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Morgan Rice

Morgan Rice est l'auteur à succès n 1 et l'auteur à succès chez USA Aujourd'hui de la série d'épopées fantastiques L'ANNEAU DU SORCIER, qui contient dix-sept tomes, de la série à succès n 1 SOUVENIRS D'UNE VAMPIRE, qui contient onze tomes (pour l'instant), de la série à succès n 1 LA TRILOGIE DES RESCAPÉS, thriller post-apocalyptique qui contient deux tomes (pour l'instant) et de la nouvelle série d'épopées fantastiques ROIS ET SORCIERS. Les livres de Morgan sont disponibles en édition audio et papier, et des traductions sont disponibles en plus de 25 langues.

TRANSFORMATION (Livre #1 Mémoires d'un Vampire), ARÈNE UN (Livre #1 de la Trilogie des Rescapés) et  LA QUÊTE DES HÉROS (Livre #1 de L’Anneau du Sorcier) sont tous disponibles pour téléchargement!

Morgan adore recevoir de vos nouvelles, donc, n'hésitez pas à visiter www.morganricebooks.com pour vous inscrire sur la liste de distribution, recevoir un livre gratuit, recevoir des cadeaux gratuits, télécharger l'appli gratuite, lire les dernières nouvelles exclusives, vous connecter à Facebook et à Twitter, et rester en contact !

Sélection d'Acclamations pour Morgan Rice

“Livre fantastique plein d'entrain qui intègre un soupçon de mystère et de complot dans son intrigue. Toute l'histoire de La Quête des Héros porte sur la recherche du courage et la définition d'un but de vie qui mène à la croissance, la maturité et l'excellence …. Pour ceux qui recherchent des aventures fantastiques substantielles, les protagonistes, les techniques et l'action fournissent une vigoureuse série de rencontres qui se focalisent efficacement sur l'évolution de Thor d'un enfant rêveur à un jeune adulte confronté à d'impossibles conditions de survie …. Et ce n'est que le début de ce qui promet d'être une série épique pour jeunes adultes.”

--Midwest Book Review (D. Donovan, Critique d'eBooks)

“L'ANNEAU DU SORCIER a tous les ingrédients d'un succès immédiat : des intrigues, des contre-intrigues, du mystère, de vaillants chevaliers et des relations en plein épanouissement qui débordent de cœurs brisés, de tromperies et de trahisons. Ce roman vous distraira pendant des heures et satisfera toutes les tranches d'âge. A ajouter à la bibliothèque permanente de tous les lecteurs d'heroic fantasy.”

--Books and Movie Reviews, Roberto Mattos

“La distrayante fantaisie épique de Rice [L'ANNEAU DU SORCIER] comprend des traits classiques du genre : un cadre puissant, fortement inspiré par l’Écosse ancienne et son histoire, et un bon sens des intrigues de cour.”

—Kirkus Reviews

“J'ai adoré la façon dont Morgan Rice a créé le personnage de Thor et le monde dans lequel il vivait. Le paysage et les créatures qui le hantaient étaient très bien décrits … J'ai apprécié [l'intrigue]. Elle était courte et charmante …. Il y avait juste la bonne quantité de personnages secondaires, ce qui fait que je ne m'y suis pas perdue. Il y avait des aventures et des moments déchirants, mais l'action décrite n'était pas exagérément grotesque. Le livre serait parfait pour un lecteur adolescent … Il contient les prémices de quelque chose de remarquable …”

--San Francisco Book Review

“Dans ce premier tome, bourré d'action, de la fantaisie épique de la série de l'Anneau du Sorcier (qui contient actuellement 14 tomes), Rice présente aux lecteurs Thorgrin "Thor" McLeod, 14 ans. Son rêve est de faire partie de la Légion d'Argent, les chevaliers d'élite qui servent le roi …. L'écriture de Rice est consistante et les prémisses intrigantes.”

--Publishers Weekly

“[LA QUÊTE DES HÉROS] est rapide et facile à lire. Les chapitres se terminent d'une façon qui vous poussent à lire la suite du livre et vous ôtent l'envie de le poser. Il y a des fautes de frappe dans le livre et des confusions sur certains noms mais cela ne détourne pas le lecteur de l'histoire dans son ensemble. La fin du livre m'a donné envie de me procurer immédiatement le tome suivant et c'est ce que j'ai fait. Les neuf tomes de la série de l'Anneau du Sorcier peuvent tous s'acheter dès maintenant sur la boutique Kindle et, actuellement, vous pouvez commencer par La Quête des Héros, qui est en téléchargement gratuit sur cette plate-forme ! Si vous recherchez quelque chose de rapide et d'amusant à lire pendant que vous êtes en vacances, ce livre fera parfaitement l'affaire.”

--FantasyOnline.filet
Livres par Morgan Rice

ROIS ET SORCIERS

L'ASCENSION DES DRAGONS (Tome n  1)

L'ANNEAU DU SORCIER

LA QUÊTE DES HEROS (Tome n 1)

LA MARCHE DES ROIS (Tome n 2)

LE DESTIN DES DRAGONS (Tome n 3)

UN CRI D'HONNEUR (Tome n 4)

UNE PROMESSE DE GLOIRE (Tome n 5)

UNE VALEUREUSE CHARGE (Tome n 6)

UN RITE D'EPEES (Tome n 7)

UNE CONCESSION D'ARMES (Tome n 8)

UN CIEL DE CHARMES (Tome n 9)

UNE MER DE BOUCLIERS (Tome n 10)

LE REGNE DE L'ACIER (Tome n 11)

UNE TERRE DE FEU (Tome n 12)

LE REGNE DES REINES (Tome n 13)

LE SERMENT DES FRERES (Tome n 14)

UN REVE DE MORTELS (Tome n 15)

LA JOUTE DES CHEVALIERS (Tome n 16)

LE CADEAU DE LA BATAILLE (Tome n 17)

LA TRILOGIE DES RESCAPES

ARENE UN: SLAVERSUNNERS (Tome n 1)

ARENE DEUX (Tome n 2)

SOUVENIRS D'UNE VAMPIRE

TRANSFORMATION (Tome n 1)

ADORATION (Tome n 2)

TRAHISON (Tome n 3)

PRÉDESTINATION (Tome n 4)

DÉSIR (Tome n 5)

FIANÇAILLES (Tome n 6)

SERMENT (Tome n 7)

RETROUVAILLES (Tome n 8)

RÉSURRECTION (Tome n 9)

ENVIE (Tome n 10)

DESTIN (Tome n 11)


Écoutez la série de L'ANNEAU DU SORCIER en format livre audio !

Copyright © 2012 par Morgan Rice

Tous droits réservés. Sauf dérogations autorisées par la Loi états-unienne sur le droit d'auteur de 1976, aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous quelque forme que ce soit ou par quelque moyen que ce soit, ou stockée dans une base de données ou système de récupération, sans l'autorisation préalable de l'auteur.

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Il s'agit d'une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les entreprises, les organisations, les lieux, les événements et les incidents sont le fruit de l'imagination de l'auteur ou sont utilisés dans un but fictionnel. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, n'est que pure coïncidence.

Image de couverture : Copyright RazoomGame, utilisée en vertu d'une licence accordée par Shutterstock.com.


 
“La tête qui porte une couronne ne repose jamais avec calme !”
 
—William Shakespeare
Henry IV, Deuxième Partie


CHAPITRE PREMIER

Le garçon se tenait sur le tertre le plus haut de la vallée du Royaume de l'Ouest de l'Anneau. Il regardait le premier soleil se lever vers le nord. Des collines vertes ondulantes s'étendaient jusqu'à perte de vue, plongeant et s'élevant comme des bosses de chameau en formant une série de vallées et de pics. Les rayons orange brûlé du premier soleil s'attardaient dans les brumes matinales en les faisant étinceler. Cela donnait à la lumière un aspect magique qui allait bien avec l'humeur du garçon. Il se réveillait rarement aussi tôt et s'aventurait rarement aussi loin de la maison (et ne montait jamais aussi haut) car il savait que cela mettrait son père en colère. Cependant, ce jour-là, il s'en moquait. Ce jour-là, il ne tint pas compte des millions de règles et de corvées qui l'opprimaient depuis sa naissance il y a quatorze ans, car ce jour était différent. C'était le jour d'arrivée de sa destinée.

Le garçon, Thorgrin du Royaume de l'Ouest de la Province du Sud du clan McLeod (que tous ceux qu'il aimait connaissaient simplement par le nom de Thor), le cadet de quatre garçons, celui que son père aimait le moins, était resté éveillé toute la nuit en anticipation de ce jour. Il s'était retourné dans tous les sens, les yeux troubles, en demandant fortement au premier soleil de se lever. Car il n'y avait qu'un seul jour comme celui-là tous les deux ou trois ans, et s'il le manquait, il serait coincé dans ce village, condamné à s'occuper du troupeau de son père pour le restant de ses jours. C'était une pensée qu'il ne pouvait supporter.

Le Jour de la Conscription. C'était le seul jour où l'Armée du Roi parcourait les provinces et triait sur le volet les hommes qui voulaient s'engager dans la Légion du Roi. Depuis sa naissance, Thor ne rêvait de rien d'autre. Pour lui, la vie ne signifiait qu'une seule chose : rejoindre l'Argent, la force de chevaliers d'élite du Roi, paré de la plus belle des armures et des meilleures armes que l'on puisse trouver où que ce soit dans les deux royaumes. Et il était impossible de rejoindre l'Argent sans d'abord rejoindre la Légion, la compagnie d'écuyers de quatorze à dix-neuf ans. Et si on n'était pas le fils d'un noble, ou d'un guerrier célèbre, il n'y avait aucun autre moyen de rejoindre la Légion.

Le Jour de la Conscription était la seule exception. C'était un événement rare qui se produisait tous les deux ou trois ans. Quand la Légion était à court de soldats, les hommes du Roi passaient le pays au peigne fin à la recherche de nouvelles recrues. Tout le monde savait que savait que peu de roturiers étaient choisis, et qu'encore moins d'entre eux seraient vraiment intégrés à la Légion.

Thor scruta attentivement l'horizon, à la recherche du moindre signe de mouvement. Il savait que l'Argent serait forcée de prendre cette route, la seule qui mène à son village, et il voulait être le premier à les repérer. Son troupeau de moutons protestait tout autour de lui, produisait un chœur de grognements agaçants et le poussait à les ramener en bas de la montagne, où l'herbe était meilleure. Il essaya de refouler le bruit et la puanteur. Il fallait qu'il se concentre.

La seule chose qui avait rendu tout ça supportable, toutes ces années passées à s'occuper des troupeaux, à être le domestique de son père, le domestique de ses frères aînés, celui dont on s'occupait le moins et qu'on accablait le plus, c'était l'idée qu'un jour il quitterait cet endroit. Un jour, quand l'Argent viendrait, il surprendrait tous ceux qui l'avaient sous-estimé et il serait sélectionné. En un seul mouvement rapide, il monterait sur leur chariot et dirait adieu à tout ça.

Il était évident que le père de Thor ne l'avait jamais considéré comme un candidat sérieux pour la Légion : en fait, il ne l'avait jamais considéré comme candidat pour quoi que ce soit. Au lieu de ça, son père donnait son amour et son attention aux trois frères aînés de Thor. L'aîné avait dix-neuf ans et les autres ne se suivaient que d'un an, ce qui faisait que Thor avait bien trois ans de moins que n'importe lequel d'eux. Peut-être était-ce parce qu'ils étaient d'un âge plus proche ou parce qu'ils se ressemblaient et ne ressemblaient pas à Thor que les trois frères aînés restaient ensemble et reconnaissaient à peine l'existence de Thor.

Ce qu'il y avait de pire, c'est qu'ils étaient plus grands, plus larges d'épaules et plus forts que lui, et Thor, qui savait qu'il n'était pas petit, se sentait quand même petit par rapport à eux, trouvait que ses jambes musclées étaient frêles par rapport à leurs fûts de chêne. Son père ne faisait rien pour rectifier cet état de fait et, en fait, il semblait l'apprécier, semblait trouver normal de laisser Thor s'occuper des moutons et aiguiser les armes pendant que ses frères avaient tout loisir de s'entraîner. On ne disait jamais mais on comprenait que Thor passerait sa vie en coulisse et serait forcé de regarder ses frères accomplir de grandes choses. S'il n'en tenait qu'à son père et à ses frères, sa destinée serait de rester ici, englouti par ce village, et de donner à sa famille le soutien qu'elle exigeait.

Pire encore, Thor sentait que, paradoxalement, ses frères avaient l'impression qu'il les menaçait, peut-être même qu'il les détestait. Thor le voyait dans chacun de leurs regards, chacun de leurs gestes. Il ne comprenait pas comment mais il éveillait chez eux quelque chose comme de la peur ou de la jalousie. Peut-être était-ce parce qu'il était différent d'eux, ne leur ressemblait pas, ne s'exprimait pas avec leurs manières; il ne s'habillait même pas comme eux, car son père réservait ce qu'il avait de mieux (les robes pourpres et écarlates, les armes dorées) à ses frères alors que Thor ne portait que les haillons les plus frustes.

Néanmoins, Thor tirait le meilleur parti de ce qu'il avait, se débrouillait pour que ses vêtements lui aillent, attachait sa robe à la taille avec une ceinture et, maintenant que l'été était de retour, il avait coupé ses manches pour que la brise caresse ses bras bronzés. Sa chemise était accompagnée d'un pantalon de grosse toile (le seul qu'il ait) et de bottes faites du cuir le plus ordinaire, lacées jusqu'aux tibias. Elles n'étaient pas du tout faites du même cuir que les chaussures de ses frères mais il s'en contentait. Ce qu'il portait, c'était l'uniforme typique du berger.

Cependant, il n'en avait pas vraiment le comportement typique. Thor était grand et mince et sa mâchoire fière, son menton noble, ses pommettes saillantes et ses yeux gris le faisaient ressembler à un guerrier égaré. Ses cheveux droits et marrons lui retombaient sur la tête en ondulant, juste en dessous de ses oreilles, et, derrière les boucles, ses yeux luisaient comme des vairons dans la lumière.

Les frères de Thor allaient avoir droit à une grasse matinée et à un repas copieux avant d'être envoyés à la Sélection avec les plus belles armes et la bénédiction de son père, alors que lui n'aurait même pas le droit de participer. Il avait une fois essayé de soulever la question avec son père. Ça s'était mal passé. Son père avait sommairement mis fin à la conversation et Thor n'avait pas réessayé. C'était injuste, voilà tout.

Thor était déterminé à rejeter le destin que son père lui avait prévu. Au premier signe de la caravane royale, il rentrerait au pas de course, confronterait son père et, que ça lui plaise ou non, il se présenterait aux hommes du Roi. Il se soumettrait à la sélection avec les autres. Son père ne pourrait pas l'en empêcher. L'idée lui noua l'estomac.

Le premier soleil monta plus haut et, quand le second soleil, vert menthe, commença à monter en ajoutant une couche de lumière au ciel violet, Thor les repéra.

Il se tint droit, les poils dressés, électrisé. Là-bas, à l'horizon, apparut la silhouette à peine visible d'une calèche dont les roues envoyaient de la poussière dans le ciel. Son cœur se mit à battre plus vite quand une autre calèche apparut, puis une autre. Même d'ici, les voitures dorées brillaient aux soleils, comme des poissons argentés qui bondissaient hors de l'eau.

Quand il compta douze calèches, il ne put plus attendre. Le cœur battant la chamade, oubliant son troupeau pour la première fois de sa vie, Thor se retourna et descendit maladroitement la colline, prêt à tout pour se faire connaître.

*

Thor prit à peine le temps de respirer quand il descendit les collines à toute vitesse, en traversant les arbres et en s'égratignant aux branches sans s'en préoccuper. Il atteint une clairière et vit son village qui s'étendait en dessous : c'était une tranquille ville de campagne remplie de maisons d'argile blanche à un étage et à toit de chaume. Il n'y avait que quelques dizaines de familles dans ce village. De la fumée sortait des cheminées, car la plupart des gens se levaient tôt pour préparer leur repas du matin. C'était un lieu idyllique, juste assez loin (une journée entière de cheval) de la Cour du Roi pour dissuader les passants. Rien qu'un village de paysans ordinaire au bord de l'Anneau, un simple engrenage dans la roue du Royaume de l'Ouest.

Thor parcourut la dernière partie du trajet à toute vitesse, se rua dans la place du village en faisant voler la poussière sur son passage. Les poulets et les chiens se sortirent précipitamment de sa route, et une vieille femme accroupie devant sa maison et devant un chaudron d'eau bouillante le siffla.

“Ralentis, mon garçon !” hurla-t-elle quand il passa à toute vitesse en envoyant de la poussière dans son feu.

Cependant, Thor n'avait aucune intention de ralentir, ni pour elle, ni pour qui que ce soit. Il tourna dans une rue transversale, puis dans une autre en suivant les méandres qu'il connaissait par cœur, jusqu'à ce qu'il arrive à la maison.

C'était une petite demeure quelconque comme toutes les autres, avec ses murs d'argile blanc et son toit de chaume angulaire. Comme dans la plupart de ces maisons, son unique pièce était séparée en deux : son père dormait d'un côté et ses trois frères de l'autre; à la différence de la plupart de ces maisons, celle-ci avait un petit poulailler à l'arrière et c'était là que Thor était forcé de dormir. Il avait commencé par dormir avec ses frères mais, avec le temps, ils avaient grandi, étaient devenus plus méchants et plus exclusifs et avaient ostensiblement refusé de lui faire de la place. Thor avait été vexé, mais maintenant, il appréciait d'avoir son propre espace et préférait ne pas avoir à subir leur présence. Pour lui, cela ne faisait que confirmer qu'il était exilé dans sa propre famille, ce qu'il avait longtemps su.

Thor courut vers la porte d'entrée et se rua à l'intérieur sans s'arrêter.

“Père !” cria-t-il en haletant. “L'Argent ! Ils arrivent !”

Son père et ses trois frères étaient courbés sur la table en train de déjeuner, déjà habillés dans leurs plus beaux vêtements. A ses mots, ils se levèrent d'un bond, passèrent à toute vitesse à côté de lui en lui heurtant les épaules, coururent hors de la maison et dans la rue.

Thor les suivit dehors et ils se mirent tous à scruter l'horizon.

“Je ne vois personne”, répondit Drake, l'aîné, de sa voix grave. Il avait les épaules les plus larges, les cheveux coupés courts comme ceux de ses frères, les yeux marron et de fines lèvres désapprobatrices. Il regarda Thor d'un air renfrogné, comme d'habitude.

“Moi non plus”, répondit Dross, qui n'avait qu'un an de moins que Drake et le défendait toujours.

“Ils arrivent !” répondit Thor en criant. “Je le jure !”

Son père se tourna vers lui et l'attrapa sévèrement par les épaules.

“Et comment pourrais-tu le savoir ?” demanda-t-il d'un ton autoritaire.

“Je les ai vus.”

“Comment ? D'où ?”

Thor hésita; son père le tenait. Il savait bien sûr que le seul endroit d'où Thor avait pu les repérer était le sommet de ce tertre. Maintenant, Thor ne savait plus comment réagir.

“Je … je suis monté au tertre —”

“Avec le troupeau ? Tu sais qu'il ne faut pas qu'il aille aussi loin.”

“Mais aujourd'hui, c'était différent. Il fallait que je voie.”

Son père lui lança un regard mauvais.

“Rentre tout de suite, va chercher les épées de tes frères et cire les fourreaux pour qu'ils aient l'air le plus beau possible avant que les hommes du Roi n'arrivent.”

Son père, qui en avait fini avec lui, se retourna vers ses frères, qui se tenaient tous dans la rue et regardaient au loin.

“Pensez-vous qu'ils nous sélectionneront ?” demanda Durs, le cadet des trois, qui avait bien trois ans de plus que Thor.

“Ils seraient idiots de ne pas le faire”, dit son père. “Ils manquent d'hommes cette année. Ils en ont sélectionné trop peu, ou alors, ils ne s'embêteraient pas à venir. Tenez-vous bien droits, tous les trois, levez le menton et dégagez la poitrine. Ne les regardez pas dans les yeux mais ne détournez pas non plus le regard. Soyez forts et confiants. Ne montrez aucune faiblesse. Si vous voulez être dans la Légion du Roi, vous devez vous comporter comme si vous y apparteniez déjà.”

“Oui, Père”, répondirent immédiatement ses trois garçons en se mettant en position.

Il se retourna et lança un regard furieux à Thor.

“Qu'est-ce que tu fais encore ici ?” demanda-t-il. “Rentre !”

Thor resta où il était, déchiré. Il ne voulait pas désobéir à son père, mais il fallait qu'il lui parle. Son cœur battait la chamade pendant qu'il réfléchissait. Il décida qu'il vaudrait mieux obéir, apporter les épées, puis confronter son père après. Une désobéissance immédiate serait contre-productive.

Thor se précipita dans la maison puis dans la cour de derrière, vers la remise aux armes. Il trouva les trois épées de ses frères, toutes les trois de beaux objets décorées des plus beaux pommeaux en argent qui soient, de précieux cadeaux pour lesquels son père avait travaillé durement pendant des années. Il les saisit toutes les trois, toujours aussi étonné par leur poids, et retraversa la maison au pas de course en les portant.

Il se précipita vers ses frères, leur tendit une épée à chacun, puis se tourna vers son père.

“Quoi, pas de cirage ?” dit Drake.

Son père se tourna vers Thor d'un air désapprobateur mais, avant qu'il ait pu dire quoi que ce soit, Thor prit la parole.

“Père, s'il vous plaît. Il faut que je vous parle !”

“Je t'ai dit de cirer —”

“S'il vous plaît, Père !”

Son père lui lança un regard furieux en hésitant. Il avait dû au visage de Thor qu'il était sérieux, car il finit par dire : “Alors ?”

“Je veux être candidat. Avec les autres. Pour la Légion.”

Le rire de ses frères retentit derrière lui et le fit rougir.

Son père, lui, ne rit pas; au contraire, il eut l'air encore plus renfrogné.

“Ah bon ?” demanda-t-il.

Thor répondit d'un vigoureux hochement de tête.

“J'ai quatorze ans. Je suis éligible.”

“La limite d'âge est à quatorze ans”, dit Drake avec dédain par dessus son épaule. “S'ils te prenaient, tu serais le plus jeune. Penses-tu qu'ils te choisiraient plutôt que quelqu'un comme moi ? J'ai cinq ans de plus que toi !”

“Tu es insolent”, dit Durs. “Tu l'as toujours été.”

Thor se tourna vers eux. “Ce n'est pas à vous que je demande”, dit-il.

Il se retourna vers son père, qui avait encore l'air renfrogné.

“Père, s'il vous plaît”, dit-il. “Laissez-moi une chance. C'est tout ce que je demande. Je sais que je suis jeune, mais je ferai mes preuves avec le temps.”

Son père secoua la tête.

“Tu n'es pas soldat, mon garçon. Tu n'es pas comme tes frères. Tu es berger. Ta vie est ici. Avec moi. Tu feras ton devoir et tu le feras bien. Il ne faut pas être trop ambitieux. Accepte la vie et apprends à l'aimer.”

Thor sentit son cœur se briser quand il vit sa vie s'effondrer devant ses yeux.

Non, pensa-t-il. C'est impossible.

“Mais, Père —”

“Silence !” hurla-t-il d'une voix si perçante qu'elle fendit l'air. “J'en ai assez dit. Ils arrivent. Sors de leur chemin et pense à te comporter correctement pendant qu'ils seront ici.”

Son père s'avança et poussa Thor de son chemin d'une seule main, comme s'il était un objet qu'il préférait ne pas voir. Sa paume musclée frappa Thor à la poitrine.

Un grand grondement se fit entendre. Les villageois sortirent tous de chez eux et s'alignèrent le long des rues. Un nuage de poussière grandissant annonça l'arrivée de la caravane et, quelques moments plus tard, une douzaine de calèches arriva en produisant comme un grand grondement de tonnerre.

Ils entrèrent en ville aussi brusquement qu'une armée et s'arrêtèrent près de la maison de Thor. Leurs chevaux caracolèrent sur place et renâclèrent. Il fallut longtemps pour que le nuage de poussière se dissipe et Thor essaya anxieusement de jeter un coup d'œil furtif à l'armure des soldats, à leur armement. Il n'avait jamais été aussi près de l'Argent et son cœur battait fort.

Le soldat perché sur l'étalon de devant mit pied à terre. C'en était un, un vrai, un authentique membre de l'Argent, vêtu d'une cotte de mailles brillante, un longue épée à la ceinture. Il semblait avoir dans les trente ans, être un homme mûr, barbe de plusieurs jours au visage, cicatrices à la joue et le nez crochu à cause d'une bataille. C'était le l'homme le plus robuste que Thor ait jamais vu, deux fois plus large que les autres, avec une expression qui disait que c'était lui le chef.

Le soldat descendit d'un bond sur la route de terre et ses éperons cliquetèrent quand il s'approcha de la ligne de garçons.

Partout dans le village, des dizaines de garçons se tenaient au garde à vous, espérant être choisis. Rejoindre l'Argent signifiait une vie d'honneur, de combat, de renommée, de gloire, ainsi que la possession de terres, d'un titre de noblesse et de richesses. Cela signifiait la meilleure fiancée, les plus belles terres, une vie de gloire. Cela signifiait l'honneur pour sa famille, et entrer dans la Légion était la première étape.

Thor scruta les grandes voitures dorées et comprit qu'elles ne pouvaient contenir qu'un nombre limité de recrues. C'était un grand royaume et ils avaient beaucoup de villes à visiter. Il eut la gorge serrée quand il comprit que ses chances étaient encore plus minces qu'il l'avait cru. Il faudrait qu'il batte tous ces autres garçons, parmi lesquels il y avait beaucoup de robustes combattants, ainsi que ses trois propres frères. Il eut un serrement de cœur.

Thor eut peine à respirer pendant que le soldat arpentait la rue en silence en inspectant les rangées de jeunes ambitieux. Il commença de l'autre côté de la rue, puis fit lentement demi-tour. Thor connaissait tous les autres garçons, bien sûr. Il aussi savait que certains d'entre eux avaient le désir secret de ne pas être choisis, même si leur famille voulait les envoyer à l'Argent. Ils avaient peur; ils feraient de mauvais soldats.

Thor bouillait d'indignation. Il sentait qu'il méritait autant d'être sélectionné que n'importe lequel d'entre eux. Ce n'était pas parce que ses frères étaient plus âgés, plus robustes et plus forts qu'il n'avait pas le droit de se présenter et d'être choisi. Il bouillait de haine pour son père, et il bondit presque quand le soldat s'approcha.

Le soldat s'arrêta, pour la première fois, devant ses frères. Il les toisa et sembla impressionné. Il tendit le bras, saisit un de leurs fourreaux et tira violemment dessus comme s'il voulait tester leur solidité.

Il fit un sourire.

“Tu n'as pas encore utilisé ton épée dans une bataille, n'est-ce pas ?” demanda-t-il à Drake.

Thor vit Drake nerveux pour la première fois de sa vie. Drake avala sa salive.

“Non, seigneur. Cependant, je l'ai utilisée de nombreuses fois pour m'entraîner, et j'espère —”

“Pour t'entraîner !”

Le soldat éclata de rire et se tourna vers les autres soldats, qui l'imitèrent en se moquant de Drake.

Drake rougit violemment. C'était la première fois que Thor voyait Drake dans l'embarras. D'habitude, c'était Drake qui mettait les autres dans l'embarras.

“Bon, dans ce cas, je dirai sûrement à nos ennemis de te craindre quand tu manies ton épée pour t'entraîner !”

La foule de soldats rit à nouveau.

Ensuite, le soldat se tourna vers les autres frères de Thor.

“Trois garçons de la même souche”, dit-il en grattant la barbe de trois jours qui lui poussait au menton. “Ça peut être utile. Vous avez tous une bonne taille. Cela dit, vous n'avez pas été mis à l'épreuve. Il vous faudra beaucoup d'entraînement si vous voulez faire l'affaire.”

Il s'interrompit.

“Je suppose qu'on peut vous trouver de la place.”

Il fit un signe de tête en direction du chariot de derrière.

“Montez et dépêchez-vous avant que je change d'avis.”

Les trois frères de Thor s'élancèrent vers la voiture, radieux. Thor remarqua son père était radieux, lui aussi.

Cependant, il se sentit découragé en les regardant partir.

Le soldat se retourna et se déplaça vers la maison suivante. Thor n'en pouvait plus.

“Sire !” cria Thor.

Son père se retourna et le regarda d'un air mauvais, mais Thor n'en avait plus rien à faire.

Le soldat s'arrêta, le dos tourné vers lui, et se retourna lentement.

Thor fit deux pas en avant, le cœur battant, et dégagea la poitrine autant qu'il le put.

“Vous ne m'avez pas passé en revue, sire”, dit-il.

Le soldat, étonné, toisa Thor comme s'il était un clown.

“Ah bon ?” demanda-t-il avant d'éclater de rire.

Ses hommes éclatèrent de rire, eux aussi, mais Thor s'en moquait. C'était le moment de faire ses preuves. C'était maintenant ou jamais.

“Je veux rejoindre la Légion !” dit Thor.

Le soldat avança vers Thor.

“Vraiment ?”

Il avait l'air amusé.

“Et as-tu même atteint ta quatorzième année ?”

“Oui, sire. Il y a deux semaines.”

“Il y a deux semaines !”

Le soldat hurla de rire et les hommes derrière eux en firent autant.

“Dans ce cas, nos ennemis trembleront sûrement en te voyant.”

Thor sentit qu'il bouillait d'indignation. Il fallait qu'il fasse quelque chose. Il ne pouvait pas laisser l'histoire se terminer comme ça. Le soldat se retourna pour s'éloigner mais Thor ne pouvait l'accepter.

Thor s'avança et hurla : “Sire ! Vous faites erreur !”

Un hoquet horrifié parcourut la foule quand le soldat s'arrêta et se retourna lentement une fois de plus.

Maintenant, il avait l'air renfrogné.

“Idiot de garçon !”, dit son père en saisissant Thor par l'épaule. “Rentre !”

“Pas question !” hurla Thor en se dégageant de la main de son père d'une secousse.

Le soldat avança vers Thor et son père recula.

“Connais-tu la peine que subissent ceux qui insultent l'Argent ?” dit le soldat d'un ton sec.

Le cœur de Thor battait la chamade, mais il savait qu'il ne pouvait pas céder.

“Veuillez lui pardonner, sire”, dit son père. “C'est un jeune enfant et —”

“Ce n'est pas à vous que je parle”, dit le soldat. D'un regard méprisant, il força le père de Thor à se détourner.

Le soldat se retourna vers Thor.

“Réponds-moi !” dit-il.

Thor avala sa salive, incapable de parler. Ce n'était pas comme ça qu'il avait prévu que ça se passerait.

“Insulter l'Argent, c'est insulter le Roi lui-même”, dit Thor humblement, récitant ce qu'il avait appris par cœur.

“Oui”, dit le soldat. “Ce qui signifie que je peux te donner quarante coups de fouet si je veux.”

“Je ne veux insulter personne, sire”, dit Thor. “Tout ce que je veux, c'est être sélectionné. S'il vous plaît. J'en ai toujours rêvé. S'il vous plaît. Laissez-moi vous rejoindre.”

Le soldat le regarda et, lentement, son expression s'adoucit. Au bout d'un long moment, il secoua la tête.

“Tu es jeune, mon garçon. Tu as le cœur fier. Cependant, tu n'es pas prêt. Reviens nous voir quand tu seras sevré.”

Sur ces mots, il se retourna et partit, énervé, en jetant à peine un coup d'œil aux autres garçons. Il enfourcha rapidement son cheval.

Thor, abattu, regarda la caravane s'élancer; les soldats partirent aussi vite qu'ils étaient arrivés.

La dernière chose que Thor vit, c'était ses frères qui, assis à l'arrière de la dernière voiture, le regardaient avec moquerie et désapprobation. On les emmenait sous ses yeux, loin d'ici, vers une vie meilleure.

En son for intérieur, Thor aurait voulu mourir.

Quand l'excitation qui l'entourait se dissipa, les villageois retournèrent furtivement chez eux.

“Tu te rends compte que tu t'es comporté comme un imbécile, idiot de garçon ?” dit le père de Thor d'un ton sec en le saisissant par les épaules. “Tu te rends compte que tu aurais pu gâcher les chances de tes frères ?”

Thor repoussa violemment les mains de son père et son père recula le bras et le gifla au visage.

Thor en ressentit la douleur et lança un regard furieux à son père. Pour la première fois, une partie de lui-même voulait rendre le coup à son père. Cependant, il se maîtrisa.

“Va chercher mes moutons et ramène-les. Maintenant ! Et quand tu reviendras, ne t'attends pas à ce que je t'offre un repas. Tu te coucheras à jeun ce soir et tu réfléchiras à ce que tu as fait.”

“Je ne reviendrai peut-être pas du tout !” hurla Thor en se retournant et en s'éloignant furieusement vers les collines.

“Thor !” hurla son père. Quelques-uns des villageois qui étaient restés dans la rue s'arrêtèrent et regardèrent.

Thor se mit à marcher plus vite, puis à courir. Il voulait s'éloigner de cet endroit autant que possible. Il remarqua à peine qu'il pleurait, que les larmes lui inondaient le visage alors que tous les rêves qu'il avait jamais eus se retrouvaient réduits en morceaux.

CHAPITRE DEUX

Thor erra pendant des heures dans les collines, furieux, jusqu'à ce qu'il finisse par choisir une colline et s'y asseye, les bras croisés sur les jambes, et regarde l'horizon. Il regarda les voitures disparaître, regarda le nuage de poussière qui s'attarda pendant des heures.

Il n'y aurait plus de visites. Maintenant, il était destiné à rester ici, dans ce village, pendant des années, à attendre une autre chance, s'ils revenaient un jour. Si son père le lui permettait. Maintenant, il n'y aurait plus que lui et son père, seuls à la maison, et son père passerait sûrement toute sa colère sur lui. Il continuerait à être le domestique de son père, les années passeraient et il finirait tout comme lui, coincé ici, à vivre une petite vie peu valorisante pendant que ses frères acquerraient gloire et renommée. Il sentait ses veines bouillir d'indignation devant tout ça. Ce n'était pas la vie qu'il était censé vivre. Il le savait.

Thor se creusa la cervelle pour trouver une solution, un moyen quelconque de changer la situation mais il n'y avait rien à faire. C'était le destin que la vie lui avait imposé.

Il resta assis plusieurs heures  puis se leva tristement et commença à remonter sur les collines qu'il connaissait, de plus en plus haut. Il se rapprocha inévitablement du troupeau, du tertre élevé. Alors qu'il montait la pente, le premier soleil se coucha dans le ciel et le second atteint son apogée en diffusant une teinte verdâtre. Thor avança en prenant son temps. Il retira sa fronde de sa taille sans réfléchir. La poignée en cuir était usée par des années d'utilisation. Il mit la main dans le sac attaché à sa hanche et palpa sa collection de cailloux, tous plus lisses les uns que les autres, choisis dans les meilleurs ruisseaux. Parfois, il tirait sur des oiseaux; d'autres fois, sur des rongeurs. C'était une habitude qui, au cours des années, était devenue une seconde nature. Au début, il avait raté toutes ses cibles, puis, une fois, il avait touché une cible mouvante. Depuis, il avait appris à bien viser. Maintenant, lancer des cailloux faisait partie de son être et ça l'aidait à libérer un peu de sa colère. Ses frères étaient peut-être capables de transpercer une bûche avec une épée, mais ils n'auraient jamais su toucher un oiseau en vol avec un caillou.

Sans réfléchir, Thor plaça un caillou dans la fronde, se pencha en arrière et le lança de toutes ses forces, en faisant comme s'il le lançait sur son père. Il toucha une branche sur un arbre éloigné, et elle tomba nettement. Quand il avait découvert qu'il pouvait vraiment tuer des animaux en mouvement, il avait arrêté de les viser, effrayé par son propre pouvoir et ne voulant faire de mal à aucune créature; maintenant, ses cibles étaient des branches. A moins que, bien sûr, un renard ne s'en prenne à son troupeau. Avec le temps, ils avaient appris à prendre leurs distances et, par conséquent, les moutons de Thor étaient ceux du village qui couraient le moins de risques.

Thor pensait à ses frères, à l'endroit où ils étaient à l'instant même, et il était furieux. Après un jour de cheval, ils arriveraient à la Cour du Roi. Il se l'imaginait très bien. Il les voyait arriver au son d'une grande fanfare pendant que des gens habillés de leurs plus beaux vêtements les saluaient. Des guerriers les saluaient. Des membres de l'Argent. On les accueillerait , on leur donnerait un endroit où vivre dans la caserne de la Légion, un endroit sur les terrains du Roi où ils s'entraîneraient en utilisant les plus belles armes. Chacun d'entre eux serait nommé écuyer d'un chevalier célèbre. Un jour, ils deviendraient chevaliers eux-mêmes, auraient leur propre cheval, leur propre blason et leur propre écuyer. Ils prendraient part à tous les festivals et dîneraient à la table du Roi. C'était une vie d'enchantement et elle lui avait échappé.

Thor se sentit physiquement malade, essaya de penser à autre chose mais n'y arriva pas. Il y avait une partie de lui, une partie profonde, qui hurlait contre lui. Elle lui disait de ne pas laisser tomber, qu'il avait une destinée plus grande que celle-ci. Il ne savait pas ce qu'elle était mais il savait qu'elle n'aurait pas lieu ici. Il sentait qu'il était différent. Peut-être même spécial. Il sentait que personne ne le comprenait et que tout le monde le sous-estimait.

Thor atteint le tertre le plus élevé et repéra son troupeau. Bien dressés, ses moutons étaient tous encore ensemble et broutaient avec contentement toute l'herbe qui était à leur portée. Il les compta en cherchant les marques rouges qu'il leur avait peintes sur le dos. Quand il eut fini, il se figea. Un mouton manquait à l'appel.

Il recompta plusieurs fois. Il n'arrivait pas à y croire : il en manquait un.

Thor n'avait jamais perdu de moutons et son père ne le lui pardonnerait jamais. Pire encore, il détestait l'idée qu'un de ses moutons se soit perdu, seul et vulnérable dans la nature sauvage. Il détestait qu'une créature innocente doive souffrir.

Thor courut vers le sommet du tertre et scruta l'horizon. Il le repéra au loin, à plusieurs collines de distance : c'était un mouton solitaire avec une marque rouge sur le dos. C'était le mouton le plus sauvage du troupeau. Son cœur s'arrêta de battre quand il se rendit compte que le mouton ne s'était pas contenté de s'enfuir mais qu'il avait choisi, étonnamment, d'aller vers l'ouest, vers Darkwood.

Thor eut la gorge serrée. Darkwood était interdit, pas seulement aux moutons mais aussi aux êtres humains. C'était au-delà de la limite du village et, depuis qu'il savait marcher, Thor savait qu'il ne fallait pas s'aventurer là-bas. Il ne l'avait jamais fait. Selon la légende, y aller, c'était mourir à coup sûr dans ces bois inconnus et remplis d'animaux cruels.

Thor leva les yeux vers le ciel qui s'assombrissait en se demandant quoi faire. Il ne pouvait pas abandonner son mouton. Il se dit que, s'il se dépêchait, il pourrait récupérer le mouton à temps.

Après un dernier coup d'œil en arrière, il se retourna et se mit à courir vers l'ouest, vers Darkwood, en dépit des épais nuages qui se regroupaient au-dessus. Il eut un serrement de cœur, mais ses jambes semblaient le porter d'elles-mêmes. Il sentit qu'il ne pourrait pas reculer, même s'il le voulait.

C'était comme se précipiter dans un cauchemar.

*

Thor dévala la série de collines sans s'arrêter et entra sous la voûte épaisse de Darkwood. Les pistes se terminaient là où le bois commençait et il se précipita en territoire inconnu. Les feuilles d'été craquaient sous ses pas.

Dès qu'il entra dans le bois, il fut englouti par l'obscurité, car la lumière était bloquée par les pins imposants qui se dressaient au-dessus. Il faisait aussi plus froid, ici, et quand il passa l'orée du bois, il frissonna. Ce n'était pas seulement l'obscurité ou le froid, c'était quelque chose d'autre. Quelque chose qu'il ne pouvait pas nommer. C'était la sensation d'être … observé.

Thor leva les yeux vers les vieilles branches qui, noueuses et plus épaisses que lui, se balançaient et craquaient dans la brise. Il avait à peine fait cinquante pas dans le bois quand il commença à entendre d'étranges bruits d'animaux. Il se retourna et aperçut tout juste l'ouverture par laquelle il était entré; il avait déjà l'impression qu'il n'y avait aucune sortie. Il hésita.

Darkwood avait toujours été à la périphérie de la ville et à la périphérie de la conscience de Thor, comme une chose profonde et mystérieuse. Aucun des bergers qui avaient un jour perdu un mouton dans le bois n'avait jamais osé s'y aventurer pour le récupérer. Même pas son père. Les histoires qu'on racontait sur cet endroit étaient trop sombres, trop récurrentes.

Cependant, il y avait quelque chose de différent dans la journée d'aujourd'hui qui faisait que Thor n'en avait plus rien à faire, qui lui faisait oublier toute prudence. Une partie de lui voulait repousser les limites, s’éloigner de la maison autant que possible et permettre à la vie de l'emmener où elle le voudrait.

Il se risqua plus loin, puis s'arrêta sans savoir où aller. Il vit des branches pliées qui indiquaient où son mouton avait dû aller et tourna dans cette direction. Au bout d'un moment, il changea encore de direction.

Moins d'une heure plus tard, il était désespérément perdu. Il essaya de se souvenir de la direction d'où il venait mais il n'en était plus sûr. Une sensation de malaise lui vrilla l'estomac mais il se dit que le seul moyen de sortir du bois était de poursuivre sa route et il le fit.

Au loin, Thor repéra un rai de lumière et se dirigea vers lui. Il se retrouva devant une petite clairière, s'arrêta au bord, figé sur place : il ne pouvait croire ce qu'il voyait devant lui.

Debout là, tournant le dos à Thor, habillé d'une longue robe de satin bleu, se trouvait un homme. Non, pas un homme; Thor le sentait d'ici. C'était quelque chose d'autre. Un Druide, peut-être. Il se tenait grand et droit, la tête recouverte d'un capuchon, parfaitement immobile, comme s'il n'avait aucun souci au monde.

Thor ne savait pas quoi faire. Il avait entendu parler des Druides mais n'en avait jamais rencontré. D'après les marques qui se trouvaient sur sa robe et les ornements raffinés en or, ce n'était pas un Druide ordinaire : ces marques étaient celles d'un roi. Elles venaient de la Cour du Roi. Thor n'y comprenait rien. Qu'est-ce qu'un Druide royal faisait ici ?

Après un moment qui sembla durer pour l'éternité, le Druide se retourna lentement vers lui et, quand il le fit, Thor reconnut son visage. Il en eut le souffle coupé. C'était le visage d'un des hommes les plus célèbres du  royaume : le Druide personnel du Roi. Argon, conseiller des rois du Royaume de l'Ouest depuis des siècles. Ce qu'il faisait ici, loin de la cour royale, au centre de de Darkwood, était un mystère. Thor se demanda s'il était en train d'imaginer tout ça.

“Tes yeux ne te trompent pas”, dit Argon en fixant Thor du regard.

Sa voix était grave, ancienne, comme si c'était la voix des arbres eux-mêmes. De grands yeux translucides semblaient percer Thor comme pour le cerner. Thor sentit une énergie intense se dégager du Druide, comme s'il se tenait en face du soleil.

Thor mit immédiatement un genou à terre et pencha la tête.

“Mon seigneur” dit-il. “Je suis désolé de vous avoir dérangé.”

Manquer de respect envers un conseiller du Roi pouvait mener en prison ou à la peine de mort. Ce fait avait été enraciné en Thor depuis sa naissance.

“Lève-toi, mon enfant”, dit Argon. “Si j'avais voulu que tu t'agenouilles, je te l'aurais dit.”

Thor se redressa lentement et le regarda. Argon se rapprocha de plusieurs pas. Il s'arrêta et regarda Thor fixement, jusqu'à ce que Thor commence à se sentir mal à l'aise.

“Tu as les yeux de ta mère”, dit Argon.

Thor fut interloqué. Il n'avait jamais rencontré sa mère et n'avait jamais rencontré personne qui la connaissait, mis à part son père. On lui avait dit qu'elle était morte en couches, accident pour lequel Thor se sentait toujours coupable. Il avait toujours soupçonné que c'était la raison pour laquelle sa famille le détestait.

“Je crois que vous me confondez avec quelqu'un d'autre”, dit Thor. “Je n'ai pas de mère.”

“Ah bon ?” demanda Argon avec un sourire. “Es-tu né d'un homme seul ?”

“Je voulais dire, sire, que ma mère est morte en couches. Je crois que vous me prenez pour quelqu'un d'autre.”

“Tu es Thorgrin, du clan McLeod. Le plus jeune des quatre frères. Celui qui n'a pas été sélectionné.”

Thor ouvrit grand les yeux. Il ne savait pas comment réagir. Que quelqu'un du rang d'Argon sache qui il était … c'était plus qu'il ne pouvait comprendre. Il n'avait même jamais imaginé qu'on le connaissait en dehors de son village.

“Comment … le savez-vous ?”

Argon lui sourit mais ne répondit pas.

Thor fut soudain rempli de curiosité.

“Comment …” ajouta Thor en cherchant ses mots, “… comment connaissez-vous ma mère ? L'avez-vous rencontrée ? Qui était-elle ?”

Argon se retourna et s'éloigna.

“Ce sont des questions pour une autre fois”, dit-il.

Thor le regarda partir, perplexe. C'était une rencontre si étourdissante et mystérieuse et tout se passait si vite. Il décida qu'il ne pouvait pas laisser partir Argon; il courut pour le rattraper.

“Que faites-vous ici ?” demanda Thor en se dépêchant de le rattraper. A l'aide de son ancien bâton d'ivoire, Argon marchait à une vitesse surprenante. “Vous n'étiez pas en train de m'attendre, n'est-ce pas ?”

“Qui d'autre ?” demanda Argon.

Thor se dépêcha de le rattraper, le suivit dans le bois en laissant la clairière derrière eux.

“Mais pourquoi moi ? Comment saviez-vous que je serais ici ? Que voulez-vous ?”

“Ça fait beaucoup de questions”, dit Argon. “Tu occupes tout l'espace. Tu ferais mieux d'écouter.”

Thor le suivit alors qu'ils s'enfonçaient dans le bois touffu, faisant tout son possible pour ne rien dire.

“Tu es venu chercher ton mouton perdu”, déclara Argon. “C'est un noble effort mais tu perds ton temps. La brebis ne survivra pas.”

Thor ouvrit grand les yeux.

“Comment le savez-vous ?”

“Je connais des mondes que tu ne connaîtras jamais, mon garçon. Du moins, pas encore.”

Thor se posa des questions en s'efforçant de le rattraper.

“Cela dit, tu n'écoutes pas. Telle est ta nature. Entêtée. Comme ta mère. Tu continueras à chercher ta brebis, car tu es résolu à la sauver.”

Thor rougit quand Argon lut dans ses pensées.

“Tu es un garçon bagarreur”, ajouta-t-il. “Tu as du caractère. Tu es trop fier. Ce sont des traits qui ont leur avantage mais, un jour, ils pourraient provoquer ta chute.”

Argon commença à escalader une arête moussue et Thor le suivit.

“Tu veux rejoindre la Légion du Roi”, dit Argon.

“Oui !” répondit Thor avec excitation. “Ai-je une chance ? Pouvez-vous faire que ça se produise ?”

Argon rit en produisant un son grave et caverneux qui fit frissonner Thor.

“Je peux tout faire arriver, et rien. Ta destinée était déjà écrite. Cependant, c'est à toi de la choisir.”

Thor ne comprenait pas.

Ils atteignirent le sommet de l'arête, où Argon s'arrêta et se tourna vers Thor. Thor se tenait à seulement un mètre ou deux et l'énergie d'Argon le traversait en le brûlant.

“Ta destinée est importante” dit-il. “Ne l'abandonne pas.”

Thor écarquilla les yeux. Sa destinée ? Importante ? Il se sentit gonfler de fierté.

“Je ne comprends pas. Vous parlez par énigmes. S'il vous plaît, dites-m'en plus.”

Argon disparut.

Thor en resta bouche bée. Il regarda partout, écouta, se demanda où le druide était passé. Avait-il imaginé tout ça ? Était-ce une illusion ?

Thor se retourna et examina le bois; depuis ce point d'observation, en hauteur, depuis l'arête, il voyait plus loin qu'avant. Alors qu'il regardait, il repéra du mouvement au loin. Il entendit un bruit et se sentit sûr que c'était son mouton.

Il descendit maladroitement l'arête moussue et se précipita dans la direction du son en retraversant le bois. En marchant, il n'arrivait pas à oublier sa rencontre avec Argon. Il avait peine à comprendre ce qui s'était passé. Qu'est-ce que le Druide du Roi faisait ici, précisément à cet endroit ? Il l'avait attendu, mais pourquoi ? Et qu'avait-il voulu dire sur sa destinée ?

Plus Thor essayait de dénouer ce mystère, moins il le comprenait. Argon l'avait averti de ne pas continuer tout en lui apportant la tentation de le faire. Maintenant, alors qu'il marchait, Thor sentait une appréhension croissante, comme si quelque chose de capital était sur le point de se produire.

Il tourna un coin et s'arrêta sur place quand il vit ce qu'il y avait devant lui. Tous ses pires cauchemars venaient de se réaliser en un seul moment. Ses cheveux se dressèrent sur sa tête et il se rendit compte qu'il avait commis une erreur grave en s'enfonçant autant dans Darkwood.

En face de lui, à tout juste trente pas, se trouvait un Sybold. Massif, musclé, se tenant sur ses quatre pattes, presque de la taille d'un cheval, c'était l'animal le plus craint de Darkwood, peut-être même du royaume. Thor n'en avait jamais vu mais avait entendu les légendes. Il ressemblait à un lion mais était plus gros, plus large d'épaules. Sa peau était écarlate foncé et ses yeux jaune luisant. Selon la légende, sa couleur cramoisie venait du sang d'enfants innocents.

De toute sa vie, Thor avait rarement entendu dire que cet animal avait été vu, et on supposait que même ces récits étaient douteux. Peut-être était-ce parce que, en fait, personne n'avait jamais survécu à une telle rencontre. Certains pensaient que le Sybold était le Dieu des Bois, et aussi un présage. Thor ignorait en quoi consistait ce présage.

Il fit prudemment un pas en arrière.

Le Sybold, son immense mâchoire à moitié ouverte, les crocs dégoulinants de salive, le fixa de ses yeux jaunes. Dans sa gueule se trouvait la brebis manquante de Thor. Elle criait, pendue la tête en bas, la moitié du corps percée par les crocs du monstre. Elle était presque morte. Le Sybold semblait aimer la tuer en prenant son temps; il semblait se délecter de la torturer.

Thor ne pouvait supporter les cris. La brebis remuait, sans défense, et il se sentait responsable de son agonie.

Le premier réflexe de Thor fut de se retourner et de s'enfuir mais il savait déjà que ce serait en pure perte. Cette bête pouvait courir plus vite que n'importe qui. S'enfuir ne ferait que l'enhardir, et il ne pouvait pas laisser son mouton mourir comme ça.

Bien que pétrifié par la peur, il savait qu'il fallait qu'il fasse quelque chose.

Ses réflexes prirent le dessus. Il mit lentement la main dans sa pochette, en sortit un caillou et le plaça dans sa fronde. D'une main tremblante, il la fit tournoyer, fit un pas en avant et tira.

Le caillou traversa l'air et frappa sa cible. Ce tir parfait frappa la brebis à l'œil et lui traversa le cerveau.

La brebis se décontracta. Morte. Thor avait épargné sa souffrance à l'animal.

Le Sybold le regarda d'un air mauvais, furieux que Thor ait tué son jouet. Il ouvrit lentement son immense mâchoire et laissa tomber la brebis, qui atterrit sur le sol de la forêt en produisant un bruit sourd. Ensuite, le Sybold fixa Thor des yeux.

Il poussa un grognement, un son grave et mauvais qui venait de son ventre.

Alors qu'il se rapprochait de lui, Thor, dont le cœur battait la chamade, plaça un autre caillou dans sa fronde, tendit le bras en arrière et se prépara à tirer une fois de plus.

Le Sybold se mit à courir en se déplaçant plus vite que tout ce que Thor ait jamais vu dans sa vie. Thor fit un pas en avant et jeta le caillou en priant pour qu'il atteigne sa cible, sachant qu'il n'aurait pas le temps d'en envoyer un autre avant que la bête ne l'atteigne.

Le caillou frappa la bête à l’œil droit et le lui retira de l'orbite. C'était un superbe lancer, un lancer qui aurait mis un animal plus faible à genoux.

Cependant, cet animal était fort. La bête était impossible à arrêter. Elle cria contre la blessure mais ne ralentit même jamais. Même borgne, même avec le caillou logé dans le cerveau, elle continua à charger Thor sans réfléchir. Thor ne pouvait rien y faire.

Un moment plus tard, la bête était sur lui. Elle tendit son immense griffe et lui frappa l'épaule.

Thor hurla. On aurait dit que trois couteaux lui tailladaient la chair, d'où le sang chaud s'écoula aussitôt.

La bête le plaqua au sol, à quatre pattes. Elle pesait énormément, autant qu'un éléphant qui se serait tenu sur sa poitrine. Thor sentit qu'elle lui écrasait la cage thoracique.

La bête rejeta la tête en arrière, ouvrit grand la mâchoire pour montrer des crocs et commença à les baisser pour mordre Thor à la gorge.

Quand elle le fit, Thor leva le bras et lui saisit le cou; c'était comme s'il avait saisi un muscle massif. Thor tenait à peine. Ses bras commencèrent à trembler quand les crocs descendirent plus bas. Il sentit la chaude haleine de la bête lui couvrir le visage, sentit la salive lui goutter sur le cou. Un grondement venait du cœur de la poitrine de l'animal et vrillait les oreilles de Thor. Il savait qu'il allait mourir.

Thor ferma les yeux.

S'il vous plaît, mon Dieu. Donnez-moi la force. Permettez-moi de vaincre cette créature. S'il vous plaît. Je vous en supplie. Je ferai tout ce que vous voudrez. Je vous devrai beaucoup.

Soudain, quelque chose arriva. Thor sentit une énorme chaleur lui monter dans le corps, lui parcourir les veines, comme un champ de force qui le traversait à toute vitesse. Il ouvrit les yeux et vit quelque chose qui l'étonna : ses paumes émettaient une lumière jaune et, quand il poussa les mains dans la gorge de la bête, il fut surpris de constater qu'il arrivait à égaler sa force et à la tenir à distance.

Thor continua à pousser jusqu'au moment où il repoussa vraiment la bête. Sa force s'accrut et il sentit l'énergie le traverser comme un boulet de canon. Un instant plus tard, la bête s'envola en arrière. Thor l'envoya à plus de trois mètres. Elle atterrit sur le dos.

Thor se redressa sans comprendre ce qui s'était passé.

La bête se remit sur ses pattes puis, enragée, elle chargea une fois de plus mais, cette fois-ci, Thor se sentait différent. L'énergie le traversait; il se sentait plus fort qu'il ne l'avait jamais été.

Quand la bête bondit en l'air, Thor s'accroupit, la saisit par le ventre et la lança en laissant son élan l'emporter.

La bête vola au travers du bois, s'écrasa dans un arbre et s'effondra par terre.

Thor la fixa des yeux, étonné. Venait-il de lancer un Sybold ?

La bête cligna des yeux deux fois, puis regarda Thor. Elle se leva et chargea encore.

Cette fois, quand la bête bondit, Thor la saisit par la gorge. Ils tombèrent tous les deux par terre, la bête au-dessus de Thor. Cependant, Thor roula et se remit au-dessus d'elle. Thor l'agrippa, l'étouffa des deux mains pendant que la bête essayait constamment de lever la tête et de le mordre avec ses crocs. Elle le manqua de peu. Thor, sentant une nouvelle force en lui, serra les doigts plus fort et ne céda pas. Il laissa l'énergie le traverser et bientôt, étonnamment, il se sentit plus fort que la bête.

Il était en train de tuer le Sybold en l'étouffant. Finalement, la bête se décontracta.

Thor attendit une minute entière avant de la lâcher.

Il se leva lentement, essoufflé, fixant la scène du regard, les yeux grands ouverts, en tenant son bras blessé. Que venait-il de se passer ? Venait-il, lui, Thor, de tuer un Sybold ?

Il sentit que c'était un signe, surtout ce jour-ci. Il sentit que quelque chose d'essentiel s'était passé. Il venait de tuer la bête la plus célèbre et la plus crainte de son royaume. Tout seul. Sans arme. Ça avait l'air irréel. Personne ne le croirait.

Il sentit le monde tournoyer quand il se demanda quel pouvoir l'avait submergé, ce que ça signifiait, qui il était vraiment. Les seules personnes connues pour détenir de tels pouvoirs étaient les Druides. Cependant, son père et sa mère n'étaient pas Druides, donc, il ne pouvait pas en être un.

Ou alors, était-ce possible ?

Sentant la présence de quelqu'un derrière lui, Thor se retourna et vit Argon qui se tenait là et fixait l'animal du regard.

“Comment êtes-vous arrivé ici ?” demanda Thor, étonné.

Argon ne fit pas attention à lui.

“Avez-vous vu ce qui est arrivé ?” demanda Thor, encore incrédule. “Je ne sais pas comment je l'ai fait.”

“Tu le sais, en fait”, répondit Argon. “En ton for intérieur, tu le sais. Tu es différent des autres.”

“C'était comme … un jaillissement de puissance”, dit Thor. “Comme une force que j'avais sans le savoir.”

“Le champ de force”, dit Argon. “Un jour, tu le connaîtras très bien. Peut-être même apprendras-tu à le contrôler.”

Thor se saisit l'épaule; la douleur était atroce. Il baissa les yeux et vit sa main couverte de sang. Il sentit qu'il avait la tête qui tournait et s'inquiéta de ce qui lui arriverait s'il n'allait pas chercher de l'aide.

Argon fit trois pas en avant, tendit le bras, saisit la main libre de Thor et la plaça fermement sur la blessure. Il l'y maintint, se pencha en arrière et ferma les yeux.

Thor sentit une sensation de chaleur lui parcourir le bras. En quelques secondes, le sang poisseux sécha sur sa main et il sentit que sa douleur commençait à disparaître.

Il baissa les yeux et eut peine à croire à ce qui lui arrivait : il était guéri. Tout ce qui restait, c'était les trois balafres infligées par les griffes, mais elles étaient cicatrisées et semblaient dater de plusieurs jours. Il n'y avait plus de sang.

Thor regarda Argon avec stupéfaction.

“Comment avez-vous fait ça ?” demanda-t-il.

Argon sourit.

“Je n'ai rien fait. C'était toi. Je n'ai fait que canaliser ton pouvoir.”

“Mais je n'ai pas le pouvoir de guérison”, répondit Thor, déconcerté.

“Ah bon ?” répondit Argon.

“Je ne comprends pas. Tout ça n'a aucun sens”, dit Thor, de plus en plus impatient. “Expliquez-moi, s'il vous plaît.”

Argon détourna le regard.

“Il y a des choses que tu devras apprendre avec le temps.”

Thor pensa à quelque chose.

“Cela signifie-t-il que je peux rejoindre la Légion du Roi ?” demanda-t-il avec excitation. “Si je peux tuer un Sybold, alors, je peux tenir tête aux autres garçons.”

“Tu le peux sûrement”, répondit-il.

“Cependant, ils ont choisi mes frères; ils ne m'ont pas choisi, moi.”

“Tes frères n'auraient pas pu tuer cette bête.”

Thor le fixa en réfléchissant.

“Mais ils m'ont déjà rejeté. Comment puis-je les rejoindre ?”

“Depuis quand un guerrier a-t-il besoin d'une invitation ?” demanda Argon.

Ses mots firent leur chemin dans l'esprit de Thor et il sentit son corps se réchauffer.

“Vous dites que devrais juste me pointer ? Sans invitation ?”

Argon sourit.

“C'est toi qui crées ta destinée. Pas les autres.”

Thor cligna des yeux et, un moment plus tard, Argon avait disparu. Une fois de plus.

Thor tourna sur lui-même, regarda dans toutes les directions mais il n'y avait aucune trace de lui.

“Par ici !” dit une voix.

Thor se retourna et vit un immense rocher avant lui. Il sentit que la voix venait d'en haut et escalada immédiatement le grand rocher.

Il atteint le sommet et fut étonné de ne voir aucun signe d'Argon.

Cependant, de ce poste d'observation, il voyait au-dessus de la cime des arbres de Darkwood. Il vit où Darkwood se terminait, vit le second soleil se coucher dans un éclat vert foncé et, au-delà, la route qui menait à la Cour du Roi.

“A toi de suivre cette route”, dit la voix. “Si tu l'oses.”

Thor se retourna mais ne vit rien. Ce n'était qu'une voix qui résonnait. Cependant, il savait qu'Argon était là, quelque part, le poussant à agir et il sentait, en son for intérieur, qu'il avait raison.

Sans un autre moment d'hésitation, Thor descendit maladroitement du rocher et partit pour la route lointaine en traversant le bois.

Courant vers sa destinée.

CHAPITRE TROIS

Le Roi MacGil, corpulent, au torse puissant, avec une barbe qui foisonnait de poils gris, de longs cheveux de la même couleur et un front large et ridé par de nombreuses batailles, se tenait sur les remparts d'en haut de son château, sa Reine à côté de lui, et observait les festivités du jour qui commençaient. Ses terres royales s'étendaient sous lui jusqu'à perte de vue dans toute leur gloire et formaient une cité prospère murée par d'anciennes fortifications en pierre. La Cour du Roi. Des bâtiments en pierre de toutes formes et tailles, reliés par un dédale de rues tortueuses, abritaient les guerriers, les gardiens, les chevaux, l'Argent, la Légion, les gardes, la caserne, la maison des armes, l'armurerie et, parmi tous ces bâtiments, on trouvait des centaines de logis pour la multitude des sujets du Roi qui avaient choisi de résider dans l'enceinte de la cité. Entre ces rues s'étendaient des acres d'herbe, les jardins royaux, des places en pierre et des fontaines débordantes. La Cour du Roi avait été rénovée au cours des siècles, par son père et par le père de son père, et il trônait maintenant au sommet de sa gloire. C'était sans aucun doute la forteresse la plus sûre du Royaume de l'Ouest de l'Anneau.

MacGil avait la chance d'avoir les guerriers les meilleurs et les plus fidèles qu'un roi quel qu'il soit ait jamais connu, et, de toute sa vie, personne n'avait osé l'attaquer. Il était le septième MacGil à être assis sur le trône, le gérait bien depuis trente-deux ans et avait été un roi bon et sage. Au cours de son règne, le royaume avait beaucoup prospéré. Il avait doublé la taille de son armée, agrandi ses cités, apporté l'abondance à ses sujets et personne ne se plaignait. On l'appelait 'le roi généreux' et, depuis qu'il était monté sur le trône, le royaume avait connu une période d'abondance sans précédent.

Paradoxalement, c'était ce qui empêchait MacGil de dormir la nuit, car MacGil connaissait l'histoire de son royaume : quelle que soit l'époque, il n'y avait jamais eu une période de paix aussi longue. Il ne se demandait plus si il y aurait une attaque, mais quand. Et par qui.

La plus grande menace se situait bien sûr au-delà de l'Anneau et venait de l'empire de sauvages qui régnait sur les Terres Sauvages extérieures et avait subjugué tous les peuples qui habitaient en dehors de l'Anneau, au-delà du Canyon. Pour MacGil et les sept générations qui l'avaient précédé, les Terres Sauvages n'avaient jamais été une menace directe. Grâce à la géographie unique de son royaume, qui avait la forme d'un cercle parfait (d'un anneau) et était séparé du reste du monde par un profond canyon d'un kilomètre de large et protégé par un champ de force actif depuis le règne du premier MacGil, ils avaient peu de raisons d'avoir peur des Terres Sauvages. A de nombreuses reprises, les sauvages avaient essayé d'attaquer, de percer le champ de force, de traverser le canyon mais ils n'avaient jamais réussi. Tant que le Roi resterait dans l'Anneau avec ses sujets, il n'y aurait aucune menace extérieure à craindre.

Cependant, cela ne voulait pas dire qu'il n'y avait aucune menace intérieure, et c'était ce qui avait empêché MacGil de dormir ces derniers temps. En fait, c'était là le but des festivités du jour : le mariage de sa fille aînée, un mariage spécifiquement organisé pour apaiser ses ennemis, pour maintenir la paix fragile qui régnait encore entre le Royaume Oriental et le Royaume Occidental de l'Anneau.

Bien que l'Anneau couvre au moins huit cents kilomètres dans toutes les directions, il était séparé au milieu par une chaîne de montagnes. Les Highlands. De l'autre côté des Highlands se trouvait le Royaume Oriental, qui régnait sur l'autre moitié de l'Anneau, et ce royaume, gouverné depuis des siècles par leurs rivaux, les McCloud, avait toujours essayé de briser sa trêve fragile avec les MacGil. Les McCloud étaient mécontents, insatisfaits de leur destin, convaincus que leur côté du royaume avait un sol moins fertile. Ils contestaient aussi la répartition des Highlands, affirmant avec insistance que toute la chaîne de montagnes leur appartenait alors qu'au moins la moitié appartenait aux MacGil. Il y avait tout le temps des accrochages aux frontières et de constantes menaces d'invasion.

Penser à tout cela contrariait MacGil. Les McCloud auraient dû être contents; ils étaient en sécurité à l'intérieur de l'Anneau, protégés par le Canyon, ils avaient des terres de qualité et rien à craindre. Pourquoi ne pouvaient-ils pas être satisfaits de leur propre moitié de l'Anneau ? C'était seulement parce que MacGil avait rendu son armée si forte que, pour la première fois de l'histoire, les McCloud n'avaient pas osé attaquer. Cependant, MacGil, en roi sage qu'il était, sentait que quelque chose se tramait à l'horizon; il savait que cette paix ne pouvait pas durer. Par conséquent, il avait organisé le mariage de sa fille aînée avec le prince aîné des McCloud, et maintenant, le jour était venu.

Quand il baissa les yeux, il vit, s'étendant en dessous de lui, des milliers de favoris qui portaient des tuniques aux couleurs vives et arrivaient de tous les coins du royaume, des deux côtés des Highlands. C'était la quasi-totalité de l'Anneau qui rentrait dans ses fortifications. Ses sujets se préparaient depuis des mois avec ordre de donner un air fort et prospère à toute chose. Ce n'était pas qu'un jour de mariage; c'était un jour dont le but était d'envoyer un message aux McCloud.

MacGil observa ses centaines de soldats stratégiquement alignés le long des remparts, dans les rues, le long des murs, plus de soldats qu'il ne lui en faudrait jamais, et il se sentit satisfait. C'était la démonstration de force qu'il voulait. Cependant, il se sentait aussi sur les nerfs; l'ambiance était lourde, mûre pour un accrochage. Il espérait qu'aucune tête brûlée et avinée ne causerait de problème dans quelque camp que ce soit.

Il scruta les terrains de joute, les terrains de jeu et pensa à la journée qui commençait, pleine de jeux, de joutes et de toutes sortes de festivités. Ça allait être intense. Les McCloud arriveraient sûrement avec leur propre petite armée, et chaque joute, chaque lutte, chaque compétition serait chargée de sens. Si ne serait-ce qu'une seule d'entre elles se passait mal, cela pourrait dégénérer en bataille.

“Mon Roi ?”

Il sentit une main douce se poser sur la sienne et se tourna vers sa Reine, Krea, qui était encore la plus belle femme qu'il ait jamais connue. Elle était son heureuse épouse depuis le début de son règne, lui avait fait cinq enfants dont trois garçons et ne s'était jamais plainte. De plus, elle était devenue son conseiller le plus fiable. Avec les années, il avait finalement compris qu'elle était plus sage que tous ses hommes, et même plus sage que lui.

“C'est un jour politique”, dit-elle. “Cependant, c'est aussi le mariage de notre fille. Essaie de l'apprécier. C'est un événement unique.”

“Je m'inquiétais moins quand je n'avais rien”, répondit-il. “Maintenant que nous avons tout, tout m'inquiète. Nous sommes en sécurité, et pourtant, je ne me sens pas en sécurité.”

