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Victor Le Febvre
Le dégrossi
Les travailleurs du sol

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331368
Table des matières
LES TRAVAILLEURS DU SOL
I SAINT-AIGNAN
II EN CARRIOLE
III MAGNÉTISME
IV LE RHABILLEUR
V LE MÉDECIN
VI VILLAGEOIS!…
VII ESCARMOUCHES
VIII L’ÉLÉGANT
IX LE TRONE ET L’AUTEL
X NOUNOU
XI PÈRE NOBLE
XII INSTRUCTION ET…
XIII ET LIBERTÉ
XVI LE FLÉAU
XV CAPITULATIONS
XVI LE BOIS-AUX-TEMPES
XVII UN VOYAGE A SAINT-SYLVAIN
XVIII LA NOCE
XIX DÉCISION
XX LE PLAN
XXI A L’ŒUVRE
Ce livre est une émanation du recueillement, du grand calme des champs libres.
Les essais de pratique égalitaire constituent l’idée qui le vivifie, son sang des artères.
L’égalité est la vieille idée; plus actuelle que jamais.–Mais en peut-on aborder les essais de réalisation autrement que par des combinaisons irrégulières, empruntées au hasard, dans une société qui, sourde à toutes les leçons, se cramponne imprudemment aux priviléges et aux castes?
En sa forme, de même, cet écrit procède d’un désir sincère de réaction contre les cabrioles de clowns aimées de notre époque.
Le vulgaire ne lit plus que le feuilleton.–Le feuilleton ne veut qu’incidents désordonnés arrachés aux délires des cours d’assises.
Ce livre évite de tremper dans ce goût.– D’esprit et de gestes il s’avance droit et paisible à côté de ces écarts préférés.
Tant pis pour le livre.–Oui, accidentellement, mais, absolument, au contraire, ne serait-ce pas tant pis pour un goût dévoyé?
A travers les passions fiévreuses des cités, ne semblons-nous pas une nation sur la fin d’un grand rôle, fatiguée, surmenée, consciente du déclin et dépitée de se sentir au-dessous des beaux élans passés?–Un souffle de découragement sèche la moiteur inspiratrice du front, éteint la sainte fournaise. Nous prenons froid, nous rebutons même les applaudissements naguère si désirés, et, avant la porte, paraissons fixés, béants vers un seul appétit: la plus grosse part possible de la recette encaissée.
Allons-nous finir comme cabotins sifflés?
Eh! sachons donc sortir!–Tirons-nous de ces salles sournoisement chauffées par dessous, à buées névralgiques et congestionnantes.– Courage!–Prenons l’essor.
Dehors les champs sont immenses, féconds sous le courage, sains, consolants, remplis d’aspirations du cœur, inondés de glorieux soleil.
LES TRAVAILLEURS DU SOL
Table des matières
LE DÉGROSSI
Table des matières
I
SAINT-AIGNAN
Table des matières
Il pouvait être trois heures de l’après-midi quand le père Patient, monté sur sa carriole à mulet, gravissait la côte de la Cévrie. Il regagnait Orbigny, il tournait le dos à Saint-Aignan et songeait tristement. –Il y avait sujet.
C’était le10décembre1870, l’époque la plus triste, peut-être, de toute l’histoire de France.
Le père Patient s’était rendu au marché de Saint-Aignan moins pour vendre ses trois sacs de méteil que pour apprendre les nouvelles et savoir, au juste, s’il devait, comme les autres, charger le linge et la literie sur sa charrette, et, joignant la lugubre caravane des fuyards, se sauver vers le Midi, par les chemins, par l’inconnu, par l’affolement, sans autre raisonnement, sans autre mobile qu’un souffle ahurissant dans le dos:–la peur,–les Prussiens.
Ces mots étaient nouveaux dans le vocabulaire tourangeau, on les prononçait mal, mais, avouait le père Patient, il fallait vraiment se faire à la chose que ces mots voulaient dire, car, la veille encore, dans le fond des guérets, ses oreilles ne le trompaient pas, le paisible pauvre homme avait entendu, du matin à la nuit, un bruit inoui, inconnu au pays,–le canon.
Les nouvelles terrifiaient: un combat à Chambord, ou plutôt une déroute sans nom.
A l’annonce d’un détachement prussien, qui avait peur d’approcher, un de nos généraux sautait de table, en croupe du cheval de son aide de camp, pour fuir plus vite,–et le corps d’armée, avec artillerie, suivait. Les fantassins jetaient leurs armes et se sauvaient dans toutes les directions. Les cavaliers se ruaient, affolés, au travers, bousculant les plus rapides, crevant leurs chevaux de vitesse, faisant rebrousser les derniers venus; et, dans ce tohubohu indescriptible, toute la population de la ligne, hommes, femmes, enfants, avec charrettes chargées des meubles, des paillasses, des denrées, et la vache derrière, pressée, poussée, ahurie, désespérée par l’idiote frénésie de ceux qui auraient dû les défendre.
Cette cohue lamentable avait défilé, au travers Saint-Aignan, toute l’avant-veille, toute la nuit, toute la veille et la nuit encore.
Par la ville, cette abominable queue d’épeurés épeura. Mais il arriva que son uniformité prolongée produisit la réaction.–Après avoir effrayé, elle accoutuma, puis affligea, puis indigna; l’indignation rassura et refit le courage.
La veille on avait oublié les cachettes.–Vers midi, des gardes nationaux circulaient par les rues, armés de vieux fusils à pierre, restants de l’Empire ou de quelques coulisses à cabotins dérisoires.–A une heure, la garde nationale, en masse, avait formé des postes; elle arrêtait les fuyards, les réconfortait, les coordonnait, leur rappelait l’uniforme.–A deux heures, des estafettes annoncèrent le corps de K***: quatre mille hommes, ses volontaires, des mobiles opérant avec lui, des éclaireurs à cheval, et un corps de cavalerie régulière placé sous sa direction; le tout intact, en retraite ordonnée.
La population résolut la défense.–Cinq à six mille hommes avec un chef qui avait fait du bruit; couper le pont, créneler leur ville, derrière une rivière; un fait d’armes, un coup de main à illustrer une cité; sauver les fuyards; émousser ce coin de l’invasion qui s’enfonçait au cœur; du sang ennemi laver la souillure; sur cette rive du Cher toujours vierge, la gloire.–Un courant généreux emportait.
Ces braves gens préparèrent les rations, les lits, comme pour un jour de fête, et, quand de K*** parut, ce fut un triomphe.–On le monta au château, on le chauffa, on le choya, on le festoya, on l’étendit en duvet, on se remit en ses mains à discrétion, on compta sur lui.
Et, le lendemain, avant premier réveil,–avec son corps d’armée, ses éclaireurs et ses auxiliaires,– mais sans tambours ni trompettes,–le général, devançant l’aube, continuait le cours de sa brillante retraite, vers Nouans, trois lieues au delà; et, de ce point, au premier besoin, prêt à de nouvelles étapes, à reculons.
Il convient d’ajouter qu’il resta quinze jours à Nouans; que, durant ces quinze jours, vingt-cinq, quinze, huit Prussiens vinrent, successivement, prendre possession de Saint-Aignan, à la barbe du général, et que, pas une fois, cinquante hommes de ces quatre mille ne tentèrent une opération sur ces huit.
Le père Patient, assis, au marché, sur ses trois sacs de méteil, avait recueilli la partie déjà accomplie de ces détails. On lui avait dit la désolation après le réveil et la disparition définitive de toute lueur énergique; la réintégration des uniformes à l’armoire, des fusils à pierre en leur tirelire.
Il avait épousé la déconvenue générale, il s’était rempli le cœur d’émotions amères pour lui-même. Et, sans en attendre davantage, le mulet rechargé, avec ce compagnon, il regagnait, par la Cévrie, le foyer menacé;–maître et mulet, l’oreille basse, l’œil morne et ne voyant rien qu’en dedans.
Pourtant, tout en haut de la côte, le maître arrêta l’autre, se retourna sur la planchette de sa carriole et regarda l’immense panorama.
Au loin, la vallée; plus loin, les coteaux boisés qu’il aurait aimé défricher au temps passé des moissons, qui, à cette heure sanglante, semblaient placés là le plus heureusement et tout exprès pour l’embuscade; au fond, la rivière large, infranchissable et, par dessus, un pont étroit. Enfin, de chaque côté de cette ligne forte, la ville, étagée, dont chaque fenêtre pouvait veiller et condamner l’assaillant.
Un éclair brilla sous les sourcils de ce vieux homme des champs, éclair de regrets, de douleur, de courage, oui de courage français. encore. Un vieux souvenir, de son grand-père derrière la Meuse, lui traversa l’esprit. Il étendit la main vers le cordon de la rivière barrant l’horizon et dit amèrement:–«Pourtant, c’était marqué.»
Relevant la tête, il eut une vision étrange.
Par-dessus le talus que formait l’encoignure des deux routes il aperçut comme vingt bâtons debout, et, fixés à ces vingt bâtons, comme vingt petits drapeaux noirs et blancs que le vent agitait, et ce vent, encore, apportait le bruit répété et grandissant de sabots ferrés de chevaux heurtant avec précipitation le caillou de la route.
Du centre des bâtons deux ou trois coups de feu partirent.
Patient ne savait rien, il ne devina rien, l’instinct seul se l’appropria tout entier. L’instinct le tourna d’une pièce sur sa banquette, l’instinct l’arma du fouet, leva son bras, et fit descendre sur le dos du mulet une grêle cinglante comme la pauvre bête put confesser qu’elle n’en avait jamais vu tomber.
Stimulé par cette invitation fébrile, le mulet franchit cinquante pas d’un seul saut et blottit sa carriole, son maître et lui-même derrière la muraille d’une masure.
Pendant que le père Patient et son mulet reprennent leurs sens en cet abri, voyons ce qui s’était passé en arrière.
Après l’affaire de Chambord, un gros de Prussiens s’était avancé jusqu’à Contres, cinq lieues par delà Saint-Aignan, sur la route de Blois. Il prit, là, position.
Vingt-quatre hulans s’en détachèrent et cheminèrent vers Saint-Aignan,–un peu enivrés de succès, inouïs, inespérés, riant de leur audace, et, néanmoins, inquiets, comme il convenait en face de cet inconnu au fond duquel le victorieux, quel que soit son délire, ne peut soupçonner l’excès du désarroi, les tourbillons éperdus qu’y souffle la peur. Ils traversèrent les horizons insondables de la Sologne, des sapins dont chaque ombre menaçait, une chaussée par le milieu d’un grand étang; des deux côtés, à droite et à gauche, s’étendaient des gouffres sous des joncs: là, les vingt-quatre hulans se serraient un peu pâles, leurs vingt-quatre lances formaient faisceau et les petits drapeaux de deuil s’unissaient.–Ils traversèrent deux bourgs; l’un d’eux, Saint-Romain, touchant une forêt, resserre sa rue au fond d’une gorge où un régiment serait enterré si les femmes se faisaient signe de leur fenêtre.–La forêt suit, longue et sombre. Puis, descendant dans le grand vallon du Cher, une tranchée profonde, où dix gamins, du haut des talus, avec des pierres, assiégeraient cent hommes. Et, de l’autre côté de cette tranchée, une série de maisons, de murs, de fours à chaux, de caves, au fond desquelles l’imagination des hulans vit autant de cratères prêts à vomir. Leur vingt-quatre paires d’yeux multiplièrent, par des centaines d’appréhensions légitimes, les éclairs qu’ils redoutaient d’en voir jaillir.
