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André Laurie
Mémoires d'un collégien russe

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066304980
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII

CHAPITRE PREMIER
Table des matières
L’ACCUSATION
Je m’appelle Dmitri Fédorovitch Térentieff. Je viens d’avoir seize ans. Depuis la rentrée de Pâques, je suis élève de Prima au gymnase Saint-Vladimir à Moscou. Il y a deux ans que je fréquente, comme externe, les cours de ce lycée.
En ce moment, la plus épouvantable et aussi la plus injuste accusation pèse sur ma tête. C’est au fond d’un sombre cachot que j’écris ces lignes. J’y vois à peine, tant la lucarne qui m’éclaire est étroite; mais je n’en persiste pas moins dans mon projet: écrire ma justification, me prouver à moi-même, par le récit fidèle et sincère de toute ma vie, que je suis innocent du crime affreux dont on m’accuse...
Je crois connaître le coupable; c’est un de mes camarades du collège. Un mot de moi suffirait peut-être à le faire enfermer à ma place dans cette noire prison, où l’on m’a amené il y a deux jours... Il habiterait ce réduit humide, peuplé de rats et de cafards... Je les entends courir sous la paille pourrie qui me sert de couche... Il prendrait de la main du geôlier le pain noir et la cruche d’eau qui sont ma ration quotidienne. Il sentirait ses doigts et ses pieds s’engourdir au souffle de la bise qui passe entre les barreaux de ma lucarne. Il porterait les bracelets de fer retenus par une lourde chaîne. Ce serait lui l’accusé, le criminel, le réprouvé... Mais comment accuser un autre sans preuves?... Surtout quand cet autre est un condisciple, et quand je ne puis alléguer contre lui que des présomptions assez vagues en somme, et aussi l’antipathie qu’il m’a toujours inspirée?... Non. Je souffre trop moi-même d’être frappé injustement pour risquer d’infliger cette souffrance à un innocent. Je n’ai que des soupçons. Rien de positif. Je me tairai donc.
Mais à moi-même je puis parler franchement, et je ne me fais aucun scrupule de tracer sur ces pages, destinées à moi seul, — et de l’écriture secrète que je viens d’imaginer tout exprès pour me donner cette satisfaction, — le nom de Capiton Karlovitch Strodtmann. C’est lui que je crois coupable du crime dont on m’accuse.
Je vais commencer par conter l’événement étrange qui m’a conduit ici, — dans ses grandes lignes tout au moins, puisque j’en ignore les détails, bien que des charges écrasantes pèsent sur moi.
Nous sommes aujourd’hui au 17 avril. Le 14 de ce mois, j’arrivai à sept heures du matin, comme d’habitude, au gymnase Saint-Vladimir. Deux agents de police aux collets rouges se tenaient aux abords du lycée; deux autres à l’intérieur de la cour.
Ils m’entourèrent aussitôt. Et, tandis que je restais là, surpris, regardant mes camarades groupés curieusement autour de la porte, le brigadier me dit:
«Vous êtes Dmitri Térentieff?
— C’est mon nom, répliquai-je.
— Suivez-moi.»
Je suis monté chez le directeur, précédé du brigadier, accompagné de deux agents.
M. Pérevsky se trouvait dans son cabinet. Lui si calme à l’ordinaire, lui qu’on a surnommé «le savant perdu dans les nuages», il se promenait avec agitation de long en large; ses lunettes étaient relevées sur son front; il froissait des papiers dans ses mains.
Comme j’entrais dans la pièce avec le brigadier, M. Sarévine, le surveillant général, escorté de plusieurs de nos maîtres, parut par une autre porte.
Le directeur s’assit alors. Il me considéra un instant d’un air troublé que je ne lui avais jamais vu; puis:
«Dmitri Fédorovitch Térentieff, commença-t-il, il s’est passé ici des faits de la plus haute gravité, qui, par malheur, vous compromettent beaucoup... Vous allez être interrogé. Répondez franchement et sans rien déguiser... Paul Pétrovich Sarévine, je vous donne la parole. Questionnez l’accusé. »
Je restai frappé de stupeur par ce préambule, et tellement abasourdi de ce qui se passait que je n’entendis pas d’abord la question du préfet des études. Je le regardai en silence, me demandant à part moi ce qu’on me reprochait.
M. Sarévine est un homme de quarante-huit ans environ, très grand, très fort, qui m’a toujours paru ressembler à un colonel de la garde impériale. Il porte une longue moustache noire, et il a des sourcils épais qui couvrent presque ses yeux lorsqu’il est irrité et qu’il les rapproche. Sa sévérité, ou plutôt son amour de la discipline poussé presque au fanatisme, en fait dans le collège un personnage autrement redoutable que notre bon directeur, qui, retombé dans son fauteuil, m’examinait avec plus de tristesse que de colère.
«Dmitri Térentieff, dit M. Sarévine, omettant peut-être avec intention mon nom patronymique, regardez ce papier et dites s’il vous appartient.»
Je me troublai légèrement; c’était une feuille de papier à musique, sur laquelle, la veille, à l’étude, j’avais commencé à transcrire une mélodie de ma composition, au lieu de préparer ma tâche du lendemain. Sans doute, j’allais être puni pour cette infraction à la discipline, — car c’est là un point sur lequel notre surveillant général ne transige jamais. Aussi fut-ce presque à voix basse que je murmurai une excuse.
«Ce papier est-il à vous, oui ou non? reprit M. Sarévine d’un ton plus sévère.
I
AU COMBLE DE LA SURPRISE, JE REGARDAI CETTE PAGE.

— Oui, Monsieur, répondis-je enfin.
— Est-ce vous qui avez écrit ceci?» continua M. Sarévine en me présentant le revers de la feuille.
Je considérai avec stupeur les quelques lignes qui couvraient le papier. Je n’avais rien écrit, hier, sur cette feuille, que j’avais achetée neuve le matin même. Cependant il n’y avait pas de doute, c’était bien là mon écriture. Je retrouvais les boucles de mes b, le petit trait par lequel je termine la lettre jate, et surtout mes majuscules, presque semblables à celles des caractères d’imprimerie, — en un mot, toute l’apparence de mon écriture, qui est large, pleine, plus grande que celle de la plupart de mes camarades.
Au comble de la surprise, je regardai cette page, lisant et relisant, sans en comprendre le premier mot:
Condamnation à mort du sieur Gavruchka, portier du gymnase Saint-Vladimir.
«Répondez! me dit alors M. Sarévine. Reconnaissez-vous cette feuille? Est-ce vous qui avez tracé ces lignes?
— C’est mon écriture, répliquai-je, mais ce n’est pas moi qui ai écrit cela.
— Mon enfant, mon enfant, interrompit alors le directeur avec agitation, dites la vérité ! On peut pardonner une faute, si grave qu’elle soit, quand elle n’est due qu’à l’étourderie; mais l’obstination et le mensonge ne font que l’aggraver.
— Ivan Alexandrovitch Pérevsky! répondis-je alors de l’accent le plus sincère, mon père ne mentait jamais. Il m’a appris à ne point mentir. Ce que j’ai dit est vrai.
— Prenez garde! dit M. Sarévine. Je vous avertis que vos paroles pourront avoir pour vous de graves conséquences. Persistez-vous dans vos dénégations?
— Oui, Monsieur. Ce n’est pas moi qui ai écrit ces mots. J’en ignore même le sens.
— Bien!» dit M. Sarévine. Et, se tournant vers un personnage que je n’avais pas aperçu d’abord, assis dans l’embrasure d’une fenêtre: «Vous écrivez tout, monsieur Golovetchor?
— Oui, je sténographie,» répondit celui-ci.
Je reconnus mon ancien professeur de Tertia, devenu greffier de l’enquête. Que voulait dire tout cela, grand Dieu?
«Faites entrer le témoin Strodtmann,» dit le préfet des études.
On introduisit mon camarade de la deuxième division de Prima.
C’est un garçon qui ne m’a jamais été sympathique. Il est Allemand par son père, Russe par sa mère. Nous sommes du même âge. Il est grand, de ma taille à peu près; comme moi il a des cheveux blonds, et il porte la casquette blanche.
Il est, ainsi que moi, un des élèves les plus médiocres de la classe de Prima. Il n’obtient, pas plus que moi, de bonnes places au concours, ni de succès à la fin de l’année... En un mot, il y a entre nous une certaine ressemblance, mais toute superficielle, je me hâte de le dire. Au moral, — du moins je l’espère, — nous ne nous ressemblons aucunement.
Je ne pus croire d’abord qu’il venait déposer contre moi... je dus cependant me rendre à l’évidence.
«Capiton Karlovitch Strodtmann, dit le préfet des études, racontez les faits qui sont à votre connaissance.»
Capiton, qui était d’une pâleur inaccoutumée, rougit légèrement à ces paroles, et il me parut qu’il évitait mon regard.
«Voici, dit-il d’un ton assez dégagé. Hier, à quatre heures, après la classe du soir, je restai, selon mon habitude, à l’étude pour terminer ma version grecque. Nous étions peu nombreux, huit ou neuf élèves, je crois, entre autres mon camarade ici présent, Dmitri Fédorovitch Térentieff. Ayant à chercher un mot dans mon dictionnaire grec, je m’aperçus que je l’avais laissé chez moi. Tous mes camarades se servaient du leur, excepté Térentieff qui écrivait sur une grande feuille de papier. Je m’approchai de lui pour le prier de me prêter son lexique, et lui, me voyant venir, cacha ce qu’il écrivait, si bien que je ne pus rien lire. J’eus cependant le temps de voir de gros caractères, écrits sur une feuille de papier à musique.
— Dmitri Térentieff, dit M. Sarévine, interrompant la déposition de mon condisciple, reconnaissez-vous l’exactitude de ces faits?
— Oui, répliquai-je, excepté ce qui concerne les gros caractères écrits sur la feuille. C’était de la musique que j’écrivais... des notes et non des mots.
— Pourquoi l’avez-vous cachée lorsque votre camarade s’est approché de vous?
— Parce que... c’était...»
Je m’arrêtai, embarrassé ; je répugnais à avouer la vérité ; c’est que cette musique était de ma composition! Comment confesser ce que tout le monde ignore, que la musique est l’intérêt, le charme, la passion de ma vie? Comment dire que sans cesse des mélodies inconnues, entraînantes, irrésistibles, emportent mon âme loin, bien loin, du grec et du latin, du gymnase de Saint-Vladimir et de Moscou, là-haut dans les espaces bleus, infinis... Pouvais-je confier à des auditeurs indifférents, peut-être hostiles, que je rêve d’abandonner la science pour l’art, les lettres pour la divine harmonie, et que la composition d’une symphonie hante mon esprit jour et nuit; qu’hier encore en étude, j’en transcrivais un des motifs!... A quoi bon dire à tous mon secret, le livrer à la risée de mes camarades, à l’ironie de mes maîtres?...
Je me tus.
«Votre silence est accusateur, dit M. Sarévine après un moment. Répondez. Pourquoi vous êtes-vous caché de votre camarade?
— Je ne voulais pas qu’il vît ce que j’écrivais.
— Mais pourquoi cela?
— Permettez-moi, Monsieur, de taire mes raisons.»
Un murmure désapprobateur se fit entendre. Le directeur eut un geste de découragement; puis, s’adressant à moi avec bonté, il m’engagea à ne pas m’obstiner dans le silence. Mais je ne pus me résoudre à parler.
«Achevez votre déposition, Strodtmann, dit le préfet des études.
— Je revins à ma place, reprit Capiton, et je me remis à ma version. Un peu avant cinq heures, M. Sarévine entra dans la salle. Je tournai instinctivement les yeux vers Térentieff et je le vis enfermer précipitamment dans son pupitre la grande feuille de papier. M. Sarévine fit sa tournée et sortit Dmitri Fédorovitch parut étudier avec attention, ses livres ouverts devant lui, aussi longtemps que M. le surveillant général fut présent. Cinq minutes plus tard la cloche sonna. Dmitri sortit l’un des premiers; il portait sous son bras sa serviette contenant probablement la feuille en question. J’en eus bientôt la certitude.
— Capiton Strodtmann se trompe, dis-je à cet instant; j’ai laissé cette feuille dans mon pupitre, pliée sous mes cahiers!
— Laissez parler le témoin, dit M. Sarévine.
— Dmitri était parti sans reprendre son dictionnaire, continua d’une voix calme Capiton Strodtmann, je voulus le replacer dans son pupitre, et, avant de quitter la salle, je me dirigeai vers sa place.
— Y avait-il encore quelques-uns de vos camarades en étude?
