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Emmanuel Denoy

Mercedès Pepin


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066316150

Table des matières

XVII

FÉLICIEN

LE CAPITAINE JORDANEL

I

–Je vois ce que c’est, dit le docteur, après avoir minutieusement ausculté sa cliente. Il tira de sa poche une énorme tabatière de platine, sur laquelle s’entrelaçaient un M et un P niellés à la russe, l’ouvrit. puis la referma sans y puiser, et la rentra rapidement dans sa lévite.

Marius Percinal était un petit homme au buste trapu, aux épaules carrées et aux membres grêles: un tronc d’hercule sur des jambes d’avorton. Il était à peu près chauve; pourtant, ses oreilles aplaties se dessinaient sur deux plaques de cheveux gris, collés sur les tempes. Ses yeux, dont les prunelles ressemblaient à deux pastilles de chocolat, chatoyaient sous une paupière très mobile, derrière des lunettes à branches d’argent. Son nez mince descendait sur sa bouche, entre deux rides burinées par un sourire éternel. Il avait les lèvres étroites, les dents longues et encore belles; son menton fuyant séparait deux favoris gris qui ombrageaient les cornes de son faux-col. De petites touffes de poils sortaient de ses oreilles et parsemaient les phalanges de ses doigts.

Il portait une cravate blanche, dont la batiste tordue faisait deux fois le tour de son cou, une longue redingote droite, des souliers à boucle et des gants de chevreau violets. Sur son gilet se balançait une grosse chaîne d’argent, ornée de breloques théologales: une ancre, une croix et un cœur. Un jonc mâle, à pomme de porcelaine, complétait son accoutrement ordinaire.

A quarante ans, déjà las de poursuivre la clientèle, Percinal avait quitté Paris pour s’établir à Mâcon, sa ville natale. Ses débuts n’y ayant pas été plus heureux, il eut recours à la religion, qu’il avait un peu perdue de vue dans le quartier Latin, et publia sous ce titre: Études de Médecine sacrée, un ouvrage dans lequel les questions physiologico-métaphysiques (stigmates, apparitions, exorcismes, flagellation appliquée à l’enseignement, etc.), étaient remarquablement résolues. Cette publication lui valut l’approbation de Mgr Thouroudes, évêque in partibus. On en parla jusqu’à Belley.

Dès lors, la médecine devint, entre ses mains, une science tout ecclésiastique; ce ne fut plus pour lui une profession, mais un sacerdoce. Il mêlait si étroitement les consolations de la religion aux soulagements de la thérapeutique et parlait si dévotement de son ministère, que ses malades déroutés se demandaient s’il était prêtre ou médecin. Ses confrères l’accusaient de faire de la pathéologie et prétendaient que ce médecin-prêtre vivait plus de sa cure que de ses cures. Cependant, s’il avait servi parfois la messe, la messe l’avait peu servi. A peine était-il parvenu à se faire adopter par quelques couvents des environs.

–Je vois ce que c’est, répéta-t-il avec un sourire bienveillant. Mais répondez-moi encore. Quel âge avez-vous, chère madame?

–Vingt-deux ans.

–Vous êtes née aux Antilles, je crois?

–A la Guadeloupe.

–Monsieur votre père était-il de ce pays?

–Il était Bordelais.

–Et madame votre mère?

–Espagnole. De la Havane.

–A quel âge avez-vous été amenée en France?

–A la mort de mon père; j’avais dix-sept ans.

–Voilà bien trois ans que vous êtes mariée?

–A peu près.

–Et vous trouvez-vous habituée à notre vie de province?

–... Certainement, accorda la jeune femme, après une courte hésitation qui n’échappa pas au docteur.

–Il ne faut pas que mes questions vous étonnent, chère madame, dit le vieillard. J’ai publié, en1847, chez Baillière, une brochure sous ce titre: De l’indifférence en matière de nosogénie. J’y prouve que rien, entendez-vous? rien n’est indifférent pour reconnaître la nature d’une affection, et que les circonstances, en apparence les plus étrangères à la maladie, exercent sur ses origines et ses développements une influence occulte. Entre nous, si monsieur votre beau-frère avait eu plus de confiance en moi, nous le posséderions encore. Il est vrai que, dans ce cas, ce château serait toujours à lui et je n’aurais pas eu, par conséquent, l’honneur d’y faire votre connaissance, chère madame.

Le galant septuagénaire fit glisser ses besicles jusqu’au bout de son nez et regarda successivement les fauteuils de satin broché, les grands rideaux safran à bouquets, la pendule de bronze doré, les girandoles parées de bougies et les énormes chenêts dont les masques égyptiens semblaient bleuir et grimacer sous la flamme.

–M. de la Genevraye, remarqua-t-il, n’a rien changé à l’ameublement de ce salon depuis la mort de son frère aîné.

La jeune femme se demanda quelle relation secrète unissait l’origine de son mobilier à la nature de son mal. Cependant elle répondit:

–C’est moi qui m’y suis opposée. Nous n’habiterons plus la Genevraye l’hiver.

–Ah! fit le docteur avec vivacité, c’est donc décidé? Vous allez habiter Paris?

–Dans quelques jours. Nous ne passerons plus ici que la belle saison. M. de la Genevraye vient de faire bâtir dans le quartier Monceau.

–Un beau quartier! Ah! je comprends que nos plaines brumeuses ne vous retiennent guère!

–Vous m’avouerez, docteur, que la Bresse.

–Sans doute. Pour une femme de votre âge et de votre rang, il n’y a pas d’autre milieu que Paris. C’est précisément ce qui me désole, car, quels que soient mes regrets de perdre un aussi aimable voisin que M. de la Genevraye, on ne peut pas vous en vouloir de le sortir un peu de notre ornière provinciale.

–J’y resterais pourtant, s’il y tenait; mais il paraît déjà très acclimaté à Paris, depuis un mois qu’il y surveille les derniers travaux de son hôtel.

–Vous avez de ses nouvelles?

–D’excellentes.

–Bien, bien. Il faut qu’il se ménage. Il a besoin de soins. S’occupe-t-il toujours de photographie?

–Il se fait installer un atelier superbe.

–Tant pis! je lui ai déjà défendu cela; c’est un travail trop absorbant pour sa constitution délicate. Et puis les émanations. Il cherche à reproduire les couleurs, je crois; il ferait mieux de se donner celles de la santé.

Puis, après un petit rire de satisfaction:

–Ne doit-il pas rentrer ces jours-ci?

–On presse les tapissiers. Avant huit jours, il pourra venir me chercher.

–Déjà! fit le docteur qui faillit tirer une deuxième fois sa tabatière. Mais vous l’avez cependant informé de ce que vous éprouviez?

–Non; j’ai pensé que cette petite indisposition ne valait pas une remarque.

–Peste! chère madame, que faudrait-il pour vous délier la langue?

Madame de la Genevraye regarda le vieillard avec inquiétude.

–Je suis donc bien malade? demanda-t-elle.

–Pas le moins du monde.

–Pourtant vous semblez me conseiller.

–Ce que je vous conseille! fit Percinal, en reconduisant de nouveau ses lunettes vers l’extrémité de son nez, mais. rien du tout, pour le moment.

–C’est si désagréable ce que j’éprouve!

–J’en conviens, ricana le docteur. Mais l’heure n’est pas venue de vous en délivrer. Mangez bien, dormez bien, promenez-vous sans fatigue et méfiez-vous des excès de la vie parisienne. Défiez-vous surtout des médecins de la capitale. La plupart sont des charlatans qui cherchent à prolonger les maladies pour allonger leurs notes. Nonobstant, j’en connais un très consciencieux, le docteur Ternois-Vitré, rue de Belle-chasse, 17. Allez le voir de ma part, dans deux mois.

–J’en ai pour si longtemps?

Percinal ouvrit tout grands ses yeux chocolat:

–Si longtemps!. Mais, chère madame, c’est neuf mois. pour tout le monde.

La jeune femme tressaillit.

–Comment! Je serais?.

Elle n’acheva pas.

–Sans rémission! s’écria le médecin aussi triomphalement que s’il eût été pour quelque chose dans cet événement. Vous ne m’aviez donc pas compris?

–Et. de combien donc? demanda madame de la Genevraye d’une voix mal assurée.

–Peuh! de quelques semaines. Je ne puis rien préciser, et il vous serait peut-être plus facile qu’à moi de déterminer l’époque.

Une rougeur ardente avait coloré les joues de la créole. Elle porta une main à son corsage, dont ses doigts griffèrent convulsivement le drap, et s’appuya, de l’autre, au bras du fauteuil.

–Excusez-moi, dit-elle, mais. l’émotion. Songez donc. Je m’attendais si peu!...

–Allez! allez! laissez libre cours à vos impressions. Je connais ça. Il y a des femmes auxquelles cette petite nouvelle donne des rires nerveux; d’autres pleurent comme des Madeleine. Heureusement la joie ne fait pas de mal, quoi qu’en dise je ne sais plus quelle comédie.

Et il ajouta, en tamponnant son foulard rouge au fond de son chapeau.

–Je prends une large part à votre bonheur, croyez-le bien, chère madame.

–Merci, docteur, fit la jeune femme en se levant.

–Non, restez; vous devez être très faible en ce moment. Mangez peu, ce soir: des aliments légers. Pas de farineux, surtout. Et puis annoncez vite la nouvelle à cet excellent M. de la Genevraye. C’est lui aussi qui va être heureux!

Percinal ne voulait pas être reconduit. Mais, soit par excès de politesse, soit par une réaction de sa fierté naturelle, la jeune femme l’accompagna jusqu’à l’antichambre où il reprit son manteau marron et ses galoches fourrées.

Un antique cabriolet, dont la capote rabattue était mouchetée de boue malgré la gelée, stationnait à quelques pas de là, dans le parc. La jument était bridée au tronc d’un platane.

Le docteur débarrassa la bête de sa couverture, grimpa fort juvénilement dans la voiture, enfila de gros gants feutrés, envoya à sa cliente le plus gracieux de ses sourires et tourna la pelouse.

Déjà il avait franchi la grille et courait sur la route de Mâcon, que madame de la Genevraye était encore sur le perron, écoutant d’une oreille distraite le trot lointain de la jument.

–Ah! les femmes! pensait Percinal en humant avec dépit une énorme prise. Quel besoin ce gentilhomme campagnard avait-il de s’enjuponner dans cette gamine?. Une fois engrené dans la vie parisienne, il y laissera non seulement ses os, mais encore sa fortune. Un si bon client! Une si jolie néphrite! Sans compter les complications qu’on pouvait espérer du côté des yeux et des intestins. Me l’enlever juste au moment où j’allais entrer dans la place! Après ça, tout n’est peut-être pas perdu. Cette grossesse est une dernière occasion.

Mercedès s’achemina à travers le parc. Une brise fraîche soufflait sous les quinconces dépouillés. Des essaims de feuilles mortes tourbillonnaient en farandoles ou fuyaient dans un coup de vent, avec des effarements et des culbutes. Çà et là, dans les hautes branches, un vol de corbeaux passait lourdement; des battements d’ailes noires et des croassements éraillés traversaient les cimes. Le soleil, rasant la terre, plaquait des lueurs sanglantes sur les troncs lisses des platanes.

Madame de la Genevraye suivait les allées, au hasard. Dans cette solitude, elle ne cherchait plus à contenir son agitation intérieure. Ses grands yeux noirs, dont le regard errait partout sans rien distinguer, lançaient des éclairs sous leurs cils; par instants, ses dents minces et blanches mordaient sa lèvre. La rougeur persistante de son visage prêtait à son teint brun et mat un éclat étrange. Le vent rejetait sur son front de folles mèches de cheveux noirs qu’elle ne songeait pas à chasser. Tandis qu’elle marchait, la queue de sa robe de drap balayait à grand bruit les feuilles sèches. Bien qu’elle fût nu-tête et qu’un simple ruban de velours entourât son cou, elle ne paraissait pas sentir le froid de la brume.

A l’extrémité du parc, au delà d’un ruisseau d’eau courante, s’élevait une butte plantée de sureaux, d’aubépines et de symphorines. Un sentier tournant montait en pente douce, à travers ces arbustes dépouillés, vers un petit kiosque à toit de ramée, rustiquement soutenu par six troncs de sapin. De cette éminence on découvrait, par-dessus le chaperon du mur de clôture, la campagne jusqu’à Mâcon dont les toits de tuile s’étageaient vaguement au loin.

Mercedès gravit rapidement ce sentier, sans prendre garde aux accrocs de sa robe écorchée par les épines. Elle pénétra dans le pavillon et, montant sur une chaise de jardin, regarda un groupe de maisonnettes situées à huit ou neuf cents mètres, au bord de la route. Puis elle abaissa l’un des six stores verts relevés entre les travées de sapin, et redescendit le sentier.

Une expression moins farouche animait ses traits, tandis qu’elle revenait vers la maison.

Sur le seuil du château,–car on prêtait ce nom à la modeste gentilhommière de M. de la Genevraye,– une vieille femme jetait des mies de pain aux oiseaux. Sa large figure, au teint de brique, s’épanouissait sous deux bandeaux gris. Elle était coiffée d’un bonnet noir et vêtue d’une robe de laine protégée par un tablier blanc à poches dont elle tenait les coins relevés. Des clefs pendaient à sa ceinture, au bout d’un double cordon.

