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Paul Saunière

Le capitaine Belle-Humeur


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066330408

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE DÉBUTS A LA COUR

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

DEUXIÈME PARTIE LES CONTREBANDIERS

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

TROISIÈME PARTIE LE LIT DE JUSTICE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

PREMIÈRE PARTIE
DÉBUTS A LA COUR

Table des matières

I

Table des matières

Parmi les plages déshéritées que l’Océan baigne de ses flots tumultueux, nulle n’offre un coup d’œil plus aride que celle qui s’étend de l’extrême embouchure de la Loire au Pouliguen.

Des sables amoncelés au milieu desquels poussent à peine quelques touffes de chiendent, une surface désolée que le vent dessèche; un terrain sans consistance et qui fuit sous vos pas; une chaleur tropicale qu’augmente encore la réverbération du soleil pendant l’été; une bise glaciale pendant l’hiver; tels sont les moindres désagréments que vous auriez à subir, s’il vous prenait envie de parcourir à pied, en longeant la côte, les vingt kilomètres qui s’étendent devant vous avant d’arriver au Pouliguen.

A l’époque qui nous occupe, au mois de mai 1714, le Pouliguen n’était pas la petite ville coquette que l’on aperçoit aujourd’hui. C’était un village presque exclusivement habité par les paludiers et par les pêcheurs.

Médiocrement abrité des vents de sud-ouest et formé par un caprice de la mer, le port n’était alors, à vrai dire, qu’un immense trou. Chaque marée montante venait le remplir, chaque marée basse le laissait complètement à sec.

Quelques barques de pêche appartenant aux habitants de ce petit village venaient seules se réfugier dans l’asile que la nature avait creusé. Ces barques étaient au nombre de dix ou douze. L’une d’elles se faisait remarquer par ses formes gracieuses, sa ligne d’eau irréprochable, son extrême propreté et sa mâture légèrement inclinée vers l’arrière.

A bord de cette barque, une certaine animation indique des préparatifs de départ. Les voiles sont prêtes et semblent attendre le moment de l’appareillage. Les amarres ne sont pas encore larguées, mais deux hommes vigoureux sont là, prêts à obéir au moindre commandement.

Un jeune et beau garçon, à la physionomie intelligente, est assis à l’arrière et ne quitte pas des yeux un homme qui, debout sur le quai, interroge le ciel du regard. C’est Pierre Maroët le pêcheur, et le jeune homme est Yvon, son jeune fils.

Satisfait sans doute de son examen, Pierre laissa échapper un geste de contentement; puis, s’élançant dans les haubans, il descendit lestement sur le pont de la petite barque.

–Attention, vous autres! cria-t-il.

Alors il fit un geste, un seul, et sur le champ on fila les amarres, on sauta sur les drisses, et en moins de deux minutes les voiles furent hissées.

Les manœuvres étaient parées; Pierre Maroët avait pris la barre et suivait le chenal avec une sûreté de coup d’œil indiquant une connaissance approfondie des moindres bas-fonds. La barque n’avait pas encore franchi la passe, qu’une tête blonde sortit de l’écoutille et demanda joyeusement:

–Peut-on monter?

Pierre Maroët ne put réprimer un geste d’étonnement et jeta sur Yvon un regard sévère.

–Peut-on monter? répéta la même voix.

Et cette fois, sans attendre la réponse, un jeune homme de bonne mine et de belle humeur sauta sur le pont.

–Vous ici, monsieur Raoul? s’écria enfin Pierre Maroët.

–Il parait que ma présence à bord ne t’est pas fort agréable, maître Pierre.

–Mon Dieu! monsieur Raoul, vous allez me faire gronder encore.

–Et par qui, s’il te plaît?

–Par votre père.

–Allons donc! Tu es fou. Jamais mon père ne s’est opposé à ce que j’agisse à ma guise. D’ailleurs, s’il voulait le faire à présent, il ne serait plus temps. N’est-il pas honteux qu’à mon âge j’en sois réduit à me cacher à fond de cale pour te forcer à m’emmener à la pêche?

–C’est vrai, mais le chevalier de Penhoël est souffrant, et c’est mal à vous de le quitter.