— Non, tous étaient sortis. Il n’y avait que le portier Gavruchka, qui resta le dernier dans la salle. En ouvrant le pupitre de Dmitri, je pensai tout à coup au mystérieux papier; je voulus savoir ce que c’était, et je me mis à le chercher parmi les papiers de mon camarade...
— C’est trop fort, m’écriai-je avec indignation. Quelle impertinence! oser fouiller dans mes papiers et s’en vanter, par-dessus le marché !...
— Je vous ai déjà dit de laisser parler le témoin, dit M. Sarévine de sa voix brève. Que se passa-t-il alors?
— Pendant que je remettais en ordre les papiers de Térentieff, notre camarade Serge Arcadiévitch Kratkine revint dans la salle.
— Que cherches-tu là ? me demanda-t-il. Pourquoi fouilles-tu dans le pupitre de Dmitri? Tu sais que cela ne lui plaît pas.
— Je remets son dictionnaire en place, lui dis-je, croyant inutile, par égard pour Dmitri, de parler du papier dont il faisait mystère et qui du reste ne se trouvait pas dans le pupitre. Il l’avait emporté, ainsi que je le supposais.»
A ce moment du récit de Capiton Strodtmann, je fus saisi d’un violent accès de colère. Son indiscrétion, la manière dont il mêlait le faux avec le vrai pour m’accuser me causèrent tout à coup une véritable exaspération.
«Où veux-tu en venir? m’écriai-je. Après avoir eu l’impardonnable indiscrétion de fouiller dans mes papiers pour y découvrir mes secrets, tu oses encore mentir et dire que le feuillet n’y était pas... C’est donc que tu l’as pris!... car, si j’ignore dans quel but tu inventes tout cela, je te connais assez pour soupçonner que tu complotes quelque chose de très bas et de très vil.»
A ces mots, prononcés par moi dans l’ardeur de la colère:
«C’est donc que tu l’as pris!» je vis distinctement le visage pâle de Strodtmann devenir livide. Il me jeta un regard si venimeux et si troublé que j’en restai saisi moi-même; mais personne que moi ne parut remarquer son émotion.
«Votre emportement même vous accuse, interrompit M. Sarévine d’un ton de froideur glaciale. Continuez, témoin.
— Mais, monsieur le surveillant, il ment! criai-je encore. Il prétend n’avoir pas trouvé ce papier, — parfaitement innocent d’ailleurs, — et moi j’affirme l’avoir laissé dans mon pupitre, au milieu de mes cahiers. Certes, je l’y croyais en sûreté !... En somme, je n’avais tracé sur la feuille que deux ou trois lignes de musique... Qui donc a eu l’impertinence de la prendre, d’y mettre cette inscription ridicule et d’imiter mon écriture, par surcroît... C’est à n’y rien comprendre. Et si ce n’est pas dans mon pupitre qu’on l’a pris, où est-ce?
— Ce n’est malheureusement pas dans votre pupitre que nous l’avons trouvé, dit alors M. Pérevsky d’une voix grave et en pesant chacune de ses paroles. Ce papier, Dmitri Térentieff, a été relevé ce matin par M. Sarévine, en ma présence, dans la loge du portier Gavruchka, l’infortunée victime de l’acte criminel dont vous êtes l’auteur présumé.
— Gavruchka?... victime?...» répétai-je sans comprendre.
En effet, ce n’est pas dans ce rôle-là que j’avais connu Gavruchka jusqu’à ce jour; c’était bien plutôt dans celui de tortionnaire. Depuis des années, des générations d’élèves grands et petits ont été unanimes à maudire ce tyran domestique et à détester son autorité taquine et humiliante. J’ai supposé, en entendant les paroles du directeur, qu’on lui avait fait quelque niche.
«On a peut-être voulu faire une plaisanterie à Gavruchka en se servant de mon papier, ai-je dit alors; mais je ne sais rien à ce sujet et je ne m’ensuis pas mêlé.
— La «plaisanterie» a été forte, dit M. Sarévine. Gavruchka gisait sans connaissance dans sa loge, ce matin à sept heures. Tout indiquait un attentat commis contre sa personne, qu’on a cru consommé. La victime était et est encore hors d’état d’articuler un mot. Peut-être succombera-t-elle aux mauvais traitements qu’elle a subis. Il y a eu commotion cérébrale. Des charges écrasantes pèsent sur vous. Vous ferez sagement d’avouer sans retard votre forfait, de nommer vos complices, de nous expliquer comment une «plaisanterie » a pu dégénérer en crime. Gavruchka ne porte pas de traces de violence; on suppose que c’est peut-être le saisissement qui l’a terrassé lorsqu’il a lu ou entendu l’inepte sentence de mort écrite par vous sur ce papier... Expliquez-vous franchement, je vous le conseille une dernière fois.»
Je restai atterré à ces mots! Gavruchka à l’agonie! et moi, Dmitri Fédorovitch, accusé d’être son assassin!... Et on me disait cela tout tranquillement! on me croyait capable d’un crime!... C’était à en devenir fou. Pendant un moment la tête me tourna.
Impuissant à prononcer un mot, j’écoutai en silence la déposition des autres témoins.
Serge Arcadiévitch Kratkine, mon meilleur ami, est venu d’abord. Il a confirmé le rapport de Capiton Strodtmann, quant à sa présence dans la salle d’études; ils sont sortis ensemble du collège. Serge est convaincu que je suis innocent; mais il n’a aucune preuve, et il a même reconnu l’écriture comme étant la mienne. Plusieurs de mes camarades, entre autres Grichine Jégor, ont déposé dans le même sens.
Après eux on entendit la déposition d’un des agents de police. Il déclara m’avoir vu entrer dans la loge de Gavruchka la veille, vers huit heures du soir. Il me reconnut sans hésitation. Je portais les mêmes vêtements, la même casquette blanche.
«Qu’êtes-vous venu faire hier soir chez Gavruchka?»
La réponse ne m’embarrassa pas. Je n’avais qu’à dire la vérité.
«En rentrant chez moi hier soir, je me suis aperçu que j’avais oublié d’emporter mon dictionnaire grec; je l’avais prêté à Strodtmann, ainsi qu’il l’a dit. Je n’avais pas encore fait ma version, et il fallait la remettre ce matin.
— Qu’aviez-vous donc fait en étude?
— Devant une accusation aussi grave, je n’hésite plus à le dire. J’ai passé toute l’heure d’étude à transcrire une mélodie que j’avais dans la tête et qui m’empêchait de penser à ma version. Je voulais la faire ce soir chez moi. C’est dans l’espoir que Gavruchka me permettrait d’entrer dans le gymnase et dans la salle pour prendre mon dictionnaire, que je suis revenu. J’ai frappé à la petite porte, à droite du grand portail, celle qui donne directement dans la loge. Gavruchka m’a ouvert lui-même. Je suis entré, je lui ai exposé ma requête. Il a absolument refusé de m’ouvrir la classe, disant que c’était contraire aux règlements; je suis reparti aussitôt...
— Combien de temps êtes-vous resté dans la loge du dvornik? a demandé le directeur.
— Une minute, deux tout au plus.
— Avez-vous vu ressortir l’accusé ? demanda M. Sarévine à l’agent de police.
— Non, ou du moins pas seul. Après l’avoir vu entrer dans la loge, j’ai continué ma ronde jusqu’au bout de la rue, puis dans la rue voisine; cela m’a bien pris une demi-heure. Je n’ai plus pensé au jeune homme, lorsque, à minuit moins un quart, me trouvant à cinquante mètres environ du gymnase, la petite porte s’est ouverte avec précaution. Trois jeunes gens en sont sortis ensemble; l’un était grand, de la taille et de l’allure de Térentieff, les deux autres plus petits. Ils portaient de longs touloupes, des plaids remontés jusque sur le nez, et le plus grand des trois avait la casquette blanche de la première classe du gymnase. Étonné de les voir sortir du lycée à cette heure, je me mis à marcher derrière eux. Ils allaient très vite et se séparèrent sans mot dire au coin de la rue. Je continuai à suivre le plus grand, et je pus voir, à la lueur du gaz, qu’il avait les cheveux blonds. Je me sentis certain que c’était le jeune homme que j’avais vu rentrer au gymnase à huit heures. Pourtant, je dois dire que le témoin Strodtmann a les cheveux de la même couleur, et qu’il ressemble autant que l’accusé au jeune homme que j’ai filé hier soir.»
A ce moment de la déposition de l’agent de police je rencontrai le regard de mon condisciple; il verdit littéralement, et, à l’instant même, éclata dans mon esprit la conviction, qui n’a fait que s’accroître depuis, que le coupable du crime dont il veut me rendre responsable, c’est lui. Je regardai les assistants; mais aucun, à ma grande surprise, ne parut remarquer son agitation, et l’agent continua:
«J’ai suivi le jeune homme jusqu’à la Pétrovka. Là, il s’est dissimulé dans un coin sombre, ou bien il est entré dans une maison, ou peut-être s’est-il jeté dans une rue voisine. Quoi qu’il en soit, je l’ai perdu de vue, et je n’ai pu le retrouver. N’ayant après tout aucune raison de l’incriminer, j’abandonnai la poursuite, et je n’aurais sans doute plus pensé à lui, si, ce matin à la première heure, un garçon de salle du gymnase n’était venu en toute hâte chercher l’ispravnik . Je l’ai accompagné à Saint-Vladimir, et, dans la loge du dvornik, nous avons trouvé réunis M. le directeur et M. le préfet des études. Devant eux était agenouillé le portier Gavruchka les yeux bandés, le front sur une table, les mains en avant, une serviette tordue en corde posée sur la nuque. Il était sans connaissance. Par terre M. Sarévine a ramassé le papier contenant la sentence de mort. Ce matin j’ai assisté au défilé des élèves entrant au gymnase; j’ai reconnu sans hésitation en Térentieff le jeune homme qui est entré à huit heures chez Gavruchka. Je n’ai pu réussir à reconnaître ceux qui l’accompagnaient lorsqu’il est sortià minuit.»
Après la déposition de l’agent, je suis resté confondu, anéanti. Parviendrai-je à me disculper? Comment prouver que ce n’était pas moi?... Si seulement Gavruchka pouvait parler!...
«Vous persistez à dire que vous êtes sorti immédiatement de la loge du concierge? m’a demandé le directeur.
— Oui, Monsieur, immédiatement; je n’ai pas vu en sortant l’agent de police que j’avais aperçu lorsque je suis entré. La rue était solitaire, comme l’est toujours ce quartier. Je ne crois pas avoir rencontré une seule personne...
— Où avez-vous passé la soirée?
— J’avais l’intention de rentrer chez moi, pour faire ma version; mais cela ne m’étant plus possible sans dictionnaire, je suis allé au concert de la Porte-Dorée, où je suis resté jusqu’à minuit environ.
— Quelle place avez-vous prise?
— Un billet de 3e galerie de pourtour, que j’ai payé à la caisse en entrant.
— Quels morceaux avez-vous entendus?
— De la musique instrumentale: la Symphonie héroïque de Beethoven; un morceau de la Damnation de Faust de Berlioz; des valses de Brahcus, une mélodie de Rubinstein.
— Il lui a été facile de lire le programme, dit M. Sarévine à demi-voix. A quelle heure êtes-vous rentré chez vous?
— A minuit un quart.
— Avez-vous parlé à quelqu’un?
— Au dvornik de la maison que j’habite, dans la Pétrovka...
— Ah!... Vous habitez la Pétrovka, dit M. Sarévine en échangeant un regard avec l’agent. Si on ne retrouve personne qui vous ait vu et reconnu au concert, cela sera fort grave.
— Dmitri Térentieff, me dit alors le directeur, vous le voyez, toutes les dépositions sont contre vous. Encore une fois nous vous engageons à nous révéler la vérité, à dénoncer vos complices, afin d’alléger les charges qui pèsent sur vous.
— Je suis innocent, Monsieur, je n’ai pas de complices. Je le jure sur l’honneur. Je n’ai rien su de toute cette affaire, et c’est vous qui m’avez appris le triste état où se trouve Gavruchka; je l’ai vu pour la dernière fois hier soir à huit heures, en parfaite santé.»
Le directeur s’est alors levé.
«Messieurs, a-t-il dit aux agents, faites votre devoir. Les dénégations de l’accusé m’obligent à vous l’abandonner. Il ne nous reste plus qu’à employer tous nos efforts pour découvrir ses complices.»
Le brigadier s’est approché de moi:
«Au nom du tzar je vous arrête!» m’a-t-il dit.
Il m’a passé les menottes, et je suis descendu au cliquetis de mes chaînes, entre deux agents.
Au bas du grand escalier, dans la cour, tous les élèves de Prima étaient groupés, curieux et inquiets, attendant le retour de ceux d’entre eux qui avaient été appelés en témoignage.
