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Paul Bourget
La duchesse bleue

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066078119
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
I
Table des matières
J'ai un point de repère particulier pour me rappeler avec netteté la date précise où commença l'aventure que je veux conter. C'était exactement le jour où j'ai eu mes trente-six ans. Il y a déjà vingt-neuf mois. J'avais passé cet anniversaire sous un poids de mélancolie plus opprimant que d'habitude. La raison? La même toujours: ce sentiment de mes facultés à la fois inemployées et limitées; cette borne de mon talent touchée et retouchée sans cesse. Le prétexte? Je souris du prétexte. Pourtant quel homme d'imagination n'a pas eu, dans sa jeunesse, d'enfantins et héroïques partis pris avec soi-même? Quel artiste ne s'est fixé des étapes par avance dans la carrière de la gloire, en se comparant mentalement à quelque personnage illustre? César, qui en valait bien un autre, disait en frémissant: «A mon âge, Alexandre avait déjà conquis le monde.» Cri héroïque, lorsque l'orgueil d'une puissance encore inconnue y palpite, navrant lorsque la conviction d'une impuissance définitive exhale cet inutile soupir vers le triomphe. Je ne suis pas César, mais tous mes journaux intimes—et en ai-je tenu, mon Dieu! en ai-je tenu!—abondent en dates qui furent pour moi des rendez-vous donnés à la Renommée, auxquels la perfide n'est pas venue. Je les avais feuilletés, ces pauvres cahiers, témoins de mes naïvetés, comme cela m'arrive invinciblement à de certains tournants du temps: au premier janvier, au jour anniversaire de ma naissance. J'étais tombé sur de vieux vers écrits presque à la sortie du collège, alors que je rimais autant que je peignais. Là, du moins, je me suis jugé tôt, et bien jugé, témoin ces deux stances:
En ouvrant mon Byron, j'y lus ces vers sublimes,
Les derniers que la main du poète ait écrits:
«Il est temps que ce cœur s'arrête...» Quels grands cris
Cet aigle aura jetés, en mourant, sur les cimes!
En tête, il ajouta cette phrase: «Aujourd'hui
J'ai mes trente-six ans...» Comme il a vécu vite!
Mais donne-moi, Destin, et je te tiendrai quitte,
De mourir aussi tôt pour vivre comme lui...
A la suite j'avais tracé deux chiffres: celui de l'année où je composais ces vers, et celui de l'année où j'aurais cet âge dont gémissait le plus théâtral des grands poètes: 1874-1890. Cette dernière année, je l'avais atteinte. Ces trente-six ans, c'était mon âge; et j'étais aussi inconnu que dans ma première jeunesse, aussi pauvre d'œuvres glorieuses, de grandes actions, de passions magnifiques,—avec l'espérance en moins. De retrouver, toute vive, la trace de mes lointaines ambitions, si peu justifiées, m'avait soudain percé le cœur. D'autant plus que le matin même une agence, à laquelle j'ai la sottise d'être abonné, m'avait expédié deux méchants articles de journaux qui mentionnaient mon nom à propos d'une récente exposition du Cercle, avec un commentaire peu aimable. Un accès nouveau m'avait saisi de ce découragement, chronique chez moi, qui paralyse les énergies créatrices de l'âme et jusqu'au courage de constater lucidement sa propre déchéance, dernier et amer réconfort. Le tête-à-tête avec ma pensée, par cette morne fin de l'après-midi d'automne, sous la tombée du jour, m'avait fait peur, et je m'étais avisé d'un moyen de distraction banal, mais il me réussit d'ordinaire: il consiste à pousser jusqu'à la salle d'armes du Cercle de la rue Boissy-d'Anglas. Là je me brise les nerfs par une série d'assauts, soutenus avec toute la vigueur dont je suis capable. Une douche froide et une friction par là-dessus, et pour peu que je trouve à la table du dîner des compagnons avec qui causer et jouer ensuite un rubicon ou un poker dans mes prix, la soirée passe. Vers les onze heures, je rentre sans trop risquer l'insomnie. J'avais assez exactement rempli la partie sportive de ce programme, ce soir-là,—ce premier soir de ma trente-septième année! Le reste eût suivi, si je ne me fusse heurté, au moment d'entrer dans la salle à manger, au plus ancien, peut-être, de mes camarades parisiens,—nous étions déjà ensemble au lycée Henri IV,—le célèbre romancier et auteur dramatique Jacques Molan:
—«Tu viens dîner?...» me dit-il. «Alors je te prends avec moi, j'ai une table.»
Dans toute autre circonstance, et malgré nos souvenirs communs du collège et du Quartier Latin, j'eusse imaginé un alibi immédiat. Peu de personnalités me lassent autant et aussi vite que celle de Jacques. Je constate trop en lui, unie à des défauts que je déteste, la qualité qui me manque le plus: cette puissance de s'imposer, cette audace d'esprit, cet animalisme de verve, cette virilité productrice, cette confiance en soi sans laquelle il n'est pas de grand artiste. Ces belles vertus de génialité entraînent-elles donc nécessairement avec elles un abus du «moi», pareil à celui dont cet écrivain offre un exemplaire étonnant? Dieu sait, pourtant, si Julien Dorsenne et Claude Larcher, les deux autres hommes de lettres que j'ai le mieux connus, étaient infestés d'égotisme. C'étaient des violettes de modestie, de saintes et timides violettes, toutes petites, toutes chétives dans l'humble gazon, à côté de Jacques. Ses livres, ses pièces, ses ennemis, ses projets, ses gains, ses maîtresses, sa santé, lui seul existe pour lui, et il ne parle que de lui. C'est ce qui faisait dire à mon pauvre Claude, précisément: «Comment voulez-vous que Molan soit jamais triste? Chaque matin il se regarde dans la glace et il songe: Suis-je heureux d'habiller le premier écrivain de l'époque!...» Mais Claude était un peu envieux de Jacques, et voilà une des supériorités de ce dernier: à force de fatuité il ne connaît pas l'envie. Il ne se préfère pas aux autres, il les ignore. Expliquez ce mystère maintenant: avec cette vanité presque maladive et qui n'a d'égale que son insensibilité, ce garçon n'a qu'à s'asseoir devant son papier, et, sous sa plume, vont et viennent, parlent et agissent, jouissent et souffrent des êtres de passion et d'éloquence, des créatures de chair et de sang, d'amour et de haine, de vrais hommes en un mot et de vraies femmes. Tout un monde s'évoque, si réel, si intense, si amusant tour à tour ou si attendrissant, que l'admiration m'empoigne moi-même chaque fois que je le lis. Je sais pourtant que ce n'est là qu'un prestige, qu'une magie, qu'un jeu de passe-passe, et que le père spirituel de ces héros et de ces héroïnes est un parfait monstre littéraire, avec une bouteille d'encre à la place du cœur. Je me trompe. Il y porte encore l'amour passionné du succès. Et quel tact merveilleux, quel doigté dans le maniement de cet orgue à mille surprises, le goût public! Jacques est le type accompli de ce que nous appelions, en argot d'atelier, un profiteur, l'artiste qui excelle à s'approprier l'effort d'un autre, mais en le mettant au point. Exemples. A l'époque de ses débuts, le naturalisme triomphait. C'était le temps où l'admirable Assommoir de Zola venait de paraître et presque aussitôt les étonnantes études de paysans et de filles, qui révélèrent au monde des lettrés le nom du malheureux et génial Maupassant. Jacques comprit qu'en dehors de cette formule, aucun grand succès n'était possible, et en même temps il devina qu'après ces deux maîtres il ne fallait plus toucher aux milieux triviaux et populaires. Le lecteur en était comme sursaturé. Molan eut alors cette idée de génie d'appliquer à la haute vie les procédés d'observation dure et de réalisme brutal, chers à l'école. Ses quatre premiers volumes de romans et de nouvelles furent ainsi, comme on le disait méchamment lors de leur apparition, du Zola pommadé, du Maupassant parfumé. Les épigrammes sont des épigrammes et le succès est le succès. Celui de Molan fut très vif, on se le rappelle. Aussitôt des signes indiscutables lui firent comprendre que le goût du lecteur changeait de nouveau, qu'il virait du côté de l'analyse et de l'étude psychologique. C'est alors qu'il changea brusquement sa manière, lui aussi, et nous eûmes les trois livres qui ont le plus fait pour sa fortune: Martyre intime, Cœur brisé, et Anciennes amours. Là encore, il sut se préserver des défauts habituels aux initiateurs du genre: le tarabiscotage sentimental, les longues dissertations, l'appareil philosophique à propos de petites aventures d'alcôve et surtout l'abus du décor mondain. Il avait fait du naturalisme de haute vie. Il fit de l'analyse humble, bourgeoise, de milieu moyen. Ensuite, la vertu ayant paru soudain à l'ordre du jour, nous eûmes de lui le seul roman de cette époque qui ait rivalisé en succès honnête avec l'Abbé Constantin: Blanche comme un lys. Sur quoi les préoccupations sociales étant devenues le poncif de la haute et basse critique, Molan a encore changé son fusil d'épaule, et il a écrit ce roman sur une famille d'ouvriers,—Une Épopée de ce temps,—un ouvrage d'imagination en deux volumes, qui s'est vendu, c'est une date en librairie, à soixante-quinze mille exemplaires! Et voyez la vanité des théories esthétiques. Tous ces livres sont conçus dans un principe d'art différent. On pourrait suivre à travers eux l'histoire des variations de la mode. Aucun n'est sincère, au sens profond du mot, et tous ont à un égal degré cette couleur de la vérité humaine, qui semble, chez cet écrivain si volontaire, un don inconscient. Ce même don, il l'a déployé, quand appréhendant de lasser ses lecteurs par un abus du roman, il s'est mis à faire du théâtre. Il a donné Adèle, aux Français, qui fut un triomphe, La Vaincue, à l'Odéon, qui en fut un autre, et les journaux m'avaient appris sa nouvelle victoire au Vaudeville, avec une comédie au titre énigmatique: La Duchesse Bleue. Or nous étions en rhétorique ensemble, ce qui prouve que cette énorme production, quelque dix volumes de roman, deux de nouvelles, un recueil de vers, trois œuvres de théâtre, a été fournie en moins de seize années! Et Jacques a trouvé le moyen de vivre en même temps qu'il travaillait de la sorte. Il a eu des maîtresses, fait les voyages indispensables qui lui permettent d'écrire sans mensonge dans ses préfaces de ces phrases à chateaubrianesques attitudes: «Quand je cueillais des anémones dans les gazons de la villa Pamphili?...» Ou bien: «Moi aussi j'ai prononcé ma prière sur l'Acropole...» Ou encore: «Comme ce taureau que j'ai vu plier les genoux pour mourir dans le cirque de Séville...»—Je cite de mémoire.—Et l'animal a nourri ses relations, arrangé sa fortune! Et il est resté gai, il a conservé son appétit, celui de la pension où nous avons grandi ensemble. J'en eus la preuve, ce soir-là encore, où j'acceptai de dîner à sa table, malgré ma secrète antipathie, machinalement, dominé par cette suggestion de vitalité qui émane de chacun de ses gestes. Nous ne fûmes pas plutôt assis qu'il me demanda:
—«Quel vin préfères-tu, du champagne ou du bourgogne?... Ils sont bons ici, l'un et l'autre...»
—«Je crois que l'eau de Vals me suffira,» répliquai-je.
—«Tu n'as donc pas bel estomac?» interrompit-il en riant; «moi, je ne sais pas où est le mien... Alors du champagne pour moi, de l'extra-dry, et de l'eau de Vals pour monsieur...» continua-t-il en s'adressant au maître d'hôtel. Son égoïsme a cela de commode qu'il ne discute jamais les caprices des autres, pas plus qu'il n'admet qu'on discute les siens. Puis, examinant le menu: «Tout me va,» dit-il, «et à toi?» Et, sans attendre ma réponse: «As-tu vu ma pièce du Vaudeville? Qu'en penses-tu? N'est-ce pas que je n'ai rien écrit de mieux?...»
