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Hans Christian Andersen

Contes d'Andersen


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066315993

Table des matières

L’INTRÉPIDE SOLDAT DE PLOMB.

LES HABITS NEUFS DU GRAND-DUC.

LA BERGÈRE ET LE RAMONEUR.

LE BRIQUET.

L’ANGE.

PETIT CLAUS ET GRAND CLAUS.

LA PRINCESSE SUR UN POIS.

LE JARDIN DU PARADIS.

LA GROSSE AIGUILLE.

LES FLEURS DE LA PETITE IDA.

LE COMPAGNON DE VOYAGE.

LA PETITE FILLE ET LES ALLUMETTES.

LA VIEILLE MAISON.

L’OMBRE.

LE COFFRE VOLANT.

LA PAQUERETTE.

UNE SEMAINE DU PETIT ELFE FERME-L’ŒIL.

LA PETITE POUCETTE.

LA PETITE SIRÈNE.

LE VILAIN PETIT CANARD.

LES CYGNES SAUVAGES.

LE ROSSIGNOL.

LE CHANVRE.


Un jour, à Copenhague, je vis entrer dans ma chambre un grand jeune homme dont les manières timides et embarrassées, le maintien un peu lourd, eussent pu déplaire à une petite-maîtresse, mais dont le regard caressant et la physionomie ouverte et candide inspiraient au premier abord la sympathie. C’était Andersen. J’avais un volume de ses œuvres sur ma table. La connaissance entre nous fut bientôt faite. Après avoir passé avec moi plusieurs heures dans une de ces conversations poétiques qui ouvrent le cœur et appellent les épanchements, Andersen me parla des douleurs qu’il avait éprouvées; et, comme je le priai de me raconter sa vie, il me fit le récit suivant:

«Je suis né, me disait-il, en 1805, à Odensée, en Fionie. Mes aïeux avaient été riches; mais, par une longue suite de malheurs et de fausses spéculations, ils perdirent tout ce qu’ils possédaient, et il ne leur resta que le douloureux souvenir de leur première condition. J’ai plus d’une fois entendu ma grand’mère me parler de ses parents d’Allemagne et du luxe qui les entourait. C’était une triste chose que de la voir ainsi s’entretenir des joies de sa jeunesse dans la pauvre demeure que nous habitions. Mon père, qui, à sa naissance, semblait destiné à jouir d’un bien-être honorable, fut obligé d’entrer en apprentissage et de se faire cordonnier. Quand il se maria, il était si pauvre qu’il ne pouvait acheter un lit. Un riche gentilhomme venait de mourir; on avait exposé son corps sur un catafalque, et, quelque temps après, ses héritiers vendirent à l’encan tout ce qui avait servi à ses funérailles. Mon père réunit le fruit de ses épargnes et acheta une partie du catafalque pour en faire un lit de noces. Je me rappelle encore avoir vu ces grandes draperies noires, déjà vieilles, déjà usées, et sillonnées par des taches de cire. C’est là que je suis né. Mon père continuait son état, qui allait tantôt bien, tantôt mal, selon le temps et selon les pratiques. Nous vivions dans un état de gêne presque continuel, mais enfin nous vivions; et le soir, quand l’heure du repas était venue, quand ma mère posait sur notre table notre frugal souper, il y avait encore parfois entre nous des heures de gaieté que je ne me rappelle pas sans émotion. Lorsque je fus en âge de travailler, on me mit dans une fabrique. J’y passais la plus grande partie du jour. Le reste du temps j’allais à l’école des pauvres, j’apprenais à lire, à écrire, à compter. Un de nos voisins, qui m’avait pris en amitié, me prêta quelques livres, et je lus avec ardeur toutes les comédies que je pus me procurer et toutes les biographies d’hommes célèbres. Cette lecture éveilla en moi d’étranges sensations. Je levai les yeux au-dessus de l’état de manœuvre auquel j’étais astreint, et il me sembla que je pouvais aussi devenir un homme célèbre. Mon père mourut lorsque j’avais douze ans; je restai seul avec ma mère, continuant mon travail et mes rêves. J’avais une voix d’une pureté remarquable. Souvent, quand je chantais, le maître d’école m’avait loué, et les passants s’étaient arrêtés pour m’entendre. Je m’étais exercé aussi à réciter quelques-uns des principaux passages que je trouvais dans les comédies; et les voisins, qui assistaient aux répétitions et qui me voyaient faire de si grands gestes et déclamer si haut, affirmaient que j’avais d’admirables dispositions pour devenir acteur. Ma pauvre mère, qui n’avait jamais quitté sa ville natale, qui n’avait jamais rêvé pour moi qu’une honnête profession d’artisan, fondit en larmes en apprenant cette nouvelle: mais je persistai dans ma résolution. J’amassai patiemment schelling par schelling tout ce que je pouvais avoir à ma disposition; et quand je fis un jour la récapitulation de ma caisse, je n’y trouvai pas moins de treize rixdalers (environ trente-trois francs). C’était une fortune, une fortune qui me semblait inépuisable. Je ne songeai plus qu’à partir. Ma mère essaya en vain de m’arrêter. Elle m’avait procuré, disait-elle, une excellente place d’apprenti chez un tailleur: dans peu de temps je pourrais gagner un salaire suffisant pour me faire vivre; dans quelques années je pourrais être premier ouvrier; et qui sait? par la suite, je pourrais peut-être avoir une maîtrise. Tous ces riants projets, qui avaient plus d’une fois fait tressaillir de joie le cœur de ma bonne mère, ne me séduisaient pas. J’avais quatorze ans, j’étais seul, je ne connaissais personne au monde capable de me protéger; mais une voix intérieure me disait que je devais partir. Avant de me donner la permission que je sollicitai d’elle, ma mère voulut encore faire une épreuve. Il y avait dans la ville que nous habitions une vieille femme renommée à plusieurs lieues à la ronde pour sa science magique. C’était notre sibylle de Cumes, notre Meg-Merrilies; et, quoique les bons chrétiens d’Odensée la regardassent comme un peu entachée de sorcellerie, tout le monde pourtant avait recours à elle, et tout le monde parlait d’elle avec une sorte de vénération; car elle pouvait deviner l’avenir par le moyen des cartes, par des invocations mystérieuses qu’on ne comprenait pas. Elle disait aux jeunes filles quand elles devaient se marier, et aux vieillards combien de temps durerait l’hiver et comment serait la récolte. Ma mère alla prier cette parente des enchanteurs de vouloir bien l’honorer d’une visite; et quand elle la vit venir, elle la prit par la main, la fit asseoir sur le bord de son lit et lui servit du café dans sa plus belle tasse; puis elle lui expliqua ma situation et lui demanda conseil. La magicienne mit ses lunettes sur le bout de son nez, prit ma main gauche, la regarda attentivement, puis la regarda encore, et dit, d’une voix solennelle, qu’un jour on illuminerait la ville d’Odensée en mon honneur.

«Ces paroles de la sibylle dissipèrent toutes les craintes de ma mère. Elle me donna sa bénédiction, et je partis. Je saluai avec enthousiasme les plaines fécondes qui se déroulaient à mes regards, la mer qui s’ouvrait devant moi. Mais quand je fus arrivé au delà du second Belt, je me jetai à genoux sur le rivage, je fondis en larmes, et je priai Dieu de ne pas m’abandonner. J’entrai à Copenhague avec mes treize écus dans ma bourse, et tout mon bagage dans un mouchoir de poche. Je m’installai dans la première auberge qui s’offrit à ma vue, et, comme je ne savais rien de la vie pratique, je me fis servir sans hésiter tout ce dont j’avais besoin. Quelques jours après j’étais ruiné : il ne me restait qu’un écu. J’avais été me présenter au directeur du théâtre, qui, me voyant si jeune et si inexpérimenté, ne se donna même pas la peine de m’interroger, et répondit que je ne pouvais entrer au théâtre, parce que j’étais trop maigre. Il était temps d’aviser aux moyens de vivre, et je Passai de longues heures à y réfléchir Un matin, j’appris par hasard qu’un tailleur cherchait un apprenti. J’allai le trouver; il me prit à l’essai et me mit à l’ouvrage. Mais, hélas! à peine y eus-je passé quelques heures, que je me sentis horriblement triste et ennuyé. Tous mes rêves d’artiste, assoupis un instant par la nécessité, se ranimèrent l’un après l’autre. Je rendis au tailleur l’aiguille qu’il m’avait confiée, et je descendis dans la rue avec la joie d’un captif qui recouvre sa liberté. Je commençais pourtant à comprendre que toutes mes fantaisies poétiques ne me procureraient pas la plus petite place dans les hôtels de Copenhague et qu’il fallait me chercher un emploi, m’astreindre au travail. Tandis que je m’en allais ainsi cheminant le long de l’Amagertorv, en songeant à ce que je pourrais devenir, je me rappelai qu’on avait souvent, à Odensée, vanté ma voix, et il me sembla que c’tait là un don du ciel dont je devais savoir profiter. Je m’en allai du même pas frapper à la porte de notre célèbre professeur de musique, Siboni. Je racontai naïvement, à la domestique qui vint m’ouvrir, toute mon histoire et toutes mes espérances. Elle rapporta fidèlement mon récit à son maître, et j’entendis de grands éclats de rire. Siboni avait ce jour-là plusieurs personnes à dîner chez lui, entre autres Weyse, le compositeur, et Baggesen, le poëte. Tout le monde voulut voir cet étrange voyageur qui s’en venait ainsi chercher fortune, et l’on me fit entrer. Weyse me prit parla main, Baggesen me frappa sur la joue en riant et en m’appelant petit aventurier. Siboni, après m’avoir entendu chanter, résolut de m’enseigner la musique et de me faire entrer à l’Opéra. Je sortis de cette maison avec l’ivresse dans l’âme. Tous mes songes d’artiste allaient donc se réaliser, la vie s’ouvrait devant moi avec des couronnes de fleurs et des chants harmonieux; et le lendemain, Weyse, qui avait fait une collecte chez ses amis, m’apporta soixante-dix écus. Il m’engage à me mettre sérieusement au travail, à me chercher une demeure au sein dune famille honnête; et je tombai dans un mauvais gite. Mais je n’y restai pas longtemps. Je perdis un jour ma voix et toutes mes espérances. Siboni voulait que je m’en retournasse à Odensée; moi je voulais rester et devenir acteur. J’entrai à l’école de danse du théâtre; je figurai dans quelques ballets. Je remplissais gauchement mon rôle, hélas! et j’étais malheureux. Je ne gagnais pas plus de six francs par mois, et, dans les jours rigoureux d’hiver, je n’avais qu’un pantalon de toile. Mais j’espérais toujours que la voix me reviendrait. Je voulais être acteur à tout prix, et, quand je rentrais dans ma chétive mansarde, je m’enveloppais dans la couverture de mon lit pour me réchauffer; je lisais et je répétais des rôles de comédie. A cette époque, j’avais encore toute la candeur, toute l’ignorance et toutes les naïves superstitions d’un enfant. J’avais entendu dire que ce qu’on faisait le 1er janvier, on le faisait ordinairement toute l’année. Je me dis que, si je pouvais entrer le 1er janvier sur le théâtre, ce serait d’un bon augure. Ce jour-là, tandis que toutes les voitures circulaient dans les rues, tandis que les parents allaient voir leurs parents et les amis leurs amis, je me glissai par une porte dérobée dans la coulisse, je m’avançai sur la scène. Mais alors le sentiment de ma misère me saisit tellement, qu’au lieu de prononcer le discours que j’avais préparé, je tombai à genoux et je récitai en pleurant mon Pater noster.