Un affreux sentiment de honte, de rage impuissante, me saisit lorsque je me vis, dans cet équipage ignominieux, donné en spectacle à mes camarades.
La plupart étaient silencieux et tristes; quelques-uns, voulant peut-être écarter par là tout soupçon de complicité, s’éloignaient de moi avec horreur, criant: «Ouf! ouf!» d’un air d’indignation, ou crachant en signe de mépris.
Mais, comme je traversais la cour, mon brave ami Serge Arcadiévitch Kratkine se jeta à mon cou.
«Courage! cria-t-il. Tu es innocent! Nous en sommes convaincus, et je ne t’abandonne pas. Crions tous: «Vive
«Dmitri Fédorovitch Térentieff!...»
Quelques-uns de nos camarades, Grichine Jégor entre autres, qui s’approcha de moi pour me serrer la main, joignirent leur voix à la sienne; après quoi je franchis la grille.
Dix minutes plus tard j’étais en prison.
J’ignore quel sera mon sort. Je vais être interrogé sans doute, obligé de comparaître devant un tribunal. Depuis que je suis seul ici, toute ma vie se retrace involontairement à mes yeux. Les souvenirs des jours heureux m’obsèdent. Je revois comme en résumé mon existence entière; il me semble y trouver des matériaux pour ma défense; peut-être le récit sincère de toutes mes actions, de tous mes sentiments, aidera-t-il à me disculper.
Mais il se fait tard déjà. Le jour ne pénètre presque plus dans ma cellule. Je suis obligé de m’arrêter. Demain je continuerai ce récit; ou plutôt je commencerai mes mémoires. Cela me servira à tromper l’ennui d’une captivité qui menace d’être longue. J’ai demandé et obtenu une provision suffisante de papier, d’encre et de plumes.
Oui, l’oisiveté forcée de ces longues journées m’a trop pesé ; en me rappelant les jours heureux j’oublierai les tristesses de l’heure présente.
La nuit tombe. J’entends les rats remuer la paille de mon grabat. Ils doivent être nombreux, à voir la manière dont ils ont entamé mon pain de seigle... J’en ai le frisson... Est-ce que j’aurais peur, par hasard?... Non! Dmitri Fédorovitch Térentieff ne saurait avoir peur; il est fils d’un honnête homme, il est complètement innocent du crime dont il est accusé ; il est tranquille. Une bonne conscience est le meilleur oreiller, même sur la paille humide d’un cachot hanté par les rats.
CHAPITRE II
Table des matières
SOUVENIRS D’ENFANCE
Mes premiers souvenirs me représentent la demeure de mon père, lieu de ma naissance, située au bord d’un village écarté de la Petite-Russie. Notre vieille izba s’élevait isolée, tournant le dos à la route, entourée d’un jardinet inculte et de quelques hangars et dépendances délabrés. Nous étions à l’écart des autres habitations du village, irrégulièrement groupées autour de la maison seigneuriale. Cette maison appartenait, ainsi que toute la contrée environnante, à une veuve riche et excentrique, la princesse Lébanoff. Elle passait la plus grande partie de l’année à Pétersbourg, et ne venait en exil à Sitovka que lorsque la nécessité de recueillir ses rentes en personne l’y forçait. Excepté pendant ces rares visites, les fenêtres du château restaient closes, et les grands arbres du parc ne servaient qu’à abriter les ébats des gamins du village, qui s’y introduisaient en dépit de tous les efforts de l’intendant Ivan Tchernigov pour déraciner cet abus.
Le pauvre homme en était grandement indigné. Souvent on l’entendait se répandre en plaintes contre nous, avec le maître d’école allemand, qui avait toujours aussi cent tours de notre façon à lui conter.
Parmi les jeunes garnements qui faisaient ainsi la vie dure à l’intendant de Mme Lébanoff, aussi bien qu’à l’antique magister, j’occupais, je ne crains pas de l’affirmer, un rang prééminent. S’il s’agissait de commander une expédition contre nos supérieurs naturels, au dedans ou au dehors du village, toujours j’étais le chef. Je déployais une imagination qui m’étonne encore pour combiner des incidents et empêcher ainsi les cours réguliers de la classe. Tantôt maître Johann Lebewohl, voulant prendre une prise de tabac, introduisait pieusement ses deux doigts dans sa tabatière de corne et les portait à son nez. Mais, hélas! au lieu de l’arome délicat et pénétrant qu’il humait par avance, une pincée de poivre venait lui piquer cruellement les narines et arracher de ses yeux des larmes cuisantes, accompagnées de formidables éternuements. Les coupables profitaient du tumulte pour se glisser à pas de loup sous les bancs et prendre la clé des champs. Quand le patient reprenait haleine et cherchait, tout en s’essuyant les yeux, les auteurs de ce mauvais tour, nous étions déjà loin, et sa colère tombait sur les innocents.
Ceux-ci, malgré la répétition fréquente de la scène, restaient généralement insensibles à ses souffrances ainsi qu’à ses reproches, et de plus ils n’y comprenaient rien. Le paysan russe est doué, dès l’enfance, d’un flegme, d’une impassibilité que rien ne trouble. Si même, emporté par une injuste indignation, maître Lebewohl distribuait quelques taloches, on les acceptait avec résignation, en se consolant par le dicton: «Le ciel est haut, le tzar est loin.» Ce qui est une manière de dire qu’il faut savoir supporter ses maux avec résignation et ne point regimber contre l’inévitable.
II
AU LIEU DE L’AROME DÉLICAT, UNE PINCÉE DE POIVRE VENAIT LUI PIQUER LES NARINES.

Un autre jour, le magister voulut tracer au tableau noir les caractères et les figures destinés à nous inculquer la science. Point! Une poix gluante enduisait toute la surface du tableau et arrêtait sa craie agile au milieu de ses arabesques. Ou c’était sa plume de fer qui se trouvait collée dans l’encrier. Aucun effort ne réussissait à l’en arracher. Ou encore, c’était le bâton d’épine avec lequel il nous tenait en respect qui se trouvait égaré. Or, le maître ne pouvait professer, assurait-il, que son bâton sous le bras. L’heure de classe se passait à le chercher, et, ce temps écoulé, rien n’aurait pu nous tenir enfermés. Avec un cri de joie discordant, nous nous élancions au dehors comme une bande de poulains sauvages de l’Ukraine.
Le bâton se trouvait tantôt dans le lit du maître, tantôt à demi consumé dans le poêle, et grande était alors sa satisfaction mélangée de colère.
«Encore un tour de ce maudit Dmitri Fédorovitch!» disait-il en grommelant. Et, il faut l’avouer, il était généralement dans le vrai en me considérant comme l’auteur de ses maux.
J’avais en effet pour l’étude et pour toute autorité, autre que celle de mon père, une aversion singulière. Je n’étais heureux que seul, courant à perdre haleine dans la campagne déserte, me grisant de l’air froid qui souffle du steppe. Parmi mes camarades de classe, je ne comptais pas un ami. Ils me servaient d’instruments pour jouer quelque tour au maître; mais, une fois ma liberté conquise, je m’éloignais d’eux sans mot dire, et, traversant tout le village, je me perdais au loin pendant des journées entières. Je marchais droit devant moi, les mains enfoncées dans les poches de mon charovar , rêvant à tout, au monde, sans jamais éprouver le besoin d’un confident ou d’un ami. Je ne reparaissais que le soir, affamé comme un jeune loup, et je rentrais aussi tranquillement chez nous que si ma conduite n’avait rien eu de répréhensible.
«Te voilà, Dmitri! disait mon père en soulevant sa tête du fond de son vieux fauteuil délabré. Tu auras fait l’école buissonnière toute la journée; je le vois à ta mine... Tu seras donc toujours un paresseux incorrigible!... Après tout, mon garçon, amasse de la santé, va, je ne m’y oppose pas! C’est encore ce que tu peux faire de plus sage...»
Et mon bon père se laissait retomber épuisé dans son fauteuil. Je le considérais avec un respect attendri, comme un être faible et délicat, d’une tout autre pâte non seulement que les moujiks de Sitovka, mais encore que moi-même, le rude et fort garçon, qui l’aurais soulevé du bout du doigt, me semblait-il...
Mon père était médecin. A vingt ans, n’ayant pas encore conquis son diplôme, il avait épousé sa cousine, Alexandra Pavlovna Latkine, fille d’un gentilhomme ruiné, qui était mort, la laissant sans appui et dans un complet dénuement. Le jeune étudiant et sa femme avaient d’abord vécu à Moscou presque dans la misère. Un peu plus tard, quand mon père fut docteur, il hérita d’une parente éloignée le petit bien et la vieille masure de Sitovka, et ils allèrent s’y fixer, heureux d’avoir un abri assuré. C’est là que je vins au monde et que ma jeune mère mourut peu de temps après ma naissance.
Mon père était doué d’une intelligence exceptionnelle. Ses études en témoignaient, et déjà, malgré les difficultés qui entravaient sa carrière, il avait réussi à se faire un nom dans la science; mais, après la mort de ma mère, sa santé, déjà compromise, acheva de se délabrer. Attristé, découragé, vieilli par les soucis, sentant bien surtout qu’il n’avait plus longtemps à vivre, il résolut de finir ses jours dans la retraite, à Sitovka.
Tous les matins, il montait dans sa pauvre télègue, attelée d’un petit cheval à la crinière inculte, et il partait pour ses visites. Je le vois encore, ramenant autour de lui les plis de son long armiak de paysan, en drap grossier, dont le tissu rude faisait paraître ses traits plus délicats encore. Il avait de longs cheveux blonds soyeux, des mains élégantes et grêles, et, pour moi, il était l’image de tout ce qui est noble et élevé. Je n’aimais que lui; rude et farouche envers tous, avec lui j’étais soumis, affectueux comme une fille. Aussi cet excellent père était-il plein d’indulgence pour moi, et, lorsqu’il lui revenait quelque plainte sur ma conduite, il ne me semblait jamais bien indigné de mes méfaits.
Et que m’importait l’opinion des autres! Son mépris à lui m’aurait été insupportable. Quant à ce que pensait de moi maître Lebewohl ou tout autre personnage, je ne m’en souciais pas plus qu’un poisson d’une pomme. Je savais que mon père avait horreur du mensonge et de toute lâcheté ; et je les évitais donc. Pour le reste je n’en faisais qu’à ma guise. J’avais fort bien remarqué qu’il prenait plaisir à me voir fort et agile. C’est pourquoi je m’adonnais à tous les exercices du corps qui étaient à ma portée, courant, sautant des obstacles, grimpant aux arbres comme un écureuil, montant à cru tous les chevaux du voisinage, m’appliquant à soulever des poids de jour en jour plus lourds; si bien qu’à dix ans, j’étais parfaitement inculte intellectuellement (c’est tout au plus si je savais lire et écrire), mais fort physiquement et développé à ce point qu’on m’aurait donné quatorze ou quinze ans au moins.
Je ne savais passablement qu’une chose: le français, que mon père avait parlé dès l’enfance, ainsi que tous les Russes bien élevés, et qu’il m’avait appris sans aucun effort de ma part.
Mon père s’amusait souvent du contraste entre lui et moi; il se plaisait à comparer mon gros poing solide, mes épaules carrées, ma figure large et pleine, à son grand corps mince et voûté ; on eût dit que cela le réconfortait de me voir si vigoureux. Le fait est que nous ne nous ressemblions guère. Je promettais d’être grand comme lui; mais c’était tout. Rien dans mon visage vermeil, au teint hâlé par le grand air et l’exercice, entouré d’épais cheveux blonds, coupés droit sur le front, ne rappelait le fin visage maladif de mon père.
Tout, dans Fédor Illitch, était du lettré, de l’homme d’étude; on pouvait dire de lui que la lame usait le fourreau. Quant à moi, j’aurais pu défier la lame la mieux affilée d’entamer, si peu que ce fût, l’épais fourreau que j’étais.
Nous habitions tous deux notre izba à demi ruinée. Personne ne prenait soin de nous, nous n’avions aucun serviteur. Moi, je m’occupais du petit cheval, Vodka, que j’avais ainsi baptisé du nom de l’eau-de-vie de grain fermenté qu’on boit en Russie et auquel lui donnait droit, selon moi, son caractère impétueux et violent. Les bonnes courses que nous faisions ensemble, l’un portant l’autre, lorsque mon père, rentré de ses visites, n’avait plus besoin de Vodka! J’avais réussi à le dompter à peu près, et, malgré ses ruades effrénées, je me livrais sur son dos à des chevauchées délicieuses. Quelquefois je m’amusais à tresser sa crinière et sa queue avec des galons de laine aux couleurs vives, que j’avais obtenus de quelque dvorovies du voisinage. Quand je l’avais fait ainsi faraud, je disposais au-dessus du siège de la télègue un berceau de branches feuillues, grâce à quoi mon père faisait ses courses à l’abri de notre cruel soleil, — car rien n’est plus accablant que la chaleur de l’été russe, et le malade en souffrait plus qu’il ne voulait l’avouer.
