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Élie Berthet
L'incendiaire

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066319731
Table des matières
I L’INVISIBLE
II LA GRANDE MAISON
III UN BRAVE GARÇON
IV CHEZ NOEL
V LE NOTAIRE
VI L’ENQUÊTE
VII LES RUINES
VIII L’ESCALADE
IX LA MAUVAISE NOUVELLE
X LES RECHERCHES
XI LES BLESSÉS
XI LA PLAINTE.
XII PIERRETTE
XIII L’ACCUSATION
XIV LA CARRIEREE
XV LA PROTECTRICE
XVI L’ÉMEUTE
XVII LE PIÉGE
XVIII LES VICTOIRES DE LA FOLLE
XIX LE SECRET DU PORTEFEUILLE
XX LES SUPPLICATIONS
XXI LES OBSTACLES
XXII LA FERME-DU-PENDU.
XXIII LA VEILLÉE
XXIV LES DERNIERS EXPLOITS DE FAQUINETTE
XXV NOEL LETELLIER
XXVI AU PRESBYTÈRE
I
L’INVISIBLE
Table des matières
Peu d’années avant la désastreuse invasion qui laisse de si lugubres souvenirs à la France, quelques communes du Morvan étaient désolées par des incendies qui tenaient les populations en alarme.
Parmi ces populations, celle de Vauvray, petite ville située à trois ou quatre lieues de Clamecy, vivait particulièrement dans une anxiété continuelle. Vauvray, que nous appelons «petite ville», uniquement pour lui faire plaisir, n’est en réalité qu’un gros bourg de mille à douze cents âmes; or, trois incendies y avaient éclaté en moins d’un mois, sans compter ceux qu’on avait constatés sur son territoire, et on comprendra que les craintes de ses habitants étaient suffisamment fondées.
Au plus fort de cette espèce de terreur locale, par une tiède soirée d’août qui succédait à une journée brûlante, un jeune homme, ayant l’apparence d’un ouvrier aisé, sortait de la ville avec l’intention évidente de faire une promenade. Il était grand, bien découplé et semblait avoir une de ces heureuses constitutions où la vigueur s’unit à la grâce. Sa figure brune, régulière, encadrée dans un léger collier de barbe, exprimait l’intelligence et l’aménité, et, quoique ses yeux bleus fussent parfois mélancoliques, sa bouche, bien dessinée, semblait toujours prête à sourire.
Nous avons dit qu’il avait l’apparence d’un ouvrier, mais en ce sens seulement qu’il était simplement vêtu. Il portait un pantalon et une jaquette de drap, une chemise de couleur, un chapeau en paille grossière, le tout d’une exquise propreté; et ce modeste costume empruntait à sa personne une distinction que lui eussent enviée bien des élégants citadins.
Ce jeune homme paraissait très-populaire et très-aimé à Vauvray. Les habitants réunis devant les portes, soit pour souper sur le pouce, soit pour prendre le frais en babillant, l’interpellaient d’une façon à la fois amicale et respectueuse.
–C’est M. Noël, le mécanicien! disait-on; bonsoir monsieur Noël. Une chaude journée tout de même et un temps qui mûrit la vendange!... Eh! bien, croyez-vous que nous allons être tranquilles à la fin et que les brûleurs de maisons s’arrêteront là?
Noël répondait à ces braves gens avec douceur et politesse.
–Que chacun veille chez soi et autour de soi, disait-il; comptons les uns sur les autres, mais comptons de préférence sur nous-mêmes.
Il saluait de la main et passait, sans s’apercevoir que les plus belles filles lui lançaient des œillades et que les mères n’auraient pas été fâchées de le retenir pour causer un brin à cette heure de repos.
Bientôt Noël se trouva hors de la ville. Dès qu’il ne se sentit plus observé, un changement complet s’opéra dans sa personne. Au lieu de cette expression gaie qu’il avait tout à l’heure, ses traits prirent un caractère mélancolique et son pas se ralentit.
Le soleil venait de se coucher derrière de grands nuages de chaleur; sauf quelques bruits de. voix qui s’entendaient encore çà et là dans les vignes, rien ne troublait le calme de la campagne. Le promeneur suivait une route montueuse et solitaire. Arrivé à un embranchement où cette route était coupée par un chemin latéral qui paraissait contourner la ville, il s’arrêta et regarda en avant. Quelque chose s’agitait sous un bouquet d’arbres et un homme, coiffé d’un chapeau numéroté, portant, avec les outils de sa profession, le petit guidon des cantonniers départementaux, se dirigea vers lui.
–Est-ce vous, Grivett? demanda Noël dès qu’il fut à portée; je craignais que vous eussiez déjà quitté votre poste.
–Non, non, monsieur Noël; je ne pars pas ainsi avant l’heure réglementaire. Je suis fonctionnaire public, et, si un inspecteur m’épiait. D’ailleurs, je comptais bien que vous viendriez ce soir.
Ce titre de «fonctionnaire public» que s’attribuait le cantonnier, appela un imperceptible sourire sur les lèvres de Noël.
–J’ai été moi-même retenu assez tard à mon atelier, dit-il en donnant une poignée de main à Grivet. Eh bien, y a-t-il du nouveau?
–Rien. Les gens du pays vont et viennent dans leurs champs comme à l’ordinaire.
–Quoi! n’a-t-il passé, pendant la journée, ni vagabonds ni mendiants inconnus?
–Je n’ai pas quitté la route d’un instant et je n’ai vu personne de suspect.
–Merci, Grivet. Demain vous continuerez d’ouvrir l’œil, n’est-ce pas? Il importe que les honnêtes gens se démènent quand les coquins sont en campagne. Nous finirons bien par tomber sur la bonne piste. En attendant, je vais voir si Jean Reboux, le preneur de taupes, n’aurait pas fait quelque découverte.
–Et où est-il ce pauvre Jean, monsieur Noël?
–Là-bas, dans la vigne de la mère Ringaud, de l’autre côté de la ville. Il n’est pas tard et je le trouverai sans doute encore à sa besogne.
–Quel mal vous avez, monsieur Noël! Depuis quelque temps vous me paraissez tout triste et tout changé.
–Moi, triste! et pourquoi le serais-je? demanda vivement Noël; à la vérité, ces incendies me préoccupent beaucoup; mais n’est-ce pas naturel? Je suis à peu près le chef des pompiers de Vauvray, car M. Duval, l’architecte, qui a le titre de notre lieutenant, est toujours en voyage, et c’est moi seul qui dirige les travaux.
–N’y a-t-il que cela? Il me semble. Enfin, vos secrets sont à vous.
–Vous rêvez, mon bon Grivet, répliqua Noël brusquement. Mais adieu, adieu. Jean serait parti et il faut que je lui parle.
Il serra de nouveau la main de Grivet, et cette fois un peu plus fortement peut-être que d’habitude; puis il s’éloigna, pendant que l’autre le suivait des yeux en hochant la tête.
Noël, de son côté, avait été fort ému de la perspicacité du cantonnier, et, tout en s’engageant dans le chemin qui, comme nous l’avons dit, semblait tourner autour de la ville, il se disait naïvement à lui-même:
–Mon Dieuu! est-ce que cela se voit sur ma figure?
Au moyen âge, Vauvray avait une enceinte de hautes murailles, ce dont les habitants actuels ne se montrent pas peu fiers. Ces murailles n’existent phis depuis de longues années; néanmoins, on distingue encore çà et là quelques massifs de vieille maçonnerie, quelques pans de mur écrétés, servant de clôture aux héritages, et les antiquaires locaux croient y voir les anciennes fortifications de la ville.
Le chemin qu’avait pris Noël s’enfonçait en serpentant au milieu de ces pierres moussues, de ces décombres, hérissés d’orties et de broussailles. Aucune habitation n’avait son entrée principale dans cette voie creuse, irrégulière, inaccessible aux chariots; seulement, par intervalles, on apercevait de petites portes basses, qui devaient être des portes de jardins. Le lieu était désert, et quelques arbres, venus sans culture, y répandaient, à cette heure du soir, une demi-obscurité.
Là cependant quelque chose excitait l’intérêt de Noël, car il s’arrêta devant un mur, plus long et mieux entretenu que les autres.
–C’est le mur de son jardin, murmura-t-il; peut-être est-elle de l’autre côté, à quelques pas de moi!
Et il ne bougeait pas.
Tout à coup il crut entendre marcher rapidement devant lui; mais en vain essaya-t-il de reconnaître la personne qui semblait s’enfuir, il n’entrevit qu’une forme légère, se glissant le long des vieux murs.
La première idée de Noël, idée d’amoureux, avait été que quelqu’un l’observait pour pénétrer les secrets de son cœur; mais aussitôt son esprit, vivement surexcité par les incendies qui désolaient la ville et les alentours, lui suggéra une autre explication.
–Ne serait-ce pas elle qui est menacée cette fois? murmura-t-il; je veux connaître ce rôdeur.
Et il se mit à courir en appelant à voix haute.
Il ne reçut aucune réponse et on continua de fuir; mais il était aussi leste que vigoureux et ne se décourageait pas. Malheureusement, le chemin obscur et inégal, comme nous l’avons dit, formait des zigzags continuels, si bien que Noël, quoiqu’il ne fût guère à plus de vingt pas du fuyard, ne pouvait distinguer ni son visage, ni sa taille, ni même le moindre détail de son costume.
Un moment vint pourtant où il semblait que l’inconnu ne pouvait échapper, sinon à la poursuite, du moins aux regards. Non loin de là les arbres cessaient, le chemin débouchait en pleine lumière. Noël ne détournait pas les yeux de cette percée lumineuse devant laquelle il s’attendait à voir apparaître quelqu’un; mais personne ne se montra.
On avait donc pris une autre direction et Noël, en avançant toujours, atteignit une impasse au fond de laquelle existait une porte de ce jardin qui avait attiré son attention. C’était seulement dans cette espèce de cul-de-sac qu’on avait pu se réfugier, et il n’y avait encore personne.
Le fait paraissait tenir du prodige et le jeune ouvrier demeura frappé de stupeur. Toutefois, il n’était pas homme à rester longtemps inactif, sous le coup de l’étonnement.
–Tonnerre! dit-il, ce gaillard-là ne saurait s’être envolé! Je veux en avoir le cœur net.
Il avisa un mur de six à sept pieds de hauteur, dont la cime présentait, en divers endroits, des traces d’escalade.
–C’est par là qu’il a sauté, dit-il.
Avec une force et une agilité qui prouvaient une longue pratique de la gymnastique, il s’élança à la crête du mur et la saisit de l’extrémité de ses doigts; puis, raidissant ses bras, il s’éleva avec aisance jusqu’au sommet où il se mit en observation.
Il dominait maintenant un magnifique jardin de forme carrée, et qui, sur trois côtés, était bordé par d’épaisses charmilles. Au fond, sur le quatrième côté, on apercevait une belle habitation dont la façade était tournée vers la ville. Mais en vain Noël scruta-t-il les allées symétriques et soigneusement sablées; comme dans le chemin, comme dans l’impasse, on ne voyait personne.
Il contempla avec satisfaction ce riant enclos, qui avait pour lui un charme spécial; toutefois sa contemplation ne fut pas de longue durée.
–Ah çà, que diable est devenu ce particulier? murmura-t-il. Il est vrai que sous ces charmilles. Bah! il s’agit, sans doute de quelque polisson qui vient voler les poires des dames Duhamel. Mais que fais-je là, moi? On n’aurait qu’à me voir!
A peine achevait-il cette réflexion qu’il retombait sur ses pieds dans l’impasse.
–Oui, oui, ce ne peut être qu’un enfant maraudeur, reprit-il; néanmoins, en cas de malheur pour la maison Duhamel, je me souviendrai de ce qui vient de m’arriver ici.
Et il se remit en marche.
II
LA GRANDE MAISON
Table des matières
Quelques instants plus tard, Noël débouchait de nouveau sur la route départementale, de l’autre côté. de Vauvray.
Il y avait encore un peu de jour; d’ailleurs, le jeune ouvrier connaissait trop bien la localité pour éprouver le moindre embarras. Il s’avança donc vers une vigne, qui bordait la voie publique et en était séparée par un palis. Après avoir promené les yeux sur les ceps bien alignés et s’étendant à perte de vue, il allait peut-être appeler, quand une voix aigrelette, comme celle d’un enfant, se fit entendre tout près de lui.
–Bonsoir, monsieur Noël, disait-on joyeusement.
En même temps, celui qui parlait se leva de derrière la clôture où il était couché et se développa comme un long échalas qui sortirait de terre. C’est dire que Jean Reboux, le preneur de taupes, était grand, mince et maigre, si bien que la blouse et le chapeau, qui formaient une partie de son costume, produisaient l’effet des vieux vêtements dont on habille une perche pour effrayer les oiseaux. Sa figure blême, aux joues creuses, était presque imberbe quoiqu’il eût dépassé la trentaine; en revanche, cette figure avait une expression d’honnêteté et de douceur.
Le taupier regardait Noël d’un air d’affection.
–Bonsoir, Jean, lui dit le mécanicien; avez-vous beaucoup travaillé aujourd’hui?
–Oui, oui, monsieur Noël, elles ont joliment poussé, rapport que la terre est humide, et j’ai pris une vingtaine de ces bêtes. Un beau denier, savez-vous? à cinq sous par nez!... On fait ce qu’on peut. Ah! si j’étais robuste et savant comme vous!
–Bah! vous vous rendez utile à votre manière; n’est-ce pas tout ce qu’il faut? Mais, pendant que vous faisiez la chasse aux taupes, vous n’avez pas oublié, je pense, de jeter un coup d’œil sur le chemin?
–Je crois bien! Vous me l’aviez recommandé et j’aurais mieux aimé perdre une demi-douzaine de nez. vous allez voir.
Et il nomma avec volubilité tous les gens, hommes ou femmes, qui avaient passé sur la route depuis le matin. Noël fit un signe de désappointement.
–Je commence à craindre, mon cher Jean, reprit-il, qu’à nous trois nous ne puissions découvrir les scélérats qui causent tant de maux. Cependant, ne perdons pas courage. Vous êtes bien sûr, n’est-ce pas, qu’il n’a passé ici personne de plus?
Le taupier se mit à rire.
–Eh! eh! monsieur Noël, dit-il avec une intention naïvement facétieuse, peut-être a-t-il passé d’autres personnes!
–Et qui donc?
–Les beaux messieurs du château. Je viens de les voir, il y a une heure, se rendre dans leur voiture chez leurs parentes, les dames Duhamel, où ils sont encore.
Et son rire dégénéra en une sorte de râle asthmatique.
Noël ne parut pas goûter l’intention plaisante du taupier. Sa mâle et belle figure se rembrunit.
–Oui, oui, dit-il d’un air de malaise, on prétend que le fils, M. Hector de Lovedy, ne serait pas fâché d’épouser sa cousine Adrienne, qui est maintenant le plus riche parti du canton. Mais que Dieu mette en garde la veuve et la fille du digne M. Duhamel contre les entreprises de ces orgueilleux Parisiens!
Il rêva un moment.
–Au revoir, Jean, reprit-il avec distraction; je vais rentrer chez moi. Ayez toujours l’œil au guet, et, si un incendie éclate dans la ville, vous savez, tout le monde à l’ouvrage!
Il allongea la main par-dessus le palis et serra celle de Jean. Le preneur de taupes fit une légère grimace.
–Quelle poigne, monsieur Noël! dit-il avec un accent d’admiration; ah! vous avez tout pour vous: la mine, la sagesse, l’éducation, et avec ça serrurier mécanicien!... En voilà un sort!... Aussi faut voir comme on vous aime! Moi, d’abord, je n’y vais pas de main morte, et ma mère également, car vous avez été si bon pour nous.
–Pas besoin de parler de ça, Jean, dit Noël avec brusquerie; bonjour à votre mère. Nous nous reverrons bientôt.
Et il s’éloigna, en se dirigeant cette fois vers la ville dont on entrevoyait les premières maisons dans la brume du soir.
On eût dit qu’une préoccupation nouvelle venait de se joindre à ses autres préoccupations. Sa marche était rapide et il regardait à droite et à gauche avec avidité, bien qu’il ne pût pas espérer de rencontrer un incendiaire en pareil endroit. Bientôt, il gagna une avenue plantée de beaux tilleuls, qu’à Vauvray on appelait pompeusement " le boulevard.» Cette promenade était déserte, comme le sont d’ordinaire les promenades des petites villes, et l’obscurité régnait déjà sous les arbres, quoique dans le feuillage on entendit les derniers gazouillements des moineaux. Noël suivit quelques instants cette avenue, où l’herbe amortissait le bruit de ses pas, et enfin il se trouva devant une vaste habitation, séparée de la voie publique par une grille de fer à lances dorées et par une cour ornée de caisses de fleurs.
Cette habitation était précisément la maison Duhamel, que Noël avait vue sous une autre face, lorsqu’il avait escaladé le mur du jardin, et qu’on appelait dans la ville «la Grande Maison.» Il la connaissait de longue date, car il avait travaillé souvent pour le compte du propriétaire, qui était mort d’apoplexie depuis six mois et avait touj ours témoigné le plus vif intérêt au jeune et habile ouvrier. Son attention se porta donc exclusivement sur une calèche, attelée de deux chevaux de prix, qui stationnait devant la porte, puis sur un groupe de personnes qui causaient dans la cour, au moment de se séparer.