—«Tu sais,» fis-je un peu embarrassé, «je ne vais guère au théâtre.»
—«Quelle chance!» reprit-il avec son geste de bonne humeur! «Je t'emmène ce soir. J'aurai ta première impression. Tu seras franc?... Tu verras, ça n'a pas l'amertume d'Adèle, ni les deux ou trois couplets de haute éloquence de la Vaincue... Mais c'est un principe quand on veut réussir: toujours dérouter l'attente. Ne jamais, jamais se répéter... Ceux qui me reprochaient de n'avoir pas d'esprit et d'ignorer mon métier, hé! hé! il leur a fallu mettre les pouces... Tu me connais. Je dis tout haut ce que je pense. Quand j'ai publié Tendres Nuances, l'année dernière, tu te rappelles, je t'ai rencontré; je t'ai dit: «Ça ne vaut pas la peine de lire ce volume...» La Duchesse Bleue, c'est autre chose... D'ailleurs, le public est de mon avis: cinq mille deux hier, et nous sommes à la soixante-septième...»
—«Mais où vas-tu chercher tes titres?» demandai-je.
—«Comment!» s'écria-t-il, «c'est toi, un peintre, qui me poses cette question? Tu ne connais donc pas le Blue Boy, l'Enfant bleu, de Gainsborough, qui est à Londres, dans la galerie de Westminster-House? Ma pièce a tout simplement pour héroïne une femme qu'un de tes confrères, plus instruit que toi des choses anglaises, a peinte dans une harmonie de tons bleus, comme le jeune garçon de Gainsborough. Cette femme étant une duchesse, le surnom lui est resté dans son monde de petite Duchesse Bleue,—à cause du portrait. Voilà... N'est-ce pas que ça vous a un air Watteau, Pompadour et fête galante? La Duchesse Bleue!...»
—«Il y a des gens qui se blanchissent à Londres. Tu vas y prendre tes mots, maintenant?» l'interrompis-je.
—«Tu parles comme une chronique de confrère,» reprit-il en riant. Encore un trait de sa vanité, cette joie devant l'épigramme, lorsqu'il en est l'objet, et que l'épigramme n'est pas très cruelle... «Et ce que j'en ai eu des chroniques rosses!... On avait bien envie de me faire payer Adèle et La Vaincue. J'étais tranquille. Avec mon dialogue et la petite Favier!...»
—«Qui est la petite Favier?» demandai-je.
—«Comment?» s'écria-t-il, «tu ne connais pas la petite Favier?... Et ça prétend vivre à Paris!... Ce n'est pas que je te blâme de ne pas fréquenter les théâtres. Pour ce que l'on y donne... Il était grand temps que nous nous y missions un peu, nous autres jeunes...»
—«Cela ne m'apprend pas qui est la petite Favier?» insistai-je.
—«Hé bien! la petite Favier, Camille Favier, c'est la Duchesse Bleue... Et elle joue avec un talent, une fantaisie, une grâce!... C'est moi qui l'ai découverte. Elle était encore au Conservatoire, il y a un an. Je l'avais vue à son concours et jugée. Quand j'ai porté ma pièce aux gens du Vaudeville, je leur ai dit: «Je veux cette petite.» Ils me l'ont engagée, et elle est célèbre... J'ai la chance contagieuse. Tiens, il faudra que tu me fasses son portrait, le portrait dont il est question dans la pièce, la symphonie en bleu majeur! Ça te sera une jolie réclame, d'abord, au prochain Salon. Je porte la veine, je te répète. Et puis, c'est une tête pour toi: vingt-deux ans, un teint de rose-thé, une bouche triste au repos et tendre au sourire, des yeux bleus, pour finir la symphonie, d'un bleu pâle, pâle, pâle, avec un point noir au milieu, qui grandit quelquefois jusqu'à envahir toute la prunelle, des cheveux couleur de tabac d'Orient, et mince et souple, et jeune, jeune... Ça vit avec la maman à un troisième étage de la rue de la Barouillère, dans ton quartier. Hein! Est-ce bon, comme document humain, ce détail? On parle de la corruption du théâtre: neuf cents francs de loyer, une bonne à tout faire et la vue d'un jardin de couvent... Et ça croit à son art, et ça croit aux auteurs... Elle y croit trop!...»
Il avait laissé tomber ces derniers mots avec un sourire sur lequel je ne me mépris guère. Tout son discours, d'ailleurs, avait été accompagné d'un regard insolent et sensuel, luisant et satisfait. C'est comme le ça, dont il ponctuait ses phrases, je lui ai toujours connu ce petit tic de langage, et toujours connu aussi, ce regard, quand il se vantait autrefois de ses bonnes fortunes. C'en était assez pour que je ne pusse pas douter des sentiments qu'il inspirait à la jolie actrice.—Qu'il inspirait!... Quant à ceux qu'il éprouvait lui-même en retour, ses coups de fourchette, en parlant, et les rasades de champagne qu'il se versait à même un grand verre rempli de morceaux de glace, me renseignaient suffisamment. Il racontait ses affaires intimes à très haute voix, avec cet apparent abandon des faux indiscrets qui fait croire à de l'étourderie, et masque si bien le calcul. Leur bavardage a toujours sa limite de prudence. D'ailleurs les convives qui mangeaient à la table voisine étaient trois généraux retraités en train de causer de l'Annuaire. Il eût fallu un coup de canon pour les faire se retourner. Le brouhaha du service—nous devions bien être trente ou quarante à dîner dans les deux salles à manger—achevait de couvrir les éclats trop vifs des phrases de Jacques. Aussi y avait-il quelque ridicule à parler bas, comme je faisais, pour questionner mon compagnon. Quel symbole pourtant de nos deux destinées! J'avais d'instinct, avant même de connaître Mlle Favier, toutes les pudeurs timides du sentiment dont Jacques avait toutes les joies:
—«Tu lui fais la cour, voilà ce que signifie cet: elle y croit trop?» lui demandai-je.
—«C'est elle qui me la fait,» dit-il en riant, «ou plutôt qui me l'a faite... Mais,» continua-t-il, «pourquoi ne te mettrais-je pas au courant, d'autant plus que la petite te racontera tout dans les cinq minutes, si je te présente?... Enfin, elle est ma maîtresse... Je crois bien que j'ai commis là une nouvelle gaffe. Avec ma réputation, l'argent que j'ai placé, celui de mes livres, mes relations, ma tournure, j'épouserais qui je voudrais, et il est temps. La poire est mûre... Mais si nous étions toujours raisonnables, nous ne serions que des bourgeois, pas vrai?... Et puis, elle a commencé... Si tu l'avais vue, pendant les répétitions, comme elle me dévorait des yeux, à la dérobée? Et j'avais mon grand air de n'y prendre pas garde. A coquette coquette et demie. Un auteur qui a une maîtresse au théâtre, quand il n'en a pas besoin pour se faire jouer, ça représente une grosse faute d'orthographe. Tu connais le proverbe: l'architecte ne trinque pas avec le maçon. Pourtant, après la première, et une fois la bataille gagnée, je me suis laissé aller... Et voilà encore un document humain: la petite Favier avait traversé le Conservatoire et les coulisses, et elle était sage, mon cher, parfaitement sage... Tu m'entends?...»
—«Pauvre fille!» m'écriai-je involontairement.
—«Mais non! mais non!...» répliqua Jacques en haussant les épaules. «Il faut toujours bien qu'il y ait un premier amant, et un Jacques Molan vaut bien un apprenti cabot du Conservatoire ou l'un des professeurs, comme c'est l'habitude, que diable?... Mais je suis sa poésie, à cette petite, son roman vécu, de quoi dire à ses amies, plus tard, qui trouveront sur la table de son cabinet de toilette un de mes livres, avec dédicace, comme par hasard: «Jacques Molan? Ce qu'il en a pincé pour moi!...» C'est le style de leurs souvenirs, à ces jeunes grues... Aussi j'ai été gentil, gentil. Elle a voulu que nous nous cachions de la mère, nous nous cachons de la mère. Elle a voulu des rendez-vous dans des cimetières, sur des tombeaux de grands hommes, et j'y suis allé... Non, là, me vois-tu, à mon âge, un bouquet de violettes à la main, attendant ma bonne amie, le coude sentimentalement appuyé à la grille et devant le saule d'Alfred de Musset, moi qui ne peux pas souffrir ce mauvais poète?... Enfin, une véritable idylle d'étudiants. Je te répète, c'est une bêtise. Seulement j'ai trouvé ça si aimable, si frais, les premiers temps. Ça me reposait de ce Paris où tout n'est que vanité.»
—«Et maintenant?» interrogeai-je en pensant à part moi: «Comme ils se connaissent tout de même, ces observateurs attitrés du cœur humain! Celui-ci ose prononcer le mot de vanité!...»
—«Maintenant?...» répéta-t-il, et il eut de nouveau dans ses yeux l'insolente et sensuelle expression de la fatuité gouailleuse. «Tu veux me confesser, scélérat? Maintenant, il y a deux mois que cela dure, et une idylle de deux mois, c'est un peu moins frais, un peu moins aimable, un peu moins reposant. Mais l'amour est comme la cuisine, il faut y pratiquer l'art d'accommoder les restes...» Un temps,—puis, sans transition, avec un autre registre dans la voix, devenue soudain moins impertinente et abaissée au diapason d'une confidence discrète: «Connais-tu la jolie Mme Pierre de Bonnivet?»
—«Tu oublies toujours que je ne suis pas un peintre à la mode,» répliquai-je, «que je n'ai pas de petit hôtel dans la plaine Monceau, que je ne vais pas au Bois à cheval, le matin, et que je ne fréquente pas dans le noble faubourg, quoique j'y habite...»
—«Ne confondons pas autour avec alentour,» répondit-il avec son assurance ordinaire. «La plaine, monsieur, le Bois, ça n'a rien de commun avec le Faubourg et la noblesse, d'abord, et la charmante personne dont il s'agit n'a rien de commun non plus, si ce n'est le nom, avec les vrais Bonnivet, ceux qui descendent du connétable, ami de François Ier...»
—«Ça lui fait un imbécile de moins parmi ses ancêtres,» interrompis-je. «C'est un des avantages que la fausse noblesse a quelquefois sur la vraie.»
—«Bon,» fit Jacques en haussant les épaules à cette boutade où j'avais assez sottement soulagé ma mauvaise humeur contre ses prétentions. «Tu donnes dans le godant radical, révolutionnaire et café de province, tu quoque, mî filî? Ça ne te ressemble pas. D'ailleurs, ce n'est pas moi qui défendrai contre toi ce que tu appelles le noble faubourg. J'en ai vu assez pour n'y mettre plus jamais les pieds. On y a trop bon ton pour mon goût. Les salons à principes et à grande tenue, ce n'est pas mon genre. Je ne travaille pas dans les grandes dames, mais dans ce que j'appelle les demi-castors du monde, et, dans l'espèce, j'ai l'originalité de préférer la variété qui passe pour la plus ennuyeuse: le demi-castor pour hommes célèbres... Il y a une vingtaine de femmes à Paris qui tiennent le rôle, les unes titrées, les autres non, les unes jeunes, les autres moins, et toutes ayant la prétention d'être les unes des littéraires, les autres des politiques, les autres des esthètes, mais toutes des cérébrales, des intellectuelles, et de ne pas marcher. Hé bien! mon plaisir à moi c'est de les faire marcher, quand elles en valent la peine. Et si jamais je te montre Bonnivette, tu conviendras qu'elle en vaut la peine. D'abord sa maison a la conversation gaie et l'on mange bien. Ne prends pas cet air dégoûté. Après dix ans de Paris, même avec mon estomac, le dîner en ville devient la corvée des corvées, à cause de ce qui s'entend là et de ce qui s'y sert. Chez celle-ci la corvée est une fête, la table exquise, la cave merveilleuse. Le père Bonnivet, sans aucun de, a gagné des millions dans les farines, on m'a dit le chiffre, dix ou douze... Oublions-le, pour croire qu'il avait caché son blason pendant ce temps-là, comme les cadets du peerage Anglais qui font du commerce. Toujours est-il que cette bru d'un farinier a autant d'aristocratie dans son petit doigt qu'une authentique duchesse dans toute sa personne, et elle est jolie, et spirituelle, et rouée, et coquette! Il ne lui suffit pas, à celle-là, que les hommes célèbres dont elle a la curiosité honorent son salon de leur présence, ou s'honorent de son salon, comme tu voudras. Il faut qu'ils soient amoureux d'elle, et ils l'ont tous été, je crois bien,—jusqu'ici...»