En apercevant madame de la Genevraye, elle fit un geste de surprise et, secouant les pans de son tablier pour en faire tomber les miettes, à la grande frayeur des moineaux mis en fuite:

–Jésus! s’écria-t-elle avec la familiarité d’une ancienne nourrice promue femme de charge, c’est-il possible qu’une jeunesse si frileuse s’aille geler, à cette heure, dans le parc, toute nue comme ça, quand la brouillasse est si pernicieuse après la Toussaint!. Ah! si Monsieur savait ça!

–Presles! fit brusquement madame de la Genevraye.

–Lui qui a tant soin de Madame, qu’est-ce qu’il dirait? C’est toujours pas le médecin, au moins, qui a pu ordonner cette promenade à Madame?

Sans répondre à cette interrogation déguisée, la jeune femme traversa le vestibule, chauffé par un immense poêle de faïence bleue, et monta dans ses appartements. Un grelottement la secoua; elle poussa une chauffeuse devant le feu-et s’assit.

Là, les coudes sur les genoux et le front dans les mains, elle parut s’abandonner à une méditation douloureuse:

–De quelques semaines. murmurait-elle entre ses dents.

II

Le soir même, à onze heures, comme dans les romans à effets de nuit, une ombre de petite taille sortit de la maison et, longeant la muraille, se glissa jusqu’à l’écurie, qu’elle contourna. De là elle s’engagea dans le potager, le traversa, franchit une passerelle de bois jetée sur la Ronce et s’arrêta devant une longue serre vitrée. Elle tourmenta un instant la serrure, l’ouvrit sans bruit et disparut.

Aussitôt, dans les profondeurs de l’intérieur, une voix chuchota:

–Mercedès!

–André! répondit l’ombre en s’avançant à tâtons, dans l’obscurité, jusqu’à une seconde porte située à l’autre bout de la serre.

–Par ici! reprit la première voix.

A peine la porte fut-elle close, que deux soupirs profonds se répondaient dans une muette étreinte. Puis le frottement d’une allumette retentit sur le plancher et la lumière jaillit.

C’était une pièce étroite, dont la fenêtre semblait hermétiquement condamnée par des panneaux de carton. Le long des cloisons, sur des tablettes, s’entassaient pêle-mêle toutes sortes de verreries, depuis des fioles imperceptibles jusqu’à des litres. Puis c’étaient des plaques de cuivre ou de verre, des boîtes, des châssis, des passe-partout, des cuvettes. Un paquet de linges noircis pendait dans un angle, à côté d’une espèce-de pompe minuscule. Au fond, sur un évier, deux ou trois albums gisaient. Le plancher était parsemé de taches noires et de rognures de papier; dans un coin se dressait, sur trois pieds, un objectif de photographe enveloppé de sa couverture.

L’odeur âcre des réactifs imprégnait l’atmosphère d’ailleurs réchauffée par le voisinage de la serre.

Tout en cherchant à dégrafer le burnous de satin ouaté dont le capuchon lui cachait la tête, madame de la Genevraye couvait du regard un grand jeune homme qui, après avoir déposé son fusil de chasse, approchait d’elle l’unique chaise de paille qui se trouvait dans ce réduit.

Il paraissait âgé d’une vingtaine d’années. Fortement musclé et replet, malgré sa haute taille, ses cheveux roux tombaient en boucles de chaque côté de son front et cachaient ses oreilles. Les yeux étaient d’un bleu pâle, les lèvres fortes et surmontées d’une épaisse moustache rousse, les joues pleines. Son teint, parsemé de taches de rousseur, avait perdu, sous l’action du soleil, la blancheur rosée des hommes de sa couleur.

Il ôta sa casquette de loutre. Sous le manteau qui l’enveloppait tout entier, il portait une blouse de molleton gris, fermée aux poignets, serrée à la taille par une ceinture de laine rouge; son pantalon de drap à côtes, très collant, était rentré dans des bottes fortes. Il jeta son manteau sur la chaise, y fit asseoir la jeune femme et, sans se débarrasser du carnier de peau qui pendait sur sa hanche, s’accroupit, dans une pose caressante, aux pieds de Mercedès en disant:

–Sais-tu que je n’en croyais pas ma longue-vue, tantôt, en apercevant le store baissé? Moi qui n’espérais pas te voir avant demain!.

–Hélas! ne vous hâtez pas de vous réjouir.

–Comment! que veux-tu dire?

–Vous allez le savoir. Mais, d’abord, vous rappelez-vous quel jour je me suis trouvée si malade, ici même?

–Parbleu! Est-ce que chacun de tes actes n’est pas une date pour moi! C’était le.

Il cherchait.

–Le23peut-être? demanda Mercedès d’une voix incertaine, en se penchant vers celui qu’elle interrogeait.

–Non, c’était le19.

––En êtes-vous sûr?

–Parbleu! c’était l’avant-veille de son départ.

–Ah! je respire!.

Puis, après un court silence:

–Si vous saviez comme j’ai eu peur! ajouta-t-elle.

–Mais de quoi? Qu’est-ce qu’il y a? Qu’est-ce que tout cela signifie?

–Il y a, André, que je suis. que je vais être.

Elle n’osa pas achever.

Une expression d’effroi passa sur le visage du jeune homme. Il regarda anxieusement sa maîtresse et, saisissant dans sa forte main les doigts mignons qu’elle cherchait à lui soustraire:

–Mercedès! dit-il

Elle lui mit la main sur la bouche.

–Je vous arrête, interrompit-elle avec un sourire triste, voilà la seconde fois que vous manquez à nos conventions. Vous savez bien que je ne veux pas être appelée de ce nom; c’est Juana que vous devez dire.

–Eh bien! soit, reprit-il d’une voix brève, réponds-moi. Est-ce Mercedès ou Juana qui?.

Il était pâle. La jeune femme frissonna.

–Oh! s’écria-t-elle, pouvez-vous penser?. Non,

non, rassurez-vous.

–Vrai? insista-t-il avec une incrédulité inquiète.

–Absolument, mon ami.

Il respira.

–C’est que je connais mon père, vois-tu! Si un pareil malheur m’arrivait et qu’il l’apprît.

–Il vous battrait! s’écria Mercedès avec une naïve épouvante.

–C’est-à-dire qu’il serait capable de me déshériter

Aveuglée par son amour, madame de la Genevraye ne parut pas choquée de cette exclamation. En face d’une éventualité mille fois plus redoutable pour elle-même que pour lui, elle s’associait à ses préoccupations financières sans s’apercevoir qu’il ne prenait aucune part à ses angoisses maternelles.

–Et cela à cause de moi! fit-elle. Mais non, allez, vous n’avez rien à craindre. Seulement, ajouta-t-elle avec hésitation, vous devez comprendre. D’ailleurs, il revient la semaine prochaine. Vous le voyez, cela ne pouvait durer.

Il lui reprit la main.

–Vivre sans te voir, Juana, pendant des mois!. Est-ce que je pourrais!.. Mais toi-même, t’en sens-tu la force?

–Il le faut bien. Si du moins quelque chose peut nous consoler, que ce soit de souffrir en même temps. du même mal.

Ils restèrent un instant silencieux. On n’entendait que le clapotage monotone de la Ronce sur ses rives et les grognements sourds du chien d’André qui attendait son maître dans le champ voisin, au pied du mur.

–Nous penserons l’un à l’autre, reprit-elle, ’ nous nous rappellerons ces heures si vite envolées. Isolés, nous revivrons dans le passé.

–Et dans l’avenir? ajouta le jeune homme en regardant fixement sa maîtresse.

Elle détourna les yeux et se tut.

–Ahh! je ne sais comment je supporterai cette séparation, continua-t-il; mais vois-tu, Juana, si je n’avais pas l’espoir, la certitude de ne te perdre que pour un temps, je ne consentirais pas à.

Elle l’interrompit:

–Toute révolte est impossible, dit-elle. Il n’y a qu’à se soumettre.

–Me soumettre! oui. Mais après?

–Après? Qui peut prévoir de si loin? Laissons faire les événements.

–Juana! Juana! tu éludes mes questions comme si tu n’osais pas les affronter. C’est donc pour cela que tu me dis vous. Réponds-moi, les yeux sur les miens.

–Que voulez-vous que je vous dise, si vous doutez de moi?

Il se leva sans répondre, mais son visage refléta une expression de colère si saisissante que la jeune femme, se levant à son tour, lui posa les mains sur les épaules en disant:

–Vous savez bien, mon ami, que je suis à vous. à une condition pourtant.

–Laquelle?

–C’est que pendant les mois qui vont s’écouler vous ne chercherez pas à me voir.

Il la considéra un instant sans répondre, puis, d’un ton brusque:

–Soit, fit-il.

Il était près de minuit. Madame de la Genevraye reprit son burnous, le jeune chasseur sa limousine et son fusil. Après avoir soufflé la lumière, ils rouvrirent doucement la porte et rentrèrent dans la serre, en se tenant par la main. Une lourde émanation sortait de ces plantes attiédies. Caladions, dracœnas, gandasulis et scitaminées de toutes sortes condensaient dans l’air leurs parfums capiteux. M. de la Genevraye, docile aux goûts créoles de sa femme, avait formé une collection de végétaux exotiques pour lesquels cette serre avait été construite, l’été précédent. Il y avait même fait installer un long divan de cuir Et parfois, les soirs d’automne, on y avait pris le thé, entre intimes.

–Juana, murmura le jeune homme en passant son bras autour de la taille de sa maîtresse, ne trouves-tu pas ces vapeurs enivrantes?

Ils marchaient de plus en plus lentement.

–Oui, dit-elle, mais il serait malsain de les respirer longtemps.

André s’arrêta.

–Sais-tu, demanda-t-il d’une voix molle, quelle est la plus dangereuse de toutes ces fleurs?

Mercedès sentit le bras de son amant l’enlacer plus étroitement.

–André! murmura-t-elle d’un ton suppliant.

Elle tenta de s’échapper et se débattit.

–André!. répéta-t-elle d’une voix impérieuse.

Et, d’un mouvement brusque, elle se dégagea.

III

Madame de la Genevraye ne connaissait pas les hypocrisies de la prudence. Ses sorties furtives, ses rendez-vous nocturnes, ses correspondances surtout, témoignaient assez qu’elle faisait ses premiers pas hors du devoir.

Comme tant d’autres, elle était tombée sans préméditation, de son propre poids.

Jeune fille, elle avait rêvé, sous le ciel profond des tropiques, au bord des eaux vertes de la Rivière-aux-herbes, d’un beau garçon aux allures mâles et pourtant câlines, impressionnable et robuste, artiste et crâne, épris comme elle des nuits chaudes et claires, de l’infini des vagues, des romances sentimentales et des valses langoureuses.

M. de la Genevraye ne répondait guère à ce portrait. Il avait, certes, toutes les qualités d’un gentilhomme: tenue, tact, droiture, délicatesse, bonté même. Mais l’exigeante créole avait appliqué vainement son oreille contre la poitrine de cet homme; elle n’y avait entendu battre que l’honneur, non l’amour. La déférence était sa façon d’aimer. Il était prêt à satisfaire les caprices de sa femme, prompt à excuser ses défauts, serviable enfin; mais le sentiment n’était pas son fait. Il ne comprenait rien aux caresses du regard ni à la musique des soupirs.

A Paris, bien qu’il ne se fît jamais prier pour aller au théâtre, il apportait dans sa loge les journaux du jour. En soirée, au bal, il gardait un sérieux diplomatique et préférait le whist à la danse. Il avait, avec sa face blême et sa parole lente, le don néfaste de jeter des froids.

Un soir que Mercedès l’avait retenu dans le parc, sous le charme des transparences pâles d’une nuit d’août, il n’avait répondu à ses élans poétiques que par d’énergiques éternuements. Hasardait-on une promenade sur la Saône, en barque-tente, à l’italienne? il entreprenait d’exposer à sa femme une nouvelle théorie de chromophotographie. Dans une chevauchée à travers la forêt de la Crucée, sous la voûte silencieuse des longues allées, il lui avait révélé d’une manière si frappante la différence entre ses procédés chimiques et ceux de Poitevin, qu’elle avait absolument renoncé à l’équitation.

Elle avait horreur du vous, ce pronom banal et froid. Cependant elle n’avait pu obtenir de son mari qu’il la tutoyât. «C’eût été, prétendait-il,–manquer aux traditions de sa famille.»

Bref, son affection contenait tant de protection, qu’elle ressemblait parfois à un devoir. S’il l’aimait, c’était de haut, royalement. Il y avait quelque chose de salique dans ses sentiments pour elle.

Ainsi rebutée, Mercedès s’était d’abord repliée sur elle-même. Elle avait repris avec ardeur ses études de dessin et de piano.. L’idée lui était venue de se faire dame de charité et de visiter les pauvres. Elle se persuada pendant quelque temps qu’elle devait être heureuse ainsi.

Son retour à Trèfles, vers les premiers jours du printemps, avait mis cette résignation à une trop rude épreuve. En sortant de l’étuve parisienne, elle avait senti le plein air de la Genevraye l’imprégner de froid tout entière. Le parc, avec ses quinconces déserts, lui avait rappelé les maussades promenades de petite ville. La maison, dérobée sous des ombrages immobiles, s’était refermée comme un cloître sur sa jeunesse. Des glycines tapissaient les murailles de leurs grappes en demi-deuil. Deux vulgaires bouquets de pivoines officinales s’arrondissaient de chaque côté du perron. Les inévitables girouettes seigneuriales grinçaient aigrement sur les tourelles. Des chauves-souris voletaient, le soir, autour de l’habitation et deux hibous se répondaient, la nuit, au fond du parc.