Ce groupe se composait de deux dames et de deux messieurs. Les dames avaient l’air de maîtresses de maison qui reconduisaient des hôtes; c’étaient, en effet, madame et mademoiselle Duhamel, l’une et l’autre vêtues de noir. Les visiteurs étaient M. de Lovedy, banquier à Paris, et son fils Hector, gandin de la plus belle venue, tous deux en villégiature au château de Bligny, à une lieue de Vauvray. L’un beau-frère, l’autre neveu de madame veuve Duhamel, ils étaient aussi en deuil, ce qui ne les empêchait pas de se montrer fort sémillants.
Noël, arrêté sous un arbre du boulevard, observait tristement M. Hector, qui causait bas avec sa jeune cousine d’un air d’intimité.
Mademoiselle Adrienne Duhamel était une charmante personne, blonde, dont la blancheur de lys ressortait sous ses vêtements noirs et dont la beauté, grâce à la vigueur que donne la vie de campagne, avait déjà tout son développement. Il y avait bien sur son visage, frais et régulier, une légère expression d’orgueil, due à l’habitude de ne voir autour d’elle que des humbles ou des flatteurs; mais ses yeux, doux et bienveillants, corrigeaient ce petit défaut, résultat d’un vice d’éducation plutôt que d’un travers naturel. Si l’on ajoute à ses autres mérites qu’Adrienne était l’unique héritière de plusieurs millions en propriétés, on comprendra quelle devait être fort recherchée des jeunes gens à marier et que son noble cousin lui-même, tout Parisien qu’il était, pouvait souhaiter de s’unir à la jolie campagnarde.
La mère et la fille, comme nous l’avons dit, accompagnaient leurs parents jusqu’à la grille, où la voiture attendait, et, tandis que les jeunes gens restaient un peu en arrière, Lovedy père, ancien beau devenu énorme, qui parlait très-haut et affectait la bonhomie, disait à madame Duhamel:
–Je vous le répète, ma chère Louise, vous ne pouvez rester indéfiniment confinée avec Adrienne dans cette maison lugubre, qui ressemble à un couvent ou à une prison. Je veux vous distraire un peu l’une et l’autre, et il faut que vous veniez passer quelques jours chez moi, au château de Bligny, où vous verrez du monde. Quand j’ai achété, l’année dernière, cette propriété à mon excellent beau-frère, votre mari, il a été entendu que vous continueriez à considérer Bligny comme étant à vous, et je prétends vous en faire les honneurs. Voyons! est-ce entendu et faudra-t-il vous envoyer la voiture?
Madame Duhamel, bonne femme aux manières simples et franches, fit une réponse que l’on n’entendit pas.
–Deuil légitime! convenances! répéta le banquier; ah çà, ma chère, croyez-vous que, moi aussi, je n’aimais pas ce pauvre Duhamel? Il était plus que mon beau-frère, il était mon ami et je garde de lui le meilleur souvenir. Mais ce n’est pas une raison pour que je laisse sa veuve et sa fille se consumer dans les larmes et les regrets. Allons! vous y réfléchirez et vous finirez par consentir. Voici Hector qui dit amen, j’en suis sûr.
–Vous pouvez l’affirmer, mon père, répliqua Hector avec vivacité, et j’espère qu’Adrienne appuiera nos sollicitations auprès de sa mère.
Pendant cette conversation, on avait atteint la grille. Les deux messieurs prirent congé et Hector, qui avait l’habitude de conduire lui-même, s’empara des rênes des chevaux, tandis que le banquier se hissait pesamment dans l’intérieur de la voiture.
Lovedy fils s’inclina une dernière fois devant les dames, qui se tenaient à l’entrée de la cour, et fit entendre un clapement de langue pour faire partir les chevaux; mais ils reniflèrent, regimbèrent et ne bougèrent pas. Hector punit leur indiscipline de quelques coups de fouet; ils dressèrent les oreilles, piaffèrent et n’avancèrent pas davantage.
–Morbleu! qu’ont-ils donc? s’écria Lovedy fils avec impatience.
–L’alezan est ombrageux, répliqua le domestique; et il y a sous les arbres quelqu’un qui lui fait peur.
Hector regarda dans la direction indiquée et finit par apercevoir Noël.
–Que diable faites-vous ici, l’homme? s’écria-t-il sans bien savoir à qui il s’adressait; allons! décampez au plus vite; ne voyez-vous pas que vous effrayez mes chevaux?
Noël s’approcha lentement; il était pâle de colère, cependant il demanda d’un ton calme:
–Est-ce à moi que vous parlez ainsi, monsieur? Je suis sur la voie publique et d’ailleurs, je désirais dire un mot à madame Duhamel.
–Eh! sacrebleu! répliqua le jeune fat avec arrogance, vous le direz une autre fois. Décampez, je vous le répète.
–Allons! Hector, bouillant Hector, interrompit le père, vas-tu te prendre de querelle avec les gens du pays?... Mais voici l’alezan qui rabat les oreilles. Partons.
Hector agita son fouet, et cette fois l’attelage ne fit aucune difficulté pour se mettre en marche. Quand la voiture passa près de Noël, le jeune Lovedy lui jeta un regard railleur et prononça quelques mots qui devaient être un sarcasme, car le père et le fils se mirent à rire.
Noël, violemment irrité, eût voulu demander compte de cette insolence; mais la voiture était déjà loin, et d’ailleurs que pouvait-il, lui chétif, contre ces riches et puissants personnages? Il demeurait donc bouleversé et sombre à la même place.
De l’autre côté de la grille, les dames Duhamel le regardaient. Il rougit et salua en silence; comme il allait s’éloigner, la mère lui dit avec bonté:
–Il ne faut pas faire attention aux paroles de mon neveu, monsieur Noël; ce n’est qu’un étourdi. Ah çà, veniez-vous réellement chez nous, et aviez-vous quelque chose à me dire?
–Oui, madame; depuis longtemps j’ai une révélation à vous faire au sujet. Il s’agit d’un ouvrage pour défunt M. Duhamel. Mais pardon! ajouta-t-il d’une voix très-altérée, je reviendrai un autre jour, car, en ce moment.
–A votre aise, mon garçon, répliqua la bonne dame.
Elle prit le bras d’Adrienne et toutes deux regagnèrent la maison. La jeune fille se retourna plusieurs fois pendant le’trajet; mais Noël croyait voir sur cette gracieuse figure, un sourire moqueur qui lui faisait plus de mal que les rires désordonnés des autres.
Dès que la mère et la fille eurent disparu, il se rejeta dans l’ombre des arbres.
–Quelle humiliation! murmurait-il, et en sa présence encore!... Au fait, que suis-j e pour elle?... Un pauvre diable, vivant du travail de ses mains, et ma fierté doit lui prêter à rire.
Il reprit bientôt, sans s’apercevoir qu’il exprimait tout haut sa pensée:
–Ensuite, pourquoi cette belle et riche demoiselle, que tout le monde admire, m’aurait-elle distingué du commun de la foule? Par quels mérites, par quels services aurais-je attiré son attention?... Elle est si loin, si loin de moi, que rien ne pourrait diminuer cette distance. maintenant surtout que je suis ridicule à ses yeux. Ah! je voudrais être mort!
Un rire saccadé, d’un caractère étrange, se fit entendre près de lui.
–Bah! dit une voix féminine, est ce qu’on meurt? Moi, quand mon père m’a repoussée, quand mon enfant s’est envolé au ciel, je voulais mourir aussi. Mais je n’ai pas pu. On dit que je suis folle. ce n’est pas vrai. J’ai plus de raison que beaucoup qui se croient bien fins, allez!
Et le rire recommença.
Les dernières lueurs du crépuscule permirent à Noël de reconnaître la personne qui s’était ainsi glissée à son côté. C’était une femme d’une trentaine d’années, très-excentriquement vêtue. On voyait encore sur son visage, couvert de hâle, quelques traces de beauté; mais les chagrins, les fatigues, peut-être la misère, avaient ravagé ses traits, et l’expression égarée de ses yeux verdâtres inspirait une vague appréhension. Elle avait les cheveux coupés court, à la mode des hommes, et son chapeau de paille était enjolivé de fleurs des champs recueillies sur son chemin.
Cette femme, connue sous le nom de «Faquinette», avait une histoire fort triste. Fille d’un fermier aisé du voisinage, elle avait été séduite par un homme dont elle ne voulait pas révéler le nom. Son père l’ayant chassée de chez lui, elle erra quelque temps dans le pays et devint mère d’un petit garçon, qu’elle adorait. Cet enfant ne tarda pas à mourir par accident, et la raison de Faquinette ne put résister à tant de secousses. Depuis plusieurs années, la pauvre femme était complétement folle. Néanmoins, comme elle se montrait inoffensive, serviable à sa manière, elle ne rencontrait dans la ville qu’indulgence et bon vouloir.
Du reste, depuis peu, le sort de Faquinette était moins malheureux. Elle avait perdu son père et il lui était échu quelques biens dans les partages de famille. Aussi l’avait-on pourvue d’un conseil de tutelle, et elle vivait maintenant, en qualité de pensionnaire, chez de braves cultivateurs, qui lui laissaient toute liberté de se livrer à son humeur vagabonde.
Noël eût été fort mécontent si quelque autre personne que Faquinette avait entendu ses paroles; mais avec elle, cette circonstance ne pouvait avoir de gravité. Il lui dit pourtant avec une certaine rudesse:
–Que faites-vous là, Faquinette, et pourquoi m’espionnez-vous?
Elle se remit à rire, car elle riait toujours.
–Bon! reprit-elle, vous ne voulez pas qu’on sache. suffit. Elle est jolie, n’est-ce pas, la demoiselle Adrienne?... Plus jolie que moi, peut-être. Et je l’aime bien, parce qu’elle est bonne. et sa mère aussi, qui est une charitable dame. Mais Adrienne fait la dédaigneuse avec vous, hein! parce que vous êtes pauvre? Ne faut pas vous décourager; est-ce que l’amour, quand il vient, s’inquiète de la fortune? Moi, si j’avais aimé un riche, je ne perdrais pas patience; aussi bien, il peut m’épouser à présent que j’ai des rentes. Vous verrez, vous verrez! vous êtes gentil garçon, et elle vous aimera. Nous autres, nous commençons toujours par faire les dédaigneuses!
Ces folies produisirent sur l’âme blessée de Noël, un effet plus bienfaisant que des paroles sages et consolantes. En dépit de lui-même, le sourire reparut sur ses lèvres.
–Rêvez-vous, ma chère Faquinette? reprit-il; où avez-vous vu qu’une opulente demoiselle pouvait. Je ne suis qu’un ouvrier et je ne serai jamais davantage.
–Eh! eh! il y a des rois qui épousent des bergères. Moi je connais un roi et une bergère; on verra bien ce qui arrivera!
Elle s’interrompit; elle avait le front crispé, l’œil égaré, et une profonde altération se montrait sur son visage mobile. Tout à coup, elle partit d’un nouvel éclat de rire.
–Voulez-vous faire un tour de promenade avec moi, monsieur Noël? demanda-t-elle; j’ai mis mon chapeau à fleurs. Quand nous passerons, les gens ne manqueront pas de dire: «Voilà un beau couple!»
Noël répondit qu’il était pressé et n’avait pas envie de se promener.
–Comme il vous plaira, reprit philosophiquement la folle; aussi bien vous, comme moi, nous ne devons pas éveiller la jalousie de. Et puis, poursuivit-elle d’un ton persifleur, n’êtes-vous pas l’officier des pompiers de la ville? Oui, oui, vous l’êtes. Ah! ah! ah! la pompe! Ah! ah! ah! les pompiers!... Zimlaîla! les beaux militaires!
Et elle s’éloigna en chantant à tue-tête la chanson idiote qui a fait le tour de la France.
III
UN BRAVE GARÇON
Table des matières
Noël Letellier appartenait’à une honnête famille bourgeoise de Nevers. Son père, dont il était l’unique enfant, avait occupé dans cette ville un poste modeste de l’administration publique. L’employé étant mort encore jeune, Noël, alors âgé de quinze ans, s’était trouvé avec sa mère sans autres ressources que quelquesmilliers de francs, amassés sou par sou, grâce à la stricte économie de l’humble ménage.
Quand ce malheur arriva, Noël, élève externe au lycée de la ville, avait fait déjà une partie de ses études d’une manière brillante. La mère était glorieuse de ses succès, et, avec la sublime abnégation des mères, elle voulait qu’il continuât son éducation classique. Le fils, malgré sa jeunesse, n’accepta pas ce sacrifice.
–A quoi cela me conduirait-il, chère maman? dit-il. Quand, à force de privations de votre part et de travail de la mienne, j’aurai conquis mon diplôme de bachelier, en serons-nous beaucoup plus avancés? En sortant des bancs du collège, suis-je sûr de trouver un emploi qui nous fera vivre tous les deux? D’ailleurs, j’ai entendu bien des fois mon père déplorer la situation des employés d’ordre inférieur; on leur donne les goûts et les besoins des gens riches, tandis qu’ils n’ont que des appointements misérables. Pourquoi m’engagerais-je dans une voie fausse et précaire? Je suis robuste, vous avez des habitudes simples; pourquoi n’essayerais-je pas de devenir un habile ouvrier, le premier de sa profession, plutôt que le dernier des bureaucrates? Écoutez mon plan.
Et, avec cette précocité de raison que les chagrins, la nécessité de réfléchir, donnent souvent aux enfants pauvres, il exposa le projet qu’il avait conçu.
On devait prélever sur la succession une petite somme pour payer soit l’apprentissage de Noël chez un maître, soit sa pension dans une école d’arts et métiers. Le reste devait permettre à la veuve de subsister tant bien que mal pendant quelques années. Le jeune homme affirmait qu’à vingt ans il serait en état de pourvoir à ses besoins, ainsi qu’à ceux de sa mère, et le désir d’atteindre ce résultat devait soutenir son courage.
Madame Letellier se désolait que ce fils, objet de si belles espérances, voulût apprendre un métier; mais il se montra si déterminé, que la veuve céda et que le programme de Noël fut mis immédiatement à exécution.
Le jeune homme entra à l’École des arts et métiers de Chàlons, tandis que sa mère. se soumettait à la plus stricte économie dans sa ville natale. Elle put attendre ainsi la fin de l’apprentissage, et Noël fit preuve de tant d’application et de tant d’intelligence, qu’à vingt ans, comme il l’avait annoncé, il était en mesure de vivre, avec elle, du produit de son travail. En sortant de l’École de Châlons, il avait trouvé une occupation lucrative dans les ateliers d’un chemin de fer et avait fait venir madame Letellier près de lui. Plus tard il s’était décidé à s’établir à Vauvray, où le voisinage d’un grand nombre d’usines lui promettait un ouvrage abondant. Avec le produit de ses économies, il avait fondé un modeste établissement qui prospérait, si bien que madame Letellier, morte dix-huit mois environ avant l’époque où nous sommes, avait, sur la fin de sa vie, joui d’un véritable bien-être.
Noël demeurait dans une rue solitaire, non loin de la maison des dames Duhamel; il occupait un corps de logis isolé, dont le rez-de-chaussée contenait la forge et l’atelier. Au premier étage, il y avait deux chambres et une petite cuisine. L’une de ces chambres était celle de Noël; l’autre, qui avait été celle de sa mère, restait fermée depuis la mort de madame Letellier, et il n’y pénétrait qu’avec le respect qu’éprouve une personne pieuse en entrant dans une église. Une femme de ménage venait chaque jour préparer sa nourriture. Souvent il employait à l’atelier plusieurs compagnons forgerons; mais il n’avait avec eux d’autres rapports que ceux exigés par la besogne commune.
Le soir du jour où commence notre récit, Noël, en rentrant chez lui, désirait particulièrement être seul. Ce qui venait de se passer l’avait bouleversé, et il se laissa tomber sur un siège, le visage caché dans ses mains.
Toutefois, son esprit ferme ne s’accommodait pas longtemps de rêveries inutiles, et il songea à chercher dans le travail, ce grand consolateur, l’adoucissement que le travail ne manque jamais de procurer à ceux qui souffrent. Il s’empressa donc d’allumer une lampe, prit place devant sa table, et se mit à dessiner une pièce d’engrenage qui lui était commandée par un manufacturier de la ville.
Peut-être cette occupation ne l’absorbait-elle pas aussi complétement qu’il l’eût souhaité, car de profonds soupirs s’échappaient par moments de sa poitrine et le crayon lui tombait des mains; mais il le reprenait bientôt et poursuivait sa tâche.
Plusieurs heures s’étaient passées ainsi. Noël, fatigué, allait se livrer au repos, quand tout à coup une voix haletante s’éleva dans la rue noire, au milieu du silence:
–Au feu! criait-on.
Aussitôt Noël fut debout; en une seconde toute velléité de sommeil avait disparu. Cependant il craignait de s’être trompé, et demeurait immobile, prêtant l’oreille.
–Au feu! répéta avec un açcent lamentable la voix qui s’était rapidement rapprochée.
On frappa à la porte extérieure et Noël courut à la fenêtre qu’il ouvrit
–Qu’y a-t-il? Que veut-on? demanda-t-il.
–Au feu! bien vite, monsieur Noël, dit le donneur d’alarme, qui était un habitant du quartier.
–J’y vais. Mais où est le feu?
–A la Grande Maison, chez les dames Duhamel. Voyez, c’est un incendie formidable!
Noël leva les yeux: au-dessus de cette rue étroite et sombre, le ciel prenait des teintes rouges, comme sanglantes. En même temps, une sourde rumeur commençait à se produire dans la ville: on entendait des bruits de pas, des éclats de voix, des portes qui s’ouvraient et se refermaient; l’alerte se propageait rapidement.
