Читать книгу: «Carnet d'une femme»

Шрифт:

Pierre de Lano

Carnet d'une femme


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066079437

Table des matières

CE QU'APPREND LE MARIAGE

L'INCONSTANCE DU MARI

PSYCHOLOGIE DE LA FEMME TROMPÉE

LE PÉCHÉ

L'AMANT

LE REFUS DE LA FEMME

LES ÉTAPES DE LA FEMME

LES DESSOUS

CHEZ LES EXOTIQUES

PSYCHOLOGIE DU MARI ET DE L'AMANT

LES CARESSES

UN CAS PATHOLOGIQUE

LES CADEAUX DE L'AMANT

LE RÊVE, EN AMOUR

PSYCHOLOGIE DU RÊVE, EN AMOUR

PSYCHOLOGIE DES CARESSES

LA FEMME ET LES CARESSES

LE LANGAGE EN AMOUR

CHEZ LE COUTURIER

IMPUDEUR DE LA FEMME CHEZ LE COUTURIER

LA NUANCE INTIME DE LA FEMME

LES JEUX DE L'AMOUR

LES SENSATIONISTES

LES CURIEUSES

LES COUPABLES

L'INTIMITÉ

DON JUAN

LES SEPT GRACES DE LA FEMME

RECOMMENCEMENT CONJUGAL

ADIEU A L'AMANT

CARNET D'UNE FEMME

CE QU'APPREND LE MARIAGE

Table des matières

Hier, pour la première fois depuis mon mariage, je suis retournée dans le monde.

Lorsque j'étais jeune fille, j'éprouvais un émoi, chaque fois que ma mère me conduisait en soirée. J'allais au bal, le cœur battant très fort, comme si j'eusse dû y rencontrer des êtres extraordinaires, comme si j'eusse dû y voir des choses très défendues.

Je croyais que le mariage m'eût guérie de cette inquiétude. Eh bien, pas du tout. Je me suis retrouvée, hier, en allant à cette fête, chez les de Sorget, exactement comme j'étais au temps—tout récent encore—où l'on m'appelait «mademoiselle.»

En vérité, oui, j'ai ressenti cette même anxiété qui me faisait interrogative, naguère, devant les gens et devant les choses que j'allais frôler, cette même nervosité qui m'agitait au point de m'empêcher de manger.

Cependant—le mariage est un grand initiateur—je dois avouer que mon émotion actuelle, que mon trouble de femme, ne ressemblent en aucune façon à mon trouble et à mon émotion de jeune fille; que mes sentiments et mes sensations d'aujourd'hui n'ont, avec ceux d'hier, de commun que l'apparence.

Jeune fille, je me rendais au bal, d'abord pour les jouissances intimes et inconscientes que le bal me procurait; ensuite, pour me rapprocher, tout en m'en éloignant au plus vite, avec quelque effroi même, des groupes d'hommes ou de femmes auxquels il ne m'était pas permis de me mêler; pour y chercher, peut-être aussi, la fine moustache du Prince Charmant que quelque rêve m'avait montrée.

Ce n'est point cette innocente curiosité qui m'a tourmentée, hier.

Je suis entrée chez les de Sorget avec l'espérance d'entendre et de voir ce que je n'avais, jusqu'alors, ni vu ni entendu—d'entendre des paroles que l'on ne dit qu'aux femmes mariées, de voir des visages qui ne sourient qu'à elles. S'il faut être franche, il y avait même plus que de l'espérance en moi; il y avait du désir et une forte dose de complaisance préméditée, à l'appui de ce désir.

Eh bien, j'ai été satisfaite.

On nous a mariés, Jean et moi, vers la fin de la saison mondaine. Il y a sept mois environ que nous vivons en tête à tête, ayant voyagé, et mon mari semblait tout heureux de revenir à ses amis, à ses habitudes. Sa hâte à marquer ce plaisir a même manqué de galanterie. Dès notre arrivée chez les de Sorget, il m'a «plaquée,» comme il dit, avec les femmes, et il s'en est allé serrer un tas de mains au fumoir, dans la serre, je ne sais où.

Cette fuite précipitée m'a un peu chagrinée. J'aime beaucoup Jean, malgré ses brusqueries fréquentes, ses façons de penser sans cesse, depuis quelque temps, à toute autre qu'à moi, l'ennui profond qu'il semble traîner après lui, mais qui n'est qu'un «chic,» qu'une attitude d'homme du monde, paraît-il. En le voyant me quitter aussi vite, j'ai eu comme un serrement de cœur, et je n'affirmerais point qu'une pauvre petite larme n'aurait pas noyé ma paupière si l'on m'avait laissé le loisir de ruminer ma peine.

