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Eugénie Foa

Les petits poëtes et littérateurs

Contes historiques dédiés à la jeunesse


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066325770

Table des matières

LE BON ROI RENÉ OU LA REINE QUI NE RIT JAMAIS

I

II

III

IV

V

CHRISTINE DE PISAN

I

II

III

IV

V

VI

LE PETIT MAROT

I

II

III

LA PETITE MAMAN OU MARIE DE RABUTIN-CHANTAL

I

II

III

IV

V

VI

VII

FRANÇOIS DE LAMOTHE-FÉNELON

I

II

III

IV

V

DANIEL FOË

I

II

III

IV

LE ROBINSON DU HAVRE

I

II

III

IV

IV

VI

VII

VIII

IX

X

MADEMOISELLE NECKER

UNE LETTRE IMPORTANTE.

II

LE BON ROI RENÉ OU LA REINE QUI NE RIT JAMAIS

Table des matières

I

Table des matières

LES RUINES DE SAINT-VICTOR.

Le 1er avril 1474, deux enfants se tenant par la main entraient à Marseille par la porte d’Aix. L’un était un garçon, l’autre une fille. A leur parfaite ressemblance on devinait qu’ils étaient frère et sœur; le frère pouvait avoir dix ans, la sœur huit. Leurs vêtements, bien que d’une étoffe de prix, tombaient en lambeaux, et leurs pieds nus et sanglants témoignaient de la longue course qu’ils avaient été obligés de faire à pied. Leurs traits distingués et charmants étaient empreints d’une tristesse ordinairement inconnue à leur âge.

Le soleil étant très-chaud, les deux petits voyageurs cherchèrent de l’œil un abri; l’antique abbaye de Saint-Victor, qu’ils aperçurent à leur gauche, leur promettant repos et solitude, ils s’engagèrent dans ses ruines majestueuses et hardies. Après avoir-marché quelque temps au milieu des pierres et sous les voûtes encore existantes de cet ancien cloître, ils aperçurent, à travers les croisées sans contrevent, un délicieux jardin rempli d’ombre et de fraîcheur. Ces deux enfants s’y dirigèrent simultanément, sans se communiquer leur projet; on aurait dit qu’une seule pensée les faisait se mouvoir: il y avait accord parfait entre leurs regards et leurs actions.

Mais à peine eurent-ils fait quelques pas dans la première allée qui s’offrit à leur vue, qu’ils s’arrêtèrent, interdits, confus, retenant leur respiration comme s’ils se croyaient coupables d’indiscrétion, et l’un et l’autre se montrèrent du doigt un personnage assis au bout de l’allée, à l’entrée d’une grotte, et écrivant sur ses genoux dans un grand parchemin.

Ce personnage était un homme de soixante-quatre ans. Un chapel de paon blanc couvrait sa tête, de laquelle s’échappaient de belles boucles de cheveux argentés; il était vêtu d’une cotte de camelot, d’un surcot de tiretaine sans manches, et avait un inantel de sendal noir autour du cou. Machinalement, il regarda du côté où venaient les enfants, et ceux-ci virent une bonne et grosse figure qui n’avait rien d’effrayant; deux grands yeux noirs pleins de bonté, une bouche qui souriait, et la main qui tenait la plume, décrivant un cercle, fit signe aux enfants d’avancer.

Ceux-ci ne se le firent pas dire deux fois; ils accoururent vers le vieillard, qui, après les avoir examinés un moment, leur dit d’une voix bienveillante:

«Qui êtes-vous, enfants, et qui cherchez-vous?» Ce fut le garçon qui répondit: «Nous sommes orphelins, et nous cherchons le bon roi René.

— Ah! ah! dit le vieillard en souriant; et que lui voulez-vous, au bon roi René, si tant est qu’il soit bon?

— Vous seriez le premier qui diriez le contraire, dit l’enfant presque avec un ton de colère qui fit encore plus sourire le vieillard.

— Allons-nous-en, mon frère, dit alors la petite fille, qui n’avait encore rien dit, en tirant son frère par la main pour lui faire quitter la place.

— Oh! pas encore, ma petite, reprit le vieillard; vous voulez parler au roi René, dites-vous?

— Bon roi René, messire,» interrompit la petite en appuyant avec intention sur le mot bon.

Le vieillard reprit en souriant: «Bon roi René, soit; c’est assez facile: il se promène seul quelquefois par ici, et tout le monde peut lui parler.» Au moment où le petit garçon prenait la parole pour répondre, sa sœur lui dit: «Jehan, allons-nous-en; tu vois bien que le messire se moque de nous: allons-nous-en, te dis-je.

— Et à quoi juges-tu ça, petite? lui demanda le vieillard.

— A tout, messire: d’abord à votre méchanceté de ne pas vouloir dire bon roi René, puis à vouloir nous faire croire qu’il est facile de parler à un roi; puis...

— Mais un roi, c’est un homme comme les autres hommes, petite.

— Encore! oh! c’est trop fort, messire! nous sommes bien ignorants, mon frère et moi, mais encore pas tant que vous le croyez...

— Ah çà, petite, mais alors quelle idée as-tu donc d’un roi? répliqua le vieux personnage, que les réponses de la petite fille semblaient amuser beaucoup.

— Un roi, messire, dit la petite fille en réfléchissant, un roi... d’abord un roi a une couronne d’or sur la tête et de beaux habits bien brillants, bien reluisants; il a des gardes armés de grandes piques autour de son trône; on ne lui parle qu’en tremblant, à deux genoux, et les yeux baissés... Ah! c’est bien pour ne pas faire de la peine à mon frère que je suis venue jusqu’ici...

— Tu es une enfant, Jehanne, dit Jehan avec un sérieux des plus graves... tu... Mais ce messire âgé va juger entre nous... Voici, messire... Mon père est mort il y a quatre ans, et ma mère... Pardon de pleurer, messire, ajouta-t-il en portant sa main à ses yeux, tandis que Jehanne, au nom seul de sa mère, avait fondu en larmes; il n’y a que quatre jours que nous l’avons perdue... et une mère... voyez-vous, messire, ce n’est pas au bout de quatre jours seulement qu’on peut parler d’elle sans pleurer: vous excusez, n’est-ce pas?

— Pleure et parle, cher enfant, dit le vieillard ému.

— Avant de mourir, ma mère me fit approcher tout près d’elle; car elle avait à peine la force de parler, et elle me dit: «Vous allez être orphelins, pauvres enfants... et je ne vous laisse pas même de quoi me faire enterrer... Après ma mort, Jehan (c’était à moi qu’elle s’adressa: j’étais l’aîné), tu prendras ta sœur par la main, tu te mettras en route avec elle; tu en auras bien soin, tu iras...» Ici, messire, ma pauvre mère parla si bas, si bas, que je n’entendis plus rien. Elle se tut... elle fit un effort, puis elle dit... «Bon roi René,» et mourut... Ma sœur et moi nous avons passé deux jours à ne faire autre chose que pleurer; puis, avant-hier, les gens chez qui nous logions nous ont dit de nous en aller; j’ai pris ma sœur par la main, comme me l’avait bien recommandé ma pauvre maman, je suis sorti avec elle de la maison... Mais où aller? dame, nous étions bien embarrassés... Alors je me souvins que les derniers mots de maman étaient: Le bon roi René... C’est peut-être vers lui qu’elle voulait nous envoyer; j’ai pensé... et puis tout lé monde dit que ce roi est si bon: s’il est bon, il m’écoutera... Oh! je ne lui demanderai rien pour moi.. mais seulement pour ma sœur...

— Et toi, que deviendras-tu, mon frère, si le roi ne prend soin que de moi?

— Moi... Oh! moi, Jehanne, il ne faut pas t’inquiéter de moi; je suis grand, je suis fort, j’ai des bras... Et puis, si je ne puis pas vivre, je mourrai...

— Si tu meurs, je veux mourir, Jehan! s’écria la petite en jetant un sanglot.

— Pauvres enfants! dit le vieillard, les larmes aux yeux... Oui, ton idée est bonne, Jehan; il faut aller trouver le roi René...

— Oui, messire; mais que lui dire?