En apprenant que, cette fois, l’incendie s’attaquait à la demeure de celle qu’il aimait, Noël avait ressenti une violente secousse au cœur. Mais il surmonta cette impression et, se redressant, il cria au porteur de nouvelles:
–Je descends. Courez chez Simon, le tambour, et commandez-lui de battre la générale.
Le voisin partit pour exécuter cet ordre. Alors Noël ceignit sa ceinture gymnastique, couvrit sa tête du casque traditionnel, puis tira d’une armoire une échelle de corde et des grappins, qu’il tenait prêts pour les circonstances de ce genre. Pendant qu’il achevait ces préparatifs, il se disait à lui-même:
–C’est elle qui est en danger. Allons! du sang-froid! N’oublions rien, ne perdons pas la tête; la moindre omission peut avoir des conséquences funestes. Ah! peut-être vais-je trouver une bonne occasion pour mourir!
Au bout d’une minute, il sortait, chargé de son attirail.
Déjà, comme nous l’avons dit, la ville s’éveillait; les rues se remplissaient, de gens à demi-vêtus, qui s’interrogeaient l’un l’autre. Dans le lointain, le tambour commençait son lugubre appel, tandis que le tocsin sonnait dans le clocher.
Noël passa, en courant, au milieu des groupes.
–Le feu est chez les dames Duhamel, s’écriait-il; apportez des seaux. Hommes, femmes, enfants, que tout le monde travaille!... A la chaîne ! à la chaîne
On voulait l’interroger, mais il ne s’arrêtait pas; aussi, en peu d’instants, se trouva-t-il sur le boulevard et il put se rendre compte du désastre.
Outre le corps de logis principal, la Grande Maison se composait de bâtiments très-vastes servant de greniers. C’était là que M. Duhamel conservait les récoltes provenant de ses propriétés, et en ce moment les bâtiments contenaient une énorme quantité de fourrages, de blés et d’étoupes. Ces approvisionnements étaient si considérables que le défunt, ne sachant où les loger, en avait rempli tout le rez-de-chaussée de sa maison, beaucoup trop grande pour ses besoins et pour ceux de sa famille. Or, l’incendie semblait avoir commencé dans les greniers et s’être répandu, avec autant de promptitude que de violence, dans le rez-de-chaussée; les flammes sortaient des fenêtres d’en bas et les étages supérieurs seuls étaient encore intacts.
Noël vit d’un coup d’œil tous ces détails. Autour de lui, dans la cour, allaient et venaient quelques domestiques effarés, criant, se lamentant, ne sachant que faire.
–Où sont les dames Duhamel? demanda-t-il précipitamment.
On se regarda d’un air consterné; personne n’avait vu les maîtresses du logis.
–Mais elles doivent être encore dans leurs chambres du premier étage! s’écria le jardinier.
–Grand Dieu! et l’escalier est en feu. Voyez!
En effet, tout le rez-de-chaussée présentait, comme nous l’avons dit, l’aspect d’une fournaise.
–Ces dames ne logent-élles pas du côté du jardin? reprit Noël.
–Oui, oui, monsieur.
–Songeons d’abord à elles.
Et il s’élança, suivi de quelques assistants, sous une voûte qui, traversant la maison, conduisait au jardin.
Ce côté du bâtiment incendié avait une apparence encore plus terrifiante que l’autre. Les flammes léchaient les murailles, montaient jusqu’aux fenêtres de l’étage supérieur, brûlant les espaliers et projetant une lueur ardente sur les charmilles. Mais Noël n’eut pas le temps de se livrer à un long examen; au milieu des crépitations et des mugissements du feu il entendait des cris déchirants; deux personnes passaient et repassaient devant une fenêtre, comme affolées par la terreur.
–Elles sont là! murmura-t-il.
Aussitôt il prépara les cordes et autres engins de sauvetage qu’il avait apportés. Un appel désespéré, qui partit de la chambre, redoubla son ardeur.
–Au secours! disait-on; nous allons périr!
Noël reconnut la voix de mademoiselle Adrienne Duhamel.
–Me voici, répliqua-t-il.
Avec une adresse qu’il devait à une longue habitude, il lança sur le balcon de la fenêtre un grappin de fer qui y demeura fixé. Une échelle de corde, dont les échelons étaient en bois, pendait à ce grappin, et Noël, sans même s’assurer si l’appareil présentait une solidité suffisante, se mit en devoir de tenter l’ascension. Il se contenta de dire à ceux qui l’entouraient:
–Ayez soin que l’échelle soit bien tendue et que les flammes ne puissent l’atteindre.
–Comptez sur moi, monsieur Noël, dit le preneur de taupes.
–Et sur moi, dit le cantonnier.
Les deux amis de Noël semblaient être sortis de terre pour l’assister dans cette crise. Il ne leur parla pas, mais un regard éloquent les remercia de leur zèle, et, tandis qu’aidés par d’autres spectateurs ils tenaient l’échelle le plus loin possible de la muraille, Noël, se servant seulement des mains, s’éleva avec une étonnante facilité.
Parvenu au balcon, il sauta dans la chambre.
Il y régnait une obscurité complète, une fumée suffocante. Le plancher, miné en dessous par l’incendie, était brûlant; l’air que l’on respirait ressemblait à celui qui s’échappe de la bouche d’un four.
D’abord Noël ne vit personne. Les deux pauvres femmes étaient étendues, presque sans mouvement, sur le tapis. Cependant, il les entendait gémir.
Il marcha vers elles et finit par les apercevoir à ses pieds. Surprises au milieu de leur sommeil, elles n’avaient que leurs vêtements de nuit et quelques effets qui leur étaient tombés sous la main. Noël demanda:

–Mademoiselle Adrienne, où êtes-vous?
Une forme confuse s’agita dans les ténèbres.
–Pas moi, pas moi d’abord! répliqua-t-on avec un accent décidé; c’est ma mère qu’il faut sauver. Elle a déjà perdu connaissance. Vite, vite, sauvez-la.
–C’est que je crains.
–Sauvez-la, vous dis-je. je vous en prie. je le veux!
La jeune fille souleva madame Duhamel évanouie et la plaça dans les bras de Noël. Celui-ci n’hésita plus.
–Soit, dit-il; mais je vais remonter, et si je vous trouve morte, Adrienne, je mourrai avec vous.
Adrienne ne parut pas avoir compris ces paroles, et peut-être n’entendit-elle pas non plus les recommandations de Noël qui l’invitait à rester près de la fenêtre, par laquelle arrivait encore un peu d’air respirable. Quant à lui, il se hâta de remplir sa mission. Chargeant sur ses épaules madame Duhamel, il l’y attacha solidement avec une courroie. Puis, il se dirigea vers le balcon et, malgré les tourbillons de fumée, il commença la descente.
La bonne dame était lourde, on pouvait craindre que la fragile échelle ne cédât sous un double fardeau. Heureusement Noël connaissait le danger et prenait toutes les préceutions imaginables pour éviter un accident. Grâce à son adresse autant qu’à sa vigueur extraordinaire, il parvint bientôt au bas de l’échelle et déposa madame Duhamel sur le gazon, au milieu de personnes empressées à la secourir.
La pauvre mère, ranimée par l’air pur, s’écria:
–Où est Adrienne?... Sauvez ma fille.
–J’y vais, madame, répliqua simplement Noël.
Et, malgré les observations des assistants, il retourna vers la périlleuse échelle. Comme il posait le pied sur le premier échelon, le preneur de taupes accourut et lui remit un linge ruisselant d’eau.
–Un drap mouillé, monsieur Noël, dit-il; il faut vous en envelopper.
–Oui, oui, cela pourra lui servir à elle. Merci, Jean.
Il jeta le drap mouillé sur son bras, de manière à n’être pas gêné dans ses mouvements et monta de nouveau.
Avec son agilité accoutumée, il atteignit le balcon qu’il enjamba. La chambre était plus sombre que jamais; on y sentait une chaleur telle qu’aucune créature humaine ne semblait pouvoir la supporter au delà de quelques minutes. Noël avança dans la fumée en appelant: «Adrienne! mademoiselle Adrienne!» Il ne reçut aucune réponse. Il continua d’avancer, en tâtonnant et en répétant le nom d’Adrienne avec une anxiété croissante. La jeune fille devait être morte ou évanouie.
Tout à coup, dans un coin de la chambre, brilla un premier jet de flamme qui venait de percer le plancher et en annonçait sans doute l’effondrement prochain. A cette lueur, Noël aperçut enfin mademoiselle Duhamel, étendue sans mouvement par terre. Elle était demi-nue et les longues boucles de ses cheveux flottaient sur ses épaules. Elle avait les yeux clos; de légers tressaillements témoignaient seuls qu’elle existait encore.
Elle était si belle ainsi que, malgré l’imminence du danger, Noël resta quelques secondes en contemplation. Il semblait ébloui, fasciné. Cette jeune fille si fière, dont le séparaient tant de préjugés, se trouvait là à ses pieds; qu’il hésitât à la secourir, et la charmante enfant ne serait bientôt plus qu’un peu de cendre.
Cette pensée lui rendit toute sa présence d’esprit. Il s’élança vers mademoiselle Duhamel et l’enveloppa rapidement du drap mouillé. Au contact de cette étoffe fraîche, Adrienne éprouva un frémissement de bien-être. Noël prit dans ses bras ce beau corps inerte et, le pressant doucement contre sa poitrine, il marcha vers le balcon qu’il atteignit bientôt.
Il était temps; une partie du plancher venait de s’écrouler derrière lui, des tourbillons de flammes atteignaient déjà le plafond.
En ce moment, le jardin était plein de monde, et dès que Noël apparut, les applaudissements, les bravos éclatèrent de toutes parts. Il n’eut pas l’air de les entendre, et, impatient d’échapper à cette température infernale, il allait s’engager sur l’échelle de corde, quand de nouveaux cris, cris de douleur et d’épouvante cette fois, l’arrêtèrent, et il se pencha pour voir de quoi il s’agissait. Malgré toutes les précautions, le feu, sortant des fenêtres inférieures, avait gagné l’échelle de corde et elle brûlait à quelques pieds au-dessous de lui.
En acquérant cette certitude, il se cramponna de nouveau à la galerie de fer et ne bougea plus. Mais, exposé avec sa compagne aux flammes qui sortaient de la chambre et à celles qui montaient du rez-de-chaussée, debout sur un rebord étroit, asphyxié par la fumée, il ne pouvait résister longtemps, malgré sa vigueur et son indomptable volonté, à tant de circonstances ennemies.
La foule était frappée de terreur. Les uns adressaient à Noël des encouragements, les autres demandaient des matelas pour amortir l’effroyable chute qui semblait imminente. Les forces du jeune homme s’épuisaient, et le vertige s’emparait de lui, quand quelqu’un s’écria:
–Tenez bon, monsieur Noël, j’arrive.
En même temps, le cantonnier Grivet fendit les rangs des spectateurs, apportant une échelle de bois qu’il était allé quérir sous le hangar du jardinier.
Une vingtaine de mains s’empressèrent de la dresser contre la muraille, et, par bonheur, elle se trouva assez longue. Noël put donc poser les pieds sur un appui plus commode que le rebord du balcon.
Restait à descendre. Mais l’intrépide garçon, épuisé par tant d’efforls, n’était plus sûr de lui-même et craignait de compromettre la précieuse existence dont il avait la garde. Il ne cessait pourtant de serrer convulsivement contre sa poitrine mademoiselle Duhamel évanouie, et le peu de vigueur qui lui restait se concentrait dans les bras qui soutenaient ce charmant fardeau.
Ses craintes n’étaient pas vaines; à peine eut-il descendu quelques échelons qu’il sentit que décidément ses forces allaient le trahir. Alors, avec une sagacité pour ainsi dire instinctive, il employa le seul moyen qui présentât des chances de succès. Soutenant Adrienne sur ses bras étendus, il entoura de ses jambes et de ses bras les montants de l’échelle et se laissa glisser.
Un pareil expédient pouvait avoir les plus terribles conséquences. Noël coulait avec une rapidité effrayante, et, outre que ses mains se déchiraient contre le bois, il pouvait, en arrivant à terre, être tué par la violence du choc. Mais il s’était dit que, dans ce cas, son corps brisé préserverait Adrienne de toute atteinte sérieuse, et cela lui suffisait.
Les choses s’arrangèrent mieux qu’on ne pouvait l’espérer. Le cantonnier et le preneur de taupes veillaient en bas, ainsi que d’autres personnes pleines de courage et de bon vouloir. Quand Noël approcha, avec une vitesse vertigineuse, du pied de l’échelle, tous s’élancèrent pour amortir sa chute. Plusieurs, et notamment Jean Reboux, furent renversés; mais Noël et sa compagne tombèrent entre les bras des autres assistants, sans éprouver la violente secousse que l’on redoutait pour eux.
Des applaudissements accueillirent encore ce résultat favorable. Néanmoins, la jeune fille et son sauveur se trouvaient dans un état également alarmant. Adrienne demeurait évanouie, tandis que Noël lui-même avait roulé sans connaissance sur le sol.
Comme l’on s’empressait autour de lui, madame Duhamel, qui avait suivi, avec une anxiété facile à comprendre, toutes les phases du sauvetage, couvrait sa fille de baisers.
–Adrienne, mon enfant bien-aimée, s’écriait-elle, tu m’es donc rendue?... Je tremblais. Mais, bon Dieu! elle ne voit plus, elle n’entend plus.
–Bah! bah! ce n’est rien, ma digne dame, répliqua une grande femme, à tournure hommasse, mais à figure franche et bienveillante, qui s’était agenouillée auprès de la jeune fille et la palpait doucement; une simple pâmoison. Allez, la jolie demoiselle était entre bonnes mains! M. Noël, qui vous a tirées de là toutes les deux, se serait laissé moudre les os et griller la chair avant de souffrir qu’il vous arrivât le moindre dommage. Ah il ne craint ni pour sa peine, ni pour sa peau, M. Noël?
Pendant que madame Duhamel et la grande femme prodiguaient leurs soins à Adrienne, Noël reprenait ses sens. Quelques gouttes de cognac, qu’on avait versées sur ses lèvres, suffirent pour le ranimer, et il se souleva en cherchant à recueillir ses idées.
–Tonnerre! murmura-t-il avec confusion, voilà que je fais la carpe à présent!... Mais où est-elle donc?
A la lumière éclatante de l’incendie, on lui montra le groupe de femmes. Aussitôt il s’avança en chancelant vers elles. Une joie inexprimable brillait dans son regard.
–Toutes deux, toutes deux! répétait-il avec une exaltation qui tenait du délire; mon Dieu! je vous remercie. Je n’aurais pas acheté trop cher au prix de mon existence un semblable bonheur!
Madame Duhamel, rassurée au sujet d’Adrienne, courut au-devant de lui et l’embrassa avec transport.
–Ah t monsieur Noël, s’écria-t-elle, sans votre admirable dévouement, ma fille et moi nous eussions péri de la plus affreuse des morts. Mon mari avait bien raison de dire que vous étiez un brave jeune homme!
Noël était si ému qu’il ne pouvait parler.
–Ce n’est pas tout ça, interrompit la grande femme qui s’appelait la mère Brandin et qui était la ménagère de Noël, ces pauvres dames ne peuvent rester ainsi au froid, à moitié vêtues, devant tout ce monde. Il faut bien vite les conduire quelque part.
–C’est vrai, répliqua madame Duhamel; mais où aller? Notre maison tout entière est en feu.
–Chez moi, madame, s’écria Noël; oh! je vous en conjure, ne me refusez pas cette faveur. Ma maison est à deux pas. Ma femme de ménage va vous y conduire et vous servira de son mieux. Vous entendez, madame Brandin? ajouta-t-il; vous mettrez ces dames dans la chambre de feu ma mère où personne n’entre que moi.
La Brandin, qui connaissait le profond respect de son maître pour cette chambre privilégiée, fit un geste de surprisé.
–Si ma mère existait encore, poursuivit-il, elle serait bien contente et bien fière d’y recevoir les dames Duhamel. Du reste, elles auront la libre disposition de mon logis, car je ne compte pas y rentrer avant demain. Mon devoir n’est-il pas d’éteindre cet incendie formidable qui menace de gagner toute la ville?
–J’accepte donc, répliqua madame Duhamel; nous devons bien cela à notre courageux sauveur..i Mais hâtons-nous, car il n’est pas convenable. et puis, Adrienne a besoin de prompts secours.
Noël remercia chaleureusement et donna ses instructions à la Brandin, ainsi qu’au cantonnier et à Jean, qui devaient accompagner les dames chez lui.
Les événements que nous venons de raconter s’étaient passés en moins d’un quart d’heure, et, dans ce premier moment, l’affluence n’avait pas été très-considérable autour de la maison incendiée. Mais toute la population de Vauvray accourait maintenant; bon nombre de gros bourgeois vinrent offrir leurs services à madame Duhamel et lui proposer de la recevoir chez eux avec sa fille.
–Merci, répliqua-t-elle; j’ai promis à ce courageux jeune homme de me réfugier dans sa maison, et je ne m’en dédis pas.
Elle paraissait assez bien remise pour marcher; en revanche, Adrienne, qui commençait à peine à reprendre ses sens, était non-seulement incapable de se soutenir, mais elle avait les pieds nus. Grivet et Jean proposèrent timidement de la porter jusque chez Noël.