Je me rappelle la peine aiguë qui me traversait le cœur, en dépit de mon insouciance apparente, lorsque j’entendais cette toux caverneuse sortir de sa frêle poitrine, que je voyais son front mouillé de sueur et le mouchoir qu’il portait à ses lèvres taché de sang! Je le sais maintenant, il lui aurait fallu des soins de tous les instants, une existence large et facile. Peut-être une vie différente de celle qu’il menait eût-elle prolongé ses jours. Au lieu de cela nous vivions comme les plus rudes moujiks, mangeant un pain grossier, de la viande une fois ou deux par an, du poisson séché le plus souvent. Il fallait que je me sentisse d’humeur cuisinante pour préparer quelque bol de racha chaud quand mon père rentrait. Je ne sais ce que serait devenu le cher homme à ce régime, s’il n’avait eu le thé pour le réconforter. Il en prenait constamment, à la vraie manière des paysans russes, c’est-à-dire en puisant une gorgée dans son verre, puis mordant dans le morceau de sucre qu’il tenait de l’autre main. C’est ainsi que je le revois toujours, enfoncé dans son fauteuil usé, sa tête, ravagée par la maladie, mais toujours belle, éclairée par la lampe, et lui absorbé dans quelque gros bouquin. Il ne levait les yeux de temps en temps que pour remplir sa tasse au grand samovar de cuivre rouge qui chantait auprès de lui, ou pour me dire un mot.
«Il fait froid, Mitia ! il fait grand froid! rapproche-toi donc du feu?»
Il s’asseyait frileusement tout contre le poèle et grelottait sans cesse. Moi, je n’avais jamais froid, au contraire, et, si je prenais soin d’entretenir une véritable fournaise, c’était uniquement pour lui. La nuit, il s’étendait le long du poêle, sur un vieux divan de cuir, et, enveloppé d’une couverture en peau de mouton, il cherchait le sommeil qui le fuyait.
Quant à moi, je grimpais tout simplement sur le poêle, suivant la coutume russe; là, blotti en rond comme un grand chien, je dormais à poings fermés.
Le matin venu, je sautais à bas de mon perchoir. Je remplissais jusqu’à la gueule le poêle encore chaud qui ne tardait pas à ronfler gaiement, je préparais le thé de mon père, puis je m’armais d’un balai de feuilles de bouleau et je faisais le ménage. Il n’était pas toujours bien fait, je le confesse; mais mon pauvre père souffrait si visiblement du désordre et de la malpropreté, que j’apportais dans ces fonctions le désir de m’en acquitter en conscience. Ensuite, selon ses instructions, je me lavais tous les matins de pied en cap à l’eau froide, je brossais mes vêtements et les siens, j’allais voir ce que devenait Vodka, je dévorais à belles dents un morceau de pain noir, et, après avoir mis sur le feu quelque grossière bouillie destinée à mon père, je me considérais comme libre pour toute la journée.
Car, si je savais parfaitement qu’il était de mon devoir de me rendre tout d’abord à l’école, et d’y absorber ma ration quotidienne de géographie ou d’arithmétique avec mes camarades, je ne me faisais aucun scrupule d’éluder presque constamment cette obligation. J’avais toujours quelque bonne raison à me donner: il faisait trop beau, on ne pouvait rester enfermé par un temps pareil; notre été russe est si court, ne fallait-il pas en profiter? Le mois de septembre est chez nous d’une beauté incomparable. Combien de mois de septembre verrai-je dans ma vie? un nombre bien limité, et j’ai tous les autres mois et tous les autres jours de l’année pour étudier. Va donc pour la clef des champs!... L’hiver, il faisait trop froid, il était indispensable de me réchauffer par quelque exercice violent. Au printemps, il faisait trop doux, et puis il me fallait étudier de près le renouveau de la nature... Enfin aucune saison ne me paraissait propre à l’étude, et toutes étaient bonnes à la paresse.
Il faut dire à ma décharge que, si je n’étais pas grand clerc devant les livres, je connaissais à merveille la campagne environnante et les mœurs de ses habitants emplumés ou fourrés. J’étudiais, pendant des heures entières, les habitudes, les petites mines, allures et mouvements de tous les oiseaux; je savais dans quel arbre ils nichaient de préférence, de quelle forme était leur nid, combien d’oeufs roses, gris cendré ou bleus on pouvait compter dans chaque demeure aérienne. Je savais à quelles heures le renard part en maraude. Je connaissais le furet, le putois, le lièvre agile, la perdrix inquiète; je savais dans quel fourré on trouvait le coq de bruyère, auprès de quel étang s’ébattait librement le canard sauvage. Assurément j’aurais été le guide le plus précieux pour un chasseur.
Mais personne ne chassait chez nous; nous n’avions point de barine, et ni mon père qui représentait toute la bourgeoisie du pays, ni le staroste, ni le maître d’école ne s’adonnaient au sport. Je n’avais jamais même tenu un fusil dans mes mains; si parfois je tuais un volatile quelconque pour le dîner de mon père, c’était d’un coup de fronde, à la façon d’un nouveau David.
J’ai dit déjà que je ne comptais aucun ami parmi les petits moujiks du village; je ne sais pourquoi nous n’avions aucune idée en commun. Aux yeux des gens graves je passais pour une mauvaise tête, un paresseux et un garnement. Les babas me craignaient parce que je leur jouais souvent des tours; les dvorovies parce que je me moquais d’elles lorsqu’elle s revêtaient leurs beaux habits pour aller à l’église se faire voir aux jeunes gars, et, les enfants de mon âge ne ressentant pas plus de sympathie pour moi que je n’en éprouvais pour eux, mes ébats se passaient dans une solitude complète.
Il n’y avait qu’une occupation qui trouvât grâce à mes yeux. Notre pope, Agathon Illarionovitch Poliakoff, avait voulu former un chœur pour chanter à l’église. Ainsi que je l’ai remarqué chez beaucoup de membres du clergé russe, séculier et régulier, il était doué d’une voix de basse, profonde, grave et souple, avec laquelle il exécutait majestueusement les chants larges du rituel orthodoxe. Or, moi-même, seul ou en compagnie, j’avais toujours un chant sur les lèvres. Si les paroles me manquaient, j’en improvisais, mettant mes pensées sur des airs qui me venaient en tête, je ne savais d’où. Je sifflais comme un vrai merle, et il n’y avait pas d’oiseau dont je ne susse imiter le chant à tromper ses frères. Le bon Agathon n’avait pas manqué de remarquer l’étendue et la sonorité de ma voix. Il m’avait choisi pour son chœur; la veille des fêtes je me rendais chez lui, et, devant les saintes images, nous chantions à pleine voix. Je me rappelle le plaisir que j’avais à entendre ma propre voix s’élever suave et veloutée dans l’acanthiste, le chant à la gloire de Notre-Seigneur et de la Vierge que me faisait répéter Agathon Illarionovitch à la veille de la Nativité. Je revois la pauvre église à peine garnie de quelques icones délabrées, et Agathon, grand, fort, la barbe noire tombant à flots jusqu’à la ceinture, remplissant la voûte de sa voix puissante, tandis que la mienne, aux éclats de cristal, semblait s’élever plus haut, toujours plus haut, jusqu’au ciel. Je me grisais de mes trilles et de mes roulades, pareil à un rossignol éperdu, et à nous deux nous suppléions à l’insuffisance de tout le reste. Car il n’y avait guère que moi qui eusse de la voix ou de l’oreille à Sitovka; tous les autres gamins chantaient faux à écorcher le tympan, outre qu’ils étaient rebelles à toute instruction musicale.
Aussi père Agathon m’avait-il en grande estime, et souvent, le soir, il venait passer une heure ou deux auprès de mon père et absorber en se chauffant à notre poêle un nombre incalculable de verres de thé. La maison du pope était, s’il est possible, plus misérable et plus délabrée que la nôtre. Sa femme , Akoulina Ivanovna, était acariâtre et criarde. Ses fils, Luc et Porphyre, étaient de gros lourdauds, dont l’aîné se disposait à être pope à l’exemple de son père, avec une absence d’enthousiasme ou de vocation qui m’étonne toujours lorsque j’y pense. Quant au second, Porphyre, gros gars de mon âge, à la face lunaire, criblée de taches de rousseur, aux yeux presque invisibles au milieu de ses énormes joues, il s’était fait, je ne sais pourquoi, mon Pylade et mon alter ego.
Où que j’allasse il m’escortait, malgré mes défenses péremptoires, et, quand je croyais m’être débarrassé de lui, je l’apercevais généralement qui me suivait à la piste, comme un chien. J’avais beau lui expliquer que je préférais être seul, que sa compagnie m’était à charge, rien n’y faisait. Porphyre avait décidé que nous serions amis et, malgré mes rebuffades constantes, il s’était fait mon inséparable.
Je me demande quel plaisir il y pouvait trouver, et je le lui ai souvent demandé à lui-même, car, de l’humeur dont j’étais, avec l’irritation que me causait sa persistance, je n’étais pas tendre à son égard. Je ne lui adressais guère la parole que pour me moquer de lui; le pauvre diable étant la maladresse incarnée, chacun de ses mouvements était signalé par quelque catastrophe. S’il voulait patiner, la glace se brisait sous ses pieds, et il tombait dans l’eau froide; s’il allait à la pêche, il piquait une tête au fond de la rivière; s’il s’approchait du cheval le plus doux, celui-ci lui décochait tout à coup quelque ruade. Jusqu’aux oies du village qui couraient après lui avec des cris sauvages. Il s’échaudait en buvant du thé, il s’étranglait en mangeant, il déchirait vingt fois par jour ses vêtements, au grand désespoir de sa mère; enfin c’était l’être le plus malchanceux de la terre.
D’une patience inépuisable avec cela, il se relevait après toutes ces mésaventures, et se contentait de dire d’un air ébahi:
«C’est que je n’ai pas de chance, vois-tu!»
Et il ne se fâchait pas autrement.
Ce malheureux Agathon Illarionovitch! qu’est-il devenu, je me le demande? Porte-t-il toujours sa longue riassa usée, de couleur tabac, qui flottait si tristement sur ses bottes trop souvent trouées, qu’il partageait avec toute sa famille selon l’antique coutume russe!... Je crois que la musique était l’unique consolation des misères de son existence.
Quant à moi, je remportais de ses leçons un trésor de mélodies que je répétais ensuite à plein gosier dans mes promenades vagabondes. Il va sans dire que j’étais superstitieux comme tout bon Russe doit l’être. Souvent, lorsque je me trouvais perdu sous les vastes ombrages de la forêt, à la lisière des steppes, je chantais, je l’avoue, non seulement par amour de la musique, mais aussi pour mettre en fuite, entre autres, les mauvais esprits qui abondent en forêt, les roussalkis moqueuses, nymphes des bois et des eaux, qui n’ont de pouvoir sur l’homme que si elles réussissent à l’entraîner au fond de leur empire. C’est ce qu’elles s’efforcent de faire par leur chant, plus doux que celui de l’alouette. Mais, à mon tour, je chantais si haut qu’elles ne pouvaient parvenir à se faire entendre, les maudites!... J’éloignais de même par mon chant le vilain lééchie ou lutin des forêts, qui joue aux innocents promeneurs mille tours plus pendables l’un que l’autre. C’est lui qui égare le voyageur attardé, lui fait perdre le sentier qui conduit à sa chaumière, en évoquant soudain un brouillard opaque qui confond tous les objets à ses yeux troublés; il fait voltiger gaiement le méchant feu follet, qui attire le voyageur en dansant et le mène droit à l’étang froid et noir, dont les eaux se referment sur sa tête... Ah! c’est un grand mauvais sujet!... Et puis le vodianoï, qui élevait sa voix douce tout au fond des eaux et m’appelait souvent:
«Mitia! Mitia!» d’une modulation argentine et plaintive comme celle d’un petit enfant... Mais je me signais bien fort et j’entonnais à plein gosier un chant d’église. Devant la mélodie sacrée, tout rentrait dans l’ordre, et les esprits malins, réduits à rien, se cachaient en toute hâte au fond de leur antre...
En vérité, on voyait, on entendait d’étranges choses à l’ombre de nos grands bois!...
