le. but d’étudier ses mœurs et son esprit.–En1826, je la trouvai très-riche.–En1831, elle l’était beaucoup moins, et de plus je la vis très-inquiète.–En1835, la gêne commençait à se faire sentir dans la classe moyenne aussi bien que parmi les ouvriers.–En 1839, je rencontrai à Londres une misère profondé dans le peuple; l’irritation était extrême, le mécontentement général.
Dans l’ouvrage que j’offre au public, je n’ai pas la prétention de peindre toutes les misères du peuple anglais.–Il faudrait pour cela écrire de gros livres et la collaboration de plusieurs individus, ou la vie entière d’un seul.–Je veux seulement esquisser le peu de choses que j’ai vues dans ce pays, et faire connaître les impressions que j’ai éprouvées.–Parlant avec franchise, sans crainte comme sans ménagement, j’ai espéré ouvrir la voie dans laquelle devront entrer ceux qui veulent réellement servir la cause du peuple anglais. Pour tarir la source des maux, discréditer les préjugés, faire cesser les abus, il faut, avec patience, remonter aux causes, ne reculer ni devant la fatigue, ni devant les sacrifices de tous genres, et donner à ses investigations la plus grande publicité, avec cette intrépidité qui est le caractère de l’apostolat. Je ne me suis pas laissé éblouir par l’apparence; je n’ai pas été séduite par les brillantes et riches décorations de la scène anglaise; j ai pénétré dans les coulisses, j ai vu le fard des acteurs, le cuivre de leurs galons, et entendu leur propre langage.–En face de la réalité, j’ai apprécié les choses à leur juste valeur.–Mon livre est un livre de faits, d’observations recueillies avec toute l’exactitude dont je suis capable; je me suis garantie, autant qu’il a dépendu de moi, de l’entraînement de l’enthousiasme ou de l’indignation.–J’ai signalé les vices du système anglais, afin que sur le continent on s’applique à les éviter, et je me trouverais largement récompensée si je parvenais à détromper mes lecteurs des opinions erronées ou des idées fausses qu ils pourraient avoir adoptées légèrement sur un pays qu’on ne saurait connaître sans s’être imposé le pénible travail de l’étudier.
Un de mes amis, qui, pendant trente ans, a eu des rapports avec le gouvernement anglais, a écrit quelques aperçus sur la politique intérieure et extérieure de l’Angleterre, sur ses relations commerciales avec les nations étrangères et les peuples sous sa domination.–Je place l’article de mon ami comme introduction en tête de mon livre, parce que les idées qu’il contient sont en harmonie avec celles que j’ai émises dans le cours de mon ouvrage.
Dans un siècle ou l’anglomanie envahit nos mœurs et nos habitudes, il n’est pas sans importance de rappeler a l’ attention les auteurs qui, en écrivant sur l’Angleterre, se sont fait distinguer par l’indépendance de leurs opinions. Je crois donc être utile aux personnes qui désirent s’instruire sur les mœurs, les usages et la politique de l’Angleterre, en leur donnant ici le titre de quelques-uns de ces ouvrages.
OUVRAGES FRANÇAIS.
L’ANGLETERRE VUE A LONDRES ET DANS SES PROVINCES;
par le maréchal de camp Pillet, 1815.
L’IRLANDE SOCIALE, POLITIQUE ET RELIGIEUSE;
par M. Gustave de Beaumont, 1839.
DE LA DÉCADENCE DE L’ANGLETERRE, ETC.;
par B. Sarrans jeune, 1839.
LA GRANDE-BRETAGNE EN MIL HUIT CENT TRENTE-TROIS;
par M. le baron d’Haussez.
LAZARE, poëme sur Londres;
par Auguste Barbier.
OUVRAGES ANGLAIS.
PROSTITUTION IN LONDON, 1839;
by M. Ryan.
A VINDICATION OF THE RIGHTS OF WOMAN (Défense des
droits de la femme);
by Mary Wollstonecraft, 1792.
COUP D’OEIL
SUR
L’ANGLETERRE.
Table des matières
SOMMAIRE.–Puissance de l’aristocratie.–Son système,–qui réduit à la misère et à la servitude les vingt millions de prolétaires des îles Britanniques et tous les peuples sous sa domination.–Ruine des nations qui font des traités de commerce avec l’Angleterre.–Traité de Mettuen,–idem avec le Brésil,–idem avec l’Amérique du Sud.– Domination de l’oligarchie dans l’Inde,–dans le Canada.–Traité avec l’Autriche,–idem avec Naples,–idem avec la Turquie.– Tentatives faites par M. Villiers auprès du gouvernement espagnol, pour en obtenir un traité,–idem, auprès des douanes allemandes.– Intrigues dans le Caucase.–Expédition du Caboul.–Expédition contre la Chine.–Expédition de Khiva.–Intérêt qu’ont toutes les nations à fonder la réciprocité commerciale sur l’unité de droits pour les produits de toute nature.–
C’est l’aristocratie qui gouverne l’Angleterre; elle la gouverne uniquement dans son intérêt; le commerce se fait à son profit; pour elle toutes les sinécures et emplois lucratifs dans l’armée, l’Église et l’administration.
Nous pouvons suivre, dans l’histoire, la marche progressive de l’aristocratie anglaise et voir comment, en dernière analyse, les révolutions et les événements de tous genres tournent à son avantage. Il n’est pas besoin de remonter à la grande charte, arrachée par les barons au roi Jean, pour reconnaître l’habileté avec laquelle cette aristocratie s’est toujours servie du peuple pour lutter contre le pouvoir royal; à l’époque de la réforme religieuse, elle s’empare des biens des couvents, et c’est pour devenir sa proie d’une autre manière, que les biens et dîmes de l’Église romaine sont respectés. En effet, les nouveaux évêques sont pris parmi les familles puissantes, et ils partagent avec les propriétaires des terres nobles et la nomination aux cures et le revenu des dîmes.–Le peuple, en Angleterre, n’ayant jamais été représenté, ses intérêts n’ont jamais été défendus. La chambre des communes, élue sous l’influence des propriétaires de terres, s’est constamment montrée dévouée à l’aristocratie, à laquelle presque tous ces propriétaires appartiennent.–Ainsi on la voit, sous le ministère de Pitt, n’appeler que les propriétaires au partage des communaux et en dépouiller les prolétaires, c’est-à-dire ceux pour qui les communaux avaient été établis. Cette assemblée a toujours prêté son appui aux ministres qui assuraient, par la guerre, des dépouilles et des pensions à la noblesse, des emprunts et des marchés aux capitalistes, et pour le peuple la dette croissante qu’il est invariablement condamné à payer sur le pain qu’il mange, la bière qu’il boit, le charbon qu’il brûle, le savon don t il use, l’air qu’il respire, enfin sur tout ce qui est nécessaire à son existence.
Les lois d’Angleterre ont concentré la propriété territoriale et le pouvoir politique dans un très-petit nombre de mains, et le progrès des richesses, en commerce et en industrie, a eu lieu dans le sens du principe sur lequel le gouvernement est fondé. Il s’est créé une aristocratie commerciale dont la puissance repose sur d’immenses capitaux, et qui fait cause commune avec l’aristocratie féodale. Il faut, dans le commerce, avoir une fortune si considérable pour dominer la concurrence, et les manufactures s’établissent sur de si grandes échelles, que la classe moyenne, hors d’état de lutter contre les capitalistes, émigré ou finit par se confondre dans la masse populaire.
Tout se réunit pour rendre tout-puissant le corps aristocratique3les hautes classes jouissent seules de l’éducation, universitaire; elles administrent la justice, commandent l’armée et la flotte, composent les deux chambres, imposent leur volonté au monarque et font supporter au peuple tout le poids des charges publiques. Enfin tel est le degré de puissance de l’aristocratie territoriale, qu’elle entre en partage de tous les salaires et de tous les bénéfices par le monopole qu’elle exerce sur les subsistances.
Ainsi placée et attirant à elle toutes les richesses commerciales, l’aristocratie a dû constamment prendre pour but de sa politique l’accroissement du commerce, afin de mettre les prolétaires et la classe moyenne à môme de pouvoir payer les taxes qu’elle leur impose. Le motif qu’elle indique est presque toujours destiné à masquer son véritable objet, qui n’est jamais autre que l’agrandissement de sa fortune. Au début de la révolution, le ministère anglais prodiguait l’or pour former des coalitions contre la France dont l’industrie, l’esprit d’entreprise formaient obstacle à la prépondérance commerciale de l’Angleterre; et ce n’est pas l’oppresseur de la liberté que les ministres anglais poursuivent dans Napoléon, mais bien l’homme qui, ayant compris l’intérêt du continent, l’interdit aux marchandises anglaises. Ce gouvernement, tout en étant l’allié des cortès libérales et de Ferdinand l’absolu, excite l’insurrection des colonies espagnoles, et à la paix il l’alimente de secours, poursuivant toujours le dessein de s’assurer du commerce de l’Amérique du Sud. Dans toutes ces circonstances, la politique anglaise est la même, que l’administration soit tory ou whig, et son but de détruire tout ce qui s’oppose au développement de l’industrie mercantile de l’Angleterre, à l’empire universel de ses manufactures, ne se dément jamais; au surplus, complètement indifférent à la cause de l’humanité, ce gouvernement a combattu pour le despotisme ou servi la liberté selon que l’avantage du commerce anglais le prescrivait.
L’Angleterre ne voulant recevoir sans droit que les produits du sol continental qui alimentent ses fabriques, et frappant les autres, importés chez elle, de droits exorbitants, il est bien évident que si les gouvernements du continent n’usent point de représailles et n’imposent pas, sur les marchandises anglaises, des droits égaux à ceux que l’Angleterre impose sur les grains, les vins, les huiles et les fruits du continent; il est bien évident, disons-nous, qu’avec l’application complète de son système l’aristocratie anglaise aurait constamment à sa disposition l’argent de toute l’Europe, voire même du monde entier; tandis que réglant chez elle le prix des salaires, au moyen des taxes sur les subsistances, elle s’est placée dans la meilleure situation pour combattre au dehors toute concurrence étrangère.
Ce système, sur lequel l’aristocratie anglaise persiste à vouloir que l’Angleterre fonde ses relations commerciales, est tellement oppressif qu’il est la cause de la ruine des nations auxquelles l’Angleterre s’est alliée par des traités de commerce, ainsi que de celles qu’elle a subjuguées; et qu’actuellement il plonge dans une misère affreuse, il réduit même en servitude les20millions de prolétaires des trois royaumes; car non-seulement l’aristocratie exige que par leur travail ces prolétaires payent700à800millions de taxe, mais, en outre, elle veut louer ses terres au prix le plus élevé auquel cette location puisse être portée; et, pour atteindre son but, elle doit frapper de droits exorbitants les provisions de toute nature, les vins et eaux-de-vie, les fruits et les grains, etc., en un mot toutes les substances venant du dehors qui servent ou peuvent servir à l’alimentation.
L’aristocratie a obtenu tout l’avantage possible de son système: les terres, dans les trois royaumes, se louent, terme moyen, 5à7fois autant que n’importe dans quel pays du continent.–80à100mille individus, membres de cette aristocratie, leurs domestiques ou leurs dépendants, vivent en permanence sur le continent; leur dépense peut être évaluée par personne à30francs par jour, terme moyen, et l’on demeure frappé d’étonnement devant l’immensité des richesses de cette aristocratie anglaise, et la prodigieuse habileté qu’elle a dû déployer pour faire tourner toute l’activité de la nation uniquement à l’augmentation de sa fortune; en sorte que c’est uniquement pour elle que fonctionnent tous ces milliers de machines, et que travaillent les20millions de prolétaires, ainsi que tous les peuples conquis.
Il est bien clair que si les oisifs de l’Angleterre, au nombre de80à100mille, dépensent annuellement sur le continent de800millions à un milliard, c’est que l’Angleterre fait face à celte dépense, au moyen d’une importation, sur le continent, d’une valeur en marchandises excédant de toute la somme de800millions à un milliard les achats de marchandises qu’elle y fait; et que, si les Anglais sont détenteurs d’une masse énorme de fonds publics de l’Europe et de l’Amérique, ainsi que d’actions industrielles, c’est aussi parce que leurs exportations dépassent toujours considérablement leurs importations.
L’Angleterre, la première, a institué des prohibitions cl des droits prohibitifs: à partir du fameux acte de navigation de Cromwell, on voit le gouvernement anglais s’engager toujours plus avant dans cette voie hostile, et l’on pourrait démontrer que l’Angleterre n’est parvenue à cette prépondérance commerciale, qui écrase toutes les nations, que parce que les gouvernements de l’Europe continentale n’ont pas été assez attentifs à défendre les intérêts de leurs sujets respectifs.
Il semble même que l’effet du système continental établi par Napoléon ait été une révélation pour l’Europe. On vit les marchandises de l’Inde, les denrées du nouveau monde, les objets des fabriques anglaises s’entasser dans les magasins de l’Angleterre, et en même temps l’Angleterre éprouver la plus affreuse détresse, parce qu’elle ne pouvait avoir accès aux marchés du continent pour vendre ses marchandises de toute nature. Les marchandises anglaises et les produits des deux mondes font de la boue à Londres, disait Barrère, et il disait vrai. Pendant les années1811, 1812et1813, le change sur Londres cota la valeur de la livre sterling à14, 15 et16fr. L’Angleterre, loin d’avoir alors de l’argent à prêter au monde entier, n’en avait pas pour elle-même; on y vendait une guinée en or, valant21shillings, 30shillings en billets de la banque d’Angleterre; et cependant, dans l’espace qui s’écoula du commencement de1814à la fin de1815, le change sur Londres atteignit le pair de25francs, parce que les ports du continent étaient ouverts aux marchandises anglaises. Puis, au bout de quelques années de paix, celte même Angleterre qui, en1813, ne pouvant fournir des subsides en argent aux alliés, leur donnait des lettres de change à longues échéances, dont les provisions furent faites en marchandises sur le continent, celte même Angleterre, disons-nous, non-seulement fournissait un milliard pour la dépense annuelle des Anglais sur le continent, mais encore prêtait des sommes énormes aux États de l’Amérique méridionale, et entreprenait l’exploitation de toutes ses mines. Dès lors il fut bien démontré que c’était dans le commerce avec le continent que l’Angleterre trouvait d’inépuisables richesses, et que, si les conditions de ce commerce étaient aussi avantageuses au continent qu’à l’Angleterre, le gouvernement anglais n’aurait pas, pendant cinquante ans, exercé dans les conseils de l’Europe un irrésistible ascendant, et ne se croirait pas assez fort actuellement pour vouloir que sur toute chose des explications lui soient données, et prétendre en toutes questions faire prédominer sa volonté sur celle des grandes puissances européennes.
L’Angleterre abondant en fer, eu charbon de terre; possédant les mines d’étain et de cuivre les plus riches qui existent; ayant à vendre toutes les marchandises que lui donne le monopole de l’Inde, et primant toutes les nations de l’Europe par ses établissements manufacturiers, il est bien évident que si, par l’élévation des droits qu’elle impose sur les produits agricoles que ces nations ont à lui donner en échange, elle en restreint à son gré la consommation chez elle, il est bien évident que par la vente de ses marchandises elle absorbera alors le numéraire de ces nations, selon qu’il conviendra à ses intérêts de le faire, et cela aurait lieu actuellement, sans le séjour des rentiers anglais sur le continent.
La France et les nations du nord de l’Europe ont, pour leur défense respective, suivi plus ou moins heureusement l’exemple de l’Angleterre, et l’exagération des droits de douane a renversé l’équilibre établi par la Providence entre le Nord et le Midi.
Dans toutes ces contrées, qui forment le littoral de la Méditerranée, de Ceuta à Constantinople, du Bosphore à Gibraltar, l’expérience a appris à l’agriculteur qu’il doit planter des arbres dans ses champs pour éviter que l’ardeur du soleil n’en dessèche le sol. La culture des arbres fruitiers, entremêlée avec celle des céréales, du lin, du chanvre ou du coton, offre le plus riche système d’exploitation rurale des pays méridionaux; toutefois ce système n’est que partiellement adopté, et il ne saurait être généralement suivi que tout autant que la consommation des fruits ne serait pas limitée dans le Nord par des droits hors de toute proportion avec la valeur de ces fruits.
Lorsque dans les plaines d’Andalousie ou de Mauritanie on voit la quantité considérable de fruits dont les oliviers, les amandiers et les figuiers sont chargés, la grosseur des raisins, la beauté des mûriers et l’abondance des oranges, citrons, cédrats et autres fruits de cette espèce, et dans les villes d’Algérie ces nombreux chameaux qui apportent les dattes du désert; quand on songe que tous ces fruits pourraient facilement se transporter dans le Nord, qui en est privé, soit dans leur étal naturel ou transformés en boissons, ou rendus susceptibles de conservation, et que l’on considère que la plupart de ces fruits ne fournissent pas seulement à la sensualité de la table du riche, mais qu’ils sont encore substances alimentaires; que les vins et les huiles sont incontestablement dans celte catégorie, et que si les fruits secs ne sont pas, dans le Nord, vus sous cet aspect, c’est que leur cherté les met hors de la portée du prolétaire; quand, disons-nous, on voit ces populations de la Méditerranée couvertes de haillons et leurs plaines dépouillées d’arbres et sans culture; et que l’on entend les cris de famine des bords du Rhin, de l’Angleterre et de l’Irlande, dont les peuples meurent de faim sur des tas de tissus, de faïences et d’objets de toutes sortes de fabrique humaine; le cœur déborde de malédictions contre l’égoïsme monstrueux de ces propriétaires qui, pour louer leurs terres plus cher, affament les peuples, et, de la Baltique à la Méditerranée, paralysent le travail et arrêtent le progrès.
