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Paul Verlaine
Confessions
Notes autobiographiques

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318208
Table des matières
Première Partie
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
XI
XII
XIII
XIV
XV
Deuxième Partie
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XV
XVI
Première Partie
Table des matières
I
Table des matières
On m’a demandé des «notes sur ma vie». C’est bien modeste, «notes»; mais «sur ma vie», c’est quelque peu ambitieux. N’importe, sans plus m’appesantir, tout simplement,–en choisissant, élaguant, étudant? pas trop,–m’y voici:
Je suis né, en1844, à Metz, au no2d’une rue Haute-Pierre, en face de l’Ecole d’application pour les futurs officiers du Génie et de l’Artillerie. Je me rappelle une petite pension où j’allai jusqu’à l’épellation inclusivement, dans une rue aux Ours, chez une demoiselle très gâteau, et c’est tout le souvenir que j’ai d’elle et de mes études sous sa direction. De notre premier étage je voyais tous les matins passer à cheval la longue file des élèves de l’Ecole d’application en petite ou en grande tenue, selon les jours, des sous-lieutenants des deux armes savantes, et mon petit coeur tout militaire trottait, galopait derrière eux, Dieu sait comme! Mon père était capitaine du Génie, et chez mes parents c’était souvent le tour des choses de l’armée, dans les conversations, et des officiers du régiment aux soirées hebdomadaires, whist et thé, qui s’y donnaient. J’étais si fier du bel uniforme paternel: habit à la française au plastron de velours avec ses deux décorations d’Espagne et de France, Alger et Trocadéro, bicorne à plumes tricolores de capitaine-adjudant-major, Fépée, le bien ajusté pantalon bleu-foncé à bandes rouges et noires, à sous-pieds! si fier aussi de son port superbe d’homme de très haute taille, «comme on n’en fait plus», visage martial et doux, où néanmoins l’habitude du commandement n’avait pas laissé de mettre un pli d’autorité qui m’imposait et faisait bien, car j’étais mauvais comme un diable quand on me tolérait trop d’espièglerie.
Ma pauvre mère en savait long là-dessus, que son extrême bonté n’empêchait pas toutefois, si les choses allaient à l’excès de mon côté, d’en venir du sien (aux justes extrémités. Plus tard, beaucoup plus tard, quand j’eus grandi, à quoi bon? vieilli, pourquoi? elle était coutumière, vaincue à la fin par mon adolescence tumultueuse et ma maturité pire dans l’espèce, de me dire, lors de nos scènes, en forme de menaces auxquelles elle savait bien que je ne croirais pas: «Tu verras, tu en feras tant qu’un jour je m’en irai sans que jamais tu saches où je suis». Non, elle ne devait pas réaliser ces paroles, et la preuve, c’est qu’elle est morte d’un refroidissement contracté en me soignant de la maladie qui me tient encore. Eh bien, je rêve souvent, presque toujours, d’elle: nous nous querellons, je sens que j’ai tort, je vais le lui avouer, implorer la paix, tomber à ses genoux, plein de quelle peine de l’avoir contristée, de quelle affection désormais toute à elle et pour elle... Elle a disparu! et le reste de mon rêve se perd dans l’angoisse croissante d’une infinie recherche inutile. Au réveil, ô joie! ma mère ne m’a pas quitté, tout ça n’est pas vrai, mais, coup toujours terrible, la mémoire me revient; ma mère est morte, çà c’est vrai!
Il ne faudrait pas conclure de là que je fusse un enfant pervers ou méchant. J’avais mes moments fréquents de gentillesse et il suffit, pour en être convaincu, de voir mon portrait fait quand j’avais quatre ans, portrait dont l’original est actuellement en la possession do mon ami Raymond de la Tailhède qui le tient du si regretté Jules Tellier à qui je l’avais donné. J’y suis représenté en petit bonnet à ruches surmonté d’un bourrelet blanc et bleu. (Mon prénom de Marie m’avait voué à la Sainte Vierge qui s’est souvenue de son filleul vers 1873-74, époque où j’écrivais Sagesse si sincèrement!) On me reconnaît encore dans celte d’ailleurs assez jolie gouache. J’y ai les yeux bleus, qui ont, si je puis ainsi parler, grisonné depuis, avec une bouche à la lèvre supérieure en avant et l’air foncièrement naïf et bon. Ai-je tant changé que ça? En laid, oui; en mal? je ne crois pas.
Outre mes parents j’avais une cousine, de huit ans plus âgée que moi, orpheline du côté de ma mère, que celle-ci et mon père avaient recueillie et élevaient comme, leur propre fille. Jai toujours eu pour elle l’affection d’un jeune frère et elle m’aimait tendrement.
Pauvre chère cousine Elisa! Elle lut la particulière douceur de mon enfance dont elle partagea et protégea longtemps les jeux; parfois, dans les commencements, elle fut un peu, enfant elle-même, la complice innocente des malices et plutôt encore l’inspiratrice des gentillesses puériles qui constituèrent ma vie morale de ces années-là. Elle taisait mes grosses fautes, exaltait mes petits mérites, me grondait si gentiment entre temps. Avec l’âge, ce furent de bons conseils, des exemples aussi de soumission, de déférence et de prévenance qu’elle me donnait et dont je profitais plus ou moins– et c’était une petite mère sous la grande, une autorité non plus douce, non plus chère, mais comme de plus près encore. Quand elle se maria, pour mourir, hélas! quelques années après, notre affection continua la même, et, que disais-je plus haut? complice encore de mes malices d’alors, ce fut elle qui me fournit l’argent nécessaire à la publication de mon premier livre, ces Poèmes saturniens où éclate bien le moi fantasque et quelque peu farouche que j’étais...
A l’époque de ma toute petite enfance à laquelle je reviens après cet écart en avant, les régiments se déplaçaient fréquemment. Celui de mon père dut quitter Metz peu après ma naissance et rejoindre à Montpellier. De ce séjour j’ai surtout à la mémoire de très somptueuses processions religieuses où des jeunes gens de la ville en robes monacales de diverses couleurs, la plupart du temps blanches, avec des cagoules rabattues sur la tête, percées de trois trous pour la vue et la respiration, se joignaient, qui m’effrayaient passablement. C’est pénitents qu’on les nommait et qu’on les nomme encore; moi je les appelais «les fantômes»!