Elle le regarda avec grands yeux noisette pleins de compassion; on aurait dit qu'ils contenaient toute la sagesse du monde. Comme toujours, elle avait les paupières qui tombaient, ce qui lui donnait un air un peu endormi, et ses yeux étaient encadrés par ses beaux cheveux marron droits teintés de gris qui lui tombaient sur les deux côtés du visage. Elle avait quelques rides de plus mais n'avait pas du tout changé.

“C'est parce que tu n'es pas en sécurité”, dit-elle. “Aucun roi n'est en sécurité. Il y a plus d'espions à notre cour que tu voudras jamais le savoir, et c'est toujours comme ça.”

Elle se pencha, l'embrassa et sourit.

“Essaie de l'apprécier”, dit-elle. “C'est un mariage, après tout.”

Sur ces mots, elle se retourna et quitta les remparts.

Il la regarda partir puis se retourna et regarda sa cour. Elle avait raison; elle avait toujours raison. Il voulait vraiment l'apprécier. Il aimait sa fille aînée, et c'était un mariage après tout. C'était le plus beau jour du plus beau moment de l'année, le printemps à son apogée, avec l'été qui pointait, les deux soleils qui brillaient parfaitement dans le ciel et la plus légère des brises qui soufflait. Tout était en plein essor. Partout, les arbres affichaient une grande palette de roses, de violets, d'oranges et de blancs. Il désirait par dessus tout descendre s'asseoir avec ses hommes, regarder sa fille se marier et boire des pintes de bière jusqu'à plus soif.

Cependant, il ne le pouvait pas. Il avait beaucoup de devoirs à accomplir avant même de pouvoir sortir de son château. Après tout, le jour de mariage d'une fille représentait une obligation pour un roi : il fallait qu'il réunisse son conseil, voie ses enfants et s'entretienne avec une longue file de suppliants qui avaient le droit de voir le Roi ce jour-ci. S'il quittait son château en ayant le temps d'assister à la cérémonie du coucher de soleil, il aurait de la chance.

*

MacGil, vêtu de ses plus beaux atours royaux, un pantalon de velours noir, une ceinture dorée, une robe royale faite de la soie violette et or la plus raffinée qui soit, un manteau blanc, des bottes de cuir brillantes qui lui montaient aux mollets, et portant sa couronne, un bandeau en or finement décoré d'un grand rubis placé au centre, traversa fièrement les halls du château flanqué de ses serviteurs. Il traversa pièce après pièce à grands pas, descendit les marches du parapet, coupa par sa chambre royale en traversant le grand hall cintré avec son haut plafond et ses rangées de vitraux. Finalement, il atteint une ancienne porte en chêne aussi épaisse qu'un tronc d'arbre que ses serviteurs ouvrirent pour le laisser entrer. La Salle du Trône.

Ses conseillers se mirent au garde à vous quand MacGil entra. La porte claqua derrière lui.

“Asseyez-vous”, dit-il, plus brusque que d'habitude. Il était fatigué, surtout ce jour-ci, par les interminables formalités inhérentes au gouvernement du royaume, et il voulait en finir.

Il traversa la Salle du Trône à grand pas. Cette salle ne manquait jamais de le surprendre. Son plafond s'élevait jusqu'à quinze mètres, un mur entier était recouvert de vitraux, le sol et les murs étaient faits de trente centimètres de pierre. La pièce pouvait facilement accueillir cent dignitaires. Cependant, les jours comme aujourd'hui, quand il convoquait son conseil, il n'y avait que lui et sa poignée de conseillers dans ce décor immense. La pièce était dominée par une grande table en forme de demi-cercle derrière laquelle se tenaient ses conseillers.

Il entra fièrement par l'ouverture, juste au milieu, et se dirigea vers son trône. Il monta aux marches en pierre, passa les lions d'or sculpté et se laissa tomber sur le coussin de velours rouge qui tapissait son trône en or massif. Son père s'était assis sur ce trône, comme le père de son père, et tous les MacGil avant lui. Quand il était assis, MacGil sentait ses ancêtres, toutes les générations, peser sur sa personne.

Il observa les conseillers présents. Il y avait Brom, son plus grand général et son conseiller en affaires militaires, Kolk, le général de la Légion des garçons, Aberthol, l'aîné du groupe, érudit et historien, mentor des rois depuis trois générations, Firth, son conseiller en affaires intérieures à la cour, un homme maigre avec des cheveux gris courts et des yeux caverneux qui ne restaient jamais tranquilles. Firth était un homme en lequel MacGil n'avait jamais eu confiance et il ne comprenait même pas son titre. Cependant, son père et le père de son père avaient toujours gardé un conseiller pour les affaires de cour et il les gardait par respect pour eux. Il y avait Owen, son trésorier, Bradaigh, son conseiller en affaires externes, Earnan, son percepteur, Duwayne, son conseiller sur les masses et Kelvin, le représentant de la noblesse.

Bien sûr, le Roi avait une autorité absolue. Cependant, son royaume était libéral et ses ancêtres s'étaient toujours enorgueillis de laisser aux nobles un droit d'intervention dans tous les domaines, qui était transmis par leur représentant. D'un point de vue historique, c'était un équilibre des pouvoirs instable entre la royauté et la noblesse. Maintenant, l'harmonie régnait mais, à d'autres occasions, il y avait eu des insurrections et des luttes de pouvoir entre la noblesse et la royauté. C'était un équilibre difficile à maintenir.

Quand MacGil inspecta la salle du regard, il remarqua qu'il manquait une personne : l'homme avec lequel il voulait le plus s'entretenir, Argon. Comme d'habitude, il était impossible de prévoir où et quand il se montrerait. Cela rendait MacGil furieux, mais il ne pouvait que l'accepter. Les Druides étaient pour lui des êtres insondables. Comme il était absent, MacGil eut encore plus envie d'accélérer les choses. Il voulait en finir, passer aux mille autres choses qui l'attendaient avant le mariage.

Le groupe de conseillers était assis en face de lui autour de la table en demi-cercle, séparés de trois mètres les uns des autres, tous assis dans une chaise en vieux bois de chêne avec des bras en bois minutieusement sculptés.

“Mon seigneur, si je puis commencer”, appela Owen.

“Tu le peux. Et sois bref. J'ai beaucoup à faire, aujourd'hui.”

“Votre fille recevra de nombreux cadeaux aujourd'hui et nous espérons tous qu'ils rempliront ses coffres. Les milliers de gens qui vous rendent hommage, vous présentent des cadeaux personnels et remplissent nos bordels et nos tavernes, aideront aussi à remplir nos coffres. Pourtant, la préparation des festivités d'aujourd'hui va aussi vider une grande portion de la trésorerie royale. Je recommande d'augmenter les impôts de vos sujets et de la noblesse. Un impôt unique pour alléger les pressions financières de ce grand événement.”

MacGil vit la préoccupation sur le visage de son trésorier et il se sentit découragé par la perspective de la diminution de la trésorerie. Cependant, il ne voulait pas augmenter les impôts une fois de plus.

“Il vaut mieux avoir une trésorerie modeste et des sujets fidèles”, répondit MacGil. “Le bonheur de nos sujets est notre richesse. Nous n'augmenterons pas leurs impôts.”

“Cependant, mon seigneur, si nous ne —”

“J'en ai décidé. Quoi d'autre ?”

Owen se recula dans sa chaise, abattu.

“Mon roi”, dit Brom de sa voix grave. “Selon vos ordres, nous avons posté l'essentiel de nos forces dans la cour pour l'événement d'aujourd'hui. La démonstration de force sera impressionnante. Cependant, nous sommes débordés. S'il devait se produire une attaque à un autre endroit du royaume, nous serions vulnérables.”

MacGil hocha la tête en y réfléchissant.

“Nos ennemis ne nous attaqueront pas pendant que nous les nourrissons.”

Les hommes rirent.

“Quelles nouvelles des Highlands ?”

“Cela fait des semaines qu'on ne signale aucune activité. On dirait que leurs troupes se préparent au mariage. Peut-être sont-ils prêts à faire la paix.”

MacGil n'en était pas si sûr.

“Cela signifie que le mariage que nous organisons fonctionne ou qu'ils attendent pour nous attaquer à un autre moment. Et à votre avis, noble vieillard, de qui s'agit-il ?” demanda MacGil en se tournant vers Aberthol.

Aberthol se racla la gorge et répondit d'une voix rauque : “Mon seigneur, ni votre père ni le père de son père n'ont jamais fait confiance aux McCloud. Ce n'est pas parce qu'ils dorment qu'ils ne vont pas se réveiller.”

MacGil hocha la tête, appréciant cette opinion.

“Et la Légion ?” demanda-t-il en se tournant vers Kolk.

“Aujourd'hui, nous avons accueilli les nouvelles recrues”, répondit Kolk avec un hochement de tête rapide.

“Mon fils est parmi eux ?” demanda MacGil.

“Il en fait fièrement partie et c'est un beau garçon.”

MacGil hocha la tête, puis se tourna vers Bradaigh.

“Et que se passe-t-il au-delà du Canyon ?”

“Mon seigneur, nos patrouilles ont assisté à une recrudescence des tentatives de traversée du Canyon dans les dernières semaines. C'est peut-être le signe que les Terres Sauvages se mobilisent pour nous attaquer.”

Un chuchotement se répandit parmi les hommes. MacGil sentit son estomac se contracter en y pensant. Le champ de force était invincible mais ça présageait mal.

“Et s'il devait y avoir une attaque massive ?” demanda-t-il.

“Tant que le champ de force est actif, nous n'avons rien à craindre. Cela fait des siècles que les Terres Sauvages n'ont pas réussi à franchir le Canyon. Il n'y a aucune raison de penser que ça changera.”

MacGil n'en était pas aussi certain. Une attaque de l'extérieur aurait déjà dû se produire depuis longtemps et il ne ne put s'empêcher de se demander quand cela se produirait.

“Mon seigneur”, dit Firth de sa voix nasale, “je me vois obligé d'ajouter qu'aujourd'hui, dans notre cour, il y a de nombreux dignitaires du royaume de McCloud. Ce serait considéré comme une insulte si vous ne les divertissiez pas, qu'ils soient vos rivaux ou pas. Je vous conseillerais de passer l'après-midi à saluer chacun d'entre eux. Ils ont emmené un grand entourage, beaucoup de cadeaux, et, selon ce qu'on dit, beaucoup d'espions.”

“Qui dit que les espions ne sont pas déjà ici ?” demanda MacGil. Ce faisant, il regarda Firth d'un œil attentif et se demanda, comme toujours, s'il en faisait lui-même partie.

Firth ouvrit la bouche pour répondre, mais MacGil, qui en avait assez, soupira et leva une main. “Si c'est tout, je pars rejoindre le mariage de ma fille dès maintenant.”

“Mon seigneur”, dit Kelvin en se raclant la gorge, “il y autre chose, bien sûr. La tradition qui a lieu le jour du mariage de l'aînée. Les MacGil ont toujours nommé un successeur ce jour-là. Les gens s'attendront à ce que vous en fassiez autant. Ils en discutent. Ce serait une mauvaise idée de les décevoir. Surtout alors que l’Épée du Destin est encore immobile.”

“Vous voudriez que je nomme un héritier alors que je suis encore dans la fleur de l'âge ?” demanda MacGil.

“Mon seigneur, je ne voulais pas vous offenser”, répondit Kelvin en butant sur ses mots, l'air préoccupé.

MacGil leva une main. “Je connais la tradition et, en fait, je nommerai quelqu'un aujourd'hui.”

“Pourriez-vous nous dire qui ?” demanda Firth.

MacGil, contrarié, le força à baisser le regard. Firth aimait les commérages et il ne faisait pas confiance à cet homme.

“Vous entendrez la nouvelle au moment opportun.”

MacGil se leva et les autres se levèrent eux aussi. Ils firent leur révérence, se retournèrent et sortirent précipitamment de la salle.

MacGil resta sur place à réfléchir sans savoir combien de temps. Les jours comme celui-là, il aurait voulu ne pas être  roi.

*

MacGil descendit de son trône et ses bottes résonnèrent dans le silence quand il traversa la salle. Il ouvrit lui-même l'ancienne porte en chêne en tirant violemment sur la poignée en fer et entra dans une antichambre.

Il appréciait comme toujours la paix et la solitude de cette pièce confortable dont les murs allaient à peine six mètres dans toutes les directions bien que le plafond soit haut et cintré. La pièce était entièrement en pierre, avec un petit vitrail rond dans un mur. Les jaunes et les rouges de la lumière qui rentrait par cet orifice éclairaient un seul objet dans la pièce autrement vide.

L'Épée du Destin.

Elle était là, au centre de la salle, posée horizontalement sur des griffes en fer, telle une tentatrice. Comme il l'avait fait depuis son enfance, MacGil s'en rapprocha, la contourna, l'examina. L'Épée du Destin. L'épée de légende, la source de la force et du pouvoir de tout son royaume, de génération en génération. Celui qui aurait la force de la soulever serait l’Élu, celui qui serait destiné à gouverner le royaume toute sa vie, à libérer le royaume de toutes les menaces, à l'intérieur et à l'extérieur de l'Anneau. Cela avait été une belle légende d'initiation, et dès qu'il avait reçu l'onction royale, MacGil avait essayé de la soulever lui-même, car seuls les rois de la lignée MacGil étaient même autorisés à essayer. Tous les rois qui l'avaient précédé avaient échoué. MacGil était sûr qu'il serait différent. Il était sûr qu'il serait l’Élu.

Cependant, il se trompait, comme tous les autres les rois de la lignée MacGil qui l'avaient précédé, et son échec avait entaché sa royauté depuis ce jour.

En la fixant maintenant, il examina sa longue lame, fabriquée avec un métal mystérieux que personne n'avait jamais identifié. L'origine de l'épée était encore plus obscure : on disait qu'elle était sortie de la terre au milieu d'un tremblement de terre.

Alors qu'il l'examinait, il ressentit une fois de plus la douleur de l'échec. Même s'il était un bon roi, il n'était pas l’Élu. Ses sujets le savaient. Ses ennemis le savaient. Même s'il était un bon roi, quoi qu'il fasse, il ne serait jamais l’Élu.

S'il avait été l’Élu, il imaginait qu'il y aurait moins de troubles dans sa cour, moins d'intrigues. Ses propres hommes lui feraient plus confiance et ses ennemis n'envisageraient même pas de l'attaquer. Une partie de lui aurait voulu que l'épée disparaisse tout simplement, et la légende avec elle. Cependant, il savait que ça n'arriverait pas. Telle était la malédiction, et la puissance, d'une légende. Cela la rendait même plus forte qu'une armée.

Alors qu'il la fixait pour la millième fois, MacGil ne put s'empêcher de se demander une fois de plus qui serait l’Élu. Qui, dans sa  lignée serait destiné à manier l’Épée ? Alors qu'il pensait à ce qu'il lui fallait faire, à sa tâche de nomination d'un héritier, il se demanda qui serait destiné à la soulever, en supposant qu'une telle personne existe.

“La lame pèse lourd”, dit une voix.

MacGil se retourna, surpris de ne pas être seul dans la petite salle.

Là, debout dans l'embrasure de la porte, se trouvait Argon. MacGil reconnut la voix avant de voir l'homme. Il lui en voulait de n'être pas venu plus tôt et, en même temps, il était content de le voir ici et maintenant.

“Tu es en retard”, dit MacGil.

“Ta perception du temps ne s'applique pas à moi”, répondit Argon.

MacGil se retourna vers l'épée.

“As-tu jamais cru que je serais capable de la soulever ?” demanda-t-il d'un air méditatif. “Le jour où je suis devenu Roi ?”

“Non”, répondit impassiblement Argon.

MacGil se retourna et le regarda fixement.

“Tu savais que je n'en serais pas capable. Tu l'as vu, n'est-ce pas ?”

“Oui.”

MacGil y réfléchit.

“Quand tu donnes une réponse directe, ça me fait peur. Ça ne te ressemble pas.”

Argon ne dit rien et MacGil finit par se rendre compte qu'il n'en dirait pas plus.

“Je nomme mon successeur aujourd'hui”, dit MacGil. “ Ça a l'air futile de nommer un héritier ce jour-là. Cela prive un roi de la joie que lui inspire le mariage de son enfant.”

“Il faut peut-être tempérer une telle joie.”

“Mais il me reste tant d'années à régner”, supplia MacGil.

“Peut-être pas autant que tu le crois”, répondit Argon.

MacGil plissa les yeux en se demandant si c'était un message.

Cependant, Argon n'ajouta rien.

“Six enfants. Lequel choisir ?” demanda MacGil.

“Pourquoi me le demander ? Tu as déjà choisi.”

MacGil le regarda. “Tu vois beaucoup de choses. Oui, j'ai choisi, mais je veux quand même savoir ce que tu en penses.”

“Je crois que tu as choisi sagement”, dit Argon. “Cependant, souviens-toi : un roi ne peut pas gouverner depuis la tombe. Peu importe qui tu t'imagines choisir : le destin a tendance à faire son propre choix.”

“Vais-je survivre, Argon ?” demanda sérieusement MacGil, posant la question qui le taraudait depuis qu'il s'était réveillé après avoir fait un horrible cauchemar la nuit précédente.

“Cette nuit, j'ai rêvé d'un corbeau”, ajouta-t-il. “Il est venu me voler ma couronne. Ensuite, un autre m'a emporté. Quand il l'a fait, j'ai vu mon royaume s'étendre sous mes pieds. Alors que je volais, il est devenu noir. Stérile. Un désert.”

Il leva vers Argon ses yeux embués de larmes.

“Était-ce un rêve ? Ou quelque chose de plus ?”

“Les rêves sont toujours quelque chose de plus, n'est-ce pas ?” demanda Argon.

MacGil se sentit frappé par le découragement.

“Où est le danger ? Dis-moi déjà ça.”

Argon se rapprocha et le regarda dans les yeux avec une telle intensité que MacGil eut l'impression de regarder dans une autre dimension.

Argon se pencha en avant et murmura :

“Toujours plus près que tu ne le crois.”

CHAPITRE QUATRE

Thor se cacha dans la paille à l'arrière d'un chariot qui l'emmenait cahin-caha le long de la route de campagne. La nuit précédente, il était allé à la route et avait attendu patiemment jusqu'à ce qu'arrive un chariot assez grand pour qu'il puisse s'y installer sans être remarqué. A ce moment, il faisait noir et le chariot avançait juste assez lentement pour qu'il puisse bondir dedans depuis l'arrière en courant assez vite. Il avait atterri dans le foin et s'y était enfoui. Heureusement, le conducteur ne l'avait pas repéré. Thor n'était pas certain que le chariot aille à la Cour du Roi, mais il allait dans la bonne direction, et un chariot de cette taille, et avec ces marquages, ne pouvait guère aller ailleurs.

Thor voyagea toute la nuit et resta éveillé des heures en pensant à sa rencontre avec le Sybold. Avec Argon. Il pensa à sa destinée. A sa maison d'avant. A sa mère. Il sentait que l'univers lui avait répondu, lui avait dit qu'il avait une destinée différente. Il resta allongé là, les mains croisées derrière la tête, et fixa le ciel nocturne qu'il apercevait à travers la toile déchirée. Il regarda l'univers, si brillant, ses étoiles rouges si distantes. Il était euphorique. Pour une fois dans sa vie, il partait en voyage. Il ne savait pas où, mais il partait. D'une façon ou d'une autre, il arriverait à la Cour du Roi.

Quand Thor ouvrit les yeux, c'était le matin, la lumière rentrait à flots par la toile déchirée et il se rendit compte qu'il s'était assoupi. Il se releva rapidement, regarda tout autour de lui et se reprocha de s'être endormi. Il aurait dû être plus vigilant : il avait de la chance de ne pas avoir été découvert.

Le chariot roulait encore mais ne secouait plus autant. Cela ne pouvait signifier qu'une chose : une meilleure route. Ils devaient être près d'une grande ville. Thor baissa les yeux et vit que la route était très lisse, sans cailloux ni fossés, et bordée de beaux coquillages blancs. Son cœur se mit à battre plus vite; ils approchaient de la Cour du Roi.

Thor regarda par l'arrière du chariot et fut bouleversé. Les rues immaculées débordaient d'activité. Des dizaines de chariots, de toutes formes et de toutes tailles et transportant toutes sortes de choses, remplissaient les routes. L'un d'eux était chargé de fourrures, un autre de tapis et un autre de poulets. Au milieu de ces chariots marchaient des centaines de marchands. Certains d'entre eux menaient du bétail alors que d'autres portaient des paniers de marchandises sur la tête. Quatre hommes portaient un paquet de soieries en équilibre sur des perches. C'était une foule de gens et ils allaient tous dans la même direction.

Thor se sentit en pleine vie. Il n'avait jamais vu tant de gens en même temps, tant de marchandises, tant de choses se passer. Il avait vécu dans un petit village toute sa vie, et maintenant, il était dans un centre urbain, englouti par la foule.

Il entendit un bruit fort, le gémissement des chaînes, le claquement d'un immense morceau de bois, si fort que le sol vibra. Quelques moments plus tard, il entendit un son différent, celui du claquement de sabots de chevaux sur le bois. Il baissa les yeux et se rendit compte qu'ils étaient en train de traverser un pont; en dessous d'eux, il y avait des douves. C'était un pont-levis.

Thor sortit la tête et vit d'immenses colonnes en pierre et le portail hérissé de pointes de fer au-dessus. Ils étaient en train d'entrer par la Porte du Roi.

C'était la porte la plus grande qu'il ait jamais vue. Il leva les yeux vers les pointes, songeant avec étonnement que si elles s'abattaient, elle le couperaient en deux. Il repéra quatre légionnaires de l'Argent du Roi qui gardaient l'entrée et son cœur se mit à battre plus vite.

Ils parcoururent un long tunnel de pierre puis, quelques moments plus tard, le ciel apparut à nouveau. Ils étaient à l'intérieur de la Cour du Roi.

Thor avait peine à y croire. Il y avait encore plus d'activité ici, si possible : on aurait dit qu'il y avait des milliers de gens qui s'affairaient dans toutes les directions. Il y avait de grandes étendues d'herbe, parfaitement coupée, et des fleurs qui poussaient partout. La route s'élargit, et tout au long, il y avait des baraques, des vendeurs et des bâtiments en pierre. Et au milieu de tout ça, les hommes du Roi. Des soldats en armure. Thor avait réussi.

Tout excité, il se mit inconsciemment debout; quand il le fit, le chariot s'arrêta brusquement et le fit retomber en arrière et atterrir sur le dos dans la paille. Avant qu'il puisse se relever, il y eut le son du bois que l'on baissait et, quand il leva les yeux, il vit un vieil homme en colère, chauve, en haillons et qui le regardait d'un air renfrogné. Le conducteur du chariot tendit le bras, saisit Thor par les chevilles de ses mains caleuses et le traîna hors du chariot.

Thor s'envola et atterrit durement sur le dos sur la route en terre en soulevant un nuage de poussière. Des rires se firent entendre autour de lui.

“La prochaine fois que tu montes dans mon chariot, mon garçon, ça sera les chaînes pour toi ! Tu as de la chance que je n'appelle pas l'Argent dès maintenant !”

Le vieil homme se retourna et cracha, puis remonta précipitamment sur son chariot et fouetta ses chevaux pour les faire repartir.

Gêné, Thor reprit lentement ses esprits et se releva. Il regarda autour de lui. Un passant ou deux gloussa et Thor les regarda d'un air renfrogné jusqu'à ce qu'ils détournent le regard. Il s'épousseta et se frotta les bras; il avait mal à sa fierté mais pas au corps.

Il retrouva le moral en regardant autour de lui, ébloui, et se rendit compte qu'il fallait qu'il soit content d'être au moins allé aussi loin. Maintenant qu'il était sorti du chariot, il pouvait regarder librement autour de lui et ce qu'il voyait était extraordinaire : la cour s'étalait jusqu'à perte de vue. En son milieu se trouvait un magnifique palais en pierre, entouré par d'écrasants murs de pierre fortifiés couronnés de parapets au sommet desquels l'armée du Roi patrouillait partout. Tout autour de lui, il y avait des pelouses vertes parfaitement entretenues, des places en pierre, des fontaines, des bosquets d'arbres. C'était une cité, et ça débordait de gens.

Partout, toutes sortes de gens allaient et venaient, des marchands, des soldats, des dignitaires, et ils étaient tous très pressés. Il fallut à Thor plusieurs minutes pour comprendre qu'il se passait quelque chose de spécial. Alors qu'il avançait tranquillement, il vit qu'on se livrait à préparations, qu'on plaçait des chaises, qu'on érigeait un autel. On aurait dit qu'on se préparait à célébrer un mariage.

Son cœur s'arrêta de battre quand il vit, au loin, un terrain de joute, avec sa longue allée de terre et la corde qui la coupait en deux. Sur un autre terrain, il vit des soldats jeter des lances sur des cibles distantes; sur un autre, des archers qui tiraient dans des cibles de paille. On aurait dit qu'il y avait des jeux et des concours partout. Il y avait aussi de la musique : des luths, des flûtes et des cymbales, des groupes de musiciens qui allaient çà et là, du vin, d'immenses tonneaux que l'on roulait, et de la nourriture, des tables qu'on préparait, des banquets qui s'étendaient jusqu'à perte de vue. C'était comme s'il était arrivé au milieu d'une grande fête.

Aussi éblouissantes que soient toutes ces choses, Thor voulait quand même trouver la Légion au plus vite. Il était déjà en retard et il fallait qu'il se fasse connaître.

Il se précipita vers la première personne qu'il vit, un homme plus âgé qui semblait, vu son tablier tâché de sang, être un boucher et qui se hâtait sur la route. Tout le monde semblait tellement pressé, ici.

“Excusez-moi, monsieur”, dit Thor en lui saisissant le bras.

L'homme baissa les yeux sur la main de Thor avec dédain.

“Qu'est-ce qu'il y a, mon garçon ?”

“Je cherche la Légion du Roi. Savez-vous où ils s'entraînent ?”

“J'ai l'air d'une carte ?” siffla l'homme avant de partir, furieux.

Thor fut déconcerté par son impolitesse.

Il se précipita vers la personne suivante qu'il vit, une femme qui pétrissait de la farine sur une table longue. Il y avait plusieurs femmes à cette table, toutes en train de travailler dur, et Thor s'imagina qu'une d'elles savait forcément.

“Excusez-moi, mesdemoiselles”, dit-il. “Sauriez-vous où s'entraîne la Légion du Roi ?”

Elles se regardèrent les unes les autres et gloussèrent. Certaines d'entre elles n'avaient que quelques années de plus que lui.

L'aînée se retourna et le regarda.

“Tu cherches au mauvais endroit”, dit-elle. “Ici, nous préparons les festivités.”

“Pourtant, on m'a dit qu'ils s'entraînaient dans la Cour du Roi”, dit Thor, perplexe.

Le femmes se remirent à rire. L'aînée se mit les mains sur les hanches et secoua la tête.

“On dirait que tu n'es jamais venu à la Cour du Roi. Ne sais-tu pas qu'elle est très grande ?”

Thor rougit quand les autres femmes rirent, puis finit par partir furieusement. Il n'aimait pas qu'on se moque de lui.

Il vit devant lui une dizaine de routes qui traversaient la Cour du Roi dans tous les sens. Il y avait au moins une dizaine d'entrées d'espacées dans les murs de pierre. Cet endroit était d'une taille et d'une étendue écrasantes. Il eut un serrement de cœur en comprenant qu'il pourrait chercher pendant des jours sans trouver ce qu'il cherchait.

Il eut une idée : un soldat saurait sûrement où les autres s'entraînaient. Il avait peur d'aller parler à un vrai soldat du Roi mais se rendit compte qu'il n'avait pas le choix.

Il se retourna et se précipita vers le mur, vers le soldat qui montait la garde à l'entrée la plus proche, en espérant qu'il ne le jetterait pas dehors. Le soldat se tenait droit en regardant droit devant lui.

“Je cherche la Légion du Roi”, dit Thor de sa voix la plus brave.

Le soldat continua à regarder droit devant lui, sans répondre.

“J'ai dit que je cherchais la Légion du Roi !” insista Thor, plus fort, résolu à ce qu'on l'écoute.

Au bout de plusieurs secondes, le soldat baissa les yeux avec mépris.

“Pouvez-vous me dire où elle est ?” insista Thor.

“Et qu'as-tu à faire avec eux ?”

“Des choses très importantes” dit Thor avec insistance et en espérant que le soldat ne le forcerait pas à en dire plus.

Le soldat se remit à regarder droit devant lui et à l'ignorer. Thor sentit son cœur se serrer et craint de ne jamais recevoir de réponse.

Cependant, après ce qui sembla durer une éternité, le soldat répondit : “Prends la porte de l'est, puis dirige-toi vers le nord aussi loin que possible. Prends la troisième porte à gauche, puis tourne vers la droite et tourne encore vers la droite. Passe sous la deuxième arche en pierre, et leur terrain d'entraînement est au-delà de la porte. Je t'avertis quand même que tu perds ton temps. Ils n'accueillent pas les visiteurs.”

C'était tout ce que Thor avait besoin de savoir. Sans perdre une seconde de plus, il se retourna et traversa le terrain en courant. Il suivit les indications en se les répétant dans la tête et en essayant de les mémoriser. Il remarqua que le soleil était plus haut dans le ciel et pria simplement pour que, quand il arriverait, il ne soit pas déjà trop tard.

*

Thor courut sur les chemins immaculés bordés de coquillages, se frayant un chemin au travers de la Cour du Roi. Il fit de son mieux pour suivre les indications, en espérant qu'il n'était pas en train de prendre une mauvaise route. A l'autre bout de la cour, il vit toutes les portes et prit la troisième à gauche. Il la passa au pas de course, puis suivit les bifurcations en tournant de chemin en chemin. Il courut dans le sens contraire de la circulation, des milliers de gens qui rentraient dans la cité en masse, de la foule qui s'épaississait à chaque minute. Il frôla des luthistes, des jongleurs, des bouffons et toutes sortes de comiques, tous vêtus de leurs plus beaux atours.

Thor ne pouvait supporter l'idée que la sélection commence sans lui et fit de son mieux pour se concentrer en prenant un chemin après l'autre et en cherchant un signe quelconque du terrain d'entraînement. Il passa sous une arche, prit une autre route puis, au loin, repéra ce qui ne pouvait qu'être sa destination : un mini-Colisée en pierre de forme parfaitement circulaire. Au milieu, des soldats gardaient l'immense porte. Thor entendit des applaudissements assourdis derrière ses murs et son cœur battit plus vite. C'était là.

Il fonça, les poumons proches de l'explosion. Quand il atteint la porte, deux gardes s’avancèrent et baissèrent leurs lances en lui barrant la route. Un troisième garde s'avança et leva la main, paume en dehors.

“Stop”, commanda-t-il.

Thor s'arrêta sur place en haletant, à peine capable de maîtriser son excitation.

“Vous … ne … comprenez pas”, dit-il le souffle coupé, un mot entre chaque inspiration, “il faut que j'entre. Je suis en retard.”

“En retard pour quoi ?”

“La sélection.”

Le garde, un homme petit et gros à la peau grêlée, se retourna et regarda les autres, qui le regardèrent d'un air cynique. Il se retourna et inspecta Thor d'un air méprisant.

“On a fait rentrer les recrues il y a des heures, dans les chariots royaux. Si tu n'as pas été invité, tu ne peux pas entrer.”

“Mais vous ne comprenez pas. Il faut que —”

Le garde tendit le bras et saisit Thor par la chemise.

“C'est toi qui ne comprends pas, insolent petit garçon. Comment oses-tu venir ici et essayer de rentrer par la force ? Maintenant, pars avant que je t'enchaîne.”

Il repoussa Thor, qui recula de plusieurs mètres en trébuchant.

Thor avait mal à la poitrine, là où la main du garde l'avait touché, mais, plus que ça, il souffrait qu'on l'ait rejeté. Il était indigné. Il n'avait pas fait tout ce chemin pour qu'un garde le rejette sans même qu'on l'ait vu. Il était résolu à rentrer.

Le garde se retourna vers ses hommes, et Thor s'éloigna lentement en faisant le tour du bâtiment circulaire dans le sens des aiguilles d'une montre. Il avait un plan. Il marcha jusqu'à être hors de vue, puis se mit à trotter, à longer furtivement les murs. Il s'assura que les gardes ne soient pas en train de regarder, puis accéléra jusqu'à ce qu'il soit en train de courir. Quand il eut fait la moitié du tour du bâtiment, il repéra une autre ouverture dans l'arène. En haut, il y avait des ouvertures cintrées dans la pierre, bloquées par des barreaux de fer. Dans une de ces ouvertures, il manquait les barreaux. Il entendit un autre tonnerre d'applaudissements, se hissa sur le rebord et regarda.

Son cœur se mit à battre plus vite. Réparties à l'intérieur de l'immense terrain d'entraînement circulaire, il y avait des dizaines de recrues, dont ses frères. Alignées, elles étaient toutes en face d'une dizaine de légionnaires de l'Argent. Les hommes du Roi marchaient au milieu d'eux pour les évaluer.

Un autre groupe de recrues se tenait sur le côté, sous la surveillance attentive d'un soldat, et jetait des lances sur une cible lointaine. L'un d'entre eux manqua la cible.

Thor bouillait d'indignation. Il aurait pu toucher ces cibles; il était aussi bon que tous ceux-là. C'était injuste de l'exclure parce qu'il était plus jeune et un peu plus petit.

Soudain, Thor sentit une main le saisir par le dos, le tirer violemment en arrière et l'envoyer voler en l'air. Il atterrit durement par terre, essoufflé.

Il leva les yeux et vit le garde de la porte qui le regardait d'un air méprisant.

“Qu'est-ce que je t'ai dit, mon garçon ?”

Avant qu'il puisse réagir, le garde se pencha en arrière et donna à Thor un violent coup de pied. Thor sentit un choc brusque dans les côtes et le garde recula la jambe pour lui donner un autre coup de pied.

Cette fois, Thor attrapa le pied du garde à mi-course; il tira violemment dessus, fit perdre l'équilibre au garde et le fit tomber.

Thor se remit rapidement debout. Au même moment, le garde en fit de même. Thor le regarda fixement, choqué par ce qu'il venait de faire. En face de lui, le garde lui lança un regard mauvais.

“Je vais non seulement t'enchaîner”, siffla le garde, “mais tu vas me le payer. Personne ne touche un garde du Roi ! Tu n'entreras jamais à la Légion : maintenant, tu vas croupir dans un cachot ! Si on te revoit un jour, tu auras de la chance !”

Le garde sortit une chaîne avec une entrave au bout. Il s'approcha de Thor, la vengeance gravée au visage.

Thor réfléchit à toute vitesse. Il ne pouvait pas permettre qu'on l'enchaîne, et pourtant, il ne voulait pas faire de mal à un membre de la Garde du Roi. Il fallait qu'il trouve une idée, et vite.

Il se souvint de sa fronde. Ses réflexes prirent le dessus quand il la saisit, y plaça une pierre, visa et tira.

Le caillou fila dans l'air et fit tomber les entraves du garde stupéfait; il frappa aussi les doigts du garde. Le garde se recula et secoua la main, criant de douleur, pendant que les entraves tombaient par terre avec un bruit métallique.

Le garde envoya à Thor un regard assassin et tira son épée. Elle sortit du fourreau avec son métallique facilement reconnaissable.

“C'était ta dernière erreur”, dit-il d'un ton sombre et menaçant, puis il chargea.

Thor n'avait pas le choix; cet homme ne le laisserait plus jamais tranquille. Il plaça une autre pierre dans sa fronde et la lança. Il visa posément : il ne voulait pas tuer le garde mais il fallait qu'il l'arrête. Donc, au lieu de viser son cœur, son nez, son œil ou sa tête, Thor visa l'endroit qui, savait-il, l'arrêterait sans le tuer.

Entre les jambes du garde.

Il tira, pas de toutes ses forces mais assez fort pour arrêter l'homme.

C'était un tir parfait.

Le garde s'écroula, laissa tomber son épée et se tint l'aine en s'effondrant par terre, où il se roula en boule.

“Tu seras pendu pour ça !” gémit-il en grognant de douleur. “Gardes ! Gardes !”

Thor leva les yeux et vit au loin plusieurs des gardes du Roi lui foncer dessus.

C'était maintenant ou jamais.

Sans perdre un autre moment, il se rua vers le rebord de l'ouverture. Il faudrait qu'il traverse le mur, saute dans l'arène et se présente aux soldats. Et il se battrait contre tous ceux qui se mettraient en travers de sa route.

CHAPITRE CINQ

MacGil était assis dans la grande salle du haut de son château, dans sa salle de réunion intime, celle qu'il utilisait pour ses affaires personnelles. Il était assis sur son trône personnel, qui était, lui, sculpté en bois, et regardait quatre de ses enfants qui se tenaient devant lui. Il y avait son fils aîné, Kendrick, qui, à l'âge de vingt-cinq ans, était un bon guerrier et un vrai gentleman. De tous ses enfants, c'était celui qui ressemblait le plus à MacGil, ce qui était ironique, puisqu'il était un bâtard, le seul enfant que MacGil ait eu avec une autre femme, une femme qu'il avait oubliée depuis longtemps. MacGil avait élevé Kendrick avec ses vrais enfants, en dépit des protestations que sa Reine avait émises à l'époque, à la condition qu'il ne monte jamais sur le trône. Maintenant, cela faisait de la peine à MacGil, car Kendrick était le meilleur homme qu'il ait jamais connu, un fils qu'il était fier d'avoir engendré. Il aurait été le meilleur candidat pour hériter du royaume.

A côté de lui, formant un contraste saisissant, se tenait son deuxième fils, son premier légitime, Gareth, vingt-trois ans, mince, aux joues creuses et aux grands yeux marron, qui n'arrêtait jamais de lancer des regards furtifs. Son caractère n'aurait pas pu être plus différent que celui de son frère aîné. La nature de Gareth correspondait à tout ce que Kendrick n'était pas : là où son frère était franc, Gareth cachait ses vraies pensées; là où son frère était fier et noble, Gareth était malhonnête et trompeur. MacGil souffrait de ne pas aimer son propre fils, et il avait essayé de nombreuses fois de corriger sa nature, mais, au-delà d'un certain point des années d'adolescence du garçon, il avait décidé que sa nature était prédestinée : intrigante, assoiffée de pouvoir et ambitieuse dans tous les mauvais sens du terme. MacGil savait aussi que Gareth n'aimait pas les femmes et avait beaucoup d'amants mâles. D'autres rois auraient chassé un tel fils mais MacGil avait l'esprit plus ouvert, et pour lui, ce n'était pas une raison pour ne pas l'aimer. Il ne le jugeait pas pour ça. Ce pour quoi il le jugeait, c'était sa nature malveillante, intrigante, chose sur laquelle il ne pouvait fermer les yeux.

Alignée à côté de Gareth se tenait la deuxième fille de MacGil, Gwendolyn. Elle venait d'avoir seize ans, c'était la plus belle fille qu'il ait jamais vue et sa nature avait encore plus d'éclat que son apparence. Elle était gentille, généreuse, honnête, la plus belle jeune femme qu'il ait jamais connue. De ce point de vue, elle ressemblait à Kendrick. Elle regardait MacGil avec l'amour d'une fille pour un père et il avait toujours senti sa loyauté dans chacun de ses regards. Il était encore plus fier d'elle que de ses fils.

Debout à côté de Gwendolyn se tenait le fils cadet de MacGil, Reece, un jeune gars fier et plein d'allant qui, à quatorze ans, commençait à devenir un homme. MacGil avait assisté à son initiation dans la Légion avec grand plaisir et voyait déjà l'homme qu'il allait être. MacGil pensait qu'un jour, Reece serait sans aucun doute son meilleur fils et un grand souverain. Cependant, ce jour n'était pas encore venu. Il était encore trop jeune et avait encore beaucoup de choses à apprendre.

MacGil avait des sentiments partagés en examinant ces quatre enfants, ses trois fils et sa fille, qui se tenaient devant lui. Il ressentait un mélange de fierté et de déception. Il ressentait aussi de la colère et de la contrariété, car deux de ses enfants étaient absents. L'aînée, sa fille Luanda, se préparait bien sûr pour son propre mariage et, puisqu'elle épousait l'héritier d'un autre royaume, elle n'avait plus le droit de participer à cette discussion sur les héritiers. Cependant, son autre fils, Godfrey, dix-huit ans, le fils du milieu, était absent. Cette rebuffade faisait rougir MacGil de colère.

Depuis son enfance, Godfrey avait montré un grand manque de respect pour la royauté; il avait toujours été clair qu'il ne s'y intéressait pas et qu'il ne gouvernerait jamais. De plus, à la plus grande déception de MacGil, Godfrey avait préféré perdre son temps dans des tavernes avec des amis scélérats, ce qui infligeait à la famille royale une honte et un déshonneur toujours plus grands. C'était un fainéant qui dormait la plupart des jours et passait le reste de son temps à boire. D'un côté, MacGil était soulagé de ne pas le voir ici; d'un autre côté, c'était une insulte qu'il ne pouvait supporter. En fait, il s'y était attendu et avait tout de suite envoyé ses hommes fouiller les tavernes et le ramener. MacGil était assis en silence et attendait qu'ils le fassent.

Finalement, la lourde porte en chêne s'ouvrit avec un claquement et les gardes royaux entrèrent en traînant Godfrey entre eux. Ils le poussèrent rudement et Godfrey rentra dans la salle en titubant alors qu'ils claquaient la porte derrière lui.

Ses frères et sa sœur se retournèrent et le fixèrent du regard. Godfrey puait la bière, était sale, pas rasé et à moitié habillé. Il sourit à son père, insolent, comme toujours.

“Salut, Père”, dit Godfrey. “Ai-je raté toute la fête ?”

“Tu vas te tenir avec tes frères et sœurs et attendre que je parle. Sinon, Dieu en soit témoin, je t'enchaînerai dans les cachots avec le reste des prisonniers communs et tu ne verras aucune nourriture, et encore moins de bière, pendant trois jours entiers.”

Rebelle, Godfrey lança un regard furieux à son père. Dans ce regard, MacGil détecta un réservoir profond de force, quelque chose de lui-même, l'étincelle d'une chose qui pourrait un jour rendre service à Godfrey. Du moins, s'il parvenait jamais à surmonter sa propre personnalité.

Rebelle jusqu'au bout des ongles, Godfrey attendit bien dix secondes avant de finir par obéir et d'aller nonchalamment rejoindre les autres.

MacGil examina ces cinq enfants qui se tenaient devant lui : le bâtard, le pervers, l'ivrogne, sa fille et son fils cadet. C'était un drôle de d'assortiment et il avait peine à croire qu'ils venaient tous de lui. Et maintenant, le jour du mariage de sa fille aînée, la tâche lui incombait de choisir un héritier dans ce groupe. Comment faire ?

C'était un exercice futile; après tout, il était dans la fleur de l'âge et pouvait gouverner trente ans de plus. Il se pourrait même que l'héritier qu'il choisirait aujourd'hui, quel qu'il soit, ne monte pas sur le trône avant plusieurs décennies. Toute cette tradition l'agaçait. Elle avait peut-être eu son intérêt à l'époque des ses ancêtres, mais plus maintenant.

Il se racla la gorge.

“Nous sommes rassemblés ici aujourd'hui en vertu de la tradition. Comme vous le savez, ce jour-ci, le jour du mariage de ma fille aînée, il m'incombe de nommer un successeur. Un héritier qui gouvernera ce royaume. Si je mourais, il n'y aurait pas de meilleur souverain que votre mère. Cependant, les lois de notre royaume décrètent que seule la descendance d'un roi peut lui succéder. Ainsi, il faut que je choisisse.”

MacGil reprit son souffle et réfléchit. Un lourd silence plombait l'air et il sentait le poids de l'anticipation. Il les regarda dans les yeux et vit différentes expressions chez chacun d'eux. Le bâtard avait l'air résigné, car il savait qu'il ne serait pas sélectionné. Les yeux du pervers luisaient d'ambition, comme s'il s'attendait à être naturellement choisi. L'ivrogne regardait par la fenêtre; il n'en avait rien à faire. Sa fille le regardait avec amour, sachant qu'elle ne faisait pas partie de cette discussion mais n'aimant pas moins son père pour autant. Son fils cadet faisait comme elle.

“Kendrick, je t'ai toujours considéré comme un vrai fils. Cependant, les lois de notre royaume m'empêchent de transmettre la royauté à un fils qui n'est pas authentiquement légitime.”

Kendrick fit sa révérence. “Père, je ne m'attendais pas à ce que vous le fassiez. Je suis satisfait de ma destinée. Ne laissez pas cela vous déconcerter, je vous prie.”

La réponse de Kendrick fit souffrir MacGil, qui sentit sa franchise et voulut d'autant plus le nommer héritier.

“Cela nous laisse vous quatre. Reece, tu es un jeune homme en pleine forme, le meilleur que j'ai jamais vu. Cependant, tu es trop jeune pour faire partie de cette discussion.”

“Je m'y attendais, Père”, répondit Reece en faisant une légère révérence.

“Godfrey, tu es un de mes trois fils légitimes et pourtant, tu choisis de perdre ton temps à la taverne avec la racaille. On t'a donné tous les privilèges que la vie pouvait t'apporter et tu les as tous rejetés avec dédain. Ma grande déception dans cette vie, c'est toi.”

Godfrey lui répondit en grimaçant et en bougeant d'un air gêné.

“Bon, dans ce cas, je suppose que j'en ai fini ici et que je peux repartir à la taverne, n'est-ce pas, Père ?”

Avec une révérence rapide et moqueuse, Godfrey se retourna et traversa fièrement la salle.

“Reviens ici !” dit MacGil d'un ton sec. “MAINTENANT !”

Godfrey continua à marcher fièrement et à l'ignorer. Il traversa la salle et ouvrit la porte. Deux gardes se tenaient là.

MacGil bouillonnait de rage pendant que les gardes le regardaient d'un air interrogateur.

Cependant, Godfrey n'attendit pas; il les repoussa et passa dans la salle ouverte.

“Enfermez-le !” hurla MacGil. “Et gardez-le hors de vue de la Reine. Je ne veux pas sa mère soit encombrée par sa présence le jour du mariage de sa fille.”

“Oui, mon seigneur”, dirent-ils, fermant la porte et se précipitant à sa poursuite.

MacGil resta assis là, reprenant son souffle, tout rouge en essayant de se calmer. Pour la millième fois, il se demanda ce qu'il avait fait pour mériter d'avoir un tel enfant.

Il regarda ses autres enfants. Ils le regardaient tous les quatre, attendant sa décision dans le silence pesant. MacGil inspira profondément en essayant de se concentrer.

“Il ne reste que vous deux” , poursuivit-il. “Et parmi vous deux, j'ai choisi un successeur.”

MacGil se tourna vers sa fille.

“Gwendolyn, ce sera toi.”

Ses enfants eurent le souffle coupé; ils avaient l'air choqué tous les deux, surtout Gwendolyn.

“Avez-vous vraiment dit cela, Père ?” demanda Gareth. “Avez-vous dit Gwendolyn ?”

“Père, je suis honorée”, dit Gwendolyn. “Cependant, je ne peux accepter. Je suis une femme.”

“Il est vrai que jamais une femme n'est montée sur le trône des MacGil. Cependant, j'ai décidé qu'il était temps de changer la tradition. Gwendolyn, tu as le meilleur esprit et la meilleure attitude que j'aie jamais rencontrés chez une jeune femme. Tu es jeune mais, si Dieu le veut, je ne mourrai pas de sitôt et, quand le moment sera venu, tu seras assez sage pour gouverner. Le royaume sera à toi.”

“Mais, Père !” cria Gareth, blême. “Je suis le fils aîné légitime ! Dans toute l'histoire des MacGil, la royauté a toujours été transmise au fils aîné !”

“Je suis Roi”, répondit sombrement MacGil, “et c'est moi qui écris la tradition.”

“Mais ce n'est pas juste !” supplia Gareth d'un ton pleurnichard. “Je suis censé être Roi. Pas ma sœur. Pas une femme !”

“Maîtrise ta langue, mon garçon !” MacGil cria, tremblant de rage. “Oses-tu contester mon jugement ?”

“Est-ce qu'on me rejette pour une femme, dans ce cas ? Est-ce là ce que vous pensez de moi ?”

“J'ai pris ma décision”, dit MacGil. “Tu la respecteras et tu la suivras avec obéissance, comme tous les autres sujets de mon royaume. Maintenant, vous pouvez tous partir.”

Ses enfants firent rapidement leur révérence et quittèrent précipitamment la salle.

Cependant, Gareth s'arrêta à la porte, incapable de se forcer à partir.

Il se retourna, et, seul, fit face à son père.

MacGil voyait la déception sur son visage. Il était clair qu'il s'était attendu à être nommé héritier aujourd'hui. Même plus : il l'avait voulu. Désespérément. Ce qui ne surprenait pas le moins du monde MacGil, et qui était la raison même pour laquelle il ne l'avait pas choisi.

“Pourquoi me détestez-vous, Père ?” demanda-t-il.

“Je ne te déteste pas. Je considère seulement que tu n'es pas prêt à gouverner mon royaume.”

“Et pourquoi donc ?” insista Gareth.

“Parce que c'est précisément ce que tu cherches à obtenir.”

Gareth devint cramoisi foncé. Il était clair que MacGil lui avait donné une idée de sa nature la plus authentique. MacGil le regarda dans les yeux et les vit brûler d'une haine pour lui qu'il n'aurait jamais imaginée possible.

Sans dire un autre mot, Gareth sortit furieusement de la salle et claqua la porte derrière lui.

L'écho résonna et MacGil frissonna. Il se souvint du regard fixe de son fils et y trouva une haine extrêmement profonde, encore plus profonde que celle de ses ennemis. A ce moment, il pensa à Argon, à sa déclaration, à la proximité du danger.

Se pouvait-il qu'il soit aussi proche que ça ?

CHAPITRE SIX

Thor traversa le grand terrain de l'arène au pas de course, courant de toutes ses forces. Derrière lui, il entendait les pas des gardes du Roi qui le talonnaient. Ils le poursuivaient dans le paysage chaud et poussiéreux en jurant. Devant lui se trouvaient les membres et les nouvelles recrues de la Légion, des dizaines de garçons tout comme lui mais plus âgés et plus forts. Ils s'entraînaient et on les mettait à l'épreuve dans diverses formations. Certains jetaient des lances, d'autres des javelots, et quelques-uns s'entraînaient à bien tenir leur lance. Ils visaient des cibles lointaines et les rataient rarement. C'étaient les garçons qu'il fallait qu'il batte et ils avaient l'air redoutables.

Parmi eux se trouvaient des dizaines de vrais chevaliers, membres de l'Argent, qui formaient un large demi-cercle en regardant ce qui se passait. En jugeant. En décidant qui resterait et qui serait renvoyé chez lui.

Thor savait qu'il fallait qu'il fasse ses preuves, qu'il impressionne ces hommes. Dans quelques instants, les gardes le rattraperaient, et s'il avait une quelconque chance de faire impression, c'était le moment. Mais comment ? Il réfléchit à toute vitesse en traversant la cour au pas de course, refusant l'idée même d'être exclu.

Alors que Thor traversait le terrain en courant, d'autres commencèrent à le remarquer. Certaines recrues s'arrêtèrent de faire ce qu'elles étaient en train de faire et se retournèrent, et certains chevaliers aussi. En quelques instants, Thor sentit que toute l'attention se focalisait sur lui. Ils avaient l'air déconcertés, et il se rendit compte qu'ils devaient se demander qui était ce jeune homme qui traversait leur terrain au pas de course poursuivi par trois gardes du Roi. Ce n'était pas comme ça qu'il aurait voulu faire impression. De toute sa vie, quand il avait rêvé de rejoindre la Légion, ce n'était pas comme ça qu'il avait prévu que ça se passerait.

Alors que Thor courait en se demandant que faire, quelqu'un d'autre en décida pour lui. Une grand garçon, une recrue, décida se charger d'impressionner les autres en arrêtant Thor. Grand, musclé et presque deux fois plus grand que Thor, il leva son épée en bois pour faire barrage à Thor. Thor voyait qu'il était résolu à le terrasser, à le ridiculiser devant tout le monde, et à ainsi prendre l'avantage sur les autres recrues.

Cela rendit Thor furieux. Thor n'avait rien contre ce garçon et ce n'était pas pour ça qu'il se battait. Cependant, à cause de ce garçon, c'était bien pour ça que Thor se battait, pour simplement prendre l'avantage sur les autres.

Quand il se rapprocha, Thor eut peine à croire que ce garçon puisse être aussi grand : il le dépassait largement, le regardait d'un air renfrogné le front couvert de mèches d'épais cheveux noirs, et il avait la mâchoire la plus carrée que Thor ait jamais vu. Il ne voyait pas comment s'attaquer à ce garçon.

Le garçon le chargea avec son épée en bois et Thor sut que, s'il n'agissait pas rapidement, il allait se faire assommer.

Les réflexes de Thor prirent le dessus. Il sortit instinctivement sa fronde, tendit le bras en arrière et lança violemment un caillou vers la main du garçon. Le caillou atteint sa cible et fit tomber l'épée de la main du garçon juste au moment où il allait l'abattre. L'épée s'envola et le garçon se saisit la main en criant.

Thor ne perdit pas de temps. Il profita du moment de répit, chargea, bondit en l'air et donna un coup de pieds au garçon en lui frappant directement la poitrine des deux pieds. Cependant, le garçon était si gros que c'était comme donner un coup de pied à un chêne. Le garçon ne fit que reculer de quelques centimètres en titubant pendant que Thor s'arrêtait sur place et tombait aux pieds du garçon.

Ça présage mal, pensa Thor quand il heurta le sol avec un bruit sourd et que ses oreilles se mirent à bourdonner.

Thor essaya de se relever mais le garçon avait de l'avance sur lui. Il tendit les bras vers le bas, saisit Thor par le dos, le lança et l'envoya voler par terre la tête la première.

Une foule de garçons forma rapidement un cercle autour d'eux et applaudit. Thor rougit, humilié.

Thor se tourna pour se relever mais le garçon était trop rapide. Il était déjà au-dessus de lui et le clouait au sol. Avant même que Thor s'en rende compte, la bagarre était devenue un combat de lutte et le garçon pesait extrêmement lourd.

Thor entendait les cris assourdis des autres recrues qui, disposées en cercle, criaient, assoiffées de sang. Le garçon le regardait d'un air renfrogné; il tendit les pouces et les descendit vers les yeux de Thor. Thor avait peine à y croire : il semblait que ce garçon veuille vraiment lui faire mal. Tenait-il à ce point-là à prendre l'avantage ?

A la dernière seconde, Thor dégagea sa tête en la roulant et les mains du garçon passèrent à côté et plongèrent dans la terre. Thor en profita pour sortir d'en dessous de lui en se roulant sur le côté.

Thor se releva et confronta le garçon, qui se leva lui aussi. Le garçon chargea, envoya un coup vers le visage de Thor, qui l'esquiva à la dernière seconde; l'air lui frôla le visage et il se rendit compte que, si le poing du garçon l'avait frappé, il lui aurait brisé la mâchoire. Thor leva le bras et frappa le garçon au ventre, mais quasiment sans effet; c'était comme frapper un arbre.

Avant que Thor puisse réagir, le garçon lui envoya un coup de coude au visage.

Thor recula en trébuchant, chancelant sous le coup. C'était comme recevoir un coup de marteau et ses oreilles bourdonnaient.

Pendant que Thor trébuchait en essayant encore de reprendre son souffle, le garçon chargea et lui envoya un violent coup de pied dans la poitrine. Thor s'envola en arrière et s'écrasa par terre, atterrissant sur le dos. Les autres garçons applaudirent.

Thor avait la tête qui tournait et commença à se redresser, mais le garçon chargea une fois de plus, porta un coup vers Thor et le frappa encore, violemment, au visage, le renvoyant à plat dos, et vaincu pour de bon.

Thor resta là, entendit les applaudissements assourdis des autres, sentit le goût salé du sang qui lui coulait du nez, la marque sur son visage. Il gémit de douleur. Il leva les yeux et vit le grand garçon se détourner et repartir vers ses amis en célébrant déjà sa victoire.

Thor voulait abandonner. Ce garçon était immense, se battre contre lui était futile et il avait atteint la limite de ce qu'il pouvait endurer. Cependant, quelque chose à l'intérieur de lui le poussait. Il ne pouvait pas perdre. Pas devant tous ces gens.

N'abandonne pas. Lève-toi. Lève-toi !

D'une façon ou d'une autre, Thor trouva la force de se relever. Il roula sur lui-même avec un gémissement, se mit à quatre pattes, puis, lentement, il se releva. Il confronta le garçon, en sang, les yeux gonflés, y voyant tout juste, respirant avec difficulté, et leva les poings.

L'immense garçon se retourna et fixa Thor du regard. Il secoua la tête avec incrédulité.

“Tu aurais dû rester couché, mon gars”, dit-il d'un ton menaçant, et il commença à revenir vers Thor.

“ASSEZ !” hurla une voix. “Elden, recule !”

Un chevalier s'avança soudain, s'interposa en tendant la main et en empêchant Elden de se rapprocher de Thor. La foule se calma et tous les garçons regardèrent le chevalier; c'était visiblement un homme qui exigeait qu'on le respecte.

Thor leva les yeux, impressionné par le chevalier. Il avait dans les vingt ans, était grand, avait les épaules larges, une mâchoire carrée et des cheveux marron bien coupés. Thor l'aima immédiatement. Son armure de premier choix, une cotte de mailles d'argent brillant, était couverte de marques royales : l’emblème avec le faucon de la famille MacGil. Thor en eut la gorge sèche : il se tenait devant un membre de la famille royale. Il avait peine à y croire.

“Explique-toi, mon garçon”, dit-il à Thor. “Pourquoi as-tu chargé dans notre arène sans y être invité ?”

Avant que Thor puisse répondre, soudain, les trois membres de la garde du Roi franchirent le cercle. Le garde en chef se tint là, respirant avec difficulté, pointant le doigt vers Thor.

“Il a désobéi à nos ordres !” hurla le garde. “Je vais l'enchaîner et l'emmener dans les cachots du Roi !”

“Je n'ai rien fait de mal !” protesta Thor.

“Ah bon ?” hurla le garde. “Tu t'es introduit dans une propriété royale sans y être invité !”

“Tout ce que je voulais, c'était avoir une chance !” hurla Thor en se retournant et en suppliant le chevalier qui se tenait devant lui, le membre de la famille royale. “Tout ce que je voulais, c'était avoir une chance de rejoindre la Légion !”

“On n'accède à ce terrain d'entraînement que sur invitation, mon garçon”, dit une voix bourrue.

Un guerrier entra dans le cercle. Âgé d'une cinquantaine d'années, il était large d'épaules, trapu et chauve, avait une barbe courte et une cicatrice qui lui traversait le nez. On aurait dit qu'il avait été soldat professionnel toute sa vie et, d'après les marques présentes sur son armure et la broche en or qu'il avait sur la poitrine, il semblait être leur commandant. Le cœur de Thor se mit à battre plus vite quand il le vit : c'était un général.

“Personne ne m'a invité, sire”, dit Thor. “C'est vrai. Cependant, c'est le rêve de ma vie que d'être ici. Tout ce que je veux, c'est une chance de vous montrer de quoi je suis capable. Je suis aussi bon que toutes ces recrues. Donnez-moi une seule chance de le prouver. S'il vous plaît. Rejoindre la Légion, c'est tout ce dont j'ai jamais rêvé.”

“Ce champ de bataille n'est pas fait pour les rêveurs, mon garçon”, fut sa réponse bourrue. “Il est pour les combattants. Il n'y a aucune exception à nos règles : les recrues sont choisies.”

Le général hocha la tête, et le garde du Roi s'approcha de Thor en tendant les entraves.

Mais le chevalier, le membre de la famille royale, s'avança soudain et leva la main pour interrompre le garde.

“Peut-être qu'à l'occasion on peut faire une exception”, dit-il.

Le garde leva les yeux vers lui, consterné. Il voulait visiblement protester mais, par déférence envers un membre de la famille royale, il devait se taire.

“J'admire ton courage, mon garçon”, poursuivit le chevalier. “Avant qu'on te rejette, j'aimerais voir ce que tu sais faire.”

“Mais, Kendrick, nous avons nos règles —” dit le général, visiblement mécontent.

“C'est la famille royale qui fait les règles”, répondit Kendrick d'un ton sévère, “et c'est à la famille royale que la Légion doit rendre des comptes.”

“C'est à votre père, le Roi, que nous rendons des comptes, pas à vous”, répliqua le général, tout aussi réfractaire.

C'était une impasse et la tension plombait l'air. Thor avait peine à croire qu'il avait déclenché ça.

“Je connais mon père et je sais ce qu'il voudrait. Il voudrait donner sa chance à ce garçon. Et c'est ce que nous allons faire.”

Après plusieurs moments de tension, le général finit par céder.

Kendrick se tourna vers Thor, les yeux rivés sur les siens, marron et intenses. C'était le visage d'un prince mais aussi celui d'un guerrier.

“Je vais te donner une chance”, dit-il à Thor. “Voyons si tu peux mettre dans le mille.”

Il montra un tas de foin loin de l'autre côté du terrain, avec une petite tache rouge au milieu. Plusieurs lances étaient plantées dans le foin mais aucune à l'intérieur du rouge.

“Si tu peux faire ce qu'aucun de ces autres garçons n'a réussi à faire, si tu peux faire mouche d'ici, alors, tu pourras nous rejoindre.”

Le chevalier se mit de côté et Thor sentit tous les regards se fixer sur lui.

Il repéra un porte-lances et examina soigneusement les lances. Elles étaient d'une meilleure qualité que celles qu'il avait vu, en chêne massif, enveloppées dans le meilleur cuir. Son cœur se mit à battre la chamade quand il s'avança en s'essuyant le sang du nez de l'arrière de la main. Jamais il ne s'était senti aussi nerveux de toute sa vie. On lui avait visiblement confié une tâche presque impossible à accomplir mais il fallait qu'il essaye.

Thor tendit le bras et choisit une lance, pas trop longue, pas trop courte. Il la pesa dans sa main et elle était lourde, robuste, pas comme celles qu'il utilisait à la maison, mais elle lui semblait aussi bonne. Il sentit qu'il pourrait peut-être, juste peut-être, toucher la cible. Après tout, le jeter de lances était sa meilleure compétence après celle du lancer de pierres, et ses longues et nombreuses journées d'errance dans la nature lui avaient donné lui une profusion de cibles. Il avait toujours réussi à atteindre des cibles que même ses frères n'avaient pas pu atteindre.

Thor ferma les yeux et respira profondément. S'il ratait la cible, les gardes lui bondiraient dessus, le traîneraient en prison et ses chances de rejoindre la Légion seraient définitivement réduites à néant. Ce moment contenait en lui-même tout ce dont il avait jamais rêvé.

Il pria Dieu de toutes ses forces.

Sans hésiter, Thor ouvrit les yeux, fit deux pas en avant, tendit le bras en arrière et lança violemment la lance.

Il retint son souffle en la regardant voler.

S'il vous plaît, mon Dieu. S'il vous plaît.

La lance traversa le silence pesant et absolu, et Thor sentit les centaines d'yeux qui étaient braqués dessus.

Puis, après une éternité, on entendit le son, le son irréfutable de la pointe d'une lance qui traversait le foin. Thor n'eut même pas besoin de regarder. Il savait que, il savait simplement qu'il avait mis dans le mille. C'était ce qu'il avait ressenti quand la lance avait quitté sa main, l'angle de son poignet, qui lui disait que la lance atteindrait sa cible.

Thor osa regarder et vit, à son grand soulagement, qu'il avait raison. La lance avait frappé la cible au centre de la marque rouge et c'était la seule lance qui s'y trouvait. Il avait fait ce que les autres recrues n'avaient pas réussi à faire.

Un silence stupéfait l'entoura quand il sentit que les autres recrues, et aussi les chevaliers, le regardaient tous bouche bée.

Finalement, Kendrick s'avança et donna à Thor une rude claque dans le dos en faisant entendre sa satisfaction. Il lui fit un grand sourire.

“J'avais raison”, dit-il. “Tu restes !”

“Mais, mon seigneur !” cria le garde du Roi. “Ce n'est pas juste! Ce garçon est arrivé sans invitation !”

“Il a mis dans le mille. Ça me suffit comme invitation.”

“Il est bien plus jeune et bien plus petit que les autres. C'est pas une garnison pour les gamins”, dit le général.

“Je préfère un soldat plus petit capable de mettre dans le mille à un balourd qui en est incapable”, répondit le chevalier.

“C'était de la chance !” hurla le grand garçon avec lequel Thor venait de se battre. “Si on avait plus de chances, on réussirait, nous aussi !”

Le chevalier se retourna et fit baisser les yeux au garçon qui venait de crier.

“Ah bon ?” demanda-t-il. “Tu veux qu'on te regarde le faire maintenant ? Tu veux risquer ta place sur ce coup ?”

Le garçon, troublé, baissa la tête de honte : il était clair qu'il ne voulait pas accepter la proposition.

“Mais ce garçon est inconnu”, protesta le général. “Nous ne savons même pas d'où il vient.”

“Il vient des basses terres”, dit une voix.

Les autres se retournèrent pour voir qui avait parlé mais Thor n'en eut pas besoin : il avait reconnu la voix. C'était la voix qui lui avait empoisonné toute l'enfance. Le voix de son frère aîné : Drake.

Drake s'avança avec ses deux autres frères et jeta un regard mauvais à Thor d'un air désapprobateur.

“Son nom est Thorgrin, du clan McCleod de la Province du Sud du Royaume Oriental. Il est le cadet de quatre frères. Nous venons tous de la même famille. Il s'occupe des moutons de notre père !”

Le groupe de garçons et de chevaliers tout entier éclata de rire.

Thor se sentit rougir; à cet instant, il aurait voulu mourir. Jamais il n'avait eu aussi honte. C'était bien le style de son frère de lui dérober son moment de gloire, de faire tout son possible pour le maintenir plus bas que terre.

“Il s'occupe des moutons, hein ?” répéta le général.

“Alors, nos ennemis devront sûrement faire attention à lui !” hurla un autre garçon.

Il y eut un autre éclat de rire généralisé et Thor se sentit encore plus humilié.

“Assez !” hurla Kendrick, d'un ton sévère.

Le rire se calma peu à peu.

“Je préférerai toujours un berger qui peut mettre dans le mille à vous tous, qui semblez bons pour rire mais pas grand chose d'autre”, ajouta Kendrick.

Quand il eut dit ces mots, un silence s'abattit sur les garçons, qui ne riaient plus.

Thor ressentit énormément de reconnaissance pour Kendrick. Il se jura qu'il lui rendrait la pareille comme il le pourrait. Peu importe ce qui arriverait à Thor : cet homme lui avait au moins rendu son honneur.

“Ne sais-tu pas, mon garçon, qu'un guerrier ne jase pas sur ses amis, et encore moins sur sa propre famille, sur son propre sang ?” demanda le chevalier à Drake.

Drake baissa les yeux, troublé. C'était une des rares fois où Thor l'avait vu perturbé.

Cependant, un autre de ses frères, Dross, s'avança et protesta : “Mais Thor n'a même pas été choisi. Nous, si. Il n'a fait que nous suivre ici.”

“Je ne vous suis pas”, soutint Thor en prenant finalement la parole. “Je suis ici pour la Légion. Pas pour vous.”

“Peu importe la raison de sa présence ici”, dit le général, contrarié, en s'avançant. “Il nous faire perdre trop de temps. Oui, c'était un bon jeter de lance mais il ne peut quand même pas nous rejoindre. Il n'a aucun chevalier sponsor et aucun écuyer qui accepte de s'associer avec lui.”

“Je veux bien m'associer avec lui”, cria une voix.

Thor se retourna en même temps que les autres. Il fut surpris de voir, debout à quelques mètres, un garçon de son âge qui lui ressemblait vraiment, à l'exception de ses cheveux blonds et de ses yeux verts brillants. Il portait la plus belle armure royale : une cotte de mailles couverte de marques écarlates et noires. C'était un autre membre de la famille du Roi.

“Impossible,” dit le général. “La famille royale ne s'associe pas aux roturiers.”

“Je peux faire comme je veux”, rétorqua le garçon. “Et je dis que Thorgrin sera mon partenaire.”

“Même si nous l'autorisions”, dit le général, “cela n'aurait aucune importance. Il n'a aucun chevalier pour lui servir de sponsor.”

“Je serai son sponsor”, dit une voix.

Tout le monde se retourna dans l'autre sens et un sursaut de surprise étouffé se fit entendre parmi les autres.