–Que dis-tu? fit Raoul, dont le front se rembrunit.

–Sans doute. Vous savez bien, monsieur Raoul, que nous ne commandons ni au vent, ni aux éléments. Quand nous partons pour deux ou trois jours, savons-nous quand nous reviendrons et même si nous reviendrons?

–Eh bien! que m’importe?

–Je sais bien que vous ne craignez pas la mort, monsieur Raoul; aussi n’est-ce pas pour vous que je dis cela.

–Et pour qui, mon brave Pierre?

–Dame! un malheur est vite arrivé en ce monde. Et si M. de Penhoël venait à mourir pendant une de vos absences.

–Lui?

–Il est vieux, continua Pierre Maroët; il est couvert de blessures.

–Assez! fit Raoul devenu soucieux. Cette fois il n’est plus temps de virer de bord. Donc n’y n’y pensons plus! Ce que tu viens de dire là est juste, mon bon Pierre. Je m’en souviendrai.

II

Table des matières

Pendant ce temps, la barque avait gagné fa pleine mer. Alors seulement Pierre s’aperçut que le vent avait singulièrement fraîchi; les vagues, en soulevant la frêle embarcation, lui donnaient un mouvement de tangage inquiétant; le ciel s’était subitement couvert de nuages grisâtres. Mais Pierre avait vu plus d’une tempête; il avait plus d’une fois combattu l’élément impatient sur lequel glissait légère et rapide la barque qu’il gouvernait d’une main ferme. Pierre ne bougea pas.

La mer grossissait toujours. Pierre promenait alternativement son regard de son fils Yvon au jeune Raoul.

Yvon se tenait debout sur le pont, prêt à sauter sur les manœuvres au moindre signe. Raoul, tranquillement assis à l’arrière, commençait à faire honneur aux provisions qu’un matelot venait de lui apporter.

–Lofe! lofe! gare au lofe! cria tout à coup Pierre Maroët.

Mais le vent soufflait avec tant de violence, qu’en moins de temps que Pierre n’en avait mis à pousser ce cri d’alarme, les voiles avaient changé d’amure. La barque pencha tellement en recevant cette terrible secousse, que l’eau envahit le pont.

–File les écoutes du vent! borde dessous! cria Pierre.

Ce commandement fut exécuté, et la barque se redressa; mais, pendant ce court intervalle, le bruit d’un corps tombant à la mer s’était fait entendre à travers le tumulte impétueux des vagues et du vent déchaînés. Pierre Maroët ouvrit démesurément les yeux: Yvon n’était plus à bord.

–Un homme à la mer! crièrent les matelots.

–Mon fils! dit Pierre avec un inexprimable accent de terreur et de désespoir, en repoussant instinctivement la barre dessous.

Il allait s’élancer; mais déjà Raoul s’était jeté à la mer et se dirigeait bravement vers Yvon qui, comme la plupart des marins, ne savait pas nager. Deux fois déjà celui-ci avait disparu, et pour la troisième fois il revenait à la surface quand Raoul parvint à le saisir. Pendant ce temps, la barque était venue dans le vent, et bien qu’emportée par son aire, elle était en mesure de procéder au sauvetage.

Pierre avait compris le dévoûment de Raoul; aussi, pour que ce dévoûment ne fût pas inutile. avait-il conservé la manœuvre et s’était-il dirigé vers le groupe qu’il n’avait pas cessé d’observer. Mais avec quelle lenteur! N’avait-il pas le vent contraire, et ne fallait-il pas qu’il courût bords sur bords pour les atteindre? Il n’osait pas s’éloigner d’eux; il encourageait Raoul de la voix, mais la voix se perdait dans le tumulte de la tempête. –Tout à coup, une lame survint qui les couvrit de son manteau glacial. Pierre poussa un cri. La vague passa, et l’on aperçut Raoul surnageant encore avec Yvon; mais la prunelle dilatée du jeune gentilhomme avait une effrayante fixité; il ne se soutenait plus que par un effort surhumain de volonté. Une minute encore, ils étaient perdus!