Dans la maison où nous demeurions, il y avait deux vieilles filles, marchandes de jouets, à qui ma bonne me confiait quand mes parents sortaient le soir. C’était pour moi le paradis, naturellement, cette boutique! J’ai encore dans les yeux les resplendissants Polichinelles, joie et terreur, et tous ces tambours et toutes ces trompettes et les chariots sans nombre, et la pelle et le seau pour les trous dans le sable, et les paysages en boîte pour l’éparpillement des soldats de plomb grands comme les arbres aux feuilles de copeaux et plus petits que les moutons, et les bergers de Nuremberg ou supposés tels, et tant et plus d’autres merveilles! Un soir d’hiver que j’étais sur les genoux d’une de ces demoiselles, prêt à m’assoupir, charmé de voir, à travers mes cils se rapprochant qui me Kaléidoscopaient les choses, écumer sous le couvercle soulevé et d’entendre, parmi les bruits indistincts du demi-sommeil, chanter l’eau d’une bouillotte, j’eus l’idée, je m’en souviens comme d’hier et je crois, tellement j’y suis, que j’aurais encore l’idée,–l’idée!–de plonger ma main droite dans la belle eau d’argent frisé qui faisait de si jolie musique. Le résultat, vous pensez bien, fut une effroyable brûlure grâce à laquelle je restai longtemps privé de l’usage d’un bras et suis demeuré aussi adroit ou maladroit d’une main que de l’autre, ce qui se terme ambidextre, si je ne me trompe.
Le Peyrou! Qu’il y faisait chaud sous ces arbres comme noirs, au long de ces haies épaisses comme des murs! J’en revenais tout sale de terre tripotée et tout essoufflé d’avoir couru dans les allées d’ombre moite et de soleil pulvérulent.
Ma grande aventure à Montpellier fut celle du scorpion. Pierre-et-Paul, l’un des biographes qui exercent sous le Vanier des Hommes d’aujourd’hui, l’a racontée en l’héroïsant quelque peu. Voici la vérité stricte: on m’avait fait un verre d’eau sucrée que j’allais boire, quand, en agitant la petite cuiller pour que le sucre fondît, j’aperçus quelque chose d’anormal parmi leffervescence des bulles d’air montant et descendant en tournoyant. Ce quelque chose était un scorpion de la plus ténue espèce, transparent et presque invisible, telle une crevette en miniature, dans son tortillement comme fondu dans l’agitation de l’eau. Plagiaire inconscient de Victor Hugo en lisières s’exclamant devant son frère nouveau-né, je m’écriai «bébéte!»–et le malencontreux petit monstre mourut, non pas avalé, ainsi que l’affirme l’inexact anecdotier du Quai Saint-Michel, mais des suites d’avoir été jeté au feu séance tenante.
II
Table des matières
Il était écrit que je ne devais pas avoir de chance en ce qui concernait la «faune–si je puis m’exprimer ainsi, ce que je crois peu–de Montpellier, car quelque temps après mes démêlés avec le scorpion dont il vient d’être question, étant tombé malade, je dus subir l’application d’une sangsue qui poussa le zèle et l’amour du métier si loin que, ma bonne s’étant endormie au lieu de surveiller les progrès normaux de l’opération et de retirer l’avide huridiné juste après le temps moral d’une succion consciencieuse, lorsque ma mère, revenue d’une course, entra dans la chambre où j’étais couché, pour s’enquérir, elle trouva mon petit lit tout rouge de sang et moi en syncope. Je me tirai ou plutôt on me tira encore du mauvais pas, mais j’attribuerais volontiers ma pâleur de visage et l’extrême blancheur générale de ma peau à ce menu mais sérieux incident de mes tendres années.
Là se bornent, autant que ma mémoire me sert, mes malheurs vis-à-vis des animaux de là-bas, à moins que je n’admette dans cette hostile ménagerie l’insecte célébré par Boileau, je pense,
J’ai rendu mille amants envieux de mon sort
(est ce-bien cela, au moins? la citation est-elle juste?) et qui pullule, ou du moins pullulait, de mon temps, dans la bonne ville, au point que les habitants y étaient faits et avaient même des caresses de langage à son endroit. Que de fois ai-je et n’ai-je pas entendu de bonnes gens du cru appeler ces lestes et trop lestes, animalcules, des «mimis»! Du reste il était–cette coutume existe-telle toujours?–une façon pour, par exemple, les revendeuses du marché, de s’en débarrasser, bien typique. Toutes avaient en réserve une pièce de flanelle qu’elles dénommaient pistolet et dès quelles se trouvaient plus agacées que de coutume par l’indiscrète bestiole, elles saisissaient vite leur arme et pan! sur le bras, pan! dans le cou, pan! sous la jupe, elles frappaient l’ennemi, le tenaient prisonnier dans les poils de l’étoffe, et clic et clac! d’un revers d’ongle, c’en était fait de ce pauvre «mimi»... en attendant les autres.
Lorsque tu cherches tes puces
C’est très rigolo.
Quelles ruses, que d’astuces!
J’aime ce tableau.
Je vis Cette, Nîmes, ou plutôt j’y allai, car rien ne me revient de ces villes que, dans la dernière, le bruit des coups de fusil de la guerre civile entre Protestants et Catholiques et notre angoisse à ma mère et à moi, (ma cousine était restée à Metz, en pension, chez les Dames de Sainte-Chrétienne) car mon père faisait partie d’un détachement de troupes envoyé de Montpellier pour rétablir l’ordre, et ma mère avait voulu suivre mon père...
Il y a bien aussi un chemin de fer, combien primitif! dont le très vague souvenir s’estompe quand j’y pense, surtout un chapeau de paille tout neuf envolé par une portière où je m’étais penché contre le vent. Du vraisemblable grand émoi en présence d’un spectacle nouveau tel, d’une pareille sensation éprouvée pour la première fois, une locomotive en action, un train s’ébranlant, rien, non, rien ne m’est resté. L’enfant a si peu vu, si peu éprouvé, qu’il peut à peine comparer et que l’étonnement n’est nécessairement que très faible sinon tout à fait nul en lui. Un jour, en Angleterre, un petit garçon dans les âges que je pouvais avoir à cette époque de mes «notes», voyait pour la première fois tomber de la neige et paraissait profondément attentif. Ceci se passait à un rez-de-chaussée, et la cour, devant la fenêtre d’où mon jeune ami observait le temps, était toute blanche déjà. Une servante ouvrit alors la porte qui donnait sur cette cour et allait sortir, quand Master Géorgie, s’interrompant de sa contemplation qui était peut-être bien de la méditation spéculative à sa manière, de s’écrier cautieusement: «Mind the salt! (prenez garde au sel).»