Thor se retourna et vit un chevalier sur sa monture, paré d'une belle armure resplendissante et portant toutes sortes d'armes à la ceinture. Il étincelait carrément : c'était comme si on regardait le soleil. D'après son comportement, son maintien et les marques sur son casque, Thor voyait qu'il était différent des autres. C'était un champion.

Thor reconnut ce chevalier. Il avait vu des peintures de lui et avait entendu parler de sa légende. Erec. Il n'arrivait pas à y croire. C'était le plus grand chevalier de l'Anneau.

“Mais, mon seigneur, vous avez déjà un écuyer”, protesta le général.

“Donc, ça m'en fera deux”, répondit Erec d'une voix grave et assurée.

Un silence stupéfait s'abattit sur le groupe.

“Dans ce cas, plus rien à dire”, dit Kendrick. “Thorgrin a un sponsor et un partenaire. La question est résolue. Il est maintenant membre de la Légion.”

“Mais vous m'avez oublié !” cria le garde du Roi en s'avançant. “Rien de tout ça n'excuse le fait que ce garçon a frappé un membre de la garde du Roi et doit être puni. Il faut faire justice !”

“Nous ferons justice.” La voix de Kendrick aurait pu trancher de l'acier. “Mais ce sera ma prérogative, pas la vôtre.”

“Mais, mon seigneur, il faut qu'il soit mis au pilori ! Il faut en faire un exemple !”

“Si tu continues, c'est toi qui seras mis au pilori”, dit Kendrick au garde en lui faisant sévèrement baisser les yeux.

Finalement, le garde recula; il se retourna et s'éloigna à contrecœur, rouge, lançant un regard furieux à Thor.

“C'est donc officiel”, cria Kendrick d'une voix forte. “Bienvenue, Thorgrin, à la Légion du Roi !”

La foule de chevaliers et de garçons poussa un cri de joie puis se retourna pour retourner à son entraînement.

Thor se sentit paralysé par le choc. Il avait peine à y croire. Il était maintenant membre de la Légion du Roi. C'était comme un rêve.

Thor se tourna vers Kendrick. Il lui était plus reconnaissant qu'il ne pourrait jamais le dire. Jamais dans sa vie il n'avait eu quelqu'un qui se soucie de lui, qui fasse tout son possible pour lui, pour le protéger. C'était une étrange sensation. Il se sentait déjà plus proche de cet homme que de son propre père.

“Je ne sais pas comment vous remercier”, dit Thor. “Je vous dois énormément.”

Kendrick lui sourit. “Je m'appelle Kendrick. Tu entendras souvent ce nom. Je suis le fils aîné du Roi. J'admire ton courage. Tu seras une belle addition à cette troupe.”

Kendrick se retourna et partit précipitamment, et quand il le fit, Elden, le très grand garçon contre lequel Thor s'était battu, passa en traînant les pieds.

“Fais gaffe”, dit le garçon. “Nous dormons dans la même caserne, tu sais. Et ne t'imagine jamais que tu es en sécurité.”

Le garçon se retourna et partit furieusement avant que Thor ait pu réagir; il s'était déjà fait un ennemi.

Il commençait à se demander ce qui l'attendait ici quand le fils cadet du Roi se précipita vers lui.

“Ne fais pas attention à lui”, dit-il à Thor. “Il cherche toujours la bagarre. Je m'appelle Reece.”

“Merci”, dit Thor en tendant la main, “de m'avoir choisi comme partenaire. Je ne sais pas ce que j'aurais fait sans ça.”

“Je suis heureux de choisir celui, quel qu'il soit, qui tient tête à cette brute”, dit joyeusement Reece. “C'était un beau combat.”

“Tu rigoles ?” demanda Thor en s'essuyant du sang séché du visage et en sentant gonfler sa marque. “Il m'a massacré.”

“Mais tu n'as pas abandonné”, dit Reece. “Impressionnant. Tous les autres de la troupe seraient seulement restés par terre. Et c'était un superbe jeter de lance. Comment as-tu appris à jeter les lances comme ça ? On va être partenaires à vie !” Il regarda Thor d'un air éloquent en lui serrant la main. “Et amis, aussi. Je le sens déjà.”

Quand Thor lui serra la main, il ne put s'empêcher de sentir qu'il était en train de se faire un ami pour la vie.

Soudain, il reçut un coup de coude dans le flanc.

Il se retourna et vit un garçon plus âgé qui se tenait là, la peau grêlée, le visage long et étroit.

“Je m'appelle Feithgold. Je suis l'écuyer d'Erec. Tu es maintenant son second écuyer. Ce qui signifie que tu obéiras à mes ordres. Et on a un tournoi dans quelques minutes. Vas-tu simplement rester là alors que tu viens d'être nommé écuyer du plus célèbre chevalier du royaume ? Suis-moi ! Vite !”

Reece s'était déjà retourné. Thor en fit autant et suivit rapidement l'écuyer qui traversait le terrain en courant. Il ne savait pas du tout où ils allaient mais il n'en avait que faire. En son for intérieur, il chantait.

Il avait réussi.

CHAPITRE SEPT

Gareth traversa à toute vitesse la Cour du Roi, vêtu de ses parures royales, se frayant brutalement un chemin parmi les masses qui accourraient de toutes les directions pour le mariage de sa sœur. Il était furieux. Il était encore sous le choc de sa rencontre avec son père. Comment avait-on pu l'écarter ? Comment se faisait-il que son père ne veuille pas le choisir comme roi ? Ça n'avait aucun sens. Il était le fils aîné légitime. C'était comme ça que ça avait toujours marché. Dès sa naissance, il avait toujours supposé qu'il régnerait : il n'avait eu aucune raison de penser qu'il en serait autrement.

C'était inadmissible. L'écarter en faveur de quelqu'un de plus jeune, et d'une fille, pas moins. Quand ça se saurait, il serait la risée du royaume. Alors qu'il marchait, il avait l'impression d'avoir reçu un coup de massue et ne savait comment reprendre son souffle.

D'un pas incertain, il suivit les masses vers la cérémonie de mariage de sa sœur aînée. Il regarda autour de lui, vit la multitude de robes colorées, le flux ininterrompu des gens, tous les peuples différents de toutes les provinces différentes. Il détestait être si près des roturiers. C'était l'époque où les pauvres pouvaient se mêler aux riches, l'époque où on avait aussi autorisé ces sauvages du Royaume Oriental, de l'autre côté des Highlands, à venir. Gareth avait encore du mal à concevoir que l'on marie sa sœur à l'un d'eux. Ce n'était qu'une manœuvre politique de son père, une pitoyable tentative de paix entre les royaumes.

Ce qu'il y avait d'encore plus bizarre, c'était que sa sœur, d'une façon ou d'une autre, semblait vraiment aimer cette créature. Gareth avait peine à concevoir pourquoi. D'après ce qu'il savait d'elle, ce n'était pas l'homme qu'elle aimait, mais le titre, la chance d'être Reine de sa propre province. Elle obtiendrait ce qu'elle méritait; c'étaient tous des sauvages, ceux qui habitaient de l'autre côté des Highlands. Du point de vue de Gareth, il leur manquait sa courtoisie, son raffinement, sa sophistication. Cet homme n'était pas son problème. Si sa sœur était contente, qu'elle l'épouse. Ça faisait juste une sœur de moins dans son entourage, une rivale de moins pour son ascension au trône. En fait, plus elle serait loin, mieux ça vaudrait.

De toute façon, ce n'était plus son problème. Après aujourd'hui, il ne serait jamais roi. Maintenant, il serait relégué au rang d'un simple prince anonyme du royaume de son père. Maintenant, il n'avait plus aucun moyen d'accéder au pouvoir; maintenant, il était condamné à une vie de médiocrité.

Son père l'avait sous-estimé, comme toujours. Son père se considérait comme un politicien rusé, mais Gareth était bien plus rusé et l'avait toujours été. Par exemple : parce qu'il mariait Luanda à un McCloud, son père pensait être un politicien de premier ordre. Cependant, Gareth était plus prévoyant que son père, était capable de prendre plus de ramifications en compte que lui, et il avait déjà une étape d'avance. Il savait où tout cela mènerait. Au bout du compte, ce mariage n’apaiserait pas les McCloud mais les enhardirait. Comme c'étaient des brutes, ils ne considéreraient pas cette offre de paix comme un signe de force mais comme un signe de faiblesse. Établir un lien entre les familles ne les intéresserait pas et, dès qu'ils emmèneraient sa sœur, Gareth était sûr qu'ils prévoiraient d'attaquer. Ce n'était qu'une ruse. Il avait essayé de le dire à son père mais son père n'avait pas voulu l'écouter.

De toute façon, ce n'était plus son problème. Après tout, maintenant, il n'était plus qu'un prince ordinaire, un autre rouage du royaume. Gareth brûlait carrément de rage en y pensant et, à ce moment, il détestait son père avec plus de haine qu'il aurait jamais cru possible. Alors qu'il s'enfonçait dans la foule, qu'il côtoyait les masses, il imaginait des moyens de se venger, des moyens d'accéder quand même à la royauté. Ce qui était sûr, c'est qu'il ne pouvait pas se contenter de rester inactif. Il ne pouvait pas permettre que la royauté aille à sa sœur cadette.

“Vous voilà”, dit une voix.

C'était Firth, qui s'avançait à côté de lui avec un joyeux sourire qui montrait ses dents parfaites. Firth, dix-huit ans, grand, mince, la voix aiguë, la peau douce et les joues rouges, était son amant actuel. D'habitude, Gareth était heureux de le voir, mais maintenant, il n'était pas d'humeur à le supporter.

“Je crois que vous m'avez évité toute la journée”, ajouta Firth en lui prenant le bras pendant qu'ils marchaient.

Gareth repoussa immédiatement son bras en s'assurant que personne n'avait vu la scène.

“Quel imbécile !” le réprimanda Gareth. “Ne t'avise plus jamais de me prendre le bras en public. Plus jamais.”

Firth baissa les yeux, rouge de confusion. “Je suis désolé”, dit-il. “Je n'ai pas réfléchi.”

“C'est exact, tu n'as pas réfléchi. Recommence et je ne te reverrai jamais”, sermonna Gareth.

Firth rougit encore plus et eut vraiment l'air contrit. “Je suis désolé”, répéta-t-il.

Gareth vérifia une fois de plus, fut convaincu que personne n'avait vu et se sentit un peu mieux.

“Que disent les masses ?” demanda Gareth, désireux de changer de sujet, de se débarrasser de ses idées noires.

Firth se ragaillardit et se remit à sourire immédiatement.

“Tout le monde est dans l'expectative et attend l'annonce de votre nomination comme successeur.”

Le désarroi se lut sur le visage de Gareth. Firth l'examina.

“Vous n'avez pas été nommé ?” demanda Firth, sceptique.

Gareth rougit en marchant, en évitant de regarder Firth dans les yeux.

“Non.”

Firth resta bouche bée.

“Il m'a écarté. Tu imagines ? En faveur de ma sœur. Ma sœur cadette.”

Maintenant, c'est sur le visage de Firth que le désarroi s'affichait. Il avait l'air stupéfait.

“C'est impossible,” dit-il. “Vous êtes le premier né. Elle est une femme. Ce n'est pas possible”, répéta-t-il.

Gareth le regarda froidement. “Je ne mens pas.”

Ils marchèrent tous les deux en silence pendant quelque temps et, quand la foule s'épaissit encore, Gareth regarda autour de lui en commençant à se rendre compte de l'endroit où il était et à vraiment prendre conscience de tout. La Cour du Roi était absolument bondée; il devait y avoir  des milliers de gens qui entraient en masse par toutes les entrées possibles. Ils avançaient tous en traînant les pieds en direction de la scène de mariage aux décors foisonnants et autour de laquelle se trouvaient au moins mille des plus belles chaises, chacune avec un cadre doré et couverte d'un coussin de velours rouge. Une armée de serviteurs parcourait activement les allées dans les deux sens en montrant leur place aux gens et en portant des boissons.

De chaque côté de l'interminable allée de mariage jonchée de fleurs, les deux familles, les MacGil et les McCloud, étaient assises, clairement séparées par une ligne de démarcation. Il y avait des centaines de gens des deux côtés, tous habillés de leurs plus beaux vêtements, les MacGil du violet foncé de leur clan et les McCloud de leur orange foncé. Du point de vue de Gareth, les deux clans n'auraient pas pu avoir l'air plus différents : bien qu'ils aient été tous deux richement habillés, on aurait dit que les McCloud ne faisaient que se déguiser, que faire semblant. Sous leurs vêtements, c'étaient des brutes : il le voyait à leurs expressions faciales, à leur façon de se mouvoir, de se bousculer les uns les autres, à leur façon de rire trop fort. Sous les apparences, ils avaient quelque chose que les vêtements royaux ne pouvaient dissimuler. Il en voulait au roi de leur avoir ouvert ses portes. Le mariage entier lui déplaisait. C'était encore une autre décision stupide prise par son père.

Si Gareth avait été roi, il aurait mis en place un plan différent. Il aurait dit, lui aussi, que c'était un mariage. Cependant, ensuite, il aurait attendu jusqu'au cœur de la nuit que les McCloud soient ivres. Alors, il aurait barré les portes de la salle et les aurait tous brûlés dans un grand feu, les aurait tous tués nettement, d'un seul coup.

“Des brutes”, dit Firth en examinant l'autre côté de l'allée de mariage. “J'ai du mal à comprendre pourquoi votre père les a laissés entrer.”

“Ça  devrait donner des jeux sympathiques, après”, dit Gareth. “Il invite notre ennemi chez nous, puis organise des concours de jour de mariage. N'est-ce pas le meilleur moyen de provoquer des accrochages ?”

“Vous le pensez ?” demanda Firth. “Une bataille ? Ici ? Avec tous ces soldats ? Le jour de son mariage ?”

Gareth haussa les épaules. Il pensait les McCloud capables de tout.

“L'honneur d'un jour de mariage ne signifie rien pour eux.”

“Pourtant, nous avons des milliers de soldats ici.”

“Eux aussi.”

Gareth se retourna et vit une longue ligne de soldats (des MacGil et des McCloud) alignés des deux côtés des remparts. Il savait qu'ils n'auraient pas déployé autant de soldats s'ils ne s'étaient pas attendus à un accrochage. Malgré l'occasion, malgré les beaux vêtements, malgré l'opulence du décor, les banquets sans fin, le solstice d'été en plein essor, les fleurs, en dépit de tout, une lourde tension plombait encore l'air. Tous les gens étaient sur les nerfs : Gareth le voyait à la façon dont ils serraient les épaules, dégageaient les coudes. La confiance ne régnait pas.

Peut-être aurait-il de la chance, pensa Gareth. Peut-être l'un d'eux poignarderait-il son père dans le cœur. Alors, il pourrait peut-être devenir roi, après tout.

“Je suppose que nous ne pouvons pas nous asseoir ensemble”, dit Firth quand ils s'approchèrent de la zone des chaises, la déception audible dans sa voix.

Gareth lui lança un regard méprisant. “Comment peux-tu être aussi bête ?” cracha-t-il d'un ton venimeux.

Il commençait sérieusement à se demander s'il avait bien fait de choisir ce garçon d'écurie comme amant. S'il ne se débarrassait pas au plus vite de ses manières mielleuses, il pourrait bien les plonger dans l'embarras tous les deux.

Firth baissa les yeux, honteux.

“Je te verrai plus tard, à l'écurie. Maintenant, pars”, dit-il en lui donnant un petit coup. Firth disparut dans la foule.

Soudain, Gareth sentit une main glaciale lui saisir le bras. Il se demanda s'il était découvert et son cœur s'arrêta de battre un instant, mais ensuite, il sentit les ongles longs, les doigts fins s'incruster dans sa peau et il sut immédiatement que c'était sa femme qui lui serrait le bras. Helena.

“Ne m'embarrasse pas aujourd'hui”, siffla-t-elle, la voix chargée de haine.

Il se retourna et la regarda de près. Elle avait l'air belle, toute endimanchée. Elle portait une longue robe de satin blanc, avait les cheveux empilés avec des épingles, portait sa meilleure rivière de diamants et s'était lissé le visage avec du maquillage. Gareth voyait objectivement qu'elle était belle, aussi belle qu'elle l'avait été le jour où il l'avait épousée. Cependant, il ne ressentait quand même aucune attraction pour elle. Le ramener à l'hétérosexualité en le poussant à se marier avait été une autre idée de son père. Cependant, il n'avait fait que lui donner une compagne constamment acerbe et fournir à la cour encore plus d'occasions de se poser des questions sur ses véritables inclinations.

“C'est le jour de mariage de ta sœur”, réprimanda-t-elle. “Tu peux faire comme si nous étions un couple, pour une fois.”

Elle passa un bras dans le sien et ils allèrent vers un espace réservé séparé par des cordes de velours. Deux gardes royaux les laissèrent entrer et ils se mélangèrent au reste des gens de la cour à la base de l'allée.

Une trompette retentit et, lentement, la foule se calma. On entendit la douce musique d'un clavecin, d'autres fleurs furent répandues le long de l'allée et la procession royale commença à défiler, les couples bras dessus bras dessous. Traîné par Helena, Gareth commença à défiler dans l'allée.

Gareth se sentit plus visible, plus gauche que jamais, sachant à peine comment faire croire qu'il aimait vraiment Helena. Il sentit des centaines de yeux se poser sur lui et ne pouvait s'empêcher d'avoir l'impression qu'ils étaient tous en train de l'évaluer, même s'il savait que c'était faux. L'allée lui semblait excessivement longue; il était impatient d'arriver au bout, de se tenir près de l'autel avec sa sœur et d'en finir. Il ne pouvait non plus s'empêcher de penser à sa réunion avec son père, et il se demanda si tous ces spectateurs connaissaient déjà la nouvelle.

“J'ai reçu de mauvaises nouvelles aujourd'hui”, murmura-t-il à Helena quand ils finirent par atteindre le bout de l'allée et que la foule arrêta de le regarder.

“Tu t'imagines que je ne suis pas déjà au courant ?” dit-elle d'un ton sec.

Il se retourna et la regarda, surpris.

Elle le toisa avec mépris. “J'ai mes espions”, dit-elle.

Il plissa les yeux. Il aurait voulu la frapper. Comment pouvait-elle être aussi désinvolte ?

“Si je ne suis pas roi, alors, tu ne seras jamais reine”, dit-il.

“Je ne m'attendais pas à devenir reine”, répondit-elle.

Cela l'étonna encore plus.

“Je ne m'attendais pas à ce qu'il te nomme héritier”, ajouta-t-elle. “Pourquoi l'aurait-il fait ? Tu n'es pas un leader. Tu es un amant, mais pas mon amant.”

Gareth se sentit rougir de colère.

“Ni toi mon amante”, lui dit-il.

Ce fut son tour de rougir. Elle n'était pas la seule à avoir un amant secret. Gareth avait des espions personnels qui lui racontaient ses exploits. Il avait toléré cet état de fait jusqu'à présent, tant qu'elle restait discrète et le laissait tranquille.

“Ce n'est pas comme si tu me laissais le choix”, répondit-elle. “Tu t'attends à ce que je reste célibataire le reste de ma vie ?”

“Tu savais qui j'étais”, répondit-il. “Pourtant, tu as choisi de m’épouser. Tu as choisi le pouvoir, pas l'amour. Ne fais pas comme si ça te surprenait.”

“Notre mariage a été arrangé”, dit-elle. “Je n'ai rien choisi.”

“Mais tu n'as pas protesté”, répondit-il.

Aujourd'hui, Gareth n'avait pas la force de se disputer avec elle. C'était un accessoire utile, une épouse de circonstance. Il pouvait la tolérer et elle pouvait se rendre utile à l'occasion, tant qu'elle ne le contrariait pas trop.

Gareth regarda avec un cynisme suprême quand tout le monde se tourna pour regarder sa sœur aînée descendre l'allée avec son père, avec cette créature. Quelle effronterie. Il osait même feindre la tristesse, écraser une larme en l'amenant à l'autel. Acteur jusqu'au bout des ongles. Cependant, pour Gareth, il n'était qu'un idiot qui s'agitait en pure perte. Il ne pouvait pas imaginer que son père ressente une véritable tristesse en mariant sa fille, qu'il offrait en pâture aux loups du royaume des McCloud, après tout. Gareth ressentait autant de dédain pour Luanda, qui semblait apprécier tout ça. Cela semblait à peine la gêner qu'on la marie à un peuple inférieur. Elle aussi, elle courait après le pouvoir. De sang froid. Délibérément. De ce point de vue, c'était elle, de tous ses proches, qui lui ressemblait le plus. Sur certains points, il pouvait s'identifier à elle, bien qu'ils n'aient jamais eu beaucoup d'affection l'un pour l'autre.

Gareth bougea les pieds, impatient que tout ça se termine.

Il souffrit pendant toute la cérémonie. Argon donnait les bénédictions, récitait les charmes, accomplissait les rituels. Ce n'était qu'une mascarade et ça le dégoûtait. Ce n'était que l'union de deux familles pour raisons politiques. Pourquoi ne pouvait-on appeler un chat un chat ?

Dieu merci, ce fut vite terminé. La foule se leva pour offrir un tonnerre d'applaudissements quand les deux époux s'embrassèrent. On fit résonner un grand cor et l'ordre parfait du mariage se désintégra en chaos organisé. Tous les membres de la famille royale redescendirent l'allée et se dirigèrent vers la réception.

Même Gareth, malgré son cynisme, était impressionné par le spectacle; cette fois-ci, son père n'avait reculé devant aucune dépense. Devant eux s'étendaient toutes sortes de tables, de victuailles, de cuves de vin, ainsi qu'une série interminable de porcs, de moutons et d'agneaux en train de rôtir.

Derrière eux, on se préparait déjà à l'événement principal : les jeux. On installait des cibles pour le lancer de pierres, le jeter de lances, le tir à l'arc et, au centre de tout ça, l'allée de joute. Les masses se rassemblaient déjà autour d'elle.

La foule s'ouvrait déjà pour laisser passer les chevaliers des deux côtés. Pour les MacGil, le premier à entrer était bien sûr Kendrick, qui montait son cheval en armure suivi par des dizaines de chevaliers de l'Argent. Cependant, il fallut attendre l'arrivée d'Erec, en retrait des autres sur son cheval blanc, pour que la foule se calme, saisie d'un respect mêlé d'admiration. Erec attirait l'attention comme un aimant la ferraille; même Helena se pencha en avant, et Gareth remarqua son désir pour lui, comme toutes les autres femmes.

“Il a presque l'âge d'être sélectionné, et pourtant, il n'est pas marié. Toutes les femmes du royaume voudraient l'épouser. Pourquoi ne choisit-il aucune de nous ?”

“Et qu'est-ce que ça peut te faire ?” demanda Gareth, se sentant jaloux malgré lui. Lui aussi, il voulait être là en armure, à cheval, et se battre pour l'honneur de son père, mais il n'était pas guerrier et tout le monde le savait.

Helena l'envoya sur les roses d'un geste dédaigneux de la main. “Tu n'es pas un homme”, dit-elle d'un ton moqueur. “Tu ne comprends pas ces choses.”

Gareth rougit. Il voulait se venger mais ce n'était pas le moment. Au lieu de ça, il l'accompagna quand elle s'assit avec les autres dans les tribunes pour assister aux festivités du jour. Cette journée allait de mal en pis et Gareth avait déjà une boule au ventre. Ça allait être une très longue journée, une journée de chevalerie, de faste, de simulacres sans fin. D'hommes qui allaient se blesser ou se tuer les uns les autres. Une journée dont il serait complètement exclu. Une journée qui représentait tout ce qu'il détestait.

Assis là, il broya du noir. Il souhaita silencieusement que les festivités dégénèrent en bataille à part entière, qu'une effusion de sang complète se déroule devant lui, que tout ce qu'il y avait de bon dans cet endroit soit détruit, mis en pièces.

Un jour, il ferait ce qu'il voudrait. Un jour, il serait Roi.

Un jour.

CHAPITRE HUIT

Thor fit de son mieux pour ne pas se laisser distancer par l'écuyer d'Erec. Il se dépêcha de le rattraper alors qu'il se frayait un chemin dans les masses. Cela avait été un tel tourbillon depuis l'arène qu'il avait peine à comprendre ce qui se passait tout autour de lui. Il était encore tout tremblant en son for intérieur, avait encore peine à croire qu'il avait été accepté dans la Légion et qu'il avait été nommé second écuyer d'Erec.

“Je te l'ai dit, mon garçon : ne traîne pas !” dit Feithgold d'un ton sec.

Thor n'aimait pas qu'on l'appelle “mon garçon”, surtout que l'écuyer n'avait que quelques années de plus que lui. Feithgold entrait et sortait de la foule à toute vitesse, presque comme s'il essayait de perdre Thor.

“C'est toujours aussi bondé, ici ?” cria Thor en essayant de le rattraper.

“Bien sûr que non !” répondit Feithgold en hurlant. “Aujourd'hui, ce n'est pas seulement le solstice d'été, le jour le plus long de l'année, mais aussi le jour que le Roi a choisi pour marier sa fille, et le seul jour de toute l'histoire que nous ouvrons nos portes aux McCloud. Il n'y a jamais eu autant de monde ici que maintenant. C'est sans précédent. Je ne m'y attendais pas ! J'ai peur qu'on soit en retard !” dit-il sans reprendre son souffle en se précipitant au travers de la foule.

“Où allons-nous ?” demanda Thor.

“Nous allons faire ce que font tous les bons écuyers : aider notre chevalier à se préparer !”

“A se préparer pour quoi ?” insista Thor, presque essoufflé. Il faisait de plus en plus chaud et il s'essuya la sueur du front.

“La joute royale !”

Ils finirent par atteindre le bord de la foule et s'arrêtèrent devant un garde du Roi, qui reconnut Feithgold et fit signe aux autres de les laisser passer.

Ils se glissèrent sous une corde et entrèrent dans une clairière interdite aux masses. Thor avait peine à y croire; là, juste à côté, se trouvaient les allées de joute. Derrière les cordes se tenait une foule de spectateurs, et partout dans les allées de terre se tenaient d'immenses chevaux de bataille, les plus grands que Thor ait jamais vus, montés par des chevaliers qui portaient toutes sortes d'armures. Mélangés aux chevaliers de l'Argent se trouvaient des chevaliers qui venaient de partout dans les deux royaumes, de toutes les provinces, certains en armure noire, d'autres en armure blanche, portant des casques et revêtant des armes de toutes formes et tailles. On aurait dit que le monde entier s'était donné rendez-vous sur ces allées de joute.

Il y avait déjà quelques compétitions en cours. Des chevaliers qui venaient d'endroits que Thor ne reconnut pas se chargeaient les uns les autres, se frappaient les lances et les boucliers, ce qui provoquait toujours de brefs applaudissements de la part de la foule. De près, Thor avait peine à croire la force et la vitesse des chevaux, le son que produisaient les armes. C'était un art mortel.

“On dirait à peine du sport !” dit Thor à Feithgold en le suivant le long du périmètre des allées.

“C'est parce que ça n'en est pas”, répondit Feithgold en hurlant pour couvrir le son d'un choc d'armes. “C'est du sérieux travesti en jeu. Des gens meurent ici tous les jours. C'est une bataille. Ceux qui en sortent indemnes ont de la chance. Ils sont rares.”

Thor leva les yeux quand deux chevaliers se chargèrent l'un l'autre et entrèrent en collision à toute vitesse. On entendit l'affreux fracas du métal contre le métal, puis un d'eux s'envola de son cheval et atterrit sur le dos, à quelques mètres de Thor.

La foule resta bouche bée. Le chevalier ne bougea pas. Thor vit un morceau de pieu en bois qui lui avait percé l'armure et lui était resté coincé dans les côtes. Il criait de douleur et le sang lui coulait de la bouche. Plusieurs écuyers se précipitèrent pour s'occuper de lui et le traînèrent hors du terrain. Le chevalier gagnant parada lentement, levant sa lance aux applaudissements de la foule.

Thor était étonné. Il n'avait pas prévu que ce sport serait aussi meurtrier.

“Ce que ces garçons viennent de faire, c'est ton travail, à présent”, dit Feithgold. “Tu es écuyer, maintenant, ou plus précisément, second écuyer.”

Il s'arrêta et se rapprocha si près que Thor sentit sa mauvaise haleine.

“Et ne l'oublie pas. J'obéis à Erec. Et tu m'obéis. Ton travail, c'est de m'aider. Tu comprends ?”

Thor répondit d'un hochement de tête en essayant encore de tout comprendre. Dans sa tête, il avait imaginé que tout se passerait différemment et il ne savait pas encore exactement ce qui l'attendait. Il comprenait que Feithgold se sentait menacé par sa présence et qu'il s'était fait un ennemi.

“Je n'ai pas l'intention de t'empêcher d'être l'écuyer d'Erec”, dit Thor.

Feithgold eut un rire bref et ironique.

“Tu ne pourrais jamais m'empêcher de rien faire, mon garçon, même si tu essayais. Contente-toi de ne pas m'encombrer et de faire ce que je te dis.”

Sur ces mots, Feithgold se retourna et s'engagea à toute vitesse dans une série de chemins qui serpentaient derrière les cordes. Thor suivit du mieux qu'il pouvait et se retrouva bientôt dans un dédale d'écuries. Il parcourut un couloir étroit. Tout autour de lui, des chevaux de bataille se pavanaient et des écuyers s'en occupaient nerveusement. Feithgold alla à gauche et à droite et s'arrêta finalement devant un magnifique et immense cheval. Thor en eut le souffle coupé. Il avait peine à croire qu'une chose aussi grande et aussi belle existe vraiment, et encore plus qu'on puisse l'enfermer derrière une clôture. Il semblait prêt à partir à la guerre.

“Warkfin”, dit Feithgold. “Le cheval d'Erec. Ou l'un d'eux. Celui qu'il préfère pour la joute. Pas une bête facile à dresser, mais Erec a réussi. Ouvre la porte”, ordonna Feithgold.

Thor le regarda, perplexe, puis regarda à nouveau la porte en essayant de comprendre. Il s'avança, tira une cheville qui se trouvait entre les lattes et rien n'arriva. Il tira plus fort jusqu'à ce qu'elle bouge et ouvrit lentement le portail en bois.

Dès qu'il le fit, Warkfin hennit, se pencha en arrière et rua dans le bois en effleurant juste l'extrémité du doigt de Thor. Cela fit mal à Thor, qui retira vivement sa main.

Feithgold rit.

“C'est pour ça que je t'ai demandé de l'ouvrir. La prochaine fois, sois plus rapide, mon garçon. Warkfin n'a de patience pour personne. Surtout pas pour toi.”

Thor était furieux; Feithgold commençait déjà à l'énerver et il avait peine à s'imaginer comment il pourrait le supporter.

Il ouvrit rapidement les portes en bois, se tenant cette fois hors du chemin des jambes du cheval, qui battaient l'air.

“Je le sors ?” demanda Thor avec inquiétude. Il n'avait pas vraiment envie de prendre les rênes pendant que Warkfin piétinait et se balançait.

“Bien sûr que non”, dit Feithgold. “C'est mon rôle. Ton rôle à toi, c'est de le nourrir quand je te le dis. Et de ramasser ses crottes.”

Feithgold saisit les rênes de Warkfin et commença à lui faire traverser l'écurie. Thor avala sa salive en regardant. Ce n'était pas l'initiation dont il avait rêvé. Il savait qu'il fallait qu'il débute quelque part, mais ça, c'était dégradant. Il avait imaginé la guerre, la gloire et la bataille, s'était vu en train de s'entraîner avec des garçons de son âge et de se mesurer à eux. Il n'avait jamais imaginé devenir domestique. Il commençait à se demander s'il avait pris la bonne décision.

Ils quittèrent finalement la sombre écurie et regagnèrent l'éclatante lumière du jour et les allées de joute. Le changement fit cligner Thor des yeux et il fut momentanément bouleversé par les milliers de gens qui applaudissaient le bruit que firent des chevaliers ennemis en se rentrant l'un dans l'autre. Il n'avait jamais entendu un tel choc métallique ni senti la terre trembler sous la démarche pesante des chevaux.

Tout autour, il y avait des dizaines de chevaliers qui se préparaient avec leurs écuyers. Les écuyers polissaient l'armure de leur chevalier, graissaient les armes, vérifiaient la selle et les sangles et revérifiaient les armes au moment où les chevaliers montaient sur leur destrier et attendaient qu'on les appelle par leur nom.

“Elmalkin !” cria un annonceur.

Un chevalier originaire d'une province que Thor ne reconnut pas, un gars aux larges épaules en armure rouge, galopa en direction de la  porte. Thor se retourna et se sortit de sa route juste à temps. Le chevalier fonça dans l'allée étroite et sa lance envoya voler le bouclier d'un adversaire. Ils se heurtèrent avec un bruit métallique, la lance de l'autre chevalier frappa et Elmalkin s'envola en arrière et atterrit sur le dos. La foule applaudit.

Cependant, Elmalkin se reprit immédiatement, bondit sur ses pieds, virevolta et tendit la main vers son écuyer, qui se tenait à côté de Thor.

“Ma masse !” hurla le chevalier.

L'écuyer à côté de Thor passa brusquement à l'action, saisit une masse sur le présentoir à armes et se précipita vers le milieu de l'allée. Il courut vers Elmalkin, mais l'autre chevalier avait fait demi-tour et chargeait à nouveau. Juste avant que l'écuyer n'atteigne son maître et lui place la masse en main, l'autre chevalier se rua sur eux. L'écuyer n'atteint pas Elmalkin à temps. L'autre chevalier abattit sa lance et, quand il le fit, sa lance ricocha sur la tête de l'écuyer. L'écuyer, chancelant sous le coup, se retourna rapidement et tomba face contre terre.

Il ne bougeait plus. Même de là où il était, Thor voyait du sang lui couler de la tête et tacher le sol.

Thor avala sa salive.

“C'est pas beau, hein ?”

Thor se retourna et vit Feithgold qui le regardait, debout à côté de lui.

“Sois fort, mon garçon. C'est une bataille et on est en plein milieu.”

La foule se calma soudain quand l'allée de joute principale s'ouvrit. Toutes les autres joutes s'arrêtèrent en attendant celle-ci et Thor sentit l'anticipation dans l'air. D'un côté arriva Kendrick, à cheval, lance en main.

De l'autre côté, face à lui, arriva un chevalier portant l'armure caractéristique des McCloud.

“MacGil contre McCloud”, murmura Feithgold à Thor. “Ça fait mille ans qu'on est en guerre contre eux et ça m'étonnerait vraiment que cette joute y mette fin.”

Les chevaliers baissèrent tous deux leur visière, on fit sonner le cor et, avec un cri, les deux chevaliers se chargèrent l'un l'autre.

Thor fut étonné par leur vitesse. Quelques moments plus tard, ils entrèrent en collision avec un tel fracas que Thor leva presque les mains aux oreilles. La foule resta bouche bée quand les deux combattants tombèrent de cheval.

Tous deux se redressèrent d'un bond et jetèrent leur casque. Leurs écuyers accoururent et leur tendirent de petites épées. Les deux chevaliers croisèrent le fer de toutes leurs forces. Regarder Kendrick envoyer des coups et taillader hypnotisa Thor : c'était vraiment beau. Cependant, le McCloud était un bon guerrier, lui aussi. Ils avancèrent et reculèrent, s'épuisèrent l'un l'autre sans céder un pouce de terrain.

Finalement, leurs épées se rencontrèrent dans un immense fracas et l'un fit tomber l'épée des mains de l'autre. Leurs écuyers accoururent, masse en main, mais quand Kendrick tendit le bras pour attraper sa masse, l'écuyer des McCloud accourut par derrière et le frappa à l'arrière avec sa propre arme. Le coup l'envoya par terre. La foule horrifiée en eut le souffle coupé.

Le chevalier McCloud retrouva son épée, s'avança et la pointa vers la gorge de Kendrick, le clouant à terre. Kendrick n'avait plus le choix.

“Je reconnais ma défaite !” cria-t-il.

Il y eut un cri de victoire chez les McCloud mais un cri de colère chez les MacGil.

“Il a triché !” hurlèrent les MacGil.

“Il a triché ! Il a triché !” fut repris en chœur par les MacGil en colère.

La colère de la foule allait crescendo, et bientôt, il y eut un tel chœur de protestations que la foule commença à se disperser et les deux camps, les MacGil et les McCloud, commencèrent à s'approcher à pied l'un de l'autre.

“Pas bon, ça” dit Feithgold à Thor alors qu'ils se tenaient sur le bord et regardaient.

Quelques moments plus tard, la foule perdit son calme; des coups furent échangés et dégénérèrent en bagarre générale. C'était le chaos. Les hommes se battaient sauvagement, s'attrapaient les cheveux, se jetaient à terre les uns les autres. La foule enfla et la bagarre menaça de se transformer en guerre générale.

On sonna du cor. Des gardes firent leur entrée des deux côtés et réussirent à séparer la foule. Un autre cor, plus fort, se fit entendre et le silence se fit quand le Roi MacGil se leva de son trône.

“Il n'y aura aucun accrochage aujourd'hui !” tonna-t-il de sa voix royale. “Pas ce jour de fête ! Et pas à ma cour !”

Lentement, la foule se calma.

“Si vous voulez un combat entre nos deux grands clans, il en sera décidé par un combattant, un champion, de chaque camp.”

MacGil regarda le Roi McCloud, qui était assis de l'autre côté avec son entourage.

“D'accord ?” hurla MacGil.

McCloud se leva solennellement.

“D'accord !” répondit-il.

La foule applaudit des deux côtés.

“Choisis ton meilleur homme !” hurla MacGil.

“C'est déjà fait”, dit McCloud.

Du côté des McCloud apparut un chevalier redoutable, l'homme le plus fort que Thor ait jamais vu, à cheval. On aurait dit un rocher, une masse entière, avec une longue barbe et un air renfrogné qui avait l'air permanent.

Thor sentit quelqu'un bouger à côté de lui et, juste à côté de lui, Erec s'approcha, monta Warkfin et s'avança. Thor avala sa salive. Il avait peine à croire que cela se passait tout autour de lui. Il éprouva une grande fierté pour Erec.

Puis l'anxiété prit le dessus quand il se rendit compte qu'il était de service. Après tout, il était écuyer et son chevalier était sur le point de se battre.

“Qu'est-ce qu'on fait ?” demanda hâtivement Thor à Feithgold.

“Contente-toi de rester en arrière et de faire ce que je te dis”, répondit-il.

Erec avança fièrement dans l'allée de joute et les deux chevaliers restèrent sur place, l'un face à l'autre pendant que leurs chevaux piétinaient. La confrontation remplissait l'air de tension. Le cœur de Thor battait la chamade dans sa poitrine alors qu'il attendait et regardait.

On sonna du cor et les deux chevaliers se chargèrent l'un l'autre.

Thor était incrédule devant la beauté et la grâce de Warkfin : c'était comme regarder un poisson bondir de la mer. L'autre chevalier était immense mais Erec était un combattant gracieux et élégant. Il fendait l'air, la tête baissée. Son armure d'argent ondulait, plus brillante que toutes les armures qu'il avait jamais vues.

Quand les deux hommes se rencontrèrent, Erec tint sa lance en visant parfaitement bien et se pencha sur le côté. Il réussit à frappa le chevalier au centre de son bouclier tout en évitant son coup en même temps.

L'immense homme-montagne tomba en arrière, par terre. C'était comme l'atterrissage d'un rocher.

La foule MacGil applaudit quand Erec passa à cheval, se retourna puis fit demi-tour. Il leva sa visière et plaça le bout de sa lance à la gorge de l'homme.

“Rends-toi !” hurla Erec.

Le chevalier cracha.

“Jamais !”

Le chevalier plongea alors la main dans une sacoche cachée à sa taille, en tira une poignée de terre et, avant qu'Erec puisse réagir, la jeta au visage d'Erec.

Erec, stupéfait, leva la main vers ses yeux, lâcha sa lance et tomba de cheval.

La foule MacGil hua, siffla et cria, outragée, quand Erec tomba en se tenant les yeux. Le chevalier ne perdit aucun temps. Il se précipita vers Erec et lui envoya un coup de genou dans les côtes.

Erec se retourna. Le chevalier saisit un énorme rocher, le souleva haut et se prépara à l'abattre sur le crâne d'Erec.

“NON !” cria Thor en s'avançant, incapable de se contrôler.

Horrifié, Thor regarda le chevalier abattre le rocher. A la dernière seconde, Erec se sortit de la trajectoire d'une façon ou d'une autre. La pierre se ficha profondément dans le sol, à l'endroit même où son crâne se trouvait un instant auparavant.

Thor était surpris par la dextérité d'Erec, qui s'était déjà relevé et faisait face à ce combattant malhonnête.

“Les petites épées !” crièrent les Rois.

Feithgold se retourna soudain et regarda Thor fixement en écarquillant les yeux.

“Passe-la moi !” cria-t-il.

Paniqué, le cœur battant la chamade, Thor se retourna et parcourut le présentoir à armes d'Erec, cherchant désespérément l'épée. Une variété étourdissante d'armes se trouvait devant lui. Il tendit le bras, en saisit une et la jeta dans la main de Feithgold.

“Imbécile ! C'est une épée moyenne !” hurla Feithgold.

Thor en eut la gorge sèche; il sentit que tout le royaume le regardait fixement. Il fut pris d'anxiété, sa vision se brouilla et il sombra dans la panique sans savoir quelle épée choisir. Il arrivait à peine à se concentrer.

Feithgold s'avança, poussa Thor hors de son chemin et saisit la petite épée lui-même. Ensuite, il se précipita dans l'allée de joute.

Thor le regarda partir et se sentit incapable, mal à l'aise. Il essaya aussi de s'imaginer en train de courir là-bas, devant tous ces gens, et ses genoux se mirent à trembler.

L'écuyer de l'autre chevalier atteint son maître en premier et Erec dut se sortir quand le chevalier lui envoya un coup et le manqua de peu. Finalement, Feithgold atteint Erec et lui plaça la petite épée dans la main. Quand il le fit, le chevalier chargea Erec mais Erec était trop habile. Il attendit jusqu'au dernier moment puis bondit hors de la trajectoire de son ennemi.

Le chevalier poursuivit quand même sa charge et se rua sur Feithgold, qui avait le malheur de se tenir à l'endroit d'où Erec venait de se sortir. Le chevalier, plein de rage parce qu'il avait manqué Erec, poursuivit sa charge, saisit Feithgold par les cheveux des deux mains et lui donna un violent coup de tête au visage.

Il y eut un craquement d'os et le sang jaillit du nez de Feithgold, qui s'effondra par terre, flasque.

Thor se tenait là, choqué, bouche bée. Il avait peine à y croire. La foule, qui huait et sifflait, pensait de même.

Erec envoya un coup d'épée, manqua le chevalier de peu et les deux chevaliers se firent face à nouveau.

Thor se rendit soudainement compte qu'il était maintenant l'unique écuyer d'Erec. Il eut la gorge serrée. Qu'était-il censé faire ? On ne l'avait pas préparé à ça, et le royaume tout entier regardait.

Les deux chevaliers combattirent sauvagement, donnant coup après coup. Il était clair que le chevalier des McCloud était bien plus fort qu'Erec mais qu'Erec était le meilleur combattant, plus rapide et plus agile. Ils frappèrent, tailladèrent et parèrent, et aucun des deux n'arrivait à l'emporter sur l'autre.

Finalement, Roi MacGil se leva.

“Les longues lances !” cria-t-il.

Le cœur de Thor battait la chamade. Il savait que c'était pour lui : il était en mission.

Il se retourna et regarda le présentoir et prit l'arme qui lui sembla être la plus appropriée. Quand il saisit son manche couvert de cuir, il espéra avoir correctement choisi.

Il se précipita dans l'allée et sentit des milliers d'yeux le regarder. Il courut et courut de toutes ses forces car il voulait atteindre Erec aussi vite que possible et finalement lui placer la lance dans la main. Il l'atteint en premier et se sentit fier.

Erec prit la lance et se retourna, se préparant à affronter l'autre chevalier. Comme Erec était un guerrier honorable, il attendit que l'autre chevalier soit armé avant d'attaquer. Thor partit précipitamment sur le côté, hors du chemin des hommes, ne voulant pas répéter l'erreur de Feithgold. Ce faisant, il traîna le corps flasque de Feithgold à l'abri.

Quand Thor regarda, il sentit que quelque chose n'allait pas. L'opposant d'Erec prit sa lance, la leva haut, puis commença à l'abattre en faisant un drôle de mouvement. Quand il le fit, soudain, Thor sentit son monde s'éclaircir comme il ne l'avait jamais fait. Il pressentit que quelque chose n'allait pas. Ses yeux se focalisèrent sur la pointe de la lance du chevalier des McCloud et, quand il la regarda de près, il remarqua qu'elle n'était pas fixée. Le chevalier était sur le point de se servir de la pointe de sa lance comme poignard à lancer.

Quand le chevalier abattit sa lance, la pointe se détacha et fila dans l'air en tournoyant, droit vers le cœur d'Erec. Dans quelques secondes, Erec serait mort : il n'avait aucun moyen de réagir à temps. La lame, vu son apparence dentelée, avait l'air de pouvoir traverser les armures.

A ce moment, Thor sentit son corps tout entier se réchauffer. Il ressentit comme un picotement. C'était la même sensation que celle qu'il avait connue à Darkwood, quand il s'était battu contre le Sybold. Tout son monde ralentit. Il voyait le bout de la lame tourner au ralenti, sentait s'élever en lui une énergie, une chaleur qu'il ne savait pas qu'il avait.

Il s'avança et se sentit plus fort que la pointe de lance. Dans son esprit, il voulut qu'elle s'arrête. Il exigea qu'elle s'arrête. Il ne voulait pas qu'Erec soit blessé. Surtout pas comme ça.

“NON !” hurla Thor.

Il fit un autre pas en avant et tendit la main en visant la pointe de lance.

Elle s'arrêta en l'air, à mi-course, juste avant d'atteindre le cœur d'Erec.

Ensuite, elle tomba par terre sans faire de mal.

Les deux chevaliers se retournèrent tous les deux et regardèrent Thor. Les deux rois et les milliers de spectateurs en firent autant. Il sentit tout le monde le fixer du regard et se rendit compte qu'ils venaient tous d'assister à ce qu'il avait fait. Ils savaient tous qu'il n'était pas normal, qu'il avait une sorte de pouvoir, qu'il avait changé le cours des jeux, sauvé Erec et modifié le destin du royaume.

Thor se tenait figé sur place en se demandant ce qui venait de se passer.

Il était maintenant certain qu'il n'était pas le même que tous ces gens. Il était différent.

Mais qui était-il ?

CHAPITRE NEUF

Thor se retrouva emporté, conduit à travers la foule par Reece, le fils cadet du Roi et son nouveau partenaire d'entraînement. Tout ce qui s'était passé depuis la joute était flou. Quoi qu'il ait fait là-bas, quel que soit le pouvoir qu'il avait utilisé pour empêcher cette pointe de lance de tuer Erec, cela avait attiré l'attention du royaume tout entier. Après ça, la joute avait été arrêtée, annulée par les deux Rois et on avait fait la paix. Chaque chevalier s'était retiré de son côté, les masses s'étaient dispersées, émues et agitées, et Reece avait attrapé Thor par le bras et l'avait emmené.

On l'avait emmené dans l'entourage royal en évitant de lui faire traverser les masses. Pendant tout le temps, Reece l'avait traîné par le bras. Thor tremblait encore des événements du jour. Il ne comprenait pas ce qu'il venait de faire là-bas, comment il avait changé le cours du combat. Il avait seulement voulu rester anonyme, n'être qu'un membre ordinaire de la Légion du Roi. Il n'avait pas voulu être le centre de toute l'attention.

Pire encore, il ne savait pas où on l'emmenait, s'il allait être puni pour son intervention d'une façon ou d'une autre. Bien sûr, il avait sauvé la vie d'Erec mais il s'était également mêlé de la bataille d'un chevalier et c'était interdit aux écuyers. Il ne savait pas si on allait le récompenser ou lui faire des reproches.

“Comment as-tu fait ça ?” demanda Reece en le traînant. Thor le suivait aveuglément en essayant de comprendre tout ça lui-même. Alors qu'ils partaient, les masses restaient bouche bée en le fixant comme s'il était une sorte de bête curieuse.

“Je ne sais pas”, répondit Thor sans mentir. “J'ai juste voulu l'aider et … c'est arrivé.”

Reece secoua la tête.

“Tu as sauvé la vie d'Erec. Tu t'en rends compte ? C'est notre chevalier le plus renommé et tu l'as sauvé.”

Thor se sentit heureux en repensant à ce que Reece venait de dire, se sentit soulagé. Il avait aimé Reece dès qu'il l'avait rencontré; il savait comment calmer les autres, savait toujours quoi dire. En y réfléchissant, il se rendit compte qu'il ne serait peut-être pas puni après tout. Peut-être que, d'une certaine façon, ils le considéreraient comme une sorte de héros.

“Je n'ai pas essayé de faire quoi que ce soit”, dit Thor. “Je voulais seulement qu'il vive. C'était juste … naturel. Rien d'extraordinaire à cela.”

“Rien d'extraordinaire ?” répéta Reece. “Je n'aurais pas pu le faire. Aucun de nous n'aurait pu le faire.”

Ils tournèrent au coin et Thor vit devant eux le château du Roi qui s'étalait et s'élevait haut vers le ciel. Il avait l'air monumental. L'armée du Roi se tenait au garde à vous des deux côtés de la route pavée qui menait au-delà du pont-levis et tenait les masses à distance. Ils se mirent de côté pour laisser passer à Reece et Thor.

Ils suivirent tous deux la route, avec les soldats des deux côtés, jusqu'aux immenses portes cintrées couvertes de boulons en fer. Quatre soldats l'ouvrirent et se mirent de côté, au garde à vous. Thor n’arrivait pas à croire au traitement dont il bénéficiait; il avait l'impression d'être membre de la famille royale.

Quand ils entrèrent dans le château et que les portes se refermèrent derrière eux, Thor fut étonné par ce qu'il vit : l'intérieur était immense, avec de hauts murs de pierre de trente centimètres d'épaisseur et de grandes salles ouvertes. Devant lui fourmillaient des centaines de membres de la cour royale qui allaient çà et là, agités. Il sentait le bourdonnement et l'excitation qui remplissaient l'air, et tous les yeux se retournèrent et le regardèrent quand il entra. Il se sentit submergé par l'attention.

Ils se rassemblaient tous autour de lui, semblaient rester bouche bée alors que Thor et Reece parcouraient les couloirs du château. Il n'avait jamais vu tant de gens habillés avec un tel raffinement. Il vit des dizaines de filles de toutes les tranches d'âge qui portaient des vêtements raffinés, se tenaient par les bras, se murmuraient à l'oreille et riaient bêtement de lui alors qu'il passait. Il se sentit mal à l'aise. Il ne savait pas si elle l'aimaient ou si elles se moquaient de lui. Comme il n'avait pas l'habitude d'être le centre de l'attention, et encore moins dans une cour royale, il ne savait pas comment se comporter.

“Pourquoi rient-elles de moi ?” demanda-t-il Reece.

Reece se retourna et gloussa. “Elle ne rient pas de toi”, dit-il. “Elles se sont prises d'affection pour toi. Tu es célèbre.”

“Célèbre ?” demanda-t-il, stupéfait. “Que veux-tu dire ? Je viens d'arriver.”

Reece rit et lui serra l'épaule d'une main. Visiblement, Thor l'amusait.

“A la cour royale, les nouvelles se répandent plus vite que tu pourrais l'imaginer. Et un nouveau venu comme toi … eh bien, il n'y en a pas tous les jours.”

“Où allons-nous ?” demanda-t-il, comprenant qu'on l'emmenait quelque part.

“Mon père veut te rencontrer”, dit-il, et ils s'engagèrent dans un nouveau couloir.

Thor avala sa salive.

“Ton père ? Tu veux dire … le Roi ?” Thor eut soudainement peur. “Pourquoi voudrait-il me rencontrer ? Tu en es sûr ?”

Reece rit.

“J'en suis tout à fait sûr. Calme-toi. C'est juste mon papa.”

“Juste ton papa ?” dit Thor, incrédule. “C'est le Roi !”

“Il n'est pas si méchant que ça. J'ai l'idée que ça va être une audience agréable. Tu as sauvé la vie d'Erec, après tout.”

Thor avala sa salive avec difficulté, les mains moites. Une autre grande porte s'ouvrit et ils entrèrent dans une grande salle. Thor leva les yeux en admiration devant le plafond cintré qui, couvert de décorations raffinées, s'élevait haut. Les murs étaient parsemés de vitraux cintrés et, si c'était possible, la salle était remplie d'encore plus de personnes. Il devait y en avoir mille et la salle était vraiment bondée. Des tables de banquet traversaient la salle jusqu'à perte de vue, des gens étaient assis sur des bancs longs à n'en plus finir et dînaient. Entre eux se trouvait une allée étroite avec un long tapis rouge qui menait à une estrade sur laquelle se trouvait le trône royal. La foule fit de la place à Reece et à Thor alors qu'ils suivaient le tapis en direction du Roi.

“Et où crois-tu l'emmener ?” dit une voix nasale et hostile.

Thor leva les yeux et vit un homme qui se tenait au-dessus de lui, pas beaucoup plus âgé que lui, vêtu d'une tenue royale, visiblement un prince, qui leur bloquait la route et les regardait d'un air renfrogné.

“Ce sont les ordres de Père”, répondit Reece d'un ton sec. “Tu ferais mieux de nous laisser passer, à moins que tu veuilles défier ses ordres.”

Le prince fronça les sourcils et resta où il était. Alors qu'il regardait Thor, on aurait dit qu'il venait de mordre dans un fruit pourri. Thor ne l'aimait pas du tout. Il y avait en lui une chose dont il se méfiait, avec ses traits émaciés et peu amènes et ses yeux qui lançaient constamment des regards furtifs.

“Ce n'est pas une salle de roturiers”, répondit le prince. “Tu devrais laisser la racaille dehors, là d'où elle vient.”

Thor sentit sa poitrine se contracter. Il était clair que cet homme le détestait, et il ne savait pas du tout pourquoi.

“Dirai-je à Père que tu as dit ça ?” dit Reece pour se défendre, en tenant bon.

A contrecœur, le prince se retourna et partit, furieux.

“Qui était-ce ?” demanda Thor à Reece alors qu'ils reprenaient leur route.

“Ne lui prête pas attention”, répondit Reece. “C'est juste mon frère aîné, ou du moins l'un d'entre eux. Gareth. L'aîné. En fait, pas vraiment l'aîné : il est seulement l'aîné légitime. Kendrick, que tu as rencontré sur le champ de bataille, est le véritable aîné.”

“Pourquoi Gareth me déteste-t-il ? Je ne le connais même pas.”

“Ne t'en fais pas : il ne te réserve pas sa haine. Il déteste tout le monde et considère que tous ceux qui se rapprochent de la famille sont des menaces. Ne fais jamais attention à lui. Il y en a beaucoup comme lui.”

Alors qu'ils poursuivaient leur route, Thor eut de plus en plus de reconnaissance pour Reece, qui, constatait-il, devenait un véritable ami.

“Pourquoi m'as-tu défendu ?” demanda Thor, curieux.

Reece haussa les épaules.

“On m'a ordonné de t'emmener à Père. De plus, tu es mon partenaire d'entraînement. Et ça faisait longtemps que je n'avais trouvé ici personne de mon âge et de valeur selon moi.”

“Mais qu'est-ce qui fait de moi une personne de valeur ?” demanda Thor.

“C'est l'esprit combattant. Ça ne s'imite pas.”

Quand ils continuèrent à avancer vers le Roi dans l'allée, Thor eut l'impression de l'avoir toujours connu. C'était étrange, mais d'une certaine façon on aurait dit que Reece était son propre frère. Il n'avait jamais eu de frère, de vrai frère, et ça faisait du bien.

“Mes autres frères ne sont pas comme lui, n'aie pas peur”, dit Reece alors que les gens se regroupaient autour d'eux en essayant d'apercevoir Thor. “Mon frère Kendrick, celui que tu as rencontré, est le meilleur de tous. C'est mon demi-frère mais je le considère comme un vrai frère, encore plus que Gareth. Kendrick est comme un deuxième père pour moi. Il le sera aussi pour toi, j'en suis sûr. Il ferait tout pour moi, ou pour n'importe qui d'autre. C'est le membre de la famille royale le plus apprécié par le peuple. C'est une grande perte qu'on ne l'autorise pas à devenir Roi.”

“Tu dis ‘frères’. Tu as encore un autre frère ?” demanda Thor.

Reece inspira profondément.

“J'en ai un autre, oui. Nous ne sommes pas si proches. Godfrey. Malheureusement, il perd son temps à l'auberge avec les roturiers. Ce n'est pas un combattant comme nous. Ça ne l'intéresse pas. Rien ne l'intéresse vraiment, sauf la bière et les femmes.”

Soudain, ils s'arrêta sur place quand une fille leur bloqua le passage. Thor resta pétrifié. Peut-être âgée de deux ou trois ans de plus que lui, elle le fixait de ses yeux bleus en amande. Elle avait une peau parfaitement lisse et de longs cheveux blond vénitien. Elle portait une robe en satin blanc bordée de dentelle, et ses yeux brillaient carrément, dansaient de joie et de malice. Elle le fixa des yeux et le tint complètement sous son charme. Il n'aurait pas pu bouger, même s'il l'avait voulu. C'était la plus belle personne qu'il ait jamais vue.

Elle sourit, affichant des dents parfaitement blanches, et, comme s'il n'était pas déjà pétrifié, son sourire le figea sur place et lui embrasa le cœur en même temps. Il ne s'était jamais senti aussi vivant.

Thor se tenait devant elle, incapable de parler, incapable de respirer. C'était la première fois de sa vie qu'il se sentait comme ça.

“Tu ne me présentes pas ?” demanda la fille à Reece. Sa voix atteint Thor au plus profond de lui-même : elle était encore plus douce que son apparence.

Reece soupira.

“Et voici ma sœur”, dit-il avec un sourire. “Gwen, voici Thor. Thor, voici Gwen.”

Gwen fit une révérence.

“Comment allez-vous ?” demanda-t-elle avec un sourire.

Thor resta pétrifié. Gwen finit par glousser.

“Pas tant de mots à la fois, s'il vous plaît”, dit-elle avec un rire.

Thor se sentit rougir; il se racla la gorge.

“Je suis … je … suis … désolé”, dit-il. “Je m'appelle Thor.”

Gwen gloussa.

“Je le sais déjà”, dit-elle. Elle se tourna vers son frère. “Eh bien, Reece, ton ami est un grand bavard.”

“Père veut le rencontrer”, dit-il impatiemment. “On va être en retard.”

Thor voulait lui parler, lui dire qu'elle était belle, qu'il était heureux de la rencontrer, qu'il lui était reconnaissant de s'être arrêtée mais sa langue était complètement paralysée. Il n'avait jamais été à ce point nerveux dans sa vie. Donc, comme il ne pouvait lui dire tout ça, tout ce qui sortit fut :

“Merci.”

Gwen gloussa et rit plus fort.

“Merci pour quoi ?” demanda-t-elle. Ses yeux brillèrent. La situation l'amusait.

Thor se sentit rougir une fois de plus.

“Euh … je ne sais pas”, marmonna-t-il.

Gwen rit plus fort et Thor se sentit humilié. Reece lui donna un coup de coude pour l'inviter à bouger et ils poursuivirent tous deux leur route. Après quelques pas, Thor regarda par dessus son épaule. Gwen se tenait encore là et le fixait du regard.

Thor sentit son cœur battre la chamade. Il voulait lui parler, tout apprendre sur elle. Ça l'embarrassait terriblement d'être à court de mots. Cependant, il n'avait jamais vraiment été confronté aux filles dans son petit village, et certainement pas à une fille aussi belle. On ne lui avait jamais appris ce qu'il fallait exactement dire, comment il fallait se comporter.

“Elle parle beaucoup”, dit Reece alors qu'ils poursuivaient leur approche du Roi. “N'y fais pas attention.”

“Comment s'appelle-t-elle ?” demanda Thor.

Reece le regarda d'un air amusé. “Elle vient de te le dire !” dit-il avec un rire.

“Je suis désolé … je … euh … j'ai oublié”, dit Thor, gêné.

“Gwendolyn. Mais tout le monde l'appelle Gwen.”

Gwendolyn. Thor tourna son nom dans tous les sens dans sa tête. Gwendolyn. Gwen. Il ne voulait pas laisser échapper ce nom. Il voulait qu'il s'attarde dans sa conscience. Il se demanda s'il aurait une chance de la revoir. Probablement pas, pensa-t-il, vu qu'il était roturier. L'idée le fit souffrir.

Quand la foule se calma, Thor leva les yeux et se rendit compte qu'ils étaient maintenant près du Roi. Le Roi MacGil était assis sur son trône, vêtu de son manteau royal violet, portant sa couronne, l'air impressionnant.

Reece s'agenouilla avant lui et la foule se calma. Thor l'imita. Le silence se fit dans la salle.

Le Roi se racla la gorge en produisant un bruit grave et chaleureux. Quand il parla, sa voix résonna dans toute la salle.

“Thorgrin des Basses Terres de la Province du Sud du Royaume de l'Ouest”, commença-t-il. “Te rends-tu compte qu'aujourd'hui, tu t'es mêlé de la joute royale du Roi ?”

Thor eut la gorge sèche. Il ne savait pas comment réagir; ça s'annonçait mal. Il se demanda s'il allait être puni.

“Je suis désolé, monseigneur”, dit-il finalement. “Je ne voulais pas.”

MacGil se pencha en avant et leva un sourcil.

“Tu ne voulais pas ? Dis-tu que tu ne voulais pas sauver la vie à Erec ?”

Thor était troublé. Il se rendit compte qu'il ne faisait qu'aggraver les choses.

“Non, monseigneur. Je voulais bien —”

“Donc, tu admets que tu voulais bien te mêler de cette joute ?”

Thor sentit son cœur battre la chamade. Que pouvait-il dire ?

“Je suis désolé, monseigneur. Je pense que je … voulais seulement l'aider.”

“Tu voulais l'aider ?” gronda MacGil avant de se pencher en arrière et d'éclater de rire.

“Tu voulais l'aider ! Erec ! Notre chevalier le plus grand et le plus célèbre !”

Tout le monde éclata de rire et Thor se sentit rougir, une fois de trop pour cette journée. N'y avait-il rien qu'il puisse bien faire, ici ?

“Lève-toi et approche-toi, mon garçon”, ordonna MacGil.

Thor leva les yeux, surpris de voir le Roi sourire et l'observer. Il se leva et s'approcha.

“Je vois de la noblesse sur ton visage. Tu n'es pas un garçon ordinaire, non, pas un garçon ordinaire du tout ….”

MacGil se racla la gorge.

“Erec est notre chevalier le plus populaire. Ce que tu as fait aujourd'hui est une grande chose. Une grande chose pour nous tous. Comme récompense, dès ce jour, je t'accueille au sein de ma famille avec tous les respects et les honneurs dus à tous mes fils.”

Le Roi se pencha en arrière et cria : “Qu'on le sache !”

Un immense applaudissement retentit et, partout dans la salle, les gens tapèrent des pieds.

Thor regarda autour de lui, troublé, incapable de comprendre ce qui lui arrivait. Il faisait partie de la famille du Roi. C'était au-delà de ses rêves les plus fous. Tout ce qu'il avait voulu, c'était être accepté, avoir sa place dans la Légion. Maintenant, il avait ça. Il était tellement submergé par la gratitude et la joie qu'il ne savait pas quoi faire.

Avant qu'il puisse réagir, soudain, la salle se mit à chanter, danser et faire la fête. Tout le monde fêtait l'événement autour de lui. C'était la pagaille. Il leva les yeux vers le Roi et, dans ses yeux, il vit qu'on l'aimait, qu'on l'adorait et qu'on l'acceptait. Il n'avait jamais connu l'amour d'une figure paternelle de toute sa vie, et maintenant, il était aimé, pas seulement par un homme, mais par le Roi, rien de moins. En un seul jour, son monde avait changé. Il pria simplement pour que tout cela soit réel.

*

Gwendolyn se fraya un chemin à travers la foule, voulant apercevoir le garçon avant qu'on l'emmène hors de la cour royale. Thor. Son cœur battait plus vite quand elle pensait à lui et elle ne pouvait s'arrêter de tourner et retourner son nom dans sa tête. Elle avait été incapable d'arrêter de penser à lui dès le moment où elle l'avait rencontré. Il était plus jeune qu'elle, mais seulement d'une année ou deux, et de plus, il avait l'air plus âgé, plus mûr que les autres, plus profond. Dès le moment où elle l'avait vu, elle avait eu l'impression de le connaître. Elle se sourit à elle-même en se souvenant de sa rencontre, de son trouble. Elle avait vu dans ses yeux qu'il avait les mêmes sentiments à son égard.

Bien sûr, elle ne connaissait même pas ce garçon. Cependant, elle avait assisté à ce qu'il avait fait sur l'allée de joute, avait vu que son frère cadet s'était pris d'affection pour lui. Elle l'avait regardé depuis ce moment-là, sentant qu'il avait quelque chose de spécial, quelque chose de différent des autres. Sa rencontre avec lui n'avait fait que le confirmer. Il était différent de tous ces types royaux, de tous les gens nés et élevés ici. Il avait quelque chose d'agréablement authentique. C'était un étranger. Un roturier. Pourtant, aussi étrange que ça puisse paraître, il avait un maintien royal. C'était comme s'il était trop fier pour ce qu'il était.

Gwen se dirigea vers le bord du balcon supérieur et regarda vers le bas. Toute la cour royale était en dessous et elle aperçut Thor une dernière fois quand on l'emmena au dehors en compagnie de Reece. Ils allaient sûrement s'entraîner avec les autres garçons à la caserne. Elle sentit une pointe de regret, se demandant déjà, intrigante, comment elle pourrait s'arranger à le revoir.

Il fallait que Gwen en sache plus sur lui. Il fallait qu'elle se renseigne. Pour ça, il faudrait qu'elle parle à la femme qui savait tout sur tout le monde et tout ce qui se passait dans le royaume : sa mère.

Gwen se retourna et retraversa la foule. Elle suivit les couloirs qui serpentaient à l'arrière du château et qu'elle connaissait par cœur. Elle avait la tête qui tournait. Cette journée avait été étourdissante. D'abord, la réunion de ce matin avec son père et l'incroyable nouvelle : il voulait qu'elle gouverne son royaume. Elle avait été complètement prise au dépourvu, ne s'y était jamais attendue. Même maintenant, elle avait encore peine à le comprendre. Comment pourrait-elle jamais gouverner un royaume ? Elle décida de penser à autre chose, en espérant que ce jour ne viendrait jamais. Après tout, son père était en bonne santé et fort, et surtout, tout ce qu'elle voulait, c'était qu'il vive. Qu'il soit ici avec elle. Qu'il soit heureux.

Cependant, elle n'arrivait pas à ne plus penser à la réunion. Quelque part en elle-même, cachée, se trouvait la graine qui disait qu'un jour, quel qu'il soit, ce serait elle qui succéderait à son père. Elle lui succéderait. Aucun de ses frères : elle. Ça la terrifiait et ça lui donnait aussi une impression d'importance, de confiance qu'elle n'avait jamais eue. Il l'avait considérée comme digne de régner, elle, il l'avait considérée comme la plus sage de toute la fratrie. Elle se demandait pourquoi.

D'une certaine façon, ça l'inquiétait aussi. Elle supposait que ça réveillerait une grande quantité de ressentiment et de jalousie, qu'elle, une fille, soit choisie pour gouverner. Elle sentait déjà la jalousie de Gareth, et ça l'effrayait. Elle savait que son frère aîné était terriblement manipulateur et complètement impitoyable. Il ne reculerait devant rien pour obtenir ce qu'il voulait, et elle détestait l'idée d'être dans sa ligne de mire. Elle avait essayé de lui parler après la réunion, mais il n'avait même pas voulu la regarder.

Gwen descendit l'escalier en colimaçon à toute vitesse, ses chaussures résonnant sur la pierre. Elle tourna dans un autre couloir, traversa la chapelle de derrière, passa une autre porte, plusieurs gardes, et entra dans les appartements privés du château. Il fallait qu'elle parle avec sa mère et elle savait qu'elle serait en train de se reposer ici. Sa mère ne supportait plus guère ces longs événements sociaux; elle aimait s'évader dans ses appartements privés et se reposer aussi souvent que possible.