On n’a pas l’idée de l’abondance avec laquelle ces fruits viendraient à se produire, du bas prix auquel ils tomberaient, si les droits qui, dans le Nord, en restreignent l’importation, étaient ôtés; la culture alors en deviendrait générale, car on y serait encouragé par la fraîcheur que les arbres procurent au sol, et par la vente de leurs fruits: une livre de fruits secs exige moins de labeur qu’une livre de blé; une fois l’arbre venu, c’est la nature qui fait tout le travail.–Si la culture de la vigne se développait dans le Midi, les vins y seraient à des prix si bas, qu’il n’est guère de boisson fermentée qui pût être établie à si bon marché. Quelle augmentation de ressources pour le peuple des îles Britanniques, si les terres cultivées en orge l’étaient en blé ou en pommes de terre, ou si l’orge était transformée en pain au lieu de l’être en bière!– Qu’elle serait considérable la navigation que nécessiterait le transport des fruits et boissons du Midi dans le Nord! Quel immense accroissement de travail, manufacturier et agricole, naîtrait de la consommation, par les populations ouvrières du Nord, des boissons et fruits du Midi, et, par les populations ouvrières du Midi, des objets fabriqués dans le Nord, et quel bien-être général il en résulterait!
L’Angleterre, par ses tarifs, s’est constituée en hostilité permanente contre toutes les nations, et la quotité de ses droits est encore augmentée, dans la perception, par les évaluations exagérées des marchandises; cependant elle prétend faire recevoir à l’étranger les articles de ses manufactures, sous des droits de3, 5, 10ou25pour100au plus. Quand les droits imposés sur ses marchandises dépassent ce dernier terme, le ministère anglais se récrie, fait des menaces, use d’arbitraire envers la nation qui a montré si peu de ménagement pour le commerce de l’Angleterre; tandis que les droits anglais sur les marchandises de fabrique étrangère sont de35à60pour100, et sur les produits agricoles du dehors qui ne sont pas nécessaires aux manufactures, les droits portés sur les tarifs anglais vont de100jusqu’à 600pour100.
Le traité de commerce de Mettuen a plus profondément ruiné le Portugal que ne l’eussent pu faire plusieurs invasions; le Portugal admettait les marchandises anglaises sous les droits de10pour100, en sorte que l’Angleterre lui fournissait tout ce qui se consommait en objets manufacturés, habillait depuis le nègre du Brésil jusqu’au grand seigneur de Lisbonne. Cependant, avec le droit de7à13shillings par gallon (de8,75à16, 25par demi-velte), la consommation du vin de Portugal était, par le fait, interdite à la masse de la population anglaise;–et l’Angleterre repoussait aussi de ses marchés les sucres et cafés des colonies portugaises, pour ne pas nuire aux productions semblables de ses propres colonies.–Il est résulté de ce système que ni les vins et les fruits du Portugal, ni l’or et les diamants de Brésil n’ont pu suffire à solder le commerce anglais, et que le tiers des terres du Portugal sont laissées en friche!
Depuis la paix, le gouvernement anglais n’a pas lui-même tenu la seule condition du traité de Mettuen en faveur du Portugal; condition par laquelle le droit sur la consommation des vins portugais en Angleterre ne devait jamais excéder le montant des deux tiers du droit le plus élevé établi sur les vins des autres provenances; les marchandises anglaises n’en ont pas moins continué à être reçues en Portugal sous des droits extrêmement faibles; et le Brésil, bien que séparé de la métropole, n’a pas cru non plus pouvoir cesser de favoriser les importations anglaises, tandis que le gouvernement anglais, qui a toujours usé, avec une extrême habileté, de la puissance pour acquérir des richesses, et des richesses pour obtenir de la puissance, n’a accordé ni au Portugal, ni au Brésil la plus légère réciprocité. Des relations commerciales aussi onéreuses ont épuisé les deux pays, toutes les ressources financières du Portugal sont absorbées par le déficit; quant au Brésil, que la nature a si richement doté, et dont les mines d’or rapportent annuellement un million sterling aux actionnaires de la compagnie anglaise qui les exploite, le Brésil est réduit à n’avoir pour toute monnaie qu’un papier discrédité; le manque de capitaux arrête le développement des cultures, et la gêne extrême résultant de cet état de choses provoque journellement des soulèvements dans les provinces.
Les cortès portugaises ont osé tenter un autre système; elles auraient voulu agir envers les nations étrangères, selon que ces nations en agiraient envers le Portugal; et, en exécution de ce dessein, les droits sur les marchandises anglaises avaient eu à subir quelques augmentations; mais le ministère anglais a sévèrement puni cette audace; il a pris le prétexte de la traite des nègres, et s’ingérant de faire la police chez les autres, il a établi une croisière devant les colonies portugaises de la côte d’Afrique. Les croiseurs anglais ont arrêté des navires portugais venant d’Angola chargés pour le compte français ou portugais, et les ont envoyés à Sierra-Leone ou même en Angleterre, bien qu’ils n’eussent pas un seul esclave à bord.–Comment s’étonner que les nations de l’Europe tolèrent cette piraterie, quand, pendant plusieurs siècles, elles se sont humiliées jusqu’à payer tribut aux corsaires barbaresques?–Il ne faudrait néanmoins livrer aucun combat pour mettre un terme aux tyrannies britanniques, il suffirait de s’entendre, et l’indépendance commerciale de chaque nation serait garantie par l’intérêt de toutes à la faire respecter.–Le continent interdirait ses marchés aux marchandises anglaises, que, loin de perdre, il gagnerait pendant l’interruption; car il est bien évident que, tant que le commerce anglais ne se fera pas à des conditions égales, il sera une calamité pour l’Europe.
Les contrées méridionales ont plus souffert qu’aucune autre de l’organisation actuelle du commerce; on s’en convaincra si l’on parcourt les pays que baigne la Méditerranée; si l’on compare ce qu’ils sont avec ce qu’ils étaient pendant le xviie et la première moitié du XVIIIe siècle, non-seulement les fabriques qui ont initié le nord de l’Europe dans les arts industriels n’existent plus, mais encore les produits territoriaux ont considérablement diminué.–L’Italie a moins déchu, parce qu’elle est continuellement visitée par la foule qui vient marcher sur le sol antique et s’inspirer, sous son beau ciel, du génie de ses grands hommes; mais qu’elle est loin de l’époque où Gênes résistait à Louis XIV et Venise arrêtait les progrès des Turcs! L’Espagne de la succession est un colosse de puissance et de richesse, si on l’oppose à l’Espagne de Ferdinand et de Christine; et, si nous suivons le littoral musulman de la Méditerranée, nous constaterons pareil déclin.–Le nord de l’Afrique produit beaucoup moins de grains et de fruits qu’autrefois; et l’Egypte était ruinée lorsqu’un Français l’a appelée à une nouvelle vie, en y introduisant la culture du coton: quant à la Syrie, à l’Asie Mineure, à la Turquie d’Europe, aux îles de l’Archipel, ces pays fournissent aussi beaucoup moins de denrées qu’au XVIIIe siècle; ils n’ont plus de numéraire, et les populations des provinces turques doivent avoir subi une forte diminution, si l’on en juge d’après la faiblesse comparative de l’empire.
C’est aux guerres et à l’oppression du gouvernement, dira-t-on, que ce déclin doit être attribué; mais les chrétiens ont eu plus de guerres que les musulmans, et ceux ci ne sont pas les seuls qui aient été régis despotiquement: aussi loin que remontent les documents historiques, nous voyons l’Orient gouverné toujours par le despotisme, sans qu’il offre, à aucune époque, une situation aussi déplorable qu’actuellement; il faut donc qu’il existe une cause générale qui ruine le Midi. La Servie, la Bosnie, la Transylvanie, la Valachie et la Moldavie, dont les territoires sont si fertiles, d’où l’on exportait tant de grains, n’en produisent plus assez pour la nourriture de l’empire, et ce sont les provinces russes qui l’alimentent; car la production du grain, comme toute autre, tombe toujours au-dessous des besoins, lorsqu’on n’est pas assuré de vendre le superflu.
Les traités de commerce aux quels le gouvernement anglais fit souscrire les républiques de l’Amérique espagnole, au début de leur indépendance, n’ont pas moins complètement épuisé ces nouveaux Etats, que l’ont été le Portugal et le Brésil.– Dans toute l’Amérique du Sud, les marchandises anglaises sont reçues sous des droits excessivement bas, tandis qu’en Angleterre les cacaos, les sucres et cafés payent des droits exorbitants: le moyen que l’Amérique ne soit pas ruinée!
Maintenant jetons un rapide coup d’œil sur les pays soumis à la domination anglaise.
Si on lit avec attention les rapports des voyageurs et les documents publiés sur l’immense empire que les Anglais ont conquis en Asie, on verra, que cette splendide conquête montre partout les traces profondes de l’oppression.–Dans l’Inde, qui est en butte à tous les abus de la force et de l’autorité, le déficit du budget s’accroît annuellement.–Dans la magistrature, l’administration et l’armée, règne une cupidité effrénée, et les cultivateurs, poussés au désespoir par les exacteurs, s’organisent en bandes de voleurs et d’assassins sur tous les points du vaste territoire régi par la compagnie.
L’impôt de l’Inde, qui ne s’élève, compris les tributs des princes asservis, qu’à600,000,000fr., ne semble pas énorme si on le compare aux chiffres de nos budgets européens; mais en Europe l’impôt n’est qu’une fraction du revenu disponible; dans l’Inde il fait plus que l’absorber, puisqu’il arrive fréquemment que la subsistance n’est pas laissée au cultivateur.–Le sol avait été confisqué par les conquérants musulmans, les conquérants anglais ont maintenu la confiscation, et la compagnie perçoit sur les terres un fermage en argent équivalent à la moitié du revenu, fermage que les exactions des percepteurs augmentent considérablement.–Dans les pays conquis sur les princes indigènes, le sol a été laissé aux cultivateurs et propriétaires qui le possédaient; mais ils ne gagnent rien à cette propriété nominale: la capitation et les taxes sur les villages se montent aussi haut que les fermages des provinces musulmanes, et ces taxes ne sont pas perçues d’une manière moins oppressive; c’est aussi à la moitié du revenu que les princes indiens sont contraints de taxer leurs sujets, pour satisfaire aux tributs que leur impose la compagnie.
Aucune partie de cet impôt, arraché par la violence, n’est employée dans l’intérêt du pays, et si l’on excepte une somme de66, 553livres sterl. (1, 664, 695fr.) destinée moins à l’instruction primaire de la population de130,000,000que contiennent les trois présidences, qu’à couvrir l’oppression d’un vernis philanthropique, sorte de charlatanisme dans lequel excellent les Anglais; excepté, disons-nous, cette somme, d’une insuffisance accusatrice, la totalité des 600,000,000est absorbée par l’armée et l’administration.
Ce pays est l’Eldorado de l’aristocratie anglaise; c’est là que les cadets de famille sont pourvus, que les influences parlementaires font placer leurs protégés.–La liste que publiaient il y a quelque temps les revues anglaises, des monstrueux traitements que reçoivent ces honorables gentlemen, est curieuse.
Les Anglais en place dans l’Inde sont seulement titulaires des fonctions qu’on leur confie; comment pourraient-ils remplir ces fonctions? ils ne connaissent ni le langage, ni les mœurs du pays, et vivent entièrement séparés des populations qu’ils traitent avec le plus outrageant mépris. Ces fonction-naires sont tous dans la nécessité d’employer sous eux des agents pris parmi les Indiens; ainsi, en réalité, ce sont des Indiens qui exercent le pouvoir et qui gouvernent sous ces maîtres superbes: ces agents, sans crainte d’être l’objet d’aucune poursuite, se permettent toutes les concussions et, de même que leurs maîtres, accumulent des richesses.
Mais, quelque oppresseur que soi t ce monstrueux gouvernement, les lois commerciales de l’Angleterre le sont plus encore, et ruinent l’Inde comme si c’était le seul but qu’elles voulussent atteindre. Ainsi l’Angleterre, pour favoriser ses colonies occidentales, repousse presque totalement de sa consommation, par l’énormité des droits, les sucres et cafés dont l’Inde pourrait, pour peu que les cultures en fussent encouragées, fournir le monde entier.–L’indigo et la soie sont à peu près les seuls produits du sol indien dont le placement avantageux soit assuré sur les marchés de l’Europe; les cotons de l’Inde sont courts, peu propres à être filés à la mécanique; la plupart s’exportent en Chine, parce que là encore on les file à la main; sur les marchés d’Europe ils ne se vendent qu’à vil prix, en sorte que, tandis que l’agriculture indienne ne reçoit presque aucun encouragement du commerce extérieur, les importations anglaises anéantissent cette antique industrie de l’Inde qui, pendant des milliers d’années, a fait aboutir aux rives de l’Indus et du Gange les richesses du monde.–L’habileté de l’Indien ne peut lutter contre les mécaniques anglaises, et, bien que son salaire soit très-faible, les tissus de l’Inde reviennent beaucoup plus cher et ne soutiennent pas la concurrence de ceux de l’Angleterre.
Il est cependant une culture dans l’Inde à laquelle le gouvernement anglais prodigue les encouragements, c’est celle du poison!–L’opium, dont les Anglais empoisonnent les Chinois, forme l’objet d’une immense exploitation rurale: il est pour eux la source de trop abondantes richesses pour qu’ils consentent à y renoncer; sauf plus tard, quand, par la concurrence, la vente cessera d’en être avantageuse, à flétrir ce commerce par de belles déclamations! Ce sera: The most nefarious, the most obnoxious trade!!! Alors le gouvernement anglais assimilera ce commerce à la piraterie, et dans son zèle pour le salut des autres nations il établira des croisières pour les empêcher d’acheter et de vendre de l’opium.
Si les produits agricoles de l’Inde n’étaient assujettis en Angleterre qu’aux droits que payent les produits des manufactures anglaises dans l’Inde; si, au lieu d’abandonner en proie à des gentlemen oisifs, à des lords ruinés dans les tripots de Londres, les600millions arrachés aux sueurs des Indiens, on ne payait dans l’Inde que les fonctionnaires qui fonctionnent, et que ces fonctionnaires ne fussent payés que proportionnément aux prix des subsistances et aux talents qu’exigent leurs fonctions; si enfin le gouvernement anglais voulait agir avec justice, défendre les peuples indiens contre les exactions, propager l’instruction parmi eux et les protéger comme des créatures humaines que Dieu lui a confiées, l’Inde alors prospérerait, et les trois quarts des600millions de taxe pourraient soulager les classes laborieuses des trois royaumes des charges accablantes sous lesquelles elles succombent.
Il ne suffirait pas, pour que dans l’Inde l’agriculture prît de l’accroissement, que la consommation des produits agricoles indiens fût encouragée en Angleterre, il faudrait que le gouvernement anglais admît dans l’Inde les marchandises fabriquées par les autres nations de l’Europe, sous les mêmes droits que les marchandises anglaises; car il est bien évident que, si les marchandises des manufactures continentales continuent à être taxées, dans l’Inde, de droits prohibitifs, les gouvernements du continent, s’ils entendent leurs intérêts, encourageront la consommation des sucres et cafés, des pays où leurs marchandises seront admises sous le moindre droit, et frapperont, par représailles, les produits indiens qui ne seront pas nécessaires à leurs fabriques, de droits prohibitifs.
Ce n’est pas seulement dans l’Inde que le gouvernement anglais méconnaît les principes de morale universellement admis parmi les hommes, il en agit de même en vers les colonies issues de l’Angleterre, envers ses propres sujets nés sur le sol britannique, envers tous les peuples du monde. Jamais il n’a existé de gouvernement plus effrontément matérialiste dans sa conduite, sous des formes plus hypocrites.–Qu’on lise cette longue série de spoliations commises en Irlande, depuis Elisabeth jusqu’à nos jours; ces lois qui interdisent aux Irlandais de fabriquer des étoffes de laine, de commercer avec les colonies anglaises, de vendre leurs grains sur les marchés anglais, et cette oppression exercée par l’aristocratie irlandaise et l’Eglise anglicane sur une population catholique! oppression d’autant plus dure que cette aristocratie et cette Eglise, ayant toujours à leur disposition les forces de l’Angleterre, n’avaient, non plus que les fonctionnaires de l’Inde, rien à redouter des excès de leur tyrannie.–Quelles furent les causes de l’insurrection des États-Unis d’Amérique, si ce ne sont ces atroces iniquités fiscales, mercantiles et législatives du gouvernement et du parlement britanniques? N’est-ce pas à l’odieuse institution d’un corps de privilégiés qui remplissent toutes les places, échappent à tout contrôle, et qui annulent ou approuvent, selon la volonté du gouvernement anglais, les actes des assemblées coloniales; n’est-ce pas, disons-nous, à celte machiavélique institution, d’une chambre composée d’agents du gouvernement et nommée par le gouverneur, que doivent être attribués les derniers troubles du Canada? Dans cette lutte impie de la force contre les droits sacrés de l’humanité, avec quelle barbarie monstrueuse, au XIXe siècle, le ministère anglais, ces whigs, ces prétendus libéraux n’ont-ils pas versé le sang! Les échafauds élevés par le fanatisme politique ou religieux sont les déplorables effets de fièvres intellectuelles, et ceux qui se sont abandonnés à ces excès excitent plutôt notre pitié que notre haine; mais tout ce qu’il y a de noble dans notre nature se soulève à l’aspect de ces condamnations à mort, pour soutenir des monopoles, des sinécures, des concussions et souvent pour donner lieu à des confiscations.