Saint-Romain, la forêt, sa tranchée, les maisons à la suite étaient garnis des épaves charriées par le flot de Chambord, épaves rejetées sur toutes les rives accrochées à toutes les branches, enfouies dans toutes les excavations, avec des chassepots, des baïonnettes, des gibernes gonflées de cartouches. Il suffisait d’un mot, d’une inspiration, d’un élan de cœur pour que, en vingt endroits, ce chemin se fermât derrière et devînt le dernier chemin des téméraires.–Cette menace était dans l’air, on la respirait; son odeur âcre pénétrait, méconnue de ceux-là seuls qui avaient perdu les sens avec la tête, comme on perd tout dans la fuite.
Les Allemands, eux, ne fuyaient pas, ils sentaient. Ils respiraient, et la respiration était lourde. Cette condamnation leur paraissait tenir à un fil. Avec le rire ostensible aux lèvres ils étaient prêts à étrangler. Et, ce long cordon de route de cinq lieues leur paraissait étroit comme la corde raide à un apprenti de Blandin. Ils y marchaient serrés, anxieux, tâtonnants, les mains crispées à la lance comme le sauteur au balancier; toujours au bord de la chute.
Mirage des épeurements de nature! Toute crainte de chute était au large.–Les baïonnettes renversées; les cartouches mouillées et couardes. La route, balayée par la peur, était conquise bien avant le pas des conquérants.
Ces vingt-quatre effrayés traversèrent les plaines, les sapins, l’étang, les bourgs, la forêt, la tranchée, les fours, les caves, les maisons bastionnées, les chassepots dans l’ombre retournés par la crosse; et, suffoqués de bonheur, n’y croyant pas, ils s’arrêtèrent au pont de Saint-Aignan, vers trois heures de l’après-midi.
Ces traversants, je les appelle audacieux;–comme il vous plaira qualifiez les traversés.–La fortune rit aux audacieux. La fortune a raison, elle fait montre de bon goût:–l’audacieux est beau, autant, au moins, que le couard est laid.
Pourquoi ces Teutons, fiers et forts, au lieu de deux provinces, n’ont-ils pas pris la moitiéde la France?–Pourquoi, sur nos places publiques, n’ont-ils pas fouetté nos femmes nues, ou caressé, à leur volonté?–C’est générosité pure: ils le pouvaient.–Le droit et la bravoure absents, la force a carrière.
Ils le pouvaient. Les mêmes châtelains transis, à Bordeaux, auraient de même pleuré et se seraient incliné sous l’Allemand: Ils auraient, de même, insulté Garibaldi revenant des combats de Dijon. De même, ils auraient appris au monde que Victor Hugo ne parle pas français, et que, en effet, le vrai français du jour est leur plaventrement. De même, après nombre de joyeuses fusillades, ils auraient, ces gros, frappé les milliards du rachat sur le dos des petits. Obstinément ils seraient demeurés en position contre bon sens et justice. Et cette même France qui se sauve à l’heure néfaste, deux ans après, par tant radieuse direction, de même, avec fêtes, bals, théâtres, musique et beaux atours, se serait prise, comme aux grands jours des Montijo, à caracoler au Bois parmi les cocottes!
Quoi donc:–fière, grande, victorieuse?
Hélas! non: ni plus ni moins,–déchue et inconsciente!
Les vingt-quatre hulans, joignant le pont de Saint-Aignan, portaient bien le principe de cet affaissement à la selle de leurs chevaux. Mais ils faut croire qu’ils ne se donnèrent pas le loisir des déductions qui précèdent.–Au reste, ils faisaient l’histoire que nous commentons après lecture du chapitre. Ils s’en tinrent à délibérer un moment, établissant à peine les rudiments du sommaire.
De fait, leur cas paraissait embrouillé.–D’une part, s’emparer d’une ville sans débrider était tentant. Il y avait les précédents des escadrons de Murat après Iéna. Plus récemment, il y avait l’exemple des trois hulans de Nancy.–Mais, d’autre côté, il aurait suffi du caprice d’une cuisinière pour, du second, les pulvériser sous sa vaisselle.
L’avis fut d’affronter. Douze passèrent le pont et regardèrent.–La grande rue était libre. Aucune batterie de cuisine ne leur parut s’interposer des seconds étages. Les timides se précipitèrent aux caves, sans se rendre compte, hélas! que le cœur des assaillants battait plus fort que le leur.
L’horloge du clocher marquait environ trois heures et demie.
Depuis, de sang-froid, on a calculé que, à cette heure, le général de K***, avec ses quatre mille hommes, à Nouans, pouvait bien être appliqué, très sérieusement, à préparer sa soupe.
Les douze s’aventurèrent, passèrent la mairie et gagnèrent le haut du champ de foire. De là, le regard enfilait, d’un bout à l’autre, la route de Nouans qui montait.
C’était l’instant où le père Patient, le nez tristement penché vers les oreilles de son mulet, songeait à la famille, à la patrie, cadençant sa rêverie au pas alourdi de sa bête, et coupant mélancoliquement à droite sur le chemin qui mène à Orbigny.
Entre la carriole à Patient et les hulans, une agitation se produisit sur la route, qui fixa et absorba l’attention des derniers.
D’une auberge, située à mi-côte et touchant aux dernières maisons de Saint-Aignan sortirent précipitamment sept ou huit gendarmes en uniforme et armés de sabres, de carabines et de pistolets.
De l’intérieur, l’hôtellier leur cria:–«Et ce pauvre brigadier qui est encore en ville.»
–«Il importe de sauver la brigade premièrement, répondit-on, sauvez le brigadier comme vous pourrez.»
–«Et son cheval que voilà.»
–«Son cheval, nous allons le sauver avec nous.»
Les gendarmes détachèrent leurs chevaux tout bridés, sautèrent lestement en selle et détalèrent sans s’inquiéter cette fois du coup de l’étrier; mais sauvant, avec une agilité de locomotive, leur brigade et le cheval de leur brigadier.
Au moment de la brusque sortie des gendarmes, l’esprit évidemment traversé par la même idée qui agitait ces derniers, les hulans crurent à une agression et opérèrent un mouvement de recul, prêts à tourner bride. Un juge calme, placé entre les deux groupes eût ri du double mouvement oscillatoire, posé en face de cette question comique:–Lequel des deux va se sauver? Peu s’en fallut que les deux groupes, se tournant le dos à la fois, ne prissent la fuite en sens contraire, se sauvant l’un de l’autre.–En cette circonstance, la prestesse française décida l’événement, et la lourdeur allemande avait à peine pris parti que déjà les gendarmes à bride abattue atteignaient un quart de lieue.
A ce changement de front, l’Allemand se ravisa, rattrapa sa bravoure et fonça,–doucement, jusqu’auprès de l’auberge. A cette hauteur, les douze hulans s’assemblèrent, s’attroupèrent en petit conciliabule d’arrêt:–La ville était franchie, le but de la conquête marqué, le rapport pour le chef tout prêt et savoureux, évidemment il ne restait plus qu’à rétrograder.
Cependant, derrière la vitre de l’auberge, un autre conciliabule plus animé s’échauffait. Il y avait là des voisins, quelques paysans attardés et trois ou quatre soldats d’armes différentes. Ces derniers défaits, consternés, parvenus à l’indifférence par l’abattement.
L’un d’eux, néanmoins, drapé dans un manteau en loques de franc-tireur, observait la rue de son coin sombre.–A l’aspect des hulans, son œil s’enflamma. Il les compta, les mesura du regard, fit jouer le ressort de son fusil-Rémington,-et, poussant ce cri sauvage:–Ils sont à moi!–il se leva debout, poussa les voisins et bondit par-dessus la table.
C’était un jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans, vigoureux, aux traits mâles et beaux.–A ce moment, son visage devint terrible d’énergie et de résolution. Il prit deux cartouches dans ses dents, ouvrit la cartouchière à terre, et, par la vitre fermée, ajusta.
De l’intérieur, cinq ou six se précipitèrent sur ce zélé, dix autres les imitèrent.–0France!
–«Y pensez-vous! résistance impossible; un massacre en ville; notre maison en feu!–Cachez-vous»
Cachez-vous!–0France!
Le franc-tireur dut lutter pour défendre son idée et son arme.–Le nombre était aux Prussiens.– L’idée fut brisée, son arme lui fut arrachée, et, quand le noble garçon, sorti de cette mêlée, fut rendu désarmé au jour, à la liberté, la poitrine vers l’ennemi,–l’ennemi, posément, comme en promenade chez lui, redescendait tout allègre vers la ville. On avait fait esquiver l’un des soldats de l’auberge, adroitement, par le jardin; à l’angle de la rue prochaine, sa course donna droit dans les hulans. Le brigadier des gendarmes, remontant vers les camarades, s’accrocha dans le même temps au même filet; et les douze Prussiens, péchant au hasard dans cette population de trois mille âmes où ils n’avaient qu’à ouvrir la main pour saisir, s’en allaient triomphalement, poussant deux prisonniers,–vraiment assez embarrassés d’eux d’ailleurs et demandant au ciel l’occasion de se défaire du trophée.
L’occasion vint à souhait.
Désespéré, le courageux franc-tireur cria:–«Au moins laissez-moi fuir.»–On ouvrit la porte. Il partit en courant et touchait presque le père Patient quand les Prussiens l’aperçurent. Ceux-ci, soudain, abandonnèrent gendarme et fantassin et coururent au fuyard, se divertissant ainsi qu’aux ébats d’une caracole sur les abords de leur village. C’est ce galop qu’avait entrevu Patient, ce sont ces lances qui exécutaient des voltiges de bâtons pavoisés dans son cerveau quand il fondit si intrépidement sur le dos de son pauvre mulet.
Le franc-tireur, à bout d’haleine, coupa dans les vignes, et, du milieu des échalats, fit face. Il lui restait un pistolet: il déchargea son pistolet; au moins crachant à l’ennemi l’injure et le défi.