Fort heureusement, Pierre Maroët, au milieu de si terribles angoisses, avait pu conserver tout son sang froid. Un des matelots parvint enfin à lancer une amarre à Raoul, qui la saisit sur le champ et la passa sous les épaules d’Yvon, tandis qu’il s’y cramponnait d’une main désespérée. Alors seulement on put les hisser à bord. Il était temps!

Yvon était complètement inanimé. Raoul, épuisé par cette lutte épouvantable, avait convulsivement saisi les haubans pour se maintenir sur le pont. Une pâleur livide avait envahi son visage, ses membres tremblaient, ses dents claquaient; l’eau ruisselait de ses cheveux et de ses vêtements.

Pendant ce temps, Pierre avait emporté Yvon dans ses bras, l’avait descendu dans l’unique chambre qui se trouvât à bord, l’avait déshabillé, puis, allumant du feu dans le poêle, il s’était mis à frictionner le corps nu de son fils, en même temps qu’à force de baisers il essayait de le ranimer.

Raoul, à peu près remis de l’horrible secousse qu’il venait d’éprouver, descendit en ce moment dans la chambre.

–Eh bien? demanda-t-il.

–Ah ! monsieur Raoul! fit Pierre, que de reconnaissance!

–Bien, mon ami, dit simplement Raoul en arrêtant d’un geste les expansions du vieux pêcheur; mais le moment n’est pas encore venu de me remercier. Tâchons d’abord de rappeler à la vie ce pauvre garçon.

Et ruisselant encore, sans prendre le temps de changer d’habit, Raoul prodigua ses soins à celui qu’il venait de sauver. Yvon poussa un léger soupir. Son regard, vague et indécis tout d’abord, rencontra les visages inquiets de son père et de Raoul. Il se souvint alors, et saisissant la main de Raoul qu’il baisa:

–Monsieur Raoul, dit-il doucement, désormais ma vie vous appartient.

Ce fut alors seulement que, sur les instances de Pierre Maroët, Raoul consentit à prendre d’autres vêtements.

La mer était décidément trop mauvaise pour rester au large. Il fallait louvoyer quelque temps et attendre le flot. Enfin l’on put regagne r le Pouliguen sans accident nouveau.

Dès que Raoul eut mis pied à terre, il s’empressa de rentrer au château de son père, car Pierre et Yvon racontaient déjà à tous les pêcheurs assemblés la noble conduite du gentilhomme. Lorsque Raoul arriva dans la cour, vêtu des habits de matelot qu’il avait été forcé d’endosser, le chevalier de Penhoël était à la fenêtre, en compagnie d’une ravissante jeune fille de seize ou dix-sept ans. Ils parurent fort surpris de l’étrange costume de Raoul; ils l’appelèrent à plusieurs reprises. Mais celui-ci ne les entendit pas ou plutôt ne voulut pas les entendre, et courut s’enfermer dans sa chambre.

Ce ne fut que le soir, à l’heure du souper, que Raoul consentit à descendre. Il était honteux et embarrassé, comme s’il avait commis une mauvaise action.

Le chevalier savait tout. Il comprit l’embarras de son fils, et lui prenant la main:

–Bien, cela, mon fils; dit-il simplement.

–Oh! oui, c’est bien! ajouta la jeune fille qui se trouvait là. Et pourtant, murmura-t-elle, s’il était mort!…

–Bonne Marthe! fit Raoul, qui l’avait entendue, en la baisant au front.

Le souper s’acheva promptement. Au moment t où Raoul allait se retirer, une main fine et blanche se posa sur son épaule. Il se retourna et aperçut Marthe.

–Mon Dieu! Raoul, dit-elle, quelle peur vous nous avez faite! Aller vous exposer ainsi! Mais vous ne pensez donc pas à votre-père, à. moi? ajouta-t-elle en rougissant.

–Peux-tu bien le croire, chère Marthe! n’es-tu pas ma sœur?

–Ainsi vous m’aimez. un peu.

–Et qui donc ne t’aimerait pas, pauvre enfant?

–Alors il faut me le prouver. Le voulez-vous?

–Je ne demande pas mieux.