Mais je ne veux pas quitter Montpellier sur des tableaux aussi peu relevés. La mémoire m’en fournit un plus important auquel vous participerez, après quoi je dirai un adieu sans doute, définitif à un pays où je ne suis jamais retourné et qu’il est bien invraisemblable que je revoie de ma désormais passablement sédentaire et forcément parisienne chienne de vie!
Quarante-huit avait eu lieu pendant notre sêjour à Montpellier et j’assistai, que dis-je, j’assiste encore aujourd’hui, tant les choses, cette fois, sont nettes et comme enluminées devant moi qui les vois à quarante-six ans d’intervalle! à la proclamation de la République ou plutôt à la solennisation de cette haute formalité. J’étais en grande tenue de petit garçon de quatre ans, collerette de broderie, pantalon brodé aussi à mi-jambes, casquette à long gland pendant sur le côté, d’ailleurs bien emmitouflé, car février n’est pas sans rigueurs, quelquefois, dans ce Midi qui n’a rien de moins immuable que son soleil tant vanté, sur l’estrade de la place d’armes où les dames de l’Administration et de l’Armée étalaient leurs toilettes quasiment printanières, plumes, fleurs, bavolets, volants, faces-à-l’oeil, éventails, écharpes et shalls, tandis que le préfet tout en argent et le commissaire du Gouvernement provisoire, gilet un peu à la Robespierre, tous deux largement ceinturés de tricolore, haranguaient les troupes de la garnison qui défilèrent ensuite au son des musiques jouant la Marseillaise que chantaient à tue-tête mille et mille voix gutturales fortement alliacées. Telle se fit ma première connaissance avec l’Hymne national et la «Forme définitive de notre Démocratie!» comme venaient de dire les deux citoyens officiels dont il a été fait mention ci-dessus.
Retour à Metz. Je ne puis parler, pour la dernière fois aussi, de cette ville où je ne suis pas retourné non plus, voilà tant de temps de cela! et où probablement je mourrai sans être retourné, également, je ne puis parler de ma ville natale sans quelque émotion bien compréhensible, car d’abord j’y ai vécu peu d’années, d’accord, mais c’est là, en définitive, que je me suis ouvert, esprit et sens, à cette vie qui devait m’être en somme si intéressante! Puis, n’est-elle pas, cette noble et malheureuse ville, tombée glorieusement et tragiquement, abominablement tragiquement! après quels combats immortels! par la seule trahison, trahison comme il n’en est pas dans l’histoire, entre les mains de l’ennemi héréditaire? Si bien que pour rester Français, à vingt-huit ans, après avoir accompli tous mes devoirs civiques et sociaux en France et comme Français, et m’être, sans que rien m’y forçât que le patriotisme (la suite de ces notes le démontrera), mêlé, la guerre arrivée, à la défense nationale dans la mesure de mon possible, je dus, en1872, opter à Londres, où m’avaient jeté les suites de la guerre sociale après la guerre civile et la guerre étrangère, en faveur de la nationalité... de ma naissance!
... Il y a des destinées vraiment. Mon père aussi qui s’était engagé (n’avait pas été requis) à seize ans dans les armées de Napoléon Ier, qui avait fait campagne en1814et1815, s’était vu obligé, après le18juin de cette dernière année, d’opter, pour continuer de servir sous nos drapeaux, sous prétexte qu’il était né, Français, dans ce département des Forêts que les traités imposés par le triomphe de la Sainte-Alliance enclavèrent de force, et bien de force! dans le royaume improvisé des Pays-Bas et qui fait aujourd’hui partie de la province du Luxembourg belge.
Un homme d’esprit a dit qu’être né dans une écurie ne suffit pas pour être cheval. J’admets le mot pour l’étranger qui voit le jour en tel ou tel pays, au hasard d’un passage ou d’une mission de ses parents. Là ne fut jamais mon cas et c’est pourquoi cette émotion très réelle dont j’ai parlé et que je ressens toujours quand il est question, parfois trop légèrement, de cette Alsace-Lorraine qu’on semble avoir un peu oubliée ou même traiter, déjà! dans quelques milieux, de quantité négligeable.
Ce fut par Lyon et Châlons que nous revînmes à Metz, c’est-à-dire par le Rhône et la Saône. De ces deux fleuves, pas de nouvelles en ma mémoire quant à ces temps-là, (j’ai revu récemment la Saône qui m’a fort impressionné avec son Lamartine en coup de vent) sinon que l’eau était grosse autour des roues du vapeur et que j’en fus souvent arrosé, à mon grand amusement assaisonné d’une pointe de peur. On coucha à Lyon dans un hôtel sur un quai, et je voyais de mon lit, à mon réveil, se balancer une longue voile noire à travers les fins rideaux ramagés de la fenêtre...
III
Table des matières
Retour, donc, à Metz, où le régiment de mon père était mandé à nouveau.
J’ai déjà décrit quelque peu de mon Metz enfantin. Ce que je m’en suis laissé à raconter n’a guère rien de bien frappant: c’est l’au-jour-le-jour de l’existence, de la croissance plutôt, d’un petit qui devient grandelet. «Le petit», c’est ainsi qu’on me désignait dans la maison et que l’on continua de me désigner bien longtemps, même quand j’eus poussé en un grand flandrin qu’exaspérait alors ce mot de «petit», si doux aujourd’hui à mes vieilles oreilles orphelines qui ne l’endent plus qu’en rêve, parfois, rêve aux tristes, bien tristes sursauts!
Ce petit donc que j’étais, et qui ne grandissait pas trop, ni même assez, en sagesse, néanmoins s’éveillait aux choses d’alentour. Les yeux surtout chez moi furent précoces: je fixais tout, rien ne m’échappait des aspects, j’étais sans cesse en chasse de formes, de couleurs, d’ombres. Le jour me fascinait et bien que je fusse poltron dans l’obscurité, la nuit m’attirait, une curiosité m’y poussait, j’y cherchais je ne sais quoi, du blanc, du gris, des nuances peut-être. C’est sans doute à ces dispositions que je dus, si devoir il y avait là! d’avoir un goût des plus précoces et très réel pour le gribouillage d’encre et de crayon et le délayage de laque carminée, de bleu de Prusse et de gomme-gutte sur tous les bouts de papier me tombant sous la main, qui est proprement ce que l’on baptise d’ordinaire vocation vers la peinture. Je dessinais d’épileptiques bonshommes que j’enluminais férocement; mes bonshommes étaient principalement des soldats dont l’anatomie consistait en8superposés à des11, et des dames en grands falbalas figurés par d’incohérents paraphes, le tout apparaissant sans buts autres que d’être là, très violemment. Le tout en deux traits et trois coups de plume, de crayon et de pinceau. Le doigt se chargeait le plus souvent d’effacer brutalement les «dessins» dont je n’étais pas content, quand ce n’était pas la langue qui se chargeait de l’exécution. J’ai gardé de ces «essais» la manie de noircir les marges de mes manuscrits et le corps de mes lettres intimes d’illustrations informes que de vils flatteurs font semblant de trouver drôles. Qui sait? j’eusse pu être un grand peintre en place de ce poète-ci. L’Institut au lieu de l’hôpital, un petit hôtel aux Champs-Elysées et ses accessoires et non pas la chambre en garni et ses conséquences, une brochette à la boutonnière gauche au lieu de ce tas de croix sur les deux épaules!
Voilà pourtant ce que c’est que de manquer à sa véritable vocation!
Car de vocation vers la poésie, je ne crois pas que j’en eusse la moindre à ce moment. J’étais le plus pratique des êtres de ma taille, gourmand pas trop, paresseux juste au point, assez joueur, et qui dormait bien quand il n’avait pas trop gambadé ni bavardé dans la journée. Je n’ai jamais été mélancolique de ma vie. Ce n’était pas pour être taciturne d’habitude non plus que coutumièrement expansif in illo tempore. Bref un parfait petit bourgeois, un «équilibré» s’il en fut. On change!
Faut-il toutefois mettre au rang des symptômes qu’un psychologue pourrait découvrir clans l’espèce, une tendance à l’amativité que j’avais dès lors? Il me semble que non, car le poète, même dans le sens le plus banal du mot, peut très bien n’avoir pas cette tendance-là. Sa lyre n’a pas sept cordes à son arc précisément pour rien. Donc, sans le moins du monde vouloir tirer aucune conclusion de la manière de petite idylle très authentique qui va suivre, je vais, tout bonnement pour m’amuser du ramentevoir et tâcher de vous y intéresser, vous la raconter par le menu. Ce n’est pas la seule «histoire d’amour» que pourraient contenir ces Confessions (puisque l’on a empanaché mes simples «notes» d’un tel redoutable sur-titre) où l’on en lirait bien d’autres et de bien autres, pour ma confusion! Celle-ci du moins a le mérite d’être innocente s’il en fut jamais!
Metz possédait et doit encore posséder une très belle promenade appelée «l’Esplanade», donnant en terrasse sur la Moselle qui s’y étale, large et pure, au pied de collines fertiles en raisins et d’un aspect des plus agréables. Sur la droite de ce paysage, en retrait vers la ville, la cathédrale profile à une bonne distance panoramique son architecture dentelée à l’infini. Vers la nuit tombante, des nuées de corbeaux reviennent en croassant, faut-il dire joyeusement? reposer devers les innombrables tourelles et tourillons qui se dressent sur le ciel violet. Au centre de la promenade s’élevait, et doit encore s’élever, une élégante estrade destinée aux concerts militaires qui avaient lieu les jeudis après-midi et les dimanches d’ensuite de vêpres. Le «tout-Metz» flâneur ou désoeuvré s’y donnait ces jours-là, à ces heures-là, rendez-vous. Toilettes, grands et petits saluts, conversations, flirts probablement, agitations d’éventails, brandissage et usage du lorgnon, alors un monocle carré, ou du face-à-l’oeil de nacre ou d’écaillé, déjà mentionné, ce face-à-l’oeil qui a essayé de ressusciter ces temps derniers entre tant de modes du passé, toutes ces choses intéressaient à l’extrême mon attention gamine et parfois malicieuse plutôt en dedans, bien que parfois des mots d’enfant terrible m’échapassent sur les gants un peu passés de Madame Une-telle ou sur le trop court ou trop collant nankin du pantalon de Monsieur Chose, tandis que ma puérile mélomanie s’enivrait des airs de danse de Pilodo ou de solos de clarinette ou de la mosaïque sur le dernier opéra-comique d’Auber ou de Grisar...
Il se trouva que parmi les nombreux enfants qu’amenaient là les gens mariés de la société, il y avait la plus jeune des filles de M. le Président du Tribunal de I re instance à moins que ce ne fût celle de M. le Procureur de la République, qui s’appelait L...., et la petite demoiselle s’appelait Mathilde. Elle pouvait avoir huit ans, moi je courais sur ma septième année. Elle n’était pas jolie de la joliesse qu’on veut chez les fillettes de cet âge. Blond-ardent très près d’être fauve, ses cheveux en courtes papillotes faisaient à sa face très vive aux yeux d’or brun parmi le teint moucheté de taches de rousseur comme autant, me semblait-il, (et je le sentais ou plutôt ressentais ainsi, ) d’étincelles allant et venant dans cette physionomie de feu vraiment, des grosses lèvres de bonté et de santé, et, dans la démarche, un bondissement, un incessant élan,–tout cela m’avait saisi, m’allait au coeur, dirai–je aux sens, déjà? Tout de suite, nous étions devenus amis. Que pouvions-nous nous dire? je ne sais, mais le fait est que nous causions toujours ensemble, quand, nous ne jouions pas, ce qui nous arrivait souvent. Quand l’un de nous n’était pas encore là (car je lui plaisais, je dois l’avouer, autant, ma foi, qu’elle me plaisait de son côté), c’était une attente, une impatience, et quelle joie, quelle course l’un vers l’autre, quels bons et forts et retentissants et renouvelés baisers sur les joues! Parfois il y avait des reproches à propos du retard, des miniatures de scènes, des ombres peut-être de jalousie quand un garçon ou une fille mêlé à nos jeux, trouvait trop d’accueil d’une part ou d’une autre. Notre amitié si démonstrative avait été remarquée et l’on s’y intéressait; elle amusait fort, entre autres gens, les officiers qui formaient une bonne part du public de ces concerts. «Paul et Virginie», disaient les commandants et les capitaines, restés classiques immédiats tandis que les lieutenants et sous-lieutenants, plus lettrés et d’instinct plus vif, insinuaient en souriant: «Daphnis et Chloé!» Le colonel lui-même de mon père, qui devait être plus tard le maréchal Niel, se divertissait tout le premier à ces jeunes ardeurs, et nos parents, n’y voyant que ce qui y était foncièrement, naïveté et candeur, admettaient volontiers de tels gentils rapports.