A ce point de leur succès, les hulans entendaient se jouer, mais non point exposer, à la pointe des échalas, les poitrines de leurs chevaux. Ils répondirent, dans la direction du franc-tireur, par la salve des trois ou quatre coups de feu dont les détonations avaient emporté le père Patient et son mulet. Puis ils retournèrent, guillerets, gaillards et rieurs, par la ville d’abord, ensuite par la tranchée, la forêt et les plaines, confiants, assurés, comme refaisant une promenade aplanie.
Revenons-y; ces enseignements nous sont dus:– Le lendemain les hulans revinrent quinze, puis dix, puis huit.–La veille, sur liste dictée, ils commandaient des contributions, ils réquisitionnaient des comestibles. Puis de l’argent, on le leur donna.– Ils réquisitionnèrent plus qu’on avait.–Ils s’en retournaient grommelants et moqueurs; cent fois étonnés qu’on eût si mal lu dans leur âme; heureux comme ce comparse du Cirque qui avait fait peur avec un pistolet sans chien.
Ils s’amusaient.–Un jour, ils réquisitionnèrent une calèche du voisinage pour transporter à Contres… deux paquets de chandelles.
Cependant, le général de K*** et son corps d’armée se tenait retranché à Nouans, solidement, et prêt à filer au delà sur le premier geste des vingt hulans.
Mais arrêtons-nous; cela vaut un chapitre à part; il se fera.
Nous entamons d’ailleurs une histoire fraîche et presque gaie. Il s’agit de la faire émerger rosée de ces débuts sombres. Ne nous attristons pas par delà la mesure; et, malgré que cette porte soit désolée, entrons de plain pied:–les perspectives prochaines nous en paraîtront plus riantes.
II
EN CARRIOLE
Table des matières
Comme le père Patient allongeait le nez au-delà du mur de sa cachette, un nouveau retentissement des sabots d’une cavalerie fit sonner la route en face de lui. Le pauvre brave homme se crut voué aux galops fantastiques. Il s’apprêtait à l’échevelé de la retraite quand l’un de nos gendarmes apparut. La brigade, dans son émotion, avait pris la route du Blanc, par Nouans; le danger passé, elle revenait sur la route de Loches, par Orbigny. La puissance prestigineuse de l’uniforme rassura le père Patient aussi net qu’en un jour de querelle pour boire à l’assemblée du bourg. Il retrouva, d’un coup, la parole et inter-– rogea de toutes ses forces:
–«Eh bien! qu’y a-t-il?»
Le dernier passant des gendarmes s’attarda un moment en faveur de ce vieillard perplexe.
–«Sauvez-vous, sauvez-vous! lui dit-il. Nous avons perdu notre brigadier. Tout ce que nous avons pu faire, c’a été de sauver son cheval que voilà. La ville est au pouvoir des Prussiens. Un escadron nous a poursuivis bien au-delà des dernières maisons. Ils sont six cents au pont, deux mille cinq cents, en bataille, à la gare, et quatre-vingt mille qui arrivent derrière.–C’est une inondation; la même qu’à Selles, hier; la même que, la veille, à Romorantin, d’où nous venons.»
Le nouvelliste piqua des deux, et le père Patient croit bien se rappeler, aujourd’hui que cette patrouille, embrouillée sur elle-même, dont le cerveau, bouffonnement farci, multipliait ses bourdes avec quatre zéros et, par les chemins, semait la peur, tenait à la brigade de Romorantin.
Romorantin, cette fine mouche capitale de la Sologne, aurait donc produit une variété pour les bocaux à montrer: le gendarme imaginatif.–Quelle en soit fière. Quant au braconnier circonvoisin, il en saute de joie par ses sables giboyeux.
On y raconte que, .en ses affûts, du plus loin que le braconnier indigène voit poindre le tricorne à l’horizon, il tire un coup de fusil à blanc. Le lièvre n’en bouge au gîte; mais la brigade court encore.
Patient suivit la brigade et son conseil; il remit le mulet au frayé et fouetta, comme un gendarme.
Mais, à cent pas, un cri l’arrêta.
Sur la clôture des vignes, au bord de la route, un homme gisait qui, vers lui, tendait ses bras ensanglantés.
Le père Patient opérait sa retraite avec moins de verve que la gendarmerie. Il était humain d’ailleurs, comme tout paysan qui n’a pas, pour l’instant, un intérêt à la férocité. Il arrêta son mulet et interrogea de la sorte:
–«Qu’avez-vous donc, mon pauvre monsieur?»
–«Ne m’appelez pas monsieur, répondit le blessé on vient de me traiter comme un goujat. Je voulais au moins me défendre: les peureux ont joué le jeu de l’ennemi; ils m’ont désarmé, annihilé comme une femme et forcé de prendre la fuite. De cette vigne j’ai envoyé mon dernier coup de revolver aux hulans,–ne m’en blâmez pas, je n’ai pu faire mieux, c’est tout ce qui me restait. Les hulans ont riposté, et je me sens touché. Vous me voyez assis, mais mal. La terre est glacée, j’ai l’onglée aux doigts, et, tout en vous voyant venir, je me disais:–Dieux, qu’on devrait être bien, par un temps de trot, étendu sur trois sacs pleins au fond d’une carriole à mulets.– Mais il faudrait un si honnête homme pour me placer dessus!
–«Je suis cet honnête homme-là, riposta vivement Patient.»
Il sauta quatre à quatre au bas de sa voiture et courut au blessé.
–«Allons, dit-il, les deux mains et aidez-vous.»
Le jeune homme tendit ses deux mains, mais, à-demi dressé, il poussa un cri de douleur et retomba de son long.
Patient effrayé s’écria:–«Seriez-vous gravement blessé?»
Le soldat avait pâli presque autant que les restes de givre qui pendaient aux sarments. Il répondit:– «Vous êtes vraiment bon.»–Puis sourdement, en aparté:–«Mais je crois qu’il vaudra mieux finir là.»
Patient comprit ce désespoir sous la douleur; il poussa un gros juron indigné, et, continuant:
–«J’y perdrais plutôt mon nom, cria-t-il résolu.»
Il saisit le soldat par le milieu du corps, l’étreignit comme un fardeau familier et l’étendit couché sur son méteil.
Il remonta lui-même, vivement, on l’aurait cru jeune. L’habitude des fatigues, le feu de l’action, la conscience d’un devoir redonnent la jeunesse des muscles et du cœur à ces vieillards de la glèbe.– Soulevant trois pots de pommade en leurs boudoirs, nos tendres hobereaux du jour, la poitrine vidée, défaillent.
Puis Patient fouetta vigoureusement et partit au grand trot.
Mais le blessé pâlissait encore. Son idéal:–être couché, par un temps de trot, sur des sacs, au fond d’une carriole,–était une figure; ou bien, énonçant « vœu, le pauvre diable avait oublié sa camarade de couchette, une balle dans le corps.–On rapporte qu’une feuille de rose repliée empêchait de dormir un délicat;–sans être convaincu de si subtile délicatesse, notre pauvre étendu, cahotant sur sa balle de hulan, doit se faire pardonner d’éprouver pour le moins des désagréments analogues.–Il tournait , vers Patient des regards reconnaissants, mais ces regards étaient voilés.–Patient comprenait, et, hâtant la marche, il prenait à tâche de fouetter doublement: de la main, l’amour-propre de son mulet, et, de la parole, le courage défaillant du blessé.–Il ranimait bienveillamment, grondait, réconfortait, interrogeait.
Et le blessé, par bribes, et dans les intervalles de soubresauts, répondait ainsi:
–«La partie m’avait paru engagée par un homme, gâtée par un homme et définitivement perdue par un homme.–Après Sedan, je crus voir cette partie reprise par le pays tout entier. Des hommes de cœur partirent aux combats avec cette idée et pour la servir, je partis avec eux; j’avais leur foi. J’étais jeune, fort, je n’avais pas de père, je n’avais ni sœur ni famille. Je crus voir la patrie, ma mère,–ma mère en danger; je ne voulus rien voir au delà. A son premier cri, je partis. Eh! l’entendant encore, je partirais encore.–Est-ce à moi de calculer, par delà, les généraux pourris, l’ineptie dans l’action, l’incapacité dans l’ensemble comme dans les détails; la lâcheté des rassasiés; chez les autres l’ignorance, l’incohérence et le défaut d’entente; et, finalement,! l’abaissement des caractères privés ou l’effondrement du caractère public?–J’étais simple ouvrier. Je me sentais deux bras solides, et, dans la poitrine, un feu capable de dilater tous les dévouements. Est-ce que je pouvais imaginer que les chefs se sauveraient emportant l’armée, traînant par les ornières ces grands renoms de France;–que les campagnes se sauveraient, abandonnant leurs champs, leurs récoltes, leurs foyers à l’ennemi;–que les villes, courbées sous vingt hulans, me bâillonneraient, me désarmeraient, me jetteraient dehors;–que la peur l’emporterait sur le bon sens;–que, en punition d’un jet de courage, je serais abattu sur le revers d’un fossé, sans honneur comme sans profit pour mon pays?… Et ces choses en France, et au centre même, en cette Touraine où j’ai vécu ma jeunesse.»
Patient l’arrêta, calmant la fièvre qui montait chez ce souffrant désolé.
–«Jeune homme, dit-il avec cette pointe du sens droit des paysans, réservée mais sûre, prenez garde. Vous dites bien, et, peut-être, vrai; mais plus loin serait trop loin.–L’armée, la ville, la campagne, c’est la masse: il faut, à la masse, l’étincelle pour l’éclairer, l’impulsion pour l’inciter.–Je ne puis parler que de la. campagne, ne connaissant rien autre: nous nous cachons, nous fuyons, nous sommes désespérés, parce que l’étincelle n’a pas jailli en avant, parce que l’impulsion qui nous arrive consiste en cette seule affirmation répétée:–Tout est perdu!–Mais, croyez-moi, nous avons eu peine à nous faire à ce désarroi. En ce sens de la déroute, nous sommes poussés à grands coups; croyez-moi, un tout petit coup nous aurait reviré en sens contraire.–De même que nous nous débandons sous ces grandes clameurs de débâcle; ainsi, au moindre souffle chaud des villes, à la moindre tenue de l’armée, nous nous serions bouclés en faisceau. A cette heure d’abattement, trois viendront qui boiront le vin de nos celliers; autrement, ils auraient pu venir vingt, jusqu’au dernier de ces vingt aurait épuisé l’eau du fond de nos puits;–vous auriez reconnu la France.–Pour arriver au grand succès, il nous fallait un petit succès.»
–«Tant pis, riposta le blessé, c’est à la mesure des revers qu’on jauge les grands peuples.»
Il se retourna plus douloureusement et ferma les yeux tout à fait.
III
MAGNÉTISME
Table des matières
Heureusement on arrivait.
Patient appela:–«Germaine!–Charlot!»– Avec précaution il déchargea son fardeau.
Germaine, sa fille, accourut; le vieux pâtour aux bœufs, Charlot, arriva.
Les sacs étaient tachés de sang, le blessé ne donnait plus signe de vie.