—«Allons,» lui dis-je comme il s'arrêtait, «un bon mouvement, et raconte-moi cette autre aventure...»
J'avais bien deviné que ce «jusqu'ici» et cette conférence passablement cynique sur un cas de vanité nobiliaire et mondaine aussi banal, cachait un nouveau mystère, et,—toujours la même incroyable suggestion de cette vibrante vitalité,—ce cynisme me froissait, la faconde de Jacques m'exaspérait, j'avais horreur de sa façon de sentir, si brutalement plébéienne sous des allures de dilettante, mais j'étais très intéressé par sa confidence, qu'il continua sans plus se faire prier. Il s'ouvre à moi, comme je l'écoute, avec délices, bien qu'il ne m'aime au fond pas beaucoup plus que je ne l'aime. Il sent d'instinct sa fascination sur moi et il s'y complaît. Nous en étions dès le collège, et cet étrange lien nous unira, jusqu'à la mort, à travers et malgré tout. Il reprenait donc:
—«Il n'y a rien à te raconter, sinon que depuis je ne sais combien de temps la reine Anne—comme l'appellent ses intimes en jouant sur son prénom—refusait absolument de me connaître. Entre parenthèses, est-il choisi ce prénom d'Anne, et coquettement héraldique?... Je dîne quelquefois chez Mme Ethorel, sa cousine, qu'elle déteste. Je l'y rencontrais, et affectais, moi aussi, de ne jamais me faire présenter. Elle racontait à qui voulait l'entendre que je n'avais aucun talent, que mes livres l'ennuyaient tour à tour ou lui répugnaient, enfin le jeu classique d'une femme à la mode qui veut piquer un homme connu, en ayant l'air de ne pas se joindre au cortège de ses admiratrices. On a toujours des amis ou des amies pour vous rapporter ces amabilités-là... La Duchesse Bleue est jouée, avec quel succès, je viens de te le dire, et, là-dessus, pourquoi? comment? changement à vue sur toute la ligne. Un de ses rabatteurs,—elle en a comme à la chasse, qu'elle recrute parmi ses soupirants plus ou moins domptés,—Senneterre, tu le connais bien? le grand blond qui tient quelquefois la banque, ici, me court après dans les salons du Cercle. D'habitude, nous nous disons: bonjour, bonsoir, et c'est tout. Au lieu de cela, des compliments à n'en plus finir, et une invitation à dîner au petit Club, dans le salon réservé aux femmes du monde. Il y a juste cinq semaines de cela... «A qui va-t-on me servir?» pensais-je en montant l'escalier. Et quelle est la première personne que je rencontre dans l'antichambre qui précède la salle à manger,—un des coins les plus jolis de Paris et les plus élégants, je te donne ce tuyau en passant, pour une aquarelle mondaine,—Mme Pierre de Bonnivet...»
—«Et ce fut comme avec la petite Favier,» interrompis-je. «A coquette, coquette et demie. Depuis que je te connais, tes histoires sont toujours les mêmes: elles consistent à jouer avec les femmes à qui aura le moins de cœur, et tu gagnes dix fois sur dix...»
—«Ce n'est pas précisément aussi simple,» reprit-il sans se fâcher; «je me suis amusé, en effet, à lier partie avec la reine Anne, mais pas comme tu penses. Le rabatteur nous avait mis l'un à côté de l'autre à table. Ma parole d'honneur, j'aurais voulu que tu fusses là, caché, pour nous entendre. Ç'a été une causerie d'une douceur, d'une simplicité, d'une bonhomie, d'un fondant... la rencontre de deux belles âmes. Elle m'a dit du bien de toutes les femmes que nous connaissons, elle et moi, et je lui ai dit du bien de tous mes confrères. Nous avons déclaré d'un commun accord que cette grande bringue de Mme de Sauve n'a jamais eu d'amant, et que les romans du sieur Dorsenne sont des chefs-d'œuvre, que ce démon de Mme Moraines est un ange de désintéressement, et ce benêt de René Vincy un grand poète. Juge du degré de nos sincérités... C'était à croire que jamais ni elle ni moi n'avions soupçonné qu'un écrivain pût médire d'un autre, ni une femme du monde se faire courtiser hors du mariage... Nous avons pris notre revanche depuis, et nous en sommes, en ce moment-ci, à cet état de guerre aiguë que l'on déguise sous le joli nom de flirt. Je t'épargne le détail des étapes. Tant il y a qu'elle sait que la petite Favier est ma maîtresse, qu'elle m'en croit amoureux fou et qu'elle n'a qu'une idée: me voler à elle. Rompue comme elle est à bien des ruses masculines, elle s'est laissé prendre au piège qui a toujours réussi depuis que la terre tourne autour du soleil: chiper un amant à une autre femme, il n'y a pas de vertu qui tienne à cette sensation... Et le plus curieux, c'est que la reine Anne pourrait bien être une vertu. Oh! très faisandée. Mais enfin je ne serais pas étonné qu'elle n'eût jamais eu d'amant, tu m'entends encore, ce qui s'appelle un amant... D'ailleurs, elle en aurait eu vingt-cinq, le procédé aurait réussi encore. Je gagerais que dans le paradis terrestre, le serpent a tout uniment raconté à notre mère Ève qu'il se préparait à cueillir la pomme pour le compte de sa propre femelle...»
—«Et Camille Favier?...» interrogeai-je.
—«Naturellement, elle a tout deviné, ou je lui ai tout dit,—je ne sais pas mentir, moi,—en sorte qu'elle n'est pas moins jalouse de Bonnivette que Bonnivette n'est jalouse d'elle... Je ne me suis pas ennuyé depuis ces quelques semaines, je te jure. Car ç'a été vite, vite. L'époque est aux rapides, en galanterie comme dans le reste...»
Nous en étions au dessert, et il pelait délicatement un quartier de poire au bout de sa fourchette de dessert, en donnant à sa confidence cette conclusion dont la brutalité cruelle me fit lui dire:
—«Te voilà de nouveau entre deux femmes? C'est un jeu dangereux que tu joues là...»
—«Dangereux?» interrompit-il avec sa jovialité confiante. «Et pour qui?... Pour moi? Heureusement ou malheureusement, je suis assuré contre ces incendies. Pour Mme de Bonnivet? Si elle ne m'aime pas, que risque-t-elle? Et si elle m'aime, hé bien! elle me devra de la reconnaissance. Souffrir, c'est sentir, et, pour les femmes de cette espèce, tout est là. Pense donc: sentir!... Mais je la crois aussi assurée que moi... Pour Camille? Hé bien! Camille, ça lui fera du talent...»
—«Si une des admiratrices d'un de tes romans seconde manière, Anciennes Amours, ou Martyre intime, t'entendait pourtant?» lui dis-je encore, comme on nous apportait les bols. «Car, enfin, c'est à peu près le contraire de tout ce que tu as mis dans ces deux livres, ce que tu viens de me raconter là...»
—«Hé!» fit-il. «Si l'on vivait ses livres, ce ne serait pas la peine de les écrire... Allons. Descendons vite pour prendre le café... Je tiens à ce que tu voies le commencement du premier acte. Je n'ai qu'une qualité, mais je l'ai ferme. Je compose. Une pièce ou un roman de moi, ça se tient, c'est serré, rien d'inutile. Et puis, le premier acte et le troisième, c'est ce qu'il y a de mieux dans la pièce. Mme de Bonnivet préfère le second et Camille le quatrième. Il y en a pour tous les goûts... Valet de pied, vite deux tasses de café et des cigares... Le temps de jeter un coup d'œil sur la Bourse d'aujourd'hui, et je suis à toi... Bon, l'Égypte unifiée est en hausse... Je gagne environ deux mille francs, sans copie. Entends-tu, sans copie? Et toi, comment places-tu ton argent?»
—«Je ne le place pas,» dis-je avec mélancolie, «il reste où il est, en actions de père de famille,—je les tiens du mien,—qui rapportent le trois et le deux et demi.»
—«Mais c'est absurde!» reprit Jacques, en allumant son cigare. «Je te conseillerai. J'ai de bons amis, un des Mosé entre autres, qui me renseignent. J'en sais aujourd'hui autant qu'eux... Si je n'étais homme de lettres, je voudrais être financier... C'est comme à la chasse, et un peu en tout, j'ai le coup d'œil... Dépêchons... La reine Anne est capable d'être revenue voir la pièce ce soir. Elle l'a déjà vue quatre fois... Si elle est là, ça te fera deux comédies au lieu d'une... C'est égal, je suis content de t'avoir retrouvé. En avons-nous dit, des bêtises, ce soir?... Les camarades sont comme le vin, il leur faut beaucoup d'années de bouteille, et puis, des marques comme toi, on n'en fait plus...»
II
Table des matières
Ce singulier éloge en était un dans sa bouche, car cet écrivain qui fut, à son heure et quand il l'a voulu, le peintre de toutes les subtilités, n'aurait aucun titre à présider une société de tempérance. Ce soir encore, tandis qu'au sortir de ce dîner nous gagnions en voiture le coquet théâtre où triomphait la Duchesse Bleue, il était un peu plus gai que ne le soupçonnaient les belles dames qui roulaient dans leurs coupés vers la même salle de spectacle, des divers coins du Paris fashionable. Quant à moi, je continuais d'éprouver, de subir plutôt, l'inexplicable attrait, si mélangé d'antipathie et d'admiration, dont j'ai déjà parlé. J'écoutais Jacques maintenant me raconter ses projets de nouveaux ouvrages, et j'oubliais ses horribles défauts de cœur et de caractère, pour admirer la richesse de cette imagination dont je voyais jaillir les idées, comme du sommet du Vésuve, penché sur le bord du cratère, j'ai vu bouillonner la masse sombre de la lave, tandis que des pierres de feu, de la grosseur d'un homme, sautaient en l'air avec un bruit de canon. C'est une atmosphère de puanteur et de suffocation. Le soufre fume sous vos pieds et les brûle. Vos yeux pleurent. L'haleine vous manque. C'est insupportable... Et ce déchaînement brutal d'une force de la nature vous tient là, malgré vous, hypnotisé. Jacques aussi est à sa manière une force de la nature, et sa vitalité d'artiste m'accablera toujours et m'accablait, ce soir-là, d'un hypnotisme pareil.—Toutes proportions gardées.—Car entre le formidable monstre exterminateur qui tord son panache de fumée au-dessus de Pompéi dévasté, et l'inoffensif volcan cérébral dont les fumeuses éruptions s'épanchent en des volumes jaunes à deux francs soixante et quinze centimes, ou bien se cristallisent en des trois, des quatre, des cinq actes de pièce, la différence est vraiment trop forte. Sans atténuation d'ironie, une telle comparaison serait un peu comique. Justifiée ou non, je m'abandonnais à cette sensation sans la discuter, et nous continuions, nous aussi de rouler vers le théâtre. C'était vrai, comme il l'avait dit dans son jargon de pseudo-clubman, qu'il portait la veine: fatigué jusqu'à la courbature par ma journée de lassitude morale, n'était-ce pas un bonheur inattendu, que cet emploi de ma soirée? La comédie avait la chance de m'intéresser. Il a tant de talent, ce fat égoïste. La comédienne avait la chance d'être jolie, quoique cette fatuité de Jacques eût sans doute transformé pour mon étonnement une simple grue du Conservatoire en un oiseau de paradis. J'ai trop souvent accompagné Claude Larcher dans la loge de Colette Rigaud pour n'être pas renseigné sur ces amoureuses de la rampe et leur fond de vulgarité. Il y a des exceptions partout, et Mme Pierre de Bonnivet, elle aussi, pouvait être une exception dans son espèce, quoiqu'une femme riche qui se pare d'un titre équivoque et collectionne des célébrités ne soit guère faite pour me plaire. En tout cas, il valait la peine d'accompagner Molan jusqu'au Vaudeville, rien que pour le plaisir de le voir entrer dans le théâtre.