CHAPITRE III
Table des matières
L’ÉTANG MAUDIT
L’été de cette année avait été d’une beauté exceptionnelle. Septembre touchait à sa fin; déjà une gelée légère venait le matin poudrer les grands arbres, dont le feuillage roussi s’enlevait en vigueur sur le ciel sans nuage, d’un bleu pâle. Tout était calme et silencieux dans la campagne. On respirait comme un souffle de liberté après les ardeurs brûlantes de l’été, et la mort prochaine de la nature donnait un charme mélancolique à cette beauté qui entourait toutes choses.
Dès le matin, j’étais sorti selon la coutume. J’avais un Projet en tête: il y avait, à plusieurs verstes de Sitovka, plus loin que je n’étais jamais allé, un étang que je désirais visiter depuis longtemps. En marchant bien je pouvais y arriver vers le milieu de la journée; le temps de l’explorer en détail, de me reposer et de revenir au village, et la nuit serait venue depuis longtemps. Je n’eus garde de faire part de mon projet à mon père, d’abord parce que j’étais peu communicatif de ma nature, ne desserrant les dents en général que lorsque la chose était indispensable, et en outre parce que, l’endroit passant pour dangereux, il aurait pu me défendre d’y aller.
Je partis de grand matin, foulant d’un pied léger l’herbe fine qui pousse sur nos routes. J’avais dans ma poche un gros morceau de pain de seigle et un magnifique concombre frais. Un déjeuner de prince! Je trouverais de l’eau en chemin pour étancher ma soif.
En traversant le village, je vis maître Lebewohl sur la porte de l’école:
«Hé ! dis donc, Dmitri! Dmitri Fédorovitch! l’heure a sonné !...»
Je fis la sourde oreille.
«Attends un peu, garnement, si je t’attrape!... Ne m’entends-tu pas? L’heure de la classe a sonné !...
— Je vous entends, Johann Karlowitch! répondis-je en m’arrêtant les mains dans mes poches.
— Viens, alors! cria le magister en agitant son bâton, montrant bonne envie de m’en caresser les épaules.
— Non! répondis-je en me remettant en marche.
— Comment, non! pendard! paresseux! Vas-tu venir ici quand je t’appelle?...»
Mais je me contentai de hausser les épaules et de presser légèrement le pas.
«Ces Niémetz sont tous les mêmes, pensai-je avec dégoût. Ils voudraient nous enfermer tous pour nous rendre aussi bêtes qu’eux!... Mais, Dieu merci! nous sommes Petits-Russiens!...»
Et je continuai mon chemin, enchanté de moi-même et de l’existence.
Je ne tardai pas à pénétrer sous la voûte obscure de la forêt qui borne notre village à l’est. On n’y entendait aucun bruit que celui de la cognée s’attaquant à quelque grand arbre, au loin. J’ai souvent été frappé par l’effet mélancolique de ce bruit à travers les bois; bien que produit par la main de l’homme, il a toujours réveillé dans mon cœur le sentiment de la nature sauvage, dont il me semble être l’écho, et, jointe à cela, une indicible tristesse. Tout en marchant, je suivais ce bruit dans le lointain, et ma rêverie vague se rythmait sur lui. Autour de moi, les frênes et les bouleaux géants dressaient vers le ciel leurs colonnes lisses ou rugueuses. La noirceur des écorces faisait paraître plus légère la verdure déjà dorée par l’automne qui enchevêtrait là-haut ses frondaisons vagabondes. On aurait dit une tente de dentelle filtrant les rayons du calme soleil de septembre. Les oiseaux, toujoursgazouillants, tournoyaient autour des cimes. Dans le sentier, les pinsons et les fauvettes partaient sous mes pieds avec la rapidité d’une flèche. L’écureuil sautait de branche en branche, abrité sous le panache roux de sa queue coquette et touffue. Tout autour de moi, dans les hautes herbes, sous les fougères élégantes, embaumaient encore des fleurs teintes d’un éclat plus riche. Au pied de tous ces grands arbres brillaient, plus que les fleurs mêmes, des champignons roux, jaunes, roses, écarlates, blancs comme la coquille de l’œuf, brûlés comme de l’amadou, verdâtres et empoisonnés comme le dos du crapaud. Et je m’adressais à demi-voix à chacun des mignons habitants de la solitude:
«Oui, frère, disais-je à l’écureuil, amasse, cache, fais-toi un beau tas de noisettes pour l’hiver; il t’en faut pour neuf mois au moins, pauvre bestiole!... Et prends garde, d’ici là, que le loup te croque!... Et vous aussi, chers oiselets, chantez pendant que le beau temps se maintient! Bientôt, peut-être, on trouvera vos petits corps raidis par le froid dans la neige, — et vous ne renaîtrez pas au printemps prochain ainsi que les fleurs, vos sœurs... C’est dur de mourir, pour vous si gais, si vifs, si remuants... Mais du moins, ne savez-vous pas ce qui vous attend!...»
Je humais à pleins poumons cette senteur fraîche et sylvestre des grands bois. J’étais heureux dans mon isolement, et la satisfaction maligne d’avoir échappé au malheureux Porphyre que j’avais entrevu derrière l’izba de son père, occupé à scier du bois, n’ajoutait pas peu à ma belle humeur.
Je marchai sans m’arrêter pendant longtemps: quand enfin j’atteignis la lisière de la forêt, je vis, à la hauteur du soleil dans le ciel, qu’il devait être plus de midi. Je m’assis au bord d’un petit ruisseau qui coulait cristallin dans les mousses, et je dévorai mes provisions à belles dents.
Tout en mangeant, je riais au souvenir de la mine déconfite de Johann Lebewohl en me voyant lui brûler la politesse.
«Ce pauvre diable de Niémetz! pensai-je avec une pitié irrévérencieuse, il ne se doute pas le moins du monde de ce que c’est que se promener librement au loin. Il ne sort de son izba étouffante que pour fumer sa pipe sur sa porte, et, qui plus est, avec un livre à la main! Je voudrais bien savoir ce qu’il trouve de si amusant dans les livres... B, A, BA... B, I, BI... B, 0, BO... On y parle sans doute de ces pays si malheureux, où les infortunés Niémetz n’ont pas d’hiver... où, toute l’année, ils sont grillés par le soleil... Et puis des Frantsouz aussi... Comment sont-ils faits, ces Frantsouz du diable, hein?... Père m’a conté l’histoire de ce Bonapartichko qui vint ici nous démolir nos izbas et nous prendre Moscou la Sainte. Ah! le vilain diable de Bonapartichko! les Roussalkis l’étranglent!... Si j’avais été là de son temps, j’aurais bien voulu lui donner une magistrale rossée... vlin! vlan! avec mon beau bâton noueux... le chien, l’Asiatique... Mais notre brave prince Mikaïlo Ilarionovitch Solénitchef Koutouzof Smolenski l’a fait sans moi, avec l’aide de Dieu! Ah! ah! on lui en a fait voir, au Frantsouz!...»
C’étaient là toutes mes notions en histoire (j’avais environ huit ans à cette époque); mais cet épisode avait laissé sur ma cervelle une impression tenace. Il faut dire aussi que, si mes idées n’étaient pas nombreuses, je m’attachais à celles que j’avais avec un entêtement tout particulier. Celle de Bonapartichko., l’envahisseur de la patrie sainte, était implantée au plus profond de mon âme; souvent j’importunais mon père pour qu’il m’en redît la sombre épopée. A part cela, mes idées étaient élémentaires au possible. L’Espagne, dont on faisait tant de récits, les pays étranges et mystérieux qui n’étaient pas la Russie, les mœurs et coutumes de ces êtres disgraciés qui n’avaient pas le bonheur d’être mes compatriotes... autant d’énigmes que je me souciais fort peu de résoudre.
Mon pauvre père, alors et plus tard, riait souvent de bon cœur de mes ignorances.
«Bah! disait-il au magister, il a le temps d’apprendre tout cela... La tête est bien conformée; le gaillard n’est pas bête, et il est entêté, de sorte que, si jamais la fantaisie lui vient d’étudier, il ne s’en tirera pas plus mal qu’un autre. Pas vrai, Mitia?
— Oui, père.
— Tu seras savant un jour, hé ?
— Oui, père, savant comme toi.
— Et comment te viendra la science? En dormant?
— Hé non! je prendrai tes livres et je les lirai. Et alors je serai savant.
— Mais si tu ne sais pas les lire? Ils sont écrits en français, ou en grec, ou en latin.
— J’en prendrai de russes.
— Et s’il n’en existe pas?
— Je ferai venir un Niémetz de Frantsouz, et je lui dirai: «Bajou, moncié se vous pléïc, enseigne-moi ton bara-« gouin.» Et puis je lui donnerai des coups de bâton s’il rechigne...»
Et mon père de rire, pendant que le pauvre Lebewohl s’éloignait en levant les bras au ciel d’indignation.
«Quels sauvages! Gott im Himmel! quels sauvages!... » disait-il.
Mais, un jour (je les entendis sans avoir l’air d’écouter), mon père lui avait expliqué sa théorie.
«Ne te fâche pas, diédouchka, lui avait-il dit. Tu vois où j’en suis arrivé, moi: j’ai à peine trente ans et je vais mourir épuisé, râlant, toussant pis qu’une vieille chèvre, après avoir perdu ma jeunesse en souffrances lentes et monotones. Pourquoi? En grande partie à cause de l’existence que j’ai menée enfant, j’en suis convaincu. J’étais né faible et maladif; il m’aurait fallu la vie des champs, le grand air, l’espace et la liberté... Au lieu de tout cela, j’ai grandi dans une ville, j’ai étudié dès l’enfance pour m’apercevoir au déclin de ma vie que ce que je sais est peu de chose auprès de ce que j’ignore. Je n’ai pas voulu qu’il en fût de même pour cet enfant; j’ai désiré qu’il sache, au moins pendant les premières années de sa vie, ce que c’est que le bonheur, — purement animal si on veut, — mais le bonheur après tout très réel que peuvent donner la force, la santé, la liberté. J’ai réussi; l’enfant est brave, honnête et fort. Il n’est pas plus bête que beaucoup de petits prodiges, et j’ai la ferme intention, s’il me reste quelques années à vivre, de lui démontrer moi-même combien il serait honteux pour un homme fait, de végéter volontairement dans l’ignorance. Je suis sans craintes pour son avenir; je crois fermement que la santé dont je l’ai doté lui sera du plus grand secours dans ses études futures... Ah! si j’osais espérer le voir à vingt ans!... Je n’aurais pas à rougir de lui, j’en suis convaincu. »
Il me semble l’entendre en ce moment. Mon père chéri! Non, tu n’auras pas à rougir de ton fils, je te le jure!... Etsi tu pouvais lire dans mon cœur, tu n’en rougirais pas maintenant, même dans la position ignominieuse où il se trouve... Je ne t’ai jamais menti. Toi du moins, tu ne douterais pas de ma parole... Tu saurais bien que je suis innocent.
Mais revenons à nos moutons.
Réconforté par mon repas, je me levai, et jetant un regard amical sur la fraîche et ombreuse forêt, je m’engageai résolument dans le steppe inconnu. Il s’agissait de gravir une petite colline que je voyais s’estomper bleuâtre à ma droite, de la redescendre et de trouver sur son versant opposé l’étang dont je rêvais depuis si longtemps.
Cet étang avait un renom sinistre dans le pays. On racontait qu’un voyageur, autrefois, avait été assassiné sur ses bords, puis son corps jeté dans les eaux gluantes, d’où on entendait sa voix par les nuits calmes. Tous ceux qu’il appelait par leur nom devaient s’apprêter à mourir dans l’année. Ses bords étaient dangereux. Le sable s’effondrait sous les pas de l’imprudent qui s’y avançait sans précaution; ses pieds, comme tirés par une main invisible, s’enfonçaient lentement dans la boue noirâtre qui ne tardait pas à se refermer par-dessus sa tête... Il ne servait à rien de s’agiter, de s’accrocher aux roseaux flexibles qui croissaient à profusion autour de l’étang, — sans racines, ils vous venaient à la main, et l’eau traîtresse montait, montait... puis on disparaissait, et de grands cercles à la surface muette de l’eau sombre disaient seuls votre sort affreux... On l’appelait l’Étang maudit, et il jouait un rôle dans toutes les légendes du village.
Depuis longtemps, je brûlais du désir de le voir de mes yeux. Et j’allais être si prudent, avec mon solide bâton pour sonder le terrain avant de m’y aventurer, et mes pieds chaussés de laptis, tout neufs, tressés de la veille, dans lesquels je me sentais la légèreté d’une biche!