Mais à peine Jean se fut-il éloigné, que je me vis prise d'assaut par une dizaine d'habits noirs, parmi lesquels je reconnus plusieurs de mes anciens danseurs—de mes assidus valseurs d'autrefois.

Je remarquai que tous, en dansant, m'enlaçaient beaucoup plus étroitement que jadis. Il y en eut, même, qui se livrèrent autour de ma taille et, à la dérobée, sur ma personne, à une sorte de «massage» qui m'agaça fort.

Les compliments qu'on m'adressait n'étaient plus les mêmes. Naguère, c'était après mille et une contorsions de phrases très comiques, souvent, que l'on osait me faire entendre que j'étais charmante. Hier, on n'a point pris tant de précautions, et l'on ne m'a plus dit que j'étais charmante. On a remplacé cet adjectif banal par d'autres plus accentués. Hier, selon mes danseurs, j'ai été tour à tour divine, prenante, sorcière, attirante; il y en eut un qui voulut absolument voir en moi une beauté perverse. Je l'assurai, en riant, car dans le monde il faut rire de tout et de tous, que je ne possède certainement aucune des qualités ou aucun des défauts qu'il me prêtait, et comme je lui donnais à supposer que je le croyais poète, il se récria:

—Moi, poète, non, madame, non. A peine musicien.

Je l'interrogeai:

—Instrumentiste?... compositeur?

Il parut réfléchir.

—Mon Dieu, ni l'un, ni l'autre... ou plutôt, instrumentiste.

—Pianiste?... violoniste?

—Non... tout ça... trop commun... Je joue du tambour.

—Du tambour?

—Oui; et comme, à Paris, jouer du tambour est défendu, j'ai fait capitonner, sur toutes ses faces, une chambre dans mon appartement où, sans gêner personne, je passe mes journées à «battre.»

Je ne pus tenir mon sérieux. Cet homme qui joue du tambour, durant toutes ses journées, qui est le duc de Blérac et qui trouve en moi tant de choses perverses, m'apparut comme le type le plus réjouissant qu'il fût offert de rencontrer. J'éclatai de rire, et, comme il ne comprit pas la cause de ma gaîté, il se mit à rire avec moi.

En me reconduisant à ma place, il m'a invitée à venir voir son installation musicale. Je l'ai remercié.

Comme la soirée s'achevait, je pensai: des mains se sont promenées sur tout ce que mon corps laissait à leur portée; des bouches ont prononcé, à mes oreilles, des mots que la correction mondaine empêchait tout juste d'être inconvenants; des regards ont fixé mon regard, dans une convoitise à peine dissimulée.

C'étaient donc là, les choses que j'ignorais, jeune fille, et au-devant desquelles j'allais, tout à l'heure, presque émue?

J'eusse dû m'indigner. Je ne m'indignai pas, je le confesse, et, quoique je reconnusse la sottise de ceux qui m'avaient ainsi ennuyée, je trouvai quelque attrait que je ne saurais expliquer au danger que cachaient leurs paroles ou leurs gestes et que, dans un instinct, je devinai.

Je me faisais un plaisir de conter tout cela à Jean, lorsque nous sortirions.

Mais, aux premiers mots que je lui adressai, dans la voiture, à ce sujet, il m'arrêta:

—On vous a fait la cour, tant que cela?... Eh bien, vous ne devriez pas me le dire. Une femme, dans notre monde, ne dit jamais à son mari qu'on lui fait la cour.

Etonnée, je répliquai:

—Je ne vous comprends pas.

Alors, un peu brusque, Jean conclut:

—C'est simple, pourtant.—Une femme ne peut empêcher qu'on lui fasse la cour. Cela ne l'engage en rien et ne regarde qu'elle.

En mettant son mari au courant de tous ces détails de salon, elle le rend ridicule. Songez-y.

Je restai muette et, comme le désirait Jean, je songeai... je songeai que le mariage apprend, aux femmes, de singulières choses... dans notre monde.

L'INCONSTANCE DU MARI

Table des matières

J'ai appris, aujourd'hui, une chose abominable... une chose qui m'a fait un mal affreux.

J'ai appris que mon mari, que Jean a une maîtresse, c'est-à-dire ne m'aime plus, sans doute.