–Je voudrais bien voir ça! s’écria la Brandin d’un ton bourru. Avisez-vous de toucher, avec vos grosses vilaines pattes, à cette mignonne créature! Vous la casseriez sans aucun doute. On n’a pas besoin de vous. Laissez-moi faire.
La robuste virago saisit Adrienne, l’enveloppa dans son tablier et l’emporta avec autant d’aisance que fait une nourrice d’un enfant endormi.
La mère et la fille excitèrent, sur leur passage, une sympathie profonde; mais on écarta avec ménagement tous ceux qui prétendaient les arrêter pour demander des détails ou pour témoigner de l’intérêt. Aussi atteignit-on bientôt la maison, dont la porte était ouverte et où brillait encore une lumière.
Comme on allait y pénétrer, un éclat de rire s’éleva dans l’obscurité de la rue et Faquinette s’approcha avec curiosité.
–Tiens! s’écria-t-elle, les dames de la Grande Maison qui viennent chez Noël! En voilà du nouveau!... Elles ne sont donc pas dans le ciel?
–De quoi vous mêlez-vous et que faites-vous là, sotte créature? lui dit la Brandin rudement. C’est une honte qu’on vous permette de sortir pour vous moquer quand tout le pays est dans la tristesse. Tournez-nous les talons bien vite.
Et elle fit un geste menaçant.
–Ouais! dit la folle en sautant lestement de côté; est-elle mauvaise cette Brandin! Les dames de la Grande Maison sont mes amies, ma chère. Elles ont toujours quelque bonne parole ou quelque friandise pour moi. Et puis, voilà bien du bruit parce qu’une maison brûle! Si ce n’est que cela, je vais chanter pour éteindre le feu. Vous allez voir!
Et elle s’éloigna en chantant à tue tête une chanson, qui n’était pas un charme magique sans doute, du moins un charme efficace, car l’incendie semblait redoubler de violence.
Tandis que la Brandin montait pour installer les dames dans l’appartement de Noël, le cantonnier et le preneur de taupes restèrent en bas.
–Grivet, demanda Jean, avez-vous entendu ce que disait tout à l’heure l’iinnocennte?
–Bah! est-ce que l’on fait attention aux paroles d’une folle?
–Pourquoi pas? Voyez-vous, Grivet, dans votre état, on n’a pas besoin d’être fin; vous êtes là sur votre route à casser des pierres ou à brouetter du sable et ça suffit. au lieu que moi j’ai occasion chaque jour d’exercer mon entendement. Ces bêtes ne manquent pas de ruses, vous comprenez bien; elles veulent défendre leur nez, qui me rapporte à moi cinq sous pièce, et cela m’en donne. du nez.
–Pour Dieu! Jean, où voulez-vous en venir? demanda le cantonnier avec impatience.
–Ne vous fâchez pas. Quoique vous soyez fonctionnaire public, faut bien rire un peu; on a tant de misères!... Eh bien! je l’avoue, Faquinette, cette folle, commence à m’être diantrement suspecte. Elle va et vient nuit et jour à sa fantaisie; elle dit et fait toutes sortes de choses baroques, riant et chantant sans cesse.
–Quoi donc, Jean! croiriez-vous Faquinette capable. Elle ne cause de tort à personne.
–C’est possible, Grivet; mais nul ne sait les idées bancroches qui peuvent passer par la cervelle d’une folle, et je flaire quelque chose.
–Vous n’avez pas plus de nez que de cervelle, mon pauvre Jean. N’importe! contez vos soupçons à M. Noël. Il y voit clair, lui, car il est aussi sage et aussi malin qu’il est bon, ce qui n’est pas peu dire. Savez-vous, Jean, que c’est à lui que je dois ma place de cantonnier? Cinquante-cinq francs par mois et les gratifications!
–Et moi donc, ne lui dois-je pas d’avoir pu soutenir ma mère pendant cette longue maladie où elle a failli périr?... Quel vaillant jeune homme! Avez-vous vu ce soir, Grivet, comme il se-jetait au milieu des flammes!... Je vous dis que c’est un saint!
Quand les deux amis parlaient de Noël Letellier, ils en avaient pour longtemps; mais ils furent interrompus par la Brandin, qui vint leur porter des ordres à exécuter sans retard.
IV
CHEZ NOEL
Table des matières
Il était grand jour depuis longtemps quand Noël put quitter le théâtre de l’incendie. On était maître du feu, autrement dit, le feu ne pouvait plus se propager; mais la maison des dames Duhamel et ses vastes dépendances étaient complètement perdues.
D’ailleurs, les secours abondaient et les habitants de Vauvray pouvaient sans inconvénient se reposer. Les pompiers des communes voisines étaient accourus et fonctionnaient avec leur dévouement habituel. Des gendarmes maintenaient l’ordre, et une compagnie de soldats, en garnison au chef-lieu, venait de déboucher au pas gymnastique sur la promenade pour porter assistance.
Noël, malgré sa forte constitution, était littéralement écrasé de fatigue; ses vêtements brûlés, imprégnés d’eau, ses mains sanglantes, sa pâleur excessive, témoignaient de ses efforts surhumains pendant cette terrible nuit. Toutefois, à mesure qu’il approchait de sa demeure, ses yeux se ranimaient, sa tête se redressait, son pas devenait plus ferme; il songeait aux personnes réfugiées chez lui et semblait marcher à la poursuite d’une éblouissante vision.
Une voiture de maître, attelée de deux chevaux, qui stationnait à l’angle de la rue, changea le cours de ses idées; un nuage passa de nouveau sur sa figure. Le cocher et le valet de pied portaient la livrée de M. de Lovedy, et il était facile de s’imaginer à quelle intention cette voiture se trouvait là.
Noël, au lieu de monter d’abord au premier étage, entra dans l’atelier où se tenaient Jean et la Brandin.
Il se jeta sur un banc, arracha le casque qui lui étreignait le front et balbutia péniblement:
–Mère Brandin, un verre d’eau, je vous prie.
La femme de ménage s’empressa de lui apporter ce qu’il demandait.
–Si ça a du bon sens de s’abîmer ainsi! dit-elle; par ma foi! monsieur Noël, si les coquins qui brûlent les maisons ne finissent pas par rester tranquilles, vous y laisserez vos os. Avec ça que vous les ménagez, vos os! On dirait que vous en avez de rechange.
Noël ne s’impressionna pas beaucoup de ces objurgations. Ranimé par le cordial naturel dont il venait de faire usage, il regarda le taupier et dit d’un ton amical:
–Ah! c’est vous, Jean? Vous m’avez été bien utiles hier au soir, vous et le cantonnier, et vous m’avez aidé à sortir d’un mauvais pas. Où est Grivet?
–A son travail sur la grand’route, rapport à l’inspecteur. Mais il est resté toute la nuit avec moi.
–Et. les dames? demanda Noël en baissant les yeux.
–Les dames! répliqua la Brandin, elles sont encore là-haut, dans l’ancienne chambre de votre mère, et on les a dorlotées comme on a pu. Les bourgeoises de la ville ne cessent de leur envoyer du linge, des robes, du bon vin et tout, car elles étaient comme des petits saint Jean, les pauvres créatures! A cette heure, elles ont avec elles leur parent, le gros M. de Lovedy, qui veut absolument les emmener au château. Sa voiture est au coin de la rue. Quant au jeune M. de Lovedy, celui qui a l’air si faraud, il est reparti à cheval pour tout préparer là-bas. Réellement, ce que la mère et la fille peuvent faire de mieux, c’est d’aller s’établir à Bligny; mais elles ne veulent pas partir avant de vous avoir vu, et elles vous attendent.
–Elles m’attendent! Je ne saurais me présenter dans l’état où me voilà.
–Bon! n’est-ce pas pour elles que vous vous y êtes mis? Je vais les prévenir, car elles sont pressées.
Et la ménagère sortit précipitamment; Noël avait eu à peine le temps de faire disparaître les traces de son rude travail pendant la nuit précédente, quand elle reparut et l’invita à monter.
Madame et mademoiselle Duhamel se trouvaient, nous le savons, dans une pièce confortable et presque élégante, que le bon fils regardait comme un temple consacré à la mémoire de sa mère. Elles étaient complétement habillées, leurs amies de la ville leur ayant envoyé, ainsi qu’on vient de le dire, le linge et les vêtements qui pouvaient leur être nécessaires à la suite de ce désastre. Adrienne, pâle et abattue, les cheveux un peu en désordre, était assise à côté du lit, sur lequel elle appuyait languissamment sa tête, et il y avait dans le rapprochement de cette tête charmante et de l’oreiller sur lequel il avait vu tant de fois la tête vénérable de madame Letellier, quelque chose qui touchait Noël jusqu’aux larmes. Madame Duhamel, à peine moins faible que sa fille, occupait l’unique fauteuil de la pièce, tandis que le banquier avait pris place à quelques pas et semblait essayer de consoler ses parentes.–
A la vue du maître du logis, la mère et la fille se levèrent avec empressement.
–M. Noël! s’écria madame Duhamel avec effusion en lui tendant la main.
–Notre sauveur, balbutia Adrienne.
Noël se taisait.
–Pauvre garçon! reprit la bonne dame, comme il doit être accablé de fatigue! Regarde donc, Adrienne, il a la barbe et les cheveux brûlés. Mais, ajouta t-elle, vous revenez de là-bas, pourra-t-on sauver quelque chose?
Le mécanicien secoua la tête.
–Ainsi donc, il ne reste plus rien de cette maison que mon mari aimait tant, où j’ai été si heureuse, où ma fille est née? Ensuite il ne faut pas trop nous plaindre; nous pouvions périr dans cette catastrophe.
–Quand M. Noël m’a trouvée, dit Adrienne, le plancher croulait déjà et il m’a transportée sur le balcon, où nous sommes restés pendant quelques minutes entre la vie et la mort... Je priais Dieu mentalement pour lui comme pour moi.
–Quoi, mademoiselle, demanda Noël, aviez-vous connaissance de ce qui se passait?
–Je ne pouvais ni parler ni me mouvoir; mais je n’ai jamais perdu complétement conscience de moi-même.
–Et vous vous souvenez de tous les détails.
–De tous, murmura la jeune fille, dont les yeux se voilèrent de leurs longs cils.
Noël, à son tour, baissa la tête et il y eut une pause. Madame Duhamel reprit bientôt:
–Nous allons vous quitter, monsieur Noël, car voici mon beau-frère qui nous emmène à Bligny. Recevez, encore une fois, nos remerciements. Il est des services, ajouta-t-elle avec embarras, que l’on n’oserait reconnaître d’une certaine façon, de peur de blesser de nobles susceptibilités. Mais j’espère qu’à l’avenir vous me considérerez comme votre amie, et peut-être trouverai-je une occasion de remplacer auprès de vous cette mère que, m’a-t-on dit, vous aimiez tant.
Ces paroles, si affectueuses et si délicates, causèrent au jeune mécanicien un véritable ravissement.
–Ah! madame, s’écria-t-il, je n’ai pas mérité. Ma.récomp3nse est tout entière dans mon cœur et je n’aspire à aucune autre.
M. de Lovedy jeta une note brutale dans ce concert de sentiments généreux.
–Je vous le disais bien, ma chère Louise, reprit-il, ces pompiers ne peuvent rien recevoir des personnes auxquelles ils rendent service, et celui-ci, qui est l’officier, n’aurait garde de manquer à la consigne. Ah! çà, monsieur Noël, poursuivit-il, n’a-ton aucune idée dans la ville des abominables incendiaires qui viennent de se signaler par ce nouvel exploit?
Noël, quoique blessé des observations du banquier, répondit sans aigreur:
–Aucune, monsieur; cependant la justice s’est émue sérieusement de ces crimes réitérés, et on annonce l’arrivée à Vauvray d’un juge d’instruction qui va ouvrir une enquête.
–Bah! la justice ne trouvera rien, comme à l’ordinaire.
–On l’aidera, monsieur; pour ma part, si je découvre quelque chose. et j’y arriverai! J’y arriverai, j’en réponds!
Il avait prononcé ces paroles avec tant de confiance que M. de Lovedy et les dames le regardèrent avec étonnement.
–Puissiez-vous réussir, monsieur Noël! dit la mère. Mais était-ce donc pour me donner un avertissement à ce sujet que vous sembliez, hier, vouloir me parler?
–Non, non, madame; je voulais seulement vous avertir qu’autrefois, selon les ordres de votre mari, j’ai construit, dans sa chambre de la Grande Maison, un coffre-fort en fer, soigneusement caché dans la muraille, et qu’il destinait, me dit-il, à renfermer des papiers et des objets précieux. Personne, excepté lui et moi, n’avait connaissance de ce secret, et si M. Duhamel était encore de ce monde, je n’en parlerais pas. Mais, après bien des hésitations, il m’a semblé que je devais déclarer cette particularité à la famille. Malheureusement, poursuivit Noël, j’ai trop tardé peut-être.
Cette révélation parut produire un effet extraordinaire sur le banquier; il avait tressailli, puis était devenu pâle. Il reprit, en essayant de rire:
–Tiens! tiens! je n’aurais pas cru mon cher et excellent beau-frère si cachottier. Vous, Louise, saviez-vous l’existence de ce coffre secret?
–Nullement; mais la mort de mon mari a été si subite, si imprévue.
–Quant à moi, dit Adrienne avec timidité, je me souviens du temps où M. Noël venait travailler chez nous, et je me demandais ce qu’il pouvait faire seul dans la chambre de mon père.
–Petite curieuse! reprit Lovedy; mais croyez-vous, monsieur Noël, que le coffre-fort, construit par vous, ait pu résister à l’incendie épouvantable de cette nuit?
–Je l’ignore, monsieur; comme je revenais ici, j’ai entendu un écroulement et peut-être était-ce celui du mur qui renfermait la cachette. Le coffre, du reste, est solide, à l’abri du feu, et, si l’on n’en retrouvait pas la clef, moi seul serais en état de l’ouvrir, à moins qu’on ne le brisât.
L’agitation du banquier devenait de plus en plus visible.
–Allons, reprit madame Duhamel, nous nous occuperons de cela quand il sera possible d’approcher de ces malheureuses ruines encore embrasées. S’il faut le dire, je ne crois pas que le coffre contienne des objets de valeur, car nos titres de rentes et de propriétés sont déposés chez maître Perrin. Merci pourtant, monsieur Noël: peut-être votre avertissement a-t-il plus d’importance qu’on ne croit.
Les dames s’étaient levées et se disposaient à partir, quand le bruit d’un tambour qui battait la marche retentit au dehors. Noël se redressa vivement.
–Quoi! dit-il, serait-ce un nouvel incendie? Il courut à la fenêtre; mais il se retira aussitôt.
–Rien, reprit-il; des saltimbanques1. Ils choisissent bien leur temps!
Néanmoins, madame et mademoiselle Duhamel s’approchèrent distraitement de la fenêtre et jetèrent, à leur tour, un regard dans la rue.
Un gros homme, en maillot blanc et en justaucorps à paillettes, s’avançait d’un pas majestueux. A son côté marchait un enfant, vêtu en paillasse, à figure maigre, au teint flétri, et qui ne paraissait pas avoir plus de cinq ou six ans, quoiqu’il en eût peut-être le double. Ils étaient précédés d’un pauvre diable en guenilles, frappant à tour de bras sur sa caisse fêlée, et suivis d’une vingtaine de ces polissons que ne manque jamais d’attirer le moindre spectacle, à la condition qu’il soit gratuit.
Les dames, comme Noël, n’avaient fait qu’une rapide apparition à la fenêtre; cependant elles avaient été vues du dehors, et toute la bande s’arrêta devant la maison. Là, après que le. tambour eut exécuté un roulement, on entendit une voix enrouée qui criait:
«Avec la permission des autorités constituées de cette ville, c’est pour avoir l’honneur de prévenir le public que ce soir, à six heures, sur la place de la Promenade, aura lieu une grande représentation de la troupe Sans-Pareille, où l’on verra: l’Hercule du Nord qui jonglera avec des poids de mille kilos et tombera toutes les personnes qui voudront bien l’honorer de leur confiance; la Belle Américaine dite l’Incomparable, qui exécutera la danse sur les œufs et d’autres danses de caractère. Les intermèdes seront remplis par les exercices de l’inimitable Zozo, dit le Disloqué.»
–C’est pas vrai! s’écria l’enfant d’une voix glapissante.
Dans la rue, on se mit à rire de cette interruption que l’on trouvait des plus comiques.
–Pourquoi, monsieur Zozo, demanda le saltimbanque avec toute la gravité de Mondor, vous permettez-vous de contredire votre respectable maître?
–Ah! je vas vous dire, répliqua l’enfant en faisant la grimace, c’est pas le Disloque que je m’appelle, c’est le Déjeté.
Nouveaux rires de la foule à laquelle cette réponse semblait pleine de finesse et de bon goût.
Après quelques autres bouffonneries de même force, le saltimbanque acheva son annonce; puis le tambour se remit à battre la marche, et on alla répéter la même scène au plus prochain carrefour.
–Comme la police est mal faite! dit M. de Lovedy; devrait-on souffrir que ces vagabonds courent ainsi la ville, en ce moment de désastre public?
–Ce sont de pauvres hères qui gagnent péniblement leur pain, répliqua Noël; cependant une chose me frappe, c’est que cette bande de saltimbanques ne manque jamais d’apparaître, soit ici, soit dans les villages environnants, aussitôt qu’un incendie a éclaté.
–Et que concluez-vous de cela? demanda madame Duhamel.
–Rien encore, madame; Dieu me garde de soupçonner des malheureux sans motifs suffisants!