... Madame, de qui, depuis si longtemps, j’ignore tout, jusqu’à votre nom actuel, si jamais ces lignes vous tombent sous les yeux, et, attendu que je suis sûr que mon nom à moi ne vous est pas plus étranger que ne me l’est celui de votre père le magistrat, vous sourirez complaisamment, n’est-ce pas? comme faisaient les témoins de nos pures amours d’enfance et comme il m’arrive de le faire moi-même, à ces souvenirs tout frais, tout parfumés encore d’innocence et de primesaut soudain éclos dans la mémoire, tout étonnée d’un charme exquis, du poète qui voudrait, hélas! n’avoir que dépareilles choses douces et sincères à raconter.
IV
Table des matières
Quoi de plus à Metz? Ma foi, plus grand’chose, en fin de compte. Mon père donna sa démission et en dépit d’une lettre très flatteuse du colonel Niel, la maintint, et, dès elle acceptée, le départ pour Paris de la famille fut décidé. Nous débarquâmes tous trois rue des Petites-Ecuries, dans un appartement meublé pour y attendre l’expédition par le roulage, du mobilier assez considérable laissé à Metz. Le trajet en fiacre, depuis la gare de l’Est, telle à peu près qu’elle est aujourd’hui; en face, par exemple, au lieu de la longue et large perspective actuelle, une assez sordide vue de maisons lépreuses et d’abominables terrains vagues que continuait jusqu’à la Seine et au delà un dédale de rues étroites et terriblement encombrées me parut morose vraiment. Moi qui me figurais un Paris tout en or et en perles fines, qui m’en étais créé une Bagdad et un Visapour tels que ces cités mêmes n’ont jamais été, évidemment, car l’imagination des enfants est infinie quand elle s’y met et il y entre comme de la folie! Et je voyais, moi sortant d’une ville froidement belle et d’une régularité frappante dans les parties que je pouvais en connaître, ce lacis de trop hautes maisons, aux lourds volets gris sales sur des façades de plâtre verni où la pluie avait dilué la poussière en taches verdâtres sur du jaune pisseux. Les vitres de l’étroit «sapin» malodorant de drap crasseux et de foin moisi sonnaient brutalement et les roues sursautaient, sur ce pavé énorme, irrégulier, habitué plutôt à l’entassement pour les barricades de plusieurs émeutes qu’au nivellement normal des Ponts-et-Chaussées. Déçu cruellement, je me mis à pleurer, et comme on m’interrogeait, n’étant plus aussi naïf, croyais-je, qu’auparavant, maintenant qu’il m’avait été affirmé que j’étais dans l’âge de discrétion, comprenant littéralement le mot et peut-être aussi par une pudeur (trouver Paris laid, fi, monsieur, que c’est vilain de la part d’un grand garçon!) je répondis que j’avais mal aux dents,–ce qui peut-être se trouvait vrai, puisque j’avais sept ans, sept ans passés, période où tombent les dents de lait et où en poussent d’autres! Mais la vérité, c’est que ma première impression de Paris fut laideur, boue et jour sale,–et l’odeur fade qui flotte en son atmosphère, pour des narines habituées aux fortes et simples bises de l’Est lorrain et aux salubres courants d’air d’une ville en échiquier.
Le lendemain, je dois l’avouer, me récompensa du mécompte si véhémentement subi dès en arrivant. L’impressionnante promenade, en vérité, sur les Boulevards, de la porte Saint-Denis ou Saint-Martin, (excusez, il y a quarante-trois ans de ça) jusqu’à la Madeleine! Peu d’embellissements ont altéré la physionomie du si absolument varié, amusant encore plus que grandiose–de clair fourmillement humain et de richesse et de luxe, et de philosophie et de gaîté, faux ou vrais, vrais et faux, mais intenses et légers ensemble et libres,– Boulevard de Paris. En1851, je n’y vis, si je n’en perçus pas, intuitivement, davantage que l’amusement, vraiment grisant pour un gamin. Les voitures, si nombreuses, sans grand bruit là, les passants, les trois quarts du temps bien mis et volontiers de bonne humeur, flânant, fumant, causant tout haut–la plupart des gens en province, se parlent comme à l’oreille,–les boutiques: ô ce duel de grenouilles empaillées chez un «naturaliste» de Bonne-Nouvelle! les enseignes: ô ce quatrain d’un perruquier de la porte Saint-Martin, en face de l’emplacement où quarante ans après devait s’élever le théâtre de la Renaissance:
Passants, contemplez la douleur
D’Absalon pendu par la nuque:
Il eût évité ce malheur
S’il eût porté perruque!
Ces «vers», écrits en dessous d’un tableau un peu sommairement peint mais non des moins impressionnants pour des yeux sans préjugés comme les miens d’alors, sont, je crois, les premiers que j’aie sus par coeur. Au fond, ils en valent bien d’autres qui ont fait et font encore plus de bruit.
Au bout d’une huitaine de jours, le mobilier étant arrivé, nous émigrâmes aux Batignolles, quartier dès alors favori des militaires retraités. Mon père devait y retrouver et y faire beaucoup de camarades dans cette classe de braves et dignes gens, bons bourgeois sans l’affre et l’horreur d’Homais et de Prudhotnme. Du premier ils n’ont rien et s’il leur arrivait, par un malheur à ne pas craindre, d’employer le langage du second, ce serait alors littéralement et dès lors très plausiblement qu’ils pourraient dire que leur sabre fut le plus beau jour de leur vie!
Batignolles. Entrée rue Nollet (alors Saint-Louis), no2, vue du premier par quatre fenêtres, sur la rue des Dames et la rue Lécluse. La rue Lécluse où je devais habiter plus tard, par deux fois, la rue où tu habites, mon vieux camarade Edmond Lepelletier, quand tu t’ennuies à Chatou, dans cette même maison et ce même appartement du numéro3qui te vit naître.
«Naître, vivre et mourir (le plus tard possible) dans la même maison!» Bonheur que tous n’auront pas, bien qu’on ne puisse répondre de rien, encore qu’il me semblerait fou que je dusse mourir, après, c’est vrai, y avoir vécu, peu, mais vécu, dans la maison no2de cette rue Haute-Pierre, probablement Hoch Stem Strasse aujourd’hui, qui fut témoin de mon entrée en ce monde. Qu’elle assistât à mon premier pas dans l’autre, voilà, je le répète, qui m’étonnerait en dépit de toute proverbiale possibilité.