Cette révélation explique bien des faits que je ne comprenais pas depuis le retour de notre voyage de noces.

Jean, dès le lendemain de ce retour, presque, s'était montré nerveux, ennuyé et, comme une sotte que j'étais, je pensais que cet état d'esprit correspondait, chez lui, à un simple «chic» de mondain. C'était une femme qui le changeait ainsi, et cette femme a été plus forte que moi, puisque je n'ai pas su la deviner et lui retirer mon mari, même, et surtout, sans connaître qu'elle était ma rivale.

Je n'oserais affirmer que Jean n'avait pas un peu lassé ma patience par ses singularités de caractère et d'attitude, en ces derniers temps; je n'oserais affirmer que je l'aime autant que jadis. Cependant, en apprenant qu'il a une maîtresse, j'ai éprouvé un gros chagrin et, l'avouerai-je, un froissement d'orgueil très profond.

On assure que lorsque l'orgueil se mêle à un sentiment de tendresse, cette tendresse est à son déclin. Je ne sais si cette observation est juste; mais il me semble très naturel qu'une femme, jeune, jolie—parfaitement, jolie!—à peine mariée, comme je suis, se sente humiliée à la pensée qu'une autre femme lui prend celui qu'elle a aimé ou qu'elle aime.

Je ne suis pas une niaise et j'eusse pardonné, à Jean, un caprice—une passade—selon l'expression de cette folle d'Yvonne, après laquelle passade l'infidèle me fût revenu tout entier, au moins moralement. Mais non; il a une maîtresse, une maîtresse qu'il adore, sans doute, et auprès de laquelle il vit le plus grand nombre de ses heures.

Comment ai-je su l'inconstance de Jean? Très simplement et, probablement, comme on sait ordinairement ces choses-là. Une imprudence de mon mari m'a mise au courant des faits.

Etant entrée, cette après-midi, dans sa chambre, je ne l'y trouvai pas, mais j'y vis, en revanche, traînant sur un meuble, une lettre dont il m'a semblé reconnaître l'écriture. La tentation fut plus puissante que mon désir de ne pas lire, que l'avis de ma conscience qui me conseillait de ne pas être curieuse; j'ouvris la lettre et je la parcourus. Je ne me trompais pas. L'épître était de cette petite peste de Rolande qui, mariée au duc de Blérac—le monsieur qui passe ses journées à jouer du tambour et qui m'a fait la cour récemment—s'ennuie et se distrait, je le vois, en volant, à ses amies, leurs maris.

Il y avait, là, quatre pages d'extraordinaire passion exprimée dans un langage, par des mots que je n'ai pas très bien compris, toujours. Je ne croyais pas Jean, dans ses grands airs froids, guindés et cérémonieux, que jamais le rire n'éclaire, capable de parler un tel patois amoureux, capable, surtout, d'inspirer à une femme l'enthousiasme que témoigne Rolande.

Ce fait présente, à mes yeux encore mal ouverts de petite mariée, comme on me nomme depuis mon retour à Paris, une énigme qui m'intrigue et que je ne devinerai jamais, si je reste ce que je suis, une pauvre bête d'épousée que tout étonne.

J'ai pleuré en lisant la prose de Rolande—cette prose où il y a des phrases d'amour si précises, que je n'ai pu douter une seconde de l'intimité de ses relations avec Jean—des phrases aussi qui me feraient supposer que cette intimité date de plus loin que notre retour à Paris, existait avant notre mariage.

J'ai pleuré. Mais Jean ne saura pas ma peine. Je ne suis pas si naïve que je ne sache qu'un plaisir se double par la douleur ou, simplement, par l'ennui qu'il procure à autrui, dans un contre-coup logique. En apprenant que j'ai pleuré, Jean qui considère sa trahison, peut-être, ainsi qu'une incidence insignifiante dans sa vie, l'envisagerait comme une chose sinon méritoire, du moins fort appréciable, et en goûterait le charme d'autant plus délicieusement qu'il se saurait deviné, qu'il se croirait surveillé.

Je ne l'ai pas vu, d'ailleurs, aujourd'hui, et j'ai des «chances» pour ne le point voir jusqu'à demain.

Yvonne seule—ma meilleure amie du Sacré-Cœur—cette tête folle d'Yvonne de Mercy, est venue me troubler dans mes méditations et me tirer, un peu aussi, de mon chagrin.

Elle a dîné avec moi et sa présence m'a certainement consolée.

C'est un cœur excellent, mais quelle cervelle détraquée!