—«Nous allons passer par la porte des artistes,» m'avait-il dit, «rue de la Chaussée d'Antin. Il y a quelque chose de charmant ici, les deux petites baignoires d'avant-scène, et sur la scène même, au delà du rideau. On y accède par la coulisse. Pourvu qu'une des deux soit libre...»
Il était descendu de voiture le premier, en m'annonçant ce détour; il avait salué le concierge, et il s'était engagé d'abord sous une voûte, puis dans un escalier de service, avec cette démarche, unique au monde, celle de l'auteur en vogue qui entre dans son journal, chez son éditeur, dans son théâtre. «C'est moi la maison...» semble-t-il dire avec tous ses gestes, et le pied se fait plus léger, la canne tressaille dans la main, les épaules roulent involontairement. Ce sont des riens: une manière de dire bonjour aux employés, un pli de bouche protecteur, une pose crâne du chapeau, un clignement d'yeux indulgent. Nous autres peintres et qui avons étudié l'art du portrait, c'est notre métier de saisir ces riens... Et ces employés, depuis le plus humble jusqu'au plus haut, depuis l'habilleuse jusqu'au régisseur, toute leur personne traduit un inexprimable et inconscient respect à voir passer «leur auteur», quelque chose comme l'émotion d'un rentier qui verrait marcher un de ses coupons. Chez quel marchand de tableaux connaîtrai-je jamais la joie d'inspirer un respect de cette sorte? Quand aurai-je, pour introduire un ami dans une exposition de mes toiles, l'orgueil, paisible et innocemment puéril, que Jacques déploya pour me faire ouvrir la porte de la petite loge, heureusement inoccupée, où nous nous assîmes, tandis qu'il me disait à voix basse:
—«Le premier acte a commencé depuis cinq minutes. Tu comprendras tout de suite... C'est une ancienne maîtresse du duc qui essaie de rendre jalouse la duchesse... T'avais-je menti en te disant que la petite Favier est jolie, jolie?... Tiens, elle m'a vu... Par bonheur, c'est à un moment où l'autre lui débite un petit discours un peu long. Je lui aurais fait manquer sa réplique... Elle te regarde. Tu l'intrigues. Elle connaît les trois ou quatre camarades avec lesquels j'ai l'habitude de venir. Maintenant, écoute-la parler. Rien que le timbre, que la musique de sa voix, n'est-ce pas exquis? Écoute... Écoute aussi un peu ce qu'elle dit. C'est du Jacques Molan de derrière les fagots...»
J'ai entendu, bien des fois depuis, la Duchesse Bleue, jusqu'à en savoir par cœur chaque phrase. J'en marquerais chaque temps,—ces temps que prennent les acteurs pour mieux souligner leurs effets. C'est une pièce très délicate et très fine, malgré la préciosité du titre. Elle enferme l'étude, infiniment ténue et trop juste, d'une jalousie rare, mais pourtant très humaine. C'est l'histoire d'un ami amoureux de la femme de son ami et qui reste fidèle à cette amitié dans cet amour. Jamais il n'a dit son sentiment à cette femme. Il ne se l'est jamais avoué à lui-même, et il ne peut pas supporter qu'un autre fasse la cour à cette jeune femme. Il finit par la sauver d'une chute irréparable, sans qu'elle sache que c'est lui, ni pourquoi. Et cette première scène où l'enfantine duchesse se confie à l'ancienne maîtresse de son mari, sans soupçonner quels souvenirs elle atteint dans ce cœur par l'évocation de ses propres joies, quelle merveille d'analyse émue, vibrante, tendrement cruelle, si l'on peut dire! Enfin, cette pièce est un petit chef-d'œuvre, du Marivaux à la date d'aujourd'hui,—un Marivaux à qui son esprit ferait mal et dont la gaieté légère serait de la dentelle sur une blessure. Mais la haute valeur de cette comédie, je ne l'aperçus pas dès ce premier soir, quoique Molan fût là pour m'en commenter les moindres détails. Le peintre en moi fut trop vivement saisi par l'extraordinaire apparition de cette Camille Favier dont mon ami m'avait dit avec tant de légèreté qu'elle était sa maîtresse. La baignoire, située presque à même la scène, me permettait de suivre les moindres mouvements de sa physionomie, ses plus furtifs clignements d'yeux, ses plus rapides froncements de sourcils. Je distinguais jusqu'aux couches de crème et de fard inégalement posées sur ses joues, jusqu'aux traînées de kohl sous ses paupières, jusqu'au prolongement de ses sourcils par le crayon noir, et de ses lèvres par le crayon rouge. Et, maquillée ainsi, jouant la comédie à deux pas, avec des acteurs dont les faces grimées ricanaient auprès de la sienne, elle réalisait d'une manière saisissante le type idéal retrouvé par les plus raffinés des artistes Anglais: Rossetti, Burne Jones, Morris, à travers les panneaux ronds des Florentins d'avant Raphaël. Ses traits fins étaient presque trop menus pour l'optique de la scène. Son front large, un peu bombé, semblait chargé de rêves. L'ovale allongé de son visage faisait flotter son sourire dans ses joues. Son nez droit, coupé un peu court, ennoblissait son profil. Ses lèvres renflées, abaissées aux coins, étaient tristes à la fois et sensuelles, voluptueuses et amères. Même ce maquillage donnait à cette beauté un charme particulier, et pour moi étrangement attendrissant, par le mélange du naturel et du factice. On devinait le rose de la joue sous le rose du fard, la frange des longs cils épais sous le crayon, la pourpre fraîche des lèvres sous le carmin, comme dans sa manière de jouer le personnage qu'elle représentait, une femme vraie, sincère et tendre transparaissait,—ou semblait transparaître. Enfin, mon impression fut si vive que Jacques s'en aperçut, et se mettant à rire:
—«C'est le coup de foudre,» dit-il, «tu viens de recevoir le coup de foudre! Vous pouvez vous entendre, d'ailleurs,» continua-t-il, «elle a aussi peu de jugeotte que toi... Vos sublimes s'amalgameront, comme disait Saint-Simon de je ne sais plus qui, de Fénélon, je crois, et de Mme Guyon. Et maintenant, retourne-toi, et regarde,—sans regarder,—avec ta lorgnette, dans la quatrième loge du premier rang, à gauche... Tu vois une femme tout en blanc qui s'évente avec un éventail garni de volants de mousseline de soie, blanche aussi, une invention à elle?... C'est Mme Pierre de Bonnivet. Comment la trouves-tu? C'est amusant, n'est-ce pas, de jouer au jeu de l'amour et du hasard avec ces deux jolies créatures pour partenaires?...»
Je regardai du côté que m'indiquait Jacques avec les précautions requises, et j'eus bientôt dans le champ de ma jumelle cette rivale mondaine de la bohémienne Camille Favier. L'insolence de fatuité où se carrait mon camarade me parut alors justifiée, et au delà, par la beauté de cette élégante femme qui coquetait avec lui, comme il me l'avait raconté, davantage sans doute. Je le connaissais trop hardi compagnon pour qu'il ne fût pas allé très vite de privauté en privauté. Si Camille rappelait, même sous son rouge et ses mouches, les Psychés et les Galatées des plus suaves d'entre les P. R. B.—Preraphaelite Brothers,—Mme Pierre de Bonnivet, elle, avec son nez un peu busqué, son menton volontaire, la ligne mince de sa joue, la finesse de sa bouche hautaine, avait une beauté à justifier des prétentions plus aristocratiques encore que l'hérédité du célèbre connétable. Comment, issue d'une famille bourgeoise,—j'ai su depuis qu'elle était, de son chef, une Taraval,—évoquait-elle inévitablement le souvenir d'une des princesses chères à Van Dyck, ce maître incomplet, qu'aucun autre n'a pourtant égalé, dans l'art de noter la race, les atavismes d'indomptable orgueil et d'héroïque énergie cachés sous les fragilités de la grâce féminine? L'habitude de la richesse pendant deux ou trois générations produit de ces mirages. Il est certain que le peintre de la divine marquise Paola Brignole du palais Rouge, à Gênes, n'a jamais trouvé de modèle plus conforme à son génie. Seul, son pinceau aurait bien reproduit l'éclat particulier de ce teint dont la blancheur mate n'était pas de l'anémie,—les lèvres rouges le disaient assez,—avec la nuance des cheveux, très blonds, qui pâlissaient aux lumières. Rien qu'à voir saillir les épais rouleaux de ces cheveux d'or cendré au-dessus de sa nuque, quand elle se tournait de profil, on reconnaissait la vitalité physiologique d'une de ces fausses maigres qui cachent sous des sveltesses de sirène des estomacs de capitaine de dragons. Les brides du chapeau mauve qui la coiffait n'empêchaient pas de deviner le cou mince, un peu long, mais bien musclé, de même que les gants révélaient une main nerveuse, aux doigts un peu longs aussi; et le buste se dessinait à chaque mouvement, dans les blancheurs souples du corsage en crêpe de Chine, si jeune, si élégant, si plein. Mais ce que cette créature de luxe eut aussitôt pour moi de significatif jusqu'à l'obsession, ce furent ses yeux, des yeux bleus comme ceux de l'autre, avec cette différence que le bleu des prunelles chez Camille Favier rappelait invinciblement le bleu des pétales d'une fleur, de quelque délicate et vivante pervenche, au lieu que les prunelles de Mme de Bonnivet avaient dans leur azur l'éclat du métal ou de la pierre précieuse. Ils donnaient dès leur premier regard l'idée de quelque chose d'implacable malgré le charme, de dur et de froidement dangereux dans le magnétisme. C'étaient des yeux comme on en imagine aux nixes et aux ondines, en lisant les légendes du Nord, des yeux à ne pas croire possible que de vraies, de douloureuses et chaudes larmes les eussent jamais mouillés. Et pour achever cette sensation singulière de cruauté dans la grâce, quand la jeune femme riait, ses lèvres se relevaient un peu trop dans les coins, découvrant des dents aiguës, serrées, très blanches, presque trop petites, comme celles d'une bête de chasse et de morsure.
En essayant aujourd'hui de retrouver exactement les impressions qui me saisirent devant les deux complices de Jacques Molan dans son jeu favori de l'amour sans cœur, je me rends compte que ma connaissance actuelle de leurs caractères influe sur mon souvenir de cette première rencontre. Je ne crois cependant pas donner à ce souvenir une retouche trop forte. Je m'entends encore, tandis que des applaudissements montaient de l'orchestre, sombre d'habits noirs, et descendaient des loges rayonnantes de toilettes, vers la petite Favier, oui, je m'entends disant à Jacques:
—«Tu choisis bien, quand tu t'y mets.»
—«On fait ce qu'on peut,» dit-il en hochant la tête.
—«Je me demande,» continuai-je, «avec des maîtresses de cette beauté-là...»