— Attends, laisse moi finir la lettre que j’écris à l’archevêque de Tours, et je te dirai ça...

— Que vous êtes heureux de savoir écrire! dit Jehan en poussant un gros soupir. Moi, je ne sais que lire.

— Couramment? lui demanda le vieillard.

— Oh! pour ça, couramment, répondit Jehan.

— Eh bien, rends-moi un service; lis-moi cette parabole que je viens de composer... ça me reposera un peu la vue.

— Avec plaisir,» dit Jehan, qui prit le parchemin et lut.

PARABOLE DE LA PAUVRE FEMME.

«Il advint que une pouvre femme eut travaillé et la« bouré tout le long de l’année à faire semer son champ;

«par grand cœur et grand chaleur au soleil, fait sécher son «bled; et fut le bled bien battu, vanné, netoyé à l’encontre

«du vent par le crible, la pouvre femme le mist en sac pour

«en pouvoir faire farine... et ainsi qu’elle le portoit sur

«ses epaules au moulin, trouva une riviere que nullement

«ne peust à gué passer. Si sercha tant hault et bas le long

«de l’eaue, qu’elle trouva ung pont... non pas bon, ne seut

«à son advis, car pieça avoit esté fait et basti, et ce voyant

«la pouvre femme, si elle fust bien esbahye, n’est mie à

«demander, et s’arresta tellement, que le jour se declinoit

«fort tirant vers le vespre, et le soleil se abaissoit fortement

«se allant couchier... En soupirant, se lamente si très

«hault, la pouvre femme, que ung homme l’entend et s’approche...

«En plorant elle répondit: Hélas! biau sire, je

«suis moult empechée... voire, et si très fort, que je ne

«sais que faire.

«Le biau sire lui dit alors que de deux maulx il faut

«choisir le moindre; qu’elle doit essayer le pont avant de

«le passer, et qu’elle doit tout tenter avant de renoncer à

«traverser la rivière.

«La pouvre femme ayant repris courage, execute les avis

«du villageois, et arrive sans encombre au moulin.»

— Comprends-tu cette parabole? dit le vieillard à l’enfant, qui s’était arrêté de lire et qui réfléchissait.

— Oui, messire, dit Jehan avec un éclair de joie dans les yeux; ce pont, c’est l’espoir qui m’a guidé depuis Gaëte jusqu’ici; le bois pourri, c’est la crainte qui combattait mon espoir; la rivière, c’est la colère du roi, qu’il me faudra braver peut-être; et le moulin, c’est le roi René lui-même.

— Oui, cher enfant, dit le vieillard ravi; autrement dit, le pont signifie la conscience, le bois pourri les pensées, la rivière l’ire de Dieu, et le moulin la gloire éternelle.»

Dans ce moment, les pas de plusieurs personnes s’étant fait entendre dans une allée latérale, le vieillard se leva, prit quelque chose dans sa poche qu’il enveloppa dans une feuille de papier, et, mettant le petit paquet dans la main de Jehan, il lui dit:

«Avant vêpres tu viendras à cette adresse indiquée. Adieu, mes enfants; au revoir, à bientôt.» Et l’habitant des ruines de Saint-Victor s’éloigna en se dirigeant vers l’endroit où le bruit des pas retentissait encore sur le sable du jardin.

II

Table des matières

L’ÉCRIT DU ROI RENÉ.

A peine le vieux personnage eut-il disparu, que Jehan se hâta de déplier le papier qu’il lui avait donné ; l’enfant trouva d’abord un florin d’or, ce qui lui arracha une exclamation d’étonnement, puis, jetant les yeux sur le papier, il s’écria:

«Drôle d’adresse! mais n’importe, j’en vois assez pour deviner, ou à peu près, le personnage généreux qui vient de nous parler: ce doit être un domestique du bon roi René, son cuisinier ou son intendant. Écoute ce qu’il y a en écrit sur ce papier, Jehanne, et tu verras que j’ai raison.»

Alors Jehan lut tout haut:

Dix-neuf sols pour potirons et escargots.

«Oh! le méchant dîner pour un dîner de roi, Jehan! s’écria Jehanne en riant; les rois ne mangent pas de ces choses communes, mon frère: impossible.

— Le reste est déchiré, et c’est dommage, ajouta Jehan; l’adresse du messire était sur le papier qui manque, je le parie... N’importe, si tu es assez reposée, Jehanne, nous allons aller dîner, puis nous irons au château du roi René.

— Je ne demande pas mieux que d’aller manger, répondit Jehanne; j’ai faim.»

Cela dit, les deux enfants sortirent des ruines de Saint-Victor; puis, avisant proche de là un cabaret, ils s’y rendirent et demandèrent en entrant du pain et des olives.

«Avez-vous de quoi payer, enfants?» repartit l’aubergiste, vieux homme au nez rouge et à l’air grognon.

Pour toute réponse, Jehan posa le florin d’or sur la table. Au son net et clair qu’il rendit en touchant le bois, l’aubergiste s’écria, en s’adressant à Jehan:

«De l’or, à un gueux comme toi! Dans quelle escarcelle l’as-tu pillé, petit voleur?»

Jehan regarda autour de lui pour savoir à qui s’adressait cette apostrophe; mais, voyant les petits yeux gris de l’aubergiste fixés de son côté, il n’eut plus aucun doute; il devint pourpre, et des larmes jaillirent de ses yeux. Jehanne se pressait contre son frère avec tous les signes de la plus vive frayeur.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel l’aubergiste répéta sa dernière question.

«Cet argent a été donné à mon frère par un monsieur qui habite ces ruines, dit Jehanne, recouvrant la première la parole: mon frère n’est pas un voleur; il s’appelle Jehan Fabricius, de Gaëte, entendez-vous?

— Eh bien, Jehan Fabricius, de Gaëte, ou de Galette, ira en prison jusqu’à ce qu’il prouve quel est cét ermite qui donne des poignées de florins d’or à des mendiants.

— Mais il n’y a pas des poignées de florins, monsieur le cabaretier, fit observer Jehan; il n’y en a qu’un. Si vous ne voulez pas nous donner à manger, à ma sœur et à moi, rendez-moi mon florin; nous irons ailleurs.

— En prison! répliqua l’aubergiste; et, quant au florin, je le garde.»

A ce moment, deux hommes, dont l’air était assez commun, et qui, attablés devant une bouillabaisse fumante, ne perdaient ni une cuillerée de cette excellente soupe ni un mot de cette altercation, prirent la parole:

«Ah çà, maître Seril, aurez-vous bientôt fini de tourmenter ces marmots? dit l’un d’eux.

— Donnez-lui à dîner ou rendez-lui son argent, ajouta l’autre.

— C’est bien de l’or, maître Balthazar Roman, répliqua l’aubergiste, présentant le florin à Balthazar, qui le prit et le tendit à Jehan.

— Tiens, petit, ajouta-t-il, prends.

— J’adore les enfants, et puis ceux-ci pourraient nous servir pour la fête de la Tarasque, dit le voisin de Roman.

— Te servir pour faire rire la reine Jehanne, Michel? dit Roman.

— J’ai mieux que des marmots pour la faire rire, dit Michel; quand je dis j’ai, je veux dire le roi.

— Vous connaissez le roi, messire? dit Jehan. Oh! je vous en prie, faites que je lui parle: on dit qu’il est bon; nous sommes orphelins, et je voudrais qu’il prît soin de ma sœur.

— Et moi, de mon frère, interrompit la petite.

— Asseyez-vous là, marmots, et mangez avec nous, dit Michel avec l’enthousiasme d’un artiste ému d’un beau trait; et, aussi vrai que je m’appelle Jehan-Michel d’Angers, célèbre auteur des Mystères qui se jouent à toutes les cérémonies ou fêtes populaires, vous parlerez au roi René.

— Et, aussi vrai que je m’appelle Balthazar Roman, répliqua le compagnon de Michel, aussi vrai que mon père était paveur des rues, que je ne sais pas lire, mais que je compose des vers et des satires où je dis à chacun son fait; aussi vrai que la ville d’Aix me fait une pension et m’accorde en outre du drap jaune et rouge pour cinq habits, cinq bonnets à la dragonne, plus plusieurs aunes de rubans également jaunes et rouges... je composerai une pièce de vers en l’honneur du sentiment fraternel qui anime ces deux enfants.