«Cependant mon sort allait changer; le vieux poëte Guldberg m’avait pris en affection. Il me donna les honoraires d’un livre qu’il venait de publier; il me fit venir chez lui, et m’engagea à lire des ouvrages instructifs, puis à écrire. Mon éducation élémentaire n’était pas encore faite; j’ignorais jusqu’aux règles grammaticales de ma langue, et quand je voulus m’exercer à écrire, j’écrivis une tragédie. Guldberg la lut, et la condamna d’un trait de plume. Je me remis aussitôt à l’œuvre, et dans l’espace de huit jours j’en écrivis une autre que j’adressai à la commission théâtrale. Quelque temps après, M. Collin, directeur du théâtre, m’engagea à passer chez lui. Il me dit que ma tragédie ne pouvait être jouée, mais qu’elle annonçait des dispositions, et qu’il avait obtenu pour moi une bourse dans un gymnase de petite ville.

«Dès ce moment, j’entrai dans la vie sérieuse. J’allais chercher l’instruction dont j’avais besoin, j’allais poser les bases de mon avenir. Jusque-là je n’avais eu qu’une existence incertaine et hasardée: je devais marcher désormais par un sentier plus ferme. Je le compris, et je remerciai M. Collin avec toute l’effusion d’un cœur reconnaissant. Mais le temps que j’ai passé à cette école, où j’entrai par une faveur spéciale, est celui qui me pèse encore le plus sur le cœur: jamais je n’ai tant souffert, jamais je n’ai tant pleuré. J’avais dix-neuf ans; je commençais mes études avec des écoliers de dix ans, parmi lesquels je ne pouvais trouver ni un camarade ni un ami. J’étais seul dans la maison du recteur, et cet homme semblait avoir pris à tâche de m’humilier, de me faire sentir à toute heure le poids de ma pauvreté et de mon isolement. Que Dieu lui pardonne d’avoir traité avec tant de barbarie l’orphelin sans défense qui lui était confié ! Pour moi, je lui ai pardonné depuis longtemps, et je me souviens sans colère et sans haine qu’il a fait pour moi ce qui me semblait impossible: il m’a fait regretter les jours d’hiver où je gagnais six francs par mois, où je n’avais pas de feu pour me réchauffer et point de vêtements pour me couvrir.

«Enfin ce temps d’épreuves passa. Je subis mes examens d’une manière satisfaisante. J’entrai à l’université de Copenhague, et je fus noté comme un bon élève. J’avais publié quelques poésies dont on parla dans le monde. Plusieurs hommes distingués me prirent sous leur patronage; plusieurs maisons me furent ouvertes. Je continuai mes études avec calme, avec joie. Je ne savais encore où elles me mèneraient, mais je sentais le besoin de m’instruire. Quand elles furent terminées, Œhlenschlœger, Œrstedt, Ingemann, me recommandèrent au roi. J’obtins par leur entremise ce que nous appelons un stipende de voyage (reisestipendium). Je visitai, en 1833 et 1834, l’Allemagne, la Suisse, la France, l’Italie, étudiant la langue, les mœurs, la poésie des lieux où je passais. Maintenant me voilà bourgeois de Copenhague. Je n’ai ni place ni pension, j’écris dans une langue peu répandue et pour un public peu nombreux; mais tôt ou tard les romans que j’écris s’écoulent, et Reitzel, le libraire, me paye exactement. Souvent, quand je regarde les jolis rideaux qui décorent ma chambre de Nyhavn et les livres qui m’entourent, je me crois plus riche qu’un prince. Je bénis la Providence des voies par lesquelles elle m’a conduit et du sort qu’elle m’a fait.»

Dans l’espace de quelques années, Andersen a publié plusieurs ouvrages qui lui ont assuré une place honorable parmi les écrivains du Danemark. Il est jeune encore; il a compris le besoin d’étudier pour écrire, et ses dernières poésies, ses derniers romans, annoncent un progrès. Comme romancier, il ne manque pas d’une certaine faculté d’invention. Il a tracé avec bonheur des caractères originaux, des situations vraies et dramatiques. Il sait observer, il sait peindre et jeter sur toutes ses peintures un coloris poétique. Il a surtout le grand talent de pénétrer dans la vie du peuple, de la sentir et de la représenter sous ses différentes faces. Son Improvisateur est un tableau vif et animé d’une existence aventureuse d’artiste au milieu de la nature italienne, au milieu d’une populace ignorante et passionnée, au milieu des ruines antiques, des magnifiques scènes de la campagne de Rome et des environs de Naples. Son roman qui a pour titre O. T. est une peinture un peu moins animée, mais non moins attrayante, des sites de la Fionie, des mœurs danoises. Ces deux romans représentent très-bien le contraste des deux natures du Midi et du Nord. Le premier a toutes les teintes chaudes d’un paysage napolitain; le second a plus de repos et des nuances plus tendres. Il ressemble à une de ces plaines de Danemark qu’on voit en automne éclairées par un beau soleil et ombragées çà et là par quelques rameaux d’arbres qui commencent à jaunir. Le style d’Andersen a de la souplesse et de l’abandon, mais il pourrait être plus ferme et plus concis.

Comme poëte, Andersen appartient à cette école mélancolique et rêveuse qui préfère aux grands poëmes les vers plaintifs sortis du cœur comme un soupir et les élégies d’amour composées dans une heure d’isolement. Il a essayé d’écrire quelques pièces humoristiques; mais il nous semble que sa muse ne sait pas rire et qu’elle s’accommode mal de ce masque d’emprunt qu’il a voulu lui donner. Sa vraie nature est de s’associer aux scènes champêtres qu’il observe. Il est poëte quand il chante les forêts éclairées par un dernier rayon du crépuscule, les oiseaux endormis sous la feuillée et la douce et vague tristesse qui nous vient à l’esprit dans les ombres du soir. Il est poëte quand il représente la vie comme une terre étrangère, où l’homme se sent mal à l’aise et aspire à retourner dans sa lointaine patrie. Il est poëte, surtout, quand il chante, comme les lakistes, là grâce, l’amour et le bonheur des enfants; car sa poésie est élégiaque, tendre, religieuse, mais parfois un peu trop molle, trop négligée et trop enfantine.

Nous joignons à cette notice la liste des principaux ouvrages publiés par Andersen:

Fodreisen fra Holmens Kanal til Oestpynten af Amager ( Voyage à pied du canal de Holm à la pointe orientale d’Amager ), 1828.

Digte (Poésies), 1830.

Skyggebilleder af en Reise til Harzen ( Scènes de voyage dans le Harz, la Suisse saxonne, etc.), 1831.

Aarets tolv Maaneden ( Les douze mois de l’année), 1833.

Samlede Digte (Recueil de poésies), 1833.

Improvisatoren (L’Improvisateur), roman en 2 vol., 1837.

Eventyre fortalte for Bærn (Aventures racontées pour les enfants), 2 vol., 1839.

O. T., roman en 2 vol., 1837.

Kun en Spillemand (Un simple violon), roman en 3 vol., 1838

Billedbog uden Billeder (Livre d’images sans images), 1840.

Plusieurs pièces de théâtre, vaudevilles, drames, comédies, et divers articles dans les journaux de Copenhague.

La plupart des œuvres d’Andersen ont été traduites en allemand, en suédois, en anglais. Son Improvisateur a été traduit en français.

Ses Contes pour les enfants ont eu en Angleterre, en Allemagne et dans tout le Nord un succès populaire.

X. MARMIER.


L’INTRÉPIDE SOLDAT DE PLOMB.

Table des matières

Il y avait une fois vingt-cinq soldats de plomb, tous frères, car ils étaient nés d’une vieille cuiller de plomb. L’arme au bras, l’œil fixe, l’uniforme rouge et bleu, quelle fière mine ils avaient tous! La première chose qu’ils entendirent en ce monde, quand fut enlevé le couvercle de la boîte qui les renfermait, ce fut ce cri: «Des soldats de plomb!» que poussait un petit garçon en battant des mains. On les lui avait donnés en cadeau pour sa fête, et il s’amusait à les ranger sur la table. Tous les soldats se ressemblaient parfaitement, à l’exception d’un seul, qui n’avait qu’une jambe: on l’avait jeté dans le moule le dernier, et il ne restait pas assez de plomb. Cependant il se tenait aussi ferme sur cette jambe que les autres sur deux, et c’est lui précisément qu’il nous importe de connaître.

Sur la table où étaient rangés nos soldats, il se trouvait beaucoup d’autres joujoux; mais ce qu’il y avait de plus curieux, c’était un charmant château de papier. A travers les petites fenêtres, on pouvait voir jusque dans les salons. Au dehors se dressaient de petits arbres autour d’un petit miroir imitant un petit lac; des cygnes en cire y nageaient et s’y reflétaient. Tout cela était bien gentil; mais ce qu’il y avait de bien plus gentil encore, c’était une petite demoiselle debout à la porte ouverte du château. Elle aussi était de papier; mais elle portait un jupon de linon transparent et très-léger, et au-dessus de l’épaule, en guise d’écharpe, un petit ruban bleu, étroit, au milieu duquel étincelait une paillette aussi grande que sa figure. La petite demoiselle tenait ses deux bras étendus, car c’était une danseuse, et elle levait une jambe si haut dans l’air, que le petit soldat de plomb ne put la découvrir, et s’imagina que la demoiselle n’avait comme lui qu’une jambe. a Voilà une femme qui me conviendrait, pensa-t-il, mais elle est trop grande dame. Elle habite un château, moi une boîte, en compagnie de vingt-quatre camarades, et je n’y trouverais pas même une place pour elle. Cependant il faut que je fasse sa connaissance.»

Et, ce disant, il s’étendit derrière une tabatière. Là il pouvait à son aise regarder l’élégante petite dame, qui toujours se tenait sur une jambe, sans perdre l’équilibre.

Le soir, tous les autres soldats furent remis dans leur boîte, et les gens de la maison allèrent se coucher. Aussitôt les joujoux commencèrent à s’amuser tout seuls: d’abord ils jouèrent à colin-maillard, puis ils se firent la guerre, enfin ils donnèrent un bal. Les soldats de plomb s’agitaient dans leur boîte, car ils auraient bien voulu en être; mais comment soulever le couvercle? Le casse-noisette fit des culbutes, et le crayon traça mille folies sur son ardoise. Le bruit devint si fort, que le serin se réveilla et se mit à chanter. Les seuls qui ne bougeassent pas étaient le soldat de plomb et la petite danseuse. Elle se tenait toujours sur la pointe du pied, les bras étendus; lui intrépidement sur son unique jambe, et sans cesser de l’épier.

Minuit sonna, et crac! voilà le couvercle de la tabatière qui saute; mais, au lieu de tabac, il y avait un petit sorcier noir. C’était un jouet à surprise.

«Soldat de plomb, dit le sorcier, tâche de porter ailleurs tes regards!»

Mais le soldat fit semblant de ne pas entendre

«Attends jusqu’à demain, et tu verras!» reprit le sorcier.