En ce moment, un cheval s’arrêta devant la porte; puis il y eut comme une dispute au rez-de-chaussée, et quelqu’un monta l’escalier en courant. Bientôt Hector de Lovedy, en bottes et une cravache à la main, entra tout essoufflé.
–Sacrebleu! s’écria-t-il, il y a en bas une grande gaillarde qui voulait me conter des histoires. Je vous l’ai remballée!... Eh bien! ma chère cousine, ma chère tante, tout est prêt au château. Le déjeuner vous attend, votre appartement est préparé. Et vous me pardonnerez si je ne me plains pas trop d’une fâcheuse affaire qui vous rapproche de nous.
–Et moi, mon garçon, répliqua madame Duhamel en souriant, j’aurais souhaité que ce rapprochement eût lieu pour une tout autre cause.
Adrienne ne dit rien, mais elle ne semblait nullement ravie d’aller au château.
–Hector, reprit M. de Lovedy, avant de partir, toi et moi, nous devons adresser, pour notre compte personnel, de chaleureux rernercîments à M. Noël Letellier, qui, cette nuit, a sauvé la vie à nos bienaimées parentes.
Ces paroles étaient prononcées non-seulement avec politesse, mais encore avec une sorte de cordialité. Le jeune fat regarda d’un air railleur le maître du logis.
–Certainement, certainement, mon père, répliqua-t-il, c’est un pompier modèle, je le reconnais. Il ne craint ni le feu ni l’eau, et je lui envie d’avoir porté dans ses bras ma bonne tante et ma jolie cousine. Ma foi! si j’avais été là, je n’aurais laissé ce soin à personne.
–Oui, mais tu n’étais pas là.
–Monsieur Noël, dit Adrienne en baissant les yeux, a accompli une courageuse action dont peu de personnes seraient capables.
–Voulez-vous dire, Adrienne, s’écria Hector, que j’aurais hésité.
–Allons! interrompit M. de Lovedy, c’est assez. Adieu, monsieur Noël; si vous venez à Bligny, vous y serez le bienvenu pour ces dames comme pour moi.
Et il serra la main de Noël. Hector parut se piquer d’honneur; il saisit, à son tour, la main du jeune mécanicien et la secoua vigoureusement, en disant d’un ton moitié sérieux, moitié plaisant:
–Oui, vous êtes un vrai, un grand pompier. un admirable pompier. et je le soutiendrai à la face des cieux et de la terre!
Noël ne pouvait être très-flatté d’un compliment de ce genre, cependant il sourit d’une manière équivoque et on descendit l’escalier. Le maître du logis accompagna ses hôtes jusqu’à la porte de la rue; après les avoir salués une dernière fois, il s’arrêta sur le seuil et les regarda s’éloigner.–
Hector offrit le bras à sa cousine pour regagner la voiture, mais elle le repoussa avec une sorte de vivacité et prit le bras de sa mère.
Noël demeura à la même place jusqu’à ce que la voiture eût disparu.
–Décidément, pensait-il. Adrienne n’aime pas ce fat présomptueux qui ricane touj ours. Et puis, elle ne me garde pas rancune pour ma coupable hardiesse, alors que, la croyant privée de connaissance, je la pressais un peu trop sur mon cœur. Oh! je suis fou, tout à fait fou!
Et il rentra brusquement dans la maison.
V
LE NOTAIRE
Table des matières
Le château de Bligny, comme nous savons, avait appartenu longtemps à feu Duhamel, qui semblait y tenir beaucoup. Ce n’était pas que le père d’Adrienne, propriétaire campagnard, qui spéculait tant soit peu sur les grains, les bestiaux et les denrées de toutes sortes, eût un goût bien décidé pour le château en lui-même, bel édifice moderne; mais les terres qui en dépendaient étaient excellentes, d’un bon rapport, et Duhamel savait en tirer le meilleur parti.
Rien ne donnait donc à penser qu’il voulût se défaire de cette propriété, lorsque, un an ou dix-huit mois avant l’époque où nous sommes, à la suite d’un voyage que M. de Lovedy avait fait à Vauvray, M. Duhamel annonça tout à coup qu’il avait vendu Bligny à son beau-frère, au prix de cinq cent mille francs. On savait l’influence que le Parisien exerçait sur le campagnard, fort madré pourtant, et on ne s’étonna. pas outre mesure de cette détermination inattendue. D’ailleurs, l’affaire fut conduite avec une grande célérité; c’était à peine si les délais prescrits par la loi pour le payement furent observés, et Lovedy s’empressa de venir avec son fils prendre possession du château, où ils comptaient résider chaque année pendant la belle saison.
La mort subite du vendeur avait empêché que l’on connût tous les détails de la vente; mais Adrienne et sa mère n’aimaient pas cette propriété, à laquelle elles préféraient beaucoup leur maison de Vauvray, et il avait fallu une circonstance aussi grave qu’un incendie pour les décider à s’établir au château. De plus, madame Duhamel, en dépit d’elle-même, éprouvait à l’égard de son beau-frère une sorte de défiance. Enfin, Lovedy nourrissait depuis longtemps le projet de marier Hector à Adrienne, et la jeune fille n’approuvait nullement ce projet, la légèreté, l’égoïsme, la suffisance d’Hector lui déplaisant, comme la fausse bonhomie du banquier déplaisait à sa mère.
Le château de Bligny, qu’une avenue de platanes reliait à la route départementale, était pourtant une riante habitation, pourvue d’eaux vives et de frais ombrages. Les appartements, richement meublés, avaient tout le confort actuel. Par derrière, s’étendaient un joli parterre et un parc à l’anglaise, que l’ancien propriétaire avait fait semer jadis de carottes et de raves, mais que le nouveau avait rendu à sa destination primitive.
Dans l’après-midi du jour de leur arrivée à Bligny, nous retrouvons les dames Duhamel assises sur des chaises rustiques, à l’entrée du salon, sous une tonnelle de plantes fleuries. Elles paraissaient tristes et abattues. Dans l’intérieur de la maison, on entendait des claquements de billes, des rires, de joyeux défis; c’étaient les invités de M. de Lovedy qui, en compagnie d’Hector, s’escrimaient au billard en attendant le dîner.
Les deux dames n’étaient pourtant pas abandonnées à elles-mêmes. Le banquier avait pris place à leur côté et leur parlait à voix basse, quand un domestique du logis annonça à madame Duhamel que M. Perrin, le notaire, venait d’arriver dans son cabriolet et demandait à la voir.
–Oui, oui, qu’il vienne! s’écria-t-elle avec empressement; M. Perrin est notre ami.
Adrienne paraissait enchantée aussi de cette interruption, car, s’il faut le dire, son onclé s’efforçait encore en ce moment de lui persuader qu’un prompt mariage entre elle et son fils était l’unique moyen de réparer le dernier désastre.
Bientôt le domestique introduisit le visiteur. M. Perrin était un homme d’une quarantaine d’années, au regard vif, et il passait pour aussi probe qu’habile en affaires.
–Bonjour, Perrin! lui dit madame Duhamel; qu’avez-vous à nous apprendre au sujet de notre pauvre maison?
–Tout est fini de ce côté, madame, répliqua le notaire. Mais, en dehors des souvenirs de famille qui vous rendaient «cet immeuble» précieux, vous n’aurez pas à subir de bien grosses pertes. La maison était assurée, ainsi que tout ce qu’elle contenait, et j’aurai soin que les compagnies d’assurances s’exécutent promptement. D’ailleurs, ajouta-t-il en souriant, cette brèche à votre fortune, si elle était réelle, ne serait pas irréparable. Et je viens mettre à votre disposition telle somme qu’il vous plaira de fixer.
–Merci, mon cher Perrin; quelques milliers de francs suffiront, afin que ma fille et moi nous puissions remonter notre garde-robe. Mais vous paraissez avoir autre chose à me dire?
–Oui, madame; seulement, ce que je dois vous communiquer est d’une nature toute particulière.
–Vous pouvez parler librement devant ma fille et mon beau-frère, pour lesquels je n’ai pas de secrets.
–C’est bien naturel, répliqua le notaire avec embarras; néanmoins, l’affaire dont il s’agit vous concerne personnellement, ainsi que mademoiselle Adrienne qui est «aux droits» de son père défunt.
–Autrement dit, maître Perrin, reprit M. de Lovedy avec aigreur en se levant, c’est moi qui vous gène. Soit, je vous laisse un instant.
Il salua d’un air pincé et rentra dans la maison; mais il ne s’éloigna guère, car il se mit à rôder du salon à la salle de billard, et il se montrait par intervalles à la fenêtre de l’un ou de l’autre.
Le notaire s’était penché mystérieusement vers madame Duhamel.
–Comme votre ami sincère, dit-il, je regrette que vous ayez accepté pour vous et pour mademoiselle Adrienne l’invitatton de venir ici.
–Que voulez-vous? répliqua madame Duhamel d’un air de malaise; on nous a, pour ainsi dire, enlevées; on a profité du premier moment de surprise et d’abattement. Mais quels motifs avez-vous, Perrin, pour regretter cette détermination?
–Je ne sais, madame. Il est pourtant un point sur lequel je désire obtenir des éclaircissements. Depuis la fin prématurée de votre mari, je n’ai pas osé vous adresser certaines questions, de nature à vous causer des émotions trop vives; mais je ne peux tarder davantage à m’expliquer sur un sujet délicat. La somme de cinq cent mille livres, que M. Duhamel a dû toucher pour prix de la terre de Bligny, est-elle en votre possession?
–Pas le moins du monde, et je la croyais déposée dans votre étude.
–Non, madame; bien que M. de Lovedy soit porteur d’une quittance en règle, cet argent n’a pas passé entre mes mains, car M. Duhamel, comme je peux en justifier, m’assura que, par suite d’arrangements personnels avec son beau-frère, ces fonds lui avaient été remis à lui-même. Or, si votre mari les a reçus, il est impossible qu’il ne vous ait pas parlé de cette rentrée et de l’usage qu’il en a fait.
–Je ne sais absolument rien à cet égard; mon mari, quoique touj ours très-affectueux pour sa fille et pour moi, nous parlait rarement de ses affaires.
–D’autre part, reprit Perrin, on n’a rien trouvé dans ses papiers de relatif à ce payement. Il n’était pourtant pas un thésauriseur et aimait à faire fructifier son bien. Une somme de cette importance ne peut avoir disparu sans qu’on en découvre des traces.
–Attendez! s’écria madame Duhamel frappée d’un souvenir; peut-être sais-je maintenant où mon mari l’avait déposée.
Et elle raconta ce que Noël lui avait appris, le matin même, au sujet d’une cache secrète pratiquée autrefois par le jeune mécanicien.
Le notaire réfléchit.
–Je crois que vous avez raison, madame, dit-il enfin; sans doute le défunt avait mis dans ce coffre, ignoré de tous, les fonds provenant de la vente de Bligny. Peut-être les destinait-il à quelque spéculation nouvelle; peut-être aussi devaient-ils servir de dot à sa fille bien-aimée. Quoi qu’il en soit, cette somme, qui probablement était en billets de banque, a dû être anéantie dans l’incendie de votre maison.
–Qui sait? M. Noël affirme que la caisse de fer est à l’abri du feu. Voyez le de ma part, mon bon monsieur Perrin, et dites-lui de quelle importance est pour nous le contenu du coffre-fort qu’il a construit.
–Comptez sur lui, chère maman, s’écria Adrienne avec vivacité; la nuit dernière, il nous a sauvé la vie; je suis certaine qu’il n’hésiterait pas à s’exposer de nouveau pour sauver notre fortune!
Perrin attacha un regard inquisiteur sur la jeune fille, qui détourna la tête.
–Pas toute votre fortune, mademoiselle, reprit-il, car, en dépit des incendies, vous êtes encore riches. fort riches. Du reste, votre confiance dans Noël Letellier est des mieux placées. Je le connais et je sais de lui de fort belles actions. C’est un jeune homme qui, par son intelligence, son éducation, ses nobles sentiments, se trouve bien au-dessus de son état.
Pendant cette conversation, les deux Lovedy étaient descendus dans le jardin. Ils passaient et repassaient sans cesse auprès des interlocuteurs, en chuchotant d’une manière presque impertinente. Le notaire se leva.
–Il faut que je retourne à Vauvray, reprit-il, et j’ai grand regret, mes chères dames, de vous laisser ici.
–Enfin, Perrin, que craignez-vous? demanda madame Duhamel avec un peu d’impatience; devais-je refuser l’offre pressante de mon beau-frère?
–Peut-être, en effet, vous était-il impossible de refuser, mais je vous verrais avec plaisir quitter cette maison. En attendant, madame, ajouta-t-il d’un ton confidentiel, soyez en garde contre les pièges qu’on peut vous tendre; ne signez aucun papier, de quelque nature qu’il soit, sans m’avoir consulté.
La bonne dame, tout effarée, allait sans doute demander des explications, quand le banquier et Hector s’approchèrent:
–Quoi donc, monsieur Perrin, dit Lovedy en exagérant sa bonhomie habituelle, partez-vous déjà? J’espérais que vous voudriez bien nous rester à dîner.
–Et après dîner, poursuivit Hector, je vous aurais prié de me donner une leçon au billard, où vous êtes, dit-on, de première force.
–Mille grâces, messieurs, répliqua Perrin sèchement, mais avec politesse; je suis attendu chez moi. Quant à donner des leçons à qui que ce soit, je n’ai pas cette prétention; je me borne à éviter d’en recevoir.
Il salua et partit. Quelques minutes plus tard, on entendit son cabriolet rouler dans l’avenue.
Alors M. de Lovedy reprit sa place auprès de sa belle-sœur et chercha avec adresse à savoir l’objet de la visite du notaire; mais madame Duhamel se contenta de répondre évasivement et rentra chez elle avec Adrienne.
Le banquier profita d’un moment où il se trouvait seul avec son fils pour lui dire d’un air soucieux:
–Peste soit de ce maudit notaire qui vient ainsi se mêler à notre jeu! Il est d’autant plus dangereux qu’il est très-roué et qu’il possède toute la confiance de Louise, comme il possédait déjà celle du mari. Maintenant, il importe de faire vite ce que nous voulons faire. La Bourse ne monte pas, et j’ai eu encore cinquante mille francs de différences à payer ce mois-ci. Si nous n’y prenons garde, tout craquera avant que nous ayons eu le temps de réaliser nos projets.
–Que voulez-vous, mon père? répliqua Hector avec humeur; cette sotte fille n’a pas même l’air de comprendre les jolies choses que je lui prodigue.
–Il faut profiter, dit Lovedy avec un singulier sourire, de la chance favorable qui se présente en ce moment. Ta tante et ta cousine vont habiter Bligny au moins pendant quelques jours; sachons tirer parti de la circonstance. Allons, Hector, sois irrésistible. Comment, toi, la coqueluche des Parisiennes, tu n’auras pas raison d’une petite paysanne?
Hector, à son tour, sourit avec fatuité.
–On verra, mon père, on verra! répliqua-t-il. Ah çà, savez-vous ce que voulait cet olibrius de notaire?
–Non; j’imagine pourtant qu’on a parlé du payement de Bligny. J’éprouve de mortelles inquiétudes et l’on ne peut tarder à découvrir. Sans doute madame Duhamel a transmis à Perrin la communication de Noël, au sujet du coffre de fer caché dans une muraille. Ou je me trompe fort, ou c’est dans ce coffre que se trouve notre secret. Ah! Hector, si tu étais un jeune homme alerte, résolu, plein d’initiative, comme je l’étais à ton âge, tu tâcherais de t’assurer.
–Bon! l’agréable besogne que vous voudriez me donner là, mon père! Il faut la laisser à ce pompier héroïque, qui sauve dames et demoiselles et fait tout ce qui concerne son état. Du reste, si ce que l’on rapporte est vrai, le coffre a été détruit sans doute.
–Que Dieu ou le diable t’entende! Enfin je verrai moi-même et je tâcherai d’éviter par tous les moyens. Toi, sois occupé uniquement de te faire aimer d’Adrienne; il faut qu’elle t’aime, entends-tu? ou du moins que tu l’épouses le plus vite possible. Je te donne carte blanche, mais arrange-toi pour que ce mariage ait lieu dans le plus bref délai, sinon nous sommes perdus l’un et l’autre. Hector. Hector, ajouta-t-il d’une voix sourde, songes-tu que, d’après les évaluations les plus basses, cette petite aura encore deux millions de dot?
La cloche, qui sonnait le diner, interrompit cette conversation; Hector répondit, en clignant des yeux et en glissant les doigts dans les entournures de son gilet:
–Il suffit, mon père; ayez confiance. Puisqu’il faut absolument vaincre, nous vaincrons, je vous le promets!
VI
L’ENQUÊTE
Table des matières
Noël, après avoir dormi quelques heures, reçut l’invitation de se rendre à la mairie de Vauvray, où le juge d’instruction arrivé le matin, le maire de la ville et quelques fonctionnaires notables étaient réunis. Il s’agissait de faire une enquête, non-seulement sur l’incendie de la maison Duhamel, mais encore sur les événements de même nature qui s’étaient produits précédemment dans le pays. Noël, vêtu avec convenance, s’empressa de se rendre à l’appel des magistrats.
Il fut reçu avec une distinction marquée. Le juge le félicita pour son admirable dévouement de la nuit précédente; le maire et les notables voulurent lui serrer la main. Puis on le fit asseoir à une place d’honneur, et l’interrogatoire commença.
Le jeune mécanicien affirma que l’incendie s’était déclaré d’abord dans les greniers de la maison, pour gagner de là le corps de logis principal. Il raconta aussi sa rencontre singulière, derrière les murs du jardin, peu de moments avant la catastrophe, et la chasse infructueuse qu’il avait donnée à une personne inconnue.
Cette circonstance frappa les assistants.
–Quoi! demanda le juge avec intérêt, n’avez-vous pu distinguer aucune particularité de nature à faire retrouver.
–Non, monsieur, et je ne comprends pas comment cette personne s’est dérobée à ma poursuite. Tout ce que j’ai pu constater, c’est qu’elle devait être d’une légèreté étonnante et connaître très-bien la localité. Je croirais volontiers qu’il s’agit d’un enfant, car un enfant seul semblerait capable de courir, de sauter, de se cacher prestement, comme on l’a fait.
–Ceci mérite attention, reprit le juge en compulsant des papiers épars sur son bureau; un témoin, dans l’affaire de l’incendie au village de Grosbois, a remarqué de même la présence d’une personne extrêmement leste, qui fuyait dans l’obscurité de la nuit, au moment où le feu venait d’éclater. Ces deux circonstances, rapprochées l’une de l’autre, sont significatives. Voyons, monsieur Letellier, poursuivit le magistrat en baissant la voix, n’auriez-vous pas des soupçons sur l’auteur ou les auteurs de ces odieux méfaits? En votre qualité d’habitant du pays, vous pourriez être mieux renseigné que nous-mêmes.
–Je n’en ai pas, monsieur; sans doute, ma défiance s’est portée tantôt sur celui-ci, tantôt sur celui-là, comme il arrive en cas pareil, mais je n’oserais exprimer des soupçons qui ne reposent sur aucune base certaine. Néanmoins, monsieur le juge, poursuivit-il en baissant la voix à son tour, plusieurs de mes amis et moi, nous ne demeurons pas inactifs et nous cherchons avec ardeur.
–Fort bien, dit le magistrat qui commençait à s’effrayer des difficultés de sa tâche; le concours de toute la population honnête nous est indispensable. Continuez donc vos investigations particulières, monsieur Letellier; j’augure bien de votre sagacité, de votre zèle, et, si vous obtenez quelque résultat important, n’hésitez pas à nous en instruire. Dans le cas où l’intervention de la force publique vous semblerait utile, M. le maire voudra bien mettre la gendarmerie à votre disposition. N’avez-vous rien à ajouter?
–Rien, monsieur le juge.
–Alors vous êtes libre de vous retirer.
Noël salua respectueusement et sortit. Le maire, dont il était connu depuis longtemps, le suivit dans la pièce qui servait d’antichambre à la salle du conseil.
–Cher monsieur Letellier, dit-il d’un ton amical, votre louable conduite de la nuit dernière ne doit pas rester oubliée. Je viens de rédiger pour le ministre un rapport qui partira demain et qui sera sans doute reproduit par les journaux. Dans mon travail, je prie Son Excellence de vous accorder telle récompense qu’il appartiendra.
Cette confidence eût comblé de joie tout autre que Noël; cependant elle lui causa une violente contrariété, et il répondit, avec une sorte de brusquerie:
–Merci, monsieur le maire; mais qu’ai-je besoin de récompense? Je n’en mérite aucune. Je vous en conjure, n’envoyez pas ce rapport, ou du moins effacez ce qui concerne une récompense dont je me sens indigne.
Le-maire le regarda d’un air stupéfait; puis, il se mit à sourire.
–Il m’est impossible, reprit-il, de me rendre à votre vœu. Vous êtes modeste, monsieur Noël; mais je connais mon devoir. Adieu.
Et il rentra dans la salle du conseil, pendant que Noël se retirait confus et mécontent.
Chez lui, le jeune mécanicien trouva le notaire Perrin qui arrivait du château, et ils causèrent ensemble assez longuement. Le notaire étant parti, Grivet et Jean Reboux vinrent aussi à la forge, car, dans l’intérêt de l’œuvre commune, les trois amis se voyaient à peu près chaque soir. Noël était taciturne et rêveur; les deux autres, au contraire, paraissaient tout joyeux.
–Décidément, monsieur Noël, s’écria le preneur de taupes, je crois que je connais notre incendiaire!
–Et moi aussi, dit le cantonnier avec non moins d’assurance.
–Vraiment! s’écria Noël qui sortit aussitôt de sa rêverie; contez-moi cela.
–Voyez-vous, reprit le taupier, certaines gens ressemblent à «ces bêtes» qui me font vivre. On ne les voit pas, mais elles cheminent sous vos pieds et elles poussent par-ci par-là des buttes de terre fraîche. Un coup de pelle, lancé au beau moment, les amène aujour et on prend «leur nez.» Je crois bien que nous allons pouvoir donner le coup de pelle!
–Enfin, expliquez-vous, dit Noël avec un peu d’impatience; qui, selon vous, serait l’auteur de ces crimes?
Jean nomma Faquinette et répéta les propos obscurs qui, la veille, étaient échappés à la folle.
–Cela ne serait pas impossible, répliqua Noël avec réflexion; dans l’état d’incertitude où nous sommes, aucune supposition, si absurde qu’elle paraisse, ne doit être repoussée légèrement. Et vous, Grivet, êtes-vous du même avis au sujet de cette malheureuse femme?
–Pas du tout, monsieur Noël, répondit le cantonnier: avec votre permission et celle de Jean, il m’est venu une autre idée. et cette idée, voyez-vous, elle est venue aussi à beaucoup de personnes de la ville. Vous savez qu’il est arrivé ici des saltimbanques ce matin, à preuve qu’ils ont parcouru les rues en tambourinant. Il y en a un gros barbu et un petit tout jeune, qu’on appelle le Disloqué; chaque fois qu’un incendie éclate, soit ici, soit dans les villages avoisinants, ces faiseurs de tours apparaissent tout à coup sans qu’on sache d’où ils sortent. Vous avez parlé d’une espèce de petit diable, que vous avez rencontré hier au soir, derrière le jardin Duhamel, et qui vous a glissé entre les doigts; ce petit diable ne serait-il pas le Disloqué? On dit qu’il rebondit en l’air, comme une balle élastique.
–Votre opinion, Grivet, reprit Noël, n’est pas plus déraisonnable que celle de Jean. Seulement, avant de se prononcer, il faut que la chose soit étudiée avec maturité.
–Étudiez-la donc; pour moi, je gagerais que c’est le Disloqué qui a fait le coup.
–Et moi je gagerais que c’est Faquinette, s’écria le preneur de taupes; j’en demande bien pardon à Grivet, mais j’ai «du ne!»
–Celui-là ne vaut pas cinq sous, Jean, et je casserais un mètre cube de pierres avec mes dents plutôt que de convenir.
–Allons, mes amis, ne vous fâchez pas, interrompit Noël; l’un de vous peut avoir raison, quoique je ne sache lequel des deux. Dès demain je m’informerai; je verrai Faquinette, je verrai ces saltimbanques, et je tâcherai de savoir adroitement. Mais, s’il faut l’avouer, poursuivit-il d’un air pensif, moi aussi je soupçonne quelqu’un. et ce n’est ni la folle ni le Disloqué.
–Alors, qui donc? s’écrièrent les deux amis de Noël.
–Ne me le demandez pas; les indications que je possède sont encore si vagues. c’est de l’instinct chez moi plutôt que du raisonnement. Laissons cela. Mes amis, demain soir, à pareille heure, j’aurai besoin de vos services. Il s’agit d’une affaire, périlleuse peut-être, où votre assistance me sera nécessaire et je vous attendrai ici.
–J’y serai, monsieur Noël, répliqua le cantonnier.
–j’y serai de même, dit le preneur de taupes; ne pourrait-on savoir.
–Rien. J’ai promis le secret. Du reste, le danger, s’il y en a, sera pour moi seul.
–Et pourquoi n’aurions-nous pas aussi notre part du danger, monsieur Noël? demanda le taupier blessé.
–C’est vrai ça, reprit le cantonnier; je voudrais en avoir une telle part qu’il n’en restât plus pour vous!
–Braves gens! dit Noël.
On se serra la main et on se sépara.
VII
LES RUINES
Table des matières
Le lendemain, dans la matinée, Noël, en costume de travail, s’achemina seul vers les ruines de la Grande Maison. L’incendie était éteint; pompiers et soldats avaient disparu et Vauvray avait repris son aspect accoutumé. Cependant, en traversant le boulevard, Noël aperçut encore la baraque des saltimbanques. Elle se dressait à une centaine de pas de la maison Duhamel, comme si ses propriétaires eussent voulu profiter de l’affluence que l’incendie avait dû amener sur ce point. Une semblable circonstance pouvait être de nature à confirmer le soupçon que ces gens excitaient déjà; mais Noël avait d’autres préoccupations pour le quart d’heure et il continua d’avancer.
De ce beau bâtiment, autrefois l’orgueil de la ville, il ne restait plus que des murs noircis, sans toiture, dont les fenêtres béantes laissaient voir le ciel. Quelques flocons de fumée sortaient toujours des fondations, mais il n’y avait plus d’aliment pour le feu. Un garde champêtre, qui à lui seul représentait toute la police civile de Vauvray, veillait pourtant sur les débris, et cet homme, assisté du jardinier dont la petite loge était restée intacte, empêchait les curieux d’approcher.
Cette défense, toutefois, ne pouvait concerner Noël, et, dès qu’il eut franchi la grille de la cour, les deux gardiens accoururent.
–Ah! monsieur, dit le jardinier, vous venez voir comment vont les choses? C’est un spectacle bien triste pour ceux qui aiment cette excellente famille. Entrez donc; il y a déjà quelqu’un qui vous attend.
Noël fit un signe de tête et passa. Dans le vestibule, tout obstrué par des monceaux de débris, il se trouva en présence de Perrin.
–Vous êtes exact au rendez-vous, lui dit le notaire, et vous arrivez à propos. Je ne me reconnais guère e au milieu de ces décombres, et je ne saurais dire où se trouvait la chambre de mon ancien client.
–Par ici, répliqua Noël en se dirigeant vers le jardin.
On rentra dans l’enceinte de la maison par une petite porte dont le bois était consumé. Cette partie du bâtiment semblait avoir particulièrement souffert, et les murs étaient lézardés jusqu’au faîte. Cepen-– dant, Noël ayant-escaladé un amas de pierres et de matériaux, Perrin eut le courage de le suivre.
Ils examinèrent avec une attention minutieuse les détails de cette scène de désolation. Les constructions étant très-hautes, une partie restait dans l’ombre, en même temps qu’une fumée humide assombrissait le jour. Néanmoins, Noël n’hésita pas; désignant le doigt le sommet d’un mur qui formait l’angle du bâtiment, il dit avec assurance:
–C’est là.
–Où donc? demanda le notaire, qui avait peine à se tenir en équilibre et s’écarquillait vainement les yeux.
–Là, là. Ne distinguez-vous pas une surface carrée, de couleur plus noire que le reste? Cette teinte provient de la boiserie que le feu a détruite. Et tenez, cette plaque de fer, incrustée dans la maçonnerie, est la porte du coffre. Il est intact et, selon toute apparence, ce qu’il contient est intact aussi. Comme nous en sommes convenus, la nuit prochaine je grimperai là-haut.
A force d’attention, Perrin finit par apercevoir l’objet qu’on lui désignait.
–Monter là-haut, monsieur Noël, répliqua-t-il avec effroi, ce serait une folie insigne!... Le mur est fondu dans toute sa longueur, et il a déjà perdu son aplomb. Il croulera au moindre contact, et du diable si je ne crains pas qu’il ne croule d’un instant à l’autre, en nous écrasant tous deux!
–Le danger n’est pas imminent, reprit Noël avec tranquillité; aux prochaines pluies peut-être. Ne m’avez-vous pas dit, poursuivit-il en baissant la voix, que, selon toute apparence, ce coffre renfermait cinq cent mille francs en or ou en billets de banque? On ne doit pas laisser une somme de cette importance à la merci du premier venu.
–Eh! qui diable irait la chercher là-haut? répliqua Perrin. Non, non, à présent que je connais l’été des choses, je ne veux pas, jusqu’à nouvel ordre que vous vous exposiez à un pareil hasard. On tien à vous plus que vous ne pensez, mon garçon, ajouta t-il avec un léger sourire, et on ne me pardonnerai pas si je vous permettais de vous rompre le cou dan cette aventure, dût-on perdre les cinq cent mill francs qui sont peut-être enfermés dans ce coffre.
–Quoi! monsieur, demanda Noël dont les yeux brillèrent, vous supposez qu’elle pourrait avoir asse: d’affection pour moi.
–Elle! qui donc?
–Eh! Madame Duhamel.
–Je n’en sais rien et j’ai besoin de lui demande des instructions. Selon moi, l’humanité commande de recourir à quelque autre moyen. On pourrait, par exemple, saper la muraille, qui tomberait avec le coffre, et, comme il est solide.
–Je croyais, monsieur le notaire, que l’existence de ce coffre devait rester secrète.
–Bonjour, messieurs! s’écria une voix nouvelle qui partait du pied des décombres; vous avez donc voulu, comme moi, contempler ce tableau si triste et si navrant?
C’était M. de Lovedy qui venait, à son tour, de pénétrer dans l’édifice incendié. En le reconnaissant, le notaire dit bas à Noël:
–Soyez sur vos gardes.
Ils se hâtèrent de descendre. Quand on eut échangé les compliments d’usage, le banquier reprit avec sa rondeur affectée:
–Sans doute, messieurs, vous cherchez ce coffre-fort que mon digne beau-frère avait fait établir dans sa chambre et dont, hier seulement, M. Noël nous a révélé l’existence. En avez-vous découvert des traces?
Le notaire parut éprouver un vif désappointement.
–Quoi! dit-il, vous savez. Il est vrai, reprit-il en recouvrant son sang-froid, mais nous sommes très-embarrassés. Noël, pas plus que moi, ne se reconnaît au milieu de ce chaos, et l’on risque ici d’être écrasé à chaque minute. Du reste, ce coffre, qu’il existe ou non, ne saurait contenir rien de précieux; toutes les pièces importantes de la succession Duhamel sont déposées dans mon étude. à l’abri de l’incendie.
–Toutes! répéta le banquier qui lui lança un regard oblique; en êtes-vous sûr?
–Toutes celles que je connais du moins. Allons monsieur Noël, poursuivit Perrin, vous voyez qu’il n’y a rien à faire ici pour le moment. On avisera au sujet de ce coffre et je vous avertirai quand j’en aurai conféré avec mes clientes. Vous pouvez donc retourner à votre travail.
Pendant cette conversation, on était sorti des ruines. Noël ne savait trop s’il devait prendre à la lettre les dernières paroles du notaire; mais il n’osa faire aucune question et se retira. Alors Perrin et Lovedy se mirent à se promener dans le jardin. Ils causaient d’un air cauteleux; chacun d’eux paraissait chercher à cacher son secret et à pénétrer celui de l’autre.
Comme il regagnait sa demeure, le jeune ouvrier passa de nouveau près de la baraque des saltimbanques. Cette fois, il résolut de s’assurer jusqu’à quel point les soupçons à leur égard pouvaient être fondés, et il s’arrêta, sans bien savoir comment il s’y prendrait pour éclaircir ses doutes.
Cette baraque était construite dans l’endroit le plus écarté de la promenade, et, à cette heure de la journée particulièrement, une solitude complète régnait à l’entour. «L’établissement», comme eût dit Bilboquet, consistait en une de ces immenses voitures qui sont des véritables maisons roulantes, et en une tente, formée de toiles rapiécées, où le public était admis aux heures des représentations. Pour le moment, la tente demeurait close et ses propriétaires semblaient s’être retirés chez eux.
Cependant, un bruit de voix partait de l’intérieur. Une de ces voix, grêle et criarde, devait être celle d’un enfant. Deux autres, dont une grave et enrouée proférait des blasphèmes, et dont l’autre était gémissante, appartenaient évidemment à un homme et à une femme.
Ces gens, se croyant bien seuls, ne se gênaient pas pour parler haut et se livrer à leurs habitudes. Une forte odeur de poireaux et d’oignons se répandait à cent pas de là et témoignait qu’on préparait le déjeuner de la famille.
Le bruit prenait les proportions d’une discussion violente, derrière le rempart de toile; Noël entendit l’enfant qui disait moitié pleurant, moitié furieux:
–Non, je veux plus qu’on me détife et qu’on me torde les bras et les jambes, moi. Je veux pas qu’on me fasse craquer l’échiné. Ça me fait mal dans les os, dans la tête, dans les membres, et partout. Je veux pas «travailler.» J’aime mieux aller sur les routes et demander l’aumône aux bourgeois.
–Malheureux enfant! s’écria la femme de sa voix gémissante, tu te révoltes? Ah çà, tu ne veux donc pas apprendre ton état? Tu ne veux donc pas être artiste?
–Je m’en fiche, répliqua l’enfant.
–Alors t’auras pas de soupe; je peux pas nourrir un fainéant.
–Je m’en fiche.
–Un mioche qui a tant de dispositions!... On t’appelle déjà le Disloqué, et tu fais rire le public. Quelle gloire!
–Je m’en fiche, disait toujours le gamin rebelle.