—«Une maîtresse,» rectifia-t-il. «Mme de Bonnivet n'est pas ma maîtresse.»
—«Pour ce que je veux dire,» repris-je, «cela revient au même. Je me demande donc comment tu t'arranges pour échapper à la chronique, au roman à clef, enfin à tous les jolis procédés de polémique habituels à tes confrères?...»
—«Je suis comme Proudhon,» répondit-il en riant, «de qui Hugo prétendait qu'il avait de la peau de crapaud dans sa poche. Il paraît que ce talisman sauve de tous les dangers...»
—«Et tu crois que cette chance-là durera toujours?... Et puis, il n'y a pas que les confrères, il y a ces femmes elles-mêmes...»
—«Elles?» fit-il; «axiome, comme eût dit ce badaud de Larcher: une femme est le meilleur antidote contre une autre femme. C'est pour cela...»
Et le pommeau d'or de sa canne de jonc me montra la salle d'abord, puis la scène.
—«Et les vengeances de dépit? Et le vitriol et le revolver? Et le reste?... A ta place, il y a une de ces deux créatures à laquelle je ne me fierais pas.»
J'avais moi-même imperceptiblement tourné la pomme de ma canne du côté de la salle en disant ces mots, pour lui expliquer que je voulais parler de Mme de Bonnivet.
—«Vraiment! la belle reine Anne te donne l'impression, à toi aussi, d'un coquet oiseau de proie, d'un petit faucon rageur avec lequel il ne faudrait pas trop badiner... Hé bien! si tu veux,» continua-t-il en se levant, «l'acte est fini, je vais te présenter à l'une et à l'autre. C'est très drôle. Croirais-tu que, dans mes histoires, j'ai toujours plus ou moins besoin d'un regardeur. Quand on pense qu'il y a eu des sots pour blâmer, dans les tragédies classiques, l'emploi des confidents. A mon avis, il n'est pas de personnage plus naturel...»
Il me prit le bras, en prononçant cette phrase d'une si naïve outrecuidance par laquelle il m'assignait ce rôle de témoin, de satellite emporté dans l'orbite de son soleil. Chose étrange, je suis si réellement créé pour ces rôles de second, d'un Pylade auprès d'un Oreste, d'un Horatio auprès d'un Hamlet, que ce sans-gêne ne me blessa point. Hélas! Il était écrit que je serais un raté, toujours et partout, même comme Horatio. Quelle ironie que d'avoir pour Hamlet l'implacable égotiste qui me guidait vers la loge de la petite Favier; et je le suivais docilement, d'abord à travers les décors que les rudes mains des machinistes déplaçaient en hâte, puis par un escalier rempli d'un peuple d'habilleuses et de figurants, enfin par des couloirs percés de portes derrière lesquelles s'entendaient des rires, des chansons, des discussions, des bruits d'eaux vidées précipitamment, et jusqu'à des termes de parties de cartes. De ces coulisses, dont le nom fait rêver les bourgeois jeunes et vieux, je n'avais jusqu'ici connu que celles de la Comédie Française, où j'ai si souvent accompagné ce malheureux Claude. Elles ont cette correcte mais un peu conventionnelle respectabilité qui gâte trop souvent le jeu des sociétaires et des pensionnaires de la célèbre maison. Mon horreur de la prétention me les a toujours fait peu aimer, ces couloirs de la Comédie, si élégants d'aspect avec leurs portraits séculaires, leurs bustes vénérables, la tenue de leur foyer-salon. J'y ai subi plus qu'ailleurs le désenchantement du contraste entre le spectacle et son revers, entre le prestige théâtral et sa cuisine. Au contraire, dans les coulisses des théâtres plus simples, où des amis m'ont entraîné, aux Variétés, au Gymnase, au Vaudeville ce soir-là, j'ai senti ce que comporte de pittoresques antithèses, de souple improvisation, d'énergie animale, le bizarre métier de comédien. Le hasard voulait que cette fois je prisse, en compagnie de Jacques Molan, après m'être rongé d'impuissance la journée entière, une cure complète de vitalité. N'entendîmes-nous pas, au moment où nous frappions à la porte sur laquelle se voyait écrit le nom de Mlle Favier, le dialogue suivant, échangé entre deux messieurs en redingote et en chapeau de ville, mais leur face rasée et leurs joues bleuâtres révélaient deux acteurs, de cette troupe ou d'une autre:
—«Je n'ai pas été bon, l'autre soir, dans mon nouveau rôle?...» interrogeait l'un; «dis-moi la vérité...»
—«Mais si. Mais si, tu as été bon,» répondait l'autre, «il n'y a qu'une chose qui te manque...»
—«Laquelle?»
—«C'est de te camper là, planté sur tes deux pieds, et de regarder le public, bien dans l'œil, en lui disant: Vous savez, tas de mufles que vous êtes, je me f... de vous...»
—«Sais-tu que cet animal vient de formuler d'un mot peu académique tout le secret du succès dans tous les arts?» me dit Jacques Molan qui se mit à rire: «Entre nous, et puisque nous sommes en amitié ce soir, cet aplomb-là te manque un peu, à toi aussi. Si je te voyais plus souvent, je te le donnerais...»
Il ne se doutait pas, en disant ces phrases, à quelle place malade de ma conscience d'artiste il touchait, si gaiement, si durement aussi, et je ne lui répondis pas ce que j'avais sur les lèvres: «Cela prouve la bassesse et la brutalité du succès, voilà tout, et que l'artiste qui réussit cache trop souvent un charlatan...» Il venait de heurter à la porte de la loge. Une voix avait répondu: «Qui est là?» Puis, sans qu'on attendît la réponse, la porte s'était ouverte d'elle-même, et Camille Favier était apparue avec un sourire de bonheur sur son joli visage, qui se changea en une expression contrainte, lorsqu'elle vit que son amant n'était pas seul.
—«Ah!» dit-elle, presque confuse, «je ne croyais pas que vous amèneriez quelqu'un, et ma loge est en désordre.»
—«Cela ne fait rien,» dit Jacques, en la repoussant doucement d'une main vers le fond de cette loge et m'introduisant de l'autre. «Monsieur n'est pas quelqu'un, comme vous semblez le croire, petite Duchesse bleue... Monsieur est un ami, un très vieil ami, et c'est aussi un peintre, un très grand peintre, entendez-vous. Tous nos amis sont de grands hommes. Saluez... Il est habitué au désordre de son propre atelier. Soyez donc tranquille... Il m'a demandé la permission de vous être présenté, parce qu'il a depuis très longtemps l'idée de faire votre portrait...» Il me poussa du coude, pour que je ne démentisse pas ce coup de pouce donné à la vérité. «J'allais oublier de vous le nommer: Monsieur Vincent La Croix... Ne lui dites pas que vous avez vu de ses œuvres. Il ne vous croirait pas. Il n'expose guère. Il est de l'école des timides. Vous êtes avertie... Et maintenant que la glace est rompue, nous pouvons nous asseoir...»
—«Vous pouvez vous asseoir,» dit la jeune femme en riant. Le boniment blagueur de mon compagnon, peu obligeant pour moi dans sa familiarité gouailleuse,—mais comment s'en fâcher?—l'avait déjà transformée. «Vous me permettrez bien, pourtant, de faire un peu le ménage?...» continua-t-elle, et, avec une adresse presque incroyable de rapidité, elle étend une serviette propre sur une cuvette pleine d'eau savonneuse où elle venait de se laver les mains. Elle roule et jette sous la table à toilette d'autres serviettes tachées de rouge ou de blanc. Elle rebouche trois ou quatre boîtes de pommade, drape un peignoir rose sur une chaise où j'avais pu voir un corset de coutil passablement fatigué, celui qu'elle mettait à la ville, par économie. Elle avait pour vaquer à ces petits soins un de ces sourires d'enfant qui donneraient de la grâce à un épluchage de légumes dans une cuisine empestée par l'oignon, et comme elle nous disait: «Voilà...» elle poussa un petit cri. Elle venait d'apercevoir une paire de bas d'un vert pâle à baguettes d'argent, ceux qu'elle portait à l'acte, en train de s'étaler sur le bord de la fenêtre fermée. Elle les saisit, avec une brusquerie effarouchée où je me plus à discerner un petit frisson de pudeur. C'était un peu de sa nudité, ces bas de soie où se dessinait encore la forme de sa fine jambe et de son pied menu. Elle les cache dans le premier objet qu'elle trouve sous sa main et qui était un carton à chapeau. «Cette fois, ça y est,» conclut-elle, et se tournant vers Jacques: «Pensez que je prévoyais votre visite et que j'ai changé de costume en dix minutes, montre en main. Vous n'aurez pas à subir l'habilleuse, puisque cette pauvre femme vous déplaît...» Et, caressante à la fois et intimidée: «Vous avez été contente de moi, ce soir? J'ai bien joué ma grande scène?...»
Si elle m'avait séduit, dès le moment où je l'avais vue apparaître sur les planches, par un charme de finesse native et de grâce ingénue, combien ce charme opérait avec une plus puissante magie dans ce cadre grossier et plus indigne d'elle encore! Cette si simple loge, si désordonnée, si dépourvue d'étoffes et de bibelots, où tout sentait l'improvisation, l'à peu près et l'économie, me rappelait, par le contraste, les somptuosités et les raffinements de la loge où trônait aux Français cette coquine de Colette Rigaud.—Ah! si Colette avait eu pour Claude, quand j'accompagnais chez elle ce malheureux garçon, l'évident amour que la Duchesse bleue montrait à Jacques Molan par l'accent de ses moindres mots, l'ardeur de ses moindres regards, la fièvre de ses moindres gestes! Enfant délicieuse, et comme elle aimait, comme elle se donnait, par tout son être, avec quel naturel et quelle spontanéité! Divine tendresse dont mon camarade de ce soir ne jouissait que par vanité! Je sentais si bien qu'il se complaisait, en causant avec cette adorable maîtresse, à diriger devant moi une simple performance. Ses yeux s'étaient faits plus brillants au lieu de se faire tendres. Je le voyais qui m'étudiait dans une glace suspendue en face de nous, au lieu de regarder la pauvre amoureuse à laquelle il répondait cependant:
—«Vous avez été exquise, comme toujours. Demandez à Vincent si je ne le lui ai pas dit?...»
—«Vrai, monsieur?» demanda-t-elle.
—«Très vrai,» répondis-je.
—«Et il y a eu de l'écho chez lui, je vous assure,» continua Jacques.
—«Alors, j'ai réellement bien joué ma scène,» fit-elle avec un naïf éclair de contentement dans ses prunelles, puis ses sourcils se froncèrent, et, hochant sa jolie tête: «hé bien! cela m'étonne...»
—«Pourquoi?» interrogeai-je à mon tour.
—«Voilà ce qu'il ne fallait pas lui demander,» fit Jacques en riant. «Je sais d'avance ce qu'elle va te répondre.»
—«Non!» dit-elle vivement, et sa bouche frémissante retomba tout à coup au pli amer qu'elle avait si naturellement au repos. «Ne l'écoutez pas, monsieur. Il va me plaisanter, et c'est mal à lui, c'est très mal, sur une de ces impressions nerveuses comme nous en avons tous, et lui aussi, et vous, monsieur, j'en suis sûre... N'est-ce pas, que vous connaissez ce frisson d'antipathie devant certaines personnes dont la seule présence vous glace à vous enlever du coup vos moyens, votre mémoire, tout votre esprit?... Enfin, c'est comme si on ne pouvait pas respirer le même air qu'elles, sans étouffer...»