Le lendemain, lorsque les enfants furent levés, ils placèrent le soldat de plomb sur la fenêtre; mais tout à coup, enlevé par le sorcier ou par le vent, il s’envola du troisième étage, et tomba la tête la première sur le pavé. Quelle terrible chute! Il se trouva la jambe en l’air, tout son corps portant sur son shako, et la baïonnette enfoncée entre deux pavés.

La servante et le petit garçon descendirent pour le chercher, mais ils faillirent l’écraser sans le voir. Si le soldat eût crié : «Prenez garde!» ils l’auraient bien trouvé ; mais il jugea que ce serait déshonorer l’uniforme.

La pluie commença à tomber, les gouttes se suivirent bientôt sans intervalle; ce fut alors un vrai déluge. Après l’orage, deux gamins vinrent à passer:

«Ohé ! dit l’un, par ici! Voilà un soldat de plomb, faisons-le naviguer.»

Ils construisirent un bateau avec un vieux journal, mirent dedans le soldat de plomb, et lui firent descendre le ruisseau. Les deux gamins couraient à. côté et battaient des mains. Quels flots, grand Dieu! dans ce ruisseau! que le courant y était fort! Mais aussi il avait plu à verse. Le bateau de papier était étrangement ballotté ; mais, malgré tout ce fracas, le soldat de plomb restait impassible, le regard fixe et l’arme au bras.

Tout à coup le bateau fut poussé dans un petit canal où il faisait aussi noir que dans la boîte aux soldats.

«Où vais-je maintenant? pensa-t-il. Oui, oui, c’est le sorcier qui me fait tout ce mal. Cependant, si la petite demoiselle était dans le bateau avec moi, l’obscurité fût-elle deux fois plus profonde, cela ne me ferait rien.»


Bientôt un gros rat d’eau se présenta; c’était un habitant du canal:

«Voyons ton passe-port, ton passe-port!»

Mais le soldat de plomb garda le silence et serra son fusil. La barque continua sa route, et le rat la poursuivit. Ouf! il grinçait des dents, et criait aux pailles et aux petits bâtons: «Arrêtez-le, arrêtez-le! il n’a pas payé son droit de passage, il n’a pas montré son passe-port.»

Mais le courant devenait plus fort, toujours plus fort; déjà le soldat apercevait le jour, mais il entendait en même temps un murmure capable d’effrayer l’homme le plus intrépide. Il y avait au bout du canal une chute d’eau, aussi dangereuse pour lui que l’est pour nous une cataracte. Il en était déjà si près qu’il ne pouvait plus s’arrêter. La barque s’y lança: le pauvre soldat se tenait aussi roidé que possible, et personne n’eût osé dire qu’il clignait seulement des yeux. La barque, après avoir tourné plusieurs fois sur elle-même, s’était remplie d’eau; elle allait s’engloutir. L’eau montait jusqu’au cou du soldat, la barque s’enfonçait de plus en plus. Le papier se déplia, et l’eau se referma tout à coup sur la tête de notre homme. Alors il pensa à la gentille petite danseuse qu’il ne reverrait jamais, et crut entendre une voix qui chantait:

Soldat, le péril est grand;

Voici la mort qui t’attend!

Le papier se déchira, et le soldat passa au travers. Au même instant il fut dévoré par un grand poisson.

C’est alors qu’il faisait noir pour le malheureux! C’était pis encore que dans le canal. Et puis comme il y était serré ! Mais toujours intrépide, le soldat de plomb s’étendit de tout son long, l’arme au bras.

Le poisson s’agitait en tous sens et faisait d’affreux mouvements; enfin il s’arrêta, et un éclair parut le transpercer. Le jour se laissa voir, et quelqu’un s’écria: «Un soldat de plomb!» Le poisson avait été pris, exposé au marché, vendu, porté dans la cuisine, et la cuisinière l’avait ouvert avec un grand couteau. Elle prit avec deux doigts le soldat de plomb par le milieu du corps, et l’apporta dans la chambre, où tout le monde voulut contempler cet homme remarquable qui avait voyagé dans le ventre d’un poisson. Cependant le soldat n’en était pas fier. On le plaça sur la table, et là-comme il arrive parfois des choses bizarres dans le monde! — il se trouva dans la même chambre d’où il était tombé par la fenêtre. Il reconnut les enfants et les jouets qui étaient sur la table, le charmant château avec la gentille petite danseuse; elle tenait toujours une jambe en l’air, elle aussi était intrépide. Le soldat de plomb fut tellement touché qu’il aurait voulu pleurer du plomb, mais cela n’était pas convenable. Il la regarda, elle le regarda aussi, mais ils ne se dirent pas un mot.


Tout à coup un petit garçon le prit, et le jeta au feu sans la moindre raison; c’était sans doute le sorcier de la tabatière qui en était la cause.

Le soldat de plomb était là debout, éclairé d’une vive lumière, éprouvant une chaleur horrible. Toutes ses couleurs avaient disparu; personne ne pouvait dire si c’étaient les suites du voyage ou le chagrin. Il regardait toujours la petite demoiselle, et elle aussi le regardait. Il se sentait fondre; mais, toujours intrépide il tenait l’arme au bras. Soudain s’ouvrit une porte, le vent enleva la danseuse, et, pareille à une sylphide, elle vola sur le feu près du soldat, et disparut en flammes. Le soldat de plomb était devenu une petite masse.

Le lendemain, lorsque la servante vint enlever les cendres, elle trouva un objet qui avait la forme d’un petit cœur de plomb; tout ce qui était resté de la danseuse, c’était la paillette, que le feu avait rendue toute noire.

«C’est charmant,» répondit le ministre. ( Page 11.)


LES HABITS NEUFS DU GRAND-DUC.

Table des matières

Il y avait autrefois un grand-duc qui aimait tant les habits neufs, qu’il dépensait tout son argent à sa toilette. Lorsqu’il passait ses soldats en revue, lorsqu’il allait au spectacle ou à la promenade, il n’avait d’autre but que de montrer ses habits neufs. A chaque heure de la journée, il changeait de vêtements, et comme on dit d’un roi: «Il est au conseil, » on disait de lui: «Le grand-duc est à sa garde-robe. » La capitale était une ville bien gaie, grâce à la quantité d’étrangers qui passaient; mais un jour il y vint aussi deux fripons qui se donnèrent pour des tisserands et déclarèrent savoir tisser la plus magnifique étoffe du monde. Non-seulement les couleurs et le dessin étaient extraordinairement beaux, mais les vêtements confectionnés avec cette étoffe possédaient une qualité merveilleuse: ils devenaient invisibles pour toute personne qui ne savait pas bien exercer son emploi ou qui avait l’esprit trop borné.

«Ce sont des habits impayables, pensa le grand-duc; grâce à eux, je pourrai connaître les hommes incapables de mon gouvernement; je saurai distinguer les habiles des niais. Oui, cette étoffe m’est indispensable.»

Puis il avança aux deux fripons une forte somme afin qu’ils pussent commencer immédiatement leur travail.

Ils dressèrent en effet deux métiers, et firent semblant de travailler, quoiqu’il n’y eût absolument rien sur les bobines. Sans cesse ils demandaient de la soie fine et de l’or magnifique; mais ils mettaient tout cela dans leur sac, travaillant jusqu’au milieu de la nuit avec des métiers vides.

«Il faut cependant que je sache où ils en sont,» se dit le grand-duc.

Mais il se sentait le cœur serré en pensant que les personnes niaises ou incapables de remplir leurs fonctions ne pourraient voir l’étoffe. Ce n’était pas qu’il doutât de lui-même; toutefois il jugea à propos d’envoyer quelqu’un pour examiner le travail avant lui. Tous les habitants de la ville connaissaient la qualité merveilleuse de l’étoffe, et tous brûlaient d’impatience de savoir combien leur voisin était borné ou incapable.

«Je vais envoyer aux tisserands mon bon vieux ministre, pensa le grand-duc, c’est lui qui peut le mieux juger l’étoffe; il se distingue autant par son esprit que par ses capacités.»

L’honnête vieux ministre entra dans la salle où les deux imposteurs travaillaient avec les métiers vides.

«Bon Dieu! pensa-t-il, en ouvrant de grands yeux, je ne vois rien.» Mais il n’en dit mot.

Les deux tisserands l’invitèrent à s’approcher, et lui demandèrent comment il trouvait le dessin et les couleurs. En même temps, ils montrèrent leurs métiers, et le vieux ministre y fixa ses regards; mais il ne vit rien, par la raison bien simple qu’il n’y avait rien.

«Bon Dieu! pensa-t-il, serais-je vraiment borné ? Il faut que personne ne s’en doute. Serais-je vraiment incapable? je n’ose avouer que l’étoffe est invisible pour moi.

— Eh bien! qu’en dites-vous? dit l’un des tisserands.

— C’est charmant, c’est tout à fait charmant 1 répondit le ministre en mettant ses lunettes. Ce dessin et ces couleurs.... oui, je dirai au grand-duc que j’en suis très-content.

— C’est heureux pour nous,» dirent les deux tisserands; et ils se mirent à lui montrer des couleurs et des dessins imaginaires en leur donnant des noms. Le vieux ministre prêta la plus grande attention, pour répéter au grand-duc toutes leurs explications.

Les fripons demandaient toujours de l’argent, de la soie et de l’or; il en fallait énormément pour ce tissu. Bien entendu qu’ils empochèrent le tout; le métier restait vide et ils travaillaient toujours.

Quelque temps après, le grand-duc envoya un autre fonctionnaire honnête pour examiner l’étoffe et voir si elle s’achevait. Il arriva à ce nouveau député la même chose qu’au ministre; il regardait et regardait toujours, mais ne voyait rien.

«N’est-ce pas que le tissu est admirable? demandèrent les deux imposteurs en montrant et expliquant le superbe dessin et les belles couleurs qui n’existaient pas.

— Cependant je ne suis pas niais! pensait l’homme. C’est donc que je ne suis pas capable de remplir ma place? C’est assez drôle, mais je prendrai bien garde de la perdre.»

Puis il fit l’éloge de l’étoffe, et témoigna toute son admiration pour le choix des couleurs et le dessin.

«C’est d’une magnificence incomparable,» dit-il au grand-duc. Et toute la ville parla de cette étoffe extraordinaire.

Enfin, le grand-duc lui-même voulut la voir pendant qu’elle était encore sur le métier. Accompagné d’une foule d’hommes choisis, parmi lesquels se trouvaient les deux honnêtes fonctionnaires, il se rendit auprès des adroits filous qui tissaient toujours, mais sans fil de soie ni d’or, ni aucune espèce de fil.

«N’est-ce pas que c’est magnifique? dirent les deux honnêtes fonctionnaires. Le dessin et les couleurs sont dignes de Votre Altesse.»

Et ils montrèrent du doigt le métier vide, comme si les autres avaient pu y voir quelque chose.

«Qu’est-ce donc? pensa le grand-duc, je ne vois rien. C’est terrible. Est-ce que je ne serais qu’un niais? Est-ce que je serais incapable de gouverner? Jamais rien ne pouvait m’arriver de plus malheureux. » Puis tout à coup il s’écria: «C’est magnifique! J’en témoigne ici toute ma satisfaction.»