–«Je le crois mort, dit Patient.»
–«Mort! s’écria Germaine.»
Elle posa sa main au cœur. Elle regarda et écouta. Son œil était anxieux.–Un jet de fluide généreux se dégagea de je ne sais quelle couche magnétique ambiante et traversa. Germaine fut aveuglée.–Elle tourna vers son père un front animé, son regard réfléchit l’étincelle; elle dit, comme triomphant:
— «Père, non… Il vit!…»
–«Ah! Tant mieux, fit le vieillard, c’est un brave garçon; il a fait son devoir et me console de plusieurs.–Germaine, portons-le au lit de la petite chambre; il y aura chaud, nous le soignerons là.– A cette heure, ma fille, il faut, un petit, que chacun paye sa dette.»
On coucha le blessé dans la petite chambre. Patient repartit en hâte chercher le médecin à Montrésor, le chef-lieu voisin; Charlot retourna posément au travail.–Germaine se mit au chevet.
Et le blessé rouvrit les yeux.
Substance éthérée qui souffles des hauteurs en lumière et traverse la terre pour en chasser l’amertume; haleine épurée et toujours jeune dont les parfums réchauffent, enchantent, embrasent, enivrent et dilatent les âmes jusqu’à la fusion, jusqu’à la communion parfaite, jusqu’au mélange absolu dans les délices; quel cœur puissant, quelle poitrine, quelle bouche divine t’exhale.–Tu secoues les torpeurs, tu fixes l’inconstance, tu dissous les douleurs, tu écrases le mal, tu poétise la brute; pour les désespérés tu refais l’espérance; et, comme cette force du soleil qui pompe l’eau des ornières troublées, qui la distille et la balance en panaches de beautés et de bienfaits dans l’azur, toi, tu pénètres le sang, les veines et les entrailles, tu traverses en traits bienfaisants les sentiments de l’homme, tu les distilles, tu les épures, tu les ennoblis, tu les fais grands et les enlève en ton empirée bleu et doré,–que les poëtes, aux jours de génie, rêvent, entrevoient, et croient le ciel,–que deux jeunes cœurs qui s’unissent atteignent sans efforts, palpent, connaissent et nomment de son beau nom,–amour.
Sous ce premier regard, Germaine et le jeune homme s’aimèrent.
Il n’y eut plus de chambrette de cabane, plus d’humble couchette sur un plancher inégal et plus de douleurs étendues sur ce lit; plus de brise au dehors, plus d’éclats de la guerre, plus de hontes à la patrie:–il y eut un beau rêve.
Entre cet homme et cette jeune femme se passait un grand silence et dans ce silence deux cœurs illuminés battaient à l’unisson. Balzac, leur compatriote analyste, les eût entendus, il eût numéroté leurs battements. Eux, sans rien chiffrer, tout de même s’entendaient au mieux.
Les traits énergiques du jeune homme étaient fatigués et pâles, mais ses yeux perçants avaient retrempé leur éclat dans les sentiments nouveaux qui le modifiaient.
Germaine, debout, la bouche pure, le front grave, les paupières demi-fermées, semblait une Psyché du premier jet que l’atteinte du souffle inspiré entr’ouvre au vrai et initie. Ses joues étaient rosées comme celles des jeunes paysannes vouées aux soins d’intérieur et que les âpres travaux des champs n’ont point encore ternies. Sa taille moyenne, souple et riche de santé s’élevait comme une tige svelte, forte et gracieusement cambrée sous la puissance salubre d’un air libre. Quelques touffes chastes de cheveux blonds, échappées aux efforts discrets de sa cornette campagnarde, protestaient contre un emprisonnement inique et à peu près impuissant.
Le jeune blessé laissait errer ses regards parmi les égarements de ces touffes blondes sur les tempes; les tempes s’agitaient, les cheveux caressaient, et, par delà, ouvraient une porte sur des trésors.
Les enchantements de cette pause harmonieuse se prolongèrent.
Plus fort, plus dur aux émotions, le jeune homme les rompit.–Il dit:–«Durant la route que m’a ’fait suivre votre père, j’ai lutté longtemps. Je me suis senti défaillir; puis je n’ai plus souffert. J’étais vaguement bercé par d’étonnantes et douces visions: ces visions grandissaient, se rapetissaient, puis s’allongeaient encore selon des cercles bizarres; elles m’oppressaient, mais j’entendais presque ce que vous faisiez autour de moi. Vous m’avez transporté, vous m’avez soigné; je croyais être heureux. . . . . Je ne souffre plus. . . . . Que vous êtes bons!»
Il voulut tendre sa main.–Germaine se précipita pour couvrir cette main et la retenir, et ce fut cette main qui retint la sienne.
A cette étreinte, Germaine sentit, à la tête, une grande lourdeur, délicieuse mais maîtrisante. Elle se laissa tomber sur une chaise et crut défaillir elle-même. Elle pensa porter la main à sa tête, mais sa main lui parut engagée.
Sa faiblesse lui rappela celle du blessé. Elle dit:– «Vous souffrez?»
Le blessé dit:–«Oh! non.»
Oh! non était une ode. Il fut interprété:–Je ne saurais plus souffrir; n’êtes-vous pas là, le baume, le bienfait, la guérison?–Imaginations heureuses! –Ce mot fut musical, harmonieux comme un concert de rêverie.
Harmonies des Lamartine, tendres mélodies d’Auber, vous pouvez charmer d’autres théâtres, jamais une note de vos enivrements apprêtés ne fut portée, vers ces chaumières, par les vents âpres qui, uniquement, se plaisent aux bruissements des grands arbres; –Mais jamais vous n’égalâtes les moelleuses et berçantes imaginations que la nature, simplement, fit jaillir, en cet instant, du sein de cette jeune fille pure.
Germaine n’essaya pas de tirer sa main. Irrévocablement sa main lui semblait engagée, comme l’ancre en cet océan nouveau.
De l’autre main elle prit un morceau de sucre, le trempa dans un verre préparé là, et le tendit aux lèvres du malade.–Le malade, les yeux fixés, noyés dans l’idéal, but longuement et silencieusement l’ambroisie.
Dans ce cadre étroit de la chambrette se résumaient: les vertus d’intérieur, la production, le travail, troublés, dans leur calme nécessaire, par les plus violentes agitations des combats.–Deux termes d’une proposition redoutable:–d’un côté, l’innocence et la paix menacées;–d’autre, la victime d’une protection inefficace abattue; et par delà, vers St-Aignan, profond dans un horizon sombre, l’ennemi.
Au dehors, la neige, fouettée par la bise, glaçait; –le chirurgien approchait avec ses scalpels d’acier.
Au dedans, un tableau suave, simple, calme: une fillette, aimante et chaste, tenait un morceau de sucre aux lèvres d’un heureux. Et, pour ce ciel, tout était oublié.
Opuissance! ô bienfaits de l’amour!–Aux meurtrissures de tes angles, ô vie! partout il faudrait ce coussin.
Le sucre achevé, Germaine doucement retira sa main. Le bout des doigts était humide.–Du sucre ou des lèvres?…
Lentement le malade interrogea:–«Votre nom?»
Elle répondit:–«Germaine.»
–«Merci, dit-il.»
Puis un très long silence.
Germaine le rompit.
D’une voix très faible, elle dit:–«Et le vôtre?»
Lui répondit:–«Germain.»
Germaine poussa un léger cri:–«Ah!»
L’enfant candide s’expliquait une coïncidence de noms, conforme aux usages locaux, par un trait d’union prédestiné.
Elle fut plus heureuse encore.
Joies éphémères! La réaction était proche.
IV
LE RHABILLEUR
Table des matières
La réaction entra sous trois formes d’allures également mûries.–Non pas les trois Grâces.
La première était Charlot, le vieux pâtour aux bœufs, un peu abruti;
La seconde, un voisin qui ricanait dès le seuil avec une légère teinte de moquerie;
La troisième était le rebouteur.
Qu’est-ce qu’un rebouteur?
Le langage n’a pas le charme de la botanique.– Celle-ci cueille, caresse les fleurs et s’instruit dans les parfums.–Le langage, lui, renvoie aux racines. Il s’agit de déterrer; besogne assez peu ragoûtante et qui, parfois, salit les doigts.
Je n’ai pas ce culte et j’en rends grâces au ciel. Pourtant, quand on veut toucher aux religions, il faut faire comme les niais et se barbouiller un peu d’eau bénite.
Donc, en cette Touraine, où se sont conservés tant de vieux mots que Rabelais pourrait s’y lire encore à livre ouvert,–pour mettre on dit encore bouter ou boutre, de butare, paraît-il, racine que m’ont déterrée des obligeants, et qui, en latinité de basse condition, veut dire, de même, mettre:–Boutons-le là; mettons-le là.
Les épurés daignent nous faire l’honneur de conserver encore Boute-en-train.–Ce sont eux aussi, je crois bien qui, par euphémisme, ont changé, dans Bouttons, le B trop rude, en une lettre plus euphonique.–Ainsi élégantisée la locution Boutre a gagné une nuance un peu vive, un peu heurtée, qui se détourne légèrement du sens simple mettre. Boutre modifié est moins bonhomme: on le prend assez pour ce composé:–mettre avec quelque peu de force, d’énergie, de courage, ou bien d’impatience, de pittoresque, d’humeur; de liberté, même de licence; peut-être d’impertinence.
Voilà bien pourquoi les bouches élégantes, auxquelles la truffe est familière, et qui, pour les commodités du commerce, ont, de rechange, deux marques comme deux langages, réservent cette dernière expression, agrémentée de la lettre en question, pour les heures d’intimité et les mignons détails gourmets. Pour exprimer la même chose ils ont d’autres tournures de gala. Aucun interlocuteur, aucune interlocutrice ne s’y trompe, mais on s’endistingue, on s’endélicate ainsi. Cela est piquant.–Piquant, comme est piquante cette toilette bizarre revêtue pour dissimuler le moins possible un corps de nymphe. Qui pense au contenu? ah! personne.–Convention de gala.–La vérité intime est que pas un ne s’arrête à la toilette et que tous grillent des désirs d’au-delà. Eh! bien, en ces hauteurs choisies, de même celui qui détacherait vertement le mot final de ma phrase serait réputé téméraire, peut-être fou.
A Montrésor, nos rustiques bouches à pommes de terre ne marivaudent pas tant; elles ont, de très bonne foi, subi l’F des raffinés, et, sous cette variante, emploient Boutre pour mettre, en tout bien tout honneur, et sans négliger cette nuance teintée dont nous reconnaissions plus haut l’accentuation rablaisienne.
J’ai entendu Grassot, d’irréparable mémoire, traduire ce vieux dérivé du gaulois par Flanquer. Mais Grassot, maître tricheur, en ce point encore, comme un diplomate, a triché; nul n’a mordu à cette cote mal taillée, et Flanquer ne s’est pas élevé au-dessus de la basse latinité du Palais-Royal.