Je marchais toujours vers la colline, au milieu des hautes herbes du steppe: la bouriane, l’absintheélancée, les orties piquantes. Mais, chose curieuse, à mesure que je m’avançais, on eût dit qu’elle reculait; si bien que, lorsque j’atteignis enfin le sommet du coteau, j’étais passablement fatigué, et le soleil baissait déjà vers l’horizon.
Je m’arrêtai un instant pour souffler, sur la hauteur, tout en jetant un regard avide sur ce versant inconnu et plein d’attraits que je venais de découvrir! Oui, c’était bien là-bas, au pied du petit mont: un éclair bleuâtre, sous les rayons obliques du soleil... et tout autour une ceinture de pins à la verdure sombre, au tronc lisse et rouge, qui prenait une couleur ensanglantée à la lumière du couchant. C’était l’Étang maudit!... Il fallait me presser si je voulais y arriver, en explorer les bords et rentrer à Sitovka avant que mon père eût le temps de s’inquiéter de mon absence.
Je dévalai la pente en courant. Ce fut l’affaire de quelques minutes, et bientôt je me trouvai au niveau de l’étang.
Je le confesse, le cœur me battait un peu tandis que je m’avançais vers le bouquet d’arbres, sombres et immobiles comme des sentinelles mortes. Mais pour rien au monde je n’aurais voulu reculer, ni m’avouer à moi-même que ce petit frisson désagréable, à la racine des cheveux, était peut-être de la peur... Et, après tout, le poltron qui, bravant ses terreurs, marche droit au danger, n’est-il pas autant digne d’admiration que le héros qui y court sans pâlir, par la bonne raison qu’il ignore jusqu’au sentiment de la peur? Sans m’inquiéter de ces distinctions subtiles, je marchais, sondant de l’œil le point fatal, mais bien assuré de n’y rencontrer personne, car sa réputation sinistre en éloignait quiconque pouvait se trouver dans ces parages... Quand je dis personne, c’est personne de vivant, s’entend. Quant aux autres, noyés, revenants, roussalkis, lééchies, vodanoï et tous les lutins généralement, il ne me restait plus qu’à invoquer contre eux la protection des bienheureux Kozma et Damian, patrons de notre église... Le vin était tiré, il fallait le boire... et si je devais faire quelque mauvaise rencontre, je ne pouvais me fier qu’à mon étoile pour me tirer de là !
Enfin je pénétrai sous les arbres.
Leur cime était agitée d’un frémissement mystérieux, et, tandis que l’air était calme aux alentours, une brise froide et légère circulait sous leurs rameaux. Les eaux de l’étang, immobiles et profondes, paraissaient noires au centre. En levant la tête je vis, haut dans le ciel clair, quelques gros oiseaux de proie tournoyer à grands battements d’ailes.
Mon cœur se serra, et je soupirai oppressé par l’aspect lugubre de ce lieu.
Tout à coup, au milieu du grand silence, et tandis que je me tenais immobile, appuyé contre un tronc d’arbre, contemplant, fasciné, l’eau muette, un gémissement aigu et prolongé, une plainte déchirante de petit enfant éclata non loin de moi...
Mon sang se glaça dans mes veines, mes genoux faillirent se dérober sous moi... C’était le vidianoï ! C’était le noyé qui m’appelait! J’étais perdu! Il allait venir me prendre, m’enlacer de ses longs bras décharnés et me tirer à lui sous les eaux mortes... D’une main frémissante je me signai de la tête aux pieds, et j’allais m’enfuir sans demander mon reste, quand la plainte se répéta plus désolée et j’entendis distinctement une voix frêle dire avec un sanglot:
«Mamouchka! mamouchka?...»
J’eus honte de moi-même. Ma terreur se dissipa subitement; mon cœur se mit à battre à grands coups et je sentis une rougeur monter jusqu’à mes cheveux. Je me précipitai du côté de la voix et, me frayant impétueusement un passage à travers les ronces et les roseaux entremêlés, je me trouvai devant un spectacle navrant.
Une femme, vêtue de misérables habits, était couchée sans mouvement à terre. A côté d’elle, une petite enfant, qui me parut âgée de quatre ou cinq ans au plus, s’efforçait de la réveiller par ses cris. Elle lui tirait les mains, lui soulevait les bras, essayait de relever sa tête inerte, qui retombait lourdement sur le sol dans un flot de cheveux noirs, et, de temps en temps, elle poussait son cri aigu et désolé :
«Mamouchka! mamouchka!...»
Je compris instinctivement que la malheureuse femme était morte. Depuis combien de temps était-elle là ? D’où venait-elle, l’infortunée, avec sa pauvre petite?... Celle-ci était vêtue d’un mauvais sarafane vert tout déchiré et, à travers un mouchoir en lambeaux, ses grands cheveux noirs emmêlés tombaient sur ses yeux et son visage. Elle était si petite, si menue et si brune, avec son visage étroit et ses yeux énormes, que je ne fus pas loin de la prendre derechef pour une enfant de roussalka... Combien, en effet, la chétive créature ressemblait peu au type de beauté en honneur chez nous: une face ronde, vermeille et reluisante, des cheveux de lin, et surtout, oh! surtout de larges et puissants pieds, pour soutenir le corps sur une base solide!...
Au bruit que j’avais fait dans les ronces, l’enfant avait relevé la tête, et ses grands yeux s’étaient fixés sur moi, étincelants et sombres. Je restais immobile à la regarder.
«Mamouchka! dit-elle tout à coup. Viens la réveiller!... Elle dort trop!...»
Elle parlait à peine distinctement et dans un dialecte presque inintelligible. Je ne sais comment il se fit que je la compris cependant. Je m’avançai en hésitant, et bientôt je m’agenouillai auprès de la femme morte. Je pris doucement sa main rigide et glacée, puis je la replaçai sur le sol en silence. Elle était bien morte; on n’en pouvait douter.
«D’où viens-tu? dis-je ensuite à voix basse à l’enfant.
— De là-bas... fit-elle avec un geste vague.
— Où sont les autres?... Vous n’aviez pas de camarades?...
— Non... ils s’en sont allés... avec les chevaux...»
Je remarquai, en effet, que l’herbe était piétinée autour de nous et que des traces de fers étaient marquées dans la boue.
«Ton papa aussi?» repris-je.
L’enfant ne parut pas me comprendre.
«Réveille-la! reprit-elle en pleurant. Réveille-la vite!... Allons-nous-en!...
— Comment t’appelles-tu? Où veux-tu que je t’emmène?» continuai-je.
Mais elle sanglotait sans me répondre. Je restais immobile auprès d’elle, ne sachant, à vrai dire, à quel saint me vouer, lorsque l’enfant se releva d’un trait, et, toujours agenouillé comme je l’étais, jeta ses bras autour de mon cou et me donna un baiser sur la joue.
«Emmène-moi! dit-elle. Allons-nous-en!»
Je restai confondu d’abord; je n’étais pas caressant de ma nature et, sauf au jour de Pâques je n’avais, je crois, de ma vie embrassé personne. Cette caresse spontanée et inattendue de la petite abandonnée fit vibrer subitement en moi une fibre jusqu’alors muette. Sans réfléchir davantage, je la serrai vivement sur mon cœur, et des larmes me montèrent aux yeux.
«Viens! lui dis-je résolument. Tu seras ma sœur. Fédor Illitch sera ton père?»
Je n’étais pas sûr qu’elle me comprit, mais ma promesse ne fut pas moins solennelle pour cela.
«Et mamouchka? fit-elle comme je me relevais en la prenant par la main.
— Nous reviendrons la chercher. Elle dort à présent.
— Réveille-la, réveille-la, bon garçon!...
— Viens toujours, repris-je d’un ton caressant, je te promets que nous reviendrons la chercher.»
Mais l’enfant s’attachait à elle de toute la force de ses petites mains.
Je sentis la nécessité d’une diversion. Après m’être dépouillé de mon touloupe j’en couvris le visage et les mains de la morte. J’assujettis les bords avec de grosses pierres, et, apercevant à quelque distance un amchanik abandonné, j’y courus. Secouant les claies à demi-disjointes qui formaient les parois, je les fis tomber à terre. Avec une force qui me surprit moi-même je les apportai auprès de la morte et je lui en formai un abri; puis, d’une hâte fébrile, j’amoncelai des branchages sur la petite pyramide, et, sûr que ses restes seraient respectés jusqu’à ce qu’on pût leur donner la sépulture, je pris l’enfant par la main.
«Viens, lui dis-je. Il se fait tard.
— Et mamouchka?...
— Suis-moi maintenant, dis-je avec autorité. Nous reviendrons la prendre.»
La petite fille se mit docilement à me suivre, non sans retourner fréquemment la tête avec des larmes silencieuses. Mon cœur saignait pour elle... J’aimais tant mon père aussi, moi! il me semblait partager la douleur de cette enfant en entrevoyant celle que me réservait peut-être un avenir prochain... Un obscur sentiment de sympathie et de dévouement faisait battre mon cœur pour le pauvre petit être dont je tenais la main froide et tremblante... Bientôt elle s’arrêta, ne pouvant plus avancer, accablée de fatigue et d’inanition. Je la pris dans mes bras, elle passa les siens autour de mon cou, et, au bout de quelques instants, elle dormait profondément.
Ah! que la route me parut longue! que le steppe était aride! la forêt lointaine!... Le soleil avait disparu. Une à une, les étoiles s’étaient allumées dans le ciel; sa voûte sombre s’élargissait autour de moi, trébuchant sous mon fardeau. Qu’il me tardait d’arriver!... Parfois je m’arrêtais, essoufflé, hors d’haleine, le front mouillé de sueur. L’enfant dormait toujours.
III
MON PÈRE PARAIT SUR LE SEUIL, SA LAMPE A LA MAIN.

Après deux ou trois minutes de repos, je reprenais courage et je repartais.
Il était minuit au moins quand je sortis enfin de la forêt. Devant moi s’étendait la route, et là-bas je voyais briller une lumière à la fenêtre de notre izba; mon père m’attendait sans doute.
Retrouvant des forces, je traversai le village presque en courant, poursuivi par les abois des chiens indignés de cette promenade nocturne. Enfin j’arrive à notre maison! Je vais frapper lorsque la porte s’ouvre brusquement, et mon père paraît sur le seuil, sa lampe à la main.
«Est-ce toi, Dmitri? demande-t-il d’une voix anxieuse.
— C’est moi, père.
— Le ciel soit loué ! Entre. Tu m’as causé une mortelle inquiétude, enfant. Où es-tu allé ? D’où viens-tu?»
Je m’étais laissé tomber sur le banc qui longeait le mur, comme dans la plupart des habitations villageoises en Russie. Mon père avait posé sa lampe et revenait vers moi, lorsqu’il vit l’enfant dans mes bras.
«Qu’est-ce là ? cria-t-il tout surpris.
— Je l’ai trouvée... sa mère est morte... alors je te l’apporte... » dis-je avec effort, car la fatigue m’accablait.
Mon père s’en aperçut et, sans insister, il remplit de thé additionné de rhum un grand verre qu’il me tendit.
«Bois ceci d’abord, me dit-il, tu parleras ensuite.»
J’obéis, et, ayant épuisé le verre d’un trait, je me sentis renaître.
Mon père, cependant, avait pris dans ses bras l’enfant et l’avait portée près du poêle sans l’éveiller. Je le suivis et je lui racontai les faits en peu de mots. Il m’écouta d’un air pensif, tout en examinant le visage et les vêtements de la petite abandonnée. Ces vêtements étaient d’une coupe inusitée chez nous, et le type même de l’enfant était étrange à mes yeux.
«Elle doit être des Cosaques du Don, dit mon père à demi-voix comme j’achevais mon récit. Tu dis qu’elle a parlé de chevaux?
— J’ai cru du moins entendre un mot qui ressemble à celui-là.
— Des nomades sans doute... La mère sera restée en arrière pour se reposer et sera morte oubliée au bord de l’étang... malheureuse femme... Dieu soit loué, Mitia, que ta promenade t’ait conduit par là aujourd’hui.... sans toi l’enfant serait morte aussi...
— Nous la garderons, père, dis?»
Il inclina la tête avec gravité.
«J’aurai deux enfants au lieu d’un, dit-il. Elle ne t’a pas dit son nom?
— Je crois qu’elle ne m’a pas compris quand je le lui ai demandé.
— Nous l’appellerons Sacha du même nom que ta pauvre mère bien-aimée,» dit mon père d’une voix émue.
Et, à partir de ce jour, j’eus une sœur.
CHAPITRE IV
Table des matières
SACHA
Le lendemain, de bonne heure, mon père partit dans sa télègue avec le pope et le fossoyeur du village. Je le suppliai de me permettre de l’accompagner; mais il me fit comprendre qu’il valait mieux rester à la maison pour attendre le réveil de la petite abandonnée et calmer ses premières terreurs lorsqu’elle se trouverait sans sa mère dans une maison inconnue.