Il hocha la tête d’un air content, et regarda le métier sans oser dire la vérité. Tous les gens de sa suite regardèrent de même, les uns après les autres, mais sans rien voir, et ils répétaient comme le grand-duc: «C’est magnifique!» Ils lui conseillèrent même de revêtir cette nouvelle étoffe à la première grande procession. «C’est magnifique! c’est charmant! c’est admirable!» exclamaient toutes les bouches, et la satisfaction était générale.

Les deux imposteurs furent décorés, et reçurent le titre de gentilshommes tisserands.

Toute la nuit qui précéda le jour de la procession, ils veillèrent et travaillèrent à la clarté de seize bougies. La peine qu’ils se donnaient était visible à tout le monde. Enfin, ils firent semblant d’ôter l’étoffe du métier, coupèrent dans l’air avec de grands ciseaux, cousirent avec une aiguille sans fil, après quoi ils déclarèrent que le vêtement était achevé.

Le grand-duc, suivi de ses aides de camp, alla l’examiner, et les filous, levant un bras en l’air comme s’ils tenaient quelque chose, dirent:

«Voici le pantalon, voici l’habit, voici le manteau. C’est léger comme de la toile d’araignée. Il n’y a pas de danger que cela vous pèse sur le corps, et voilà surtout en quoi consiste la vertu de cette étoffe.

— Certainement, répondirent les aides de camp; mais ils ne voyaient rien, puisqu’il n’y avait rien.

— Si Votre Altesse daigne se déshabiller, dirent les fripons, nous lui essayerons les habits devant la grande glace.»

Le grand-duc se déshabilla, et les fripons firent semblant de lui présenter une pièce après l’autre. Ils lui prirent le corps comme pour lui attacher quelque chose. Il se tourna et se retourna devant la glace.

«Grand Dieu! que cela va bien! quelle coupe élégante! s’écrièrent tous les courtisans. Quel dessin! quelles couleurs! quel précieux costume!»


Le grand maître des cérémonies entra.

«Le dais sous lequel Votre Altesse doit assister a la procession est à la porte, dit-il.

— Bien! je suis prêt, répondit le grand-duc. Je crois que je ne suis pas mal ainsi.»

Et il se tourna encore une fois devant la glace pour bien regarder l’effet de sa splendeur.

Les chambellans qui devaient porter la queue firent semblant de ramasser quelque chose par terre; puis ils élevèrent les mains, ne voulant pas convenir qu’ils ne voyaient rien du tout.

Tandis que le grand-duc cheminait fièrement à la procession sous son dais magnifique, tous les hommes, dans la rue et aux fenêtres, s’écriaient: «Quel superbe costume! Comme la queue en est gracieuse! Comme la coupe en est parfaite!» Nul ne voulait laisser voir qu’il ne voyait rien; il aurait été déclaré niais ou incapable de remplir un emploi. Jamais les habits du grand-duc n’avaient excité une telle admiration.

«Mais il me semble qu’il n’a pas du tout d’habit, observa un petit enfant.

— Seigneur Dieu, entendez la voix de l’innocent! » dit le père.

Et bientôt on chuchota dans la foule en répétant les paroles de l’enfant.

«Il y a un petit enfant qui dit que le grand-duc n’a pas d’habit du tout!

— Il n’a pas du tout d’habit!» s’écria enfin tout le peuple.

Le grand-duc en fut extrêmement mortifié, car il lui semblait qu’ils avaient raison. Cependant il se raisonna et prit sa résolution:

«Quoi qu’il en soit, il faut que je reste jusqu’à la fin!»

Puis, il se redressa plus fièrement encore, et les chambellans continuèrent à porter avec respect la queue qui n’existait pas.


LA BERGÈRE ET LE RAMONEUR.

Table des matières

Avez-vous jamais vu une de ces armoires antiques, toutes noires de vieillesse, à enroulements et à feuillage? C’était précisément une de ces armoires qui se trouvait dans la chambre: elle venait de la trisaïeule, et de haut en bas elle était ornée de roses et de tulipes sculptées. Mais ce qu’il y avait de plus bizarre, c’étaient les enroulements, d’où sortaient de petites têtes de cerf avec leurs grandes cornes. Au milieu de l’armoire on voyait sculpté un homme d’une singulière apparence: il ricanait toujours, car on ne pouvait pas dire qu’il riait. Il avait des jambes de bouc, de petites cornes à la tête et une longue barbe. Les enfants l’appelaient le Grand-général-commandant-en-chef-Jambe-de-Bouc, nom qui peut paraître long et difficile, mais titre dont peu de personnes ont été honorées jusqu’à présent. Enfin, il était là, les yeux toujours fixés sur la console placée sous la grande glace, où se tenait debout une gracieuse petite bergère de porcelaine. Elle portait des souliers dorés, une robe parée d’une rose toute fraîche, un chapeau d’or et une houlette: elle était charmante. Tout à côté d’elle se trouvait un petit ramoneur noir comme du charbon, mais pourtant de porcelaine aussi. Il était aussi gentil, aussi propre que vous et moi; car il n’était en réalité que le portrait d’un ramoneur. Le fabricant de porcelaine aurait tout aussi bien pu faire de lui un prince; ce qui lui aurait été vraiment bien égal.

Il tenait gracieusement son échelle sous son bras, et sa figure était rouge et blanche comme celle d’une petite fille; ce qui ne laissait pas d’être un défaut qu’on aurait dû éviter en y mettant un peu de noir. Il touchait presque la bergère: on les avait placés où ils étaient, et, là où on les avait posés, ils s’étaient fiancés. Aussi l’un convenait très-bien à l’autre: c’étaient des jeunes gens faits de la même porcelaine et tous deux également faibles et fragiles.

Non loin d’eux se trouvait une autre figure trois fois plus grande: c’était un vieux Chinois qui savait hocher la tête. Lui aussi était en porcelaine; il prétendait être le grand-père de la petite bergère, mais il n’avait jamais pu le prouver. Il soutenait qu’il avait tout pouvoir sur elle, et c’est pourquoi il avait répondu par un aimable hochement de tête au Grand-général-commandant-en-chef-Jambe-de-Bouc, qui avait demandé la main de la petite bergère.

«Quel mari tu auras là ! dit le vieux Chinois, quel mari! Je crois quasi qu’il est d’acajou. Il fera de toi madame la Grande-générale-commandanteen-chef-Jambe-de-Bouc; il a toute son armoire remplie d’argenterie, sans compter ce qu’il a caché dans les tiroirs secrets.

— Je n’entrerai jamais dans cette sombre armoire, dit la petite bergère; j’ai entendu dire qu’il y a dedans onze femmes de porcelaine.

— Eh bien! tu seras la douzième, dit le Chinois. Cette nuit, dès que la vieille armoire craquera, on fera la noce, aussi vrai que je suis un Chinois.»

Et là-dessus il hocha la tête et s’endormit.

Mais la petite bergère pleurait en regardant son bien-aimé, le ramoneur.

«Je t’en prie, dit-elle, aide-moi à m’échapper dans le monde, nous ne pouvons plus rester ici.

— Je veux tout ce que tu veux, dit le petit ramoneur. Sauvons-nous tout de suite; je pense bien que je saurai te nourrir avec mon état.

— Pourvu que nous descendions heureusement de la console, dit-elle. Je ne serai jamais tranquille tant que nous ne serons pas hors d’ici.»

Et il la rassura, et il lui montra comment elle devait poser son petit pied sur les rebords sculptés et sur le feuillage doré. Il l’aida aussi avec son échelle, et bientôt ils atteignirent le plancher. Mais en se retournant vers la vieille armoire, ils virent que tout y était en révolution. Tous les cerfs sculptés allongeaient la tête, dressaient leurs bois et tournaient le cou. Le Grand-général-commandant-en-chef-Jambe-de-Bouc fit un saut et cria au vieux Chinois: «Les voilà qui se sauvent! ils se sauvent!»

Alors ils eurent peur et se réfugièrent dans le tiroir du marchepied de la fenêtre.

Là se trouvaient trois ou quatre jeux de cartes dépareillés et incomplets, puis un petit théâtre qui avait été construit tant bien que mal. On y jouait précisément une comédie, et toutes les dames, qu’elles appartiennent à la famille des carreaux ou des piques, des cœurs ou des trèfles, étaient assises aux premiers rangs et s’éventaient avec leurs tulipes; et derrière elles se tenaient tous les valets, qui avaient à la fois une tête en l’air et l’autre en bas, comme sur les cartes à jouer. Il s’agissait dans la pièce de deux jeunes gens qui s’aimaient, mais qui ne pouvaient arriver à se marier. La bergère pleura beaucoup, car elle croyait que c’était sa propre histoire.

«Ça me fait trop de mal, dit-elle. Il faut que je quitte le tiroir.»

Mais lorsqu’ils mirent de nouveau le pied sur le plancher et qu’ils jetèrent les yeux sur la console, ils aperçurent le vieux Chinois qui s’était réveillé et qui se démenait violemment.

«Voilà le vieux Chinois qui accourt! s’écria la petite bergère, et elle tomba sur ses genoux de porcelaine, tout à fait désolée.

— J’ai une idée, dit le ramoneur. Nous allons nous cacher au fond de la grande cruche qui est là dans le coin. Nous y coucherons sur des roses et sur des lavandes, et s’il vient, nous lui jetterons de l’eau aux yeux.

— Non, ce serait inutile, lui répondit-elle. Je sais que le vieux Chinois et la cruche ont été fiancés, et il reste toujours un fond d’amitié après de pareilles relations, même longtemps après. Non, il ne nous reste pas d’autre ressource que de nous échapper dans le monde.

— Et en as-tu réellement le courage? dit le ramoneur. As-tu songé comme le monde est grand, et que nous ne pourrons plus jamais revenir ici?

— J’ai pensé à tout,» répliqua-t-elle.

Et le ramoneur la regarda fixement, et dit ensuite: «Le meilleur chemin pour moi est par la cheminée. As-tu réellement le courage de te glisser avec moi dans le poêle et de grimper le long des tuyaux? C’est par là seulement que nous arriverons dans la cheminée, et là je saurai bien me retourner. Il faudra monter aussi haut que possible, et tout à fait au haut nous parviendrons à un trou par lequel nous entrerons dans le monde.»

Il la conduisit à la porte du poêle: «Dieu! qu’il y fait noir!» s’écria-t-elle.

Cependant elle l’y suivit, et de là dans les tuyaux, où il faisait une nuit noire comme la suie.

«Nous voilà maintenant dans la cheminée, dit-il. Regarde, regarde là-haut la magnifique étoile qui brille.»

Il y avait en effet au ciel une étoile qui semblait par son éclat leur montrer le chemin: ils grimpaient, ils grimpaient toujours. C’était une route affreuse, si haute, si haute! mais il la soulevait, il la soutenait, et lui montrait les meilleurs endroits où mettre ses petits pieds de porcelaine.

Ils arrivèrent ainsi jusqu’au rebord de la cheminée où ils s’assirent pour se reposer, tant ils étaient fatigués: et ils avaient bien de quoi l’être!

Le ciel avec toutes ses étoiles s’étendait au-dessus d’eux, et les toits de la ville s’inclinaient bien au-dessous. Ils promenèrent leur regard très-loin tout autour d’eux, bien loin dans le monde. La petite bergère ne se l’était jamais figuré si vaste: elle appuyait sa petite tête sur le ramoneur et pleurait si fort que ses larmes tachèrent sa ceinture.