Dans cette solitude, le sable avait des craquements étranges sous les pas des rares visiteurs qui en troublaient le silence. Le docteur Percinal, le père d’André, le curé de Trèfles et un magistrat de Mâcon faisaient seuls, de temps en temps, une courte apparition.

Mercedès avait éprouvé, dans ce vide, les symptômes d’une asphyxie morale. Un grand découragement l’abattit. Le dessin l’ennuyait; elle n’y réussissait plus. La musique l’agaçait; elle n’avait jamais fait tant de fausses notes. Le sommeil la surprenait sur l’Introduction à la vie dévote. Elle passait des journées entières sans rien faire, se tourmentant l’imagination pour se prendre à quelque chose.

L’une des villas voisines était habitée par trois Parisiennes qui venaienty passer la belle saison: madame Lemahodon, femme du conseiller général du canton, et ses deux filles.

Malheureusement, cette dame, chez laquelle Mercedès avait rencontré, à Paris,–trois ans auparavant, –l’homme qui devait lui donner son nom, semblait garder rancune à la jeune femme des suiles de cette rencontre. Ses rapports avec madame de la Genevraye étaient empreints d’une tendresse aigre-douce qui cachait évidemment quelque mécompte inavoué.

D’ailleurs, cette quinquagénaire ne pouvait être pour la sentimentale créole une société bien attrayante. Femme d’un employé supérieur du ministère de la marine, c’était une de ces bourgeoises vaniteuses chez lesquelles le besoin de paraître atteint les proportions d’une monomanie. Elle avait toujours la bouche pleine des plus grands noms du monde officiel, parlait familièrement du Président et connaissait l’Élysée «comme sa poche». Pas d’ambassade où elle n’eût pénétré jusque dans les escaliers de service. Elle avait refusé les hommages de plusieurs grands-croix et valsé avec les quatre-vingt-six préfets. La Chambre des députés n’était guère composée que de ses amis. Jamais cuisinière n’avait eu autant de cousins dans l’armée qu’elle en avait dans les états-majors. Elle savait la biographie de tous les personnages politiques, leur fortune, leurs alliances, le secret de leurs variations, et laissait finement entendre que ce qu’elle pouvait dire n’était rien auprès de ce qu’elle savait taire.

Mademoiselle Bertrande, l’aînée des jeunes filles, n’était guère plus sympathique que sa mère. Elle avait traversé les salons de l’aristocratie administrative et coudoyé les sommités hiérarchiques sans rencontrer un mari. Fièrement retranchée dans la splendeur incomprise de ses vingt-six ans, elle semblait, avec son œil hardi, son teint de poupée, sa chevelure modèle et ses poses prétentieuses, si fraîchement échappée des vitrines d’un coiffeur, que personne ne se fût étonné de la voir tourner sur son pivot. On ne lui connaissait, du reste, qu’une seule passion, celle des filles méconnues: la gourmandise. Elle avait eu, dans le cours de la dernière année, huit indigestions notoires.

Mais ces deux caricatures ne faisaient que plus purement ressortir le pastel délicieux d’Edwige. Elle avait des cheveux blonds voltigeant sur le front, de grands yeux bleus pleins de surprise, une bouche mignonne où le moindre sourire découvrait ses fines dents blanches. Elle n’aimait que les fleurs, les fauvettes, les gâteaux et la crème au café. Son bonheur était de se rouler sur les pelouses, d’attraper des papillons pour les relâcher aussitôt et de regarder dans les nids sans les prendre. Toute rose dans son col blanc chiffonné, un œillet aux cheveux, sans chaîne au corsage, sans boucles aux oreilles, sans bagues aux doigts, le geste mutin, le habil clair et le rire de cristal, elle avait je ne sais quelle printanière séduction.

Mercedès s’était éprise de cette joyeuse enfant dont l’enjouement l’égayait. C’était un oiseau charmant qui venait chanter au bord de sa mélancolie et qu’elle se plaisait à apprivoiser. Sa tâche était facile Edwige, au milieu de ses ébats folâtres, avait senti avec étonnement la chaleur de cette Espagnole aux lèvres sensuelles, au regard noir et sans fond. La jeune femme et la jeune fille s’étaient admirées avec une égale naïveté. Dans le vide de leur cœur, leur affection était rapidement devenue une enfantine intimité.

Elles s’étaient vues presque chaque jour, pendant l’été. Le plus souvent c’était Edwige qui venait à la Genevraye. Les jours de pluie, elles s’enfermaient dans la chambre de Mercedès. Là on bavardait à tort et à travers, on médisait un peu, on riait beaucoup, on travaillait même. La jeune femme esquissait les profils de son amie sur toutes les pages de son album et celle-ci donnait à sa portraitiste des leçons de crochet tunisien. Quand il faisait beau, elles s’enfuyaient dans le parc, légères et chuchotantes, en robes claires.

Le kiosque était leur rendez-vous favori; elles y jouaient aux dominos ou aux cartes, quand la grande chaleur les empêchait de se promener, et y apportaient à goûter. Quelquefois même elles s’y retrouvaient le soir, après le dîner. C’était l’heure des plus douces causeries. Elles se donnaient des noms caressants: Edwige devenait Wigette. Mercedès ne voulait plus être appelée que de son second prénom: Juanina. Cependant la nuit descendait lentement sur le parc, effaçant peu à peu toutes les perspectives. Les étoiles s’allumaient dans le ciel muet. Des pointes de lumière brillaient au loin, à Mâcon, et quelques-unes plus rapprochées, à Trèfles. Pour rentrer il fallait traverser le quinconce. Les deux amies glissaient silencieusement entre les fantômes des platanes, enlacées, s’arrêtant au moindre craquement des branches et, palpitantes de peur et d’une vague émotion, s’embrassaient pour se rassurer.

Octobre était venu interrompre cette idylle. Madame Lemahodon et Bertrande grillaient de faire leur rentrée sur la scène officielle. Mercedès ne pouvait suivre sa chère Wigette, l’hôtel de la Genevraye ne devant pas être habitable avant la fin de novembre. C’était un mois de séparation!

Les adieux furent tendres. On échangea des souvenirs. Wigette reçut un joli médaillon d’or contenant un cheveu noir et donna un bouquet de myosotis artificiels passé dans sa première bague de jeune fille. On ne se quitta qu’après s’être juré de s’écrire chaque semaine, en attendant le prochain revoir.

Madame de la Genevraye s’était retrouvée plus seule que jamais, après ce départ. Tout lui manquait avec Edwige. Elle avait acheté des pastilles d’edwigie qu’elle s’amusait à faire brûler dans une cassolette, comme si cette résine de son pays natal eût exhalé, en se consumant, le double parfum de la patrie lointaine et de l’amie absenle. Elle était retombée encore une fois dans son vide, touchait à tout, n’entreprenait rien. L’avenir s’emplissait d’ennui.

Son humeur se ressentait de ce découragement; ses gens en recevaient le contre-coup. Elle n’était guère moins maussade pour son mari que pour son entourage, et quand René, appelé par les derniers travaux de son hôtel, avait pris à son tour le chemin de Paris, elle l’avait; sans le moindre déplaisir, accompagné jusqu’à la grille.

Quelques jours plus tard, Wigette elle-même était oubliée.

Ce dimanche-là, à la messe du village, tandis que, de ses mains hâlées, André faisait chanter l’harmonium asthmatique, elle avait cru trouver dans ces mélodies brisées un écho de ses aspirations déçues. Courbée sur son prie-Dieu de velours rouge–l’admiration des bonnes femmes–elle avait vu, entre ses mains jointes, le regard de l’organiste traverser la nef toute bleue d’encens et s’attacher sur elle. Un trouble étrange l’avait saisie, tel qu’elle n’en avait jamais éprouvé. Et comme, depuis lors, cette première séduction s’était accrue par l’intimité!. Soit qu’il lui contât les souffrances de sa mère, qu’une paralysie retenait depuis sept ans dans un fauteuil, ou le génie de son père, parvenu, de simple éleveur, à la dignité d’agronome et de maire; soit qu’il peignît sa jeunesse laborieuse au lycée de Mâcon, son amour des champs, ses courses à travers bois, ses affûts nocturnes; soit, enfin, qu’il lui confiât ses agitations d’artiste, son culte pour Weber, dont il traduisait les œuvres dans l’humble église du village, il avait, en lui parlant, des intonations et des regards qui l’embarrassaient délicieusement. Elle retrouvait dans les tournures de son langage cette phraséologie dont elle s’était nourrie autrefois, et il lui arrivait, en l’écoutant, de se demander avec une admiration candide:

–Où donc ai-je lu cela?

Sous le rude sarrau du chasseur, comme sous la redingote de l’organiste, quelque chose battait pour elle. Il savait, d’un mot, d’un geste, lui faire ressentir plus d’émotions qu’elle n’en avait éprouvé en trois ans de mariage. Il avait l’instinct merveilleux de deviner ses goûts. Dans cette blouse à ceinture rouge, dans ses bottes tachées par la boue des sillons, la créole trouvait un charme bizarre comme le débraillement du squatter. Le manteau réveillait en elle le souvenir vague de cavaliers entrevus quelque part, dans son enfance. La casquette de loutre lui rappelait ces patrons de la Basse-Terre, qui, du haut du banc de quart, commandaient d’un geste altier les manœuvres. Enfin, avec une audace tremblante qu’elle n’avait pu s’empêcher de lui pardonner, il avait, le premier, fait résonner à son oreille la douceur caressante du tu et du toi. Et elle se disait:

–Il n’y a qu’un amour comme le sien pour avoir de ces intuitions!

Loin d’opposer la moindre résistance à cet envahissement d’elle-même, elle lui ouvrit toutes les frontières de son âme. Le roman rêvé pénétrait dans son existence. Et quand elle courait, à travers la nuit, au-devant de ce chasseur qui escaladait les murs pour un baiser d’elle, il lui semblait qu’elle vivait enfin.

Quant à M. de la Genevraye, miné sourdement par une maladie des reins, dangereuse transformation d’une goutte héréditaire, il ne prétendait guère à la passion. Gourmé jusque dans l’intimité, ses tendresses étaient convenables, ses baisers comme il faut. Sa femme le trouvait terriblement poli pour un mari; elle, qui ne demandait qu’à se laisser un peu chiffonner, s’était étonnée d’abord de ces respects.

Était-elle vraiment mariée? Elle se le demandait quelquefois. Son alcôve était si froide! Au lieu de la bonbonnière conjugale qu’elle eût souhaitée, elle habitait une grande pièce séparée de la chambre de René par la largeur d’un vestibule commun. La familiarité du mariage n’était pour elle qu’une perpétuelle irritation. Les galanteries cérémonieuses du comte lui devinrent insupportables.

Et cependant, aux inquiétudes vagues de l’adolescence en avaient succédé les fièvres. Une âpre désillusion la gagna. Pour avoir appris son mal sans en guérir, elle en souffrit doublement.

Or, ce que le mariage lui refusait, l’adultère le lui avait prodigué. Elle n’avait eu qu’un mot à dire,– bien moins!–qu’un silence à garder. et toutes ces émotions pressenties, elle les avait éprouvées. Le jeune colosse aux cheveux roux avait pris sur elle l’ascendant brutal de la force, et elle y avait obéi avec la joie servile d’une femme qui a trouvé son maître.

Hélas! cette ivresse qui durait depuis dix-huit jours ne devait pas être éternelle. Mercedès n’était pas de ces femmes qui vident insoucieusement la volupté jusqu’à la lie. Aucune réflexion n’avait précédé sa faute; elle ne s’était pas retournée vers le devoir quitté. Et, de même qu’elle avait accepté son bonheur sans rougir, elle l’avait savouré sans remords. Mais la première circonstance propre à lui rendre le sang-froid, devait lui rendre, en même temps, le sens moral.

La révélation du docteur produisit cet effet. Ce fut un éclair à la lueur duquel la femme tombée aperçut tout à coup l’abîme. D’un regard, elle put mesurer la profondeur de sa chute. Car ce petit être, inopinément sorti du néant, d’où venait-il? Était-il le fruit du mariage ou de l’adultère? Venait-il pour aimer sa mère ou pour la châtier? Lui apportait-il la honte ou le pardon?.

L’anxiété avait été plus forte encore que la pudeur. Madame de la Genevraye avait frémi, et, la sueur au front, la fièvre dans les membres, elle s’était mise à rassembler ses souvenirs. Elle avait ramené de force, dans sa mémoire, tous les détails du partage, fouillé dans l’alcôve conjugale et dans l’ombre des rendez-vous, compté ses baisers refroidis. 0bonheur!. Mais ne se trompait-elle pas? Son amant seul pouvait confirmer son espérance ou la détruire.

Aussi, avec quelles appréhensions l’avait-elle interrogé é! Comme elle tremblait, en lui citant un faux quantième, qu’il ne tombât dans le piège! Et avec quel soulagement elle avait entendu de sa propre bouche la date espérée!. Elle n’avait plus qu’à rompre avec lui pour que le passé fût effacé tout entier.

A ce moment décisif, une défaillance l’avait prise. Soit que l’excitation nerveuse qui l’avait soutenue jusque-là eût cessé avec la crainte d’une catastrophe, soit qu’un peu de pitié se fût mêlée à son repentir, elle avait senti la force lui manquer.

–Est-ce qu’il m’obéirait, pensait-elle, si je lui interdisais tout à coup de me revoir?. Le chasser! Non, mais l’éconduire. Pour cela, il faut un prétexte, un délai. Or voici huit mois de trêve: le temps d’obtenir par la ruse, sans luttes, sans éclat, ce que ne donnerait pas la violence.