Des confiscations! ce gouvernement, qui se dit libéral et s’offre à l’imitation du monde, laisse encore subsister dans ses lois cette arme du despotisme; et, pour punir un homme, il met sa famille sans pain! Le gouvernement anglais est incontestablement celui de tous les gouvernements européens qui, depuis cinquante ans, a fait le moins de progrès dans la carrière de la vraie liberté; il confisque encore en1840!!! Il vient de faire sa proie des propriétés des insurgés canadiens. –Dans le siècle dernier, il fit un fréquent usage de la confiscation; lors de la conquête du Canada, un nombre considérable de Canadiens furent dépouillés de leurs propriétés et expulsés du pays; une partie d’entre eux occupaient un quartier de Saint-Domingue, et plusieurs de leurs descendais figuraient encore sur les étals de secours à l’époque du directoire.–A la prise de plusieurs de nos Antilles les Anglais ont agi de même; les conquérants s’emparaient non-seulement des sucres et cafés en magasin, mais encore confisquaient, sous divers prétextes, un grand nombre de sucreries et caféiers.–Au surplus, l’aristocratie anglaise ne conçoit pas plus aujourd’hui qu’elle ne le faisait au XVIIIe siècle et au moyen âge une guerre sans butin: qu’on interroge, si l’on en doute, ces familles si opulentes des lords, Clèves, Hastings et Wallesley, de cette foule de généraux et militaires de tous grades, qui ont pris leur part dans les grandes spoliations de l’Inde.
Le gouvernement anglais étant organisé dans l’intérêt exclusif de l’aristocratie, son système commercial sera maintenu tant que cette organisation subsistera. Cependant, pour maintenir ce système, le gouvernement est tenu d’ouvrir incessamment de nouveaux débouchés, parce que ceux dont le commerce anglais est en possession diminuent par l’effet de la concurrence des manufactures du continent, parce que l’accroissement de la population et de la misère porterait la taxe des pauvres à un taux où elle cesserait de pouvoir être payée, enfin parce que la révolte est imminente et menace de tout bouleverser.–L’esprit d’entreprise ne manque point au commerce anglais, et il exploite tous les débouchés où il peut avoir accès; ainsi donc pour arriver à de nouveaux marchés, il faut triompher des obstacles que les gouvernements opposent à l’admission des marchandises anglaises; il faut en triompher par l’intrigue, la corruption ou la force.
Depuis quelques années, le gouvernement de la Grande-Bretagne poursuit son but par tous les moyens avec une prodigieuse ardeur, et donne une extension démesurée à ses efforts; on l’a vu assaillir d’importunités incessamment renouvelées tous les gouvernements de l’Europe, et pour séduire l’opinion, répandre ses agents partout, acheter des proneurs et soudoyer la presse.–Il a réussi avec l’Autriche; cette puissance a souscrit avec l’Angleterre un traité de commerce.–Que l’habile Metternich nous dise donc s’il a obtenu des agents anglais, de ces rusés apôtres de libertés commerciales, que les vins et les grains de Hongrie, que les huiles et les fruits d’Italie fussent reçus en Angleterre sous les mêmes droits ad valorem que ceux sous lesquels les tissus anglais sont admis dans les possessions autrichiennes!–Il est bien évident que le défaut de cette réciprocité fera absorber le numéraire de l’Autriche.–A la vérité l’Angleterre le lui rendra en subsides le jour où elle la louera pour se battre dans la défense des intérêts anglais.–L’Autriche a donc gagné de très-utiles alliés par ses concessions; en effet, le ministère anglais a fait espérer qu’à la première occasion il lui prêterait son appui et l’aiderait à s’emparer des bouches du Danube, de la Valachie et de la Moldavie, afin de placer la puissance autrichienne entre la Turquie et la Russie; et les grands diplomates de la cour de Vienne se sont déjà crus maîtres de la route de Byzance.
A Madrid, M. Villiers, depuis lord Clarendon, pendant tout le temps qu’a duré son ambassade, a harcelé en vain de ses sollicitations le ministère espagnol pour en obtenir un traité de commerce. Les députés de la Catalogne, de Séville et de toutes les villes d’Espagne où subsiste encore l’industrie manufacturière, ont opposé d’insurmontables obstacles au commis-négociant de l’aristocratie anglaise.
M. Henderson, consul anglais à Carthagène, dans son ouvrage intitulé: l’Espagne, sa situation actuelle et future, publié en1839, évalue que, sous un droit de20pour100, les importations des marchandises anglaises en Espagne se monteraient annuellement à20millions sterling (500millions de francs). M. Henderson fait bien ressortir la grande différence de prix qui existe entre les marchandises catalanes et anglaises, mais il oublie de nous faire connaître avec quoi les Espagnols payeraient les20millions sterling de marchandises anglaises.–Certes, un traité de commerce par lequel les marchandises anglaises de toute nature entreraient eu Espagne sous un droit de20pour100, et tous les produits, tant du sol que de l’industrie espagnols, entreraient en Angleterre sous le même droit de20pour100, serait d’un immense avantage aux deux pays; mais ce n’est pas ainsi que l’entendent ni M. Villiers, ni M. Henderson; le traité proposé à l’Espagne était toujours rédigé d’après cette vieille jonglerie britannique, d’établir la réciprocité par espèce de marchandise, c’est-à-dire l’Angleterre recevrait de l’Espagne les cotonnades, les draps, la coutellerie, la faïence, les ouvrages en cuir, etc., sous le droit de20pour100, et l’Espagne recevrait les mêmes articles de l’Angleterre sous les mêmes droits.–A l’égard des soieries, comme l’Espagne, pour certains articles, n’est inférieure à aucune nation, l’Angleterre proposait de porter le droit, pour les soieries des deux pays, à40pour100; quant aux vins, aux eaux-de-vie, aux figues, aux raisins secs, etc., c’était toujours sous des droits fixes, excédant la valeur de ces produits, et non sous des droits ad valorem, qu’ils eussent été admis en Angleterre, en sorte qu’ils s’y seraient trouvés hors de la portée de l’ouvrier anglais; tandis que la marchandise anglaise se serait introduite et chez le plus pauvre paysan espagnol et dans les palais de la grandesse.–Un pareil traité de commerce épuisait le numéraire de l’Espagne, ruinait ses manufactures sans pour cela développer son agriculture.–Au surplus l’Espagne sait à quoi s’en tenir sur l’amitié de l’oligarchie anglaise; elle connaît son amour désintéressé pour la liberté de l’Europe et de l’Amérique, et à défaut de leur propre expérience les cortès espagnoles n’ont-elles pas sous les yeux la brillante position où un traité de commerce avec l’Angleterre a fait arriver le Portugal, et ne sont-elles pas témoins des pirateries exercées par la marine anglaise sur le commerce portugais?
Les manœuvres anglaises, à Naples comme à Vienne, ont prévalu sur les intérêts du pays, qui n’ont pas été appelés à se faire entendre.–A peine le ministère anglais était-il en possession d’un traité de commerce, qu’il s’est élevé contre le monopole du soufre comme il l’avait fait auprès du Grand Seigneur contre les monopoles exercés par le pacha d’Égypte; c’est, il faut en convenir, une rare impudence de ce gouvernement, qui assujettit160millions d’Indiens au monopole de son commerce, d’intervenir dans l’administration intérieure des autres pays pour faire supprimer les monopoles qui lui nuisent.–Il y a quelques années, le pacha d’Égypte ayant expédié, de la mer Rouge pour l’Inde, une cargaison de coton filé, les douanes anglaises firent payer à cette cargaison un droit de60pour100.–Le pacha eût été dès lors dans son droit d’imposer les marchandises anglaises importées en Syrie et en Egypte à60pour100; mais il n’est pas assez fort pour user de représailles, et ainsi que les autres États faibles, il faut qu’il se soumette à être pressuré par le commerce anglais.
De toutes parts maintenant on le reconnaît, les richesses de l’Angleterre résultent beaucoup moins de son industrie productive que de l’oppression des peuples conquis, et des conditions toutes à son avantage sous lesquelles s’est toujours fait son commerce avec les nations indépendantes, et de l’ascendant tyrannique qu’elle exerce sur celles hors d’état de lutter contre elle.–Les propositions du gouvernement anglais ne sont plus écoutées en Europe qu’avec la plus extrême défiance; la confédération des douanes allemandes, avant de rien entendre, a exigé que les blés de la Baltique ne payassent pas plus de droits en Angleterre que les calicots anglais en Allemagne.
Ce n’est plus qu’en Orient que le ministère anglais rencontre cette bonne foi sans défiance, cette candeur, cette ignorance complète avec lesquelles il aime tant à avoir affaire. –Son traité de commerce avec la Porte n’impose que des droits de3ou5pour100, à l’entrée des marchandises anglaises sur le territoire ottoman, et ne stipule rien sur l’admission des produits turcs en Angleterre, qui continueront à être taxés au gré du gouvernement anglais.
L’Asie centrale offre au commerce anglais les mêmes avantages; Trébisonde en est l’entrepôt; les Anglais y expédient annuellement pour deux à trois millions sterling de marchandises.–C’est en1831que le gouvernement russe songea à défendre ses peuples contre l’invasion des marchandises anglaises; il les frappa d’un droit de transit lorsqu’elles traversèrent la Géorgie: par suite de cette mesure, le commerce anglais fut obligé de prendre une voie plus longue, et il diminua d’importance, tandis que le commerce russe avec Khiva, Bakkhara, Candahar et Caboul, s’accrut considérablement. Dès lors, le gouvernement anglais conçut la pensée d’anéantir le commerce russe dans l’Asie centrale et de le remplacer par le sien.
Depuis cette époque, ses agents, à Constantinople, ont cou-stamment expédié des armes aux populations du Caucase, et ses émissaires, dans la Circassie, dans le Turkestan, excité les tribus à la révolte, aux incursions sur le territoire russe et aux courses du brigandage. Le gouvernement anglais ne s’en est pas tenu là; la guerre des Persans dans l’Afghanistan, le refus du shah d’accorder un traité de commerce à l’Angleterre, bien qu’il admît les marchandises russes en Perse, ajoutèrent de nouveaux motifs au projet du gouvernement britannique de détruire l’influence russe dans l’Asie centrale, et déterminèrent l’expédition anglaise dans le Caboul.
Le gouvernement anglais avait envoyé de l’Inde des agents dans l’Asie centrale, afin de reconnaître les difficultés que l’expédition aurait à rencontrer, et se ménager des alliances. Nous voyons dans le rapport de Burnes, un de ses agents, publié pour l’instruction du commerce anglais, «que les «premiers négociants et le vizir de Bakkhara lui ont assuré «que des importations plus considérables de marchandises «anglaises, et surtout de toiles blanches, de mousseline de «coton et de laine, auraient pour résultat de détruire cette «spécialité du commerce russe.»
Jusqu’ici tout a réussi au gouvernement anglais; on concevra l’effet qu’a dû produire sur les imaginations la marche d’une armée qui en sept mois a parcouru plus de cinq cents lieues et renversé tous les obstacles opposés à son triomphe. Mais si20,000Anglais ont pu marcher de Bombay à Candahar et à Caboul, il est hors de doute que40, 000Russes peuvent marcher d’Astrakhan à Calcutta.
L’empereur de Russie, dans sa déclaration de guerre contre le kan de Khiva, annonce qu’elle a pour objet de fortifier la légitime influence de la Russie sur cette partie de l’Asie; on la dirait calquée sur celle de lord Auckland, car l’Angleterre se présente toujours comme protectrice des peuples qu’elle dépouille.
Par le traité du26juin1838, le shah Soodja, que les Anglais ont installé dans l’Afghanistan, s’oblige lui, ses héritiers cl successeurs, à n’entrer en négociation avec aucune puissance étrangère sans le consentement du gouvernement anglais, à défendre le territoire anglais, à recevoir les marchandises anglaises, et le shah s’engage encore à n’adopter, relativement au commerce qui pourrait s’ouvrir avec la Russie, que des mesures conformes aux intérêts anglais.
Les troupes de la compagnie des Indes se sont emparées de tout le cours de l’Indus; les obstacles qui entravaient les relations commerciales entre l’Inde anglaise et Caboul, par les droits exagérés que les chefs indigènes prélevaient sur la navigation du fleuve, viennent ainsi de disparaître; et le gouvernement anglais conçoit les plus belles espérances de sa nouvelle conquête.
A peine le gouvernement anglais a-t-il mis, par la force ou les traités, un nouveau pays à la disposition du commerce d’Angleterre, que les fabrications et les exportations anglaises se mettent de niveau avec le débouché ouvert, et que, peu d’années après, il faut entreprendre d’autres guerres et conquérir de nouveaux acheteurs.
Toutefois l’aristocratie anglaise déclame d’un ton d’autorité contre les idées d’agrandissement de la France et contre l’ambition de la Russie, et l’Europe abusée voit avec impassibilité se développer le monstrueux système de l’Angleterre. –Cependant la France et la Russie n’ont jamais conquis do peuples que pour les adjoindre à leur unité, sans établir de différence entre les vainqueurs et les vaincus; au lieu que l’oligarchique Angleterre envahit les peuples afin de s’enrichir, et les soumet à recevoir ses marchandises exclusivement, tant qu’il leur reste un sou pour les payer.–L’Italie a prospéré sous la domination française, et d’immenses travaux d’art ont été exécutés sur son sol; la Crimée a fait de prodigieux progrès depuis qu’elle est annexée à la Russie; tandis que les peuples de l’Inde appellent de leurs vœux de nouveaux conquérants, afin d’être délivrés de l’horrible joug mercantile qui les opprime.
L’Inde anglaise, par les conquêtes faites sur les Birmans, touche au céleste empire, et maintenant l’Angleterre entreprend une expédition contre la Chine. C’est pour venger son honneur offensé! proclament ses ministres: l’honneur de l’Angleterre intéressé à l’empoisonnement des Chinois!!!– Ainsi ce gouvernement moral.... avoue sa connivence à la contrebande de l’opium que faisait le commerce anglais en Chine, et il a recours à la force pour obliger l’empereur do la Chine à tolérer ce commerce d’assassinats!... Jamais gouvernement entreprit-il une guerre dans une plus infâme intention?–L’aristocratie anglaise réussira, sans doute, à faire triompher ce qu’elle appelle son honneur; elle pourra continuer à s’enrichir par la vente du poison; elle soumettra la Chine à recevoir l’opium et toutes les marchandises qu’il conviendra au commerce anglais d’y porter.–Le gouvernement anglais fixera lui-même les droits d’importation de ses marchandises et ceux d’exportation des marchandises chinoises; et il n’est pas probable non plus qu’il s’abstienne de régler les droits de douane du commerce de la Chine avec les autres nations. Après avoir dépouillé de cette manière l’empereur du céleste empire de sa souveraineté, le ministère anglais, pour assurer l’exécution du traité, fera occuper les villes chinoises par une armée; puis les difficultés qui s’élèveront de l’exécution de ce traité entraîneront une nouvelle lutte par suite de laquelle la conquête complète de la Chine se réalisera.–On dit, que comme l’Inde, la Chine formera trois présidences anglaises: que de places à donner aux membres des deux chambres!
L’Europe doit aux merveilleux progrès de sa fabrication le développement immense qu’ont pris ses exportations pour l’Asie orientale. L’Angleterre se réserve pour elle seule de fournir les objets manufacturés que consomment dans l’Inde 160millions d’habitants: le continent, privé du commerce avec l’Inde, se laissera-t-il aussi enlever celui de la Chine?– La Chine consomme dix fois plus de marchandises d’Europe que la Turquie, et la question nous paraît beaucoup plus importante que celle de Constantinople; la Turquie est impuissante pour se régénérer elle-même, et très-certainement il conviendrait mieux aux intérêts du continent que le passage des Dardanelles fût dans les mains de la Russie que de l’Angleterre.
Ainsi donc nous trouvons en tous lieux la preuve de notre assertion, que le système anglais est le fléau du monde: il réduit au désespoir160millions d’Indiens, ruine les nations liées par des traités de commerce avec l’Angleterre, et impose le plus dur des esclavages aux20millions de prolétaires qui habitent les îles Britanniques.
Droit unique.–Les relations commerciales des nations ne seront également avantageuses pour toutes que lorsque les productions territoriales et les objets de fabrique passeront d’une nation à l’autre, soumis à un droit unique, le même chez toutes les nations.
Toutes les nations possédant des choses semblables et différentes en quantités diverses, il est bien évident que le système qui fixe des droits distincts pour chaque espèce de chose forme obstacle à ce que les choses se mettent de niveau entre les divers pays relativement à leurs besoins respectifs; en effet, les échanges ne peuvent se faire alors dans toute l’étendue de ces besoins, parce que la marchandise la moins taxée est prise en plus grande quantité et pour de plus fortes sommes que la marchandise surchargée de droits; d’où il résulte que la différence entre les échanges ne pouvant se solder qu’avec de l’argent, les nations sont exposées aux perturbations perpétuelles produites par la fluctuation du numéraire en circulation.
Il arrive donc, par les combinaisons de ce système, qu’une nation vend aux autres énormément plus qu’elle ne leur achète; qu’ainsi elle attire constamment le numéraire; que l’augmentation du numéraire chez elle, faisant augmenter les prix des choses, oblige une partie des citoyens à vivre dans les pays voisins; et, en Angleterre, le pouvoir social se trouvant placé dans les mains des propriétaires, ils réduisent, par ce système, les prolétaires à fuir, à mourir de faim ou à devenir leurs esclaves, et comme celte nation est parvenue, par ses progrès dans la mécanique et la puissance de ses établissements, à fabriquer à meilleur marché qu’aucune autre et à pouvoir fournir au monde entier des objets de sa fabrication, son gouvernement, par ce système, lient toutes les nations en échec, parce qu’aucune d’elles n’a recours complètement aux représailles.
Les produits du sol et de la fabrication forment les richesses mobilières d’un pays, et c’est avec ces richesses que se payent les droits, les taxes et impôts de toute nature. Le rapport de la totalité des impôts à la totalité des produits forme l’impôt moyen, dont la production est frappée. Le prix des salaires, des matières premières, des locations de terres et de bâtiments, et même le prix de l’intérêt des capitaux mobi liers, sont augmentés dans une proportion plus ou moins forte par les divers impôts, et conséquemment le prix de revient des produits se trouve ainsi augmenté de toute l’augmentation que les impôts font éprouver à tous ces éléments de production. Si donc le rapport du total des impôts au total des produits est comme15ou20à100, l’impôt moyen, qui pèse sur toute production, est de15ou20pour100.
Les économistes du siècle dernier ne voulaient d’autre impôt que l’impôt sur le sol, et dans ce système les douanes se trouvaient supprimées; mais il est bien évident que, tant que le genre humain sera partagé en nations, ayant chacune des charges légales plus ou moins lourdes à supporter, ce système ne pourra exister; en effet, le prix de production étant augmenté par les impôts, c’est à l’impôt de douane à égaliser entre les pays les charges légales qui pèsent sur la production.–Si les produits de l’étranger étaient admis sous un droit trop inférieur à l’impôt moyen du pays, le travail ne serait pas suffisamment protégé, comme aussi ce travail serait tout à fait sans protection, si les produits du pays n’étaient pas reçus par l’étranger sous le même droit sous lequel on reçoit les siens.
Il n’existe pas un pays en Europe dont le total des impôts excède guère la valeur du cinquième de tous les produits du territoire et de l’industrie; ainsi donc deux nations qui recevraient mutuellement tous les produits, l’une de l’autre, sous le droit de20pour100ou plutôt de15pour100, déplaceraient bien chez les deux le travail de quelques cultures et de quelques fabrications; mais ce droit n’étant pas élevé pour restreindre la consommation, la production de toute chose serait proportionnée à la population réunie des deux pays.
Dieu a équilibré les avantages respectifs des pays par la diversité des produits, et les avantages résultant des facultés corporelles et intellectuelles des nations par la diversité des aptitudes. Le commerce n’a lieu qu’en recevant tel article comme l’équivalent de tel autre; la loi ne saurait donc établir la réciprocité commerciale entre deux pays que par l’adoption d’un droit unique pour les produits de toute nature, soit qu’ils proviennent directement du sol ou de l’industrie manufacturière, et aussi par cette égalité des droits de navigation. La réciprocité commerciale est alors vraie, parce qu’elle est fondée sur la loi providentielle! Il est impossible de l’établir entre deux pays par distinction de choses; car, pour arriver par cette voie à l’égalité, de part et d’autre, des ventes et des achats, d’où résulte l’égalité d’avantages, il faudrait d’abord apprécier d’une manière exacte les quantités et valeurs des articles de toute nature que les deux pays produisent, et ensuite la quantité et la valeur des articles que les deux pays consommeraient, avec le droit spécial qui serait fixé à chacun de ces articles; mais ces quantités et valeurs échappent à toute appréciation: ainsi donc, hors de l’ égalité des droits pour tous les articles, ce n’est entre deux pays qu’erreurs ou surprises intentionnelles, qui provoquent d’incessantes réclamations, font naître des rivalités, des haines, et portent les nations a s isoler par des prohibitions ou par des droits plus ou moins restrictifs,
Il est mathématiquement démontré que, par la réciprocité fondée sur l’unité du droit, les relations commerciales entre deux peuples prendraient tout le développement possible; et il est indubitable que l’immense avantage qui en résulterait pour chacun d’eux ferait universellement adopter cette réciprocité par les peuples civilisés; alors s’anéantiraient les préjugés hostiles qui existent entre nations; alors la propagation des découvertes de la science se ferait avec une extrême rapidité, et l’harmonie commencerait à régner parmi les hommes.
Si les gouvernements de l’Europe réfléchissent à la prodigieuse extension que prendrait, dans leur État respectif, la consommation du sucre, café, thé, cacao, vin, huile, fruits, etc.; si les droits étaient réduits à15pour100, qui est à peu près le terme moyen de l’impôt prélevé sur la production européenne; s’ils réfléchissent à l’accroissement de culture qui aurait lieu si les céréales, ainsi que tous les produits agricoles, étaient admis en tous pays sous15pour100, à l’impulsion que recevraient l’exploitation des mines et l’industrie manufacturière, ils reconnaîtront que cette mesure passe actuellement en importance toutes celles qui préoccupent la pensée.–En effet, avec cette modicité du droit, la consommation serait portée partout au maximum; les marchandises de toute nature atteindraient la plus grande circulation, les plus hauts prix et la plus prompte vente, d’où résulteraient la production la plus abondante et les prix de location les plus bas pour les deux principaux instruments du travail, les capitaux et la terre; car la prompte réalisation des marchandises fait baisser l’intérêt, et l’accès des marchés aux produits de l’agriculture étrangère diminue aussi infailliblement les fermages.
Les nations deviennent trop instruites sur leurs intérêts pour que bientôt elles ne reconnaissent pas que la réciprocité dans leurs relations commerciales est impossible autrement que par l’égalité du droit imposé sur les produits de toute nature; et comme la réciprocité est le droit inné de tous, et qu’une nation qui n’est pas assujettie peut toujours, dans ses relations commerciales, en amener une autre à la réciprocité, en usant de représailles envers elle, il est hors de doute qu’en définitive cette réciprocité, la seule qui ne soit pas illusoire, la seule qui laisse aux peuples la pleine et entière jouissance tant des avantages dont Dieu a doué les contrées qu’ils habitent que de ceux qu’ils ont conquis par le talent et le travail; il est impossible, disons-nous, que le progrès des peuples ne leur fasse successivement adopter pour leurs rapports commerciaux la seule réciprocité qui soit vraie.
L’aristocratie, en Angleterre, s’efforce d’alarmer les fabricants, les marchands, les commerçants, enfin tous les individus de la classe moyenne sur les intentions des ouvriers; mais les ouvriers ne réclament le suffrage universel qu’afin d’arriver à la liberté commerciale et à une juste répartition des charges et des avantages de la société. La classe moyenne est aussi intéressée que les ouvriers à ce que la vente des marchandises anglaises ne soit pas restreinte à l’étranger par l’obstacle qu’oppose l’exagération des droits à la vente en Angleterre des produits agricoles de l’étranger; car de même que, par l’adoption réciproque d’une unité pour le droit de douane imposé sur toutes choses, l’ouvrier obtiendrait les sub sistances au plus bas prix possible et les salaires les plus élevés, de même, par l’effet de cette réciprocité, les affaires commerciales recevraient le plus grand développement possible; et certes la classe moyenne n’est pas moins intéressée que les ouvriers à faire triompher le principe de la répartition des impôts dans la proportion du revenu et de la distribution des emplois relativement aux talents, car c’est sur elle et les ouvriers que portent toutes les charges sociales, tandis que les emplois lucratifs, les sinécures, sont tous pour l’aristocratie.
La classe moyen ne, en Angleterre, est trop éclairée pour que raisonnablement on puisse espérer de l’abuser; aussi l’aristocratie ne compte, pour persister dans son système, que sur les traités de commerce qu’elle obtient par intrigue ou intimidation, et sur les succès de ses armes. Mais les peuples s’éclairent tous les jours davantage, et comme on ne saurait supposer qu’ils consentent volontairement à être dupes, tous, aussitôt qu’ils le pourront sans danger, rompront les conventions commerciales dont le gouvernement anglais a cru les lier.–Pense-t on que le Brésil et les républiques de l’Amérique du Sud ne viennent pas à exiger la réciprocité de l’Angleterre, et supportent longtemps encore que les sucres, cacao, café, vanille et autres produits de leur sol soient imposés en Angleterre à des droits exorbitants, à des droits qui souvent excèdent de beaucoup la valeur de la denrée? La situation de ces peuples, qui devient incessamment plus critique, doit nécessairement les amener à exiger que tous leurs produits soient reçus en Angleterre, sous le môme droit sous lequel ils reçoivent les articles des manufactures anglaises et des autres nations. Tous les États du continent européen agiront successivement de même envers l’Angleterre, et si elle ne cède pas on usera envers elle de représailles. Quant aux débouchés commerciaux conquis par les armes anglaises, est-il probable que les peuples slaves, si glorieux et si braves, laissent paisiblement la domination anglaise se consolider au centre de l’Asie?–Le czar, leur chef suprême, ne saurait le souffrir sans affaiblir l’affection qu’ils lui portent. Nous ne pouvons penser que l’empereur de Russie tolère la formation d’un empire britannique dans l’Afghanistan, laisse les Anglais dominer à Herat, à Caboul, à Candahar, à Bakkhara, et perde ainsi toute l’influence acquise sur la Perse, par les brillantes campagnes de1828et1829. Nous ne pouvons croire non plus que l’Europe souffre que les Anglais s’établissent dans la Chine ou la dominent; le gouvernement anglais est loin d’être dans une situation qui justifie une ambition aussi gigantesque: en effet, si on veut les examiner, on verra que ses moyens d’action sont plus faibles et plus précaires qu’on ne l’imagine généralement. Son armée est une des plus faibles de l’Europe; les habitants des villes sont animés contre le gouvernement d’un esprit de résistance tellement hostile, que le gouvernement n’ose recruter des soldats parmi eux, et qu’il est réduit à ne prendre de soldats que dans les campagnes éloignées des villes. Ainsi, bien que les îles Britanniques renferment24millions d’habitants, la population urbaine s’élevant aux deux tiers de la population générale, ce n’est environ qu’une population de5millions qui fournit au recrutement de l’armée. Dans cet état de choses, il arrive que, tandis qu’il est dépensé des sommes énormes pour faire émigrer annuellement90à100,000individus de l’Angleterre, le gouvernement fait garder l’Inde avec des troupes indiennes, et la plus grande partie des régiments de l’expédition contre la Chine sont également composés de soldats indiens. Quant à la puissance financière de l’Angleterre, on en connaît le secret; on sait que, si tous les États du continent imposaient sur ses marchandises des droits de50pour100, elle serait en faillite.–Cependant, à l’arrogance du langage qui se tient dans la chambre des lords, on croirait que ces orgueilleux seigneurs sont les maîtres du monde.
Le négociant n’a jamais autant besoin que l’on croie à sa prospérité croissante que lorsque celte prospérité décline. –Si l’on cessait d’avoir foi à la fortune de l’Angleterre, elle perdrait son influence dans les conseils de l’Europe, et ne pourrait plus intimider les rois, pour se faire livrer les richesses des peuples, au moyen de traités de commerce.
Le gouvernement anglais a toujours obtenu d’immenses avantages des idées grandioses qu’il avait eu l’adresse de propager sur l’immensité de ses ressources financières, et plus que jamais il sent maintenant la nécessité d’en imposer; c’est pourquoi ses nombreux agents se répandent partout: ce sont de fashionables gentlemen dont le bon ton, les manières polies et le grand usage du monde contrastent avec le stupide orgueil, l’extérieur maussade de la masse anglaise en permanence sur le continent.–Ses agents se rencontrent dans tous les grands salons de l’Europe; ils sont au courant de tout, ne parlent qu’à propos et avec justesse; ils ont pour mission d’entretenir une haute opinion de l’Angleterre, de discréditer tout ce qui pourrait l’affaiblir, de voir tout, d’acheter la connaissance de ce qu’on cache, et de transmettre à leur gouvernement les choses qu’ils apprennent.
On a voulu présenter comme un fait sans gravité la diminution de90,000livres sterling (2,250,000fr.) qu’ont subie, l’année dernière, les recettes de l’Angleterre. Dans les grands États du continent, où presque toutes les recettes sont fournies par les impôts assis sur les propriétés, un pareil déficit n’aurait qu’une faible importance; mais en Angleterre, où la majeure partie du revenu public provient des taxes sur les consommations, une diminution dans les recettes annonce toujours, d’une manière certaine, la détresse publique.
Les personnes qui connaissent l’intérieur de l’Angleterre ne sont pas dupes de ces tableaux pompeux où les importations et les exportations, ainsi que la marine, sont vues dans une progression ascendante; elles savent très-bien que, par le fait de la concurrence et de l’immense développement qu’ont pris ses moyens de production industrielle, on est arrivé à ce point en Angleterre, que les fabricants ne sauraient chômer sans perdre le capital énorme que représentent leurs vastes usines et leurs nombreuses machines, et qu’ils n’obtiennent que rarement l’intérêt de ce capital par le travail exorbitant de seize heures par jour, travail payé à si bas prix que l’ouvrier ne peut vivre de ses salaires. Les personnes au courant des affaires commerciales savent que, dans ces trois dernières années, les manufacturiers anglais ont tenté tout ce qui était en leur pouvoir pour écraser au dehors les manufactures étrangères; qu’ils ont fait vendre à tous prix, au Brésil et dans toute l’Amérique du Sud, leurs marchandises, lesquelles perdent toute faveur par la diminution de qualité qu’a subie la fabrication anglaise.
Une disette extrême d’argent s’est fait sentir en Angleterre pendant les deux dernières années, et la pénurie a été telle, que la banque d’Angleterre a été réduite à emprunter de la banque de France: cependant on voit sur les tableaux du mouvement commercial, communiqué au parlement par le ministère, que l’exportation, en1838, dépasse l’importation de27,044,368liv. sterling (676,109, 200fr.), et, en1839, de40,902,028liv. sterling (1,022,550,500fr.).
On en doit conclure que les dépenses des Anglais, qui séjournent hors de chez eux, et les pertes éprouvées sur la vente des marchandises ont absorbé une plus forte somme que celle de67,946,388liv. sterling (1, 698, 659, 600fr.), qui représente l’excédant de l’exportation sur l’importation pendant ces deux années, 1838et1839, puisque la gêne qu’éprouvait alors l’Angleterre démontre qu une masse énorme de numéraire en avait été exportée.
Ainsi donc, quel que soit le chiffre auquel les nouveaux traités de commerce et les nouvelles conquêtes puissent faire monter les exportations anglaises, la détresse publique, en Angleterre, n’en sera pas moins grande, parce que cette détresse provient de tout le système d’organisation de la société anglaise.
Les personnes dont le revenu est modéré ne peuvent rester dans un pays où l’existence est aussi chère, et celles qui n’ont que de faibles capitaux n’y peuvent rien entreprendre: les salaires des prolétaires ne sauraient augmenter. Les facultés productives des machines de l’Angleterre et la puissance de ses moteurs pourraient fournir des objets fabriqués à toute la population du globe; en sorte que, quelle que soit la demande du dehors, la production la dépasse toujours, et le fabricant ne peut alors continuer à faire fonctionner ses machines et ses capitaux qu’en diminuant les salaires et en augmentant les heures du travail. La culture des terres occupe le moins de bras possible, et tous les perfectionnements tendent encore à en diminuer le nombre, parce que l’objet de l’agriculture anglaise n’est pas de produire la quantité d’aliments nécessaires à la nourriture des habitants, mais d’obtenir le plus de revenu possible: ainsi les chevaux de luxe se vendant à des prix élevés, soit pour l’étranger ou pour la consommation intérieure, le quart du sol leur est consacré.–Il résulte de cet état de choses que, pour une population de12,000,000que renferme l’Angleterre, elle est imposée à250,000,000de fr. pour ses pauvres, que l’Écosse en est également surchargée, et qu’en Irlande le tiers de la population meurt de faim la moitié de l’année.
La consommation de toute chose diminue dans les trois royaumes, affirme M. Labouchère (le ministre du commerce), et la lèpre de la misère atteint des masses de peuples, malgré les nouveaux débouchés que la diplomatie et les armes anglaises ont ouverts, et l’accroissement énorme dans l’exportation qui en résulte; mais si les importations sont aussi restreintes, c’est parce que l’aristocratie anglaise interdit à20ou22millions d’habitants, sur24, l’usage des vins, eaux-de-vie, des fruits du continent, etc., parce que les céréales et toutes les substances alimentaires sont frappées de droits prohibitifs.
Si l’Angleterre adoptait avec les nations la réciprocité fondée sur un droit de15pour100pour toutes les marchandises, la consommation des objets de fabrique anglaise s’accroîtrait au dehors, dans une proportion dont ne sauraient se faire une idée les personnes qui n’ont pas porté leur attention sur les divers peuples d’Europe, du littoral africain de la Méditerranée, et de toute l’Asie, qui n’ont pas examiné le grand nombre de choses manquant à leur comfort, et qu’ils ne peuvent acheter par l’effet des tarifs exagérés qui les privent de marchandises d’échange. Avec le droit unique de15pour 100, l’importation, en Angleterre, des produits agricoles serait en rapport avec les accroissements d’exportation, parce que20millions de prolétaires, dans les trois royaumes, participeraient à leur consommation. Alors le commerce, au lieu d’être pour les gouvernenements le motif de manœuvres avilissantes, d’odieuses spoliations, d’oppression tyrannique, deviendrait une cause d’égale prospérité pour tous les peuples, et remplirait dans toute son étendue le but que la Providence lui a assigné d’unir les hommes répandus sur la terre par un lien fraternel. Mais, par cette réciprocité, la location des terres, en Angleterre, tomberait au même prix que sur le continent, et l’aristocratie, possédant tout le sol des trois royaumes, repousserait de toute sa puissance une réciprocité qui réduirait considérablement ses revenus, qui démocratiserait la terre en la mettant à la portée du prolétaire, romprait les grandes fermes, ou les ferait cultiver par des associations qui ne permettraient plus à la noblesse féodale de conserver ses perdrix et ses faisans, d’entretenir ses chevaux de luxe; qui enfin, lui enlevant sa prépondérance politique avec une partie de sa fortune, la ferait descendre au niveau de ses fermiers; cl l’aristocratie audacieusement met le peuple au défi, et lui jette le gant.
Ce peuple est rempli de courage et d’énergie, et, si Dieu lui suscite un homme pour le guider, ses oppresseurs tomberont,–et alors on les verra si petits, que chacun se sentira humilié d’en avoir subi la domination. La lutte est inévitable; quelques soulagements apportés à la misère pourront retarder l’explosion, mais la question ne nous semble pas de nature à se résoudre pacifiquement;–la haute aristocratie sera égorgée ou elle détruira la moitié du peuple.
En résumé, les maux du pays proviennent de son organisation aristocratique; des lois qui concentrent la propriété dans un petit nombre de mains, de celles qui font peser la plus grande partie des taxes sur les objets de première nécessité et surtout du système sur lequel le commerce de l’Angleterre est établi; système qui, par l’élévation des droits sur presque toutes les choses importées (les matières premières seules exceptées), restreint la consommation à la classe riche et met les prolétaires à le merci des propriétaires en repoussant toutes les substances alimentaires provenant du dehors; système qui établit l’avantage général du commerce sur l’excédant des exportations sur les importations, le limite aux besoins des riches, et arrête au dehors le développement de l’agriculture, et au dedans la production des manufactures.–Il nous est démontré que la détresse publique est arrivée à un tel point par l’effet désastreux de ce système, qu’on ne saurait y remédier autrement qu’en revenant au vrai, que par l’adoption d’un droit unique pour toutes choses importées des pays qui consentiraient à user de réciprocité; droit qui ne serait pas assez élevé pour mettre la chose hors de la portée de l’ouvrier.
Nous affirmons que l’Angleterre ruine par son commerce les peuples dans sa dépendance, et ceux qui se lient avec elle par des traités de commerce; que ses tarifs sont hostiles, et qu’il serait temps enfin que les nations usassent de représailles.
A.Z.
I.
LA VILLE MONSTRE.
Table des matières
Londres, quatre fois grand comme Paris; Londres, qui tient en population le huitième de l’Angleterre, deux millions d’hommes, tandis que Paris ne tient que le trente-deuxième de la France Londres, extravagante immensité dont quelqu’un à pied ne ferait pas le tour dans sa journée; Londres, désolante et magnifique accumulation de puissances...
(AUC. LUCHET, Frère et Sœur.)
c’est de la foule sans confusion, de l’agitation sans bruit, de l’immensité sans grandeur!
(Le baron D’HAUSSEZ, La Grande-Bretagne.)
Quelle immense ville que Londres! comme cette grandeur, hors de toute proportion avec la superficie et la population des îles Britanniques, rappelle immédiatement à l’esprit et l’oppression de l’Inde et la supériorité commerciale de l’Angleterre!–Mais les richesses, provenant des succès de la force et de la ruse, sont de nature éphémère;–elles ne sauraient durer sans renverser les lois universelles qui veulent que, le jour venu, l’esclave rompe ses fers, les peuples asservis secouent le joug, et que les lumières utiles à l’homme se répandent afin que l’ignorance aussi soit affranchie.
Que sera alors la sombre étendue de cette orgueilleuse cité? Ses proportions gigantesques survivront-elles à la puissance extérieure de l’Angleterre, et à la suprématie du commerce anglais? Ces chemins de fer, qui rayonnent de la ville monstre dans toutes les directions, lui assurent-ils un accroissement sans limites? Telles sont les préoccupations de la pensée, à l’aspect de ces flots de peuple qui s’écoulent silencieux dans l’obscurité de ces longues rues, à l’aspect de ce prodigieux amas de maisons, de navires et de choses; et l’on, éprouve le besoin de se livrer à l’examen des hommes de toute classe et de leurs œuvres de toute espèce, afin de trouver une solution aux doutes dont l’esprit est agité.
A la première vue, l’étranger est frappé d’admiration pour la puissance de l’homme; puis il est comme accablé sous le poids de cette grandeur et se sent humilié de sa petitesse.–Ces innombrables vaisseaux, navires, bâtiments de toute grandeur, de toute dénomination qui, pendant de longues lieues, couvrent la surface du fleuve qu’ils réduisent à l’étroite largeur d’un canal;–le grandiose de ces arches, de ces ponts qu’on croirait jetés par des géants pour unir les deux rives du monde;–les docks, immenses entrepôts ou magasins qui occupent vingt-huit acres de terrain;– ces dômes, ces clochers, ces édifices auxquels les vapeurs donnent des formes bizarres; ces cheminées monumentales qui lancent au ciel leur noire fumée et annoncent l’existence des grandes usines;–l’apparence indécise des objets qui vous entourent: toute cette confusion d’images et de sensations trouble l’âme, –elle en est comme anéantie.–Mais c’est le soir surtout qu’il faut voir Londres! Londres, aux magiques clartés de millions de lampes qu’alimente le gaz, est resplendissant!–Ses rues larges, qui se prolongent à l’infini; ses boutiques, où des flots de lumière font briller de mille couleurs la multitude des chefs-d’œuvre que l’industrie humaine enfante; ce monde d’hommes et de femmes qui passent et repassent autour de vous: tout cela produit, la première fois, un effet enivrant!–Tandis que, le jour, la beauté des trottoirs, le nombre et l’élégance des squares, les grilles d’un style sévère, qui semblent isoler de la foule le foyer domestique, l’étendue immense des parcs, les courbes heureuses qui les dessinent, la beauté des arbres; la multitude d’équipages superbes, attelés de magnifiques chevaux, qui en parcourent les routes, toutes ces splendides réalisations ont quelque chose de féerie dont le jugement est ébloui: aussi il n’est point d’étranger qui ne soit fasciné en entrant dans la métropole britannique; mais, je me hâte de le dire, cette fascination s’évanouit comme la vision fantastique, comme le songe de la nuit; l’étranger revient bientôt de son enchantement: du monde idéal il tombe dans tout ce que l’égoïsme a de plus aride et l’existence de plus matériel.
Londres, centre des capitaux et des affaires de l’empire britannique, attire incessamment de nouveaux habitants; mais les avantages que, sous ce rapport, il offre à l’industrie sont balancés par les inconvénients qui résultent de l’énormité des distances: cette ville est la réunion de plusieurs villes, son étendue est devenue trop grande pour qu’on puisse se fréquenter ou se connaître. Comment entretenir des relations suivies avec son père, sa fille, sa sœur, ses amis, quand, pour aller leur faire une visite d’une heure, il faut en employer trois pour le trajet et dépenser huit ou dix francs de voiture?–Les fatigues extrêmes qu’on éprouve dans cette ville ne sauraient se concevoir que par ceux qui l’ont habitée, ayant des affaires ou tourmentés du désir de voir.
Les courses ordinaires sont d’une lieue et demie à deux lieues;–ainsi, pour peu d’affaires qu’ait une personne, elle est exposée à faire cinq à six lieues par jour; le temps qu’elle perd peut facilement s’imaginer: en terme moyen, la moitié de la journée se passe à arpenter les rues de Londres.–Si un exercice modéré est salutaire, rien ne tue l’imagination, ne paralyse l’esprit et le cœur comme une fatigue extrême et permanente. Le Londonnien, rentré chez lui le soir, épuisé de lassitude par les courses de la journée, ne saurait être gai, spirituel, ni disposé à se livrer aux plaisirs de la conversation, de la musique ou de la danse.–Les facultés intellectuelles, dont nous sommes doués, s’anéantissent par les fatigues corporelles, portées à l’excès, de même que la surexcitation de ces facultés frappe d’atonie les forces physiques: c’est ainsi que nous voyons l’homme des champs, rendu chez lui, après douze heures d’un pénible labeur, n’éprouver que le besoin de manger et dormir pour réparer ses forces, et son intelligence demeurer inerte, quelque puissants qu’en soient les ressorts: tel est le destin des habitants de la ville monstre! toujours accablés de fatigue, leur physionomie en a pris l’empreinte, leur caractère s’en est aigri.
Londres a trois divisions bien distinctes: la cité, le west end et les faubourgs.–La cité est l’ancienne ville, qui, malgré l’incendie arrivé sous le règne de Charles II, a conservé grand nombre de petites rues étroites, mal alignées, mal bâties, et les abords de la Tamise obstrués par des maisons dont la rivière baigne les fondements. On retrouve donc, indépendamment de ses splendeurs nouvelles, quantité de vestiges des temps antérieurs à la restauration, et le règne de Guillaume III s’y lit en entier. On y voit une multitude d’églises et de chapelles appartenant à toutes les religions, à toutes les sectes.
Les habitants de cette division sont considérés, par ceux du west end, comme des John Bull pur sang; ce sont, pour la plupart, de braves marchands qui se méprennent rarement sur les intérêts de leur commerce et que rien n’affecte, excepté ces mêmes intérêts. –Les boutiques, où beaucoup d’entre eux ont fait de grandes fortunes, sont si sombres, si froides, si humides, que l’aristocratie du west end dédaignerait de semblables salles pour loger ses chevaux.–Le costume, les mœurs, le langage de la cite se font remarquer par des formes, des nuances, des usages, des locutions que les fashionables du west end taxent de vulgarity.
Le west end est habité par la cour, la haute aristocratie, le commerce élégant, les artistes, la noblesse de province et les étrangers de tous pays;–cette partie de la ville est superbe;–les maisons sont bien construites, les rues bien alignées, mais extrêmement monotones; c’est là que l’on rencontre les brillants équipages, les dames magnifiquement parées, les dandys caracolant sur des chevaux de la plus grande beauté, et une foule de valets couverts de riches livrées et armés de longues cannes à pommes d’or ou d’argent.
Les faubourgs, en raison du bon marché des loyers, renferment les ouvriers, les filles publiques et cette tourbe d’hommes sans aveu que le manque d’ouvrage et les vices de toutes sortes livrent au vagabondage, ou que la misère et la faim forcent à devenir mendiants, voleurs, assassins.–Le contraste que présentent les trois divisions de cette ville est celui que la civilisation offre dans toutes les grandes capitales; mais il est plus heurté à Londres que nulle autre part.– On passe, de cette active population de la cité qui a pour unique mobile le désir du gain, à cette aristocratie hautaine, méprisante, qui vient à Londres, chaque année, pour échapper à son ennui et faire étalage d’un luxe effréné, ou pour y jouir du sentiment de sa grandeur par le spectacle de la misère du peuple!....–Enfin, dans les faubourgs, c’est cette masse d’ouvriers si maigres, si pâles et dont les enfants ont des mines si piteuses;–puis des essaims des prostituées à la démarche éhontée, aux regards lubriques,–et ces brigades d’hommes voleurs de profession;–ces troupes d’enfants qui, comme des oiseaux de proie, sortent, chaque soir, de leurs tanières pour s’élancer sur la ville, où ils pillent sans crainte, se livrent au crime, assurés de se dérober aux poursuites de la police, qui est insuffisante pour les atteindre dans cette immense étendue.
II.
DU CLIMAT.
Table des matières
«A Londres, il y a huit mois d’hiver et quatre mois de mauvais temps temps. Un Touriste.
Jamais un fruit mûr, cueilli dans un jardin anglais, n’a paru sur la table de son propriétaire
L’herbe des prairies se coupe verte, les blés se récoltent verts: point de moissons dorées, tout se dessèche après la coupe. Aucune plante, aucune graine n’arrive à son point de perfection, malgré les apparences de la plus belle végétation. Il faut renouveler, chaque année, les espèces, et tirer les graines du continent, si l’on veut éviter la dégénération. Le blé lui-même ne l’éviterait pas, si les fermiers ne prenaient leurs semences dans les blés de la Baltique. La Suède fournit la graine de navet; la Russie, celle du chanvre; la France, celle du sainfoin, de la luzerne, du trèfle, du haricot, du pois, de la feve, etc.; la Hollande et les Pays-Bas fournissent toutes les autres plantes potagères.
L’Angleterre vue à Londres et dans ses provinces, par le maréchal de camp PILLET.
Les vibrations sont proportionnées à la tension des cordes, à l’élasticité des corps sonores, et la vie, le mouvement à la chaleur, la sécheresse ou l’humidité; le froid ou le chaud transforme tous les êtres: que de différences morales s’expliquent par la diversité des climats!–Dans le Midi, la vivacité d’aperçus, le brillant éclat de l’ imagination; c’est une vie rapide, interrompue par de longs moments de rêverie ou de vague.
–Dans le Nord, les perceptions des sens n’arrivent qu’une à une à l’intelligence, l’investigation est calme, ne néglige rien, et l’action lente, monotone, a plus de constance;–mais, du nègre au Lapon, l’échelle est graduée: en allant vers le nord l’empire des besoins s’accroît, les peines et les récompenses corporelles deviennent presque les seuls mobiles de l’homme, tandis qu’au midi la nature prodigue laisse à l’âme la jouissance d’elle-même; aussi le sentiment des biens et des maux de ce monde est-il moins vif, et les peuples sont-ils plus accessibles que dans le nord à l’influence de la pensée religieuse.
Aux vapeurs de l’Océan, qui voilent constamment les îles Britanniques, se joint, dans les villes anglaises, l’atmosphère lourde, méphitique, de l’antre des cyclopes.–Les forêts n’alimentent plus le foyer domestique, c’est le combustible de l’enfer, arraché des entrailles de la terre, qui en tient lieu;–il brûle partout, nourrit d’innombrables fournaises, se substitue sur les chemins aux chevaux, et aux vents sur les rivières et les mers qui baignent cet empire.
A cette énorme masse de fumée surchargée de suie, qu’exhalent les milliers de cheminées de la ville monstre, se réunit un brouillard épais, et le nuage noir dont Londres est enveloppé ne laisse pénétrer qu’un jour terne et répand sur tous les objets comme un voile funèbre.
A Londres, on respire la tristesse; elle est dans l’air, elle entre par tous les pores.–Ah! rien de plus lugubre, de plus spasmodique, que l’aspect de cette ville par un jour de brouillard, de pluie ou de froid noir!–Quand on est atteint par cette influence, la tête est douloureuse et pesante, l’estomac a peine à fonctionner, la respiration devient difficile par défaut d’air pur, l’on éprouve une lassitude accablante;– alors on est saisi par ce que les Anglais appellent le spleen!–On ressent un désespoir profond! une douleur immense! sans pouvoir en dire la cause;–une haine acariâtre pour ceux qu’on aimait le mieux, enlin un dégoût pour tout et un désir irrésistible de se suicider.–Ces jours-là, Londres a une physionomie effrayante!–On s’imagine errer dans la nécropole du monde, on en respire l’air sépulcral, le jour est blafard, le froid humide; et ces longues files de maisons uniformes, aux petites croisées en guillotine, à la teinte sombre, entourées de grilles noires, paraissent deux rangées de tombeaux se prolongeant à l’infini, et au milieu desquelles se promènent des cadavres attendant l’heure de leur sépulture.
Dans ces jours néfastes, l’Anglais, sous l’influence de son climat, est brutal avec tous ceux qui l’approchent;–il est heurté et heurte sans recevoir ni donner d’excuse;–un pauvre vieillard tombe d’inanition dans la rue, il ne s’arrête pas pour le secourir;–il va à ses affaires, peu lui importe le reste;–il se hâte d’en finir avec sa tâche du jour, non pour se rendre dans son intérieur, où il n’aurait rien à dire à sa femme ou à ses enfants, mais afin d’aller à son club, où il dinera très-bien et tout seul, car parler est pour lui une fatigue;–puis il s’enivrera et oubliera, dans le sommeil de l’ivresse, le pesant ennui et les peines de la journée.–Beaucoup de femmes ont recours au même moyen.–Ce qui importe avant tout, c’est d’oublier qu’on existe; l’Anglais n’est pas plus ivrogne par nature que l’Espagnol, qui ne boit que de l’eau; mais le climat de Londres ferait de l’Espagnol le plus sobre un ivrogne.
L’été, à Londres, n’est guère plus agréable que l’hiver: la fréquence des pluies froides, la nature lourde d’une atmosphère surchargée d’électricité, cette continuelle variation de température provoque des rhumes, des coliques, des maux de tête, en sorte qu’il y a au moins autant de malades en été qu’en hiver.
Le climat de Londres a quelque chose de si irritant, qu’il est beaucoup d’Anglais qui ne peuvent s’y habituer; aussi est-ce le sujet permanent des plaintes et des malédictions.
III.
DU CARACTÈRE DES LONDONNIENS.
Table des matières
Il faut qu’il y ait un vice quelconque dans le caractère, dans l’organisation domestique, dans les habitudes des Anglais; car ils ne se trouvent bien nulle part: ils paraissent tourmentés par un besoin de locomotion qui les pousse de la ville à la campagne, de leur pays dans celui des autres, de l’intérieur des terres sur les bords de la mer. Peu leur importe comment ils y seront, pourvu que demain ils ne soient plus ou ils sont aujourd’hui. Cette variété, cette distraction que les autres peuples demandent à leur imagination, c’est dans un déplacement physique qu’ils les cherchent. Quand ils ne savent plus ou aller sur la terre, ils s’enferment dans les étroites parois d’un yacht, et les voilà s’exposant aux inconvénients, aux dangers de la mer, voguant sans but, sans terme fixe, sans perspective de jouissances présentes, sans rien qui promette des souvenirs, sans autre plaisir que la fin de celui qu’ils prétendent goûter. Cette manie n’est pas particulière à des individus; elle appartient a un grand nombre de familles de toutes classes, de toutes positions, de toutes fortunes.
La Grande-Bretagne en mil huit cent trente-trois,
par le baron D’HAUSSEZ.