Le bon Agathon Illarionovitch avait fait d’abord quelques difficultés pour se joindre à l’expédition, sous prétexte qu’on ignorait à quel culte appartenaient ces étrangères; que peut-être, d’après le type de la petite, c’étaient des tziganes, des bohémiennes, des païennes... que savait-on? En tout cas, il ne pouvait prendre sur sa conscience d’ensevelir la pauvre femme au milieu de ses ouailles orthodoxes, et s’il consentait à donner à sa dépouille une dernière bénédiction, c’est à condition qu’on l’enterrerait isolément au bord de l’Étang maudit, et que mon père lui accorderait la permission de baptiser «conditionnellement» la petite à son retour.
Ce qui fut fait, et la petite vagabonde reçut, des mains d’Agathon, l’eau lustrale et les prénoms d’Alexandra Fédorovna.
Ce fut même le contact de l’eau froide sur son front qui la tira de son sommeil. Elle avait dormi sans bouger depuis la veille, blottie sous la pelisse de peau de mouton de mon père, dans un coin du vieux divan. Elle se réveilla en sursaut et promena autour d’elle un regard effaré. Mon père la tenait sur ses bras, recueilli et grave; Agathon, debout devant les saintes Icônes, les yeux levés au ciel, étendait sur elle ses deux mains, tandis qu’agenouillé à ses côtés, je lui tendais la coupe remplie d’eau bénite.
Quoique visiblement effrayée, l’enfant ne bougea pas et laissa s’accomplir la cérémonie en silence. Quand ce fut fini, mon père la déposa doucement à terre et, la baisant au front, il sortit avec le pope.
La petite fille vint brusquement se jeter contre moi.
«Où est mamouchka? me dit-elle tout bas en serrant mes mains dans ses petits doigts frêles. Viens la chercher!
— Ta mamouchka n’est pas ici, ma petite âme. Elle est au ciel!...
— Où ?... je veux la voir?... vite...
— Tu ne peux plus la voir, ma pauvre petite colombe, Tu vas rester chez nous, à présent, et moi je serai ton frère...»
L’enfant me repoussa violemment et éclata en sanglots. Elle s’élança vers la porte et essaya de l’ouvrir de ses faibles mains; mais elle ne put y réussir et se laissa tomber à terre avec des sanglots convulsifs. J’étais bien malheureux. Je ne savais que lui dire pour la consoler dans cette terrible douleur qui venait s’abattre sur elle. J’aurais voulu en prendre ma part, être vraiment son frère pour qu’elle sentît, d’une façon moins poignante, son écrasant isolement. Pauvre cœur de petit enfant!... Je vins me placer près d’elle sur le sol, et je l’entourai tendrement de mes bras.
«Ne me repousse pas, petite sœur, lui dis-je, je t’aimerai tant, oh! oui, que tu ne seras plus malheureuse... et tu verras comme notre père est bon... Nous n’oublierons pas ta mamouchka... nous parlerons d’elle tous les jours.
— Oh! mamouchka!» répéta la chère enfant avec un sanglot déchirant; mais elle cessa de me repousser et, plus calme, se mit à pleurer sur mon épaule.
Ses larmes se tarirent enfin, je la déposai sur le vieux divan et je préparai pour elle un grand bol de lait, accompagné d’une boulka toute chaude que je courus d’un saut chercher chez la boulangère du village. Habitué à manger avec l’appétit d’un jeune loup, je fus étrangement surpris et déconfit de voir ma petite protégée faire si peu d’honneur à mon déjeuner. Elle ne mangeait pas plus qu’un petit oiseau, et c’est à peine si elle trempa ses lèvres dans le bol de lait crémeux; pourtant elle ne devait pas avoir mangé depuis longtemps, car sa mère semblait avoir succombé au besoin autant qu’à la fatigue et à la maladie.
Voyant qu’elle avait fini de manger, je jugeai qu’il serait convenable de procéder à une petite toilette; seulement je ne comprenais rien au costume féminin et, après m’être longtemps gratté l’oreille en me demandant par quel bout je commencerais, je me décidai à porter le peigne dans l’épaisse chevelure qui tombait en désordre autour de son mignon visage. Mais, au premier coup de peigne, je lui fis grand mal, et elle se mit à crier comme un petit chat. Me voilà fort perplexe, le peigne à la main, et la regardant d’un air bien sot, j’en suis sûr, lorsque par bonheur mon père rentra.
Il se mit à rire en nous voyant.
«Tu as la main trop rude, grand molodetz , dit-il. Mais j’ai déjà pensé à cela, et voilà Tatiana Ipronovna qui vient prendre soin de ma fille. Entre, Tatiana, n’aie pas peur.»
En effet, une grande et belle fille, la nièce du staroste du village, se tenait sur le seuil, riant à moitié et cachant sa figure dans sa manche.
«Habille-la de pied en cap, comme je t’en ai priée, Tatiana, et je vous soignerai tous pour rien jusqu’à votre dernier jour, dit mon père de son air aimable et rieur.
— Vous le faites déjà sans cela, Fédor Illitch,» répondit Tatiana.
Et c’était bien vrai, mon père ne recevant presque jamais un grivenik , encore bien moins un rouble , de ses malades. On le payait en affection, en respect, en provisions de ménage bien humbles et bien grossières; mais il ne se plaignait pas et soignait le plus pauvre habitant de Sitovka comme il aurait fait pour une baronne.
Tatiana s’approcha de la petite Sacha et, bien que celle-ci, tout effrayée, se cachât derrière moi, elle la prit dans ses bras et l’emporta chez elle.
Une demi-heure après, elle nous la ramena transfigurée. Elle avait séparé en deux nattes son épaisse toison brune, et une raie fine comme un cheveu faisait un sillon sur sa jolie tête à la forme élégante. Elle avait revêtu la petite fille d’un jupon rouge et d’une chemisette blanche plissée et brodée à la gorge et aux poignets; elle n’avait même pas oublié non plus de lui passer au cou le collier de perles d’ambre qui est la parure ordinaire des jeunes filles chez nous.
Je battis des mains en voyant ma petite sœur si belle, et mon père aussi parut satisfait.
«Eh! voyez, Fédor Illitch, ce que j’ai trouvé au cou de la petite,» dit Tatiana.
Elle nous montra une médaille ronde, composée d’un cercle de platine, au milieu duquel s’entrelaçaient des lettres en or repercé qui formaient un monogramme. Ces lettres étaient les initiales A. I. B.
«Peut-être cette médaille nous servira-t-elle un jour à découvrir la famille de l’enfant, dit mon père, après l’avoir longuement examinée. Gardons-la précieusement; c’est le seul indice qui nous soit donné... Je te remercie de la peine que tu as prise, Tatiana; tu es une brave fille. Maintenant voudras-tu être assez obligeante pour continuer tes soins à cette enfant jusqu’à ce qu’elle soit d’âge à se tirer d’affaire elle-même? Tous les enfants sont portés à t’aimer; c’est parce que tu les aimes, et c’est à cause de cela que je ne crains pas de t’importuner en te demandant ce service.
— Je serai très contente de m’occuper d’elle, Fédor Illitch. D’abord, je l’ai vue si noire et si fluette qu’elle m’avait presque fait peur... Mais, maintenant que la voilà lavée et attifée, elle n’a plus l’air d’un lutin... Et je crois qu’elle m’aimera aussi... Hé ! Sacha?»
Mais Sacha ne donnait pas ses affections si facilement. A peine rentrée, elle avait couru se cacher derrière moi, serrant avec force ma main avec les siennes, si petites et si frêles. Tatiana sourit d’un air de bonne humeur et, nous faisant sa révérence, elle sortit, en promettant de revenir le lendemain.
A partirde ce jour, nous fûmes inséparables, Sacha et moi. Elle restait un peu sauvage et farouche pour tous, excepté mon père; mais elle m’avait adopté sans restriction pour son frère. Six mois ne s’étaient pas écoulés que c’est à peine si je me souvenais de ne l’être pas réellement. Sacha était très intelligente. Loin de se montrer lente d’esprit comme moi, elle semblait tout comprendre à demi-mot. Jamais on n’avait besoin de lui répéter une chose deux fois. Au bout de quelques jours, elle parlait facilement le russe, et le français parut ne pas lui offrir plus de difficultés. Mais ses souvenirs d’enfance demeuraient entourés pour elle d’une ombre terrible Elle se rappelait, comme dans un rêve, un voyage fatigant, des chevaux sauvages, des hommes à la mine repoussante. Tous ces souvenirs paraissaient lui causer une souffrance telle que mon père, effrayé de sa constitution délicate, me défendit d’y faire la moindre allusion, — et, peu à peu, jusqu’au souvenir de ce passé mystérieux s’effaça de notre esprit.
Il n’avait pas fallu longtemps des soins de Tatiana pour que ma petite sœur sût s’habiller seule. Après m’avoir vu faire gauchement le ménage pendant quelque temps, elle s’était emparée de mes fonctions et de mon balai de branches de bouleau. — Elle ne tarda pas à devenir une ménagère incomparable.
«C’est le vrai domovoï-douk , disait encore mon père, en caressant sa tête brune. Vois-tu, Mitia, les hommes auront beau se donner du mal, ils ne vaudront jamais une femme pour tenir une maison...»
Et j’étais bien de son avis, et fort aise, à coup sûr, d’être débarrassé de ces soins domestiques.
Sacha, pas plus que moi, ne s’était fait aucune amie dans le village. Elle restait cachée chez nous et, quand il lui fallait traverser la rue, elle prenait un air si hautain et si dédaigneux qu’aucun enfant ne s’aventurait à lui parler. Son arrivée inopinée et l’étrange manière dont je l’avais trouvée avaient fait quelque bruit d’abord. Mais le paysan russe est apathique et s’occupe peu du voisin; les premiers jours passés, on n’y fit plus attention. Un garçon de l’école, il est vrai, l’appela un jour devant moi, «la sorcière, la Roussalka » ; mais, sans faire ni une ni deux. je lui tombai dessus et je lui administrai une telle volée de coups de poing qu’il n’y revint pas, en ma présence au moins.
Je ne dois pas oublier que Porphyre s’était mis de mon côté pour défendre Sacha contre les rieurs, et que même il sortit de la bagarre avec un œil poché du plus beau noir. Sa bravoure avait légèrement amolli mon cœur; j’avais reconnu qu’il y avait du bon dans l’honnête garçon. Quant à elle, l’orgueilleuse petite fée n’en avait guère été touchée, et l’affection enthousiaste que lui avait vouée Porphyre n’était payée d’aucun retour. Elle ne lui parlait que pour rire de ses maladresses et de ses balourdises, — et, je le confesse, j’étais toujours prêt à lui faire écho à ce sujet.
Ce n’est pas pourtant que nous fussions bons amis tous les jours, Sacha et moi, — il y avait quelquefois des querelles, des orages même. D’abord, sa situation désolée, sa faiblesse avait fait de moi son esclave docile, et j’obéissais sans murmure à tous ses caprices. Mais, en grandissant, notre caractère se dessinait davantage; j’étais, pour ma part, devenu horriblement taquin. De son côté, Sacha était jalouse et susceptible; il ne m’avait pas fallu longtemps pour découvrir en elle ces travers. Le plus simple incident, un mot affectueux de mon père à moi ou de moi à mon père, une caresse que je faisais devant elle à Vodka, suffisaient pour la plonger dans des accès d’humeur farouche. Elle s’enfuyait au travers des bois après un incident de ce genre, et refusait de me parler pendant des journées entières; — son repentir, ensuite, était d’une violence qui me surprenait. J’étais naturellement d’humeur égale et placide, et je trouvais les accès de larmes ou de colère de la petite Sacha la chose la plus étrange, presque la plus divertissante du monde. Je ne comprenais rien à son caractère, et, tout en la chérissant tendrement, je la rendais souvent malheureuse. Je l’ai compris plus tard.
Mon père ne se mêlait jamais de nos différends. Sacha, qui était la générosité même, n’aurait voulu, pour rien au monde, se plaindre de moi, et parfois j’exerçais mon lourd esprit à ses dépens, sans me douter de la peine que je lui faisais.
Je me rappelle la jalousie qu’inspirait à ma pauvre petite sœur mon chien Crac. Il m’avait été donné, deux ou trois ans après l’arrivée de Sacha, par un barine chasseur qui se trouvait, cette année-là, dans notre village. Ce barine était un vieux gentilhomme ruiné, cousin de Mme Lebanoff, qui l’avait recueilli dans sa maison, ainsi que cela se pratique constamment en Russie. Son chien, en courant à travers un champ qui longeait notre maison, s’était laissé tomber dans un piège à loup et s’était cassé la patte. Il souffrait cruellement, si cruellement que le seigneur était sur le point de lui loger une balle dans la tête pour l’achever.
Nous étions accourus au bruit, Sacha et moi.
Le pauvre chien était étendu à terre et léchait en gémissant sa patte ensanglantée. Il regardait son maître de ses beaux yeux humides et semblait lui demander de le secourir. Celui-ci, un vieux monsieur de belle mine, avec un beau fusil sur l’épaule, paraissait vraiment chagrin de voir la bête en cet état.
«Que faire, Stépan?» disait-il au domestique qui l’accompagnait.
Celui-ci haussait les épaules.
«Ce n’est qu’un chien! fit-il en crachant à terre.
— Oui! mais un chien des plus rares, imbécile! un vrai bijou de chien! un braque que la barguia a fait venir tout exprès de France!... C’est vexant!... j’aimerais mieux que ce fût toi, Stépan... Voyons, ne reste pas là comme un soliveau! donne un avis! que diable!...
— Vous êtes le maître, père Ardalion Sémonovitch.
— L’achèverais-tu à ma place, pour l’empêcher de souffrir?
— Ce ne sera qu’un chien de moins.»
Ardalion Sémonovitch se frappa le front d’un air tout désolé.
«Mon pauvre Crac, disait-il en flattant de la main les flancs et la tête de l’animal, mon brave chien si fidèle!... que veux-tu que je fasse de toi dans ce trou perdu?... Je ne puis te laisser là... Je ne puis pas t’emporter, nous partons demain pour Paris... tu vois bien qu’il faut que je t’achève... Il me semble que je vais commettre un assassinat,» ajouta-t-il en détournant la tête, le visage tout pâle.
Le chien battait faiblement le sol de sa queue et suivait de l’œil chaque mouvement de son maître, redressant les oreilles. Celui-ci arma lentement son fusil.
Je courus à lui.
«Ne tue pas le chien, barine! criai-je. Donne-le-moi plutôt!
— Qu’en feras-tu, rustaud? Ne vois-tu pas qu’il est grièvementblessé ? Je crois qu’il a les reins cassés... mon malheureux Crac!...
— Cela ne fait rien. Laisse-le. Je le soignerai, et, s’il peut guérir, je le sauverai.
— Tu ne peux pas le sauver.
— Eh bien! laisse-le quand même, batouchka , cela t’épargnera de le tuer.»
Le vieux barine restait indécis.
«Stépan?... fit-il, que t’en semble?... Est-ce qu’il peut guérir, crois-tu?...»
Stépan haussa les épaules de nouveau et cracha deux fois.
«Chair de chien!» marmotta-t-il d’un air de mépris.
Le barine toujours en colère se retourna de mon côté.
«Et toi, sauras-tu seulement le soigner, si je te le laisse? cria-t-il.
— Il vaut toujours mieux pour toi me le laisser que le tuer de ta main, répondis-je hardiment. Mon père est médecin; il me dira ce qu’il faut faire pour guérir la bête.
— Eh bien! soit... je te le donne!... Pauvre Crac!... finir dans une izba de Sitovka!... C’est dur pour une bête de race... Mais tu n’as pas l’air méchant, gamin! Prends grand soin de lui. Voici un rouble pour toi.»
Et il jeta une pièce d’argent sur le sol.
Je la ramassai en rougissant de colère et je la lui rendis.
«Je n’ai pas demandé l’aumône, Ardalion Sémonovitch, lui dis-je d’un ton orgueilleux.
— Ah bah! répliqua-t-il en français. C’est charmant!... Garde la pièce, je n’en ai pas besoin, reprit-il en russe.
— Moi non plus! criai-je en français aussi, ce qui parut le surprendre beaucoup. Tiens, prends-la alors, domestique,» criai-je tout fâché à Stépan, et je la lui jetai au nez pour ainsi dire.
Stépan haussa les épaules et empocha le rouble en grognant. Le barine reprit son fusil, donna une dernière caresse à son chien et s’éloigna rapidement sans m’octroyer un second regard. L’animal fit un effort pour se soulever et le suivre, mais il retomba en gémissant. A mesure que son maître s’éloignait, il s’agitait davantage, essayant de se soulever, de ramper après lui. Quand enfin celui-ci disparut au détour de la route, la pauvre bête mit le museau en l’air et exhala son chagrin en gémissements lugubres.
Sacha, qui n’avait rien dit jusque-là, se cramponna à mon bras.
«J’ai peur! cria-t-elle. Allons-nous-en, Mitia! le chien me fait peur.
— Sotte! répondis-je brusquement. Le chien montre son bon cœur en pleurant après son maître!... La! la! ajoutai-je en caressant sa belle tête. Ne te désole pas, frère. Je vais te soigner et te guérir, et tu verras, je t’aimerai bien... Sacha t’aimera aussi, va!...
— Non! je t’aime, toi, je n’aime pas le chien!
— Et moi, je t’aime et j’aime le chien aussi. Vois donc comme il est beau! quelle poitrine profonde, quels flancs élégants, quelles pattes robustes!... Et ce large front, ces yeux magnifiques... Que tu es beau, Crac, mon Crac à moi!... Voyons ta pauvre patte... aïe, frère! je t’ai fait mal, hein? Mais c’est pour ton bien! Tu vas voir... Sacha, donne ton fichu!
— Non!
— Égoïste!» dis-je froidement. Et je la repoussai de la main tandis qu’elle essayait de s’attacher à moi. En quelques minutes j’eus formé un appareil avec de la mousse, deux planchettes et une bande que j’improvisai en déchirant la manche de ma chemise. La pauvre bête n’avait pas bougé ; quand j’eus fini, elle se mit à me lécher les mains. Ses yeux avaient une expression vraiment humaine.
«Maintenant il faut l’emporter chez nous. Veux-tu m’aider, Sacha?»
Mais elle me boudait et refusa de me répondre. Avec précaution je soulevai le chien dans mes bras et le portai sous le hangar. Sacha resta immobile, le front baissé, les sourcils contractés! Je la voyais du coin de l’œil; elle était jalouse du chien.
IV
JE LUI OFFRIS UNE GRANDE TERRINE D’EAU CLAIRE.

Je couchai l’animal sur une litière de paille et, lui ayant trouvé le nez sec et brûlant, signe de fièvre, je lui offris une grande terrine d’eau claire qu’il avala presque d’une lampée. Mon père rentra sur ces entrefaites, et je m’empressai de lui montrer mon malade. Il approuva l’appareil, déclara ne pas vouloir y toucher, et se contenta d’administrer à la pauvre bête je ne sais plus quelle drogue.
Je lui tins les mâchoires ouvertes pendant que mon père versait la potion, et, dans ses efforts frénétiques pour y échapper, le brave Crac m’en fit sauter la moitié au moins au nez et aux lèvres... Pouah! que c’était amer!... Mais, une fois ce mauvais quart d’heure passé, le chien s’allongea sur le foin avec un grand soupir, posa son nez entre ses pattes et s’endormit profondément.
«Il s’en tirera, le molodetz, dit mon père en se relevant. Tu auras là un bon compagnon, Mitia.
— Oui. — Sacha ne l’aime pas, dis-je après un moment de silence.
— Ah!... Ça lui viendra plus tard, peut-être... Tu ne lui as pas fait de peine à propos du chien?
— Je ne crois pas, dis-je un peu confus.
— Il faut faire attention avec elle, dit mon père. Sacha n’est pas un grand gaillard comme toi, qu’on peut taquiner et rudoyer à son aise et qui ne s’en porte que mieux. Respect aux faibles, Mitia, n’oublie jamais cela.»
je baissai la tête et je courus à la recherche de Sacha. Je la trouvai assise au coin du poêle, sombre et muette.
«Pourquoi m’en veux-tu?» lui dis-je.
Elle ne me répondit pas.
«Tu ne voulais pas que je laissasse mourir cette pauvre bête?
— Tu l’aimes donc mieux que moi?
— Oh!...
— Va retrouver ton chien! Vas-y! cria-t-elle avec emportement. Pourquoi m’as-tu recueillie, si tu devais recueillir de même le premier chien de la route! Va! va! tu n’es plus mon frère!...
— Oh! Sacha!...»
Elle éclata en sanglots. J’essayai de la consoler, de lui faire comprendre que je pouvais l’aimer et aimer l’animal aussi. Rien n’y fit.
Cela me faisait d’autant plus de peine que j’avais déjà beaucoup d’affection pour le pauvre Crac et que, me sentant responsable de sa guérison, je lui consacrais tout mon temps. Si Sacha avait voulu l’aimer, nous l’aurions gâté et choyé ensemble, et, comme il était aussi affectueux que beau, nous aurions été un fameux trio d’amis.
Mais elle l’avait pris en grippe, et, quoique la première explosion ne se renouvelât plus, je ne me trompais pas, et cela me chagrinait beaucoup.
Vers la fin de sa maladie, pendant qu’il était encore étendu sur la paille du hangar et que sa patte était encore bien douloureuse, voilà Porphyre qui arrive un beau jour de son air béat. J’étais allongé à côté de Crac et je taillais un roseau en forme de flûte avec mon couteau. Et que fait mon lourdaud? Il veut s’asseoir, perd l’équilibre et tombe de tout son poids (et quel poids!) sur le malheureux chien. Oh! le cri que poussa Crac!... Ce fut un vrai hurlement de bête sauvage, et la voix plus discordante encore de Porphyre y répondit. En se retournant, affolé, Crac avait trouvé sous ses crocs le large fond de culotte du maladroit et il les y avait plantés... et je ne doutai pas qu’il tînt aussi la doublure du pantalon, à en juger par les contorsions du patient! Je me hâtai de le tirer de là, tout en riant à me tenir les côtes de la lugubre figure qu’il faisait. Le pauvre Porphyre se releva en gémissant, appuyant sa main sur la partie endommagée d’un air désespéré. Je lui offris d’aller se faire panser par mon père; mais il s’y refusa et s’assit tout penaud à quelques pas du redoutable Crac. Celui-ci, la lèvre retroussée, continuait à montrer deux formidables rangées de dents.
Voyant que je continuais à rire, Porphyre me dit tout accablé :
«Que veux-tu!...»
Le rire me reprit de plus belle; mais Sacha, qui était accourue au vacarme, se mit du côté de Porphyre, à ma grande surprise.
«Ce n’est pas la mauvaise chance! dit-elle avec vivacité. C’est que cette bête est tout à fait féroce... Elle en aurait fait autant à son maître, si c’était lui qui était tombé !...
— Oh!... fis-je suffoqué. Crac m’aurait mordu, moi! Comment peux-tu dire cela, Sacha?...
— Oui! toi, ou moi, ou père, ou Porphyre,... que lui importe... pourvu qu’il plante ses vilaines dents quelque part...
— Crac n’a pas de vilaines dents! dis-je avec feu. Je ne connais que toi qui les aies aussi blanches que lui! Et rangées! Vois plutôt, on dirait un collier de perles!...
— Merci! dit Sacha, tout en colère. Tu me compares à cette horreur de chien à présent... on voit que tu n’aimes que lui au monde.»
Et elle s’enfuit toute fâchée.
Je soupirai et je me remis à caresser les longues oreilles soyeuses de Crac qui battait le sol de sa queue, d’un air tranquille; mais, à chaque mouvement du malheureux Porphyre, ses oreilles se soulevaient sous ma main et j’entendais un grondement sourd de sa vaste poitrine... Il lui en voulait décidément.
A partir de ce jour, non seulement Sacha détesta Crac non moins qu’avant; mais encore elle feignit de le considérer comme une bête dangereuse et d’avoir grand’peur d’être mordue par lui. Je dis qu’elle feignit, parce qu’il me semblait impossible qu’elle eût réellement peur de cette brave bête; un chien si doux, si affectueux!... Et, ma foi, s’il avait mordu ce gros bêta de Porphyre, en vérité quel autre chien n’en aurait fait autant à sa place!...
Bientôt il fut complètement guéri et put se livrer à ses gambades d’auparavant; c’était un tout jeune chien. J’étais très fier de sa beauté et de son courage. Chaque jour nous étions meilleurs amis.
Au contraire, avec Sacha l’entente n’était plus aussi bonne. — Nous nous querellions souvent à propos de rien, — je devenais plus taquin, elle plus susceptible.
Enfin, je lui jouai un tour qui aurait pu avoir des conséquences tragiques, et pour le coup ce fut bien fini! Je fus guéri pour jamais de cette sotte et désagréable habitude, et jamais plus ma chére petite sœur n’eut à se plaindre de son frère adoptif.
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