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Anatole Le Braz

Pâques d'Islande


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066076917

Table des matières

I

II

III

IV

V

FUNÉRAILLES D’ÉTÉ

I

II

III

IV

V

LA NUIT DES FEUX

I

II

III

IV

V

DANS LE “YEUN” RÉCIT DE NOËL

I

II

III

IV

LA NUIT DES MORTS

I

II

III

IV

V

VI

I

Table des matières

...Le capitaine venait de crier:

—Ohé! ceux de tribord!

Et maintenant, c’était notre tour, à nous les bâbordais, de descendre et d’aller dormir. J’en avais, quant à moi, grand besoin. Jamais encore, depuis l’ouverture de la pêche, je ne m’étais senti si las. Nous étions sur le chemin d’un banc qui n’en finissait pas de passer. Le temps de jeter la ligne et de la tirer, houp! la morue s’abattait aux pieds de l’éventreur. Ça pleuvait comme une manne. Mais aussi, à la longue, les bras n’en pouvaient plus; on avait les reins courbaturés à faire sans cesse, pendant six heures d’affilée, ce mouvement, toujours le même, d’avant en arrière, d’arrière en avant. Joignez qu’il soufflait une bise du nord-est, aiguë, coupante, qui vous entrait dans la chair comme une lame de rasoir. J’avais les mains labourées de gerçures, les paumes à vif, chaque glissement de la ligne m’ayant arraché quelque lambeau de peau saignante. Ce me fut un vrai soulagement, quand Guillaume, mon frère cadet, qui était de la bordée de tribord, vint me relever.

—La place est chaude, me dit-il en frottant ses yeux encore ensommeillés.

Nous occupions à tour de rôle la même couchette. Je lui répondis:

—Eh bien! je ne t’en laisse pas autant.

Comme je m’acheminais avec les autres vers l’écoutille, le capitaine nous héla:

—Amenez-vous un peu, les gars. Il y a un verre à prendre. Et toi, Jean-René, ajouta-t-il en se tournant vers moi, rapport à ta qualité de sacriste, j’ai à te causer.

J’ignore si c’est encore aujourd’hui comme de mon temps. Mais, à cette époque, à bord de tout «islandais» il y avait un matelot qui remplissait en quelque manière les fonctions de curé. On choisissait d’ordinaire quelqu’un qui eût été assez longtemps à l’école pour avoir appris à lire couramment dans le latin des livres de messe. Les jours de grandes fêtes, c’est lui qui débitait tant bien que mal les textes sacrés. Et si, comme il arrivait malheureusement plus souvent qu’il n’eût fallu, un homme de l’équipage venait à décéder, c’était lui encore qui faisait sur l’agonisant les derniers signes de croix et qui, lorsqu’on jetait le cadavre à la mer, prononçait le Requiescat in pace. Il portait le titre, non de curé—ce qui eût été une irrévérence—mais de sacristain. Il prenait, du reste, son office à cœur, s’en acquittait de son mieux, gravement, avec dignité. A bord de la Miséricorde, du quartier de Tréguier, armateur Perrot, capitaine Guyader, le sacristain, c’était moi.

—Qu’y a-t-il donc? demandais-je au capitaine, en m’engageant derrière lui dans l’étroit escalier de la cabine.

Il nous fit asseoir autour de la table, tira d’un placard des verres et une bouteille d’eau-de-vie. En tout autre moment, ce «boujaron» eût été le bienvenu. Mais je n’aspirais qu’à quitter mes vêtements gelés, à m’étendre, à dormir d’un sommeil de brute. J’allais répéter ma question, quand le capitaine, ayant rempli les verres, leva le sien et dit:

—Camarades, c’est l’heure où, chez nous, les cloches s’en reviennent de Rome. Buvons à la santé de Pâques fleuries!

Comment vous faire comprendre cela? Ces simples mots produisirent sur nous l’effet de paroles magiques. Nous sursautâmes du banc où nous gisions affalés. Adieu la fatigue, l’éreintement! Adieu le froid, adieu le sommeil! De toutes les bouches jaillit le même cri:

—Pâques!... Et c’est demain?...