J’ai dit que mon instruction en province n’avait pas été des plus rapides. Il n’est que ce Paris pour les progrès sérieux, mossieu! Et je fus mis, comme externe à l’institution W... dans la rue Hélène, une toute petite voie qui conduit de la rue Lemercier à l’avenue de Clichy, olim, ce qui veut dire, hélas! «de mon temps,» Grande-Rue des Batignolles. Le modeste pensionnat existe toujours, et dernièrement, en allant visiter le maître Eugène Carrière dans son atelier de la rue –pas dommage!–Hégésippe Moreau, j’ai revu, à travers les barreaux verts de la porte à claires voies, la cour aux quelques rangées d’arbres espacés suffisamment pour qu’on y pût jouer de-ci de-là aux quatre coins et au fond le perron aux deux rampes de fer d’où, à une distribution des prix, je récitai la fable du Chêne et du Roseau, dont je me tirai avec une aisance relative, grâce à une rapidité peut-être un peu bredouillante d’élocution qui ne me trahit qu’aux tous derniers vers, durs à dire vite: essayez donc un peu, vous qui avez l’air de sourire:
Celui de qui la tête au ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l’empire-des morts.
Le patron, digne homme dans les cinquante ans, était petit, glabre, avec de longs cheveux noirs séparés sur le côté droit par une raie, assez hâlè de teint, front haut, nez droit et gros: une ressemblance sinon parfaite, frappante, avec les lithographies de Victor Hugo à cette époque, le Victor Hugo-Dante au lieu du Victor Hugo-Ribéra des dernières années. Il s’était marié sur le tard et avait une petite fille qui mourut pendant le temps que je suivais encore son école, et ce fut une de mes premières fortes émotions de voir pleurer cet homme robuste, que nous redoutions un peu tout en l’aimant beaucoup, bambins de bonne famille et de saine éducation que nous étions, et dont il avait un soin et un souci vraiment paternels. Caries des Perrières fut un de mes condisciples de la rue Hélène. Je ne l’ai jamais revu depuis ces temps préhistoriques. Qu’il reçoive ici mon salut doublement confraternel.
J’avais grandi. Je savais maintenant lire et écrire. Les quatre règles m’entraient à peu près dans la tête et j’avais des notions d’histoire et de géographie. On commença de penser à me mettre au lycée. Deux circonstances retardèrent quelque peu mes débuts universitaires: une maladie assez grave que je fis... et le Deux Décembre!
V
Table des matières
Chronologiquement c’est «le Deux Décembre et la maladie» que j’aurais dû dire pour désigner les deux provisoires obstacles à mon entrée au lycée. La «main de gloire» qui est celle de tout écrivain un peu digne de ce nom m’a fait écrire à l’inverse et bien à mon insu, étant données la nécessité de la phrase à arrondir et la fatalité d’une chute à effet. Pitié, n’est-ce pas? minuties et chinoiseries. Mais l’écriture en est faite! Cependant, dans un travail comme celui-ci, qui est surtout ou ne doit être et ne paraître qu’exactitude, ponctualité, littéralité, indispensablement consciencieux me semble-t-il de revenir, fût-ce sur une «beauté», sur un «agrément de style» en faveur de l’ordre strict des faits. Et voilà qui est accompli. Je reprends le fil de mon récit.
Depuis quelque temps, tant à Metz qu’à Paris, j’entendais parler autour de moi de choses qui m’ennuyaient fort et dont j’ai su depuis que c’était de la politique. Il n’était plus guère question, quand il venait des messieurs à la maison, que l’Assemblée Nationale, de Président, de conflit, de Chevau-légers, de Montagne, d’Elyséens et de Rouges! Parfois des noms rébarbatifs à l’envi ou si ennuyeusement longs, Cavaignac, Ledru-Rollin, de qui l’on, craignait le retour, monsieur de Montalembert, dont on attendait beaucoup, mais n’était-il pas trop du parti-prêtre? Tout cela finirait par un coup d’État dans un sens ou dans un autre, Louis-Napoléon à Vincennes ou la Chambre à Mazas, ou alors, l’inconnu, les élections, la Révolution! Moi, ça m’était bien égal, tous ces beaux discours, et pourtant je me disais, à part ce petit ignorant de moi, qu’il fallait pourtant que ça eût de l’intérêt pour que des grandes personnes, et surtout «papa» qui m’était un dieu, s’animassent à ainsi pérorer et parfois crier à ce propos. Mais ça m’était bien égal, en vérité, puisque malgré toutes mes ratiocinations autour de ces problèmes et en dépit même des réponses brèves et juste à ma portée, obtenues par mes certainement très agaçantes questions sur de tels sujets:
–Papa, qu’est-ce que c’est que le Président? –C’est le chef de l’Etat, petit.–Et qu’est-ce que l’Etat?–C’est le pays, c’est la France.– Alors, qu’est-ce qu’un coup d’Etat? etc., etc. Je n’y comprenais rien!
Ah! certainement oui, que non, je n’y comprenais rien, quand, un matin d’hiver, vers dix heures, mon père, des journaux à la main, rentra d’une promenade, tout animé, lui si calme quoique nerveux, tout excité, disant: «C’est fini. Ça y est!–Quoi donc, pour Dieu? fit ma mère un peu inquiète du ton exalté.–Et parbleu, le coup d’Etat. Aujourd’hui la Chambre à Mazas. Demain le Président aux Tuileries. C’est très grave, mais ça a l’air très calme.»