Ici, Bouter, Boutre avec sa lettre d’agrément, est demeuré ferme au poste; Boutre euphémisé égale donc mettre, mais mettre net, sec, hardiment. Hommes, femmes, vieillards, enfants, de tous âges conversent, avec franchise, au travers de cette locution, sans que jamais l’ombre d’une égratignure en ait effleuré l’oreille à personne.
Je n’ai reconnu à la modification que j’explique que de très rares exceptions. Par exemple:
Boutoir. On dit toujours: coups de boutoir. Ici, la modification adoucissante ne serait pas admise.
Et encore en la qualification spéciale qui nous occupe.
Ainsi Rebouteur est resté.–Sa variante, modernisée, ne s’emploie pas.
Rebouteur:–celui qui remet; qui remet en place, qui remet carrément et sans crainte.–Avez-vous les os cassés?–Allez au rebouteur; il les remettra, vivement, en place normale.
Le mot emporte donc une opinion de prestesse, d’agilité, d’adresse qui commande la confiance et explique l’abandon qu’il a répandu dans les campagnes.
On se casse une jambe, un bras, une côte, on va au Rebouteur. Et le Rebouteur, à force d’en remettre mal, finit par en remettre bien. Nous disons ici : En forgeant on devient forgeron, et, par la force de sa volonté, Démosthènes. mais ne souffrons pas que le sujet nous échappe.
Le succès enhardit l’officiant et fanatise les adeptes; ceci un peu partout. Mais particulièrement à la campagne, le succès passe tout. Il prime honneur, vertu, mérite; et l’argent du réussi, qui d’ailleurs est la marque du succès, emporte tous les suffrages.–Pourquoi tel trompe, vole, saute, escamote, sur la fin de ses tours achète le donjon, se pavane en carosse, et, sûrement, sera député?–Il est la honte, mais il est l’éclat.
Rebouteur le sait, et, suivant l’exemple, il escamote de son mieux.
Après quoi l’on afflue chez lui pour cent autres disgrâces:–pour une foulure, une contusion, un cor au pied; la pierre, la teigne, la rogne; les difficultés de jurisprudence; et, même, la bonne aventure.
Voilà, encore, pourquoi l’on a légèrement modifié, vers ces derniers temps, l’appellation qui nous occupe. –Expliquons-le.
Être nu est laid, et, évidemment, contre nature.
C’est la veste et la culotte qui sont naturelles, légitimes et légales.
Imaginez voir, un peu, sans ces nécessités sociales, d’aller visiter le commissaire de police!
Donc, l’homme, la femme, surtout, sont d’autant plus déshérités qu’ils sont plus déshabillés.
Dans toutes les infortunes, de quoi avez-vous primordialement besoin?–Répondez.
Du Rhabilleur!
L’avocat, le juge, le médecin, le maire, le curé, le sacristain,–toutes les puissances,–sont des rhabilleurs.–Puissances d’autant plus estimées qu’elles rhabillent vite et mieux.
Par conséquent, et, au premier chef, le Rebouteur. Le Rebouteur est donc devenu le Rhabilleur.
Je n’ai employé la première expression que pour être, à tous, clair dans mes prémisses; mais, afin de rester sincère jusqu’aux ongles, il me faut dire Rhabilleur; et uniquement. Pour les raisons plus haut déduites, Rhabilleur est seul usité aujourd’hui. En Touraine, je ne serais même pas compris sans ce correctif.–Néologisme tant que vous voudrez, Pantagruel et ses habitués le désavoueraient, je le veux; mais le voilà. Vous n’y pourrez rien.
Ma marotte est de m’instruire. Élucidons ce point à fond et pénétrons avant dans la logique.
En Touraine, va-t-on chez le Rhabilleur parce qu’on s’est déshabillé quelque chose?–Non.
C’est ici que doit trouver place un succinct exposé des connaissances anatomiques des campagnes.
Quand un homme meurt, défense expresse d’y toucher; il y a des ensevelisseuses gagées qui se voilent la tête et cachent avec grand soin leur profession de passage. Un père, un fils, une amante restent glacés, pétrifiés d’horreur devant le visage pâli de celui qu’ils aimaient hier.–Tout mourant entre par la porte du curé; tout mort, irrévocablement, est tombé dans son domaine.–C’est l’Enfer ou le Purgatoire; le Paradis si peu que rien, pour les intimes uniquement: peu ou prou tous les autres sentent le roussi à faire reculer les plus intrépides. Le coin non bénit du cimetière provoque des crispations à tordre les crémaillères. Dans ces conditions, un pendu se débattant fait fuir à toutes jambes; la corde peut travailler sans dérangement. Avant de décrocher, on court chez le maire ou le gendarme.–Je leur ai dit: «Courez au moins chez le curé, lequel a intérêt à sauver une âme.» Mais j’ai reconnu que le curé y tient peu: la terreur fait mieux l’affaire.
Quand un cheval meurt, on creuse vite un trou et l’on se sauve. On fait de même pour un bœuf, lequel ne vaut plus rien, même gras.
Je n’ai vu fêter la mort que chez le Cochon.–Celui-ci nourrit le paysan et le familiarise.
Mais le moyen qu’on compare les vertèbres d’un cochon à celles de l’homme.–Y pensez-vous? Et le baptême qui différencie tout cela.
Non, l’anatomie du paysan est celle de sa pioche ou de sa hachette.–Uniquement, deux modifications:
Emmanché ou démanché.
Emmanché est le bien, le bon, l’utile.–La pioche ne peut servir autrement.
Démanché est le désordre.
L’homme réemmanche sa pioche lui-même.
L’homme démanché va trouver le Rhabilleur..
Anatomiquement, telle est la différence, au fond.– En a forme, telle est la logique de la langue.–Le pédagogue traducteur en suera sang et eau dans deux mille ans.
Mais, hélas! aussi, telle est la logique de l’instruction dans nos villages.
Au catéchisme, nos paysans ont appris qu’un homme est né d’une vierge, qu’ils peuvent manger Dieu quand l’appétit leur en dit,–après quoi ils méditent sur les conséquences.–Et le mystère de la sainte Trinité, un jour, par le vicaire, leur fut expliqué de la sorte:–«Mes frères, tout prouve ce consolant mystère:–Tirez de la tinette le premier morceau de salé venu; qu’y trouvez-vous?… Le maigre, le gras et la couenne!… Fait-il un tout ou suis-je un fourbe? –Et des impies reculeraient devant ces immenses vérités!!–
Jean Nicou tient la bouche béante et s’en va ébranlé et songeant.
Sortant de là, vous l’envoyez voter sur l’essence des gouvernements.
N’oubliez pas qu’il y a aux campagnes vingt-cinq millions de gaillards ainsi accommodés.
Et vous n’avez pas peur?
Ah! premièrement, poussez donc un peu de côté l’ignorantin et enseignez un atôme de bon sens, s’il vous plaît.
Pour aujourd’hui, nous en sommes encore au Rhabilleur qui R’emmanche.
Ce dont se rendait parfaitement compte Charlot, le pâtour.
Il avait ainsi raisonné:–«Voilà un homme démanché, donc il s’agit de le rhabiller.–Qui peut rhabiller?–Eh! le rhabilleur.–Not’ maître baisse depuis quelques années; a-t-on vu? le médecin!...... Le médecin demeure à deux grandes lieues; le rhabilleur est à trois quarts de lieue à peine; en deux sauts je l’amène.–Le rhabilleur prend trente-cinq sous et fait lui-même les claquettes avec son couteau; le médecin coûte cent sous. Et qui peut prévoir les suppléments: bandages, opiats et toutes ces charlataneries des Bourgeois?–D’ailleurs, c’est un Bourgeois»
A cette dernière invective, que Charlot lança comme le suprême éclair d’une péroraison souvent fulminée contre un grief médité, le pâtour devint sombre: on eût dit un nuage chargé de grêle, et son visage prit cette teinte abrutie qu’elle conservait encore quand nous l’avons vu entrer.
Au lieu de regagner le travail, comme Germaine l’avait cru, Charlot était allé trouver Denis, le rusé voisin qui souvent conseillait ses démarches; puis il avait opéré ses deux sauts jusqu’au village. Et tous trois arrivaient ensemble: Denis observant; le Rhabilleur prêt à opérer; et Charlot, toujours sombre, mais fier; fier de son idée, fier d’avoir devancé le médecin, fier de son service au blessé; mais, par dessus tout, fier d’un bon tour au Bourgeois.
Denis, le premier, interrogea:–«Eh bien! Germaine, qu’y a-t-il?»
Mais, avant que Germaine eût eu le temps de répondre, la fatuité de l’homme de l’art, doublée de la fatuité du paysan, se réveillèrent chez le Rhabilleur. Il dit:
–«Dans l’instant même je vais vous apprendre ce qu’il y a, moi, à tous. Ce n’est pas pour me vanter, mais le démanchement le plus corsé ne me fait pas peur. On vient de cinq lieues se faire rhabiller par cette poigne-là. Et je n’en prends, aux vieux comme aux jeunes, que trente-cinq sous.–Beaucoup me donnent davantage, bien sûr, mais je ne force personne.–Un bourgeois, un grand bourgeois, vint d’Ecueillé il y a huit jours. Il était aux mains des médecins depuis six mois, tous l’avaient abandonné, je l’ai remmanché solide comme la fourche à Charlot. Il était si content, si en dehors de lui-même qu’il en a embrassé ma femme.–D’ailleurs. Tenez.»
Le paysan ne connaît pas la modestie.–Je crois que la raison en est qu’il n’a jamais été gâté par les éloges. Comme personne ne fait jamais son panégyrique, il est obligé de l’entreprendre lui-même. Le plus idiot ne manque jamais de vanter sa supériorité sur le-concurrent.–Est-ce travers paysanesque seulement?–Est-ce instinct naturel à l’homme?– Considérons la pose charlatanesque du moindre Trissotin qu’on loue. Sa bouche réservée, son œil timidement cligné paraissent les fissures d’un gonflement si plein de son mérité qu’il crèverait sans ces trous par où s’échappe la vanité. Quel que soit l’excès de la louange, jamais celle-ci n’atteint la mesure de ses droits acquis.–Au moins si la fatuité du paysan heurte, elle est franche,–et sa portée est si courte!
D’ailleurs, dans le cas spécial qui nous occupe, le rhabilleur clôtura son avisé boniment par une attitude sans hypocrisie qui, plaçant de suite sa démonstration au bout de l’exposé, ne pouvait tolérer l’objection.–Il retroussa ses manches, souleva le malade et se mit à travailler sur le nu à rendre jaloux en plastique un artiste de brio.
La pauvre petite Germaine ne put obtenir une seconde pour placer sa réflexion. Elle se sauva dans la grand’pièce, et, de là, entendant les cris de torture, pauvre fillette, elle se prit à pleurer.