Dès le lendemain, madame de la Genevraye s’empressa d’écrire à son mari. Sa lettre fut respectueuse et tendre. Elle avait tant à se faire pardonner! Elle lui parla de la «joie» qu’elle avait éprouvée en se sachant mère, de ses «espérances», de «l’animation» qui allait entrer dans leur intérieur, des «consolations» assurées à leur vieillesse, etc. Elle terminait par une petite flatterie: «Vous n’avez pas besoin de mon avis pour acheter le piano, les tableaux et les livres; je m’en rapporte entièrement à votre goût.» Enfin, dans un post-scriptum, elle l’engageait, pour ménager ses forces, à effectuer son retour en deux traites et à coucher à Dijon.

En relisant sa lettre, elle s’étonna de n’avoir trouvé, dans une circonstance aussi émouvante, que de pareils lieux communs. Ses mots sonnaient le creux. Mais elle eut beau chercher, elle n’imagina rien de mieux.

Pendant les trois semaines de folie qu’elle venait de traverser, elle n’avait guère pensé à son mari. En songeant qu’il allait revenir, que la grille du parc s’ouvrirait toute grande devant le maître, que sa voix douceâtre traînerait de nouveau dans les couloirs; que, ficelé dans sa longue robe de chambre marron, il s’adosserait bientôt à la cheminée du cabinet de travail, éteinte depuis des semaines, ou, les pieds sur le garde-feu, s’endormirait, comme auparavant, sur le Monde; qu’il allait enfin reprendre ses habitudes, sa chaise à table, en face d’elle, et sa place au lit, Mercedès se demandait si vraiment tout cela devait arriver et si sa vie, depuis un mois, n’était pas un rêve.

Elle se ressouvint alors de l’hôtel qu’on venait de lui élever, sur ses instances, et se félicita d’avoir pris l’initiative de cette construction. Elle éprouverait un soulagement à fuir la gentilhommière, à ne plus revoir cette chambre où elle avait combiné ses entrevues et griffonné ses billets, ce kiosque d’où partait le signal de ses rendez-vous, cette serre, cette campagne, cet horizon qui lui parlaient sans cesse d’adultère.

Elle se mit à faire ses préparatifs de départ comme si elle l’eût ainsi précipité, rassembla ses toilettes, coucha ses jupes, empila son linge et vida complètement les armoires, se réservant à peine le nécessaire quotidien.

La femme de chambre, enchantée de retourner à Paris, aidait les emballeurs. Seule, la mère Presles regardait avec étonnement madame de la Genevraye jeter pêle-mêle, dans des caisses de son, les bibelots de ses étagères.

–Ne dirait-on pas que la maison va s’écrouler! grommelait-elle. Comme si on ne pouvait pas attendre le printemps!. C’est donc Madame qui a voulu faire bâtir ce palais, là-bas!.

Madame de la Genevraye reçut, le lendemain, une courte réponse de son mari. Il la félicitait galamment, remerciait Dieu d’avoir exaucé son vœu le plus cher et s’excusait de n’en pouvoir écrire plus long. Il avançait son retour de deux jours et, suivant le conseil de sa femme, s’arrêterait à Dijon.

Aussitôt on procéda à l’emballage de quelques meubles auxquels Mercedès tenait particulièrement, des pendules, des lustres. La maison fut jonchée de foin, de paille, de sciure, de tampons. C’étaient des allées et venues, des bruits de voix, des coups de marteau continuels. Mercedès pressait les ouvriers, harcelait les domestiques et secouait jusqu’à la mère Presles ahurie. Elle fit si bien, que tout fut prêt dès le jeudi soir. Il ne lui restait plus que quarante-huit heures à tuer jusqu’à l’arrivée de René.

La journée du lendemain fut employée à diverses mesures de précaution Elle rassembla les lettres d’André et les brûla sans en rouvrir une seule, tant cette lecture lui faisait peur. Elle arracha les bandes des journaux reçus depuis un mois, pour laisser croire à son mari qu’elle les avait régulièrement parcourus. Puis elle se rendit à la serre, où des traces de désordre avaient pu rester.

Les pauvres plantes se ressentaient de l’abandon dans lequel elles étaient tombées depuis que Mercedès, profitant d’une circonstance fort propice à la sécurité de ses rendez-vous, avait renvoyé le jardinier, coupable d’une retenue de quelques francs sur le produit d’une coupe. Elle remit en place les flacons dérangés et enleva les cartons qui avaient été soigneusement ajustés sur les vitres sales Des allumettes gisaient à terre, elle les ramassa et les compta: il y en avait dix-sept.

Puis elle sortit à la hâte; cette atmosphère la suffoquait.

IV

Comme il l’avait annoncé, M. de la Genevraye arriva de Dijon par le train de midi quarante minutes. L’une des premières personnes qu’il aperçut, en sortant de la gare, fut sa femme. Il courut à elle.

–Comment! s’écria-t-il, par ce froid! Dans votre état!. Vous me comblez, ma chère amie!. Où est la berline? Vous allez vous refroidir.

–Par ici, dit-elle d’une voix un peu altérée. Que j’avais hâte de vous revoir! Tenez, voici Victor qui nous attend.

–Pauvre enfant, je comprends cela. Avec votre nature impressionnable vous avez dû éprouver une certaine secousse en apprenant.

Ils montèrent en voiture. Il était temps que Mercedès pût s’asseoir.

–Voyons un peu cette mine, reprit le comte.

Il la regarda en face, fixement. Ces quelques secondes d’examen parurent un siècle à la jeune femme.

Elle sentit sa rougeur augmenter.

–Eh! vous êtes rose comme une aurore! Allons, je suis content de vous. Aussi je vous apporte votre récompense. Vous la méritez, certes, pour le bonheur que vous me donnez. Si vous saviez le bien que m’a fait votre lettre! J’étais ravi. Vous avouerai-je qu’il y avait aussi un peu de surprise dans ma joie? Cette nouvelle était si inattendue! Car après trois ans de mariage. Voulez-vous que je vous dise? je n’espérais plus. Mercedès s’efforça de sourire.

–J’avais compté sans la Providence, reprit M. de la Genevraye. Et vers quelle époque aurons-nous ce bonheur?

–Vers la mi-juin, je suppose.

–En plein été! mais c’est parfait!.

La voiture venait de passer la Saône et, laissant Saint-Laurent à sa gauche, roulait sur la grand’route de Bourg. En face d’eux, dans la direction de Saint-André de Bagé, les prairies s’allongeaient, couvertes de givre.

–Prenez donc la couverture, dit Mercedès en tirant la peau d’ours sur les genoux de son mari. Je vous en prie. J’ai très chaud.

Et, lui enveloppant les jambes le plus conjugalement du monde:

–Vous n’avez pas répondu à ce que je vous écrivais au sujet du jardinier.

–C’est que je n’avais rien à répondre. Cet homme avait volé, n’est-ce pas? Vous avez bien fait de lui donner son compte.

Puis, comme la jeune femme retenait mal un bâillement:

–Est-ce que vous n’auriez pas déjeuné? demanda-t-il.

–Non.

–A deux heures! Quelle folie!

–Nous déjeunerons ensemble.

–Vous êtes vraiment charmante! s’écria le voyageur flatté de tant d’attentions, mais, dans votre position, il faut savoir sacrifier les égards à la santé. Je suis sûr que vous tombez de besoin.

–Je n’ai guère d’appétit, en ce moment.

–Cela vous reviendra. Et Percinal?

–Il va bien.

–Et l’abbé?

–Je l’ai peu vu; il a été souffrant.

La berline traversait le bourg de Trèfles. Au moment où elle franchissait la Ronce, auprès du moulin, un hop! du cocher attira l’attention des voyageurs.

–Tiens, voilà précisément Manchard, fit M. de la Genevraye en riant.

Le père d’André, précédé d’un terrier feu, suivait la grand’rue, un peu en avant de la voiture et dans le même sens. En dépit du froid, il ne portait pas de cravate et tenait son feutre d’une main, sa canne de l’autre. Vu ainsi par derrière, avec ses cheveux gris roux en brosse, ses oreilles bronzées, sa forte encolure, ses larges reins et ses jambes courtes dans une culotte étoffée, il ressemblait à quelque vieux officier de cavalerie engraissé sur la selle et vieilli sur le harnais. Il détourna sa face rubiconde, au moment où la berline allait le dépasser, et fit un profond salut auquel le gentilhomme répondit familièrement.

–Le plus aimable des maires de Bresse! dit le comte. Son fils vous a-t-il envoyé un peu de gibier?

–Certainement, fit Mercedès.

Puis, détournant aussitôt la conversation:

–Avez-vous vu M. de Charmalières? demanda-t-elle.

–Ah! lui aussi vient d’être père. mais de son troisième! Désolé!. Dame, la situation devient difficile. Sa petite place de sous-bibliothécaire est une maigre pitance pour cinq personnes. Aussi, sa femme est d’une humeur!. Il faut croire qu’elle s’en prend à tout le monde, car c’est à peine si elle m’a regardé.

–Naturellement. Vous êtes riche, ils sont pauvres; entre parents, on ne se pardonne pas ces choses-là. Vous avez pourtant assez fait pour eux.

La voiture franchissait la grille du parc. Ce fut la mère Preslesqui accourut pour ouvrir la portière. Le premier soin de l’excellente femme, après les expansions de son cœur pour l’homme qui avait été son nourrisson, quarante-huit ans auparavant, fut de le conduire à là salle à manger. Mercedès avait elle-même réglé le menu selon les goûts de son mari; aussi le voyageur fit-il honneur à sa table. Elle le suivait des yeux et ne touchait guère aux plats.–

–Véritablement, ma chère, on voudrait tous les jours revenir de voyage pour être ainsi gâté, s’écria le comte en humant son café. Mais, si vous avez pensé à moi, je ne vous ai pas oubliée. Vous désiriez quelques tableaux, j’en ai acheté. Quatre natures mortes pour la salle à manger; six sujets religieux pour votre chambre et une douzaine de tableaux de genre pour les salons.

–Que vous êtes bon!. Et de qui ces toiles?

–Je ne sais plus. J’ai chargé le tapissier de me procurer cela. Un homme de goût, ce Spielman. Je lui ai demandé quelque chose de grand, qui pût garnir les tapisseries. Et puis vous allez avoir un nouveau piano.

–De Pleyel?

–D’un facteur américain dont le nom m’échappe. Mais quelle belle pièce! Tout en ébène tourné, avec découpures d’ivoire et d’argent; pédales et poignées ciselées. Un meuble magnifique. J’avais aussi trouvé une console Louis XVI délicieuse; puis j’ai appris qu’elle avait appartenu à une femme équivoque. Vous jugez si je l’ai laissée!. J’ai acheté, en outre, une bibliothèque. Ne m’aviez-vous pas demandé une bibliothèque?

–Oui. Et les livres?

–Assortis par Spielman. Les tapissiers ont tellement l’habitude de ces fournitures!. J’ai choisi quelques bronzes d’art, au Palais-Royal. Quant aux chevaux, nous sommes en pourparlers avec Moyse. Les voitures sont en remise. J’ai pris, entre autres, un trois-quarts circulaire ravissant, chez Felber.

–Nous étions convenus d’un coupé.

–Il y a un mois, oui. Mais un coupé ne contient que deux personnes; et quand on est trois.

–Trois?

–Dame! Nous et. ce cher petit.

Madame de la Genevraye regarda son mari en se demandant s’il ne se moquait pas d’elle. Il se curait les dents avec tout le calme que comportait le labeur de sa digestion. Son œil étroit et gris n’exprimait d’autre sentiment que la crainte d’une piqûre aux gencives. D’ordinaire, son front chauve, son nez incurvé, ses favoris droits, son menton carré, son teint blafard et sa longue main blanche lui donnaient la froide distinction d’un substitut; mais les fatigues du voyage avaient effacé de ses traits toute trace de dignité. Quelques cheveux blonds s’emmêlaient sur ses tempes; ses favoris s’écartaient à l’anglaise, un sillon bleuâtre se creusait sous ses yeux gonflés.

–Le docteur avait raison, pensa Mercedès. Qu’il faut peu de chose pour l’exténuer!

–Ah! reprit-il, j’oubliais madame Lemahodon. La pauvre femme est bien changée; elle me rappelle de plus en plus la loueuse de chaises de Saint-Augustin. Elle est dans la consternation; son mari craint d’être mis à la retraite, le1er janvier prochain. Comprenez-vous cela? Un homme si bien en cour!. Je lui ai promis de voir M. de Clarigny qui est l’ami intime du ministre. Sa fille aînée est plus prétentieuse que jamais. Quant à votre amie Edwige, elle est tout à fait fâchée contre vous. Il paraît que vous l’avez bien négligée dans ces derniers temps. Elle va vous écrire quatre pages de reproches.

–M’écrire! fit madame de la Genevraye, n’êtes-vous plus décidé à repartir tout de suite?

–J’y étais d’abord résolu, ma chère amie, mais votre lettre m’a fait changer d’avis. Votre position réclame une foule de ménagements. Les constructions nouvelles sont toujours plus ou moins humides. En outre, vous avez ici la ressource du parc, tandis que, là-bas, le jardin est insignifiant. Et puis, une raison plus pressante encore: à Paris, les occasions de fatigue, bals, spectacles, soirées, ne vous manqueraient pas. Vous souffririez de ne pouvoir vous donner tout entière aux soins de la maternité. Si vous vouliez m’en croire, nous passerions à Trèfles le temps de votre grossesse. C’est l’avis du docteur qui m’a écrit avant-hier pour me donner ce conseil. Qu’en pensez-vous?