— Mais, si vous ne savez pas lire, vous ne devez pas savoir écrire? dit Jehan, dont l’appétit faisait honneur à l’hospitalité des deux poëtes.

— Pas plus l’un que l’autre, mon garçon, dit Roman.

— Alors comment retenez-vous vos vers?» lui demanda Jehan.

Roman sortit de sa poche un nombre de petits cailloux taillés de différentes façons: «Chacun veut dire un mot, répondit-il; mais moi seul je peux lire dans ce livre-là.»

Un moment de silence suivit, pendant lequel, si les bouches ne parlaient pas, elles ne s’acquittaient pas moins bien du second emploi que leur a donné dame Nature; mais l’aubergiste, inquiet de ce silence, car il savait que plus on parlait, plus ordinairement on mangeait et on buvait, essaya de ranimer la conversation par le mobile de toutes les conversations d’alors, le sérieux continu de la reine Jehanne de Laval, seconde épouse du roi René.

«Pardon, messeigneurs, si je vous interroge, dit cet homme avec autant de servilité que tout à l’heure il montrait d’arrogance, croyant n’avoir chez lui que des gens de peu d’importance...; mais, puisque vous êtes admis dans l’intimité du roi René, est-il vrai que sa seconde épouse n’a jamais ri?

— Jamais, dirent les deux dîneurs à la fois.

— Jamais! répliqua Jehan, que cette assertion fit rire.

— Jamais, répéta Michel, et cela fait le désespoir du bon roi; la reine Jehanne est bonne, douce, charmante, d’un caractère égal; mais oncques depuis sa naissance personne ne l’a tant seulement vue sourire: le bon roi invente tout ce qu’il peut pour cela, et jusqu’ici rien n’a réussi. C’est dans quatorze jours qu’une fête, que nous instituons et que nous appellerons la Tarasque, aura lieu, et pour cela le roi et moi nous avons tant inventé de drôleries, que ce sera bien le diable si la reine ne sourit pas tant seulement un brin.

— Qu’est-ce que ça, la Tarasque?» demanda l’aubergiste.

Michel d’Angers répondit: «La Tarasque, à ce que dit une ancienne légende, était un épouvantable monstre amphibie sur lequel on raconte toutes choses aussi mensongères que le monstre lui-même est mensonger. Toutefois, étant venu à l’enchaîner un 14 avril de je ne sais plus quelle année, tous les ans, à cette époque, on célèbre la fête des Fous, que le roi, qui est très-religieux, voudrait abolir en en instituant une autre tout aussi drôle, mais moins extravagante... Tu verras, Roman, tu verras,» ajouta-t-il en se tournant vers son camarade.

La conversation dura encore quelque temps sur ce su-jet; mais, comme tout en parlant les deux poëtes ne cessaient d’arroser leurs discours, il en résulta que, lorsqu’ils sortirent du cabaret, les deux enfants les supplièrent en vain de les conduire au roi; Michel d’Angers, surtout, était incapable d’autre chose que de dormir. Cependant nous devons lui rendre la justice de dire qu’avant de s’aller coucher il remit à l’hôtelier chez lequel il demeurait Jehan et Jehanne, en lui recommandant d’en avoir bien soin.

«Et le monsieur au florin d’or qui nous attend, mon frère, dit Jehanne renfermée avec son frère dans une chambre de l’hôtel, que dira-t-il?

— Bast, dit Jehan, messire Michel d’Angers, qui parle au roi comme je te parle, vaut bien mieux qu’un marmiton.

— Oh! Jehan, peux-tu traiter de marmiton un homme qui a de si beaux cheveux blancs! dit Jehanne d’un ton de reproche.

— Un cuisinier, si tu aimes mieux, répliqua Jehan; moi, j’ai plus de confiance en notre second protecteur.

— Et moi au premier,» dit Jehanne en s’étendant dans un grand fauteuil pour dormir.

Peu d’instants après, Jehan, dans un autre fauteuil, dormait aussi profondément que sa sœur.

III

Table des matières

RÉCIT DE LA FÊTE-DIEU A AIX EN 1474.

Treize jours après cette conversation, le 14 avril, de grand matin, deux enfants, habillés, l’un en enfant Jésus, l’autre en agneau pascal, étaient renfermés dans une chambre d’un cabaret à Tarascon.

«Dire que nous n’avons pas encore vu le roi, mon frère! dit l’enfant vêtu en agneau, et qu’à ses beaux cheveux blonds bouclés on reconnaissait être Jehanne Fabricius.

— Que veux-tu, ma sœur! ce n’est pas la faute du sire Michel d’Angers, répondit Jehan, habillé en Jésus. Le lendemain de notre arrivée à Marseille, le bon roi René était parti avant que nous fussions levés; il était, nous dit-on, dans ce village où est enterrée sa fille Anne, morte toute petite d’une chute, village qu’à cause de cela on nomme Garde-Anne. Bast! parti avant notre arrivée; nous allons à Aix: pas plus de roi René ; enfin, nous voici à Tarascon depuis trois jours; mais le roi est si occupé de chercher à faire rire sa femme, qui, à ce qu’on dit, ne rit jamais, qu’il ne peut nous recevoir.

— Avec ça que messire Michel n’a jamais voulu lui dire que nous étions ici, dit Jehanne.

— Et que nous n’avions pas d’habits pour être présentés au roi, Jehanne. Il faut être raisonnable, sœur, répondit Jehan: des enfants en guenilles, ça n’a pas bon air. Messire Michel est un homme savant, lui; il sait du latin, il sait lire, il sait écrire, il sait tout plein de choses; il sait comment on présente les orphelins à un roi; il faut donc se fier à lui et attendre avec patience... Pourvu que le roi veuille bien nous recevoir!

— C’est aujourd’hui après la fête, dit Jehanne; est-ce que tu auras le courage de lui parler, Jehan?

— On le dit si bon, Jehanne!

— Mais que lui diras-tu?

— Oh! je ne serai pas embarrassé de parler; sois tranquille, Jehanne, je lui dirai: «Bon roi René, mon père est mort, ma mère est morte, ce qui fait que ma sœur et moi nous n’avons ni père ni mère... On dit que vous êtes le père de tous vos sujets; nous sommes vos sujets... soyez notre père et notre mère...»

— Que tu es simple, Jehan! comme si un homme pouvait être notre mère!

— Je sais ce que je dis; ne m’interromps donc pas, Jehanne... Puis je dirai encore: «C’est surtout pour ma sœur que je vous prie...»

— Ce que tu dis n’a pas le sens commun, Jehan, interrompit Jehanne d’un air d’inquiétude.. Je ne sais pourquoi, mais j’ai peur... Si le roi allait nous renvoyer... Écoute, tu sais bien que maman nous recommandait toujours de prier le bon Dieu quand nous avions besoin de quelque chose... Eh bien, prions-le, là, à genoux tous les deux, frère... Tu es gentil, comme ça, en enfant Jésus.

— Et toi, tu es à croquer, avec ta peau d’agneau pascal et tous tes petits rubans bleus. Mais tu as raison, prions.»

Comme les enfants achevaient leur prière, Michel d’Angers entra dans la chambre.

«Nous voici, messire, dirent les deux enfants en se relevant de terre, où ils étaient agenouillés.

— Quel bruit! quel bruit! c’est étourdissant! dit en entrant dans la chambre un nouveau personnage habillé mi-jaune et mi-rouge, et que les enfants reconnurent tout de suite pour le satirique Balthazar Roman; les rues sont pleines de monde, on dirait qu’il en est venu des quatre coins du globe...

— Oui, Roman, dit Michel; c’est vrai, le roi a raison: la curiosité est le seul et véritable impôt qu’on puisse lever aisément sans faire crier son peuple. Tarascon, ruiné par la peste, se relève aujourd’hui plus riche que jamais: la France s’est donné rendez-vous ici pour lui porter son argent.

— Oh! que c’est beau! messire Michel, venez donc voir... interrompit Jehan regardant par la croisée, où il retenait sa sœur, qui se penchait pour mieux voir; est-ce que la cérémonie commence sans nous?»