—«Si je les connais, ces antipathies!...» m'écriai-je. «Mais je les ai pour des gens que je rencontre par hasard, que je n'ai jamais vus, qui ne me sont de rien, et leur simple approche m'est intolérable, comme si c'étaient mes ennemis déclarés... Autrefois je résistais à ces instinctives répulsions. J'ai trouvé à l'expérience que j'avais toujours eu tort de n'y pas céder, et, j'en suis sûr aujourd'hui, une antipathie de cette espèce, ou forte, ou légère, est une seconde vue de la nature, un avertissement infaillible qu'un danger nous menace et qu'il nous viendra par l'être dont l'existence nous gêne ainsi...»
—«Vous voyez,» dit Camille en se tournant vers Molan, «que je ne suis pas si ridicule...»
J'avais deviné aussitôt le nom de la personne dont la présence dans la salle déconcertait de la sorte la frêle nymphe de Burne Jones, transformée, de par la mauvaise fée qui présidait à son destin, en une pauvre diablesse d'actrice, amoureuse de l'écrivain de Paris le moins capable d'aimer. Je n'eusse pas deviné ce nom, d'ailleurs, que Jacques ne m'eût pas laissé longtemps dans cette ignorance. Il n'est cependant pas plus mauvais qu'un autre. Je lui ai même connu de bons mouvements, voire de la générosité. A ma connaissance, il a obligé de sa bourse des confrères qui l'avaient plus ou moins diffamé. Comment concilier cela avec des duretés, doublées d'indélicatesse, celle par exemple qui lui fit me nommer la rivale de sa maîtresse, à la minute même où il voyait la gentille enfant si troublée?—C'est tout simple. Il n'y a pour lui ni bien ni mal, ni dureté ni générosité. Il y a la galerie, et un seul témoin suffit pour la lui composer, cette galerie qui suscite à son amour-propre maladif les meilleures actions tour à tour et les pires, des magnanimités et des vilenies. En faisant le «regardeur» auprès de lui, comme il disait, j'ai vraiment compris combien ont raison les casuistes qui prétendent que nos actions ne sont rien et nos mobiles tout. Ses mobiles, à lui, je pouvais les voir aussi distinctement que des rouages de montre à travers une boîte de cristal.
—«Elle te parle par énigmes,» dit-il en s'adressant à moi, avec un éclair dans ses prunelles qui signifiait: «Tu vas voir si j'ai diagnostiqué juste et si elle m'aime.» Deux vanités à satisfaire à la fois: celle de l'observateur et celle du séducteur, comment ce Trissotin Don Juan y eût-il résisté? et il continuait: «Je vais t'amuser en te révélant le nom de la spectatrice qui la trouble ainsi ce soir... Elle n'est pas si compliquée que toi, et c'est une femme tout simplement qui lui donne cette impression de jettatura...»
—«Jacques!...» s'écria l'actrice d'une voix suppliante, sans prendre garde que l'emploi de ce prénom trahissait leur secret plus encore que l'odieuse taquinerie de son amant.
—«Je vous avertis que Vincent est un de ses admirateurs,» insista celui-ci, malgré cet appel.
—«Ah!» fit Camille, en me regardant avec une soudaine défiance, «il la connaît?...»
—«Il veut vous taquiner, mademoiselle,» répondis-je, «car je n'ai vu dans la salle absolument aucun visage sur qui je pusse mettre un nom...»
—«Alors, c'est moi qui suis un menteur,» reprit Molan, «et tu ne m'as pas dit tout à l'heure que Mme Pierre de Bonnivet était un Van Dyck descendu de la cimaise, comme la Duchesse bleue est, toujours d'après toi, un Burne Jones qui marche... Il ne faut pas vous étonner, Camille. C'est leur manie, à ces peintres, ces comparaisons avec des tableaux. Pour eux une femme ou un paysage c'est un morceau de toile auquel il ne manque plus qu'un cadre. Cette petite infirmité est à leur esprit ce que la tache d'encre est à nous autres,» et il montra qu'en effet, malgré son élégance trop piochée d'homme de lettres qui fait l'homme du monde, une toute légère trace noire maculait le doigt du milieu de sa main droite, celui qui tient la plume. «C'est comme le fard à vos joues, à vous comédiennes, la petite marque professionnelle... Oui ou non, m'as-tu dit cela de Mme de Bonnivet?...»
—«C'est vrai, je t'ai dit cela,» répondis-je vivement, «mais ajoute que c'est toi qui m'as montré cette femme et que je ne lui ai jamais été présenté. Et je t'ai dit encore que je lui trouvais des yeux d'une dureté affreuse et l'air mauvais. Malgré toute sa beauté, toute son élégance, toute sa finesse, pour moi elle est presque laide, plus que laide, repoussante... Et je comprends absolument l'impression de Mlle Favier...»
Le regard de reconnaissance que me jeta l'actrice équivalait à un nouvel aveu de sa liaison avec mon ami. D'ailleurs, elle ne pensait pas plus à se cacher de cette aventure que lui-même. Avec une différence toutefois. Elle ne pouvait se retenir de sentir tout haut parce qu'elle était trop émue, et lui, il n'étalait leur intrigue que parce qu'il n'était pas ému du tout. Il le surprit, ce regard, et, reprenant son ton de plaisanterie:
—«Et leurs sublimes s'amalgamèrent aussitôt. Amen,» dit-il en bouffonnant. «Hé bien! Camille, vous voyez si je suis gentil. Je vous ai amené quelqu'un avec qui vous pourrez parler. Il vous comprend déjà. Jugez quand il aura fait votre portrait!... Car il le fera, et pour moi encore, j'y tiens... Est-ce convenu?...»
—«Vous ne savez pas si monsieur votre ami a le temps en ce moment?...» fit-elle. «Vous allez... Vous allez...»
—«Puisque je vous dis que nous ne sommes venus que pour cela,» répondit-il en répétant son mensonge que je continuai à ne pas relever. J'eusse plutôt tremblé que ce projet de portrait si gratuitement improvisé ne se réalisât point. «Mais le temps passe, il faut que vous soyez en scène au commencement de l'acte. A tout à l'heure...» Et comme je disais: «Adieu, mademoiselle.»—«Mais non,» continua-t-il, «pour toi aussi, c'est à tout à l'heure. N'est-ce pas, Camille?...»
—«Certainement,» fit-elle en riant. Je voyais à ses yeux qu'elle subissait le passage d'une petite émotion: «Vous me permettez de dire un mot à votre ami?» ajouta-t-elle en s'adressant à moi.
—«Bon!» pensai-je. «Elle va lui faire quelque reproche, et elle aura raison.—L'adorable créature, et qu'il la mérite peu!...» Et je tombai dans une mélancolique rêverie qui contrastait avec l'endroit où je me trouvais au moins autant que la délicate sensibilité révélée par chaque geste, par chaque parole de la jeune actrice. Nous n'étions pas restés un quart d'heure avec elle, et ces quinze minutes avaient suffi pour que l'aspect du corridor changeât. Une fébrile hâte annonçait maintenant le tout prochain lever du rideau et la peur d'arriver trop tard. L'avertisseur allait, frappant aux portes ici et là. De petits cris lui répondaient. Les visiteurs prenaient congé rapidement. La partie de bésigue continuait dans une loge voisine, celle d'une comédienne qui ne jouait qu'au dernier acte, et le prononcé monotone des formules consacrées, rendait cette hâte plus sensible encore par la lenteur de la numération: «Quarante... Deux cent cinquante... Quatre-vingts de monarques... Deux cent cinquante...»
—«Me voici,» dit Jacques, qui interrompit ma méditation en me touchant l'épaule, «regagnons vite notre baignoire... Si Camille ne m'y voit pas dès sa rentrée en scène, elle me cherchera dans la loge de Mme de Bonnivet, et elle n'aura pas tous ses moyens...»
—«Pourquoi, aussi, t'amuses-tu à exciter sa jalousie?» répondis-je. «Comme tu peux être dur!... Tu lui as fait de la peine, tout à l'heure. Elle était fâchée...»
—«Fâchée?» s'écria-t-il, et il répéta: «Fâchée?... Et la preuve: elle vient de me demander de la reconduire jusque chez elle, ce soir. Sa mère ne vient pas la prendre... Fâchée? Mais les femmes adorent ces taquineries. Ça les occupe d'abord, et puis elles sont comme toutes les méchantes bêtes,—ne tique pas,—on ne les dompte qu'en leur faisant mal... Je tiens à ce que tu connaisses vraiment la rivale, maintenant. Vers le milieu de l'acte, Favier sort du théâtre, je monte dans la loge de Mme de Bonnivet, je lui demande la permission de te présenter... C'est une autre femme, tu verras...»
III
Table des matières
Aujourd'hui que je repasse le détail de tous ces souvenirs,—à l'encre, comme on fait pour un crayon à demi effacé sur un album de route,—je comprends nettement une vérité qui m'échappa sur la minute même. Molan avait eu trop raison quand il m'avait plaisanté sur le coup de foudre. J'étais devenu amoureux de Camille Favier, dès le moment où je l'avais vue apparaître sur la scène, avec ce visage d'une beauté si fine, si souffrante, si pareille au type d'art d'un Maître que j'ai beaucoup étudié. Amoureux?... Coup de foudre?... Ces mots bien graves, bien tragiques, conviennent mal à une émotion qui en est restée presque au rêve. Pourtant cette petite actrice, dont je ne savais rien, sinon qu'elle disait très juste et qu'elle était la maîtresse d'un auteur à la mode, avait touché aussitôt une des fibres les plus vivantes de mon cœur. Malgré les vantardises de Molan, malgré la grâce enfantine de son accueil, ce pouvait être une rouée ou une intrigante. A coup sûr, c'était une ingénue très déniaisée, puisque, de l'aveu de mon camarade, le siège de sa vertu n'avait rien eu de commun, ni comme longueur, ni comme difficulté, avec le siège de Troie ou seulement celui de Paris. On ne pense pas à tant réfléchir quand le cœur est pris, et le mien l'était. Oui, cette enfant occupait déjà une place si à part dans ma sensibilité que l'idée de son départ du théâtre avec Molan, le soir même, m'infligea une étrange tristesse. Encore une fois, c'est à distance que je m'explique ces impressions; alors, je me contentais de les subir. Assis dans la baignoire et ma lorgnette de nouveau en main, je crus de bonne foi que cette tristesse provenait de constater après tant d'autres cette banale et toujours décourageante évidence: les hommes les plus aimés sont ceux qui aiment le moins. Et puis, l'habitude ne m'a pas blasé, ni l'âge, sur la déloyauté en amour. Je n'ai jamais pu mentir à une maîtresse, même à celles que l'on prend, comme une cuisinière d'extra, pour huit jours. A vrai dire, je n'ai pas beaucoup connu cette espèce. Mes caprices à moi ont duré des huit années, et j'y ai connu des déceptions qui devraient me rendre indulgent pour les ruses des hommes à l'égard des femmes. Les roués à la Jacques Molan, c'est notre revanche, à nous autres cocquebins qui n'avons jamais su nous faire aimer, simplement parce que nous aimions. Peut-être aurais-je éprouvé, dans cette baignoire du Vaudeville, et par cette étrange soirée, ce sentiment peu délicat mais trop naturel: la joie de la corporation vengée, si la victime de cette vengeance n'avait pas été cette pauvre petite Duchesse Bleue. Quand elle revint en scène, la pitié me prit, à observer l'éclat plus heureux de ses prunelles, la verve plus joyeuse de son jeu, le visible frémissement, dans sa souple et nerveuse personne, d'une amante qui se croit aimée. Lorsqu'elle eut disparu dans les coulisses, cette pitié grandit jusqu'à se transformer en indignation: mon ami se levait avec une malicieuse physionomie de gamin qui joue un bon tour à une surveillance gênante. En le regardant de loin, entrer dans la loge de Mme de Bonnivet, je monologuais avec moi-même, non sans amertume:
—«Pourquoi faut-il,» me disais-je, «que l'on ne plaise aux femmes qu'en étant aussi femme qu'elles, au pire sens du mot?... Cette charmante Camille est heureuse en ce moment. Elle se déshabille et se rhabille avec la gaieté d'une brave créature qui vient d'aller au feu et de gagner une bataille pour celui qu'elle aime. Elle lui a si joliment joué tout cet acte... Elle n'a pas les épaules tournées qu'il la trahit... Et cette trahison double le plaisir qu'il goûte à manœuvrer auprès de l'autre. La coquine la plus coquine a-t-elle jamais eu les yeux allumés par le désir de plaire comme cet écrivain notoire les a en ce moment?... Et il donne la main aux deux hommes qui sont auprès de la dame, avec une cordialité!... Il y en a bien un qui est le mari, et l'autre sera sans doute un rival... Bon! le voici qui parle de moi, car les mauvais yeux bleus me lorgnent. Suivons la pièce. Ce sera plus digne et aussi plus agréable. Il y a belle lurette que je le sais: les poètes, les romanciers et les auteurs dramatiques n'ont de cœur qu'en littérature. Ce serait si doux cependant d'estimer la sensibilité de quelqu'un dont on admire le talent... Au lieu de cela, neuf fois sur dix, plus un artiste est tendre dans son œuvre, moins il est tendre dans sa vie... Quelle misère!...»
Me parlais-je à moi-même en toute franchise? Non, hélas! Je le sentais dès lors vaguement. La perfidie de Molan, par elle seule, ne m'aurait pas révolté ainsi. Appliquée à une autre personne qu'au petit Burne Jones du Vaudeville, je l'eusse plutôt trouvée assez «farce,» comme nous disions à l'atelier. Surtout je me fusse diverti de sa mine un peu penaude, quand il revint dans notre commune baignoire:
—«Tu n'as pas tout à fait l'air triomphant que conseillait le truculent personnage de tout à l'heure: en face du public, là, bien dans l'œil, vous savez, tas de mufles... et le reste...» lui dis-je. «Tes affaires semblaient cependant bien marcher, à distance?...»
—«Trop bien,» fit-il en haussant les épaules, «Mme de Bonnivet m'a invité à souper chez elle, après le spectacle...»
—«Et la petite Favier?» demandai-je.
—«Tu as mis le doigt sur la plaie,» répondit-il. «Je lui ai promis de la reconduire. Je ne peux pourtant pas la lâcher au dernier moment, je mériterais trop moi-même d'être mis dans le tas dont parlait cet inimitable professeur d'énergie... Et si je me dégage à présent, va te promener, elle me savate la fin de ma pièce.»
—«Tu penses à tout,» lui dis-je, avec une ironie à laquelle il ne prit pas garde. «Hé bien! lâche Mme de Bonnivet. Celle-là ne te joue pas de pièce, et c'est assez dans la ligne de conduite que tu m'as confessée tout à l'heure: à coquette coquette et demie... Elle t'invitera une autre fois...»
—«En attendant, j'ai accepté,» interrompit-il, «et la coquetterie, cette fois, c'était d'accepter... Ce serait trop simple de jouer au plus fin avec les femmes, si ce jeu consistait à toujours feindre la froideur. Il y a des moments où il faut leur tenir la timbale haute, et elles grimpent à la perche avec d'autant plus d'ardeur. Il y en a d'autres où il faut être à la merci de leur plus léger caprice... Enfin, je te répète que j'ai accepté... Il s'agit de trouver le moyen de me dégager de Camille...—Bon,» dit-il, après un moment de silence, «je crois que j'y suis... L'amalgame de vos deux sublimes m'y aidera. Mais il faut que tu veuilles bien. Tu veux bien?... Alors je vais te présenter à Mme de Bonnivet. Elle t'invitera à souper aussi. C'est une femme comme ça... Tu refuseras...»
—«J'aurais toujours refusé,» fis-je, «sans te demander ton avis. Mais je ne comprends pas le rapport...»
—«Tu comprendras plus tard,» dit-il, et ses prunelles exprimaient de nouveau la joie de la performance exécutée devant un témoin complaisant: «laisse-moi le plaisir de t'intriguer, et promets-moi aussi de te prêter à une autre chose que je te demanderai. Hé! Rien de mal, belle âme. Voici l'entr'acte. Avant de monter chez la reine Anne, allons de nouveau saluer Camille. C'est dans le plan... Hein! quelle bonne salle ce soir, comme tout porte!...»
La toile était tombée en effet, parmi des applaudissements de plus en plus nourris et des rappels enthousiastes, tandis que Jacques m'associait de la sorte, en me consultant à peine, à son énigmatique projet de rouerie. Je pensai bien, une minute, à refuser cette complicité. Elle ne s'accordait guère avec mon indignation de tout à l'heure. Ce scrupule ne tint pas contre la curiosité de savoir par quel détour ce Monsieur Célimène de la littérature s'échapperait du piège où il s'était pris lui-même. Du moins je me donnai ce prétexte, sur le moment. Aujourd'hui je crois bien que je cédai surtout, et simplement, à l'attrait qui me portait vers la jolie actrice. L'on ne devrait jamais être trop sévère pour les trahisons d'un autre. Les plus scrupuleux sont prêts à les accepter, à les aider, quand elles s'accordent avec leur secret désir. La vérité cynique, la vraie, c'est que je n'avais plus la moindre idée de blâmer Molan lorsque nous nous engageâmes de nouveau dans les coulisses pour gagner le réduit où le pseudo Burne Jones nous attendait—comme les actrices attendent.—Celle-ci avait beau aimer son amant du plus sincère amour, elle n'en restait pas moins la comédienne en vogue qui doit ménager ses admirateurs, et elle ne pouvait même pas garder intact l'asile de sa modeste loge. Des voix s'en échappaient, quand nous en approchâmes. Jacques les écouta un instant, avec une nervosité de sa physionomie qui me fit lui pardonner bien des choses. S'il était contrarié, c'est qu'il était jaloux. Par conséquent sa moquerie indifférente était feinte. Je devais apprendre par son exemple, une fois de plus, qu'il n'y a aucun lien nécessaire entre la jalousie et l'amour.
—«Camille n'est pas seule...» fit-il.
—«Alors nous reviendrons,» répondis-je. «Elle préférera causer avec toi plus en tête-à-tête, et c'est mieux aussi, étant donné ce que tu as à lui dire...»
—«Au contraire,» répliqua-t-il avec une gaieté soudaine dans son sourire, et d'un accent très bas, «je viens de distinguer les deux voix, c'est le gros Tournade et c'est Figon. Tu ne les connais pas? Figon est étonnant, tu verras. C'est le snob de la grande espèce, un ilote de vanité à dégoûter des titres M. Jourdain lui-même... Quant à Tournade, c'est le fils du gros marchand de bougies,—les bougies Tournade, tu ne brûles que cela.—Des millions, naturellement... Et je le soupçonne d'être très disposé à en mettre un morceau aux pieds de Camille... Ah!» continua-t-il avec plus de malice encore, «tu vas perdre la fleur de ta première impression... La petite a du cœur et plus de délicatesse que n'en comporte son métier, mais on n'est pas au théâtre pour rien, et elle n'a pas toujours le ton qu'elle a eu tout à l'heure avec nous... Allons, du courage!...»
Et il frappa contre la porte avec sa canne d'une façon qui démentait un peu ses paroles. Il y avait une autorité et de nouveau une nervosité dans ce petit coup sec. «Décidément il y tient plus qu'il ne veut l'avouer et se l'avouer,» me répétai-je, tandis que cette porte s'ouvrait. Deux lampes et plusieurs bougies allumées maintenant rendaient étouffante l'atmosphère de l'étroit local où se tenaient, outre l'actrice et son habilleuse, les personnages dont Jacques m'avait annoncé la présence. Je reconnus aussitôt les deux types du bas viveur actuel, si merveilleusement dessinés par Forain. L'un, que je devinai à son encolure être le Tournade, montrait une grosse face, plaquée de rouge, d'un cocher trop bien nourri, avec une de ces lourdes et ignobles bouches qui appellent le noir cigare congestionnant, des yeux à la fois finauds, brutaux et assouvis, une calvitie menaçante, de courts favoris roux, la carrure d'un boxeur... Et quelle main, aux larges doigts gras, boudinant autour de larges bagues à larges pierres! Quelque âpre paysan, acheteur de biens nationaux, revit dans les gens de cette espèce, et ils apportent à la crapule élégante une âme ignoblement positive de fils d'usurier, nourrie par un tempérament de portefaix. L'autre, le Figon, maigre et veule, avait un nez infini sur une bouche dont chaque dent était un pari d'aurification. Ses yeux verts et bordés de jambon,—abominable mais irremplaçable métaphore de l'argot du peuple,—clignotaient dans un teint pourri de remèdes secrets, un de ces teints où roule une lymphe gâtée qui corrompt la chair qu'elle devrait nourrir. Le poil rare, les épaules étroites, l'épine déjà cassée, quel exemplaire de cet épuisement sans race qui justifierait les colères des ouvriers contre la bourgeoisie, si eux-mêmes, basse canaille nourrie et rongée des mêmes vices, ne valaient pas moins encore! Et tous les deux, l'obèse Tournade et l'évidé Figon, avaient cette façon de porter l'habit de soirée, ces larges boutons d'or au plastron, ce bouquet à la boutonnière, ce chapeau en arrière sur la tête, uniforme de sottise ou d'infamie, depuis que le caricaturiste génial de Doux Pays—ce Goya du macabre et gouailleur sabbat Parisien—a illustré de ses légendes cette tenue du «fêtard» où la correction fait mieux saillir l'abjection. Éclairés par le jour cru de la petite loge, ces deux visiteurs, debout, appuyés contre le mur, tétaient leurs cannes avec un air d'abrutissement, et ils regardaient la petite actrice assise à sa toilette, un peignoir sur ses épaules. Elle faisait sa figure pour le prochain acte, où elle devait paraître soi-disant déguisée—avec le costume même du portrait qui lui valait son surnom dans la pièce, toute en bleu, du satin de ses souliers au ruban de sa chevelure. L'unique chaise longue et l'unique fauteuil, montraient une robe étalée et un manteau. Évidemment les personnages s'imposaient à elle sans qu'elle leur eût même dit de s'asseoir, et elle allait les congédier. Ce signe de son indépendance me causa un vif plaisir. J'avais conçu pour ces jeunes gens, à première vue, une antipathie violente,—après cela comment douter des pressentiments?—surtout pour l'héritier de la bougie Tournade qui avait échangé avec Jacques un bonjour assez sec. Le sire de Figon, lui, servait à l'auteur en vogue tous les «cher maître» de rigueur et des éloges sur la pièce, imbéciles de platitude. Jacques les accueillait la bouche en cœur. L'encens est toujours bon, si grossier soit-il, et quand la cassolette serait la plus vulgaire des blagues à tabac. Il dodelinait de la tête, indulgemment, jusqu'à ce que le sire de Figon conclut:
—«Enfin, vous êtes mes deux auteurs préférés, vous et...»
Je ne répéterai pas ici le nom du littérateur outrageusement médiocre auquel le nigaud associait ainsi le pauvre Jacques. Celui-ci eut un demi-haut-le-corps qui faillit me donner le fou rire, tandis que l'actrice interrompait brutalement:
—«Allez-vous fermer la boîte à gaffes?...» fit-elle. «Je vous ai déjà dit que je voulais bien vous supporter, à condition que vous ne parleriez jamais ni de livres ni de théâtre.» Elle avait eu pour apostropher le jeune homme, qui la regarda en ricanant avec stupidité, un coup de gueule dans sa voix d'ordinaire si fine, et elle continua: «Si Molan vous rate dans sa prochaine pièce, il aura de la bonté. Je lui donnerai mes tuyaux sur vous. Savez-vous ce qu'il vient de me conter, Jacques? Gladys, son ancienne, vous la connaissez, celle que vous appeliez la Gothon du Gotha à cause de ses amours avec les gens chic?... Elle l'avait lâché pour un calicot. Elle vient de lâcher le calicot pour se remettre avec un lord...—On peut de nouveau la saluer, enfin!... nous a dit M. de Figon... Est-ce coquet?...»