Ces cris de douleur du blessé faisaient frémir. Ils animèrent d’autant mieux le zèle du praticien.
–«Tenez, par ici, vous, maître Denis.–Attrape, par là, toi, Charlot; et tire ferme.»
Dans cet étau, le malheureux à la question ne pouvait bouger, et le Rhabilleur, tenant du genou l’échiné du patient en double, rhabillait avec une verve qui aurait tourné le cœur d’une escouade de bouchers.
Germaine pleurait à chaudes larmes.
Mais, tout à coup, le blessé cessa ses plaintes.– Germaine essuya ses yeux.–L’opération était terminée, sans doute; .et réussie.
–«Là, c’est fait, dit le Rhabilleur. Passez-moi ces deux petites planchettes que voilà et une forte nappe.»
Il appliqua ses deux planchettes sur le dos de sa victime et ligatura fortement.
La victime ne remuait ni ne parlait plus.–Le Rhabilleur replaça une tête inerte sur l’oreiller, se frotta les mains d’aise et cria, tout guilleret:
–«Allons, vous autres, ça y est. Germaine! un verre de vin.»
Germaine apporta, en hâte, son meilleur vin, pour réconforter le cher malade.
–«Bon, la petite, dit le Rhabilleur lui tirant la cruche des mains,–je ne l’ai pas volé.»
Il but trois coups consécutifs; il s’essuya les lèvres et le front du même revers de la main, et, montrant ce revers maculé de vin et de l’eau de son front:
–«Je n’aime qu’en cette façon le mélange.»
Il rit à gorge déployée de la plaisanterie.–Son succès l’épanouissait. Il triomphait.
–«Hein! continua-t-il, avez-vous vu le tour?– M. le curé, l’autre jour, voulait l’apprendre. Finaud, va.–Plus souvent, que je me suis dit.–Assez de leurs enjôleries pour el’ pauvre monde.–Je le lui ai montré z-à l’envers… Ha! ha! ha!—qu’il aille s’y faire mordre.»
Il engloutit deux nouveaux verres de vin.
Germaine s’était approchée du blessé.–Elle poussa soudain un cri aigu et tomba évanouie.
–«La petite en tient pour le gars, ricana Denis.
Le Rhabilleur dit–«Laissez-moi faire; je connais ça.»
Charlot sauta sur le Rhabilleur, hurlant d’une voix étranglée:–«Si tu touches à celle-là, je t’assomme.»
Le Rhabilleur gagna le second plan.
Charlot et Denis placèrent Germaine sur une chaise, près du lit. Elle revint à elle.
Elle parut d’abord se réveiller d’un songe.–Puis son regard atteignit le blessé. Elle se dressa, bondit comme une lionne, poussa frénétiquement le Rhabilleur, criant indignée:
–«Misérable, vous l’avez tué!»
Rien n’est imposant comme un élan de nature.
Le Rhabilleur, Denis, Charlot baissèrent la tête dans les épaules, le bras devant le front, comme sous une trombe inévitable, et ils firent retraite, instinctivement, sans en avoir conscience.
Honteuse l’ombre fuit sous un jet lumineux.–Ces ténèbres avaient senti l’éclair.
V
LE MÉDECIN
Table des matières
Seule, la jeune fille s’approcha de nouveau du blessé. Le regard un peu égaré, elle était animée, pantelante. Une crainte l’agitait, comme s’agite la feuille désolée que la tourmente va détacher de l’arbre, son soutien, sa joie, sa vie, et lancer dans l’inconnu. –Un moment elle contempla ces lèvres décolorées, serrées à mordre. Son cœur lui parut pris entre, mordu, broyé. Sa gorge se souleva sous un sanglot désespéré.
Elle saisit le verre à l’eau sucrée, elle humecta ces lèvres pâlies, elle tamponna fébrilement les tempes.
La paupière du moribond s’entr’ouvrit, une lueur vague, affaiblie s’en échappa, comme un rappel d’outre-tombe. Germaine crut au regard d’adieu. Eperdue, elle se pencha pour l’interrogation suprême, l’haleine ardente, insufflant la vie, chargée d’une âme.
Penchée sur ces lèvres, interrogeant leur souffle, elle pria ainsi:–«0Germain!…»
On a dit: la transfusion du sang. Avant et au-dessus il y a la transfusion de l’âme.–Deux êtres qu’un courant d’amour traverse, et dont les pôles s’appellent pour se joindre au fond des ardeurs espérées.
Les lèvres touchées, tièdement se colorèrent sous le charme, elles s’entr’ouvrirent, et un léger souffle confondit sa réponse à l’appel.
Germaine, comme l’air quand on suffoque, but ce retour à la vie.–Elle toucha la coupe ineffable du condamné qu’on grâcie; elle crut s’enivrer.–Elle se redressa, cette fois vivante en plénitude; les yeux humides, noyés, la joue empourprée; honteuse de trop de succès, de trop d’audace; hésitante en son bonheur même; touchant encore l’abîme, mais le front au ciel; rayonnante, indécise, illuminée, belle comme la vierge des beaux songes.
Germain, lui, sortant du songe, ouvrit les yeux sur ces splendeurs. Il les referma éblouis; puis les rouvrit accoutumés à toutes les joies. Ses lèvres s’entr’ouvrant laissèrent échapper un sourire d’effusion, et, très bas, murmurèrent, effleurant la main de Germaine:
–«Souffrance, tu m’es chère, puisque tu me vaux ces délices.»
Au dehors, des coups de fouet saccadés rappelèrent au réel. Germaine courut à son père.
Lui tendant les bras, elle faisait claquer ses mains: –«Il vivra, il vivra, criait-elle. –«Parbleu, dit Patient, en aurais-tu douté?
–Oh!…» s’écria-t-elle. Elle s’arrêta n’osant réveiller ses souvenirs.–«Mais descendez donc, venez donc vite, monsieur Corda.»
Elle tendait la main au médecin, le tirant, le pressant.
–«Peste! Germaine, observa celui-ci, toi, si calme, si mesurée, te voilà affolée comme pour un frère.»
–«Oui, oui, un frère, répondit vivement Germaine, heureuse d’appuyer vers ce biais et de donner cours, par cette ouverture, à son expansion débordante; oui, un frère et un ami. Un ami, cet affligé, ce brave dont la poitrine s’est mise entre l’ennemi et nous.»
Ces accents d’enfant candide sortaient si directement du cœur, ils étaient si limpides, si pénétrants que le médecin et le père sentirent en eux une corde vibrer.–Ils entrèrent émus.
Le médecin prit la main du blessé, interrogea la muqueuse des paupières, fit un pli pénible des sourcils et dit: «Une balle, n’est-ce pas?»
Germain dit oui d’un geste de la tête.
–Où est le trou?
–«Là, dit-il,» il montra le cœur.
–«Diable, dit le médecin.»
Vivement il découvrit le malade, appliqua son oreille au corps et se mit en devoir de le dégarrotter.
Il aperçut les claquettes!…
Jamais apparition redoutée ne produisit plus hilarant effet.
Il se rejeta en arrière, fit des yeux dilatés et arrondis comme ceux d’un taureau qui menace; il dressa ses bras droits, touchant les solives, et poussa une formidable exclamation prolongée qui fit fulgurer la mèche de la chandelle:–«Ah!… »
Cicéron tonnant contre Catilina fut dépassé.
–«Ah!… répéta-t-il; ah!–L’abominable rhabilleur a passé par là.–Encore! encore!… mais encore!–Dans quel réduit ne trouverai-je pas les traces de cette vipère?–Eh! que fait la correctionnelle?… mais que font les assises?–N’a-t-on pas montré, dans le voisinage, des ombres chinoises de hautes-cours arlequinant des arrêts à propos de princes assassins?–Assassins! mais les assassins les voilà.– Où sont les chaînes rivées aux carcans?–Qu’a-t-on fait de ma bonne double torture?
Il s’arrêta suffoqué, essuya son front ruisselant de sueur, s’abattit sur une chaise, comme une frégate dont la carène a touché;–mais une seconde uniquement.
Il rebondit comme une balle de caoutchouc qui aurait touché terre, prit sa chaise d’une main fébrile, la fit pirouetter en l’air, en bas, de côté, comme un bâtonniste au plus épais du moulinet; et, courant aux coins, regardant sous les meubles, il s’écria dans m éclat recrudescent:
–«Où est-il? où est-il?–C’est sa fin!–Oui, il y a une justice absolue; je la sens qui me jaillit du cerveau.–Il y a une vengeance,–c’est moi.–Jamais plus ce serpent ne rampera devant les pas de la science; jamais plus, non, jamais plus! j’en jure. Où est son crâne abject, que je l’écrase?»
Les évolutions désordonnées du fulminant avaient transporté celui-ci près de la porte que s’empressait le gagner Patient. L’irrité aperçut le bonhomme ahuri, plus mort que vif et dont les genoux fléchissaient; la colère éclairée de l’homme de science vit, du premier coup, le défaut de cette digue prête à crever et ce fut heureux, il s’y rua, la défonça, et, par cette crevasse, étendit au large un cours à son débordement.
–«Vous, père Patient, jusqu’ici un honnête homme, un père de famille rangé; vous, dont j’ai fait naître la fille, dont j’ai guéri vingt fois la femme, éteinte sous mes soins, la pauvre défunte! vous, dont j’ai redressé la jambe, dissipé la tumeur, terrassé la coqueluche, et, sous mes efforts redoublés, par sept fois, pulvérisé les fluxions de poitrine; Patient, père Patient!–vous. me trahir ainsi!…»
Ses bras déployés en posture d’objurgation, s’abattirent consternés au long du corps.
Patient s’apprêtait à pleurer de toutes ses glandes. Atterré, il sentait bien pourtant qu’il ne comprenait rien à l’événement; et, dans cet inconnu, il puisa sa force.
–«Puisque je vous jure, osa-t-il articuler, que je ne sais pas un mot de ce que tout ça veut dire.»
Cette confession prit un ton si naïvement sincère qu’elle ébranla les foudres mêmes de l’excellent docteur, dont les effluves avaient jailli trop vivement pour durer.
Germaine l’acheva.–Elle se jeta à son cou, l’embrassa sur les deux joues, et, de sa gentille voix, la plus câlinement timbrée, elle le caressa ainsi:
–«Mais oui, mon bon petit monsieur Corda, vous êtes notre bienfaiteur, notre sauveur, notre ami.– Vous êtes bon comme le bon pain, avec vos deux gros yeux dardés comme des charbons qui brûlent.– Nous vous aimons comme le salut de la famille; et, pour mardi prochain, jour du marché, je vous mitonne, là, deux petits coqs tendres à faire jubiler la lèchefrite et deux grosses livres de beurre de ma bonne Bruno pour arroser les coqs. Et c’est quand je vous prépare ces gâteries que vous nous allez donner de la chaise à tort et à travers. Voulez-vous bien vite, n’être plus terrible comme ça.–Sachez bien qu’il n’y a de la faute à personne.–Il est juste aussi que chacun ait son lot.–Cet odieux rhabilleur est un pendard et un faussaire, et qui m’a donné du chagrin, ah! croyez-le bien. Je vous dirai tout cela. Mais, pour le moment, le pressé est de refourrer la colère en poche, d’être bon, entendez-vous, d’avoir du cœur, votre cœur à vous, et de soulager ce bon et brave jeune homme, Germain… »
–«Germain? interrompit le docteur.»