Michel et Roman s’approchèrent. «Non, dit ce dernier, la procession commence à dix heures, et il n’en est encore que huit; ce sont les chevaliers de la Tarasque qui sortent de la messe et distribuent des cocardes rouges aux personnes de leur connaissance qu’ils veulent honorer.

— Quelle richesse de costumes! dit Michel d’Angers; c’est vraiment un plaisant coup d’œil que tous ces beaux et jeunes hommes vêtus de même, culotte courte rose en toile de serge, gilet en batiste blanche avec les manches garnies de dentelles, des bas de soie blancs, des souliers blancs exhaussés sur des talons rouges et une houppe rouge, une toque noire à plumes blanches et à cocarde rouge, et ce large ruban rouge en sautoir, avec la décoration en argent portant l’effigie du monstre...

— Dame, dit Roman, les chevaliers de la Tarasque ont été choisis par le roi parmi les jeunes gens des premières familles de la ville... Je parie, Michel, que dans bien des siècles encore on parlera de cette fête que nous instituons aujourd’hui... Où seront placés le roi et la reine? sais-tu, Michel?

— Sur un trône élevé, devant l’abbaye des Bénédictines, à cause du voisinage du Rhône, pour ce que tu sais, Roman... dit Michel.

— Je parie que c’est cela qui fera rire la reine, dit Roman.

— Y verrons-nous des choses aussi belles qu’à la procession de la Fête-Dieu à Aix? demanda Roman.

— Oh! cette fête-ci ne ressemble en rien à l’autre, dit Michel; celle-ci est toute dirigée dans le but d’égayer la reine; l’autre était moitié sacrée, moitié profane; la procession d’Aix a été inventée par René, qui en a prescrit lui-même le cérémonial, afin d’enseigner au peuple les vérités évangéliques, de frapper ses yeux par le tableau des erreurs du paganisme, dont on lui présente la veille tous les faux dieux passant en procession et disparaissant devant le flambeau de la religion chrétienne, qui se déploie le lendemain dans toutes ses pompes religieuses.

— Qu’y voyait-on donc de si remarquable? demanda Roman; tu sais, la mort de mon père me retint à Marseille l’année où l’on institua cette cérémonie.»

Michel répondit: «Dame, c’étaient tous les dieux du paganisme burlesquement attifés; Momus agitant ses grelots; Mercure avec son caducée et ses ailes; la Nuit, vêtue d’une robe noire parsemée d’étoiles, tenant une fleur de pavot; Pluton et Proserpine habillés de noir; Neptune armé de son trident, et Amphitrite enlevant deux petits dauphins; Pan, les cornes sur la tête, vêtu d’une peau de bouc, des étoiles sur la poitrine et jouant de la flûte; Syrinx avec un roseau; Bacchus assis sur un tonneau, dans un char, portant une coupe et un thyrse; Mars armé de pied en cap ainsi que Minerve; Apollon, la lyre à la main et un coq à ses côtés; Diane, vêtue en chasseresse, le front orné d’un croissant; puis, sur un char plus vaste et plus brillant que les autres, étaient placés Jupiter, Junon, Vénus, Cupidon, les Ris, les Plaisirs; et, derrière les riantes divinités, les trois Parques à cheval fermaient la marche.

«Après le cortége de l’Olympe venaient les chevaliers du guet, les porte-drapeaux et un grand nombre de fifres et de tambourins, et pendant ces jeux profanes, qui devançaient la procession et ne se confondaient pas avec elle, on chantait: Noctem lux eliminat (la lumière chasse les ténèbres). C’était à ce moment-là que nous représentions nos mystères, tous tirés de l’Ancien et du Nouveau Testament. J’aurais voulu, Roman, que tu visses le groupe du roi Hérode, avec son intermède, dont le roi lui-même avait composé la musique, une musique vive et gaie, je t’assure; Hérode était en casaque courte, cramoisie et jaune, la couronne sur la tète, le sceptre en main, et ordonnant le massacre des innocents... On voyait ensuite saint Jean, précurseur du Messie; Judas, à la tête des douze apôtres, tenant la bourse de trente deniers; Notre-Seigneur Jésus-Christ allant au Calvaire, vêtu d’une robe longue avec une ceinture de corde, et courbé sous le poids de sa croix; les quatre évangélistes, saint Pierre avec ses clefs, saint Jacques couvert de coquilles, et saint Christophe portant l’enfant Jésus sur ses épaules... Mais, mon cher Roman, ce qui fit un effet incroyable, et qui doit rester jusqu’à la fin des siècles, ce fut l’intermède: je veux que les dernières générations s’en amusent encore. Imagine-toi un escadron de centaures, autrement dits chevaux frux, exécutant divers mouvements de danse.

— Des centaures! des chevaux frux!... répéta Roman étonné... Qu’est-ce que c’est que ça?

— Je veux bien te dire le secret de l’énigme, reprit Michel en riant; c’était tout bonnement des chevaux en carton, dans lesquels une ouverture pratiquée à la place de la selle permet à un cavalier de se placer debout, les jambes cachées dans les caparaçons. Ces danseurs portaient des habits blancs, garnis de rubans de diverses couleurs, et des épaulettes d’or; ils avaient des scapulaires de Notre-Dame du Mont-Carmel et se battaient avec des lances fort courtes; la tête de ces chenaux frux était décorée de heaumes à plumail.

— Le roi est un fort bon musicien, dit Roman.

— C’est un des hommes les mieux organisés de son époque, reprit Michel; il peint admirablement sur verre et sur bois, il fait des vers et compose des lais délicieux; sa musique est des plus harmonieuses, et personne mieux que lui n’excelle dans l’ordonnance d’une joute, d’une fête...

— Voilà celle de la Tarasque qui commence, interrompit Balthazar Roman; j’entends les salves d’artillerie qui appellent les chevaliers à la messe: à notre poste, Michel; je me charge de Jehanne.

— Et moi de Jehan,» dit Michel.

Et tous quatre descendirent les marches de l’hôtel; un moment après ils étaient réunis dans l’église au reste du cortège.

IV

Table des matières

FÊTE DE LA TARASQUE.

Une espèce de dais avait été élevé devant l’abbaye des Bénédictines, à Tarascon; à l’issue de la messe, dite dans la chapelle de cette église, le roi et la reine, suivis de l’abbesse et de toutes les religieuses de ce couvent, vinrent prendre place sous ce dais.

Le roi René était âgé à cette époque de soixante-cinq ans, et la reine seulement de quarante et un. La plus grande bonté régnait sur le visage du roi; celui de la reine, mélancolique et pâle, exprimait une souffrance intérieure qu’elle s’efforçait vainement de dissimuler sous un calme apparent. Heureuse entre toutes les femmes, Jehanne de Laval, minée par une maladie de langueur, éprouvait cette tristesse profonde qui navre à la vue des objets que l’on aime, que l’on se voit menacé de quitter bientôt; sa gravité, étendue comme un voile de glace sur ses traits, ne provenait ni d’insensibilité ni d’une sévérité éloignée de son cœur, mais seulement d’un regret profond, incessant.

A peine le son des cloches eut-il appris aux habitants de Tarascon que le roi et la reine étaient assis sous le dais, que les tarascaires, suivis des corporations des différents métiers et de la Tarasque, traînée par dés portefaix habillés en chevaliers, entrèrent dans la ville; à l’entrée de la place de l’Hôtel-de-Ville, on attacha des fusées aux narines du monstre, et un des tarrascaires fut chargé d’y mettre le feu, ce qu’il faisait de manière que les spectateurs pussent supposer que le monstre vomissait feux et flammes par les naseaux. Arrivée devant l’abbaye des Bénédictines, la Tarasque exécuta une course, à la suite de laquelle l’abbesse donna trente-six francs en l’honneur de l’animal.

Puis les jeux de la Tarasque commencèrent.