–Eh bien! jurez-moi que vous n’irez plus en mer, du moins tant que le chevalier vivra, s’empressa-t-elle d’ajouter.

–Je te le promets.

–Ah h! c’est que vous me l’avez promis si souvent!

Raoul se rappela alors les paroles de Pierre Maroët. Il entrevit les traits ravagés de son père, la figure inquiète de Marthe.

–Cette fois je te le jure, dit-il solennellement.

–Ah h! que je suis heureuse! soupira Marthe. Et comme le chevalier sera content t!

En effet, fidèle à sa parole, Raoul, à dater de ce jour, résista à cette inexplicable fascination qui l’entraînait vers la mer.

III

Table des matières

Le lendemain, comme à l’ordinaire, le chevalier de Penhoël, assis sur un banc entre Raoul et Marthe, réchauffait ses soixante ans aux rayons bienfaisants du soleil de mai.

Malgré la longue carrière qu’il avait parcourue, le chevalier n’était encore que mestre de camp lorsqu’il se décida à rentrer, pour n’en plus sortir, dans le château de ses aïeux.

! Malheureusement, il n’avait pas une grande fortune. Ses chevaux, son équipement, la représentation à laquelle il était obligé par son nom et par son grade, épuisèrent peu à peu son modeste patrimoine, si bien qu’il se trouva à soixante ans plus pauvre que jamais, perclus de rhumatismes, usé, fini, fructus belli.

| Il ne lui restait guère qu’un château en assez mauvais état, et quelques terres environnantes, Sont les minces revenus suffisaient à peine à le faire vivre.

Depuis deux ans il avait perdu sa femme, et dirigeait assez souvent sa promenade vers cette tombe à peine refermée. Il restait de longues heures à la contempler, puis un sourire triste et signé venait errer sur ses lèvres, et il s’éloignait. Evidemment, il se voyait dépérir et comprenait que son tour viendrait bientôt.

Cette inaction forcée à laquelle il était condamné le tuait lentement. Aussi n’avait-il pas eu un courage de gronder son fils, alors que celui-ci éloignait avec Pierre Maroët en quête d’aventures et de dangers. «C’est bien mon sang,» pensait-il.

Lors de son départ, il avait confié à sa femme l’éduction de Raoul en lui recommandant d’en dire un homme.

La mère de Raoul ne s’était pas sentie de force élever seule cet unique rejeton d’une famille de héros obscurs. Elle s’était adjoint un pauvre et honnête curé qui chaque dimanche venait dire h messe au château de Penhoël. C’était le curé du Bourg-de-Batz.

Mais Raoul était d’une nature turbulente et inquiète. Lorsque le digne curé lui lisait les odes d’Horace ou l’Enéide de Virgile, Raoul regardai la mer à travers les vitres des croisées, et suivait de l’œil les mouvements capricieux d’une barque qu’il apercevait à l’horizon. Et chaque fois qu’il pouvait s’échapper, il gagnait le petit port du Pouliguen, sautait à bord d’une barque et s’y cachait jusqu’à ce qu’elle eût gagné le large Aussi Raoul était-il aimé de tous les pêcheurs car ils savaient que le jeune seigneur donnait au besoin un vigoureux coup de main à la manœuvre Il avait quatorze ans lorsqu’il commença ces folles équipées, et ce manège durait depuis quatre ans déjà, lorsque mourut Mme de Penhoël.

L’éducation de Raoul se ressentait nécessairement de cette vie décousue. C’est ce qui faisait la désolation du curé, du père Anselme, qui tenait à honneur de former un élève digne de lui. Ce pendant si le gentilhomme restait insensible aux beautés du grec et du latin, il n’en était pas de même de certaines branches de son éducation dans lesquelles il avait fait de si rapides progrès que, grâce à ses études et à ses lectures, il fut en moins de trois ans capable d’en remontrer à son professeur lui-même. L’histoire et la géographie avaient pour lui un incroyable attrait.