«C’est trop, dit-elle; c’est plus que je n’en puis supporter. Le monde est trop immense: oh! que ne suis-je encore sur la console près de la glace! Je ne serai pas heureuse avant d’y être retournée. Je t’ai suivi dans le monde; maintenant ramène-moi là-bas, si tu m’aimes véritablement.»

Et le ramoneur lui parla raison; il lui rappela le vieux Chinois, et le Grand-général-commandant-en-chef-Jambe-de-Bouc. Mais elle sanglotait si fort, et elle embrassa si bien son petit ramoneur, qu’il ne put faire autrement que de lui céder, quoique ce fût insensé.

Ils se mirent à descendre avec beaucoup de peine par la cheminée, se glissèrent dans les tuyaux, et arrivèrent au poêle. Ce n’était pas certes un voyage d’agrément, et ils s’arrêtèrent à la porte du poêle sombre pour écouter et apprendre ce qui se passait dans la chambre.

Tout y était bien tranquille: ils mirent la tête dehors pour voir. Hélas! le vieux Chinois gisait au milieu du plancher. Il était tombé en bas de la console en voulant les poursuivre, et il s’était brisé en trois morceaux. Tout le dos s’était détaché du reste du corps, et la tête avait roulé dans un coin. Le Grand-général-commandant-en-chef-Jambe-de-Bouc conservait toujours la même position et réfléchissait.

«C’est terrible, dit la petite bergère, le vieux grand-père s’est brisé, et c’est nous qui en sommes la cause! Oh! je ne survivrai jamais à ce malheur!»

Et elle tordait ses petites mains.

«On pourra encore le recoller, dit le ramoneur; oui, on pourra le recoller. Allons, ne te désole pas; si on lui recolle le dos et qu’on lui mette une bonne attache à la nuque, il deviendra aussi solide que s’il était tout neuf, et pourra encore nous dire une foule de choses désagréables.

— Tu crois?» dit-elle.

Et ils remontèrent sur la console où ils avaient été placés de tout temps.

«Voilà où nous en sommes arrivés, dit le ramoneur; nous aurions pu nous épargner toute cette peine.

— Oh! si seulement notre vieux grand-père était recollé ! dit la bergère. Est-ce que ça coûte bien cher?»

Et le grand-père fut recollé. On lui mit aussi une bonne attache dans le cou, et il devint comme neuf. Seulement il ne pouvait plus hocher la tête.

«Vous faites bien le fier, depuis que vous avez été cassé, lui dit le Grand-général-commandant-en-chef-Jambe-de-Bouc. Il me semble que vous n’avez aucune raison de vous tenir si roide; enfin, voulez-vous me donner la main, oui ou non?»

Le ramoneur et la petite bergère jetèrent sur le vieux Chinois un regard attendrissant: ils redoutaient qu’il ne se mît à hocher la tête; mais il ne le pouvait pas, et il aurait eu honte de raconter qu’il avait une attache dans le cou.

Grâce à cette infirmité, les deux jeunes gens de porcelaine restèrent ensemble; ils bénirent l’attache du grand-père, et ils s’aimèrent jusqu’au jour fatal où ils furent eux-mêmes brisés.


LE BRIQUET.

Table des matières

Un soldat marchait sur la grand’route: une, deux! une, deux! Il avait le sac sur le dos et le sabre au côté ; il avait fait la guerre, et maintenant il revenait chez lui. Chemin faisant, il rencontra une vieille sorcière; elle était bien vilaine, sa lèvre inférieure tombait sur sa poitrine.

«Bonsoir, soldat! dit-elle; que ton sabre est beau! que ton sac est grand! Tu m’as l’air d’un vrai soldat; aussi je vais te donner autant d’argent que tu voudras.

— Merci, vieille sorcière, répondit le soldat.

— Vois-tu ce grand arbre? continua la sorcière en désignant un arbre tout voisin; il est entièrement creux; monte au sommet, tu verras un grand trou; laisse-toi glisser par ce trou jusqu’au fond de l’arbre. Je vais te passer une corde autour du corps pour pouvoir te hisser quand tu m’appelleras.

— Que ferai-je dans l’arbre? demanda le soldat.

— Tu chercheras de l’argent. Une fois au fond de l’arbre, tu te trouveras dans un grand corridor bien éclairé, car il y brûle plus de cent lampes. Tu verras trois portes; tu pourras les ouvrir, les clefs sont aux serrures. Si tu entres dans la première chambre, tu apercevras, au milieu du plancher, une grosse caisse avec un chien dessus. Les yeux de ce chien sont grands comme des tasses à thé, mais n’y fais pas attention. Je te donnerai mon tablier à carreaux bleus, tu l’étendras sur le plancher; marche alors courageusement sur le chien, saisis-le, dépose-le sur mon tablier, ouvre la caisse et prends-y autant de sous que tu voudras. Tous sont de cuivre; si tu aimes mieux l’argent, entre dans la seconde chambre. Là est assis un chien dont les yeux sont aussi grands que la roue d’un moulin: n’y fais pas attention, mets-le sur mon tablier, et prends de l’argent à ta guise. Si c’est de l’or que tu préfères, tu en auras aussi autant que tu voudras; pour cela, il te suffit d’entrer dans la troisième chambre. Mais le chien qui est assis sur la caisse a des yeux aussi grands que la grosse tour ronde. Crois-moi, c’est un fier chien! Toutefois n’y fais pas attention: dépose-le sur mon tablier; il ne te fera aucun mal, et prends alors dans la caisse autant d’or que tu voudras.


— Voilà qui me convient, dit le soldat; mais que veux-tu que je te donne, vieille sorcière? Il te faut ta part aussi, je pense.

— Non, je ne veux pas un sou: tu m’apporteras seulement le vieux briquet que ma grand mère a laissé là lors de sa dernière visite.

— Bien! passe-moi la corde autour du corps.

— La voici; et voici de même mon tablier à carreaux bleus.»

Le soldat monta sur l’arbre, se laissa glisser par le trou, et se trouva, comme avait dit la sorcière, dans un grand corridor éclairé de cent lampes.

Il ouvrit la première porte: ouf! le chien était assis, et il fixa sur lui ses yeux grands comme des tasses à thé.

«Tu es un beau garçon,» dit le soldat en le saisissant; il le déposa sur le tablier de la sorcière, et prit autant de sous de cuivre qu’en pouvaient contenir ses poches. Puis il ferma la caisse, replaça le chien dessus, et s’en alla vers l’autre chambre.

Eh 1 le chien était assis, celui qui avait les yeux grands comme une meule de moulin. «Prends garde de me regarder trop fixement, dit le soldats, tu pourrais gagner mal aux yeux.»

Puis il plaça le chien sur le tablier de la sorcière-Mais, en voyant la grande quantité de monnaie d’argent que contenait la caisse, il jeta tous ses sous de cuivre, et bourra d’argent ses poches et son sac.

Puis il entra dans la troisième chambre. Oh! c’était horrible! le chien avait en effet des yeux aussi grands que la tour ronde; ils tournaient dans sa tête comme des roues.

«Bonsoir,» dit le soldat en faisant le salut militaire, car de sa vie il n’avait vu un pareil chien. Mais après l’avoir un peu regardé : «Suffit!» pensa-t-il; il le descendit à terre et ouvrit la caisse. Grand Dieu! que d’or il y avait! Il y avait de quoi acheter toute la ville de Copenhague, tous les porcs en sucre des marchands de gâteaux, tous les soldats de plomb, tous les jouets, tous les dadas du monde; oui, il y en avait, de l’or.

Le soldat jeta toute la monnaie d’argent dont il avait rempli ses poches et son sac, et il la remplaça par de l’or. Il chargea tellement ses poches, son sac, sa casquette et ses bottes, qu’il pouvait à peine marcher. Était-il riche! Il remit le chien sur la caisse, ferma la porte, et cria par le trou de l’arbre:

«Maintenant, hissez-moi, vieille sorcière!

— As-tu le briquet? demanda-t-elle.

— Diable! je l’avais tout à fait oublié.»

Il retourna pour le chercher. Puis, la sorcière le hissant, il se trouva de nouveau sur la grand’route, les poches, le sac, les bottes et la casquette pleins d’or.

«Que vas-tu faire de ce briquet? demanda le soldat.

— Cela ne te regarde pas. Tu as eu ton argent; donne-moi le briquet.

— Pas tant de sornettes! dis-moi tout de suite ce que tu vas en faire, ou je tire mon sabre et je te décapite.

— Non!» répondit la sorcière.

Le soldat lui coupa la tête. La voilà étendue; lui, il noua son argent dans le tablier, le chargea sur son dos, mit le briquet dans sa poche, et se rendit à la ville.

C’était une bien belle ville. Il entra dans la meilleure auberge, demanda la meilleure chambre et ses mets de prédilection: il était si riche!

Le domestique qui devait cirer ses bottes trouva étonnant qu’un seigneur aussi riche eût de vieilles bottes si ridicules. Le soldat n’avait pas encore eu le temps de les remplacer; ce ne fut que le lendemain qu’il se procura de belles bottes et des vêtements tout à fait élégants. Voilà donc le soldat devenu grand seigneur. On lui fit l’énumération de tout ce qu’il y avait de beau dans la ville; on lui parla du roi et de la charmante princesse sa fille.

«Comment faire pour la voir? demanda le soldat.

— C’est bien difficile! lui répondit-on. Elle demeure dans un grand château de cuivre, entouré de murailles et de tours. Personne, excepté le roi, ne peut entrer chez elle; car on a prédit qu’elle serait un jour mariée à un simple soldat, et le roi en est furieux.

— Je voudrais pourtant bien la voir, pensa le soldat; mais comment obtenir cette permission?»

En attendant, il menait joyeuse vie, allait au spectacle, se promenait en voiture dans le jardin du roi et faisait beaucoup d’aumônes, ce qui était très-beau. Il savait par expérience combien il est dur de n’avoir Pas le sou. Maintenant il était riche, il avait de beaux habits, et avec cela des amis qui répétaient en chœur: «Vous êtes aimable, vous êtes un parfait cavalier.» Cela flattait les oreilles du soldat. Mais, comme tous les jours il dépensait de l’argent sans jamais en recevoir, un beau matin, il ne lui resta que deux sous. La belle chambre qu’il habitait, il fallut la quitter et prendre à la place un Petit trou sous les toits. Là il était obligé de cirer lui-même ses bottes, de les raccommoder avec une grosse aiguille, et aucun de ses amis ne venait le voir: il y avait trop d’escaliers à monter.

Un soir bien sombre, il n’avait pas eu de quoi s’acheter une chandelle: il se rappela soudain qu’il s’en trouvait un petit bout dans le briquet de l’arbre creux. Il saisit donc le briquet et le bout de chandelle; mais, au moment même où les étincelles jaillirent du caillou, la porte s’ouvrit tout à coup, et le chien qui avait les yeux aussi grands que des tasses à thé se trouva debout devant lui et dit: «Monseigneur qu’ordonnez-vous?

— Qu’est-ce que cela? s’écria le soldat. Voilà un drôle de briquet! J’aurai donc de cette manière tout ce que je voudrai? Vite! apporte-moi de l’argent.»