–«Oui, Germain, qui.»
–«Ah! petite Germaine, tes yeux flamboient. Germain doit être un bien bon garçon.»
Il tapota les deux joues fraîches de la fillette, la couvrit d’un regard onctueux de bienveillance.
–«Allons, dépêchons, dit-il, tu as raison, Germaine, il est temps.»
Cela dit, il se mit à examiner la plaie, il la sonda, il l’étudia avec une attention, un soin, une précaution de détails, qui, sans contestation possible, lui méritaient une blanche dans ce triple examen du bon médecin: science, conscience et humanité. Puis, se redressant:
–«Maintenant j’ai mon affaire, dit-il.–Ça, père Patient, depuis longtemps je vous tiens pour un homme plein de sens et d’esprit pratique, et, puisqu’en voilà une occasion, je veux, une bonne fois, vous mettre le doigt sur une des niaiseries que perpétuent, chez vous autres, sans respect de la lumière du soleil, votre apathie pour les choses de l’intelligence et votre encroûtement routinier.-Et toi, de même, ma bonne petite Germaine, approche. Il faut que la femme n’aie pas peur de la plaie; c’est elle, hélas! qui peut le mieux panser les plaies de la vie, et, dans tous les cas, un sourire comme le tien, ma mignonne, vaut mieux, trois fois, que la fiole du pharmacien.
«Ecoutez bien. Voyez-vous le trou, voilà par où la balle est entrée, un peu sur le côté, aux approches de la sixième côte. Comptez bien, à partir du cou, une, deux, trois, quatre, cinq, six; il y en a encore] six autres au-dessous; voici la sixième. Savez-vous ce que c’est: une côte?–Non, vous n’y avez jamais songé, et le curé, qui a seul le droit de vous parler en chair, vous enseignera bien plutôt, à vous Patient, de quel bois chauffe le Purgatoire, qu’on attiédit toutefois aux jours de quête; à toi, trop charmante enfant, le chemin du confessionnal pour t’y entretenir du Paradis.– Une fois, par hasard, tâtez donc du vrai. –Une côte est un os, ferme, dur, de forme aplatie, très allongée; son extrémité antérieure se soude ici, sur la poitrine, et, partant de là, il se recourbe, en arceau pour s’articuler par derrière, très solidement, avec les vertèbres de la colonne vertébrale. Ces arceaux rapprochés les uns des autres, comme des chevrons de toiture, constituent une charpente autrement ingénieuse, autrement bien travaillée que la charpente de l’église d’Orbigny. Et, de même que sous cette dernière on dit la messe à l’abri, de même, sous la cage osseuse qui garantit la poitrine, le cœur, les poumons font, en sûreté, leurs offices, eux aussi, et donnent la vie au corps.
«Mais ces chevrons ne se touchent pas, ils sont séparés par des intervalles qui sont de trois, de quatre fois l’épaisseur des côtes elles-mêmes; si bien qu’un projectile lancé, par exemple, contre cette poitrine d’homme, peut passer entre les côtes, atteindre le cœur, et., bonsoir les voisins…
«Germaine, du courage, ma fillette, ne pâlis pas. Attends un peu; je vais te réconforter et arriver à un chapitre qui rappellera tes bonnes couleurs.
«Considère-moi bien ce grand garçon. Voilà des côtes?–Il est charpenté comme un chêne, et, je te le dis, robuste à garantir une maîtresse femme à travers tous les périls de la vie.–Eh! bien, écoute-moi,–quelque dépit que tu paisses en éprouver,–ma fille, ce garçon-là a plus de chance qu’il n’est fort.–Comprends-tu qu’une balle venant le frapper là, où j’ai le doigt, précisément en face du cœur, il y avait au moins quatre chances contre une pour que cette balle trouvât l’intervalle et pénétrât.
«Ne tremble pas, ce n’est pas le moment, suis-moi plutôt.
«Eh! bien, pas du tout, la balle a frappé juste sur la côte. Une petite balle sans doute, et une forte côte sûrement, la côte a résisté, la balle a plié, dévié, suivi l’os en glissant. Voyez-vous cette trace noirâtre, sous mon doigt: c’est son conduit sanglant, une manière d’un canal de taupe dans votre jardin. Elle a tourné parle côté, jusqu’au dos, où la voilà, je la sens, et; d’où, avec une piqûre d’épingle, je vais vous l’extraire aussi facilement qu’une cerise à l’eau-de-vie d’un petit verre.
«Il y a eu perte de sang, ce qui explique les pamoisons; il y aura suppuration et les suites, ce qui justifiera les fièvres, les petits accidents de convalescence.–Mais, ajouta-t-il avec un clignement d’œil malin, nous qui aimons, sautons de joie, car, je vous le jure sur la foi de ma vieille expérience, ce gaillard est né coiffé; le dedans du coffre est aussi sain que l’est ton œil brillant, friponne; si le cœur est atteint, ce n’est pas de la balle. Et, sur ma tête, je te garantirais le sujet.»
Germaine sauta au cou du docteur, et, à trois reprises, l’embrassa sur les deux joues.
Elle pleurait de franches et belles larmes, des larmes de joie.
Par sympathie, sans doute, et de confiance, le père Patient aussi sentit sa paupière s’humecter.
Si bien que le docteur, par imitation, fit comme les autres.–Mais il se tamponna résolûment, se secouant et menaçant du doigt la charmante fillette, la sympathie, le rire, l’éclat, le sentiment, le trait d’union de tous ces hommes.
–«Petite contagion, se récria-t-il, et moi aussi, vas-tu pas me rendre aussi bête que vous tous.»
–«Pas le moment, pas le moment, lui cria Germaine le ramenant au malade; comme toujours, vous serez bon, monsieur Corda, et rien au delà. En ce quart d’heure même, il faut moins encore, de l’adresse, uniquement, pour l’extraction.»
–«Cette petite sournoise aura pourtant toujours raison, fit le docteur reprenant son travail.–Ah! un moment, ajouta-t-il, le tour du rhabilleur, s’il vous plaît.
«Premièrement, comprenez-vous bien qu’il n’y a rien à rhabiller?
«Maintenant, permettez: je pose un doigt sur cette balle,–à peine, aussi légèrement que vous voudrez.–Tenez.»
Le blessé jeta un cri.–Germaine jeta un cri;– ou l’écho, peut-être.
–«Le voyez-vous?–la moindre pression sur ce corps logé dans les chairs cause une douleur aiguë, –N’est-ce pas, fillette, que je t’ai fait mal?–Patient, mon bon, quand vous avez une simple épine dans le doigt, pressez dessus et dites-m’en des nouvelles.–Or, votre rhabilleur de tous les diables, là-dessus, a massé, a trépigné, a serré les claquettes! –Je vous dis que ce pauvre garçon a enduré le supplice des brodequins.–Mais, de par tous les mille milliers…»
Le docteur arrondissait les yeux; Germaine mit la main sur sa bouche, lui sourit sous le nez et lui montra la balle.
Le docteur l’eut extraite en moins de temps que n’avait duré un seul membre de phrase de sa démonstration, un seul des élans enflammés de sa vitupération.
Le blessé, replacé sur le dos, lui aussi, avait deux grosses larmes sur les joues.–Ce n’étaient pas des larmes de douleur.
Germaine, prestement, les essuya.
Germain prit la main du docteur dans les deux siennes et dit:–«Comptez sur un ami.»–Les deux larmes revinrent.
De nouveau, Germaine étendit le mouchoir, et, par-dessous, quand elle le ramena, un regard ineffable, sorti de profondeurs infinies, la pénétra et atteignit, en elle, les limites extrêmes du dévouement et de la vie.
Le docteur serra, avec effusion, les mains que lui avait tendues Germain, et, prenant un ton de gravité austère, il lui dit:
–«A son heure, j’ai mis cet enfant au monde. Je suis un peu comme son père. Elle est digne du plus honnête d’entre les honnêtes hommes. Si celui-là se rencontre, qu’elle soit sacrée pour lui.–Souvenez-vous de cela.»
Et cet homme bienfaisant partit.
Cette nuit-là, le canon tonna encore et fit sonner nos campagnes.–Mais, autour des jardinets de cette cabane, un rempart s’était élevé: l’espérance. –Par delà funèbre; au dedans radieux.
VI
VILLAGEOIS!…
Table des matières
Pendant le cours du mois qui suivit les deux nuances que notre dernière phrase indique tranchèrent de plus en plus leurs couleurs propres et opposées.
Le docteur Corda apportait, à ses visites, les nouvelles de l’extérieur, plus affligeantes de jour en jour.
Paris était bombardé.
Le matin, au point du jour, avant que le vent n’eût remué la neige dont s’étaient mis en deuil les branches de nos forêts, le bûcheron, au fond de ses clairières recueillies, suspendait les coups de sa cognée pour écouter un long bruit sourd qui secouait la terre sous ses pieds. C’était, à soixante lieues, autour de Paris, le tonnerre des obusiers prussiens; obusiers dont on avait souri, nous montrant, à l’Exposition du palais de Cristal, le modèle enrubanné. Il atteignait, maintenant, le Panthéon, le Val-de-Grâce, l’Observatoire, le palais même où nous l’avions fêté, et, par-delà l’enceinte, au fond de nos bois solitaires, sous les voûtes où nos vieux dolmens dormaient paisibles depuis les Druides, il atteignait toutes les poitrines ou remuait encore un cœur français.
Paris était notre foi, notre rempart, notre gage de salut, notre espérance; nous croyions en Paris.
Le paysan croit en Paris. Chose étrange: il n’en comprend pas l’esprit, toujours il s’y montre hostile, il réprouve et bafoue ses doctrines; à la piste il suit les meneurs aux vieux préjugés qui le conduisent contre le courant de l’avenir, et, pourtant, d’instinct, il sent tellement que ce courant le porte et le conduit à ses destinées, destinées du peuple, destinées communes aux villes comme aux campagnes; il respire, malgré lui mais à ce point, cet air progressif nécessaire qui l’environne, que, tout en agissant contre, il embrasse la cause de Paris. Comme un enfant mal élevé et non éclairé, ses actes paraissent être des coups de tête que sa conscience désavoue.