Ajoutons aussi qu’il avait auprès de lui un émule redoutable qu’il avait à cœur de distancer. Cet émule était une jeune fille, de deux ans moins âgée que lui, recueillie par sa mère et dernier rejeton d’une famille de gentilshommes ruinés. Marthe était orpheline, presque sans asile et sans biens, lorsque Mme de Penhoël la rencontra sur son chemin. La mère de Raoul adopta la jeune fille, l’éleva et trouva en elle une douce compensation aux inquiétudes que lui donnait son fils.

De son côté, Raoul traita Marthe comme une sœur, sans s’apercevoir qu’elle était jolie et qu’elle avait seize ans. Elle avait essayé, de concert avec Mme de Penhoël, de mettre ordre aux escapades de son frère d’adoption. Ni sa voix ni ses prières n’avaient été écoutées jusqu’au jour où Raoul, pour la première fois peut-être, considéra longuement son père et fut effrayé du changement survenu dans la physionomie du chevalier.

En effet, huit jours après, il devint impossible à M. de Penhoël de quitter son fauteuil. Marthe et Raoul le prenaient chacun par un bras pour le conduire à table, car il avait fallu renoncer à toute promenade. Quelques jours après, le chevalier fit venir auprès de lui ses deux enfants.

–Si j’éprouve un regret avant de mourir, dit-il, c’est de vous laisser tous les deux: toi, mon fils Raoul, sans fortune; toi, Marthe, ma fille d’adoption, sans protecteur. Mais j’ai pensé à vous, mes chers enfants. Marthe trouvera dans ce meuble, dont je remets la clé à Raoul, les titres de sa propriété de Saint-Sébastien. C’est tout ce que nous avons pu disputer à sa famille.

–Oh! chevalier, soupira Marthe à genoux en lui baisant la main.

–Toi, Raoul, continua le chevalier, je te laisse le petit domaine où tu as grandi, un peu déchu de sa grandeur première, il est vrai; mais, que veux-tu?… nous sommes d’une race qui, de tout temps, a prodigué son sang et son or à la France, sans s’occuper de la fortune.

–Je le sais, mon père, dit Raoul avec un accent de légitime orgueil.

–Tu trouveras en outre une lettre que j’adresse à un puissant personnage à qui j’ai eu jadis le bonheur de rendre service.

–Et ce personnage, quel est-il?

–Tiens, Raoul je vais te conter cette histoire. Elle remonte à dix-sept ans déjà: je revivrai du moins quelques instants par le souvenir.

Raoul et Marthe écoutaient avidement.

–Je m’en souviens comme si c’était hier, dit .le chevalier, dont la physionomie s’anima tout à coup d’un feu étrange. Nous étions en Flandre. C’était en1693, et le maréchal de Luxembourg venait de remporter sur le prince d’Orange la sanglante victoire de Nerwinde. Je faisais partie d’un corps d’armée commandé par M. de Villeroi et chargé de seconder les opérations du maréchal. Nous avions mis le siège devant Charleroi. Le point d’attaque avait été indiqué par M. de Vauban lui-même, et l’assaut de la place était fixé pour le lendemain.

Le maréchal de Villeroi nous avait réunis pour nous informer de cette importante décision, et je regagnais mon campement. Déjà même j’allais entrer dans ma tente, lorsqu’il me sembla distinguer dans la nuit deux formes humaines qui s’avançaient lentement et avec précaution. Je me couchai à plat ventre en me dissimulant dans l’ombre, et je prêtai l’oreille.

–Sera-t-il seul? demandait à voix basse et en mauvais français l’un de ces deux hommes.

–J’en suis certain, répondit l’autre, qui portait la livrée du maréchal de Villeroi.

Le camp était endormi: seul peut-être j’étais encore debout. Guidé par mes pressentiments, je me dirigeai rapidement vers latente du maréchal, sous laquelle je parvins à me glisser. Une veilleuse brûlait sur la table, projetant sa lueur douteuse sur les objets environnants. Depuis cinq minutes à peine j’étais là, lorsque la tente fut soulevée à dix pas de moi par une main inconnue. Un homme entra avec des précautions inouïes; c’était celui à qui j’avais entendu faire cette étrange question: «Sera-t-il seul?» L’autre, le domestique, lui montra du doigt M. de Villeroi endormi et se retira.