Mariée depuis deux ans, elle parle de tous et de tout sur un ton qui n'admet pas de réplique. Elle professe une grande expérience des choses d'amour, surtout, et comme je ne suis pas assez savante, en cette matière, pour la contredire, je suis bien forcée de m'incliner devant ses raisonnements.

On lui fait une cour terrible, dans le monde, et elle a, sans cesse, un troupeau d'amoureux sur ses pas. On l'a baptisée, pour cette cause, la Bergère.—Gare au loup, madame; les moutons attirent le loup qui croque même les bergères.

On ne peut rien lui cacher, et elle s'est aperçue que j'avais les yeux rouges... que j'avais pleuré. Elle m'a questionnée et quoique j'eusse voulu ne pas révéler le secret humiliant qui me faisait souffrir, elle m'a obligée, par ses instances, par ses caresses, à le lui avouer.

Je m'attendais à ce qu'elle s'indignât avec moi contre la conduite de Jean. Mais elle s'est mise à rire, à rire, à tellement rire, que sa gaîté m'a choquée. Voyant qu'elle me contrariait, elle est redevenue sérieuse et m'a dit:

—Ton mari te trompe, et tu te lamentes, et tu pleures, au risque d'abîmer tes jolis yeux. C'est insensé.

—Tu ne voudrais pas, pourtant, que je me réjouisse, répliquai-je.

—Non. Mais je tiens à ce que tu ne perdes pas ton temps et ta beauté en des gémissements inutiles. La surprise que tu éprouves, actuellement, tu l'aurais éprouvée demain. Un peu plus tôt, un peu plus tard, va, c'est ainsi dans le mariage, pour nous autres, femmes, et le mieux, souvent, est quand c'est un peu plus tôt.

—Que signifie cela?

—Cela signifie qu'on a, ainsi, plus de temps devant soi, pour se consoler.

—C'est affreux ce que tu dis là.

—Mais non, ce n'est pas affreux. C'est simplement conforme à la morale mondaine.

Comme je ne trouvais rien à répondre à cette étrange théorie, Yvonne se rapprocha de moi et, s'emparant de mes mains, me parla affectueusement.

—Ecoute-moi bien. Jean t'a aimée pendant sept mois d'une façon à peu près exclusive. Eh bien, résigne-toi s'il ne t'aime plus ainsi, et songe que tu es parmi les heureuses. Combien de femmes, dans le monde, pourraient avoir le souvenir d'amour que tu possèdes et y puiser une compensation à leur abandon? Nous donnons beaucoup, en entrant dans le mariage, ma pauvre chérie, tandis que l'homme ne nous offre qu'un cœur fatigué d'avoir battu la charge, un peu sur tous les champs de bataille, qu'un désir superficiel, émoussé, qui ressemble à un feu prêt à s'éteindre, sans cesse, et en lequel il est nécessaire de jeter, à toute minute, de nouveaux fagots. Nous sommes des fagots, aux yeux de ces messieurs; lorsque nous sommes consumés, ils vont au bois en chercher d'autres. Pourquoi nous plaindre et pourquoi leur demander plus qu'ils ne peuvent donner? La vie—la vie mondaine—est ainsi et rien ne la changera. Dans ton cas particulier, tu dois te féliciter. Après huit mois de mariage, ton mari ne t'a pas rendue mère et tu restes libre, par conséquent.—Un enfant est un élément consolateur, pour la femme délaissée, dans le monde bourgeois. Mais, chez nous, il n'apporte, souvent, qu'une amertume de plus. On ne saurait prévoir ce que l'avenir réserve à une mondaine dédaignée par son mari. Or, quoi qu'elle fasse, quelqu'aventure dont elle soit l'héroïne, si elle n'a pas d'enfant, elle sera excusée. Un bambin, au contraire, lui vaudrait la sévérité, le contrôle des gens qu'elle fréquente, et ces gens la condamneraient, la mettraient à l'index si le plus léger incident venait rompre la monotonie de son existence. Je ne te souhaite ni te conseille cet incident, ma chérie, mais, enfin, s'il survenait, tu es indépendante et ton mari lui-même se réjouirait de te savoir dégagée de tout devoir envers un enfant—fille ou garçon—qui porterait son nom. Je n'ai pas eu d'enfant, et lorsque M. de Mercy m'a oubliée, je me suis bien trouvée de n'être pas mère; m'as-tu comprise?