Hervé Guyader décrocha l’almanach de carton, suspendu à un clou, contre la boiserie de chêne, et l’étala devant nous, à plat sur la table.

Nous nous penchâmes au-dessus. Des barres d’encre rayaient les jours écoulés: cela faisait comme une série d’échelons noirs. Déjà près de six semaines que nous bourlinguions dans la patrie des morues, au large de Faxa-Fiord! Nous ne nous en doutions guère. Là-bas, voyez-vous, on perd le sentiment du temps. C’est une chose très particulière, dont on ne peut se rendre compte en nos pays où l’on se lève avec le jour, où l’on se couche avec la nuit; où tintent les angélus du matin, de midi, du soir; où le soleil monte, plane, descend, avec la régularité des poids d’une horloge; où le laboureur, à défaut d’autre cadran, a la ressource de mesurer l’heure à la longueur de son ombre. A Islande, rien de tout cela: on vit comme hors de la vie; on va, on vient, on travaille, on mange, on dort, on échange même à de longs intervalles de rares paroles, mais machinalement, confusément, et comme en rêve. Jour, nuit, ne sont plus que de purs mots, vides de tout sens. Une clarté triste, infinie, éternelle, une lumière si pâle qu’on la dirait morte. Le soleil lui-même, quand il devient visible, a l’air d’une figure de l’autre monde. Il semble que ce n’est pas lui qu’on voit, mais son spectre, son âme défunte, tellement il n’a ni forme ni couleur. Il fait songer à quelque méduse gigantesque flottant à la dérive entre deux eaux. A l’horizon, rien où se puisse arrêter le regard; ou plutôt, pas d’horizon: la mer et le ciel sont comme fondus l’un dans l’autre. Que de fois le navire ne m’a-t-il pas fait l’effet d’être suspendu dans l’espace!... Et le silence... Ah! le silence! Il faut avoir séjourné dans les parages polaires pour savoir ce que c’est. Il est si vaste, si absolu qu’on en a peur; on a l’impression d’être dans le pays muet de la mort, et, malgré soi, l’on ne parle qu’à voix basse, comme dans une église. Un cri, un appel vous font tressaillir, comme une chose insolite et quasi sacrilège... De cloches, naturellement, il ne saurait être question: et c’est peut-être ce à quoi, nous autres Bretons, nous nous faisons le moins. De toutes les privations, celle-ci est la plus pénible. Parfois, on croit ouïr leurs sons, très loin, selon le côté d’où souffle le vent. On prête l’oreille, on se dit de pêcheur à pêcheur:

—Écoute!...

C’est comme un angélus voilé ou comme un glas de songe. Il y en a qui y voient un intersigne, et ils deviennent subitement tout pâles. J’ai connu un homme de Plougrescant qui en reçut au cœur un coup si fort qu’il fallut le transporter dans la cabine. C’était pourtant un colosse, avec des membres énormes. Il se mit à bégayer des choses sans suite, comme un enfant, et trépassa sans avoir recouvré ses esprits. Cette campagne était la première qu’il faisait: ce fut la seule. Sa mort, je me rappelle, nous frappa.

Quand je dis qu’il n’y a point de cloches à Islande, j’ai tort: chaque navire a la sienne; mais celles-là, il ne fait pas bon les entendre. Elles ne sonnent d’ordinaire que par temps de brume, ou les jours de grosse mer, à bord des goélettes en perdition. C’est le tocsin de détresse, l’adieu désespéré de ceux que les sentiers de la lande natale ne reverront plus. En avons-nous récité des De profundis, en regardant s’évanouir dans les ténèbres, sur des fantômes de navires, des équipages affolés tintant leur propre glas!

Oui, le rêve étrange qu’on vit là-bas est souvent traversé d’affreux cauchemars.

Il est heureux, somme toute, qu’on soit, durant les mois de pêche, comme des âmes engourdies, et qu’on n’ait conscience de rien, pas même de la fuite des jours.

Qu’il se fût écoulé six semaines depuis le soir de février, noyé de pluie, où nous avions pris congé de nos femmes, sur les quais de Tréguier, parmi les sacs de sel, les fourniments de toutes sortes et les coffres, nous nous refusions presque à le concevoir.

Le capitaine Guyader appuya son doigt sur le calendrier.