1° D’abord saint Christophe, patron des portefaix, parut; il portait sur ses larges épaules un charmant enfant, richement vêtu; à ses côtés, un autre personnage portait l’agneau pascal; ils précédaient plusieurs portefaix qui avaient l’air de faire rouler avec peine un grand tonneau vide, et qui s’y prenaient si maladroitement, que le tonneau, roulant à droite et à gauche, renversait de ci et de là tous ceux qui se trouvaient le plus près; ce qui excitait des éclats de rire parmi la populace: ce rire gagna le roi, l’abbesse, les religieuses, tout le monde, excepté la reine, qui regardait cependant ce tumulte avec assez de complaisance.

2° Le jeu du cordeau vint ensuite; des paysans cherchaient à faire tomber les spectateurs et y réussissaient souvent: chaque chute excitait de nouveaux éclats de rire parmi la foule; mais la reine ne riait point.

5° Puis vint le jeu de Nostre Dame deis patres (des bergers): c’étaient trois belles jeunes filles habillées avec élégance et montées sur des ânesses; elles essayaient de prendre, en regardant, la foule, des mines bien sévères et bien hautaines; alors un berger, feignant d’être insensé, passait rapidement devant elles, et, trempant une plume dans une bouteille d’encre cachée sous sa veste, leur en barbouillait brusquement le visage; les contorsions de ces trois belles jeunes filles pour éviter la plume donnaient à rire à chacun; la reine seule gardait son sérieux.

4° Le jeu des jardiniers, qui faisaient pleuvoir des graines d’épinard sur les jeunes personnes, amusait aussi la foule; la reine seule semblait ne prendre aucune part à la fête.

5° La corporation des meuniers passa, répandant à droite et à gauche une pluie de farine qui blanchissait l’air et les curieux, et continuait à maintenir l’hilarité générale; la reine seule regardait sans rire.

6° Le corps des arbalétriers passa en faisant voler en l’air une nuée de flèches.

7° Puis les chevaliers tarascaires passèrent, et, s’arrêtant devant le dais, en face du roi et de la reine, ils exécutèrent une espèce de combat fort divertissant, avec leurs piques et leurs drapeaux: ce tableau, plein de mouvement, enchanta l’assemblée; à l’issue de ces jeux guerriers, la reine battit des mains, mais ne sourit pas.

8° Les agriculteurs parurent ensuite; ils étaient montés sur leurs plus belles mules, richement harnachées, précédés des trompettes, des timbales et des tambours; ils distribuaient du pain bénit au peuple, qui se pressait sur leur passage.

9° A la suite des agriculteurs, parut un grand bateau juché sur un grande charrette, laquelle était traînée par six forts chevaux, de ces chevaux qui servent à remorquer les bateaux dans les rivières; ce bateau était plein d’eau, et un grand nombre de marins, placés sur la charrette, s’amusaient à prendre cette eau et à la jeter sur les passants. Ils avaient soin de tenir le bateau toujours plein, en l’alimentant à toutes les fontaines devant lesquelles ils passaient. Cette grande machine, dont le bruit se faisait entendre de loin, et devant laquelle le peuple s’enfuyait en criant, excita d’abord l’attention de la reine; elle se pencha sur son balcon pour mieux voir; puis cet effroi de la foule lui fit craindre quelque malheur; car ces femmes, ces enfants, se culbutaient, couraient, criaient, tombaient, par la crainte de recevoir un peu d’eau froide sur la tête, ce qui ne les empêchait pas d’en être inondés parfois, ces marins étant si adroits, qu’ils jetaient de l’eau aux personnes qui étaient aux croisées, atteignant ainsi jusqu’au deuxième étage; ce que la reine voyant, elle ne put s’empêcher de rire; aussitôt le roi s’écria avec une naïve bonhomie: «Vivat! la reine a ri.»

La reine a ri circula bientôt dans la foule et interrompit un moment la marche du cortége, qui cependant ne tarda pas à se remettre en circulation.

Ce jeu, qui fit rire la reine, s’appelait «le jeu de l’esturgeon. »

10° A ce jeu succéda la confrérie de Saint-Sébastien, composée des bourgeois de la ville; chacun portait un pain bénit au bout d’un bâton. Puis, enfin, le cortége se termina, par cette espèce de danse de la Provence, la farandole, dont la première note, jetée par le galoubet, met en mouvement chaque enfant de la Provence. Le galoubet commence, un jeune homme suit: c’est toujours le plus leste et le mieux tourné de la ville; il tient d’une main un bouquet, dont il salue gracieusement les dames, et de l’autre son mouchoir déplié ; il danse en agitant ce mouchoir, dont une jeune fille vient aussitôt saisir le bout; à son tour, de la main qu’elle a de libre, elle agite aussi son mouchoir, qu’un jeune garçon vient saisir, et ainsi de suite. A mesure que ces jeunes gens paraissent, partout où ils passent le cortége se grossit d’une jeune fille ou d’un jeune garçon, et tous, dansant la farandole, tous se tenant, non par la main, mais par le bout du monchoir, parcourent ainsi les rues, les placés, ne s’arrêtant jamais, et le ruban s’allonge ainsi indéfiniment. La farandole est la plus ancienne et la seule vraie danse de la Provence.

Tous ces jeux finis, le roi René et sa femme Jehanne retournèrent à leur palais, et Michel d’Angers, conduisant les enfants dans le palais, à la porte d’une galerie où le roi collationnait avec plusieurs seigneurs, leur dit: «Le roi vous attend, allez à lui; moi, je vais veiller au mystère que je fais représenter ce soir à la cour.»

Et il laissa sur le seuil de la galerie les deux enfants, vêtus comme ils l’étaient le matin pour la cérémonie.

V

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L’HABITANT DES RUINES DE SAINT-VICTOR.

Jehan et Jehanne, tous les deux interdits, timides et confus, se tenant par la main, se regardaient et n’osaient avancer.

«Dis donc, Jehan, as-tu vu le roi? dit Jehanne tout bas à son frère, se hasardant à parler la première et s’enhardissant du peu d’attention dont elle était l’objet.

— Non; et toi, Jehanne? dit Jehan sur le même ton.

— Moi, j’étais tout étourdie par le bruit qu’on faisait autour de moi; je n’ai rien vu.

— Moi, dit Jehan, le saint Christophe qui me portait, et à qui j’ai demandé où était le roi, m’a montré un balcon en me disant: «Là ;». mais le roi n’y était pas.

— Tu en es sûr, mon frère? tu n’as peut-être pas bien regardé tout le monde.

— A preuve, Jehanne, répliqua Jehan, que j’ai vu l’habitant des ruines de Saint-Victor.

— Il est ici, Jehan?

— Oui, sœur; et tiens, le voilà, dit Jehan, montrant effectivement à sa sœur le personnage qu’ils avaient rencontré dans les ruines de l’abbaye de Saint-Victor, à Marseille.

— Oh! alors, je n’ai plus peur,» dit Jehanne, quittant la main de son frère et s’élançant en courant au milieu de la galerie.

A la vue de ce charmant petit agneau blanc et bleu qui courait ainsi, chacun se rangea pour le regarder; mais Jehanne, sans y faire attention, continuait sa course. Elle ne s’arrêta que devant l’habitant des ruines, et lui prit familièrement la main en disant, avec un gros soupir:

«Enfin!...

— Enfin! répéta le soi-disant habitant des ruines en regardant avec étonnement la charmante enfant qui lui souriait.

— Je vous retrouve... Eh bien, ajouta-t-elle d’un petit ton d’humeur, voyant qu’on ne lui répondait pas; vous m’avez donc oubliée?

— Qui es-tu, charmant petit agneau? dit le personnage dont Jehanne tenait toujours la main.

— Mais Jehanne, répondit la petite; et voilà mon frère Jehan; et c’est bien vous que nous avons vu dans le jardin des ruines, à Marseille; vous qui avez donné un florin à Jehan et un papier où il n’y avait pas votre adresse; vous qui deviez nous présenter au bon roi René...

— Les enfants de Fabricius de Gaëte? dit ce personnage.

— C’est ça... Le roi est-il ici? dit Jehanne se penchant à son oreille.

— Oui, dit-il en souriant.

— Où ?

— Cherche.

— Je ne le vois pas.

— Regarde toutes les têtes.

— C’est bien ce que je fais; mais je n’en vois aucune avec une couronne d’or.