Ce mot coup d’Etat que je ne comprenais pas, et sur lequel mon père interrogé maintes fois par moi n’avait pu s’expliquer, naturellement, à un galopin de sept ans, et que le résumé qu’il venait d’en donner n’éclaircissait pas, quoique bien topique et juste au point pour une intelligence toute au fait si j’avais seulement su ce que c’étaient que les Tuileries et que Mazas et surtout que la Chambre. (Le Président, que j’avais déjà vu à cheval, en général de la garde nationale, je me doutais vaguement que c’était une espèce de militaire à qui on faisait attention beaucoup quand il passait).–Ce mot de coup d’Etat, maintenant que la chose était faite, m’intrigua soudain par son actualité même, et je formulai, pour la quantième fois donc? ma lancinante question, aggravée aujourd’hui d’un adverbe de temps sous forme à la fois de conjonction et d’exclamation: «Alors, papa, dis-moi ce que c’est qu’un coup d’Etat?» –Il me fut très judicieusement répondu: «Tu m’ennuies. Çi no te regarde pas, va jouer plus loin.» Le lendemain il fut bien un peu question de «résistance», d’émeutes partielles à Paris, vite réprimées, de mouvements insurrectionnels en province, dans quelques départements, le Rhône, la Nièvre (le Rhône, pensais-je, ne perdant pas l’occasion de me foncer en géographie, chef-lieu Lyon, sous-préfectures... ah voilà! la Nièvre, chef-lieu Nevers, sous-préfectures, hem, je les ai oubliées!) mais tout ça plutôt artificiel: on tient les meneurs, etc. Demain le calme sera revenu et les affaires vont enfin reprendre. Le lendemain, 4décembre, le temps était au sec bien qu’au doux, ma mère, après déjeuner, m’emmena faire un tour de boulevards. Rien dans les rues de Batignolles jusqu’à la barrière alors située entre les rues d’Amsterdam et de Clichy (un peu en deçà de l’emplacement actuel des grands magasins de nouveautés de la place Clichy) ne parlait de révolution, ni même de la moindre émotion populaire. La circulation sur les trottoirs et sur la chaussée était la même, ni plus ni moins que les autres jours. Des affiches collées de la veille aux murs de la caserne attiraient quelques lecteurs des moins démonstratifs; les rues de Clichy et de la Chaussée-d’Antin ne présentaient aucune trace d’agitation quelconque. Chacun visiblement allait à ses affaires, revenait de son plaisir. Nul même de ces groupes qui se forment d’ordinaire dans le Paris fiévreux et avide de nouvelles. Sur le boulevard des Italiens, un concours de curieux plutôt que de manifestants encombre à moitié le passage et jusque sur la chaussée déborde en cohue plus facétieuse ou’autrement. Le grand trait un peu mémorable de cette journée qui commence consiste en, de-ci de-là, d’assez longs monômes de gens généralement bien mis allant en sens divers et scandant sur l’air des lampions ce mot que j’entends pour la première fois, «Ratapoil, rat-à-poil!» et qui m’amuse au point de le répéter de ma voix criarde de gamin. Ma mère, qui s’amuse aussi, néanmoins me fait taire bien vite, se doutant que «Ratapoil» est un cri séditieux. Nous remontons le boulevard Montmartre où les mêmes scènes à peu près se renouvellent.
Comme précédemment, l’attitude de la foule n’a rien de foncièrement hostile et même les gouailleries ayant quelque signification nettement anti-Louis-Napoléonienne sont rares. Plus loin, à l’entrée du boulevard Poissonnière, le tumulte se hausse de plusieurs tons, on chante la Marseillaise, les Girondins, on siffle, des blouses clairsemées se mêlent aux «talmas» et des casquettes aux hauts-de-forme. Peu de femmes, mais celles qui se trouvaient là s’exaltaient plus que les hommes dans les chants et dans des gestes qui m’effrayaient, presque toutes des femmes de modeste condition et d’un certain âge. Pas de grisettes, pas de rubans au bonnet, ni de volants à la jupe ni d’escarpins de prunelle. Celles en chapeau et en bottines d’étoffe plus fine étaient plus échauffées. Ces spectacles m’inquiétaient, et je me serrai contre ma mère qui, jugeant la position imprudente, me prit fortement par la main et rétrograda sur le boulevard des Italiens, où nous retrouvâmes les bandes goguenardes et rigoleuses. Tout à coup, il y eut un grand cri de «Sauve qui peut!» et un reflux de foule se sauvant vers la Madeleine. Nous faillîmes être emportés, puis renversés dans cette panique sans motif visible. Une boutique grande ouverte, tout à côté de chez Robert Houdin, fut envahie en une seconde par un flot de gens dont nous nous trouvâmes, et la devanture aussitôt sous volets. Dans la demi-obscurité où nous étions, nous pûmes percevoir pendant quelques minutes qui nous semblèrent des heures, de grandes clameurs indistinctes, des galopades de pas sans nombre, puis le silence se fit, un silence absolu au bout d’une dizaine de minutes duquel quelqu’un se risqua à ouvrir la porte. Seuls quelques s gents de ville se promenaient de long en large sur le trottoir désert, puis quelques passants s’étant montrés, nous crûmes pouvoir en faire autant. Maman et moi enfilâmes bien vite la rue Drouot et la rue du Faubourg-Montmartre, où les gens remontaient en une hâte néanmoins sans désordre du côté des rues Notre-Dame-de-Lorette et Fontaine-Saint-Georges, puis nous obliquâmes par la rue Saint-Lazare, et, arrivés à la rue Blanche, fûmes témoins de l’arrestation par quelques hommes en blouse sortis de chez un marchand de vins, d’une voiture du train conduite par deux cavaliers qui, vu la résistance impossible et inutile, mirent pied à terre aussitôt. N’en voulant pas connaître davantage, nous fûmes bientôt de retour rue Saint-Louis, sans avoir rencontré rien d’anormal. Les deux tringlots dont il vient d’être question furent les seuls soldats que j’aie vus à cette date trop militaire, d’après plusieurs témoins, du Quatre-Décembre mil-huit-cent-cinquante-et-un.
VI
Table des matières
Jusque là, et depuis lors, je n’avais et je n’ai jamais été ce qu’on peut appeler malade; car je ne compte pas le rhumatisme et ses suites, qui m’embêtent vraiment, m’empêchent dans mes affaires et m’ont valu la dèche et tout le bataclan, et depuis près de dix ans font de moi une espèce d’infirme bien portant, souvent rageur et parfois abattu... Mais on dit qu’avant la grande échéance, un chacun doit payer son tribut, sa dette pour parler plus modernement. Un soir donc, je me sentis pris de fièvre: rien de délicieux comme un commencement de fièvre; c’est volatile, les idées (de pensée, on n’en a plus et quel bon débarras!) tourbillonnent en s’entrelaçant et se désenlaçant sans cesse et toujours. On ne sait plus où on en est, sinon qu’on s’y en trouve bien et mieux. C’est un peu comme certain moment de l’ivresse où l’on croit se rappeler qu’on a vécu le moment où l’on est, et le vivre ce moment-là. Seulement, ici, la sensation est si vague qu’elle n’en est plus sensation, mais caresse indéfinie, jouissance de néant meilleure que toute plénitude. Je remplirais un chapitre et un volume à vouloir analyser cette sorte d’état que je n’ai jamais éprouvé autant qu’à ce moment de ma vie. Comme j’avais fait part à mes parents du changement survenu dans le train normal de ma santé, qu’une perte soudaine d’appétit et une volubilité inaccoutumée de mes discours qui commençaient à devenir incohérents les renseignaient d’autre part, ainsi que l’ardeur suspecte de mon teint, et qu’ils se montraient inquiets, je me crus en péril de mort et je me disais, Louis XIV au petit pied, «que ce n’était pas si pénible que çà de mourir»; puis ma tête par degrés s’alourdit, les veines me brûlèrent et je m’endormis d’un sommeil aux mille rêves qui continuaient dans mille réveils en sursaut. Bref la maladie, une fièvre muqueuse, se déclara très forte et dangereuse. J’eus un délire violent et multiforme, tantôt riant, tantôt sanglotant, hébété tour à tour et raisonneur. Un épisode m’en fut raconté qui est assez bizarre: la table de multiplication et la liste des départements avec leurs chefs-lieux et sous-préfectures, ces deux bêtes noires des petits écoliers, chimères accroupies sur ma poitrine haletante, revenaient souvent dans mes divagations où j’en faisais, avec le système métrique, autre Croquemitaine, un amalgame qui eût été amusant, dans toute autre circonstance. C’est ainsi qu’entre deux assoupissements entrecoupés de paroles inintelligibles, il m’arrivait de «dire» par exemple: «cinq fois huit Saint-Brieuc, Lannion, Loudéac; Vendée, La Roche-sur-Yon, déci, centi, milli; décamètre, dix mètres fois Poitiers, Châtellerault, Civrày, Loudun, Montmorillon...»
