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Arthur Bernède
L’Aiglonne
Couverture: Artillerie à cheval de la Garde Imperiale, Huile sur toile, 1870 de Édouard Detaille (1848–1912). EAN 4064066446703e-artnow, 2021
Table des Matières
I : L’homme au collet noir
II : La dame en robe blanche
III : A l’hôtel de Metz
IV : La belle Toinon
V : Fouché
VI : En prison
VII : Le général Malet
VIII : Un messager inattendu
IX : L’Empereur et le soldat
X : Le rideau cramoisi
XI : L’aiglonne
XII : La miniature de Mme Vigée-Lebrun
XIII : Les archives secrètes de la police
XIV : La boutique du marchand d’estampes
XV : Le club des « Philadelphes »
XVI : « Je vous aime ! »
XVII : Le lever de sa majesté
XVIII : La petite porte des sablons
XIX : Les deux policiers de l’empereur
XX : Si j’avais un fils !
XXI : Je le sauverai !
XXII : L’enlèvement du prisonnier
XXIII : C’est moi qui le tuerai !
XXIV : Le pêcheur en eau trouble
XXV : Le coup de filet
XXVI : La note secrète
XXVII : Je suis l’empereur !
XXVIII : Vers l’inconnu
XXIX : La part du feu
XXX : Au château de Saint-Leu
XXXI : La partie de Colin Maillard
XXXII : La bataille
XXXIII : Vers le divorce
XXXIV : Elle et lui !
XXXV : Une page d’histoire
XXXVI : Grippe-Sols policier
XXXVII : Trahison !…
XXXVIII : Ou l’on voit l’homme en noir proposer et Fouché disposer !
XXXIX : La cantine de Napoléon
XL : Chassé !
XLI : À Malmaison
XLII : Les deux impératrices
XLIII : Par la clémence et par l’amour
XLIV : La maison de santé du docteur Dubuisson
XLV : Vers le coup d’état
XLVI : Le premier acte du drame
XLVII : Le second acte
XLVIII : Le pacte suprême
XLIX : Un double adieu
L : Un peu d’espoir
LI : La clémence d’Auguste
LII : L’exécution
LIII : La colère de Napoléon
LIV : Nous sommes quittes !
LV : L’hallucinée
LVI : Parricide
LVII : Où l’on voit le grand poète tragique Corneille collaborer puissamment au dénouement de cette histoire
Epilogue
I : L’homme au collet noir
Le 10 août 1792, le vent des grandes révolutions soufflait sur Paris.
Dès l’aube, descendant des faubourgs, précédés de tambours battant la « générale », des bandes d’hommes, la plupart en guenilles et bonnets rouges, armés de piques, de vieux mousquetons, de fusils rouillés, de coutelas, de haches et de gourdins, marchaient sur le château des Tuileries aux cris de « Vive la Nation ! A bas le roi ! »
Sur le quai des Galeries du Louvre, où le tumulte grandissait d’instant en instant, un jeune homme de taille moyenne sangle dans un uniforme sombre d’officier d’artillerie sur lequel tranchait l’or fané de ses épaulettes, chaussé de bottes aux talons éculés, coiffé d’un bicorne aux poils usés et jaunis par les intempéries, très maigre, le teint légèrement olivâtre, la mâchoire énergique et le regard fiévreux, martelait le pavé, indifférent, en apparence, à l’émeute ou plutôt à la Révolution qui grondait autour de lui.
C’est à peine si, de temps en temps, lorsque les hurlements redoublaient, un furtif sourire entrouvrait ses lèvres, en même temps que sa main étreignait nerveusement la poignée de son sabre.
Bientôt, happé par le remous, traîné par la marée humaine jusque dans les jardins des Tuileries, où nulle défense n’avait été préparée, l’officier d’artillerie murmura, en haussant dédaigneusement les épaules :
« Comment a-t-on pu laisser entrer cette “canaille” ? Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et le reste courrait ! »
Tout en enveloppant d’un coup d’œil aigu, pénétrant, le spectacle qui s’offrait à lui, il tira de l’échancrure de son plastron un petit calepin relié en cuir vert et muni d’un porte-mine en argent. Le sourcil froncé, il commençait à griffonner d’une écriture illisible des mots qu’il se répétait à lui-même, lorsqu’une voix courtoise et presque familière s’éleva près de lui :
— Hé ! bonjour, lieutenant Bonaparte !
L’officier se retourna vivement et aperçut un homme d’une quarantaine d’années, coiffé d’un large tricorne et vêtu d’un manteau à collet noir, qui lui donnait une vague allure d’ecclésiastique.
Immédiatement, Bonaparte le fixa, cherchant à mettre un nom sur ce visage aux traits anguleux, aux yeux clignotants et à l’inquiétant sourire.
— Citoyen ! fit-il, après un bref examen, je n’ai pas l’avantage de vous connaître.
— Il se peut, riposta le survenant, en élargissant son sourire. Mais, moi, je vous connais très bien, lieutenant, et même mieux que vous ne le supposez…
— Vraiment ?
— Et je remercie le hasard qui me permet de saluer en vous un jeune et brillant officier dont le gouvernement agirait sagement en utilisant mieux les services…
— Comment… citoyen… vous savez ?…
— Je sais que vous vous êtes très brillamment conduit lors des troubles insurrectionnels qui ont agité cette île de Corse, d’où vous êtes originaire. Je sais aussi que pour défendre la France, votre nouvelle patrie, vous n’avez pas hésité à rompre avec le grand révolté Paoli, que vous aimiez comme un frère, et que, pour demeurer fidèle aux lois de l’Assemblée nationale, vous avez été jusqu’à refuser d’exécuter un ordre suspect de votre colonel.
— Mais, citoyen…
— Attendez !… Dénoncé et mandé à Paris, pour justifier votre conduite, vous n’avez eu aucune peine à convaincre de votre loyalisme le ministre de la Guerre… Enfin, je n’ignore point que, malgré cela, renvoyé de bureau en bureau, vous attendez toujours qu’on vous rétablisse dans vos droits et que l’on vous rende votre grade. Vous voyez donc, lieutenant, que je suis très exactement renseigné sur votre compte…
— Ah ça, citoyen, s’écria Bonaparte, qui avait écouté son étrange interlocuteur avec un étonnement croissant. Este que, par hasard, vous seriez de la police ?
— Non, lieutenant, s’écria l’homme au collet noir, je suis tout simplement professeur au collège de Nantes, en Bretagne. Féru des idées nouvelles, ennemi acharné du despotisme, j’ai profité des vacances pour venir assister à la chute de la monarchie.
Et, désignant les hordes qui s’apprêtaient à livrer au palais des rois un assaut suprême, il ajouta :
— Je crois bien que je suis arrivé au bon moment… C’est bien l’hallali de la royauté…
— Je partage votre avis, citoyen, reprit Bonaparte, qui n’avait cessé de considérer d’un regard soupçonneux son mystérieux interlocuteur. Mais tout cela ne me dit pas comment vous avez appris sur moi tant de choses.
— De la façon la plus simple au monde, lieutenant. Depuis quelques jours, je prends mes repas rue de Valois, chez le même traiteur que vous.
— Aux Trois Bornes ?
— Oui, lieutenant… Aux Trois Bornes… Vous ne m’avez pas remarqué… Rien d’étonnant à cela !… Mais, vous, vous avez une physionomie qui attire tout de suite l’attention… Aussi vous ai-je observé… et même écouté, lorsque vous faisiez, à très haute voix, vos confidences à l’un de vos amis, qui tient boutique de meubles, près de la place du Carrousel, à l’ancien hôtel Longueville…
— Fauvelet… murmura Bonaparte, de plus en plus stupéfait.
— C’est cela… Fauvelet… Ah ! combien je déplorais de vous entendre vous écrier d’un air découragé : « J’en ai assez ! Je vais donner ma démission !… » Et comme je maudissais tout bas cet ami, lorsque, au lieu de vous dissuader d’un pareil acte, il voulait vous persuader qu’en louant avec lui plusieurs maisons en construction, dans la rue Montholon, vous réaliseriez, en les sous-louant, d’importants bénéfices.
— Il faut bien vivre… souligna l’officier en disgrâce.
— Un soldat tel que vous a mieux à faire que de se lancer dans un aussi méchant négoce.
— A faire quoi ? citoyen… s’exclama nerveusement Bonaparte. Ah ! je ne m’illusionne ni sur les hommes, ni sur les choses… Depuis Louis XIV, notre pays a eu des maîtres, mais pas de chefs. En ce moment, ses fils, exaspérés par de longs siècles de servitude et indignes de voir ce fantôme de roi qu’est Louis XVI conspirer avec l’étranger pour rétablir son trône chancelant, cherchent à secouer le joug… et ils vont le briser… Et après ?… Quelle main sera assez forte, d’abord pour repousser l’invasion qui se prépare, puis pour canaliser le courant révolutionnaire et reconstruire une France nouvelle sur les ruines d’un régime déchu ?… Ceux qui sont au pouvoir sont de pauvres gens !… Chacun cherche son intérêt. On intrigue aujourd’hui plus vilainement que jamais… Tout cela détruit l’ambition… Vivre tranquille, jouir des affections de la famille et de soi-même, voilà citoyen, le parti que l’on doit prendre. Et c’est celui auquel je me suis arrêté.
— Venez avec moi, invitait le professeur, et je vais vous faire assister à un spectacle qui pourrait bien changer le cours de vos idées.
Bonaparte hésita un instant. De nouveau, il considérait son interlocuteur avec une curiosité dans laquelle il entrait encore quelque méfiance.
Ce n’était plus l’humble pédagogue provincial, au parler mielleux et aux gestes bénisseurs de clerc laïque qu’il avait devant lui.
L’homme au collet noir s’était entièrement transformé. Ses paupières, nettement soulevées, laissaient apercevoir un œil luisant d’intelligence et de ruse… Sa bouche ne souriait plus… mais elle semblait respirer une indomptable énergie. Sa voix s’était faite mieux que persuasive, entraînante, si bien que Bonaparte, plus fasciné que séduit, lança d’une voix brève et déjà impérieuse :
— Citoyen, je vous suis !…
Bonaparte et son guide se faufilèrent à travers les rangs des émeutiers qui, répandus parmi les parterres saccagés, n’avaient d’yeux que pour les Tuileries, dont ils convoitaient la prise.
Traversant le jardin dans toute sa largeur, ils parvinrent ainsi jusqu’à la terrasse des Feuillants, qui conduisait au manège, où l’Assemblée nationale siégeait en permanence.
S’arrêtant devant une grille, qui n’avait pas encore été forcée, l’homme au collet noir dit à Bonaparte :
— Restons ici. Nous serons très bien pour voir.
— Voir quoi ?
— Ce qui va se passer.
A peine achevait-il ces mots, qu’une immense clameur s’élevait dans les jardins :
— A bas le tyran !… A mort !… A mort !…
D’une petite porte du château, qui donnait directement sur la terrasse des Feuillants, un cortège venait de déboucher sous la protection ironique et mal assurée des gardes-françaises, que l’on devinait prêts à faire cause commune avec la Révolution.
En tête figurait Roederer, procureur général de la Commune de Paris, ceint de son écharpe et entouré de la plupart des directeurs du département. Louis XVI suivait, rouge, congestionné, la démarche lourde, hésitante.
A ses côtés, marchait Marie-Antoinette, qui, la tête haute et les traits courroucés, semblait n’avoir rien abdiqué de son orgueil et représentait vraiment, à elle seule, la royauté absolue.
Venaient ensuite, Madame Elisabeth, sœur du roi, au bras de laquelle se suspendait sa nièce, Madame Royale, âgée de treize ans, puis la marquise de Tourzel, gouvernante des Enfants de France, qui tenait par la main le petit Dauphin inconscient du danger et souriant presque à l’orage.
Enfin, quelques rares gentilshommes résolus à suivre jusqu’au bout leur maître infortuné.
Et la clameur se faisait toujours plus sinistre, plus violente :
—À mort !… À mort !…
Lorsque les portes de l’Assemblée nationale se furent refermées derrière le dernier serviteur de la royauté expirante, la foule, ivre de rage, se rua vers les portes des Tuileries, envahissant le palais, massacrant tout sur son passage.
Bonaparte, empoigné par la fièvre des batailles, se retourna vers son compagnon pour l’entraîner à son tour.
Mais une exclamation lui échappa.
L’homme au collet noir avait disparu.
II : La dame en robe blanche
Cette fois, Bonaparte n’avait pas hésité.
Mû par cet élan irrésistible qui précipite instantanément tout vrai soldat à l’endroit où l’on se bat, il avait atteint, en quelques rapides enjambées, l’entrée principale du palais.
De toutes parts, retentissaient le crépitement des fusils et le choc des armes…
Bonaparte, au milieu de la populace délirante, escaladant les marches du grand escalier, qui ruisselait du sang des gardes et des Suisses, va pénétrer, pour la première fois, dans le palais des rois.
Il arrive au vestibule du premier étage, où plusieurs vieux gentilshommes, armés de leurs frêles épées de cour, s’efforcent de défendre les appartements où sont réfugiées les dames d’honneur de la reine et de Madame Elisabeth.
En un clin d’œil, ils sont abattus : les massacreurs, brisant à coups de hache les portes aux moulures dorées, se précipitent dans les salles, semant partout la terreur.
Bonaparte, pâle, frémissant, tourmentant la poignée de son sabre, pénètre dans les appartements du roi…
Le voilà dans le cabinet de travail, dont le parquet est jonché de parchemins, de feuilles de papier, de livres écartelés sur lesquels dansent frénétiquement des énergumènes.
Il passe dans la chambre à coucher. Là, le pillage est à son paroxysme. Une pendule, renversée de son socle, gît devant la cheminée… Le buste de la reine est ignominieusement souillé… Le portrait de Louis XVI a les yeux crevés… Des forcenés démolissent, à coups de pics, un secrétaire, dont les tiroirs, qui renferment des rouleaux d’or, des brevets de l’ordre de Saint-Louis, des titres de noblesse, des lettres de cachet, sont immédiatement vidés.
Cette fois, c’en est trop !… Bonaparte, malgré son empire sur lui-même et sa volonté de rester impassible, sent une nausée de dégoût lui monter à la gorge.
Et il va s’éloigner, lorsque, soudain, un cri atroce le cloue sur place :
— Grâce !… Pitié… ! A moi !… A moi !
Poursuivie par une bande d’insurgés, une jeune femme, d’une radieuse beauté, toute vêtue de blanc, ses magnifiques cheveux dénoués sur ses épaules, en proie à une frayeur inexprimable, se précipite vers le jeune officier en implorant :
— Défendez-moi !… Sauvez-moi !…
En un geste d’instinctive protection, Bonaparte lui a ouvert tout grands ses bras où elle se jette, éperdue… Des massacreurs cherchent à lui arracher leur proie.
Mais à peine l’un d’entre eux, un colosse débraillé, au torse et aux bras nus, a-t-il posé sa main énorme sur l’épaule de l’infortunée, que Bonaparte, l’œil enflammé, s’écrie :
— Citoyen, je te défends de toucher à cette femme !
— D’abord, toi, qui es-tu ? grincent plusieurs voix courroucées.
— Je suis un soldat au service de la France, clame Bonaparte, d’une voix métallique, qui résonne comme un appel de trompette. Croyez-vous donc, poursuit-il, servir la cause de la liberté en assassinant des femmes ?… Etes-vous des hommes libres ou des bêtes féroces ?
Un silence profond accueille ces paroles.
Les fauves sont domptés… Bonaparte vient de remporter sa première victoire ! Mais, comprenant qu’il ne faut pas donner à la haine assoupie le temps de se réveiller, il souffle à l’oreille de la dame en robe blanche, qui semble prête à défaillir :
— Venez, citoyenne !
Et, ouvrant brusquement une petite porte pratiquée dans la boiserie, il entraîne la jeune femme qui s’est accrochée à son bras… Puis, poussant rapidement un verrou extérieur, il scande :
— Et maintenant, madame, remettez-vous et guidez-moi.
Tandis que, revenus de leur stupeur, les tigres se jettent sur la porte et cherchent à l’enfoncer, la jeune femme, stimulée encore plus par la voix de son sauveur que par les affres du danger, lui dit :
— Lieutenant, suivez-moi !…
Tous deux, après avoir longé l’étroit couloir de service qui dessert les appartements du roi, atteignent le palier d’un escalier qui conduit au rez-de-chaussée du palais.
Rapidement, ils descendent les marches et se trouvent en face d’un étroit boyau à peine éclairé par de minuscules ouvertures grillées.
La jeune femme, qui semble connaître à merveille tous les tours et les détours du château, s’y engage aussitôt… Mais, à mesure qu’ils s’avancent, une fumée âcre, irritante, les prend à la gorge.
Suffoquée, la malheureuse chancelle. Bonaparte, qui la soutient, va rebrousser chemin, lorsque des cris menaçants lui annoncent que les massacreurs ont retrouvé leur trace.
Bonaparte saisit sa protégée dans ses bras et, continuant à marcher à travers le nuage qui s’épaissit de plus en plus, il arrive jusqu’à l’intérieur d’un bâtiment où un violent incendie s’est déclaré.
A travers une fenêtre, il aperçoit une petite cour déserte, Où tombent de grosses flammèches.
Sans hésiter, Bonaparte s’y élance, aidant ensuite la dame du palais à le rejoindre… De là, ils gagnent en courant une porte qui donne sur la rue de 1’Echelle…
Avisant un cabriolet de place qui passe à vide, l’officier fait signe à l’automédon de s’arrêter… Puis, emportant dans ses bras la dame en robe blanche, qui s’est évanouie, il l’installe sur les coussins et lance au conducteur :
— A l’hôtel de Metz… et au galop !
III : A l’hôtel de Metz
Trois semaines après les événements que nous venons de décrire, vers huit heures du soir, un homme vêtu d’un long manteau à collet noir, coiffé d’un tricorne enfoncé jusqu’aux oreilles, suivait, en s’appuyant sur une canne à poignée en bec de corbin, la paisible rue du Mail.
Arrivé à la hauteur de l’hôtel de Metz, il s’arrêta et, soulevant légèrement ses « besicles », dont les verres sombres devaient gêner sa vue, il promena minutieusement son regard sur la façade de la maison.
Bientôt, il eut un léger tressaillement… L’une des fenêtres du troisième étage venait de s’ouvrir, laissant apparaître une jeune femme blonde au profil aristocratique et aux allures de grande dame.
« Elle doit être seule », murmura-t-il en la voyant se pencher sur la balustrade en fer ouvragé et interroger d’un air anxieux le carrefour de la rue de Cléry et de la rue Montmartre.
Vite, il traversa la chaussée et pénétra dans le corridor de l’hôtel.
— Holà ! quelqu’un ! fit-il d’une voix plaintive.
Emergeant d’une porte, qu’il remplissait à lui seul de sa puissante carrure, un grand et gros gaillard, à la face rubiconde de Bourguignon réjoui, coiffé du bonnet classique, le traditionnel couteau à manche de bois et à gaine de cuir passé à la ceinture, se dressa devant le visiteur : — Vous désirez souper… môssieu ?
— Non, merci, répliqua l’inconnu. Je suis très fatigué et je voudrais me reposer tout de suite… Auriez-vous une chambre à me donner ?
— Une chambre ! s’écria avec véhémence le sieur Maugeard, qui, depuis un quart de siècle, présidait aux destinées de l’hôtel de Metz. D’abord, le logement, ce n’est pas mon affaire. Moi, je ne m’occupe que de la table.
Et d’une voix qui fit trembler les carreaux de la porte d’entrée : — Grippe-Sols ! lança-t-il… Grippe-Sols… Il y a du monde !
À cet appel, un garçon d’une vingtaine d’années, preste, déluré, au sourire enjoué d’Ange Pitou, et au nez retroussé de Cadet Rousselle, s’empressa d’apparaître : — Voilà, patron, voilà !
— Occupe-toi de ce môssieu. Et, une autre fois, tâche d’être là pour recevoir la « pratique ». Car je n’ai pas envie de laisser brûler mon rôti et d’attacher mes pâtisseries !
Tout en bougonnant, le sieur Maugeard regagna ses fourneaux.
— Alors, citoyen, reprit aimablement Grippe-Sols, que les menaces de son patron ne semblaient nullement intimider, c’est pour une chambre ?
— Oui, mon ami.
— J’en ai plusieurs à vous offrir, au premier, au deuxième…
— Non, merci… Ce serait trop cher pour ma maigre bourse… Je me contenterai d’un simple cabinet, voire d’une mansarde.
— Comme il vous plaira, citoyen… Si vous voulez bien monter ?
— Je vous suis.
Grippe-Sols prit sur une étagère un bougeoir en étain dont il alluma la chandelle à moitié consumée. Puis, il commença l’ascension de l’escalier étroit et obscur qui desservait tous les étages.
Arrivé au quatrième, l’homme au collet noir posa familièrement la main sur l’épaule de Grippe-Sols… et, sur un ton plein de bienveillance, attaqua : — Il n’a pas l’air très endurant, le sieur Maugeard.
— Lui ! s’esclaffa le jeune commis… Mais il ne serait pas capable de faire du mal à une mouche !
— En tout cas, tu -ne dois pas toucher gros, à son service ?
— Pas trop, en effet. Heureusement qu’il y a des voyageurs qui, de temps en temps, m’offrent la pièce.
— Veux-tu gagner un écu… là… tout de suite ?
— Un écu ? répliqua Grippe-Sols avec scepticisme.
Et, d’un ton gouailleur, il ajouta :
— Vous êtes donc un richard ?
— Peut-être.
— Vous qui me disiez tout à l’heure que votre escarcelle était aux trois quarts vide !
— Ne suis-je pas libre de dépenser mon argent à ma guise ?
— C’est vrai, citoyen.
— Donc, il y a un écu pour toi, si tu réponds nettement aux questions que je vais te poser.
— Donnez d’abord… je parlerai après.
— Tu es un madré compère… Tiens, voilà ton écu…
— A vos ordres, citoyen.