Le premier mouvement de Mercedès fut de s’obstiner à partir. Elle s’était flattée, en changeant de milieu, de changer le cours de ses idées. Pour se distraire d’elle-même, elle avait compté sur ces exigences de la vie parisienne, et s’était d’avance ingéniée à se faire une existence si active, qu’elle n’aurait plus même le temps de se souvenir. Elle ne doutait pas que son mari ne s’inclinât devant sa décision. Mais avait-elle bien le droit d’opposer son désir à celui de René? L’obéissance était la seule vertu conjugale qui lui fût accessible. A la question qui lui était posée, elle répondit:

–Ce sera absolument comme vous voudrez.

Le soir même, on commença le déballage des paquets, au grand plaisir de la mère Presles, si bien acclimatée à la gentilhommière, qu’elle ne comprenait pas qu’on préférât Paris à Trèfles, même l’hiver.

V

Le zèle conjugal de madame de la Genevraye survécut à cette déception. Elle veilla, par elle-même, à tous les besoins de son mari, conforma soigneusement à ses goûts le menu quotidien, soutint la conversation quand il ne paraissait pas d’humeur loquace, écouta ses digressions photographiques. Elle changea ses costumes voyants contre des toilettes plus sombres, se coiffa à la Lamballe, bien qu’elle trouvât cette mode horrible.

C’était une manie de cet amateur de vouloir faire poser tout le monde devant son objectif. Mercedès posa dans toutes les attitudes et supporta l’exhibition de clichés où elle était outrageusement défigurée. Enfin elle lui faisait, au coin du feu, sans céder au sommeil le plus légitime, la lecture du Monde ou de l’Union photographique. Elle lui tapotait à satiété la romance de Chateaubriand et le Noël d’Adam, ses airs favoris.

Mais toutes ces attentions ne se rapportaient qu’au bien-être matériel de son mari. Elle ne pouvait faire davantage. Elle n’éprouvait plus pour cet homme qu’un respect froid et une soumission triste. Ses délicatesses conjugales portaient le cachet sévère du devoir accompli. Son mari lui apparaissait comme un créancier qu’elle ne pourrait jamais rembourser et qu’il fallait, faute d’argent, combler d’égards. Elle se sentait humiliée par les inaltérables qualités du gentilhomme. Elle eût souhaité de lui trouver bien d’autres défauts que le sang-froid et le manque de goût, s’apitoyant sur elle-même d’avoir un maître si parfait. Plusieurs fois, à la suite de vomissements et de coliques, elle désira mourir.

Puis, sans avoir aucune relation avec André qui, tenant religieusement sa promesse, n’accompagnait jamais son père à la gentilhommière, elle en subissait encore l’influence. Quelquefois, le soir, alors que, rentrée dans sa chambre, elle s’apprêtait à se coucher, les plaintes lointaines d’un cor s’élevaient dans le silence. C’était André qui lui envoyait, à travers la nuit, ces évocations pleines de langueur et d’amour. Elle soupirait et, tout en refusant d’entendre, écoutait. Enfin, chaque dimanche, à la messe de la paroisse, n’était-ce pas la voix de son amant qui sortait de l’orgue et lui parlait? Dans ces mélodies mystiques, ponctuées de silences et de soupirs, elle comprenait toutes sortes de protestations, d’élans, de souvenirs et d’espérances. Elle n’osait tourner ses regards vers l’organiste. Il lui semblait que ce langage allait être compris de tous et que l’artiste trahissait les confidences de l’amant.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi dans une sorte d’atonie interrompue par des révoltes folles. Un matin, du haut du kiosque, Mercedès aperçut André qui traversait la plaine couverte de brouillards. Il marchait, les mains dans ses poches, son fusil en bandoulière et suivi de son chien. Elle reconnut à ses pieds les grandes guêtres qu’elle aimait tant. Quand il se fut enfoncé dans le bois de la Crucée, elle resta longtemps immobile à la même place, le regard fixé sur le point où il venait de disparaître. Elle songeait.

M. de la Genevraye n’était pas sans s’apercevoir des tristesses de sa femme; il les attribuait aux influences de la grossesse et s’efforçait de lui procurer toutes sortes de distractions. Un matin, une immense caisse arriva de Paris. C’était le fameux piano, non seulement un fort beau meuble, mais encore un excellent instrument de Steinway. Mercedès parut l’accueillir avec plaisir.

Les tableaux survinrent quelques jours après. Ils avaient été choisis avec goût, l’acheteur ne s’étant nullement mêlé de l’achat. C’étaient, entre autres, deux charmants Enfantillages, de Toulmouche, une brillante Chevauchée, de Lewis Brown, et une merveille, l’Oseraie inondée, de Daubigny. Les cadres florentins juraient affreusement avec ces toiles; mais le mal était facile à réparer. Mercedès fit mettre ces tableaux en place, ce qui lui permit de reléguer les horribles «portraits de famille» de son mari dans une grande salle qui servait de cabinet de travail à M. de la Genevraye.

La bibliothèque ne tarda pas à faire également son entrée. Les Oraisons funèbres heurtaient les Aventures de Pantagruel; les Confessions de Rousseau, celles de saint Augustin; la Henriade coudoyait le Petit Carême; Manon Lescaut, Paul et Virginie. Le Buffon obligatoire et l’inévitable Chateaubriand formaient les pièces de résistance. Lamartine, Hugo, Musset, Balzac, Sand, Flaubert étaient représentés par leurs chefs-d’œuvre.

Ces nouveautés déridèrent un peu Mercedès. Elle fit venir de Mâcon quelques partitions. Elle lut Rolla et Jocelyn, et en crayonna même quelques scènes sur son album.

VI

Absent de la gentilhommière depuis l’âge de dix-huit ans, M. le comte de Trèfles de la Genevraye n’y était rentré qu’à l’époque de son mariage. Or, pendant les vingt-sept années qu’il avait passées à Paris, une notoriété malheureuse s’était attachée au nom de la Genevraye. Son père, misanthropiquement retiré dans une robe de chambre, avait soigné à huis-clos ses incurables infirmités. Toujours souffrant et souvent maussade, il ne lui plaisait pas de geindre en public et de fournir aux médisances du vulgaire ce thème invraisemblable: un La Genevraye grognon. Mais cette pudeur de l’hypocondrie n’avait pas été comprise, et il était mort sans que le monde lui sût gré de toutes les quintes qu’il lui avait épargnées.

Le fils aîné de ce sage méconnu avait poussé beaucoup plus loin l’art de déplaire. Vrai tyranneau de village, se passant, pour trente francs de plus par mois, la fantaisie de cravacher ses domestiques; se donnant pour rien le plaisir de cavalcader dans les avoines du pauvre monde; s’adressant à des fournisseurs parisiens, au grand scandale de la menue gent; ne saluant personne, pas même les principicules du terroir, messire Hugues avait su faire autour de lui un vide tout féodal.

M. de la Genevraye, en héritant des biens de son frère, auquel il avait magnanimement reconnu jadis un droit d’aînesse imaginaire, avait d’abord hérité de l’antipathie générale. Il ne s’en était guère ému, et le temps lui avait ramené peu à peu quelques amis. Rien d’ailleurs ne valait à ses yeux la société des iodures et le tête-à-tête des objectifs.

Les mélancolies de sa femme le décidèrent à entrebâiller son salon aux profanes. Il n’avait pas à craindre pour elle les servitudes fatigantes du monde; en hiver, les seules notabilités locales se présenteraient, et la distance qui sépare Trèfles de Mâcon abrégerait forcément les réunions.

La gentilhommière, lavée, cirée, rangée, retrouva quelque animation. Le docteur Percinal, l’abbé Piou, curé de la paroisse et neveu de Mgr de Belley, Manchard, maire du bourg, et deux ou trois gros bonnets de Trèfles, devinrent le noyau autour duquel ne tardèrent pas à se joindre cinq ou six patriciens du cru, accompagnés de leurs femmes et de jeunes filles plus nubiles les unes que les autres, deux riches propriétaires du Bel-Air, le curé de Saint-Pierre de Mâcon, l’aumônier de l’Hôtel-Dieu, maître Fourdinoy (une célébrité départementale!), le capitaine Jordanel (du4e chasseurs) et quelques membres du Cercle agricole.

La beauté méridionale de madame de la Genevraye eut un vrai succès parmi ces messieurs de la ville. On la trouva distinguée et «pas poseuse». Le capitaine Jordanel, jeune freluquet de vingt-neuf ans, témoigna même à la châtelaine une sympathie dont l’enjouement dissimulait la vivacité.

Ces dames devaient être plus difficiles à gagner. En moins de trois semaines, Mercedès se fit plus encore de jalouses que d’admirateurs, ce qui eût contribué à la vogue de la maison si son mari n’eût surveillé les entrées. Cependant, comme les dévotes les plus clairvoyantes ne pouvaient rien trouver à lui reprocher, les bonnes âmes furent bientôt réduites à faire tenir toute leur jalousie dans ce mince grie:–C’est une Parisienne!. Pourquoi, en effet, M. de la Genevraye avait-il été chercher femme à Paris? N’y avait-il pas en Bresse ou en Mâconnais une créature digne de soigner ce gentillâtre essoufflé? Avoir préféré à toutes les fleurs du pays. Quoi? Ce camélia artificiel! En vérité, c’était outrageant!

De Paris, où elles dansaient les premiers cotillons de l’hiver, mademoiselle Bertrande, que le bruit public avait autrefois fiancée à René, et madame Lemahodon, chez qui, disait-on, M. de la Genevraye avait jadis rencontré Mercédès, confièrent aux plus bavardes matrones de la paroisse que lajeune femme était tout simplement la fille d’un pauvre petit employé de l’enregistrement, à la Guadeloupe, et que, si les parents de Madame ne paraissaient jamais à la gentilhommière, c’était parce que Monsieur leur avait interdit sa porte.

Mais ces griffes féminines se rétractaient sous le velours. Le rang de madame de la Genevraye la mettait à l’abri des jalousies qu’il lui valait, et les plus envieuses de ses nouvelles amies devaient se borner à se mordre platoniquement les lèvres.

La société de la gentilhommière offrait un passe-temps de plus à des gens que la monotonie provinciale rendait peu difficiles sur le choix de leurs distractions. On ne s’ennuyait pas à la Genevraye. On y causait de tout; on faisait de la musique, on dansait même, entre soi. Quelques-uns des habitués ne manquaient pas d’esprit. L’un d’eux, surtout, avait le talent de mettre en fuite les conversations sérieuses: c’était Manchard, le père d’André.

Rustre parvenu, successivement cultivateur, éleveur, agriculteur, agronome, cet homme était, par sa fortune et par ses fonctions de maire, le premier notable du bourg.

Ses relations avec M. de la Genevraye avaient d’abord été purement administratives. Puis, il s’était montré si coulant dans une affaire de servitude où l’intérêt de René avait failli se heurter aux droits de la commune, que celui-ci s’était cru obligé de lui faire l’honneur d’une invitation. Depuis lors, le maire avait paru souvent à la gentilhommière, et les farouches de l’endroit n’avaient pas tardé à l’accuser d’y prendre le mot d’ordre municipal. D’après madame Lemahodon, entre autres, Manchard aurait subi jusqu’à l’abdication l’influence du hobereau, et M. de la Genevraye était le vrai magistrat de la commune.

Le père d’André était devenu rapidement le boute-en-train de cette petite société. Quand il entrait au salon, un sourire distendait toutes les lèvres jusqu’aux plus pincées. Où aurait-on pu trouver, en effet, une face plus triomphale? des pattes d’oie mieux rayonnées? une bouche plus fendue? des joues plus pendantes? Puis sa conversation, sans être spirituelle, était amusante; elle avait parfois le pittoresque militaire. Le geste valait souvent mieux que la parole. Comme il suait la gaieté par tous les pores, on avait fini par rire non de ce qu’il avait dit, mais de ce qu’il allait dire, et on le trouvait toujours drôle, surtout quand il prétendait rester grave.

Seul, le vieux docteur Percinal mettait une pointe d’aigreur dans son rire. Il ne trouvait rien de moins franc que cette physionomie ouverte. Le rustre, en outre, préconisait effrontément l’usage des farineux, ennemis intimes de Percinal.

Mais la répulsion du médecin reposait sur un motif plus sérieux. Le pauvre homme n’avait guère amassé, dans sa laborieuse carrière, plus de mille francs de revenu. Il éprouvait le besoin de se reposer, sans en avoir les moyens. Son cousin, le vicaire, lui avait conseillé de se faire adopter par quelque châtelain mal portant, qui, en échange de ses avis quotidiens, lui donnerait le vivre et le logement. Recommandé par ce prêtre, il furetait donc, depuis deux ans, tous les environs de Mâcon. C’est ainsi qu’il s’était introduit, depuis quelques mois, chez M. de la Genevraye.

Or, comme si Manchard eût juré de desservir le médecin en décriant la médecine, il se trouvait que l’art de guérir était une des cibles où le maire se plaisait à loger ses plaisanteries. Il se vantail de ne pas croire «aux drogues», citait, en exemple, l’incurabilité de sa «pauvre femme» atteinte depuis sept ans d’une paralysie du côté droit, déclarait ne connaître, en fait de médicaments, que «la pommade Raspail et l’eau-de-vie camphrée». Encore préférait-il un simple verre du cru de monsieur le comte «pour vous remonter un homme»!.