–Tonnerre! reprit la voix enrouée, qui devait être celle de l’Hercule, allons-nous en finir? Je crois qu’on s’avise de raisonner! Moi, à ton âge, on me pliait en quatre et on m’enfermait dans un coffre d’un pied de long. C’était ça un beau travail! Aussi, j’ai fait mon chemin. Et ta mère, à dix ans, elle dansait sur la corde raide et on l’accablait de gros sous. Faut que tu imites ton père et ta mère, mille pipes!... Allons! viens, que je te tripote un peu, et, si je suis content, t’auras une goutte d’eau-de-vie par-dessus ta soupe.
–Je veux pas d’eau-de-vie; je veux rien.
–Ah! c’est comme ça! Si la moutarde me monte, je taperai sur ton dos comme sur la grosse caisse. Mille millions de diables! vas-tu résister à ton père et à ta mère?
–Vous n’êtes pas mon père et ma mère. Vous m’avez volé, ou acheté, ou je ne sais quoi, quand j’étais tout petit. C’est Rabajoie, notre valet, qui dit ça.
Cette réponse parut stupéfier le saltimbanque et sa compagne. Celle-ci reprit avec son accent plaintif:
–C’est pas bien ce que tu chantes là, Zozo. T’ai-je pas toujours tendrement aimé?
–Oui, en me flanquant des coups!
–Et je vais t’en flanquer d’autres, s’écria l’Hercule, si tu n’obéis pas. Quant à Rabajoie, le maudit ivrogne, il peut être sûr d’une volée, quand il rentrera du cabaret. Mais, voyons! finissons-en. Viens ici. ou je vas te chercher!
–Non, répliqua le jeune garçon avec une obstination farouche.
Alors, on entendit comme le bruit d’une lutte, puis des cris discordants, où il y avait autant de colère que de douleur. Noël se disposait à intervenir, afin de soustraire le malheureux enfant à la brutalité de l’Hercule; il n’en eut pas le temps.
Deux gendarmes, dont un brigadier, venaient de se montrer tout à coup. L’un d’eux frappa avec la poignée de son sabre contre un des montants en bois qui formaient l’entrée de la tente, et s’écria d’un ton d’autorité:
–Ouvrez, au nom de la loi. ouvrez à la gendarmerie.
Il se fit un silence dans la baraque; cependant, à une nouvelle sommation, la toile qui servait de porte s’écarta précipitamment, et les gendarmes eurent la faculté d’entrer.
L’intérieur de la tente avait un aspect misérable. Au fond, on apercevait la grande voiture qui était l’appartement de la troupe; des bancs écloppés, des chaises dépaillées, des tapisseries en lambeaux s’entassaient dans un coin. Un trapèze, suspendu à une poutre, était destiné aux exercices de l’Hercule, tandis qu’au centre de l’enceinte, sur un fourneau de terre, chauffait une marmite d’où s’exhalaient les arômes que nous savons.
La baraque contenait seulement les trois personnes dont nous venons de reproduire la dispute: l’Hercule avec son épaisse barbe noire et son enco lure de taureau, vêtu d’un maillot sale, sur lequel il avaitendossé une redingote de drap jaunâtre. Puis, le jeune garçon qu’on appelait le Disloqué, avec sa figure blême, ses yeux enfoncés, ses taches de rousseur sur les joues; il était drapé dans une espèce de blouse à carreaux, qui devait être un ancien costume de paillasse et sous laquelle on distinguait à peine son corps chétif, aux membres contournés. Enfin venait la dame du lieu, qui avait pu être la Belle Américaine quelque vingt ans auparavant, mais qui, vieillie par les fatigues, les soucis et les privations, ne conservait plus rien de sa beauté d’autrefois, si vraiment elle avait jamais été belle. Le désordre de sa toilette n’était pas de nature à faire illusion à cet égard; ses cheveux, déjà grisonnants, s’échappaient en mèches de dessous un mauvais madras. Elle portait une robe d’indienne, de couleurs voyantes, mais très-fripée, à laquelle sans doute elle n’avait pas eu le temps de faire des reprises.
Tout ce monde, élevé dans la crainte salutaire de la gendarmerie, demeura comme pétrifié à la vue du brigadier et de son compagnon. L’Hercule «incompayable» pâlissait, malgré son torse de géant et ses volumineux biceps. La Belle Américaine, en train de savonner dans une cuvette la robe blanche qu’elle devait mettre à la représentation du soir, avait laissé tomber son savon dans l’eau, sans songer à le repêcher. Zozo le Disloqué lui-même, l’intraitable Zozo, s’était redressé vivement et fixait sur les nouveaux venus ses petits yeux, pleins à la fois de naïveté et de rudesse.
Le brigadier toucha son tricorne et dit d’un ton goguenard:
–Ah cà mais, il me semble qu’on se battait ici tout à l’heure. ou que l’on battait quelqu’un. car j’ai entendu des cris.
–Bah ce n’est rien, mon brigadier, répliqua l’Hercule d’un air aimable; histoire de corriger un peu ce mioche, qui est mon pître, en même temps que mon fils. Mais vous sentez bien, mon brigadier, que je n’y allais pas trop fort, car il n’est pas solide et j’aurais peur de le détériorer.
–Nous répétions la parade de ce soir, ajouta la Belle Américaine de sa voix la plus flûtée; et il n’y a que les coups de pied et les soufflets qui l’ont rire le public, vous savez?
–Et puis, si je veux, moi, être battu! s’écria le Disloqué avec toute l’assurance de la Martine de Molière.
En même temps il s’était campé devant les gendarmes, la tête droite, le poing sur la hanche. Le saltimbanque et sa compagne le remercièrent par un regard caressant de défendre ainsi sa famille contre l’autorité. Mais le brigadier reprit sans s’émouvoir:
–Il ne s’agit pas de ça, monsieur. l’Hercule. Vous et votre jeune garçon, vous allez venir avec nous à la mairie, où l’on a quelque chose à vous dire. Voici l’ordre.
Et il exhiba un papier chargé de timbres et de signatures.
–Bon Dieu! que me veut-on? murmura l’Hercule dont les grosses jambes se dérobaient sous lui.
–Je n’ai rien fait, moi! s’écria Zozo le Disloqué; ils sont là pour dire que j’ai toujours aimé les gendarmes. parce qu’ils sont bien habillés.
–Ne lanternons pas, reprit le brigadier; faites vos dispositions et en route pour l’hôtel de ville!... Si vous avez des papiers, ne manquez pas de vous en munir, car on vous les demandera.
Voyant la consternation peinte sur le visage des saltimbanques, il aj outa plus doucement:
–Bah il ne faut pas avoir peur. Si votre conscience est nette, M. le juge d’instruction vous renverra après vous avoir interrogés. ce sera l’affaire d’un moment.
–Mais enfin, que veut-on de moi, mon brigadier?
–Le juge vous le dira. Dépêchons.
Il fallait obéir, et l’Hercule, après avoir échangé quelques mots tout bas avec la Belle Américaine, commença, ainsi que Zozo, ses préparatifs de départ. Il boutonna sa redingote jaune, couvrit sa tête d’un chapeau gris à larges bords et fourra dans sa poche un vieux portefeuille que sa compagne lui apporta. Quant à Zozo, on lui passa, par-dessus sa blouse à carreaux, une espèce de polonaise doublée de peau de chat et on le coiffa d’une casquette bordée d’un mince galon. C’étaient les plus beaux habits de ces malheureux, et ainsi parés, ils se croyaient dignes de paraître devant un souverain.
Pendant que le père et le fils procédaient à leur toilette, la baraque restait ouverte et les deux gendarmes en gardaient l’entrée. Noël, qui connaissait le brigadier, lui dit tout bas:
–Voulez-vous me permettre d’adresser à ces gens une ou deux questions?
Le brigadier avait sans doute déjà reçu des ordres relatifs au mécanicien.
–Soit, monsieur Noël, répliqua t-il, mais prenez garde d’entraver l’action de la justice!
–Ne craignez rien. vous allez voir.
En ce moment l’Hercule et Zozo s’approchèrent. Le père était pensif, inquiet; l’enfant paraissait insouciant, et peut-être songeait-il que, quoi qu’il arrivât, il éviterait, pour ce jour-là du moins, ses terribles exercices de dislocation.
Noël dit à l’Hercule en riant:
–Eh! eh! l’ami, il paraît que vous avez oublié quelque formalité à remplir?... Ne vous alarmez pas; les autorités de Vauvray ne sont pas bien méchantes et vous allez revenir tranquillement pour déjeuner. Toutefois, ne pourriez-vous nous fournir des indications au sujet des incendies qui désolent le pays?
Un étonnement bien sincère se peignit sur les traits de l’Hercule.
–Moi! répondit-il; et comment saurais-je quelque chose?
–Dame! chaque fois qu’un incendie éclate, vous vous trouvez là avec tout votre attirail et tout votre monde. En rôdant ainsi, vous avez pu voir, entendre dire.
–Mon bourgeois, je ne m’occupe que de mes propres affaires. La vie est si dure! On a tant de peine à joindre les deux bouts!... Voyez-vous, c’est seulement quand le public est dans l’agitation qu’il entre voir «les artistes.» Sachant cela, nous autres, dès qu’il y a un grand mouvement quelque part, pour une cause ou pour une autre, nous accourons. Avant-hier, nous étions dans le bourg de Grosbois, à deux lieues d’ici, quand, au milieu de la nuit, on annonça un incendie à Vauvray. On demandait du secours, et les gens de Grosbois se mirent en route avec leur pompe. En un instant nous fûmes prêts; j’attelai le cheval à la voiture, et nous arrivâmes ici en même temps qu’eux. Bien nous en a pris; car hier au soir nous avons encaissé une forte recette. Il y avait les soldats, puis les pompiers et les habitants. Ce soir que tout est redevenu calme, la recette couvrira à peine les frais de luminaire.
Ces explications étaient données d’un ton de bonne foi, qui semblait ne laisser aucune place au doute.
–Comme ça, reprit Noël avec une apparente indifférence, vous ne savez rien?... Mais ce jeune gaillard, poursuivit-il en se tournant vers Zozo le Disloqué, a pu faire des découvertes. Il doit être tort agile; de plus, il paraît passablement déluré et assez peu commode à conduire. Je gagerais qu’il s’enfuit de temps en temps pour aller marauder les pommes et les poires dans les jardins du voisinage?
L’Hercule ne soupçonnait pas le moins du monde le but de ces questions.
–Lui, mon bourgeois! répliqua-t-il en haussant les épaules; ah f vous ne le connaissez guère. Il est mou comme une chiffe; c’est un fainéant, qui me donne bien du souci. Il n’a pas de cœur à l’ouvrage, et, quand on lui laisse du loisir, il va se coucher dans un coin. Ce ne sera jamais qu’un mauvais artiste, j’en ai peur.
–Il aime pourtant sans doute les fruits savoureux dont je parlais tout à l’heure?
–Non, répliqua Zozo brusquement, pas de crudités. Je n’aime que la soupe et l’eau-de-vie.
–Et l’argent? Tu dois être heureux quand tu as quelques gros sous dans ta poche?
–Non, car, lorsque j’en ai, on me les prend.
Noël savait ce qu’il voulait savoir.
–Allez, mes braves gehs, dit-il aux saltimbanques; le juge sans doute vous rendra bientôt votre liberté. Bon courage f
Comme l’on se mettait en marche, Noël put s’assurer encore que l’enfant, avec ses membres maigres et ses jambes arquées, ne pouvait avoir joué le rôle qu’on lui attribuait.
–Décidément, murmura-t-il, Grivet se trompe; ce n’est pas lui!
VIII
L’ESCALADE
Table des matières
Les dernières recommandations de Perrin avaient laissé Noël fort irrésolu, et le mécanicien se demandait si, sérieusement, il fallait ajourner i’exécution de ses projets. En entrant chez lui, il se mit à travailler et à surveiller le travail de ses ouvriers; mais il s’interrompait fréquemment pour moriter à sa chambre et faire, à tout événement, certains prépa-– ratifs. Le soir arriva, sans qu’il parût avoir pris de détermination. Ayant congédié son monde, il dépêcha son frugal souper et continua sa mystérieuse besogne.
La nuit était tombée depuis longtemps et il oubliait peut-être le rendez-vous qu’il avait donné à ses amis, quand le cantonnier et le preneur de taupes entrèrent dans sa chambre.
–Nous voici, monsieur Noël, dit Grivet.
–De quoi s’agit-il? demanda Jean.
Et ils s’assirent tranquillement, prêts à tout.
–Je regrette de vous avoir dérangés, mes amis, dit Noël, car nous ne ferons rien ce soir. Je ne suis pas sûr. j’attends des instructions plus précises. Ah çà, Grivet, poursuivit-il., j’ai vu ces pauvres saltimbanques et je me suis convaincu que vous les aviez accusés à tort.
–Je disais bien! murmura Jean en frottant ses mains osseuses.
–Il est vrai, monsieur Noël, répliqua le cantonnier un peu confus; la gendarmerie, à ce qu’on m’a conté, est allée les prendre aujourd hui; mais il faut qu’on les ait trouvés blancs comme neige, car on les a relâchés aussitôt. Tout à l’heure, ils étaient là sur la place à tambouriner et à trompetter pour appeler le public. Le public a fait la sourde oreille; aussi ça n’a-t-il duré qu’un moment, et ils ont soufflé leurs lampions.
–Vous voyez, mon pauvre Grivet, que vos soupçons n’avaient pas le sens commun!
–J’en aurais juré, moi, reprit le taupier en riant; quoi qu’en dise Grivet, je ne manque pas «de nez.»
–Il n’a pourtant pas la longueur de celui d’un éléphant, répliqua le cantonnier avec humeur; mais attendez. Noël et vous, vous ne vous doutez guère de ce que j’ai encore vu ce soir.
–Bah! et qu’avez-vous vu, Grivet? demanda le mécanicien distraitement.
–Je vais vous dégoiser ç a. l’affaire est curieuse, ce me semble. Donc, ce soir, voulant juger des choses par moi-même, quoique je n’aie pas «le nez» de Jean, je rôdais autour de la baraque, pour dévisager ces sauteurs dont je me défie toujours, et du diable si la tentation ne m’est pas venue, un moment, de dépenser deux sous pour assister à leurs tours. Aussi bien ma fille Pierrette, qui est une fille entendue, comme vous savez, assure qu’ils en font de superbes. Mais j’ai résisté à la tentation; j’ai trois enfants et le pain est si cher!... Quand le spectacle a été fini et quand les lumières ont été éteintes, j’ai continué de rôder sous les arbres, regardant de loin ce qui se passait. Les autres étaient rentrés dans la baraque, mais le chef, l’Hercule, assis sur un tréteau devant la porte, fumait tristement sa pipe. Bientôt une personne, cachée comme moi dans l’ombre des arbres, s’est approchée et s’est mise à lui parler tout bas. Je n’entendais rien, mais on eût dit que l’Hercule et la personne discutaient les conditions d’un marché sur lequel ils ne pouvaient tomber d’accord. Enfin le saltimbanque s’est levé, a serré sa pipe, et tous les deux se sont avancés vers moi, dont ils ne soupçonnaient pas la présence.
–Mais, au nom du ciel! que nous fait tout cela, Grivet? interrompit Noël avec impatience.
–Attendez donc. vous allez voir que cela doit vous «faire.» Quand ils ont passé près de moi, j’ai reconnu dans l’un d’eux M. de Lovedy, le gros Parisien.
–Hein! que dites-vous? s’écria Noël en tressaillant.
–Ma foi! reprit le taupier, il est bien vrai qu’à la chute du jour, comme je quittais mon champ, j’ai rencontré sur la roule le gros monsieur qui se rendait à Vauvray, tout seul dans son tilbury.
–Grivet, reprit Noël avec agitation, êtes-vous certain. Qu’y aurait-il de commun entre M. de Lovedy et ces saltimbanques?
–Je n’en sais rien; mais, polir avoir reconnu le monsieur, je l’ai reconnu; j’en mettrais ma tête à couper! L’Hercule et lui se sont dirigés vers la Grande Maison, qu’ils ont regardée à travers la grille, en causant et en gesticulant.
–Et ils sont entrés sans doute?
–Non; après leurs pourparlers, ils se sont remis en marche et ont remonté la promenade.
–Du moins, vous les avez vus revenir?
–S’ils sont revenus ou non, je l’ignore, car c’était l’heure où vous m’attendiez, et je n’ai pas cherché à en savoir davantage. Je suis parti et me voilà.
Noël se leva brusquement.
–Grivet, reprit-il, votre découverte m’intéresse plus que vous ne pensez, et je veux consulter à l’instant même quelqu’un. Mes amis, attendez-moi ici. Dans cette armoire, vous trouverez du vin et des verres; reprenez des forces, car je vais peut-être réclamer votre assistance.
Il sortit en courant et on entendit bientôt claquer la porte de la rue.
Son absence ne fut pas longue. Grivet et Jean, assis devant la table, se disputaient amicalement, selon leur habitude, quand Noël rentra tout essoufflé.
–Quelle mauvaise chance! dit-il; le notaire Perrin, que je désirais consulter sur le cas actuel, a été appelé ce soir à Gardonet pour faire un testament, et sans doute il ne rentrera pas de la nuit. Il faut donc que je prenne tout sur moi; mais il n’y a plus à hésiter. Nous allons tenter ce soir une grande entreprise dans les ruines de la maison Duhamel.
En même temps, il exposa en peu de mots comment, dans un mur de la maison, existait un coffre de fer qu’il avait installé lui-même, et comment il était chargé de retirer de ce coffre une somme de cinq cent mille francs qu’on y supposait enfermée.
–Cinq cent mille francs! répéta le taupier ébahi.
–Pas moins que cela, et il est heureux que j’aie fait mes préparatifs à tout hasard. Mes amis, ne perdons pas de temps. Encore un coup de vin, et partons.
On se chargea d’un volumineux attirail: c’étaient une longue corde à nœuds, des grappins, une lanterne et divers autres objets que Noël jugeait nécessaires pour l’exécution de son plan. Chacun des trois amis en avait son fardeau, et on quitta la demeure du mécanicien.
Quoique l’heure ne fût pas très-avancée, la ville paraissait endormie. Le silence régnait dans les rues désertes, et, comme l’édilité de Vauvray ne se ruinait pas en frais d’éclairage, une obscurité complète eût couvert la ville si la lune, cette nuit-là, n’avait jugé à propos de suppléer à l’insuffisance de quelques fumeux réverbères. Les trois amis purent donc gagner la promenade voisine sans avoir rencontré personne, et allèrent sonner à la grille de la maison Duhamel.
On resta longtemps sans répondre. Le vieux jardinier, qui était maintenant le seul habitant de la propriété et qui occupait la loge à l’entrée de la cour, finit par apparaître. Il approcha à demi-vêtu, en chancelant et en se frottant les yeux.
–Que veut-on? demanda-t-il d’un ton de mauvaise humeur; il n’y a plus rien ni personne ici.
Noël annonça qu’il venait avec ses compagnons, par l’ordre de madame Duhamel et du notaire Perrin, pour rechercher, parmi les débris du bâtiment, certains objets que l’on avait à cœur de recouvrer.
Le jardinier s’adoucit aussitôt.
–Ah! c’est vous, monsieur Noël? reprit-il; en effet, vous devez être l’homme de confiance à présent!... Eh bien, entrez avec vos camarades. Mais est-ce que vous allez avoir besoin de moi?
–Nullement, mon cher, et vous serez libre de regagner votre lit, car vous devez être bien fatigué.
–Vous pouvez le dire; deux nuits entières sans repos, et des courses, des inquiétudes continuelles!... Alors, quand vous aurez terminé votre besogne, je n’aurai pas besoin de me relever, et vous trouverez la clef là, sur le bord extérieur de ma fenêtre.
Pendant cette conversation, on était entré dans la cour et le jardinier avait refermé la grille, dont il avait retiré la clef pour la déposer à la place convenue. Noël lui demanda encore, après avoir allumé sa lanterne:
–Ah çà, mon brave, ne serait-il pas venu ici ce soir quelque autre personne envoyée par la famille?
–Non, répliqua le bonhomme en bâillant; depuis les quatre heures, la grille est fermée et la clef n’a pas quitté ma poche.
–C’est bien, répliqua Noël.
Et il regarda ses compagnons d’un air qui voulait dire:
–Nous arrivons à temps.
Le jardinier regagna sa loge, où il s’enferma, et il y a lieu de penser que, peu de minutes plus tard, il était rendormi. Quant aux nouveaux venus, ils traversèrent la cour, où l’on respirait une odeur de charbon éteint récemment, et, passant sous la voûte à demi effondrée, ils se trouvèrent dans le jardin.
La lune éclairait en plein les grands murs du bâtiment, tandis que le jardin, avec ses massifs d’arbres et ses longues avenues de charmilles, présentait des alternatives d’ombre et de lumière. Un calme profond régnait partout; on eût pu se croire dans une campagne solitaire plutôt que dans un centre de population de quelque importance.
Noël et ses compagnons marchaient à la lueur vacillante de la lanterne, quand un bruit assez fort s’éleva en avant d’eux; en même temps, il leur sembla voir quelqu’un s’enfuir dans les ténèbres. Ils s’arrêtèrent.
–Qu’est ceci? murmura Noël.
On entendit encore un craquement du sable des allées, un faible bruissement dans les charmilles, puis, tout redevint silencieux.
–Bah! dit le cantonnier, c’est quelque chat du voisinage qui aura voulu s’assurer s’il n’y a pas de quoi manger dans les ruines.
–Chat ou non, répliqua le taupier, il serait bon peut-être de tirer la chose au clair.
Noël paraissait être de cet avis; mais les trois hommes, comme nous savons, étaient chargés de lourds fardeaux, et leur situation ne permettait guère d’entreprendre une poursuite dans l’obscurité.
–Avançons, dit Noël; nous sommes en force et on ne peut rien contre nous.
Ils firent encore quelques pas et, comme ils allaient atteindre la petite porte, leurs pieds heurtèrent une échelle qui barrait le passage et qui semblait avoir été jetée là précipitamment.
–Eh! eh! murmura le taupier, m’est avis qu’il y a déjà par ici des gaillards qui reluquent les cinq cent mille francs!
–Votre «nez» vous trompe encore, Jean, répliqua Grivet; cette échelle aura été sans doute oubliée par les travailleurs qui ont éteint l’incendie.
–Elle n’était pourtant pas là ce matin, dit Noël; du reste, il faudrait trois échelles de cette longueur, ajoutées bout à bout, pour atteindre le coffre. Bah! ne songeons qu’à nos affaires.
On écarta l’échelle et on pénétra dans l’intérieur du bâtiment.
Là, tout était sombre et présentait, comme nous l’avons dit, l’image du chaos. La lanterne éclairait à peine les débris les plus proches, pierres calcinées, platras, poutres noircies, tandis qu’un rayon de lune, pénétrant par les fenêtres sans châssis, projetait çà et là quelques faisceaux de lumière blanche et nacrée. Le moment n’était donc pas favorable pour faire des observations et pour prendre les dispositions qu’exigeaient les circonstances.
Heureusement, le jeune mécanicien avait fait ces observations pendant la journée précédente et arrêté le plan qu’il s’agissait d’exécuter. Au-dessus de l’endroit où était incrusté le coffre-fort, se trouvait une lucarne dont la maçonnerie semblait encore solide, et Noël comptait en tirer parti pour le succès de son entreprise. Il invita donc ses compagnons à poser par terre leur attirail; puis, sans leur donner aucune explication, il se mit à l’ouvrage, avec l’activité d’un homme qui est sûr de lui-même.
Il prit une pierre dans les décombres et l’attacha au bout d’un peloton de ficelle, mince et légère, mais solide, qu’il avait apporté. Cette pierre fut lancée avec adresse dans la lucarne, qu’elle traversa, et elle alla tomber dans le jardin, en dévidant le peloton. Alors Noël noua l’autre extrémité à la grosse corde et dit au cantonnier:
–Allez dans le jardin et vous tirerez doucement sur la ficelle. Quand vous tiendrez la corde, vous m’appellerez.
Grivet s’empressa d’obéir; bientôt la corde à nœuds, qui se déroula en montant vers la lucarne, témoigna que la manœuvre avait été bien comprise et s’exécutait sans difficulté.
Noël et le taupier, restés seuls, veillaient à ce qu’aucun obstacle ne pût interrompre l’opération. Ils se taisaient, et plusieurs fois ils crurent distinguer, au milieu du silence, des chuchotements étouffés, des pas furtifs, qui se faisaient entendre tantôt au dehors, tantôt dans l’enceinte même des ruines; mais ils ne s’en inquiétèrent nullement et continuèrent leur travail.
Les mesures avaient été si bien prises, que rien ne dérangea les combinaisons de Noël. Le câble se dévida presque en entier, et une exclamation, partie du jardin, finit par annoncer que Grivet en tenait l’autre bout.
–Restez ici, Jean, dit Noël en se laissant glisser en bas des décombres, mais ayez l’œil ouvert.
Et il courut, à son tour, dans le jardin; là, avec l’aide du cantonnier, il enroula solidement le câble autour d’un arbre et l’y fixa par des nœuds compliqués.
Pendant ce temps, le taupier crut de nouveau entendre dans le bâtiment incendié les bruits vagues qui avaient déjà attiré son attention. Il semblait touj ours que des êtres invisibles allaient et venaient autour de lui, en parlant à voix basse. Mais vainement éleva-t-il sa lanterne pour voir d’où provenait cette espèce de murmure; partout ténèbres profondes, et c’était seulement à une certaine hauteur que la lumière de la lune éclairait des tronçons de poutres carbonisées.
Noël et le cantonnier ne tardèrent pas à revenir. Noël paraissait tout joyeux.
–A présent, dit-il, le principal est fait, et nous sommes sûrs de réussir. Je vais grimper, et, dans quelques instants, nous saurons ce que le fameux coffre a dans le ventre.
Tout en parlant, il revêtait cet appareil de courroies et de crochets qu’emploient les couvreurs pour se hisser, le long des cordes à nœuds, sur la façade des maisons.
–Réellement, monsieur Noël, dit le taupier avec timidité, il n’est pas prudent de monter là-haut Cette muraille est rongée par le feu; voyez comme la pierre de la lucarne s’émiette à chaque mouvement de la corde!
–Pour le coup, Jean a raison, ajouta Je cantonnier, et, si vous vouliez m’en croire, vous ne vous exposeriez pas ainsi afin de sauver l’argent des autres.
–Bon! allez-vous devenir poltrons? répliqua Noël en riant; une seule chose m’inquiète, mes amis, c’est de savoir sous quelle forme je trouverai les cinq cent mille francs. Si la somme est en billets de banque, elle tiendra aisément dans mes poches; si elle est en or, ce sera plus difficile à emporter; cependant, on y réussira peut-être. Mais si elle est en écus, miséricorde! que vais-je devenir?
Sa gaieté était si communicative que Jean et le cantonnier ne purent s’empêcher de rire, et leur rire fut répété dans l’intérieur des ruines, de manière à ne laisser aucun doute. Ils s’interrompirent pour écouter; mais le bruit avait cessé déjà.
–Bah! c’est l’écho, dit Noël avec insouciance.
Après que les travailleurs eurent acquis la certitude, en tirant tous ensemble, que le câble était fortement attaché, Noël glissa dans sa ceinture plusieurs outils dont il pouvait avoir besoin, et suspendit sa lanterne à son bras; puis, ayant donné ses dernières instructions à ses acolytes, il grimpa le long de la corde au moyen des crochets dont son appareil était muni.
Jean et le cantonnier le suivirent des yeux avec inquiétude; la corde oscillait, malgré leurs efforts pour la maintenir, et chaque oscillation détachait de la muraille des petites pierres et des gravois. Noël ne s’en émouvait pas et montait avec aisance; bientôt, il ne fut plus que comme un point lumineux qui se détachait au milieu des ténèbres, à une immense hauteur.
Néanmoins, l’ascension, en se prolongeant, réveillait les alarmes des deux amis, quand enfin les oscillations du câble cessèrent, et une voix, qui semblait descendre du ciel, cria d’un ton de triomphe:
–J’y suis!
En effet, Jean et Grivet, ayant levé la tête, aperçurent Noël immobile et travaillant déjà à ouvrir le coffre.
Cette opération nouvelle parut présenter certaines difficultés. L’incendie avait sans doute dérangé quelque chose au mécanisme, car la serrure tenait bon. On entendit grincer les pinces, résonner le marteau contre les plaques de fer. Enfin, il se lit un craquement, comme celui d’un ressort qui se détend ou se brise, et la porte du coffre tourna en grinçant sur ses gonds.
En bas, dans l’ombre, Jean disait tout joyeux:
–Ça va bien. Maintenant il ne tardera pas à redescendre.
Noël paraissait fouiller dans le coffre ouvert avec tant de peine. Tout à coup il poussa une exclamation de désappointement et de colère:
–Mais il n’y a rien dans cette caisse maudite, s’écria-t-il; elle est vide!
–Vide! en êtes-vous sûr? demanda le taupier; cherchez encore. on dit que les billets de banque tiennent si peu de place!
–Eh! sacrebleu! il n’y a ni billets de banque, ni or, ni argent, ni rien. Je ne trouve qu’un petit portefeuille, qui a l’air de contenir des papiers sans valeur.
–Prenez-le toujours, monsieur Noël; on le rendra à qui de droit.
Cette conversation à tue-tête fut interrompue brusquement.
On sait que sur une corde tendue, si longue qu’elle soit, les secousses et les tiraillements les plus légers opérés à une extrémité, se transmettent avec exactitude à l’extrémité opposée. Or, pendant que Noël était ainsi suspendu à soixante pieds en l’air, il sentit que l’on tourmentait le câble du côté du jardin, et la continuité des secousses donnait à croire qu’on s’efforçait de le détacher ou de le couper. Jean et Grivet, qui tenaient l’autre bout, s’étaient eux-mêmes aperçus de ces mouvements insolites et commençaient à en prendre de l’inquiétude, quand Noël s’écria:
–Alerte! mes amis. Il y a quelqu’un dans le jardin qui est en train de trancher le câble. Que l’un de vous y coure bien vite ou je suis perdu!
Aussitôt le cantonnier dégringola en bas des décombres; mais, au milieu de l’obscurité, il se heurtait à mille obstacles et avait peine à trouver la porte. Pendant ce temps, le taupier s’écriait, avec une énergie qu’on ne pouvait attendre de sa molle et placide nature:
–Descendez, monsieur Noël, descendez vite. Ne vous servez plus des crochets; laissez-vous glisser. Le temps presse, allons! descendez.
Noël comprenait le péril et il s’empressa de suivre ce conseil. S’étant débarrassé de divers objets qui gênaient ses mouvements, il se laissa glisser. Grâce à sa vigueur, à son habileté en gymnastique, une minute semblait devoir lui suffire pour atteindre le sol, et le taupier continuait à l’encourager de la voix.
Grivet avait fini par retrouver la porte et s’était élancé dans le jardin qu’éclairait la lune. Mais, au lieu de s’approcher en silence de l’arbre auquel le câble était fixé, afin de surprendre les malfaiteurs à l’œuvre, il cria de loin:
–Ah! scélérats, bandits, brigands, que faites-vous?... C’est un assassinat!
Il résulta de ces injures intempestives que le cantonnier, en arrivant sous l’arbre, ne vit plus per-– sonne; seulement, il entendit fuir avec précipitation dans l’allée de charmilles.
Grivet croyait être arrivé assez tôt pour prévenir une catastrophe. Comme il allait se mettre à la poursuite du fuyard, un claquement subit le fit tressaillir. Le câble, qui sans doute était déjà coupé en grande partie lorsque le cantonnier avait paru, venait de se rompre complètement, et, entraîné par le poids de Noël, s’éleva en sifflant dans les airs. On entendait le frottement des nœuds contre la pierre calcinée qui se pulvérisait; en même temps des cris partirent de l’intérieur des ruines.
Grivet, comme on peut croire, ne songea plus à poursuivre l’auteur présumé de ce désastre, et courut au secours de ses amis; mais déjà le danger n’était plus aussi terrible qu’il le supposait, du moins pour le moment.
On se souvient-que le mur présentait de nombreuses lézardes causées par la violence du feu. Or, lorsque le câble rompu s’était mis à filer avec une rapidité effrayante, il n’avait pas tardé à s’engager dans une de ces fentes qu’il usait avec ses nœuds comme fait une scie. Grâce à cette circonstance, le mouvement s’était bientôt ralenti, et un nœud, plus gros que les autres, l’avait arrêté tout à fait. Cependant Noël se trouvait encore à plus de trente pieds du sol, et le moindre ébranlement pouvait dégager le nœud préservateur.
Grivet ne se rendait pas bien compte de la situation; tout ce qu’il voyait, c’était la lanterne, redevenue immobile, tandis que la chute du câble était interrompue. Néanmoins il ne se rassurait pas, et s’écria:
–Mes amis, que faut-il faire?
–Prier pour notre bien-aimé Noël, murmura Jean d’un ton lugubre; Dieu seul peut le tirer de là. Défiez-vous, monsieur Noël, ajouta-t-il tout haut, il me semble que le nœud commence à céder.
–Je ne puis plus me soutenir, répliqua le jeune homme d’une voix éteinte: mes mains sont déchirées.
–Essayez encore de tenir ferme. Nous allons chercher une échelle.
–Impossible! Mes forces m’abandonnent.
–Eh bien donc, descendez, puisqu’il le faut. Mais doucement, sans secousse.
–Que Dieu nous assiste tous! murmura Noël.
Et il se laissa glisser de
Mais le taupier avait eu cette tentative, et la catastrophe qui se produisit eut d’épouvantables proportions.
La corde céda tout à coup, en entraînant une partie de la muraille. Il se fit une trouée par laquelle pénétra la lumière du ciel, lumière qu’intercepta aussitôt un nuage de poussière epaisse. En même temps on entendait un roulement sourd, auquel se mêlèrent des gémissements. Un amas de matériaux, pierres et plâtras, s’abattit à la place où devaient se trouver Noël et Jean. Le cantonnier lui-même fut saisi par l’éboulis, emporté, renversé et jeté à quelques pas. Pendant un instant encore, l’écroulement continua et il semblait que toute cette immense muraille dût s’abîmer. Cependant le calme se rétablit peu à peu, le nuage se dissipa, et, sauf une large brèche qui s’était formée au-dessous de la lucarne, tout reprit le même aspect qu’auparavant.
Grivet, quoique couvert de contusions, n’avait aucune blessure grave. Il revint bientôt de l’étourdissement causé par sa chute, se releva au milieu des ténèbres et s’écria avec anxiété:
–Monsieur Noël. Jean. mes bons amis, par pitié où êtes-vous?
Une plainte, faible comme le soupir d’un mourant, se fit entendre.
–Qui est là? où êtes-vous? demanda encore le cantonnier en s’efforçant d’escalader le monceau de débris.
Mais, cette fois, il ne reçut aucune réponse et un silence de mort régna dans toute l’étendue du bâtiment incendié.
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