Il existe une si grande différence entre le climat d’Angleterre, de Londres particulièrement, et celui des pays du continent situés sous les mêmes parallèles, que, désirant parler du caractère des Londonniens, j’ai dû remarquer les effets qui appartiennent en propre à leur climat.–Je n’ai point l’intention d’analyser les nombreuses et les diverses influences qui modifient l’individualité humaine, d’examiner le degré d’action que peuvent avoir le climat, l’éducation, la nourriture, les mœurs, la religion, le gouvernement, les professions, la richesse, la misère, les événements de la vie, qui font que tel peuple est grave, enflé d’héroïsme et d’orgueil, et tel autre bouffon, passionné pour les arts et les jouissances de la vie; qui rend les Parisiens gais, communicatifs, francs et braves, et les Londonniens sérieux, insociables, défiants et craintifs, fuyant comme des lièvres devant des policemen armés d’un petit bâton;–pourquoi tel opulent membre parlementaire est vénal, et tel poëte ou artiste non éligible est incorruptible;–pourquoi les riches sont si insolents et les pauvres si humbles, les uns si durs et les autres si compatissants.–Ce serait là une longue étude à laquelle la vie de plusieurs philosophes allemands ne suffirait pas.–Je me bornerai donc à esquisser à grands traits le caractère général des habitants de Londres, sans prétendre toutefois à l’universalité du type.–Nécessairement beaucoup doivent s’en écarter. –L’homme de génie est partout un être à part, qui tient plus de la nature de son organisation que des influences extérieures.–Je laisse donc un champ vaste aux exceptions, et je ne trace que cette physionomie banale que la ville monstre imprime comme son cachet sur ceux qui vivent dans son sein.
Le Londonnien est très-peu hospitalier.–La cherté de la vie, le ton cérémonieux qui règle toutes les relations, s’opposent ace qu’il le soit.–D’ailleurs il est trop occupé de ses affaires, il ne lui reste pas assez de temps pour fêter ses amis; il ne fait donc d’invitation, ne montre de politesse que par des motifs d’intérêt;– il est ponctuel dans ses relations d’affaires: l’extrême longueur des distances en impose la rigoureuse nécessité; le Londonnien se croirait perdu dans l’esprit public s’il arrivait deux minutes après l’heure fixée pour rendez-vous.–Il est lent à prendre une résolution, parce qu’il calcule les chances diverses qu’elle peut offrir, c est chez lui prudence et non hésitation; car, plus qu’aux Anglais des autres ports de mer, les grandes affaires lui plaisent; on peut même dire qu’il est un joueur en affaires.–Quand il s’est décidé, il se montre franc et ses procédés sont larges; on rencontre presque toujours plus de facilités et d’aide chez lui qu’il ne s’y était engagé.–Il pousse la constance dans ses entreprises jusqu’à l’entêtement;–il tient à cœur d’achever ce qu’il a commencé, et ni les pertes d’argent, de temps, ni aucun obstacle ne sauraient le rebuter.–Dans ses relations de famille, il est froid, cérémonieux, exige beaucoup d’égards, de respect et de considérations, et se fait un devoir de rendre ces mêmes égards, respects et considérations.–Avec ses amis il est très-circonspect, défiant même; toutefois il se gêne beaucoup pour leur être agréable; mais il porte rarement l’amitié jusqu’à les obliger de sa bourse.–Avec les étrangers il affiche une modestie qu’il n’a pas ou prend des airs superbes, ce qui est passablement ridicule.–Envers ses supérieurs il est souple, flatteur, et pousse l’adulation jusqu’à la bassesse envers ceux dont il espère.–Pour ses inférieurs il est brutal, insolent, dur, inhumain.
Le Londonnien n’a pas d’opinion à lui, pas de goût qui lui soit propre: ses opinions sont celles de la majorité fashionable; ses goûts, ceux établis par la mode.
Cette servile observation de la mode est générale parmi la nation; il n’est point de peuple en Europe où la mode, l’étiquette et les préjugés de toute nature, se fassent obéir avec autant de tyrannie. La vie, en Angleterre, s’encadre dans mille règles puériles, absurdes, comme celles des monastères, et gênantes à l’excès; s’il vous arrive de les enfreindre, tous en masse se tiennent pour offensés!–le téméraire est banni de la société, excommunié à jamais!–Cette violente animosité, contre quiconque veut conserver les traits de son individualité, doit faire supposer que l’envie, cette mauvaise passion du cœur humain, est portée plus loin en Angleterre que nulle autre part.–La très-grande majorité est partout bien au-dessous du médiocre:–elle hait ceux qui la priment, qui lui donnent conscience de sa nullité;–aussi irrite-t-on la susceptibilité anglaise pour peu qu’on s’écarte de la ligne tracée.–L’empreinte prise par le daguerréotype d’un public de Regent-street, de Hyde-Park, serait remarquable par ces expressions factices, cet esclavage de maintien que représentent grossièrement les peintures chinoises.
Le Londonnien professe le plus grand respect pour la chose établie, et se montre religieux observateur des règles que l’usage a consacrées; il obéit aussi à toutes les exigences des préjugés de société et de secte, et, quoiqu’il arrive souvent que sa raison se révolte, il se soumet en silence et se laisse garrotter par des liens qu’il n’a pas assez de force morale pour rompre.
Ses sentiments de haine contre les étrangers, particulièrement contre les Français, fomentés avec tant de soin dans les masses par l’aristocratie, s’effacent, chaque jour, en dépit des efforts du torysme pour les y maintenir.–Il est aussi du bon ton, parmi les Londonniens, d’en paraître exempt, sous peine d’être pris pour un John Bull de la cité; cependant, soit rivalité commerciale ou envie, ils sont jaloux des Français.– Leur haine se décèle à chaque parole avec une intensité qu’augmentent, encore les soins qu’ils prennent de la dissimuler.
La passion dominante du Londonnien, c’est le luxe: être bien vêtu, bien logé, avoir un train de maison, qui le mette sur un pied respectable, est le rêve de toute sa vie, le but de son ambition.–A côté de cette passion, il s’en rencontre une autre dont les proportions sont gigantesques: c’est l’orgueil!–à laquelle il sacrifie tout, affection, fortune, avenir.
Le Londonnien ne vit guère de la vie du cœur;– chez lui l’ orgueil, la vanité, l’ostentation tiennent trop de place.–Habituellement, il est triste, silencieux et s’ennuie beaucoup;–les affaires n’excitent son intérêt que par la grandeur des risques et des résultats; il cherche continuellement à se distraire, ne ménage rien, et rarement y réussit.–Lorsque sa profession et sa position de fortune n y opposent point un insurmontable obstacle, il voyage sans cesse, traînant toujours à sa suite cet ennui profond qui laisse si rarement pénétrer un rayon de soleil dans son âme.–Cependant il arrive quelquefois que cet être, qu’on suppose uniquement destiné à constater les ennuis de la race humaine, «to be the recorder of human distresses,» sort de sa taciturnite; alors il passe a l’extrême opposé; ce sont de bruyants éclats de rire, des cris sauvages, des chants burlesques, et c’est par des bonds et des sauts que se manifeste cette gaieté accidentelle. Ce contraste produit une impression pénible.
A voir le comfort élégant dont le Londonnien riche jouit, on pourrait croire qu’il est heureux; mais, si l’on veut se donner la peine d’étudier l’expression de sa physionomie, on reconnaît à ses traits, qui portent l’empreinte de l’ennui et de la lassitude, à ses yeux, où la vie de l’âme est éteinte et la souffrance du corps manifeste, que non-seulement il n est point heureux, mais qu’il est placé dans des conditions qui lui interdisent d’aspirer au bonheur.
IV.
LES ÉTRANGERS A LONDRES.
Table des matières
LE BARON DE WORMSPIRE.
Vous hésitez?.... il suffira de nous faire connaître
je suis le barou de
ROBERT-MACAIRE.
Descendant du fameux
LE BARON DE WORMSPIRE.
Précisément.
ROBERT-MACAIRE.
L’histoire en parle beaucoup.
LE BARON DE WORMSPIRE.
Je suis, en outre, général de brigade.... nommé dans le temps.... par le grand homme!.... C’est un titre, monsieur.
ROBERT-MACAIRE
Cela me décide tout à fait
LE BARON DE WORMSPIRE.
Allons, cher gendre, trêve à ces compliments: nous autres de la grande armée, nous n’y mettons pas tant de façons; nous sommes ronds en manières.
ROBERT-MACAIRE.
Oh! je suis fou de ce caractère: la franchise, la bonne foi, ça me va!
Londres, par son commerce et ses grandes richesses, attire un grand nombre d’étrangers presque tous industriels: les uns appartiennent au commerce et les autres à l’intrigue.
On m’a assuré que plus de quinze mille Français habitent Londres; les Allemands et les Italiens y sont aussi en grand nombre;–depuis les derniers événements, les Espagnols et les Polonais y affluent: il me serait impossible de préciser le chiffre de chacune de ces émigrations. Je ne parle pas des autres nations qui ont toutes leurs représentants dans la ville monstre, n’ayant aucune donnée a cet égard; mais il est à remarquer que jamais, en Angleterre, le peuple n’a désigné l’étranger, de quelque partie du continent qu’il fût, que par l’épithète de Français (Frenchman).– En Orient, également, tous les Européens sont appelés Francs, comme si le nom de Français, ou d’homme libre, dût être un jour adopté par toute l’Europe.
A l’exception des réfugiés, tous ces étrangers sont venus pour affaire: parmi eux se trouvent un grand nombre d’ouvriers de divers métiers, honnêtes gens qui travaillent laborieusement pour nourrir leur famille;–puis, ce sont des négociants, faisant le commerce en gros ou en détail, des artistes attachés aux théâtres, des professeurs voués à l’enseignement, des médecins, le corps diplomatique, et, enfin, une masse flottante de voyageurs qui ne séjournent dans le pays qu’un mois ou deux. Quant à ceux qui sont établis ou bouse keepers (maîtres de maisons), l’Anglais le plus ombrageux ne saurait élever aucun doute sur leur respectabilité, et ils jouissent donc de l’estime qui leur est due.–Il en est de même des voyageurs dont le séjour, en Angleterre, est motivé aux yeux de tous.
Les étrangers sans capitaux ou crédit pour faire du commerce, et qui n’exercent ni profession, ni métier, ont, comme les autres, besoin de vivre, et, sans contredit, ce sont ceux qui, pour atteindre ce but, déploient la plus grande fécondité d’imagination.–Rien de plus ridicule, de plus comique, que les moyens qu’ils emploient pour s’introduire dans les sociétés anglaises; ayant bientôt découvert la haute importance que non-seulement l’aristocratie et la haute finance, mais encore la bourgeoisie et jusqu’aux plus petits boutiquiers attachent aux titres, vite ils se parent, sans cérémonie, des titres de baron, marquis, comte, duc, colonel, général, etc., etc.; ils ornent leur boutonnière de la croix d’honneur ou de Saint-Louis;–et, bien que les décorations, en très-petit nombre en Angleterre, ne se portent qu’à la cour, les Anglais sont charmés de recevoir chez eux le chevalier de la légion d’honneur.–La croix d’honneur manifeste encore à leurs yeux la respectabilité. Hélas! ils ignorent qu’elle a trouvé son Golgotha sur la poitrine des mouchards!
Il est plaisant de voir un commis voyageur, un garçon coiffeur, ou tout autre individu, sans la moindre éducation, signer les plus beaux noms de France avec un aplomb et une aisance qui peuvent faire croire qu’il s’est toujours appelé le chevalier de Choiseul ou le vicomte de Montmorency.–Tous ceux qui sont vieux ont été au moins maréchaux de camp dans la grande armée, et décorés par le grand homme! –Les jeunes sont invariablement carlistes;–ils étaient au moins colonels sous Charles X, et ils ne veulent pas habiter la France, parce que leur roi en a été chassé.
Enfin, à Londres, la manie des titres est poussée si loin, que les femmes entretenues, et même les filles publiques, s’en servent comme moyens de succès: ces dames se font appeler madame la marquise de***, madame la baronne de***, madame la comtesse de***; elles font usage, sans façon, des armes de la famille dont elles ont pris le nom et le titre;–scellent leurs billets doux avec un de ces magnifiques cachets à la forme antique, au riche blason; leur linge et leur argenterie sont marqués au chiffre de leur maison; enfin leurs laquais, quand elles en ont (ce qui est fort rare), portent une livrée féodale.–On conçoit que, dans un pays où l’apparence est tout, une prostituée, ainsi affublée de l’enveloppe aristocratique, doit jouer un certain rôle, et parfois faire fortune.–Les Françaises sont fines, et, vivant dans le pays classique de l’annonce et de la réclame,–elles en apprennent bien vite les formes.–Vous entendrez des Anglais dire, en vous parlant d’une femme galante:– Oh! c’est une daine d’une très-bonne famille: elle est nièce du comte de la Rochefoucauld,–ou,–elle est alliée à la famille de M. de Broglie, etc.–Il n’y a qu’un Anglais au monde pour croire à de pareilles blagues!
J’ai vu là une collection de barons, comtes et marquis vraiment curieuse!–Beaucoup d’entre eux sont soupçonnés d’être aux gages du gouvernement français;–la police faisant, dit-on, surveiller les démarches des réfugiés républicains à Londres;–les autres sont de fashionable gentlemen, qui tout bonnement cherchent à vivre...
Ces nobles seigneurs parlent de leurs hauts faits d’armes, font la cour à la fille de la maison, chantent la romance, et en même temps cherchent à engrener le père dans une affaire.–Presque tous ces messieurs possèdent des secrets de la plus haute importance pour l’industrie!...–Celui-ci métamorphose en tabac n’importe quelle espèce de feuilles;–celui-là fabrique du papier superbe avec une pâte inconnue, qui ne coûte presque rien;–enfin un plus audacieux se présente hardiment et dit:–Messieurs les Anglais, jusqu’ici vous avez employé, pour obtenir le gaz, les moyens les plus dispendieux;–moi, j’ai été assez heureux pour découvrir de nouveaux procédés qui donneraient à des actionnaires500pour cent de bénéfice!–Je fais du gaz avec rien!!!–un peu de terre et de l’air, voilà tout.–Puis c’est le filtre monstre pour donner de l’eau clarifiée à toute la ville de Londres.–Voici de la bière excellente où il n’entre ni houblon ni orge.– Ceux-ci veulent affranchir les Anglais du droit énorme que leur gouvernement, dans son amour pour la liberté commerciale, a mis sur les vins.–Ils fabriquent des vins de Bordeaux et de Champagne à des prix si modérés, que le peuple même en pourra boire.–Ils font, sans vin, du vinaigre aussi bon que celui de Bordeaux, et de l’eau-de-vie qui le dispute au cognac.– Je n’en finirais pas, si je voulais énumérer les merveilles sans nombre des secrets de ces messieurs.
Les Anglais sont forcés de reconnaître qu’en France il se fait beaucoup plus de découvertes que chez eux. –L’imagination française a fréquemment fourni à l’Angleterre des moyens de fortune;–sans remonter bien haut, on peut remarquer que la machine à draguer a été inventée, en l’an VII, par un ingénieur français résidant à Saint-Germain; le procédé pour la fabrication du papier continu est de Didot, et le système de filature pour le lin est de Girard.–Toutes ces inventions ont été perfectionnées et appliquées en Angleterre, d’où nous les avons reprises.–Les Anglais ont une telle ténacité, qu’ils font réussir, par des améliorations successives, telle invention dont le principe fécond resterait inerte en France.–Les machines de Girard y languissaient depuis plusieurs années, lorsque les Anglais les adoptèrent, et bientôt, après quelques améliorations, la filature du lin, en Angleterre, a pris un tel développement, qu’elle est à la veille de ruiner notre industrie linière, par l’absurde concession de notre gouvernement envers un gouvernement qui ne concède rien et cherche toujours à faire des dupes.
Ensuite, les Anglais sont assez généralement disposés à prêter attention aux découvertes que des Français prétendent avoir faites, parce que tous les jours il leur vient de France de nouveaux procédés chimiques et mécaniques, et des artistes qui aident leurs manufactures à soutenir la redoutable concurrence continentale.–Cette disposition, aussi honorable que bienveillante en notre faveur, est malheureusement exploitée par des charlatans, dont les manœuvres font accuser les Français de mauvaise foi et de frauduleuses intrigues, nuisent aux véritables inventeurs, sont cause que les esprits entreprenants n’osent se livrer à de nouvelles tentatives, et, par là, ralentissent le progrès.
D’ingénieuses découvertes font souvent espérer des résultats que ne réalisent point les premières expériences, sans que la bonne foi du véritable inventeur puisse en rien être suspectée;–de cet inventeur, de ce missionnaire de la Providence au charlatan, il existe autant de distance que de Rossini à un tambour, du style de Walter Scott au puff de la réclame du libraire. –Si donc John Bull se laisse attraper, c’est qu’il lui arrive maintes fois d’avoir par trop de confiance en lui-même;–le charlatan ne saurait abuser l’homme instruit dans la science à laquelle la prétendue découverte se rattache.–John Bull se décide sans consulter personne, parce qu’on a eu l’adresse de lui persuader qu’il en sait assez pour juger par lui-même; il a trois mobiles tellement en saillie, qu’ils ne peuvent échapper à l’observation, l’orgueil, la cupidité, la gourmandise.–Les intrigants, dont je viens de parler, n’ayant pas d’artistes culinaires à leurs ordres, ne peuvent se servir du dernier moteur;–mais ils manient très-habilement les deux premiers; et, lorsque John Bull est exploité, il jette feu et flamme contre ces coquins de Français!–Dans sa stupide colère, il englobe toute la nation, la traite de canaille, etc., etc.; car l’argent de John Bull est toujours si honorablement gagné, que c’est véritablement un crime qui crie vengeance devant Dieu de lui en faire perdre la moindre partie! –Les plaintes des victimes ressemblent assez à celles du
....... Corbeau sur un arbre per ché;
–Si John Bull n’attachait aucune valeur aux titres et décorations, il ne donnerait jamais sa fille, avec une riche dot, à un intrigant revêtu de titres vrais ou faux, et portant à la boutonnière des rubans de diverses couleurs.–Les gentlemen qui ont fréquenté la France ne s’y laissent point prendre; ils savent très-bien que la noblesse française ne ressemble en rien aux soi-disant nobles qui battent le pavé de Londres.