Madame de la Genevraye accepta volontiers toutes ces diversions. Elle fut ouverte, affable, enjouée. Elle aimait ce bruit qui couvrait par instants la voix de ses souvenirs.

La passion même du capitaine Jordanel était pour elle une distraction. Cette jolie poupée l’amusait et elle ’lui aurait volontiers appuyé sur le cœur pour lui faire dire: «Je vous aime.» Sûre d’elle-même, elle pouvait bien se permettre ce passe-temps. Il y avait des jours où elle oubliait.

–Allez toujours, disait familièrement le docteur à René entre deux coups d’échecs, ne craignez rien; j’ai l’œil sur elle. Au roi! s’il vous plaît. Laissez-la même faire un tour de valse, si cela lui convient; à moins pourtant que M. le curé.

–Du tout, répondait l’abbé Piou, je ne suis pas ennemi d’une valse décente. J’en connais même une de Chopin qui est tout à-fait religieuse.

Grâce à la neige qui encombrait les chemins, Mercedès s’était fait dispenser de la messe. Elle ne voyait donc plus sun amant. Sa seule crainte était qu’André n’accompagnât son père dans ses visites. Un mot de celui-ci la rassura.

–Ah çà! pourquoi donc n’amenez-vous jamais votre fils? avait, un soir, demandé M. de la Genevraye.

–Ah! monsieur le comte, s’était écrié Manchard, je suis désolé, il devient sauvage comme un lièvre. Il n’y a plus moyen de l’arracher à sa musique. C’est une rage qui l’a pris depuis quelque temps.

Noël fut l’occasion d’une fête intime à laquelle assistèrent une quinzaine de garçonnets et de fillettes. Les enfants dansèrent de joie autour du sapin aux branches duquel se balançaient, entre les petites bougies roses, des bonbons et des joujoux minuscules.

Le1er janvier, la mère Presles, avec une simplicité patriarcale, fit présent à Madame d’une belle couverture de berceau en tapisserie de sa façon. Elle pleura d’attendrissement quand son cadeau fut accepté.

L’hiver s’écoula dans ces innocentes distractions.

Mercedès y retrouva des éclairs de gaieté. Les premiers malaises de sa grossesse devenaient plus rares. Son appétit augmenta; son sommeil s’alourdit. Elle avait des somnolences bienfaisantes où tout son être se détendait.

Vers les premiers jours de mars, l’état de sa santé ne lui permit plus de paraître au salon. Elle se vit menacée d’un nouveau tête-à-tête avec elle-même.

Heureusement, le courrier apporta, un matin, une lettre rose à son adresse. C’était Edwige qui, à travers les épanchements d’une tendre semonce, annonçait la prochaine arrivée de sa famille.

–Ah! dit René avec un sourire, vos amours reviennent bien à propos.

Mercedès accueillit cette bonne nouvelle avec une satisfaction placide. L’amie qui avait partagé, pendant plusieurs mois, ses pensées les plus intimes et emporté, en la quittant, la promesse d’un inaltérable attachement, cette amie allait lui être rendue et elle n’éprouvait que l’égoïste plaisir d’échapper à la solitude. Avait-elle jamais aimé Wigette? Elle ne s’adressait même plus cette question, tant il lui eût paru invraisemblable d’avoir aimé quelqu’un qui ne fût pas André. Ce qu’elle attendait de la jeune fille, c’était moins l’affection que la distraction.

–Elle est si gaie!. voilà tout ce qu’elle se disait.

Un matin d’avril, au moment où Mercedès se faisait coiffer par sa femme de chambre, Edwige se précipita dans le cabinet de toilette. Effrontée comme un moineau, elle courut à son amie, la prit par le cou et se mit à l’embrasser follement, avant même que la jeun femme eût le temps de rejeter en arrière les longues mèches de sa chevelure noire.

–Nous arrivons, dit-elle, nous viendrons vous voir tantôt; mais je n’ai pu attendre une demi-journée pour vous embrasser.

La main de la jeune fille tremblait dans celle de la créole et des larmes brillaient dans ses yeux bleus. Il y avait dans ses traits mutins une expression de doux reproche. Mercedès eut à peine le temps de répondre. Edwige s’enfuit aussi rapidement qu’elle était venue, en criant:

–A tantôt!

Cette apparition avait fait sur madame de la Genevraye une singulière impression. Sous le regard d’Edwige la maîtresse d’André avait éprouvé un vague embarras et, jusqu’au soir, il lui resta comme une gêne de cette entrevue.

La visite de madame Lemahodon et de ses deux filles accrut encore cette pénible sensation. L’amitié de Mercedès était paralysée par quelque chose d’inconnu. Elle garda, malgré elle, une réserve si évidente, que, profitant d’un moment où sa mère et sa sœur causaient avec M. de la Genevraye des démarches déjà tentées pour écarter la menace de retraite suspendue sur la tête de l’employé septuagénaire, Edwige lui glissa ces mots qu’elle accompagna d’un sourire amer:

–Vilaine! je me doutais bien que vous m’aviez oubliée. Ah! si vous saviez comme je me suis ennuyée cet hiver! Méchante, qui m’aviez tant promis de m’écrire!. Mais voilà, les absentes ont tort. Madame aura fait quelque connaissance par ici et la pauvre Wigette a été jetée au rebut. Elle est donc plus chatte que moi? dites.

Il y avait bien de la tristesse dans sa raillerie; pour un rien, elle aurait pleuré.

Madame de la Genevraye se trouva tout inquiète de ce naïf attachement. Ces amitiés de jeune fille, dont les fleurs s’épanouissent dans l’imagination, ont pourtant leurs racines au plus profond du cœur féminin. Comme ces plantes folles qui poussent dans les terrains où l’homme n’a rien semé, ces tendresses éclatent spontanément dans les natures les plus vierges. Étonnée de ces floraisons inattendues, éprise de ses propres sentiments, la jeunesse leur prête tous les charmes dont elle rêve de s’enivrer, sans s’apercevoir que ce qu’elle aime, c’est moins son amie que son amitié et qu’elle caresse une chimère.

Mercedès se rappela ses affections de pensionnaire. Combien n’en avait-elle pas savouré de ces tendres enfantillages avant de goûter aux passions vraies! Combien n’en avait-elle pas souffert aussi parfois!. Fuir Edwige? Elle avait mieux à faire. Elle avait à panser l’égratignure de ce jeune cœur. Sa triste supériorité sur la jeune fille, celle de l’expérience, lui assignait le seul rôle digne de ceux qui connaissent le danger: la protection de ceux qui l’ignorent.

La confiance d’Edwige se prêtait à cette action tutélaire. On eût dit que la jeune fille était plus à son aise à la Genevraye que chez sa mère. Elle arrivait vers midi, après son déjeuner. Souvent René et sa femme étaient encore à table. Elle entrait comme chez elle dans la grande salle à manger de vieux chêne, faisait, sans rire, une révérence narquoise au hobereau, embrassait câlinement Mercedès et s’asseyait tout près, tout près d’elle. Alors, en grignotant les friandises du dessert, elle lui contait les gros événements de la matinée: une lettre de son père, un morceau déchiffré, un lilas en avance, une dispute avec sa sœur. La mère Presles apportait le café. Il y avait des années que la bonne femme s’était réservé ce monopole. Mais l’espiègle lui prenait le plateau des mains, remplissait la tasse de M. de la Genevraye, puis, brandissant la cafetière d’argent:

–Qui m’aime me suive! disait-elle en offrant le bras à Mercedès.

Elles descendaient au jardin, lentement, au pas déjà traînant de la jeune femme, suivies de la mère Presles, qui, moitié grommelant, moitié riant, portait les tasses et le sucrier, et s’installaient dans le kiosque. Puis, tout en s’apitoyant iironiquement sur l’infortune de René qui préférait, au sourire des premiers bourgeons et aux parfums des premiers lilas, la lecture d’un journal ou l’arome du collodion, Edwige s’asseyait sur un tabouret, aux pieds de son amie, et trempait des canards dans son café avec mille chatteries d’enfant gâté.

Par le seul fait de sa grossesse, madame de la Genevraye acquérait sur la jeune fille l’ascendant qu’elle avait précisément désiré de prendre. Une nuance de gravité tempéra son affection. Écoulant plus qu’elle ne parlait, elle sut provoquer un abandon tout filial. Edwige s’ouvrit sans réserve à son amie et lui fit peu à peu sur sa famille des confidences inattendues.

Le ménage Lemahodon se débattait, depuis vingt ans, entre les exigences de sa vanité et celles de sa bourse. A mesure que le mari, médiocrité laborieuse, avait gravi les échelons de la hiérarchie bureaucratique, Madame et sa fille aînée avaient successivement élevé leurs prétentions. Mais l’orgueil des deux femmes allait plus vite que l’avancement de l’employé. Quand les titres de chef de division et de conseiller général de l’Ain leur eurent ouvert les portes du monde officiel, les dépenses dépassèrent tellement les appointements que la dot de Madame dut être entamée. Lemahodon eut des remords, mais l’énergie lui manqua; il ne put sauver que la propriété de Trèfles.

Pour payer la gloire de paraître aux soirées des ministres et de danser aux bals présidentiels, force fut d’économiser sur le nécessaire. On remplaça la bonne, par une femme de ménage; on réduisit jusqu’aux frais de cuisine, et ces demoiselles blanchirent secrètement cols et manchettes. Enfin, ces épargnes ne suffisant plus à payer les toilettes et les voitures, Madame décida qu’elle passerait «avec les enfants» huit mois par an à la campagne et qu’on ne conserverait qu’un pied-à-terre à Paris. On arrivait à Trèfles en avril, M. Lemahodon rejoignait ces dames en octobre et les ramenait à la Toussaint. Et pendant toute la belle saison, on vivait de fromage, de salade et de fruits, pour pouvoir, l’hiver suivant, promener des traînes de faille sur les tapis des ambassades.

Ces épanchements, entremêlés de quelques larmes, réclamaient des consolations et des conseils. Mercedès se trouvait entre la mère et la fille. Une sorte de tutelle morale lui incombait sur l’enfant qui venait se réfugier ainsi dans sa compassion. Elle se regarda comme investie du rôle maternel à l’égard d’Edwige. Elle lui faisait répéter ses morceaux, surveillait sa santé, lui reprochait les désordres de sa toilette et la récompensait en cadeaux utiles. Elle voulait en faire «une petite femme accomplie».

–Ce sera un vrai trésor pour l’homme qui l’aura, disait-elle souvent à son mari. Si nous pouvions lui trouver un bon parti!.

Dans cette lâche généreuse, Mercedès trouva mieux qu’une distraction. Elle se rendit justice du bien qu’elle s’efforçait de faire et saisit ce prétexte de se rendre un peu de sa propre estime. Elle reprit quelque confiance en elle-même. Comme elle regardait moins derrière elle, ses excitations s’éteignaient une à une, ses souvenirs se figeaient lentement, comme une lave refroidie. Elle se faisait l’effet d’une convalescente. Quand vinrent les derniers jours d’avril, un rayon d’espoir se glissa dans son calme. Pourquoi l’enfant attendu ne serait-il pas pour elle une absolution et une défense?...

Elle y songea longuement pendant ces tièdes journées de printemps. Que de rêves devant ce berceau! Sa vie ne serait plus qu’un perpétuel dévouement. Elle ferait litière de ses tristesses, de ses regrets, de ses désirs La maternité serait sa seule passion!. Oh! qu’elle serait patiente et vigilante pour ce petit être! Personne qu’elle ne toucherait son chérubin. Elle le nourrirait elle-même, le veillerait, le soignerait, l’élèverait seule. Seule, elle lui enseignerait à aimer son père, à prier, à lire, lui donnerait la première instruction. Jusqu’à vingt ans, il ne quitterait pas ses parents; il serait leur joie commune, leur vivante union.

Est-ce que, dans ce long oubli d’elle-même, elle ne retrouverait pas enfin la réhabilitation? Oui, son amour lui referait une fidélité. Ce qu’elle allait enfanter, ce serait le pardon du passé et la caution de l’avenir.

VII

Un après-midi du mois de mai, elle se promenait dans le parc, en peignoir blanc, au bras d’Edwige, avec l’indolence boiteuse mais charmante d’une grossesse facile, écoutant la jeune fille qui lui racontait le retour des hirondelles arrivées la veille, lorsque sa femme de chambre vint l’avertir qu’une dame, qui refusait de se nommer, l’attendait au petit salon. Madame de la Genevraye s’y rendit.

En entrant, elle aperçut une forme courtaude, penchée sur les superbes jardinières de Delft qui ornaient les fenêtres.

Au bruit de la porte la visiteuse se retourna.

–Ton mari n’y est pas? demanda-t-elle vivement.

–Si! fit Mercedès avec un geste de surprise, mais il est au lit.

–Malade?

–Il a été un peu indisposé cette nuit; il se repose.

–Bon, je les connais ses indispositions. Avant son

mariage. Eh bien, qu’est-ce que tu as à m’inspecter comme cela? Tu ne m’attendais pas, hein?.

–J’avoue que.

–Parbleu! interrompit la grosse femme en regardant autour d’elle, je comprends que le souvenir de ta pauvre mère tienne peu de place dans ta pensée. On est mieux ici que chez nous, hein? Peste! quel confortable!

Mercedès s’était avancée pour tendre la joue à sa mère; elle s’arrêta.

–Oh! maman, s’écria-t-elle, ta première parole en me voyant, c’est un reproche!