Des soins infinis me sauvèrent, la convalescence se fit lentement, d’abord douloureuse, puis pénible, impérieuse, impatiente, puis paisible et câline en réponse aux gâteries prudentes dont me bénissait ma mère pour qui je conçus, de l’avoir vue, ou plutôt perçue, si bonne, tout dévouement, tout veilles, tout réveils incessants, pendant le fort de la crise, une affection toute nouvelle. Au naïf, presque sinon tout à fait instinctif attachement dont l’avaient jusqu’ici entourée, assiégée ma faiblesse et mon ignorance, succéda dès lors l’amour filial, instinctif aussi et qui est, comme disent si bien les bonnes gens, dans le sang, mais de plus à présent, pour ainsi dire, raisonné tout en restant, pour la vie, déraisonnable, reconnaissant et plus et mieux que cela, conscient d’être à son tour capable de dévouement et susceptible de sacrifice. Et ce sentiment, tout-puissant et doux et bon par excellence se manifesta tout d’abord par une soumission souriante, au fond attendrie jusqu’à en avoir une envie délicieuse de pleurer. Il n’y eut pas de tisane assez amère, de drogue trop dure pour me tirer, quand offerte par Maman, autre chose qu’un sourire j’oserai dire de béatitude, et, lorsque arriva la guérison, d’étreintes assez étroites, de baisers assez forts puis assez tendres et mouillés de quelques larmes brûlantes, sur ses joues et sur ses mains, et rafraîchissantes (ô combien!) à mon pauvre coeur d’enfant encore si pur, si pur alors, et, au fond, depuis (toutes les fois que je pense à ma mère) à mon pauvre coeur d’homme malheureux par ma faute et faute de l’avoir eue toujours sous les yeux, même morte, surtout morte qu’elle est maintenant, mais non, elle vit dans mon âme et je lui jure ici que son fils vit avec elle, pleure dans son sein, souffre pour elle et n’est jamais un instant, fût-ce dans ses pires erreurs (plutôt faiblesses!), sans se sentir sous sa protection, reproches et encouragements, toujours!
–«Maintenant que le petit est guéri, que toute crainte de désordres et de pillages a disparu– dit un jour mon père qui, comme tout le monde, en ces temps, avait eu peur d’un bouleversement et d’une conflagration immédiate dont les nôtres ne semblent pas exempts non plus d’être menacés dans tels très brefs délais,–si nous le mettions au lycée. Qu’en dis-tu, lapin?»
«Le lapin», c’était moi que mon père se plaisait à appeler ainsi, répondit naturellement, fier à la pensée d’avoir un képi, une tunique et de faire des «études», répondit:
–«Oh! oui, alors!»
Ma mère préférait une pension qui me conduisît au lycée. Une pension, c’est plus familial et j’y aurais un peu de paternité (elle pensait: de maternité) avec les avantages scolastiques (elle pensait: et officiels, profitables, pratiques, pour plus tard) du lycée.
On se décida pour une bonne pension qui me conduisît au lycée.
Souvent dans mes promenades en famille, en passant par la rue Chaptal, venu des Batignolles, j’avais remarqué presque à l’entrée, à gauche, une grille donnant sur une cour pavée avec un corps de bâtiment et, en suite de la grille, troué d’une petite porte d’entrée, un long mur avec de grands panneaux de bois noir suspendus, tenus par des clous dorés où il y avait en lettres d’or des mentions de toutes sortes de choses enseignées: «Préparations aux Ecoles spéciales, Baccalauréat, Licence, Enseignement secondaire et primaire, Cours du Lycée Bonaparte et, du Collège Chaptal, etc., etc.» Au-dessus de la grille il y avait un écriteau en long, de bois noir également, avec, aussi en lettres d’or, plus grandes: «Institution L...» Cette pompeuse façade m’avait séduit et j’exprimai à mes parents le désir d’y entrer, désir qui, après renseignements pris et obtenus bons, fut exaucé.
Ce fut presque joyeux, moyennant promesses de venir me voir très souvent, que j’y fus conduit par une après-midi. Le maître de l’établissement, officier d’Académie, chevalier de la Légion d’honneur et, ce qui à cette époque marquait bien, capitaine dans la garde nationale fort épurée et triée sur le volet d’après le Deux-Décembre, un grand homme assez corpulent, complètement rasé comme il était encore d’usage à cette époque dans la bonne bourgeoisie, qui, de prime abord, m’imprima une certaine révérence. Il parlait un peu sec mais d’un ton franc et ce fut sans boniments, comme on ne disait pas encore, sans insistance qu’il fit l’éloge de son établissement, «très connu» de père en fils et qui s’enorgueillissait d’avoir produit des hommes remarquables et marquants, par exemple, M. Sainte-Beuve. Il nous fit ensuite visiter les dortoirs qui ne me parurent pas trop maussades avec leur carreau rouge bien ciré, leurs hauts murs peints en vert clair et les rangées de lits bien blancs flanqués chacun d’une petite commode et d’une chaise, le réfectoire qu’une odeur point trop désagréable de soupe et de légumes emplissait. Aux murs il y avait des cartouches bleus ceints de lauriers peints où se détachaient en blanc des noms de lauréats aux Concours généraux: celui de Sainte-Beuve était le dernier. Quelques places vides restaient: «Votre fils y sera un jour» dit sérieusement, me parut-il du moins, M.L...
Hélas! sa prophétie ne devait pas se réaliser.
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