J'ai compris, certes, le discours d'Yvonne, ou plutôt—car elle n'a pas voulu m'en dire davantage, aujourd'hui, et s'en est allée en coup de vent—je sens que ma vie d'innocence, si je puis ainsi m'exprimer, est finie; je sens que j'ai l'âme et tout l'être troublés, et il me semble que je quitte une demeure familière et paisible, pour entrer dans une maison inconnue et en laquelle, au bruit de chacun de mes pas, répond un écho mystérieux.

PSYCHOLOGIE DE LA FEMME TROMPÉE

Table des matières

Décidément, Yvonne est une gentille, une sincère amie. Depuis qu'elle sait ma situation de demi-veuve, elle ne m'abandonne pas et vient assidûment me voir. Ses visites m'ont consolée. Sans cette folle, en effet, je me serais certainement laissé prendre par un chagrin naïf et sot, tandis que me voilà sinon guérie de la blessure que m'a faite mon mari, du moins fort disposée à en être guérie.

Yvonne est une savante doctoresse et les amants heureux ou malheureux devraient bien la consulter.

Ce matin, nous avons fait ensemble une longue promenade, à cheval, dans le Bois, et nous avons bavardé.

Comme je lui disais que j'avais médité ses paroles et que j'étais résolue à accepter, paisiblement, ma situation de femme trompée, elle s'est mise à rire et s'est tournée vers moi.

—Ce ne sont pas mes paroles qui t'ont ainsi calmée, déclara-t-elle, qui t'ont ainsi amenée à ne point te révolter contre l'infidélité de ton mari. Si tu avais été une femme sentimentale, au lieu d'être ce que tu es—une nerveuse, une sensuelle, mes discours n'auraient guère servi à te rendre raisonnable.

—Quelle folie me contes-tu là?

—Je ne plaisante pas, ma mignonne.

—Cependant...

—Il n'y a pas de cependant. Tu es la femme que je dis et, si tu ne l'étais pas, tu n'agirais pas comme tu te promets d'agir.

Devant cette appréciation un peu vive, une confusion me saisit.—Yvonne vit mon attitude et reprit:

—Ne rougis pas, voyons; je ne te demande pas tes secrets intimes: d'abord, parce que je ne tiens pas à les connaître; ensuite, parce qu'ils ne doivent pas être, au point de vue spécial de la psychologie amoureuse, très curieux. En affirmant que tu es une nerveuse, une sensuelle, je n'ai pas voulu indiquer que tu as l'expérience, la pratique qui caractérisent les femmes nerveuses et sensuelles; j'ai simplement constaté qu'en te «faisant une conduite» semblable à la leur, tu te montres à moi comme une sensuelle instinctive. Si tu rencontres jamais un homme dont tu acceptes l'affection, si tu possèdes jamais un... ami, ce n'est pas lui qui me démentira.

—Explique-toi.

Yvonne s'assujettit un peu sur sa selle, ainsi qu'un professeur sur sa chaise; puis, elle continua:

—Une femme sentimentale, en amour, se reconnaît à l'absolutisme, à l'exclusivisme intérieurs qu'elle apporte en toutes choses, en ses paroles, comme en ses actions. Elle est sans fièvre apparente sous les baisers, elle est sans indulgente compréhension devant les petits accidents qui peuvent troubler son intimité.—Déçue dans la propriété du mari ou de l'amant, par exemple, trompée, comme c'est ton cas, elle demeure atterrée, elle ne parvient pas à concevoir nettement l'inconstance de celui qu'elle aime, elle ne peut s'habituer à cette idée qu'il ait été séduit par d'autres attraits que les siens, qu'il ait répondu à l'appel d'une bouche qui n'est pas la sienne. Elle ne s'indigne pas violemment; elle s'écroule toute, elle gémit, elle se traîne dans une désespérance, comme ces malades qui agonisent, lentement, en une langueur douce et délicieusement triste, parfois.—La femme sensuelle qui vit, en amour, beaucoup plus physiquement que moralement, dont tout l'être matériel appartient au désir, qui ne livre que très peu de cérébralité, d'âme si tu veux, à l'homme, au plaisir qu'elle en retire, plutôt, est moins exclusive dans sa pensée, dans ses actes. Si elle est naturellement jalouse de celui qu'elle aime et à qui elle se confie, elle admet très bien, dans un instinct qui découle de la franchise de ses impressions, qu'elle pourrait n'être pas seule à le rendre heureux, et s'il lui arrive d'être dédaignée, de traverser une crise d'abandon, elle éprouve du dépit sans doute, mais ses larmes sont vite séchées. La femme sentimentale ne voit pas la possibilité d'une rivalité d'amour en son existence, se refuse à deviner la séduction qui peut naître, contre elle, d'une autre femme. La femme nerveuse examine loyalement les choses et les êtres dont elle a le contact habituel. Elle a un regard intérieur—ce regard invisible des amoureuses de race—qui lui montre que telle femme la vaut, que telle femme est redoutable, et comme elle a la compréhension intime du désir, elle déplore sa défaite lorsqu'elle est trompée, mais elle ne hait réellement, ni celui qui la délaisse, ni celle qui passe, ainsi, dans sa vie.—Tu es cette femme, je le répète.