— C’est bien ici, n’est-ce pas, qu’habite le lieutenant Bonaparte ?
— Parfaitement, citoyen, à l’étage en dessus, au n° 141.
— N’a-t-il pas une compagne ?
— Oui… une belle dame, ma foi, qu’il a amenée avec lui, le jour où le peuple a pris d’assaut le château du tyran.
— Comment s’appelle-t-elle ?
— Ça, je ne pourrais pas vous le dire. Mais si vous vouliez m’allonger un second écu, peut-être pourrais-je vous apporter demain le nom de la particulière.
— Je n’en ai pas besoin.
— Tant pis !
— Tu ne perdras pas au change, car, au lieu d’un écu, je puis t’en faire gagner trois.
— Pas possible !
— Tu n’as qu’à me donner la mansarde qui se trouve juste au-dessus de la chambre du lieutenant… Comment l’appelles-tu, déjà ?…
— Bonaparte.
— C’est cela, Bonaparte.
Donne-moi la mansarde et je te ferai cadeau d’un beau louis d’or avec lequel tu pourras offrir quelques gentils colifichets à ta bonne amie.
— Ah ça ! vous êtes donc un grand seigneur ?
— Hélas ! non.
— En tout cas, vous êtes digne de le devenir.
— Alors, j’ai ma mansarde ?
— Vous l’avez !
Ouvrant d’un air comiquement cérémonieux une porte placée au centre du couloir, Grippe-Sols fit pénétrer l’homme au collet noir dans une pièce carrelée et sommairement meublée d’un lit en bois, d’une commode et de deux chaises de paille.
— Citoyen, fit-il, vous êtes chez vous. Attendez-moi un instant, je vous apporte des draps blancs…
— Ce n’est pas la peine… Je m’étendrai tout habillé ; car, demain, il faut que je sois debout à la première heure.
— Devrai-je vous réveiller ?
C’est inutile.
Et, glissant le louis promis dans la main que Grippe-Sols lui tendait, le voyageur lança avec cordialité : Bonsoir, mon garçon !
Bonsoir, citoyen !
Grippe-Sols, sans insister, se retira en grommelant : « Drôle de bonhomme ! C’est égal, je ne demanderais pas mieux qu’il m’en tombe un comme ça tous les soirs, à l’hôtel de Metz ! »
Aussitôt Grippe-Sols éclipsé, l’homme aux besicles s’enferma à clef. Après avoir constaté que la mansarde n’avait pas d’autre issue qu’une fenêtre à tabatière qui donnait sur les toits, il enleva son tricorne et son manteau, qu’il déposa sur le lit ; et, plaçant à terre le bougeoir que lui avait laissé le garçon du sieur Maugeard, il tira de la poche de son habit un « eustache » à manche de corne, dont il arma la lame fraîchement aiguisée. Puis, s’agenouillant, il introduisit la pointe de son couteau dans la rainure d’un des carreaux en tuile qui recouvraient le sol.
Presque aussitôt, sous la pression, la plaque d’argile se soulevait, découvrant une ouverture contre laquelle notre homme immédiatement colla son oreille.
Bientôt, un sourire de satisfaction donnait à sa figure une expression de méchanceté sournoise et de ruse satisfaite. En bas, une porte venait de claquer, tandis que montait une voix de femme harmonieuse et tendre : — Vous… Vous, enfin !
L’homme au collet noir se prit à murmurer :
— Et maintenant, à nous deux, madame la marquise !
IV : La belle Toinon
Laissons notre mystérieux personnage à son poste d’écoute, descendons à l’étage inférieur et pénétrons au n° 14, ce qui va nous permettre d’être les témoins de ce qui va s’y passer.
Au milieu d’une pièce à l’ameublement suranné et au confort relatif, qu’égayaient quelques jolies roses émergeant d’un vase en tôle grossièrement peinte, la jolie personne que nous avons vue quelques instants auparavant se pencher à la fenêtre entourait de ses bras un jeune officier d’artillerie.
Tout en laissant retomber sa tête sur son épaule, elle murmurait d’une voix que le frisson de l’inquiétude faisait trembler :
— Que je suis heureuse de vous revoir ! J’avais si peur qu’il ne vous fût arrivé une fâcheuse aventure !
— A moi… ! fit Bonaparte.
— Dans les temps troubles que nous traversons, nul n’est à l’abri des coups de l’infortune. Aussi tremblais-je que vous n’eussiez été dénoncé et accusé de donner asile à une aristocrate.
Dénoncé ?… Par qui ?… Puisque personne ici… personne ; pas même moi, ne connaît votre nom ?
— Est-ce un reproche ? reprit la jeune femme, avec un peu d’amertume…
— Pourquoi, en effet ? s’écria Bonaparte avec vivacité. Oui, pourquoi vous obstiner à ne pas me dire qui vous êtes ? N’auriez-vous pas confiance en moi ?
— Je vous en prie, mon ami, chassez de vous cette mauvaise pensée… Après l’héroïsme que vous avez déployé pour m’arracher à mes bourreaux, et plus encore peut-être devant cette affection toute dévouée que vous me témoignez, je serais la plus ingrate des créatures, si je ne vous accordais pas une foi absolue, en même temps qu’une reconnaissance infinie. Tout de suite, au contraire, je me suis sentie si puissamment attirée vers vous, qu’à peine ce seuil franchi, je vous appartenais déjà toute, et lorsque vous m’avez dit de votre voix si persuasive, si pénétrante : « Restez, je vous en prie ! », j’étais tellement troublée que mes lèvres n’ont trouvé pour vous répondre qu’un baiser qui vous a livré toute mon âme.
— Et qui fait de moi l’amant le plus heureux de la terre ! s’écria Bonaparte, en étreignant sa compagne.
Doucement, celle-ci se dégagea : et, prenant les mains de son sauveur, elle fit, tout en l’enveloppant de son regard dont l’éclat s’atténuait d’une touchante tristesse :
— Cela aura été un beau rêve, mais rien qu’un rêve…
— Pourquoi ? sourit Bonaparte.
— Ne sommes-nous pas appelés tous deux à une destinée trop différente pour que nous ayons la folie de songer qu’il peut devenir réalité ?… Bientôt, vous allez reprendre la carrière des armes…
Elle s’arrêta, la gorge serrée… puis, après un effort, elle reprit :
— Nous devrons bientôt nous séparer, pour longtemps, pour toujours peut-être. Eh bien ! mon ami, si je n’ai pas été forte pour résister à l’élan qui m’a jetée dans vos bras, consentez à ma pudeur de femme le sacrifice que je demande à votre délicatesse… Ne cherchez pas à découvrir mon secret… et votre généreuse discrétion, en me permettant de penser sans rougir aux heures vécues ensemble, fera que vous resterez le plus cher souvenir de ma vie.
— Eh bien ! soit ! ma Toinon, acquiesçait Bonaparte, touché par cette prière qui révélait un cœur à la fois si humain et si fier.
— Alors… c’est juré ?
— C’est juré !
— Oh ! merci ! s’écria la jeune femme, qui, aussitôt, ajouta avec un adorable sourire : Grâce à vous, je vais pouvoir vivre sans remords les instants qui nous restent.
— Instants bien courts, hélas ! reprit Bonaparte avec mélancolie. Ainsi que je vous l’avais dit, je me suis rendu cet après-midi au ministère de la Guerre. L’ordre de rejoindre sans délai mon commandement en Corse m’y attendait.
Et tendrement, mais avec un accent de fermeté décisive, il martela :
— Il faut nous dire adieu… Mais ne croyez pas que je vous abandonne… Mon premier souci a été d’assurer votre sécurité.
Et, tirant de son portefeuille une lettre cachetée qu’il tendit à sa compagne, Bonaparte continua :
— Dès que je serai parti, au nom de votre salut, quittez aussitôt cet hôtel… N’attendez pas le jour pour vous rendre à l’adresse indiquée sur cette enveloppe. Elle est celle d’un homme que je connais personnellement et qui est en relations suivies avec une agence d’émigration. Cet individu, dont je réponds, vous fournira le passeport et le déguisement nécessaires pour gagner l’Angleterre.
Puis, maîtrisant son émotion, il commença à ranger ses rares effets, ses menus objets de toilette et quelques livres dans une petite valise en peau de buffle qui était tout son équipage.
Tout à coup, elle aperçut, entrouvert sur la cheminée, un volume à reliure usée et dont les pages avaient dû souvent être lues et relues, tournées et retournées.
Au moment où elle s’en emparait, Bonaparte releva le front.
— Mon théâtre de Corneille, mon livre préféré que j’oubliais ! s’écria-t-il.
La belle Toinon tendit aussitôt le volume à Bonaparte, qui lui dit :
— Gardez-le, mon amie, ce volume qui m’a suivi partout : à Brienne, à l’école du Champ-de-Mars, à Valence, à Auxonne, dans toutes les villes de garnison ! oui, gardez le, ce cher livre de chevet, où j’ai puisé tout l’amour qu’il y a en moi pour ce qui est sublime…
— Merci ! fit la belle inconnue, en portant le volume à ses lèvres.
— Et moi, reprit Bonaparte, n’emporterai-je pas de vous un souvenir qui, au cours de mes veilles, remplacera le vieux compagnon dont pour vous je me sépare ?
— Si, mon ami.
Détachant un médaillon qu’elle portait au cou, attaché à une chaîne d’or, la jeune femme l’ouvrit et le tendit à Bonaparte.
Le médaillon contenait, en effet, une miniature splendide, chef-d’œuvre de Mme Vigée-Lebrun, peintre favori de la reine Marie-Antoinette.
— Votre portrait ! murmura Bonaparte.
— IL est à vous ! offrait la belle Toinon, mais à la condition que vous vous engagiez sur l’honneur à ne jamais vous en servir pour connaître mon vrai nom…
Une dernière fois, sur le palier de l’escalier où elle l’avait accompagné, Bonaparte étreignit longuement la belle Toinon.
D’un pas rapide, il gagna le vestibule où Grippe-Sols l’attendait, une note à la main.
Posant à terre sa valise, le jeune officier saisit le papier et lut :
Vingt-sept jours de pension double à six livres : trois cent vingt-quatre livres ; frais divers : quatorze livres et six sols ; autres frais divers : neuf livres onze sols. Total, trois cent quarante-sept livres dix-sept sols.
Bonaparte tira de sa poche une bourse dont il versa le contenu sur la table.
— Il me manque trente livres, fit-il, avec une légère grimace. Voulez-vous m’accorder quelque temps de crédit ?
— Impossible… môssieu… intervenait Maugeard, qui était accouru.
— Il faut que je regagne mon poste.
— Si on ne paie pas, môssieu, on ne passe pas !
Alors, Bonaparte, en un geste de colère, s’empara de sa cantine, la lança à Maugeard, en disant :
— Eh bien ! gardez cela en gage !
Sous le choc, le patron de l’hôtel de Metz chancela sur ses robustes assises.
Et tandis que Bonaparte disparaissait dans la rue, Grippe-Sols, envoyant un pied-de-nez à son maître, murmura :
« Attrape, vieux grigou, ça t’apprendra à être moins ladre ! »
Quant à la belle Toinon, elle avait regagné sa chambre. Donnant libre cours à sa douleur, elle s’en fut tomber sur une chaise, en sanglotant.
« Ah ! pourquoi n’ai-je pas pu le suivre ?… Pourquoi n’ai je pas le droit d’être à lui pour toujours ? »
Et elle demeura prostrée pendant de longues minutes… Mais, tout à coup, elle se releva… IL lui semblait qu’on grattait discrètement à la porte.
— Qui est là ? interrogea-t-elle… subitement angoissée.
— Un ami… répondit une voix pleine de discrète onction, qui ajouta aussitôt : Ouvrez… ouvrez vite… Il s’agit de votre vie et de celle de l’homme qui vient de vous quitter.
Cette fois, la jeune femme n’hésita plus.
S’emparant de la lampe, elle s’en fut vers la porte… À peine l’avait-elle entrouverte qu’un homme, enveloppé dans un long manteau au collet noir, pénétrait en coup de vent dans la chambre et refermait vivement la porte. Puis, s’inclinant avec toutes les marques du plus profond respect, il fit, sur le ton de la plus cérémonieuse déférence :
— Excusez-moi, marquise, de me présenter à vous de telle sorte et à pareille heure…
Il n’acheva pas.
Un mot, un nom où frémissaient la colère et l’indignation d’une grande dame outragée, venait de le cingler implacablement au visage comme s’il était à lui seul la plus mortelle des injures :
— Fouché !
V : Fouché
— Eh ! oui, madame la marquise, reprit l’homme au collet noir, avec un impressionnant sang-froid, Fouché, Joseph Fouché, ci-devant père oratorien et actuellement principal du collège de Nantes.
— Sortez ! ordonnait la belle Toinon, avec colère
Mais Fouché reprenait sans s’émouvoir :
— Marquise, permettez-moi de vous faire observer que le temps n’est plus où Marie-Thérèse de Tiffanges pouvait impunément frapper de sa cravache le précepteur de son frère parce qu’il avait eu l’audace de la contempler avec trop d’admiration…
— Monsieur !
— Permettez… Si la loi n’a pas encore proclamé l’égalité de tous les citoyens, les événements ne s’en sont pas moins chargés de briser la barrière qui s’élevait entre une dame de qualité telle que vous et un plébéien tel que moi. Aussi, avant de m’éconduire, écoutez-moi et j’imagine que vous n’aurez pas à vous en repentir.
— Rien, monsieur, ripostait la marquise avec hauteur, non, rien ne saurait m’empêcher de vous chasser de ma présence !
En vérité, madame, insistait Fouché, pourquoi m’accabler de votre mépris avant de connaître le but de la démarche que je tente ce soir auprès de vous ?
— Que puis-je attendre d’un prêtre qui a renié sa foi ?
— Lorsqu’il y a dix ans la scène qui m’a valu votre courroux se déroula dans la maison de M. le comte de Tiffanges votre père, je vous aimais… madame… Oh ! pardonnez-moi… oui, je vous aimais de toute l’ardeur tumultueuse d’un cœur qui jusqu’alors avait complètement ignoré les orages de la passion. Mais rendez-moi cette justice, jamais, jusqu’à cette heure fatale, je ne vous avais laissée soupçonner le feu qui me consumait. Jamais vous n’eussiez deviné ce qui se passait en moi si, un jour, un jeune seigneur ne s’était présenté à vous avec tous les droits du fiancé…
Fouché prit un temps ; puis, il poursuivit :
— Ne croyez pas, madame, que. je fus torturé par la jalousie ! Non ! Si j’étais plongé dans une aussi cruelle affliction, c’était parce que je n’ignorais point que celui qui allait vous épouser, et que j’avais eu pour élève au collège de Juilly, était indigne de devenir votre époux.
Pétri de mauvais instincts, qui n’avaient fait que se développer avec l’âge, le marquis de Navailles ne pouvait que vous rendre la plus malheureuse des femmes… Il n’y manqua point… Bientôt, il vous abandonna pour retrouver la fille d’opéra dont il avait fait sa maîtresse.
A ces mots, la marquise de Navailles cacha entre ses mains son visage qui reflétait tout le désespoir d’une existence prématurément brisée.
— Ne m’en veuillez pas, madame, s’empressa de déclarer Fouché, si je fais renaître en vous d’aussi cruels souvenirs. Mais il le faut pour que vous compreniez que moi, qui avais prévu votre longue suite d’infortunes, je n’aie pu jadis résister à la folle impulsion qui, au moment où vous alliez échanger avec M. de Navailles les promesses vous enchaînant à lui pour toujours, m’avait précipité vers vous ! Vous n’avez vu là que le geste odieux d’un prêtre indigne. Et le châtiment, en suivant aussitôt la faute, ne m’a pas permis de tomber à vos genoux, d’implorer ma grâce ! Chassé de votre présence, ma qualité d’ecclésiastique m’a seule valu de ne pas être bâtonné par vos valets et j’ai dû m’enfuir comme un voleur. A dater de ce moment, rongeant mon frein et dévorant ma honte, j’ai attendu l’heure où, m’arrachant à la servitude dans laquelle j’étais plongé, je pourrais devenir enfin un homme libre de ses actions et maître de sa volonté… Ce jour est venu, madame, et je le bénis de toutes les forces de mon être, puisqu’il me permet de vous sauver !
— Un autre s’en est chargé, monsieur, fit la marquise de Navailles, avec une froideur dédaigneuse.
— Le lieutenant Bonaparte !
— Comment, vous savez ? s’exclama la marquise, en rougissant.
— Oui, je sais !
— Vous nous espionniez donc ?
— Je m’intéresse beaucoup à ce jeune officier. Si je le connais assez pour bien augurer de son avenir, mon devoir est de vous déclarer que sa protection ne suffira pas à vous préserver de la mort.
— De la mort fit Mme de Navailles, dont les yeux s’étaient dirigés instinctivement vers la lettre qui se trouvait sur le guéridon. Fouché, gravement, continuait :
— Vous êtes accusée de correspondre avec la duchesse de Polignac, ci-devant favorite de la reine et actuellement réfugiée à Vienne, en Autriche. Un mandat de prise de corps a été décrété contre vous et votre arrestation n’est plus qu’une question d’heures, de minutes, peut-être.
— Eh bien ! que l’on m’arrête !
Pourquoi parler ainsi, lorsque tout peut encore très bien s’arranger.
Comment cela ?
— En partant avec moi. Et, tranquillement, Fouché ajouta :
— J’ai quelques accointances avec la police et j’ai pu me procurer un double passeport à mon nom et à celui de ma sœur Marie-Françoise. Une chaise de poste nous attend à l’angle de la rue Vide-Gousset et de la place des Victoires… Nous y montons et en quelques relais…
— N’ajoutez pas un mot.
— Pourquoi ?
— Je refuse, car je préfère la prison et même la mort à la pensée de vous devoir mon salut.
— Mais c’est de la démence !
— N’insistez pas…
— Un mot, cependant…
Et, dirigeant à son tour un regard cauteleux sur la lettre que Bonaparte avait remise à la belle Toinon, il reprit, d’un ton fielleux sous lequel se devinait la plus perfide des menaces :
— Vous oubliez une chose, madame… C’est qu’en refusant une offre que seul m’inspire mon profond dévouement à votre personne, non seulement vous vous condamnez vous-même, mais vous entraînez dans votre perte celui qui, non content de vous donner asile, vous a encore confié un message pour un agent royaliste, qui, si je suis bien renseigné — et je le suis — a été écroué ce tantôt à la prison des Carmes.
— Misérable ! rugit la marquise à bout de patience… à quel degré de bassesse en êtes-vous tombé, pour avoir l’audace de me proposer un pareil marché !
Et sublime de la plus noble indignation qui eût jamais fait battre un cœur de femme, Marie-Thérèse prononça :
— Allez ! prêtre indigne, religieux renégat, traître à votre Dieu et à votre roi ! Allez me livrer à votre justice… car je ne veux plus vous voir, je ne veux plus vous entendre… Vous me faites horreur !
— Eh bien, non ! rugit Fouché. Je ne m’en irai point avant que vous ne m’ayez écouté jusqu’au bout… avant que je vous aie révélé tout ce qu’il y a en moi de douleur et de rage… Car c’est vous qui avez fait de moi l’homme que je suis… C’est à cause de vous que je suis devenu un mauvais prêtre. C’est par vous que, fou d’un désespoir que j’ai dû cacher à tous, je suis devenu l’être astucieux, fourbe et méchant que vous avez sous les yeux.
— Infâme ! Infâme !
— Et lorsque j’arrive à temps pour vous sauver d’un danger terrible, vous me repoussez, vous me souffletez de mots bien plus cruels que votre coup de cravache… Ah ! c’en est trop, cette fois !… Suivez donc votre destinée !
Au paroxysme de la fureur, Fouché s’écria :
— Dites-vous que le jour où vous monterez à l’échafaud, Fouché le défroqué, Fouché le renégat, sera là pour voir votre tête tomber dans le panier !
Un coup violent ébranlait l’huis, suivi de ces mots prononcés d’une voix rude, impérieuse :
— Ouvrez, au nom de la loi !
Que vous disais-je ? ricana Fouché en se dirigeant vers la porte.
Un officier municipal, guidé par Grippe-Sols et accompagné de plusieurs sectionnaires, apparut sur le seuil.
— La ci-devant marquise de Navailles, demanda-t-il d’un ton sévère.
— C’est moi, fit Marie-Thérèse avec un air de dignité incomparable.
L’officier déclarait :
— J’ai reçu l’ordre de vous mettre en état d’arrestation et de vous conduire à la prison de l’Abbaye.
— Je vous suis, fit simplement la marquise, dont le visage avait déjà la beauté d’une martyre résignée au sacrifice.
Et, sans même jeter un regard à l’ex-oratorien qui affectait une attitude effacée, elle se dirigea vers l’officier qui ajouta :
— J’ai également le mandat d’arrêter le lieutenant Bonaparte.
— Le lieutenant Bonaparte n’est plus ici, répliqua Mme de Navailles.
Fouché, qui avait eu le temps de prendre la lettre sur le guéridon et de la faire disparaître adroitement dans une des poches de son manteau, intervenait d’une voix conciliante :
— Le lieutenant Bonaparte est de mes amis… et je me porte garant de son civisme.
Interloqué, l’officier municipal demandait d’un ton rogue :
— Qui donc êtes-vous, pour vous mettre ainsi en travers des décisions de la justice ?
Fouché ne répondit pas. Mais, s’approchant de l’officier, il lui mit sous les yeux un carton qu’il tenait dans le creux de la main et sur lequel quelques lignes imprimées étaient suivies d’une signature autographe sur laquelle était apposé un cachet représentant un triangle formé de trois piques et surmonté d’un bonnet phrygien à cocarde tricolore.
L’exécuteur de la loi, saluant Fouché avec déférence, reprit, instantanément radouci :
— C’est entendu, citoyen, le lieutenant Bonaparte ne sera pas inquiété.
Mme de Navailles, figée de surprise, se demandait à quel mobile Fouché pouvait bien obéir en sauvant son amant…
Mais le chef de section ordonnait :
— Citoyenne, en route !
Marie-Thérèse jeta un dernier regard sur cette chambre où, pour la première fois, elle avait senti battre contre sa poitrine un cœur vraiment digne du sien.
Et comme ses yeux s’arrêtaient sur Fouché, qui avait le cynisme de s’incliner une dernière fois devant elle :
— Judas ! proféra-t-elle en passant en face de lui d’un pas altier et la tête haute.
Tandis que le cortège s’éloignait, Grippe-Sols, dont le visage exprimait une profonde indignation, s’approcha de l’homme au collet noir et lui dit : Citoyen, j’aurais un mot à vous dire.
— Qu’y a-t-il, mon garçon ?
— Reprenez votre louis.
— Pourquoi, mon ami ?
— Parce que j’ai beau être un patriote et un pur…
— Oui, eh bien ?…
— Eh bien, je ne mange pas de ce pain-là !
— Ah çà ! grommela Fouché en empochant la pièce d’or, où les scrupules vont-ils se nicher ?
Comme il gagnait la sortie, la haute stature du sieur Maugeard, en chemise de nuit, en bonnet de coton, la face bouffie de sommeil, se profilait sur le seuil.
— Mille tonnerres ! clama-t-il, qu’est-ce que c’est que tout ce remue-ménage ?
— Patron ! répliqua Grippe-Sols, c’est Judas !
— Judas ! sursauta le colosse.
Et, apercevant Fouché qui tentait de s’esquiver, il le saisit par le bras, et, le jetant dans l’escalier, il lui lança, d’une voix qui acheva de réveiller tous ses locataires :
— Décampe, espèce de jean-fesse et de cuistre ! Et apprends que l’hôtel de Metz n’est pas fait pour les mouchards !
VI : En prison
Il était deux heures du matin…
Dans l’ancienne salle du Parlement de Paris, transformée en tribunal révolutionnaire, l’audience touchait à sa fin.
Encadrée de deux grenadiers en armes, Marie-Thérèse de Navailles, impassible, écoutait le réquisitoire du nouveau substitut, ci-devant procureur au Châtelet, le citoyen Fouquier-Tinville.
Tantôt il s’adressait aux trois juges assis sur une estrade devant une table recouverte d’un tapis vert et qui s’efforçaient de représenter la justice impartiale et rigide.
Tantôt, se penchant vers le banc où siégeaient les jugés, bourgeois et ouvriers, qui, tous, avaient fait leurs preuves de civisme, il développait d’une voix aigre et monotone, presque sans gestes, les griefs de l’accusation.
Et, son réquisitoire terminé, il laissa tomber cette phrase, au milieu d’un silence funèbre :
— Contre la ci-devant marquise de Navailles, coupable d’avoir conspiré avec les ennemis de la Nation, je requiers la peine de mort !
Ce fut à peine si un léger murmure d’approbation s’éleva du fond de la salle, dans la tribune publique, où s’entassaient les habitués de ces représentations tragiques.
Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense ? interrogea le président.
— Non, répliqua nettement Marie-Thérèse qui, certaine de son sort, n’avait même pas songé à se faire assister d’un avocat.
Et pourtant Marie-Thérèse avait une raison puissante de tenir à la vie.
Au cours de sa captivité dans cette prison de l’Abbaye où, par miracle, elle avait échappé aux massacres de septembre, elle avait bientôt ressenti les premiers symptômes de la maternité.
Tout d’abord, elle éprouva ce grand coup de joie qui bouleverse toute femme lorsqu’elle s’aperçoit qu’elle porte en elle le fruit d’un amour partagé.
Mais une profonde amertume n’avait pas tardé à succéder à cette minute d’instinctive et sublime allégresse.
Certes, en déclarant sa grossesse, il lui était facile d’obtenir, conformément à un récent décret de la Convention, un délai qui lui permettrait d’attendre des jours meilleurs.
Mais une telle déclaration entraînait l’aveu d’une faute que, maintenant, seule en face d’elle-même, elle se reprochait avec tout le désespoir d’une âme restée ardemment chrétienne.
Voilà pourquoi elle s’était tue… Et, maintenant, dans la sérénité de sa conscience apaisée, elle attendait l’arrêt du tribunal.
Les jurés n’avaient pas tardé à se mettre d’accord. Au bout de quelques minutes, l’accusée, debout, sans forfanterie, mais avec un parfait courage, écouta la lecture du jugement qui la condamnait à avoir la tête tranchée, ce jour même, sur cette place de la Révolution (Aujourd’hui, place de la Concorde. (Note de l’auteur.)) que, trois mois auparavant, Louis XVI avait arrosée de son sang.
Sans une protestation, sans une larme, elle se laissa conduire au greffe de la Conciergerie, d’où, immédiatement, on la fit passer dans une vaste salle voûtée (La salle dite des condamnés occupait l’emplacement où se trouve aujourd’hui le restaurant du Palais de Justice. (Note de l’auteur.)), lugubre antichambre de la mort, où l’avaient précédée plusieurs condamnés qu’au matin la charrette du bourreau Sanson devait venir chercher.
Un conseiller au Parlement, un gentilhomme de la chambre du Roi et un simple valet des écuries, étendus sur de la paille, dormaient côte à côte leur avant-dernier sommeil… Un tout jeune homme traçait fébrilement des lignes d’adieu à sa fiancée. Deux femmes, la mère et la fille, agenouillées sur les dalles, pleuraient en s’appuyant l’une contre l’autre… Un prêtre très âgé psalmodiait des prières.
Marie-Thérèse s’en fut s’asseoir sur une des marches de pierre de la porte vitrée qui donnait sur la cour de Mai… A travers les carreaux gris de poussière se profilait dans le jour naissant la silhouette d’un municipal en armes.
Tirant de son corsage le Corneille que Bonaparte lui avait donné et dont, pendant sa longue captivité, elle aimait à relire les plus beaux passages, elle le feuilleta, s’arrêtant à ces admirables stances de Polyeucte, où le poète, emporté par sa foi, s’est élevé à la hauteur de Dieu : Vos biens ne sont pas inconstants, Et l’heureux trépas que j’attends . Ne vous sert que d’un doux passage Pour nous introduire au partage Qui nous rend à jamais contents !
Mais bientôt la marquise de Navailles dut cesser sa lecture. Les caractères d’imprimerie dansaient devant ses yeux et se brouillaient comme dans un nuage… Ce n’était plus un livre qu’elle tenait entre ses mains, mais une tête expressive et superbe qui la dévorait de son regard de feu et dont les lèvres laissaient échapper des paroles enfiévrées.
« Lui ! » fit-elle, enveloppée par cette hallucination qui la transportait du corridor de la guillotine dans la petite chambre de l’hôtel de Metz, lorsque, au soir de leur tragique rencontre, Bonaparte lui avait donné son premier baiser.
— Tu n’as pas le droit de détruire l’être qui est en toi, car il m’appartient autant qu’à toi-même. Je veux qu’il vive !
En proie à une sorte de vertige, la marquise de Navailles voulut se lever… Il lui semblait qu’un double cercle de fer enserrait ses poignets… tandis que la voix implacable scandait sans arrêt, d’un accent de plus en plus terrible :
— Je le veux !… Je le veux !
Secouée par un frémissement mortel, la malheureuse s’écroula sur le sol.
Quand elle revint à elle, le bourreau était là… Un de ses aides la secouait par le bras.
— Allons ! debout !… citoyenne !
Un autre valet s’approchait, des ciseaux à la main, et s’apprêtait à couper sa magnifique chevelure.
D’un bond, la marquise de Navailles se redressa… Elle venait d’apercevoir, à travers la porte ouverte, la fatale charrette qui stationnait dans la cour de Mai et dans laquelle déjà on avait fait monter quelques condamnés, les mains liées, la tête tondue et la chemise échancrée.
Un cri lui échappa… cri non de victime saisie d’horreur et d’épouvante, mais de mère qui vient de sentir son enfant tressaillir dans son sein, comme s’il réclamait d’elle le droit à la vie.
Tendant ses mains suppliantes vers les hommes de mort qui l’entouraient, elle clama d’un accent déchirant :
— Ne me tuez pas encore, car je vais être mère !
Dans l’ombre d’un étroit cachot de la Conciergerie, une femme assise sur un méchant lit de sangle donne le sein à un enfant de quelques semaines.
Elle contemple d’un air douloureux la frêle créature qui aspire avidement le lait maternel… Mais bientôt des pleurs coulent le long de ses joues amaigries.
Elle sait que ce n’est pas une grâce qu’elle a obtenue, mais un simple sursis à l’exécution de l’arrêt qui la condamne à mort. Elle n’ignore point que dans quelques jours, dans quelques heures, peut-être, le bourreau viendra de nouveau réclamer sa proie.
Torturée par les affres les plus cruelles qui peuvent bouleverser un cœur de mère, la malheureuse se dit :
« Puisque je n’ai pas eu le courage de résister à l’appel inconscient de l’être qui déjà vivait en moi, pourquoi ne l’ai-je pas laissé emporter dès sa naissance ?… Pourquoi l’ai-je gardé près de moi, m’attachant de toutes les fibres de mon cœur à celle dont on va bientôt me séparer pour toujours ? »
Oh ! l’horrible agonie de cette mère qui ne sait plus que sangloter, la tête penchée au-dessus de son enfant :
« Ma fille !… Ma chérie !… Ma bien-aimée !…»
Reprise par les transes qui l’avaient décidée tout d’abord à dissimuler sa maternité, et, comme elle le disait, à emporter avec elle son enfant dans sa tombe, elle se demande en pleurant :
« Que va devenir cette innocente ? »
Un commissaire de la Commune de Paris, qui la visitait quelques jours auparavant dans sa prison, et dont les yeux lui semblaient refléter quelque pitié, lui a bien déclaré :
Rassurez-vous, citoyenne, votre fille sera élevée par la Nation.
Mais cette parole, au lieu de la calmer, l’a plongée dans l’épouvante
Que signifie, en effet, pour cette fille d’aristocrates, pour cette dame d’honneur de Marie-Antoinette, le mot de Nation, qui a remplacé celui de Royauté, que, dès sa plus tendre enfance, elle a été appelée à vénérer et à chérir ?
Comment, dans cette foule surexcitée par des meneurs, exaltée par la fièvre de la liberté, grisée par ce sentiment, nouveau pour tous et incompréhensible pour elle, qu’est le patriotisme, pourrait-elle entrevoir la moindre lueur de compassion et de générosité.
Et, malgré elle, la malheureuse s’écrie :
« Chère petite, oh ! pouvoir te soustraire à mes ennemis ! Pouvoir te remettre à quelqu’un de sûr, qui t’emporterait là-bas, tout au fond de la Bretagne ou de la Vendée, et te confierait à l’une de ces paysannes qui ont gardé intacts le respect de leur maître et la foi en leur Dieu ! Mais je ne dois pas y songer. Car tu ne m’appartiens même plus. Tu es à la Nation, c’est-à-dire à ces assassins que j’ai vus portant au bout de leurs piques les têtes de nos gardes du corps massacrés par eux ! Tu es à ces énergumènes qui ont renversé le trône et l’autel, à ces régicides qui ont guillotiné mon roi… et qui vont me couper la tête à mon tour ! »
Et de son cœur saignant jaillissent ces paroles frémissantes :
« Seigneur, prenez ma vie, mais épargnez mon enfant… » Mais un bruit de verrous que l’on tire avec brutalité, suivi d’un grincement de clef dans une serrure, l’arrache à sa prière.
La porte du cachot s’ouvre violemment, livrant passage au guichetier en chef, suivi de plusieurs sectionnaires que commande un officier à l’allure martiale, au visage énergique et franc.
La prisonnière a tressailli.
Elle a compris qu’on venait la chercher. Pour la seconde fois, le bourreau l’attend. C’est l’heure !
Un homme robuste, aux yeux de chat, au teint de plomb, à la face grêlée et portant les insignes de substitut au tribunal révolutionnaire, émerge du groupe formé par les soldats et s’avance d’un air hostile et arrogant vers Marie-Thérèse qui l’a tout de suite reconnu.
C’est Fouquier-Tinville, c’est son accusateur, celui qui, pour ses débuts, a obtenu sa tête !
Debout, serrant sa fille contre sa poitrine haletante, elle supplie le ciel de lui donner la force de ne pas défaillir.
D’un ton solennel, le substitut attaque :
— Citoyenne, les délais que le tribunal t’avait accordés sont expirés ! Le moment est venu d’expier ton crime.
— Et mon enfant ? demande la condamnée.
Froidement, Fouquier-Tinville réplique :
— Conformément au décret rendu par la Convention le 12 prairial, de l’An I de la République une et indivisible, ta fille, ainsi que tous les rejetons de condamnés qui ont vu le jour dans les prisons, sera immédiatement dirigée sur l’hospice des Enfants assistés, où elle sera élevée aux frais de l’Etat.
Ces paroles galvanisent la malheureuse.
— Non ! non ! je ne veux pas ! s’écrie-t-elle… Vous ne me prendrez pas ma fille… Tuez-la plutôt avec moi… Mieux vaut pour elle la mort dans mes bras que la vie dans les vôtres !
Implacable, le substitut veut se saisir de la pauvre petite qui fait entendre un plaintif vagissement.
Mais, emportée par une force sacrée, Marie-Thérèse rugit :
— Arrière !… monstre… arrière ! tigre à face humaine ! Je veux te donner ma tête, mais je ne veux pas te livrer l’âme de mon enfant !
Et, s’adressant aux soldats qui l’entourent et s’efforcent de rester impassibles, elle supplie, folle, éperdue :
— Mais c’est horrible, cela, c’est horrible ! Il n’y en a donc pas un, parmi vous, qui aura pitié de moi ?
— Citoyenne, donnez-moi votre petite ! s’écrie soudain l’officier qui commande aux sectionnaires.
— Qu’est-ce à dire ? s’exclame le substitut.
— C’est-à-dire que je l’adopte ! réplique le militaire d’un ton bourru sous lequel on devine, en même temps qu’une réelle bonté, un absolu courage.
— Citoyen officier… veut protester le délégué.
— Citoyen substitut, riposte le soldat, l’adjudant Claude-François Malet a donné assez de preuves de son dévouement à la Nation pour que celle-ci puisse lui. confier sans crainte l’éducation d’une enfant d’aristocrate. Vous pouvez être tranquille, j’en ferai une bonne patriote.
Et, se tournant vers Marie-Thérèse, qui le contemple d’un œil hagard où il n’y a plus de larmes, il ajoute, presque avec douceur :
— … Et une vraie Française !
Mme de Navailles a un instant d’hésitation…
Mais le visage de cet officier respire une telle droiture, une si lumineuse franchise, que, d’un geste brusque, elle lui tend sa fille en disant :
— Eh bien ! prenez-la !
Malet s’en empare… Ses mains robustes tremblent légèrement sous le léger fardeau.
Alors, Marie-Thérèse fait d’un seul élan :
— Je vous la donne, monsieur, mais, au nom de mon honneur, jurez-moi que ma fille n’aura jamais d’autre nom que le vôtre…
— C’est promis, citoyenne ! répond Malet avec force.
— Merci !
Alors, la condamnée, qui semble s’être entièrement ressaisie, prend sous son matelas un volume qu’elle tend à l’officier.
— Promettez-moi aussi, monsieur, demande-t-elle, de lui faire apprendre à lire dans ce livre.
— Quel est son auteur ? interroge Fouquier-Tinville avec méfiance.
— Corneille, réplique fièrement Marie-Thérèse.
— Corneille ! gronde le substitut… mais c’était un royaliste.
— Un poète, rectifie Malet, comme j’en souhaite un à la République !
— Gardes, faites votre devoir, ordonne le substitut qui a verdi de rage.
Les sectionnaires entourent la victime.
Celle-ci se penche vers son enfant que Malet tient dans ses bras. Longuement, elle imprime sur le front pur de sa fille un baiser dans lequel elle fait passer toute son âme de martyre et de mère.
— Adieu, ma bien-aimée, murmure-t-elle en un suprême sanglot… Adieu, je vais prier pour toi.
Et voilà qu’en se relevant elle rencontre le regard de l’officier… Dans les yeux du farouche républicain elle a vu briller deux larmes… Alors, une expression de réconfort infini détend ses traits…
Marie-Thérèse de Navailles peut mourir en paix… Non seulement son honneur sera sauf… mais l’orpheline a retrouvé un père !
VII : Le général Malet
— À la fin, j’en ai assez ! s’écriait un homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux gris légèrement ondulés, au front dégagé, au regard ouvert, à la bouche énergique, au menton volontaire, aux allures martiales d’officier de carrière sous son pantalon à la hussarde et sa redingote prune au col de velours noir.
Tantôt arpentant fiévreusement un petit salon meublé simplement, mais avec goût, et dont les fenêtres donnaient sur la rue des Saints-Pères, tantôt s’arrêtant devant une femme plus jeune que lui de dix ans environ et qui, assise dans une bergère, le considérait avec une expression de tendresse anxieuse en même temps que de touchante admiration, il scandait avec âpreté : — Oui, j’avais bien raison de me méfier de ce Bonaparte. Dès le début de sa vertigineuse ascension vers la gloire, j’avais flairé en lui un ennemi de la liberté ! Je ne me trompais pas, puisque, non content de confisquer à son profit les conquêtes de la Révolution française et de s’édifier un trône sur les cadavres de nos soldats, il s’acharne aujourd’hui contre tous ceux qui, comme moi, sont restés fidèles à leur foi républicaine.
— Calme-toi, mon ami, conseillait la femme avec bonté.
— Oui, j’ai tort de m’irriter ainsi. Mais comment ne serais-je pas révolté par les infamies que je vois, par les injustices dont je suis victime ? Partout où je suis allé, sur le Rhin, en Italie, en Vendée, en Gironde, n’ai-je pas toujours fait mon devoir ? N’ai-je pas mérité vingt fois ce grade de général que l’on m’a si longtemps disputé ? Le brave Championnet ne m’appelait-il pas son « bras droit » ? Et Masséna, l’enfant chéri de la victoire, ne m’affirmait-il pas que j’étais son meilleur officier ? Et voilà qu’après m’avoir destitué et rayé des contrôles de l’armée, on m’accuse maintenant de malversations et de tripotages !… Tout ça, parce que je n’ai pas voulu m’incliner devant l’omnipotence d’un orgueilleux, parce que je n’ai pas pu dissimuler l’indignation que me causait sa conduite, parce que j’ai refusé de m’agenouiller devant l’idole et de m’associer à ces cris de : « Vive l’Empereur ! » qui me déchiraient le cœur encore plus qu’ils m’écorchaient les oreilles ! Ah ! Bonaparte, prends garde ! tu ne sais pas jusqu’où peut aller la colère d’un homme tel que moi… Oui, prends garde !
Et le général Malet poursuivit, de plus en plus véhément : — Si j’avais été, moi aussi, un flatteur lâche et cupide, si, reniant les principes qui ont fait mon honneur, j’avais applaudi à tous les actes illégaux et arbitraires du nouveau César, aujourd’hui, au lieu de végéter avec notre fille et toi dans un état voisin de la misère, je serais, moi aussi, maréchal de France, doté d’un majorat splendide… duc de Dusseldorf, de Pavie ou de Mantoue ! Comme Junot, Duroc, Berthier, Rapp, Lefebvre, Augereau et vingt autres, j’aurais mon hôtel à Paris et mon château à la campagne. Nous serions reçus à la cour où s’épanouit aujourd’hui la fine fleur de l’émigration, où tous les courtisans de l’ancien régime se sont empressés d’accourir à l’appel de ce nouveau maître qui n’a pour eux que faveurs et sourires !
Et, appuyant sa large main sur l’épaule de sa femme qui, toute tremblante d’angoisse, l’écoutait sans oser l’interrompre, il martela : — Crois-moi, ma chère Denise, je ne regrette rien. Une conscience pure vaut mieux pour moi que tout cet or et tous ces hochets dont Napoléon Bonaparte comble ses créatures… Me résignant à ma disgrâce, j’accepterais encore de partir à l’étranger, afin d’y chercher cette fortune que je n’ai pu rencontrer dans mon pays… oui, je ferais cela pour vous, mes chéries !… Mais quand je songe que, non content de briser mon épée, ce bandit corse veut encore me faire passer pour un voleur, moi dont la vie privée autant que la carrière de soldat a toujours été sans peur et sans reproche !… Ah ! cette infamie dépasse toutes les autres et je ne la lui pardonnerai jamais !…
— Mon ami, affirmait Denise Malet avec force, tu n’auras aucune peine à te laver d’une aussi odieuse calomnie. Ta conscience n’est-elle pas absolument tranquille ?
— Certes !
— Et n’es-tu pas au-dessus de tout soupçon ?
— Tu crois cela ? Les valets de l’Empereur ne sont-ils pas prêts à toutes les besognes ? Si le tyran exige d’eux mon déshonneur, ils n’hésiteront pas, même sans preuves — et comment en auraient-ils ?
— à le consommer devant tous !… Eh bien ! non, cela ne sera pas !…
Et, l’air inspiré du fanatique dont le cerveau surexcité a mûri, pendant de longues insomnies, quelque projet implacable, Malet articula : — D’ici peu, il se passera un événement qui bouleversera le monde… Bonaparte… tu m’entends… l’Empereur… leur Empereur…
Soudain, il s’arrêta, comme s’il redoutait d’en laisser échapper davantage.
— Claude ? interrogea Mme Malet, de plus en plus angoissée. Mon ami, que veux-tu dire ?
— Rien, coupa sèchement le général, qui s’en fut tambouriner une charge sur les vitres de la fenêtre.
Mais sa femme le rejoignit aussitôt.
— Mon ami, fit-elle, tu sais combien je te suis dévouée…
— Oui, je le sais ! ponctua Malet, fugitivement attendri.
— Alors, pourquoi ne pas me révéler tes projets ? Ils sont donc si terribles ?
— Ne m’interroge pas ! Je ne saurais te répondre.
Et Malet, s’éloignant de la fenêtre, voulut quitter le salon.
Résolument, Denise lui barra le passage.
— Je crois deviner, fit-elle.
— Quoi donc ?
— Ce que tu veux faire.
— Laisse-moi.
— Où vas-tu ?
— J’ai un rendez-vous, laisse-moi passer.
— Non, non, je ne veux pas te laisser partir ainsi, Claude… Tu as la mort dans le regard.
— Tu es folle.
— Si, si… Maintenant, j’en suis sûre, tu veux tuer l’Empereur !
— Moi ! sursauta Malet, tandis qu’une vive rougeur colorait ses traits.
Et, avec force, il protesta :
— Non, je te le jure !
— Alors… tu veux le renverser ?
— Peut-être !
— Et tu conspires ?
— Pas encore… mais cela ne tardera pas.
Et, incapable de garder plus longtemps le secret qui l’étouffait, il poursuivit : — Unie aux vieux républicains qui ont gardé le culte du passé, toute une foule de mécontents, qui grandit chaque jour, est prête à se soulever en un commun esprit de révolte contre celui qui a trahi les espoirs de tous les bons Français. Mais ces forces éparses ont besoin d’être rassemblées et c’est ce que je m’en vais faire ! J’ai déjà renoué des relations avec quelques anciens amis qui sont prêts à m’aider dans ma tâche et qui brûlent comme moi du désir de débarrasser la patrie de l’homme de proie qui s’est abattu sur elle et qui n’arrive pas à cacher, sous le manteau de vaine grandeur, dont il cherche à la draper, la plaie mortelle qu’il lui a faite au flanc… Il s’agit d’abord de s’organiser… d’établir un plan de campagne aussi solide que détaillé… de s’assurer des concours dans tous les milieux politiques, militaires et même artistiques, en un mot du côté de tout ce qui peut soulever et commander l’opinion publique. J’ai longuement réfléchi à tout cela… Beaucoup de choses sont arrêtées dans ma tête… Ce sera vite fait… plus vite que tu ne l’imagines… Quand tout sera prêt, je ne revendiquerai qu’un droit : celui de donner le signal ; qu’un honneur : celui de mettre moi-même la main au collet du traître qui a assassiné la Liberté !
— Ah ! mon pauvre ami ! s’écriait Denise… As-tu bien réfléchi aux dangers auxquels tu vas t’exposer ?
— Qu’importe, si le succès est au bout ?… Et j’ai la foi !
— La police de Fouché est aussi habile que sans scrupules.
— Je me sens capable de déjouer toutes ses ruses et d’éventer tous ses traquenards.
— Tu peux être trahi…
— Je saurai choisir mes complices.
— Songe à quelles forces tu vas t’attaquer…
— Je les connais.
— Renverser l’empire… mais c’est formidable !…
— Formidable, en effet… mais je le renverserai !
— Et si tu échoues ?
— Eh bien ?
— Tu seras emprisonné… fusillé…
— Et je mourrai en criant : « Vive la Liberté ! »
— Et moi ? scandait Mme Malet… Et ta fille ?… Tu l’aimes, toi aussi.
— Oui… je l’aime. Avec la plus tendre persuasion, Denise Malet continuait : — Ah ! je te vois encore… quand elle était toute petite et que tu revenais passer quelques jours près de nous, entre deux batailles… Tu la prenais sur tes genoux ; et lorsqu’elle t’avait bien embrassé, bien caressé, qu’elle avait joué avec les broderies de ta tunique et les graines de tes épaulettes, tu lui apprenais à épeler ses lettres dans le livre de Corneille que tu lui avais acheté, m’as-tu dit, à un libraire du Palais-Royal ! Ah ! Claude… si tu n’as pas pitié de moi, aie pitié d’elle… Laurence est si belle, si noble, si fière… si au-dessus de son âge… C’est déjà presque une femme. Bientôt, elle sera aimée… elle aimera… Il faut qu’elle soit heureuse !… Si tu succombais dans ton entreprise, réfléchis à ce que sera l’avenir… Seule… elle resterait seule… car je sens bien que, moi, j’en mourrais.
— Denise !
— Tu vois bien que j’ai raison, mon pauvre Claude… Défends jusqu’au bout ton honneur de soldat ; mais ne te lance pas dans une conspiration qui, j’en ai le pressentiment, se terminerait tragiquement pour toi et pour nous. Oui, renonce, je t’en supplie, à tes projets de vengeance !… Tu me le promets… tu me le jures ?…
Malet semblait vivement touché par les supplications de sa femme…
L’expression haineuse répandue sur ses traits avait disparu.
Oubliant tout ce qui n’était pas l’immédiate tendresse de ces deux cœurs, qu’il avait toujours sentis battre si chaudement près du sien, il n’était plus à présent qu’un époux et surtout un père…
En effet, cette enfant des prisons qu’il avait recueillie, il s’était tout de suite pris à l’adorer autant et plus encore peut-être que si elle eût été vraiment sa fille.
Fidèle à la parole donnée à la marquise de Navailles, il n’avait jamais révélé, pas même à sa femme, le nom ni l’origine de cette enfant de quelques semaines, qu’il avait apportée un soir de printemps, au modeste logis où il habitait alors, quai des Tournelles…
— Je l’ai trouvée dans la rue, sous une porte cochère, avait-il déclaré à Mme Malet…
L’excellente femme s’était contentée de cette explication et avait accueilli la petite inconnue avec toute la bonté dont elle était capable.
Elle l’avait élevée avec un soin touchant, la comblant des plus douces câlineries, et s’attachant, elle aussi, si fortement à la jeune Laurence que, d’accord avec son mari, tous deux lui avaient toujours laissé ignorer qu’elle n’était pas leur enfant.
Tout enfant, elle était déjà belle, mais d’une beauté étrange, qui la rendait très différente des autres. .
Souvent sérieuse jusqu’à la tristesse, on eût dit qu’elle portait en elle, et sans s’en douter, le deuil du malheur atroce qui avait assombri ses premières et inconscientes journées.
Enfant de l’amour, n’était-elle pas aussi l’enfant des prisons ?
Mais la petite captive, fleur poussée dans le creux d’un mur de cachot, s’était d’autant plus vite développée au grand jour et sous le beau soleil qu’était l’exquise tendresse, que, dès le premier instant, lui avaient vouée ses parents d’adoption, que tous deux semblaient l’avoir dotée des plus belles qualités de leurs deux âmes.
Enchanté de découvrir en elle, dès sa première aurore, un cœur fier, une nature vibrante, en même temps qu’une intelligence lumineuse et primesautière, Malet s’était appliqué à en faire, comme il l’avait prédit, une patriote, une vraie Française…
Aussi ardemment républicaine que son éducateur, admiratrice fanatique de tout ce qui était beau et sublime, Laurence gardait cependant, sous ses allures de jeune vierge romaine transportée à travers les siècles et sous le ciel pourpre et or de la France impériale, une fraîcheur d’âme qui la rendait capable d’une incomparable tendresse.
Voilà pourquoi Malet, fasciné par la radieuse image que sa femme venait d’évoquer à ses yeux, se sentait attendri, au point que la farouche volonté qui l’animait un instant auparavant semblait sur le point de céder à l’amour paternel dont son cœur débordait.
Sans doute allait-il faiblir ; car, déjà, des mots lui échappaient où il n’y avait plus ni emportement, ni amertume, mais où perçait une cruelle détresse : — Mais, ma pauvre amie ! que veux-tu que je fasse ?… Végéter ainsi… quand je me sens en pleine force d’action, quand je me crois capable de si grandes choses !…
Mme Malet insistait :
— Claude, jure-moi, oui, jure-moi, que tu ne conspireras pas contre l’Empereur…
Et Malet allait jurer peut-être, lorsqu’un coup de sonnette retentit dans l’antichambre.
— Qui est là ? fit le général.
Presque aussitôt, une exclamation joyeuse s’élevait… et une belle jeune fille, aux yeux d’un éclat splendide et au sourire plein de charme, apparut, annonçant : — Père… c’est notre ami Marchand, votre ancienne ordonnance !
— Grippe-Sols ! lança Malet, avec une joviale bienveillance. Mais qu’il entre et qu’il soit le bienvenu !
— Présent, mon général ! fit le visiteur, en se montrant sur le seuil…
VIII : Un messager inattendu
— Ah çà ! tu n’es donc plus soldat ? s’étonna le général, en voyant apparaître, au lieu d’un grenadier qu’il attendait, un personnage vêtu avec l’élégance dominicale d’un brave bourgeois du Marais ou de la Grange-Batelière. Et il ajouta, avec un sourire non exempt d’amertume : — Ah ça ! petit… on t’a donc fendu l’oreille, à toi aussi ?
— Mon général, je vais vous expliquer…
— Allons, assieds-toi !…
— Devant vous, mon général
— Je ne suis plus général.
— Pour certains, peut-être, mais pour moi, vous l’êtes et vous le serez toujours.
— Merci ! fit simplement Malet, en tendant la main à son ordonnance, qui la serra avec une respectueuse effusion.
Tout en prenant place sur une chaise que, gracieusement, lui offrait Laurence, Grippe-Sols attaqua : — Mon général, je n’ai pas oublié toutes les bontés que vous avez eues pour moi, ainsi que Madame et Mademoiselle… Et puis, quand un soldat s’est battu pendant quinze ans auprès de son chef, qu’il a mêlé son sang au sien, qu’il a été avec lui de tous les coups durs et de toutes les belles heures, ça crée des liens que rien ne peut briser… Remis de belle humeur par la présence de son modeste mais fidèle et dévoué compagnon d’armes, le général Malet reprit, rondement : — Et maintenant, petit, raconte-moi ce que tu es devenu depuis que l’on m’a forcé à quitter l’armée.
Tandis que Laurence, debout, appuyée à la cheminée, et que Mme Malet, assise sur un canapé, s’apprêtaient à écouter son récit, Grippe-Sols, résolument, déclarait : — Mon général, je vais tout vous dire ! Dame, vous me gronderez peut-être un peu, mais la franchise, il n’y a encore que ça !
— Parle !…
— Voilà, mon général : Depuis que vous êtes parti, moi qui passais mon temps à rire et à chanter, j’étais devenu muet comme une carpe et triste comme un bonnet de nuit… Plus d’appétit, plus de sommeil… Je maigrissais à vue d’œil… je devenais plus plat qu’une limande, plus ratatiné qu’un pruneau, plus jaune qu’une pomme de reinette ! Bref, moi qui n’avais jamais été malade, je dus me rendre à la visite du major, qui me dit en me regardant d’un drôle d’air : Toi, clampin, tu as des chagrins d’amour.
— Non, répliquai-je, d’amitié
— C’est plus grave, me dit le major… N’empêche, je vais te donner le moyen de guérir ! Et savez-vous où il m’a envoyé, mon général ?
— Ma foi, non !
— Tout au fond de la Prusse, du côté de Tilsitt, où l’Empereur était justement en train de manigancer un tas d’affaires avec le tsar de toutes les Russies. Oh ! là, là ! mon général, que de fois j’ai regretté de m’être fait porter malade ! Car si jamais je ne m’étais douté de ce qui m’attendait là-bas… j’aurais mieux aimé mourir de la jaunisse !
— Tu as donc été blessé ?…
— Hélas ! non, mon général !…
— Fait prisonnier ?… Si ce n’était que ça !…
— Alors ?… Et d’un air comiquement tragique, Grippe-Sols articula : — Je suis devenu valet de chambre !
— Valet de chambre ! s’étonnait Malet… Et de qui ?
— De l’Empereur !
— De l’Empereur ! répéta le général, en fronçant ses gros sourcils… Ah çà ! grenadier Marchand, qu’est ce que vous me racontez là ?…
— Vous fâchez pas, mon général… Car vrai, c’est pas de ma faute… Ecoutez-moi…
— Parle ! invita Malet, avec un accent de mauvaise humeur manifeste.
— Eh bien ! voilà, mon général, répliqua Grippe-Sols, qui semblait entièrement disposé à ce que l’on pourrait appeler une confession générale. Un soir que j’étais de faction près d’une des portes de la ville, tout à coup, je vois surgir près de moi, comme un diable qui sortait d’une boîte, un particulier pas très grand, enveloppé dans un long manteau et coiffé d’un grand diable de chapeau à deux cornes, qui lui donnait plutôt l’air d’un gendarme que d’un soldat !
« Qui vive ? » que je m’écrie de ma voix des dimanches.
Mon individu continue à s’avancer sans rien dire.
« Halte-là ! » que je crie encore plus fort.
Mais mon bonhomme ne s’arrête toujours pas. Moi, naturellement, je croise la baïonnette… Ça n’a pas l’air de l’intimider du tout. Alors, je me dresse sur mes ergots, je hérisse ma crête comme un coq en colère, et je lui envoie dans le bec : « Puisque je vous dis que, quand bien même vous seriez le petit caporal, on ne passe pas ! » Mais voilà-t-il pas qu’il me reprend : « Et si j’étais le petit caporal ?… »
Mon sang ne fait qu’un tour… Je l’avais reconnu c’était Lui… Alors, je ne sais pas ce qui me passe dans la cervelle. Faut croire que j’étais dans mes beaux jours, ou plutôt dans mes bons soirs, car je lui riposte tout d’un trait : « Eh bien ! mon Empereur, ça sera pour vous comme pour les autres. Moi, je ne connais que ma consigne. Circulez, ou je vous embroche ! »
Je n’avais pas lâché le paquet que je crus que le ciel allait me tomber sur la tête… Cependant, je ne bronchais pas. Dame, on a son honneur ! Mais là, vrai, mon général, je n’en menais pas large… Même que je me disais : Mon vieux Marchand… ton compte est bon ! Tu n’as qu’à envoyer tes dernières volontés à ton notaire… Je restais donc là, plus idiot qu’un âne qu’on étrille, lorsque, tout à coup, v’là que l’Empereur s’élance vers moi, m’empoigne par l’oreille et se met à me la tirer si fort que j’ai cru qu’il allait me la décoller de la tête. Aussi, moi, je me mets à crier comme un putois.
« Veux-tu bien te taire, animal ! » qu’il me dit, en me secouant encore plus fort. Puis, tout à coup, il s’arrête et me fixe avec des yeux, oh ! des yeux, mon général, qu’on ne peut pas oublier, quand ils vous ont seulement regardé une fois dans le blanc des vôtres… Et il m’envoie, avec un de ces airs sûrs de lui comme il n’y en a pas deux au monde à en avoir de pareils : « Ah çà ! clampin, je t’ai déjà vu quelque part ! »
Cette fois, mon général, je crus que ma dernière heure était venue, car c’était vrai, ce qu’il disait… le petit tondu… Je l’avais connu autrefois, oh ! il y a bien longtemps, à l’hôtel de Metz, où il était venu passer quelques semaines et où j’étais premier et seul commis au service du sieur Maugeard, le propriétaire. Seulement, voilà, à cette époque-là, l’Empereur n’était encore que lieutenant, et un lieutenant pas très flambard… je vous l’assure. Même qu’en partant — ceci entre nous — Il lui manquait plusieurs écus pour payer sa note et il avait dû laisser au père Maugeard sa cantine en gage ! Aussi, moi, vous comprenez si j’avais la venette. Je me disais : « Si je lui rappelle ça, c’est pas une oreille qu’il va me tirer, c’est les deux qu’il va me couper, pour sûr ! » Alors, je lui réponds, en tremblant comme un sac de noix sur le dos d’un bossu : « Sire, il y a sûrement erreur de la part de Votre Majesté.
— Non, je t’ai vu, j’en suis sûr !… qu’il insiste. Seulement, où ? Je ne pourrais pas le dire ! » Moi, je hasarde timidement : « C’est peut-être sur le champ de bataille, Sire ! »
Il me regarde encore. Ah non, cet œil !… Je n’avais plus un poil de sec ! Mais, d’un ton radouci, v’là qu’il me répond : « Après tout, c’est possible ! »
Et, en souriant, il ajoute :
« Allons tu es un brave grenadier… qui ne connaît que sa consigne… je te fais mon compliment ! »
Je commençais à respirer ; car je me disais :
« Sûr, mon vieux Grippe-Sols, qu’il va te nommer brigadier… ou te faire entrer dans sa garde ! » Mais voilà qu’il me déclare, comme ça, d’un air grave : « Tu m’as l’air d’un homme sûr et dévoué… Aussi, je te prends pour valet de chambre… Va te faire désarmer à ton régiment… Tu entreras en fonction demain matin… »
A ces mots, mon général, je crus que tout mon sang quittait mes veines et que j’allais m’étaler sur le remblai. Moi, un soldat… moi, l’ex-ordonnance du général Malet, devenir tout à coup le domestique de Napoléon ! Aussi, je restais là planté, la bouche ouverte, la gorge sèche.
« Eh bien ! qu’est-ce que tu attends ? » qu’il s’écrie. Et, en même temps, il me lance un de ces regards… Oh ! mon général, on aurait dit qu’il voulait me foudroyer. Y avait pas à tortiller… Il fallait dire oui. Dame, il était le plus fort, il était le patron ! Le lendemain, je dus quitter mon uniforme et endosser une culotte courte en velours rouge avec des galons partout… même que je faisais l’effet d’un singe qui danse sur un orgue de Barbarie… Et voilà comment, mon général, moi qui me battais dans votre ombre, aux jours de bataille, qui astiquais jadis votre fourniment, aujourd’hui… je brosse les habits de l’Empereur et je fais la barbe à Napoléon… Et, sincèrement attristé, Grippe-Sols ajouta : — Croyez que je suis tout honteux de vous raconter ça, mon général ! Aussi, je vous jure que je n’aurais jamais osé me présenter devant vous, si je n’avais pas eu quelque chose de très important à vous dire.
— A moi ?
— Oui, mon général, à vous ! C’est même confidentiel.
Tout en prononçant ces mots, le brave garçon avait jeté un regard inquiet vers Mme Malet et Laurence.
— Tu peux parler devant ma femme et ma fille, reprit Malet. Elles sont toutes deux au courant de tous mes actes.
— Eh bien ! voilà, mon général… déclarait Grippe-Sols, qui avait pris un air sérieux, réfléchi. J’ai appris… c’est très difficile à dire… enfin, j’ai appris que vous aviez des démêlés avec le gouvernement.
— C’est exact !
— Alors, moi, mon général, j’ai pensé qu’il y aurait peut-être moyen d’arranger ça.
— Ah ! par exemple ! s’exclamait le général Malet, au comble de l’étonnement, je serais curieux de savoir comment tu t’y prendras !
— Soit dit sans vous offenser, mon général, l’Empereur n’est pas un si mauvais homme que vous semblez le croire, reprenait Grippe-Sols, avec une respectueuse sincérité.
— Ah ! vous croyez ! souligna Laurence qui, impassible, énigmatique même, avait écouté Grippe-Sols sans faire un geste, sans prononcer un mot.
— J’en suis sûr, mademoiselle, affirma le brave garçon… Je le vois tous les jours et comme personne ne le voit : en pantoufles, en chemise de nuit, en caleçon, nature, quoi !… Eh bien ! je vous l’assure, si on savait bien le prendre, on ferait sûrement quelque chose de lui.
— Vraiment ! souriait la jeune fille, avec scepticisme.
Mais Grippe-Sols s’enhardissait :
— Surtout quand il est de bonne humeur… et ça lui arrive quelquefois… Aussi, ai-je profité de ce qu’hier soir, à la suite d’une partie d’échecs qu’il avait gagnée à l’impératrice Joséphine, il était très bien disposé, pour engager la conversation à votre sujet.
— A mon sujet ? scanda Malet, en plissant les lèvres.
— Parfaitement, mon général, appuya Grippe-Sols, avec assurance.
D’abord, je dois le reconnaître, ça n’a pas marché tout seul.
« Mêle-toi de ce qui te regarde ! » m’a-t-il dit, en me faisant les gros yeux.
Mais, moi, je ne me suis pas démonté et je lui ai répondu : « Sire, pendant quinze années, je me suis battu aux côtés du général Malet… » Eh bien ! je puis vous déclarer qu’il a peut-être un mauvais caractère, mais je vous jure que c’est un trop brave soldat pour faire un coquin.
A ces mots, mon général, l’Empereur a commencé à grogner en patois corse des paroles que je ne comprenais pas, il s’est mis à marcher à grands pas dans sa chambre, d’un air farouche. Enfin, tout à coup, il est revenu vers moi, il m’a pris l’oreille — mais maintenant j’y suis habitué — et il m’a dit : — Va trouver ton général Malet, et dis-lui que je l’attends demain soir, à neuf heures, à Saint-Cloud.
Et le brave Grippe-Sols, qui croyait avoir presque gagné la partie, conclut avec l’entraînement d’une conviction ardente : — Mon général, il est six heures du soir… J’ai en bas un cabriolet attelé d’un bon cheval, qui sort des écuries du château… Je vous emmène… Nous filons là-bas à pleines guides… Je vous fais pénétrer jusqu’auprès de Sa Majesté, sans que personne vous voie ; et je ne doute pas un seul instant que vous ne sortiez réconciliés de cette entrevue.
Je crains que non, mon cher Grippe-Sols, reprit Malet avec amertume. En tout cas, je te suis très reconnaissant du bon sentiment qui t’a dicté ta conduite à mon égard et t’a inspiré la délicate démarche que tu viens d’accomplir avec tant de tact près de moi… Mon brave petit, je t’en remercie de tout cœur.
— IL n’y a pas de quoi, mon général.
— Tu es un honnête garçon !
— Alors, nous partons ?
— Non, mon ami.
— Oh ! pourquoi, mon général ?
Brutalement, Malet ripostait :
— L’Empereur me hait et m’a toujours détesté !
— Parce qu’il ne vous connaissait pas ! lançait Marchand, avec impétuosité.
— Après tout, c’est possible ! admettait Malet.
— Mais maintenant qu’il vous connaît…
— Comment cela ?
— Par moi. Ah ! je lui en ai dit assez ! Aussi, je vous assure qu’il est tout à fait revenu sur votre compte et qu’il ne demande pas mieux que de faire la paix avec vous.
— Eh bien ! moi, je ne veux pas ! résistait encore le général.
Mais tandis que Laurence, le front barré d’un pli, gardait un silence farouche, Mme Malet, allant vers son mari, lui disait : — Ecoute-le, mon ami ! Ce brave garçon, en te ménageant une entrevue avec Napoléon te donne l’occasion inespérée de confondre tes accusateurs… L’honneur n’est-il pas le bien le plus précieux d’un soldat ?… Le tien est en péril… Tu dois tout tenter pour le sauver.
— Et si l’on m’accuse de lâcheté ? s’écria Malet, qui commençait à faiblir.
— Mon général, reprenait Grippe-Sols d’une voix vibrante, se défendre n’est jamais une lâcheté, c’est toujours un devoir.
A ces mots, Malet pâlit.
Et, tout frémissant d’une émotion qu’il ne pouvait plus maîtriser, il lança tout d’un trait : — Grippe-Sols, mon ami, conduis-moi chez ton maître !
— Mon Dieu ! faites qu’ils s’entendent ! soupira Mme Malet. Mais Laurence, le regard lourd de haine, murmura : « Pourvu qu’il ne cède pas ! »
IX : L’Empereur et le soldat
Ce soir-là, à Saint-Cloud, l’Empereur, qui semblait soucieux, s’était levé de table brusquement et avait regagné ses appartements particuliers, sans adresser la parole à personne.
Après avoir consigné sa porte, il s’était enfermé dans son cabinet de travail ; et, s’installant devant un vaste secrétaire aux incrustations en bronze doré, il s’était plongé dans une méditation profonde.
Mais, bientôt, on grattait à une petite porte en tapisserie, qui communiquait directement avec le cabinet de toilette de l’Empereur.
— C’est toi, Marchand ? interrogea Napoléon, en s’arrachant à sa rêverie.
— Oui, Sire.
— Eh bien ! entre !
Grippe-Sols apparut.
— Sire, annonça-t-il, le général Malet est là.
— Le général Malet, grommela Napoléon avec un léger sursaut. C’est vrai, je l’avais oublié. Eh bien ! qu’il entre !…
Tandis que Grippe-Sols introduisait le général et s’éclipsait aussitôt, l’Empereur saisissait un dossier placé devant lui et en commençait aussitôt l’examen, sans paraître s’apercevoir de la présence du général.
Celui-ci, très calme en apparence, mais bouleversé intérieurement, ainsi que tout homme qui sent qu’il va jouer son honneur et peut-être sa vie, le considérait d’un regard où se reflétaient à la fois une sourde haine et une inconsciente admiration.
Nerveusement, l’Empereur feuilletait les pages du dossier et les parcourait avec cette rapidité de coup d’œil qui n’appartenait qu’à lui.
Puis, se tournant à brûle-pourpoint vers le visiteur, il lui lança de ce ton mordant, qui faisait frissonner les plus braves :
— Or çà, il paraît, monsieur Malet, que vous n’êtes pas content ?
— Comment le serais-je, sire ? répliqua le général avec toute la brutale franchise dont il était capable et qui lui valait tant d’ennemis… Après avoir été frappé d’ostracisme, voilà maintenant que je suis accusé d’être un voleur !
— Je viens de lire plusieurs rapports concernant votre cas, déclarait sèchement Napoléon.
Et s’arrêtant pour envelopper de son coup d’œil d’aigle le soldat farouche qu’il avait devant lui :
— Ces rapports sont ridicules. Ils ne contiennent que des allégations mensongères de policiers fielleux ou des insinuations puériles de bureaucrates toujours friands de la peau d’un militaire… J’entends, sachez-le, qu’il n’en soit fait aucun état !
— Je remercie Votre Majesté.
— Vous n’avez pas à me remercier, monsieur Malet. J’ai toujours eu pour principe d’être le premier serviteur de la justice. Et c’est en son nom que j’agis de la sorte envers vous.
Et, tout en prenant une pincée de tabac, il ajouta :
— Il n’en est pas moins vrai que, si vous n’êtes pas un concussionnaire, vous êtes une forte tête, un officier indiscipliné, un mauvais esprit…
Et il continua, en martelant ses mots :
— Depuis quelque temps, il m’est revenu aux oreilles que vous frondiez ouvertement mon autorité. Est-ce vrai, cela ?…
— Oui, Sire…
— Ah !… Ah !… Longtemps, je vous ai ménagé en raison de vos bons services, mais votre dernière algarade ne m’a plus permis l’indulgence. On m’avait bien prévenu que vous aviez un mauvais caractère. Je m’en suis aperçu… Mais, après tout, j’aime mieux cela que si vous n’en aviez pas du tout.
Et, se levant, Napoléon posa :
— D’ailleurs, je sais tout ce que vous pensez de moi !… Vous prétendez que je l’ai détruite, cette liberté qui a coûté tant de sang à la patrie… Or çà, voulez-vous me dire ce qu’elle était, lorsque, au soir du 1 8 brumaire, je me suis emparé du pouvoir ?
— Sire, elle était…
— … Une de ces filles impures que les passions déshonorent, que la débauche flétrit bien avant l’âge et qui, vieilles à vingt ans, hideuses à voir, sont insultées, couvertes d’opprobre par leurs amants eux-mêmes !…
Et, s’animant peu à peu, l’Aigle poursuivit :
— Eh bien ! cette liberté qui, en expiation de ses excès, n’était plus pour la France qu’une mégère en décrépitude, un impuissant fantôme, d’un coup de pied, je l’ai fait rouler dans l’abîme ! Et c’est cela que vous, les vieux Jacobins, vous, la petite monnaie de Robespierre, de Couthon et de Saint-Just, vous ne voulez pas me pardonner…
— Sire !…
Mais Napoléon, le regard enflammé, continuait, en arpentant son cabinet :
— Et puis, sur quoi pourriez-vous m’attaquer que je ne puisse me défendre ? Mon despotisme ?… Mais la dictature était de toute nécessité. Vous allez peut-être me dire que j’ai trop aimé la guerre ? N’ai-je pas toujours été attaqué ?… J’ai restauré la monarchie ?… N’a-t-elle pas été l’œuvre fortuite des circonstances, et ne sont-ce pas mes ennemis qui m’y ont conduit pas à pas ?… J’avais trop d’ambition ? Ah ! j’en ai eu… j’en ai encore… et j’en aurai toujours, mais elle est de l’espèce la plus haute qui fut peut-être jamais, celle d’établir, de consacrer enfin l’empire de la raison et le plein exercice, l’entière jouissance de toutes les facultés humaines.
Et tout en s’arrêtant devant son interlocuteur et en le fixant bien dans les yeux, l’Empereur conclut :
— Allons, monsieur Malet, oserez-vous dire encore que je suis un tyran ?
— Sire, fit Malet avec cet accent de rude sincérité dont il eût été incapable de se départir, je vous prie de croire que nul plus que moi n’admire votre puissant génie… Vous êtes un très grand général, le plus grand peut-être qu’ait connu l’Histoire… Mais…
Malet s’arrêta, comme si, malgré toute son audace, il hésitait à en dire davantage.
— Eh bien ! monsieur Malet, poursuivez… je le permets, invitait Napoléon, d’un ton sarcastique.
— Mais je trouve inutile de développer devant Votre Majesté des arguments auxquels elle-même a si péremptoirement répondu d’avance.
— Ce qui, j’imagine, vous a complètement convaincu.
— Non, sire, riposta Malet avec une indomptable fermeté.
— Voilà une réponse qui vous honore, fit l’Empereur avec un accent de soudaine bonté… Elle me prouve que vous avez le courage de vos idées… C’est une qualité assez rare pour que je l’apprécie entre toutes. Voilà pourquoi je regrette de ne pouvoir vous compter au nombre de mes amis.
A ces mots, Malet se sentit vivement ému.
C’est que, lui aussi, commençait à se sentir gagné par ce véritable charme, cette irrésistible fascination que ce surhomme savait si bien exercer sur ceux dont il tenait à se gagner le cœur et à s’assurer le dévouement.
Mais Malet n’était pas seulement un aigri… C’était un de ces sectaires qui considèrent comme un crime de sacrifier leur foi à l’individualité et de faire passer leur intérêt avant ce qu’ils estiment leur devoir.
Et, se raidissant contre l’attendrissement qui l’envahissait, Malet ne put que balbutier :
— Sire, croyez que moi aussi je regrette…
Napoléon le considéra avec une réelle tristesse.
Dès le début de cet entretien, il avait jugé l’homme… et l’opinion qu’il en avait conçue était qu’il possédait des qualités assez solides pour qu’on accordât un prix réel à son attachement.
Désireux de réaliser une conquête dont il devinait le prix, il s’écria avec cette impétuosité par laquelle il avait l’habitude de brusquer les dénouements qui se faisaient trop longtemps attendre :
— Vous regrettez quoi ?… Les conséquences fâcheuses que vous ont values vos écarts de langage et vos manifestations déplacées ? Ah çà ! monsieur Malet, vous n’avez donc pas encore compris qu’il ne tenait qu’à vous que je vous appelasse général ?
A ces mots, Malet pâlit légèrement.
Puis, avec un accent de dignité incomparable, il reprit :
— Puis-je demander à Votre Majesté ce que je dois faire pour retrouver mon grade ?
— Me jurer fidélité !
— C’est impossible !
— Pourquoi ? s’écria l’Empereur en frappant du pied.
— Parce que j’aurais peur de ne pas tenir parole à Votre Majesté.
— Ah ! prenez garde ! sursauta Napoléon, dont le regard s’était instantanément chargé d’éclairs.
Et, tout en maîtrisant la colère qui commençait à l’agiter, il continua d’un ton âpre, saccadé :
— Avant de battre mes ennemis par les armes, j’ai toujours cherché à les vaincre par la raison… Mais quand je me suis trouvé en face de résistances faites de parti pris, de rancune, de vanité, de haine ou de sottise… Oh ! alors, je me suis montré implacable… et j’ai brisé sans pitié ceux qui ne voulaient pas plier. Il y a dix ans, ma police arrêtait un chouan nommé Cadoudal qui avait résolu de m’assassiner. Ayant appris que cet homme était doué de toutes les qualités qui font les vrais chefs, je décidai d’avoir avec lui un entretien. Je le fis venir aux Tuileries. Je lui exposai, comme à vous, mes idées. Comme à vous, je lui dis : « Au lieu d’être contre moi, soyez avec moi ! » Et, comme vous, il me répondit : « Non ! » Quelques jours après, il était fusillé !
Et, tandis que Malet l’écoutait dans un silence de mort, Napoléon, en une attitude vraiment souveraine, acheva :
— Retenez bien ceci, monsieur Malet. De même que j’ai mis fin aux insurrections et aux complots royalistes, je n’hésiterai pas à réprimer avec autant de sévérité toute tentative criminelle, de quelque part qu’elle vienne.
Et, comme Malet se taisait toujours, l’Empereur, le foudroyant du regard, lança d’une voix au métal éclatant :
— C’est tout ce que vous avez à me dire ?
— Oui, Sire.
Frappant violemment avec un petit marteau d’argent un timbre placé sur son secrétaire, Napoléon s’écria :
— Vous êtes un orgueilleux, monsieur Malet, et votre orgueil vous perdra !
La silhouette de Grippe-Sols se profila sur le seuil.
— Marchand, ordonna Napoléon à son valet de chambre, reconduis M. Malet jusqu’à l’entrée du château.
Le général Malet, après s’être incliné avec dignité devant l’Empereur, sortit aussitôt accompagné par Grippe-Sols qui avait tout compris ou… tout entendu et semblait consterné.
Demeuré seul, Napoléon eut un violent haussement d’épaules.
Exaspéré par cette résistance qu’il n’avait pu briser, irrité de voir ses offres repoussées, sa générosité méconnue, il recommença à arpenter fiévreusement son cabinet ; puis, ouvrant brusquement la porte qui donnait dans la vaste antichambre où se tenaient les aides de camp de service, il clama de sa voix de tempête :
— Qu’on aille chercher tout de suite le ministre de la Police générale !
X : Le rideau cramoisi
Quelques instants après, Fouché était introduit dans le cabinet de l’Empereur.
Pour la parfaite compréhension des événements qui vont suivre, revenons seize ans en arrière, c’est-à-dire au moment où l’homme au collet noir, après avoir en vain cherché à enlever la marquise de Navailles, s’était vu précipiter par la poigne du sieur Maugeard dans les escaliers de l’hôtel de Metz.
Le matin même, Fouché avait repris la diligence pour Nantes ; mais il ne devait pas séjourner bien longtemps dans cette ville.
Le 21 septembre 1792, élu par la Loire-Inférieure membre de la Convention nationale, il revenait en hâte à Paris siéger parmi les plus exaltés, tout au sommet des bancs de la Montagne, votant avec empressement la mort de Louis XVI, et s’associant à toutes les mesures de rigueur prises contre les prêtres et les aristocrates.
Après plusieurs missions dans l’Aube et dans la Nièvre, où il avait été chargé de poursuivre l’anéantissement de tous les emblèmes religieux qui se trouvaient sur les routes, les places et dans les lieux publics, il était envoyé à Lyon en compagnie de Collot d’Herbois, le terrible et célèbre membre du comité de Salut public.
Chargé de réprimer l’insurrection royaliste qui envahissait cette ville, il y fit preuve d’une cruauté implacable, ne cessant d’activer les opérations de la mémorable commission militaire qui fit couler tant de sang, présidant en personne aux mitraillades et aux massacres en masse Rentré à Paris, il triomphe avec les Jacobins, dont il est nommé le président, et prend nettement parti contre Robespierre qui, devinant l’ennemi qu’il a en lui, le fait exclure du fameux club de la rue Saint-honoré.
Fouché, dont l’esprit cauteleux trouve en ces temps troublés l’occasion de s’exercer dans toute sa plénitude, se venge en participant étroitement aux événements du 9 thermidor qui devaient aboutir à la chute et à l’exécution de Robespierre et de ses amis.
Mêlé déjà à de ténébreuses et multiples affaires, il est alors, sur la proposition de Boissy d’Anglas, décrété d’arrestation, puis remis en liberté trois mois après.
Tout en s’effaçant dans une prudente obscurité, il réussit à capter la confiance de Barras, le nouveau maître de l’heure, qui, après lui avoir confié les ambassades de Milan et de Hollande, l’appelle au ministère de la Police, le 2 thermidor de l’An VII.
C’est dans ce poste important et si bien en rapport avec son caractère et ses aptitudes, qu’à son retour d’Egypte, Bonaparte, qui ne l’avait pas revu depuis leur première rencontre sur la terrasse du bord de l’eau, le jour du sac des Tuileries, allait le retrouver dans l’exercice de fonctions auxquelles il semblait de tout temps destiné…
Après s’être fait reconnaître par le jeune et brillant vainqueur des Pyramides, Fouché se mit à louvoyer habilement autour de lui, le documentant sur les divers partis politiques, lui révélant un certain nombre de secrets.
Bref, il l’aidait puissamment, au 18 brumaire, à s’emparer du pouvoir…
En raison de ces services, Bonaparte, malgré l’antipathie qu’il lui inspirait, n’hésita pas à le maintenir à la tête de cet important ministère, où, grâce aux relations qu’il avait su se ménager dans tous les camps et à son habileté à embrouiller les rouages d’une administration déjà si compliquée, il sut se rendre indispensable.
On s’en rendit bien compte lorsque, au lendemain de l’attentat de la Machine infernale, qu’il n’avait pas su prévoir et auquel le Premier Consul n’avait échappé que par miracle, il dut, en présence de la colère de son maître et de la suspicion générale, donner, bien malgré lui, sa démission.
De nouveau, il se terra dans l’ombre, sachant très bien que son heure ne tarderait pas à sonner de nouveau.
IL ne se trompait pas.
En effet, s’apercevant qu’il ne pouvait se passer de lui sans risquer de compromettre encore davantage sa sécurité personnelle, Bonaparte le rappela promptement dans ses fonctions.
A partir de ce moment, Fouché fut maître absolu dans son domaine ; et, à l’époque où se déroule cette histoire, jamais il n’avait été plus redouté ni mieux écouté…
Mais le madré compère avait le triomphe modeste, surtout quand il se trouvait en face de son maître…
Et, ce soir-là, comme toujours, c’était l’échine souple et la bouche entrouverte en un obséquieux sourire, qu’il s’était présenté devant Sa Majesté.
L’Empereur attaqua aussitôt :
— Monsieur le ministre, j’ai un renseignement à vous demander… Je voudrais savoir si vous connaissez un général du nom de Malet.
— Parfaitement, Sire, répliqua Fouché…
— N’avez-vous pas entendu dire qu’il conspirait contre moi ?
— Non, Sire, affirma le maître fourbe, avec les apparences de la plus parfaite sincérité. Le général Malet est un cerveau brûlé ; mais je le crois incapable de mener à bien une entreprise qui demanderait de la prudence et de l’habileté. D’ailleurs, s’il eût été dangereux, votre valet de chambre, ce bon Marchand, qui doit bien le connaître et semble fort l’estimer, n’eût jamais osé l’introduire auprès de Votre Majesté.
Ah çà ! s’exclama l’Empereur, comment savez-vous que c’est Marchand qui m’a présenté cet homme ?
Imperturbablement, Fouché ripostait :
— Chargé, Sire, de veiller sur une existence sacrée entre toutes, mon premier devoir n’est-il pas d’avoir les yeux toujours grands ouverts sur tout ce qui peut, de près ou de loin, intéresser sa sécurité ?
Et, fixant tout à coup son regard sur un rideau de damas rouge qui recouvrait presque entièrement une porte-fenêtre donnant sur une terrasse et que, depuis un instant, le vent semblait discrètement agiter, le ministre de la police continua, sur ce ton onctueux qu’affectent parfois certains hommes d’Eglise :
— Voilà pourquoi, connaissant le dévouement sans bornes que Marchand professe à l’égard de l’Empereur, j’ai cru pouvoir affirmer à Votre Majesté que…
— Assez ! interrompit l’Empereur avec agacement. Je ne vous ai pas mandé pour vous entendre me faire le panégyrique de mon valet de chambre… Je connais ses qualités… et je suis convaincu qu’en me demandant une audience pour le général Malet il n’a cédé qu’à une impulsion de son excellent cœur, et qu’il n’a pas un seul instant réfléchi aux graves conséquences qui pouvaient en résulter.
A ces mots, le rideau cramoisi cessa de s’agiter…
Napoléon, de plus en plus nerveux, poursuivait :
— Encore un coup, monsieur le ministre, il s’agit non pas de Marchand, mais de Malet. Or, je viens d’avoir avec ce dernier une entrevue qui m’a prouvé qu’il était prêt à toutes les rébellions, mûr pour toutes les folies. Contrairement à votre avis, je persiste à le considérer comme un homme dangereux qu’il va falloir surveiller étroitement et au besoin emprisonner…
— Votre Majesté, objectait Fouché, de plus en plus doucereux, ne craint-elle pas qu’une arrestation prématurée ne provoque quelque trouble dans les esprits aujourd’hui pacifiés ?
— Ah çà ! que voulez-vous dire ?
— Sire, mieux que personne, je suis à même de constater combien, à l’heure présente, les partis d’opposition sont désarmés !
— Eh bien ?
— En frappant aussi sévèrement un soldat, et un très brave soldat, contre lequel on n’a à relever que des propos incohérents et sans portée…
— Taisez-vous ! interrompit l’Empereur en frappant du pied.
Et, tout en saisissant nerveusement sa tabatière :
— Si je vous demandais de coffrer un royaliste, gronda Napoléon, vous seriez trop heureux d’aller vous-même lui mettre la main au collet.
— Sire !
— Mais arrêter un républicain ! Rien qu’à cette pensée, votre sang de vieux jacobin bouillonne dans vos veines…
— L’Empereur sait bien pourtant qu’il n’y a rien en moi qui ne soit à lui.
— Je n’ignore pas non plus que vous êtes de ceux qui ont envoyé Louis XVI à l’échafaud.
— Oui, Sire, et c’est le premier service que j’ai eu l’honneur de rendre à Votre Majesté.
Napoléon se mordit les lèvres et, ouvrant sa tabatière, il en prit une large prise qu’il répandit en partie sur son gilet.
— En attendant, reprit-il rudement, j’entends être obéi.
— Votre Majesté le sera, affirma Fouché… et par moi mieux que par tout autre. Car nul plus que votre ministre de la police n’a le souci de votre gloire et de votre tranquillité.
— C’est bien… congédia le maître. Surtout, tenez-moi au courant de tous les agissements de ce Malet.
— Votre Majesté sera renseignée aussi fidèlement que moi-même.
— J’y compte ! Allez !
Tandis que Fouché se retirait et que l’Empereur, le sourcil froncé et les mains derrière le dos, recommençait sa promenade à travers son cabinet, Grippe-Sols qui, dissimulé derrière le rideau cramoisi, n’avait pas perdu un seul mot de la conversation précédente, murmura, en essuyant des gouttes de sueur qui perlaient à ses tempes :
« Cette fois, j’en suis sûr ! l’homme au collet noir… c’est lui ! »
XI : L’aiglonne
Le général Malet, après avoir remercié son ex-ordonnance de ses loyaux mais vains services, avait repris à pied la route de Paris.
Après avoir contourné le parc et suivi la route qui conduisait à Suresnes, il franchit le pont qui traversait la Seine et s’engagea dans le bois de Boulogne.
La nuit était sombre et froide.
Malet se sentit secoué tout à coup par un violent frisson.
Bientôt, il dut s’arrêter, envahi par une immense lassitude ; et, en proie à une grande dépression nerveuse, il se laissa choir sur un banc.
On eût dit qu’au cours de la lutte qu’il venait de soutenir contre le maître du monde et dont, vis-à-vis de lui-même, il était sorti triomphant, il avait usé toutes ses forces… et qu’épuisé par sa victoire le vainqueur succombait à bout d’énergie et de sang…
Et pourtant, après quelques instants de prostration complète, il raidit ses muscles et voulut se lever… Ce fut en vain…
Empoigné par un de ces sommeils de plomb qui terrassent parfois les hommes les plus robustes, Malet crut tout d’abord qu’il se plongeait dans le néant.
Mais bientôt une sensation de vie intérieure parut l’illuminer d’une clarté tout d’abord incertaine et mystérieuse, qui se précisa bientôt en une sorte de jaillissement lumineux.
Il lui semblait que, tout à coup, un appel cuivré vibrait à ses oreilles et le faisait se dresser sur ses jambes, comme, au matin des batailles, la diane, sonnée par vingt trompettes, l’éveillait en son étincellement de fanfare guerrière…
Le cœur palpitant, il regarda autour de lui.
Mais ce n’étaient plus des soldats pressés de voler au combat qu’il avait sous les yeux…
Dans une plaine morne et dévastée, au milieu de laquelle fumaient des villages et flamboyaient des meules, il n’y avait que des morts étendus dans les sillons ravagés, des cadavres partout, à l’infini, au-dessus desquels tourbillonnait le vol sinistre des corbeaux affamés.
Et voilà que, lentement, les morts se soulevaient de terre, étendant vers lui leurs mains suppliantes, et proféraient de leurs cris éperdus :
Qui mettra fin à l’horrible carnage ? Qui dispersera l’atroce cortège de misères ? Qui sauvera l’humanité ?
Et Malet se disait :
« Jusqu’à mes soldats qui me demandent de les venger !… »
Puis, brusquement, sans transition, il se trouvait transporté à l’entrée d’un village.
Une lumière triste, falote, comme un cierge brûlant près d’un cercueil dans la nuit, attirait son regard.
Guidé par elle, il s’approchait de la fenêtre d’une misérable chaumière, et il apercevait, écroulés devant un âtre sans feu… deux vieillards qui pleuraient.
Soudain, une main s’appuyait lourdement sur son épaule… Il se retournait…
Un homme d’une haute stature, enveloppé d’un vaste manteau dont le col relevé lui cachait la moitié du visage, coiffé d’un chapeau noir, lui murmurait à l’oreille :
— Tu vois ces malheureux… Ils avaient trois fils… L’Empereur les leur a pris tous les trois… Ils ne les reverront jamais !
Et d’une voix devenue bientôt un grondement d’airain, l’inconnu martelait :
— Qu’attendez-vous donc, vous les fils de la Révolution, vous les survivants de l’Epopée sublime, pour vous révolter contre le tyran qui a usurpé vos droits. Le souffle qui vous animait jadis n’est donc plus en vous ? Vos cœurs altiers ne palpitent donc plus pour la grande cause ?…
— Danton !… la voix de Danton ! s’écriait Malet frémissant à la fois d’angoisse et d’enthousiasme.
— Oui… Danton ! clamait le tribun en rejetant d’un geste large son manteau et sa coiffure… C’est moi, qui reviens crier de nouveau : la Patrie est en danger ! Car autant la guerre est imprescriptible et sacrée quand il s’agit de défendre le sol des ancêtres menacé et foulé par l’étranger, autant elle devient exécrable et criminelle lorsqu’elle n’a qu’un but : satisfaire l’ambition et l’égoïsme de ceux qui l’ont déchaînée…
Et Danton, de plus en plus véhément, poursuivait :
— Malet, regarde… La liberté… enchaînée t’appelle… Elle t’appelle, elle appelle tous ses fils… Va… cours vers elle. Sauve-la… Oh ! oui, sauve-la de l’étreinte du Corse… Venge-la de Napoléon !
Et, du même geste avec lequel il indiquait jadis, aux patriotes de 93, la frontière à défendre, Danton montrait de loin, à Malet, une femme nue, les mains enchaînées, les cheveux en désordre, et que l’Empereur maintenait à terre avec la pointe de son épée…
Puis, tout s’évanouit. Malet avait rêvé…
Mais Malet, à présent, était debout… Le verbe du tribun, qui résonnait encore à son oreille, lui avait rendu ses forces en lui dictant son devoir.
Maintenant, il était résolu à tout… Et ce fut d’un pas ferme et décidé qu’il reprit la route de son logis.
Lorsqu’il arriva rue des Saints-Pères, le jour commençait à poindre.
Sa femme et sa fille avaient passé la nuit à l’attendre. Ni l’une ni l’autre n’avaient pu goûter un instant de repos.
Mme Malet se disait :
« Pourvu qu’il ne se soit pas laissé aller à quelque violence. »
Laurence se demandait :
« Serait-il tombé dans un guet-apens ? »
Aussi, en le voyant paraître, toutes deux s’étaient-elles jetées en même temps dans ses bras.
— Eh bien ? questionna la bonne Denise, encore tout angoissée.
Quant à Laurence, elle s’était contentée d’embrasser son père sans l’interroger.
A l’expression de son premier regard, elle avait tout compris ; et, rassurée, elle se disait :
« Il n’a pas cédé !»
Impatiente de savoir, Mme Malet, qui s’illusionnait encore, reprenait avidement :
— Tu as vu l’Empereur ?
— Oui, je l’ai vu… répondit le général avec un ricanement ironique.
Parle vite !
— Il a été obligé de reconnaître que les actes contraires à l’honneur qui m’étaient reprochés n’étaient que d’infâmes calomnies.
Tu vois bien…
— Attends un peu… Après m’avoir reproché d’être une mauvaise tête, il m’a proposé de me rendre mon grade et de me donner un commandement, mais à la condition que je lui jurerais fidélité. N’étant pas à vendre, j’ai refusé !
— Mon ami !
Alors, il est entré dans une grande colère, me menaçant de me faire fusiller comme le chouan Cadoudal, si je persistais à le braver. Je lui ai répliqué que je n’avais jamais tremblé devant personne et je suis sorti de son cabinet la tête encore plus haute que lorsque j’y étais entré.
Tandis que dans les yeux de Laurence s’allumait une flamme de joie farouche et de superbe orgueil, Malet poursuivait avec une véhémence grandissante :
— Désormais, le sort en est jeté. La guerre est déclarée entre l’Empereur et moi…
— Claude, implorait Denise, réfléchis encore !
— Non, mille fois non ! s’emportait le général. J’ai juré de renverser l’Empire, je le renverserai !
— Mère ! s’écriait Laurence, qui avait écouté Malet les mains jointes et le regard exalté… Mère chérie, il faut bien te garder de troubler mon père et surtout d’affaiblir son courage par des prières et des larmes… N’est-ce pas à nous, au contraire, de l’encourager, de toute notre âme, d’être sans cesse à ses côtés, de participer à ses périls… de vaincre avec lui s’il triomphe… et de mourir près de lui s’il vient à succomber !
— Tu le hais donc bien, toi aussi, ce Bonaparte, s’écria le général, en attirant la jeune fille dans ses bras.
— Si je le hais ! scanda Laurence avec un accent farouche…
— Pourquoi ? s’écria Mme Malet, en levant les bras au ciel.
— Pourquoi ? répéta la jeune fille avec force. Mais pour tout le sang qu’il fait répandre, pour tous les pleurs que chaque jour il fait couler, pour tous les cœurs libres qu’il opprime, et, surtout, par-dessus tout, parce qu’il est l’ennemi de mon père, et que tout ennemi de mon père est le mien !
— Laurence ! s’écria Malet en proie à une émotion poignante.
— Mon père, affirmait-elle, avec une énergie bien au-dessus de son âge, j’ai été élevée à votre école… C’est donc vous dire que je n’ai peur de rien.
Et, enlaçant tendrement le général, elle supplia :
— Aussi, ne me refusez pas l’honneur et le bonheur que je vous demande : lutter près de vous… me battre au soleil ou dans l’ombre, vous accompagner partout où vous me direz de vous suivre, me rendre partout où vous m’ordonnerez d’aller ! Vous verrez combien je vous serai utile. En effet, qui soupçonnerait en moi une conspiratrice ? Ne puis-je pas facilement pénétrer dans des milieux qui vous sont interdits, accomplir les tâches délicates où vous échoueriez tout de suite ?
— Laurence ! admirait Malet, éperdu de joie, tant il trouvait dans l’âme de cette enfant des prisons un pur et splendide écho de la sienne.
— C’est oui, n’est-ce pas, mon père ? insistait la jeune fille.
— C’est oui, affirma le général, en étreignant sa fille contre son cœur.
— Ah ! vous me ferez mourir ! sanglotait Mme Malet, effondrée sur un siège.
— Ne parle pas ainsi, déclarait Laurence, en rejoignant sa mère, qu’elle entourait de ses bras.
Et, avec la foi d’une héroïne consciente de la mission qu’elle s’est assignée et des responsabilités qui l’attendent, elle s’écria : Ne pleure pas, maman, car je suis si heureuse !
Heureuse, Laurence l’était, en effet, de toute la fièvre de son sang généreux, de toute l’exaltation de son cerveau féru, dès son plus jeune âge, des principes que Malet avait semés en elle.
Ah ! comme il l’avait bien façonnée à son image, ce rude soldat de la République…
Non seulement elle avait adopté entièrement ses idées, mais elle épousait aussi ses haines !
Il pouvait être fier de sa fille adoptive.
Combien, cependant, au lieu de tressaillir d’allégresse, n’eût-il pas frémi d’épouvante si, tout à coup, il avait appris que cette enfant, dont il allait faire sa complice passionnée, n’était pas seulement la fille de la ci-devant marquise de Navailles, dont il avait si loyalement respecté l’ordre suprême, mais qu’elle avait aussi pour père ce Napoléon Bonaparte… l’ennemi qu’il voulait abattre… l’Empereur qu’il voulait renverser !
Mais la marquise de Navailles était morte en emportant son secret dans la tombe.
L’Aiglonne avait déclaré la guerre à l’Aigle.
La parole était au Destin !…
XII : La miniature de Mme Vigée-Lebrun
L’Empereur, qui connaissait son Fouché sur le bout du doigt, n’avait été nullement dupe des belles promesses du cauteleux personnage.
Autant pour lui donner une leçon que pour s’assurer que ses ordres seraient exécutés, le lendemain, dès la première. heure, il avait mandé le comte Dubois, préfet de police de Paris, et il lui avait déclaré, au retour de sa promenade quotidienne aux alentours du parc de Saint-Cloud :
— J’ai appris, de source certaine, que le général Malet intriguait contre moi. Je vous charge personnellement de sa surveillance. Au moindre acte suspect de sa part, j’entends qu’il soit arrêté.
Comme, à ces mots, le visage du comte Dubois exprimait un certain étonnement, Napoléon s’était écrié :
— Ah çà ! monsieur le préfet, est-ce que par hasard la besogne dont je vous charge ne serait point de votre goût ?
Dubois, type du courtisan-fonctionnaire, s’empressa de répliquer, en s’inclinant profondément devant son maître :
— Votre Majesté ne doit point ignorer que sa volonté est pour moi chose sacrée entre toutes.
— Alors… pourquoi cette tête effarée… ces yeux inquiets ?…
— Sire… j’avais cru jusqu’alors que la police politique était l’apanage exclusif de M. le comte Fouché.
— Fichez-moi la paix avec Fouché. Et faites ce que je vous commande. Le reste est mon affaire.
Tournant les talons, l’Empereur, accompagné de Duroc, grand maréchal du palais, et du général Savary, commandant la gendarmerie impériale, regagna le château sans prononcer une parole.
Sur le seuil du grand vestibule, il congédia d’un geste bref les deux officiers et pénétra en coup de vent dans son cabinet, où Grippe-Sols était en train de mettre de l’ordre dans les papiers étalés sur la table de travail.
Napoléon, qui paraissait de très mauvaise humeur, lui fit signe de se retirer
Demeuré seul, il s’assit devant sa table et se plongea dans ses réflexions.
Sans doute n’étaient-elles guère agréables ; car, par instants, une lueur de colère flambait dans son regard, ses lèvres pincées se desserraient pour laisser échapper des paroles amères :
— Et l’on me dit… on me croit le maître du monde… Quelle ironie !… Le maître ! Mais je ne le suis même pas dans mon palais… chez moi ! De toutes parts, je suis entouré d’intrigues. Sous les apparences du dévouement, je devine l’ingratitude et l’envie, précisément chez ceux qui me doivent le plus. Et je ne peux même pas venir à bout d’un Malet… Eh bien !… non… cela ne peut pas continuer ainsi… Désormais, je ne ménagerai plus personne !… personne !…
Brusquement, sa main s’en fut vers un tiroir de son bureau, dont il fit manœuvrer le mécanisme secret.
Sans doute cherchait-il des documents importants qu’il ne trouvait pas… car il s’impatientait de plus en plus, tout en prodiguant des exclamations furieuses… lorsqu’en fourrageant jusqu’au fond du tiroir, il rencontra un objet qu’il ramena aussitôt avec joie.
C’était un médaillon en or, muni d’une petite chaînette de même métal.
— Ah ! par exemple ! fit-il, tandis que son visage tourmenté se détendait en une expression de mélancolie.
Lentement, il ouvrit le médaillon. IL renfermait une exquise miniature de femme.
C’était le portrait que, jadis, lui avait donné la belle Toinon…
Comment se trouvait-il là… au fond de ce meuble, enterré sous des liasses ?
L’Empereur eût été lui-même bien embarrassé de le dire…
Emporté dans le tourbillon des événements formidables dont il avait été le protagoniste, comment aurait-il pu garder le souvenir de son aventure romanesque de l’hôtel de Metz, de ce premier Chapitre de sa vie, insignifiant prologue à l’épopée sublime qui allait le rendre supérieur à tous les rois, et presque l’égal d’un dieu ?
Envahi par le tumulte d’un génie sans limites, son cerveau ne pouvait conserver de place à un si puéril souvenir.
Quant à son cœur, dont les premiers battements d’amour avaient été si promptement étouffés par les ardeurs d’une ambition dévorante, il ne devait se retrouver humain qu’en présence de la troublante créole qu’était Joséphine de Beauharnais, dont il avait fait sa femme d’abord, puis une impératrice, et qui devait être l’unique passion sincère de sa vie.
Et voilà que, tout à coup, l’image de la passante s’offrait à lui de la façon la plus étrange, la plus inattendue.
Le portrait, délaissé comme une relique qui aurait perdu tout son pouvoir de grâce, se retrouvait entre ses mains, avec tout l’éclat de sa jeunesse radieuse, tout le charme captivant de sa fière beauté !
Napoléon, tout en fixant l’image qui ressuscitait en lui ce pauvre petit épisode d’amour, se sentit attendri… et, pour la première fois, l’oublieux se demanda :
« Pauvre Toinon… qu’as-tu bien pu devenir ?… »
Puis, cherchant à se rassurer, il ajouta aussitôt :
« Sans doute, grâce à la lettre que je lui avais remise, a-t-elle réussi à rejoindre sa famille à Londres ou à Coblentz ? Maintenant, il est bien tard pour ordonner des recherches ! Pauvre Toinon ! »
Repris par ce passé qui, jusqu’à cette heure, était resté inerte en lui comme un cadavre en son cercueil, il se laissait aller maintenant à ce retour en arrière de sa vie…
Tandis qu’il évoquait ces lointains souvenirs, une tenture s’était levée, révélant la gracieuse silhouette d’une femme brune, aux yeux superbes, et dont la robe en mousseline blanche, sur laquelle tranchait l’incarnat d’une rose splendide attachée au corsage, laissait apparaître deux bras d’une beauté irréprochablement classique.
L’impératrice Joséphine, qui avait conservé la démarche ondulante et gracieuse de sa première jeunesse, s’avança vers l’Empereur qui n’avait pas remarqué sa présence.
Celui-ci, l’apercevant dans une glace, eut le geste instinctif de replacer le portrait dans le tiroir.
Mais Joséphine l’avait deviné.
— Mon cher Sire, fit-elle, moitié inquiète, moitié souriante — car de jour en jour elle devenait plus jalouse —, mon cher Sire, que regardez-vous donc ainsi ?
Tout en cachant la miniature dans le creux de sa main, Napoléon plaisanta :
— Que vous êtes curieuse !…
— C’est un portrait de femme, n’est-ce pas ?
L’Empereur, qui aimait parfois à se montrer taquin, eut un signe affirmatif qui n’était pas exempt d’une mystérieuse ironie.
— Je voudrais le voir… insistait Joséphine.
— Eh bien ! voyez… céda aussitôt Napoléon en lui tendant le médaillon entrouvert.
L’Impératrice s’en empara… et, tout en regardant la miniature d’un air déjà hostile, elle fit d’un air de dépit :
— Elle est belle !
— N’en soyez pas jalouse ! déclara l’Empereur…
— Vraiment !
— Je l’ai connue, jadis, quand j’étais lieutenant d’artillerie. Elle a passé vite dans ma vie. Puis, elle a disparu et je n’ai plus entendu parler d’elle.
L’Empereur se tut. Joséphine le savait par expérience, ce silence était gros de menaces.
Joséphine crut utile de prévenir la tempête ; et d’une voix hésitante où il y avait vraiment de la douleur, elle osa :
— Sire, je le sens bien… vous ne m’aimez plus !… L’Empereur tressaillit. Et, faisant face à Joséphine, il eut un sourire dans lequel il y avait presque autant d’amertume que de tendresse.
— Pourquoi me dites-vous cela ? fit-il avec un réel accent de bonté.
Finement l’impératrice répliquait :
— Sans doute… Sire… la vue de ce portrait vous a-t-elle inspiré un parallèle entre cette femme et moi ?… Et je crois bien que la comparaison n’a pas tourné à mon avantage.
Napoléon eut un bref haussement d’épaules…
— Allons calme-toi… fit-il en s’emparant familièrement de la main qui n’osait pas se tendre vers lui…
Et, tout en y appuyant ses lèvres, il ajouta d’un ton étrange :
— Sache bien que je t’aimerai toujours, quoi qu’il arrive.
— Quoi qu’il arrive ! répéta Joséphine mordue au cœur par une indicible angoisse.
Alors, reprenant son accent d’autorité, Napoléon la congédia :
— Maintenant, laisse-moi. J’ai à travailler. Joséphine, la mort dans l’âme, se dirigea vers une porte-fenêtre qui donnait sur la terrasse.
Sur le seuil, elle se retourna.
L’Empereur avait repris la miniature et la contemplait fixement, comme s’il ne pouvait en détacher ses yeux.
Joséphine étouffa un profond soupir.
Un sanglot lui déchira la poitrine.
« Pourquoi, se demandait-elle… oui, pourquoi a-t-il dit : quoi qu’il arrive ?»
Et deux grosses larmes sillonnèrent les joues de l’impératrice.
XIII : Les archives secrètes de la police
Fouché n’avait pas appris sans un vif dépit que 1’Empereur l’avait dessaisi de l’affaire Malet, au profit du préfet de police Dubois.
Depuis quelque temps, il s’apercevait bien que l’Empereur lui témoignait une froideur toute prête à se transformer en hostilité déclarée.
Mais il ne s’en inquiétait pas outre mesure.
Dans sa conviction qu’il s’était rendu indispensable à son maître, il n’avait jamais envisagé la possibilité d’une disgrâce.
Aussi avait-il été vivement surpris de voir Napoléon, à la suite d’une entrevue où il croyait l’avoir une fois de plus gagné à ses desseins, prendre contre lui une mesure qui était plus qu’un blâme, c’est-à-dire une marque de défiance.
Assis devant sa table de travail, dans le vaste et somptueux bureau qu’il occupait à l’hôtel de la police, situé alors quai Malaquais, la bouche marquée d’un pli amer, le regard animé de méchanceté sournoise, il relisait l’arrêté impérial rédigé en ces termes, aussi brefs que significatifs :
Ordre à Son Excellence le comte Fouché, ministre de la Police générale, de transmettre à M. le préfet de police, comte Dubois, tous ses pouvoirs en vue de la surveillance du général Malet.
NAPOLÉON.
Déposant le document devant lui, Fouché se leva… et, se dirigeant vers une porte à deux battants, il l’entrebâilla et lança à l’huissier qui faisait les cent pas dans l’antichambre :
— Allez me chercher M. Desmarets…
Puis, retournant vers la table, il s’assit lentement dans son fauteuil, s’empara à nouveau de l’arrêté de l’Empereur et le froissa avec colère.
Peu de temps après, la porte s’ouvrait, livrant passage au sieur Desmarets, secrétaire particulier, ou plutôt homme à tout faire de M. le ministre de la Police.
Desmarets, dont l’influence était considérable et les pouvoirs immenses, tant il avait bien su capter la confiance de son maître, avait été surnommé par Fouché l’Homme noir.
Nul mieux que lui ne méritait ce surnom. En effet, tout était noir en sa personne : ses vêtements, ses cheveux, ses sourcils, ses yeux, ses favoris, sa peau… et… surtout… son âme.
Comment ces deux hommes qui, au point de vue moral, avaient tant de points de contact, s’étaient-ils rencontrés ?
Nul n’eût pu le dire ! … Un fait certain, c’est que rien n’avait jamais troublé la redoutable harmonie qui existait entre eux et que l’Homme noir avait toujours répondu en dévouement, en obéissance et en habileté à la confiance sans limite que lui témoignait son maître.
Maintenant, d’une déférence d’où était exclue toute obséquiosité, Desmarets s’avançait vers Fouché qui, sans mot dire, lui tendait l’ordre fatal.
Impassible, Desmarets le lut avec attention et, toujours impénétrable, le rendit au ministre, qui reprit :
— Eh bien ! que pensez-vous de cela ?
— C’est grave…
— Très grave en effet… Mais ne nous alarmons pas… Je sentais déjà depuis longtemps l’orage approcher… Mieux vaut qu’il ait éclaté… Car je sais à présent à quoi m’en tenir, et je vais prendre mes mesures en conséquence.
Et, avec un ricanement ironique, Fouché martela :
— L’on dirait vraiment que l’Empereur ne me connaît guère. Ah ! Sa Majesté se figure que je vais me laisser mettre en pénitence comme un écolier pris en faute ! Ma parole, c’est à mourir de rire… Et il choisit Dubois, ce plat valet, pour me donner une leçon de police ! Pauvre Dubois ! tu ne te doutes pas des bons tours que je te ménage… Mon cher Desmarets, pour commencer, vous allez prendre immédiatement Malet en filature ; vous me tiendrez au courant de ses moindres faits et gestes, et si vous apprenez qu’il est sous le coup d’une arrestation… Vous m’avez saisi ?…
Les deux interlocuteurs échangèrent un coup d’œil qui prouvait combien Fouché savait se faire comprendre à demi-mot.
Desmarets se retira, pénétré de l’importance de sa mission. Fouché le regarda s’éloigner d’un air satisfait. Il était sûr que sa volonté serait exécutée intégralement et jusqu’en ses plus mystérieux desseins.
Alors… tout en se frottant les mains, il grommela avec un sourire qui semblait vouloir exprimer que non seulement il acceptait la lutte, mais qu’il ne doutait pas un seul instant de la victoire :
« Et maintenant, allons faire un tour aux Archives secrètes !… »
Plaçant sous son bras un portefeuille en maroquin rouge, il s’en fut vers une petite porte pratiquée dans la boiserie, l’ouvrit sans bruit, traversa une petit antichambre obscure et pénétra dans une bibliothèque rectangulaire, uniquement meublée d’une table et d’une chaise ; les quatre côtés en étaient garnis de panneaux en bois verni, qui partaient du plancher et montaient jusqu’au plafond.
Fouché appuya sur un ressort dissimulé dans la moulure angulaire de l’un des panneaux. Celui-ci s’ouvrit, découvrant une sorte d’armoire, dont les étagères supportaient des piles de dossiers méticuleusement étiquetés.
Fouché en choisit un qui portait, collée sur sa couverture en parchemin, une étiquette sur laquelle on lisait : PRISON DE LA CONCIERGERIE NOTES SECRÈTES DE FOUQUIER-TINVILLE ACCUSATEUR PUBLIC (27. G), ANNÉE 1793.
Fouché déposa le dossier sur la petite table… et en retira une liasse de notes au papier jauni et à l’encre passée, qu’il se mit à compulser avec le plus grand soin.
Bientôt, son choix s’arrêtait sur l’une d’elles qui, d’une écriture fine, serrée, mais parfaitement lisible, était ainsi rédigée :
Aujourd’hui, 2 messidor de l’An I, je me suis rendu à la prison de la Conciergerie, afin de signifier à la citoyenne Navailles, ci-devant dame d’honneur de la veuve Capet, condamnée à mort pour complot contre la sûreté de l’Etat, que l’heure d’expier ses crimes avait sonné pour elle, et dans le but de lui déclarer que l’enfant du sexe féminin qu’elle avait mis au monde dans sa prison allait être immédiatement dirigé sur l’hôpital des Enfants assistés.
La citoyenne Navailles se refusant à se dessaisir de sa fille, l’adjudant Claude-François Malet s’est offert à l’adopter.
Sur notre avis favorable, elle l’a remis entre les mains de l’adjudant Malet, après lui avoir fait jurer que cette enfant ne porterait pas d’autre nom que le sien. FOUQUIER-TINVILLE.
Fouché, dont le sourire s’était accentué au fur et à mesure de sa lecture, retourna le feuillet qu’il tenait à la main.
Le verso portait le post-scriptum suivant, toujours de la main de Fouquier-Tinville :
Rappelons pour mémoire que la citoyenne Navailles avait été arrêtée à l’hôtel de Metz, où, sous le sobriquet de la belle Toinon, elle passait pour être, et était sans nul doute, la maîtresse d’un lieutenant d’artillerie nommé Napoléon Bonaparte. Grâce à l’intervention du citoyen Joseph Fouché, correspondant à Nantes du club des Cordeliers, qui s’est porté garant de son civisme, le lieutenant Bonaparte a pu reprendre son commandement en Corse, sans être inquiété.
Le ministre de la Police, qui semblait ravi de sa trouvaille, murmura :
« Voilà un secret que me paierait cher Sa Majesté… »
Et, d’un air mystérieux, il ajouta :
« Mais elle ne le tient pas encore ! Cette pauvre marquise de Navailles ne se doutait pas, en remettant sa fille au brave Malet, de l’arme qu’elle me fournirait un jour… Car si jamais l’Empereur apprenait !… Mais gardons-nous bien de précipiter les événements… et conservons précieusement ce document décisif comme un paratonnerre, en cas de trop gros orage. Ah ! l’on veut m’humilier… On veut me pousser à quelque incartade, afin de pouvoir se débarrasser de moi !… Oh ! oh !… ce n’est pas encore fait… Je suis tranquille… Tous mes ennemis, y. compris l’Empereur lui-même, ne vont plus être à présent entre mes mains que des pantins dont je tiens et saurai tirer à mon gré les ficelles !… »
Pliant en quatre la note de Fouquier-Tinville, qui n’allait point manquer d’être en ses mains un instrument dont il saurait faire un important usage, Fouché remit en place la paroi de muraille qui, sous l’action du mécanisme secret, s’était écartée devant lui, et réintégra son cabinet, un sourire plein d’astuce sur les lèvres.
XIV : La boutique du marchand d’estampes
C’était une assez étrange boutique que celle tenue par le sieur Jean Laurier, marchand d’estampes, tout au fond de la vieille rue des Portevins, presque entièrement disparue de nos jours pour faire place en partie à la rue Danton.
Non point que le magasin de ce vieil homme, qui avait conservé son costume bourgeois de la fin du siècle précédent, différât essentiellement de ses pareils. Comme dans tous les autres, on y voyait, suspendus à la devanture ou aux murs intérieurs, des dessins bien ou mal encadrés et des gravures plus ou moins rares. Il y régnait également un désordre de bon aloi… La poussière n’en était pas trop souvent chassée… La lumière était à peine suffisante pour permettre aux amateurs d’examiner à l’aide de leurs loupes et aux acheteuses avec leurs faces-à-main les « images » qu’avec une complaisance parfaite le bon papa Laurier sortait inlassablement de ses multiples cartons.
Mais ce qu’il y avait de particulier, de spécial, d’original même, c’étaient les clients.
Non seulement il en venait des coins les plus éloignés de la capitale, mais encore ils appartenaient aux classes les plus diverses de la société ; et il n’était point rare de voir se coudoyer un membre de l’Académie française, un modeste bureaucrate, un seigneur de la haute finance et un simple artisan, une marquise de l’ancien régime et une bourgeoise de condition très inférieure.
Or, détail très caractéristique, c’était surtout à ses visiteurs d’humble catégorie que Jean Laurier réservait son meilleur accueil.
Après avoir échangé avec eux un signe rapide d’intelligence, il laissait à un jeune commis, aux allures distinguées et même un peu hautaines, le soin de s’occuper des « pratiques » qui se trouvaient déjà dans son magasin ; puis, il entraînait ses « chalands » préférés dans son arrière-boutique et avait avec eux un entretien qui durait parfois une heure entière.
Ajoutons, pour être tout à fait exacts, que jamais nul d’entre eux ne faisait la moindre emplette.
Or, ce jour-là, tandis qu’il faisait. admirer à un riche banquier de la rue Vivienne, accompagné de deux jolies femmes fort élégantes, les plus belles gravures de sa collection, un homme d’une cinquantaine d’années, aux allures d’officier en civil, et une jeune fille, dont la simplicité de la mise accentuait encore l’aristocratique beauté, pénétraient dans la boutique du marchand d’estampes, suivis d’un cocher à l’aspect, lui aussi, d’un ancien militaire.
A leur vue, le sieur Laurier ne put réprimer un mouvement de vive satisfaction.
D’un geste où il y avait autant de déférence que d’amitié, il les pria d’attendre un instant… Puis, ayant expédié vivement le financier et les deux dames, il s’en fut vivement vers les nouveaux venus… s’inclinant d’abord devant Laurence, puis serrant cordialement tour à tour les mains du général et… du cocher…
Mais Malet, tout de suite, attaquait :
— Mon cher ami, il faut que je vous parle…
— Venez ! fit aussitôt Laurier.
— Moi, je veille au-dehors ! ajouta le cocher.
— C’est cela, mon brave Coquerel… approuva Malet, en gagnant l’arrière-magasin au bras du père Laurier.
Tandis que le cocher regagnait son cabriolet, Laurence s’avançait, la main gracieusement tendue, vers le jeune commis qui, à la vue de la jeune fille, avait cessé de ranger ses cartons.
— Bonjour, monsieur Jacques ! fit-elle, avec un accent de sympathie sincère.
A ces mots, le visage mélancolique, douloureux même, du jeune homme s’éclaira d’un véritable rayonnement de joie.
— Bonjour, mademoiselle, articula-t-il d’une voix toute tremblante d’émotion contenue.
Avec beaucoup de douceur, Laurence reprenait :
— Vous semblez triste… aujourd’hui… Pourquoi ?…
— Pourquoi, mademoiselle ? répéta Jacques Féraud, en secouant la tête.
— Cependant, poursuivait la jeune fille, avec une ardeur concentrée que révélait la flamme de son regard, ne touchons-nous pas au but ? Souvent, vous m’avez dit combien vous étiez désireux d’entendre enfin sonner l’heure d’agir. N’est-ce pas ce soir, à la réunion du club des Philadelphes, que le signal d’agir doit être donné ? L’heure est donc toute proche… Soyez heureux !
— Je devrais l’être, en effet… reprenait Féraud, puisque me battre contre le tyran a été le but de toute ma vie, l’objet de toutes mes pensées.
— Qui vous empêche de goûter entièrement toute l’âpre saveur de la bataille qui ne peut plus tarder à s’engager ?
— Mademoiselle Laurence, répondit Jacques Féraud, avec un tel accent qu’il voila de buée les yeux clairs de la jeune fille, c’est aujourd’hui l’anniversaire de la mort de ma pauvre mère.
— Mon ami…
— Et quand je pense qu’elle a disparu à tout jamais, qu’elle n’assistera pas à l’œuvre de justice et qu’elle ignorera toujours le châtiment de l’iniquité, je ne pourrais vous dire ce qui se passe en moi, et si je me sens plus fort pour combattre et plus décidé que jamais à vaincre ou à mourir, je n’ai pas le courage de me réjouir de la victoire… et j’en arrive même à souhaiter de toute mon âme d’en finir après l’avoir remportée.
— Monsieur Jacques, reprenait Laurence, il ne faut point parler ainsi. Vous devez vivre, au contraire ; car les hommes de votre caractère sont d’espèce trop rare pour ne pas avoir pour premier devoir de se garder pour le salut de la liberté et pour l’accomplissement des grandes tâches que nous commande notre devoir !
— Vous avez sans doute raison, mademoiselle… Mais il y a des moments où le désespoir vous envahit à un tel point que l’on arrive à se demander ce que l’on fait sur terre…
— Monsieur Jacques !…
— Songez que je suis seul au monde… et que tout horizon de soleil m’est interdit.
— Ne dites pas cela !
— Je vous ai raconté mon existence… Eh bien ! dites moi si elle n’a pas été, presque dès ses premiers jours, marquée au sceau du malheur ?
— Oui… je sais, en effet, mon pauvre ami, que vous avez beaucoup souffert…
Le fait est qu’elle avait été singulièrement tragique, l’existence de ce jeune homme de vingt ans.
Son père, avocat au Parlement de Paris, se nommait Jean-Pascal Féraud, et avait été l’un des orateurs les plus écoutés du club des Jacobins.
Collaborateur de Marat à L’Ami du Peuple, et bras droit de Robespierre, qui daignait parfois lui demander conseil, celui-ci, sans lui faire partager sa gloire, l’avait du moins entraîné dans sa chute.
Condamné à mort au lendemain de Thermidor, il avait fait partie de la même charrette que Robespierre, Couthon et Saint-Just.
Quant à la citoyenne Féraud, plus fanatique encore que son mari, elle avait voulu que leur fils de sept ans assistât au supplice paternel.
Elle l’avait donc conduit sur le lieu de l’exécution ; et, le prenant dans ses bras, elle l’avait forcé à regarder le couperet s’abattre sur la tête de son père !
Ce spectacle atroce avait laissé dans l’âme toute neuve du pauvre petit une trace ineffaçable.
Après la mort de sa mère, survenue au bout de quelques années, le jeune Féraud finit par trouver une place de commis chez le sieur Jean Laurier, marchand d’estampes au quai Conti.
Tout de suite, il sut se faire apprécier de son patron pour sa ponctualité, sa politesse et son intelligence.
Un courant sympathique et même affectueux ne tarda pas à s’établir entre eux.
C’est que le père Laurier professait également des idées très avancées. Il avait connu Voltaire. A écouter les propos de d’Alembert et de Jean-Jacques Rousseau, qui venaient souvent le visiter dans sa boutique, il avait fini par comprendre et adopter leurs idées.
Sous la Révolution, il fréquentait assidûment les clubs et prenait même souvent la parole en faveur des mesures violentes contre les aristocrates et principalement les nobles émigrés.
Mais dès qu’il vit les choses mal tourner pour lui, il se confina prudemment dans son honnête et aristocratique négoce, dissimulant avec soin ses opinions inchangées, et se contentant de maudire en secret le Bonaparte de Brumaire et de vouer aux gémonies Napoléon le tyran.
Aussi, quelle bonne fortune pour lui, lorsqu’il découvrit dans son commis un de ces jeunes républicains comme on n’en faisait plus, un pur, celui-là, devant lequel il allait pouvoir, en toute sécurité, expectorer sa bile et soulager ses rancœurs.
Il ne s’en priva pas.
Quelles longues causeries, le soir, derrière les volets clos, au cours desquelles Laurier, véritable bibliothèque vivante, remplissait le cerveau de son employé d’un fatras de doctrines philosophiques et d’anecdotes tendancieuses, qui achevaient d’en faire un sectaire passionné, tandis que Jacques Féraud, par sa fougueuse intransigeance, réveillait dans l’âme de son vieux maître les ardeurs civiques que le temps et l’inaction avaient considérablement assoupies !
Bientôt, le marchand d’estampes, s’évadant de sa retraite politique, recommença à fréquenter certaines réunions clandestines de vieux Jacobins sur les menées desquels, pour des raisons connues de lui seul, Fouché avait donné l’ordre à ses agents de fermer les yeux.
Jean Laurier parvint à se faire initier au club très fermé des Philadelphes, dont les membres passaient leur temps à stigmatiser le présent tout en célébrant le passé.
Il ne tarda pas à y introduire Jacques Féraud, qui se fit bientôt remarquer par la précocité de son éloquence et la maturité de son esprit.
Ce fut là que, pour la première fois, le jeune apôtre rencontra Laurence, que le général Malet avait également fait initier.
Immédiatement, leurs deux âmes, éprises du même amour pour la République et vibrantes de la même haine pour la tyrannie, s’en furent l’une vers l’autre sans qu’aucun autre sentiment que la foi dans leur idéal ne parût les rapprocher.
Pour la première fois, Laurence se sentait troublée, en face de cette âme ravagée qui s’ouvrait si spontanément à elle… et, de nouveau, elle tendit la main à Jacques Féraud, qui la tint emprisonnée dans les siennes, comme s’il trouvait, dans cette chaste étreinte, un réconfort à sa détresse. Lentement, pieusement, il porta jusqu’à ses lèvres cette petite main blanche qui, doucement, frémit sous son baiser.
Puis, timide, rougissant, comme s’il regrettait son audace, il reprit :
— Oh ! mademoiselle, pardonnez-moi…
— Vous pardonner, monsieur Jacques… répliqua Laurence, dont les yeux avaient pris, tout à coup, une expression de bonté touchante… Vous pardonner ? Mais ne suis-je pas votre amie ?…
— Merci de tout mon cœur, mademoiselle… frémit le jeune homme. Maintenant, je ne suis plus seul sur la terre…
La silhouette du cocher Coquerel se profilait sur le seuil… en même temps que Malet et Laurier sortaient de l’arrière-boutique.
— Laurence, interpella Malet, qui, lui aussi, brûlait visiblement du désir de se battre, tu as prévenu Jacques que c’était pour ce soir ?
— Oui, père.
— Enfin ! clama le marchand d’estampes, avec l’enthousiasme d’un Jacobin de vieille souche… Enfin, le jour de gloire est arrivé !
— La mêlée sera rude ! déclarait le général. Bonaparte sera dur à abattre !
— Mais nous le jetterons à bas ! affirmait Laurier.
— En deux temps et trois mouvements ! scanda Coquerel, tout en allumant sa pipe.
— Surtout, fit Jacques Féraud, entre ses dents, si nous ne reculons devant aucun moyen pour l’abattre !
Laurence, qui l’avait entendu, eut un signe d’approbation satisfaite.
Mais Malet reprenait :
— Voici la nuit, Laurence. Notre brave Coquerel s’impatiente et il est temps de rentrer dîner avec ta mère…
Puis, s’adressant à Laurence, il ajouta :
— Ah ! la pauvre femme !… Si elle se doutait que nous en sommes à la veillée des armes…
Et, secouant l’émotion qui l’avait subitement envahi, il ajouta, en serrant la main de l’ancien ami de Voltaire et de Jean-Jacques :
— A ce soir… mon vieux compagnon… mon frère fidèle !…
— À ce soir, mon général, aux Philadelphes !… Laurence et Jacques Féraud échangèrent un « au revoir » silencieux.
Et comme le père Laurier reconduisait la jeune fille et son père jusqu’au seuil de la boutique, Jacques Féraud, dont les traits avaient repris leur expression d’indicible tristesse, se prit à songer :
« Non, je ne peux pas !… Je ne dois pas l’aimer !… »
XV : Le club des « Philadelphes »
Vers neuf heures du soir, un homme, coiffé d’un chapeau de feutre gris à longs poils et à vastes ailes, vêtu d’une ample redingote à plusieurs collets, descendait d’un cabriolet qui venait de s’arrêter devant une vieille maison, tout en haut du faubourg Saint-Jacques.
Ce personnage, dont les allures semblaient quelque peu mystérieuses, se retourna pour offrir la main à une jeune fille, qui, drapée dans une cape noire, et le visage dissimulé sous une épaisse mantille en dentelle, avait déjà mis son pied gracieux comme celui d’une fée sur la marche de la voiture.
D’un bond léger, elle toucha terre. Et tandis que le cocher, qui n’était autre que le Coquerel avec lequel nous avons fait connaissance dans la boutique du marchand d’estampes, faisait faire demi-tour à son cheval et disparaissait dans la nuit, la femme à la cape se dirigeait vers une porte garnie de solides ferrures et constellée d’énormes clous à têtes plates.
Soulevant un marteau rouillé, elle le laissait retomber par trois fois, provoquant un bruit qui se prolongea à l’intérieur comme s’il se répercutait sous quelque pièce voûtée.
Au bout d’un moment, un minuscule guichet s’ouvrait, laissant apparaître un œil inquisiteur.
Presque aussitôt, l’huis s’entrebâillait de façon à livrer passage aux deux visiteurs.
Ceux-ci s’engouffrèrent aussitôt dans une sorte de large vestibule, uniquement éclairé par la lueur d’un falot que tenait à la main un solide gaillard fortement moustachu, aux cheveux broussailleux et à l’aspect menaçant d’incorruptible cerbère.
— Vous enfin, mon général ! fit-il, en s’efforçant, sans trop y parvenir, d’atténuer la rudesse et l’éclat de sa voix.
— Oui, mon ami, c’est moi ! répliqua le général Malet, avec énergie.
— Tous nos « frères » sont là… reprenait le portier. Ils commençaient même à craindre qu’il ne vous fût arrivé quelque mauvaise aventure.
— J’ai dû, comme d’habitude, faire un long détour pour dépister les mouchards lancés à mes trousses.
— Enfin, tout va bien ?
— Tout va bien, mon cher.
— Alors, allons-y, mon général !
Et le sieur Baudement, « ci-devant » jardinier, puis soldat, actuellement chef des bureaux de la mairie du premier arrondissement et patriote « rectiligne », chargé de la police du club des « il », où nous allons pénétrer à sa suite, éleva légèrement son falot, qui répandait autour de lui une lueur rougeâtre.
Après avoir traversé un vestibule en rotonde, il longea, avec le général Malet et sa fille, un couloir aboutissant à un escalier qui s’enfonçait dans le sol.
Ils descendirent une vingtaine de marches et arrivèrent devant une porte défendue par tout un système de serrures, de barres de fer et de verrous de nature à décourager le voleur le plus adroit et le plus obstiné.
Mais, soudain, la porte, mue par un mécanisme invisible que Baudement venait de mettre en mouvement, tournait sur ses gonds rouillés et laissait apparaître une vaste crypte, brillamment illuminée, au milieu de laquelle discutaient bruyamment une cinquantaine d’initiés.
A la vue de Malet et de Laurence, les conversations s’arrêtèrent instantanément.
Tandis que toutes les mains se tendaient vers eux, un petit homme maigriot et légèrement bossu se dirigea vers une estrade qui occupait le fond de la salle, et au-dessus de laquelle on avait accroché les portraits de Marat et de Robespierre.
S’asseyant dans un des trois fauteuils qui avaient été disposés devant une table recouverte d’un tapis en moleskine verte, il agita nerveusement une sonnette, en glapissant :
— La séance est ouverte. Je prie nos frères et amis de me désigner deux assesseurs.
Plusieurs noms retentirent :
— Liébaud, Ricord, Saiffeit, Chénier, Benjamin Constant.
. Ce furent ces deux derniers qui l’emportèrent. Immédiatement, ils furent installés sur l’estrade, aux côtés du président.
— Maintenant, reprit le président, qui semblait soucieux de la forme, désignez-moi un secrétaire.
— Je propose la citoyenne Laurence Malet ! fit un jeune homme de vingt ans, aux traits réguliers, encadrés d’une magnifique chevelure blonde.
— Jacques Féraud !… murmura Laurence.
Mais le président piaillait :
— Je mets aux voix la proposition du citoyen Jacques Féraud !…
Toutes les mains s’étant levées, le président proclama :
— La citoyenne Laurence Malet, élue secrétaire à l’unanimité, est priée de prendre place au bureau.