— Le bon roi René ne porte pas de couronne, mais un chapel comme tout le monde, et c’est le seul, dans ce moment, qui a le sien sur la tête.»

Jehanne tourna les yeux de côté et d’autre; puis, les levant vers son interlocuteur comme pour lui répondre, elle poussa un cri.

«C’est vous qui êtes le roi? dit-elle.

— Oui, dit avec bonté le personnage dont elle tenait toujours la main; oui, c’est moi qui suis le roi, et qui ne tromperai pas ton espoir ni celui de ton frère: vous êtes venus tous les deux à moi pleins de confiance; vous vous êtes dit: «Le roi René est bon, il prendra soin de nous.» Oui, oui, j’en prendrai soin; vous êtes mes enfants, et, comme mes enfants ne peuvent pas être pauvres, je vous fais don de la terre de Bouc, que j’érige en marquisat, et que je nomme d’Albertas. Marquis d’Albertas, ajouta-t-il en s’adressant à Jehan, qui se tenait respectueusement debout et découvert à côté de sa sœur, marquis d’Albertas, venez baiser la main de votre reine.»

Disant ces mots, le bon roi René conduisit les enfants auprès de sa femme, Jehanne de Laval, qui les embrassa très-tendrement.

«Le pont est passé ; nous sommes au moulin,» dit Jehanne en jetant un regard plein de finesse sur le roi René, qui comprit que la petite faisait allusion à la parabole de la pauvre femme.

Ces deux enfants furent la souche de la maison d’Albertas, qui existe encore dans le midi de la France.

René Ier, duc d’Anjou et de Bar, comte de Provence, roi titulaire de Naples, mourut à Aix, en 1480, à l’âge de soixante-douze ans. Le bonheur de ses sujets avait été sa constante étude, aussi jamais prince ne fut plus regretté. Les Provençaux lui ont élevé une statue dans la ville d’Aix; Angers lui a rendu le même hommage.

CHRISTINE DE PISAN.

Ne touchez pas aux gâteaux.


CHRISTINE DE PISAN

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NÉE A VENISE EN 1363


I

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LES PETITS PATÉS DE GENTIEN TOURNEBU.

Un matin du mois de juin de l’année 1372, la porte d’une maison s’ouvrit, et une jeune femme parut sur le seuil. Son costume, assez riche, bien que sans armoirie, désignait une bourgeoise de qualité, sinon une dame de haut parage; elle était petite, brune, bien faite, assez jolie, bien que pâle et languissante, ses mouvements portaient l’empreinte d’un engourdissement maladif; elle fit un pas dans la rue, se retourna vers la porte de la maison d’où elle sortait, et, sans doute attendant quelqu’un qu’elle ne voyait pas venir, elle revint sur ses pas et appela:

«Christina!»

Son accent étranger avait le timbre doux et lent de la langue italienne.

A ce nom, une charmante enfant accourut; elle pouvait avoir neuf ans, mais elle était si petite, si ronde, si blanche et si rose sous ses épais cheveux noirs qui retombaient en grosses boucles sur ses épaules découvertes, qu’on ne lui aurait pas donné, au premier abord, plus de six à sept ans.

«C’est Annonciata, qui a toujours quelque chose à reprendre à ma toilette, dit l’enfant pour excuser son retard.

— Dame! quand on va chez la reine, riposta en italien, en suivant l’enfant, une vieille femme dont une main était armée d’un peigne et l’autre d’une éponge, il faut être belle.

— Tu as beau me peigner, me frisotter, me pommader, me tirer mes pauvres cheveux un à un, Annonciata, ma mie, tu ne me feras pas plus belle ni moins belle que Dieu ne m’a faite, répondit Christine.

— Et tu peux te vanter que Dieu t’a faite assez belle, répondit cette femme, qui, en se retournant vers sa maîtresse, ajouta, avec tous les signes de la prière et de l’effroi: Au nom de Notre-Dame du Mont-Carmel, chère madame de Pisan, prenez bien garde à cette chère enfant, ne lui quittez pas la main, ne la perdez pas de vue. S’il y a une foule, traversez la rue et éloignez-vous.

— En vérité, Annonciata, dit la jeune femme, tu me fais des recommandations comme si c’était toi qui fût la mère et moi la bonne.

— C’est qu’il se perd tant d’enfants depuis quelque temps dans ce maudit Paris! riposta l’Italienne, on n’entend parler que de cela. Encore hier, la petite fille à Méline la Henrionne, qui demeure ici tout près, rue de la Juiverie..., eh bien, elle a disparu.

— Tu me fais frémir, dit madame de Pisarr, saisissant la main de sa fille et l’attirant à elle d’un geste maternel plein d’amour et de crainte.

— Il n’y a pas encore quinze jours, cette petite Marie, si blonde, si rose, la fille du chaussetier en face..., disparue...; le petit garçon de l’imagier disparu aussi, les trois enfants de l’argentier, disparus, l’un après l’autre, ma chère maîtresse, aussi vrai que je m’appelle Annonciata, que Dieu est au ciel, et Jésus assis à ses côtés; il y a ici quelque ogre ou quelque ogresse qui mange les petits enfants.

— D’abord, dit Christine, que sa mère tenait par la main pendant qu’Annonciata lui nouait des rubans roses dans ses cheveux noirs, il n’y a des ogres et des ogresses que dans les contes de fées, et les enfants disparus se retrouveront, tu verras.

— Alors des sorciers, des sorcières, qui les auront enlevés sur leurs manches à balais, répliqua la superstitieuse Italienne.

— Pas plus de sorcières et de sorciers que d’ogres et d’ogresses, affirma Christine.

— Cette petite ne croit à rien, dit la vieille bonne en se signant. Là, qu’est-ce que je disais..., elle a perdu son amulette.

— Ah! non, elle est là-haut, dans la chambre de maman; dit Christine; le fil s’est cassé.

— Tout seul! Oh! quel malheur, quel affreux présage! s’écria Annonciata; et qu’est-ce que cela signifie? juste ciel!

— Cela signifie que le fil était mauvais,» dit en riant Christine, qui s’éloignait avec sa mère.

En sortant de la rue de la Colombe, madame de Pisan et sa fille tournèrent dans la rue Qui-mène-au-Palais, ainsi nommée parce qu’effectivement elle menait au Palais. C’était une rue petite, étroite, et presque entièrement occupée par un immense bâtiment, une grande maison, si vaste, si sombre, et avec tant de dépendances, que c’était presque une demeure princière, et qu’il n’aurait fallu rien moins, pour l’occuper en entier, qu’un prince avec une suite nombreuse. Or, comme princes ne se trouvent pas aussi aisément que manants et bourgeois, cette maison était restée de longues années inhabitée. L’architecture de ce bâtiment datait de loin, personne dans le quartier ne se rappelait l’avoir vu bâtir. C’étaient de hautes murailles avec des croisées étroites à ogives et de petits balcons en pierres, tous soutenus par de petites têtes de chérubins sculptées dans la pierre même. Deux années environ avant le commencement de cette histoire, un homme du peuple, qui venait on ne sait d’où, et que personne ne connaissait, passant dans cette rue, s’arrêta devant cette maison, comme frappé d’enchantement devant toutes ces petites figures d’anges. — Oh! oh! dit-il tout haut en se caressant d’une main monstrueuse la barbe épaisse qui descendait de son menton sur sa poitrine, que de petits marmousets! voici bien mon affaire; et, s’informant du nom du propriétaire, on lui nomma Pierre Belet, argentier du roi Charles V, qui demeurait rue de la Juiverie; il y courut, lui loua la maison aux marmousets, lui paya une année d’avance, vint s’y établir, et le lendemain une boutique de pâtisserie était ouverte sous l’auvent de la porte principale, et au-dessus se balançait une enseigne vernie avec ces mots:

AUX MARMOUSETS

GENTIEN TOURNEBU, PATISSIER

La réputation de cet homme pour faire la pâtisserie s’accrut à un tel degré, que bientôt des quatre coins de Paris on se portait à la maison des Marmousets, le nom lui en était resté, pour y manger surtout des petits pâtés. Ce mets, à nul autre pareil, avait un goût si délicat, un fumet si appétissant, une saveur si exquise, que ceux qui n’en avaient pas mangé voulaient aller en manger, et que ceux qui y avaient goûté retournaient y goûter encore.