Houp! l’animal est parti. Houp! le voilà de retour, tenant dans sa gueule un grand sac rempli de sous.

Le soldat savait maintenant quel précieux briquet il possédait. S’il battait une fois, c’était le chien de la caisse aux sous qui paraissait; battait-il deux fois, c’était le chien de la caisse d’argent; trois fois, celui qui gardait l’or.

Il retourna dans sa belle chambre, reprit ses beaux habits; et ses amis de revenir en hâte: ils l’aimaient tant!

Un jour, le soldat pensa: «C’est pourtant une chose bien singulière qu’on ne puisse parvenir à voir cette princesse! Tout le monde est d’accord sur sa parfaite beauté ; mais à quoi sert la beauté dans une prison de cuivre? N’y aurait-il pas un moyen pour moi de la voir? Où est mon briquet?» Il fit feu. Houp! voilà le chien avec les yeux comme des tasses à thé qui est déjà présent.

«Pardon! il est bien tard, dit le soldat, mais je voudrais voir la princesse, ne fût-ce qu’un instant.»

Et voilà le chien parti. Le soldat n’avait pas eu le temps de se retourner qu’il était revenu avec la princesse. Elle était assise sur son dos, si belle qu’en la voyant on devinait une princesse. Le soldat ne put s’empêcher de l’embrasser, car c’était un vrai soldat.

Puis le chien s’en retourna avec la princesse. Mais le lendemain tout en prenant le thé avec le roi et la reine, elle leur raconta un rêve bizarre qu’elle avait eu la nuit d’un chien et d’un soldat. Elle était montée à cheval sur le chien, et le soldat l’avait embrassée.


«C’est une histoire très-jolie,» dit la reine.

Cependant, la nuit suivante, on fit veiller une des vieilles dames d’honneur auprès de la princesse, Pour voir si c’était bien un véritable rêve.

Le soldat mourait d’envie de revoir la belle princesse; le chien revint la nuit, et l’emporta au grand galop. Mais la vieille dame d’honneur mit une paire de bottes à l’épreuve de l’eau, et courut bien vite après lui. Lorsqu’elle eut vu la maison où il était entré : «Je sais maintenant l’adresse,» pensa-t-elle, et, avec un morceau de craie, elle fit une grande croix sur la porte. Ensuite elle retourna se coucher, et, peu de temps après, le chien revint aussi avec la princesse. Mais, s’étant aperçu qu’il y avait une croix blanche sur la porte du soldat, il prit un morceau de craie, et fit des croix sur toutes les portes de la ville. Assurément c’était très-spirituel; car, maintenant, comment la dame d’honneur pourrait-elle retrouver la porte?

Le lendemain matin, de bonne heure, le roi, la reine, la vieille dame d’honneur et tous les officiers allaient pour voir où s’était rendue la princesse.

«C’est là ! dit le roi en apercevant la première porte marquée d’une croix.

— Non, c’est là, mon cher mari, répliqua la reine en voyant la seconde porte également marquée d’une croix.

— En voilà une! en voilà une!» dirent-ils tous, car ils virent des croix sur toutes les portes. Alors ils comprirent qu’il était inutile de chercher.

Mais la reine était une femme d’esprit, qui savait faire autre chose qu’aller en carrosse. Elle prit ses grands ciseaux d’or, coupa un morceau de soie, et cousit une jolie petite poche. Elle la remplit de grains de sarrasin, l’attacha au dos de la princesse et y fit un petit trou. Ainsi les grains devaient tomber tout le long de la route que suivrait la princesse.

Dans la nuit, le chien revint, prit la princesse sur son dos et la porta chez le soldat Celui-ci l’aimait si fort qu’il aurait bien voulu être prince pour en faire sa femme.

Les grains de sarrasin tombaient toujours depuis le château jusqu’à la porte du soldat; le chien ne s’en apercevait pas. Le lendemain, le roi et la reine apprirent aisément où leur fille avait été. Le soldat fut pris et mis au cachot.

Le voilà donc enfermé. Quelle nuit! quelle tristesse! Et puis on vint lui dire: «Demain, tu seras Pendu!» Ce n’était pas une bonne nouvelle, et il avait oublié, le malheureux, son briquet dans l’auberge. Le jour suivant, il vit, à travers les barreaux de sa fenêtre, le peuple qui sortait en foule de la ville, afin de le voir pendre. Tout le monde courait; un garçon cordonnier, avec son tablier et des Pantoufles, courait même si fort, qu’une de ses Pantoufles s’échappa de son pied et vint frapper Justement le mur derrière lequel était assis le soldat. regardant à travers les barreaux.

«Eh! cordonnier, ne te presse pas tant, lui cria le soldat, sans moi rien ne se fera. Mais si tu veux courir jusqu’à l’auberge où j’ai demeuré, et chercher mon briquet, je te donnerai quatre sous. Seulement ne laisse pas traîner tes jambes!»

Le garçon cordonnier, qui voulait bien gagner quatre sous, vola comme un trait chercher le briquet, le remit au soldat, et—maintenant vous allez entendre!

En dehors de la ville on avait dressé une grande potence, entourée de soldats et de plus de cent mille personnes. Le roi et la reine étaient assis sur un trône magnifique; en face, le juge et tout le conseil.

Déjà le soldat était au haut de l’échelle, on allait lui passer la corde autour du cou; il demanda la permission de formuler un dernier souhait. C’était l’habitude, observa-t-il, d’accorder cette grâce au pécheur qui va mourir. Il avait grande envie de fumer une pipe, ce serait la dernière.

Le roi ne put lui refuser cela. Donc le soldat prit son briquet et fit feu: un, deux, trois! Voici les trois chiens qui apparaissent tout à coup: celui dont les yeux étaient aussi grands que des tasses à thé, celui qui les avait aussi larges que des roues de carrosse, et celui qui les portait aussi gros que la tour ronde.

«Venez à mon secours, car on va me pendre!» s’écria le soldat.

Alors les chiens se précipitèrent sur les juges et sur le conseil, prirent l’un par les jambes, l’autre Par le nez, et les lancèrent si haut dans l’air qu’ils retombèrent en mille morceaux.

«Je ne veux pas....» dit le roi; mais le plus gros des chiens le prit avec la reine, et les lança comme les autres. Les soldats s’effrayèrent, et le peuple de s’écrier: «Petit soldat, tu seras notre roi, et tu épouseras la belle princesse!»

Et le soldat fut placé dans le carrosse du roi; les trois chiens dansaient devant et criaient: «Hourra!» Les gamins sifflaient dans leurs doigts, et les soldats Présentaient les armes. La princesse sortit du château de cuivre et devint reine, ce dont elle ne fut pas Médiocrement flattée.

La noce dura huit jours; les trois chiens y étaient invités, et à table surtout ils ouvrirent des yeux énormes.

L’ANGE.

Table des matières

«Chaque fois qu’un bon enfant meurt, un ange de Dieu descend sur la terre, prend l’enfant mort dans ses bras, ouvre ses larges ailes, parcourt tous, les lieux que l’enfant a aimés, et cueille une poignée de fleurs. Ces fleurs, tous deux les portent au bon Dieu pour qu’il les fasse refleurir là-haut plus belles que sur la terre. Le bon Dieu presse les fleurs sur son cœur, et, celle qu’il préfère, il y dépose un baiser. Ce baiser lui donne une voix et la fait se mêler aux chœurs des bienheureux.»

Voilà ce que racontait un ange de Dieu en emportant un enfant mort au ciel, et l’enfant l’écoutait comme en rêve. Et ils volaient au-dessus des lieux où le petit avait joué, sur des jardins parsemés de fleurs admirables. «Lesquelles emporterons-nous pour les planter au ciel?» demanda l’ange.

Près d’eux se trouvait un rosier magnifique; mais une méchante main en avait brisé la tige, de sorte que les branches chargées de boutons à peine éclos pendaient et se desséchaient de tous côtés.

«Pauvre arbre! dit l’enfant; prends-le pour qu’il refleurisse là-haut près de Dieu.»

Et l’ange prit le rosier. Il embrassa l’enfant; le petit ouvrit ses yeux à moitié. Ils cueillirent partout de riches fleurs, sans mépriser la dent-de-lion si souvent dédaignée, ni la pensée sauvage.


«Nous avons assez de fleurs maintenant,» dit l’enfant; et l’ange fit un signe d’assentiment, mais ils ne volèrent pas encore vers Dieu.

Déjà il faisait nuit, partout régnait un profond silence; ils passaient au-dessus d’une petite rue sombre et étroite, remplie d’un amas de vieille paille, de cendres et de balayures. C’était le jour des déménagements; toutes ces assiettes brisées, tous ces morceaux de statues en plâtre, tous ces haillons offraient un aspect peu agréable.

Et l’ange montra à l’enfant, au milieu de ces débris, quelques fragments d’un pot de fleurs; une motte de terre s’en était détachée, à laquelle tenaient encore les racines d’une grande fleur des champs fanée et jetée au rebut.

«Emportons-la, dit l’ange; en nous envolant je te dirai pourquoi.»

Ils s’élevèrent dans l’air, et l’ange fit ce récit:

«Là-bas, dans cette rue sombre, dans une espèce de cave, demeurait un pauvre petit garçon malade. Dès sa plus tendre enfance, il était alité. Parfois, lorsqu’il se sentait mieux, il faisait le tour de la chambre à l’aide de béquilles, et c’était tout. En été, les rayons du soleil venaient de temps en temps éclairer cette misérable demeure, et alors le petit garçon se réchauffait au soleil, regardait le sang rouge circuler dans ses doigts délicats et diaphanes en disant: «Aujourd’hui, Dieu merci, j’ai pu sor-« tir.» Il ne connaissait la magnifique verdure de la forêt que par une branche de hêtre que le fils du voisin lui avait apportée. Il tenait cette branche au-dessus de sa tête, et il lui semblait ainsi se reposer sous les grands arbres, ayant le soleil en perspective, et pour musique le chant délicieux de mille petits oiseaux.

Un jour de printemps, le fils du voisin lui apporta aussi quelques fleurs des champs, dont l’une, par hasard, avait encore ses racines. Elle fut plantée dans un pot, et placée sur la fenêtre, près du lit. Plantée par une main heureuse, elle poussa des rejetons, et produisit chaque année de nouvelles fleurs. C’était le jardin de l’enfant malade, son seul trésor sur cette terre; il l’arrosait, la cultivait avec soin, et la plaçait toujours de manière à ce qu’elle ne perdît pas un des rayons de soleil qui pénétraient à travers la lucarne. Aussi la fleur se développait et s’embellissait avec ses rêves; elle fleurissait pour lui, pour lui elle répandait son parfum et prenait des airs coquets. Lorsque le bon Dieu rappela l’enfant à lui, il s’inclina vers elle avant de mourir. Il y a maintenant une année que l’enfant est chez Dieu, et il y a une année que la fleur est restée oubliée sur la fenêtre et s’est desséchée. Le jour du déménagement, on l’a jetée parmi les immondices de la rue, et c’est cette pauvre fleur fanée que nous avons recueillie dans notre bouquet, car elle a causé plus de joie que la plus riche fleur du jardin d’une reine.


— Mais comment sais-tu tout cela? demanda l’enfant.