—Lis, Kerello, me dit-il.

Et je lus, immédiatement au-dessous de la dernière date biffée:

Samedi, 14 avril, Saint Tiburce.

Puis, en lettres plus grosses:

DIMANCHE, 15 AVRIL, PAQUES

Les autres bâbordais répétèrent en chœur:

—Pâques!... Pâques fleuries!...

Sur les visages, accablés tout à l’heure de lassitude, il y avait maintenant une joie, qui n’était pas due, comme vous pourriez le penser, à la tiédeur de la chambre après le froid coupant du dehors, ni non plus à l’animation factice de l’alcool. Non: ce qui éclairait ainsi d’un air de fête nos mines harassées, c’était bien, c’était uniquement ce mot de Pâques, prononcé là, dans le silence des eaux polaires, à plusieurs centaines de milles de la patrie. Il y a dans les mots les plus simples, voyez-vous, une vertu de contentement ou de tristesse. Il n’est que de les dire ou de les entendre, à certaines minutes, en certains lieux, pour se représenter tout ce qu’ils contiennent de choses, quelle musique suave est en eux, quels sons profonds ils rendent.

Moi, une Bretagne de mirage me passa devant les yeux, en moins de temps qu’il n’en faut pour vous le conter: les talus avec leurs herbes foisonnantes, leurs fougères, leurs grands ajoncs étincelants de toiles d’araignées, leurs touffes de fleurettes bleues, blanches, roses, épanouies à la lumière d’avril, le murmure des cressonnières dans les douves; puis, les matins d’argent neuf, les jolis ciels pommelés, les toits de chaume blond où la rhubarbe et les mousses sont en fleur, et les courtils qui sentent si bon, et les cris d’enfants, et les chants d’oiseaux, et les fontaines sombres sous les sureaux, et le resplendissement du soleil sur la mer. Je vis Plouguiel, ma paroisse, ma maison de Kersuliet, où nous habitions alors, adossée à celle du vieux barde aveugle, Yann ar Gwenn, ma femme s’apprêtant pour la messe, devant le fragment de miroir fixé dans l’embrasure de la fenêtre, épinglant sur ses cheveux, lissés en un double bandeau, les grandes ailes retroussées de sa catiole. Je vis encore le sonneur dans la tour, les cloches balançant leurs gueules de bronze... Qu’est-ce que je ne vis pas, durant cette seconde exquise! Ce fut si doux, si attendrissant, que j’en fermai les yeux.

Les autres aussi se taisaient, captivés, comme moi, par leur songe.

Le capitaine rompit le premier le silence:

—Kerello, me dit-il, veille à nous faire demain, de ta plus belle voix, la lecture de l’office de Pâques.

Puis, nous congédiant, il ajouta:

—Il y aura repos de douze heures pour tout le monde.

...Quand nous nous fourrâmes dans nos «boîtes à saumure», comme on parle à Islande, l’aiguille de ma montre marchait vers dix heures.

II

Table des matières

J’étais parti en rêve pour l’Armor trégorrois et je racontais je ne sais plus quoi à ma femme, lorsque je perçus vaguement une voix enrouée qui disait:

—Pousse-toi, Jean-René... Je meurs de froid.

C’était mon frère qui réclamait sa place à mon côté, dans cette espèce de soupente étroite où un homme seul avait peine à tenir. Je me rencognai tout au fond, le dos à la cloison de la goélette; Guillaume se coula contre moi. Il était positivement gelé; ses dents claquaient. A la glace de son contact, je me réveillai tout à fait. Sa respiration faisait dans sa gorge le bruit d’un râle. Il murmura:

—Quel métier de nom d’un tonnerre!... Tu verras que j’y laisserai ma peau.

—Bah! répliquai-je, oublie ça... Demain, c’est Pâques!

—Jolies Pâques!... J’aimerais bien mieux du soleil, du soleil pour de bon... Ah! les nuits de Rio, les hamacs sous les caroubiers, les chants des Tziganas et le vent léger, doux comme une soie! Qu’est-ce que je suis venu faire de ce côté-ci du monde?...

Il avait longtemps navigué dans les mers chaudes, et il en était resté frileux comme une femmelette, comme une chatte. Il n’y avait que trois ans qu’il s’était embauché pour les pêches d’Islande, et par coup de tête plutôt que par vocation. Il n’avait pas notre endurance à nous autres, familiarisés dès l’adolescence avec la rudesse du ciel polaire. Et puis, il manquait, comme nous disions, de coffre, de carrure. Ni sa charpente n’était assez vigoureuse, ni ses poumons assez résistants. Au cours de la première campagne, déjà, il s’était mis à tousser. Un homme qui tousse, là-bas, est un homme perdu. Il en avait le sentiment et cela le rendait parfois maussade, quoiqu’il fût par nature le plus gai, le plus insouciant des compagnons. Sitôt débarqué, il se ruait au plaisir; mais à bord, la pensée d’une fin prématurée le hantait. Il ne s’en ouvrait qu’à moi, par exemple, encore ne m’en parlait-il le plus souvent que sur un ton de blague, si bien que je ne le considérais pas comme atteint sérieusement... Il se tourna, se retourna dans la couchette.

—Es-tu calé? lui demandai-je.

Et comme il continuait à trembler de tous ses membres, je me renversai à moitié sur lui pour le réchauffer.

—J’ai le corps perclus, me dit-il... Ça va plus mal... Un de ces prochains soirs, mon cher sacriste, tu réciteras sur moi le Requiescat in f...ichu.

—Et qui l’aura voulu, si ce n’est toi?..

—Moi ou mon destin... Bonsoir. Ta chaleur me pénètre, je vais pouvoir dormir... Il n’y a que cela qui vaille.

Il ne bougea plus. Le sommeil l’avait pris,—ce sommeil si particulier de là-bas, qui vous terrasse d’un coup, brusquement, comme un bœuf assommé. Dans les lits voisins, vingt autres pêcheurs, tribordais et bâbordais pêle-mêle, ronflaient par couples, poitrine contre poitrine ou dos à dos. La buée de leur haleine épaississait encore les ténèbres... Des idées tristes me vinrent, à cause de Guillaume; je me dis en moi-même:

«Tu auras beau faire, tu ne reprendras plus ta nuit; si tu montais te promener sur le pont? Ton frère serait plus à l’aise et tu respirerais plus librement.»

L’instant d’après, j’étais dehors, empaqueté comme un ours.

Un spectacle m’attendait, tel que je n’en avais jamais soupçonné, moi, un vieux routier d’Islande cependant, blasé sur toutes les fantasmagories de cette nature... Tout le fond du ciel, vers le nord, était en mouvement, quoique la bise fût tombée et que, dans les parages où se trouvait la Miséricorde, il fît calme plat. Les brumes ondulaient, comme agitées par des souffles immatériels. Soudain elles s’écartèrent et, dans l’entre-deux, doucement, lentement, une svelte lumière blanche commença de surgir, longue et pâle, semblable à l’épanouissement d’une fleur céleste dans la solitude endormie des eaux. Puis, sitôt qu’elle parut avoir atteint le terme de sa croissance, du pied de sa tige jaillirent obliquement, dans toutes les directions, des centaines et des centaines de fleurs pareilles. Je m’étais avancé jusqu’à la pointe du navire. Là, assis sur le gros bout du beaupré, j’admirais, en extase. Les brumes continuaient de glisser de part et d’autre, comme des rideaux sur des tringles, laissant voir, ainsi qu’en un sanctuaire d’église, l’extraordinaire bouquet de flamme étalé dans toute sa splendeur. Jamais encore mes yeux n’avaient plongé si avant au sein du ciel arctique. C’était comme si, par delà le firmament réel, se fût dévoilé le grand tabernacle de Dieu, tabernaculum Dei, ainsi que nous déclinions au petit séminaire, dans la classe du Père Brouster. Je me crus transporté au seuil même du paradis, au pied des Trônes et des Dominations. Il me fut donné, en cette heure inoubliable, à moi, pauvre sacristain de rencontre à bord d’un «islandais», il me fut donné de voir une merveille que le Pape en personne n’a sans doute jamais contemplée... Les fleurs de lumière brillaient d’un éclat de plus en plus intense. Mais c’est ici le plus surprenant: celle qui avait poussé tout d’abord, se détachant tout à coup du milieu des autres, s’enleva dans le ciel, y flotta quelques instants, suspendue, puis s’évanouit, par je ne sais quelle ouverture mystérieuse, vers le pôle. Et les autres immédiatement s’inclinèrent comme fanées, s’éteignirent. Et, à la place de la gerbe miraculeuse, il ne resta plus, dans l’entre-bâillement des brumes, qu’une clarté diffuse, lointaine, une clarté pâle, couleur de lait.

Instinctivement j’avais joint les mains; et mes lèvres, d’elles-mêmes, s’étaient mises à prier.

Vous est-il arrivé de pénétrer dans une église bretonne, la nuit du samedi saint, veille de Pâques? A l’extrémité d’un des bas-côtés, des femmes dévotieuses ont dressé ce qu’on nomme le «Tombeau». Ce Tombeau, on ne le voit point. Des draperies funèbres le masquent. Mais Christ est là. Les fidèles, prosternés, adorent sa présence derrière ces voiles et ils contemplent en esprit son cadavre divin que les trois Marie embaumèrent. Toute la nuit, ils le pleurent en silence ou l’invoquent en des prières pareilles à des lamentations. L’aube cependant teinte les vitraux. Alors il se fait une grande attente. C’est l’heure où la Madeleine se rendit au sépulcre, le matin étant obscur encore, s’aperçut que la pierre en était ôtée et constata qu’il était vide. Les draperies s’écartent: un prêtre apparaît, en surplis, tel que l’homme blanc de l’Évangile; il prononce les paroles sacramentelles, l’église tressaille, et de toutes les bouches s’échappe l’hymne d’allégresse:

—Christ est ressuscité!...

Peut-être ne saisissez-vous point le rapport... Mais, ou je me trompe fort, ou j’ai assisté, ce matin-là, dans le décor du ciel d’Islande, à je ne sais quelle figuration grandiose du mystère de la Résurrection... Un moment, je crus entendre au loin des chœurs invisibles.

Il y avait dans l’espace un calme immense, un recueillement infini. Les ombres, reculées vers l’ouest, se tassaient peu à peu, ne formaient plus à l’horizon qu’une barre lourde, d’un gris violacé. Dans la partie opposée du firmament, s’entr’ouvrait un œil étrange, une prunelle fixe et comme engourdie encore par un magnétique sommeil. C’était l’astre polaire, ni soleil, ni lune, dardant sur les fiords son premier rayon.

Je lui trouvai un air de solennité que je ne lui connaissais pas et qui m’impressionna. Un cercle bleuâtre l’entourait, lui faisait une couronne, une auréole. Il n’avait certainement pas sa figure de tous les jours. Il est vrai que je ne l’avais jamais tant regardé en face. Le pêcheur de morues vit courbé sur la mer, comme le paysan sur le sillon. Il n’est attentif qu’à sa ligne et au poisson qui passe, le ventre à demi retourné, dans la transparence des eaux profondes... Même aujourd’hui, quand j’essaie de me représenter le soleil hyperboréen, je ne puis m’empêcher de le voir tel qu’il était à cette date du 15 avril.

Je le saluai presque religieusement et je lui dis à part moi:

«On prétend que tu es le même qui baigne d’effluves si tièdes le printemps de Bretagne. Nos chanteurs te nomment le «soleil béni». Tu couves les semences et tu fais éclater les bourgeons. Tu échauffes la pierre des seuils, afin que les aïeules vénérables aient plaisir à s’y asseoir, pour deviser entre elles de leurs fils absents. C’est un dicton, chez nous, qu’il n’y a point de Pâques heureuses sans toi. Luis sur les nôtres, en ces parages d’exil, et sois-nous clément!...»

—Déjà sur pied, Jean-René! fit à ce moment, derrière moi, le capitaine Guyader dont la tête, velue comme un mufle de fauve, venait d’apparaître hors du roufle.

Il dégagea ses vastes épaules et me rejoignit sur le pont.

—C’est étonnant, observa-t-il: il fait presque doux. La bise a molli. Les vents sont en train d’obliquer vers le sud. Ne trouves-tu pas qu’on respire comme un air de France?

Je répondis en riant:

—Oui, ça sent l’odeur de chez nous, l’odeur des crêpes de froment.

Nous nous mîmes à aller et à venir le long du bordage en devisant du pays.

—Depuis quand, me demanda le capitaine, n’as-tu pas vu les fêtes de Pâques en Armor?

J’en étais à ma douzième année de pêche et, par conséquent, de «Pâques blanches», comme nous disons.

—Cela commence à compter, prononça-t-il; mais je suis encore ton aîné de deux campagnes.

Il était du village de Perros-Hamon, à une demi-lieue de Paimpol. Un gars solide, s’il en fut, un type d’Hercule de la mer. Il avait parfois des brouées soudaines, des colères sauvages et terribles comme de brusques coups de vent; mais cela ne durait pas, et ses yeux gris se rassérénaient aussi vite, redevenaient clairs et bons, comme un ciel nettoyé. Car c’était, au fond, le meilleur des hommes; et, dans ce grand corps, d’aspect si farouche, il y avait une âme presque enfantine, un cœur chaud, prompt à s’attendrir.

Il me confessa, ce matin-là, qu’il ne voyait jamais sans tristesse approcher le temps pascal.

—Je ne sais si tu es comme moi, Jean-René!... C’est seulement par des jours pareils que j’ai le sentiment d’être si loin, si perdu!... On a beau dire, même pour un marin d’Islande, le grand mât de sa goélette ne remplace pas le clocher de sa paroisse... Toute cette semaine, j’ai eu l’esprit à l’envers, et hier soir, après que vous avez été sortis, vrai, des larmes me sont montées plein les yeux... Il y a une chose surtout à laquelle je ne m’habitue pas à ne plus assister.

—Dites voir, capitaine.

—Eh bien! c’est l’«Enterrement du bon Dieu».

C’est une cérémonie qui se pratique, paraît-il, à Paimpol, le soir du Vendredi saint. Le catafalque est dressé au milieu de l’église, orné de draperies noires que parsèment de grands pleurs d’argent; un Christ en croix, de taille presque humaine, occupe la place du cercueil. Les prêtres entonnent sur lui l’office des morts, comme si réellement il venait d’expirer. L’absoute donnée, les porteurs s’avancent; le crucifix est couché sur une civière et le convoi funèbre se met en marche, clergé en tête, tout le peuple suivant. Il y a des vieilles, en coiffes à l’ancienne mode, qui sanglotent désespérément dans leurs mouchoirs. On gagne, au crépuscule, la haute ville. Là, au centre d’un carrefour d’où la vue domine au loin la mer, avec les promontoires et les îles du Goélo, s’élève un calvaire de bois peint, planté dans un socle de granit en forme d’autel. On dépose le bon Dieu, au pied de cet autel, sur un lit de fleurs du printemps; puis la procession redescend la colline, en psalmodiant les lamentations du prophète, dans le silence de la nuit.

—Tu ne saurais croire, Jean-René, me disait à mi-voix le capitaine, tu ne saurais croire à quel point cela m’a remué le cœur de songer à cette fête et que, cette année encore, elle aura été célébrée sans moi. Du temps que j’étais gamin, nous y accourions en bandes, de tous les villages de la baie. La vieille église de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle ne suffisait pas à contenir les pèlerins. Beaucoup restaient dehors, sous le porche et dans les allées du cimetière, à attendre que le cortège s’ébranlât. C’est là qu’à douze ans je fis connaissance d’une fillette, du nom de Catherine Manchec, venue avec ses parents de l’anse de Porz-Mazo et que le hasard avait fait asseoir à côté de moi, sur la même dalle funéraire. Je ne me doutais guère, alors, qu’elle deviendrait un jour ma femme. Ce fut encore à l’«Enterrement du bon Dieu» que nous nous retrouvâmes, dix années plus tard, comme je rentrais du service. Il faisait une claire nuit, un ciel de velours; la procession, après avoir stationné au reposoir, devant le calvaire, venait de s’engager dans les petites routes étroites qui dévalent vers la ville et qu’on appelle, à Paimpol, les «Chemins verts». Pressée entre les talus, la foule par moments avait comme des remous. Durant une de ces poussées, je sentis contre mon dos la douceur d’une poitrine tiède. Je me retourne. C’était elle... Catherine Manchec. Je l’avais revue dans l’intervalle, à cinq ou six reprises, mais à distance et sans lui parler. Cette fois, je lui adressai quelques propos; elle me répondit, tout en continuant de rouler les grains de son chapelet, des mots brefs, entre deux Ave Maria. Son haleine me parut aussi fraîche que l’odeur des aubépines qui bordaient le sentier. Je ne pénétrai point à sa suite dans l’église, par crainte de la gêner dans ses dévotions, mais je me postai près de la grille, pour la guetter à la sortie, et, malgré qu’elle en eût, je l’accompagnai un bon bout de route, elle et ses amies, dans la direction de Porz-Mazo. La semaine d’après, nous étions fiancés... J’ai essuyé plus d’un coup de mer depuis lors, mais il y a comme cela des choses, n’est-ce pas? qui ne s’effacent jamais.

...Tandis que nous bavardions ainsi, le capitaine et moi, sur le pont de la Miséricorde, tout englué d’entrailles de morues, le pâle jour d’Islande envahissait lentement le ciel et dessinait autour de l’étendue encore sombre des eaux comme un grand cercle de blancheur. Le halo bleuâtre du soleil s’était évanoui: l’astre se montrait maintenant tel qu’une immense lune rouge. Dans la clarté lointaine pointaient çà et là des mâtures de navires mouillés, comme nous, au large de Faxa-Fiord. La veille, on eût vainement cherché à en apercevoir un seul, noyés qu’ils étaient dans l’étoupe grise des brumes; à présent, au contraire, on les distinguait quasi nettement, sans être obligé de se forcer les yeux. Vous eussiez dit une ligne de clochers. Ça me faisait penser aux flèches fines de notre pays de Trégor, qu’à mes retours de campagne j’avais si tôt fait de reconnaître bien avant que la terre fût visible.

Et là-bas, vers l’est, l’île aussi apparaissait, ou du moins son fantôme. Cela ne lui arrive pas tous les jours, ni même tous les mois. Si je vous affirmais qu’une année nous ne pûmes saluer son museau de glace, de toute la saison!... Les vieux loups d’Islande racontent sur elle aux novices les histoires les plus saugrenues; ils leur donnent à croire, par exemple, qu’elle est la grand’mère des baleines, baleine elle-même démesurée, qu’elle a l’humeur voyageuse et que, comme tous les monstres de son espèce, elle aime à changer d’eaux. Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a pas de terre plus capricieuse: un soir, elle semble toute voisine, on la toucherait presque, et, le lendemain, froutt! elle s’est éclipsée... Ce matin-là, elle avait l’air de flotter, paisible, sur la mer, pareille à une ville de marbre aux remparts abrupts, dominés par de hautes et vastes coupoles qui étincelaient.

—Eh! mais, fit brusquement le capitaine, après avoir regardé l’heure à son chronomètre, est-ce qu’ils comptent passer leur dimanche de Pâques au lit, ceux de là-dessous?... Attends voir! Je vais te leur carillonner le premier son de la messe!

Il se précipita vers la cloche, suspendue à l’avant, entre deux montants de fer, et toute rongée de vert-de-gris.

Drelin din, din din, drelin din!...

Elle n’avait pas la grosse voix du bourdon de Tréguier, la cloche de la Miséricorde, mais ça ne l’empêchait pas, à l’occasion, de faire, ma foi! un joli vacarme. Ah! les bonnes têtes ahuries qui se succédèrent dans l’écoutille!

—Qu’est-ce qu’il y a, Kerello? Qu’est-ce qu’il y a?...

Le capitaine s’interrompit pour leur crier:

—Il y a que c’est Pâques, tas de fainéants!

Puis il se remit à sonner de plus belle. Et c’était comme une averse de petites notes grêles et aiguës dont les vibrations allaient s’élargissant au loin dans le silence glacé des solitudes.

197,51 ₽
Возрастное ограничение:
0+
Дата выхода на Литрес:
15 января 2025
Объем:
180 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066076917
Издатель:
Правообладатель:
Bookwire
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