Ces considérations m’ont déterminée à écrire ce chapitrerez étrangers à Londres.–J’ai désiré apprendre aux Anglais à nous connaître; à ne pas être dupes de grossières apparences; à distinguer le savant du charlatan, l’homme véritablement noble de l’intrigant, le duc de son valet, la duchesse de sa soubrette.–Je voudrais que John Bull n’exhalât jamais de ces plaintes absurdes, et que, dans son irritation, il n’injuriât pas toute la nation, lorsqu’il ne doit s’en prendre qu’à lui-même.
En mai1839, le nombre des Français s’accrut à Londres tout à coup; depuis1830, il en a été de même à la suite de chaque émeute parisienne, dont les flots sont toujours venus expirer dans la ville monstre;– de plus, quelques Français, que l’on pourrait facilement compter, sont venus là avec le prince Napoléon-Louis Bonaparte.–Si j’en parle, c’est pour prouver combien sont peu fondées ces assertions par lesquelles le Capitole voudrait faire supposer que son prince joue un rôle à Londres.
Les Londonniens, habitués, depuis la révolution française, à la présence d’augustes émigrés et d’illustres personnages, paraissent complètement indifférents, et ne pas attacher la moindre importance politique aux deux prétendants, qui résident actuellement dans leur ville.–Le soi-disant duc de Normandie, qui prend modestement le titre de Louis XVII, se promène pédestrement (et pour cause) dans Regent-street, sans que personne le salue; l’infortuné roi se console du mépris des peuples, en ordonnant à ses gens (qui se composent de deux servantes) d’appeler son fils monseigneur le Dauphin, et sa fille Mademoiselle.–Le second prétendant parcourt fréquemment le Regent-Park en tilbury ou à cheval;–peu de personnes semblent le connaître.–Si vous êtes avec quelque Français ou Anglais fashionable, il vous le désignera; mais l’un vous dira:–Tenez, voilà le prince Napoléon;–l’autre:–Ce monsieur-là est le cousin de Napoléon.–J’ai entendu un jeune Anglais me dire, avec une parfaite indifférence:–C’est le fils de Napoléon.–Qu’importe, en effet, le degré de parenté? c’est le nom seul de Napoléon qui vit dans la mémoire des hommes; chacun sent qu’il fut l’homme de l’époque, et qu’il ne peut avoir de successeur, ni de son génie, ni de sa puissance.
Dans un temps où la multiplicité des opinions laisse l’observateur indécis sur celle qui réunit la majorité, où l’apathie politique et religieuse fait naître les espérances des hommes de parti et chefs de sectes,–il s’est trouvé des personnes qui ont jugé l’occasion favorable pour faire parader Napoléon devant le public, et qui ont obtenu quelques effets en faisant résonner les armes brisées de la grande armée.–Les Français, passionnés pour la gloire, se récréent, au sein de la paix, par des récits guerriers, par des représentations de batailles, sans que pour cela le gouvernement du sabre sourie beaucoup à leur imagination, que vingt-cinq ans de paix ont rendue très-positive.–Mais, dès l’instant où certaines gens semblent songer sérieusement à fonder un parti politique sur des souvenirs de gloire militaire, j’ai voulu, à mon tour, émettre une opinion sur le grand homme.–Je commence par dire que je n’ai pour sa mémoire ni haine, ni enthousiasme; je ne pense point, comme madame de Stael, que Napoléon est Robespierre à cheval.–Ces deux despotes étaient nécessaires à titres divers.–Simples agents du grand fait révolutionnaire, ni l’un ni l’autre n’ont eu conscience de leur mission, et les événements avaient parlé, que, sur le roc de Sainte-Hélène, l’ex-empereur croyait encore à la raison humaine.
Les événements de la révolution française sont tellement grands qu’ils écrasent les hommes.–Les chefs disparaissent, quel que soit leur talent, aussitôt qu’ils font obstacle à la marche révolutionnaire; c’est l’esprit de Dieu qui la conduit; les hommes sont impuissants pour la guider, la combattre ou la trahir;–tous la servent à leur insu, lors même qu’ils paraissent poursuivre un but opposé.
L’intérêt individuel et l’intérêt unitaire sont, depuis la réunion des hommes en société, les deux mobiles de la lutte: il n’y a pas une querelle civile ou religieuse, pas une guerre qui ne puissent être ramenées à ces deux principes; mais la lutte les rapproche, et leur tendance est de se confondre.–Ce progrès, l’histoire humaine le révèle à qui sait la lire.
La France, en proie à l’anarchie, accepta, au18brumaire, l’épée de Napoléon sous la condition implicite de consolider la liberté et de conquérir la paix;– si le pays avait voulu revenir au despotisme, il était inutile de verser tant de sang.
Les hommes sont éminents dans les fastes humains par l’influence que leurs travaux ont eue sur l’avenir des sociétés, et par la domination qu’ils ont exercée. –Napoléon est le souverain qui a porté le plus loin la puissance de la force sur les peuples qu’il dominait.– Son pouvoir saisissait le pauvre dans sa chaumière, le riche dans son palais, sans qu’aucun pût s’y soustraire;–mais que nous a-t-il laissé de durable?– quelle est celle de ses institutions qui a amélioré le sort de l’humanité? qu’a-t-il fait d’une utilité permanente? Ces codes, dont on a voulu lui faire un titre de gloire personnelle, sont, au jugement de tous les légistes, bien inférieurs à la législation dite intermédiaire qui existait à son avénement au pouvoir.–Il a substitué ses préjugés, ses instincts de tyrannie aux principes libéraux de la législation républicaine; il a transformé le mariage en servitude, le négociant en homme suspect; attenté à l’égalité; établi les majorats, la confiscation; assimilé la non-révélation au crime; soustrait les actes des agents de l’autorité aux jugements des tribunaux; presque annulé le jury; institué les évocations au conseil d’État, les cours prévôtales, et enlevé au peuple la nomination des magistrats.
Il nommait à tous les emplois, maire, adjoint et garde champêtre, notaires et greffiers, juges et conseillers, évêques et archevêques, préfets et rois; enfin toute autorité émanait de la sienne, et nulle profession ou industrie, dans son vaste empire, ne pouvait s’exercer sans être autorisée; son armée et les dépositaires de son autorité étaient surveillés par une police occulte, composée d’un nombre immense d’agents.–Il en existait dans tous les régiments, dans les palais des ministres et jusqu’aux tables royales.–La presse était censurée, et l’espionnage organisé sur une si grande échelle, que pas une pensée prononcée ne pouvait se dérober à la connaissance impériale.
Sous son règne, la censure était partout!–Il traitait les Français comme des enfants auxquels on fait apprendre ce qu’ils doivent dire et penser, et, pour cet objet, il créa un directeur de l’opinion publique.– Les cautionnements, les permissions, les licences, les diplômes pour l’exercice de toutes les professions, de toutes les industries, datent de cette époque; il limita même, dans plusieurs professions, le nombre des gens qui pourraient l’exercer;–certes, le régime des maîtrises était un régime de liberté, comparé aux inventions impériales: les entraves que les citoyens éprouvent, par ce qui subsiste encore de ces déplorables institutions, peuvent leur faire juger de ce que cela devait être avant qu’aucun chaînon n’eût été rompu.
Dans ce système, il n’y a de l’indépendance pour personne.–Napoléon supprima, par un décret, une partie des avoués de Paris.–Sous la restauration nous avons vu destituer des imprimeurs, en les privant de leur brevet, comme s’il se fût agi d’un préfet. L’arbitraire plane encore sur toutes les professions qui ne s’exercent qu’en vertu du permis de l’autorité; car s’il ne suffit point, pour être courtier, agent de change, boulanger, boucher, etc., etc., de remplir les conditions fiscales du cautionnement, ou autres imposées à ces professions par la loi, il est bien évident que le gouvernement, qui ne peut rien donner gratuitement sans commettre une injustice envers la masse, conserve la faculté de retirer le privilége qu’il a accordé, et peut toujours affranchir la profession, la rendre accessible à tout le monde et rentrer dans le droit commun, qui est violé par la création de tout privilège.
La révolution avait introduit la liberté partout; Napoléon ne laissa libre presque aucune action de la vie.–Les nombreux décrets rendus sous son règne, en matière administrative, tendent presque toujours à entraver ou restreindre la liberté.–Les institutions de la constituante ne furent pas plus respectées que celles de la convention;–la commune, le canton, l’arrondissement, le département, furent dépouillés de leurs droits politiques, cessèrent de pouvoir s’administrer eux-mêmes, ne purent surveiller les administrateurs du gouvernement, par des assemblées librement élues, et enfin la nation fut entièrement privée de tout contrôle efficace sur les actes du gouvernement, par la suppression de toute franchise électorale;–la restauration elle-même, bien qu’appuyée par les troupes alliées, eut honte de se servir des collèges électoraux et du mode d’élection établi par Napoléon; elle ne voulut pas, en appelant une partie de la nation à intervenir dans les actes de son gouvernement, elle ne voulut pas du moins rendre dérisoire et injurieuse ce qu’elle considérait comme une concession du pouvoir royal.
Napoléon planta le drapeau tricolore sur les pyramides et le Kremlin;–son épée fut heureuse;–il eut de vastes conceptions;–cependant, rien de lui ne reste, si ce n’est les traces profondes de l’oppression!
–Il a agité le sol européen jusque dans ses fondements et n’y a pas déposé une semence de liberté, le germe d’une institution utile.
Les armées de la liberté firent la guerre aux rois!– Napoléon la fit aux peuples!–Elles fondèrent des gouvernements populaires en Hollande, en Suisse et dans toute l’Italie; Napoléon établit partout des rois avec un pouvoir entièrement semblable à celui qu’il exerçait.–La souveraineté sans contrôle, atteignant tout, à laquelle rien, ni personne, ni chose, ne peuvent échapper, telle que Napoléon l’avait organisée, ne pouvait tolérer nulle part un vestige de liberté; aussi ce fut un dessein bien arrêté et constamment suivi par l’empereur d’anéantir la liberté partout où il pourrait l’atteindre, sous quelque forme qu’elle se présentât à ses yeux.–C’était pour lui une nécessité, une condition d’existence, car la puissance qu’il exerçait aurait bientôt perdu toute autorité morale si on avait pu, en quelque lieu que ce fût, en discuter le droit, et l’esprit de révolte se serait propagé de proche en proche. La domination de Napoléon sur le peuple fut signalée par la destruction des franchises les plus anciennes: les électeurs d’Allemagne reçurent de lui, avec le titre de roi, ne autorité en tout irrésistible.– Les villes perdirent leurs administrations municipales, qui furent remplacées par les délégués des nouveaux monarques, et enfin Napoléon se déclara le grand protecteur du pouvoir royal en Europe!–Il organisa la confédération du Rhin, fonda son protectorat sur la Suisse, beaucoup moins dans l’intérêt de sa puissance militaire que pour opposer une digue à l’esprit de liberté.
La machine gouvernementale et l’organisation politique que Napoléon avait données à l’Europe, bien qu’elles se présentassent à sa raison avec cette infaillibilité de résultat d une démonstration mathématique étaient loin de rassurer son esprit sur les entreprises de la liberté.–Fontanes disait: «Qu’une presse invisible aurait fait mourir l’empereur dans des convulsions.»–Et il n’en voulait tant à l’Angleterre qu’à cause de la licence extrême de ses journaux.–Il redoutait la liberté sur quelque point de la terre et dans quelque rang qu’elle pût exister, et certes il fallait bien que cela fût pour penser un instant que les libertés aristocratiques de l’Angleterre pussent être contagieuses pour les peuples et pour interdire en France la lecture des journaux anglais.–«Les rois me regretteront!» a dit Napoléon à Sainte-Hélène;–cette phrase est tout l’homme! elle renferme toute sa vie politique.–Qu’on consulte Las Cases, O’Meara, Bertrand, Antomarchi, etc., et l’on verra cette même pensée se reproduire constamment;–il n’apprend pas plutôt la formation de la sainte alliance qu’il s’écrie:–«Ah! la sainte alliance est une idée qu’ils m’ont volée.»–Voilà des mots qui n’ont pas besoin de commentaires.–Mais les citations sont superflues, les actes de sa vie sont à la portée de tous, ces actes s’enchaînent, il n’en est pas un qui ne tende à comprimer toute résistance, à établir l’obéissance passive;–si l’on fouille les annales de la police, on verra que ce vaste réseau, qui atteignait tous les points, qui renfermait tout le monde, ne suffisait pas à l’inventeur, il voulait encore connaître la pensée dont il captivait l’expression, épier l’idée libre pour l’étouffer avant qu’elle ne grandit; l’espionnage était partout: dans l’administration, l’armée, le sanctuaire, l’enseignement, et il existait aussi à l’étranger. Rien ne prouve mieux que cet immense espionnage l’agitation que renfermait l’âme de l’empereur et la conscience qu’il avait de son impuissance à terrasser le principe révolutionnaire.
L’antagoniste de la liberté, celui qui en doit retarder la marche en Europe, se manifeste, et aux journées de vendémiaire, et dans le général de l’armée d’Italie, et le conquérant de l’Egypte. Dans tout le cours de sa carrière, ses actions sont conséquentes au but qu’il se propose, et cet être extraordinaire, cette grande personnification du despotisme, se dévoile en entier à Sainte-Hélène.–Du rocher où ils l’ont enchaîné s’échappent ses paroles prophétiques:–«Les rois me regretteront!...»
Les peuples émancipés par la France, auxquels Napoléon imposa des maîtres, et ceux dont il avait rivé les fers, irrités par une aussi cruelle déception et le cœur plein de vengeance, répondirent à l’appel des rois qu’humiliait la supériorité d’un parvenu.–Oh! ce n’est pas la déroute de Russie qui renversa Napoléon, mais bien l’esprit de liberté qui saisit la première occasion pour secouer le joug!–Si Napoléon eût été l’agent du principe révolutionnaire, acculé aux Pyrénées, il aurait refoulé les armées royales jusque par delà le Borysthène.
La bataille de Waterloo, jusqu’à ce jour si mal comprise, et par ceux qui l’ont perdue et par ceux qui l’ont gagnée, fut, selon moi, le second triomphe de la liberté!
Le despotisme fut vaincu, mais son armée n’avait pas abdiqué à Fontainebleau, et la liberté ne pouvait se développer en présence des prétoriens; si Napoléon était mort à l’île d’Elbe, son armée eût été un instrument aveugle à l’usage du pouvoir, et le gouvernement du bon plaisir, auquel préludait la restauration, se serait établi.–Après la bataille de Waterloo, Louis XVIII, qui avait du bon sens, comprit parfaitement qu’il n’avait d’autre force à sa disposition que les troupes alliées, et qu’il ne pouvait fonder son gouvernement qu’avec l’appui d’une fraction considérable de la nation; dès lors les luttes de la pensée purent s’engager et le règne de l’opinion fut assuré,–La victoire de Waterloo est essentiellement le triomphe de la liberté; c’est ainsi que les nations du Nord la comprirent; les petits rois d’Allemagne furent tellement effrayés des espérances qu’elle fit naître, qu’ils se hâtèrent de concéder des chartes à leurs peuples; et le congrès de Vienne, dans sa prudence, investit la diète d’une haute juridiction sur ces gouvernements; plus tard, l’Autriche, la Russie et la Prusse formèrent une ligue impie afin d’étouffer toute tentative d’émancipation.
Napoléon, au20mars1815, évoqua des souvenirs de gloire nationale;–les paroles de liberté expiraient sur ses lévres;–il sentait que l’opinion ne pouvait croire en lui.–Après la paix d’Amiens, il avait rétabli l’esclavage à la Guadeloupe, à Cayenne, et tenté, par une expédition considérable, de remettre les nègres de Saint-Domingue dans la servitude.– Dans les cent jours, il abolit la traite pour faire sa cour à l’Angleterre, et rétablit la censure et la confiscation, tout en convoquant les représentants de la nation!–S’il eût été vainqueur....; mais il ne pouvait l’être, car Dieu ne peut se tromper.–Évidemment c’était le dernier acte de son rôle: le despotisme ne pouvait triompher sans démentir les événements qui en avaient amené la chute.
La trahison de Bourmont, l’erreur de Grouchy sont de ces circonstances qui montrent le néant de la science humaine!–Napoléon ne semble, à Waterloo, déployer tout son génie guerrier que pour rendre manifeste, aux yeux de tous, l’arrêt de la Providence qui condamne sa cause.–Il tombe,–et ce n’est ni Blucher, ni Wellington qui le terrassent;–non, c’est l’ange conservateur de nos libertés!