— Je le sais, répondit l’ange, parce que j’étais moi-même ce petit garçon malade qui marchait avec des béquilles. Je reconnais bien ma fleur.»

Et l’enfant, ouvrant tout à fait les yeux, regarda le visage éclatant et superbe de l’ange. Au même instant, ils entrèrent dans le ciel du Seigneur, où la joie et la félicité sont éternelles. Lorsque le bon Dieu eut pressé l’enfant mort sur son cœur, il poussa des ailes à l’enfant comme à l’autre ange, et, se tenant par la main, tous deux s’envolèrent ensemble. Le bon Dieu serra aussi sur son cœur toutes les fleurs, mais il donna un baiser à la pauvre fleur des champs fanée, et aussitôt elle fut douée de la voix et chanta avec les anges qui flottent autour du Seigneur, formant des cercles jusqu’à l’infini, et tous également heureux. Oui, ils chantaient tous, grands et petits, le bon enfant béni, et la pauvre fleur des champs qui avait été jetée toute fanée parmi les ordures, dans la ruelle sombre et étroite.

Il saisit petit Claus. (Page 60.)


PETIT CLAUS ET GRAND CLAUS.

Table des matières

Dans une ville demeuraient deux hommes qui s’appelaient du même nom, Claus; mais l’un avait quatre chevaux, et l’autre n’en avait qu’un seul: donc, pour les distinguer, l’on appelait le premier grand Claus, et l’autre petit Claus. Écoutez bien maintenant ce qui leur arriva, car c’est une histoire véritable!

Pendant toute la semaine, petit Claus était obligé de labourer la terre de grand Claus et de lui prêter son unique cheval; en revanche, grand Claus l’aidait avec ses quatre chevaux une fois par semaine, c’est-à-dire tous les dimanches seulement. Hutsch! comme petit Claus faisait alors claquer son fouet au-dessus des cinq chevaux! Il les regardait comme les siens. Le soleil brillait si magnifique! Toutes les cloches appelaient le monde à l’église; les hommes et les femmes revêtus de leurs plus beaux habits Passaient devant petit Claus, qui, labourant la terre d’un air joyeux, faisait claquer son fouet en s’écriant: «Hue donc, mes chevaux!

— Ne dis donc pas mes chevaux, lui cria une fois grand Claus, il n’y en a qu’un qui est à toi.»

Mais petit Claus oublia bientôt cet avertissement, et, en voyant quelques autres personnes passer, il ne put s’empêcher de s’écrier de nouveau: «Hue donc, mes chevaux!

— Pour la dernière fois, lui dit grand Claus, ne répète plus ces paroles! Si cela t’arrive encore, Je porterai un tel coup au front de ton cheval, qu’il tombera mort sur-le-champ.

— Je ne le dirai plus,» répondit petit Claus.

Mais lorsqu’il passa encore du monde qui le saluait amicalement de la tête, il devint bien content; et, fier de pouvoir labourer son champ avec cinq chevaux, il fit claquer son fouet en s’écriant: «Hue donc, mes chevaux!

— J’apprendrai le hue donc! à tes chevaux,» dit le grand Claus; puis il prit une massue, et appliqua un coup si fort au front du cheval de petit Claus, qu’il tomba mort sur-le-champ.

Son maître se prit à pleurer et à se lamenter; ensuite il écorcha la bête morte, fit sécher la peau au vent, la mit dans un sac, et se rendit à la ville pour la vendre.

Le chemin était long et passait par une grande forêt; il faisait un temps affreux. Petit Claus s’égara, et, avant qu’il eût retrouvé le bon chemin, la nuit survint; il lui fallut renoncer à rentrer en ville.

Près de la route se trouvait une grande ferme, et, quoique les volets fussent fermés, on y voyait briller de la lumière. «Peut-être j’y pourrai passer la nuit,» pensa-t-il, et il frappa à la porte.

La femme lui ouvrit; mais, lorsqu’elle apprit ce qu’il voulait, elle lui dit de passer son chemin; son mari était sorti, et elle ne recevait pas d’étrangers.

«Soit, je coucherai dehors,» répondit-il. Et la femme referma la porte.

Près de la maison était une grange au toit de chaume, remplie de foin. «J’y coucherai bien, dit petit Claus; le lit est bon, et il n’y a pas de danger que la cigogne me morde les jambes.»

Sur le toit perchait une cigogne à côté de son nid.

Il rampa dans la grange, où il se coucha. Il se retourna plusieurs fois pour bien dormir. Les volets de la maison ne se fermant pas entièrement, il put voir ce qui se passait dans la chambre.

Au milieu, se dressait une grande table ornée d’un rôti, d’un poisson et de plusieurs bouteilles de vin. La paysanne et le chantre étaient assis joyeusement et se régalaient.

«Comme ils sont heureux!» dit petit Claus. Et il allongea la tête pour mieux voir. La femme servit Un gâteau délicieux. Grand Dieu, quel festin!

Tout à coup un homme à cheval s’approcha de la Maison; c’était le mari de la paysanne qui rentrait chez lui.

Tout le monde l’estimait comme un brave homme, mais il avait une maladie étrange: il ne pouvait apercevoir un chantre sans entrer en fureur. Connaissant cette particularité, le chantre avait profité de l’occasion pour rendre une visite à la femme et lui dire bonjour, pendant que le mari était absent; et la bonne femme lui avait fait honneur en lui servant un délicieux repas. Pour éviter des désagréments, lorsqu’elle entendit son mari qui venait, elle pria son convive de se cacher dans un grand coffre vide; ce qu’il fit volontiers, connaissant la maladie du paysan. Puis la femme serra promptement le manger et le vin dans le four, pour que son mari ne lui adressât pas de question embarrassante.

«Quel dommage! soupira petit Claus dans la grange en voyant disparaître le gâteau.

— Qui est là-haut? s’écria le paysan en se tour. nant, et il aperçut petit Claus. Pourquoi te coucher là ? Viens plutôt dans la chambre.»

Petit Claus lui raconta comment il s’était égaré, et lui demanda l’hospitalité pour la nuit.

«Très-volontiers! répondit le paysan, mais mangeons d’abord un morceau.»

La femme les reçut tous deux avec amabilité, prépara de nouveau la table, et servit un grand plat de riz. Le paysan, qui avait faim, en mangea de bon appétit; mais petit Claus pensait au délicieux rôti, au gâteau et au vin cachés dans le four.

Il avait jeté sous la table le sac contenant la peau du cheval; comme il ne pouvait supporter le riz, il appuya ses pieds sur le sac, et fit craquer la peau sèche.

«Chut! dit-il à son sac; mais, au même moment, il le fit craquer plus fort.

— Qu’y a-t-il dans le sac? demanda le paysan.

— Un sorcier, répondit Claus; il ne veut pas que nous mangions du riz. Il me dit que, par un effet de sa magie, il se trouve dans le four un rôti, du poisson et un gâteau.

— Ce n’est pas possible,» dit le paysan en ouvrant promptement le four; il découvrit les mets superbes que sa femme y avait serrés, et crut que le sorcier avait fait ce prodige. La femme, sans oser rien dire, Posa tout sur la table, et ils se mirent à manger du Poisson, du rôti et du gâteau.

Claus fit de nouveau craquer sa peau.

«Que dit-il à présent? demanda le paysan.

— Il dit que, près du four, il a fait venir trois bouteilles de vin.»

La femme leur servit le vin, et son mari se mit à boire en s’égayant de plus en plus. Il eût bien voulu Posséder un sorcier pareil à.celui du sac de petit Claus.

«Je voudrais qu’il me montrât le diable, dit le Paysan; cela me ferait plaisir, car je suis tout à fait en train.

— Mon sorcier peut tout ce que je lui demande.» Puis il fit craquer le sac: «Entends-tu? il dit que oui. Mais le diable est bien terrible à voir.

— Oh! je n’ai pas peur. Quelle mine a-t-il?

— Il paraîtra devant nous sous la forme d’un chantre.

— Ouf! que c’est vilain! je ne peux pas supporter la vue d’un chantre. N’importe; comme je saurai que c’est le diable, j’aurai du courage. Seulement qu’il ne m’approche pas!»

Petit Claus approcha son oreille du sac comme pour écouter le sorcier.

«Que dit-il?

— Il dit que, si vous voulez ouvrir ce grand coffre, là-bas au coin, vous y verrez le diable; mais il faut bien tenir le couvercle, pour qu’il ne s’échappe pas.

— Aidez-moi à le tenir,» dit le paysan en s’approchant du coffre où la femme avait caché le véritable chantre tout tremblant de frayeur.

Le couvercle fut soulevé. «Ouf! s’écria le paysan en faisant un bond en arrière, je l’ai vu! Il ressemble tout à fait au chantre de notre église; il est horrible!»

Ensuite ils se remirent à boire bien avant dans la nuit.

«Vends-moi ton sorcier, dit le paysan, je t’en donnerai tout ce que tu voudras; tout un boisseau rempli d’argent, si tu l’exiges.

— Je ne le puis, répondit petit Claus. Songe un peu combien il m’est utile.

— Pourtant tu me rendrais bien heureux! dit le paysan en insistant!

—Soit! dit enfin petit Claus; puisque tu m’as donné l’hospitalité, je te céderai le sorcier pour un boisseau rempli d’argent, mais fais-moi bonne mesure.

— Tu seras satisfait; seulement, je te prierai d’emporter le coffre; je ne veux pas qu’il reste une heure encore dans la maison. Peut-être le diable y est-il toujours.»

Sur ce, petit Claus donna au paysan son sac avec la Peau sèche; il reçut en échange tout un boisseau rempli d’argent, et, par-dessus le marché, une grande brouette pour transporter l’argent et le coffre.


«Adieu!» dit-il, et il s’éloigna.

De l’autre côté de la forêt, il s’arrêta sur un pont tout neuf, qui servait à traverser une rivière profonde, et il dit à haute voix: «Que ferais-je de ce mauvais coffre? Il pèse comme s’il était rempli de pierres. Je suis déjà fatigué de le rouler; il vaut mieux que je le jette dans la rivière. Si l’eau le porte à ma maison, tant mieux; sinon, je m’en passerai.»

Puis il souleva le coffre d’une main, comme s’il voulait le jeter dans l’eau.

«Attends donc, attends donc! s’écria le chantre dans le coffre, laisse-moi d’abord sortir.

— Ouf! s’écria petit Claus, feignant de s’effrayer, le diable y est encore, il faut que je le noie bien vite!

— Non, non! cria le chantre, épargne-moi, et je te donnerai un boisseau d’argent.

— C’est différent,» répondit petit Claus en ouvrant le coffre.

Le chantre sortit, poussa le coffre vide dans l’eau, et retourna chez lui donner au petit Claus son boisseau d’argent. Claus eut ainsi de quoi remplir sa brouette.

Rentré chez lui, dans sa chambre, il fit rouler par terre toutes les pièces de monnaie.

«Voilà une peau de cheval bien vendue! s’écria-t-il. Grand Claus mourra de dépit lorsqu’il apprendra toute la richesse que mon unique cheval m’a rapportée.»

Puis il envoya un garçon chez grand Claus, pour le prier de lui prêter un boisseau vide.

«Que veut-il en faire?» pensa grand Claus.