–Pardon, j’oubliais qu’ici on ne doit rien dire qui ne te plaise. Et puis, tu me parais dans une situation. qui mérite des ménagements. Tu remarqueras, du reste, que j’ai refusé de donner mon nom à la domestique. Vois-tu que je lui aie dit:–Annoncez à madame la comtesse que sa mère, la veuve Pepin, désire lui parler!. Quelle avanie! mon Dieu!. La comtesse, une Pepin!.

Elle s’assit lourdement sur le canapé. Mercedès regardait sa mère avec plus d’étonnement que de dépit. Madame Pepin paraissait âgée de cinquante ans. C’était une petite femme au ventre saillant, aux seins énormes et bas. Ses cheveux, teints depuis trop longtemps, laissaient apercevoir, vers les tempes, leurs racines grises; sa lèvre supérieure, mal épilée, s’ombrageait d’un fort duvet brun. Elle avait, aux commissures des paupières et des lèvres, ces rides à brusques arêtes qui sont comme le paraphe de certains vices. Ses yeux, rapetissés plus encore par la duplicité que par la fatigue, lançaient un regard oblique à travers les cils. Une poudre de riz blafarde recouvrait sa peau bistrée. Sa robe de moire fripée avait des cicatrices sous les manches et des éraillures aux boutonnières; ses gants étaient déteints entre les doigts. Elle portait des boucles d’oreilles de strass et une chaîne de montre en chrysocale terminée par un pince-nez.

–Tu me trouves vieillie, n’est-ce pas? reprit-elle. C’est que les années de misère comptent triple, ma belle; j’en ai mangé de ce pain-là, depuis deux ans!

–Pourquoi ne m’as-tu pas écrit? Pouvais-je me douter?.

–Voilà! tu ne pouvais pas te douter. Est-ce que je ne jouis pas de quatre cents francs de pension, comme veuve d’un employé de l’enregistrement aux colonies!.

Une ironie haineuse perçait sous le grasseyement de son accent cubain. Elle avait relevé son voile et campé devant ses yeux son pince-nez d’écaille, dont un verre était fendu.

–Tu es injuste, fit Mercedès. Si j’avais été prévenue, je me serais empressée de pourvoir à tes besoins.

–Eh bien, pourvois-y donc. J’ai besoin de dix mille francs. Veux-tu me les prêter?

–Tout de suite?

–Cette semaine.

–Mais, peut-être. J’espère.

–Sans en parler à ton mari?

–René ne contrôle jamais mes dépenses, dit madame de la Gencvraye avec assurance.

–Tu me sauves la vie! Cedès; car sans cettesomme je n’aurais plus qu’à me jeter à l’eau. Tu sais que j’avais monté, avec mes pauvres économies, une fabrique de futailles à Blaye. Tout incendié, ma chère! Cinq mille stères de merrain! On n’a pas sauvé une douve. Et à la veille de me faire assurer! Enfin, tu me promets ces dix mille francs?

–Oui.

–Embrasse-moi. Je te les rendrai par acomptes, à partir de janvier.

–Ne parlons pas de cela, maman.

–Soit, puisque tu le veux. Après tout, si tu as aujourd’hui château, équipage et valetaille, c’est à moi que tu le dois. Jamais tu n’aurais eu l’esprit de monter ce coup-là. Les Lemahodon, en quête d’un mari pour leur aînée, avaient fini par tourner la tête à mon hobereau, grâce à toutes sortes de mauvaises insinuations sur notre compte. Ton affaire ne tenait plus qu’à un fil. Mais je savais bien que mon homme ne résisterait pas à un joli titre. C’est alors que mon petit truc fit son effet. J’étais marquise d’Areda, réfugiée espagnole! Nous appartenions, à la plus vieille noblesse de l’Andalousie. Ce qu’il y a de mieux, c’est que j’avais toutes sortes de pièces prohantes entre les mains! Sans cela, j’aurais préféré descendre de Pepin de Landen ou même de Pepin d’Héristal. Ah! j’en ris encore quand ça me revient.

Elle poussa quelques hoquets en manière de gaieté.

–Je prévoyais qu’il ne me pardonnerait pas le tour. De rage il m’a fermé sa porte. Ca m’est bien égal aujourd’hui. Qu’est-ce que je voulais? Te voir riche. Tu l’es. Il est vrai que ton mari n’est pas la fleur des mâles; mais ne t’en plains pas. Les néphrites, cela ne fait pas grâce. Son frère aîné est mort comme ça, d’une goutte tombée dans les reins. Entre nous, je le crois très avancé.

–Maman! interrompit vivement Mercedès.

–Deux ou trois ans de patience, ma chère, et.

–Je t’en prie, s’écria la jeune femme avec indignation. De pareils calculs.

Madame veuve Pepin haussa les épaules.

–Tu me remercieras un jour de les avoir faits, ma pauvre caille. Je te connais, tu es comme moi: pas de dispositions pour le travail; tu ne t’habitueras jamais qu’à la fortune.

–Oh! tu me calomnies, protesta Mercedès. L’honneur.

La veuve éclata de rire.

–Voyons, dit-elle, tu ne vas pas me la faire à l’honneur, hein? L’honneur! mais mon pauvre mari en est mort de ce préjugé-là!

–Quand mon père ne m’aurait laissé que ce sentiment pour héritage, j’en bénirais encore sa mémoire.

–Ta, ta, ta; tout ça, c’est de la phrase. Parbleu! moi aussi j’ai été honnêle. Tu es jeune; cela te passera avant que cela me revienne, et alors tu te repentiras de ne m’avoir pas gardée auprès de toi. Je t’aurais évité d’ici là bien des déboires. Tu verras, tu verras.

Elle tira de sa poche une petite tabatière de buis et se bourra le nez.

–Mais je suis très heureuse, crois-le bien, répliqua Mercedès.

La grosse femme ricana dédaigneusement.

–Attends que tu sois accouchée et tu jugeras autrement, dit-elle.

–Pourquoi donc?

–Ton mari, ma chère, n’a qu’une passion: l’orgueil de caste. L’aristocratie, il croit que c’est arrivé. Quand tu lui auras donné une progéniture,–rappelle-toi ce que je te dis,–tu ne seras plus rien ici. Son enfant sera tout pour lui.

–Quand cela devrait être!... Je ne vois pas pourquoi je m’en affligerais. Est-ce qu’une bonne mère ne jouit pas des caresses que reçoit son enfant?

–Sans doute, mais si tu t’avises de vouloir en disposer, tu t’apercevras vite qu’il ne t’appartient pas. M. le comte ne souffrira jamais la moindre entrave à son autorité paternelle. Il aura, comme les chefs des familles royales, sa raison d’État. C’est alors que tu regretteras de ne pas m’avoir à la rescousse, parce que moi je te ploierais comme un jonc sa vieille branche généalogique.

–Eh bien, je suis moins ambitieuse; si son bonheur était de commander, ce n’est pas moi qui songerais à lui disputer une parcelle de son autorité.

Ces derniers mots furent prononcés d’une voix brève qui n’admettait plus de discussion. La veuve Pepin lorgna sa fille, qui, droite dans l’ampleur de son peignoir sans taille, supporta fièrement ce regard. Alors, changeant de conversation, elle se souvint d’une magnifique occasion de vin de Bagnyuls1864(généralement recommandé aux personnes convalescentes ou débiles) à soixante-quinze francs le baril de vingt-cinq litres, rendu en cave. Elle regrettait vivement que ses moyens ne lui permissent pas d’en faire cadeau à sa petite Cedès; mais qu’est-ce qui empêchait la petite Cedès d’en toucher un mot à son mari, sans dire d’où venait la proposition?

Elle se leva.

–Est-ce que tu es venue de Mâcon à pied? lui demanda sa fille.

–Par ces premières chaleurs!. Non pas, j’ai pris un cabriolet en ville.

–Si tu voulais te rafraîchir?

–Volontiers, il fait si chaud! Et puis.

Elle acheva sa phrase’en frappant doucement sur son gros ventre.

–Veux-tu un verre de bière ou de sirop?

–Oh! un simple doigt de vin.

On apporta une vénérable bouteille de vieux mâcon. Madame Pepin, tout en causant du bonheur d’être mère, de la stagnation des affaires, de la rareté des capitaux. vida peu à peu la bouteille et se retira, après force baisers à sa chère bichonne, pour aller prendre à Mâcon le train de six heures. Elle laissait un effluve de musc derrière elle.

Le soir, après le dîner, un cocher se présenta au château. Il réclamait le prix de sept heures de voiture que madame Pepin avait dédaigné de lui payer. La digne femme s’était fait descendre au portail de la cathédrale et n’en était plus ressortie.

Madame de la Genevraye passa la journée suivante sous une impression pénible. Jusqu’à son mariage elle n’avait guère jugé sa mère. Quoi! elle était la fille de cette coquette fanée, suant l’intempérance et le besoin! Elle songea au passé, à leur modeste logis de la rue du Marché, à cette pauvreté singulière où les prodigalités s’entremêlaient aux privations, à son père, ce travailleur chauve, qui passait des nuits à copier des devis ou des rôles, pour payer les primeurs de sa femme, et qu’on trouva mort, un matin, le front tombé sur le papier, sous la lumière agonisante de la lampe. Elle pénétra alors le secret de ces discussions domestiques, qu’elle surprenait parfois sans les comprendre.

Elle songea surtout à cette manœuvre matrimoniale qui venait de lui être cyniquement révélée. Ainsi, M. de la Genevraye avait été victime des supercheries de sa belle-mère. Il fallait savoir, comme Mercedès, avec quel soin jaloux le comte respectait en lui-même l’honneur de ses ascendants, pour comprendre ce qu’il avait dû souffrir de son erreur. Certes, il aurait sans doute racheté au prix de tous ses biens sa liberté mésalliée. Cependant rien n’avait transpiré de ses désillusions. Sans colère, sans tristesse, il avait accepté le fait accompli. Il s’était montré aussi délicat, aussi dévoué pour Mercedès roturière, qu’il l’eût été pour la plus Rohan des Chabot.

Décidée à ne plus rien cacher à son mari, madame de la Genevraye venait de lui raconter la visite de la veuve Pepin. Au premier mot d’argent, René fit un soubresaut dans son lit.

–Ah! s’écria-t-il, c’est ma faute, j’ai oublié de.

–De quoi?

Le comte parut embarrassé. Il balbutia. Mercedès insista. René, pris au piège, dut s’expliquer. Il faisait à sa belle-mère une pension de six mille francs.

Si ce dernier trait achevait de peindre madame Pepin, il complétait aussi la physionomie de M. de la Genevraye. La supériorité morale du gentilhomme grandissait encore aux yeux de sa femme, et la distance qui la séparait de lui s’augmentait de toute la hauteur de tels sentiments. Entrée par une fraude dans la maison de la Genevraye, elle ne possédait rien, depuis son titre de comtesse jusqu’à sa dernière camisole, qu’elle ne tînt de son mari. Ce contrat véreux qu’il avait respecté, sans y être tenu, c’était elle qui l’avait violé.

Mercedès se trouva plus ingrate encore et plus coupable. Elle avait hâte de pouvoir faire enfin quelque chose pour l’homme qu’elle avait tant méconnu. Altérée de sacrifice et de dévouement, elle bénit, dans l’ardeur de son repentir, cette maternité dont elle se voyait si peu digne. Chacun des tressaillements de son enfant avait des retentissements dans sa concience. Elle l’attendait comme son Messie et comptait les jours.

Une famille d’hirondelles avait repris possession d’un angle de sa fenêtre. Elle suivait leurs ébats domestiques. Image du bonheur espéré. Pour tromper les longueurs de l’attente, elle confiait à son mari ses projets charmants. Elle se plaisait à le faire jouir par anticipation des dédommagements qu’elle lui réservait.

Lui, heureux de voir la gaieté revenue sur le front pensif de sa femme, redoublait de prévenances. A la galanterie du gentilhomme s’ajoutait, depuis peu, l’indulgence paternelle. Sa déférence pour l’épouse s’était légèrement amollie pour la mère. Quand la capricieuse créole exprima le désir d’acheter une quatrième layette, il ne fit aucune observation. Il consentait à passer avec elle la revue des langes, des chemisettes et des jambières. Il la vit même acheter des hochets, des joujoux, jusqu’à des images et des alphabets, sans témoigner la moindre surprise de ces acquisitions prématurées.

Parfois, cependant, un nuage d’incertitude traversait les espérances de Mercedès.

–Pourvu qu’il vive! se disait-elle. S’il allait mourir en naissant!

Mais elle ne tardait guère à se rassurer. Sans doute, la santé de M. de la Genevraye laissait souvent à désirer; pourtant était-il aussi malade que la veuve Pepin voulait bien le dire? Elle-même, d’ailleurs, n’était-elle pas robustement constituée? Son enfant serait magnifique. Le docteur, qui devait s’y connaître, l’avait prédit.

Puis, superstitieuse comme une Espagnole, elle allait à Mâcon consulter clandestinement une somnambule dont elle ne put rien tirer que ces pronostics bizarres: Enfant mâle. gras. violent. mais chevaleresque. La bosse de l’honneur. comme sa mère!...

Par la même occasion, elle fit une visite à la cathédrale et commanda douze messes pour obtenir un garçon. La veille même du jour où elle accoucha, elle faisait brûler vingt cierges de cire bénite à la chapelle de la Vierge.

VIII

Enfin, l’heure tant désirée sonna. Un mercredi, dans la soirée, après quelques symptômes significatifs, madame de la Genevraye éprouva les premières douleurs de l’enfantement.