L’armée prussienne, composée de volontaires, se battit avec l’élan de gens intéressés au succès; l’eau-de-vie et la crainte du martinet tinrent lieu, dans les troupes anglaises, de l’enthousiasme de la liberté.– Le soldat de Frédéric, d’un fougueux courage, ne croit qu’au destin; l’untoward héros (le héros à rebours) ne croit qu’à sa raison, et grand homme en dépit de lui, arrive toujours au but opposé à celui vers lequel il a cru aller:–l’un s’imagine avoir reconquis l’ascendant du sabre prussien; l’autre voit la toute-puissance de l’aristocratie anglaise assurée à jamais, et l’argent du continent mis à la disposition des marchandises anglaises.–Aveugles instruments!!!–Ils sont loin de se douter qu’ils viennent de renverser l’antagoniste de la liberté et les obstacles qui s’opposent au progrès de la révolution!–En Angleterre, l’aristocratie vit, dans cette victoire, la garantie de sa domination; l’industrie, la certitude de débouchés sur le continent, et l’ouvrier l’assurance de hauts salaires.–Ces résultats ne furent pas de durée:–la paix et la tranquillité intérieure firent établir en Allemagne de nombreuses manufactures; l’union des douanes allemandes se forma; en France et en Russie l’industrie prit un immense développement; tandis que l’Angleterre a été réduite à mendier en tous lieux des privilèges commerciaux, sous le nom de traités de commerce, et voit maintenant la puissance de son aristocratie menacée par une masse de prolétaires qui manquent d’ouvrage et de pain.
Ainsi la victoire de Waterloo est un fait providentiel, une ère de liberté pour les peuples; ses conséquences affranchissent le paysan irlandais et l’ilote des manufactures anglaises; et en France, où les prolétaires sont intellectuellement plus avancés que partout ailleurs, elle a rendu à jamais impossible le retour du despotisme.
La folle entreprise de Charles X démontra à toute l’Europe que le triomphe de la pensée sur la force était définitif en France. Les trois journées de juillet excitèrent encore plus d’enthousiasme que la prise de la Bastille: les rois furent aussi plus effrayés qu’à aucune autre phase de la révolution et ils n osèrent ramasser le gant.
Cependant, après Waterloo, la liberté ayant été déniée à l’Italie et à l’Allemagne, les sociétés secrètes ne virent d’autre moyen d’y parvenir que par l’unité nationale de leurs pays respectifs.–Elles prirent les noms de jeune Italie et de jeune Allemagne.–Alors les souvenirs de l’Empire les éloignaient de la France, mais ces souvenirs s’effacèrent devant juillet1830. –Les tentatives faites en Italie pour obtenir des droits politiques, les efforts également infructueux de l’Allemagne, la désastreuse lutte de Pologne, tout vint démontrer que la liberté ne peut exister que par l’union des peuples et qu’à cet égard elle doit imiter le despotisme et procéder par l’alliance vraiment sainte.–Cette vérité fut universellement sentie au nord comme au midi et les sociétés secrètes prirent l’appellation unitaire de la jeune Europe.– Leurs espérances se réaliseront: j’ai pour témoignage de ma foi trois grands faits, nés du même principe, marchant au même but: la prise de la Bastille,–Waterloo,–les trois journées de juillet.
L’opinion que j’avance ici sur Waterloo paraîtra peut-être étrange, cependant je ne suis pas la seule à la professer; mais, faute d’espace, je ne puis lui donner tout le développement qu’elle demande.
Retournons maintenant à nos barons et comtes.
J’allais habituellement chez un Allemand, le docteur Warburg, homme plein de mérite et auteur d’une grande découverte médicale;–cet excellent homme arrivait de Demerary;–il avait passé quinze ans dans cette partie de la Guyane, où son amour pour l’histoire naturelle le faisait séjourner presque constamment au milieu des magnifiques forêts vierges qui couvrent le sol, à observer et à étudier les animaux, les plantes, etc., c’est ainsi qu’il est parvenu à enrichir la science de nouveaux faits, et découvrir dans l’inépuisable nature de nouveaux moyens curatifs; mais, si cette vie isolée l’a rendu familier avec les mœurs des plantes, des animaux et des Indiens, elle lui a laissé ignorer les ruses des hommes civilisés. Le docteur est tel que les dieux l’ont créé: sa modestie égale son mérite; ses découvertes, il les doit à d’heureuses inspirations, à des rencontres fortuites; c’est ainsi qu’il en parlait; sa crédulité naïve, son admiration exagérée étaient celles de l’homme primitif, qui n’est pas encore initié au grand art de se faire valoir et ne connaît pas les immenses ressources de l’annonce.–Un tel homme était pour les comtes et barons français une mine à exploiter!... Aussi la maison du docteur ne désemplissait-elle pas. –A dire vrai, la table était toujours mise et on y buvait des vins de toute espèce et d’excellent café.
Je vis là une foule de Français venant faire les aimables auprès de madame Warburg:–c’étaient le marquis de Montauban,–le baron de Chamoisi,–le comte de Crouy,–le comte Birague de l’Isledon, –le chevalier de Chateaubleu,–le comte Taffe,– le docteur Conneau,–le docteur Schulte, etc. –Tous ces messieurs allaient chez le prince Napoléon, et plusieurs étaient attachés à sa personne.– Je ne sais comment il avait pu réunir autour de lui une douzaine d’individus, dont les noms, quand ils ne sont pas baroques, semblent être empruntés aux romans d’autrefois.–A la vérité, la petite phalange se composait de gens de diverses nations,–Français,–Italiens,–Allemands,–Espagnols,–Belges,–Portugais,–Suédois,–Polonais;–aucun Anglais n’en faisait partie;–c’est à remarquer, car l’animal chéri des gastronomes ne découvre pas la truffe avec un tact plus sûr que l’Anglais l’homme qui s’élève en richesse ou puissance;–si donc les Anglais ont dédaigné les avances du prince, c’est qu’ils ne s’accrochent qu’aux gens qui peuvent les faire marcher, et qu’ils n’ont pas pressenti en Napoléon-Louis l’homme destiné aux grandes choses, ni vu en lui aucune des conditions nécessaires pour donner à son nom une valeur politique. –Ces messieurs, attachés à son altesse, ne s’entendent pas toujours parfaitement: chacun d’eux, doué à degré divers d’intelligence, est mû par son intérêt personnel et joue son rôle dans ce sens;–en sorte que la pièce n’a ni ensemble, ni unité:–le lecteur en jugera par l’esquisse, d’après nature, que je vais mettre sous ses yeux.
Le colonel, marquis de Montauban, est ce que, généralement, on appelle un bel homme: taille, cinq pieds six pouces, poitrine effacée, tournure militaire; –une ligure où il est difficile de lire le nombre des années;–de petits yeux gris, vifs et effrontés, un sourire scélérat–et l’expression d’un homme qui est parfaitement content de lui.–Le colonel est charmant surtout après dîner.–Toutes les femmes en raffolent, c’est lui-même qui le dit, avec la grâce et la crédulité du sous-lieutenant.–Bon Français, il boit avec amour du vin de France; comme il possède des châteaux en Bohême, il montre son attachement pour l’Autriche par ses libations en vin de Hongrie ou du Rhin, et, par goût, il hume le Shery (le Xérès) avec une sensualité qui fait plaisir à voir; c’est tout en buvant ce vin à la couleur d’or, dans de jolis petits verres de cristal taillés, que le marquis de Montauban me racontait son histoire.–Le colonel me dit avoir quarante-deux ans et demi.–Ce mot et demi me parut impayable.–A ce compte, pensai-je, il ne devait avoir que dix-sept ans en1814, et, cependant, alors il était déjà colonel dans la grande armée!!!
En1815, après la rentrée de Louis XVIII, il fut banni, on le redoutait trop pour le souffrir en France;– il eut même beaucoup de peine à obtenir Francfort pour résidence;–il vécut là en grand seigneur,–se maria avec une riche et belle héritière anglaise.–1830 arrive, le colonel se trouve à point nommé à Paris;–il ne m’a pas conté par quel pressentiment de gloire il y fut amené à propos pour figurer avec honneur dans les trois journées;–n’importe: le colonel fait des prodiges de valeur, il est blessé, ce qui ne l’empêche pas de conduire les bandes victorieuses.–Nommé général des troupes parisiennes, il a1,500fr. par mois, dix rations de fourrage, monte sa maison sur un pied en rapport avec sa nouvelle position, est lié avec les ministres, va chez le roi, etc.
Quatre mois s’étaient écoulés depuis les trois glorieuses, le colonel se croyait en droit, d’après ses services, d’aspirer à tout, lorsque survint sa discussion avec le ministère de la guerre:–son grade de général lui fut contesté;–le marquis de Montauban n’était pas homme à céder;–l’affaire fut portée au conseil d’État, où elle est encore pendante.–Le colonel quitta alors un gouvernement ingrat, retourna en Allemagne, et, plus tard, vint en Angleterre joindre le prince Napoléon.–Le colonel Montauban est doué d’une philosophie pratique qui le met au-dessus des revers de l’ambition; il se console gaiement de ses espérances déçues, mène joyeuse vie, partage son temps entre l’amour, les chevaux, le jeu et la politique.
Je ne commets aucune indiscrétion en racontant l’histoire du marquis de Montauban, puisqu’il la débite lui-même, en plein salon, à qui veut l’entendre; –mais il ne s’arrête pas là, et, quoiqu’il aime beaucoup le prince, lui soit sincèrement dévoué, il ne saurait contraindre sa nature, et parle des affaires de son maître avec autant de laisser-aller que des siennes. A Londres, les auditeurs du marquis de Montauban disaient qu’il mettait son prince à toute sauce;–il le mêle ainsi à tous ses propos, parce qu’il en a la tête incessamment préoccupée, et qu’il n’est pas en lui d’agir autrement que dans sa franchise.
Maintes fois, je l’ai entendu raconter, toujours devant beaucoup de monde, et de la manière la plus bouffonne, les hauts faits des preux qui se faufilent chez le prince, dans l’espoir de lui tirer des carottes (le marquis de Montauban est militaire, et, bien qu’homme de bonne société, son langage porte le cachet de sa profession).–Entre cent, je choisis une de ses histoires.–Écoutez, c’est le colonel qui parle:
« .... Ces farceurs de Français ont le diable au corps!–A tel point que moi-même ne puis toujours me garantir de leurs ruses.–Vous a-t-on parlé de la fameuse conspiration contre le prince?–Non. Oh! c’est du curieux.–Un jour je reçois une lettre ainsi conçue:
«Si un brave Polonais, qui a eu l’honneur de ser«vir dans la grande armée, peut compter sur la pa«rôle d’un officier français, il prie le colonel de Monte tauban de se trouver demain à midi, au pied de la «colonne du duc d’York, quelque temps qu’il fasse, «On aurait à lui faire une révélation de la plus haute «importance. Il s’agit de la vie de «son altesse impériale le prince Napoléon.
«Signé un Polonais.»
«Un Polonais! bon, dis-je, voilà encore un farceur qui vient me tirer une carotte.–Rien ne m’assomme comme ces Polonais;–ces gens-là finissent par devenir fatigants;–pour vous accrocher deux ou trois shillings, ils bâtissent des histoires à dormir debout, vous écrivent des masses de lettres, et...–Cependant, comme il s’agissait de la vie du prince, je ne voulus rien négliger, et, à midi, je me trouvai au rendez-vous;–malgré la pluie battante, le vent d’un froid glacial, mon homme, accoté au piédestal de la colonne, m’attendait en grelottant.
Le brave de la grande armée était, pour le quart d’heure, avec des bottes percées, un petit habit noir bien râpé et pas même de riflard pour garantir les bords de son chapeau qui me parut un peu disjoint de la forme.–Après la reconnaissance et les salutations, mon homme me dit:–«Mon colonel, j’ai un terrible secret.... à vous révéler....»–Parlez, monsieur, seulement soyez bref, car la place n’est pas tenable pour écouter un long discours.–Mon gaillard ne se déconcerta pas,–et il reprit avec un aplomb admirable:–Colonel, je suis Polonais!!!
Connu! pensai-je, très-connu....
–Je suis exilé!–je suis une victime de l’autocrate!–et enfin, colonel,–je suis marié, j’ai une femme malade, un vieux père infirme et cinq enfants!
Je suis tellement accoutumé à ce langage des braves exilés, qu’en l’entendant je compris tout de suite à qui j’avais affaire.–Bien! pensai-je, voilà un drôle qui va me demander10shillings;–comme c’est amusant! –Monsieur, lui dis-je, ce n’est pas, je présume, pour me parler de vous que vous me faites venir ici, et, par un pareil temps; ce serait une véritable mystification et je ne serais pas d’humeur à la tolérer...–Mon colonel, répliqua le brave sans perdre son aplomb, je vais vous parler de l’affaire du prince....;–mais avant je voulais vous dire que j’ai besoin du nom du prince, du vôtre, afin d’obtenir une souscription qui m’aide à sortir de la misère moi et les miens.–En achevant ces mots, mon homme tira de sa poche une longue liste et me pria d’y mettre mon nom, de souscrire pour3liv. sterl., et de la prendre pour la faire signer par le prince avec une souscription de6liv. sterl.
Je vous avoue que, parmi les tours que ces farceurs de la grande armée m’ont joués, celui-là me parut un peu ficelé.–Si, d’abord, j’avais été vexé d’être dérangé, la tournure que prenait le rendez-vous me remit en bonne humeur, et je me promettais bien de rire à cœur-joie de l’aventure.–Je pensais que le gaillard, qui avait l’audace de faire sortir un galant homme par un temps pareil, pour lui faire signer, en pleine rue et sous le parapluie, une souscription de3livres sterling, devait avoir inventé une très-jolie histoire sur l’assassinat projeté du prince, et je voulus jouir du produit de cette féconde imagination.
–Eh bien! soit, lui dis-je, je vais prendre votre liste, je la ferai signer par le prince et ses amis;– mais, au fait, la conspiration?
–La voici.–Figurez-vous que, par un hasard inouï, j’ai découvert qu’il y a ici un misérable envoyé par Louis-Philippe pour assassiner le prince!
–Vraiment! Et savez-vous comment il compte s’y prendre pour exécuter cet horrible attentat?
–Cet homme possède un poison subtil; il en porte toujours sous son ongle;;–il doit s’approcher du prince quand il le rencontrera dans la rue, et il lui enfoncera son ongle dans la main;–à l’instant le prince tombera mort!
–Et vous connaissez cet homme?
–Très-bien.
–Comment se nomme-t-il?
–Fleury.
Ce projet d’assassinat était si absurde, qu’il me fallut beaucoup d’efforts pour ne pas partir d’un éclat de rire.–C’est bien, lui dis-je; je vais rendre compte au prince de vos importantes révélations.– Écrivez-moi le nom et l’adresse de l’assassin.–Oh! alors j’eus le bouquet de la charge.–Il m’écrit sur mon calepin M. Guillot, Tottenham court Road, no42.
–Mais, comment Guillot, vous venez de me dire Fleury?
–Oh! pardon, je suis étranger, et comme vos noms français se ressemblent tous
Oh! pour le coup, je n’en voulus pas entendre davantage;–confondre Guillot avec Fleury me parut par trop fabuleux!
Je viens, madame, de vous donner la première partie, je passe à la seconde; la voici:
Je quittai mon farceur de Polonais, et comme j’étais tout près de l’hôtel du prince, je m’y rendis;– j’avais, je vous l’avoue, besoin de rire avec lui. En me voyant entrer mouillé et crotté jusqu’à l’échiné, le prince, qui est la bonté même, me dit: Mon Dieu, cher colonel, comme vous voilà fait! quelle est donc l’affaire pressante qui vous force à sortir avec une pareille pluie et à pied?–Prince, c’est la sûreté de votre personne.–De ma personne!–et quel ennemi la menace?
Malheureusement je ne pus garder mon sérieux: vous le savez, j’aime à rire,–ce qui ne m’empêche point, dans le combat, d’affronter le canon; puis j’ai connu le prince dès son enfance et, très-libre avec lui, je suis chez lui comme chez moi.
–L’ennemi qui vous menace, monseigneur, est un monstre nommé Guillot,–un empoisonneur redoutable qui en veut à votre vie!–En achevant ces mots, je me laissai aller sur le sopha et donnai libre cours à mon hilarité.
Comme je le remarquais tout à l’heure, le prince est très-bon, je pourrais même dire trop bon;–de crainte de blesser, il souffre autour de lui un tas de gens....; mais, qui n’a point ses faiblesses?
Je trouvais là, ainsi qu’à l’ordinaire, de bons napoléonistes qui viennent, tous les matins, faire leur cour au prince,–fumer son tabac,–boire son thé et son eau-de-vie de Cognac.
Mes rires excitèrent ceux du prince, mais scandalisèrent plusieurs de ces messieurs.–Ils trouvaient très-mauvais qu’en parlant d’un projet d’attentat contre la vie de son altesse je manifestasse autant de gaieté.–Je dois vous prévenir que chacun des individus qui entourent le prince est sans cesse occupé des moyens d accaparer à lui tout seul la confiance de son altesse: cette prétention de tous fait naître mille jalousies, et pour atteindre ce but il n’y a pas de petites menées qui ne soient mises en œuvre.
Lorsque je fus en état de pouvoir parler, je racontai au prince mon singulier rendez-vous et l’épouvantable projet du prétendu Guillot;–je terminai en tirant de ma poche la liste du brave de la grande armée;–tout cela n’offrait qu a rire,–il fallait envoyer deux guinées au malheureux Polonais et s’amuser de son histoire;–je n’avais pas eu d autre intention en la contant;–mais voilà que M. le vicomte de Persigny, le secrétaire particulier de son altesse, le compagnon du prince, son ami, son confident, son conseiller intime, etc., voilà, dis-je, M. de Persigny, qui s’avise de prendre le conte du Polonais au sérieux.–Comme on sait que, chez le prince, M. de Persigny est réellement le maître,–dès l’instant qu’il eut émis son opinion en faveur du conte, les amateurs là présents, qui avaient commencé par rire, furent de l’avis du conseiller intime;–la discussion s’engagea, moi je me fâchai, et, afin d’éviter que les choses n’allassent plus loin, je sortis très-mécontent.
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