Les théories d'Yvonne sont intéressantes, mais elles me paraissent quelque peu fantaisistes.

Comme elle se taisait, je ne pus m'empêcher de protester contre ses paroles. Elle se redressa, au risque de faire cabrer son cheval, et me dit:

—Tu crois que je m'amuse à «paradoxer.» Soit. Réponds donc à mes questions: sincèrement, affirmerais-tu que tu hais ton mari, parce qu'il te trompe; que tu hais Rolande, parce qu'elle est sa maîtresse? Sincèrement aussi, nierais-tu que cette petite peste fût très jolie?

Je souris:

—Je n'éprouve, en effet, de haine véritable ni contre Jean, ni contre Rolande, et j'avoue que ma... rivale est charmante.

Yvonne, radieuse, s'écria:

—Tu vois, tu confirmes mon raisonnement. Ce qui le fait indiscutable, surtout, c'est que tu n'as pas fermé ta chambre à ton mari—je le parierais;—c'est encore que si, tout à l'heure, demain, il te regarde d'une certaine façon, tu oublieras son crime. Si tu t'en souviens, de ce crime, ce ne sera même, crois-le, que pour mieux aimer celui qui l'a commis. Il y a de ces incohérences apparentes en amour. Elles ne forment, en réalité, que les éléments du désir.

La science me manquait pour suivre Yvonne dans sa discussion, et je tentai de détourner l'entretien.

—Quoi qu'il en soit de toutes ces choses, fis-je, Jean n'est pas excusable de me tromper.

Yvonne eut un grand éclat de rire.

—Encore! Tu songes encore à trouver ou à ne pas trouver des excuses à la conduite de ton mari! Mais, ma chérie, mets-toi donc bien dans la tête que les actes d'un homme, en amour, n'ont aucune importance. Un homme marié, dans le monde, trompe nécessairement sa femme. L'homme qui a reçu une spéciale éducation, qui appartient, soit à un milieu mondain, soit à un milieu artistique, n'est pas responsable, à proprement parler, de ses entraînements passionnels. Il va à la femme, dans un mouvement inconscient, comme il va au restaurant lorsqu'il a faim. Sa main se tend vers nos jupes, fatalement, sans que nous puissions considérer son audace comme un outrage, sans que nous puissions lui garder rancune de cette audace, même lorsqu'elle est inspirée par une autre que par nous. L'homme qui ne donnerait pas sujet de plainte à sa femme, en amour, ma pauvre chérie, serait... manchot, et au diable soient les invalides!

—Fort bien, dis-je, c'est là une morale très commode et très amusante. Mais pourquoi ne profite-t-elle qu'à l'homme? Pourquoi la femme n'en bénéficierait-elle pas?

Yvonne me regarda et il me sembla qu'un étonnement, mêlé d'un peu de pitié, se dessinait sur son visage.

Elle murmura:

—La femme... la femme... oh, ma mignonne, comme tu es innocente!... La femme... mais elle en bénéficie autant que l'homme, de cette morale. Si elle ne récrimine pas devant les caprices du mari, je ne vois pas que le mari récrimine devant les siens.

—Quoi, tu penses que M. de Blérac, par exemple, apprenant que Rolande est la maîtresse de Jean...

—Ne dirait rien.

—Oh!

—C'est comme cela, conclut Yvonne.

Je ne répondis rien à cette affirmation. Nous prîmes un temps de galop et nous rentrâmes pour le déjeuner.

Jean m'attendait. Il fut aimable, et je mangeai comme une paysanne.

Ah, ça, est-ce que, vraiment, les discours de cette folle d'Yvonne seraient sérieux?

198,37 ₽
Возрастное ограничение:
0+
Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
Объем:
150 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066079437
Издатель:
Правообладатель:
Bookwire
Формат скачивания: