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Philippe Stiegelmann
La question chevaline envisagée sous ses divers points de vue

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066324223
Table des matières
AVANT-PROPOS
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
Considérations sur l’Industrie chevaline
Organisation du Syndicat Général de l’Industrie Chevaline Française
Attributions des Conseils
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
AVIS à Messieurs les Adhérents
AU SYNDICAT GÉNÉRAL de l’Industrie Chevaline Française

AVANT-PROPOS
Table des matières
Les propositions contenues dans cette étude paraîtront, sans doute, hardies. Toutefois, comme elles s’appuient presque exclusivement sur des chiffres, il sera facile de contrôler leur valeur. Je souhaite que l’élevage et l’armée puissent en retirer quelques fruits. Si elles peuvent amener des solutions pratiques favorables à ces deux parties, si directement intéressées à la question, j’en retirerai tout le prix désirable.
Il est, en tout cas, temps d’entrer dans de nouvelles voies. J’indique celles qui, à mon avis, donneraient des résultats favorables immédiats, en réclamant sous le rapport littéraire, toute l’indulgence du lecteur.
COMMANDANT STIEGELMANN.
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
LE CHEVAL D’OFFICIER
Sa description;
Considérations sur la production de ce cheval.
Il y a quelques années, me trouvant au concours central hippique, l’un de mes amis me demanda quel était, dans un lot de chevaux présentés à la selle, celui que j’estimais le plus.
«Vous voulez savoir, lui répondis-je, celui que je préfère? Eh bien! c’est ce bai-brun, à peine marqué d’une étoile en tète, dont les muscles, bien saillants, annoncent la force et l’endurance; dont le front large, l’œil à la fois expressif et doux, dénotent de l’intelligence et de l’énergie. Voyez cette encolure qui lui donne ce port de tète majestueux et le rend si souple dans la main de son cavalier. Est-il assez râblé et sa poitrine spacieuse lui donne-t-elle assez de fond et de sanglage? Partout les grandes lignes; direction de l’épaule, longueur et largeur des hanches.
«Admirez maintenant ses membres où le tendon, recouvert d’une peau fine, se dessine nettement, se détache et descend bien parallèlement le long du canon; et quelles solides articulations! Carrément planté sur ses membres, il a des pieds qui ne craindront ni le pavé de Paris, ni le sol dur des grandes routes.
«Constatez avec quelle aisance il franchit l’obstacle, sans efforts appréciables et sans exagération.
«Peut-être au trot sera-t-il moins vite que le cheval alezan placé à sa droite; mais que j’aime donc mieux mon fier et léger bai-brun, avec sa crinière soyeuse et son port de queue si élégant. Comme ses allures sont cadencées, faciles, et quels gestes et quelles actions! Il ne gagnera pas de courses, mais il donnera toute satisfaction à son maître.
«Voilà pourquoi il est mon favori et je ne le troquerais pas contre l’alezan ou contre cet issu d’Orloff qui me mènerait là où je n’aurais que faire, tandis que lui, toujours souple, toujours maniable, toujours docile à mes moindres indications, me tirerait de plus d’un mauvais pas; s’il avait beaucoup de camarades de sa valeur, notre cavalerie serait la première du monde.
«Voilà le cheval qu’il faut encourager, qu’il faut poser en modèle, c’est celui dont nous avons besoin, c’est ce fier coursier qui sera notre fidèle compagnon le jour de la grande chevauchée.
«Que la Société hippique française lui accorde sa protection, le prône et le place au premier rang de notre production chevaline, car il n’a pas, comme ces grands carrossiers, d’origine douteuse; comme ces trotteurs qu’on se dispute à coups de banknotes; comme ce poney que convoite, dit-on, la belle Mme X..., l’avantage de rapporter des sommes folles à son propriétaire; non, il ne sera apprécié que par le véritable connaisseur qui, malheureusement, comme lui, se fait rare; ou bien, par ce brillant officier de cuirassiers, qui ne le quitte pas des yeux, mais qui n’a pas encore réalisé assez d’économies pour se payer un des uniques échantillons du véritable beau et bon cheval.»
Quelle meilleure description pourrais-je faire du cheval d’officier, sinon indiquer les qualités maîtresses du cheval de selle, dont j’eus l’occasion de faire, de visu, la description à mon ami?
L’officier, le chef qui déjà, et avec raison, se distingue de la troupe par une tenue plus élégante et plus chamarrée, ne saurait être monté sur un cheval laid ou seulement insignifiant, sans perdre de son prestige.
Et puis y a-t-il un animal plus admiré qu’un joli cheval, et de cette admiration n’en rejaillit-il pas une grande part sur le cavalier qui le monte? les deux se complètent pour ainsi dire. Souvenez-vous du général Boulanger et de son cheval noir, et vous serez de mon avis.
Le cheval d’officier.

Un hardi cavalier, monté sur un beau cheval, imposera toujours à la foule, et à plus forte raison à nos jeunes troupiers qui forment, en somme, une réunion de grands enfants.
L’impression que produira sur une troupe un chef brillamment monté ne peut donc être que favorable à l’influence qu’il doit exercer sur elle. Je dirai même que l’officier qui a la bonne fortune d’être pourvu d’un bon cheval sera souvent plus fanatique, plus allant, plus cocardier que celui en possession d’une monture qu’il n’enfourche qu’à regret. Combien de fois aussi ai-je vu, dans ma carrière, des camarades obtenir un avancement plus rapide, grâce à la chance ou au talent qu’ils avaient eu de mettre la main sur un cheval les faisant mieux valoir!
Comme en langage hippique, la beauté est synonyme de bonté, on sera donc assuré de toujours trouver dans un cheval flattant l’œil, sinon toutes, tout au moins une partie des qualités que j’ai énumérées plus haut.
Il reste à savoir maintenant jusqu’à quel point les possèdent les chevaux dont sont actuellement pourvus nos officiers.
En réponse à cette question, je suis forcé de convenir que les officiers se plaignent avec raison de leurs chevaux d’armes, qui, en effet, ne possèdent pas les qualités qu’il serait désirable de trouver réunies en eux, et qui sont: le gros, le sang, la lame.
De tempérament sanguin, le cheval d’armes doit être de constitution robuste, athlétique, qui le rende capable de résister aux fatigues, aux privations comme aussi aux vices hygiéniques, inhérents à mille circonstances imprévues en campagne. La disposition générale de sa charpente et tout son appareil locomoteur doivent être dans des conditions mécaniques qui garantissent la vigueur unie à la force, à la résistance. Son corps doit donc être plutôt ramassé, trapu qu’élancé et effilé ; ses membres courts, bien musclés, bien articulés pour résister le plus longtemps possible à l’usure; sa poitrine vaste, pour contenir un énergique foyer de vie; ses reins courts et larges; son arrière-main puissant pour supporter sans efforts le poids du cavalier, auquel s’ajoute celui de ses armes, de son équipement et souvent de ses vivres: voilà, en résumé, ce que j’entends par le gros, qui, comme on le voit, ne s’applique pas au volume.
C’est dans le sang que réside tout entier le principe de vie. Il est la source des qualités physiques et morales du cheval; mais comme ce principe est distribué à chaque individu dans une mesure inégale et dans des proportions variables, est-il encore nécessaire de veiller, pour qu’il puisse agir utilement, qu’il y ait équilibre entre la force physique et la force morale. Et voici pourquoi il est indispensable de pourvoir d’une forte dose de sang pur, la puissante machine animale décrite plus haut. Mais aussi, à de rares exceptions près, un cheval d’un juste équilibre ne reculera-t-il jamais devant une course longue, un travail excédant ses forces; il donnera tout ce qu’il peut donner, même si l’effort qu’on lui demande dépasse la puissance de ses muscles.
Voici pour la puissance et l’énergie; reste la mobilité. Celle-ci est incontestablement facilitée par une encolure allongée et bien greffée. Certains hippologues vous diront peut-être que l’encolure devra être en harmonie avec le reste du corps. Pour mon compte, je n’ai jamais trouvé d’encolure trop longue, et, s’il en existe, je me demande quelle est la partie du corps de l’animal qui puisse servir de base pour déterminer cette dimension. En tout cas, une encolure allongée, quand elle est bien portée, non seulement n’a rien de disgracieux, mais l’expression — beaucoup de lame ou de branche — employée pour indiquer cette disposition de l’avant-main, dénote que c’est bien une qualité que l’on signale.
Si donc, vous trouvez un cheval qui joigne à ces qualités essentielles, une tête légère, un bon dos, de bons pieds, et le reste à l’avenant, vous aurez déniché un animal bien près de la perfection, quasi un merle blanc. Les Anglais ont cependant su le créer, parallèlement au pur sang, avec des étalons de cette race et des juments bien douées; ils en ont fait leur cheval de chasse (le hunter), à la fois énergique, solide et résistant, chez lequel se combinent heureusement l’étoffe et le sang. Capable d’un grand labeur, susceptible de porter un gros poids à toutes les allures, il suffit à toutes les exigences, car, sa carrière de cheval de selle achevée, il s’utilise aussi facilement au tombereau qu’au coupé de maître; il constitue donc le véritable cheval de service.
Du moment que ce cheval a pu se créer en Angleterre, pourquoi ne pas le créer chez nous; ne possédons-nous pas tous les éléments favorables à sa constitution? Nous est-il, oui ou non nécessaire? A cette dernière question surtout je répondrai: La multiplication d’une race de puissants chevaux de selle, cependant susceptibles de faire de bons chevaux de service, est pour la France une nécessité inéluctable et dont le manquement peut, dans une circonstance donnée, exposer le pays aux pires calamités.
Il y aura évidemment des difficultés à surmonter, et surtout de sérieuses résistances à vaincre. Ces dernières se rencontreront peut-être moins dans le monde des éleveurs que dans les administrations de l’État.
Pour vaincre les difficultés, il n’y a qu’un moyen, toujours le même. L’éleveur vous dira: «Rendez mon élevage rémunérateur et je vous ferai tout ce que vous voudrez.» Mais, si vous lui demandez exclusivement un cheval de selle, il sera en droit de vous répondre qu’un bon cheval de selle n’est pas le produit brut de la nature; il est surtout, par son élevage difficile et coûteux, le produit manufacturé de la main de l’homme.
N’oublions pas que nous traitons, pour le moment, du cheval d’officier, qui doit être la quintessence du cheval de selle; si donc le prix de revient de celui-ci est déjà élevé, à combien alors se montera le prix de celui-là ? Assurément à un chiffre dépassant celui des sommes mises actuellement à la disposition des commissions de remonte régimentaires. Et voyez l’anomalie!
Les prix moyens, mis actuellement à la disposition
des commissions régimentaires,
ne correspondent pas à la valeur du cheval d’officier.
Le maximum des prix à attribuer aux chevaux pris dans le commerce, par les officiers généraux et supérieurs qui les destinent à leur usage, sont les suivants: chevaux de cuirassiers, 1,400 francs; de dragons, 1,300 francs; de cavalerie légère, 1,200 francs. Peuvent être autorisés également à posséder des chevaux achetés dans le commerce, les officiers subalternes qui ont renoncé au bénéfice de la remonte à titre gratuit, ou dont les chevaux, provenant du commerce, sont acceptés par les commissions régimentaires. Ils ont, dans ces deux cas, droit aux mêmes allocations que les officiers supérieurs des armes auxquelles ils appartiennent, sauf ceux de l’infanterie pour lesquels le prix à attribuer à leur monture ne s’élève qu’à 900 francs.
Remarquez que pour être accepté par la commission régimentaire, le cheval présenté doit avoir six ans (quatre ans s’il est de pur sang anglais). Or, pourriez-vous me dire par quel Procédé un officier pourra trouver dans le commerce, à ces Prix dérisoires, une monture honorable? Mais voici où se trouve surtout l’anomalie à laquelle j’ai fait allusion plus haut.
En 1897, les Chambres ont voté un supplément de crédit pour majorer les prix de chevaux de remonte. Il est clair que ce sont les plus distingués dont les prix doivent être tout particulièrement majorés. Il s’ensuit que la moyenne budgétaire des chevaux de tête a été sensiblement augmentée. Cette majoration porte à 1,800 francs le prix moyen du cheval de cuirassiers, à 1,500 francs celui de dragons et à 1,350 francs quand il s’agit d’un cheval de légère tête. Mais comme les remontes achètent un grand nombre de chevaux, qu’elles ont pour devoir de payer chaque cheval à sa valeur, certains sont forcément payés au-dessous, d’autres, par contre, au-dessus de ces moyennes. Il se peut donc qu’un cheval de tête destiné à la réserve soit payé 2,000 francs, d’où déjà un écart de 600 francs avec le prix dont dispose la commission régimentaire pour un cheval de même classement. Je ferai observer en outre que les chevaux de tête marquants, achetés par la remonte, le sont à trois ans et demi; donc le prix de ce cheval, qui coûtait 2,000 francs à l’achat, s’augmentera encore de son entretien jusqu’à six ans et des pertes qui, dans le jeune âge, sont sensibles; admettons que ces faux frais s’élèvent à 1,000 francs, et nous arrivons ainsi à un écart de seize cents francs entre le prix que peut payer la commission régimentaire et le prix de revient d’un cheval de même catégorie acheté par la remonte.
Cet état de choses ne peut être attribué qu’à un oubli des bureaux de la guerre; il suffira de le signaler. Mais ce n’est pas seulement dans ce but que j’ai entrepris cette démonstration; j’estime que les procédés actuellement en usage, pour remonter les officiers, ont besoin d’être profondément modifiés pour amener, d’une part, les éleveurs français à produire couramment ce cheval distingué décrit plus haut et qui nous fait défaut, et, d’autre part, pour faire de nos officiers de plus complets hommes de cheval.
Le cheval de pur sang comme cheval d’armes.
Le cheval de pur sang est, pour beaucoup de cavaliers, le type du cheval de selle. Je ne le conteste pas, mais ce que je ne puis admettre d’une façon absolue, c’est qu’il soit considéré comme le type du cheval de guerre.
Le cheval de pur sang élevé en vue des courses, est essentiellement destiné à déployer. une grande vitesse.
Est-ce là le cheval de guerre? Celui-ci, tout en devant posséder cette qualité à un degré suffisant, doit y joindre une force capable de porter un poids relativement considérable, sur un terrain inégal; il lui faut donc plus de substance que n’en possède généralement le pur sang, surtout celui qui s’achète au prix payé pour le cheval de tête. L’impossibilité manifeste, indiscutable, dans laquelle nous nous trouvons de généraliser ce cheval suffit du reste, à elle seule, pour démontrer l’inopportunité qu’il y a à discuter longuement cette question.
Lors de l’institution des courses en Angleterre, les épreuves étaient plus sérieuses que de nos jours. Les parcours variaient de quatre à six mille mètres; le poids du cavalier s’élevait jusqu’à 80 kilogrammes; enfin, il n’existait pas d’hippodromes spéciaux, les courses se faisaient à travers champs, elles constituaient donc des courses de fond, et les vainqueurs ne pouvaient être que des animaux puissants et résistante, foncièrement supérieurs, sous bien des rapports, à ceux que produisent les courses de vitesse actuelles.
Les Anglais n’en ont pas moins reconnu la nécessité de créer, à côté de ce cheval de courses, un autre cheval, peut-être moins vite, mais plus apte à supporter les rudes fatigues de la chasse à courre, et c’est de là qu’est né le hunter, qui me paraît idéaliser le type de cheval qui, selon moi; convient le mieux et le plus également pour l’armée; et, comme il est généralement recherché par le commerce de luxe, il faut inciter l’éleveur français à le faire, en lui faisant comprendre que ses qualités le rendent utilisable à tous les services.
J’ai soutenu, dans tous mes écrits, que l’ampleur de la poitrine, qui donne le fond, est aussi nécessaire au cheval de traction qu’au cheval de selle; que de fortes articulations sont aussi utiles à l’un qu’à l’autre, qu’un arrière-main puissant et bien soudé dans son attache avec le rein, est particulièrement favorable à tous les services et plus encore aux services rapides; qu’un avant-main léger rend le cheval plus maniable qu’une tête forte, portée au bout d’une encolure courte et massive, que l’animal soit utilisé au trait ou à la selle; et enfin que c’est par le sang que l’on obtient l’énergie. Je concluais que du moment que ces qualités constituent le bon cheval d’armes et sont à rechercher chez le cheval de service, il n’y a pas de types spéciaux à créer pour l’armée.
Mais de ce que je prône ce cheval, il ne faudrait pas conclure que je suis opposé à l’introduction dans l’armée de chevaux de pur sang. Au contraire, je voudrais seulement qu’en aucun cas, même s’il était d’un modèle très satisfaisant, ce cheval fût l’unique et exclusive monture d’un officier de cavalerie, attendu qu’il doit constituer pour lui tout à la fois un cheval d’étude et d’agrément, qui, mieux que son cheval d’armes, même si celui-ci est du modèle défini plus haut, lui procurera des satisfactions, qui nécessairement développeront son goût pour l’équitation.
Il est possible que l’on éprouve quelques difficultés à se procurer des chevaux de cette espèce ayant le gros, le degré de conservation et une certaine netteté de membres, toujours à exiger chez un cheval qui, du jour au lendemain, peut être appelé à faire un service très pénible en campagne; mais cette difficulté sera en partie aplanie si l’on élève les prix dont peuvent disposer les commissions régimentaires, au niveau de ceux mis à la disposition des commissions de remonte. On évitera de la sorte que beaucoup de jeunes officiers, fascinés par le renom qui s’attache à la possession d’un cheval de pur sang, passent trop facilement sur des imperfections, des tares, un degré d’usure souvent prononcé ; parfois aussi sur un manque d’ampleur qui font que ces claquettes ne peuvent leur donner que peu de satisfaction en garnison et ne leur offriront qu’une médiocre garantie en campagne.
Je conclus donc que, tout au moins dans la cavalerie, ce ne sont pas seulement les officiers d’un certain grade qui devraient être pourvus de deux chevaux, mais que les jeunes aussi devraient posséder: 1° un bon porteur de demi-sang, élégant et puissant; 2° un pur-sang bien établi et suffisamment conservé. Ce dernier, quoique ne constituant, en garnison, qu’une monture d’étude et d’agrément, n’en servira pas moins à développer leur hardiesse et il me paraît tout indiqué pour les reconnaissances qui, en campagne, incombent plus particulièrement aux officiers de cavalerie.
Comme pour faire aboutir un pareil projet (qui aurait l’assentiment de tous les officiers de cavalerie), il faudrait prouver, tout d’abord, qu’il pourrait se réaliser sans augmentation de dépenses, je vais essayer de faire cette preuve:
Éducation hippique des jeunes officiers.
Autrefois les officiers de cavalerie, généralement jeunes gens de naissance et de fortune, habitués dans la maison paternelle aux exercices du corps, avaient la pratique de l’équitation avant leur entrée au service; leur luxe et leur plaisir étaient de posséder plusieurs chevaux.
En suivant la carrière des armes, ils continuaient une tradition de famille, et étaient, par là, initiés, dès la première jeunesse, à des connaissances hippiques qui ne se développaient que plus facilement au service, par la pratique continuelle et variée du cheval. Ils acquéraient eux-mêmes leurs chevaux, ce qui ajoutait aux charmes de la propriété, l’intérêt tout particulier qui s’attache au choix que l’on se sent capable d’exercer sans le secours d’un tiers.
Aujourd’hui un officier, ayant une fortune suffisante pour se payer le luxe de l’achat et de l’entretien de plusieurs chevaux, constitue l’exception. D’autre part, avec le service obligatoire, ce n’est pas toujours par goût qu’un jeune homme embrasse la carrière militaire: dans maint cas c’est plutôt la nécessité de se créer un état, qui l’y détermine.
Il est vrai de dire qu’une fois initiés au métier, beaucoup de ceux qui y étaient entrés pour ainsi dire contraints, lui trouvent un attrait que ne leur laissaient pas soupçonner les habitudes auxquelles ils étaient soumis, avant leur entrée dans la carrière.
Ce manque d’éducation spéciale n’offre, du reste, au fond, qu’un intérêt relatif pour tout ce qui a trait au service proprement dit, mais il constitue, à mon avis, une infériorité pour ceux qui entrent dans les troupes à cheval. Sans notion aucune, avant son entrée au service, le jeune officier s’assimilera plus difficilement les diverses particularités de la science hippique, plus faite de pratique que de théorie, que celui qui y a été préparé de longue main.
Mais en raison de notre état social et démocratique, et surtout du grand nombre de jeunes gens qu’il est indispensable d’admettre dans nos écoles militaires, il est impossible, qu’au moment de leur admission, cette ignorance constitue un motif suffisant pour exclure de la cavalerie ceux qui, par leur aptitude physique, répondent aux conditions exigées pour cette arme.
Ma conviction est, du reste, que l’on naît cavalier comme on naît artiste, et, comme c’est dans la pratique que les facultés de chacun se révèlent, il n’y a pas à s’étonner de voir surgir un cavalier consommé d’un jeune homme à peine dégrossi en équitation, lors de son arrivée à l’école. Mais comme il faut, pour devenir un homme de cheval, joindre d’autres pratiques à celles de l’art équestre, il est à supposer que celui qui n’aura pas pris goût à l’une des branches de la science hippique, s’intéressera médiocrement aux autres.
La méthode actuellement en usage pour remonter les officiers subalternes n’est évidemment pas faite pour développer le goût du cheval chez ceux qui ne l’ont pas d’une façon très prononcée; tandis qu’il se révélerait sûrement si au lieu d’être simplement dépositaires de leurs montures, ils en étaient les propriétaires. Je ne crains pas d’ajouter qu’au lieu de n’être le plus souvent que d’excellents cavaliers, nos officiers deviendraient des hommes dé cheval plus complets si, à l’instar de ce qui se pratique en Allemagne, ils étaient autorisés à revendre ensuite les chevaux qu’ils auraient éduqués.
Dans ma carrière d’acheteur j’ai pu constater l’inexpérience de nos officiers en matière d’achat. Si j’exprime ici cette opinion, c’est que tous ceux qui ont été mes collaborateurs ont été surpris, comme je l’ai été moi-même à mon arrivée dans les remontes, de la difficulté que l’on éprouve à formuler un avis catégorique sur les premiers chevaux à l’achat desquels on participe. Sans parler de ceux qui, même après un long séjour dans le service des remontes n’ont jamais acquis les qualités qui font le bon acheteur, je dirai cependant que les officiers que j’y ai connus (et parmi eux, il y en avait de particulièrement doués) se sont, sans exception, félicités du stage qu’ils y ont fait. Je considère donc que ce stage ne peut être que profitable aux officiers de troupes à cheval.
Il est facile de concevoir que l’appréciation d’un cheval, fraîchement tiré de l’herbage, est assez malaisée pour tout œil non exercé à discerner, sous ses formes généralement épaisses et arrondies, les qualités qui plus tard devront se révéler chez lui.
Cet embarras du jeune officier ne sera pas moindre en face du cheval présenté par le marchand, car la méfiance, que généralement celui-ci inspire, ne servira de rien, si le client n’est pas de force à rétorquer tous les lieux communs qui se débitent sans cesse dans ces milieux. Heureux encore s’il tombe sur un marchand patenté et non sur un de ces marchands amateurs ou faux cochers, dont Paris surtout est infesté. J’ajouterai pour excuser ces derniers, que beaucoup d’entre eux s’imaginent de bonne foi être gens compétents. Or, à les étudier, vous trouverez qu’ils n’ont le plus souvent conservé, des quelques exemples qu’ils tiennent des professionnels, que ceux considérés comme des trucs et que ces derniers ont garde d’employer devant un client sérieux.
Il y a un vieux dicton qui dit: «Si tu veux te rendre compte des qualités d’un cheval, ferme les yeux et monte dessus.» Et de fait, il n’y a que cela: l’Essai, quand, bien entendu, il s’agit d’un cheval d’âge et suffisamment dressé. A l’attelage la chose est assez aisée, si toutefois l’espace dont on dispose s’y prête; pour la selle, c’est différent. Où trouver, du reste, aujourd’hui en France, des chevaux mis à la selle? L’essai de ceux-ci ne pourra donc être que relatif, mais il n’en est que plus indispensable de l’effectuer dans un espace non limité. Où l’opérer alors? Chez le marchand de Paris l’espace nécessaire à une présentation sérieuse manque généralement.
A vrai dire, il s’en soucie médiocrement, car, avec une exhibition spacieuse, le cheval, et surtout celui qui est commis à sa présentation, échapperait trop à son influence.
Aussi, connaissant ces détails, ces ficelles du métier, est-on forcément amené à se demander quelles garanties offrent les chevaux non soumis à ces essais, si surtout ils sortent de certaines officines, car n’est-ce pas le nom que l’on peut attribuer à des établissements où les procédés en usage donnent au plus médiocre cheval, tout au moins pendant les quelques instants que dure la présentation, des apparences toujours trompeuses, puisque souvent même elles dépassent la réalité chez les chevaux ayant des qualités sérieuses.
Eh bien, croyez-en mon expérience, tout bon cavalier dominera le marchand dès qu’à ses qualités équestres il joindra le coup d’œil de l’homme de cheval. Mais encore une fois, cela ne s’acquiert que par la pratique, jointe à la nécessité de sauvegarder ses intérêts. Et voici pourquoi je développerai un système que j’estime apte à la fois à remonter convenablement les officiers de tout grade et à engendrer, chez les plus jeunes, une émulation qui, forcément les amènera à posséder, un jour où l’autre, ce coup d’œil qu’à un certain âge on n’a plus la même facilité, ni le même désir d’acquérir.
Prix de revient du cheval d’officier.
Avant d’entrer dans le vif de la démonstration que je projette de faire sur la nécessité qu’il y a à modifier le système de remonte actuellement appliqué aux officiers, il est indispensable de tout d’abord établir le prix de revient du cheval d’officier. Comme c’est celui de dragons qui est le plus répandu, je me bornerai à établir mes calculs sur celui-ci.
Pour faire un cheval de tête, il faut nécessairement se servir d’une jument ayant quelque origine, elle sera donc pour le moins de demi-sang; bien établie, distinguée, d’une taille variant de 1m56 à 1m60 et possédant des qualités, qui, si elle restait en service, la feraient estimer au moins 1,200 francs. Mettons qu’elle pouline de dix à seize ans; durant ce temps, elle perd tous les ans de sa valeur et l’on peut calculer que les intérêts et l’amortissement du capital s’élèveront par an, à 235 fr.
Cette jument ne pouvant être soumise à un travail pénible, ne gagnera pas sa nourriture durant son état de gestation, de là augmentation de dé
A reporter..... 235 fr.

Mais comme il y en a généralement un de raté sur trois et que l’éleveur aura de la peine à tirer 500 francs de celui-là, il faut nécessairement reporter ces 500 francs de perte sur les deux autres, nous arrivons ainsi à une dépense de 1,255 francs.
J’admets jusque-là que la jument fasse un poulain chaque année, ce qui n’est généralement pas le cas, mais, pour ne pas compliquer les calculs supposons une année de stérilité sur trois (moyenne donnée par les statistiques), et le prix de revient s’augmentera de la saillie perdue (30 fr.) ainsi que de l’intérêt et de l’amortissement (235 fr.) à répartir sur les deux autres annuités, ce qui fera monter le prix du poulain à 1,520 francs s’il est exclusivement nourri à l’herbe.
Mais le cheval destiné à faire un cheval de selle surtout de choix, ne doit pas être élevé uniquement au pâturage, sans quoi il n’aura que rarement le dos fait pour porter la selle. C’est certainement à cette cause que l’on doit de trouver, en France, si peu de chevaux pouvant se seller convenablement. Il est, du reste, reconnu que la position que prend le cheval pour brouter, alourdit l’avant-main, tandis que la nourriture prise au râtelier laisse à la tête toute sa légèreté, à l’encolure toute sa grâce, à l’épaule sa direction inclinée. On peut objecter que le dos gagne par la posture que le cheval prend pour manger à terre, mais on oublie que la grande quantité de nourriture aqueuse qu’il ingère augmente le poids et le volume de l’abdomen.
Si donc l’on arrive à modifier le dessus d’un cheval, non encore complètement développé, en lui faisant manger sa ration à terre, il n’en est pas de même pour un tout jeune animal, chez lequel les tissus peu résistants subiront fatalement l’influence d’efforts continus; on s’explique ainsi que le poids excessif de son abdomen fasse fléchir sa colonne vertébrale. Si par contre on remplace une partie de cette nourriture aqueuse par un aliment tonique, tel que l’avoine, on diminue cet inconvénient et l’on réduit en même temps son volume. Or, si l’abdomen est trop développé, il empiète sur la cavité thoracique; il est donc permis de dire que par cette alimentation variée on donne plus de profondeur à la poitrine.
Conclusion: il faut donner de l’avoine au jeune cheval destiné à la selle; il faut lui en donner surtout pendant la mauvaise saison, quand l’herbe des pâturages est moins nutritive, en admettant qu’elle ne fasse pas complètement défaut.
Pour mes calculs je pose en principe qu’un poulain doit recevoir en moyenne deux litres d’avoine par jour la première année, trois la seconde, cinq la troisième; la consommation totale, jusqu’à trois ans et demi, sera donc d’environ 3,500 litres ou 1,750 kilogrammes qui, évalués à 18 francs les cent kilos, donnent un surcroît de dépense de 280 francs, lesquels, ajoutés à la somme précédemment trouvée mettent le cheval de ligne-tête, de trois ans et demi, à 1,800 francs.
Remarquez que je n’ai parlé ni des dépenses occasionnées par le personnel chargé de le soigner, ni de celles résultant des abris à lui construire ou à entretenir. Reste à chercher maintenant ce qu’il coûtera à six ans.
Du moment que dans l’armée on n’admet pas que le cheval entre en service avant six ans, on ne peut exiger de l’éleveur que chez lui il soit utilisé aux travaux pénibles de la ferme à trois ans et demi, si surtout il tient à lui conserver sa distinction première.
Durant son dressage, si celui-ci est fait par le propriétaire lui-même, la nourriture seule est à compter, elle peut être évaluée à 500 francs. A quatre ans et demi il aura donc coûté 2,300 francs. Admettons qu’à dater de cet âge il soit utilisé et gagne sa nourriture, il n’y aura pas moins à ajouter les intérêts de l’argent déjà dépensé et finalement il coûtera en chiffres ronds, 2,500 francs quand il aura atteint six ans. Si donc le producteur le vend à ce prix il ne lui restera pas un sou de profit. Si le dressage s’est effectué dans une école de dressage, il sera en perte. Le seul bénéfice qui puisse lui rester, ce sont les quelques primes que l’animal aura décrochées dans les concours, mais comme il s’attache beaucoup de frais à ces exhibitions, il sera, en tout cas, fort modeste et peu fait pour l’encourager à renouveler une semblable entreprise.
Cheval de ligne tête (monture d’officier de Dragons, d’Artillerie, du Génie, etc., etc.).

La conclusion est donc que pour avoir un cheval d’officier de dragons, prêt à entrer en service, c’est-à-dire de six ans, on ne pourra le trouver véritablement bon qu’en le payant au minimum 2,500 francs.
Possibilité de majorer les prix des chevaux d’officiers
provenant du commerce sans qu’il soit
nécessaire d’avoir recours à de nouveaux crédits.
Ce prix qui s’établit pour le cheval de ligne tête, acheté à six ans, ne sera pas moindre pour celui que l’État achète à trois ans et demi. J’ai démontré que la moyenne de 1,500 francs est insuffisante pour ce cheval. En le vendant 1,650 francs, le producteur rentre tout simplement dans ses déboursés; c’est, en tout cas, le prix qu’il devrait lui être payé. Mais comme à cette dépense résultant de l’achat, s’ajoutent les frais d’entretien dans les dépôts de transition et le montant des pertes subies sur l’ensemble du lot qu’achète tous les ans la remonte, il aura coûté à six ans plus que les 2,500 francs précédemment trouvés pour celui acheté à cet âge. Il n’y a donc aucune exagération à estimer la valeur d’un cheval d’officier de dragons, ayant le modèle, le degré, de sang et les qualités qu’il doit posséder, à 2,500 francs.
De l’exposé que je viens de faire sur le prix de revient du cheval d’officier de dragons, il ne faudrait pas déduire que tout cheval de ligne-tête, ayant six ans, doit être payé 2,500 francs. Ce prix ne peut s’appliquer qu’à l’animal possédant les qualités fondamentales, tant au point de vue de la forme que de la trempe, et en état de subir certaines épreuves permettant de juger de ses moyens. Tant que les chevaux ne sortiront pas tous du même moule, il y aura toujours des dissemblances; aussi l’un aura-t-il telle qualité plus prononcée que telle autre et vice versa. Le cheval parfait n’existant donc pas, il faut savoir faire la part des choses et admettre les compensations.
Comme le dit fort bien le commandant Rivet, dans son Guide pratique de l’acheteur de chevaux: «L’application raisonnée et juste des compensations fait juger l’acheteur à sa valeur; c’est la pierre de touche la plus sûre de ses connaissances spéciales, parce qu’elle exige une grande expérience et une grande habitude de la machine équestre. Quel mérite y a-t-il, en effet, à trouver bien un mécanisme irréprochable? Cela saute à l’œil de tous, la difficulté surgit seulement lorsqu’il existe, dans l’appareil, des défauts d’autant plus à redouter souvent, qu’ils sont moins apparents et qu’il s’agit de savoir si alors la machine peut fonctionner convenablement, ou non, et combien de temps elle pourra supporter un certàin travail, dans certaines conditions. Tout est là. Aussi, les vrais connaisseurs joignant la pratique raisonnée à la théorie, sont-ils rares et ont-ils toujours à apprendre, vivraient-ils cent ans. Leur supériorité ne les rend pas infaillibles, loin de là ; elle leur permet seulement de se tromper moins souvent et moins grossièrement.»
C’est par la difficulté d’appliquer ces principes que les comités d’achats ont tant de peine à s’écarter des moyennes budgétaires; leurs différences ne sont pas assez marquées entre le bon cheval et le passable. Or, l’unique principe à, envisager est de payer le cheval ce qu’il vaut, et les écarts de prix considérables, tant au-dessus qu’au-dessous de la moyenne budgétaire doivent être proportionnés à la différence qui existe entre deux chevaux.
Comment il convient d’établir la valeur
du cheval d’officier.
En traitant plus loin du cheval de remonte, je signale précisément ces hésitations des comités d’achat et j’ajoute: «Pour couper court aux indécisions qui souvent se manifestent chez certains membres des comités, rarement connaisseurs au même degré, il y a un moyen bien simple à employer, c’est de décomposer le prix du cheval accepté : c’est-à-dire qu’un premier examen déciderait si, par sa conformation, son âge, sa taille, l’absence ou le peu d’importance des tares, etc., le cheval est acceptable ou non; il serait même établi un prix à la suite de ce premier examen. On s’assurerait ensuite de l’origine et, suivant la valeur de celle-ci, il serait ajouté ou retranché une somme au prix provisoirement établi. Il serait ensuite procédé aux épreuves des chevaux d’âge, qui, s’ils les subissaient d’une façon satisfaisante, seraient fortement majorés, et l’on arriverait ainsi à la constitution d’un prix définitif établi sur des données moins arbitraires que celles qui servent actuellement à le former.»
Le prix définitif à établir, après les examens successifs que je propose de faire subir au cheval présenté à un comité, serait donc formé : 1° du prix d’ensemble (conformation générale, âge, taille, etc.); 2° du prix d’origine; 3° du prix à attribuer aux épreuves.
En fait, le prix d’ensemble devrait être égal à la moyenne budgétaire pour l’achat d’un cheval d’un modèle convenable. Le prix de celui qui s’en écarte, dans un sens ou dans un autre, devrait être plus ou moins élevé suivant le cas, avec des écarts allant de 100 à 300 francs.
En admettant le prix budgétaire actuel des remontes, le cheval de ligne-tête d’un modèle convenable serait donc payé 1,500 francs; à ce prix s’ajouterait une plus-value ou une moins-value, suivant son origine, et qui pourrait être limitée à 100 francs.
Viendrait ensuite l’examen des aptitudes, qui, à mon avis, ne peut s’exercer que sur un cheval fait, d’autant, qu’en principe, il domine tout, attendu que c’est le mérite du cheval et ses qualités personnelles qui constituent sa véritable valeur.
Mais ici il ne peut pas être question de moins-value, car le cheval incapable de subir les épreuves d’une façon satisfaisante serait à rejeter comme cheval d’officier; par contre, la majoration devrait être importante pour les autres, et ce serait d’autant plus légitime que ces chevaux achetés à six ans économiseraient en moyenne deux ans d’entretien à l’Etat. Je ne crois donc pas exagérer en proposant une majoration de 300 à 600 francs suivant que le cheval serait classé bon ou très bon, après examen.
D’après mes propositions, un cheval d’officier de dragons, de six ans, serait donc à payer entre 1,500 et 2,500 francs. Il serait à désirer que ce dernier prix pût être souvent atteint, car cela dénoterait, d’une part, que l’élevage français a sérieusement progressé, et, d’autre part, que nos officiers sont très bien montés.
Écart de prix qui peut régner entre chevaux d’officiers
de même catégorie.
On trouvera peut-être exagéré l’écart de près de 1,000 francs entre deux chevaux de tête. Il faut ne pas oublier, toutefois, que le cheval de dragon n’est pas donné comme monture seulement aux officiers de cette arme, mais aussi à tous ceux des autres armes ou services, exception faite pour la cavalerie de réserve et la légère. Un officier supérieur d’infanterie, un sous-intendant militaire, un médecin-major, etc., etc., tous officiers qui ne pratiquent le cheval que modestement, n’ont-ils pas, en effet, tout comme le lieutenant de dragons, droit au maximum de 1,300 francs, du tarif actuel.
Eh bien! vous conviendrez avec moi que le cheval vigoureux, près du sang, qui demande du doigté et de l’assiette, ne convient guère aux officiers qui ne se servent du cheval que comme moyen de transport, tandis qu’il fera admirablement l’affaire d’un jeune officier de cavalerie ou d’artillerie. Sa valeur aussi sera bien supérieure à celle d’un cheval, peut-être de même forme, mais en différant essentiellement par l’énergie, les moyens et l’endurance. Rien d’étonnant donc, si, entre les deux, s’établit un écart de prix aussi notable que celui mentionné plus haut.
Il est, comme l’on voit, inutile que tous les chevaux d’officiers soient de même qualité et l’on peut admettre que le prix maximum à attribuer à certains ne dépasse pas 1,500 francs quoique considérés comme ligne-tête. J’estime par suite que les tarifs devraient être proportionnés à la valeur des chevaux, et non établis par arme ou par service.
En appliquant ce principe, les officiers subalternes de troupes à cheval, en possession d’animaux jeunes et vigoureux, jouiraient d’un tarif supérieur à celui des officiers susvisés, puisque, ainsi que je l’ai prouvé antérieurement, un lieutenant de dragons ne sera convenablement monté qu’avec un cheval valant de 2,000 à 2,500 francs. Un sous-intendant, par contre, pourra presque toujours se contenter d’un cheval de 1,000 à 1,500 francs.
Il n’est pas nécessaire, non plus, que tous les officiers soient remontés avec de jeunes chevaux. Le cheval jeune, ardent et encore plus ou moins indocile, doit se trouver entre les mains du cavalier de métier; car il embarrassera toujours celui qui n’a pas eu la facilité de. perfectionner son habileté équestre, ou celui qui, avec l’âge, a perdu la souplesse qu’exige l’emploi d’un cheval vigoureux et ayant encore des velléités d’indépendance. Ce n’est guère que vers dix ans que le caractère et le tempérament d’un cheval énergique se sont suffisamment apaisés pour ne plus nécessiter, de la part du cavalier qui le monte, l’attention et la vigueur qu’il faut déployer dans l’emploi d’un jeune cheval. Cet apaisement ne l’empêche pas du reste, d’être dans la plénitude de ses moyens et de se maintenir à ce niveau pendant cinq ou six ans, si surtout on ne le confie pas complètement aux mains de son ordonnance
Beaucoup d’officiers seraient donc mieux remontés avec des chevaux de dix à quinze ans, qu’avec des animaux plus jeunes. Je ferai remarquer ici que le dressage ne s’effectue dans de bonnes conditions et ne produit de bons résultats que lorsqu’il s’opère méthodiquement et d’une façon suivie. Or, la cavalerie et l’artillerie seules possèdent les éléments permettant de se livrer, avec succès, à l’éducation des jeunes chevaux; il semble, par suite, tout naturel de les charger de l’éducation de tous ceux de l’armée. Et puisque les maîtres en équitation de ces deux armes sont incontestablement les jeunes officiers, c’est donc à eux que devrait incomber le soin de faire cette éducation et particulièrement celle des chevaux qui, par leur distinction et leur degré de sang, méritent la dénomination de chevaux de tête.
Dressage des chevaux marquants.
L’idée que j’émets de faire dresser les jeunes chevaux marquants par les lieutenants, dans les régiments de cavalerie et d’artillerie, et qui paraît toute simple au premier abord, n’est en réalité, pas d’une application facile.
Dans une lettre fort intéressante que m’adressa un capitaine de chasseurs, lettre qui dénote chez son auteur des idées très pratiques sur les questions hippiques, je relève ce passage: «Avec le service de trois ans, les lieutenants sont pris par le travail du matin au soir, ils ont à peine le temps de donner le travail voulu à leurs deux chevaux d’armes, puisque le deuxième cheval leur est concédé, même en garnison. Les officiers sont rares maintenant qui prennent un cheval de dressage; d’abord, le service est si chargé qu’on ne les y oblige plus; quand un officier fait du dressage, c’est avec la pensée de se faire un cheval d’armes, mais non pour l’amour de l’art.»
Ma proposition serait donc mal venue dans les régiments, si elle tendait réellement à faire effectuer le dressage de tous les chevaux marquants par les jeunes officiers des corps. Mais telle n’est pas ma pensée. Il suffit pour s’en convaincre, de lire dans mon étude sur le cheval de remonte, l’idée que j’y développe sur le dressage des jeunes chevaux.
Je reviens maintenant à la lettre de mon aimable correspondant qui dit que les officiers ne font de dressage qu’avec la pensée de se faire un cheval d’armes. Or, ma proposition a tout simplement pour but de les amener à rendre ce dressage non seulement profitable pour eux, mais aussi pour la catégorie des officiers qui, ainsi que je l’ai dit antérieurement, ont une peine infinie à se procurer des chevaux leur convenant.
Où trouver, pour ces officiers, comme chevaux d’armes, de meilleurs chevaux que ceux qui ont servi de montures à leurs jeunes camarades. Il suffira de faire le transfert de l’une à l’autre de ces deux catégories d’officiers (des plus jeunes aux plus âgés) à un moment où les chevaux posséderont encore les qualités indispensables à la continuation d’un bon service; voilà le principe! Reste à exposer maintenant la façon dont cette mutation pourra s’opérer sans léser les intérêts de l’une ou de l’autre des deux parties. Il est indispensable, surtout pour la faire accepter avec faveur par ceux pour lesquels la mesure que je vais proposer constituera une charge, qu’en échange des services qu’ils rendront aux officiers généraux et supérieurs de toutes armes, il leur soit concédé certains avantages que j’énumérerai par la suite.
Au lieu d’être tenus de se remonter avec des chevaux de six ans, etc., les officiers devraient pouvoir se remonter avec des chevaux de cinq ans et demi, quatre ans et demi ou trois ans et demi, suivant que ceux-ci seraient de demi-sang, de pur sang arabe ou de pur sang anglais. 2° Les officiers subalternes ne pourraient rester en possession du même cheval d’armes que durant cinq ans; exception serait faite pour ceux âgés de plus de quarante ans.
Actuellement les officiers subalternes se remontent à titre gratuit et exceptionnellement à titre onéreux. Dans le premier cas, leur cheval d’armes reste la propriété de l’Etat. Dans le second, l’officier qui en fait l’acquisition dans le commerce reste toujours libre de le présenter à la commission régimentaire, et si celle-ci le trouve suffisant, elle l’achète pour le compte de l’Etat et c’est son prix d’estimation qui est remboursé à l’officier.
Il s’ensuit que si celui-ci a eu le talent d’acheter pour un prix modeste un cheval dont les qualités ne se discernaient que difficilement, il a grande chance de se trouver en gain après l’opération. Ce cas est malheureusement rare; je dis malheureusement, car il dénote chez l’officier, qui réussit, une connaissance approfondie du cheval. Le plus souvent, l’officier qui se remonte de la sorte est en perte; d’abord parce que les bonnes occasions sont rares et qu’ainsi sa compétence ne trouve pas à s’exercer, mais surtout parce que les tarifs actuels allouent des prix insuffisants.
Pourquoi d’abord ne pas autoriser les officiers à prendre possession de leurs nouvelles montures le 1er octobre de l’année où ces chevaux ont pris cinq, quatre ou trois ans, suivant le cas. Ceux pris dans les corps ne se trouveraient-ils pas mieux dans leurs écuries que dans celles du rang?
N’est-il pas plus facile de se procurer des chevaux de pur sang à la fin de la saison des courses, qu’en janvier, quand les disponibles ont été vendus aux intermédiaires?
Quant aux chevaux de demi-sang, beaucoup de propriétaires vendraient volontiers leurs lauréats à l’issue des concours et dès l’âge de cinq ans et demi, plutôt que de courir le risque de les conserver l’hiver dans leurs écuries ou de les remettre au pâturage. Ce seraient là de bonnes occasions pour les officiers et un excellent débouché pour l’élevage, qui rentrerait plus tôt dans ses débours. A tous les points de vue, cette mesure ne pourrait donner que d’excellents résultats, et je ne vois pas quelles sont les raisons que l’on pourrait invoquer pour s’opposer à son acceptation.
Avant 1870, les officiers subalternes auxquels l’Etat fournissait comme aujourd’hui leurs montures, en devenaient propriétaires si, pendant sept années consécutives, ils en étaient restés détenteurs.
Comme à l’époque, ils choisissaient dans les chevaux de cinq ans (âge administratif) et que les tirages annuels se faisaient en janvier, ils pouvaient de la sorte en disposer à leur gré, dès le début de l’année dans le courant de laquelle ces chevaux atteignaient douze ans.
Les officiers généraux et supérieurs faisaient grand cas de ces chevaux et achetaient volontiers ceux qui avaient été suffisamment ménagés, pour pouvoir leur rendre encore d’excellents services, pendant quatre, cinq ou six ans.
En acceptant ma proposition, c’est-à-dire en autorisant les officiers des troupes à cheval à prendre leurs montures à cinq ans et demi et en les mettant dans l’obligation de les remplacer au moins tous les cinq ans, l’on constituerait une catégorie de chevaux de dix ans et demi qui seraient incon- testablement très recherchés par les officiers généraux et supérieurs de toutes armes. Obliger un officier (cavalier de métier) à changer de monture tous les cinq ans n’est pas une mesure excessive, surtout si cette obligation est mitigée par de sérieuses compensations.
Chevaux des officiers sans troupe et d’infanterie.
Les régiments de cavalerie et d’artillerie constituent, comme l’on sait, une catégorie de chevaux qui sont mis à la disposition des officiers supérieurs d’infanterie, des officiers sans troupe, etc.
La désignation des chevaux à mettre à la disposition de ces officiers a toujours été et est restée chose fort délicate, en raison des intérêts multiples qui, dans l’occurrence, se contrecarrent.
Nous savons tous qu’un capitaine-commandant ne se résignera que contraint, à désigner pour la remonte des officiers, sans troupe, les chevaux qu’il considère comme les meilleurs de son escadron ou de sa batterie.
Quel contrôle peut, du reste, être exercé sur ces désignations? Les chefs dé corps ont autant d’intérêt que les capitaines-commandants à conserver les bons chevaux, et les généraux appelés à statuer en dernier ressort acceptent volontiers ceux qui n’ont pas des formes trop disgracieuses.
J’ai déjà fait ressortir l’embarras qu’éprouveraient les officiers d’infanterie et certaines catégories d’officiers sans troupes, s’ils étaient tenus de monter des chevaux énergiques, et je ne crois pas blesser leur amour-propre en disant que les qualités qu’ils recherchent et celles prisées par un capitaine-commandant sont d’ordre tout différent. Si ce dernier propose donc, pour la remonte de ces officiers, des chevaux d’un caractère facile, d’une silhouette convenable, bien appuyés sur leur devant et possédant des allures moyennes, il agira consciencieusement.
Il y a incontestablement parmi ces officiers des hommes de cheval qui trouveraient insuffisantes pour eux les montures modestes que je viens de décrire. Ma proposition ne peut donc pas être exclusive; je crois, au contraire, qu’il faudrait toujours leur laisser la latitude de présenter aux commissions de remonte les chevaux provenant du commerce, qu’ils désireraient prendre comme montures. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que ces officiers susvisés trouveront dans le système de remonte que je préconise de quoi satisfaire leur goûts, si surtout l’on admet l’échange, qu’ils seraient autorisés à faire, entre les chevaux laissés par leurs jeunes camarades et des animaux de même âge, qui, pris dans l’escadron et donnés à l’essai, sembleraient mieux faire leur affaire.
Quels sont les officiers qui doivent être
les mieux remontés.
Les officiers qui, suivant moi, doivent être en possession de chevaux très énergiques et très résistants, par conséquent choisis dans les meilleurs de la production, sont: les officiers de cavalerie, ceux du service d’état-major et les officiers d’artillerie.
Le nombre de chevaux, dont sont régulièrement pourvus les officiers de ces diverses catégories, s’élève approximativement à 11,200, dont 2,400 appartenant aux officiers supérieurs, et 8,800 détenus par les officiers subalternes. Dans ceux-ci sont compris les 500 chevaux qui servent de monture aux officiers brevetés de l’infanterie. Or, ces derniers n’ont pas, comme les officiers de troupes à cheval, la facilité de changer fréquemment de montures; il ne conviendrait donc pas de les mettre dans l’obligation de quitter leurs chevaux d’armes tous les cinq ans, ainsi que je l’ai proposé pour les officiers subalternes de cavalerie et d’artillerie.
J’admets aussi que, pour différentes causes trop longues à énumérer ici, les capitaines commandants d’escadrons ou de batteries ne soient pas soumis à la même obligation. Or, ces capitaines détiennent environ 2,400 chevaux; en y ajoutant les 500 des officiers brevetés de l’infanterie, ce serait au total 2,900 chevaux à ne pas compter dans la catégorie de ceux à affecter aux jeunes officiers. En les défalquant des 8,800 détenus par l’ensemble des officiers subalternes, il restera 5,900 chevaux représentant, aussi exactement que possible, le nombre total des animaux, âgés de cinq ans et demi à dix ans et demi, qui constitueraient la catégorie spéciale des chevaux dont seraient pourvus les plus jeunes officiers de cavalerie et d’artillerie.
Le tableau suivant indique la décomposition, par âge, de ces 5,900 chevaux:

J’évalue les pertes annuelles, produites par la mort, à 2 0/0; j’envisagerai ultérieurement celles provenant de réformes anticipées.
Ces 1,230 chevaux de cinq ans et demi à incorporer tous les ans, pour constituer au bout de cinq ans, le total de 5,900, se subdiviseraient en:

Admettons que tous ces chevaux puissent être achetés à cinq ans et demi, prêts à entrer en service, et estimons les premiers à 2,200 francs, les seconds à 2,000 et les légères à 1,800, nous aurons ainsi:

Supposons maintenant que ces chevaux proviennent des remontes et que par conséquent ils soient achetés de trois ans et demi à cinq ans et demi. Il faudra déjà, de ce fait, en incorporer un plus grand nombre, en raison des pertes assez élevées qui se produisent dans le jeune âge. J’ai déjà fait ressortir plus haut que la plupart des chevaux de tête, provenant des remontes, sont achetés à trois ans et demi et quatre ans et sont, en moyenne, nourris et entretenus, logés, etc., pendant dix-huit mois aux frais de l’Etat, avant d’atteindre cinq ans et demi.
Partant de là, voyons ce qu’il faudrait acheter d’animaux de trois ans et demi et de quatre ans pour constituer la catégorie spéciale des 5,900 chevaux mentionnée plus haut.
J’admets que les remontes achètent un centième de chevaux d’âge, et j’établis par suite mon calcul sur les 5,840 restants.
J’estime que les deux tiers des jeunes chevaux sont achetés à trois ans et demi, et le troisième tiers à quatre ans, et je trouve, de la sorte, que le nombre des premiers s’élèvera à 890. Les pertes de trois ans et demi à quatre ans peuvent être évaluées au minimum à 5 0/0; il ne restera donc, à la fin de l’année, que 845 chevaux sur ceux achetés à trois ans et demi; ce manquant sera à prendre dans les chevaux de quatre ans et demi et 425 de ceux-ci seront nécessaires pour atteindre le chiffre 1,270 qu’il faudra incorporer à quatre ans et demi, pour que, défalcation faite des pertes évaluées à 4 0/0, il en reste 1,218 à cinq ans et demi; ce dernier nombre représente, en effet, la quantité de chevaux qu’il faut ajouter à ceux acquis à cinq ans et demi pour la constitution de l’effectif de la première année; cette démonstration ressortira mieux du tableau suivant:

En payant ces chevaux aux moyennes budgétaires actuelles, le résultat serait le suivant:

Il convient d’ajouter à cette somme le montant de la valeur des chevaux de trois ans et demi et de quatre ans et demi qu’il a fallu acheter en sus pour compenser les pertes du jeune âge, soit une centaine environ, qui, d’après les proportions déjà établies plus haut pour les différentes armes, donnent 7 Réserve tête, 73 Ligne tête et 20 Légère tête, payés respectivement 12,000, 109,500 et 27,000 francs, au total 149,100 francs, qui, ajoutés aux 1,833,750 francs, élèvent la dépense, pour les achats des 1,230 chevaux restants à cinq ans et demi, à 1,982,850 francs.
Pendant leurs dix-huit mois de séjour dans les dépôts de transition ou les corps de troupes (de la date de leur achat jusqu’à l’époque où ils prennent cinq ans et demi), je crois pouvoir évaluer leur entretien (nourriture, médicaments, ferrure, harnachement, casernement, etc., etc.), à 500 francs par cheval et par an. Cette somme, multipliée par 1,250 environ (puisque les chevaux morts ont perçu leurs rations), donne pour une année 625,000 fr., et pour dix-huit mois 937.500 fr. Nous arrivons ainsi, avec les 1,982,850 francs trouvés pour les achats, à un total de 2,902,350 francs.
Je démontre, de la sorte, que si les officiers dont je m’occupe ici, pouvaient être remontés avec des chevaux de cinq ans et demi, prêts à entrer en service, l’Etat réaliserait une économie de quelques centaines de mille francs, tout en payant ces chevaux à des prix se rapprochant sensiblement de leur valeur réelle, ce qui n’est pas actuellement le cas. Et puis, au lieu d’acheter des animaux d’un développement incomplet et de qualités problématiques, ceux de cinq ans et demi pourraient être soumis à des épreuves qu’il est impossible de faire subir aux tout jeunes chevaux de demi-sang, seule espèce dont je me préoccupe pour le moment.
Il y a une objection que l’on ne manquera pas de me faire! — «Où prendrez-vous ces chevaux de cinq ans et demi?» — Dans la production indigène le jour où les prix payés permettront aux éleveurs de les produire et de les soigner convenablement.
L’essai peut être d’autant plus facilement tenté que chaque cheval de cinq ans et demi acheté dans les conditions sus-indiquées réalisera une économie notable.
Puisqu’il y a tout avantage à acheter des chevaux d’âge, aux prix que j’ai indiqués ci-dessus, pourquoi maintient-on alors les allocations insuffisantes dont disposent les commissions régimentaires? Ce n’est certes pas avec ces prix maximum de 1.400, 1.300 et 1.200 francs que l’on tentera nos éleveurs. Il en résulte que les quelques chevaux d’âge que les officiers achètent dans le commerce sont le plus souvent de provenance étrangère.
Ma démonstration est bien hérissée de chiffres, mais ceux-ci, quoique d’une éloquence un peu sèche, auront, j’espère, le mérite de faire pénétrer la conviction dans les esprits.
Critique du décret du 14 août 1896,
portant règlement sur la remonte des officiers.
Je mets en fait qu’à la question suivante, posée à n’importe quel officier de cavalerie ou d’artillerie: Trouvez-vous à vous remonter convenablement dans votre régiment? il me soit répondu chaque fois: difficilement! Je n’examinerai pas, pour le moment, si ces plaintes sont fondées ou non, je constate simplement cet état de choses qui fait que beaucoup d’officiers, quoique appartenant à des corps de troupes à cheval, essayent de mieux se remonter dans le commerce.
Je ne veux pas examiner davantage s’ils ont tort ou raison d’avoir recours à cette méthode de remonte et me bornerai seulement à exposer les difficultés dont elle est hérissée.
L’article 20, du règlement sur les remontes des officiers, en date du 14 août 1896, autorise bien les officiers subalternes, qui renoncent à choisir leurs montures parmi les chevaux provenant des remontes, à les prendre dans le commerce.
L’Etat voulant bien admettre que l’officier ne doit pas faire la guerre à ses dépens, a la condescendance de lui racheter son cheval à des conditions et à un prix déterminés. Ce sont ces deux points que je vais successivement étudier:
Or, voici les instructions toutes récentes qui déterminent les interprétations à donner à celles insérées dans le règlement précité :
«Les commissions de remonte opèrent sous leur propre responsabilité ; elles ne doivent acheter, pour être livrés ensuite aux officiers à un titre quelconque, que de bons chevaux exempts de tares, d’un caractère facile, bien dressés, bien conformés, susceptibles, en un mot, de remplir immédiatement et convenablement le service auquel ils sont destinés.
«Elles ne sauraient être trop prudentes; elles ont le devoir d’exiger que le cheval soit bien dressé et le droit de le faire essayer devant la troupe, etc.
«Il appartient aux généraux et aux chefs de corps de s’assurer que ces conditions sont remplies; dans le cas contraire, les membres des commissions de remonte sont passibles de punitions disciplinaires. Indépendamment de ces punitions disciplinaires, le ministre pourra prononcer l’annulation de ces achats, suivant les propositions qui lui seront faites.»
Eh bien! je mets une commission au défi d’accepter un cheval sur mille qui lui seront présentés, si elle se conforme strictement à ces instructions ministérielles, et pour la simple raison que l’on ne trouve pas, dans le commerce, de chevaux bien dressés à la selle. On y trouve bien des chevaux suffisamment débourrés, pour permettre de juger de leurs aptitudes, mais des chevaux d’un caractère facile, bien dressés, pouvant s’essayer devant la troupe sans y avoir jamais figuré, c’est-à-dire acceptant le sabre au flanc et se laissant souffler au derrière par tout un peloton, ne se trouvent, ni dans le commerce parisien, ni dans celui de province; je dirai même plus: ne se sont trouvés dans le commerce à aucune époque.
Ephrem Houel, un homme de cheval des plus éminents de ce siècle, écrivait en 1853:
«Le cheval de selle n’existe plus; l’habitude des voitures, la beauté des routes, ont fait perdre l’usage du cheval de selle.
«Chez les peuples anciens, au contraire, la presque totalité de l’espèce chevaline était utilisée à la selle; tout le monde montait à cheval, hommes et femmes, enfants et vieillards; l’usage du cheval de selle étant constant, tout le monde s’occupait de son dressage.
«Plus tard, la chasse occupait toute la jeunesse française; plus de cent mille chevaux y étaient annuellement consacrés.
«Sous le règne de Louis XIII, écrivait le comte d’Aure en 1840, l’éleveur était, comme de nos jours, un fermier ou un propriétaire. Rarement le premier avait acquis dans un manège les moyens propres à tirer parti de son élève, mais quand on lui imposait comme condition de vente qu’un cheval fût dressé à la selle, il trouvait dans le pays des maquignons, des piqueurs, pour satisfaire à cette condition, peu exigée du reste, attendu que tout homme, ayant besoin d’un cheval, avait appris à le dresser.»
Ainsi le cheval de selle ne peut exister qu’aux trois conditions suivantes: soit que tout le monde aille à cheval; soit que la chasse à courre constitue la distraction habituelle de la jeunesse française; soit enfin que l’équitation de manège soit pratiquée sur une vaste échelle. Or, voilà deux écrivains autorisés qui nous disent que déjà, en 1840 et en 1853, il y avait pénurie de chevaux de selle, puisque l’on ne montait plus à cheval, que l’on chassait peu et que les manèges et les piqueurs, nombreux sous Louis XIII, avaient disparu.
On semble ignorer toutes ces choses au ministère de la Guerre! On n’y sait donc pas que l’armée est aujourd’hui seule capable d’effectuer ou de parfaire le dressage du cheval de selle auquel la vélocipédie a donné le coup de grâce.
Que signifient, du reste, ces considérations de caractère, de dressage et d’essai devant la troupe, quand il s’agit de la monture d’un jeune officier de cavalerie. J’admettrais volontiers qu’on lui imposât de faire certains essais dénotant que l’animal qu’il présente à la commission a du fond et de l’énergie. Je trouve même superflu d’exiger qu’il saute convenablement, car le cheval n’est rendu franc sur l’obstacle que par un cavalier habile, et comme celui-ci constitue l’exception dans le civil, on peut se demander à qui incomberait la mission de le préparer à cette épreuve.
Les hommes et les chevaux sont soumis dans l’armée à une gymnastique spéciale qui ne s’apprend pas ailleurs. On peut désirer un certain dégrossissement pour les uns et les autres, mais on ne peut pas demander au cheval, pas plus qu’à l’homme, qu’il soit un parfait troupier en arrivant au corps.
Et puis, je suppose qu’un officier déniche ce cheval si doux, si bien éduqué, d’un modèle à placer sur une pendule! Eh bien, soyez persuadé que celui qui le lui vendra sera plus exigeant pour ce cheval, même s’il n’a des qualités d’endurance que très ordinaires, qu’il ne le serait pour un cheval à peine débourré, mais trop vert pour le client bourgeois, car les rares amateurs qui, dans le civil, montent encore à cheval, aiment avant tout le chic et sont peu désireux de réfréner les incartades d’une monture rebelle. Aussi quand ils trouvent l’occasion qui, du reste, se fait pour eux tout aussi rare que pour les cavaliers militaires, ont-ils soin de s’en emparer, et les prix qu’ils payent, pour ces qualités relatives, sont souvent plus élevés que ceux que l’on exige pour les qualités réelles.
Comme l’on voit, les instructions ministérielles sont d’une application bien difficile, mais elles deviennent inapplicables quand on les examine au point de vue financier.
Insuffisance des prix actuellement attribués aux chevaux
d’officiers achetés à 6 ans.
En principe, la base de toute industrie repose sur deux forces sociales dont il faut sans cesse tenir compte: la production et la consommation; la première dérive de la seconde, et comme le cheval est, entre tous les animaux, le plus coûteux à élever, il est indispensable que les proportions qui doivent exister entre son prix de revient et son prix de vente soient bien gardées. Or, trouvez-vous qu’elles sont bien observées, quand pour un cheval qui revient à 2,500 francs on offre 1,300? Est-ce là un encouragement à l’élevage du cheval de selle?
Il ne faut donc pas s’étonner s’il ne vient pas à l’esprit d’un seul éleveur français l’idée de faire des chevaux bien éduqués, en vue de les écouler à des officiers quand ils auront atteint cinq ans et demi. On voit d’ici où conduirait un semblable négoce! Ce n’est donc que très exceptionnellement, et le plus souvent pour des causes qui rendent son placement difficile ailleurs, que l’officier à la recherche d’une monture trouvera un cheval français répondant à son désidératum.
La plupart de ceux présentés, jusque dans ces derniers temps, aux commissions régimentaires, étaient des chevaux étrangers. Il est probable (et c’est à désirer) que l’augmentation des droits d’entrée va mettre le prix de eeux-ci au niveau du prix de revient du cheval indigène. Je ferai cependant remarquer en passant, que les trois quarts de ceux qui nous arrivent d’Angleterre, sous la dénomination d’Irlandais, sont d’origine américaine, ce qui dénote que le nouveau tarif est impuissant à empêcher cette importation.
Ainsi de quelque côté que l’on envisage la question, elle se présente toujours sous le même aspect: d’un côté, marchandise onéreuse; de l’autre, prix insuffisants.
Beaucoup d’officiers s’imposent le sacrifice d’ajouter, à la somme que leur alloue l’État, un plus ou moins grand nombre de billets de 100 francs avec l’espérance qu’ils entreront, de la sorte, en possession d’un animal pouvant leur donner toute satisfaction.
Cette possession est effective s’ils gardent ces chevaux à titre onéreux, et c’est peut-être la meilleure solution pour ceux qui en ont les moyens. Mais dans la crainte de boire un fort bouillon, les officiers préfèrent généralement revendre à l’État les chevaux qu’ils ont achetés dans le commerce; ils sont toujours assurés, de la sorte, de ne pas tout perdre, s’ils viennent à leur manquer.
Je trouve roide d’obliger un officier à s’imposer, pour le service de l’État, un semblable sacrifice!
Vous allez voir cependant qu’il est plus grand encore qu’on pourrait le supposer.
En effet, les instructions complémentaires, que j’ai déjà citées dans ce qui précède, commentent l’instruction du mois d’août 1896, de la façon suivante: «Un officier ne peut racheter et prendre à titre onéreux, en renonçant à la remonte à titre gratuit, un cheval provenant du commerce qu’il a précédemment vendu à l’État et qui est sa monture à titre gratuit.
«Conformément aux prescriptions finales de l’article 4, ainsi conçues: — Il ne pourra, en aucun cas, leur être livré à titre onéreux des chevaux appartenant à l’État. — Conformément à ces prescriptions, disent les instructions complémentaires, cet animal ne peut être cédé à titre onéreux, même à un autre officier ayant droit à la remonte à titre gratuit (pas plus, d’ailleurs, qu’il ne pourra être pris comme monture en sus du complet réglementaire).»
Tout homme sensé s’étonnera de semblables instructions, car il supposera, tout naturellement, que l’officier qui s’en est rapporté à sa propre jugeotte, pour amener devant la commission le cheval mirobolant qui lui est demandé, recevra, en échange de la compétence dont il aura fait preuve et des sacrifices qu’il se sera imposés, les compensations morales et matérielles auxquelles il peut avoir légitimement droit. Quelle erreur! Avec l’épée de Damoclès que les membres de la commission régimentaire sentent suspendue sur leurs têtes, leur hésitation sera fréquente; car, quoique érigés en juges, ils ne sont pas pour cela impeccables et dans la crainte de se compromettre, d’aucuns préféreront s’abstenir.
Mais même les plus compétents feront des réserves et formuleront, en tout cas, des critiques d’autant plus aisées à émettre, que l’officier ne trouvera que rarement le merle blanc qui lui est demandé. Il recevra donc souvent une leçon d’hippologie et devra s’estimer heureux, si après ces petits froissements d’amour-propre, la commission se résout à faire l’estimation de l’animal qu’avec peine il aura déniché.
J’admets ici que la commission, malgré ces dénigrements, se décide à payer le prix maximum qu’elle peut allouer. J’ai prouvé que ce prix sera généralement inférieur à celui qu’aura coûté le cheval accepté : il y a donc de ce fait une nouvelle couleuvre à avaler, mais elle n’est pas comparable à celle de la confiscation du cheval, entraînant nécessairement avec elle celle des quelques billets de banque qui ont servi à parfaire son prix.
Comme tout cela est inconséquent et dénote bien l’étroitesse d’esprit des bureaux! Il est compréhensible, qu’avec ces chinoiseries, les officiers renoncent à se livrer à une opération qui, de quelque côté qu’on l’envisage, ne leur réserve guère que des déceptions. Et au fond, savez-vous pourquoi on leur impose ces conditions presque inacceptables? Parce que, dit-on, les jeunes officiers manquent parfois de discernement et que les commissions, d’autre part, ont souvent été trop condescendantes. Mais alors pourquoi laisser les premiers se mettre en frais et profiter de leur embarras pour réaliser des économies à leurs dépens, et ne serait-il pas préférable de leur imposer tout simplement la remonte à titre gratuit?
J’ai donné mon appréciation sur la valeur, comme homme de cheval, de l’officier qui s’en tient, comme monture, aux chevaux pris dans le rang. Il suffit, du reste, de suivre les concours hippiques pour se rendre compte de la supériorité qu’ont, sur leurs camarades, ceux qui, sous le déguisement de l’habit rouge, montent des chevaux leur appartenant.
La question est donc de savoir s’il est préférable de laisser les uns dans l’ignorance de certaines parties de la science hippique, ou s’il ne convient pas d’encourager tous les officiers (de troupes à cheval) à imiter ceux de leurs camarades qui ont précisément acquis, par des opérations diverses (peut-être pas toujours heureuses au début), ce discernement qui leur fait encore défaut.
Comme je penche vers cette dernière solution, je développerai mes idées personnelles sur une méthode de remonte, qui, je crois, donnerait satisfaction à tous.
Augmentation de l’indemnité de remonte.
Les règlements fixent la durée moyenne des services d’un cheval, comme cheval d’officier, à sept ans; c’est donc sur cette base que je vais établir mes calculs. J’assignerai en outre aux chevaux des différentes armes, acquis à cinq ans et demi, les prix dont j’ai déjà fait usage et c’est le cheval d’officier de dragons qui servira à ma démonstration.
J’ai assigné à ce cheval le prix de 2,000 francs. C’est avec ces données que je veux, tout d’abord, examiner la remonte à titre onéreux que je préconise pour les officiers subalternes de cavalerie et d’artillerie.
Je suppose qu’un officier ait trouvé dans le commerce et exactement au prix de 2,000 francs le cheval qu’il désire conserver à titre onéreux. Pour qu’il puisse rentrer dans son avance, il faudrait lui allouer une annuité égale à 2,000: 7, soit 285 fr. 71; l’officier rentrerait ainsi dans son débours au bout de sept ans. Mais dans l’intervalle il perd l’intérêt de son argent et reste exposé aux risques. Il faut, par conséquent, ajouter à chaque annuité l’intérêt de la somme totale déboursée et trouver une combinaison qui le garantisse contre les risques. J’ajoute ainsi aux 285 fr. 71, l’intérêt de 2,000 francs à 3 0/0, soit 60 francs et une prime d’assurance calculée à 3 fr. 50 0/0 de la valeur de l’animal en cause, ce qui, pour celui qui m’occupe, donne 70 francs; l’annuité s’élèvera, par suite, à 285 fr. 71+60+70 = 415 fr. 71, somme que je majore légèrement pour faciliter mes calculs, et je constitue ainsi une annuité de 420 francs qui serait de 240 francs plus élevée que l’annuité actuelle.
Ce chiffre de 420 francs peut, au premier abord, paraître exagéré si l’on s’en rapporte simplement aux allocations actuellement attribuées; il ne l’est plus lorsqu’on tient compte de mes précédentes démonstrations.
En admettant, comme je l’ai posé en principe, que l’officier ne puisse garder le même cheval que pendant cinq ans, l’excédent résultant du surcroît d’allocation, proposé ci-dessus, s’élèverait donc, pour ce laps de temps, à 240×5=1,200 francs. En ajoutant cette somme aux 900 qui constituent l’allocation actuelle (180×5), je forme un total de 2,100 francs, chiffre de 400 francs inférieur à celui qu’atteint en moyenne à cinq ans et demi, le cheval de tête acheté par la remonte. Par conséquent, en attribuant aux officiers subalternes de cavalerie et d’artillerie, des annuités calculées sur la base qui précède, l’État, sans s’imposer aucune nouvelle charge, n’agirait qu’équitablement vis-à-vis de ceux qui prendront leurs chevaux dans le commerce. En agissant différemment, les 240 francs, trouvés plus haut, peuvent être considérés comme annuellement perdus par l’officier qui n’a pas craint d’y mettre le prix pour se procurer, dans le commerce, un bon et beau cheval.
Mais, me diréz-vous, si l’officier ne peut garder son cheval que pendant cinq ans, il ne lui sera pas entièrement remboursé quand il devra le quitter! En effet, il n’aura touché à ce moment que cinq annuités du prix d’achat, soit 285 fr. 71×5, c’est-à-dire 1,428 fr. 55. Mais je ferai remarquer qu’il reste en possession d’un cheval de dix ans et demi qui ne lui revient plus qu’à 571 fr. 45. Or, comme il est en tout temps fixé sur l’époque à laquelle il sera tenu de s’en défaire, il aura toute facilité pour se procurer un amateur, et ceux-ci ne lui feront pas défaut. Les premiers seront certainement les officiers généraux et supérieurs.
J’estime qu’un cheval de demi-sang, espèce dont je m’occupe pour le moment, réunissant à son entrée en service les qualités d’origine, de conformation et de moyens que doit posséder une monture d’officier, et qui, durant cinq ans, a été manié et traité d’après les indications d’un homme de cheval, est, à dix ans et demi, en possession de tous ses moyens et a conservé, à cet âge, une valeur moyenne de 1,500 francs. Je puis donc, sans être taxé d’exagération, lui assigner un prix moyen de 1,000 francs; le bénéfice réalisé par l’officier, qui le céderait à ce prix, s’élèverait donc à 400 et quelques francs, somme qui pourra lui servir à acheter un cheval encore plus marquant que le précédent.
Ici se posent quelques questions: un officier supérieur aura-t-il avantage à se monter, à l’abonnement, avec un cheval de cette provenance? ne vaudrait-il pas mieux, pour lui, qu’il l’achetât directement à l’officier et le conservât à titre onéreux? ce dernier serait-il libre de le vendre dans le commerce?
Dans le premier cas, l’État serait forcé de faire l’avance du prix total du cheval, que je fixe à 1,000 francs. Il récupérerait cette somme à l’aide des annuités auxquelles a droit un officier supérieur, qui, s’il ne peut le conserver que jusqu’à quinze ans et demi, verserait donc cinq annuités, soit 900 francs (180×5), et comme le cheval réformé à cet âge se vendrait tout au moins 100 francs, le capital se trouverait ainsi reconstitué. Mais en se prêtant à cette combinaison, l’État conserverait les risques à sa charge et je doute que dans ces conditions il veuille accepter.
L’annuité de 180 francs permettrait, à mon avis, à l’officier supérieur de s’affranchir de l’intervention de l’État et d’acquérir, sans courir un bien gros risque, tout en le conservant à titre onéreux, un cheval d’officier éliminé dans les conditions ci-dessus indiquées. Le calcul suivant établira la preuve de cette assertion:

Cette somme déduite de l’annuité réduit celle-ci à 100 francs; la somme réunie au bout de cinq ans ne s’élèvera donc qu’à 500 francs; la valeur d’un cheval de quinze ans et demi étant d’une somme à peu près égale, le capital se trouverait donc souvent reconstitué ; mais en admettant qu’il s’établisse une différence de 100 ou 200 francs, celle-ci sera insignifiante comparée aux avantages que tirerait un officier général ou supérieur d’un semblable système de remonte.
Remonte des officiers subalternes dans l’armée prussienne.
Admettre qu’un officier puisse vendre dans le commerce, après cinq ans de possession, le cheval pour lequel l’État lui aura accordé des allocations aussi élevées que celles que j’ai indiquées, semble extraordinaire.
Pour que la chose ne paraisse pas aussi étonnante, je veux, avant de poursuivre ma démonstration, faire connaître une des parties essentielles du système de remonte pratiqué en Allemagne (Prusse), pour les officiers de son armée.
Dans la brochure intitulée: La Remonte dans l’Armée allemande, le capitaine Gaston Sainte-Chapelle nous dit: «Depuis près d’un siècle, les rois de Prusse se sont efforcés de faciliter la remonte des officiers des grades inférieurs. Dès 1786, Frédéric-Guillaume II instituait dans tous les régiments de cavalerie, une masse de remonte destinée à permettre à chaque officier subalterne d’acheter un cheval, tous les quatre ans dans les régiments de dragons et de hussards, et tous les cinq ans dans les régiments de cuirassiers. Frédéric-Guillaume III, son successeur, prescrivit, à la date du 27 février 1808, que ces mêmes officiers recevraient à l’avenir, tous les cinq ans, un cheval fourni par l’État. Enfin, un ordre de cabinet du 13 janvier 1825 étendit cette faveur aux officiers subalternes de l’artillerie à cheval, aux officiers d’état-major et aux adjudants (officiers d’ordonnance) de toutes armes. Les montures destinées à tous ces officiers doivent être choisies parmi les meilleurs chevaux achetés par la remonte. Des modifications peu importantes ont été successivement apportées (en janvier 1834, octobre 1845 et février 1859) à cet état de choses, qui a été définitivement fixé par le Règlement sur la remonte du 2 novembre 1876.
«Aujourd’hui, tous les lieutenants (et certains capitaines) de cavalerie et ceux des batteries à cheval de l’artillerie reçoivent de l’État un cheval d’armes (Chalgenpferd) tous les cinq ans.
«Les lieutenants montés des autres armes touchent une indemnité de remonte calculée de façon à leur permettre d’acheter dans le commerce, tous les cinq ans, une nouvelle monture.
«Les chevaux d’armes (ceux attribués aux officiers de cavalerie et d’artillerie) ne peuvent être choisis que parmi ceux de la remonte incorporés deux ans pleins avant l’époque où les intéressés exercent leur droit. Il faut que leurs chevaux aient subi deux ans de dressage dans un escadron; ils vont donc prendre sept ans quand ils sont remis à un officier.
«On peut exceptionnellement autoriser un officier à prendre pour cheval d’armes un animal d’une remonte antérieure, c’est-à-dire âgé de plus de sept ans; mais, pour avoir chance d’être agréée, il faut que la demande de l’intéressé soit fondée sur un motif sérieux et non de pur caprice; d’ailleurs la durée réglementaire du cheval ne saurait être modifiée. Cette durée est de cinq ans.
«Après cinq années de possession continue, tout lieutenant devient propriétaire du cheval d’armes dont il était détenteur. Ces cinq années sont décomptées par 60e, autrement dit par mois; elles commencent à courir du premier jour du mois où l’officier a pris livraison de son cheval d’armes. A l’expiration de ce laps de temps, l’intéressé peut vendre sa monture, dès qu’il a été pourvu d’un nouveau cheval d’armes.»
Je reviendrai de temps à autre à cette citation, mais me bornerai, pour le moment, à ne m’occuper que de la partie relative à la cession à l’officier du cheval dont il était détenteur pendant cinq ans.
Remonte à titre gratuit
et remonte à titre onéreux.
Admettons un instant que nous appliquions chez nous le règlement allemand et établissons, sur cette base, la valeur qu’aura atteint le cheval le jour où il sera remis à l’officier. Il suffit pour cela d’ajouter au prix moyen de 1,500 francs, deux ans et demi d’entretien, soit 1,250; sa valeur ressortira donc à 2,750 francs.
Or, en allouant à l’officier des annuités de 420 francs (chiffre que j’ai indiqué plus haut pour un cheval d’armes acheté dans le commerce), il ne toucherait, au bout de cinq ans, que 2,100 francs; le sacrifice que ferait l’État serait donc bien moindre que celui que fait le gouvernement allemand; il ne serait même pas exactement de cette somme et se réduirait, au contraire, encore d’une façon importante, attendu que les chevaux des officiers, ainsi remontés à titre onéreux, ne feraient courir aucun risque à l’État.
Mettons que les pertes ne s’élèvent annuellement qu’à 2 1/2 0/0; au bout de cinq ans, il n’en manquera pas moins de douze à treize chevaux sur les cent mis en service la première année, et en les évaluant à 2,500 francs chacun (prix de revient du cheval acheté par les remontes), le total des pertes s’élèvera à environ 30,000 francs, ce qui établit les risques encourus par cheval à 300 francs.
Pour établir le montant net de l’indemnité totale que l’État paierait d’après ce calcul pour un cheval d’officier de dragons, acheté dans le commerce et accepté, comme je le propose, à cinq ans et demi et pour lequel l’officier toucherait l’indemnité annuelle précitée, il faut donc déduire ces 300 francs des 2,100 francs primitivement trouvés. Et je prouve, de la sorte, que le système que je préconise, comparé à celui pratiqué en Allemagne, tout en donnant à nos officiers de cavalerie et d’artillerie de plus sérieux avantages et une plus grande satisfaction, n’entraînerait qu’à une dépense de 1,800 francs, tandis qu’avec l’application du règlement allemand elle s’élèverait à 3,050 francs (2,750 francs comme prix de revient ajoutés à 300 francs de risques).
Il me sera peut-être objecté que l’officier allemand prend possession d’un cheval de six ans et demi, tandis que je propose de mettre en service un cheval de cinq ans et demi; mais comme celui-ci devra être, avant son acceptation, soumis à des épreuves que j’indiquerai ultérieurement, il répondra tout autant que celui de six ans et demi, à toutes les exigences du service; il aura enfin, au moment où il sera éliminé (dix ans et demi), une valeur commerciale supérieure à celle d’un cheval de onze ans et demi et sera plus convoité, en raison de cet âge, par les officiers généraux et supérieurs.
Comparaison entre le système de remonte prussien
et celui proposé.
En faisant bénéficier nos officiers d’avantages analogues à ceux dont bénéficient les officiers prussiens, notre armée se priverait d’environ 4,400 bons chevaux, en supposant que les 1,130 qui, tous les ans, deviendraient la propriété exclusive des officiers qui en étaient détenteurs, fussent éliminés à dix ans et demi, au lieu d’être maintenus dans les rangs de l’armée, jusqu’à quinze ans et demi.

Cette disparition d’un si grand nombre de chevaux serait, à mon avis, déjà une raison suffisante pour écarter le système pratiqué en Allemagne qui, du reste, fonctionnait d’une façon à peu près analogue chez nous avant la guerre.
Or, nos besoins actuels sont beaucoup plus considérables qu’avant 1870, et comme notre élevage chevalin n’a pas progressé comme eux, nous ne sommes pas assez riches en chevaux de selle pour pouvoir gaspiller les plus marquants; d’autant que s’ils faisaient, sans condition, retour au commerce, nous serions exposés à les voir enlevés par l’étranger.
Si donc l’État procurait aux officiers subalternes de cavalerie et d’artillerie (capitaines en second et lieutenants), la satisfaction d’échapper par la possession à certaines obligations, toujours plus ou moins gênantes pour ceux qui ne sont que détenteurs de leurs montures, il faudrait que ceux-ci acceptassent, en échange, certaines conditions qui, à mon avis, pourraient leur être imposées.
Il ne faut pas se borner, d’autre part, à envisager cette question seulement au point de vue militaire, mais aussi au point de vue des avantages qui peuvent en découler pour l’industrie chevaline, qui contribue si puissamment à la défense nationale.
Le règlement allemand, qui laisse aux officiers la libre disposition des chevaux qu’ils détiennent depuis cinq ans, assure, il est vrai, en grande partie, la remonte des officiers qui, à l’aide d’une indemnité, se pourvoient où bon leur semble. Mais il est reconnu qu’ils recherchent les chevaux devenus la propriété de leurs camarades de la cavalerie et de l’artillerie, malgré l’âge de ces chevaux (douze ans).
Une règle invariable me paraît préférable à ce système de bon plaisir, et je répète qu’il y a un grand nombre d’officiers généraux et supérieurs de toutes armes, qui seraient les premiers à se rendre acquéreurs des chevaux dont je propose l’élimination à dix ans et demi, si leurs intérêts étaient bien sauvegardés et si cette cession pouvait s’effectuer sans qu’ils eussent à en discuter les conditions. Or, voici ce que je propose:
Système de remonte proposé.
Les officiers généraux et supérieurs seraient tout d’abord en droit d’exercer leur choix sur les chevaux hongres. Ce choix s’effectuerait naturellement dans un certain ordre hiérarchique. Toutefois, les officiers supérieurs du régiment seraient en droit d’exercer le leur immédiatement après les officiers généraux, Sur les chevaux émanant d’officiers de leur corps. Le prix du cheval éliminé serait fixé par une commission présidée par le lieutenant-colonel, un chef d’escadrons et un capitaine commandant, membres; le vétérinaire serait joint à cette commission avec voix consultative. Le cheval ne pourrait être estimé au-dessus de 1,500 francs.
L’officier qui était détenteur du cheval, serait cependant autorisé à le conserver en sus du complet réglementaire, s’il s’engageait à ne s’en défaire que dans l’année où il prendra treize ans, et s’il exprimait son désir un mois avant l’expiration du terme fixé pour l’élimination de son cheval.
Si le prix d’estimation n’atteignait pas 600 francs, l’officier propriétaire du cheval serait libre de le vendre dans le commerce.
Vingt jours avant la date fixée pour l’élimination d’une jument qui, pendant cinq ans, constituait la monture d’un officier subalterne, avis en serait donné au maire de la commune où réside l’éleveur qui la lui avait vendue. Cet éleveur pourrait en faire l’acquisition au prix déterminé par la commission, dans les conditions précitées.
Toutefois, l’officier tenu d’abandonner la jument, comme cheval d’armes, pourrait la conserver en sus du complet réglementaire, dans les mêmes conditions qu’un cheval hongre et en prenant l’engagement de l’utiliser à la reproduction pendant trois ans.
Pour les juments non vendues et celles reconnues impropres à la reproduction, il serait procédé comme il est dit plus haut pour les chevaux hongres.
Le prix d’estimation accepté par la partie prenante ne serait pas intégralement versé à l’officier; il percevrait la différence entre la somme touchée durant cinq ans, sur le prix d’achat et le montant de celui-ci; il lui serait défalqué un quart sur le reste pour être versé à la caisse de remonte du corps, dont je développerai le fonctionnement ultérieurement.
Ainsi, un cheval dont le prix aurait été de 2,000 francs au moment de son incorporation à cinq ans et demi et qui serait cédé à un officier supérieur à dix ans et demi, au prix d’estimation de 1,000 francs, donnerait lieu au calcul suivant:
L’officier possesseur du cheval durant cinq ans aurait touché 1,428 fr. 55 et il lui resterait 571 fr. 45 à récupérer en le rétrocédant, somme qui, déduite de 1,000 francs, établirait en sa faveur un bénéfice de 428 fr. 55. Mais le quart de cette somme, soit 107 fr. 13, serait à prélever pour être versé à la masse de remonte et le bénéfice se réduirait à 320 fr. 87. Or, de cette seconde somme ainsi trouvée serait également à déduire l’intérêt du capital engagé qui lui aurait été remboursé par fractions. de 420 francs. Ces intérêts, ainsi que je l’explique plus haut, s’élèveraient à 85 fr. 70; le bénéfice final se réduirait donc à 235 fr. 17 et, à vrai dire, ce cheval payé 2,000 francs lui serait remboursé 2,235 fr. 17.
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