Le paysan aime sincèrement Paris, il en est fier. Parlant de Paris il se redresse, et, si l’un des siens joint ce centre élevé, lui-même croit avoir monté un échelon, il se pose avec plus de poids dans les conciliabules de village. Qu’une mesure irrationnelle blesse les notions d’équité du paysan, il traduira sa considération pour la supériorité parisienne par un tour de phrase approchant celui-ci: Le Parisien n’admettra pas cela. Heurté dans son droit, inconsciemment, il ait appel à son chef de file, le Parisien.
Politiqueurs bassets qui voulez tuer Paris, vous sentez de décapiter la France; ménagez le cerveau, ou bien, ainsi qu’au parasite dont les empiètements titilatoires sous le chevelu causent des démangeaisons agaçantes, de tous les points les doigts se tourneront contre vous et vous serez écrasés sous les ongles.
Spécialement, en ces de conjonctures de nos grands malheurs publics, tous les yeux des campagnes étaient tournés vers Paris avec l’expression anxieuse et toute l’abnégation de l’accusé vers son défenseur quand les dernières espérances l’abandonnent.–Du fond de ces perplexités le paysan, en sa conscience, priait Paris comme la dévote prie le saint de ses affections.
Aussi, les paroles lamentables des chefs, sur les sorties manquées, sur l’insuffisance des approvisionnements, sur l’imposibilité de tenir, qui transpiraient dès cette époque, ces échappées vers les expédients des incapables et des lâches étaient affreuses et criminelles autant que l’aurait été, pour le prosterné, un ricanement ironique de l’idole.
Tout autour, le cercle nous paraissait lugubre.
Au Nord, le général Faidherbe se débattait péniblement vers Bapaume tandis que l’ennemi bombardait Péronne.
A l’Est, le dévouement héroïque de Garibaldi nous paraissait peu appuyé.
A l’Ouest, l’ennemi s’avançait jusqu’à Mortagne.
A nos portes, enfin, sur notre rive gauche de1 Loire, quelques milliers de Prussiens avaient suffi pour balayer tous nos remparts, et le général qui commandait notre département se sauvait affolé sans autre souci que celui de faire, à tort et à travers sauter les ponts derrière lui. Un soir, nous entendîme une explosion formidable: c’était le beau pont inachevé d’Amboise que le terrorisé général avait réduit en mille éclats, sans calculer que l’ennemi occupait les deux rives et que le sacrifice était enfantin.
L’armée de défense tenait ses positions sur l’autre rive de la Loire, au-delà de Blois, vers Vendôme.
Elle était commandée, disait le docteur, par un général qui n’avait figuré ni au début de l’empire entre ceux qui, sur le boulevard, promenèrent, parmi les femmes et les vieillards, le balai sanglant dont Morny tenait le manche; ni, au cours de l’empire dans les équipées de Chine ou du Mexique, ou dans les tripots des Tuileries, ou dans les lupanars de l’Elysée, ou dans l’arrière-boudoir, plus pimenté, si possible, des Marguerite Bellanger. On ne l’avait point vu mêlé, non plus, aux diplomaties ineptes, aux préparatifs ignares, aux stratégies puériles qui avaient couvé, fait éclore et abattu, dès au bord de l’œuf, cette opération néfaste dont les conséquences présentes étaient l’invasion et dont l’avenir paraissait devoir tre plus pénible encore. Il portait un nom nouveau. Le docteur s’en montrait heureux:–«Puisque tous Les noms connus, disait-il, signifient honte et incalacité, nous ne pouvons courir chances plus mauvaises en nous servant d’inconnus.–Père Patient, joutait-il, comprenez bien cette comparaison à notre portée: Votre fagottier de l’an dernier étant pourri, inutile d’y chercher le bon bâton de cœur de chêne, rabattez vos espérances et bornez vos recherches au agottier neuf.–D’ailleurs, et le docteur appuyait ci comme sur une péroraison préférée, ce général asse pour avoir fait litière des vieilleries, il est, dit-on, dans le courant généreux; c’est un républicain.
Ce mot dressa Germain presque debout, son front s’éclaircit comme un ciel nuageux par une embellie. Mais l’effet fut loin de se produire égal en toutes les parties de l’auditoire.
Le vieux Charlot ferma les poings, son œil s’enfonça sous l’arc du soureil, et sa tête ramassée parut plus abrutie que jamais.
Germaine, regardant son père, dissimula, en se détournant, l’esquisse d’un signe de croix qui pouvait avoir les tendances d’une ébauche d’exorcisme.
Quant au père Patient, vivement il infléchit la tête comme pour éviter un choc, et ce ne fut qu’après une pause, pour se remettre, qu’il traduisit avec sa finesse paysanne, la pensée des siens.
–«Ce nouveau va tout changer, pour sûr, Monsieur Corda. Et m’est avis que c’est pour prendre le temps de se raviser qu’il a l’air, premièrement, d’imiter les vieilleries qu’il méprise, allant d’abord à reculons, d’Orléans à Vendôme, de Vendôme à Tours; quand il en sera au Mans… »
–«Mon ami, interrompit M. Corda, il est malaisé d’arrêter le courant quand la digue est emportée, mais honneur à ceux qui le tentent; que ceux-là ne soient point confondus avec ces impuissants qui, après avoir conjuré l’inondation, n’ont su, quand le flot est venu, que courber les épaules et disparaître. –Mais je vois l’intention, mon pauvre Patient: j’ai, par malheur, prononcé le mot qui terrifie vos campagnes.
«Républicain, pour vous, aujourd’hui, c’est le monstre.
«Vous l’avez mieux aimé jadis, quand il abolissait les priviléges et les droits féodaux; quand, d’un coup, il supprimait dîmes, redevances, corvées, et vous relevait du servage. Un fardeau vous écrasait, le dos en deux, la tête courbée à terre, comme sous un joug à bœufs, de même que vos bêtes de somme; vous grattiez vos landes ingrates, et leur stérilité vous nourrissait de pain de fougère, ainsi que sous Louis XV, le Bien-Aimé, de glands à pourceaux, d’orge dans les intervalles de disettes; d’orge, après que, sur la maigre récolte, les couvents et le château avaient prélevé leurs parts de choix.
«Le républicain vint, qui chassa le couvent, abattit le château et vous vendit, en détail, les bruyères seipneuriales. Ces bruyères sont devenues: votre bon blé froment, mon brave, lequel payera la guerre et la rançon; le clos de vigne; le pré où pâture à cette heure, petite Germaine, ta bonne Bruno, laquelle donne cet excellent beurre que tu prises tant, aux marchés de la ville.–Or, plus de beurre sans Bruno,–et où serait Bruno sans le pré?–Où serait le pré sans le courage opiniâtre de ce cœur libre, de ce bras fort du père, que voilà, qui, sur ce chantier, a travaillé soixante ans?–Et, sachons nous souvenir;–où en seraient Bruno, le pré et le travail de celui-ci, sans cet autre bras du vieux père qui n’est plus, et qui, lui, a défriché et créé, de cet autre cœur qui a senti, qui a vécu les choses que je vous décris; de ce cœur qui, avant de battre à l’aise dans une poitrine libre, a été oppressé sous le terrible poids de l’esclavage; qui a payé les redevances et qui s’en est vu affranchi; qui était tenancier, qu’on a fait propriétaire; qui errait maigre, affamé dans ses friches, affaissé, sans courage et sans espoir, dans sa chutte de paria, qu’on a redressé à taille d’homme; qu’on a fait citoyen, et auquel on a donné la vie pleine, la force, le courage, l’espérance, l’avenir, en lui donnant la liberté!
«Retournez, par le souvenir, au temps où ces choses s’accompplissaient, et demandez à ce père ce qu’il pense de celui qui l’a ainsi transformé, du républicain.
«Il vous répondra que le seigneur l’avait voué à la misère et que le républicain lui a donné le bien-être; qu’il était à terre, que le républicain l’a relevé. Il vous dira, à vous, que vous devez au grand combat du républicain les lois, les institutions qui vous ont fourni la terre, base première de votre travail, le courage que seule produit la liberté, et, par suite, toutes les combinaisons de ces deux éléments: vos défrichements, vos plantations, vos vignes, vos blés, vos prés et vos troupeaux, et les enfants gais et beaux comme Germaine, qui sont beaux et pleins de santé parce qu’ils sont libres, et qui végéteraient hâves et déformés s’ils étaient serfs et misérables.–Interrogez, et ce vieux père vous criera, de sa tombe, qu’il y est descendu à son heure normale, et qu’il y dort doucement, de par le républicain; mais qu’il y a trouvé son père, à lui, les ongles recourbés, les membres crispés, mort en torture dans le servage du marquisat.
«Choisissez donc la vie et choisissez la tombe, mais ne méconnaissez plus le bienfaiteur.»:
Cette sortie du docteur avait été impétueuse. Les paroles s’étaient pressées à ses lèvres comme foulées de l’intérieur par une injonction impérieuse partie des profondeurs des convictions.–Tout élan sincère est éloquent.
Germain se leva presque de son lit; il saisit les mains du docteur et les porta à ses lèvres. Sa figure rayonnait.
Germaine, en qui cette lumière avait jailli, fissurant, sous l’effort d’un coin lumineux l’enveloppe de préjugés qui couvrait son intelligence, Germaine avait les yeux arrondis d’attention, éclatants d’admiration, humides d’attendrissement. Le mouvement final de celui qu’elle aimait fut, pour elle, la plus irrésistible des péroraisons.
, Elle se précipita de même sur les mains du docteur; mais, par suite de ces bizarres arrangements qui sont les jeux de la nature, les mains de Germain se rencontrèrent là. Une étreinte fortuite dégagea l’éétincelle électrique. Germaine, atteinte d’une brûlure au cœur, fut renversée sur une chaise, la tête au ciel, les lèvres rouges, les dents pures entr’ouvertes, le sein gonflé, palpitant, et l’œil noyé dans les perspectives infinies des néophytes. Initiée par la parole convaincue, initiée par le regard du Dieu, cet esprit vierge, jeune, frais, suave, vivace, se tenait entr’ouvert, avide de vérités, et dans l’état de préparation le plus propre à la germination des semences fécondes. Imbibée de vertu, réchauffée d’amour, sur cette terre généreuse un mot tombé, un regard, une poussière, un atome pouvait instantanément développer des racines.–Ce mot tomba.
Germain contempla un moment cette tête renversée dans un nimbe d’inspiration; il sentit un dégagement d’essence éthérée qui, parti de ce foyer d’enivrements, lui envahit le cerveau et l’aveugla de bonheur. Il se crut fou. Son visage se pencha à portée de l’haleine de l’inspirée, et quelque chose d’instinctif cédant en lui aux deux courants qui l’inondaient en même temps,–sa foi,–son amour,–un ressort intérieur fit glisser ensemble ces deux pensées accouplées:–«République!–Je t’aime!»
Бесплатный фрагмент закончился.