Toutes les précautions avaient été prises. Depuis trois jours, le docteur Percinal, souriant enfin à l’espoir de s’implanter à la Genevraye, ne quittait plus la gentilhommière, où une chambre lui avait été préparée. La mère Presles, forte de son expérience personnelle, s’était vigoureusement opposée à ce qu’on fît venir une garde de Mâcon.

–Ça me connaît, disait-elle. J’ai reçu le père à sa naissance; personne que moi n’a le droit de toucher à l’enfant.

Son dévouement fut accepté, et le docteur n’eut qu’à s’en louer. Dans l’intervalle de ses souffrances, Mercedès ne pouvait s’empêcher de sourire des bavardages de la bonne femme. Enfin, vers deux heures un quart du matin, le médecin s’écria:

–C’est un garçon!

–Dieu soit loué! fit M. de la Genevraye d’une voix grave.

L’accouchée accueillit cette nouvelle par un sourire de suprême émotion; mais elle ne trouva pas de mots pour exprimer ce qu’elle éprouvait. Les vagissements du nouveau-né répondaient à sa pensée. Son sauveur était venu, son pardon était là!.

–Vous aviez deviné, lui dit son mari.

–Oh! nous lui ferons un beau baptême, n’est-ce pas? soupira-t-elle.

Et elle pensait:

–Ce sera mon baptême aussi.

La mère Presles, qui s’était emparée de l’enfant, s’acquittait des soins délicats dont elle s’était chargée.

–Est-ce assez le portrait de sa mère, hein! répétait-elle. Voyez donc ses yeux, son nez, cette bouche. Il est plus beau que nature!

Et, tout en se hâtant, elle louait sa jolie peau rose, ses reins vigoureux, s’extasiait sur la sonorité de ses cris et la vivacité de ses mouvements. Tout à coup elle s’arrêta.

–Mon Dieu, s’écria-t-elle, qu’est-ce qu’il a au jarret, le pauvre mignon?

–Au jarret? demanda vivement Mercedès.

Percinal regarda le point qu’on lui montrait.

–Ce n’est rien, dit-il. Une petite tumeur, un nævus insignifiant.

Au même instant, madame de la Genevraye poussa un cri rauque, étranglé, et retomba sur son oreiller, après un vain effort pour se dresser sur son séant.

–Maladroite! s’écria le docteur en s’adressant à la mère Presles.

Puis, se penchant sur l’accouchée:

–Quoi? quoi donc? ma chère enfant, qu’est-ce qu’il y a? C’est cette tache qui vous fait peur!. Mais ce n’est rien, absolument rien. Il n’y a pas la moindre adhérence. Oh! j’ai vu de pauvres enfants qui en avaient bien d’autres!.

Mercedès n’écoutait pas. Elle suivait d’un œil hagard les mouvements de son mari examinant, à la lueur des lampes rapprochées, le jarret du nouveau-né que lui montrait la mère Presles tout en pleurant sur son étourderie.

–Ce n’est rien du tout, ma chère amie, dit-il. Tenez, vous allez voir.

–Non, non! je vous crois. Tout à l’heure. Habillez-le.

–Le gaillard vivra cent ans, reprit Percinal, il est membré comme un hercule. Dame! il sera plus fort que son père.

–Bien sûr que Monsieur n’était pas si gros quand il est venu au monde, gémit la mère Presles à travers ses larmes. Il pèse au moins huit livres!

–Avalez-nous ces deux gorgées, ordonna le docteur, et tout ira à merveille.

Mercedès obéit automatiquement. Puis elle resta immobile, sur le dos, muette, le regard fixe, la bouche entr’ouverte.

Les premières lueurs de l’aube traversaient les rideaux et, se mariant aux clartés pâlies des trois lampes, emplissaient la chambre d’un jour faux. Des volées de pierrots criaient dans le parc. L’enfant y mêlait tantôt un vagissement plaintif, tantôt un claquement des lèvres quand la mère Presles appliquait à sa petite bouche le biberon rempli d’eau sucrée.

René admirait son enfant, pendant que l’accoucheur achevait son œuvre. La patiente paraissait ne rien voir, ne rien entendre, ne rien sentir. Elle ressemblait, avec ses cheveux échappés sur l’oreiller, ses bras pendants et sa poitrine nue, à un cadavre d’assassinée. Elle était si absorbée dans son atonie, qu’elle n’entendit pas le docteur répondre à une question:

–Non, la syncope n’est plus à craindre; toutefois cet engourdissement pourrait avoir des inconvénients. Donnez-lui l’enfant puisqu’elle a l’intention de nourrir. Il faut la tenir éveillée.

La mère Presles se pencha sur Mercedès, puis, écartant la camisole de la jeune femme, approcha de son sein légèrement soulevé la bouche du nouveau-né.

A ce contact, madame de la Genevraye tressaillit et, d’un brusque mouvement, elle repoussa la tête de l’enfant en s’écriant:

–Non, non!... je vous en prie!

Son mari la regardait, étonné.

–Oh! tenez, je suis folle, reprit-elle en entendant les cris du nourrisson. Si! si! mettez-le comme vous

voudrez. Voyons, est-ce comme cela!

Et, pressant sa chair sous ses doigts, elle tendait la mamelle à l’enfant qui s’en saisit.

Percinal, sur l’invitation de M. de la Genevraye qui le priait de venir prendre une tasse de café, sortit en promettant de redescendre bientôt. La femme de charge alla manger un bol de soupe à la cuisine, où les domestiques tenaient des propos grivois en attendant les nouvelles.

Dès que madame de la Genevraye fut seule, elle démaillota rapidement le nourrisson et chercha sur sa petite jambe le nævus signalé. Quand elle l’eut trouvé, un pli convulsif crispa ses lèvres. Elle considéra la tache, pendant quelques secondes, avec une sorte d’hébétation.

Cette macule ronde et grisâtre, légèrement convexe, de forme lenticulaire, elle la connaissait depuis longtemps. Son amant aussi en était taché. L’enfant présentait le cachet authentique de son origine, la signature indélébile de l’adultère. Mais ses traits ne présentaient aucune trace de sa filiation. Comme l’avait dit la Presles, il était «tout le portrait de sa mère!» Il en avait le front peu élevé, les sourcils hardis, la bouche étroite, les lèvres fortes et la fine oreille. La teinte brune de sa peau assombrissait sa rougeur congéniale, et ses paupières clignotantes laissaient entrevoir des yeux d’un bleu presque noir. Pourtant, il avait les cheveux châtain clair.

La femme de charge rentra. En voyant sa maîtresse tourner le visage vers la muraille, elle craignit, sans doute, que ce ne fût avec l’intention de s’endormir, car elle entama une dissertation sur les marques de naissance.

Mais, en dépit de ces intéressantes révélations, Mercedès, brisée par la fatigue et les émotions, s’assoupit.

A son réveil, quand elle aperçut le désordre mal réparé de sa chambre et la mère Presles occupée à changer les couches du nouveau-né, elle éprouva quelque difficulté à se rendre compte de ce qui se passait. Puis, se rappelant tout à coup les événements de la nuit, elle referma les yeux comme pour échapper à ce spectacle.

Alors sa vie entière lui apparut.

Toute cette existence qu’elle se rappelait, était-ce bien elle qui l’avait vécue? Tout ce passé qu’elle embrassait d’un coup d’œil, depuis son enfance sentimentale au bord des eaux bleues de la mer des Antilles, jusqu’à sa grossesse rêveuse au bord d’un berceau préparé, elle le voyait de si loin et de si haut qu’elle s’en détachait. Elle sortait du néant, non d’une léthargie. La femme qu’elle avait été n’existait plus. Quelle nouvelle créature se trouvait-elle donc? L’horizon devant elle s’ouvrait sombre, profond comme une nuit d’orage. Le chemin de sa vie descendait vers un gouffre. Cependant elle l’entrevoyait sans frisson. La certitude instinctive de sa perte lui enlevait jusqu’au sentiment de l’effroi.

Quel miracle, en effet, eût pu la sauver? Sa faute avait pris un sang et des os, et vivait pour porter témoignage contre elle. Son amour adultère, incarné dans cet innocent, prenait définitivement place au foyer conjugal. Entre son mari et elle, il y avait désormais un mur de chair infranchissable.

Qu’il était loin, son rêve de réhabilitation!. Sa maternité était corrompue dans son essence. Loin d’être une réparation, sa tendresse pour l’enfant eût été une nouvelle injure au mari. Elle n’avait pas le droit d’être mère. Chacun de ses baisers à son fils serait une récidive d’adultère; il ne lui était pas plus permis de chérir son enfant que son amant. Plus elle serait dévouée, plus elle serait coupable. Tous ses efforts de relèvement aggraveraient sa chute, comme les mouvements d’un nageur, pris dans les herbes, l’enlacent plus étroitement. Elle était condamnée au remords à perpétuité.

René n’avait pas plus qu’elle le droit d’aimer ce bâtard, et chaque caresse qu’il donnerait à l’intrus serait un soufflet pour elle. Mère ou marâtre, sa vie devait être un supplice.

Elle se sentait broyée sous le poids du châtiment. Une torpeur s’emparait d’elle.

Elle en fut tirée par la voix de la mère Presles:

–J’ai oublié de dire à Madame que mademoiselle Edwige était venue trois fois prendre de ses nouvelles. Monsieur l’a rassurée, mais sans l’engager à entrer.

–Il a bien fait.

–Il y a aussi M. Manchard.

–Le fils?

–Non, le père, qui est venu dès cinq heures, ce matin, savoir comment Madame se trouvait.

Mercedès tressaillit. Une peur la prit. L’incident de la tache eût été une révélation pour André et pour son père.

–Que lui a-t-on dit? demanda-t-elle aussitôt.

–Les domestiques ont répondu qu’ils ne savaient encore rien. C’était la vérité. Il repassera tantôt.

–Tu n’as parlé à personne de cette. tache?

–Non, madame.

–Eh bien, tu m’obligeras, ma bonne Presles, de garder pour toi cette ridicule histoire. C’est si drôle, n’est-ce pas, cette espèce de lentille? Cela ferait rire à mes dépens et j’en serais furieuse.

–Non! pour ça, non! Si cela déplaît à Madame, je lui jure bien, sur le saint Évangile, que jamais de la vie la mère Presles.

René survint, suivi de Percinal.

–Eh bien? interrogea le docteur, comment nous sentons-nous?

L’accouchée fit un geste vague.

–Pas d’oppression?

–Non.

–Avons-nous faim?

–Soif.

–Le pouls n’est pas mauvais. Vous pouvez boire un peu de tilleul ou d’orge tiède. Et puis, il faut remettre au sein ce petit gaillard-là, puisqu’il est entendu que vous nourrissez.

Mercedès cherchait le moyen d’écarter cet enfant dont la vue lui faisait mal, dont les cris la poursuivaient, dont le contact lui brûlait la poitrine.

–Nourrir! docteur, répondit René, mais c’est son rêve! Voilà trois mois qu’elle se ménage ce bonheur. La jolie nounou qu’elle fera!

–Si je le puis? murmura la jeune mère.

–Vous en avez trop le désir pour ne pas pouvoir.

–Nous allons bien voir, dit Percinal.

Tandis que le docteur, ses lunettes d’argent sur le bout du nez, procédait à cet examen, René caressait doucement la joue du nouveau-né en lui disant:

–Comment ne t’aimerais-je pas? Petit malin, tu t’es fait la miniature de ta mère.

–Quelle fatalité! s’écria le médecin, vous ne pouvez pas nourrir.

–Vraiment! fit Mercedès avec une satisfaction retenue.

–Pourquoi cela? demanda René.

–La conformation des seins ne le permet pas.

–Cependant, fit M. de la Genevraye, il me semblait que.

–N’en croyez rien, monsieur le comte. L’enfant s’épuiserait.

–Mais avec un bout de sein?

– Mauvaise invention. Ces instruments fatiguent les enfants et peuvent blesser la mère. J’ai vu des abcès graves causés par la pression de ces tétines. Mieux vaudrait encore l’allaitement artificiel du biberon.

M. de la Genevraye dut se rendre.

Mercedès se sentit soulagée d’un grand poids. Son mari s’attachait à la consoler en lui faisant observer qu’elle ne jouirait pas moins de leur enfant, qu’elle ne le perdrait pas de vue un seul instant.

Après avoir donné quelques conseils sur le choix de la nourrice et le régime de l’enfant, Percinal déclara qu’il ne reviendrait pas avant cinq heures.

–Surtout, ajouta-t-il, gare aux courants d’air? Mangez un peu tantôt: un filet de sole ou un blanc de poulet. quelque chose de léger. Mais ne recevez personne; pas de visites. Parlez le moins possible.

–Un mot seulement, dit Mercedès d’une vuix faible. Je ne vous cache pas, docteur, que je suis tout à fait. vexée de cette. tache, et je ne serais pas du tout flattée qu’on sût... que dans le monde.

–Oh! rassurez-vous, protesta le vieillard, la discrétion est un de nos devoirs professionnels, même quand il s’agit–comme ici–d’un enfantillage. Car ce nœvus, je me plais à vous le répéter, ne signifie rien de plus qu’un signe sur la joue d’une brune, ou une éphélide sur celle d’une blonde.

Et il ajouta en riant:

–C’est un tatouage naturel; ça servira à le faire reconnaître.

René, conseillé par Percinal, ne voulait pas d’une nourrice de la ville. Il fit venir de la campagne une «payse» de la mère Presles, grosse fille de dix-neuf ans, qui avait des mains rouges, garnies d’engelures, et mangeait deux livres de pain à chaque repas.

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Дата выхода на Литрес:
15 января 2025
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280 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066316150
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