—«Allons,» interjeta Tournade de l'air d'autorité d'un homme de cercle qui ne veut pas laisser manquer de respect à un autre homme de cercle devant de simples gens de lettres ou d'atelier: «vous savez bien que Louis plaisantait, et ce n'est pas gentil à vous de le blaguer... Vous seriez la première à vous désoler, si vous voyiez son nom et son mot dans quelque écho de journal...»
—«A l'autre,» répondit-elle en se tournant vers lui. «D'abord ces messieurs ne sont pas des journalistes, apprenez à qui vous parlez vous-même, mon petit. Pour un jour que vous n'avez pas bu, vous manquez une riche occasion de vous taire... Et puis si vous n'êtes pas content, vous savez, je suis chez moi ici.»
Elle avait dans les yeux un si mauvais regard en prononçant, avec un accent de plus en plus aigre, ces divers discours d'insolence sans esprit, elle y mettait une si outrageante intention de faire vider la place aux deux jeunes gens que j'en eus un sentiment de honte pour eux et presque de pitié, pour Tournade surtout qui avait un aspect d'homme brutal et grossier, mais d'un homme quand même, avec du sang et de l'orgueil. Il se contenta de hausser les épaules, et de rire, d'un rire aussi gros que lui, sans répondre, tandis que Jacques disait:
—«Nous étions venus vous faire notre compliment, petite Duchesse, mais il paraît que ce n'est pas la soirée aux douceurs...»
—«Pour vous et pour votre ami toujours,» répondit-elle, en tournant vers nous son visage redevenu tendre, et ses jolis yeux brillants disaient, proclamaient, criaient cette autre phrase: «Voilà l'amant que j'aime, et j'en suis fière, et je veux que vous le sachiez, que vous le répétiez, que le monde entier le sache...»
—«Merci,» dit Jacques. Sans doute sa fatuité avait eu sa pâture suffisante. Et il lui déplaisait de triompher trop ouvertement d'un Tournade ou d'un Figon, car il continua: «Vous me permettez, pourtant, une petite critique?...» Camille coula vers lui un nouveau regard maintenant, un peu inquiet, en continuant à mettre du rouge à ses joues avec la patte de lièvre, et il commença de lui formuler deux remarques insignifiantes que je lui avais faites sur le soulignement excessif de deux répliques du rôle... L'une portait sur une façon que l'actrice avait eue de dire à une amie un «je ne lui en veux pas...» en parlant du mari qu'elle aimait; l'autre, sur un geste devant une écriture reconnue dans l'adresse d'une lettre... Je ne pus m'empêcher d'admirer leur changement de regard et de voix, à tous les deux, au cours de cette petite discussion. Le sérieux soudain de leurs visages montrait combien, malgré sa vanité à lui, malgré sa passion à elle, le réel de leur personne était là, dans la technique de leur art. Ils avaient aboli notre existence à nous trois, Tournade, Figon et moi-même. De leur côté les deux viveurs affectèrent de parler de choses qui les intéressaient, et que nous ne pouvions comprendre. J'entendais des noms de chevaux sans doute célèbres à cette époque: Farfadet, Shannon, Little Duck, Fichue-Rosse, alterner avec les phrases professionnelles de l'écrivain et de l'actrice. Ah! comme cet avisé de Molan s'était vite approprié les deux pauvres idées que je lui avais données, sans raconter de qui il les tenait! Son seul ménagement pour mon amour-propre fut de m'appeler à l'appui de sa thèse:
—«Demandez plutôt à Vincent, lui qui a étudié les physionomies...»
—«Hé bien!» me disait-il en sortant quelques minutes plus tard et sans que les Tournade et les Figon eussent vidé la place, «nous la laissons en proie aux bêtes, comme une martyre chrétienne, quoiqu'elle ne soit ni chrétienne, ni martyre, ni le reste... Tu as vu qu'elle cache un petit voyou, elle aussi, sous son profil Préraphaëlite, comme un certain nombre de ses collègues... Maintenant que nous n'y sommes plus, ces deux grotesques vont la gober de nouveau... Passe-moi le mot, il est dans le style de leur conversation à tous trois, sois-en sûr. Quelle singulière machine qu'une femme, pourtant! On dirait qu'une cloison-étanche sépare l'amoureuse et l'autre...»
—«Elle a souvent ce mauvais ton?» lui demandai-je, «et eux, pourquoi supportent-ils d'être traités ainsi?...»
—«Bah!...» répondit-il avec sa modestie habituelle, «elle leur en aurait dit bien d'autres pour me prouver qu'elle n'aime que moi. Car, entre nous, je sais que ce Tournade lui fait la cour. Quant à eux, comptes-tu pour rien le plaisir de dire à leur bar, sur le coup de minuit, tout en suçant la paille d'un drink: Nous étions chez la petite Favier tout à l'heure, ce qu'elle a été drôle!...» Puis, comme nous nous trouvions devant la porte de notre baignoire et que je faisais le geste d'entrer: «Mais non! Mais non! Tu oublies que nous devons d'abord rendre visite à Mme de Bonnivet...»
—«Où je refuserai l'invitation. C'est entendu.»
—«Où tu refuseras l'invitation...» Il m'avait pris le bras. Un employé nous avait ouvert, avec force salamalecs, la porte de communication entre la scène et la salle, et mon ami continuait, tandis que nous montions ce nouvel escalier: «Pour te récompenser, je vais t'initier au détail du plan qui me dégagera ce soir vis-à-vis de Camille... Tu verras que c'est joliment manœuvré. Avec les femmes, surtout de théâtre, je suis pour les mensonges énormes et simplistes. Retiens la recette. Ce sont les seuls qui réussissent, parce qu'elles ne croient pas qu'on aurait l'audace de les inventer... Tout à l'heure, au dernier acte, juste au moment où Camille est en scène, on m'apporte une lettre que je fais semblant de lire... Tu y es? Je montre un étonnement, et, vite, je griffonne quelque chose sur ma carte, que je te laisse. Puis je sors... Camille aura tout vu, elle sera inquiète. Elle me jouera sa grande scène avec nervosité. C'est ce qu'il faut, en passant. Tu iras ensuite lui porter mon carton, où je lui expliquerai que Fomberteau, tu le connais bien? Non. C'est un des rares critiques qui ne m'ont pas chipoté sur la Duchesse, et à cause de cela, Camille l'aime. Bref, que Fomberteau a eu une altercation ce soir avec un confrère et qu'il veut absolument me parler pour que je sois son témoin. Je n'aurai pas pu refuser. Tu lui confirmes cette histoire. Elle te croit, toujours à cause de l'amalgame... Et le tour est joué... Mais Mme de Bonnivet, c'est la loge 32... Nous l'avons dépassée... Bon, la voici.»
Il avait frappé, en disant ces mots, avec la même petite pomme d'or qui lui avait servi tout à l'heure à se faire ouvrir une autre loge, et il avait mis à ce geste autant de discrète déférence cette fois que d'autorité l'autre. Le respect de la fortune avec ou sans titre, n'est pas la faiblesse des seuls Figon. Un homme en habit noir nous avait ouvert avec un sourire, un léger salut et tout de suite un effacement. C'était Bonnivet, à qui Jacques me présenta, puis à Mme de Bonnivet, puis au vicomte de Senneterre, le rabatteur, et déjà j'étais assis sur la chaise du devant laissée libre par un de ces messieurs. La jeune femme prenait des grains de raisin glacé, dans une boîte, à l'aide d'une petite pince dorée. Elle les mangeait en montrant ses dents si blanches et si minces, avec une espèce de sensualité cruelle. J'entendais le grain candi craquer entre ses lèvres, tandis qu'elle me demandait:
—«Vous allez faire le portrait de la petite Favier, monsieur La Croix? m'a dit Molan. C'est une jolie fille... J'espère que vous lui donnerez une autre expression, par exemple... Si le cher Maître n'était pas là, je dirais que, lorsqu'elle ne parle pas, c'est vraiment la vache classique qui regarde passer un train...»
Elle avait regardé elle-même, tout en causant, l'homme de lettres à qui elle donnait du «cher maître», comme Figon, mais avec quelle souveraine impertinence. Le sachant l'amant de celle à qui elle appliquait cette vulgaire épigramme, quelle impertinence encore et soulignée par un rire si dur! Avait-elle assez le rire, la voix de ses yeux, une jolie voix de métal, clairement timbrée, mais implacable, un rire gai, mais pour moi affreusement brutal!... Si l'on ne pouvait—je me répète, car ce fut pour moi la frappante impression de cette première rencontre,—imaginer que de vraies et chaudes larmes germassent dans ces prunelles d'un bleu de pierreries, on ne pouvait pas davantage imaginer l'étouffement d'un soupir ou la musique d'une tendresse dans cette voix-là, ni une indulgence dans cette gaieté. Pourtant ce qui, à la minute même, acheva de me la rendre antipathique à en souffrir, ce ne fut pas ce qu'elle disait,—une mesquinerie de femme jalouse justifiait sa méchanceté,—ce fut un trait saisissant de toute sa personnalité. Comment trouver des mots pour rendre quelques indéfinissables nuances de physionomie que trois lignes tracées au crayon et deux touches de couleur reproduiraient avec une autre netteté? Comment dire ce quelque chose d'insensible à la fois et d'énervé, de glacial et de détraqué, si reconnaissable au contraste entre ses paroles persifleuses et son profil mince, presque idéal d'aristocratie native, entre son rire gouailleur et sa bouche fine, entre son port de tête dédaigneux et ses manières volontairement familières? Cette jolie et délicate tête, d'une grâce hautaine et fragile, qui m'avait, aussitôt, évoqué l'image d'une reine des Elfes, avec le blond cendré de ses cheveux et son teint de fleur, était, je l'ai compris depuis, la victime de l'ennui le plus terrible qui soit au monde, celui que nous inflige l'insensibilité absolue au milieu de tous les biens du monde, l'incapacité radicale de jouir de quoi que ce soit quand on possède tout ce qui fait envie. Depuis, j'ai pensé que le «cher maître» s'était fort sottement trompé sur son compte, et que cet ennui, si analogue à celui d'un viveur vieillissant, venait peut-être de bien des abus, et qu'il y avait une blasée derrière cette ennuyée. J'ai deviné qu'elle avait osé bien des expériences, avec une audace singulière. Mais il n'était pas besoin de ces hypothèses sur les secrets de sa vie pour que le malaise me gagnât. Rien que la directe manière qu'elle eut aussitôt de m'interroger aurait suffi à me donner, à moi qui ne peux pas supporter les questions, un frisson d'insécurité.
—«Il y a longtemps que vous connaissez Molan?» me demanda-t-elle sans transition.
—«Mais quelque quinze ans,» répondis-je.
—«Est-ce que vous l'aviez jamais vu amoureux autrement que dans ses livres?...»
—«Vous allez tout de suite l'intimider, madame,» répondit pour moi mon camarade. «Il n'est pas habitué au connétablisme...» Il avait imaginé ce petit mot pour définir le tour d'esprit volontiers blagueur de la jeune femme. Chez toute autre un ton pareil eût été de la mauvaise éducation, simplement. Chez elle, c'était le privilège de la femme supérieure qui porte un nom historique,—sans y avoir droit, d'ailleurs. Cette prétention à la grande noblesse était sans doute le point faible de cette jolie plébéienne promue à l'aristocratie de par les millions du farinier, son beau-père, et de son père Taraval, le boursier. Car elle sourit à cette flatterie que je jugeai à part moi une platitude. Elle continua en s'adressant toujours à moi, de la bouche, tandis que ses yeux ne quittaient pas Molan.
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