Tandis que Laurence s’asseyait sur une chaise, à l’extrémité de la table, devant un buvard muni de papier et d’une écritoire en étain, garnie de plumes d’oie au bec soigneusement taillé, le citoyen Demaillot reprenait :
— Frères et amis, venus de Paris et de la province, vous connaissez tous l’ordre du jour de notre réunion : Mesures à prendre pour abattre, dans le plus bref délai, la tyrannie qui opprime notre patrie. Je n’ai pas besoin d’ajouter que cet ordre du jour est absolument conforme à l’esprit de notre association, dont l’objet principal est la défense de nos libertés et la restauration d’une République une et indivisible. L’empressement que vous avez mis à accourir à notre appel me prouve combien vous l’avez compris. Aussi donnerai-je immédiatement la parole à notre frère et ami, le général Malet, qui va vous exposer ses idées et ses projets.
De nombreux applaudissements saluèrent cette brève allocution, et le silence se rétablit parmi les assistants qui, tous, semblaient impatients d’entendre une parole fiévreusement attendue.
Escaladant les trois degrés qui donnaient accès à la petite tribune érigée au-devant de l’estrade, Malet, le visage enfiévré, attaqua aussitôt :
— Frères et amis ! J’abuserai d’autant moins de votre attention que l’heure n’est pas aux discours, mais aux actes.
Un murmure d’approbation courut dans l’auditoire, déjà gagné par cet exorde d’une concision toute militaire.
Malet poursuivit :
— Je ne vous entretiendrai pas de mes informations personnelles. La question est beaucoup plus haute… Napoléon a trahi les intérêts du peuple français… Il s’est joué de la liberté des biens et de la vie des citoyens… Il a ruiné l’agriculture, le commerce et l’industrie par la dépopulation et l’excès des impôts. Dans sa soif de l’or et dans sa fureur des conquêtes, il entretient dans le monde entier un état de guerre qui amènera la fin de l’humanité. A bas l’Empereur !… A bas la tyrannie !… scandaient les Philadelphes, de plus en plus conquis par l’orateur, qui continuait :
— Je vois, chers frères et amis, que nous sommes absolument d’accord sur ce point : renverser l’empire.
— Oui !… A bas César !… A bas Napoléon !…
Dominant les cris de l’assemblée, Malet continuait, d’une voix puissante :
— De prime abord, l’exécution d’un pareil plan peut paraître à certains d’entre vous difficile et même impossible. Il n’en est rien.
— Bravo !
— L’empire ne vit que par l’empereur. Or, qu’est-ce que l’Empereur ? Un colosse, c’est vrai, mais un colosse aux pieds d’argile plus aisé à abattre qu’on ne le suppose et qui, en tombant, entraînera dans sa chute toutes les créatures dont il est la force bien plus qu’ils ne font la sienne.
— Très bien !…
— Comment et où l’atteindre ? Les moyens ne nous manquent pas, et l’instant me paraît favorable. Écoutez-moi. Dans quelques jours, l’Empereur va partir pour Bayonne, où il compte séjourner encore quelques semaines.*(Frédéric Masson : La vie et les conspirations du général Malet ) Pas de ligne télégraphique établie en direction des Pyrénées. Il n’y a que le courrier et, si vite qu’il marche, il lui faut deux jours à l’aller, deux au retour. Nous aurons donc pour agir tout le temps qu’il nous faut. Parti sous l’empire de Napoléon, le messager impérial trouvera en revenant une solide dictature qui, après avoir dissous le Sénat conservateur, le Corps législatif et le Conseil d’Etat, se sera empressée de mettre Napoléon Bonaparte hors la loi. Des élections générales seront immédiatement ordonnées, qui nous donneront la République, et la France, chers frères et amis, sera enfin délivrée !
Une longue acclamation suivit ces paroles, d’autant plus entraînantes qu’une ardente conviction les animait.
Mais la voix aigrelette du président Demaillot dominait le tumulte :
— Frères et amis, déclarait-il, je commence par vous affirmer que je partage votre enthousiasme pour le plan audacieux que, si magistralement, le général Malet vient de vous exposer. Mais, pour sa réussite, faut-il encore des garanties et ce sont ces garanties que je prie notre frère de bien vouloir développer devant vous.
— J’allais le faire, citoyen président, déclarait Malet, avec une parfaite assurance. D’abord, n’avons-nous pas des amis influents dans toutes les assemblées délibérantes Plusieurs généraux illustres, parmi lesquels je citerai Moreau et La Fayette, ne nous ont-ils pas donné leur parole ? L’archichancelier Cambacérès, toujours prêt à s’incliner devant la force, sera aussitôt des nôtres. Et qui nous dit que Fouché lui-même, demeuré au fond du cœur foncièrement républicain, ne nous fera pas d’ici peu ses offres de service ? Ce n’est pas tout ! Plusieurs régiments de Paris et des environs ont été, ces temps derniers, adroitement pressentis. Leur réponse n’a pas été douteuse. Ils marcheront comme un seul homme à notre cri de ralliement. Voici pourquoi je vous demande, chers frères et amis, de fixer ce soir la date de notre mouvement… Je vous propose celle du 2 juillet prochain ; car, je vous le répète, l’heure est favorable, et différer davantage serait un crime envers la patrie.
De nouveau, les applaudissements crépitèrent…
La cause semblait gagnée.
Le président Demaillot interrogea :
— Avant que je mette cette proposition aux voix, quelqu’un demande-t-il la parole ?
— Moi ! fit d’une voix éclatante le jeune commis du sieur Jean Laurier.
— La parole est au frère et ami Jacques Féraud.
Celui-ci s’avança vers la tribune, que le général Malet venait de quitter.
Tout de suite, il s’y campa en l’attitude naturelle d’un tribun de race.
Le regard plein de flammes, le front inspiré, la taille droite, les mains très blanches tranchant sur la draperie rouge sur laquelle elles retombaient, il rappelait d’une façon encore plus saisissante l’image de ces jeunes conventionnels, fauchés par la guillotine, à l’aube de leurs frénétiques espérances.
— Frères et amis, fit-il, d’une voix harmonieuse et pure, je viens d’écouter avec émotion le discours de notre frère et ami le général Malet. Pourquoi faut-il qu’entraîné par sa générosité coutumière, le général ait laissé subsister dans son projet une lacune de principe qui peut, je dirai même qui doit tout faire manquer ?… Oui, frère Malet, pourquoi, au lieu de décréter simplement la déchéance du tyran, ne l’avez-vous pas plutôt condamné à mort ? Bonaparte n’est pas Louis Capet, poursuivit Jacques Féraud, avec une véhémence d’apôtre. Jamais il ne se démettra de bon gré et jamais, surtout, il ne se laissera faire prisonnier. Or, lui vivant, c’est le danger mortel qui planera sur nos têtes… C’est la foudre prête à tomber sur nous… Car ne nous illusionnons pas sur nos forces… Qu’est-ce que des politiciens prêts, comme cette girouette de Cambacérès, à tourner à tous les vents ?… Qu’est-ce que des généraux tels que Moreau et La Fayette, dont les ambitions avortées ont fait des mercenaires prêts à se laisser acheter par le plus fort enchérisseur ? Qu’est-ce que ce Fouché qui sue la trahison et ne respire que le mensonge ?… Et que feront ces quelques régiments que vous aurez entraînés à votre suite, si l’Empereur marche sur Paris à la tête de ses légions dont, soyez-en sûrs, l’immense majorité lui reste fidèle ?… Croyez-moi, frère Malet, telle qu’elle est conçue, votre conspiration ne peut aboutir qu’à être une de ces échauffourées sanglantes qui nous coûtera notre tête à tous, sans aucun profit pour nos idées… pour notre cause. Tandis que Bonaparte mort sans héritier direct ni déclaré, mais, frères et amis, c’est le chaos, c’est l’anarchie, et pendant que ses maréchaux se disputent les débris de son trône écroulé, c’est alors que notre dictature s’impose et devient agissante… En effet, elle rallie immédiatement à notre cause tous les mécontents, tous les isolés, tous les timorés qui, n’ayant plus à redouter la terrible férule qu’est le sceptre impérial, n’hésiteront pas à s’enrôler sous notre drapeau !
A ces mots, qui avaient fait passer un véritable frisson électrique dans l’assistance, Laurence Malet avait pâli…
A mesure que le jeune orateur parlait, elle le contemplait avec une expression d’admiration profonde.
Ses yeux, à présent, brûlaient d’une flamme qui n’était plus celle du fanatisme, mais de l’amour…
Et voilà qu’emporté par la passion qui l’exaltait, Jacques Féraud martelait :
— Je vous adjure donc de prononcer contre Bonaparte la peine capitale que je requiers contre lui.
— Oui, oui, la mort ! la mort ! clamèrent les conjurés, en agitant les mains et en précipitant vers la tribune.
Et d’une voix où frémissait toute la ferveur du martyre noblement accepté, le jeune homme acheva :
— Et je sollicite de vous, frères et amis, le sublime honneur de frapper à mort le tyran !
Mais un cri retentissait, au milieu de l’indescriptible enthousiasme qu’avait soulevé cette terrible et sanglante péroraison.
C’était Laurence Malet qui venait de s’écrouler au pied de la tribune.
Le général voulut se précipiter au secours de sa fille.
Jacques Féraud l’avait devancé… Saisissant la jeune fille dans ses bras, il la déposait doucement sur une banquette…
Mais, déjà, Laurence revenait à elle… Entrouvrant les yeux, elle aperçut tout près du sien le visage de Jacques, qui se penchait vers elle avec angoisse.
La jeune fille, étouffant les sanglots qui gonflaient sa poitrine, approcha sa bouche de l’oreille de Jacques ; et, dans un souffle qui ne fut entendu que de lui, elle murmura :
— Je vous aime !…
XVI : « Je vous aime ! »
Dans une modeste chambre, située au quatrième étage d’une vieille maison du quai des Augustins, Jacques Féraud, installé devant une table encombrée de brochures et de paperasses, fiévreusement, écrivait : Ma chère Laurence,
Hier soir, au sortir de notre inoubliable réunion, je n’ai pu vous exprimer l’ivresse divine dans laquelle m’a plongé le délicieux aveu qui s’est échappé de vos lèvres… C’est que, moi aussi, je vous aime. Que dis-je ? Je vous adore !…
Mais sachez-le, ce secret, qui m’étouffait, serait à jamais demeuré enseveli en moi si, dans l’élan sublime de votre âme, vous n’aviez pas eu la générosité de m’apprendre que vous partagiez le sentiment que vous aviez fait naître en moi.
Car je me sentais si peu de chose auprès de vous… que je m’étais juré de ne jamais vous troubler par des paroles que vous eussiez eu le droit de considérer comme autant d’offenses !
Et c’est vous qui êtes venue vers moi. C’est vous qui m’avez dit : « Je vous aime ! »
Tout mon être, ô ma Laurence, n’est plus qu’un hymne de reconnaissance infinie, d’enthousiaste foi, d’indicible ardeur…
Oui, avant de mourir, j’aurai donc connu la plus grande joie à laquelle on puisse aspirer sur terre !
Jacques Féraud s’arrêta… Sa plume venait de glisser entre ses doigts. On eût dit que, pris d’une subite défaillance, il n’avait plus la force de la guider. Et, la tête entre les mains, il se prit à songer.
Lui qui, un jour auparavant, eût fait si délibérément le sacrifice de son existence, avait l’impression qu’il commençait à aimer la vie au moment même où il fallait la quitter.
Avant de mourir !… Ces mots, maintenant, tintaient à ses oreilles comme un glas qui succéderait sans transition à des carillons d’allégresse.
Avant de mourir !
Jacques Féraud, en effet, ne s’illusionnait pas. L’acte qu’il avait froidement prémédité, et dont il avait, dans la fièvre de son fanatisme, revendiqué pour lui-même l’exécution, ne pouvait, quoi qu’il arrivât, que le conduire à la mort.
Si sa tentative avortait, c’était l’arrestation, la mise en accusation, le procès, l’exécution.
Que d’exemples prouvaient que Napoléon ne pardonnait jamais à ceux qui l’avaient condamné ?
S’il réussissait, avant que ses amis aient eu le temps de le sauver, il était abattu comme un chien par un de ceux qui, n’ayant pu préserver leur maître de son atteinte, ne résisteraient certainement pas à l’invincible désir de vengeance qui ne manquerait pas de les transporter.
Et c’était l’adieu éternel au bonheur, au moment même où il y atteignait… sans avoir osé y croire.
Malgré tout, il ne faillira pas. Les martyrs à venger l’emporteront sur la femme à aimer… Rien ne l’empêchera d’accomplir sa tâche…
Cherchant à réagir contre le trouble mystérieux qui l’accablait, il trempa de nouveau sa plume dans son écritoire et, d’une main fébrile, il traça ces lignes :
Laurence… Ne pleurez pas sur moi ! La plus grande preuve d’amour que vous puissiez me donner sera de ne pas me plaindre.
Point n’est besoin de demeurer vivants pour être ensemble…
Je suis de ceux, en effet, qui croient que les âmes ne meurent pas…
Ma bien-aimée, adieu, ou plutôt au revoir !… à toujours !
Votre JACQUES.
Et Jacques, d’une main à présent ferme, assurée, pliait le papier et allait tracer l’adresse, lorsqu’un coup léger heurta à sa porte.
« Qui peut venir me voir ? » se demanda-t-il, en hésitant à ouvrir.
On frappait de nouveau.
Cette fois, Jacques Féraud tressaillit. Il lui sembla que ce coup avait résonné en son cœur.
Il se leva… et s’en fut à l’huis, qu’il entrebâilla d’une main tremblante.
Un cri lui échappa :
— Mademoiselle Laurence !
— Oui, moi… appuya la jeune fille, avec un accent de résolution et une attitude de volonté qui en faisaient presque une femme. J’ai appris que vous partiez ce soir… pour Saint-Cloud.
— C’est la vérité ! répliqua Féraud.
— Eh bien ! je viens vous dire : « Ne partez pas !…»
— Pourquoi ? s’écria Jacques, en pâlissant.
— Parce que j’ai réfléchi… déclarait Laurence, en dissimulant à grand-peine l’émotion qui l’étreignait… J’ai compris que vous alliez au-devant d’un échec et que votre sacrifice serait inutile…
— Et moi, Laurence, j’ai peur…
Féraud s’arrêta… Sa voix s’étranglait… Une sueur froide inondait ses tempes.
Dans son désir de dominer l’émoi qui, de nouveau, s’était emparé de lui, il reprit :
— Oui… J’ai peur… que… maintenant vous ne soyez plus assez forte.
— Eh bien !… oui… je ne suis plus assez forte !… s’écria la jeune fille, avec une véhémence qu’elle ne cherchait pas à refréner… Depuis hier, il s’est produit en moi une sorte de miracle, qui, à la fois, m’exalte et m’épouvante… Au moment où, dans l’élan de votre courage, vous proposiez la mort de notre ennemi et vous réclamiez le droit, l’honneur de l’immoler, il m’a semblé que je me dédoublais ; oui, j’ai eu l’impression qu’il y avait deux êtres en moi. L’un qui vous approuvait et vous criait : « Va !…» L’autre qui cherchait à vous retenir et vous murmurait « Ne fais pas cela !» Vous avez vu mon désarroi… Vous m’avez entendue… Vous m’avez comprise !…
— Oui… Laurence…
— Folle, éperdue, parvenant non sans peine à dissimuler à mon père le désordre affreux qui me bouleversait, je suis rentrée chez moi, le cœur déchiré. J’ai passé toute la nuit à me battre contre moi-même, à interroger ma conscience, à discuter avec ma raison… Et le peu d’instants de sommeil que j’ai eus, ça été pour vous voir lié au poteau d’exécution, la poitrine nue, devant douze fusils prêts à cracher la mort !… Alors… à mon réveil, je me suis dit « Cela ne sera pas !… Et je suis venue vers vous… pour vous retenir… pour vous attacher à moi… Et moi qui vous criais hier : « Tuez-le !, aujourd’hui, je vous adjure : « Ne le tuez pas ! »
— Et c’est vous qui me parlez ainsi !… Vous !…
— Jacques… ne vous ai-je pas dit que je vous aimais ?…
— Oui, Laurence, et c’est à ce mot béni, à cet aveu divin, que je devrai le seul bel instant de ma vie !… Mais laissez moi vous dire ceci : puisque vous m’aimez, pourquoi vous, l’ange de notre révolte, cherchez-vous à m’amoindrir, à me déshonorer, en m’invitant, au moment décisif, à fuir mon devoir ?
— Parce que, tout à coup, une lumière s’est faite en moi. Je n’ai plus vu que vous… et vous m’êtes apparu si haut, si haut, que vous avez tout dépassé dans mon esprit, dans mon cœur ; et, en effaçant en moi tout ce qui n’était pas votre pensée, vous m’avez inspiré un sentiment égoïste contre lequel je me suis efforcée de lutter en vain, celui de vous garder à moi, de vous prendre à l’Idée, de vous voler à la Cause. C’est mal… C’est très mal… n’est-ce pas ?… Mais je ne sais pas mentir… Jacques, je vous le répète… ne partez pas…
— Et vous dites que vous m’aimez !
— Je vous adore !
— Non, puisque vous voulez m’abaisser.
— Vous êtes donc implacable !…
— Mais vous ne voyez donc pas, malheureuse, fit-il, que c’est vous qui, atrocement, me torturez ?
Et, tendant à Laurence sa lettre d’adieu :
— Lisez !…
À peine y avait-elle jeté les yeux qu’elle s’écriait :
— Oh !… vous aussi, vous m’aimez !…
— Oui, Laurence ! répondit le jeune homme, d’une voix douloureuse… Comprenez-vous maintenant combien je souffre lorsque je vous entends me supplier de renoncer à un projet dont la réalisation, plus que jamais, je vous le jure, m’apparaît comme un acte de suprême justice !
Et saisissant les mains de la jeune fille, qu’il garda emprisonnées dans les siennes, il poursuivit avec fièvre :
— Cette nuit, moi aussi, je l’ai passée sans sommeil… C’est qu’en rentrant ici, j’avais été envahi par une profonde tristesse… Ma gorge se crispait… Pourquoi ce bouleversement ? Eh bien !… parce que ces simples mots que vous m’aviez murmurés, ce « Je vous aime !» que vous m’aviez avoué comme en un rêve, je les entendais chanter si délicieusement en moi qu’il me semblait que je venais seulement de naître au monde. Et moi qui, deux heures auparavant, me voyais déjà auréolé de la gloire d’un Brutus immolant César sur l’autel de la patrie, peu à peu, je commençais à m’effrayer, non de mon geste, mais de ses conséquences… Oh ! cette mort, à laquelle, la veille encore, je souriais avec allégresse, comme elle m’épouvantait, à présent que vous m’aviez révélé votre amour ! Quelle lutte, oui, quels combats, où j’ai cru vingt fois que j’allais succomber !… Et à l’instant où, triomphant de mes incertitudes, et me croyant enfin le plus fort, je me dis : « Tu ne failliras pas !… » VOUS apparaissez… pour me redire encore ces mêmes phrases qui m’ont si divinement bouleversé « Je vous aime !» Eh bien ! non, Laurence… Non ! Je n’ai pas le droit de trahir la confiance de mes frères, de mes amis… de manquer au serment que je me suis fait à moi d’abord, et que je leur ai renouvelé ensuite… Je dois partir, je partirai… Je dois frapper, je frapperai.
— Jacques ! Jacques !… s’écria Laurence, vous êtes plus grand encore que je ne le croyais. Quelle leçon sublime vous venez de me donner ! Et combien je rougis de ma faiblesse…
— Laurence…
— Oui, oui, je pars… je pars avec vous, je ne vous quitte plus… je veux être avec vous au danger de mort !
Tout en la regardant avec une expression de douceur ineffable, Jacques Féraud répondait :
— Non… mon aimée, c’est impossible !
— Pourquoi ?
— Parce que si je place mon devoir au-dessus de mon amour, je mets mon amour au-dessus d’un égoïsme qui serait la plus honteuse des lâchetés.
Et, sans lui donner le temps de répondre, il continua :
— Songez, mon aimée, aux conséquences d’une telle folie ! Si vous succombiez avec moi, votre père, frappé en plein cœur, privé de son plus cher appui, s’abîmerait dans un désespoir qui lui enlèverait toute la force qui lui est indispensable pour mener à bien le complot dont il est l’âme. J’ai soigneusement étudié tous les hommes qui l’entourent. Il est le seul qui soit capable de gagner la bataille. Ne privez pas nos troupes du seul chef qu’elles possèdent… Restez près de lui… Oh ! oui, restez, Laurence…
— Vous avez raison, approuvait Laurence, reprise par cette fièvre de fanatisme qui l’avait, jusqu’alors, brûlée sans répit… Pardonnez-moi de m’être égarée, et croyez que je vous en aime davantage d’avoir été le plus fort de nous deux. Et si le malheur veut que vous succombiez avant d’avoir atteint votre but, c’est moi qui ramasserai l’arme tombée de votre main, c’est moi qui accomplirai jusqu’au bout la tâche sacrée entre toutes dont rien, vous m’entendez, rien désormais ne saura nous détourner…
— Ah ! que je suis fier de vous retrouver la plus vaillante !… Qu’il me sera doux de mourir en pensant à vous…
Laurence eut un suprême sursaut d’angoisse. Mais Jacques Féraud reprit :
— Et puis, qui vous dit qu’après avoir frappé le tyran je ne parviendrai pas à échapper à ses gardes ? Maintenant que je sais que vous m’aimez, je me sens attaché à un tel point à cette vie qui jusque-là m’avait été indifférente, que, je vous le jure, tout en accomplissant jusqu’au bout ma mission, je ferai tout pour me garder à vous… pour revenir vers vous… pour être à jamais à toi !
— Jacques ! s’écria Laurence, en se précipitant dans ses bras. Si tu ne reviens pas, je te vengerai !…
Irrésistiblement, ils s’enlacèrent…
Et ce fut leur premier baiser… le dernier peut-être !
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