L’étranger, car son accent ne me permettait pas d’en douter, poursuivit le chevalier, jeta autour de lui un regard inquisiteur. Je le vis fouiller sous ses vêtements, et presque aussitôt j’entendis le bruit sec d’un ressort. Plus de doute; l’étranger venait d’armer un pistolet. Je m’élançai, l’épée à la main, et je reçus dans le bras la balle destinée au maréchal. L’assassin voulut redoubler; mais déjà mon épée l’avait traversé de part en part.

Le maréchal, réveillé par ce bruit inattendu, se leva, sauta sur son épée; mais je le rassurai d’un geste en lui montrant le cadavre de son ennemi. Quelques officiers accoururent pour connaître la cause de ce coup de feu isolé. Le maréchal, à qui je racontai devant eux ce que j’avais vu et entendu, nous demanda le secret. On rechercha le domestique qui avait servi de guide à l’assassin, mais on ne put le retrouver.

Bien souvent j’ai pensé à rappeler au souvenir du maréchal de Villeroi mon nom, que sans doute il avait oublié. Puis j’ai songé à toi, Raoul, et je me suis dit qu’il valait mieux réserver pour mon fils cette fortune dont je n’avais plus longtemps à profiter. Or, la lettre qui est dans le meuble dont je viens de te donner la clé est adressée au maréchal de Villeroi et lui rappelle les faits que je viens de te raconter. Il acquittera certainement envers le fils la dette de reconnaissance qu’il a contractée envers le père. Quant à toi, Raoul, tu ne peux pas, à ton âge et avec ton nom, demeurer confiné dans ce château. C’est à toi qu’il , appartient de relever la splendeur de notre maison. Tu iras à Paris, et fasse le ciel que la fortune te soit favorable!

Le chevalier l’avait bien dit: le récit de cette aventure l’avait momentanément transformé; mais cette vie factice n’eut que la durée d’un éclair Le chevalier retomba dans son insurmontable tristesse.

En vain Raoul et Marthe essayèrent de le distraire. Le chevalier leur montra du doigt le soleil qui venait de se coucher.

–J’ai froid, dit-il; Raoul, ferme cette fenêtre. A dater de ce jour, le chevalier s’affaiblit de jour en jour et s’éteignit doucement, sans secousse, sans maladie, sans souffrance. Huit jours après, il mourait dans son fauteuil, à sa fenêtre, souriant au soleil, à la nature et à ses enfants, qui lui tenaient la main.

IV

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Vers la fin du mois de juillet de cette même année1771, il y avait réception à l’hôtel de Villeroi. Les lourds carrosses faisaient retentir les rues du Les lourds carrosses faisaient retentir les rues du ! bruit de leur roues épaisses; les chaises à porteurs ¡ déposaient au bas du grand escalier de l’hôtel ! d’élégants gentilshommes, ou des femmes étincelantes de perles et de diamants.

Le bal était dans tout son éclat. Les femmes dansaient et souriaient; les hommes leur débitaient galamment les plus adorables mensonges, t lorsqu’un vacarme terrible retentit dans l’antichambre où se trouvaient entassés les domestiques du maréchal. On en avait laissé les portes ouvertes, à cause de l’excessive chaleur qui régnait dans les appartements.

Quelques curieux s’avançaient, quand un homme jeune et de bonne mine, repoussant vaillamment la grappe de valets qui s’étaient pendus à lui, s’élança dans le premier salon.

–Le maréchal de Villeroi? demanda-t-il en ôtant son chapeau et en s’inclinant avec grâce.

Un grand silence se fit. L’attention se concentra sur cet inconnu qui se présentait à pareille heure, et d’une façon si inusitée. Des chuchotements se firent entendre; des sourires furent échangés, mais personne ne répondit à la demande du jeune cavalier.

–J’ai demandé à parler au maréchal de Villeroi, répéta-t-il avec une impatience mal contenue, en présence des sourires moqueurs qui l’avaient accueilli.