«Maman, dit Christine à sa mère, n’est-ce point là ce fameux pâtissier dont s’entretiennent la cour et la ville depuis si longtemps?

— Le pâtissier de la maison aux Marmousets, répondit madame de Pisan, voici la maison. Veux-tu un gâteau?

— Je ne serais pas fâchée, dit Christine, de juger par moi-même si sa réputation est méritée.

— Allons,» lui dit sa mère, se dirigeant de ce côté.

Comme elles approchaient de la boutique, elles entendirent deux voix, l’une brusque, l’autre suppliante. La suppliante disait: «Je me meurs de faim, Gentien, je t’en prie, donne-moi à manger.» A quoi la voix brusque répliquait: «Si tu as faim, mange un pâté. — Tes pâtés me font horreur!» répondait la voix suppliante, à laquelle se mêlait effectivement un sentiment d’effroi impossible à décrire.

«Voilà une personne bien dégoûtée, dit Christine s’approchant de la boutique et flairant les gâteaux; certes, ils ont bonne mine!»

Mais, comme elle allait en choisir un, un gémissement lui fit diriger ses yeux vers le fond du magasin; elle vit une pauvre femme assise par terre, dans l’attitude de la douleur la plus grande. Après l’avoir regardée un instant, Christine reconnut une pauvresse à laquelle elle avait coutume de faire l’aumône.

«C’est Marguerite la magicienne, maman, dit-elle à voix basse à sa mère.

— La magicienne! répéta madame de Pisan.

— Oui. dit Christine, on l’appelle ainsi parce qu’on prétend qu’elle jette des sorts aux petits enfants.

— Allons-nous-en, répliqua vite madame de Pisan, voulant entraîner sa fille.

— D’abord, je ne suis pas un petit enfant, dit Christine se roidissant sur ses petits pieds, afin de ne pas perdre une ligne de sa taille, assez peu élevée, nous sommes obligés de l’avouer; et puis, si Marguerite avait voulu me jeter un sort, elle l’aurait fait depuis longtemps, car nous nous connaissons depuis mon arrivée ici, il y aura quatre ans vienne la Toussaint. Puis, encore, permets-moi une autre réflexion, maman: si Marguerite était magicienne, m’est avis qu’elle emploierait un peu de sa magie à changer d’habit et à améliorer sa fortune, qui ne me paraît pas brillante.

— Ce que tu dis est vrai, chère petite, répondit madame de Pisan mais n’importe, cette femme me fait peur, prends vite un gâteau et partons.

— Auparavant donne-moi une pièce de monnaie pour la magicienne,» dit Christine fouillant elle-même dans l’aumônière de sa mère avec toute la familiarité d’un enfant gâté. Puis, entrant dans la boutique, elle s’approcha de Marguerite, qui, la voyant venir, lui tendit la main. Christine se baissa pour y déposer sa monnaie, et ne put retenir un mouvement d’effroi en sentant ses doigts pris dans ceux de cette pauvresse, qui lui dit, bas, si bas qu’il fallait avoir toute la finesse d’ouïe de Christine pour entendre:

«Ne touchez pas aux gâteaux.»

Christine se redressa avec un cri; au même instant elle vit, entre elle et la pauvresse, un homme qu’elle n’avait pas encore aperçu, tant cette boutique était grande, noire et enfumée.

«Que vous dit cette femme, mademoiselle?» demanda cet homme.

Christine le regarda sans lui répondre, et s’enfuit en courant; elle se jeta dans les bras de sa mère, qui n’avait rien vu, occupée qu’elle était à choisir quelques gâteaux; elle lui cria: «Allons-nous-en, allons-nous-en!

— Oh! pas avant d’avoir mangé un de mes gâteaux, ma belle petite demoiselle,» dit le pâtissier s’approchant de Christine un gâteau à la main.

Bien qu’un peu rassurée en se sentant entourée des bras de sa mère, Christine n’en regarda pas moins une seconde fois cet homme avec un sentiment de peur dont elle ne se rendait pas compte. Était-ce la manière assez imprévue avec laquelle il avait surgi, on aurait dit de dessous terre, au moment où elle faisait l’aumône à la pauvresse, ou étaient-ce les paroles mystérieuses et étranges de cette femme? ou bien encore était-ce l’aspect de cet homme? cette dernière supposition était assez probable.

Imaginez-vons un homme grand de six pieds et gros à proportion, des pieds et des mains énormes, des épaules carrées, et sur ces épaules une tête d’une grosseur démesurée et d’un rouge vif; ses bras, nus jusqu’au coude, rougis par le feu ardent et continu du four, avaient l’air d’avoir été trempés dans le sang; sa tunique était rouge aussi. Ajoutez à ce portrait un front bas, deux petits yeux gris et clairs comme ceux d’un chat, un nez camard, une bouche mince, étroite, sardonique, qui en s’ouvrant ne laissait voir, il est vrai, qu’une dent, mais quelle dent!

«Allons-nous-en, maman,» disait Christine à sa mère, se serrant contre elle, et ne pouvant, malgré sa peur, s’empêcher de regarder ce pâtissier monstrueux qui prenait une petite voix flûtée pour répéter:

«Pas avant d’avoir mangé un de mes gâteaux, ma petite demoiselle.»

Honteuse de sa peur, ou du moins de l’avoir montrée si franchement, ce qui était malséant et qui pouvait fâcher cet homme, Christine, bonne et gentille petite fille qu’elle était, essaya de surmonter son effroi, et allait sans doute céder aux instances du pâtissier et accepter son gâteau, lorsque, par un regard jeté au hasard dans le fond de la boutique, elle vit derrière le pâtissier la pauvresse à deux genoux, qui, les yeux mouillés de larmes, employait ses gestes les plus suppliants pour l’engager à refuser le gâteau et à s’éloigner.

Cédant à cette prière muette et touchante, Christine entraîna sa mère en lui disant «Viens, viens, viens, je ne veux plus de gâteau.»

II

Table des matières

L’HÔTEL SAINT-PAUL.

Pendant que le roi Jean était prisonnier en Angleterre, le dauphin Charles son fils acheta de divers particuliers plusieurs hôtels, maisons et jardins, situés sur les bords de la Seine, entre la rue Saint-Antoine, la rue Saint-Paul, les fossés de l’Arsenal et la Bastille. Chacun de ces corps de logis avait son nom: l’hôtel de l’Archevêque de Sens, celui de l’Abbé Saint-Maur, l’hôtel de Puteymuce, l’hôtel de la Reine, la maison de Beautreillis, celle des Livres, l’hôtel neuf du Pont-Perrée, etc., etc.; mais tous réunis avaient reçu le nom de l’hôtel Saint-Paul, à cause de l’église qui les avoisinait. Le roi Charles avait à Paris trois lieux d’habitations: le Palais de la Cité, le Louvre et l’hôtel Saint-Paul. Quand il habitait ce dernier endroit, il occupait l’hôtel de l’Archevêque de Sens, qui consistait en deux salles, une autre chambre, une garde-robe, une chambre de parade, une autre où le roi touchait, ce qui la faisait nommer la chambre où gît le roi, et la chambre des Nappes. Il se trouvait en sus une chapelle, deux galeries, la grande chambre du Retrait, celle sans doute où le roi faisait ses dévotions, la chambre de l’Étude, où il étudiait, et la chambre des Estuves, où il se baignait. Puis deux autres chambres avec poêle pour l’hiver, que pour cette raison on appelait chauffe-doux. Aux alentours de cet hôtel était un jardin, un parc, des lices, une volière, un pigeonnier et une ménagerie où l’on conservait des sangliers et des loups grands et petits.