Gwen passa un autre garde, traversa une autre salle puis s'arrêta finalement devant la porte du dressing de sa mère. Elle était sur le point de l'ouvrir mais s'arrêta. Derrière la porte, elle entendait des voix assourdies qui haussaient le ton et sentait que quelque chose allait mal. C'était sa mère qui se querellait. Elle écouta de près et entendit la voix de son père. Ils se disputaient, mais pourquoi ?

Gwen savait qu'elle n'aurait pas dû écouter, mais elle ne pouvait s'en empêcher. Elle tendit le bras et poussa doucement la lourde porte en chêne en la saisissant par son heurtoir en fer. Elle l’entrebâilla et écouta.

“Il ne vivra pas dans ma maison”, dit sa mère d'un ton sec.

“Tu juges à la hâte alors que tu ne connais même pas le reste de l'histoire.”

“Je connais l'histoire”, répondit-elle d'un ton sec. “Assez.”

Gwen entendit l'agressivité dans la voix de sa mère et en fut déconcertée. Elle avait rarement entendu ses parents se disputer, seulement quelques fois dans sa vie, et elle n'avait jamais entendu sa mère s'énerver comme ça. Elle ne comprenait pas pourquoi.

“Il logera dans la caserne avec les autres garçons. Je ne le veux pas sous mon toit. Tu comprends ?” elle insista.

“C'est un grand château”, répondit son père avec agressivité. “Tu ne remarqueras pas sa présence.”

“Peu m'importe si je la remarque ou pas. Je ne veux pas de lui ici. C'est ton problème. C'est toi qui as choisi de l'accueillir ici.”

“Tu n'es pas si innocente, toi non plus”, répliqua son père.

Elle entendit des pas, regarda son père traverser fièrement la salle et sortir par la porte de l'autre côté en la claquant si fort derrière lui que la salle vibra. Sa mère resta seule au centre de la pièce et se mit à pleurer.

Gwen se sentait terriblement mal à l'aise. Elle ne savait pas quoi faire. D'un côté, elle se disait qu'il valait mieux qu'elle s'en aille discrètement, mais de l'autre côté, elle ne pouvait supporter de voir sa mère pleurer, ne pouvait supporter de la laisser là comme ça. Malgré tous ses efforts, elle ne comprenait pas non plus à propos de quoi ils se disputaient. Elle supposait qu'ils se disputaient à propos de Thor, mais pourquoi ? Pourquoi sa mère s'en soucierait-elle ? Des dizaines de gens vivaient au château.

Gwen ne put se résoudre à simplement s'en aller, pas avec sa mère dans cet état. Il fallait qu'elle la réconforte. Elle leva le bras et ouvrit doucement la porte.

La porte craqua et sa mère se retourna vivement, prise au dépourvu. Elle regarda sa fille d'un air renfrogné.

“Tu ne peux pas frapper ?” dit-elle d'un ton sec. Gwen voyait à quel point elle était contrariée et se sentait très mal à l'aise.

“Qu'est-ce qui ne va pas, Mère ?” demanda Gwen en marchant doucement vers elle. “Je ne veux pas être indiscrète, mais je t'ai entendue te disputer avec Père.”

“Tu as raison; tu ne devrais pas être indiscrète”, répliqua sa mère.

Gwen fut surprise. Sa mère était souvent de caractère difficile, mais rarement comme ça. La violence de sa colère fit s'arrêter Gwen sur place, à un mètre ou deux, indécise.

“C'est à propos du nouveau garçon ? Thor ?” demanda-t-elle.

Sa mère se retourna et détourna le regard en écrasant une larme.

“Je ne comprends pas”, insista Gwen. “Que t'importe l'endroit où il loge ?”

“Mes affaires ne te concernent pas”, dit-elle froidement, voulant clairement mettre fin à la discussion. “Que veux-tu ? Pourquoi es-tu venue ici ?”

Maintenant, Gwen était nerveuse. Elle voulait que sa mère lui dise tout sur Thor, mais elle n'aurait pas pu choisir un moment moins approprié. Elle se racla la gorge, hésitante.

“Je … en fait, je voulais te poser des questions sur lui. Que sais-tu de lui ?”

Sa mère se retourna et la regarda en plissant les yeux, méfiante.

“Pourquoi ?” demanda-t-elle avec un sérieux implacable. Gwen sentait qu'elle était en train de la cerner, de la scruter du regard et de voir avec sa perception troublante que Gwen aimait bien ce garçon. Elle essaya de cacher ce qu'elle ressentait mais savait que c'était en pure perte.

“Je suis seulement curieuse”, dit-elle de manière peu convaincante.

Soudain, la Reine fit trois pas vers elle, lui saisit rudement les bras et la regarda fixement dans les yeux.

“Écoute-moi”, siffla-t-elle. “Je ne le dirai qu'une fois. Ne t'approche pas de ce garçon. Tu m'entends ? Je ne veux pas que tu t'approches de lui, en quelque circonstance que ce soit.”

Gwen était horrifiée.

“Mais pourquoi ? C'est un héros.”

“Il n'est pas des nôtres”, répondit sa mère. “Malgré ce que ton père pourrait penser. Je veux que tu restes à distance de lui. Tu m'entends ? Jure-moi. Jure-moi à l'instant même.”

“Je refuse de jurer”, dit Gwen en s'arrachant à l'emprise excessivement forte de sa mère.

“C'est un roturier et tu es Princesse”, hurla sa mère. “Tu es Princesse. Tu comprends ? Si tu t'approches de lui, je le ferai exiler d'ici. Tu comprends ?”

Gwen ne savait pas comment réagir. Elle n'avait jamais vu sa mère dans un tel état.

“Ne me dites pas ce que je dois faire, Mère”, dit-elle finalement.

Gwen fit de son mieux pour parler d'une voix brave mais, en son for intérieur, elle tremblait. Elle était venue ici en voulant tout savoir; maintenant, elle se sentait terrifiée. Elle ne comprenait pas ce qui se passait.

“Fais comme tu voudras”, dit sa mère. “Cependant, son destin est entre tes mains. Ne l'oublie pas.”

Sur ces mots, sa mère se retourna, sortit fièrement de la salle et claqua la porte derrière elle en laissant Gwen toute seule dans un silence assourdissant, sa bonne humeur en pièces. Qu'est-ce qui pouvait bien provoquer une réaction aussi forte chez sa mère et chez son père ?

Qui était ce garçon ?

CHAPITRE DIX

MacGil était assis dans la salle de réception et surveillait ses sujets. Il se trouvait à un bout de la table, le Roi McCloud à l'autre et des centaines d'hommes les séparaient. Les festivités du mariage s'étaient poursuivies pendant des heures jusqu'à ce que, finalement, la tension entre les clans se soit apaisée après les joutes de la journée. Comme le soupçonnait MacGil, tout ce dont les hommes avaient besoin, c'était de vin et de viande (et de femmes) pour oublier leurs désaccords. Maintenant, ils étaient tous réunis à la même table comme des frères d'armes. En fait, en les observant, MacGil ne pouvait même plus dire s'ils appartenaient à deux clans séparés.

MacGil se sentait légitimé; après tout, son grand plan fonctionnait. Les deux clans avaient déjà l'air plus proches. Il avait réussi à faire ce qu'une longue lignée de rois MacGil avant lui n'avait pas réussi : à unifier les deux côtés de l'Anneau, à en faire, sinon des amis, du moins des voisins pacifiques. Sa fille Luanda était bras dessus bras dessous avec son nouvel époux, le prince McCloud, et elle semblait satisfaite. Il se sentit moins coupable. Il l'avait peut-être mariée  à un McCloud, mais au moins, il en avait fait une reine.

MacGil repensa à toute la planification qui avait précédé cet événement, se souvint des longs jours passés à débattre avec ses conseillers. En organisant cette union, il était allé contre l'avis de tous ses conseillers. Ce n'était pas une paix facile et, avec le temps, les McCloud s'établiraient de leur côté des Highlands, ce mariage serait oublié depuis longtemps et, un jour, ils causeraient de nouveaux troubles. Il n'était pas naïf. Cependant, maintenant, au moins, il y avait un lien du sang entre les clans, et surtout, quand un enfant naîtrait, il ne serait pas si facile de l'ignorer. Si cet enfant grandissait, et s'il en venait un jour à gouverner en tant qu'enfant né des deux côtés de l'Anneau, alors, peut-être, un jour, l'Anneau tout entier pourrait être uni, les Highlands ne seraient plus une frontière génératrice de conflits et la terre pourrait prospérer sous un seul gouvernement. Tel était son rêve. Pas pour lui-même, mais pour ses descendants. Après tout, il fallait que l'Anneau reste fort, reste unifié pour protéger le Canyon, pour repousser les hordes du monde extérieur. Tant que les deux clans restaient divisés, ils présentaient un front affaibli au reste du monde.

“Un toast”, cria MacGil en se levant.

La tablée devint silencieuse quand des centaines d'hommes se levèrent eux aussi en levant leur coupe.

“Au mariage de mon aînée ! A l'union des MacGil et des McCloud ! A la paix partout dans l'Anneau !”

“Bien dit !” crièrent-ils tous en chœur. Tout le monde but et la salle se remplit à nouveau du bruit des rires et des réjouissances.

MacGil se rassit et observa la salle, cherchant ses autres enfants. Il y avait bien sûr Godfrey, qui buvait des deux poings, une fille à chaque épaule, entouré par ses scélérats d'amis. C'était probablement le seul événement royal auquel il ait jamais participé de bonne grâce. Il y avait Gareth, lui aussi assis près de son amant, Firth, et en train de lui murmurer quelque chose à l'oreille; à ses yeux furtifs et fébriles, MacGil voyait qu'il était en train de comploter quelque chose. L'idée lui retourna l'estomac, et il détourna le regard. Là-bas, de l'autre côté de la salle, il y avait son fils cadet, Reece, qui festoyait à la table des écuyers avec le nouveau garçon, Thor. Il considérait déjà Thor comme un fils et apprécia de constater que son fils cadet était son grand ami.

Parmi les visages, il chercha sa fille cadette, Gwendolyn, et finit par la trouver assise à l'écart, entourée par ses servantes, en train de glousser. Il suivit son regard et remarqua qu'elle regardait Thor. Il l'examina longtemps et se rendit compte qu'elle était éprise de lui. Il n'avait pas prévu ça et n'était pas vraiment sûr de ce qu'il allait en faire. Pour lui, ça sentait les ennuis. Surtout avec sa femme.

“Il faut se méfier des apparences”, dit une voix.

MacGil se retourna et vit Argon assis à côté de lui, en train de regarder les deux clans dîner ensemble.

“Comment comprends-tu tout ça ?” demanda MacGil. “Y aura-t-il la paix dans les royaumes ?”

“La paix n'est jamais immobile”, dit Argon. “Comme les marées, elle va et vient. Ce que tu vois ici est un vernis pacifique. Tu vois un seul côté du visage de la paix. Tu essaies d'imposer la paix à une ancienne rivalité, mais le sang a été versé pendant des centaines d'années. Les âmes demandent vengeance et on ne peut apaiser une telle demande avec un seul mariage.”

“Explique-toi !” demanda MacGil en prenant une autre gorgée de son vin. Il se sentait nerveux, comme c'était souvent le cas en présence d'Argon.

Argon se retourna et le regarda fixement avec une intensité si forte qu'elle le fit paniquer.

“Il y aura la guerre. Les McCloud attaqueront. Prépare-toi. Tous les invités que tu vois devant toi feront bientôt tout leur possible pour assassiner ta famille.”

MacGil eut la gorge serrée.

“Ai-je pris une mauvaise décision quand j'ai marié ma fille à l'un d'eux ?”

Argon resta silencieux un moment. Finalement, il dit : “Pas forcément.”

Argon détourna le regard, et MacGil vit qu'il n'en dirait pas plus sur ce sujet. Il y avait un million de questions dont il voulait connaître les réponses, mais il savait que son sorcier n'y répondrait qu'en temps et en heure. Donc, au lieu d'insister, il regarda Argon dans les yeux et suivit leur regard jusqu'à Gwendolyn, et puis Thor.

“Tu les vois ensemble ?” demanda MacGil, soudain curieux de savoir.

“Peut-être”, répondit Argon. “Il reste encore beaucoup de choses à décider.”

“Tu parles par énigmes.”

Argon haussa les épaules et détourna le regard, et MacGil se rendit compte qu'il n'obtiendrait rien de plus de lui.

“Tu as vu ce qui s'est passé sur le terrain, aujourd'hui ?” demanda MacGil. “Avec le garçon ?”

“Je l'ai vu avant que ça se passe”, répondit Argon.

“Et comment le comprends-tu ? Quelle est la source des pouvoirs du garçon ? Est-il comme toi ?”

Argon se retourna et regarda MacGil dans les yeux, avec une intensité qui, une fois de plus, lui fit presque détourner le regard.

“Il est bien plus puissant que moi.”

MacGil le fixa, choqué. Il n'avait jamais entendu Argon parler comme ça.

“Plus puissant ? Que toi ? Comment est-ce possible ? Tu es le sorcier du Roi. Personne sur terre n'est plus puissant que toi.”

Argon haussa les épaules.

“Le pouvoir ne vient pas en une seule forme”, dit-il. “Le garçon a des pouvoirs qui dépassent ce que tu peux imaginer. Des pouvoirs qui dépassent ce qu'il sait. Il n'a aucune idée de qui il est. Ou d'où il vient.”

Argon se retourna et regarda fixement MacGil.

“Mais toi, tu le sais”, ajouta-t-il.

MacGil le fixa, interloqué.

“Ah bon ?” demanda MacGil. “Dis-moi. Il faut que je sache.”

Argon secoua la tête.

“Consulte ton intuition. Elle dit vrai.”

“Qu'adviendra-t-il de lui?” demanda MacGil.

“Il deviendra un grand leader et un grand guerrier. Il gouvernera des royaumes de plein droit. Des royaumes bien plus grands que les tiens. Et il sera un roi bien plus grand que toi. Telle est sa destinée.”

L'espace d'un bref instant, MacGil bouillit de jalousie. Il se retourna et examina le garçon, qui riait innocemment avec Reece à une table d'écuyers. C'était lui le roturier, l'étranger le plus faible, le plus jeune du groupe. Il n'imaginait pas comment cela pourrait être possible. Si on le regardait maintenant, il avait l'air à peine éligible pour rejoindre la Légion. Il se demanda un moment si Argon se trompait.

Cependant, Argon ne s'était jamais trompé et ne faisait jamais de déclarations sans raison.

“Pourquoi me dis-tu ça ?” demanda MacGil.

Argon se retourna et le regarda fixement.

“Parce qu'il est temps que tu te prépares. Le garçon a besoin d'entraînement. Il a besoin qu'on lui donne le meilleur de toute chose. C'est ta responsabilité.”

“La mienne ? Et son père ?”

“Quoi, son père ?” demanda Argon.

CHAPITRE ONZE

Thor ouvrit les yeux avec difficulté, désorienté, se demandant où il était. Il était allongé par terre, sur un tas de paille, le visage de côté, les bras pendant sur la tête. Il leva le visage, s'essuya la bave qui avait coulé de sa bouche et sentit immédiatement une douleur à la tête, derrière les yeux. C'était le pire mal de tête de sa vie. Il se souvint de la nuit précédente, du banquet du Roi, de la boisson, de la première fois qu'il avait bu de la bière. La pièce tournait autour de lui. Il avait la gorge sèche et, à ce moment, jura qu'il ne boirait jamais plus.

Thor regarda autour de lui en essayant de se repérer dans l'immense caserne. Partout, il y avait des gens allongés sur des tas de paille et la salle était pleine de ronflements; il se tourna de l'autre côté et vit Reece, à quelques mètres, inconscient lui aussi. C'est à ce moment-là qu'il se rendit compte qu'il était dans la caserne. La caserne de la Légion. Tout autour de lui, il y avait des garçons de son âge, environ cinquante.

Thor se souvint vaguement que Reece lui avait montré le chemin en fin de soirée et qu'il s'était effondré sur le tas de paille. La lumière de début de matinée rentrait par les fenêtres ouvertes, et Thor se rendit bientôt compte qu'il était le seul à être déjà éveillé. Il baissa les yeux et vit qu'il avait dormi dans ses vêtements. Il leva le bras et passa une main dans ses cheveux gras. Il aurait tout donné pour pouvoir se baigner, bien qu'il ne sache pas du tout où le faire. Et il aurait tout donné pour un pichet d'eau. Son estomac gargouilla : il avait également faim.

Tout ça était si nouveau pour lui. Il savait à peine où il était, où la vie l’emmènerait ensuite, en quoi consistaient les routines de la Légion du Roi. Pourtant, il était heureux. Cela avait été une nuit formidable, une des meilleures de sa vie. Il avait trouvé un ami proche en Reece et avait surpris une ou deux fois Gwendolyn en train de le regarder. Il avait essayé de parler avec elle, mais à chaque fois qu'il s'approchait, il perdait tout courage. Il sentit une pointe de regret en y pensant. Il y avait eu trop de gens autour d'eux. S'ils se retrouvaient seuls, il trouverait le courage, mais y aurait-il une autre fois ?

Avant que Thor eut pu aller au bout de cette pensée, il y eut soudain des coups sur les portes de la caserne et, un instant plus tard, quelqu'un les ouvrit brutalement et la lumière entra à flots.

“Debout, les écuyers !” cria quelqu'un.

Une dizaine de membres de l'Argent du Roi entrèrent en faisant cliqueter leur cotte de mailles et en frappant sur les murs en bois avec des bâtons en métal. Le bruit était assourdissant et, tout autour de Thor, les autres garçons se levèrent d'un bond.

A la tête du groupe se trouvait un soldat à l'air particulièrement féroce que Thor reconnut parce qu'il l'avait vu dans l'arène le jour d'avant, le chauve trapu au nez balafré qui, selon Reece, s'appelait Kolk.

Semblant regarder directement Thor d'un air renfrogné, il leva un doigt et le pointa vers lui.

“Toi, mon garçon !” cria-t-il. “Je t'ai dit de te lever !”

Thor était perplexe. Il était déjà debout.

“Mais je suis déjà debout, sire”, répondit Thor.

Kolk s'avança et gifla Thor au visage. Thor s'en indigna, car tous les regards étaient fixés sur lui.

“Ne réponds plus jamais à ton supérieur !” dit Kolk pour le réprimander.

Avant que Thor ait pu réagir, les hommes se mirent en mouvement, se déplacèrent partout dans la salle, faisant brusquement se lever un garçon après l'autre, envoyant des coups de pied aux quelques-uns qui mettaient trop longtemps à se lever.

“Ne t'en fais pas”, dit une voix rassurante.

Il se retourna et vit Reece qui se tenait là.

“Ça n'a rien de personnel. C'est juste comme ça qu'ils font. C'est comme ça qu'ils nous dressent.”

“Mais ce n'est pas à toi qu'ils l'ont fait”, dit Thor.

“Bien sûr, ils ne me touchent pas à cause de mon père. Cependant, ils ne sont pas tout à fait polis, non plus. Ils veulent qu'on soit en forme, c'est tout. Ils pensent que ça nous endurcira. N'y fais pas trop attention.”

On fit sortir tous les garçons de leur caserne et Thor et Reece se retrouvèrent avec eux. Quand ils sortirent, le soleil éclatant frappa Thor; il plissa les yeux et leva les mains. Soudain, il fut submergé par une vague de nausée, se retourna, se pencha et vomit.

Il entendit le ricanement des garçons tout autour de lui. Un garde le poussa, Thor trébucha en avant et se mit en ligne avec les autres en s'essuyant la bouche. Thor ne s'était jamais senti aussi mal.

A côté de lui, Reece sourit.

“Une nuit difficile, n'est-ce pas ?” demanda-t-il à Thor en lui envoyant un grand sourire et un coup de coude dans les côtes. “Je t'avais dit de t'arrêter après la deuxième coupe.”

Thor se sentit barbouillé quand la lumière lui perça les yeux; jamais le soleil ne lui avait semblé aussi violent. Il faisait déjà chaud et il sentait des gouttes de sueur se former en dessous de cotte de mailles en cuir.

Thor essaya de se souvenir de l'avertissement de Reece de la nuit d'avant mais, malgré tous ses efforts, il ne s'en souvenait pas.

“Je ne me souviens pas que tu m'aies conseillé ça”, répliqua Thor.

Reece sourit encore plus. “Précisément. C'est parce que tu n'as pas écouté.” Reece gloussa. “Et ces tentatives maladroites pour parler à ma sœur”, ajouta-t-il. “C'était carrément pitoyable. De toute ma vie, je ne crois pas avoir vu de garçon avoir aussi peur d'une fille.”

Thor rougit en essayant de se souvenir, mais en vain. Tout ça lui semblait flou.

“Je ne voulais pas t'offenser”, dit Thor. “Avec ta sœur.”

“Tu ne peux pas m'offenser. Si elle en venait à te choisir, je serais ravi.”

Ils marchèrent tous les deux plus vite. Le groupe monta et contourna une colline. Le soleil semblait briller plus fort à chaque pas.

“Cependant, il faut que je t'avertisse : dans le royaume, tout le monde brigue sa main. Les chances qu'elle te choisisse … bon, disons simplement qu'elles sont rares.”

Alors qu'ils traversaient plus vite les collines vertes et ondulantes de la Cour du Roi, Thor se sentit rassuré. Il se sentit accepté par Reece. C'était surprenant, mais il continuait à sentir que Reece était le frère qu'il n'avait jamais eu. Alors qu'ils marchaient, Thor remarqua ses trois vrais frères qui avançaient près d'eux. L'un d'eux se retourna, le regarda d'un air renfrogné puis donna un coup de coude à son autre frère, qui le regarda avec un sourire moqueur. Ils secouèrent la tête et se retournèrent. Ils n'eurent même pas une parole gentille pour Thor qui, de toute façon, ne s'était attendu à rien d'autre.

“En ligne, la Légion ! Maintenant !”

Thor leva les yeux et vit autour d'eux plusieurs autres légionnaires de l'Argent qui les poussèrent tous les cinquante en ligne droite et en deux rangées. Un homme arriva derrière et frappa le garçon qui se trouvait devant Thor d'un coup violent sur le derrière avec un grand bâton en bambou; le garçon cria et se mit plus nettement en ligne. Ils formèrent bientôt deux rangées bien droites qui marchèrent dans les terrains du Roi de manière constante.

“Quand vous entrez dans une bataille, vous y entrez comme un seul homme !” cria Kolk, parcourant les côtés. “C'est pas la cour de ta mère. Tu vas à la guerre !”

Thor marcha longuement à côté de Reece, transpirant au soleil, se demandant où on les emmenait. Son estomac était encore barbouillé par la bière. Il se demanda quand il pourrait manger son petit déjeuner et boire quelque chose. Une fois de plus, il se maudit d'avoir bu la nuit précédente.

Alors qu'ils montaient et descendaient les collines, ils passèrent sous une porte cintrée en pierre et finirent par atteindre les terrains avoisinants. Ils traversèrent une autre porte cintrée en pierre et entrèrent dans une sorte de Colisée. Le terrain d'entraînement de la Légion.

Devant eux se trouvaient toutes sortes de cibles pour le jet de lances, le tir à l'arc et le jet de pierres, aussi bien que des tas de paille pour l'entraînement à l'épée. Le cœur de Thor se mit à battre plus vite quand il vit tout ça. Il voulait y entrer, utiliser les armes, s'entraîner.

Cependant, quand Thor se dirigea vers la zone d'entraînement, il reçut soudain de derrière un coup de coude dans les côtes et un petit groupe de six garçons, la plupart d'entre eux plus jeunes, comme Thor, furent extraits de la file principale. Il se retrouva séparé de Reece et emmené de l'autre côté du terrain.

“Tu t'imagines que tu vas s'entraîner ?” demanda Kolk d'un ton moqueur alors qu'ils s'éloignaient des autres et des cibles. “ Aujourd'hui, pour vous, c'est les chevaux.”

Thor leva les yeux et vit où on les emmenait : de l'autre côté du terrain, plusieurs chevaux caracolaient. Kolk baissa les yeux vers lui avec un sourire malveillant.

“Pendant que les autres jettent des lances et manient l'épée, aujourd'hui, vous, vous allez vous occuper des chevaux et nettoyer leur crottin. Tout le monde doit commencer quelque part. Bienvenue à la Légion.”

Thor fut déçu. Ce n'était pas du tout comme ça qu'il avait prévu que ça se passerait.

“Tu t'imagines que tu es spécial, mon garçon ?” demanda Kolk en marchant à côté de lui et en s'approchant de son visage. Thor sentit qu'il essayait de le briser. “Que le Roi et son fils se soient entichés de toi, ça signifie que dalle pour moi. Tu es sous mon commandement, maintenant. Tu me comprends ? Ça m'est égal, les entourloupes que t'as faites sur le terrain de joute. T'es juste un petit garçon ordinaire. Tu me comprends ?”

Thor avala sa salive. Cela allait être un entraînement long et dur.

Comme si cela ne suffisait pas, dès que Kolk s'éloigna pour aller torturer quelqu'un d'autre, le garçon qui se trouvait devant Thor, un petit gamin trapu au nez aplati, se retourna et lui sourit d'un air sarcastique.

“T'es pas des nôtres,” dit-il. “T'es rentré ici par la triche. T'as pas été sélectionné. T'es pas des nôtres. Pas vraiment. Personne ne t'aime, ici.”

Le garçon qui se trouvait à côté de lui se retourna aussi et sourit à Thor d'un air sarcastique.

“Nous allons faire tout notre possible pour que tu démissionnes”, dit-il. “Entrer, c'est facile; rester, par contre …”

Thor recula devant leur haine. Il ne pouvait croire qu'il ait déjà des ennemis et ne comprenait pas ce qu'il avait fait pour le mériter. Tout ce qu'il avait jamais voulu, c'était rejoindre la Légion.

“Et si tu faisais gaffe à toi-même ?” dit une voix.

Thor tourna la tête et vit un grand garçon roux et maigre, avec des taches de rousseur partout sur le visage et de petits yeux verts, qui le défendait. “Vous deux, vous êtes coincés ici à pelleter le crottin avec nous autres”, ajouta-t-il. “T'es pas si spécial que ça, toi non plus. Va agresser quelqu'un d'autre.”

“Occupe-toi de tes affaires, valet”, rétorqua un des garçons, “ou on s'occupera aussi de toi.”

“Essaie donc”, dit le roux d'un ton sec.

“Tu parleras quand je te le dirai”, hurla Kolk à l'un des garçons en lui donnant un coup violent au sommet du crâne. Heureusement, les deux garçons qui se trouvaient devant Thor se retournèrent.

Thor ne savait que dire; il se plaça à côté du roux pour lui exprimer sa reconnaissance.

“Merci”, dit Thor.

Le roux se retourna et lui sourit.

“Je m'appelle O’Connor. Je te serrerais bien la main mais ils me frapperaient si je le faisais. Donc, tu peux considérer ça comme une poignée de mains invisible.”

Il sourit encore plus et Thor l'aima tout de suite.

“Ne fais pas attention à eux”, ajouta-t-il. “Ils ont peur, c'est tout. Comme nous autres. Aucun de nous ne savait vraiment dans quoi il s'engageait.”

Leur groupe atteignit bientôt le bout du terrain et Thor compta six chevaux qui caracolaient.

“Saisissez les rênes !” commanda Kolk. “Tenez-les bien et faites-leur faire le tour de l'arène jusqu'à ce qu'ils se calment. Exécution !”

Thor s'avança pour prendre les rênes d'un des chevaux et, quand il le fit, le cheval recula et caracola en lui donnant presque un coup de patte. Thor, étonné, recula en trébuchant et les autres du groupe se moquèrent de lui. Kolk lui frappa violemment l'arrière de la tête et il eut envie de se retourner et de lui renvoyer son coup.

“Tu es membre de la Légion maintenant. Tu ne recules jamais. Devant qui que ce soit. Ni devant un homme ni devant une bête. Maintenant, prends ces rênes !”

Thor se prépara intérieurement, s'avança et saisit les rênes du cheval qui caracolait. Il réussit à les tenir pendant que le cheval tirait violemment dessus, et il commença à lui faire faire le tour du grand champ de terre en suivant les autres en file indienne. Son cheval essayait de se dégager mais Thor le tenait, refusant de céder aussi facilement.

“Ça va mieux, on dirait.”

Thor se retourna et vit O’Connor qui arrivait à côté de lui en souriant. “Ils veulent nous briser, tu sais ?”

Soudain, le cheval de Thor s'arrêta. Il eut beau tirer sur les rênes aussi fort qu'il pouvait, le cheval refusa de bouger. Alors, Thor sentit quelque chose d'affreux; il sortait plus de crottin du cheval qu'il aurait cru possible. Ça semblait ne jamais devoir finir.

Thor sentit qu'on lui mettait une petite pelle en main. Il regarda et vit Kolk à côté de lui, qui lui souriait.

“Nettoie ça !” dit-il d'un ton sec.

CHAPITRE DOUZE

Gareth se tenait dans la place de marché bondée, portant un manteau en dépit du soleil de midi, transpirant en dessous et essayant de rester anonyme. Il essayait toujours d'éviter cette partie de la Cour du Roi, ces ruelles bondées qui puaient l'humanité et le roturier. Tout autour de lui, les gens marchandaient, commerçaient, essayaient d'avoir le dessus les uns sur les autres. Gareth se tenait devant un étal à un coin, faisait semblant de s'intéresser aux fruits d'un vendeur et gardait la tête basse. Debout à seulement quelques mètres au bout de la ruelle sombre, Firth faisait ce qu'ils étaient venus faire ici.

Gareth se tenait à portée d'oreille de la conversation, tournant le dos pour ne pas être vu. Firth lui avait parlé d'un homme, un mercenaire, qui lui vendrait une fiole de poison. Gareth voulait quelque chose de fort, quelque chose qui fasse forcément l'affaire. Il ne pouvait se permettre de prendre aucun risque. Après tout, sa propre vie était en jeu.

Ce n'était pas la sorte de chose qu'il pouvait demander à l'apothicaire du coin. Il avait confié la tâche à Firth, qui lui avait fait son rapport après avoir sondé le marché noir. Après lui avoir beaucoup montré le chemin, Firth les avait mené à ce personnage débraillé, auquel il parlait maintenant avec discrétion au bout de la ruelle. Gareth avait insisté pour venir assister à leur transaction finale, pour s'assurer que tout se passe bien, pour s'assurer qu'on ne l'escroque pas en lui donnant une fausse potion. De plus, il n'était pas encore complètement sûr de pouvoir se fier à Firth. Il y avait des choses dont il fallait simplement qu'il se charge lui-même.

Ils avaient attendu cet homme une demi-heure. Gareth s'était fait bousculer dans le marché débordant d'activité, priant pour qu'on ne le reconnaisse pas. Il se disait que, même si on le reconnaissait, tant qu'il tournait le dos à la ruelle, même si quelqu'un savait qui il était, il pourrait se contenter de partir et personne ne ferait le lien.

“Où est la fiole ?” demanda Firth à l'idiot, à seulement quelques mètres.

Gareth se retourna juste un peu, en faisant attention à cacher son visage, et jeta un coup d’œil du coin de son manteau. Devant Firth se tenait un homme à l'air malveillant, débraillé, trop maigre, avec les joues creuses et d'immenses yeux noirs. Il avait presque l'air d'un un rat. Il fit baisser les yeux à Firth, imperturbable.

“Où est l'argent ?” répondit-il.

Gareth espérait que Firth gérerait bien la situation; d'habitude, il se débrouillait à faire foirer les choses d'une façon ou d'une autre.

“Je te donnerai l'argent quand tu me donneras la fiole.” Firth tenait bon.

Bien, pensa Gareth, impressionné.

Il y eut un lourd moment de silence, puis :

“Donnez-moi la moitié de l'argent maintenant et je vous dirai où se trouve la fiole.”

“Où est-elle ?” répéta Firth, élevant la voix de surprise. “Tu as dit que je l'aurais.”

“J'ai dit que tu l'aurais, oui. Je n'ai pas dit que je l'apporterais. Tu me prends pour un idiot ? Il y a des espions partout. Je ne connais pas tes intentions mais j'imagine qu'elles ne sont pas ordinaires. Après tout, autrement, pourquoi acheter une fiole de poison ?”

Firth resta silencieux et Gareth sut qu'il avait été pris au dépourvu.

Finalement, Gareth entendit le son distinct du cliquetis de pièces de monnaie, jeta un coup d’œil et vit l'or royal passer de la bourse de Firth à la main de l'homme.

Gareth attendit de longues secondes, craignant de plus en plus de s'être fait avoir.

“Tu iras à Blackwood”, répondit finalement l'homme. “Au quatrième kilomètre, prends le sentier qui monte la colline. Au sommet, tourne encore, à gauche, cette fois-ci. Tu traverseras le bois le plus sombre que tu aies jamais vu, puis tu arriveras dans une petite clairière. Tu verras la petite maison de la sorcière. Elle t'attendra avec la fiole que tu désires.”

Gareth jeta un coup d’œil d'en dessous son capuchon et vit Firth se préparer à partir. Quand il le fit, l'homme tendit soudain le bras et le saisit durement par la chemise.

“L'argent”, grogna l'homme. “Ça suffit pas.”

Gareth vit la peur s'afficher sur le visage de Firth et regretta de l'avoir envoyé accomplir cette mission. Ce personnage débraillé avait dû sentir sa peur, et maintenant, il en profitait. Firth n'était simplement pas fait pour ce genre de chose.

“Mais je t'ai donné exactement ce que tu m'avais demandé”, protesta Firth, dont la voix devint trop aiguë. Il avait l'air efféminé, et ça semblait enhardir le bonhomme, qui lui répondit d'un sourire malveillant.

“Mais maintenant, je t'en demande plus.”

Firth écarquilla les yeux de peur et d'incertitude. Puis, soudain, Firth se retourna et regarda droit dans sa direction.

Gareth se détourna en espérant qu'il n'était pas trop tard, en espérant qu'on ne l'avait pas repéré. Comment Firth pouvait-il être aussi bête ? Il pria pour qu'on ne l'ait pas découvert par sa faute.

Le cœur de Gareth battait la chamade pendant qu'il attendait. Il toucha anxieusement les fruits en faisant semblant d'être intéressé. Il y eut un silence interminable derrière lui et Gareth imagina toutes les choses qui pouvaient aller de travers.

S'il vous plaît, qu'il ne vienne pas par ici, pria Gareth en lui-même. S'il vous plaît. Je ferai n'importe quoi. J'abandonnerai le complot.

Il sentit une main rude lui donner une claque dans le dos. Il se retourna et regarda.

Les grands yeux noirs et sans âme du crétin fixèrent les siens.

“Tu ne m'avais pas dit que tu avais un partenaire”, grogna l'homme. “Ou es-tu un espion ?”

L'homme tendit le bras avant que Gareth puisse réagir et rabattit brusquement le capuchon de Gareth. Il regarda longuement le visage de Gareth et écarquilla les yeux, choqué.

“Le Prince Royal”, dit l'homme en bafouillant. “Que faites-vous ici ?”

Une seconde plus tard, l'homme plissa les yeux en comprenant et répondit à sa propre question avec un petit sourire satisfait, reconstituant instantanément tout le complot. Il était bien plus futé que ne l'avait espéré Gareth.

“Je vois”, dit l'homme. “Cette fiole, c'était pour vous, n'est-ce pas ? Vous avez l'intention d'empoisonner quelqu'un, n'est-ce pas ? Mais qui ? C'est bien la question …”

Gareth rougit d'anxiété. Cet homme était trop rusé. C'était trop tard. Tout son monde s'effondrait autour de lui. Firth avait tout gâché. Si cet homme dénonçait Gareth, il serait condamné à mort.

“Votre père, peut-être ?” demanda l'homme, dont les yeux s'éclairèrent quand il comprit. “Oui, ça doit être ça, n'est-ce pas ? On vous a mis à l'écart. Votre père. Vous avez l'intention de tuer votre père.”

Gareth en avait assez entendu. Sans hésiter, il s'avança, sortit un petit poignard de l'intérieur de son manteau et le plongea dans la poitrine de l'homme. L'homme resta bouche bée.

Gareth ne voulait pas qu'un passant assiste à ça. Par conséquent, il saisit l'homme par sa tunique et le tira contre lui, toujours plus près, jusqu'à ce que leurs visages se touchent presque, jusqu'à ce qu'il puisse sentir son haleine fétide. De sa main libre, il leva le bras et plaqua la main sur la bouche de l'homme avant qu'il ne puisse crier. Gareth sentit le sang chaud de l'homme lui couler sur la paume et couler à travers ses doigts.

Firth s'approcha de lui et laissa échapper un cri horrifié.

Gareth tint l'homme comme ça pendant au moins soixante secondes, jusqu'à ce qu'il finisse par le sentir s'effondrer dans ses bras. Il le laissa s'écrouler en tas par terre, flasque.

Gareth regarda tout autour de lui, se demandant si on l'avait vu; heureusement, aucune tête ne se retourna dans cette place de marché pleine d'activité, dans cette ruelle sombre. Il retira son manteau et le jeta sur le tas sans vie.

“Je suis vraiment désolé, vraiment désolé, vraiment désolé”, répétait Firth sans cesse, comme une petite fille, pleurant et tremblant convulsivement en s'approchant de Gareth. “Vous allez bien ? Vous allez bien ?”

Gareth leva le bras et le gifla.

“Tais-toi et va-t'en”, siffla-t-il.

Firth se retourna et partit précipitamment.

Gareth se prépara à partir, puis il s'arrêta et se retourna. Il lui restait une chose à faire : il tendit le bras vers le bas, saisit son sac de pièces, que l'homme mort tenait encore, et le remit à sa ceinture.

L'homme n'en aurait pas besoin.

CHAPITRE TREIZE

Gareth marchait rapidement sur la piste forestière, Firth à côté de lui, son capuchon tiré par dessus la tête malgré la chaleur. Il avait peine à concevoir qu'il était maintenant dans la situation même qu'il avait voulu éviter. Maintenant, il y avait un cadavre, une piste. Qui savait à qui cet homme avait pu parler ? Firth aurait dû être plus circonspect en traitant avec cet homme. Maintenant, la piste pouvait finir par mener à Gareth.

“Je suis désolé”, dit Firth en se dépêchant de le rattraper.

Gareth ne fit pas attention à lui et marcha deux fois plus vite, furieux.

“Ce que tu as fait était idiot et faible”, dit Gareth. “Tu n'aurais jamais dû tourner les yeux vers moi.”

“Je ne voulais pas le faire. Je n'ai pas su quoi faire quand il a exigé que je lui donne plus d'argent.”

Firth avait raison; c'était une situation difficile. L'homme était un porc égoïste et avide qui avait changé les règles du jeu et méritait de mourir. Gareth ne pleurerait pas pour lui. Il priait seulement pour que personne n'ait assisté au meurtre. La dernière chose qu'il leur fallait, c'était laisser des traces. Il y aurait de redoutables enquêtes à la suite de l'assassinat de son père, et il ne pouvait pas se permettre de laisser le moindre indice derrière lui.

Au moins, ils étaient à Blackwood, maintenant. Malgré le soleil estival, il y faisait presque noir car les eucalyptus imposants bloquaient tous les rayons de lumière. L'endroit était en accord avec son humeur. Gareth détestait cet endroit. Il continua à avancer sur la piste sinueuse en suivant les instructions de l'homme mort. Il espérait que l'homme avait dit la vérité et ne les menait pas en bateau. Tout l'histoire était peut-être un mensonge, ou elle allait peut-être les jeter dans un piège. Un de ses amis les attendait peut-être pour leur voler encore plus d'argent.

Gareth se réprimanda lui-même. Il avait trop fait confiance à Firth. Il aurait dû s'occuper de tout ça en personne, comme toujours.

“Tu as intérêt à ce que cette piste nous mène à la sorcière”, déclara Gareth d'un ton malicieux, “et qu'elle ait le poison.”

Ils parcoururent piste après piste jusqu'à ce qu'ils atteignent une patte d'oie, comme l'homme l'avait dit. Cela présageait bien et Gareth fut légèrement soulagé. Ils suivirent la piste à droite, montèrent une colline et, bientôt, bifurquèrent encore. Ses instructions étaient véridiques et devant eux s'étendait effectivement le coin de forêt le plus sombre que Gareth ait jamais vu. Les arbres étaient incroyablement épais et torturés.

Gareth entra dans le bois et eut immédiatement froid au dos, sentit la malveillance qui remplissait l'air. Il avait peine à croire qu'il faisait encore jour.

Effrayé, il pensait à faire demi-tour quand, devant lui, la piste se termina dans une petite clairière. L'endroit était éclairé par un seul rayon de lumière qui perçait au travers des arbres. Au milieu se trouvait une petite maison en pierre. La petite maison de la sorcière.

Le cœur de Gareth se mit à battre plus vite. Il entra dans la clairière en regardant autour de lui pour s'assurer que personne ne regardait, pour s'assurer que ce n'était pas un piège.

“Vous voyez, il disait la vérité”, dit Firth d'une voix excitée.

“Cela ne veut rien dire”, répondit Garrett pour le réprimander. “Reste dehors et monte la garde. Frappe si quelqu'un approche et tais-toi.”

Gareth ne s'embêta pas à frapper à la petite porte cintrée en bois qui se trouvait devant lui. Au lieu de ça, il saisit la poignée en fer, ouvrit la porte de cinq centimètres d'épaisseur, baissa la tête en entrant et referma la porte derrière lui.

Il faisait sombre à l'intérieur, qui n'était éclairé que par des bougies éparpillées dans la pièce. C'était une petite maison à une seule pièce, sans fenêtres, enveloppée par une lourde énergie. Il resta sur place, étouffé par le silence épais, se préparant à tout. Il sentait la malveillance du lieu et ça lui donnait la chair de poule.

Il détecta un mouvement puis un bruit dans l'obscurité.

Une vieille femme vint vers lui en claudiquant, ratatinée et bossue. Elle leva une bougie qui éclaira un visage couvert de verrues et de rides. Elle avait l'air très vieille, plus âgée que les arbres noueux qui recouvraient sa petite maison.

“Tu portes un capuchon, même dans le noir”, dit-elle avec un sourire sinistre, d'une voix qui évoquait le craquement du bois. “Ta mission n'est pas innocente.”

“Je suis venu chercher une fiole”, dit rapidement Gareth en essayant d'avoir l'air brave et assuré mais en entendant sa voix trembler. “De la Racine de Tadorne. On m'a dit que vous en aviez.”

Il y eut un long silence, suivi par un horrible gloussement qui résonna dans la petite pièce.

“Que je l'aie ou pas, là n'est pas la question. La question est : pourquoi la voulez-vous ?”

Le cœur de Gareth se mit à battre la chamade quand il essaya de formuler une réponse.

“Qu'est-ce que ça peut vous faire ?” finit-il par demander.

“Ça m'amuse de savoir qui vous voulez tuer”, dit-elle.

“ Ça ne vous regarde pas. Je vous ai apporté de l'argent.”

Gareth plongea la main dans sa ceinture, sortit un sac d'or en plus du sac d'or qu'il avait donné à l'homme mort et les jeta tous les deux sur la petite table en bois de la dame. Le son des pièces en métal retentit dans la pièce.

Il pria pour que ça l'apaise, pour qu'elle lui donne ce qu'il voulait et pour qu'il puisse quitter cet endroit.

La sorcière tendit un seul doigt avec un ongle long et recourbé. Elle souleva un des sacs et en examina le contenu. Gareth retint son souffle en espérant qu'elle ne demanderait pas plus.

“Ça pourrait être juste assez pour acheter mon silence”, dit-elle.

Elle se retourna et repartit dans l'obscurité en boitillant. On entendit un sifflement et, à côté d'une bougie, Gareth la vit mélanger un liquide dans une petite fiole en verre. Le liquide déborda et elle mit un bouchon par dessus. Le temps semblait ralentir alors que Gareth attendait avec de plus en plus d'impatience. Un million d'inquiétudes s'agitaient dans son esprit : et s'il était découvert ? Ici même, à l'instant même ? Et si elle lui donnait la mauvaise fiole ? Et si elle le dénonçait à quelqu'un ? L'avait-elle reconnu ? Il l'ignorait.

Gareth avait de plus en plus de doutes sur toute cette affaire. Il n'avait jamais imaginé que ce serait aussi difficile d'assassiner quelqu'un.

Après ce qui sembla être un silence interminable, la sorcière revint. Elle lui tendit la fiole, qui était si petite qu'elle était presque invisible dans sa main, et s'éloigna de lui.

“Elle n'est pas un peu petite, cette fiole ?” demanda-t-il. “Elle suffira ?”

La sorcière sourit.

“Ça t'étonnerait si tu savais comme il en faut peu pour tuer un homme.”

Gareth se retourna et se dirigea vers la porte quand, soudain, il sentit un doigt froid sur son épaule. Il ne comprenait pas du tout comment elle avait pu traverser la salle aussi vite, et cela le terrifia. Il resta sur place, pétrifié, craignant de se retourner et de la regarder.

Elle le fit se retourner, se pencha près de lui en dégageant une odeur affreuse puis, soudain, elle tendit les deux mains, lui saisit les joues et l'embrassa en pressant ses lèvres ratatinées contre les siennes.

Gareth était révolté. C'était la chose la plus dégoûtante qui lui soit jamais arrivée. Les lèvres de la sorcière étaient semblables aux lèvres d'un lézard, et sa langue, qu'elle pressa contre la sienne, à celle d'un reptile. Il essaya de se dégager mais elle lui tint fermement le visage en le serrant plus fort contre elle.

Finalement, il réussit à s'arracher à son étreinte. Il s'essuya la bouche de l'arrière de la main et elle se pencha en arrière et gloussa.

“La première fois que l'on tue un homme est la plus dure”, dit-elle. “La prochaine fois, tu trouveras ça bien plus facile.”

*

Gareth sortit de la petite maison à toute vitesse, retourna dans la clairière et y trouva Firth en train de l'attendre.

“Qu'est-ce qui ne va pas ? Qu'est-ce qui s'est passé ?” demanda Firth avec inquiétude. “On dirait que vous avez reçu un coup de poignard. Vous a-t-elle fait mal ?”

Gareth s'arrêta, respirant avec difficulté, s'essuyant sans cesse la bouche. Il ne savait comment répondre.

“Partons de cet endroit” dit-il. “Maintenant !”

Alors qu'ils commençaient à sortir de la clairière et à rentrer dans le bois ténébreux, le soleil fut soudain obscurci par des nuages qui traversaient le ciel à toute allure, transformant la belle journée en jour froid et sombre. Gareth n'avait jamais vu des nuages aussi noirs et épais apparaître aussi rapidement. Il savait que ce qui était en train d'arriver, quoi que ce soit, n'était pas normal. Il se demandait avec inquiétude quelle était l'étendue des pouvoirs de cette sorcière quand le vent froid se leva dans cette journée d'été et lui frôla la nuque. Il ne ne put s'empêcher de penser qu'elle l'avait, d'une façon ou d'une autre, possédé avec ce baiser, qu'elle lui avait jeté une sorte de malédiction.

“Qu'est-ce qui s'est passé là-dedans ?” insista Firth.

“Je ne veux pas en parler”, dit Gareth. “Je ne veux plus penser à ce jour, plus jamais.”

Ils reprirent tous deux la piste à la hâte, descendirent la colline et rejoignirent bientôt la piste forestière principale pour repartir vers la Cour du Roi. Juste au moment où Gareth commençait à se sentir plus soulagé et se préparait à oublier toute cette histoire, soudain, il entendit un autre bruit de bottes. Il se retourna et vit un groupe d'hommes qui marchait vers eux. Il n'arrivait pas à y croire.

Son frère. Godfrey. L'ivrogne. Il marchait vers eux en riant, entouré par l'infâme Harry et deux autres de ses amis perturbateurs. Il fallait que son frère lui tombe dessus ici et maintenant ! Dans le bois, au milieu de nulle part. Gareth eut l'impression que son complot était complètement maudit.

Gareth se retourna, tira le capuchon par dessus son visage et marcha deux fois plus vite, priant pour qu'on ne le découvre pas.

“Gareth ?” cria la voix.

Gareth n'avait pas le choix. Il s'arrêta sur place, remonta son capuchon, se retourna et regarda son frère qui déboulait joyeusement vers lui.

“Que fais-tu ici ?” demanda Godfrey.

Gareth ouvrit la bouche, puis la referma en bafouillant, à court de mots.

“Nous partions nous promener”, intervint Firth pour tirer Gareth d'embarras.

“Vous promener ? Ah bon ?” répondit un des amis de Godfrey à Firth d'un ton moqueur, d'une voix aiguë et féminine. Ses amis rirent, eux aussi. Gareth savait que son frère et ses amis le jugeaient tous pour son orientation, mais à l'instant, il n'en avait que faire. Tout ce qu'il fallait qu'il fasse, c'était changer de sujet. Il ne voulait pas qu'ils se demandent ce qu'il faisait par ici.

“Que faites-vous par ici ?” demanda Gareth pour renverser la situation.

“Une nouvelle taverne vient d'ouvrir près de Southwood”, répondit Godfrey. “On vient de l'essayer. C'est la meilleure bière du royaume. Vous en voulez ?” demanda-t-il en tendant une chope.

Gareth secoua rapidement la tête. Il savait qu'il fallait le distraire et il se dit que le meilleur moyen était de changer de sujet, de le réprimander.

“Père serait furieux s'il te surprenait en train de boire en plein jour”, dit Gareth. “Je crois que tu devrais poser ça et retourner à la cour.”

Le stratagème fonctionna. Godfrey lui lança un regard mauvais et il était visible qu'il ne pensait plus à Gareth mais à son père et à lui-même.

“Et depuis quand te soucies-tu, toi, de ce dont Père a besoin ?” répliqua-t-il.

Gareth en avait assez. Il n'avait pas de temps à perdre avec un ivrogne. Il avait réussi à faire ce qu'il voulait, le distraire, et maintenant, avec un peu de chance, il ne se demanderait pas trop sérieusement pourquoi il l'avait croisé ici.

Gareth se retourna et avança rapidement sur la piste. Alors qu'il marchait, il entendit leur rire moqueur derrière lui. Il n'en avait plus rien à faire. Rirait bien qui rirait le dernier, et bientôt, ce serait lui.

CHAPITRE QUATORZE

Thor était assis à la table en bois et travaillait sur un arc et des flèches démontés devant lui. Reece était assis à côté de lui en compagnie de plusieurs autres membres de la Légion. Ils étaient tous penchés sur leur arme et travaillaient dur à tailler l'arc et à tendre la corde.

“Un guerrier sait comment changer la corde de son propre arc”, hurlait Kolk en longeant les rangées de garçons, en se penchant et en examinant le travail de chacun d'entre eux. “La tension doit être juste comme il faut. Si tu tends trop la corde, ta flèche n'atteindra pas sa cible. Si tu ne la tends pas assez, tu viseras mal. Les armes, ça se casse pendant les batailles. Les armes, ça se casse pendant les voyages. Il faut que tu saches comment les réparer en route. Le plus grand des guerriers est aussi forgeron, menuisier, cordonnier et réparateur de tout ce qui est cassé. Et tu ne connais pas vraiment ta propre arme si tu ne l'as pas encore réparée toi-même.”

Kolk s'arrêta derrière Thor et se pencha par dessus son épaule. Il arracha l'arc en bois des mains de Thor et la corde fit mal à la main de Thor quand il le fit.

“La corde n'est pas assez tendue”, dit-il pour le réprimander. “Elle est de travers. Utilise une arme comme celle-là dans une bataille et tu es sûr de mourir. Et ton partenaire mourra à côté de toi.”

Kolk reposa bruyamment l'arc sur la table et avança; plusieurs autres garçons ricanèrent. Thor rougit, reprit la corde, la tendit autant que possible et l'enroula autour de l'encoche qui se trouvait sur l'arc. Il travaillait là-dessus depuis des heures, et c'était la conclusion d'une épuisante journée consacrée au travail manuel et aux tâches subalternes.

La plupart des autres étaient en train de s'entraîner, de croiser le fer, de se battre à l'épée. Il regarda dehors et vit au loin ses frères qui riaient tous les trois en claquant des épées en bois les unes contre les autres; comme d'habitude, Thor sentit qu'ils avaient l'avantage pendant qu'on le maintenait en position d'infériorité par rapport à eux. C'était injuste. Il sentait de plus en plus qu'on ne voulait pas de lui ici, comme s'il n'était pas un vrai membre de la Légion.

“Ne t'en fais pas, tu y arriveras”, dit O’Connor à côté de lui.

A force d'essayer, Thor avait les paumes irritées; il tira la corde une dernière fois, cette fois-ci de toutes ses forces, et finalement, à sa grande surprise, elle fit un bruit sec. Thor avait tiré de toutes ses forces, transpiré, et la corde rentrait parfaitement bien dans l'encoche. Il eut une grande sensation de satisfaction, maintenant que son arc était aussi solide qu'il le devait.

Les ombres s'allongeaient quand Thor s'essuya le front de l'arrière de la main et se demanda combien de temps ça allait encore durer. Il réfléchit à ce que ça signifiait d'être guerrier. Dans sa tête, il avait vu ça différemment. Il avait imaginé qu'il s'entraînerait tout le temps. Cependant, il supposait que cette activité-là était aussi une forme d'entraînement.

“Ce n'était pas non plus pour ça que je m'étais engagé”, dit O’Connor, comme s'il lisait dans les pensées de Thor.

Thor se retourna et fut rassuré de voir le sourire permanent de son ami.

“Je viens de la Province du Nord”, poursuivit-il. “Moi aussi, j'ai rêvé de rejoindre la Légion toute ma vie. Je pense que je m'étais imaginé qu'on passerait tout notre temps à croiser le fer et à se battre. Je n'avais pas pensé à toutes ces tâches subalternes, mais ça va aller mieux. C'est juste parce que nous sommes nouveaux. C'est une forme d'initiation. On dirait qu'il y a une hiérarchie, ici. Et puis on est les plus jeunes. Je ne vois pas les garçons de dix-neuf ans faire ça. C'est forcément provisoire. De plus, c'est une compétence qu'il est utile d'apprendre.”

On sonna du cor. Thor regarda au loin et vit le reste de la Légion se rassembler à côté d'un immense mur de pierre au milieu du terrain. Des cordes y étaient suspendues tous les trois mètres. Le mur devait faire neuf mètres de haut et, à sa base, on avait entassé des tas de foin.

“Vous attendez quoi ?” cria Kolk. “BOUGEZ !”

L'Argent apparut tout autour d'eux en criant et, avant que Thor ait compris ce qui se passait, lui et les autres bondirent de leurs bancs et traversèrent le terrain au pas de course, en direction du mur.

Bientôt, ils y furent tous rassemblés et se tinrent devant les cordes. Tous les membres de la Légion se tenaient ensemble et il y avait de l'excitation dans l'air. Thor était ravi d'être finalement inclus aux autres, et il alla vers Reece, qui se tenait avec un autre de ses amis. O’Connor les rejoignit.

“Pendant la bataille, vous constaterez que la plupart des villes sont fortifiées”, tonitrua Kolk en regardant au-dessus des visages des garçons. “Ouvrir une brèche dans les fortifications, c'est le travail du soldat. Dans un siège ordinaire, on utilise des cordes et des grappins qui ressemblent assez à celles que nous avons jetées par dessus ce mur, et l'escalade d'un mur est une des choses les plus dangereuses auxquelles vous serez confrontées pendant une bataille. Dans quelques cas, vous serez plus exposés, plus vulnérables. L'ennemi vous versera du plomb fondu dessus. Il vous tirera dessus avec des flèches. Il vous jettera des pierres dessus. On n'escalade un mur que quand c'est le moment idéal de le faire. Et quand on le fait, on doit grimper à fond, ou alors risquer la mort.”

Kolk inspira profondément, puis hurla : “ALLEZ-Y !”

Tout autour de lui, les garçons passèrent brusquement à l'action. Chacun d'entre eux fonça vers une corde. Thor fonça vers une corde libre et était sur le point de la saisir mais un garçon plus âgé l'atteint en premier et le bouscula hors de son chemin. Thor en repéra péniblement une autre et la saisit, la plus proche qu'il puisse trouver, une épaisse ficelle nouée. Le cœur de Thor se mit à battre la chamade quand il commença à escalader le mur comme il pouvait.

Le jour s'était embrumé et les pieds de Thor glissaient sur la pierre. Cependant, il atteint rapidement le sommet et ne put s'empêcher de remarquer qu'il était plus rapide que beaucoup d'autres, qu'il était presque premier de l'escalade. Pour la première fois de la journée, il commençait à se sentir bon, à se sentir fier de lui-même.

Soudain, quelque chose de dur lui frappa l'épaule. Il leva les yeux et, au sommet du mur, il vit des membres de l'Argent qui leur jetaient de petites pierres, des bâtons, toutes sortes de débris. Le garçon qui grimpait à la corde à côté de Thor leva une main pour se protéger le visage, lâcha prise et tomba en arrière, par terre. Il chuta de six bons mètres et atterrit sur le tas de foin du dessous.

Thor perdait prise lui aussi mais, d'une façon ou d'une autre, il réussit à tenir bon. Une massue tomba et frappa violemment Thor au dos mais il continua à grimper. Il progressait vite et commençait à penser qu'il pourrait même être le premier à atteindre le sommet quand, soudain, il sentit qu'on lui donnait un violent coup de pied dans les côtes. Il ne comprit pas d'où ça venait, jusqu'au moment où il regarda au-dessus et vit un des garçons à côté de lui se balancer de côté. Avant que Thor puisse réagir, le garçon lui envoya un autre coup de pied.

Cette fois-ci, Thor lâcha prise et se retrouva en train de tomber en arrière et de fendre l'air en agitant les bras. Il atterrit sur le dos dans le foin, choqué mais indemne.

Thor se mit à quatre pattes en reprenant son souffle et regarda autour de lui. Tout autour de lui, les garçons tombaient des cordes comme des mouches et atterrissaient dans le foin à cause du coup de pied ou de hanche donné par un autre, ou alors, repoussés du pied par des membres de l'Argent au sommet. Ceux qui n'avaient pas subi ce sort-là s'étaient fait couper leur corde et étaient tombés eux aussi. Pas un seul garçon n'avait atteint le sommet.

“Debout !” hurla Kolk. Thor se leva d'un bond, imité par les autres.

“LES ÉPÉES !”

Les garçons coururent tous en même temps vers un immense présentoir à épées en bois. Thor les rejoignit et en saisit une, choqué par son poids. Elle pesait deux fois plus que toutes les armes qu'il avait soulevées. Il arrivait à peine à la tenir.

“Les épées lourdes, allez-y !” cria une voix.

Thor leva les yeux et vit cet immense balourd, Elden, celui qui avait été le premier à l'attaquer quand il avait rencontré la Légion. Thor ne se souvenait que trop bien d'Elden, car il avait encore mal aux bleus qu'il lui avait donnés. Il lui fonçait dessus, l'épée haute, la furie au visage.

Thor leva son épée au dernier moment et réussit à bloquer le coup d'Elden, mais l'épée était tellement lourde qu'il avait peine à la retenir. Elden, plus gros et plus fort, le contourna et donna à Thor un violent coup de pied dans les côtes.

Thor tomba à genoux, immobilisé par la douleur. Elden se retourna une fois de plus pour le frapper au visage mais Thor réussit à lever le bras et à bloquer le coup au dernier moment. Cependant, Elden était trop rapide et trop fort; il se retourna et taillada la jambe de Thor en le renversant sur le côté.

Une petite foule de garçons se rassembla autour d'eux en applaudissant et en braillant. Leur combat devint le centre de l'attention. On aurait dit qu'ils appuyaient tous Elden.

Elden abattit encore son épée, frappant fort. Thor se sortit et le coup tomba juste à côté de son dos. Cela laissa un moment l'avantage à Thor et il le prit : il virevolta et frappa violemment le balourd derrière le genou. C'était un point assez faible pour le renverser puis le faire tomber maladroitement sur le derrière.

Thor utilisa cette chance pour se relever comme il le pouvait. Elden se leva, rouge, plus furieux que jamais, et alors, les deux s'affrontèrent.

Thor savait qu'il ne pouvait pas rester passif; il chargea et frappa. Cependant, cette épée d'entraînement était faite d'un bois bizarre et trop lourd; ses mouvements étaient prévisibles. Elden la bloqua facilement, puis donna à Thor un mauvais coup dans les côtes.

Il frappa un point faible. Thor s'écroula et laissa tomber son épée, le souffle coupé.

Les autres garçons crièrent de joie. Thor resta agenouillé là, désarmé, et sentit la pointe de l'épée d'Elden lui bloquer le bas de la gorge.

“Rends-toi !” exigea Elden.

Thor lui lança un regard furieux, le goût salé du sang aux lèvres.

“Jamais”, dit-il par défi.

Elden fit une grimace, leva son épée et se prépara à l'abattre. Thor ne pouvait rien y faire. Il allait se prendre un coup violent.

Alors que l'épée descendait, Thor ferma les yeux et se concentra. Il sentit le monde ralentir, se sentit transporté vers une autre dimension. Il put soudain sentir le déplacement de l'épée dans l'air, son mouvement, et il demanda à l'univers de l'arrêter.

Il sentit son corps se réchauffer, frissonner, et quand il se concentra, il sentit qu'il se passait quelque chose. Il se sentit capable de prendre le contrôle.

Soudain, l'épée s'immobilisa à mi-course. Thor avait d'une façon ou d'une autre réussi à l'arrêter en utilisant son pouvoir.

Alors qu'Elden tenait l'épée, perplexe, Thor utilisa son pouvoir mental pour saisir et serrer le poignet d'Elden. Dans sa tête, il serra de plus en plus fort et, quelques moments plus tard, Elden cria et laissa tomber l'épée.

Tous les garçons se calmèrent. Ils restèrent sur place, pétrifiés, en regardant Thor, les yeux écarquillés de surprise et de peur.

“C'est un démon !” hurla l'un d'eux.

“Un sorcier !” hurla un autre.

Thor était bouleversé. Il ne comprenait pas ce qu'il venait de faire mais il savait que ce n'était pas normal. Il était à la fois fier et gêné, enhardi et effrayé.

Kolk s'avança dans le cercle et se tint entre Thor et Elden.

“On ne jette pas de sorts ici, qui que tu sois, mon garçon”, dit-il à Thor en guise de réprimande. “Ici, on se bat. Tu as désobéi à nos règles de combat. Tu vas avoir l'occasion de réfléchir à ce que tu as fait. Je vais t'envoyer à un endroit vraiment dangereux et nous verrons si tes charmes te sauveront là-bas. Présente-toi à la patrouille de garde au Canyon.”

La Légion en eut le souffle coupé et les garçons se calmèrent tous. Thor ne comprenait pas exactement ce que ça signifiait mais savait que, quoi que ce soit, ça ne pouvait pas être bon.

“Vous ne pouvez pas l'envoyer au Canyon !” protesta Reece. “Il est là depuis trop peu de temps. Il pourrait se blesser.”

“Je ferai ce que je déciderai, mon garçon.” Kolk fit une grimace à Reece. “Pour l'instant, ton père n'est pas là pour te protéger, ni pour le protéger. Et c'est moi qui commande cette Légion. Et tu ferais mieux de surveiller ta langue. Ce n'est pas parce que tu es de sang royal que tu peux te permettre de dépasser encore les bornes.”

“Parfait”, répondit Reece. “Dans ce cas, je vais avec lui !”

“Moi aussi !” ajouta O’Connor en s'avançant.

Kolk les regarda et secoua lentement la tête.

“Idiots. C'est vous qui voyez. Accompagnez-le si vous voulez.”

Kolk se retourna et regarda Elden. “N'imagine pas que tu vas t'en tirer aussi facilement, toi non plus”, lui dit-il. “Tu as provoqué cette bagarre. Tu dois payer, toi aussi. Tu les accompagneras à la patrouille de ce soir.”

“Mais, sire, vous ne pouvez pas m'envoyer au Canyon !” protesta Elden, les yeux écarquillés de peur. C'était la première fois que Thor le voyait avoir peur de quoi que ce soit.

Kolk fit un pas en avant, s'approcha d'Elden et mit les mains sur les hanches. “Ah bon ?” dit-il. “Non seulement je peux t'y envoyer, mais je peux aussi te chasser pour de bon, t'exclure de cette Légion, et t'envoyer aux confins de notre royaume si tu continues à me répondre.”

Elden détourna le regard, trop troublé pour réagir.

“Qui d'autre veut les accompagner ?” cria Kolk.

Les autres garçons, plus grands, plus âgés et plus forts, détournèrent tous le regard, effrayés. Thor eut la gorge serrée en voyant leur inquiétude et se demanda si le Canyon était vraiment aussi terrible que ça.

CHAPITRE QUINZE

Thor marchait le long du chemin de terre battue, entouré par Reece, O’Connor, et Elden. Les quatre garçons, encore sous le choc, s'étaient à peine dit un mot depuis leur départ. Thor regarda Reece et O’Connor avec un sentiment de gratitude qu'il avait jamais connu auparavant. Il avait peine à croire qu'ils l'avaient défendu comme ça. Il sentit qu'il avait trouvé de vrais amis, qui étaient plutôt des frères. Il ne savait pas du tout ce qui les attendait au Canyon, mais quelles que soient les épreuves qu'ils auraient à subir, il était heureux de les avoir à ses côtés.

Il essayait de ne pas regarder Elden. Il le voyait donner des coups de pied dans des cailloux, consumé de rage, voyait à quel point il était contrarié et vexé d'être ici, en patrouille avec eux. Cependant, Thor ne ressentait aucune pitié pour lui. Comme Kolk l'avait dit, il avait provoqué tout ça. C'était bien fait pour lui.

Le groupe hétéroclite qu'ils formaient tous les quatre avançait sur la route en suivant les indications. Ils marchaient depuis des heures, il était tard dans l'après-midi et les jambes de Thor commençaient à fatiguer. Il était également faim. On ne lui avait donné qu'un petit bol de ragoût d'orge pour le déjeuner et il espérait qu'un peu de nourriture les attendrait là où ils allaient.

Cependant, il avait des raisons plus graves de s'inquiéter. Il baissa les yeux vers sa nouvelle armure et savait qu'on ne la lui aurait pas donnée sans raison importante. Avant d'être envoyés en patrouille, on leur avait donné une nouvelle armure d'écuyer à tous les quatre : elle était en cuir et recouverte de cotte de mailles. On leur avait aussi donné de petites épées en métal grossier. Elles n'étaient pas faites du bel acier qu'on utilisait pour forger l'épée d'un chevalier, mais c'était certainement mieux que rien. Ça le rassurait d'avoir une arme robuste à la ceinture, en plus, bien sûr, de sa fronde, qu'il portait encore, même s'il savait que, s'il leur fallait rencontrer un vrai danger ce soir, les armes et l'armure qu'on leur avait donnés ne pourraient suffire. Il aurait vraiment voulu avoir l'armure et les armes de qualité supérieure de ses acolytes de la Légion : des épées moyennes et des épées longues faites avec le meilleur métal qui soit, des lances courtes, des masses, des poignards, des hallebardes. Néanmoins, ces armes revenaient aux garçons qui avaient récolté gloire et honneur, aux garçons des familles célèbres, qui pouvaient se permettre d'acheter de telles choses, pas à Thor, simple fils de berger.

Alors qu'ils avançaient vers le deuxième coucher de soleil sur la route interminable, loin des portes accueillantes de la Cour du Roi, vers le gouffre distant du Canyon, Thor ne pouvait s'empêcher d'avoir l'impression que tout était de sa faute. Pour une raison ou pour une autre, certains autres membres de la Légion avaient semblé le prendre en grippe, comme si sa présence leur déplaisait. Ça n'avait aucun sens et ça le décourageait. Toute sa vie, il n'avait voulu que les rejoindre. Maintenant, il avait l'impression d'avoir échoué parce qu'il avait triché; serait-il jamais véritablement accepté par ses pairs ?

Maintenant, en plus de ça, on l'avait désigné pour aller patrouiller le long du Canyon. C'était injuste. Il n'avait pas provoqué la bagarre, et quand il avait utilisé ses pouvoirs, quoi qu'ils fussent, il ne l'avait pas fait exprès. Il ne les comprenait toujours pas, ne savait pas d'où ils venaient, comment il les invoquait ou comment les désactiver. On n'aurait pas dû le punir pour ça.

Thor ne savait pas du tout en quoi consistait la patrouille au bord du Canyon mais, à regarder les expressions des autres, ce n'était visiblement rien de désirable. Il se demanda si on l'envoyait se faire tuer, si c'était le moyen qu'ils avaient trouvé pour la chasser de la Légion. Il était résolu à ne pas laisser tomber.

“Est-ce que le Canyon est encore loin ?” demanda O’Connor, rompant le silence.

“Pas assez loin”, répondit Elden. “Si on est dans ce pétrin, c'est à cause de Thor.”

“Tu as commencé la bagarre, d'accord ?” interrompit Reece.

“Mais je me suis battu honnêtement, moi”, protesta Elden. “En plus, il le méritait.”

“Pourquoi ?” demanda Thor, voulant connaître la réponse à la question qui le brûlait en son for intérieur depuis un certain temps. “Pourquoi le méritais-je ?”

“Parce que tu n'as pas ta place ici, avec nous. Tu as volé ton poste dans la Légion. Nous autres, on a été sélectionnés. Tu t'es battu pour rentrer.”

“Mais n'est-ce pas ce qu'on apprend à la Légion ? A se battre ?” répondit Reece. “Je serais tenté de dire que Thor mérite sa place plus que n'importe qui parmi nous. Nous n'avons été que sélectionnés. Il a été obligé de se battre pour gagner ce que personne ne lui a donné.”

Elden haussa les épaules, pas impressionné.

“Les règles sont les règles. Il n'était pas sélectionné. Il ne devrait pas être avec nous. C'est pour ça que je me suis battu contre lui.”

“De toute façon, tu ne me forceras pas à partir”, répondit Thor d'une voix tremblante, résolu à se faire accepter.

“On verra”, murmura sombrement Elden.

“Et qu'entends-tu par là ?” demanda O’Connor.

Elden n'en dit pas plus mais continua à marcher en silence. Thor eut l’estomac serré. Il ne ne put s'empêcher de se dire qu'il s'était fait trop d'ennemis, même s'il ne comprenait pas pourquoi. C'était une impression désagréable.

“Ne fais pas attention à lui”, dit Reece à Thor, assez fort pour que les autres entendent. “Tu n'as rien fait de mal. Ils t'ont envoyé en patrouille au Canyon parce qu'ils voient que tu as du potentiel. Ils veulent t'endurcir, ou sinon, ils ne s'embêteraient pas à t'envoyer ici. Tu es aussi dans leur collimateur parce que mon père t'a choisi. C'est tout.”

“Mais qu'est-ce que c'est que le service du Canyon ?” demanda-t-il.

Reece se racla la gorge, l'air anxieux.

“Je n'y ai jamais été moi-même mais j'en ai entendu parler par quelques-uns des garçons les plus âgés et par mes frères. C'est un service de patrouille mais de l'autre côté du Canyon.”

“De l'autre côté?” demanda O’Connor d'une voix terrifiée.

“Qu'est-ce que tu veux dire par ‘l'autre côté’ ?” demanda Thor, qui ne comprenait pas.

Reece l'observa.

“N'as-tu jamais été au Canyon ?”

Thor sentit que les autres le regardaient et il secoua la tête, mal à l'aise.

“Tu rigoles”, dit Elden d'un ton sec.

“Vraiment ?” insista O’Connor. “Pas une seule fois dans ta vie ?”

Thor secoua la tête en rougissant. “Mon père ne nous emmenait jamais où que ce soit. J'en ai entendu parler.”

“Tu n'es probablement jamais sorti de ton village, mon garçon”, dit Elden. “N'est-ce pas ?”

Thor haussa les épaules sans répondre. Est-ce que ça se voyait à ce point ?

“Jamais”, ajouta Elden, incrédule. “Incroyable.”

“Tais-toi”, dit Reece. “Laisse-le tranquille. Ça ne te rend pas meilleur que lui.”

Elden sourit à Reece d'un air sarcastique et leva brièvement la main au fourreau, mais la laissa retomber tout de suite. Apparemment, même s'il était plus grand que Reece, il ne voulait pas provoquer le fils du roi.

“Le Canyon est la seule chose qui garantisse la sécurité de notre royaume de l'Anneau”, expliqua Reece. “Rien d'autre ne s'interpose entre nous et les hordes du monde. Si les sauvages des Terres Sauvages devaient y faire une brèche, nous serions tous perdus. L'Anneau entier compte sur nous, les hommes du Roi, pour les protéger. Nous avons des patrouilles qui le gardent tout le temps, surtout de ce côté, et de temps à autre de l'autre côté. Il n'est franchi que par un seul pont, qui est le seul moyen d'entrer ou de sortir, et la crème de l'Argent monte la garde jour et nuit.”

Thor avait entendu parler du Canyon toute sa vie, avait entendu d'horribles histoires sur les maléfices qui rôdaient de l'autre côté, de l'empire immense et malveillant qui entourait l'Anneau et de leur proximité constante avec la terreur. C'était une des raisons pour lesquelles il avait voulu rejoindre la Légion du Roi : pour aider à protéger sa famille et son royaume. Il détestait l'idée que d'autres hommes soient constamment là-bas pour le protéger pendant qu'il vivait confortablement dans l'enceinte sécurisée du royaume. Il voulait apporter sa contribution et aider à repousser les hordes malveillantes. Il ne pouvait rien imaginer de plus courageux que ces hommes qui gardaient le passage du Canyon.

“Le Canyon fait un kilomètre et demi de large et il entoure l'Anneau tout entier”, expliqua Reece. “Il n'est pas facile d'y faire une brèche. Cependant, nos hommes ne sont bien sûr pas la seule chose qui tienne les hordes à distance. Il y a des millions de ces créatures là-bas, et s'ils voulaient envahir ce Canyon par la seule force de la volonté, ils y parviendraient en un moment. Seuls nos hommes aident à compléter le champ de force du Canyon. Le vrai pouvoir qui les maintient à distance, c'est le pouvoir de l'Épée.”

Thor se retourna. “L'Épée ?”

Reece le regarda.

“L'Épée du Destin. Tu connais la légende ?”

“Ce plouc n'en a probablement jamais entendu parler”, intervint Elden.

“Bien sûr que si”, répondit Thor d'un ton sec, sur la défensive. Non seulement il la connaissait, mais il avait aussi passé de nombreuses journées à réfléchir à la légende tout au long de sa vie. Il avait toujours voulu la voir. La légendaire Épée du Destin, l'épée magique dont l'énergie protégeait l'Anneau, remplissait le Canyon d'une force puissante qui protégeait l'Anneau contre les envahisseurs.

“L'Épée se trouve à la Cour du Roi ?” demanda Thor.

Reece hocha la tête.

“Elle est dans la famille royale depuis des générations. Sans elle, le royaume ne serait rien. L'Anneau serait envahi.”

“Si nous sommes protégés, alors, quel intérêt y a-t-il à patrouiller le long du Canyon ?” demanda Thor.

“L'Épée ne bloque que les menaces les plus grandes”, expliqua Reece. “Une créature petite et malveillante peut s'introduire çà et là. C'est pour ça que nos hommes sont nécessaires. Un être seul pourrait traverser le Canyon, ou même un petit groupe : ils pourraient avoir l'audace d'essayer de traverser le pont, ou ils pourraient choisir la ruse, descendre les parois du Canyon d'un côté et remonter de l'autre. Notre travail, c'est de les empêcher d'entrer. Même une seule créature peut causer beaucoup de dégâts. Il y a des années, l'une d'entre elles s'est introduite chez nous et a assassiné la moitié des enfants d'un village avant qu'on l'attrape. L'Épée fait le gros du travail, mais nous sommes une partie indispensable.”

Thor écouta tout cela en se posant des questions. Le Canyon avait l'air si grand, leur mission si importante, qu'il avait peine à croire que lui, Thor, pouvait faire partie de ce grand but.

“Cependant, même avec tout ça, je ne l'ai pas très bien expliqué”, dit Reece. “Le Canyon ne se limite pas à ça.” Il se tut.

Thor le regarda et vit quelque chose comme de la peur ou de l'émerveillement dans ses yeux.

“Comment l'expliquer ?”, dit Reece en cherchant les bons mots. Il se racla la gorge. “Le Canyon est bien plus grand que nous tous. Le Canyon est …”

“Le Canyon est un endroit pour les hommes”, dit une voix retentissante.

Ils se retournèrent tous en entendant la voix et le piétinement d'un cheval.

Thor écarquilla les yeux. Erec se rapprochait d'eux en trottant, paré d'une cotte de mailles complète, avec de longues armes brillantes qui pendaient par dessus le côté de son incroyable monture. Il leur sourit en gardant les yeux fixés sur Thor.

Thor leva les yeux, sous le choc.

“C'est un endroit qui fera de vous un homme”, ajouta Erec, “si vous n'en êtes pas déjà un.”

Thor n'avait pas vu Erec depuis sa joute et se sentit extrêmement soulagé par sa présence, d'avoir un vrai chevalier ici, avec eux, alors qu'ils se dirigeaient vers le Canyon, et Erec lui-même, rien que ça. Thor se sentait invincible en sa compagnie et pria pour qu'il les accompagne.

“Que faites-vous ici ?” demanda Thor. “Vous nous accompagnez ?” demanda-t-il, en espérant qu'il n'avait pas l'air de le désirer trop vivement.

Erec se pencha en arrière et rit.

“Pas d'inquiétude, jeune homme”, dit-il. “Je vais avec vous.”

“Vraiment ?” demanda Reece.

“La tradition veut qu'un membre de l'Argent accompagne les membres de la Légion pour leur première patrouille. Je me suis porté volontaire.”

Erec se tourna et baissa les yeux vers Thor.

“Après tout, tu m'as aidé hier.”

Thor eut chaud au cœur, se sentit soutenu par la présence d'Erec. Il sentit aussi qu'il montait dans l'estime de ses amis. Il était là, en route vers le Canyon, en compagnie du plus grand chevalier du royaume. Une grande partie de sa peur était en train de le quitter.

“Je n'irai bien évidemment pas patrouiller avec vous”, ajouta Erec. “Cependant, je vous ferai traverser le pont et vous mènerai à votre camp. Ce sera à vous d'aller patrouiller, seuls, à partir de là-bas.”

“C'est un grand honneur, sire”, dit Reece.

“Merci”, répétèrent O’Connor et Elden.

Erec baissa les yeux vers Thor et sourit.

“Après tout, s'il faut que tu soies mon premier écuyer, je ne peux pas te laisser déjà mourir.”

“Premier ?”demanda Thor, dont le cœur sauta un battement.

“Feithgold s'est cassé la jambe pendant la joute. Il sera indisponible pendant au moins huit semaines. Tu es mon premier écuyer, maintenant, et nous pourrions tout aussi bien commencer notre entraînement, n'est-ce pas ?”

“Bien sûr, sire”, répondit Thor.

Thor avait la tête qui tournait. Pour la première fois depuis un certain temps, on aurait dit qu'il avait finalement de la chance. Maintenant, il était premier écuyer du plus grand chevalier de tous. Il eut l'impression d'avoir dépassé tous ses amis.

Ils poursuivirent tous les cinq leur route vers l'ouest et le soleil couchant. Erec les accompagnait lentement à cheval.

“Je suppose que vous avez déjà été au Canyon, sire ?” demanda Thor.

“De nombreuses fois”, répondit Erec. “J'y ai fait ma première patrouille. J'avais ton âge, en fait.”

“Et qu'en avez-vous pensé ?” demanda Reece.

Les quatre garçons se retournèrent tous et regardèrent fixement Erec, littéralement captivés. Erec continua à chevaucher quelque temps en silence, en regardant droit devant lui, la mâchoire serrée.

“La première fois est une expérience qu'on n'oublie jamais. C'est difficile à expliquer. C'est un endroit étrange, autre, mystique et beau. De l'autre côté, il y a des dangers inimaginables. Le pont qui traverse le Canyon est long et raide. On est nombreux à patrouiller mais on se sent toujours seul. C'est la nature dans toute sa grandeur. Dans son ombre, l'homme est petit. Nos hommes y font des patrouilles depuis des centaines d'années. C'est un rite de passage. Si on ne l'a pas connu, on ne comprend pas entièrement ce qu'est le danger; sans ça, impossible de devenir chevalier.”

Il se tut à nouveau. Les quatre garçons se regardèrent les uns les autres, mal à l'aise.

“Devrions-nous nous attendre à un accrochage de l'autre côté, dans ce cas ?” demanda Thor.

Erec haussa les épaules.

“Tout est possible quand on atteint les Terres Sauvages. C'est improbable mais possible.”

Erec baissa les yeux vers Thor.

“Veux-tu être un grand écuyer et, un jour, un grand chevalier ?” demanda-t-il en regardant Thor droit dans les yeux.

Le cœur de Thor se mit à battre plus vite.

“Oui, sire, plus que tout autre chose.”

“Dans ce cas, il y a des choses que tu devras apprendre”, dit Erec. “La force ne suffit pas; l'agilité ne suffit pas; être un grand combattant ne suffit pas. Il y a quelque chose d'autre, quelque chose de plus important que tous ça.”

Erec se tut à nouveau, et Thor n'en pouvait plus d'attendre.

“Qu'est-ce que c'est ?” demanda Thor. “Qu'est-ce qui est le plus important ?”

“Tu dois être sain d'esprit”, répondit Erec. “Ne jamais avoir peur. Tu dois entrer dans le bois le plus sombre ou dans la bataille la plus dangereuse en complète sérénité. Tu dois toujours porter cette sérénité en toi, tout le temps et où que tu ailles. Tu ne dois jamais avoir peur et toujours être sur tes gardes. Tu ne dois jamais être au repos et toujours être assidu. Tu n'as plus le luxe de t'attendre à ce que les autres te protègent. Tu n'es plus citoyen. Tu es un des hommes du Roi, maintenant. Les plus grandes qualités d'un guerrier sont le courage et la sérénité. N'aie pas peur du danger. Attends-le, mais sans le chercher.

“Cet Anneau dans lequel nous vivons”, ajouta Erec, “est notre royaume. On dirait que nous, avec tous nos hommes, le protégeons contre les hordes du monde. Cependant, ce n'est pas le cas. Nous ne sommes protégés que par le Canyon, et seulement par la sorcellerie qui y réside. Nous vivons dans un anneau de sorcier. Ne l'oublie pas. C'est la magie qui décide si nous vivons ou mourons. Il n'y a aucune sécurité ici, mon garçon, de quelque côté du Canyon que ce soit. Enlève la sorcellerie, enlève la magie et il ne nous reste plus rien.”

Ils poursuivirent assez longtemps leur route en silence et, pendant ce temps, Thor retourna incessamment les paroles d'Erec dans sa tête. Il avait l'impression qu'Erec lui transmettait un message secret, comme s'il lui disait que, quel que soit le pouvoir qu'on ait, quelle que soit la magie qu'on pouvait invoquer, il n'y avait aucune raison d'en avoir honte. En fait, c'était une chose dont on pouvait être fier, et c'était la source de toute l'énergie du royaume. Thor se sentit mieux. Il avait senti qu'on l'envoyait au Canyon pour le punir d'avoir utilisé sa magie, et s'en était senti coupable, mais maintenant, il sentait que ses pouvoirs, quoi qu'ils fussent, pourraient devenir source de fierté.

Alors que les autres garçons passaient devant et qu'Erec et Thor restaient en arrière, Erec baissa les yeux vers lui.

“Tu as déjà réussi à te faire de puissants ennemis à la Cour”, dit-il avec un sourire amusé. “Autant d'ennemis que d'amis, semble-t-il.”

Thor rougit de honte.

“Je ne sais pas comment, sire. Je n'en avais pas l'intention.”

“On ne se fait pas d'ennemis intentionnellement. C'est souvent la jalousie qui les crée. Tu as réussi à en créer beaucoup. Ce n'est pas forcément une mauvaise chose. Tu es au cœur de beaucoup de spéculations.”

Thor se gratta la tête en essayant de comprendre.

“Mais je ne sais pas pourquoi.”

Erec avait encore l'air amusé.

“La Reine elle-même est le plus grand de tes adversaires. D'une façon ou d'une autre, tu as réussi à la dresser contre toi.”

“Ma mère ?” demanda Reece en se retournant. “Pourquoi ?”

“C'est la question même que je me pose”, dit Erec.

Thor se sentit très mal à l'aise. La Reine ? Une ennemie ? Que lui avait-il fait ? Il ne pouvait le concevoir. Comment pouvait-il même avoir assez d'importance pour qu'elle le remarque ? Il savait tout juste ce qui se passait autour de lui.

Soudain, la lumière se fit dans son esprit.

“Est-ce à cause d'elle qu'on m'a envoyé ici ? Au Canyon ?” demanda-t-il.

Erec se retourna et regarda droit devant lui, l'air de plus en plus grave.

“C'est possible”, dit-il, contemplatif. “ C'est tout à fait possible.”

Thor se demanda combien d'ennemis il s'était fait et à quel point ils le détestaient. Il s'était immiscé dans une cour dont il ne connaissait rien. Il avait seulement voulu qu'on l'accepte. Il avait seulement suivi sa passion et son rêve et avait fait tout son possible pour y parvenir. Il n'avait pas pensé que, ce faisant, il pourrait provoquer la jalousie. Il tourna les arguments en tous sens dans sa tête, comme une énigme, mais ne réussit pas à élucider le fond de la question.

Pendant que Thor ruminait ces pensées, ils atteignirent le sommet d'un tertre et, quand la vue se révéla à eux, toute pensée de quoi que ce soit d'autre disparut. Thor eut le souffle coupé, et pas seulement par le vent fort qui soufflait en rafales.

Le Canyon s'étendait devant eux jusqu'à perte de vue. C'était la première fois que Thor le voyait et cela le choqua si profondément qu'il resta figé sur place, incapable de bouger. C'était la chose la plus grandiose et la plus majestueuse qu'il ait jamais vu. L'immense gouffre qui s'ouvrait dans la terre semblait s'étendre sans fin, seulement franchi par un unique pont étroit bordé de soldats. Le pont semblait s'étendre jusqu'à la fin de la terre elle-même.

Le Canyon resplendissait des verts et des bleus émis par le second soleil couchant, et les rayons étincelants ricochaient sur ses parois. Comme il sentait à nouveau ses jambes, Thor commença à marcher avec les autres, à se rapprocher de plus en plus près du pont jusqu'à pouvoir regarder en bas, loin vers le bas des falaises du Canyon, qui semblaient plonger jusqu'aux entrailles de la terre. Thor ne voyait même pas le fond, et ne savait pas si c'était parce qu'il n'y avait pas de fond ou parce que le fond était caché par le brouillard. Les roches qui bordaient les falaises semblaient avoir un million d'années et leurs formes semblaient avoir été dessinées par les orages des siècles lointains. C'était l'endroit le plus primordial qu'il ait jamais vu. Il ne savait pas que sa planète était aussi vaste, aussi dynamique, aussi vivante.

C'était comme s'il était revenu aux premiers jours de la création.

Tout autour de lui, Thor entendit que les autres avaient le souffle coupé, eux aussi.

Patrouiller ce Canyon à quatre lui sembla être une idée risible. Rien que le voir les rendait minuscules.

Alors qu'ils avançaient vers le pont, les soldats se mirent au garde à vous des deux côtés pour laisser passer la nouvelle patrouille. Thor sentit son pouls s'accélérer.

“Je ne vois pas comment nous pourrions patrouiller dans cette zone rien qu'à quatre”, dit O’Connor.

Elden ricana. “Il y a beaucoup d'autres patrouilles. Nous ne sommes qu'un rouage de la machine.”

Alors qu'ils traversaient le pont, le seul son qu'on entendait était celui du vent qui les fouettait, ainsi que celui de leur bottes et du cheval d'Erec. Les sabots produisaient un son creux et rassurant, la seule chose vraie à laquelle Thor pouvait se raccrocher dans cet endroit surréaliste.

Aucun des soldats, qui s'étaient tous mis au garde à vous en présence d'Erec, ne dit un seul mot en montant la garde. Ils avaient dû en passer des centaines.

Thor ne put s'empêcher de remarquer que, de chaque côté, tous les un ou deux mètres le long de la balustrade, il y avait des têtes d'envahisseurs barbares empalées sur des piques. Certaines étaient encore fraîches et dégoulinaient encore de sang.

Thor détourna le regard. Ça avait tout l'air trop vrai. Il ne savait pas s'il était prêt à ça. Il essaya de ne pas s'imaginer les nombreux accrochages qui avaient dû produire ces têtes, les vies qui avaient été perdues et ce qui l'attendait de l'autre côté. Il se demanda s'ils reviendraient. Était-ce l'objectif de toute cette expédition ? De mettre fin à ses jours ?

Par dessus le bord, il regarda les falaises qui n'en finissaient pas de disparaître et entendit le cri strident d'un oiseau lointain; c'était un son qu'il avait jamais entendu auparavant. Il se demanda quelle sorte d'oiseau c'était, et quels autres animaux exotiques rôdaient de l'autre côté.

Cependant, ce n'étaient pas vraiment les animaux qui lui causaient du souci, ou même les têtes sur les piques. Plus que toute autre chose, c'était le sentiment que lui donnait cet endroit. Il n'aurait pas su dire si c'était le brouillard, ou le vent qui hurlait, ou l'immensité du ciel ouvert, ou la lumière du soleil couchant, mais cet endroit avait quelque chose de tellement surréaliste qu'il s'en sentait transporté, enveloppé. Il sentait le poids de l'énergie magique qui leur pesait dessus. Il se demanda si c'était la protection de l'Épée ou quelque autre force ancienne. Il eut l'impression qu'il n'était pas seulement en train de traverser une masse de terre, mais aussi de passer dans une autre dimension de l'existence.

Il y avait seulement quelques brèves journées, il gardait des moutons dans son petit village. Il lui sembla incroyable que, maintenant, pour la première fois de sa vie, il doive aller passer la nuit sans protection de l'autre côté du Canyon.

CHAPITRE SEIZE

Alors que le soleil commençait à disparaître du ciel dans une teinte écarlate foncé mélangée au bleu qui semblait envelopper l'univers, Thor, Reece, O’Connor et Elden suivirent la piste qui menait à la forêt des Terres Sauvages. Thor n'avait jamais été aussi nerveux de toute sa vie. Maintenant, ils étaient seuls tous les quatre, car Erec était resté au camp et, en dépit de leurs chamailleries, Thor sentait que, maintenant, ils avaient plus que jamais besoin les uns des autres. Il fallait qu'ils se créent leurs propres liens, sans Erec. Avant de se séparer d'eux, Erec leur avait dit de ne pas s'inquiéter parce qu'il resterait à la base, les entendrait appeler et serait là s'ils avaient besoin de lui.

Maintenant, cela ne donnait à Thor que peu d'assurance.

Alors que le bois se refermait sur eux, Thor regardait ce lieu exotique, le sol de la forêt recouvert de ronces et de fruits étranges. Les branches des nombreux arbres étaient noueuses et anciennes, et elles se touchaient presque les unes les autres, si proches que Thor dut souvent se baisser. Elles n'avaient pas de feuilles mais des épines et dépassaient de partout. Des tribules pendaient à certains endroits, et Thor avait fait l'erreur de lever le bras pour écarter une tribule de son visage pour s'apercevoir alors que c'était un serpent. Il avait hurlé et s'était écarté d'un bond, juste à temps.

Il s'était attendu à ce que les autres se moquent de lui, mais la peur les avaient rendus modestes, eux aussi. Tout autour d'eux, on entendait les bruits étranges des animaux exotiques. Certains étaient graves et gutturaux, d'autres des hurlements aigus. Certains semblaient venir de loin; d'autres semblaient incroyablement proches. Alors qu'ils s'enfonçaient tous dans la forêt, le crépuscule tombait excessivement vite. Thor était sûr qu'à tout moment ils pouvaient tomber dans une embuscade. Alors que le ciel s'assombrissait, il devenait même plus difficile de voir le visage de ses compatriotes. Thor serrait le pommeau de son épée si fort que la jointure de ses doigts était blanche, pendant que son autre main agrippait sa fronde. Les autres serraient leurs armes très fort, eux aussi.

Thor voulait vraiment être fort, assuré et courageux comme un bon chevalier devait l'être. Comme Erec le lui avait enseigné. Il valait mieux qu'il affronte la mort maintenant plutôt que passer sa vie à la craindre. Il essaya de lever le menton et d'avancer fièrement. Il accéléra même le pas et dépassa les autres de quelques mètres. Son cœur battait la chamade, mais il avait l'impression qu'il faisait face à ses peurs.

“Pour quelle raison exacte patrouillons-nous ?” demanda Thor.

Dès qu'il l'eut dit, il se rendit compte que c'était peut-être une question idiote et il s'attendit à ce qu'Elden se moque de lui.

Cependant, à sa grande surprise, seul le silence lui répondit. Thor regarda, vit les blancs des yeux d'Elden et se rendit compte qu'il avait encore plus peur. Cela donna un minimum de confiance à Thor. Thor était plus jeune et plus petit que lui et il ne cédait pas à sa peur.

“L'ennemi, je pense”, dit finalement Reece.

“Et qui est-ce ?” demanda Thor. “A quoi ressemble-t-il ?”

“Il y a toutes sortes d'ennemis par ici”, dit Reece. “Nous sommes dans les Terres Sauvages, maintenant. Il y a des nations de sauvages et toutes sortes et races de créatures malveillantes.”

“Mais à quoi sert notre patrouille ?”demanda O’Connor. “Quelle différence pouvons-nous bien faire en faisant ça ? Même si nous en tuons un ou deux, est-ce que ça va arrêter le million qui viendra derrière ?”

“Nous ne sommes pas ici pour ouvrir une brèche”, répondit Reece. “Nous sommes ici pour dire que nous sommes là pour le compte du Roi. Pour les avertir de ne pas trop s'approcher du Canyon.”

“Je crois qu'il serait plus logique d'attendre qu'ils essaient de le traverser et de s'occuper d'eux à ce moment-là”, dit O’Connor.

“Non”, dit Reece. “Il vaut mieux les dissuader de même s'approcher. C'est la raison d'être de ces patrouilles. Du moins, c'est ce que dit mon frère aîné.”

Le cœur de Thor battait la chamade alors qu'ils continuaient de s'enfoncer dans la forêt.

“Jusqu'où sommes-nous censés aller ?” demanda Elden, prenant la parole pour la première fois, d'une voix tremblante.

“Tu ne te souviens pas de ce que Kolk a dit ? Nous devons récupérer la bannière rouge et la ramener”, dit Reece. “C'est la preuve que nous aurons patrouillé assez loin.”

“Je n'ai vu de bannière nulle part”, dit O’Connor. “En fait, c'est à peine si j'arrive à y voir. Comment sommes-nous censés revenir ?”

Personne ne répondit. Thor était en train de penser la même chose. Comment trouver une bannière dans l'obscurité nocturne ? Ils commençaient à se demander si tout ça n'était pas une ruse, un exercice, un autre des jeux psychologiques que la Légion imposait aux garçons. Thor repensa aux paroles d'Erec, aux nombreux ennemis qu'il avait à la cour. Il eut un serrement de cœur en pensant à cette patrouille. Étaient-ils victimes d'une machination ?

Soudain, on entendit un horrible bruit strident, suivi par un mouvement à l'intérieur des branches et quelque chose de gros traversa leur route en courant. Thor tira son épée et les autres en firent autant. Le son des épées qui sortaient des fourreaux, du métal contre le métal, remplit l'air alors qu'ils restaient tous figés sur place, tendant l'épée devant eux en regardant nerveusement dans toutes les directions.

“C'était quoi ?” cria Elden, la voix tremblante de peur.

L'animal traversa une fois de plus leur sentier, passant à toute vitesse d'un côté de la forêt à l'autre et, cette fois-ci, ils le virent bien.

Les épaules de Thor se détendirent quand il le reconnut.

“Juste un cerf”, dit-il, extrêmement soulagé. “Le cerf le plus bizarre que j'aie vu, mais quand même un cerf.”

Reece rit. C'était un son rassurant, un rire trop mûr pour son âge. Quand Thor l'entendit, il se rendit compte que c'était le rire d'un futur Roi. Il se sentit plus à l'aise d'avoir son ami à ses côtés. Puis il rit, lui aussi. Toute cette peur, tout ça pour rien.

“Je ne savais pas que ta voix tremblait quand tu cédais à la peur”, dit Reece à Elden d'un ton moqueur et en riant encore.

“Si je te voyais, je te taperais dessus”, dit Elden.

“Je te vois bien”, dit Reece. “Essaie donc.”

Elden lui lança un regard furieux mais n'osa pas bouger. Au lieu de ça, il remit son épée au fourreau et les autres aussi. Thor admira que Reece maltraite Elden; Elden se moquait de tous les autres et méritait qu'on fasse de même avec lui. Il admira l'intrépidité avec laquelle Reece avait agi de la sorte, car, après tout, Elden était quand même deux fois plus grand qu'eux.

Thor sentit finalement son corps se détendre un peu. Ils avaient vécu leur première rencontre, rompu la glace et ils étaient encore en vie. Il se pencha en arrière et rit, lui aussi, heureux d'être en vie.

“Continue à rire, étranger”, dit Elden. “Rira bien qui rira le dernier.”

Je ne me moque pas de toi, contrairement à Reece,  pensa Thor. Je suis seulement soulagé d'être en vie.

Cependant, il ne prit pas la peine de le dire; il savait que rien de ce qu'il pourrait dire n'empêcherait Elden de le haïr.

“Regardez !” hurla O’Connor. “Là-bas !”

Thor plissa les yeux mais eut peine à voir ce qu'il montrait du doigt dans la nuit qui s'assombrissait. Puis il le vit : la bannière de la Légion, qui pendait d'une des branches.

Ils commencèrent tous à se ruer dessus.

Elden dépassa les autres en les repoussant avec brutalité.

“Ce drapeau est à moi !” cria-t-il.

“Je l'ai vu en premier !” hurla O’Connor.

“Et alors ? Je l'aurai en premier et c'est moi qui le ramènerai !” hurla Elden.

Thor était furieux; il avait peine à croire à la réaction d'Elden. Il se souvient de ce que Kolk avait dit, que celui qui trouvait la bannière serait récompensé, et il comprit pourquoi Elden se précipitait dessus. Cependant, cela n'excusait pas son attitude. Ils étaient censés être une équipe, un groupe, pas un amalgame d'individus égoïstes. La vraie nature d'Elden se révélait : aucun des autres ne se précipita vers la bannière, n'essaya de damer le pion aux autres. Thor n'en détesta Elden que plus.

Elden fonça après avoir écarté O’Connor du coude et, avant que les autres puissent réagir, il gagna plusieurs mètres sur eux et saisit la bannière.

Quand il le fit, un immense filet apparut de nulle part, s'éleva du sol, bondit en l'air, piégea Elden et le souleva. Il se balança à gauche et à droite devant leurs yeux, à seulement quelques mètres, comme un animal pris au piège.

“Au secours ! Au secours !” cria-t-il, terrifié.

Ils ralentirent tous en s'approchant de lui; Reece se mit à rire.

“Alors, qui est le lâche, maintenant ?” hurla Reece, amusé.

“Toi, bien sûr, petit merdeux !” cria-t-il. “Je te tuerai quand je descendrai d'ici !”

“Oh, vraiment ?” répliqua Reece. “Et ça sera quand ?”

“Descendez-moi d'ici !” hurla Elden, se retournant dans tous les sens dans le filet. “Je vous l'ordonne !”

“Oh, tu nous l'ordonnes, n'est-ce pas ?” dit Reece en éclatant de rire une fois de plus.

Reece se retourna et regarda Thor.

“Qu'en penses-tu ?” demanda Reece.

“Je crois qu'il nous doit des excuses à nous tous”, dit O’Connor. “Surtout à Thor.”

“Je suis d'accord”, dit Reece. “Écoute”, dit-il à Elden. “Excuse-toi, sincèrement, et j'envisagerai ta libération.”

“M'excuser ?” répéta Elden, horrifié. “Jamais de la vie.”

Reece se tourna vers Thor.

“Peut-être devrions-nous juste laisser ce gros balourd passer la nuit ici. Les animaux s'en repaîtraient. Qu'en penses-tu ?”

Thor fit un grand sourire.

“Je crois que c'est une belle idée”, dit O’Connor.

“Attendez !” hurla Elden.

O’Connor leva le bras et prit la bannière du doigt pendant d'Elden.

“On dirait que tu ne nous as pas arraché la bannière, après tout”, dit O’Connor.

Ils se retournèrent tous les trois et commencèrent à s'éloigner.

“Non, attendez !” cria Elden. “Vous ne pouvez pas me laisser ici ! Vous ne feriez pas ça !”

Ils continuèrent à s'éloigner tous les trois.

“Je suis désolé !” dit Elden en commençant à pleurnicher. “S'il vous plaît ! Je suis désolé !”

Thor s'arrêta mais Reece et O’Connor continuèrent à marcher. Finalement, Reece se retourna.

“Que fais-tu ?” demanda Reece à Thor.

“On ne peut pas le laisser ici”, dit Thor. Thor avait beau ne pas aimer Elden, il ne pensait pas que c'était bien de le laisser ici.

“Pourquoi pas ?” demanda Reece. “Il l'a cherché.”

“Si tu étais à sa place”, dit O’Connor, “tu sais qu'il t'abandonnerait joyeusement ici. Pourquoi t'en inquiéter ?”

“Je comprends”, dit Thor. “Cependant, cela ne signifie pas que nous devrions nous comporter comme lui.”

Reece mit les mains sur les hanches et soupira profondément. Il se pencha et murmura à l'oreille de Thor.

“Je n'allais pas le laisser ici toute la nuit. Rien que la moitié de la nuit, peut-être. Cela dit, tu as raison. Il n'est pas assez fort pour ça. Il serait capable de se pisser dessus et d'avoir une crise cardiaque. Tu es trop bon. C'est un problème”, dit Reece en posant une main sur l'épaule de Thor, “mais c'est pour ça que je t'ai choisi comme ami.”

“Et moi aussi”, dit O’Connor en posant la main sur l'autre épaule de Thor.

Thor se retourna, marcha vers le filet, tendit le bras et coupa la corde.

Elden atterrit avec un bruit sourd. Il se releva maladroitement, rejeta le filet et chercha frénétiquement par terre.

“Mon épée !” cria-t-il. “Où est-elle ?”

Thor regarda par terre mais il faisait trop sombre pour voir.

“Elle a dû s'envoler dans les arbres quand le filet t'a soulevé”, répondit Thor.

“Où qu'elle soit, maintenant, elle a disparu”, dit Reece. “Tu ne la retrouveras jamais.”

“Mais vous ne comprenez pas”, supplia Elden. “La Légion. Il n'y a qu'une règle. Ne jamais abandonner son arme. Je ne peux pas revenir sans elle. Je serais exclu !”

Thor se retourna et chercha encore par terre, dans les arbres, regarda partout. Cependant, il ne vit absolument aucun signe de l'épée d'Elden. Reece et O’Connor restèrent immobiles, sans se fatiguer à chercher.

“Je suis désolé”, dit Thor. “Je ne la vois pas.”

Elden fouilla partout puis finit par abandonner.

“C'est ta faute”, dit-il en montrant Thor du doigt. “Tu nous as mis dans ce pétrin !”

“Non”, répondit Thor. “C'est toi ! Tu t'es précipité sur ce drapeau. Tu nous as tous poussés de ton chemin. Tu n'as qu'à t'en mordre les doigts.”

“Je te déteste !” cria Elden.

Il chargea Thor, l'attrapa par la chemise et le renversa par terre. Son poids prit Thor par surprise. Thor réussit à se retourner mais Elden se retourna lui aussi et plaqua Thor au sol. Elden était simplement trop grand et trop fort, et Thor ne pouvait de le retenir.

Pourtant, Elden lâcha soudainement prise et se mit de côté. Thor entendit le son d'une épée que l'on sortait du fourreau, leva les yeux et vit Reece qui se tenait au-dessus d'Elden en lui tenant la pointe de l'épée contre la gorge.

O’Connor tendit la main à Thor et l'aida rapidement à se relever. Thor se tint avec ses deux amis en regardant Elden de haut. Elden était encore à terre, l'épée de Reece contre la gorge.

“Touche encore à mon ami”, dit lentement Reece à Elden, on ne peut plus sérieux, “et je t'assure que je te tuerai.”

CHAPITRE DIX-SEPT

Thor, Reece, O’Connor, Elden et Erec étaient tous assis par terre, formant un cercle autour d'un feu flamboyant. Ils étaient assis tous les cinq, moroses et silencieux. Thor était surpris qu'il puisse faire aussi froid par une nuit d'été. Ce canyon et les vents frisquets et mystérieux qui tourbillonnaient, lui glaçaient le dos et se mélangeaient au brouillard avaient quelque chose d'étrange qui semblait ne jamais s'en aller, qui lui glaçait les os. Il se pencha en avant et se frotta les mains dans la chaleur du feu, incapable de les réchauffer.

Thor mâcha le morceau de viande séchée que les autres faisaient passer autour du cercle; il était dur et salé mais, d'une façon ou d'une autre, nourrissant. Erec tendit le bras, lui donna quelque chose et Thor sentit qu'il lui mettait en main une outre à vin moelleuse dont le contenu clapotait. Elle était étonnamment lourde quand il la porta à ses lèvres et la fit gicler au fond de sa bouche, trop longtemps. Il se sentit réchauffé pour la première fois de la nuit.

Tout le monde regardait les flammes en silence. Thor était encore sur les nerfs. Comme il était de ce côté du Canyon, en territoire ennemi, il avait encore l'impression qu'il fallait qu'il soit sur ses gardes à tout moment et s'émerveillait de voir le calme apparent d'Erec, qui avait l'air d'être nonchalamment assis dans sa propre arrière-cour. Thor était soulagé, au moins, d'être sorti des Terres Sauvages, d'avoir retrouvé Erec et d'être assis autour d'un feu rassurant. Erec regardait l'orée du bois, attentif au moindre bruit, mais assuré et détendu. Thor savait que, s'il y avait du danger, Erec les protégerait tous.

Thor se sentait à l'aise autour des flammes; il regarda autour de lui et vit que les autres semblaient à l'aise, eux aussi, sauf, bien sûr, Elden, qui était resté morose depuis qu'ils étaient revenus de la forêt. Il avait perdu la démarche assurée et arrogante qu'il avait eue plus tôt dans la journée, et il était assis là, acerbe et sans épée. Les commandants ne lui pardonneraient jamais une telle erreur. Elden serait expulsé de la Légion dès leur retour. Il se demanda ce qu'Elden ferait. Il avait l'idée qu'il ne laisserait pas tomber aussi facilement, qu'il avait un tour, un plan de secours en réserve. Thor supposait que, quoi que ce soit, ça ne serait pas bon.

Thor se retourna et suivit le regard d'Erec jusqu'à l'horizon lointain, vers le sud. Une faible lueur, une ligne sans fin jusqu'à perte de vue, éclairait la nuit. Thor se demanda ce que c'était.

“Qu'est-ce que c'est ?” finit-il par demander à Erec. “Cette lueur ? Celle que vous ne quittez pas des yeux ?”

Erec resta longtemps silencieux. On n'entendait que le son du vent qui fouettait la forêt. Finalement, sans se retourner, il dit : “Les Gorals.”

Thor échangea un regard avec les autres, qui le regardèrent à leur tour, craintifs. L'estomac de Thor se serra quand il y pensa. Les Gorals. Si proches. Il n'y avait rien entre eux et lui mis à part une simple forêt et une grande plaine. Il n'y avait plus le grand Canyon pour les séparer, pour les garder en sécurité. Toute sa vie, il avait entendu des contes de ces sauvages violents qui vivaient dans les Terres Sauvages et avaient pour unique ambition d'attaquer l'Anneau. Et maintenant, plus rien ne les séparait. Il ne pouvait croire combien ils étaient. C'était une grande armée qui attendait son heure.

“Vous n'avez pas peur ?” demanda Thor à Erec.

Erec secoua la tête.

“Les Gorals bougent tous ensemble. Leur armée campe là-bas toutes les nuits depuis des années. Ils n'attaqueraient le Canyon que s'ils mobilisaient l'armée entière et attaquaient tous ensemble. Et ils n'oseraient pas essayer. Le pouvoir de l'Épée agit comme un bouclier. Ils savent qu'ils ne peuvent pas y faire de brèche.”

“Dans ce cas, pourquoi campent-ils là-bas ?” demanda Thor.

“C'est leur moyen de nous intimider. Et de se préparer. A de nombreuses reprises tout au long de l'histoire, à l'époque de nos ancêtres, ils ont attaqué, essayé de faire une brèche dans le Canyon, mais ça ne s'est pas produit à mon époque.”

Thor leva les yeux vers le ciel noir, vers les étoiles jaunes, bleues et oranges qui étincelaient loin au-dessus, et se posa des questions. Ce côté du Canyon était un endroit de cauchemar et l'avait été depuis qu'il avait su marcher. Y penser lui faisait peur, mais il se força à oublier cette peur. Il était membre de la Légion, maintenant, et il devait se comporter en tant que tel.

“Ne t'inquiète pas”, dit Erec comme s'il lisait dans ses pensées. “Ils n'attaqueront pas pendant que nous avons l’Épée du Destin.”

“L'avez-vous jamais tenue ?”demanda Thor à Erec, soudain curieux. “L'Épée ?”

“Bien sûr que non”, répliqua sèchement Erec. “Personne n'a le droit de la saisir, sauf les descendants du Roi.”

Thor le regarda, perplexe.

“Je ne comprends pas. Pourquoi ?”

Reece se racla la gorge.

“Puis-je répondre ?” demanda-t-il.

Erec répondit d'un hochement de tête.

“Il y a une légende sur l'Épée. Personne ne l'a jamais soulevée, en fait. Selon la légende, seul un homme, l'élu, sera capable de la manier par lui-même. Seul le Roi a le droit d'essayer, ou un des descendants du Roi s'il est couronné. Donc, elle est encore là-bas, telle quelle.”

“Et notre Roi actuel ? Ton père ?” demanda Thor. “Ne peut-il pas essayer ?”

Reece baissa les yeux.

“Il l'a fait une fois. Quand il a été couronné. C'est ce qu'il nous a dit. Il n'a pas pu la soulever. Donc, elle repose là-bas, comme un objet de vexation pour lui. Il la déteste. Elle pèse sur sa conscience comme si elle était vivante.

“Quand l'élu arrivera”, ajouta Reece, “il libérera l'Anneau de tous les ennemis qui l'entourent et nous offrira une destinée plus grande que ce que nous avons jamais connu. Toutes les guerres prendront fin.”

“Contes de fée et absurdités”, intervint Elden. “Personne ne soulèvera jamais cette Épée. Elle est trop lourde. Ce n'est pas possible. Et il n'y a pas d'‘élu’. C'est tout des sottises. Cette légende n'a été inventée que pour calmer les roturiers, pour qu'on attende sans cesse l'hypothétique ‘élu’. Pour enhardir la lignée des MacGil. C'est une légende qui leur est très utile.”

“Tais-toi, mon garçon”, dit Erec d'un ton sec. “Tu dois toujours parler de ton Roi avec respect.”

Elden baissa les yeux avec humilité.

Thor pensa à tout cela en essayant de tout comprendre. Ça faisait beaucoup d'informations à traiter à la fois. Toute sa vie, il avait rêvé de voir l’Épée du Destin. Il avait entendu des histoires sur sa forme parfaite. On disait qu'elle était fabriquée avec un matériau que personne ne connaissait, que c'était censé être une arme magique. Cela poussa Thor à se demander ce qui arriverait s'ils n'avaient pas l'épée pour les protéger. Dans ce cas, est-ce que l'armée du Roi serait vaincue par l'Empire ? Thor regarda les feux qui rougeoyaient à l'horizon. Ils semblaient s'étendre jusqu'à l'infini.

“Êtes-vous déjà allé là-bas ?”demanda Thor à Erec. “Là-bas, au bout ? Au delà de la forêt ? Dans les Terres Sauvages ?”

Les autres se retournèrent tous et regardèrent Erec pendant que Thor attendait anxieusement sa réponse. Dans le lourd silence, Erec resta longtemps à regarder fixement les flammes, si longtemps que Thor commença à se dire qu'il ne répondrait jamais. Thor espérait ne pas avoir été trop curieux; il avait tant de reconnaissance pour Erec et il lui devait tant qu'il ne voulait surtout pas le mettre en colère. De plus, Thor n'était pas sûr de vouloir connaître la réponse.

Juste au moment où Thor se disait qu'il aurait voulu pouvoir retirer sa question, Erec répondit :

“Oui”, dit-il d'un ton solennel.

Ce mot unique résonna trop longtemps et, dans ce mot, Thor entendit la gravité qui lui disait tout ce qu'il avait besoin de savoir.

“A quoi ça ressemble, là-bas?” demanda O’Connor.

Thor fut soulagé de ne pas être le seul à poser des questions.

“Ce pays est contrôlé par un empire impitoyable”, dit Erec. “Cependant, la terre est grande et variée. Il y a la terre des sauvages. La terre des esclaves. Et la terre des monstres. Des monstres qui ne ressemblent à rien de ce que tu peux imaginer. Et il y a des déserts, des montagnes et des collines à perte de vue. Il y a les marais, les marécages et le grand océan. Il y a la terre des Druides. Et la terre des Dragons.”

Thor écarquilla les yeux.

“Des dragons ?” demanda-t-il, surpris. “Je croyais qu'ils n'existaient pas.”

Erec le regarda, on ne peut plus sérieux.

“Je t'assure qu'ils existent. Et c'est un endroit où tu ferais mieux de ne jamais aller. Un endroit que même les Gorals craignent.”

Thor avala sa salive en y pensant. Il avait peine à imaginer s'aventurer aussi loin dans le monde. Il se demanda comment Erec s'était débrouillé à rentrer en vie. Il se promit de le lui demander une autre fois.

Il y avait tant de questions que Thor voulait lui poser, sur la nature de l'empire malveillant, sur qui le gouvernait; Thor voulait savoir pourquoi ils voulaient attaquer, quand Erec s'y était aventuré, quand il en était revenu. Cependant, alors que Thor regardait fixement les flammes, il se mit à faire plus froid et plus noir et, alors que toutes ses questions lui tournaient dans la tête, il sentit ses yeux s'appesantir. Ce n'était pas le bon moment pour demander.

Au lieu de ça, il laissa le sommeil l'emporter. Il posa sa tête par terre. Avant que ses yeux ne se referment pour de bon, il regarda le pays étranger et se demanda quand il rentrerait à la maison, ou s'il y rentrerait un jour.

*

Thor ouvrit les yeux, perplexe, se demandant où il était et comment il y était arrivé. Il baissa les yeux et vit un brouillard épais qui lui montait jusqu'à la taille, tellement épais qu'il ne voyait pas ses pieds. Il se retourna et vit le jour se lever sur le canyon, en face de lui. Dans le lointain, de l'autre côté, se trouvait sa patrie. Il était encore de ce côté du canyon, du mauvais côté. Son cœur se mit à battre plus vite.

Thor regarda le pont mais, bizarrement, il n'y avait plus de soldats dessus, maintenant. En fait, l'endroit tout entier semblait abandonné. Il ne comprenait pas ce qui se passait. Quand il regarda le pont, ses planches en bois tombèrent l'une après l'autre, comme des dominos. En quelques moments, le pont s'effondra, tomba dans le précipice. Le fond était si distant qu'il n'entendit même pas les planches toucher terre.

Thor avala sa salive et se retourna, cherchant les autres, mais ils n'étaient visibles nulle part. Il ne savait pas du tout quoi faire. Il était coincé, à présent. Ici, seul, de l'autre côté du Canyon, sans moyen de retour. Il ne comprenait pas où ils étaient tous partis.

Il entendit quelque chose, se retourna et regarda dans la forêt. Il détecta du mouvement. Il se leva et marcha vers le son. Alors qu'il avançait, ses pieds s'enfonçaient dans la terre. Quand il se rapprocha, il aperçut un filet qui pendait d'une branche basse. A l'intérieur se trouvait Elden, qui décrivait des cercles en faisant craquer les branches.

Un faucon était perché sur sa tête, une créature facilement reconnaissable avec un corps argenté brillant et une unique rayure noire qui lui descendait sur le front, entre les yeux. Il se pencha, arracha un œil à Elden et le tint là. Il se tourna vers Thor en tenant l'œil dans son bec.

Thor voulait détourner le regard mais n'y arrivait pas. Au moment même où il se rendit compte qu'Elden était mort, soudain, le bois tout entier se réveilla. Une armée de Gorals sortit de tous les coins du bois et se mit à charger. Énormes, seulement vêtus de pagnes, la poitrine immense et musclée, avec trois nez placés en triangle sur le visage et deux longs crocs courbes et acérés, ils sifflèrent et grognèrent en se ruant directement sur lui. C'était un son terrifiant et Thor n'avait nulle part où aller. Il tendit la main vers le bas et voulut saisir son épée mais, quand il baissa les yeux, il découvrit qu'elle avait disparu.

Thor cria.

Il se réveilla en se redressant, respirant avec difficulté, regardant frénétiquement dans toutes les directions. Tout autour de lui régnait le silence, un vrai silence vivant, pas le silence de son rêve.

A côté de lui, dans la première lumière de l'aube, Reece, O’Connor et Erec dormaient étalés par terre à côté des braises mourantes du feu. Par terre, un faucon faisait des bonds. Il se retourna et dressa la tête vers Thor. Il était gros, argenté et fier, avec une unique rayure noire qui lui descendait sur le front. Il le regarda fixement, droit dans les yeux, et poussa un cri strident. Le son le fit frissonner : c'était le même faucon que dans son rêve.

C'est alors qu'il se rendit compte que l'oiseau était un message, que son rêve avait été plus qu'un rêve. Que quelque chose allait mal. Il le sentait, comme une légère vibration dans le dos qui lui remontait dans les bras.

Il se leva rapidement et regarda tout autour de lui, se demandant ce que ça pouvait être. Il n'entendit rien de suspect et rien ne semblait anormal; le pont était encore là, les soldats étaient tous dessus.

Qu'est-ce qu'il y a ? se demanda-t-il.

Puis il se rendit compte de ce qui n'allait pas. Quelqu'un manquait à l'appel. Elden.

Au début, Thor se demanda s'il avait pu les quitter, retraverser le pont pour revenir de l'autre côté du Canyon. Peut-être avait-il honte d'avoir perdu son épée et avait-il complètement quitté la région.

Mais ensuite, Thor regarda en direction de la forêt et vit des marques récentes dans la mousse. Les traces de pas se dirigeaient vers la piste dans la rosée matinale. C'étaient sans aucun doute celles d'Elden. Elden n’était pas parti; il était reparti dans la forêt. Seul. Peut-être pour se soulager. Ou peut-être, comprit Thor, choqué, pour essayer de récupérer son épée.

C'était une idée stupide, de s'en aller seul comme ça, et ça prouvait qu'Elden était prêt à tout. Thor sentit immédiatement qu'il y avait un grand danger. La vie d'Elden était en jeu.

Le faucon poussa un cri strident à ce moment, comme pour confirmer ce que pensait Thor, puis il donna un coup de patte et s'envola en fonça sur le visage de Thor. Thor baissa la tête, les serres du faucon le manquèrent de peu, l'oiseau s'éleva en l'air et s'éloigna.

Thor passa brusquement à l'action. Sans réfléchir, sans même songer à ce qu'il faisait, il se précipita dans le bois en suivant les traces de pas.

Thor ne prit pas le temps d'avoir peur en s'enfonçant seul et à toute vitesse dans les Terres Sauvages. S'il s'était arrêté pour se dire qu'il se comportait vraiment comme un fou, cela l'aurait probablement paralysé et la panique l'aurait envahi. Cependant, au lieu de ça, il se contenta de réagir, motivé par un besoin pressant d'aider Elden. Il courut sans s'arrêter, seul, et s'enfonça dans le bois à la lumière de l'aube naissante.

“Elden !” cria-t-il.

Il ne pouvait l'expliquer mais, d'une façon ou d'une autre, il sentait qu'Elden était sur le point de mourir. Peut-être aurait-il dû ne pas s'en soucier, vu la façon dont Elden l'avait traité, mais il ne pouvait s'en empêcher : il s'en souciait. S'il était dans cette situation, Elden ne viendrait certainement pas à sa rescousse. C'était fou de mettre sa vie en danger pour quelqu'un qui ne se souciait absolument pas de lui, et qui, en fait, aimerait le voir mort. Cependant, il ne pouvait s'en empêcher. Il n'avait jamais ressenti ce type de situation où ses sens lui criaient de réagir, surtout à une chose qu'il ne pouvait absolument pas savoir. D'une façon ou d'une autre, il était en cours de transformation et ne savait pas comment. Il avait l'impression que son corps était sous le contrôle d'une sorte de nouveau pouvoir mystérieux, et ça le mettait mal à l'aise car il en perdait le contrôle de lui-même. Perdait-il la tête ? Est-ce qu'il réagissait de manière excessive ? Était-ce seulement à cause de son rêve ? Peut-être devrait-il faire demi-tour.

Cependant, il ne le fit pas. Il laissa ses pieds le guider et ne céda ni à la peur ni aux doutes. Il courut sans cesse, jusqu'à ce que ses poumons soient prêts à éclater.

Thor passa un tournant et ce qu'il vit le figea sur place. Il resta où il était en essayant de reprendre son souffle, en essayant de réconcilier l'image qu'il voyait mais n'avait pas de sens. C'était assez pour terrifier n'importe quel guerrier endurci.

Elden était là. Il tenait sa petite épée et regardait une créature qui ne ressemblait à rien de ce que Thor avait vu. Elle était horrible. Elle les dominait tous deux de sa hauteur, mesurait au moins trois mètres et avait la largeur de quatre hommes. Elle tenait en l'air ses bras musclés rouges, avec trois longs doigts semblables à des ongles au bout de chaque main, et une tête comme celle d'un démon, avec quatre cornes, une longue mâchoire et un front large. Elle avait deux grands yeux jaunes et des crocs recourbés comme des défenses d'éléphant. Elle se pencha en arrière et poussa un cri strident.

A côté de Thor, un arbre épais et centenaire se fendit en deux à cause du son.

Elden se tenait sur place, pétrifié par la peur. Il laissa tomber son épée et, en dessous de lui, le sol se mouilla.

La créature bava, grogna et fit un pas vers Elden.

Thor avait très peur lui aussi mais, à la différence d'Elden, la peur ne le figeait pas sur place. Pour une raison quelconque, la peur lui augmentait les sens, lui donnait l'impression d'être plus en vie. Elle lui rétrécissait le champ visuel, lui permettait de se concentrer à l'extrême sur la créature qui se trouvait devant lui, sur sa position par rapport à Elden, sur sa largeur, sa force et sa vitesse. Sur chacun de ses mouvements. Elle lui permettait aussi de se concentrer sur la position de son propre corps et sur ses propres armes.

Thor passa brusquement à l'action. Il fonça en avant, entre Elden et la bête. La bête rugit. Son haleine était si chaude que Thor la sentait, même de loin. Le son dressa tous les poils sur la nuque de Thor et lui donna envie de faire demi-tour. Cependant, il entendit la voix d'Erec dans sa tête et elle lui disait d'être fort. D'être intrépide. De garder sa sérénité. Et il se força à tenir bon.

Thor leva haut son épée et chargea. Il la plongea dans les côtes de la bête en visant son cœur.

La créature hurla dans son agonie. Son sang coula sur la main de Thor quand Thor plongea l'épée jusqu'au bout, jusqu'au pommeau.

Cependant, à la grande surprise de Thor, la créature ne mourut pas. La bête avait l'air invincible.

Sans perdre une seconde, la bête virevolta et frappa Thor si fort qu'il sentit craquer ses côtes. Thor traversa la clairière en volant et s'écrasa contre un arbre avant de s'effondrer par terre. Allongé là, il eut un terrible mal de tête.

Thor leva les yeux, étourdi et perplexe. Le monde tournait autour de lui. La bête tendit le bras vers le bas et retira l'épée de Thor de son estomac. L'épée semblait minuscule dans ses mains, comme un cure-dents, et la bête tendit le bras en arrière et la lança; elle s'envola dans les arbres en coupant des branches et disparut dans le bois.

La créature concentra toute son attention sur Thor et commença à se ruer sur lui.

Elden se tenait où il était, encore pétrifié par la peur. Cependant, quand la bête chargea Thor, soudain, Elden passa brusquement à l'action. Il chargea la bête par derrière et lui sauta sur le dos. Il ralentit juste assez la bête pour que Thor se redresse; la bête, furieuse, balança les bras en arrière et rejeta Elden, qui traversa la clairière en volant, s'écrasa contre un arbre et s'effondra par terre.

La bête, qui saignait encore et haletait lourdement, se concentra à nouveau sur Thor. Elle grogna et écarta les crocs en s'approchant de lui.

Thor ne savait plus quoi faire. Son épée avait disparu et il n'y avait rien entre lui et le monstre. Le monstre lui plongea dessus et, à la dernière seconde, Thor se sortit de sa trajectoire. Le monstre heurta l'arbre où Thor s'était trouvé avec une telle force qu'il le déracina.

La bête leva le pied et essaya d'écraser la tête de Thor avec. Une fois de plus, Thor se sortit de sa trajectoire; la créature laissa une empreinte là où s'était trouvée la tête de Thor.

Thor se releva d'un bond, plaça une pierre dans sa fronde et tira violemment.

Il frappa le monstre juste entre les yeux. C'était le tir le plus féroce qu'il ait jamais fait et la créature recula en trébuchant. Thor était certain de l'avoir tuée.

Cependant, à sa grande surprise, la bête ne s'arrêta pas.

Thor fit de son mieux pour invoquer son pouvoir quel qu'il soit. Il chargea la bête, bondit en avant et lui fonça dessus. Son but était de la tacler et de la faire tomber par terre à l'aide d'un pouvoir surhumain.

Cependant, Thor fut choqué de constater que, cette fois-ci, son pouvoir restait en sommeil. Il n'était qu'un garçon ordinaire. Un garçon fragile confronté à cette bête massive.

La bête tendit simplement le bras vers le bas, saisit Thor par la taille et le hissa haut au-dessus de sa tête. Thor, sans défense, était suspendu haut en l'air, puis la bête le lança. Il traversa la clairière comme un projectile et s'écrasa contre un autre arbre.

Thor resta allongé là, stupéfait, avec un terrible mal au crâne et les côtes brisées en deux. La bête se jeta sur lui et il savait que, cette fois-ci, il était fini. La bête leva son pied rouge et musclé en se préparant à l'abattre directement sur la tête de Thor. Il se prépara à mourir.

Puis, pour une raison quelconque, la bête se figea à mi-course. Thor cligna des yeux en essayant de comprendre pourquoi.

La bête leva le bras, se saisit la gorge et Thor remarqua que la pointe d'une flèche en dépassait. Un moment plus tard, la bête s'écroula, morte.

Erec accourut, suivi par Reece et O’Connor. Thor vit Erec qui le regardait, lui demandait s'il allait bien, et il voulait plus que tout répondre mais les mots refusaient de sortir. Un moment plus tard, ses yeux se fermèrent et il perdit conscience.

CHAPITRE DIX-HUIT

Thor ouvrit lentement les yeux. D'abord, il eut la tête qui tournait et essaya de comprendre où il se trouvait. Il était allongé sur de la paille et, pendant un moment, il se demanda s'il était de retour à la caserne. Il se redressa sur un coude, sur le qui-vive, et chercha les autres.

Il était quelque part ailleurs. Il avait l'air de se trouver dans une salle en pierre très décorée. On aurait dit qu'il était dans un château. Un château royal.

Avant qu'il puisse comprendre tout ça, une grande porte en chêne s'ouvrit et Reece entra fièrement. Au loin, Thor entendait le bruit assourdi d'une foule.

“Finalement, il est vivant”, annonça Reece avec un sourire. Il se précipita en avant, saisit la main de Thor et le fit se lever.

Thor mit une main à la tête en essayant de calmer le terrible mal au crâne qui l'avait assailli parce qu'il s'était levé trop vite.

“Viens, allons-y, tout le monde t'attend”, exhorta-t-il Thor en le tirant par le bras.

“Un instant, s'il te plaît”, dit Thor en essayant de reprendre ses repères. “Où suis-je ? Qu'est-ce qui s'est passé ?”

“Nous sommes de retour à la Cour du Roi et tu es sur le point d'être nommé héros du jour !” dit joyeusement Reece en se dirigeant vers la porte.

“Héros ? Que veux-tu dire ? Et … comment suis-je arrivé ici ?” demanda-t-il en essayant de se souvenir.

“Cette bête t'a assommé. Tu es resté inconscient assez longtemps. Nous avons dû te faire retraverser le pont du Canyon. Plutôt dramatique. Pas vraiment la façon dont je m'attendais à ce que tu repasses de l'autre côté !” dit-il avec un rire.

Ils marchèrent dans les couloirs du château et, sur leur chemin, Thor vit toutes sortes de gens, des femmes, des hommes, des écuyers, des gardes et des chevaliers, qui le regardaient fixement comme s'ils avaient attendu qu'il se réveille. Il vit aussi une nouvelle chose dans leurs yeux, une chose qui ressemblait à du respect. C'était la première fois qu'il le voyait. Jusqu'à maintenant, la plupart des gens l'avaient regardé avec une sorte de dédain. Maintenant, ils le regardaient comme s'il était l'un d'eux.

“Que s'est-il exactement passé ?” Thor se creusa la cervelle en essayant de se souvenir.

“Tu ne te souviens de rien ?” demanda Reece.

Thor essaya de réfléchir.

“Je me souviens que je courais dans le bois. Que je me suis battu avec cette bête. Et ensuite …” Il eut un trou de mémoire.

“Tu as sauvé la vie à Elden”, dit Reece. “Tu t'es courageusement précipité dans le bois, tout seul. Je ne sais pas pourquoi tu as gaspillé ton énergie à sauver la vie de ce cuistre, mais tu l'as fait. Le Roi est très, très satisfait de toi. Pas parce qu'il se soucie d'Elden mais parce qu'il apprécie énormément la bravoure. Il adore les célébrations. C'est important pour lui de célébrer des histoires comme celle-là, pour inspirer les autres. De plus, ça donne une bonne image au Roi et à la Légion. Il veut célébrer ça. Tu es ici parce qu'il va te récompenser.”

“Me récompenser ?” demanda Thor, sidéré. “Mais je n'ai rien fait !”

“Tu as sauvé la vie à Elden .”

“Je n'ai fait que réagir. J'ai seulement fait ce qui m'est venu naturellement.”

“Et c'est exactement pour ça que le Roi veut te récompenser.”

Thor se sentit gêné. Il ne pensait pas que ses actions méritent une récompense. Après tout, si Erec n'avait pas été là, Thor serait mort, maintenant. Thor y réfléchit et, une fois de plus, son cœur se remplit de gratitude pour Erec. Il espérait qu'il pourrait le lui rendre un jour.

“Et notre mission de patrouille ?” demanda Thor. “Nous ne l'avons pas terminée.”

Reece lui posa une main rassurante sur l'épaule.

“Mon ami, tu as sauvé la vie d'un garçon. D'un membre de la Légion. C'est plus important que notre patrouille.” Reece rit. “Comme première patrouille tranquille, c'est pas mal !” ajouta-t-il.

Au bout d'un autre couloir, deux gardes leur ouvrirent une porte. Thor cligna des yeux et se retrouva dans les appartements royaux. Il devait y avoir cent chevaliers dans la salle, avec son haut plafond de cathédrale, ses vitraux et les armes et armures qui trônaient partout sur les murs comme des trophées. La Salle d'Armes. C'était le lieu où se retrouvaient tous les plus grands guerriers, tous les hommes de l'Argent. Le cœur de Thor battit plus vite quand il observa les murs, tous les armements célèbres, les armures des chevaliers héroïques et légendaires. Thor avait entendu parler de cet endroit toute sa vie. Il avait rêvé de le voir lui-même un jour. Normalement, aucun écuyer n'avait le droit d'y entrer, seulement les chevaliers de l'Argent.

Ce qui était encore plus surprenant, c'était que, quand il entra, de vrais chevaliers se retournèrent et le regardèrent, lui, de tous les côtés. Et leur visage exprimait l'admiration. Thor n'avait jamais vu autant de chevaliers dans une seule pièce et ne s'était jamais senti aussi accepté. C'était comme entrer dans un rêve, surtout qu'il y avait seulement quelques moments, il avait été profondément endormi.

Reece avait dû remarquer l'expression sidérée de Thor.

“Les meilleurs membres de l'Argent se sont rassemblés ici pour t'honorer.”

Thor se sentit plein de fierté et d'incrédulité. “M'honorer ? Mais je n'ai rien fait.”

“Faux”, dit une voix.

Thor se retourna et sentit une lourde main se poser sur son épaule. C'était Erec, qui lui souriait.

“Tu as montré bravoure, honneur et courage, au-delà de ce à quoi on s'attendait de ta part. Tu as presque donné ta vie pour sauver un de tes compagnons. C'est ça que nous recherchons dans la Légion et c'est ça que nous recherchons dans l'Argent.”

“Vous m'avez sauvé la vie”, dit Thor à Erec. “Si vous n'aviez pas été là, cette bête m'aurait tué. Je ne sais comment vous remercier.”

Erec sourit.

“Tu l'as déjà fait”, répondit-il. “Tu ne te souviens pas de la joute ? Je crois que nous sommes quittes.”

Thor parcourut l'allée qui menait au trône du Roi MacGil, à l'autre bout de la salle, Reece d'un côté de lui et Erec de l'autre. Il sentit des centaines de regards se poser sur lui et tout ça avait l'air d'être un rêve.

Debout autour du Roi se tenaient ses dizaines de conseillers, avec son fils aîné, Kendrick. Quand Thor s'approcha, son cœur se remplit de fierté. Il avait peine à croire que le Roi lui accordait une autre audience, et que tant d'hommes importants étaient venus y assister.

Ils atteignirent le trône du Roi. MacGil se leva et le silence se fit dans la salle. L'expression solennelle de MacGil fit place à un grand sourire. Il avança de trois pas et, à la grande surprise de Thor, le prit dans ses bras.

Un grand applaudissement résonna dans la salle.

Le Roi se recula, tint Thor fermement par les épaules et sourit.

“Tu as bien servi la Légion”, dit-il.

Un domestique tendit une coupe au Roi et le Roi la leva. D'une voix forte, il cria :

“AU COURAGE !”

“AU COURAGE !” répondirent les centaines d'hommes présents dans la salle. Un murmure excité s'ensuivit, puis la salle redevint silencieuse.

“Pour honorer tes exploits aujourd'hui”, hurla le Roi, “je t'offre un grand cadeau.”

Le Roi fit un geste et un page s'avança. Il portait un long gantelet noir sur lequel était perché un magnifique faucon. L'oiseau se retourna et regarda fixement Thor comme s'il le connaissait.

Thor en eut le souffle coupé. C'était exactement le faucon de son rêve, avec son corps en argent et l'unique rayure noire qui lui descendait sur le front.

“Le faucon est le symbole de notre royaume et de notre famille royale,” tonitrua MacGil. “C'est un oiseau de proie, de fierté et d'honneur, mais c'est aussi un oiseau compétent, rusé. Il est loyal et féroce, et il s'élève au-dessus de tous les autres animaux. C'est aussi une créature sacrée. On dit que celui qui possède un faucon est aussi possédé par lui. Il te guidera partout où tu iras. Il te quittera mais reviendra toujours. Et maintenant, il est à toi.”

Le fauconnier s'avança, plaça un lourd gantelet en cotte de mailles sur la main et le poignet de Thor, puis plaça l'oiseau dessus. Thor se sentit ravi de l'avoir sur le bras. Il avait peine à bouger. Il était choqué par son poids; il lui fallait faire un effort rien que pour rester immobile pendant que l'oiseau bougeait sur son poignet. Il sentit ses serres s'enfoncer dans le gantelet, qui, heureusement, le protégea, ce qui fait qu'il ne sentit que la pression des serres. L'oiseau se retourna, le regarda dans les yeux et poussa un cri strident. Thor sentit qu'il le regardait dans les yeux et eut l'impression de jouir d'un lien surnaturel avec l'animal. Il savait simplement qu'il l'accompagnerait toute sa vie.

“Et comment vas-tu l'appeler ?” demanda le Roi en rompant le lourd silence qui régnait dans la salle.

Thor se creusa la cervelle, qui était trop figée pour même fonctionner.

Il essaya de réfléchir vite. Il se remémora tous les noms de tous les guerriers célèbres du royaume. Il se retourna, observa les murs et vit une série de plaques avec tous les noms de batailles et tous les endroits du royaume. Ses yeux s'arrêtèrent sur un endroit particulier. C'était un endroit de l'Anneau où il n'était jamais allé, mais qu'il avait toujours entendu décrire comme étant un lieu surnaturel et puissant. Cela lui semblait être un bon nom.

“Je vais l'appeler Estopheles”, cria Thor.

“Estopheles !” répéta la foule d'une voix satisfaite.

Le faucon poussa un cri strident comme pour répondre.

Soudain, Estopheles battit des ailes et s'envola haut, jusqu'au point culminant du plafond de la cathédrale, puis sortit par une fenêtre ouverte. Thor la regarda s'en aller.

“Ne t'en fais pas”, dit le fauconnier, “elle reviendra toujours te trouver.”

Thor se retourna et regarda le Roi. Jamais on ne lui avait donné de cadeau de toute sa vie, et encore moins un cadeau de cette splendeur. Il savait à peine quoi dire, comment remercier le roi. Il était bouleversé.

“Mon seigneur”, dit-il en baissant la tête. “Je ne sais comment vous remercier.”

“Tu l'as déjà fait”, dit MacGil.

La foule applaudit et la tension qui régnait dans la salle s'apaisa. Une conversation animée s'installa parmi les hommes, et tellement de chevaliers s'approchèrent de Thor qu'il ne savait plus de quel côté se tourner.

“Voici Algod, de la Province Orientale”, dit Reece en présentant Thor à un chevalier.

“Et voici Kamera, des Marais Bas …. Et voici Basikold, des Forts du Nord ….”

Bientôt, tous les noms se mélangèrent. Thor était submergé. Il avait peine à croire que tous ces chevaliers voulaient le rencontrer. Il ne s'était jamais senti aussi accepté ou honoré de toute sa vie et il avait l'impression qu'un jour comme celui-là ne se reproduirait jamais. C'était la première fois de sa vie qu'il ressentait de l'amour-propre.

Et il ne pouvait s'arrêter de penser à Estopheles.

Alors que Thor se retournait dans tous les sens, saluait des gens en découvrant un flux continu de noms, des noms qu'il avait peine à retenir, un messager arriva à la hâte en se glissant entre les chevaliers. Il portait un petit parchemin qu'il poussa dans la main de Thor.

Thor l'ouvrit et lit la belle écriture délicate :

Retrouvez-moi dans la cour de derrière. Derrière la porte.

Thor sentit un parfum délicat se dégager du parchemin rose et il resta perplexe en essayant de comprendre de qui il venait. Il ne portait aucune signature.

Reece se pencha, le lut par dessus son épaule et rit.

“On dirait que tu plais à ma sœur”, dit-il en souriant. “Si j'étais toi, j'irais la voir. Elle déteste qu'on la fasse attendre.”

Thor se sentit rougir.

“Pour aller dans la cour de derrière, passe par ces portes. Dépêche-toi. Comme tout le monde le sait, elle change très vite d'avis.” Reece sourit en le regardant. “Et j'adorerais t'avoir dans ma famille.”

CHAPITRE DIX-NEUF

Thor essaya de suivre les indications de Reece en se frayant un chemin dans le château bondé, mais ce n'était pas facile. Ce château avait trop de méandres, trop de portes de derrière cachées et trop de longs couloirs qui semblaient ne mener qu'à d'autres couloirs.

Il se récita mentalement les indications de Reece en descendant une autre petite série de marches, tourna dans un autre couloir, et s'arrêta finalement devant une petite porte cintrée avec une poignée rouge, celle dont Reece lui avait parlé, et qu'il ouvrit.

Thor se précipita au dehors et fut frappé par la forte lumière de ce jour d'été; ça faisait du bien d'être dehors, à l'extérieur de ce château mal aéré, de respirer l'air frais, de sentir le soleil sur son visage. Il plissa les yeux, les ajustant à la lumière éclatante, et regarda aux environs. Devant lui s'étalaient les jardins royaux, qui s'étendaient jusqu'à perte de vue. Les haies étaient parfaitement taillées en différentes formes et formaient des rangées bien délimitées avec des pistes qui serpentaient au milieu. Il y avait des fontaines, des arbres inhabituels, des vergers pleins des fruits du début de l'été et des parterres de fleurs de toutes les tailles, formes et couleurs. La vue lui coupa le souffle. On aurait dit qu'il était entré dans un tableau.

Thor chercha partout un signe de Gwendolyn, le cœur battant la chamade. Cette cour de derrière était vide, et Thor supposa qu'elle était probablement réservée à la famille royale, séparée des espaces publics par les hauts murs de pierre du jardin, et pourtant, même en cherchant partout, il ne la trouvait pas.

Il se demanda si son message était un faux. C'était probablement ça. Elle était probablement en train de se moquer de lui, le péquenaud, de s'amuser à ses dépens. Après tout, comment une personne de son rang pouvait-elle vraiment s'intéresser à lui ?

Thor baissa les yeux et relut son message, puis le referma, honteux. On s'était moqué de lui. Quel idiot il avait été de se faire de faux espoirs. Ça lui faisait extrêmement mal.

Thor se retourna et se prépara à retourner au château, la tête basse. Juste au moment où il allait ouvrir la porte, une voix se fit entendre.

“Et où allez-vous donc ?” dit la voix joyeuse. On aurait dit le chant d'un oiseau.

Thor se demanda s'il était en train de rêver. Il se retourna, la chercha et elle était là, assise à l'ombre en dessous d'un mur du château. Elle lui sourit, habillée de ses plus beaux vêtements royaux, une robe de couches de satin blanc avec des ornements roses. Elle avait l'air encore plus belle que dans ses souvenirs.

C'était elle. Gwendolyn. La fille dont Thor rêvait depuis qu'ils s'étaient rencontrés, avec ses yeux bleus en amande et de longs cheveux blond vénitien, avec le sourire qui mettait le feu à son cœur. Elle portait un grand chapeau blanc et rose qui la protégeait du soleil, et en dessous, ses yeux étincelaient. Un instant, il eut envie de se retourner pour s'assurer qu'il n'y ait personne d'autre derrière lui.

“Euh …” commença Thor. “Je … euh … ne sais pas. Je … euh … je retournais à l'intérieur.”

Une fois de plus, il constatait que sa présence le troublait, qu'il avait du mal à rassembler ses pensées et à les formuler.

Elle rit, et c'était le plus beau son qu'il ait jamais entendu.

“Et pourquoi faire ça ?” demanda-t-elle, taquine. “Vous venez d'arriver.”

Thor était troublé. Il n'arrivait pas à parler.

“Je … euh … ne vous trouvais pas”, dit-il, gêné.

Elle rit à nouveau.

“Eh bien, je suis là. N'allez-vous pas me prendre le bras ?”

Elle tendait une seule main; Thor se précipita vers elle, tendit la main et prit la sienne. Il fut électrisé par le contact de sa peau, si lisse et douce. Sa main fragile rentrait parfaitement à l'intérieur de la sienne. Elle leva les yeux vers lui et laissa sa main dans la sienne pendant un moment, avant de se lever lentement. Il aimait la sensation que lui donnait le contact du bout de ses doigts contre sa paume et espérait qu'elle ne les retirerait jamais.

Elle retira sa main, puis plaça son bras dans le sien, bras dessus bras dessous. Elle commença à marcher en les menant dans la série de pistes sinueuses. Ils marchèrent sur un petit sentier pavé, et bientôt ils furent à l'intérieur d'un dédale de haies, protégés des regards extérieurs.

Thor était nerveux. Un roturier comme lui risquait d'avoir des ennuis, à marcher comme ça avec la fille du Roi. Il sentit une légère sueur lui couler sur le front, et ne savait pas si c'était à cause de la chaleur ou de son contact.

Il ne savait pas quoi dire.

“Vous avez causé une vive agitation ici, n'est-ce pas ?” dit-elle avec un sourire. Il lui fut reconnaissant d'avoir brisé ce silence gênant.

Thor haussa les épaules. “Je suis désolé. Je ne voulais pas.”

Elle rit. “Et pourquoi ne pas le vouloir ? N'est-ce pas une bonne chose que de causer de l'agitation ?”

Thor était coincé. Il ne savait comment répondre. C'était comme s'il disait toujours ce qu'il ne fallait pas.

“De toute façon, là-bas, on étouffe et on s'ennuie”, dit-elle. “C'est bien d'avoir un nouveau venu. Mon père semble beaucoup vous apprécier. Et mon frère aussi.”

“Euh … merci”, répondit Thor.

Il aurait pu se gifler, et avait l'impression de mourir intérieurement. Il savait qu'il fallait qu'il dise autre chose, et il le voulait. Il ne savait tout simplement pas quoi dire.

“Est-ce que …” commença-t-il, se creusant la cervelle pour trouver la bonne chose à dire, “… vous aimez cet endroit ?”

Elle se pencha en arrière et rit.

“Est-ce que j'aime cet endroit ?” demanda-t-elle. “J'espère bien. J'habite ici !”

Elle rit à nouveau et Thor se sentit rougir. Il sentait qu'il faisait vraiment n'importe quoi, mais il n'avait pas été élevé au contact des filles, n'avait jamais eu de petite copine dans son village, et ne savait tout simplement pas quoi lui dire. Que pouvait-il lui demander ? D'où venez-vous ? Il savait déjà d'où elle venait. Il commença à se demander pourquoi elle s'embêtait à le fréquenter; voulait-elle seulement s'amuser ?

“Pourquoi m'appréciez-vous ?” demanda-t-il.

Elle le regarda et fit un drôle de son.

“Vous êtes un garçon présomptueux”, dit-elle en gloussant. “Qui a dit que je vous appréciais ?” demanda-t-elle avec un immense sourire. Il était clair que tout ce qu'il disait l'amusait.

Thor eut maintenant l'impression d'avoir encore aggravé son cas.

“Je suis désolé. Je ne voulais pas dire ça. Je me demandais, c'est tout. Je veux dire … euh …je sais que vous ne m'appréciez pas.”

Elle rit encore plus fort.

“Vous êtes amusant, je dois bien l'avouer. J'imagine que vous n'avez jamais eu de petite amie, n'est-ce pas ?”

Thor baissa les yeux et secoua la tête, humilié.

“Pas de sœurs non plus, j'imagine ?” insista-t-elle.

Thor secoua la tête.

“J'ai trois frères”, lâcha-t-il. Finalement, il avait au moins réussi à dire quelque chose de normal.

“Ah bon ?” demanda-t-elle. “Et où sont ils ? Au village ?”

Thor secoua la tête. “Non, ils sont ici, à la Légion, avec moi.”

“Eh bien, ça doit être réconfortant.”

Thor secoua la tête.

“Non. Ils ne m'aiment pas. Ils voudraient que je ne sois pas ici.”

Pour la première fois, elle arrêta de sourire.

“Et pourquoi ne vous aimeraient-ils pas ?” demanda-t-elle, choquée. “Vos propres frères ?”

Thor haussa les épaules. “J'aimerais bien le savoir.”

Ils marchèrent un peu plus longtemps en silence. Il eut soudain peur d'être en train de lui gâcher sa bonne humeur.

“Mais ne vous en faites pas, ce n'est pas un problème. Ils ont toujours été comme ça. En fait, j'ai rencontré de bons amis ici. Des amis meilleurs que ceux que j'ai jamais eus.”

“Mon frère ? Reece ?” demanda-t-elle.

Thor hocha la tête.

“Reece est un bon garçon”, dit-elle. “D'une certaine façon, c'est mon préféré. J'ai quatre frères, vous savez. Trois sont de vrais frères et un ne l'est pas. L'aîné est le fils de mon papa et d'une autre femme. Mon demi-frère. C'est Kendrick, vous le connaissez ?”

Thor hocha la tête. “Je lui dois beaucoup. C'est grâce à lui que j'ai ma place dans la Légion. C'est un homme bien.”

“C'est vrai. C'est un des meilleurs du royaume. Je l'aime autant qu'un vrai frère. Et puis il y a Reece, que j'aime tout autant. Les deux autres … eh bien …. vous savez comment sont les familles. Tout le monde ne s'entend pas. Parfois, je me demande comment il se peut que nous venions tous des mêmes parents.”

A présent, Thor était curieux. Il voulait en savoir plus sur eux, sur sa relation avec eux, sur la raison pour laquelle ils n'étaient pas proches. Il voulait le lui demander, mais ne voulait pas être indiscret. Et elle n'avait pas non plus l'air de vouloir en dire plus. Elle semblait être une personne joyeuse, une personne qui aimait ne penser qu'aux choses joyeuses.

Quand ils arrivèrent au bout de la piste sinueuse, la cour s'ouvrit sur un nouveau jardin, où l'herbe était parfaitement taillée en diverses formes. C'était un très grand plateau de jeu qui couvrait au moins quinze mètres dans toutes les directions, avec d'immenses pièces en bois, plus grandes que Thor, placées tout au long.

Gwen poussa un cri de joie.

“Voulez-vous jouer ?” demanda-t-elle.

“Qu'est-ce que c'est ?” demanda-t-il.

Elle se retourna, les yeux écarquillés de surprise.

“Vous n'avez jamais joué aux Racks ?” demanda-t-elle.

Thor secoua la tête, gêné, se sentant plus péquenaud que jamais.

“C'est le meilleur jeu qui soit !” s'exclama-t-elle.

Elle tendit les deux mains et prit la sienne pour l'entraîner sur le terrain. Elle bondissait de joie; il ne ne put s'empêcher de sourire lui-même. Plus que quoi que ce soit, plus que le terrain, plus que ce bel endroit, c'était la sensation de ses mains sur les siennes qui l'électrisait. La sensation d'être désiré. Elle voulait qu'il aille avec elle. Elle voulait passer du temps avec lui. Pourquoi s'intéresserait-on à lui ? Surtout quelqu'un comme elle ? Il eut encore l'impression que tout ça était un rêve.

“Tenez-vous là-bas”, dit-elle. “Derrière cette pièce. Vous devrez la bouger et vous n'aurez que dix secondes pour le faire.”

“Qu'est-ce que vous voulez dire, la bouger ?” demanda Thor.

“Choisissez une direction, vite !” cria-t-elle.

Thor saisit l'énorme bloc de bois, surpris par son poids. Il le porta sur plusieurs pas et le posa sur un autre carré.

Sans hésiter, Gwen poussa sa propre pièce par dessus. Elle atterrit sur la pièce de Thor et la renversa par terre.

Elle poussa un cri de joie.

“Vous avez mal choisi !” dit-elle. “Vous vous êtes mis sur mon chemin ! Vous avez perdu !”

Thor regarda les deux pièces par terre, perplexe. Il ne comprenait pas du tout ce jeu.

Gwen rit, lui prit le bras et continua à lui faire suivre le sentier.

“N'ayez pas peur, je vous apprendrai”, dit-elle.

Son cœur bondit de joie quand il entendit ses paroles. Elle lui apprendrait. Elle voulait le revoir. Passer du temps avec lui. Était-il en train d'imaginer tout ça ?

“Alors, dites-moi, que pensez-vous de cet endroit ?” demanda-t-elle en l'emmenant dans une autre série de labyrinthes. Celui-là était décoré de fleurs de deux mètres quarante de haut, pleines de couleurs, avec d'étranges insectes qui planaient au-dessus de leur sommet.

“C'est le plus bel endroit que j'aie jamais vu”, répondit Thor sans mentir.

“Et pourquoi voulez-vous être membre de la Légion ?”

“C'est mon rêve de toujours”, répondit-il.

“Mais pourquoi ?” demanda-t-elle. “Parce que vous voulez servir mon père ?”

Thor y réfléchit. Il ne s'était jamais vraiment demandé pourquoi : il l'avait toujours voulu, c'était tout.

“Oui”, répondit-il, “je le veux. Et je veux aussi servir l'Anneau.”

“Et la vie, alors ?” demanda-t-elle. “Ne voulez-vous pas avoir une famille ? Des terres ? Une femme ?”

Elle s'arrêta et le regarda; ça le déconcerta. Il était épuisé. Il n'avait jamais envisagé ces choses et ne savait comment répondre. Les yeux de Gwen étincelaient alors qu'elle le regardait.

“Euh … je … je ne sais pas. Je n'y ai jamais vraiment réfléchi.”

“Et qu'en dirait votre mère ?” demanda-t-elle malicieusement.

Thor arrêta de sourire.

“Je n'ai pas de mère”, dit-il en souriant encore moins.

“Qu'est-ce qui lui est arrivé ?” demanda-t-elle.

Thor était sur le point de lui répondre, de tout lui dire. Ce serait la première fois de sa vie qu'il en parlerait à quelqu'un. Et ce qu'il y avait de fou, c'est qu'il le voulait. Il voulait, désespérément, s'ouvrir à elle, à cette étrangère, et lui révéler tous ses sentiments les plus profonds.

Cependant, quand il ouvrit la bouche pour parler, une voix criarde vint soudain de nulle part.

“Gwendolyn !” hurla la voix.

Ils se retournèrent tous les deux et virent sa mère, la Reine qui, portant ses plus beaux vêtements et accompagnée de ses servantes, se dirigeait tout droit vers sa fille. Elle était livide.

La Reine se dirigea directement vers Gwen, la saisit brutalement par le bras et l'emmena violemment.

“Tu rentres à l'instant même. Qu'est-ce que je t'ai dit ? Je ne veux plus jamais que tu lui reparles. Tu me comprends ?”

Gwen rougit, puis son visage afficha colère et fierté.

“Lâchez-moi !” hurla-t-elle à sa mère, mais en vain, car sa mère continuait à l'entraîner et ses servantes l'encerclaient elles aussi.

“J'ai dit, lâchez-moi !” hurla Gwen. Elle jeta à Thor un regard désespéré, triste, un regard de supplication.

Thor comprenait ce qu'elle ressentait car il le ressentait aussi. Il voulait l'appeler et sentait son cœur se briser en la voyant entraînée de la sorte. C'était comme s'il était train de regarder quelqu'un emporter sa vie future droit devant ses yeux.

Il resta là longtemps après qu'elle eût disparu de sa vue, le regard fixe, figé sur place, à bout de souffle. Il ne voulait pas partir, ne voulait pas oublier tout ça.

Surtout, il ne voulait pas imaginer qu'il ne la reverrait jamais.

*

Alors que Thor revenait lentement au château, encore sous le choc de sa rencontre avec Gwen, il était à peine conscient de ce qui l'entourait. Son esprit se consumait en pensées d'elle; il ne pouvait s'arrêter de voir son visage. Elle était magnifique. C'était la personne la plus belle, aimable, douce, gentille, aimante et drôle qu'il ait jamais rencontrée. Il fallait qu'il la revoie. En fait, l'absence de sa présence lui faisait mal. Il ne comprenait pas ce qu'il ressentait pour elle, et ça l'effrayait. Il la connaissait à peine, et pourtant, il savait déjà qu'il ne pouvait pas vivre sans elle.

Pourtant, en même temps, il repensa à la Reine qui l'emmenait violemment et se sentit découragé en pensant aux forces puissantes qui les séparaient. C'étaient des forces qui, pour une raison quelconque, ne voulaient pas qu'ils soient ensemble.

Alors qu'il essayait de comprendre, soudain, il sentit une main raide se poser sur sa poitrine et l'arrêter brutalement sur place.

Il leva les yeux et vit un garçon, peut-être son aîné d'un ou deux ans, grand, mince et portant les vêtements les plus chers qu'il ait jamais vus. Vêtu de soieries vertes, écarlates et violet royal, avec un chapeau à plume recherché, ce garçon le regardait en grimaçant. Il avait l'air délicat, gâté, comme s'il avait été élevé dans le plus grand luxe, avec des mains douces et des sourcils très arqués qui contemplaient Thor avec dédain.

“On m'appelle Alton”, commença le garçon. “Je suis le fils de Lord Alton, premier cousin du Roi. Nous sommes seigneurs du royaume depuis sept siècles. Ce qui me donne droit au titre de Duc. Toi, par contre, tu es roturier”, dit-il en crachant presque le mot. “La cour royale est faite pour la royauté. Et pour les hommes de rang. Pas pour ceux de ton espèce.”

Thor resta sur place, sans savoir qui était ce garçon ni ce qu'il avait fait pour le contrarier.

“Que voulez-vous de moi ?” demanda Thor.

Alton ricana.

“Bien sûr, tu n'en sais rien. Tu ne sais probablement rien, n'est-ce pas ? Comment oses-tu t'introduire ici et prétendre être un des nôtres !” cracha-t-il.

“Je ne prétends rien”, dit Thor.

“De toute façon, je me moque de savoir comment tu es arrivé ici. Je veux seulement t'avertir, avant que tu te fasses d'autres idées, que Gwendolyn est à moi.”

Thor le fixa, choqué. A lui ? Il ne savait pas quoi dire.

“Notre mariage a été organisé dès ma naissance”, continua Alton. “Nous sommes du même âge, et du même rang. Tout est déjà prévu. N'ose pas t'imaginer, même pas un instant, qu'il en sera autrement.”

Thor eut l'impression qu'on venait de lui couper le souffle; il n'avait même pas la force de répondre.

Alton se rapprocha d'un pas et baissa les yeux.

“Tu vois”, dit-il à voix basse, “je laisse Gwen flirter comme elle veut. Elle le fait beaucoup. De temps à autre, elle prend pitié pour un roturier, ou peut-être un serviteur. Elle leur permet d'être sa distraction, son amusement. Tu aurais pu conclure que c'était quelque chose de plus, mais pour Gwen, ce n'est rien d'autre. Tu n'es qu'une autre connaissance, un autre amusement. Elle les collectionne, comme les poupées. Ça ne signifie rien pour elle. Elle s'excite sur le dernier roturier en date, et après un jour ou deux, elle s'ennuie. Elle te laissera vite tomber. Tu n'es vraiment rien pour elle, et, à la fin de l'année, nous serons mariés, elle et moi. Pour toujours.”

Alton ouvrit grand les yeux, montrant la férocité de sa détermination.

Thor sentit son cœur se briser en entendant ses paroles. Étaient-elles vraies ? N'était-il vraiment rien pour Gwen ? Il était perplexe, à présent; il ne savait que croire. Elle avait semblé si sincère. Cependant, peut-être Thor avait-il seulement tiré des conclusions hâtives ?

“Vous mentez”, répondit finalement Thor.

Alton sourit d'un air sarcastique, puis leva un unique doigt manucuré et en tapota la poitrine de Thor.

“Si je te revois en sa compagnie, je ferai usage de mon autorité pour appeler la garde royale. Ils te mettront en prison !”

“Pour quelles raisons  ?!” demanda Thor.

“Je n'ai besoin d'aucune raison. J'ai un rang élevé, ici. J'inventerai une raison et c'est moi qu'ils croiront. Quand j'aurai fini de te faire ta réputation, la moitié du royaume te prendra pour un criminel.”

Alton sourit, content de lui; Thor se sentit mal à l'aise.

“Vous n'avez pas d'honneur”, dit Thor, ne comprenant pas qu'on puisse se comporter avec une telle indécence, qui qu'on soit.

Alton rit en produisant un son aigu.

“Je n'en ai jamais eu”, dit-il. “L'honneur, c'est pour les idiots. J'ai ce que je veux. Tu peux le garder, ton honneur. Et moi, j'aurai Gwendolyn.”

CHAPITRE VINGT

Thor passa avec Reece la porte cintrée de la Cour du Roi et marcha sur la route de campagne qui menait à la caserne de la Légion. Les gardes se mirent au garde à vous pour eux alors qu'ils passaient et Thor eut une grande sensation d'appartenance, comme s'il n'était pas si marginal que ça. Il repensa à ce qui s'était passé il y avait seulement quelques jours, quand un garde l'avait chassé d'ici. Tant de choses avaient changé, si vite.

Thor entendit un cri strident, leva les yeux et vit, loin au-dessus, Estopheles qui décrivait des cercles en regardant vers le bas. Elle plongea et Thor, excité, tendit son poignet, qui portait encore le gantelet en métal. Cependant, Estopheles remonta de plus en plus haut tout en restant visible. Thor se demanda ce qui la prenait. C'était un animal mystérieux, et il se sentait intensément connecté à elle d'une façon difficile à expliquer.

Thor et Reece continuèrent en silence vers la caserne d'un pas rapide. Thor savait que ses compagnons l'attendraient et se demanda quelle sorte de réception il allait recevoir. Y aurait-il de la jalousie ? Seraient-ils fâchés qu'il ait reçu toute cette  attention ? Se moqueraient-ils de lui parce qu'on l'avait ramené inconscient par le pont du canyon ? Ou finiraient-ils par l'accepter ?

Thor espérait qu'ils l'accepteraient. Il était fatigué de se battre contre le reste de la Légion et voulait seulement être des leurs, plus que toute autre chose. Être accepté comme l'un d'entre eux.

La caserne apparut au loin et Thor se mit à se préoccuper d'autre chose.

Gwendolyn.

Thor ne savait pas s'il pouvait en parler à Reece, vu que c'était sa sœur. Cependant, il n'arrivait pas à ne plus penser à elle. Il ne pouvait s'arrêter de penser à sa rencontre avec ce membre menaçant de la famille royale, Alton, et se demanda quelle proportion de ses dires était vraie. Une partie de lui craignait d'en discuter avec Reece, de le contrarier d'une façon ou d'une autre et de perdre son nouvel ami à cause de sa sœur. Cependant, une autre partie de lui avait besoin de savoir ce qu'il en pensait.

“Qui est Alton ?” finit par demander Thor avec hésitation.

“Alton ?” répéta Reece. “Pourquoi veux-tu savoir ?”

Thor haussa les épaules, craignant de tout révéler.

Heureusement, Reece continua.

“Ce n'est qu'un membre menaçant et inférieur de la famille royale. Troisième cousin du Roi. Pourquoi ? Est-ce qu'il t'a embêté pour quelque chose ?” Alors, Reece plissa les yeux. “Gwen ? C'est ça ? J'aurais dû t'avertir.”

Thor se retourna et regarda Reece, impatient d'en entendre plus.

“Que veux-tu dire ?”

“C'est un voyou. Il poursuit  ma sœur depuis qu'il sait marcher. Il est certain qu'il l'épousera. Ma mère semble le penser, elle aussi.”

“Et va-t-il l'épouser ?” demanda Thor, surpris par son propre ton pressant.

Reece le regarda et sourit.

“Eh bien, tu as craqué pour elle, n'est-ce pas ?” Il gloussa. “Tu n'as pas perdu de temps.”

Thor rougit en espérant que ça ne se voyait pas autant que ça.

“Cela dépendra de ce que ma sœur ressent pour lui”, répondit finalement Reece. “A moins qu'ils ne l'aient forcée à l'épouser, mais je ne pense pas que mon père ferait ça.”

“Et que ressent-elle pour lui ?” insista Thor, qui craignait d'être trop indiscret mais avait besoin de savoir.

Reece haussa les épaules. “Il faudrait que tu le lui demandes, à mon avis. Je ne lui en ai jamais parlé.”

“Mais est-ce que ton père la forcerait à l'épouser ?” insista Thor. “Pourrait-il vraiment faire une telle chose ?”

“Mon père peut faire tout ce qu'il veut. Cependant, c'est à lui et à Gwen de décider.”

Reece se retourna et regarda Thor.

“Pourquoi toutes ces questions ? De quoi avez-vous parlé ?”

Thor rougit, ne sachant quoi dire.

“De rien”, dit-il finalement.

“De rien !” répondit Reece en riant. “On dirait un gros rien, non ?”

Reece rit encore plus fort et Thor se sentit gêné, se demandant s'il ne faisait qu'imaginer que Gwen l'appréciait. Reece tendit le bras et lui posa une main ferme sur l'épaule.

“Écoute, vieux pote”, dit Reece, “la seule chose sur Gwen que tu peux savoir à coup sûr, c'est qu'elle sait ce qu'elle veut. Et qu'elle obtient ce qu'elle veut. Ç'a toujours été comme ça. Elle a une personnalité aussi forte que mon père. Personne ne peut la forcer à faire ce qu'elle ne veut pas, ou à aimer quelqu'un qu'elle n'aime pas. Donc, ne t'en fais pas. Si elle te choisit, crois-moi, elle te tiendra au courant. D'accord ?”

Thor hocha la tête, se sentant mieux, comme toujours, après avoir parlé à Reece.

Il leva les yeux et vit les immenses portes de la caserne de la Légion devant lui. Il eut la surprise de voir plusieurs des autres garçons se tenir à la porte, comme s'ils les attendaient, et fut encore plus surpris de les voir sourire, puis de l'acclamer en le voyant. Ils se précipitèrent en avant, saisirent Thor par les épaules, passèrent le bras autour de lui et l'entraînèrent à l'intérieur. Thor fut étonné quand les autres lui offrirent cette accolade de sympathie.

“Parle-nous du Canyon. C'est comment, de l'autre côté ?” demanda l'un d'eux.

“A quoi ressemblait la  créature ? Celle que tu as tuée ?” demanda un autre.

“Je ne l'ai pas tuée”, protesta Thor. “C'est Erec qui l'a fait.”

“J'ai entendu dire que tu as sauvé la vie à Elden”, dit l'un d'entre eux.

“J'ai entendu dire que tu as attaqué la créature de front. Sans arme véritable.”

“Tu es un des nôtres, maintenant !” hurla l'un d'entre eux, et les autres garçons applaudirent en le faisant entrer dans la caserne comme s'il était leur frère perdu depuis longtemps.

Thor avait peine à y croire. Plus il entendait leurs paroles, plus il se rendait compte qu'ils avaient peut-être raison. Peut-être avait-il été brave, après tout. Il n'y avait jamais vraiment réfléchi. Pour la première fois depuis longtemps, il commençait à s'apprécier, surtout parce que, maintenant, il avait finalement l'impression de faire partie de ces garçons. Il sentit la tension se relâcher dans ses épaules.

On fit entrer Thor dans le terrain d'entraînement principal, et devant lui se tenaient des dizaines d'autres membres de la Légion en compagnie de dizaines de membres de l'Argent. Ils l'acclamèrent en le voyant, eux aussi. Ils s'avancèrent tous et lui tapotèrent le dos.

Kolk s'avança et les autres se calmèrent. Thor se prépara intérieurement, puisque Kolk n'avait jamais montré que du mépris pour Thor. Cependant, maintenant, à la grande surprise de Thor, il le regardait avec une expression différente. Même s'il n'arrivait pas encore tout à fait à se forcer à sourire, il n'avait pas non plus l'air renfrogné, et Thor aurait pu jurer qu'il avait repéré une chose ressemblant à de l'admiration dans ses yeux.

Kolk s'avança, leva une petite épingle représentant un faucon noir et l'épingla sur la poitrine de Thor.

L'épingle de la Légion. Thor avait été accepté. Finalement, il était l'un d'eux.

“Thorgrin de la Province du Sud du Royaume de l'Ouest”, dit Kolk avec gravité. “Nous te souhaitons la bienvenue dans la Légion.”

Le garçons poussèrent un cri, puis tous se précipitèrent sur Thor, l'enveloppèrent de leurs bras et le balancèrent dans tous les sens.

Thor n'arrivait même pas à tout comprendre. Il n'essayait pas. Il voulait seulement goûter ce moment. Maintenant, il était finalement de quelque part.

Kolk se retourna vers les autres garçons.

“D'accord, les garçons, calmez-vous”, commanda-t-il. “Aujourd'hui, c'est un jour spécial. Plus de fourches, de cirage et de crottes de cheval pour vous. Maintenant, il est temps de vraiment s’entraîner. C'est la journée des armes.”

Les garçons répondirent par un cri excité et suivirent Kolk alors qu'il traversait le terrain d'entraînement au pas de course en direction d'un immense bâtiment circulaire en bois de chêne avec des portes en bronze brillant. Thor marcha avec le groupe pendant qu'ils s'approchaient du bâtiment. L'excitation faisait vibrer l'air. Reece était à son côté et O’Connor vint les rejoindre.

“Jamais je n'aurais cru te revoir en vie”, dit O’Connor en souriant et lui claquant une main sur l'épaule. “La prochaine fois, c'est moi qui me réveille en premier, d'accord ?”

Thor lui sourit.

“Qu'est-ce que c'est que ce bâtiment ?”demanda Thor à Reece alors qu'ils s'approchaient. La porte était entièrement recouverte d'immenses rivets en fer et l'endroit avait une présence qui en imposait.

“C'est la maison des armes”, répondit Reece. “C'est là où ils stockent toutes nos armes. De temps à autre, ils nous laissent jeter un coup d’œil, même nous entraîner avec quelques uns d'entre d'eux. Ça dépend de la leçon qu'ils veulent donner.”

L'estomac de Thor se serra quand il remarqua qu'Elden venait les rejoindre. Thor se prépara intérieurement en s'attendant à une menace mais, cette fois-ci, à la grande surprise de Thor, Elden avait un air d'appréciation.

“Je te dois des remerciements”, dit-il en baissant les yeux avec humilité. “Pour m'avoir sauvé la vie.”

Thor était déconcerté; il ne s'était jamais attendu à ce qu'il lui dise ça.

“Je me suis trompé sur toi”, ajouta Elden. “Amis ?” demanda-t-il.

Il tendit une main.

Thor, pas rancunier pour deux sous, tendit le bras joyeusement et lui serra la main.

“Amis”, dit Thor.

“Je ne prends pas ce mot à la légère”, dit Elden. “Je serai toujours là pour protéger tes arrières. Et je te suis redevable.”

Sur ces mots, il se retourna et repartit précipitamment vers la foule.

Thor ne savait comment réagir à ça. La rapidité avec laquelle les choses avaient changé l'étonnait.

“J'imagine qu'il n'est pas un minable complet”, dit O’Connor. “Peut-être est-ce quelqu'un de bien, après tout.”

Ils atteignirent la maison des armes. Les immenses portes s'ouvrirent et Thor entra avec un respect mêlé d'admiration. Il marcha lentement, le cou tendu, inspectant l'endroit en tournant sur lui-même, observant tout. Il y avait des centaines d'armes pendues aux murs, des armes qu'il ne reconnaissait même pas. Les autres garçons se ruèrent en avant, excités, se précipitèrent vers les armes, les prirent, les manipulèrent, les examinèrent. Thor suivit leur exemple en se sentant comme un enfant dans une confiserie.

Il se précipita vers une grande hallebarde, souleva le manche en bois des deux mains et le soupesa. Il était massif, bien huilé. La lame était usée et entaillée et il se demanda si elle avait tué des hommes au cours d'une bataille.

Il la posa et choisit un scorpion, une boule de métal cloutée attachée à un bâton court par une longue chaîne. Il tint le manche en bois clouté et sentit la boule en métal cloutée pendre au bout de la chaîne. A côté de lui, Reece maniait une hache de guerre et O’Connor testait le poids d'une longue pique, donnant des coups dans le vide à un ennemi imaginaire.

“Écoutez !” hurla Kolk, et ils se retournèrent tous.

“Aujourd'hui, vous allez apprendre à vous battre contre l'ennemi à distance. L'un d'entre vous peut-il me dire quelles armes on pourrait utiliser ? Celles qui pourraient tuer un homme à trente pas ?”

“Un arc et des flèches !” hurla quelqu'un.

“Oui,” répondit Kolk. “Quoi d'autre ?”

“Une lance !” cria quelqu'un.

“Quoi d'autre ? Il y en a d'autres. Dites-les.”

“Une fronde !” ajouta Thor.

“Quoi d'autre ?”

Thor se creusa la cervelle mais était à court d'idées.

“Les poignards à lancer”, hurla Reece.

“Quoi d'autre ?”

Les autres garçons hésitèrent. Ils étaient tous à court d'idées.

“Il y a des marteaux à lancer”, hurla Kolk, “et des haches à lancer. Il y a l'arbalète. On peut lancer des piques, et aussi des épées.”

Kolk arpenta la salle en regardant les visages des garçons, qui étaient littéralement captivés.

“Ce n'est pas tout. Un simple caillou trouvé par terre peut être votre meilleur ami. J'ai vu un homme, gros comme un taureau, un héros de guerre, se faire tuer sur place par un caillou lancé par un soldat plus malin. Les soldats ont souvent du mal à comprendre qu'une armure peut aussi s'utiliser comme arme. On peut retirer son gantelet et le jeter au visage de l'ennemi. A plusieurs mètres de distance, ça peut l'étourdir. A ce moment, vous pouvez le tuer. Vous pouvez aussi jeter votre bouclier.”

Kolk reprit son souffle.

“Quand vous apprenez à vous battre, il est essentiel que vous ne vous contentiez pas d'apprendre à vous battre dans l'espace qui vous sépare de votre adversaire. Vous devez considérablement étendre votre zone de combat. La plupart des gens se battent à trois pas. Un bon guerrier se bat à trente pas. Compris ?”

“Oui, sire !” crièrent-ils en chœur.

“Bien. Aujourd'hui, nous allons améliorer vos compétences en lancer. Regardez dans la salle et attrapez les armes à lancer que vous voyez. Vous avez trente secondes pour en attraper une et sortir. Allez, exécution !”

Une bousculade envahit la pièce et Thor courut vers le mur, cherchant quelque chose à prendre. Il fut bousculé et poussé dans tous les sens par les autres garçons excités, puis il finit par voir ce qu'il voulait et le saisit. C'était une petite hache à lancer. O’Connor saisit un poignard, Reece une épée, et ils se précipitèrent tous les trois à l'extérieur, sur le terrain, avec les autres garçons.

Ils suivirent Kolk vers l'autre côté du terrain, où une dizaine de boucliers était alignée sur des poteaux.

Tous les garçons se rassemblèrent autour de Kolk en tenant leurs armes avec l'air d'attendre quelque chose.

“Vous vous tiendrez ici”, cria-t-il d'un ton tonitruant en montrant une ligne tracée au sol, “et vous viserez ces boucliers quand vous jetterez vos armes. Ensuite, vous courrez jusqu'aux boucliers, vous récupérerez une arme différente et vous vous entraînerez à la jeter. Ne choisissez jamais la même arme. Visez toujours le bouclier. Ceux d'entre vous qui rateront un bouclier devront faire un tour de terrain. Commencez !”

Les garçons s'alignèrent épaule contre épaule derrière la ligne tracée au sol et commencèrent à lancer leur arme sur les boucliers, qui devaient se trouver à bien trente mètres. Thor s'aligna sur eux. Le garçon à côté de lui tendit le bras en arrière, jeta sa lance et manqua la cible de peu.

Le garçon se retourna et commença à faire le tour de l'arène en trottant. Quand il le fit, un membre des hommes du Roi courut à côté de lui et posa un lourd manteau de cotte de mailles par dessus son épaule pour l'alourdir.

“Cours avec ça, mon garçon !” ordonna-t-il.

Le garçon, alourdi, déjà en sueur, continua à courir dans le chaleur.

Thor ne voulait pas manquer la cible. Il se pencha en arrière, se concentra, tira sa hache à lancer en arrière et la lança. Il ferma les yeux, espéra qu'elle frapperait sa cible et eut le soulagement d'entendre le son de la hache qui se plantait dans le bouclier en cuir. Il avait tout juste réussi, car il avait frappé un coin en bas, mais il avait quand même réussi. Tout autour de lui, plusieurs garçons manquèrent la cible et se mirent à faire des tours de terrain. Les rares qui avaient réussi se jetèrent sur les boucliers pour saisir une nouvelle arme.

Thor atteint les boucliers, trouva un poignard à lancer long et fin qu'il sortit de la cible puis revint à la ligne de lancer au pas de course.

Ils continuèrent à lancer leurs armes pendant des heures, jusqu'à ce que Thor eût très mal au bras et eût lui-même fait un tour de terrain de trop. Il dégoulinait de sueur, comme d'autres garçons autour de lui. C'était un exercice intéressant de lancer toutes sortes d'armes, de s'habituer à la manipulation et au poids de tous les manches différents et de toutes les lames différentes. Thor sentait qu'il s'améliorait, qu'il s'habituait, à chaque lancer. Cependant, la chaleur était quand même étouffante et il se fatiguait. Il n'y avait plus qu'une dizaine de garçons qui se tenaient encore devant les boucliers, et la plupart d'entre eux étaient essoufflés par les tours de terrain. C'était simplement trop dur de toucher la cible si souvent, avec tant d'armes si différentes, et les tours de terrain et la chaleur n'aidaient pas à bien viser. Thor était à bout de souffle et ne savait pas combien de temps il pourrait encore tenir. Juste au moment où il sentit qu'il était sur le point de s'effondrer, soudain, Kolk s'avança.

“Assez !” cria-t-il.

Les garçons revinrent de leurs tours de terrain et s'effondrèrent sur l'herbe. Ils y restèrent allongés en haletant et en respirant avec difficulté. Ils retirèrent les lourds manteaux de cotte de mailles qui leur avaient été placés sur les épaules. Thor, lui aussi, s'assit dans l'herbe, épuisé du bras, ruisselant de sueur. Certains des hommes du Roi arrivèrent avec des seaux d'eau et les posèrent sur l'herbe. Reece tendit le bras, en saisit un, y but puis le passa à O’Connor, qui but et le passa à Thor. Thor but longtemps. L'eau lui dégoulinait sur le menton et sur la poitrine. L'eau lui faisait un bien incroyable. Il inspira profondément en rendant le seau à Reece.

“Ça peut durer combien de temps ?” demanda-t-il.

Reece secoua la tête, à bout de souffle. “Je ne sais pas.”

“On jurerait qu'ils essaient de nous tuer”, dit une voix. Thor se retourna et vit Elden, qui s'était avancé et assis à côté de lui. Thor fut surpris de le voir là, et il finit par comprendre qu'Elden voulait vraiment être ami avec lui. C'était bizarre de le voir changer de comportement à ce point.

“Les gars !” hurla Kolk en s'avançant lentement entre eux. “Maintenant, tard dans la journée, vous êtes plus nombreux à manquer la cible. Comme vous le voyez, c'est plus dur de bien viser quand on est fatigué. C'est justement de ça qu'il s'agit. Pendant la bataille, vous ne serez pas en forme. Vous serez épuisés. Certaines batailles peuvent durer des jours. Surtout si vous attaquez un château. Et c'est quand on est le plus fatigué qu'on doit faire son meilleur lancer. Vous devrez souvent lancer l'arme que vous aurez en main, quelle qu'elle soit. Il faut être expert en chaque arme, aussi épuisé que l'on soit. Compris ?”

“OUI, SIRE !” répondirent-ils en criant.

“Certains d'entre vous savent lancer le poignard ou jeter la lance. Cependant, cette même personne rate son but avec un marteau ou une hache. Pensez-vous qu'elle peut survivre en lançant une arme ?”

“NON, SIRE !”

“Pensez-vous que ce n'est qu'un jeu ?”

“NON, SIRE !”

Kolk fit une grimace en arpentant le terrain, en donnant des coups de pied au derrière des garçons qui, selon lui, ne s'étaient pas suffisamment redressés.

“Vous vous êtes reposés assez longtemps !” dit-il. “Debout !”

Thor se releva maladroitement avec les autres, les jambes fatiguées, en se demandant comment de temps il pourrait encore supporter ça.

“Le combat à distance a deux aspects”, continua Kolk. “Vous pouvez lancer une arme mais votre ennemi aussi. Il se peut qu'il ne soit pas en sécurité à trente pas, mais vous non plus. Vous devez apprendre à vous défendre à trente pas. Compris ?”

“OUI, SIRE !”

“Pour vous défendre contre un objet lancé, vous n'aurez pas seulement besoin d'être conscients et agiles, d'esquiver, de rouler ou de faire un saut de côté, mais aussi de savoir parfaitement vous protéger avec un grand bouclier.”

Kolk fit un geste et un soldat apporta un bouclier immense et lourd. Thor était étonné : il faisait presque deux fois sa taille.

“Ai-je un volontaire ?” demanda Kolk.

Le groupe de garçons resta muet, hésitant et, sans réfléchir, Thor, emporté par le moment présent, leva la main.

Kolk hocha la tête et Thor se précipita en avant.

“Bien”, dit Kolk. “Au moins, il y en a un d'assez idiot pour se porter volontaire. J'aime ton attitude, mon garçon. C'est une décision stupide mais bonne.”

Quand Kolk lui tendit l'énorme bouclier en métal, Thor commença à se demander s'il avait vraiment pris une décision stupide. Il l'attacha à un bras et eut peine à croire qu'il puisse peser aussi lourd. Il arrivait à peine à le soulever.

“Thor, ta mission est de courir de ce bout du terrain à l'autre. Indemne. Tu vois ces cinquante garçons en face de toi ?” dit Kolk à Thor. “Ils vont tous te jeter des armes. De vraies armes. Tu comprends ? Si tu n'utilises pas ton bouclier pour te protéger, tu risques de mourir avant d'être arrivé de l'autre côté.”

Thor le fixa du regard avec incrédulité. La foule de garçons se retrouva quasi-muette.

“Ce n'est pas un jeu”, continua Kolk. “C'est du sérieux. Les batailles, c'est du sérieux. C'est une affaire de vie ou de mort. Es-tu sûr que tu veux encore te porter volontaire ?”

Thor hocha la tête, trop pétrifié de terreur pour dire quoi que ce soit d'autre. Il ne pouvait plus changer d'avis à ce stade, pas devant tout le monde.

“Bien.”

Kolk fit un geste à un serviteur qui s'avança et sonna du cor.

“Cours !” cria Kolk.

Thor souleva le lourd bouclier des deux mains en le saisissant de toutes ses forces. Quand il le fit, il entendit un bruit sourd qui retentit si fort qu'il lui secoua le crâne. Ça devait être un marteau en métal. Il ne perça pas le bouclier mais lui envoya un choc affreux partout dans le corps. Il laissa presque tomber le bouclier mais se força à le garder en main et à bouger.

Thor commença à courir, à se déplacer en boitillant aussi vite que possible avec le bouclier. Alors que les armes et les projectiles lui passaient à côté, il se força à se recroqueviller aussi bien que possible au sein du bouclier. Le bouclier était sa planche de salut et, en courant, il apprit comment rester dans sa zone de protection.

Une flèche passa à côté de lui en le ratant d'une fraction de pouce et il recula plus le menton. Un autre objet lourd claqua contre le bouclier, le frappant si fort qu'il recula d'un mètre ou deux en trébuchant et s'effondra par terre. Cependant, Thor se releva et continua à courir. Avec un effort suprême, à bout de souffle, il traversa finalement le terrain.

“Arrêtez !” hurla Kolk.

Thor laissa tomber le bouclier, ruisselant de sueur. Il était plus que reconnaissant d'avoir atteint l'autre côté; il ne savait pas s'il aurait pu tenir ce bouclier un instant de plus.

Thor revint précipitamment vers les autres. Beaucoup d'entre eux le regardaient avec admiration. Il se demanda comment il avait survécu.

“Beau travail !” lui murmura Reece.

“D'autres volontaires ?” cria Kolk.

Il y eut un silence de mort parmi les garçons. Après avoir regardé Thor, personne d'autre ne voulait essayer.

Thor se sentit fier de lui-même. Il n'était pas sûr qu'il se serait porté volontaire s'il avait su ce que ça supposait mais, maintenant que c'était fini, il était content de l'avoir fait.

“Bien. Dans ce cas, je vais désigner un volontaire”, hurla Kolk. “Toi ! Saden !” cria-t-il en montrant quelqu'un du doigt.

Un garçon maigre et plus âgé s'avança, l'air terrifié.

“Moi ?” dit Saden d'une voix tremblante.

Les autres garçons se moquèrent de lui.

“Oui, toi. Qui d'autre ?” dit Kolk.

“Je suis désolé, sire, mais je préférerais ne pas le faire.”

La Légion eut le souffle coupé par la terreur.

Kolk s'approcha de lui en grimaçant.

“Tu ne fais pas ce que tu veux”, grogna Kolk. “Tu fais ce que je te dis de faire.”

Saden resta sur place, pétrifié. Il avait l'air mort de peur.

“Il ne devrait pas être ici”, murmura Reece à Thor.

Thor se retourna et le regarda. “Que veux-tu dire ?”

“Il vient d'une famille noble et ils l'ont placé ici, mais il ne veut pas y être. Ce n'est pas un combattant. Kolk le sait. Je crois qu'ils essayaient de le briser. Je crois qu'ils veulent le faire démissionner.”

“Je suis désolé, sire, mais je ne peux pas”, dit Saden d'un ton terrifié.

“Tu peux le faire”, cria Kolk, “et tu vas le faire !”

C'était une impasse figée, tendue.

Saden regarda par terre en baissant le menton, honteux.

“Je suis désolé, sire. Donnez-moi une autre tâche et je l'accomplirai avec joie.”

Kolk devint tout rouge. Il se rua vers lui jusqu'à ne plus être qu'à quelques centimètres de son visage.

“Je vais te donner une autre tâche, mon garçon. Ça m'est égal de quelle famille tu viens. Dorénavant, tu vas courir. Tu vas courir autour de ce terrain jusqu'à t'effondrer par terre. Et tu ne reviendras pas ici avant de t'être porté volontaire pour prendre ce bouclier. Tu me comprends ?”

Saden avait l'air d'être sur le point d'éclater en sanglots et il répondit d'un hochement de tête.

Un soldat arriva, enveloppa Saden dans une cotte de mailles, puis un autre soldat l'enveloppa dans une seconde cotte de mailles. Thor ne comprenait pas comment il pourrait en supporter le poids. Il arrivait à peine courir avec une seule cotte de mailles.

Kolk se pencha en arrière, donna à Saden un violent coup de pied au derrière. Saden partit en trébuchant en avant et commença sa longue et lente course autour du terrain. Thor se sentit désolé pour lui. En le regardant faire son tour en boitillant, il ne put s'empêcher de se demander si le garçon survivrait à la Légion.

Soudain, on entendit un cor. Thor se tourna et vit une compagnie des hommes du Roi arriver à cheval, accompagnés d'une douzaine de membres de l'Argent, qui tenaient de longues lances et portaient des casques à plumes. Ils s'arrêtèrent devant la Légion.

“En honneur du jour de mariage de la fille du Roi et en honneur du solstice d'été, le Roi a déclaré que le reste de la journée d'aujourd'hui serait un jour de chasse !”

Tous les garçons autour de Thor poussèrent une immense acclamation. Comme un seul homme, ils se mirent à courir et à suivre les chevaux quand ces derniers firent demi-tour et retraversèrent le terrain.

“Que se passe-t-il ?”demanda Thor à Reece en commençant à courir avec les autres.

Reece avait un grand sourire au visage.

“C'est une aubaine !” dit-il. “On est libres pour la journée ! On va chasser !”

CHAPITRE VINGT-ET-UN

Thor trottait sur la piste forestière avec les autres en tenant la lance qu'on lui avait donnée pour la chasse. A côté de lui se trouvaient Reece, O’Connor et Elden avec au moins cinquante autres membres de la Légion. Devant eux avançaient cent membres de l'Argent, à cheval et en armure légère. Certains portaient une lance courte mais la plupart d'entre eux avaient un arc et des flèches sanglés sur le dos. Des dizaines d'écuyers et de serviteurs couraient parmi eux.

Le Roi MacGil chevauchait à l'avant, l'air aussi grand et fier que d'habitude, un sourire passionné au visage. Il était entouré de ses fils, Kendrick et Gareth, et, à la grande surprise de Thor, même de Godfrey. Des dizaines de pages couraient parmi eux; quelques-uns se penchaient en arrière et soufflaient dans des cors fabriqués à partir de longues défenses en ivoire; d'autres tiraient violemment sur la laisse des chiens qui aboyaient et couraient anxieusement pour ne pas se faire distancer par les chevaux. C'était un chaos total. Quand l'énorme groupe chargea dans la forêt, ses membres commencèrent à se disperser dans toutes les directions et Thor ne savait pas où ils allaient ou quel groupe suivre.

Erec chevauchait aux alentours et Thor et les autres décidèrent de suivre sa piste. Thor se rapprocha de Reece en courant.

“Où allons-nous ?” demanda-t-il à Reece, essoufflé par sa course.

“Au fond du bois”, répondit Reece. “Les hommes du Roi prévoient de rapporter des journées entières de gibier.”

“Pourquoi certains membres de l'Argent sont-ils à cheval et d'autres à pied?” demanda O’Connor à Reece.

“Ceux qui sont à cheval chassent le gibier le plus facile à tuer, comme le cerf et les volatiles”, répondit Reece. “Ils utilisent leur arc. Ceux qui sont à pied veulent tuer les animaux les plus dangereux. Comme le sanglier à queue jaune.”

En entendant parler de cet animal, Thor se sentit à la fois excité et nerveux. Il en avait vu un grandir; c'était une créature méchante et dangereuse, connue pour déchirer un homme en morceaux à la moindre provocation.

“Les guerriers les plus âgés ont tendance à rester à cheval et à chasser le cerf et les oiseaux”, ajouta Erec en les regardant. “Les plus jeunes ont tendance à rester à pied et à chasser le gibier le plus gros. Il faut être en meilleure forme pour ça, bien sûr.”

“C'est pour ça que nous vous permettons de participer à cette chasse, les garçons” hurla Kolk en courant avec les autres aux alentours, “car c'est aussi de l'entraînement pour vous. Vous devrez vous déplacer à pied pendant toute la chasse, ne pas vous laisser distancer par les chevaux. A mesure qu'on avancera, vous vous scinderez en de plus petits groupes et chacun suivra son propre chemin et traquera son propre animal. Vous trouverez l'animal le plus brutal que vous pourrez et vous le combattrez jusqu'à la mort. Ce sont les mêmes qualités qui font de vous des soldats : l'endurance, l'intrépidité et le refus de reculer devant un adversaire, peu importe sa taille ou sa brutalité. Maintenant, allez-y !” cria-t-il.

Thor courut plus vite, comme tous ses compagnons, fonçant pour rattraper les chevaux qui s'enfonçaient à toute vitesse dans la forêt. Il ne savait pas où aller mais pensait que, s'il restait près de Reece et de O’Connor, tout se passerait bien.

“Une flèche, vite !” hurla Erec.

Thor passa brusquement à l'action, se précipita à côté du cheval d'Erec, sortit une flèche du carquois accroché à la selle et la tendit à Erec. Erec la plaça sur son arc en chevauchant, ralentit et visa soigneusement quelque chose dans le bois.

“Les chiens !” cria Erec.

Un des serviteurs du Roi lâcha un chien qui plongea dans les broussailles en aboyant. A la grande surprise de Thor, un grand oiseau s'envola et, quand il le fit, Erec tira la flèche.

C'était un tir parfait et l'oiseau, touché au cou, tomba raide mort. Thor était étonné par la façon dont Erec l'avait repéré.

“L'oiseau !” hurla Erec.

Thor courut, saisit l'oiseau mort et chaud dont le sang coulait le long du cou et retourna vers Erec en courant. Il le sangla sur la selle d'Erec, où il pendit pendant la chevauchée.

Tout autour de Thor, beaucoup de chevaliers à cheval faisaient de même, débusquaient des oiseaux et les abattaient pour que leurs écuyers aillent les récupérer. La plupart d'entre eux utilisaient des flèches; certains utilisaient des lances. Kendrick tira sa lance en arrière, visa et la lança vers un cerf. C'était un tir parfait, droit dans sa gorge, et le cerf tomba, lui aussi.

Thor était étonné par l'abondance de gibier dans ces bois, par la quantité d'animaux qu'ils allaient rapporter au château. Cela suffirait pour nourrir la Cour du Roi pendant des jours entiers.

“Tu as déjà chassé ?” cria Thor à Reece tout en évitant de justesse de se faire écraser par un des hommes du Roi alors qu'il courait. On avait du mal à entendre, avec l'aboiement des chiens, le son des cors et les cris des hommes qui riaient, victorieux, en tuant un animal après l'autre.

Un grand sourire au visage, Reece bondit par dessus une bûche et poursuivit sa course.

“Souvent ! Mais seulement grâce à mon père. On ne nous laisse pas venir à la chasse avant un certain âge. C'est une activité passionnante, bien que personne n'en sorte indemne. Plus d'un homme a été blessé, ou tué, en chassant le sanglier.”

Reece haleta en courant. “Cependant, j'avais toujours chassé à cheval”, ajouta-t-il. “Avant, on ne m'avait jamais permis de chasser à pied avec la Légion, jamais permis de chasser le sanglier. C'est une première pour moi !”

La forêt changea soudain. Des dizaines de pistes s'étendirent devant eux, chacune d'entre elles se séparant en une dizaine de chemins. Un autre cor résonna et l'énorme groupe commença à se scinder en groupes plus petits.

Thor resta près d'Erec et Reece et O’Connor les rejoignit; ils tournèrent tous dans un sentier étroit qui serpentait sur une pente descendante raide. Ils coururent sans cesse. Thor serra sa lance quand il sauta un petit ruisseau. Leur petit groupe comprenait Erec et Kendrick à cheval, Thor, Reece, O’Connor et Elden à pied, ce qui faisait qu'ils étaient six, et, quand Thor se retourna, il remarqua que deux autres membres de la Légion arrivaient en courant derrière eux et les rejoignaient. Ils étaient grands et larges d'épaules, avec des cheveux blond roux ondulés qui leur tombaient en frange sur les yeux et un grand sourire. Ils semblaient avoir un ou deux ans de plus que Thor, et c'étaient de vrais jumeaux.

“Je m'appelle Conval”, cria l'un d'eux à Thor.

“Et moi Conven.”

“Nous sommes frères,” dit Conval.

“Jumeaux !” ajouta Conven.

“J'espère que ça ne vous dérange pas si on se joint à vous” dit Conval à Thor.

Thor les avait vus à la Légion, mais ne les avait jamais rencontrés. Il était heureux de rencontrer de nouveaux membres, surtout des membres qui étaient gentils avec lui.

“Ce sera un plaisir”, cria Thor.

“Le plus nombreux on est, le mieux c'est”, ajouta Reece.

“J'ai entendu dire qu'il y a d'immenses sangliers dans ce bois”, remarqua Conval.

“Et qu'ils sont meurtriers”, ajouta Conven.

Thor regarda les longues lances que portaient les jumeaux. Elles étaient trois fois plus longues que la sienne et il s'interrogea. Il remarqua qu'ils regardaient sa lance courte.

“Cette lance ne sera pas assez longue”, dit Conval.

“Ces sangliers ont de grosses défenses. Tu as besoin de quelque chose de plus long”, dit Conven.

“Prends la mienne”, dit Elden en courant vers Thor et en lui offrant sa lance.

“Je ne peux pas prendre la tienne”, dit Thor. “Tu te servirais de quoi ?”

Elden haussa les épaules. “Ça ira.”

Thor fut touché par sa générosité et s'émerveilla en constatant le chemin parcouru par leur amitié.

“Prends une des miennes”, lui ordonna une voix.

Thor leva les yeux et vit Erec s'avancer à côté de lui en lui montrant la selle, à laquelle deux longues lances étaient fixées.

Thor tendit le bras et prit une longue lance sur la selle, content de l'avoir. Elle était plus lourde et plus encombrante pour courir, mais il se sentait effectivement plus protégé et il semblait qu'elle lui serait nécessaire.

Ils coururent longtemps, jusqu'à ce que l'air brûle les poumons de Thor et qu'il ne soit plus certain de pouvoir continuer. Il avait les sens en alerte, regardait autour de lui, à la recherche de signes de présence d'un animal. Il se sentait protégé avec ces autres hommes autour de lui, et invincible avec une longue lance. Cependant, il était encore très nerveux. Il n'avait jamais chassé le sanglier et ne savait pas du tout à quoi s'attendre.

Alors que ses poumons le brûlaient, la forêt s'ouvrit dans une clairière et, par bonheur, Erec et Kendrick arrêtèrent leurs chevaux. Thor supposa que cela leur donnait à tous la permission de s'arrêter, eux aussi. Ils restèrent tous sur place, tous les huit dans la clairière de la forêt, les garçons à pied à bout de souffle et Erec et Kendrick qui descendaient de leurs chevaux. Les chevaux haletaient, mais autrement, tout était tranquille; on n'entendait que le vent dans les arbres. Le bruit des centaines d'autres hommes qui se précipitaient au travers de la forêt avait maintenant disparu, et Thor se rendit compte qu'ils devaient être très loin des autres.

Il regarda la clairière en haletant.

“Je n'ai pas vu de marques d'animaux”, dit Thor à Reece. “Et toi ?”

Reece secoua la tête.

“Le sanglier est un animal rusé”, dit Erec en s'avançant. “Il ne se montre pas toujours. Parfois, c'est lui qui te regarde. Il peut attendre jusqu'à ce que tu sois pris au dépourvu, et alors il charge. Sois toujours sur tes gardes.”

“Attention !” hurla O’Connor.

Thor se retourna et, soudain, un grand animal fonça dans la clairière en faisant un bruit énorme; Thor tressaillit en comprenant qu'ils étaient en train de se faire attaquer par un sanglier. O’Connor cria et Reece se retourna et lança violemment sa lance sur le sanglier. Il le manqua et l'animal s'envola en l'air. C'est alors que Thor se rendit compte que ce n'était qu'une dinde, qui disparut à nouveau dans le bois.

Ils rirent tous, libérés de la tension. O’Connor rougit et Reece lui posa une main sur l'épaule pour le rassurer.

“Ne t'en fais pas, mon ami”, dit-il.

O’Connor détourna le regard, gêné.

“Il n'y a pas de sanglier ici”, dit Elden. “Nous avons choisi un mauvais sentier. Sur ce sentier, il n'y a que des volatiles. On va revenir bredouilles.”

“Peut-être n'est-ce pas une mauvaise chose”, dit Conval. “J'ai entendu dire que la lutte avec un sanglier peut être une lutte à mort.”

Kendrick inspecta calmement le bois et Erec fit de même. Thor voyait sur le visage des deux hommes qu'il y avait quelque chose là-bas. En se basant sur leur expérience et sur leur sagesse, il voyait qu'ils étaient sur leurs gardes.

“Eh bien, la piste semble se terminer ici”, dit Reece. “Donc, si nous continuons, le bois ne sera plus balisé et nous ne retrouverons plus notre route.”

“En même temps, si on fait demi-tour, notre chasse est finie”, dit O’Connor.

“Que se passerait-il si nous devions retourner bredouilles ?” demanda Thor. “Sans sanglier ?”

“Nous serions la risée des autres”, dit Elden.

“Non”, dit Reece. “Tout le monde ne trouve pas de sanglier. En fait, il est plus rare d'en trouver un que de ne pas en trouver.”

Alors que leur groupe se tenait là en silence, respirant avec difficulté, en train de regarder le bois, Thor se rendit soudain compte qu'il avait bu trop d'eau. Il l'avait retenue pendant toute la chasse et maintenant il avait tellement mal à la vessie qu'il avait peine à se retenir.

“Excusez-moi”, dit-il. Il commença à aller dans le bois.

“Où vas-tu ?” demanda Erec, prudent.

“Il faut juste que je me soulage. Je reviens tout de suite.”

“Ne t'éloigne pas”, avertit Erec.

Embarrassé, Thor se précipita dans le bois et s'éloigna des autres d'environ vingt pas, jusqu'à ce qu'il trouve un endroit juste hors de leur vue.

Juste au moment où il finissait de se soulager, soudain, il entendit une brindille se casser. Le son était fort et distinct, et il savait d'instinct que ce n'était pas un être humain.

Il se retourna lentement, les poils dressés sur la nuque, et regarda. Devant lui, peut-être dix pas plus loin, se trouvait une autre petite clairière avec un rocher au milieu. Et là, à la base du rocher, quelque chose bougeait. C'était un petit animal qu'il n'aurait pas su identifier.

Thor se demanda s'il fallait qu'il retourne avertir ses compagnons ou qu'il aille voir ce que c'était. Sans réfléchir, il s'avança discrètement. Quel que soit cet animal, il ne voulait pas le perdre et, s'il faisait demi-tour, il pourrait être parti quand il reviendrait.

Thor se rapprocha les poils dressés alors que le bois devenait plus dense et qu'il y avait moins de place pour se déplacer. Il ne voyait qu'un bois touffu et le soleil qui y rentrait de biais. Finalement, il atteint la clairière. En s'approchant, il serra sa lance moins fort et la baissa jusqu'à sa hanche. Il fut déconcerté par ce qu'il vit devant lui dans la clairière, dans un carré de lumière.

Là, se tortillant dans l'herbe à côté du rocher, se trouvait un petit bébé léopard. Il était assis là, en train de se tortiller et de gémir, de plisser les yeux au soleil. On aurait dit qu'il venait de naître. Il mesurait à peine trente centimètres et était assez petit pour loger à l'intérieur de la chemise de Thor.

Thor resta là, étonné. Le petit était tout blanc et il savait que ce devait être le petit du léopard blanc, le plus rare de tous les animaux.

Entendant un bruissement soudain de feuilles derrière lui, il se retourna et vit le groupe tout entier se précipiter vers lui, Reece en premier, l'air soucieux. En quelques moments, ils l'eurent rejoint.

“Où étais-tu ?” demanda-t-il d'un ton autoritaire. “On croyait que tu étais mort.”

Quand ils arrivèrent tous à côté de lui et baissèrent les yeux vers le petit, il entendit l'étonnement leur couper le souffle.

“C'est un présage de taille”, dit Erec à Thor. “Tu as fait la trouvaille qu'on ne fait qu'une fois dans sa vie. Le plus rare de tous les animaux. Il a été abandonné. Il n'a personne pour s'occuper de lui. Ça signifie qu'il est à toi. Tu as le devoir de l'élever.”

“A moi ?” demanda Thor, perplexe.

“C'est ton devoir”, ajouta Kendrick. “Tu l'as trouvé. Ou, devrais-je dire, il t'a trouvé.”

Thor était déconcerté. Il avait soigné des moutons mais il n'avait jamais élevé d'animal de toute sa vie et il ne savait pas du tout quoi faire.

Cependant, en même temps, il se sentait déjà une grande affinité avec l'animal. Ses petits yeux bleu clair s'ouvrirent et on aurait dit qu'ils ne regardaient que lui.

Il s'approcha du petit, se pencha et le prit dans ses bras. L'animal leva la tête et lui lécha la joue.

“Comment s'occupe-t-on d'un bébé léopard ?”demanda Thor, bouleversé.

“Je suppose qu'on s'en occupe de la même façon que des autres animaux”, dit Erec. “On le nourrit quand il a faim.”

“Tu dois lui donner un nom”, dit Kendrick.

Thor réfléchit, étonné de devoir nommer un animal pour la deuxième fois en si peu de jours. Il se souvint d'une histoire de son enfance sur un lion qui terrorisait tout un village.

“Krohn”, dit Thor.

Les autres répondirent d'un hochement de tête approbateur.

“Comme dans la légende”, dit Reece.

“C'est un beau nom”, dit O’Connor.

“Ce sera donc Krohn”, dit Erec.

Quand Krohn baissa la tête contre la poitrine de Thor, Thor se sentit lié à lui plus fortement qu'avec tous les animaux qu'il avait jamais eus. Quand l'animal se tortillait et lui envoyait des petits cris, il ne pouvait s'empêcher d'avoir l'impression de déjà le connaître depuis plusieurs vies.

Soudain, on entendit un son facilement reconnaissable, un son qui fit se dresser les poils sur la nuque de Thor et le fit se tourner rapidement et scruter le ciel.

Loin au-dessus volait Estopheles. Soudain, il plongea très bas, se dirigeant directement vers la tête de Thor en poussant un cri strident avant de repartir vers le haut à la dernière seconde.

Au début, Thor se demanda s'il était jaloux de Krohn, mais ensuite, alors qu'il ne restait plus qu'une fraction de seconde, Thor se rendit compte que son faucon l'avertissait.

Un moment plus tard, on entendit un bruit distinct qui venait de l'autre côté des bois. Un bruissement fut suivi d'un chargement et tout se passa trop vite.

Grâce à l'avertissement, Thor avait l'avantage. Il l'avait vu venir et bondit hors de sa route à la dernière seconde. Un sanglier massif le chargea directement et le manqua d'un cheveu.

Dans la clairière, ce fut le chaos. Le sanglier chargea les autres, féroce, en balançant les défenses dans tous les sens. D'un seul coup, il réussit à taillader le bras à O’Connor et le sang jaillit alors qu'il le tenait en hurlant.

C'était comme essayer de se battre contre un taureau, mais sans avoir les bonnes armes. Elden essaya de le frapper de sa longue lance mais le sanglier retourna seulement la tête, la saisit fermement de son énorme gueule et, d'un mouvement net, la cassa en deux. Alors, le sanglier se retourna, chargea Elden et le frappa dans les côtes; heureusement, Elden manqua tout juste de se faire tailler en pièces par ses défenses.

Ce sanglier était impossible à arrêter. Il voulait du sang et il était clair qu'il ne les laisserait pas en paix tant qu'il n'en aurait pas obtenu.

Les autres se rassemblèrent et passèrent brusquement à l'action. Erec et Kendrick tirèrent leur épée, et Thor, Reece et les autres en firent autant.

Ils encerclèrent tous la bête mais il était dur de l'atteindre, surtout avec ses défenses de quatre-vingt-dix centimètres qui les empêchaient de s'approcher de lui. Il décrivait des cercles, les poursuivait autour de la clairière. Ils l'attaquèrent tous à tour de rôle. Erec le frappa directement en lui tailladant le flanc, mais ce sanglier devait être en acier, car il ne s'arrêta pas.

C'est à ce moment-là que tout changea. Pendant un bref instant, quelque chose attira l'attention de Thor, qui se retourna et regarda dans la forêt. Au loin, caché derrière les arbres, il aurait pu jurer qu'il voyait un homme avec un manteau à capuche noir; il le vit lever un arc et une flèche et viser directement la clairière. Il ne semblait pas viser le sanglier, mais les hommes.

Thor se demanda s'il avait des visions. Était-on en train de les attaquer ? Ici ? Au milieu de nulle part ? Et dans ce cas, qui les attaquait ?

Thor permit à ses instincts de prendre le dessus. Il sentait que les autres étaient en danger et il se précipita vers eux. Il vit l'homme pointer son arc sur Kendrick.

Thor plongea sur Kendrick. Il le tacla violemment, le renversa par terre et, quand il le fit, un moment plus tard, la flèche le survola en le manquant de peu.

Thor regarda immédiatement dans la forêt, à la recherche de signes de l'agresseur, qui avait cependant disparu.

Néanmoins, il n'eut pas le temps de réfléchir; le sanglier fonçait encore comme un fou dans la clairière, à seulement un mètre ou deux de ses compagnons. Le sanglier se retourna dans leur direction et Thor n'eut pas le temps de réagir. Les longues défenses acérées lui fonçaient directement dessus et il se prépara intérieurement à l'impact.

Un moment plus tard, on entendit un cri perçant; Thor se retourna et vit Erec bondir sur le dos de la bête, lever haut son épée des deux mains et la lui plonger dans la nuque. La bête rugit, le sang gicla de sa bouche, elle s'effondra à genoux puis s'écrasa par terre avec Erec sur le dos. Elle s'arrêta à juste un mètre ou deux de Thor.

Tous les membres du groupe restèrent pétrifiés sur place en se regardant les uns les autres et en se demandant ce qui avait bien pu se passer.

CHAPITRE VINGT-DEUX

Thor, portant Krohn à l'intérieur de sa chemise, fut submergé par le bruit quand Reece ouvrit la porte de la taverne. Un immense groupe de membres et de soldats de la Légion qui les attendaient entassés à l'intérieur les accueillit d'un cri. A l'intérieur, il y avait plein de gens, il faisait chaud et Thor se retrouva immédiatement coincé entre ses compagnons, coude à coude. Cela avait été une longue journée de chasse et ils s'étaient tous rassemblés ici, dans cette taverne au fond des bois, pour faire la fête. L'Argent avait montré le chemin et Thor, Reece et les autres avaient suivi.

Derrière Thor, les jumeaux, Conval et Conven, portaient leur trophée, le sanglier, plus gros que ceux de tous les autres, attaché à un long pieu sur leurs épaules. Ils durent le poser en dehors de la taverne avant d'entrer. Thor lui jeta un dernier coup d’œil; il avait l'air si féroce qu'il avait du mal à se dire qu'ils l'avaient tué.

Thor sentit quelque chose se tortiller à l'intérieur de sa veste, baissa les yeux et vit son nouveau compagnon, Krohn. Il avait peine à croire qu'il portait vraiment un bébé léopard blanc. Krohn le regarda de ses yeux bleus cristallins et poussa un petit cri aigu. Thor sentait qu'il avait faim.

Thor fut poussé à l'intérieur de la taverne par les dizaines d'autres hommes qui rentraient à flots derrière lui, et il s'enfonça plus loin dans le petit endroit bondé. Il devait y faire dix degrés de plus que dehors, sans parler de l'humidité, elle aussi bien supérieure. Il suivit Erec et Kendrick et fut à son tour suivi par Reece, Elden, les jumeaux et O’Connor, qui avait le bras bandé à cause du coup de défense du sanglier mais avait finalement arrêté de saigner. O’Connor semblait plus étourdi que blessé. Sa bonne humeur était de retour et leur groupe entier s'enfonça profondément dans la salle.

On y était coude à coude, si serré qu'il y avait tout juste la place de se retourner. Il y avait de longs bancs, et quelques hommes étaient debout alors que d'autres étaient assis, chantaient des chansons à boire et cognaient leurs chopes contre celles de leurs amis ou les cognaient sur la table. C'était un environnement bruyant, festif, et Thor n'avait jamais rien vu de semblable.

“C'est ta première fois dans une taverne ?” demanda Elden, qui criait presque pour se faire entendre.

Thor répondit d'un hochement de tête, ayant une fois de plus l'impression d'être un péquenaud.

“Je parie que tu n'avais même jamais bu une chope de bière, n'est-ce pas ?” demanda Conven en lui donnant une claque sur l'épaule avec un rire.

“Bien sûr que si”, rétorqua Thor, sur la défensive.

Cela dit, il rougissait et espérait que personne ne le verrait, parce qu'en fait il n'avait jamais véritablement bu de bière, mis à part une goutte ou deux lors du mariage. Son père n'avait jamais permis qu'on boive de la bière dans sa maison, et même s'il l'avait permis, il était sûr qu'il n'aurait pas pu se le permettre.

“Très bien, dans ce cas !” cria Conval. “Tavernier, donne-nous une tournée de la plus forte que tu aies. Thor, que voici, est un vieux pro !”

Un des jumeaux posa une pièce en or. Thor était étonné que ces garçons aient autant d'argent sur eux; il se demanda de quelle famille ils venaient. Dans son village, sa famille aurait pu faire durer cette pièce un mois.

Un moment plus tard, on fit glisser une dizaine de chopes de bière moussantes sur le bar et les garçons se frayèrent un chemin et les saisirent; une chope arriva dans la main de Thor. La mousse lui goutta sur le côté de la main et il en eut l'estomac noué par avance. Il était nerveux.

“A notre chasse !” cria Reece.

“A NOTRE CHASSE !” répétèrent les autres.

Thor suivit les autres en essayant de lever naturellement le liquide mousseux jusqu'à ses lèvres. Il en prit une gorgée et détesta le goût, mais vit les autres avaler le leur cul sec. Thor se sentit obligé de faire de même, ou alors d'avoir l'air d'un lâche. Il se força à boire la bière, l'avala aussi vite que possible jusqu'à finalement reposer la chope à moitié bue en toussant.

Les autres le regardèrent et éclatèrent de rire. Elden lui donna une claque sur le dos.

“C'est vraiment ta première fois, hein ?” demanda-t-il.

Thor rougit en s'essuyant la mousse des lèvres. Heureusement, avant qu'il ait pu répondre, un cri se fit entendre dans la salle. Ils se retournèrent tous et virent plusieurs musiciens se frayer un chemin vers l'intérieur à coups de coude. Ils se mirent à jouer du luth et de la flûte, à taper sur des cymbales et l'ambiance devint encore plus bruyante.

“Mon frère !” dit une voix.

Thor se retourna et vit un garçon âgé de quelques années de plus que lui, avec un petit ventre mais de larges épaules, non rasé, l'air quelque peu débraillé, s'avancer et serrer Reece maladroitement contre lui. Il fut rejoint par trois compagnons, qui avaient l'air tout aussi débraillés.

“Je n'aurais jamais cru te trouver ici !” ajouta-t-il.

“Eh bien, de temps à autre, il faut bien que j'imite mon frère, n'est-ce pas ?” répondit Reece avec un sourire. “Thor, connais-tu mon frère, Godfrey ?”

Godfrey se retourna et serra la main à Thor, et Thor ne put s'empêcher de remarquer comme elle était lisse et grasse. Ce n'était pas la main d'un guerrier.

“Bien sûr que je connais le nouveau venu”, dit Godfrey en s'approchant trop près et en articulant mal ses mots. “Le royaume entier ne fait que parler de lui. J'ai entendu dire que c'était un bon guerrier”, dit-il à Thor. “Dommage. Un talent de perdu pour la taverne !”

Godfrey se pencha en arrière et éclata de rire, imité par ses trois compagnons. L'un d'eux, qui faisait une tête de plus que les autres, avait un ventre immense, des joues rouge vif et avait fait le plein de bière, se pencha en avant et agrippa l'épaule de Thor d'une main.

“La bravoure est un beau trait mais elle t'envoie sur le champ de bataille et te laisse froid. Être un ivrogne, c'est un meilleur trait : il te permet de rester en sécurité et au chaud, et te garantit d'avoir une dame bien chaude à tes côtés !”

Il éclata de rire, imité par les autres, et le tavernier posa de nouvelles chopes de bière pour eux tous. Thor espérait qu'on ne lui demanderait pas de boire; il sentait déjà la bière lui monter à la tête à toute vitesse.

“C'était sa première chasse aujourd'hui !” hurla Reece à son frère.

“Ah bon ?” répondit Godfrey. “Eh bien, ça mérite un toast, non ?”

“Ou deux !” ajouta son grand ami.

Thor baissa les yeux et vit qu'on lui avait mis une autre chope dans la main.

“Aux premières fois !” cria Godfrey.

“AUX PREMIÈRES FOIS !” répétèrent les autres.

“Puisse ta vie être remplie de premières fois”, ajouta le grand ivrogne, “sauf pour la première fois où tu as été sobre !”

Ils éclatèrent tous de rire et burent.

Thor prit une gorgée de sa bière, puis essaya de baisser discrètement sa chope mais Godfrey le surprit.

“C'est pas comme ça qu'on boit, mon garçon !” hurla Godfrey. Il s'avança, saisit la chope, la mit aux lèvres de Thor, et les hommes rirent tous quand Thor avala la bière. Il la reposa, vide, et ils applaudirent.

Thor avait la tête qui tournait. Il commençait à sentir qu'il perdait le contrôle et qu'il était plus difficile de se concentrer. Il n'aimait pas cette sensation.

Thor sentit le bébé se tortiller à nouveau dans sa chemise et Krohn dressa la tête.

“Eh bien, qu'est-ce que c'est que ça ?” cria Godfrey avec joie.

“C'est un bébé léopard”, dit Thor.

“Nous l'avons trouvé à la chasse”, ajouta Reece.

“Il a faim”, dit Thor. “Je ne sais pas quoi lui donner à manger.”

“Eh bien, de la bière, bien sûr !” hurla le grand homme.

“Vraiment ?” demanda Thor. “Est-ce bon pour lui ?”

“Bien sûr !” hurla Godfrey. “C'est juste du houblon, mon garçon !”

Godfrey tendit le bras, plongea le doigt dans la mousse et le tendit; Krohn se pencha en avant et le lécha. Il lécha encore et encore.

“Tu vois, il aime ça !”

Godfrey retira soudain le doigt avec un cri. Il le tint en l'air et montra le sang.

“Il a les dents pointues, celui-là !” cria-t-il, et les autres éclatèrent tous de rire.

Thor tendit la main, caressa Krohn sur la tête et vida le reste de sa boisson dans la gueule du léopard. Krohn la lapa toute entière et Thor décida qu'il fallait lui trouver de la vraie nourriture. Il espéra que Kolk l'autoriserait à rester dans la caserne et qu'aucun membre de la Légion ne s'y opposerait.

Les musiciens changèrent de chanson et plusieurs autres amis de Godfrey apparurent. Ils arrivèrent, les rejoignirent avec une nouvelle tournée de boissons et remmenèrent Godfrey dans la foule.

“Je te verrai plus tard, jeune homme”, dit Godfrey à Reece avant de partir. Puis il se tourna vers Thor : “J'espère que tu passeras plus de temps à la taverne !”

“J'espère que tu passeras plus de temps sur le champ de bataille”, rétorqua Kendrick.

“Ça, j'en doute beaucoup !” dit Godfrey, qui éclata de rire avec le reste de ses compatriotes et disparut dans la foule.

“Est-ce qu'ils font toujours la fête comme ça ?”demanda Thor à Reece.

“Godfrey ? Il est à la taverne depuis qu'il sait marcher. Une déception pour mon père, mais Godfrey est content comme ça.”

“Non, je veux dire les hommes du Roi. La Légion. Vont-ils toujours faire un tour à la taverne ?”

Reece secoua la tête.

“Aujourd'hui, c'est un jour spécial. La première chasse et le solstice d'été. Ça n'arrive pas si souvent. Profites-en tant que ça dure.”

Thor se sentait de plus en plus désorienté en regardant dans la salle. Ce n'était pas l'endroit où il voulait être. Il voulait revenir à la caserne pour s'entraîner et se remit à penser à Gwendolyn.

“Tu l'as bien vu ?” demanda Kendrick en s'approchant de Thor.

Thor le regarda avec perplexité.

“L'homme dans le bois, qui a tiré la flèche ?” ajouta Kendrick.

Les autres se regroupèrent autour d'eux en essayant d'entendre. L'ambiance devint grave.

Thor réessaya de se souvenir mais en vain. Tout était flou.

“J'aimerais bien”, dit-il. “Tout est arrivé si vite.”

“C'était peut-être juste un des autres hommes du Roi qui tirait dans notre direction par accident”, dit O’Connor.

Thor secoua la tête.

“Il n'était pas habillé comme les autres. Il ne portait que du noir, avec un manteau à capuchon. Et il n'a tiré qu'une flèche, directement sur Kendrick, avant de disparaître. Je suis désolé. J'aimerais avoir mieux vu.”

Kendrick secoua la tête en essayant de réfléchir.

“Qui voudrait te voir mort ?” demanda Reece à Kendrick.

“Était-ce un assassin ?”demanda O’Connor.

Kendrick haussa les épaules. “Je n'ai pas ennemis, pour autant que je sache.”

“Mais Père en a beaucoup”, dit Reece. “Peut-être que quelqu'un veut te tuer pour l'atteindre.”

“Ou peut-être que quelqu'un veut se débarrasser de toi pour monter sur le trône”, imagina Elden.

“Mais c'est absurde ! Je suis illégitime ! Je ne peux pas hériter du trône !”

Pendant qu'ils secouaient tous la tête en buvant des gorgées de leur bière et en essayant de comprendre, un autre cri se fit entendre dans la salle et l'attention de tous les hommes se tourna vers l'escalier qui menait au premier étage. Thor leva les yeux et vit une file de femmes sortir du vestibule d'en haut, se tenir près d'une rampe et regarder dans la salle. Elles étaient toutes peu habillées et trop maquillées.

Thor rougit.

“Eh bien, bonjour, les hommes!” cria la dame de devant, qui avait une grosse poitrine et portait une tenue en dentelle rouge.

Les hommes applaudirent.

“Qui a de l'argent à dépenser ce soir ?” demanda-t-elle.

Le hommes applaudirent encore.

Thor écarquilla les yeux de surprise.

“C'est aussi un bordel?” demanda-t-il.

Les autres se retournèrent et le regardèrent dans un silence stupéfait, puis éclatèrent tous de rire.

“Mon Dieu, tu es naïf, toi !” dit Conval.

“Tu veux dire que tu n'es jamais allé au bordel ?” dit Conven.

“Je parie qu'il n'a jamais couché avec une femme !” dit Elden.

Thor sentit qu'ils le regardaient tous et il se sentit devenir rouge comme une tomate. Il aurait voulu disparaître. Ils avaient raison : il n'avait jamais couché avec une femme, mais jamais il ne le leur dirait. Il se demanda si ça se voyait sur son visage.

Avant qu'il ait pu réagir, un des jumeaux leva le bras, lui plaça une main ferme sur le dos et jeta une pièce en or à la femme qui se trouvait sur l'escalier.

“Je crois que tu as ton premier client !” cria-t-il.

Tout le monde applaudit et, malgré toutes ses résistances, Thor se sentit poussé en avant par des dizaines d'hommes. Il traversa la foule et monta à l'escalier. En montant, il se mit à penser à Gwen. A tout l'amour qu'il avait pour elle. Qu'il ne voulait être avec personne d'autre.

Il voulait se retourner et s'enfuir mais il n'y avait vraiment aucun moyen. Des dizaines des hommes les plus grands qu'il ait jamais vus le poussaient en avant et ne le laissaient pas reculer. Avant de savoir où il en était, il avait monté les marches, atteint le palier. Il était en train de regarder fixement une femme plus grande que lui, qui portait trop de parfum et lui souriait. Comme si cela ne suffisait pas, Thor était ivre. La pièce tournait carrément dans tous les sens et il sentit que, dans un moment, il allait s'effondrer.

Le femme tendit le bras, tira Thor par la chemise, l'emmena fermement dans une chambre et claqua la porte derrière eux. Thor était déterminé à ne pas coucher avec elle. Il se raccrochait à ses pensées de Gwen, se forçait à ne penser à rien d'autre. Ce n'était pas comme ça qu'il voulait avoir sa première expérience.

Cependant, son esprit n'écoutait pas. Il était tellement ivre que maintenant, il y voyait à peine. Et la dernière chose dont il se souvint avant de s'évanouir, c'est quand on lui fit traverser la chambre vers un lit de femme pendant qu'il espérait qu'il atteindrait le lit avant de tomber par terre.

CHAPITRE VINGT-TROIS

MacGil ouvrit les yeux avec difficulté, réveillé par les coups que l'on frappait implacablement sur sa porte, et immédiatement, il se dit qu'il aurait voulu ne pas se réveiller. Il avait terriblement mal au crâne. La lumière crue rentrait par la fenêtre ouverte du château, et il se rendit compte qu'il avait le visage enfoui dans sa couverture en peau de mouton. Désorienté, il essaya de se souvenir comment il était arrivé là. Il était chez lui, dans son château. Il essaya de se souvenir de la nuit précédente. Il se souvint de la chasse. Puis d'une taverne dans le bois. D'avoir beaucoup trop bu. D'une façon ou d'une autre, il avait du revenir ici.

Il regarda à côté de lui et vit sa femme, la Reine, qui dormait à côté de lui sous les couvertures et se réveillait lentement.

On frappa encore avec l'affreux bruit d'un heurtoir en fer qui cognait contre la porte.

“Qui ça peut être ?” demanda-t-elle, contrariée.

MacGil se demandait la même chose. Il se souvint en particulier qu'il avait demandé à ses serviteurs de ne pas le réveiller, surtout après la chasse. Ils allaient le lui payer.

C'était probablement son intendant, avec un autre problème financier de peu d'importance.

“Arrêtez de frapper comme ça !” finit par beugler MacGil en sortant du lit et en s'asseyant les coudes sur les genoux, la main contre la tête. Il passa ses mains dans ses cheveux sales et dans sa barbe, puis par dessus son visage en essayant de se réveiller par ses propres moyens. La chasse, et la bière, l'avaient assommé. Il n'était pas aussi souple qu'autrefois. Les années avaient causé des ravages; il était épuisé. A ce moment, il se jura qu'il ne boirait plus jamais.

Avec un énorme effort, il se mit à genoux puis debout. Ne portant que sa chemise de nuit, il traversa rapidement la salle et finit par atteindre la porte, épaisse de trente centimètres. Il saisit la poignée de fer et tira violemment dessus.

Devant lui se tenait son général le plus gradé, Brom, entouré de deux lieutenants. Les lieutenants baissèrent la tête par respect, mais son général le regarda dans les yeux, l'air sombre. MacGil détestait quand il avait cet air. Cela signifiait toujours qu'il y avait de mauvaises nouvelles. C'était à des moments comme ceux-là qu'il détestait être Roi. Il avait passé une si bonne journée la veille, une superbe chasse et surtout une excellente nuit à la taverne qui lui avait rappelé l'époque où il était jeune et insouciant. Maintenant, se faire réveiller aussi bruyamment que ça le priva de toutes les illusions de paix qu'il avait eues.

“Mon seigneur, je suis désolé de vous réveiller”, dit Brom.

“T'as raison de l'être”, grogna MacGil. “T'as intérêt à ce que ce soit important.”

“C'est important”, dit-il.

Le Roi MacGil vit la gravité de son expression, se retourna et regarda sa Reine par dessus son épaule. Elle s'était rendormie.

MacGil leur fit geste d'entrer, leur fit traverser sa grande chambre et entrer dans une antichambre par une autre porte cintrée. Il ferma la porte derrière eux pour ne pas déranger la Reine. Quand il n'avait pas envie de descendre dans la Grande Salle, il utilisait parfois cette pièce plus petite, qui ne mesurait pas plus de vingt pas et contenait quelques chaises confortables et un grand vitrail.

“Mon seigneur, nos espions nous ont signalé un contingent d'hommes de McCloud qui se dirigeaient vers l'est, vers la Mer Fabian. Et nos éclaireurs du sud signalent qu'une caravane de navire de l'Empire se dirigent vers le nord. Ils doivent sûrement aller là-bas pour rencontrer les McCloud.”

MacGil essaya de traiter ces informations. Ralenti par l'alcool, son cerveau réagissait trop lentement.

“Et ?” demanda-t-il avec insistance, impatient, fatigué. Il en avait vraiment assez des machinations et des spéculations et des subterfuges incessants de sa cour.

“Si les McCloud sont vraiment en ligue avec l'Empire, ce ne peut être que pour une seule raison”, continua Brom. “Comploter pour faire une brèche dans le Canyon et renverser l'Anneau.”

MacGil leva les yeux vers son vieux commandant, un homme avec lequel il avait combattu pendant trente ans, et vit l'extrême gravité de son regard. Il y vit aussi de la peur. Cela le dérangea, car c'était un homme qu'il n'avait jamais vu avoir peur de quoi que ce soit.

MacGil se redressa lentement et complètement, ce qui lui donnait encore l'air d'être très grand, se retourna et traversa la salle jusqu'à la fenêtre. Il regarda au dehors, examina sa cour en dessous, qui était vide aussi tôt le matin, et se demanda que faire. Il avait toujours su qu'un jour comme celui-là finirait par arriver. Il ne s'était simplement pas attendu à ce qu'il vienne si tôt.

“C'est du rapide”, dit-il. “Cela ne fait que quelques jours que j'ai marié ma fille à leur prince, et maintenant, vous pensez qu'ils complotent déjà pour nous renverser ?”

“Oui, monseigneur”, répondit Brom avec sincérité. “Je ne vois aucune autre raison. Tout indique que cette réunion entre les McCloud et l'Empire est pacifique, pas militaire.”

MacGil secoua lentement la tête.

“Mais ça n'a aucun sens ! Ils ne peuvent pas s'allier à l'Empire. Pourquoi le feraient-ils ? Même si, pour une raison quelconque, ils réussissaient à faire tomber le Bouclier de notre côté et à y faire une brèche, alors, que se passerait-il ? L'Empire les renverserait eux aussi. Ils ne seraient pas non plus en sécurité. Ils le savent forcément.”

“Peut-être vont-ils faire un marché”, répliqua Brom. “Peut-être les McCloud vont-ils laisser entrer l'Empire et, en échange, leur demander de ne s'attaquer qu'à nous pour pouvoir contrôler l'Anneau.”

MacGil secoua la tête.

“Les McCloud sont trop intelligents pour ça. Ils sont rusés. Ils savent qu'on ne peut pas faire confiance à l'Empire.”

Son général haussa les épaules.

“Peut-être tiennent-ils tellement à contrôler l'Anneau qu'ils acceptent de prendre ce risque. Surtout maintenant qu'ils ont votre fille comme Reine.”

MacGil y réfléchit. Sa tête le cognait. Il ne voulait pas s'occuper de ça maintenant. Pas aussi tôt dans la matinée.

“Donc, que proposez-vous de faire ?” demanda-t-il d'un ton abrupt, fatigué par toutes ces spéculations.

“Nous pouvons anticiper, Sire, et attaquer les McCloud. C'est le moment.”

MacGil le regarda bouche bée.

“Juste après que je leur aie donné ma fille en mariage ? Je ne crois pas.”

“Si nous ne le faisons pas”, répliqua Brom, “nous les laisserons creuser notre propre tombe. Ils nous attaqueront forcément. Si ce n'est pas maintenant, alors, ce sera plus tard. Et s'ils s'allient à l'Empire, nous sommes perdus.”

“Ils ne peuvent pas traverser les Highlands aussi facilement. Nous contrôlons tous les goulets d'étranglement. Ce serait un massacre. Même avec le soutien de l'Empire.”

“L'Empire a des millions d'hommes en réserve”, répondit Brom. “Ils peuvent se permettre de les envoyer à la boucherie.”

“Même si le Bouclier tombait”, dit MacGil, “il ne serait pas si facile de faire traverser le Canyon à des millions de soldats, ni les Highlands, ni de les faire approcher par la mer. Nous détecterions une telle mobilisation longtemps à l'avance. Nous serions avertis.”

MacGil réfléchit.

“Non, nous n'allons pas attaquer. Cependant, pour l'instant, nous pouvons prendre une mesure prudente : doubler nos patrouilles dans les Highlands. Renforcer nos fortifications. Et doubler nos espions. Ce sera tout.”

“Oui, monseigneur”, dit Brom, qui se retourna et quitta précipitamment la salle avec ses lieutenants.

MacGil se retourna vers la fenêtre. Il avait encore la tête qui cognait. Il sentait que la guerre se profilait à l'horizon, qu'elle s'avançait vers lui avec le caractère inévitable d'une tempête hivernale. En plus, il sentait qu'il ne pouvait rien y faire. Il regarda tout autour de lui, regarda son château, la pierre, l'impeccable cour royale qui s'étendait en dessous de lui, et ne put s'empêcher de se demander combien de temps tout cela durerait.

Il aurait donné son royaume pour une chope de bière de plus.

CHAPITRE VINGT-QUATRE

Thor sentit un pied le pousser dans les côtes et ouvrit laborieusement les yeux. Il était allongé à plat ventre sur un tas de paille et, pendant un moment, il ne sut pas du tout où il était. Il avait l'impression que sa tête pesait mille tonnes, que sa gorge était plus sèche que jamais et que ses yeux et sa tête le tuaient. Il avait l'impression qu'il venait de tomber de cheval.

Il reçut un autre petit coup de pied et, quand il se redressa, la salle tourna violemment. Il se pencha et vomit, s'étouffant à plusieurs reprises.

Un rire collectif éclata tout autour de lui. Il leva les yeux et vit Reece, O’Connor, Elden et les jumeaux qui se tenaient à côté en le regardant.

“Finalement, la belle au bois dormant se réveille !” cria Reece en souriant.

“On pensait que tu ne te lèverais jamais”, dit O’Connor.

“Tu vas bien ?” demanda Elden.

Thor se releva et s'essuya la bouche de l'arrière de la main en essayant de comprendre où il en était. Alors qu'il le faisait, Krohn, allongé à un mètre ou deux, gémit et courut à sa rencontre. Il lui bondit dans les bras et enfonça la tête dans sa chemise. Thor était soulagé de le voir et heureux de l'avoir à ses côtés. Il essaya de se souvenir de la veille.

“Où suis-je ?” demanda Thor. “Qu'est-ce qui s'est passé la nuit dernière ?”

Ils rirent tous les trois.

“Je crains que tu aies bu une chope de trop, mon ami. J'en connais un qui ne supporte pas la bière. Tu ne te souviens pas ? La taverne ?”

Thor ferma les yeux, se frotta les tempes et essaya de se souvenir de tout. Il y arriva par intermittences. Il se souvint de la chasse … d'être entré dans la taverne … des boissons. Il se souvint qu'on l'avait emmené au premier étage … au bordel. Après ça, tout était noir.

Son cœur se mit à battre plus vite quand il pensa à Gwendolyn. Avait-il fait quoi que ce soit d'idiot avec la prostituée ? Avait-il gâché ses chances avec Gwen ?

“Qu'est-ce qui s'est passé ?” insista-t-il gravement auprès de Reece en se serrant le poignet. “Dis-le moi, s'il te plaît. Dis-moi que je n'ai rien fait avec cette femme.”

Les autres rirent mais Reece regarda son ami sérieusement en se rendant compte qu'il était très affecté.

“Ne t'en fais pas, mon ami”, répondit-il. “Tu n'as rien fait du tout, mis à part vomir et t'effondrer sur le plancher de sa chambre !”

Les autres rirent à nouveau.

“En voilà une première fois”, dit Elden.

Thor, lui, se sentait profondément soulagé. Il n'avait pas gâché toutes ses chances avec Gwen.

“C'est la dernière fois que je te paye une femme !” dit Conval.

“C'était de l'argent jeté par les fenêtres”, dit Conven. “Elle n'a même pas voulu rembourser !”

Les garçons rirent à nouveau. Thor était humilié mais soulagé de n'avoir rien gâché.

Il prit le bras à Reece et lui parla en aparté.

“Ta sœur”, murmura-t-il de manière pressante. “Elle ne sait rien de tout ça, hein ?”

Reece sourit lentement en passant un bras autour de l'épaule de Thor.

“Je garderai le secret, même si tu n'as rien fait. Elle ne sait pas, et je vois à quel point tu tiens à elle, et je l'apprécie”, dit-il, son expression devenant sérieuse peu à peu. “Je vois maintenant que tu tiens vraiment à elle. Si tu étais allé aux putes, tu n'aurais pas été le beau-frère que je désire. En fait, on m'a demandé de te livrer ce message.”

Reece poussa un petit parchemin dans la paume de Thor, et Thor baissa les yeux, perplexe. Il vit le sceau royal dessus, le papier rose, et sut de qui ça venait. Son cœur se mit à battre plus vite.

“De la part de ma sœur”, ajouta Reece.

“Ouah !” dirent tous ses amis en chœur.

“On a reçu une lettre d'amour !” dit O’Connor.

“Lis-la nous !” hurla Elden.

Les autres éclatèrent de rire.

Cependant, Thor, qui tenait à son intimité, partit précipitamment vers le côté de la caserne, loin des autres. Il avait très mal au crâne et la salle tournait encore mais il n'en avait plus rien à faire. Il déroula le parchemin délicat et lut la note en tremblant des mains.

“Retrouvez-moi à la Crête de la Forêt à midi. Ne soyez pas en retard. Et soyez discret.”

Thor fourra le billet dans sa poche.

“Qu'est-ce que ça dit, monsieur le jeune amoureux ?” cria Conven.

Thor se précipita vers Reece en sachant qu'il pouvait lui faire confiance.

“La Légion n'a pas d'exercices aujourd'hui, n'est-ce pas ?” demanda Thor.

Reece secoua la tête. “Bien sûr que non. C'est jour de congé.”

“Où est la Crête de la Forêt ?” demanda Thor.

Reece sourit. “Ah, l'endroit favori de Gwen”, dit-il. “Quitte la cour par la route de l'est et reste à droite. Monte la colline et la Crête de la Forêt commence après le second tertre.”

Thor regarda Reece.

“S'il te plaît, je veux que personne ne soit au courant.”

Reece sourit.

“Je suis sûr qu'elle veut la même chose. Si ma mère l'apprenait, elle vous tuerait tous les deux. Elle enfermerait ma sœur dans sa chambre et t'exilerait aux confins méridionaux du royaume.”

Thor eut la gorge serrée en y pensant.

“Vraiment ?” demanda-t-il

Reece répondit d'un hochement de tête.

“Elle ne t'aime pas. Je ne sais pas pourquoi, mais elle ne changera pas d'avis. Vas-y vite et n'en parle à personne. Et ne t'en fais pas !” dit-il en lui serrant la main. “Moi non plus, je n'en parlerai à personne.”

*

Thor marchait rapidement tôt le matin, Krohn galopant à côté de lui, en essayant de faire de son mieux pour ne pas être vu. Il suivait les indications de Reece de son mieux en se les répétant dans sa tête. Il passa rapidement la périphérie de la cour royale, monta à une petite colline et longea le bord d'une forêt touffue. A sa gauche, le sol tombait en dessous de lui, le forçant à marcher sur une piste étroite au bord d'une crête abrupte, une falaise à sa gauche et la forêt à sa droite. La Crête de la Forêt. Elle lui avait dit de la retrouver là. Était-elle sérieuse ? Ou jouait-elle tout simplement avec lui ?

Est-ce que ce collet monté de la famille royale, Alton, avait raison ? Thor n'était-il qu'une distraction pour elle ? Est-ce qu'elle se lasserait bientôt de lui ? Il espérait, plus que tout, que tel n'était pas le cas. Il voulait croire que ses sentiments pour lui étaient sincères, et pourtant, il avait encore du mal à imaginer comment cela pouvait être le cas. Elle le connaissait à peine et elle était membre de la famille royale. Que pouvait-elle bien lui trouver d'intéressant ? Sans compter qu'elle avait un an ou deux de plus que lui et qu'il n'avait jamais vu de fille plus âgée s'intéresser à lui; en fait, il n'avait jamais vu aucune fille s'intéresser à lui. Non pas qu'il ait eu beaucoup de choix en matière de filles dans son petit village.

Thor n'avait jamais tellement pensé aux filles. Il n'avait pas été élevé avec des sœurs, et il y avait peu de filles de son âge dans son village. A son âge, aucun des autres garçons ne semblait vraiment s'en soucier. La plupart des garçons semblaient se marier autour de leur dix-huitième année, dans le cadre de mariages organisés qui ressemblaient plutôt à des arrangements commerciaux. Les hommes de rang élevé qui ne s'étaient pas mariés à vingt-cinq ans atteignaient leur Jour de Sélection : ils étaient forcés soit de choisir une fiancée soit d'aller en trouver une. Cependant, cela ne s'appliquait pas à Thor. Il était pauvre et, d'habitude, on mariait simplement les gens de son rang de façon à ce que ça profite aux familles. C'était comme le commerce de bovins.

Cependant, quand Thor avait vu Gwendolyn, tout cela avait changé. Pour la première fois, quelque chose l'avait frappé, un sentiment si profond, si fort et si urgent qu'il ne le laissait penser à rien d'autre. A chaque fois qu'il l'avait vue, ce sentiment s'était renforcé. Il ne comprenait pas pourquoi, mais son absence le faisait souffrir.

Thor marcha deux fois plus vite le long de la crête en la cherchant partout et en se demandant où elle le retrouverait précisément, ou si elle le retrouverait. Le premier soleil se leva plus haut et la première goutte de sueur se forma sur son front. Il se sentait encore malade et mal à l'aise à cause de la nuit d'avant. Alors que le soleil se levait encore plus haut et qu'il la cherchait en pure perte, il commença à se demander si elle allait vraiment le retrouver. Il commença aussi à se demander à quels dangers il les exposait. Si sa mère, la Reine, était vraiment opposée à leur union à ce point, le ferait-elle vraiment expulser du royaume ? De la Légion? De tout ce qu'il avait appris à aimer ? Que ferait-il alors ?

Quand il y réfléchit, il décida que tout valait encore la peine s'il pouvait être avec elle. Il acceptait de tout risquer pour que ça marche. Il espérait seulement qu'on n'était pas en train de le mener en bateau, ou qu'il ne tirait pas de conclusions hâtives sur la force de ce qu'elle ressentait pour lui.

“Alliez-vous simplement me passer devant sans me voir ?” dit une voix, suivie par un gloussement.

Thor sursauta, pris au dépourvu, puis s'arrêta et se retourna. Gwendolyn se tenait à l'ombre d'un pin immense et lui souriait. Son cœur se souleva quand il vit ce sourire. Il vit l'amour dans ses yeux et toutes ses peurs et inquiétudes disparurent tout de suite. Il se réprimanda d'avoir été bête au point de douter de ses intentions.

Krohn poussa un petit cri aigu quand il la vit.

“Mais qu'est-ce que cela ?!” dit-elle en poussant un cri de joie.

Elle s'agenouilla et Krohn courut vers elle et lui sauta dans les bras avec un gémissement; elle le ramassa et le tint en le caressant.

“Il est si mignon !” dit-elle en le serrant fort contre elle. Il lui lécha le visage. Elle gloussa et l'embrassa.

“Et comment t'appelles-tu, mon petit gars ?” demanda-t-elle.

“Krohn”, dit Thor. Finalement, cette fois-ci, il n'était pas sans voix comme auparavant.

“Krohn”, répéta-t-elle en regardant le petit dans les yeux. “Et voyagez-vous tous les jours avec un ami léopard ?” demanda-t-elle à Thor avec un rire.

“Je l'ai trouvé”, dit Thor, se sentant embarrassé en sa compagnie comme toujours. “Dans le bois, pendant la chasse. Ton frère a dit que je devais le garder parce que je l'avais trouvé. Que c'était mon destin.”

Elle le regarda et son expression devint sérieuse.

“Eh bien, il a raison. Les animaux sont des choses très sacrées. On ne les trouve pas. C'est eux qui nous trouvent.”

“J'espère que ça ne vous gène pas s'il se joint à nous”, dit Thor.

Elle gloussa.

“Je serais triste s'il ne le faisait pas”, répondit-elle.

Elle regarda de tous côtés, comme pour s'assurer que personne ne regardait, puis tendit le bras, saisit la main de Thor et l'attira dans le bois.

“Allons-y”, murmura-t-elle. “Avant que quelqu'un ne nous repère.”

A son contact, Thor se sentit euphorique. Elle l'emmena sur la piste forestière. Ils entrèrent rapidement dans le bois en suivant les méandres du sentier au milieu des pins immenses. Elle lui lâcha la main, mais il n'en oublia pas la douceur.

Il commençait à se sentir plus sûr qu'elle l'aimait vraiment et il était visible qu'elle ne voulait pas être repérée, elle non plus, probablement par sa mère. Il était clair qu'elle prenait cette histoire au sérieux, vu qu'elle risquait quelque chose en le rencontrant, elle aussi.

D'un autre côté, pensa Thor, peut-être ne voulait-elle simplement pas être repérée par Alton ou par d'autres garçons qu'elle fréquentait peut-être. Peut-être Alton avait-il eu raison. Peut-être avait-elle honte qu'on la voie avec Thor.

Thor sentait toutes ces émotions contradictoires tourbillonner en lui.

“Vous avez perdu votre langue, hein ?” demanda-t-elle en brisant finalement le silence.

Thor se sentait déchiré en deux; il ne voulait pas risquer de tout gâcher en lui disant ce qui le préoccupait, mais, en même temps, il ressentait le besoin de calmer toutes ses inquiétudes. Il avait besoin de savoir quels étaient ses vrais sentiments. Il ne pouvait plus se retenir.

“Quand je vous ai quittée la dernière fois, je suis tombé sur Alton. Il m'a affronté.”

L'expression de Gwendolyn s'assombrit, sa bonne humeur disparut soudain et Thor se sentit immédiatement coupable d'avoir évoqué le sujet. Il appréciait son bon caractère, sa joie et il aurait voulu pouvoir retirer ses paroles. Il voulait s'arrêter mais il était trop tard. Maintenant, il n'y avait plus moyen de reculer.

“Et qu'a-t-il dit ?” dit-elle en laissant tomber sa voix.

“Il m'a dit de ne plus vous revoir. Il m'a dit que vous ne m'aimiez pas vraiment. Il m'a dit que je n'étais qu'un simple amusement pour vous, que vous vous lasseriez de moi dans un jour ou deux. Il a aussi dit qu'il était prévu que vous l'épouseriez et que votre mariage était déjà organisé.”

Gwendolyn laissa échapper un rire furieux et moqueur.

“Ah bon ?” grogna-t-elle. “Ce garçon est le plus arrogant et le plus insupportable petit imbécile qui soit”, ajouta-elle, furieuse. “Il me gâche la vie depuis que je sais marcher. Parce que nos parents sont cousins, il s'imagine qu'il fait partie de la famille royale. Je n'ai jamais rencontré personne qui ait autant de titres et les mérite si peu. Et comme si ce n'était pas assez, d'une façon ou d'une autre, il s'est mis dans la tête que nous sommes destinés à nous marier. Comme si j'allais simplement me soumettre à ce que mes parents me forcent à faire. Jamais. Et certainement pas avec lui. Je ne supporte pas de le voir.”

Thor se sentit tellement soulagé par ses paroles qu'il se sentit infiniment plus léger; il eut envie de chanter en haut des arbres. C'était exactement ce qu'il avait eu besoin d'entendre. Maintenant, il se sentait désolé de l'avoir mise de mauvaise humeur pour rien. Cependant, il n'était pas encore complètement satisfait; il avait remarqué qu'elle n'avait encore rien dit sur ce qu'elle ressentait véritablement pour lui, Thor.

“En ce qui vous concerne”, dit-elle, le regardant furtivement avant de détourner le regard, “je vous connais à peine. Personne ne peut m'obliger à m'engager maintenant. Cependant, je dirais que je ne pense pas que passerais du temps avec vous si je vous détestais à ce point. Bien sûr, j'ai le droit de changer d'avis comme je veux, et je peux être inconstante, mais pas en amour.”

C'était tout ce dont Thor avait besoin. Il était impressionné par son sérieux et encore plus impressionné par le mot qu'elle avait choisi : “amour”. Il se sentit rassuré.

“Et au fait, je pourrais aussi vous demander la même chose”, dit-elle en inversant les rôles. “En fait, je crois que j'ai beaucoup plus à perdre que vous. Après tout, je suis de famille royale et vous êtes roturier. Je suis plus âgée et vous êtes plus jeune. Ne pensez-vous pas que c'est moi qui devrais être la plus prudente ? A la cour, j'entends parler de votre plan, de votre ascension sociale. Certains disent que vous m'utilisez, que vous êtes un arriviste. Que vous voulez vous attirer les faveurs du Roi. Devrais-je croire tout ça ?”

Thor était horrifié.

“Non, madame ! Jamais. Ces idées ne m'ont même jamais effleuré. Je ne suis avec vous que parce que je ne peux imaginer être ailleurs. Seulement parce que je le veux. Seulement parce que quand je ne suis pas avec vous, je ne pense à rien d'autre.”

Un petit sourire se dessina au coin de sa bouche et il vit son expression commencer à se détendre.

“Vous êtes nouveau ici”, dit-elle. “Vous êtes nouveau à la Cour du Roi et vous découvrez la vie royale. Vous avez besoin de temps pour voir comment les choses fonctionnent vraiment. Ici, personne ne pense ce qu'il dit. Tout le monde a un plan. Tout le monde cherche à obtenir du pouvoir, du rang, de l'argent, des biens ou des titres. On ne peut jamais vraiment croire ce que disent les gens. Tout le monde a ses propres espions, appartient à une faction et a son plan. Par exemple, quand Alton vous a dit que mon mariage était déjà organisé, ce qu'il faisait vraiment, c'était essayer de trouver si nous étions proches l'un de l'autre. Il est menacé. Et peut-être va-t-il le signaler à quelqu'un. Pour lui, le mariage, ce n'est pas de l'amour. C'est une union à but purement financier, ou pour accéder à un rang plus élevé ou pour acquérir des possessions. Dans notre cour royale, les apparences sont trompeuses.”

Soudain, Krohn passa devant eux en courant puis s'élança sur la piste forestière et dans une clairière.

Gwen regarda Thor et gloussa; elle tendit le bras, lui saisit la main et courut avec lui.

“Venez !” hurla-t-elle, excitée.

Ils coururent tous deux sur la piste et débouchèrent dans l'immense clairière en riant. Thor fut déconcerté par ce qu'il vit : c'était une belle prairie forestière remplie de fleurs sauvages de toutes les couleurs possibles leur montaient jusqu'aux genoux. Des oiseaux et des papillons de toutes les couleurs et de toutes les tailles dansaient et volaient en l'air, et la prairie grouillait de gazouillis. Le soleil brillait fort et on aurait dit un endroit secret, caché ici, au milieu de ce grand bois sombre.

“Avez-vous déjà joué au pendu ?” demanda-t-elle avec un rire.

Thor secoua la tête et, avant qu'il ait pu répondre, elle prit un mouchoir de son cou, leva le bras et banda les yeux de Thor avec en l'attachant derrière lui. Il n'y voyait plus rien et elle lui gloussa bruyamment dans l'oreille.

“C'est vous !” dit-elle.

Puis il l'entendit courir dans l'herbe.

Il sourit.

“Mais que dois-je faire ?” cria-t-il.

“Me trouver !” répondit-elle.

Sa voix était déjà distante.

Thor, les yeux bandés, commença à lui courir après en trébuchant sur sa route. Il écouta soigneusement le frou-frou de sa robe en essayant de suivre la direction d'où il venait. C'était dur et il courut les mains tendues devant lui en se disant toujours qu'il pourrait rentrer dans un arbre, même s'il savait que c'était une prairie dégagée. En quelques moments, il fut désorienté et eut l'impression qu'il courait en rond.

Cependant, il continua à écouter, entendit le bruit de son gloussement distant et continua à ajuster ses mouvements en courant dans la bonne direction. Parfois, sa voix semblait se rapprocher, puis s'éloigner. Il commençait à avoir la tête qui tournait.

Il entendit Krohn courir à côté de lui en glapissant et il décida plutôt d'écouter Krohn en suivant ses pas. Quand il le fit, le gloussement de Gwen gagna en volume et Thor se rendit compte que Krohn l'emmenait vers elle. Il était surpris que Krohn ait eu l'intelligence de se joindre à leur jeu.

Bientôt, il l'entendit à seulement quelques mètres de lui; il la poursuivit, traversa le pré en faisant des zigzags dans tous les sens. Il tendit le bras et elle poussa un cri de joie quand il attrapa le coin de sa robe. Quand il la saisit, il trébucha et ils tombèrent tous les deux dans le pré au sol tendre. Il se retourna à la dernière seconde pour tomber en premier et qu'elle lui tombe dessus, ce qui amortirait sa chute à elle.

Quand Thor atterrit par terre avec Gwen au-dessus, elle cria, surprise. Elle gloussait encore quand elle leva le bras et retira le mouchoir.

Le cœur de Thor battit la chamade quand il vit son visage à seulement quelques centimètres du sien. Sur son corps, il sentit le poids du sien, vêtu de sa fine robe d'été, et sentit chaque contour de son corps. Elle lui pesait dessus de tout son poids et ne faisait rien pour résister. Elle le regardait fixement dans les yeux, le souffle aussi court que le sien, et elle ne détournait pas le regard. Lui non plus. Le cœur de Thor battait la chamade si vite qu'il avait beaucoup de mal à se concentrer.

Soudain, elle se pencha et planta ses lèvres sur les siennes. Elles étaient plus douces qu'il aurait pu l'imaginer et, quand leurs bouches se rencontrèrent, pour la première fois de sa vie, il se sentit véritablement en vie.

Il ferma les yeux, elle ferma les siens et ils ne bougèrent plus. Leurs lèvres restèrent collées pendant un temps indéfini. Il aurait voulu que cela ne s'arrête jamais.

Finalement, lentement, elle se retira. Quand elle ouvrit lentement les yeux, elle sourit encore et resta allongée là, collée contre Thor.

Ils restèrent comme ça longtemps, les yeux dans les yeux.

“D'où viens-tu ?” demanda-t-elle doucement en souriant.

Il lui sourit. Il ne savait pas comment répondre.

“Je ne suis qu'un garçon ordinaire”, dit-il.

Elle secoua la tête et sourit.

“Non. Je le sens. Je soupçonne que tu es vraiment bien plus que ça.”

Elle se pencha et l'embrassa encore et, cette fois-ci, ses lèvres se joignirent aux siennes bien plus longtemps. Il leva le bras et lui passa la main dans les cheveux, et elle passa la sienne dans ses cheveux à lui. Il ne pouvait s'arrêter d'avoir mille pensées à la minute.

Il se demandait déjà comment ça allait finir. Pouvaient-ils vraiment être ensemble, avec tout ce qui s'opposait à eux ? Pourraient-ils vraiment former un couple ?

Thor espérait qu'ils le pourraient, plus que toute autre chose. Maintenant, il désirait encore plus être avec elle qu'être dans la Légion.

Alors qu'il pensait à tout ça, ils entendirent un bruissement soudain dans l'herbe et se retournèrent tous les deux, étonnés. Krohn bondit dans l'herbe, à seulement quelques mètres, et ils entendirent un autre bruissement. Krohn glapit, puis grogna, et il y eut un sifflement. Finalement, ils n'entendirent plus rien.

Gwen se dégagea de Thor. Ils se relevèrent tous les deux et regardèrent. Thor se leva d'un bond pour protéger Gwen en se demandant ce que ça pouvait être. Il ne vit personne. Cependant, il devait y avoir quelqu'un ou quelque chose à seulement quelques mètres dans les hautes herbes.

Krohn apparut devant eux et, dans sa gueule, dans ses petits crocs acérés, pendait un immense serpent blanc, flasque. Il devait faire trois mètres de long. Sa peau blanche brillait et il avait l'épaisseur d'une grande branche d'arbre.

Thor se rendit compte de ce qui s'était passé en un instant : Krohn les avait protégés tous les deux contre l'attaque de ce reptile mortel. Il ressentit énormément de gratitude pour le petit.

Gwen resta bouche bée.

“Un Dos Blanc”, dit-elle. “Le reptile le plus mortel de tout le royaume.”

Thor le regarda fixement avec un respect mêlé d'admiration.

“Je croyais que ce serpent n'existait pas. Je pensais que ce n'était qu'une légende.”

“Il est très rare”, dit Gwen. “Je n'en ai vu qu'un de toute ma vie. Le jour où le père de mon père a été tué. C'est un présage.”

Elle se retourna et regarda Thor.

“Cela signifie que la mort arrive. La mort de quelqu'un de très proche.”

Thor eut froid au dos. Une brise froide parcourut soudain la prairie ce jour d'été et, avec une certitude absolue, Thor sut que Gwen avait raison.

CHAPITRE VINGT-CINQ

Gwendolyn marchait seule dans le château. Elle prit l'escalier en colimaçon et monta au sommet en suivant sa spirale. Elle ne cessait de penser à Thor. A leur promenade. A leur baiser. Puis à ce serpent.

Elle souffrait d'émotions contradictoires. D'un côté, elle avait été enchantée d'être avec lui; d'un autre côté, elle était terrorisée par ce serpent, par le présage de mort qu'il apportait. Cependant, elle ne savait pas qui ce présage concernait et n'arrivait pas non plus à penser à autre chose. Elle craignait que ce soit pour un membre de sa famille. Cela pouvait-il être un de ses frères ? Godfrey ? Kendrick ? Cela pouvait-il être sa mère ? Ou, et rien que la pensée la fit frissonner, son père ?

La vue de ce serpent avait jeté une ombre funeste sur leur joyeuse journée et, quand leur joie avait volé en éclats, ils n'avaient pas su la retrouver. Ils étaient repartis ensemble pour la cour et s'étaient séparés juste avant de sortir du bois pour ne pas être vus. La dernière chose qu'elle voulait, c'était que sa mère les surprenne ensemble. Cependant, Gwen n'abandonnerait pas Thor aussi facilement et elle trouverait un moyen d'affronter sa mère; il lui fallait du temps pour trouver une stratégie.

Quitter Thor avait été douloureux; en y repensant, elle se sentait mal à l'aise. Elle avait voulu lui demander s'il voulait bien la revoir, avait voulu organiser un autre jour. Cependant, elle avait été dans un état second, tellement désemparée par la vue de ce serpent qu'elle avait oublié. Maintenant, elle craignait qu'il pense qu'elle ne l'aimait pas.

La seconde où elle était arrivée à la Cour du Roi, les serviteurs de son père l'avaient convoquée. Elle avait monté les marches depuis, le cœur battant, se demandant pourquoi il voulait la voir. Avait-elle été repérée avec Thor ? Il ne pouvait y avoir aucune autre raison pour que son père veuille la voir de manière si pressante. Allait-il, lui aussi, lui interdire de le voir ? Elle avait peine à l'imaginer en train de faire une chose pareille. Il l'avait toujours défendue.

Gwen, presque essoufflée, finit par atteindre le sommet. Elle se précipita dans le couloir, passa les serviteurs qui se mirent au garde à vous et lui ouvrirent la porte des appartements de son père. Deux autres serviteurs, qui attendaient à l'intérieur, firent leur révérence quand elle entra.

“Laissez-nous”, leur dit son père.

Ils firent leur révérence et quittèrent précipitamment la pièce en fermant la porte, qui résonna derrière eux.

Son père se leva de son bureau en faisant un grand sourire et s'avança vers elle en traversant la grande pièce. Elle se sentit à l'aise quand elle le vit, comme toujours, et se sentit soulagée de ne voir aucune trace de colère dans son expression.

“Ma chère Gwendolyn”, dit-il.

Il tendit les bras et la serra fortement contre lui. Elle en fit autant et il lui indiqua deux immenses chaises placées à l'angle d'une cheminée où brûlait un beau feu. Plusieurs gros chiens, des lévriers irlandais qu'elle connaissait pour la plupart depuis son enfance, se sortirent de leur chemin quand ils s'approchèrent du feu. Deux d'entre eux la suivirent et posèrent la tête sur ses genoux. Elle était contente qu'il y ait du feu : cette journée d'été s'était exceptionnellement refroidie.

Son père se pencha vers le feu et regarda fixement les flammes qui crépitaient devant eux.

“Tu sais pourquoi je t'ai convoquée ?” demanda-t-il.

Elle regarda son visage mais n'était toujours pas sûre.

“Je ne sais pas, Père.”

Il la regarda avec surprise.

“Notre discussion de l'autre jour. Avec tes frères et sœurs. Sur la royauté. C'est ce dont je voulais discuter avec toi.”

Gwen se sentit soudain soulagée. Ce n'était pas à propos de Thor. C'était une histoire de politique, de stupide politique, dont elle n'avait que faire. Elle soupira de soulagement.

“Tu as l'air soulagée”, dit-il. “De quoi pensais-tu que nous allions discuter ?”

Son père était trop perspicace; il l'avait toujours été. C'était une des rares personnes qui pouvait lire en elle comme dans un livre. Il fallait qu'elle soit prudente quand il était avec elle.

“Rien, Père”, dit-elle rapidement.

Il sourit encore.

“Bon, dans ce cas, dis-moi. Que penses-tu de mon choix ?” demanda-t-il.

“Choix ?” demanda-t-elle.

“Comme héritière ! Du royaume !”

“Vous voulez dire moi ?” demanda-t-elle.

“Qui d'autre ?” répondit-il en riant.

Elle rougit.

“Père, ça m'a surprise, pour dire le moins. Je ne suis pas l'aînée, et je suis une femme. Je n'y connais rien en politique et ça ne m'attire pas plus que gouverner un royaume. Je n'ai aucune ambition politique. Je ne sais pas pourquoi vous m'avez choisie.”

“C'est précisément pour ces raisons”, dit-il avec une expression on ne peut plus sérieuse. “C'est parce que tu n'as pas envie de monter sur le trône. Tu ne veux pas être reine et tu ne connais rien à la politique.”

Il inspira profondément.

“Cela dit, tu connais la nature humaine. Tu es très perspicace. Tu tiens ça de moi. Tu as la vivacité d'esprit de ta mère, mais aussi ma compétence sociale. Tu sais comment juger les gens; tu vois très bien leur jeu, et c'est ce dont un roi a besoin. De connaître la nature des autres. C'est tout ce dont tu as besoin. Le reste n'est qu'artifice. Tu as besoin de savoir qui sont tes sujets. De les comprendre. De faire confiance à tes instincts. D'être bonne avec eux. C'est tout.”

“Gouverner un royaume, c'est sûrement plus que ça”, dit-elle.

“Pas vraiment”, dit-il. “Tout en découle. Les décisions en découlent.”

“Mais, Père, vous oubliez que, d'abord, je n'ai aucune envie de gouverner, et qu'ensuite, vous n'allez pas mourir. Tout ça n'est qu'une tradition idiote liée au jour de mariage de votre enfant aîné. Pourquoi s'y attarder ? Je préférerais ne même pas en parler, ni y réfléchir. J'espère que le jour où je vous verrai mourir ne viendra jamais, ce qui fait que tout cela est hors de propos.”

Il se racla la gorge, l'air grave.

“J'ai parlé à Argon et il voit un avenir sombre pour moi. Je l'ai senti moi-même. Je dois me préparer”, dit-il.

Gwen sentit son estomac se serrer.

“Argon est fou. C'est un sorcier. La moitié de ce qu'il dit ne se produit jamais. Ne tenez pas compte de lui. Ne vous laissez pas abuser par ses présages ridicules. Vous allez bien. Vous ne mourrez jamais.”

Cependant, le Roi secoua lentement la tête, Gwendolyn vit la tristesse sur son visage et elle sentit son estomac se serrer encore plus.

“Gwendolyn, ma fille, je t'aime. J'ai besoin que tu sois préparée. Je veux que tu sois le prochain souverain de l'Anneau. Je parle sérieusement. Ce n'est pas une demande. C'est un ordre.”

Il la regarda avec tant de sérieux, d'un air de plus en plus sombre, que ça l'effraya. Elle n'avait jamais vu cette expression sur le visage de son père.

Elle sentit les larmes lui venir aux yeux, leva la main et essuya une larme.

“Je suis désolé de t'avoir bouleversée”, dit-il.

“Dans ce cas, arrêtez de parler de ça”, dit-elle en pleurant. “Je ne veux pas que vous mouriez.”

“Je suis désolé, mais c'est impossible. Je veux que tu me répondes.”

“Père, je ne veux pas vous insulter.”

“Alors, dis oui.”

“Mais comment pourrais-je gouverner ?” supplia-t-elle.

“Ce n'est pas aussi dur que tu le crois. Tu seras entourée de conseillers. La première règle, c'est de ne faire confiance à aucun d'eux. Aie confiance en toi-même. Tu peux le faire. Ton manque de connaissance, ta naïveté, c'est ça qui fera ta grandeur. Tu prendras des décisions sincères. Promets-moi”, insista-t-il.

Elle le regarda dans les yeux et vit à quel point cela comptait pour lui. Elle voulait changer de sujet, même si ce n'était que pour calmer sa morbidité et lui remonter le moral.

“D'accord, je vous le promets”, dit-elle à la hâte. “Est-ce que cela vous soulage ?”

Il se pencha en arrière et elle vit qu'il était très soulagé.

“Oui”, dit-il. “Merci.”

“Bien, et maintenant, peut-on parler d'autres choses ? De choses qui pourraient vraiment arriver ?” demanda-t-elle.

Son père se pencha en arrière et éclata de rire; il avait l'air infiniment plus insouciant.

“C'est pour ça que je t'aime”, dit-il. “Toujours si joyeuse. Tu sais toujours me faire rire.”

Il l'examina et elle sentit qu'il cherchait quelque chose.

“Tu as toi-même l'air inhabituellement heureuse”, dit-il. “Est-ce une histoire de garçon ?”

Gwen rougit. Elle se leva et alla vers la fenêtre en lui tournant le dos.

“Je suis désolée, Père, mais c'est privé.”

“Ce n'est pas privé si tu gouvernes mon royaume”, dit-il, “mais je ne veux pas être indiscret. Cependant, ta mère a demandé à te voir et je suppose qu'elle ne sera pas aussi indulgente. Je n'ai rien contre mais prépare-toi.”

Son estomac se serra. Elle se retourna et regarda par la fenêtre. Elle détestait cet endroit. Elle aurait voulu être à n'importe quel autre endroit. Dans un simple village, dans une ferme ordinaire, à vivre une vie simple avec Thor. Loin de tout ça, de toutes ces forces qui essayaient de la contrôler.

Elle sentit une main douce se poser sur son épaule, se retourna et vit son père qui se tenait là et lui souriait.

“Ta mère peut être féroce mais, quoi qu'elle décide, sache que je te soutiendrai. En amour, il faut pouvoir choisir librement.”

Gwen leva les bras et serra son papa contre elle. A ce moment, elle l'aimait plus que tout. Elle essaya de ne plus penser au mauvais présage de ce serpent en priant de toutes ses forces pour qu'il ne soit pas destiné à son père.

*

Gwen erra de couloir en couloir, passa des rangées de vitraux et se dirigea vers les appartements de sa mère. Elle détestait être convoquée par sa mère, détestait son attitude autoritaire. De plus d'une façon, c'était en fait sa mère qui gouvernait le royaume. Elle était plus forte que son père de plus d'une façon, tenait bon plus longtemps, cédait moins facilement. Bien sûr, le royaume ne le savait pas du tout; le Roi se montrait autoritaire et avait l'air d'être le maître.

Cependant, quand il revenait au château, derrière les portes closes, c'était elle à qui il demandait conseil. C'était elle la plus sagace. La plus froide. La plus calculatrice. La plus coriace. L'intrépide. Elle était solide comme un roc et gouvernait leur grande famille d'une main de fer. Quand elle voulait quelque chose, surtout si elle avait l'idée que c'était pour le bien de la famille, elle faisait tout ce qu'il fallait pour que ça arrive.

Et maintenant, la volonté de fer de sa mère était sur le point de se retourner contre elle; elle se préparait déjà à la confrontation. Elle sentait que c'était en rapport avec sa vie amoureuse et craignait qu'on l'ait repérée avec Thor. Cependant, elle était déterminée à ne pas céder, quoi qu'il en coûte. S'il fallait qu'elle quitte cet endroit, elle le ferait. Sa mère pouvait la jeter au cachot, elle n'en avait que faire.

Quand Gwen s'approcha des appartements de sa mère, la grande porte en chêne fut ouverte par ses serviteurs, qui s'écartèrent quand elle entra puis refermèrent la porte derrière elle.

Les appartements de sa mère étaient bien plus petits que ceux de son père, plus intimes, avec de grands tapis et un petit service à thé et un plateau de jeu installés à côté d'une belle flambée et de plusieurs chaises délicates en velours jaune. Sa mère étaient assise dans une des chaises, tournant le dos vers Gwen, alors qu'elle l'attendait. Elle était face au feu, buvait lentement son thé et déplaçait de temps à autre une des pièces sur le plateau de jeu. Derrière elle se trouvaient deux dames d'honneur. L'une d'elles s'occupait de ses cheveux et l'autre lui serrait l'arrière de la robe.

“Entre, mon enfant”, dit la voix sévère de sa mère.

Gwen détestait quand sa mère faisait ça, faisait des manières devant ses dames d'honneur. Elle aurait voulu qu'elle les renvoie, comme le faisait son père quand ils parlaient. C'était le moins qu'elle puisse faire pour préserver intimité et décence, mais sa mère ne le faisait jamais. Gwen en avait conclu que laisser ses dames d'honneur se promener dans la pièce et écouter était un jeu de pouvoir dont le but était de la maintenir dans l'inquiétude.

Gwen n'avait pas le choix. Elle traversa la salle et s'assit dans une des chaises en velours en face de sa mère, trop près du feu. C'était un autre des jeux de pouvoir de sa mère : ses invités, pris au dépourvu par les flammes, avaient trop chaud.

La Reine ne leva pas les yeux; au lieu de ça, elle continua à regarder son plateau de jeu et poussa une des pièces en ivoire dans le dédale complexe.

“A toi”, dit sa mère.

Gwen baissa les yeux vers le plateau; elle était surprise que sa mère joue encore cette partie. Elle se souvint qu'elle avait les pièces marron, mais elle n'avait pas joué à ce jeu avec sa mère depuis plusieurs semaines. Sa mère était experte en Pions, mais Gwen était encore meilleure. Sa mère détestait perdre et il était clair qu'elle analysait ce plateau depuis longtemps en espérant faire le coup parfait. Maintenant que Gwen était là, elle la faisait jouer.

A la différence de sa mère, Gwen n'avait pas besoin d'examiner le plateau. Elle se contenta d'y jeter un coup d’œil et vit le coup parfait dans sa tête. Elle leva le bras et déplaça une des pièces marron de côté en lui faisant traverser tout le plateau. Cela mit sa mère à un coup de l'échec.

Sa mère garda les yeux baissés, inexpressive sauf pour un tremblement des sourcils qui, comme Gwen le savait, indiquait qu'elle était désemparée. Gwen était plus intelligente et sa mère ne l'accepterait jamais.

Sa mère se racla la gorge en examinant le plateau, toujours sans la regarder.

“Je sais tout sur tes escapades avec ce roturier”, dit-elle avec mépris. “Tu me désobéis.” Sa mère leva les yeux vers elle. “Pourquoi ?”

Gwen inspira profondément, sentant son estomac se serrer, essayant de formuler la meilleure réponse possible. Elle ne céderait pas. Pas cette fois-ci.

“Mes affaires personnelles ne vous regardent pas”, répondit Gwen.

“Ah bon ? Elles me regardent beaucoup. Tes affaires personnelles auront de l'influence sur la royauté, sur le destin de ce famille, de l'Anneau. Tes affaires personnelles ont une dimension politique, même si tu voudrais l'oublier. Tu n'es pas roturière. Rien n'est personnel dans ton monde, et tout me regarde.”

La voix de sa mère était froide et inflexible et Gwen détestait chaque seconde de cette visite. Gwen ne pouvait que rester assise là et attendre que sa mère ait fini. Elle se sentait piégée.

Finalement, sa mère se racla la gorge.

“Puisque tu refuses de m'écouter, je vais devoir prendre les décisions à ta place. Tu ne reverras plus jamais ce garçon. Sinon, je le ferai chasser de la Légion, de la Cour du Roi et il reviendra dans son village. Ensuite, je le ferai mettre au pilori avec toute sa famille. Il sera chassé, en disgrâce, et tu ne le reverras jamais.”

Sa mère leva les yeux vers elle, la lèvre inférieure tremblant de rage.

“Tu me comprends ?”

Gwen inspira brusquement, comprenant pour la première fois l'étendue de la malveillance dont sa mère était capable. Elle la détestait plus qu'elle ne pouvait le dire. Gwen remarqua aussi les regards nerveux des dames d'honneur. C'était humiliant.

Avant qu'elle ait pu répondre, sa mère continua.

“De plus, pour empêcher que tu continues à te comporter avec imprudence, j'ai pris des mesures pour t'organiser une union raisonnable. Tu épouseras Alton le premier jour du mois prochain. Tu peux commencer tes préparations de mariage dès maintenant. Prépare-toi à la vie de femme mariée. C'est tout”, dit sa mère d'un ton dédaigneux en se retournant vers le plateau comme si elle venait de parler du plus ordinaire des sujets.

Gwen bouillait intérieurement de rage. Elle aurait voulu crier.

“Comment osez-vous ?” répondit Gwen, de plus en plus enragée. “Me prenez-vous pour une quelconque marionnette que vous pouvez faire bouger en tirant sur une ficelle ? Pensez-vous vraiment que j'épouserai celui que vous me désignerez ?”

“Je ne pense pas”, répondit sa mère. “Je sais. Tu es ma fille, et tu m'obéis. Et tu épouseras exactement qui je te dirai d'épouser.”

“Non !” répondit Gwen en criant. “Et vous ne m'y obligerez pas ! Père a dit que vous ne le pouviez pas !”

“Les mariages arrangés sont encore la prérogative de tous les parents de ce royaume, et sont sont certainement la prérogative du roi et de la reine. Ton père prend des poses, mais tu sais aussi bien que moi qu'il se pliera toujours à ma volonté. Je sais comment m'y prendre.”

Sa mère lui lança un regard furieux.

“Donc, tu vois, tu feras comme je dis. Ton mariage est en cours. Rien ne peut l'arrêter. Prépare-toi.”

“Pas question”, répondit Gwen. “Jamais. Et si vous me reparlez de ça, je ne vous adresserai plus jamais la parole.”

Sa mère leva les yeux et lui sourit. C'était un sourire froid et laid.

“Peu m'importe si tu ne me reparles plus jamais. Je suis ta mère, pas ton amie, et je suis ta Reine. Ce pourrait fort bien être la dernière fois que nous nous voyons. Aucune importance. A la fin de la journée, tu feras comme je dis. Et je te surveillerai de loin pendant que tu vivras la vie que je t'ai préparée.”

Sa mère se retourna vers son jeu.

“Tu es renvoyée”, dit-elle en faisant un signe de la main comme si Gwen était une domestique parmi tant d'autres.

Gwen débordait tellement de rage qu'elle n'en pouvait plus. Elle fit trois pas vers le plateau de jeu de sa mère et le renversa des deux mains, envoyant les pièces en ivoire et la grande table en ivoire par terre, où elles se brisèrent en morceaux.

Sa mère se recula, choquée.

“Je vous hais”, siffla Gwen.

Sur ces mots, Gwen se retourna, toute rouge, et sortit furieusement de la salle en repoussant les mains des serviteurs, résolue à sortir par elle-même et à ne jamais revoir sa mère.

CHAPITRE VINGT-SIX

Thor marcha pendant des heures dans les pistes forestières sinueuses en réfléchissant à sa rencontre avec Gwen. Il ne pouvait penser à autre chose. Le temps qu'ils avaient passé ensemble avait été magique, avait largement dépassé ses attentes, et il ne s'inquiétait plus de la profondeur de ses sentiments pour lui. C'était un jour parfait, mis à part, bien sûr, ce qui était arrivé à la fin de leur rencontre.

Ce serpent blanc, si rare, et de si mauvais présage. Ils avaient eu de la chance de ne pas se faire mordre. Thor baissa les yeux vers Krohn, qui marchait fidèlement à côté de lui, heureux comme toujours, et se demanda ce qui se serait passé s'il n'avait pas été là, n'avait pas tué le serpent et ne leur avait pas sauvé la vie. Seraient-ils morts tous les deux à l'instant même ? Il débordait de reconnaissance pour Krohn et savait que le léopard était un compagnon auquel il pourrait faire confiance toute sa vie.

Pourtant, le présage le préoccupait encore : ce serpent était extrêmement rare et ne vivait même pas dans cette partie du royaume. Il vivait plus loin vers le sud, dans les marais et les marécages. Comment avait-il pu voyager si loin ? Pourquoi avait-il fallu qu'il leur tombe dessus à ce moment précis ? C'était trop mystérieux et il était absolument certain que c'était un signe. Comme Gwen, il sentait que c'était un mauvais présage, le signe avant-coureur d'une mort à venir, mais celle de qui ?

Thor voulait ne plus penser à cette image. Il voulait l'oublier, penser à autre chose, mais il n'y arrivait pas. Elle le tourmentait, ne lui donnait aucun répit. Il savait qu'il aurait dû retourner à la caserne mais il n'avait pas pu. Aujourd'hui, c'était encore leur jour de congé, et donc, au lieu de retourner à la caserne, il avait marché pendant des heures, avait fait le tour des pistes forestières en essayant de s'éclaircir les pensées. Il était sûr que le serpent détenait un message profond qui lui était exclusivement destiné, qu'on lui demandait instamment d'effectuer une certaine action.

Pire encore, il avait quitté Gwen de façon abrupte. Quand ils avaient atteint l'orée du bois, ils s'étaient vite séparés en se disant à peine un mot. Elle avait eut l'air désemparée. Il supposait que c'était à cause du serpent mais ne pouvait en être sûr. Elle n'avait pas reparlé de leur rencontre. Avait-elle changé d'avis sur lui ? Avait-il fait quelque chose de mal ?

Une telle idée déchirait Thor. Il ne savait pas quoi faire de lui-même et il erra en rond pendant des heures. Il avait besoin de parler à quelqu'un qui comprenait ces choses, qui pouvait interpréter les signes et les présages.

Thor s'arrêta sur place. Bien sûr. Argon. Il serait parfait. Il pourrait tout lui expliquer et le rassurer.

Thor regarda autour de lui. Il se tenait à l'extrémité septentrionale de la crête la plus éloignée et, depuis cet endroit, il avait une vue d'ensemble de la cité royale qui s'étendait sous ses pieds. Il se tenait près d'un croisement. Il savait qu'Argon vivait seul, dans un petite maison en pierre sur la périphérie septentrionale des Plaines Rocheuses. Il savait que s'il tournait à gauche et s'éloignait de la cité, une de ces pistes le mènerait à destination. Il se mit en route.

Ce serait un long trajet et il y avait des chances pour qu'Argon n'y soit même pas quand Thor y arriverait. Cependant, il fallait qu'il essaie. Il n'aurait pas la paix tant qu'il n'aurait pas obtenu de réponses.

Avec une énergie renouvelée, Thor marcha deux fois plus vite en direction des plaines. Le matin fut suivi par l'après-midi et il marchait encore sans s'arrêter. C'était un beau jour d'été et la lumière faisait resplendir les prés autour de lui. Krohn gambadait à ses côtés, s'arrêtant de temps à autre pour bondir sur un écureuil, qu'il portait triomphalement dans la gueule.

La piste devint plus raide, plus venteuse et les prairies laissèrent place à un paysage désert de rocs et de rochers. Bientôt, la piste disparut elle aussi. Il faisait plus froid et il y avait plus de vent, ici. Les arbres disparurent eux aussi et le paysage devint rocailleux et escarpé. L'endroit était étrange : il n'y avait que des cailloux, de la terre et de la rocaille jusqu'à perte de vue; Thor eut l'impression de traverser une terre de désolation. Quand la piste disparut complètement, Thor se retrouva en train de marcher sur du gravier et des cailloux.

A côté de lui, Krohn se mit à gémir. L'endroit était sinistre et Thor le sentait aussi. Il n'était pas forcément malveillant, juste différent. Comme un lourd brouillard spirituel.

Juste au moment où Thor commençait à se demander s'il allait dans la bonne direction, il repéra une petite maison en pierre à l'horizon, haut sur une colline. Elle était parfaitement circulaire, en forme d'anneau, faite d'une pierre massive et noire, et basse. Elle n'avait pas de fenêtres et rien qu'une seule porte en forme d'arche mais dépourvue de heurtoir ou de poignée. Était-il possible qu'Argon habite vraiment ici, dans ce lieu de désolation ? Serait-il contrarié que Thor soit venu sans invitation ?

Thor commençait à avoir des doutes mais se força à rester sur le sentier. Quand il s'approcha de la porte, il sentit l'énergie dans l'air. Elle était si épaisse qu'il avait peine à respirer. Inquiet, son cœur se mit à battre plus vite quand il tendit le bras pour frapper à la porte avec le poing.

Avant qu'il ait pu la toucher, la porte s'ouvrit toute seule et resta entrebâillée. Il faisait noir là-dedans et Thor n'aurait su dire si seul le vent avait ouvert la porte. Il faisait si sombre qu'il ne voyait pas comment il pouvait y avoir quelqu'un à l'intérieur.

Thor tendit le bras, poussa doucement la porte et y passa la tête.

“Y a quelqu'un ?” cria-t-il.

Il poussa un peu plus la porte. Il faisait complètement noir là-dedans, mis à part une douce lueur qui brillait de l'autre côté de la demeure.

“Y a quelqu'un ?” cria-t-il plus fort. “Argon?”

A côté de lui, Krohn gémit. Il sembla évident à Thor qu'il avait eu une mauvaise idée et qu'Argon n'était pas chez lui. Cependant, il se força encore à regarder. Il fit deux pas en avant et, quand il le fit, la porte se ferma derrière lui en claquant.

Thor se retourna et là, debout contre le mur opposé, se tenait Argon.

“Je suis désolé de vous avoir dérangé”, dit Thor, dont le cœur battait la chamade.

“Tu viens sans invitation”, dit Argon.

“Pardonnez-moi”, dit Thor. “Je ne voulais pas déranger.”

Thor regarda autour de lui. A mesure que ses yeux s'habituaient à l'obscurité, il vit plusieurs petites bougies disposées en cercle autour du mur de pierre. La pièce était surtout éclairée par un unique rayon de lumière qui provenait d'une petite ouverture circulaire pratiquée dans le plafond. Ce lieu était écrasant, saisissant et surréaliste.

“Peu de gens viennent ici”, répondit Argon. “Bien sûr, tu n'es ici et maintenant que parce que je t'y ai autorisé. Cette porte ne s'ouvre qu'aux personnes auxquelles elle est destinée. Jamais elle ne s'ouvrirait aux personnes auxquelles elle n'est pas destinée, même avec toute la force du monde.”

Thor se sentit plus à l'aise, et pourtant, il se demanda aussi comment Argon avait su qu'il venait. Tout ce qui concernait cet homme lui était mystérieux.

“J'ai fait une rencontre que je n'ai pas comprise”, dit Thor, qui avait besoin de tout dire et d'entendre l'opinion d'Argon. “Il y avait un serpent. Un Dos Blanc. Il nous a presque attaqués. Nous avons été sauvés par mon léopard, Krohn.”

“Nous ?” demanda Argon.

Thor rougit en se rendant compte qu'il en avait trop dit. Il ne savait pas quoi dire.

“Je n'étais pas seul”, dit-il.

“Et avec qui étais-tu ?”

Thor se mordit la langue, ne sachant pas combien il pouvait en dire. Après tout, cet homme était proche du père de Gwendolyn, le Roi, et il risquait de lui en parler.

“Je ne vois pas le rapport avec le serpent.”

“Il y en a pourtant un grand. Ne t'es-tu pas demandé avant toute chose si ce n'est pas pour ça que le serpent est venu ?”

Thor fut complètement pris au dépourvu.

“Je ne comprends pas”, dit-il.

“Les présages que tu vois ne te sont pas tous destinés. Certains sont destinés à d'autres.”

Thor examina Argon dans la lumière faible. Il commençait à comprendre. Est-ce qu'une chose malveillante était destinée à Gwen ? Et si tel était le cas, pourrait-il l'arrêter ?

“Pouvez-vous changer le destin ?” demanda Thor.

Argon se retourna et traversa lentement sa pièce.

“C'est évidemment la question que nous nous posons depuis des siècles”, répondit Argon. “Peut-on changer le destin ? D'un côté, tout est soumis au destin, tout est écrit. De l'autre côté, nous avons le libre arbitre. Nos choix déterminent eux aussi notre destin. Il semble impossible que ces deux, la destinée et le libre arbitre, vivent ensemble, côte à côte, et pourtant c'est bien le cas. C'est à l'endroit où ces deux interviennent, là où la destinée rencontre le libre arbitre, que le comportement humain entre en jeu. On peut toujours briser la destinée, mais parfois, on peut l'infléchir ou même la changer par le biais d'un grand sacrifice et d'un libre arbitre très puissant. Pourtant, la plupart du temps, la destinée est inflexible. La plupart du temps, nous ne sommes que des spectateurs placés ici pour regarder la pièce se jouer. Nous croyons que nous y jouons un rôle mais, d'habitude, tel n'est pas le cas. Nous sommes plus des observateurs que des participants.”

“Dans ce cas, pourquoi l'univers se soucie-t-il de nous montrer des présages si nous ne pouvons rien y faire ?” demanda Thor.

Argon se retourna et sourit.

“Tu as l'esprit vif, mon garçon, je te le concède. Si on nous montre des présages, c'est surtout pour que nous préparions. On nous montre notre destin pour nous donner le temps de nous préparer. Parfois, rarement, on nous envoie un mauvais présage pour nous permettre de passer à l'action, de changer ce qui sera, mais c'est très rare.”

“Est-il vrai que le Dos Blanc est un présage de mort ?”

Argon le regarda avec attention.

“Oui”, dit-il finalement. “Inévitablement.”

Le cœur de Thor se mit à battre la chamade quand il entendit que la réponse d'Argon confirmait ses craintes. De plus, il était surpris qu'Argon lui ait répondu sans détours.

“J'ai en ai croisé un aujourd'hui”, dit Thor, “mais je ne sais pas qui mourra, ou s'il existe une chose que je puisse faire pour l'empêcher. Je veux penser à autre chose mais je n'y arrive pas. Cette image de la tête du serpent m'accompagne en permanence. Pourquoi ?”

Argon le regarda avec attention très longtemps puis soupira.

“Parce que qui que soit la victime, sa mort te touchera directement. Elle affectera ta destinée.”

Thor était de plus en plus agité; il avait l'impression que chaque réponse ne faisait qu'amener d'autres questions.

“Mais ce n'est pas juste”, dit Thor. “J'ai besoin de savoir qui mourra. J'ai besoin d'avertir cette personne !”

Lentement, Argon secoua la tête.

“Peut-être n'as-tu pas à le savoir”, répondit-il. “Et si tu finis par le savoir, il se peut quand même que tu ne puisses rien y faire. La mort trouve sa cible, même si cette dernière en est avertie.”

“Dans ce cas, pourquoi m'a-t-on montré ça ?”demanda Thor, tourmenté. “Et pourquoi ne puis-je pas penser à autre chose ?”

Argon s'avança très près, à quelques centimètres; l'intensité de ses yeux brûlait très fort dans ce lieu sombre et faisait peur à Thor. C'était comme s'il regardait le soleil en face, et il arrivait tout juste à se retenir de détourner le regard. Argon leva une main et la plaça sur l'épaule de Thor. Elle était froide comme la glace et le fit frissonner.

“Tu es jeune”, dit Argon, lentement. “Tu apprends encore. Tu ressens les choses trop profondément. Voir dans l'avenir est une grande récompense mais ça peut aussi être une grande malédiction. La plupart des êtres humains qui vivent leur destinée n'en ont aucune conscience. Parfois, ce qui fait le plus mal, c'est d'être conscient de sa destinée, de ce qui sera. Tu n'as même pas commencé à comprendre tes pouvoirs, mais ça viendra un jour. Quand tu auras compris d'où tu viens.”

“D'où est-ce que je viens ?”demanda Thor, perplexe.

“De chez ta mère. Loin d'ici. Au-delà du Canyon, aux confins des Terres Sauvages. Il y a un château, haut dans le ciel. Il se trouve seul sur une falaise, et pour l'atteindre, il faut marcher le long d'une route sinueuse en pierre. C'est une route magique, comme pour monter au ciel lui-même. C'est un endroit riche en pouvoirs. C'est de là d'où tu viens. Tu ne comprendras jamais tout tant que tu n'auras pas rejoint cet endroit. Quand tu l'auras fait, tu auras réponse à toutes tes questions.”

Thor cligna des yeux et, quand il ouvrit les yeux, à sa grande surprise, il se retrouva seul à l'extérieur de la demeure d'Argon. Il ne savait pas du tout comment il s'y était retrouvé.

Le vent fouettait les rochers escarpés et Thor plissa les yeux dans la lumière crue. A côté de lui se tenait Krohn, qui gémissait.

Thor revint à la porte d'Argon et la martela de toutes ses forces. Le silence fut sa seule réponse.

“Argon !” cria Thor.

Seul le sifflement du vent lui répondit.

Il essaya d'ouvrir la porte, essaya même de la pousser avec son épaule mais elle ne bougea pas.

Thor attendit longtemps, sans savoir combien de temps, jusqu'à ce que le jour approche de sa fin. Il finit par se rendre compte qu'il n'avait plus rien à faire ici.

Il se retourna et commença à descendre la pente rocailleuse en se posant des questions. Il se sentait plus perplexe que jamais, et aussi plus certain que quelqu'un allait mourir, tout en étant encore moins capable de l'empêcher.

Alors qu'il marchait dans cet endroit désolé, il commença à sentir quelque chose de froid sur les chevilles et vit un épais brouillard se former. Le brouillard se leva. Il s'épaississait et se levait encore plus à chaque minute. Thor ne comprenait pas ce qui se passait. Krohn gémissait.

Thor essaya d'accélérer le pas, de continuer à redescendre la montagne mais, en quelques moments, le brouillard devint si épais qu'il y voyait à peine devant lui. Au même moment, il sentit ses membres s'alourdir et, comme par magie, le ciel s'assombrit. Thor sentit qu'il s'épuisait. Il ne pouvait plus faire un pas. Il se roula en boule par terre, là où il était, enveloppé dans l'épais brouillard. Il essaya d'ouvrir les yeux, de bouger, mais en vain. Quelques moments plus tard, il dormait profondément.

*

Thor se vit debout au sommet d'une montagne, en train d'observer le royaume de l'Anneau tout entier. Devant lui se trouvaient la Cour du Roi, le château, les fortifications, les jardins, les arbres et des collines ondulantes à perte de vue, tous à l'apogée de l'été. Les champs étaient remplis de fruits et de fleurs colorées, et on entendait musique et festivités.

Cependant, quand Thor se retourna lentement en observant tout, l'herbe commença à noircir. Les fruits tombèrent des arbres, puis les arbres eux-mêmes se ratatinèrent jusqu'à disparaître. Tous les fleurs se desséchèrent et, devant ses yeux horrifiés, les bâtiments s'écroulèrent les uns après les autres jusqu'à ce que le royaume tout entier ne soit plus que désolation, tas de décombres et de pierre.

Thor baissa les yeux et vit soudain un immense Dos Blanc lui glisser entre les pieds. Thor resta là, sans défense, pendant que le serpent s'enroulait autour de ses jambes, puis de sa taille, puis de ses bras. Il sentit qu'on l'étouffait, qu'on lui retirait la vie. Le serpent s'enroulait tout autour de lui et le regardait fixement dans les yeux, à quelques centimètres, en sifflant. Sa longue langue touchait presque la joue de Thor. Ensuite, il ouvrit grand la gueule en révélant d'immenses crocs, se pencha en avant et avala le visage de Thor.

Thor hurla, puis se retrouva seul à l'intérieur du château du Roi. Il était complètement vide. Là où il y avait eu un trône, il n'y en avait plus. L'Épée du Destin était par terre, intacte. Les fenêtres étaient toutes brisées et les vitraux gisaient en morceaux sur la pierre. Il entendit une musique lointaine, se tourna vers le son et traversa d'innombrables pièces vides. Finalement, il atteignit d'immenses portes à deux battants de trente mètres de haut et les ouvrit de toutes ses forces.

Thor se tenait à l'entrée de la salle des fêtes royales. Devant lui, deux longues tables de banquet s'étendaient au travers de la salle, chargées de nourriture mais sans hommes. A l'autre bout de la salle se trouvait un homme. Le Roi MacGil. Il était assis sur son trône et regardait Thor fixement. Il avait l'air d'être extrêmement loin.

Thor sentit qu'il fallait qu'il le rejoigne. Il commença à traverser la grande pièce en sa direction, entre les deux tables de banquet. Alors qu'il avançait, toute la nourriture qui se trouvait à sa gauche et à sa droite se gâta, pourrit à chacun de ses pas, noircit et se retrouva aussitôt couverte de mouches. Les mouches bourdonnèrent et grouillèrent tout autour de lui en déchirant la nourriture.

Thor marcha plus vite. Le Roi se rapprochait, maintenant. Il n'était plus qu'à trois mètres quand un serviteur sortit d'une antichambre en portant une immense coupe de vin dorée. C'était une coupe caractéristique en or massif et couverte de rangées de rubis et de saphirs. Pendant que le Roi ne regardait pas, Thor vit le serviteur glisser une poudre blanche dans la coupe. Thor se rendit compte que c'était du poison.

Le serviteur l'apporta au roi, qui tendit le bras vers le bas et la saisit des deux mains.

“Non!” cria Thor.

Thor fit un mouvement brusque en avant en essayant de faire tomber la coupe des mains du Roi.

Cependant, il ne fut pas assez rapide. MacGil but le vin à grandes gorgées. Quand il le finit, le vin lui coula sur les joues et sur la poitrine.

MacGil se retourna, regarda Thor et écarquilla les yeux. Il leva le bras et se saisit la gorge jusqu'à ce que, s'étouffant, il s'écroule et tombe de son trône; il tomba sur le côté et atterrit sur le dur sol de pierre. Sa couronne tomba, frappa le sol de pierre avec un bruit métallique et roula sur plusieurs mètres.

Il resta là, immobile, les yeux ouverts, mort.

Estopheles descendit en piqué et atterrit sur la tête de MacGil. Il resta là en regardant directement Thor et poussa un cri strident. Le son était si aigu qu'il envoya un frisson dans le dos de Thor.

“Non !” cria-t-il.

*

Thor se réveilla en criant.

Il se releva, regarda tout autour de lui, en sueur, respirant avec difficulté et essayant de comprendre où il était. Il était encore allongé par terre, sur la montagne d'Argon. Il avait dû s'y endormir. Le brouillard avait disparu et, quand il leva les yeux, il vit que le jour se levait. Un soleil rouge sang apparaissait à l'horizon et éclairait le jour. A côté de lui, Krohn gémit, bondit sur ses genoux et lui lécha le visage.

Thor serra Krohn d'une seule main en inspirant profondément en essayant de comprendre s'il était éveillé ou endormi. Il lui fallut longtemps pour comprendre que ça n'avait été qu'un rêve. Ça avait eu l'air si réel.

Thor entendit un cri strident, se retourna et vit Estopheles perché sur un rocher, à seulement trente centimètres. Le grand oiseau le regarda droit dans les yeux et poussa des hurlements sans nombre.

Le son envoya un frisson dans le dos de Thor. C'était le même cri strident que dans son rêve, et à ce moment-là il sut, de tout son corps, que le rêve avait été un message.

Le Roi allait se faire empoisonner.

Thor se leva d'un bond et, dans la lumière naissante de l'aube, dévala la montagne en direction de la Cour du Roi. Il fallait qu'il voie le Roi. Il fallait qu'il l'avertisse. Le Roi penserait peut-être qu'il était fou, mais il n'avait pas le choix : il ferait tout son possible pour sauver la vie au Roi.

*

Thor traversa le pont-levis au pas de course, en direction de la porte extérieure du château et il eut la chance que les deux gardes le reconnaissent comme faisant partie de la Légion. Ils le laissèrent entrer sans l'arrêter et il continua à courir,  accompagné de Krohn.

Thor traversa au pas de course la cour royale, passa les fontaines et se dirigea directement vers la porte intérieure du château du Roi. A cet endroit se tenaient quatre gardes qui lui bloquaient le passage.

Thor s'arrêta, à bout de souffle.

“Que veux-tu, mon garçon ?” demanda l'un d'eux.

“Vous ne comprenez pas, il faut me laisser entrer”, dit Thor, à bout de souffle. “Il faut que je voie le Roi.”

Les gardes se regardèrent les uns les autres, sceptiques.

“Je suis Thorgrin, de la Légion du Roi. Vous devez me laisser passer.”

“Je sais qui c'est”, dit un garde à un autre. “Il est des nôtres.”

Cependant, le garde en chef s'avança.

“Pourquoi faut-il que tu voies le Roi?” insista-t-il.

Thor lutta encore pour reprendre son souffle.

“Affaires très urgentes. Je dois le voir tout de suite.”

“Eh bien, il ne devait pas t'attendre, car tu es mal informé. Notre Roi n'est pas ici. Il est parti avec sa caravane il y a des heures, en mission pour la cour. Ils ne reviendront pas avant ce soir, avant le banquet royal.”

“Banquet ?” demanda Thor, dont le cœur battait la chamade. Il se souvint de son rêve, des tables de banquet, et eut l'impression sinistre que tout se réaliserait.

“Oui, banquet. Si tu es de la Légion, je suis sûr que tu y seras. Cependant, pour l'instant, il est parti et tu ne peux pas le voir. Reviens ce soir, avec les autres.”

“Mais vous devez lui envoyer un message !” insista Thor. “Avant le banquet !”

“Tu peux me confier un message si tu veux, mais je ne pourrai pas le transmettre avant toi.”

Thor ne voulait pas confier un tel message à un garde; il se rendit compte qu'il aurait l'air d'un fou. Il faudrait qu'il le remette lui-même, ce soir, avant le banquet. Il pria seulement pour que ça ne soit pas trop tard.

CHAPITRE VINGT-SEPT

Thor revint précipitamment vers la caserne de la Légion au lever du jour, avant le début de l'entraînement quotidien, heureusement. Il était essoufflé quand il arriva, Krohn à ses côtés, et il tomba sur les autres garçons juste au moment où ils se réveillaient et commençaient à se mettre en rang pour les travaux de la journée. Il resta là, à bout de souffle, plus troublé que jamais. Il ne savait pas comment il tiendrait le coup pendant l'entraînement de la journée; il allait compter les minutes jusqu'au banquet du soir, jusqu'à ce qu'il puisse avertir le Roi. Il était sûr que le présage lui avait été envoyé pour qu'il puisse transmettre l'avertissement. Le destin du royaume reposait sur ses épaules.

Thor courut vers Reece et O’Connor quand ils se dirigèrent vers le terrain, l'air épuisé, et commencèrent à se mettre en rang.

“Où étais-tu la nuit dernière ?” demanda Reece.

Thor aurait voulu savoir quoi répondre, mais il ne savait pas vraiment lui-même où il était allé. Qu'était-il censé dire ? Qu'il s'était endormi dehors, par terre, sur la montagne d'Argon ? Ça n'avait aucun sens, même pas pour lui.

“Je ne sais pas” répondit-il, ne sachant pas ce qu'il pouvait leur révéler.

“Tu ne sais pas ? Qu'est-ce que tu veux dire ?” demanda O’Connor.

“Je me suis perdu”, dit Thor.

“Perdu ?”

“Eh bien, tu as de la chance d'être rentré maintenant”, dit Reece.

“Si tu étais rentré en retard pour les exercices de la journée, ils ne t'auraient pas laissé revenir à la Légion”, ajouta Elden en arrivant à côté d'eux et en lui donnant une claque sur l'épaule de sa main robuste. “C'est sympa de te voir. Tu nous as manqué, hier.”

Thor était encore stupéfait par la nouvelle façon dont Elden le traitait depuis qu'ils étaient revenus du Canyon.

“Comment ça s'est passé avec ma sœur ?” demanda Reece à voix basse.

Thor rougit, ne sachant pas comment répondre.

“Tu l'as vue ?” insista Reece.

“Oui”, commença-t-il. “On a passé un excellent moment ensemble, même si on a dû se séparer de façon abrupte.”

“Eh bien,” continua Reece alors qu'ils s'alignaient tous côte à côte devant Kolk et les hommes du Roi, “tu la reverras ce soir. Mets tes plus beaux vêtements. C'est le banquet du Roi.”

Thor se sentit découragé. Il pensa à son rêve et eut l'impression que la destinée lui dansait sous les yeux et qu'il était sans défense, destiné à ne rien faire mis à part la regarder se réaliser.

“SILENCE !” hurla Kolk en commençant à faire les cent pas devant les garçons.

Thor se figea avec les autres et ils se turent tous.

Kolk longea lentement les rangs en les observant tous.

“Vous vous êtes bien amusés hier. Maintenant, retour à l'entraînement, et aujourd'hui, vous allez apprendre l'art ancien du creusage de tranchées.”

Un gémissement collectif se fit entendre parmi les garçons.

“SILENCE !” cria Kolk.

Les garçons se turent.

“Le creusage de tranchées est travail difficile”, continua Kolk, “mais c'est un travail important. Un jour, vous vous retrouverez là-bas, dans les terres sauvages, à protéger notre royaume, sans personne pour vous aider. Il fera tellement froid que vous ne sentirez pas vos orteils, ce sera par une nuit noire et vous ferez tout votre possible pour vous réchauffer. Ou alors, vous vous retrouverez peut-être dans une bataille dans laquelle vous aurez besoin de vous mettre à l'abri pour vous protéger contre les flèches de l'ennemi. On peut avoir besoin d'une tranchée pour des milliers de raisons. Et une tranchée pourrait être votre meilleure amie.

“Aujourd'hui”, continua-t-il en se raclant la gorge, “vous passerez toute la journée à creuser, jusqu'à ce que vous en ayez les mains rouges et caleuses, le dos brisé et que vous ne puissiez plus continuer. Ensuite, le jour de la bataille, ça ne vous semblera pas si terrible que ça.

“SUIVEZ-MOI !” hurla Kolk.

Un autre gémissement de déception se fit entendre quand les garçons se séparèrent en binômes et commencèrent à traverser le terrain à la suite de Kolk.

“Génial”, dit Elden. “Creuser des tranchées. C'est exactement à ça que je voulais passer la journée.”

“Ça aurait pu être pire”, dit O’Connor. “Il pourrait pleuvoir.”

Ils levèrent les yeux vers le ciel et Thor y repéra des nuages menaçants.

“Il pourrait bien pleuvoir”, dit Reece. “Ne nous porte pas la poisse.”

“THOR !” cria quelqu'un.

Thor se retourna et vit Kolk qui le regardait d'un air mauvais, sur le côté. Il accourut vers lui en se demandant ce qu'il avait fait de mal.

“Oui, sire.”

“Ton chevalier t'a convoqué”, dit-il sèchement. “Présente-toi à Erec, sur les terres du château. Tu as de la chance : tu es libre pour aujourd'hui. Au lieu de rester ici, tu vas servir ton chevalier, comme tous les bons écuyers devraient le faire. Cependant, n'imagine pas que tu vas échapper au creusage de tranchées. Quand tu reviendras demain, tu creuseras des tranchées tout seul. Maintenant, vas-y !” cria-t-il.

Thor se retourna, vit les regards envieux des autres puis quitta le terrain en courant en direction du château. Qu'est-ce qu'Erec pouvait bien lui vouloir ? Est-ce que ça avait un rapport avec le Roi ?

*

Thor traversa la Cour du Roi en courant et prit un sentier qu'il n'avait jamais pris, celui qui allait vers la caserne de l'Argent. Leur caserne était bien plus imposante que celle de la Légion, leurs bâtiments deux fois plus grands, tapissés de cuivre, et leurs sentiers pavés de pierre neuve. Pour y arriver, Thor dut passer sous une grande porte cintrée où une dizaine d'hommes du Roi montait la garde. Ensuite, le sentier s'élargissait, traversait un terrain dégagé et immense et aboutissait à un complexe de bâtiments en pierre encerclés par une clôture et gardés par des dizaines d'autres chevaliers. C'était une vue imposante, même d'ici.

Thor parcourut le sentier à toute vitesse, visible sur le terrain dégagé. Même s'il était encore loin, les chevaliers s'étaient déjà préparés à son approche en s'avançant, en croisant leurs lances, en regardant droit devant et en l'ignorant pendant qu'ils lui bloquaient la route.

“Que viens-tu faire ici ?” demanda l'un d'eux.

“Je suis en mission”, répondit Thor. “Je suis l'écuyer d'Erec.”

Les chevaliers échangèrent un regard méfiant mais un autre chevalier s'avança et hocha la tête. Ils reculèrent, décroisèrent leurs armes et la porte s'ouvrit lentement; ses pointes en métal se levèrent en grinçant. La porte était immense, faisait au moins soixante centimètres d'épaisseur et Thor se dit que cet endroit était encore plus fortifié que le château du Roi lui-même.

“Second bâtiment à droite”, hurla le chevalier. “Tu le trouveras à l'écurie.”

Thor tourna et se dépêcha de traverser la cour par le sentier en passant une enceinte de bâtiments en pierre et en observant tout. Ici, tout brillait, tout était impeccable, parfaitement maintenu. L'endroit tout entier respirait la puissance.

Thor trouva le bâtiment et fut ébloui par la vue qui se présentait à lui : des dizaines des chevaux, les plus grands et les plus beaux qu'il ait jamais vus, étaient attachés en rangées bien nettes en dehors du bâtiment, la plupart d'entre eux recouverts d'armures. Les chevaux brillaient. Tout ici était plus grand, plus impressionnant.

De vrais chevaliers passaient de tous côtés. Ils portaient diverses armes, traversaient la cour pour entrer ou sortir par diverses portes. C'était un endroit débordant d'activité et Thor y sentait la présence de la bataille. Cet endroit n'était pas dédié à l'entraînement mais à la guerre. A la vie et à la mort.

Thor passa par une petite entrée cintrée, parcourut un couloir de pierre sombre et passa précipitamment écurie après écurie, à la recherche d'Erec. Thor atteint le bout mais ne trouva Erec nulle part.

“Tu cherches Erec, n'est-ce pas ?” demanda un garde.

Thor se retourna et hocha la tête.

“Oui, sire. Je suis son écuyer.”

“Tu es en retard. Il est déjà dehors, en train de préparer son cheval. Dépêche-toi donc.”

Thor parcourut le couloir au pas de course et sortit brusquement de l'écurie pour arriver dans un terrain dégagé. Erec y était, debout devant un étalon géant et vaillant, un cheval noir luisant avec un nez blanc. Le cheval renâcla quand Thor arriva et Erec se retourna.

“Je suis désolé, sire”, dit Thor, essoufflé. “Je suis venu aussi vite que possible. Je ne voulais pas être en retard.”

“Tu arrives juste à temps”, dit Erec avec un sourire gracieux. “Thor, je te présente Lannin”, ajouta-t-il en désignant le cheval.

Lannin renâcla et caracola comme pour répondre. Thor s'avança, tendit une main et lui caressa le nez; en réponse, le cheval hennit doucement.

“C'est mon cheval de voyage. Un chevalier de rang a beaucoup de chevaux, comme tu l'apprendras. Il y a un pour les joutes, un pour la bataille et un pour les longs voyages solitaires. C'est avec celui-là qu'on crée les amitiés les plus sincères. Il t'apprécie. C'est une bonne chose.”

Lannin se pencha en avant et plaça le nez dans la paume de Thor. Thor était bouleversé par la magnificence de cette créature. Il voyait l'intelligence briller dans ses yeux. C'était étrange; on aurait dit que le cheval comprenait tout.

Cependant, une chose qu'Erec avait dite troubla Thor.

“Avez-vous dit un voyage, sire ?” demanda-t-il, surpris.

Erec s'arrêta de resserrer le harnais, se retourna et le regarda.

“Aujourd'hui, c'est mon anniversaire. J'ai atteint ma vingt-cinquième année. C'est un jour spécial. As-tu entendu parler du Jour de Sélection ?”

Thor secoua la tête. “Très peu, sire; seulement ce que les autres m'ont dit.”

“Nous, chevaliers de l'Anneau, devons toujours nous perpétuer, génération après génération”, commença Erec. “Nous avons jusqu'à notre vingt-cinquième année pour choisir une fiancée. Si nous n'en avons choisi aucune à ce moment-là, la loi nous ordonne d'en trouver une. On nous donne une année pour la trouver et pour la ramener. Si nous revenons sans fiancée, alors, c'est le Roi qui nous en donne une et nous perdons notre droit de choisir.

“Donc, aujourd'hui, je dois partir en voyage pour trouver ma fiancée.”

Thor le fixa, muet.

“Mais, sire, vous partez ? Un an ?”

Thor se sentit découragé quand il y pensa. Il sentit son monde s'écrouler autour de lui. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'il se rendit compte à quel point il appréciait Erec; d'une certaine façon, le chevalier était devenu comme un père pour lui, certainement plus que celui qu'il avait eu.

“Mais alors, de qui serai-je l'écuyer ?” demanda Thor. “Et où irez-vous ?”

Thor se souvint combien Erec l'avait soutenu, comment il lui avait sauvé la vie. Son cœur se serra à l'idée de son départ.

Erec rit avec insouciance.

“A quelle question vais-je répondre en premier ?” dit-il. “Ne t'inquiète pas. On t'a attribué un nouveau chevalier. Tu seras son écuyer jusqu'à mon retour. Kendrick, le fils aîné du Roi.”

Le cœur de Thor bondit de joie quand il entendit la nouvelle; il avait autant d'attachement pour Kendrick qui, après tout, avait été le premier à le repérer et à lui garantir une place dans la Légion.

“En ce qui concerne mon voyage ….” continua Erec, “… je ne sais pas encore. Je sais que j'irai vers le sud, vers le royaume dont je viens, et que je chercherai une fiancée dans cette direction. Si je n'en trouve pas dans l'Anneau, alors, je pourrais même traverser la mer jusqu'à mon propre royaume pour en chercher une là-bas.”

“Votre propre royaume, sire ?” demanda Thor.

Thor se rendit compte qu'il ne savait vraiment pas grand chose sur Erec, sur l'endroit d'où il venait. Il s'était toujours contenté de supposer qu'il venait d'une région de l'Anneau.

Erec sourit. “Oui, loin d'ici, au-delà de la mer. Mais c'est une autre histoire. Je voyagerai loin et longtemps et il faut que je me prépare. Donc, aide-moi, maintenant. Je n'ai pas beaucoup de temps. Harnache mon cheval et équipe-le avec toutes sortes d'armes.”

Thor avait la tête qui tournait. Il passa brusquement à l'action, courut vers l'armurerie équestre et récupéra l'armure noire et argent facilement reconnaissable qui appartenait à Lannin. Il ramena un élément à la fois en courant. Il plaça d'abord la cotte de mailles sur le dos du cheval, levant les bras pour l'envelopper autour de son corps immense. Ensuite, Thor ajouta le chanfrein, la fine plaque de métal qui protégeait la tête du cheval.

Lannin hennit quand il le fit, mais semblait l'apprécier. Thor sentait que Lannin était un cheval noble, un guerrier, et qu'il avait l'air tout aussi à l'aise en armure qu'un chevalier.

Thor repartit en courant, récupéra les éperons dorés d'Erec et aida à en attacher un à chaque pied. Ensuite, Erec monta le cheval.

“De quelles armes aurez-vous besoin, sire ?” demanda Thor.

Erec baissa les yeux. De cette perspective, il avait l'air immense.

“Il est difficile de prévoir quelles batailles je pourrais rencontrer pendant toute une année. Cependant, il faut que je puisse chasser et me défendre. Donc, bien sûr, il me faut mon épée longue. Je devrais aussi emporter mon épée courte, un arc, un carquois de flèches, une lance courte, une masse, un poignard et mon bouclier. J'imagine que ça suffira.”

“Oui, sire”, dit Thor, qui passa brusquement à l'action. Il courut vers le présentoir à armes d'Erec, à côté de l'écurie de Lannin, et regarda les dizaines d'armes. Il y avait un arsenal impressionnant où faire son choix.

Il retira soigneusement toutes les armes qu'Erec avait mentionnées, les ramena une à la fois et les tendit à Erec ou les plaça fermement dans le harnais.

Alors qu'Erec était assis là, en train de serrer ses gantelets en cuir et de se préparer à partir, Thor ne pouvait supporter de le regarder partir.

“Sire, j'ai l'impression que ma mission est de vous accompagner pour ce voyage”, dit Thor. “Je suis votre écuyer, après tout.”

Erec secoua la tête.

“C'est un voyage que je dois faire seul.”

“Dans ce cas, puis-je au moins vous accompagner jusqu'au premier croisement ?” insista Thor. “Si vous êtes allez vers le sud, ce sont des routes que je connais bien. Je suis du sud.”

Erec baissa les yeux en réfléchissant.

“Si tu veux m'accompagner jusqu'au premier croisement, je n'y vois aucun inconvénient. Cependant, c'est une dure journée de cheval et nous devons donc partir maintenant. Prends le cheval de mon écuyer à l'arrière de l'écurie, le marron, avec la crinière rousse.”

Thor repartit à l'écurie en courant et trouva le cheval. Quand il le monta, Krohn sortit la tête de sa chemise, leva les yeux et gémit.

“Tout va bien, Krohn”, dit Thor pour le rassurer.

Thor se pencha en avant, aiguilla le cheval et jaillit de l'écurie. Erec attendit à peine qu'il le rattrape, puis il partit au galop. Thor suivit Erec de son mieux.

Ils quittèrent ensemble la Cour du Roi par la porte, que plusieurs gardes ouvrirent en se plaçant sur le côté. Plusieurs membres de l'Argent étaient alignés, en train de regarder, d'attendre, et quand Erec passa devant eux, ils levèrent le poing pour le saluer.

Thor était fier de chevaucher à côté de lui, d'être son écuyer, et très heureux de l'accompagner, même si c'était seulement jusqu'au premier croisement.

Il y avait tant de choses que Thor voulait encore dire à Erec, tant de choses qu'il voulait lui demander, et tant de choses pour lesquelles il voulait le remercier. Cependant, il n'en avait pas le temps et ils galopèrent tous les deux vers le sud en traversant les plaines à toute vitesse. Le terrain changeait constamment alors que leurs chevaux parcouraient la route du Roi à toute vitesse dans le soleil de la fin de matinée. Quand ils passèrent une colline, Thor vit au loin tous les membres de la Légion sur un terrain, en train de se rompre l'échine à creuser. Thor était content de ne pas être avec eux. Quand Thor regarda, il vit l'un d'eux s'arrêter et lever le poing en l'air dans sa direction. Avec le soleil, il était difficile d'y voir mais il se sentit sûr que c'était Reece qui le saluait. Thor leva lui aussi le poing alors qu'ils poursuivaient leur route.

Les routes bien pavées cédèrent la place à des routes de campagne, plus étroites, moins plates et finalement guère mieux que de simples chemins souvent empruntés qui traversaient la campagne. Thor savait qu'il était dangereux pour les gens ordinaires de voyager seuls sur ces routes, surtout la nuit, avec tous les brigands qui rodaient dans le coin, mais Thor ne s'en inquiétait guère lui-même, surtout avec Erec à ses côtés; en fait, si un voleur avait dû les attaquer, Thor aurait eu plus de craintes pour la vie du voleur. Bien sûr, n'importe quel voleur serait fou d'essayer d'arrêter un membre de l'Argent.

Ils chevauchèrent toute la journée, se reposant à peine, jusqu'à ce que Thor soit épuisé, essoufflé. L'endurance d'Erec le laissait pantois, mais il n'osait pas dire à Erec qu'il était fatigué, de peur d'avoir l'air faible.

Ils passèrent un croisement important et Thor le reconnut. Il savait que s'ils allaient à droite, ça les emmènerait à son village. Un instant, Thor se sentit submergé de nostalgie, et une partie de lui-même voulait prendre cette route, voir son père, son village. Il se demanda ce que son père faisait à l'instant même, qui s'occupait des moutons, quelle avait été la colère de son père quand Thor n'était pas revenu. Non pas qu'il se soucie à ce point de lui. Les choses familières lui manquaient momentanément, c'était tout. Il était, en fait, soulagé d'avoir échappé à ce petit village, et une autre partie de lui-même voulait ne jamais y revenir.

Ils continuèrent à galoper, de plus en plus loin vers le sud, vers des terres où Thor lui-même ne s'était jamais rendu. Il avait entendu parler du croisement du sud, bien qu'il n'ait jamais eu de raison de s'y rendre lui-même. C'était un des trois plus grands croisements qui menaient aux confins méridionaux de l'Anneau. Il se trouvait maintenant à une bonne demi-journée de cheval de la cour du Roi et le soleil descendait déjà dans le ciel. Thor, suant, essoufflé, commençait à se demander avec inquiétude s'il reviendrait à temps pour le banquet du Roi ce soir. Avait-il fait une erreur en accompagnant Erec aussi loin ?

Ils contournèrent le sommet d'une colline et, finalement, Thor le vit à l'horizon : le signe du premier croisement, reconnaissable entre tous. Il était marqué par une grande tour efflanquée. Le drapeau du Roi en pendait dans toutes les directions, et des membres de l'Argent montaient la garde en haut de ses parapets. A la vue d'Erec, le chevalier qui se trouvait en haut de la tour souffla dans sa trompette. Lentement, la guérite se leva.

Ils n'étaient qu'à quelques centaines de mètres et Erec ralentit son cheval pour le faire aller au pas. Thor eut un nœud à l'estomac quand il se rendit compte que c'étaient les quelques dernières minutes qu'il passerait avec Erec pour un temps indéterminé. Qui savait, en fait, s'il reviendrait même un jour ? Une année, c'était long, et beaucoup de choses pourraient arriver en ce temps-là. Thor était au moins heureux d'avoir pu l'accompagner. Il avait l'impression qu'il avait accompli sa mission.

Ils avançaient côte à côte, leurs chevaux respirant avec difficulté et eux aussi alors qu'ils s'approchaient de la tour.

“Il pourrait se passer de nombreuses lunes avant que je te revoie”, dit Erec. “Quand je reviendrai, je serai peut-être accompagné d'une fiancée. Les choses changeront peut-être, mais quoi qu'il arrive, sache que tu seras toujours mon écuyer.”

Erec inspira profondément.

“Je vais te quitter et il y a quelques choses dont je veux que tu te souviennes. On ne devient pas chevalier par la force mais par l'intelligence. Le courage ne suffit pas à faire un chevalier : il lui faut courage, honneur et sagesse. Tu dois toujours travailler à parfaire ton esprit. La chevalerie n'est pas un art passif mais actif. Tu dois la travailler, t'améliorer, à chaque moment de chaque jour.

“Pendant toutes ces lunes, tu apprendras toutes sortes d'armes, toutes sortes de compétences. Cependant, souviens-toi : notre combat a une autre dimension. La dimension du sorcier. Va voir Argon. Apprends à développer tes pouvoirs cachés. Je les ai sentis en toi. Tu as un grand potentiel. Il n'y a aucune raison d'en avoir honte. Tu me comprends ?”

“Oui, sire”, répondit Thor, débordant de gratitude pour sa sagesse et sa compréhension.

“J'ai choisi de te prendre sous mon aile pour une raison. Tu n'es pas comme les autres. Tu as une plus grande destinée. Même plus grande, si ça se trouve, que la mienne. Cependant, elle est encore non réalisée. Tu ne dois pas la considérer comme acquise. Tu dois la travailler. Pour être un grand guerrier, il ne suffit pas d'être intrépide et compétent. Tu dois aussi avoir l'esprit d'un guerrier et toujours le porter dans ton cœur et dans ta tête. Tu dois accepter de sacrifier ta vie pour les autres. Le plus grand chevalier ne recherche ni les richesses, ni l'honneur, ni la célébrité ni la gloire. Le plus grand chevalier s'embarque sur la plus dure de toutes les quêtes : la quête de l'amélioration de soi. Tous les jours, tu dois t'efforcer d'être meilleur. Pas seulement meilleur que les autres, mais meilleur que toi-même. Tu dois t'efforcer de soutenir la cause de tes inférieurs. Tu dois défendre ceux qui ne peuvent pas se défendre eux-mêmes. Ce n'est pas une quête pour les personnes superficielles. C'est la quête des héros.”

Thor retourna ces paroles dans sa tête en les écoutant et en y réfléchissant soigneusement. Il était submergé de gratitude pour lui et ne savait comment répondre. Il sentait qu'il faudrait de nombreuses lunes avant qu'il comprenne entièrement le message contenu dans ces paroles.

Ils atteignirent la porte du premier croisement et, quand ils le firent, plusieurs membres de l'Argent sortirent saluer Erec. Ils vinrent le rencontrer à cheval avec de grands sourires et, quand il mit pied à terre, ils lui donnèrent de grandes claques sur le dos comme de vieux amis.

Thor descendit d'un bond, prit les rênes de Lannin et le mena au gardien de la porte pour qu'il le nourrisse et le bouchonne. Thor resta là et Erec se retourna et le regarda une dernière fois.

Il y avait trop de choses que Thor voulait dire à Erec pour leur adieu final. Il voulait le remercier mais il voulait aussi tout lui dire. Sur le présage. Sur son rêve. Sur ce qu'il craignait pour le Roi. Il pensa qu'Erec comprendrait peut-être.

Cependant, il n'arrivait pas à s'y résoudre. Erec était déjà entouré de chevaliers et Thor craignait qu'Erec, et tous les autres chevaliers, le prennent pour un fou. Donc, il resta sur place, muet, quand Erec tendit le bras et lui serra l'épaule une dernière fois.

“Protège notre Roi”, dit fermement Erec.

Ces mots firent frissonner Thor, comme si Erec avait lu dans ses pensées.

Erec se retourna, passa la porte avec les autres chevaliers et, quand ils le firent, le dos tourné vers Thor, les pointes en métal se baissèrent lentement derrière lui.

Erec avait disparu, maintenant. Thor sentit un vide à l'estomac. Il ne le reverrait peut-être pas de toute une année.

Thor monta son cheval, saisit les rênes et donna un violent coup d'éperons. C'était l'après-midi et il avait une bonne demi-journée de cheval à faire pour revenir à temps pour le banquet. Il sentit les dernières paroles d'Erec résonner dans sa tête, comme un mantra.

Protège notre Roi.

Protège notre Roi.

CHAPITRE VINGT-HUIT

Thor chevaucha durement dans l'obscurité, passa à toute vitesse la dernière porte de la Cour du Roi. Il ralentit à peine son cheval quand il en sauta, respirant avec difficulté, et il tendit les rênes à un serviteur. Il avait chevauché toute la journée, le soleil était couché depuis des heures et, d'après toute la lumière des torches qui brillaient à l'intérieur et tous les sons de réjouissances qui s'échappaient de derrière les portes, il vit immédiatement que le banquet du Roi battait son plein. Quand il le constata, il se réprimanda d'être parti si longtemps et pria seulement pour qu'il ne soit pas trop tard.

Il courut vers le serviteur le plus proche.

“Est-ce que tout se passe bien à l'intérieur ?” demanda-t-il à toute vitesse. Il fallait qu'il sache si le Roi allait bien, même s'il ne pouvait bien sûr pas demander directement s'il avait été empoisonné.

Le serviteur le regarda, déconcerté.

“Et pourquoi faudrait-il que ça se passe mal ? Tout est en ordre, sauf que tu es en retard. Les membres de la Légion du Roi devraient toujours être à l'heure. Et tes vêtements sont crasseux. Tu donnes une mauvaise image de tes pairs. Lave-toi les mains et dépêche-toi d'entrer.”

Thor se précipita par la porte, en sueur, mit les mains dans un petit lavabo de pierre rempli d'eau, s'en éclaboussa le visage et en aspergea ses cheveux mi-longs. Il était tout le temps en mouvement depuis tôt dans le matinée, couvert de poussière à cause du chemin qu'il avait fait et il avait l'impression que cette journée en avait duré dix. Il inspira profondément, essaya de se calmer, d'avoir bonne apparence et parcourut rapidement couloir après couloir, vers les grandes portes de la salle de banquet.

Quand il entra par les immenses portes cintrées, c'était exactement comme dans son rêve : devant lui se trouvaient les deux tables de banquet, d'au moins trente mètres de long, et à l'autre bout de ces tables, le Roi était assis à la tête de sa propre table, entouré d'hommes. Le bruit frappa Thor comme si c'était une créature vivante; la salle était absolument bondée. Assis aux tables de banquet, il n'y n'avait pas seulement les hommes du Roi, les membres de l'Argent et ceux de la Légion, mais aussi des centaines d'autres, des orchestres de musiciens itinérants, des groupes de danseurs, de bouffons, des dizaines de prostituées …. Il y avait aussi toutes sortes de serviteurs, de gardes et de chiens qui fourmillaient. C'était comme un asile de fous.

Les hommes buvaient d'immenses coupes de vin et de bière, et beaucoup d'entre eux étaient debout, chantaient des chansons à boire, bras dessus bras dessous, en cognant leurs chopes les unes contre les autres. Des tas de nourriture étaient disposés sur les tables, avec du sanglier, du cerf et toutes sortes d'autres gibiers qui rôtissaient sur des broches devant la cheminée. Une moitié de la salle se remplissait l'estomac pendant que l'autre moitié se promenait çà et là. En voyant le chaos qui régnait dans la salle et l'ivresse des hommes, Thor se rendit compte que, s'il était venu plus tôt, quand le banquet avait commencé, il y aurait eu moins de désordre. Maintenant, à cette heure tardive, le banquet semblait plutôt avoir dégénéré en soirée arrosée.

La première réaction de Thor, mis à part son sentiment de débordement, fut un grand soulagement quand il vit que le Roi était en vie. Il soupira de soulagement. Le Roi allait bien. Il se demanda encore si ce présage signifiait quelque chose, si son rêve signifiait quelque chose, s'il n'était pas seulement en train de réagir de manière excessive à des fantaisies, à faire une montagne de pas grand chose. Cependant, il n'arrivait quand même pas à se débarrasser de son impression. Il sentait encore un besoin urgent d'aller retrouver le Roi, de l'avertir.

Protège notre Roi.

Thor se fraya un chemin dans la foule épaisse en essayant de parcourir la grande distance qui menait au Roi. Ça n'allait pas vite. Les hommes étaient ivres et bruyants, serrés épaule contre épaule, et MacGil était assis à des dizaines de mètres.

Thor avait réussi à traverser environ la moitié de la foule quand il repéra soudain Gwendolyn et s'arrêta. Elle était assise à une des petites tables, sur le côté de la salle, entourée par ses servantes. Elle avait l'air morose, ce qui ne lui ressemblait pas. Elle ne touchait ni à sa nourriture ni à sa boisson et était assise sur le côté, séparée des autres membres de la famille royale. Thor se demanda où pouvait être le problème.

Thor se sépara de la foule et se précipita vers elle.

Elle leva les yeux et le vit venir mais, au lieu de sourire comme à l'accoutumée, elle fronça les sourcils. Pour la première fois, Thor vit de la colère dans ses yeux.

Gwen recula sa chaise, se leva, tourna le dos et commença à s'éloigner.

Thor eut l'impression qu'on lui avait plongé un poignard dans le cœur. Il ne comprenait pas sa réaction. Avait-il fait quelque chose de mal ?

Il contourna la table à toute vitesse, se précipita vers elle et lui saisit doucement le poignet.

Elle l'étonna en le rejetant rudement et en se tournant vers lui d'un air renfrogné.

“Ne me touche pas !” cria-t-elle.

Thor recula d'un pas, choqué par sa réaction. Était-ce la même Gwendolyn que celle qu'il connaissait ?

“Je suis désolé”, dit-il. “Je ne te voulais aucun mal. Je ne voulais pas non plus te manquer de respect. Je voulais juste te parler.”

“Je n'ai plus rien à te dire”, répondit-elle, enragée, les yeux brillants de fureur.

Thor avait peine à respirer; il ne savait pas du tout ce qu'il avait fait de mal.

“Madame, s'il vous plaît, dites-moi ce que j'ai fait pour vous offenser ? Quoi que ce soit, je m'en excuse.”

“Ce que tu as fait est au-delà de tout remède. Aucune excuse ne peut suffire. Le problème, c'est ce que tu es.”

Elle recommença à s'éloigner. Une partie de Thor se dit qu'il devrait la laisser partir mais une autre partie de lui-même ne pouvait supporter de s'en aller comme ça, pas après ce qu'ils avaient vécu ensemble. Il fallait qu'il sache, il fallait qu'il connaisse la raison pour laquelle elle le détestait autant.

Thor courut devant elle et lui bloqua la route. Il ne pouvait pas la laisser partir. Pas comme ça.

“Gwendolyn, s'il vous plaît. Veuillez au moins me donner la chance de savoir ce que j'ai fait. S'il vous plaît, accordez-le moi.”

Elle le fixa, furieuse, les mains sur les hanches.

“Je crois que tu le sais. Je crois que tu le sais très bien.”

“Non”, déclara Thor sérieusement.

Elle le fixa des yeux, comme pour le cerner, et sembla finalement le croire.

“On m'a dit que, la veille du jour où on s'est vus, tu étais allé au bordel. Que tu t'étais amusé avec beaucoup de femmes et que tu avais pris ton plaisir avec elles toute la nuit. Puis que, quand le jour s'était levé, tu étais venu me rejoindre. Tu t'en souviens ? Ton comportement me dégoûte. Je suis dégoûtée de t'avoir rencontré, que tu m'aies touchée. J'espère que je ne te reverrai plus jamais. Tu t'es moquée de moi et personne ne se moque de moi !”

“Madame !” hurla Thor en essayant de l'arrêter, en voulant s'expliquer. “Ce n'est pas vrai !”

Cependant, un orchestre de musiciens passa entre eux et elle s'enfuit, se glissant si vite dans la foule qu'il n'arriva pas à la retrouver. En quelques moments, il perdit toute trace d'elle.

Thor bouillait intérieurement. Il ne pouvait croire que quelqu'un soit allé la voir, lui ait raconté ces mensonges sur lui, l'ait retournée contre lui. Il se demanda qui était à l'origine de ça. Ça n'avait plus guère d'importance; il n'avait plus aucune chance avec elle, maintenant. Il se sentait mourir intérieurement.

Thor se retourna et commença à traverser la salle en titubant, en se souvenant du Roi, se sentant vidé, comme s'il ne lui restait aucune raison de vivre.

Au bout d'à peine quelques mètres, Alton apparut soudain, lui bloqua le passage et lui sourit d'un air sarcastique et satisfait. Il portait des jambières en soie, une veste en velours et un chapeau à plumes. Il baissa les yeux vers Thor, avec son long nez, son long menton et une arrogance et un orgueil extrêmes.

“Eh bien !” dit-il. “C'est donc le roturier. As-tu déjà trouvé ta future fiancée ici ? Bien sûr que non. Je crois que les rumeurs de tes exploits au bordel ont déjà fait le tour du royaume.” Il sourit et se pencha plus près en montrant ses petites dents jaunes. “En fait, j'en suis sûr. Tu sais ce qu'on dit : s'il y a un fragment de vérité, ça aide à déclencher une rumeur. J'ai trouvé ce fragment, et maintenant, ta réputation est finie, mon garçon.”

Thor, furieux de rage, n'en pouvait plus. Il chargea, frappa Alton au ventre et le fit tomber.

Quelques moments plus tard, des quantités de gens étaient sur lui, des compagnons de la Légion, des soldats qui s'interposaient et les séparaient.

“Tu as dépassé les limites, mon garçon !” hurla Alton en le désignant du doigt par dessus la mêlée. “Personne ne touche un membre de la famille royale ! Tu passeras le reste de ta vie au pilori ! Je te ferai arrêter ! Sois-en sûr ! Dès le lever du jour, je m'arrangerai pour qu'ils viennent te chercher !” hurla Alton avant de se retourner et de partir, furieux.

Thor n'avait rien à faire d'Alton ou de ses gardes. Il ne pensait qu'au Roi. Il repoussa les membres de la Légion et se retourna vers MacGil. Il poussa les gens hors de sa route en se hâtant vers la table du Roi. Il était bouleversé et avait peine à croire à ce revers de fortune. Juste au moment où sa réputation prenait son essor, il fallait qu'elle soit gâchée par un serpent malveillant qui lui dérobe son amour par la ruse. Et maintenant, demain, la menace de se faire emprisonner. Et avec la Reine contre lui, il craignait que ça puisse bien arriver.

Cependant, à l'instant, Thor ne se souciait de rien de tout cela. Tout ce dont il se souciait, c'était de protéger le Roi.

Il se fraya un chemin dans la foule en poussant plus fort, se cogna contre un bouffon, traversa directement son numéro et, finalement, après avoir repoussé trois serviteurs de plus, parvint à la table du Roi.

MacGil était assis au centre de la table, une immense outre de vin à la main, les joues rouges à force de rire comme un fou. Il était entouré de tous ses plus grands généraux et Thor se tint devant eux, se frayant un chemin jusqu'au banc, jusqu'à ce que le Roi finisse par le remarquer.

“Mon seigneur”, hurla Thor en entendant l'affolement dans sa propre voix. “Il faut que je vous parle ! S'il vous plaît !”

Un garde s'approcha pour éloigner Thor mais le Roi leva la main.

“Thorgrin !” beugla MacGil de sa voix grave et royale, ivre de tout le vin qu'il avait bu. “Mon garçon. Pourquoi t'es-tu approché de notre table ? La table de la Légion est là-bas.”

Thor salua le Roi bien bas.

“Mon Roi, je suis désolé mais il faut que je vous parle.”

Un musicien frappa une cymbale dans l'oreille de Thor et, finalement, MacGil lui fit signe de s'arrêter.

La musique se calma. Tous les généraux se retournèrent et regardèrent Thor. Thor sentit que toute leur attention était focalisée sur lui.

“Eh bien, jeune Thorgrin, vous avez la parole, maintenant. Parlez. Quelle est cette chose qui ne peut attendre jusqu'à demain ?” dit MacGil.

“Mon seigneur”, Thor commença, puis s'arrêta. Que pouvait-il exactement dire ? Qu'il avait fait un rêve ? Qu'il avait vu un mauvais présage ? Qu'il sentait que le Roi allait se faire empoisonner ? Est-ce que cela aurait l'air absurde ?

Cependant, il n'avait pas le choix. Il fallait qu'il insiste.

“Mon seigneur, j'ai fait un rêve”, commença-t-il. “Il était sur vous. Dans cette salle de banquet, à cet endroit. Le rêve était … que vous ne devriez pas boire.”

Le Roi se pencha en avant en écarquillant les yeux.

“Que je ne devrais pas boire?” répéta-t-il, lentement et bruyamment.

Puis, après un moment de stupéfaction muette, MacGil se pencha en arrière et éclata de rire en secouant toute la table.

“Que je ne devrais pas boire !” répéta MacGil. “Quel rêve ! Moi, j'appellerais ça un cauchemar !”

Le Roi se pencha en arrière et beugla, et tous ses hommes l'imitèrent. Thor rougit, mais il ne fallait pas qu'il cède.

MacGil fit un geste, un garde s'avança, saisit Thor et commença à l'emmener, mais Thor se dégagea brusquement des bras du garde. Il était résolu. Il fallait qu'il transmette ce message au Roi.

Protège notre Roi.

“Mon Roi, j'exige que vous m'écoutiez !” cria Thor, tout rouge, en s'avançant brusquement et en frappant la table du poing.

La table en fut secouée. Tous les hommes se retournèrent et regardèrent Thor fixement.

Il y eut un silence stupéfait et l'expression du Roi se mua en mine renfrognée.

“TU exiges ?” hurla MacGil. “Tu n'as rien à exiger de moi, mon garçon !” cria-t-il, emporté par sa colère.

La table se calma encore plus et Thor sentit ses joues rougir d'humiliation.

“Mon Roi, pardonnez-moi. Je ne veux pas vous manquer de respect mais je m'inquiète pour votre sécurité. S'il vous plaît. Ne buvez pas. J'ai rêvé que vous vous faisiez empoisonner ! S'il vous plaît. Je tiens énormément à vous. C'est la seule raison pour laquelle je vous dis ça.”

Lentement, l'expression renfrognée de MacGil le quitta. Il regarda profondément dans les yeux de Thor et inspira profondément.

“Oui, je vois que tu es sérieux, bien que tu sois stupide, mon garçon. Je te pardonne ton manque de respect. Pars, maintenant, et que je ne te revoie pas avant demain matin.”

Il fit un signe à ses gardes, et ils emmenèrent Thor, violemment, cette fois-ci. La tablée recommença lentement à faire la fête et tous se remirent à boire.

Thor, traîné à plusieurs mètres de distance, bouillait d'indignation. Il craignait les conséquences de ce qu'il avait fait ici ce soir et eut un serrement de cœur en pensant que, le lendemain, il en paierait le prix. Peut-être même exigerait-on qu'il quitte cet endroit. Définitivement.

Quand les gardes le poussèrent une dernière fois, Thor se retrouva à la table de la Légion, à peut-être six mètres du Roi. Il sentit une main sur son épaule, se retourna et vit Reece qui se tenait là.

“Je t'ai cherché toute la journée. Qu'est-ce qui t'est arrivé ?” demanda Reece. “On dirait que tu viens de voir un fantôme !”

Thor était trop bouleversé pour répondre.

“Viens t'asseoir avec moi. Je t'ai gardé un siège”, dit Reece.

Reece fit s'asseoir Thor à côté de lui, à une table réservée à la famille du Roi. Godfrey avait une chope à chaque main et, à côté de lui, Gareth était assis et regardait partout autour de lui. Thor souhaitait au-delà de toute espérance que Gwendolyn serait là, elle aussi, mais elle n'y était pas.

“Que se passe-t-il, Thor ?” insista Reece en s'asseyant à côté de lui. “Tu fixes cette table comme si elle allait te mordre.”

Thor secoua la tête.

“Si je te le disais, tu ne me croirais pas. Donc, il vaut mieux que je me taise.”

“Dis-moi. Tu peux me dire tout ce que tu veux”, répliqua Reece avec intensité.

Thor vit l'expression de ses yeux et se rendit compte que, finalement, quelqu'un le prenait au sérieux. Il inspira profondément et commença. Il n'avait rien à perdre.

“L'autre jour, dans la forêt, avec ta sœur, nous avons vu un serpent Dos Blanc. Elle a dit que c'était un présage de mort, et je crois que c'est vrai. Je suis allé voir Argon et il a confirmé qu'une mort était imminente. Peu après, j'ai rêvé que ton père allait se faire empoisonner. Ici. Ce soir. Dans cette salle. Je le sais jusque dans mes os. Ça arrivera. Quelqu'un essaie de l'assassiner”, dit Thor.

Il dit tout d'une seule traite et cela lui fit du bien de se soulager. C'était agréable que quelqu'un l'écoute vraiment.

Reece resta muet en le fixant longtemps des yeux. Finalement, il parla.

“Tu as l'air sincère. Je n'ai aucun doute là-dessus et j'apprécie que tu se soucies de la sécurité de mon père. Je te crois. Vraiment. Cependant, les rêves sont difficiles à interpréter. Il ne signifient pas toujours ce que nous croyons.”

“Je l'ai dit au Roi”, dit Thor. “Et ils se sont moqués de moi. Il va boire ce soir, bien sûr.”

“Thor, je crois que tu as rêvé tout ça et je crois que tu en es conscient. Cependant, j'ai fait des rêves épouvantables, moi aussi, et toute ma vie. L'autre nuit, j'ai rêvé qu'on me poussait hors du château et je me suis réveillé en ayant l'impression que c'était vrai, mais ça ne l'était pas. Tu comprends ? Les rêves sont d'étranges choses et Argon parle par énigmes. Il ne faut pas que tu prennes tout ça tellement au sérieux. Mon père va bien. Je vais bien. Nous allons tous bien. Essaie simplement de bien t'installer, de boire et de te détendre. Et amuse-toi.”

Sur ces mots, Reece se pencha en arrière dans sa chaise, qui était recouverte de fourrures, et but. Il fit signe à un serviteur, qui posa devant Thor une immense portion de chevreuil avec une coupe.

Cependant, Thor resta juste assis là en train de regarder sa nourriture. Il sentait que toute sa vie s'écroulait autour de lui. Il ne savait pas quoi faire.

Il n'arrivait encore à penser qu'à son rêve. C'était comme vivre dans un cauchemar éveillé que de rester là, de regarder tout le monde boire et faire la fête autour de soi. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était regarder toutes les boissons et toutes les coupes que l'on destinait au Roi. Il observait de près chaque serveur, chaque coupe de vin. A chaque fois que le Roi buvait, Thor tressaillait.

Thor était obsédé. Il ne pouvait pas détourner le regard. Il regarda sans cesse pendant ce qui sembla durer des heures.

Finalement, Thor repéra un serviteur particulier qui s'approchait du Roi avec une coupe différente des autres. Elle était grande, faite d'un or très reconnaissable, couverte de rangées de rubis et de saphirs.

C'était exactement la même coupe que dans le rêve de Thor.

Le cœur battant la chamade dans sa poitrine, Thor regarda avec horreur le serviteur se rapprocher du Roi. Quand il n'en fut plus qu'à quelques mètres, Thor ne put plus se retenir. Chaque cellule de son corps lui criait que c'était la coupe empoisonnée.

Thor bondit de sa table, se fraya à coups de coude un chemin dans la foule épaisse en repoussant brusquement tous ceux qui se tenaient sur sa route.

Juste au moment où le Roi saisissait la coupe, Thor bondit sur sa table, tendit le bras et, d'une chiquenaude, fit tomber la coupe des mains du Roi.

Un sursaut de surprise remplit la salle toute entière quand la coupe s'envola en l'air et atterrit sur la pierre avec un bruit dur et métallique.

Un silence de mort se fit dans la salle toute entière. Tous les musiciens et tous les jongleurs s'arrêtèrent. Des centaines d'hommes et de femmes se retournèrent tous et regardèrent fixement la scène.

Le Roi se leva lentement et lança un regard mauvais à Thor.

“Comment oses-tu !” hurla le Roi. “Petit garçon insolent ! Je te ferai clouer au pilori pour ça !”

Thor resta sur place, horrifié. Il sentit le monde entier s'écrouler sur lui. Tout ce qu'il voulait, c'était disparaître.

Soudain, un chien de chasse s'avança vers la flaque de vin qui se formait maintenant par terre et la lapa. Avant que Thor ait pu réagir, avant que la salle puisse sortir de sa torpeur, tous les regards se dirigèrent vers le chien de chasse, qui commença à produire des bruits affreux et horribles.

Un moment plus tard, le chien de chasse se figea et tomba sur le flanc, mort. La pièce entière regarda le chien avec un sursaut horrifié.

“Tu savais que la boisson était empoisonnée !” hurla une voix.

Thor se retourna et vit le Prince Gareth qui s'avançait à côté du Roi en montrant Thor d'un doigt accusateur.

“Comment pouvais-tu savoir que ce vin était empoisonné ? A moins que ce soit toi qui l'ait fait ! Thor a essayé d'empoisonner le Roi !” hurla Gareth.

La foule toute entière applaudit, outragée.

“Emmenez-le au cachot”, commanda le Roi.

Un moment plus tard, Thor sentit les gardes le saisir violemment par derrière et le traîner dans la salle. Il se tortilla et essaya de protester.

“Non !” cria-t-il. “Vous ne comprenez pas !”

Cependant, personne n'écouta. On lui fit rapidement traverser la foule et, alors qu'on l'entraînait, il les regarda tous disparaître de sa vue et vit toute sa vie le quitter. Ils traversèrent la salle et passèrent par une porte latérale. La porte se referma derrière eux avec un claquement.

L'endroit était silencieux. Un moment plus tard, Thor sentit qu'il descendait. Plusieurs mains l'entraînaient vers le bas d'un escalier en colimaçon en pierre. Il faisait de plus en plus sombre et, bientôt, il entendit les cris des prisonniers.

La porte en fer d'une cellule s'ouvrit et il se rendit compte de l'endroit où on l'emmenait. Au cachot.

Il se tortilla en essayant de protester, de se libérer.

“Vous ne comprenez pas !” cria-t-il.

Thor leva les yeux et vit un garde s'avancer, un grand homme grossier au visage non rasé et aux dents jaunes.

Il regarda Thor d'un air renfrogné.

“Oh, je comprends très bien !” dit sa voix rauque.

Il recula le bras et la dernière chose que Thor vit fut son poing qui lui fonçait vers le visage.

Ensuite, tout ne fut plus que ténèbres.

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