Et il enduisit le fond de goudron, afin qu’il y restât quelque chose d’attaché. Lorsque le boisseau lui fut rendu, il y trouva collées trois pièces de dix sous.

«Comment! s’écria-t-il, où diable a-t-il pris tout cela?»

Et il courut immédiatement chez petit Claus.

«D’où tiens-tu tout cet argent?

— De ma peau de cheval, que j’ai vendue hier au soir.

— Tu en as tiré un bon prix,» dit grand Claus; Puis il retourna bien vite chez lui, prit une hache, abattit ses quatre chevaux, les écorcha et porta leur Peau à la ville. «Des peaux! des peaux! qui veut acheter des peaux?» cria-t-il dans toutes les rues.

Tous les cordonniers et les corroyeurs accoururent pour lui en demander le prix.

«Un boisseau d’argent pour chacune, répondit grand Claus.

— Es-tu fou? crois-tu que nous ayons de l’argent Par boisseaux?

— Des peaux! des peaux! continua-t-il, qui veut acheter des peaux?» Et, si quelqu’un les marchandait: «Un boisseau d’argent pour chacune, répondait-il toujours.

— Il veut se moquer de nous,» s’écria enfin tout le monde. Puis les cordonniers prirent leurs courroies, les corroyeurs leurs tabliers, et ils se mirent à frapper rudement grand Claus.

«Nous arrangerons si bien ta peau, qu’elle deviendra rouge et bleue, dirent-ils; veux-tu te sauver, veux-tu te sauver!»

Et grand Claus, au milieu des coups, se sauva hors de la ville.

«Bon! dit-il, une fois rentré chez lui; c’est petit Claus qui est la cause de tout cela. Je vais le tuer.»

Cependant la vieille nourrice de petit Claus était morte, et, quoiqu’elle se fût montrée bien méchante envers lui, il la pleura. Il coucha la femme morte dans son lit, pour voir s’il ne pourrait pas la rappeler à la vie, et resta toute la nuit dans un coin, sur une chaise.

Au milieu de la nuit, la porte s’ouvrit, et grand Claus entra avec sa hache. Connaissant l’endroit où était placé le lit de petit Claus, il s’en approcha tout doucement, et appliqua un coup violent au front de la vieille nourrice morte.

«Maintenant, tu ne me tromperas plus! dit-il en s’éloignant, car il croyait avoir tué son ennemi.

— Quel méchant homme! s’écria petit Claus; c’est moi qu’il voulait tuer. Heureusement pour ma vieille nourrice qu’elle était déjà morte.»

Il revêtit ensuite la vieille femme de ses habits de dimanche, emprunta un cheval à son voisin, et l’attela à sa voiture. Puis il plaça la vieille sur le siège de derrière, de façon qu’elle ne pût tomber, et il traversa ainsi la forêt. Arrivé à une auberge, petit Claus s’arrêta pour demander quelque chose à manger.

L’aubergiste était un homme très-riche, bon diable au fond, mais emporté comme si son corps eût été rempli de poivre et de tabac.


«Bonjour! dit-il à petit Claus; comme tu es endimanché aujourd’hui!

— Oui, répondit Claus en descendant; je vais conduire ma vieille nourrice à la ville. Apporte-lui un verre d’hydromel pour se rafraîchir, et parle-lui bien haut, car elle n’entend presque pas.

— Je n’y manquerai pas,» dit l’aubergiste; et il alla verser un grand verre d’hydromel, qu’il porta à la vieille dans la voiture.

«Voici un verre d’hydromel,» cria-t-il à la femme morte; mais elle ne bougea pas. «Est-ce que vous ne m’entendez pas? cria-t-il de toutes ses forces; voici un verre d’hydromel de la part de votre maître.»

Mais il avait beau s’épuiser à crier, la vieille ne bougeait pas. Alors, emporté par la colère, il lui jeta le verre à la figure avec une telle violence, qu’elle tomba en arrière dans la voiture, n’étant retenue par aucune attache.

En ce moment, petit Claus survint. «Mille malheurs! s’écria-t-il en empoignant l’aubergiste par la poitrine, tu as tué ma nourrice, regarde le trou que tu lui as fait au front.

— Oui! malheur à moi! répondit l’aubergiste en tordant ses mains, j’ai encore une fois cédé à mon emportement. Mon cher petit Claus, je te remplirai un boisseau d’argent, et je ferai enterrer ta nourrice comme si elle était ma mère, si tu veux ne pas me trahir. Le bourreau me couperait la tête que tu n’en serais pas plus avancé, et cela me ferait beaucoup de mal, à moi.»

Claus accepta, reçut un troisième boisseau d’argent, et chargea l’aubergiste de l’enterrement.

Revenu chez lui, il envoya un garçon chez grand Claus Pour lui emprunter un boisseau vide.

«Qu’est-ce à dire? s’écria celui-ci; je ne l’ai donc pas tué ! Il faut que je le voie moi-même.»

Et il se rendit aussitôt auprès de petit Claus avec le boisseau.

Comme il ouvrit de grands yeux en apercevant tout cet argent! «Cpmment as-tu gagné ce trésor? demanda-t-il.

— Tu as tué ma nourrice à ma place; j’ai vendu son corps, et l’on m’en a donné un boisseau d’argent.

— C’est un bon prix!» dit grand Claus.

Puis il se dépêcha de rentrer chez lui, prit une hache et tua sa vieille nourrice. Ensuite, il la plaça dans sa voiture, partit pour la ville, et demanda à apothicaire s’il voulait acheter un cadavre.

«Voyons, répondit l’apothicaire; mais d’abord dis-moi d’où tu le tiens.

— C’est ma nourrice que j’ai tuée, pour la vendre un boisseau d’argent.

— Grand Dieu! es-tu fou de dire de pareilles choses, au risque de te faire couper la tête?»

Mais ayant appris la vérité, il fit comprendre au méchant homme toute l’horreur de sa conduite et la Peine qu’il avait méritée. Là-dessus, grand Claus effrayé sauta dans sa voiture, fouetta les chevaux, et s’en retourna au galop. Tout le monde le croyait fou.

«Je me vengerai! s’écria-t-il sur la grande route, je me vengerai de petit Claus!»

Et, dès qu’il fut rentré, il prit un grand sac, alla chez petit Claus et lui dit: «J’ai été ta dupe une seconde fois! Après avoir abattu mes quatre chevaux, j’ai tué ma nourrice; toi seul es cause de tout le mal, mais tu ne me tromperas plus.»

Puis, il saisit petit Claus par le milieu du corps, le fourra dans le sac, et le jeta sur ses épaules en disant: «Je m’en vais te noyer!»

Le chemin jusqu’à la rivière était long, et petit Claus lourd à porter: c’est pourquoi le meurtrier entra dans un cabaret pour se rafraîchir, laissant le sac derrière la maison, où personne ne passait.

«Hélas! hélas!» soupira petit Claus dans le sac, se tournant et se retournant; mais il ne put arriver à délier la corde.

Par hasard, une vache, échappée de la prairie, se sauva de ce côté, et un vieux berger courut à sa poursuite pour lui faire rejoindre son troupeau. Voyant le sac qui remuait, il s’arrêta.

«Qui est là ? s’écria-t-il.

— Un pauvre jeune homme qui doit tout à l’heure entrer au paradis.

— Tu es bien dégoûté ! Moi, pauvre vieillard, je serais bien content d’y entrer le plus tôt possible.

— Eh bien! mon brave, ouvre le sac et mets-toi a ma place; bientôt tu y seras.

— De tout mon cœur! dit le vieux berger en ouvrant le sac pour faire sortir le petit Claus. Mais me promets-tu de garder mon troupeau?

— Certainement!»

Et le vieillard entra dans le sac, que petit Claus referma. Après cela, Claus réunit tout le bétail, et s’en alla en le poussant devant lui.

Quelques moments après, grand Claus sortit du cabaret et remit le sac sur son dos. Il le trouva bien léger, car le vieux maigre berger pesait bien moins que petit Claus. «C’est l’eau-de-vie qui m’a donné des forces, dit-il, tant mieux.» Et arrivé à la rivière, il y jeta le berger en criant: «Maintenant, tu ne me tromperas plus!»

Puis il prit le chemin de sa maison; mais, à l’endroit où les routes se croisaient, il rencontra petit Claus poussant devant lui un troupeau de bétail.

«Quoi 1 s’écria grand Claus, ne t’ai-je pas noyé ?

— Si! tu m’as jeté dans la rivière, il y a une demi-heure.

— Et d’où te vient ce beau troupeau de bétail?

— C’est du bétail de la mer! Je vais tout te raconter, en te remerciant d’abord de m’avoir noyé ; Car maintenant je suis riche pour jamais, comme tu le vois. Enfermé dans le sac, je frémissais de peur; et le vent me sifflait autour des oreilles, lorsque tu me jetas dans l’eau froide. J’allai immédiatement au fond, mais sans me faire de mal, vu qu’il y pousse une longue herbe moelleuse. Bientôt le sac fut ouvert, et une charmante demoiselle, habillée de blanc, portant une couronne de verdure sur la tête, me prit la main en me disant: «Je t’ai

«attendu, mon petit Claus; regarde quel joli cadeau

«je vais te faire.» Et elle me montra un troupeau de bétail. Je la remerciai bien poliment, en la priant de me montrer le chemin pour retourner à terre; ce qu’elle fit avec la plus grande amabilité. Vois-tu, grand Claus, la rivière n’est pour le peuple de la mer qu’une grande route bordée de beaux arbres, de champs verdoyants et de fleurs parfumées. Je sentais les poissons nager autour de ma tête, comme les oiseaux volent dans l’air; partout dans les vallées paissait un bétail gras et magnifique. Bientôt j’arrivai avec mon troupeau à une montée qui menait à terre, et me voici!

— Tu as bien de la chance! dit grand Claus; crois-tu que moi aussi j’aurai un troupeau de bétail, si je vais au fond de la rivière?

— Sans doute, mais je ne pourrai te porter dans le sac jusque-là, tu es trop lourd: si tu veux y aller et te fourrer dans le sac après, je t’y pousserai volontiers.

— Tu es un bon garçon, petit Claus; mais rappelle-toi bien que, si je ne reviens pas avec un trouPeau de bétail de la mer, je t’administrerai une bonne volée de coups de bâton.

— Il n’y a pas de danger,» répondit petit Claus; et ils se mirent en route.

Lorsque les bêtes, qui avaient soif, aperçurent l’eau, elles coururent de toutes leurs forces pour boire.

«Regarde comme elles se dépêchent, dit petit Claus; il leur tarde de retourner au fond.

— Allons, vite! aide-moi, répondit grand Claus en entrant dans le sac; et, pour plus de sûreté. ajoute une grosse pierre; sans cela, je risquerais Peut-être de ne pas arriver au fond.

— Sois tranquille! dit petit Claus, tu y arriveras.»

Cependant il ajouta une énorme pierre, ficela le sac, et le poussa dans la rivière. Ploum! voilà grand Claus qui tombe au fond.

«J’ai bien peur qu’il n’y rencontre pas la demoiselle au bétail,» dit petit Claus; puis il reconduisit son troupeau sur la grande route, et revint bien content chez lui.

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Дата выхода на Литрес:
17 января 2025
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286 стр. 44 иллюстрации
ISBN:
4064066315993
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