En entrant dans l’hôtel Saint-Paul par la cour des Joutes, madame de Pisan et sa fille virent un rassemblement au milieu de cette cour, et, en s’en approchant, elles reconnurent, à leur grande surprise, au milieu des valets et aides de cuisine du roi, la pauvresse qu’elles avaient laissée dans la boutique de pâtisserie de la rue aux Marmousets. Mais, loin de pleurer, comme elle le faisait un quart d’heure avant et de paraître abattue par la douleur, sa taille s’était redressée, ses yeux secs et brillant de l’éclat de la fièvre jetaient des éclairs. Se promenant majestueusement à la ronde, cette femme jetait, en passant devant chacun, ou un sarcasme, ou un conseil, ou une prédiction; et ce qui surprit le plus madame de Pisan, c’est que sarcasme, conseil ou prédiction, tout avait rapport aux petits pâtés du pâtissier de la maison des Marmousets. Vous n’êtes pas digne d’un gâteau de Tournebu, disait-elle aux uns; allez donc manger un gâteau de la maison aux Marmousets, et menez-y vos enfants, disait-elle à d’autres. — Le jour où vous aurez mangé un petit pâté de la rue Qui-mène-au-Palais, tous les bonheurs vous arriveront. —Pleurez, pleurez, petits enfants, répliquait-elle en s’adressant à chaque enfant qu’elle voyait dans la foule; pleurez, et vous aurez un petit pâté de la maison aux Marmousets.

Soudain, en apercevant madame de Pisan et sa fille, son ton, sa voix, ses manières, changèrent; il ne fallait pas être bien fin pour deviner la contrariété qu’elle éprouvait d’être surprise ainsi faisant la prophétesse. Elle voulut s’échapper, Christine la saisit au passage.

«Dites donc, Marguerite, lui dit-elle, pourquoi voulez-vous que tout le monde mange des petits pâtés, excepté moi?»

Sans répondre à la petite fille, mais s’adressant à la mère, Marguerite dit, en joignant les mains et d’un accent de prière énergique et triste:

«Madame, sur votre bonheur dans ce monde, sur votre part de paradis dans l’autre, ne passez jamais avec votre fille rue Qui-mène-au-Palais... Un grand malheur vous menace..., menace votre fille... J’ai lu cela dans les astres..., je ne puis vous en dire davantage, mais n’y passez pas..., et surtout, ajouta-t-elle bas, très-bas, comme si elle craignait d’être entendue des autres, — ne mangez pas de gâteaux du pâtissier Tournebu.»

En achevant ces mots, elle s’éloigna si vite, qu’elle était sortie de la cour aux Joutes avant que madame de Pisan fût assez remise de la surprise où l’avaient jetée les paroles de cette femme, son ton, son air, pour l’appeler et lui ordonner de mieux s’expliquer.

A ce moment, M. de Pisan sortait du palais de la reine et venait à la rencontre de sa femme. La voyant tout émue, il lui demanda ce qu’elle avait. Madame de Pisan lui raconta la scène dont elle venait d’être témoin.» Les paroles de cette femme m’ont glacée, dit-elle, un grand malheur menace ma fille, elle l’a lu dans les astres...

— J’espère, ma bonne amie, répliqua M. de Pisan en souriant, que vous aurez plus de foi en moi, Thomas de Pisan, astrologue du roi Charles V, qui puis vous assurer que je n’ai rien lu, moi, de tout cela dans les astres..., et je pense y lire un peu mieux que cette pauvresse...; n’est-il pas vrai...?

— Je suis mère, Italienne et superstitieuse! répondit seulement madame de Pisan.

— Chère Stella, dit M. de Pisan prenant le bras de sa femme et marchant avec elle vers l’entrée de l’hôtel de la Reine, il y a huit ans que je suis au service du roi de France, il y en a quatre qu’il m’a donné les moyens de vous faire venir à Paris, toi et ma fille, et aujourd’hui il met le comble à ses bienfaits: il permet que Christine soit élevée au palais; la reine elle-même se charge des frais de son éducation, elle vient de me le dire; c’est donc une présentation à la cour qui va avoir lieu ce matin.

— Entends-tu, Christine? une présentation à la cour, dit madame de Pisan à sa fille... Eh bien, tu ne me comprends pas, tu n’es plus contente, heureuse, tu ne sautes pas de joie! ajouta madame de Pisan, secouant le bras de sa fille, qui marchait à son côté, rêveuse et silencieuse.

— Cette femme avait bien besoin de me défendre de manger des pâtés de la maison aux Marmousets! dit-elle, comme si elle se parlait à elle-même.

— Qu’est-ce que cela fait? lui dit sa mère.

— Cela fait que je me meurs d’envie d’en manger,» répliqua vivement la petite fille.

Monsieur et madame de Pisan, occupés l’un et l’autre de pensées plus graves, n’apportèrent aucune attention à cette réponse, et, étant alors entrés dans l’hôtel, continuèrent à marcher vers l’appartement de la reine.

La reine était assise sur un fauteuil à haut dossier. Elle avait, à cette époque, trente ans passés; une grande bonté, unie à une douce majesté, se lisait sur son visage. Elle accueillit fort bien M. de Pisan, sa femme et sa fille; et, voyant Christine regarder très-attentivement un très-bel éventail qu’elle tenait à la main, elle lui en fit don. C’était un de ces grands et riches éventails merveilleusement ouvragés que toutes les femmes portaient à cette époque, en hiver comme en été ; gracieux et coquet jouet féminin, qui donne à la jolie main qui sait le tenir, l’ouvrir, le fermer l’agiter, un attrait de plus.

Mais, sous l’empire d’une idée qui la dominait, même en présence de la reine, dont les témoignages de bonté ne pouvaient la distraire, Christine, aussitôt qu’elle fut hors de l’hôtel Saint-Paul, révéla sa préoccupation par ces mots:

«Passons par la rue Qui-mène-au-Palais, dit-elle, pour acheter un de ces pâtés de la maison aux Marmousets.

— Je n’aime pas les capricieuses, fit pour toute réponse madame de Pisan; il fallait en prendre un lorsque je vous l’ai offert.

Christine ne dit mot; mais le reste du jour on ne la vit ni rire ni jouer avec les petites filles de son âge, ainsi qu’elle avait l’habitude de le faire. Assise, triste et pensive, sur le seuil de la maison de la rue de la Colombe, ses yeux erraient insouciamment en apparence dans toute la largeur de la rue, mais ne se fixant nulle part, si ce n’était pourtant sur le bout qui donnait dans la rue Qui-mène-au-Palais, alors un rayon de désir étrange venait les animer.

Étonnée de cette immobilité si peu en rapport avec la pétulance qui animait ordinairement la petite fille, Annonciata lui demanda deux ou trois fois, avec une inquiétude presque maternelle:

«Qu’as-tu, Christine? es-tu malade? désires-tu quelque chose?

— Je voudrais manger un pâté de la maison aux Marmousets, répondit Christine aussitôt.

— Voici le jour qui baisse, et, pour le beau royaume de France ou pour la république de Venise, ma patrie et la tienne, tu ne me ferais pas passer devant cette boutique à cette heure-là, dit Annonciata.

— De quoi as-tu peur? lui demanda Christine.

— De tout, dit Annonciata; et d’abord fais-moi le plaisir de rentrer, Christine: avec tous ces bruits d’enlèvements, tous ces enfants qui disparaissent, je n’aime pas à te voir si tard près de la rue.

— Tu ne veux pas aller me chercher un gâteau? dit Christine.

— Non, lui dit sa bonne.

— Alors, moi je ne rentre pas, répliqua la petite fille du ton mutin d’une enfant trop aimée et habituée à voir toutes ses volontés satisfaites.

— Je vais chercher ta mère pour te faire obéir, dit Annonciata avec un accent de menace.

— Va,» répondit Christine.

Annonciata partit et resta assez longtemps absente, parce que madame de Pisan, occupée avec son mari, ne put pas tout de suite lui répondre; mais de quel effroi la pauvre bonne fut-elle saisie lorsqu’on revenant elle n’aperçut pas Christine sur le pas de la porte. Elle l’appela, mais en vain: elle eut beau faire retentir de ses cris la rue et les alentours, Christine ne répondit pas, et, à l’endroit où elle l’avait laissée assise, Annonciata ne trouva plus que l’éventail donné par la reine Jeanne de Bourbon.

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Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
Объем:
194 стр. 8 иллюстраций
ISBN:
4064066325770
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Правообладатель:
Bookwire
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