Il est certain que la toilette de ce gentilhomme contrastait singulièrement avec celle des personnages qui le contemplaient curieusement. Un habit de drap gris, orné de galons et de boutons d’argent, une veste et une culotte de même étoffe et de même couleur, des bottes de cheval, les cheveux en désordre tombant en boucles soyeuses sur ses épaules, tel était le costume du nouveau venu.

Cependant il attendait toujours, et personne ne répondait à sa question.

Parmi tous ces sourires que sa singulière entrée avait provoqués, le gentilhomme en remarqua un, au hasard, et se dirigea sur le champ vers celui qui l’avait laissé échapper.

–Y a-t-il indiscrétion, monsieur, à vous demander pourquoi vous souriez ainsi en me voyant? dit-il d’une voix tremblante.

–Comment! vous ne l’avez pas deviné? Vous entrez ici comme un ouragan, en habit de futaine et en bottes, à dix heures du soir, au milieu d’un bal! C’est trop fort!

Et cette fois, le railleur partit d’un éclat de rire retentissant.

–De sorte, poursuivit le jeune gentilhomme en lui prenant le bras, que, pour être au goût du jour, il faut, ainsi que vous, être habillé comme une poupée?

–Monsieur! fit son interlocuteur d’une voix menaçante.

–Vous m’avez compris, je pense, et vous me direz votre nom.

–Je suis le baron de Saligny, lieutenant des vaisseaux de Sa Majesté, et je demeure rue Neuve-des-Petits-Champs, no20.

–Très-bien, monsieur le baron; j’aurai l’honneur de vous revoir.

–Et maintenant, reprit le lieutenant, je saurai sans doute à mon tour à qui j’ai eu le malheur de déplaire.

En ce moment même le maréchal de Villeroi, à qui l’on venait d’apprendre ce qui se passait, traversa les groupes, et se faisant jour jusqu’au jeune gentilhomme, qu’il regarda d’un air étonné:

–Quel est ce bruit? demanda-t-il sur un ton impérieux.

Le gentilhomme s’inclina respectueusement.

–Monsieur le maréchal, commença-t-il, il paraît que je viens de commettre une grande bévue, car vos valets m’ont reçu comme un voleur et vos invités comme une caricature.

–Passons, monsieur. Que me voulez-vous?

–Je venais vous demander une audience de cinq minutes.

–Parlez, monsieur!

–Ici? fit le gentilhomme étonné.

–Parbleu! répliqua le maréchal, avec humeur. Que craignez-vous, après le scandale que vous venez de faire?

–Soit, monsieur le maréchal, je commence. Je suis arrivé à Paris aujourd’hui seulement, à trois heures. Je me suis informé, et l’on m’a appris que vous quittiez Paris demain pour aller dans vos terres. Il fallait donc absolument que j’eusse l’honneur de vous voir aujourd’hui.

–Eh! ce n’est pas une raison pour.

–Voulez-vous me permettre de continuer, monsieur le maréchal? Peut-être me trouverez-vous moins grossier que je ne le parais. Je me suis présenté trois fois, ce soir, à votre hôtel. Les deux premières fois, on m’a répondu brutalement que vous n’y étiez pas; la troisième fois, on a voulu me chasser. J’ai pensé, en apercevant toutes ces lumières, que vos laquais n’agissaient pas d’après vos ordres, et j’ai insisté. Malheureusement, vos valets ont répondu de telle sorte à mes instances qu’à moins de me laisser rosser comme un manant, j’ai dû leur prouver que j’étais gentilhomme.

–Le motif qui vous amène est donc bien urgent? demanda le maréchal.

–Non pas pour vous, monseigneur; mais il l’est beaucoup pour moi. J’avais à vous remettre une lettre de mon père.

–De votre père! Quel est-il?

–Il se nommait le chevalier de Penhoël.

–De Penhoël! dit le maréchal en fouillant dans ses souvenirs.

–Il était avec vous à Charleroi, monseigneur, reprit Raoul en regardant fixement le maréchal.

–En effet. je crois me rappeler, balbutia le maréchal en rougissant légèrement.

–Cette lettre, la voici, ajouta Raoul, qui tendit au maréchal un pli cacheté.

M. de Villeroi le prit avec un mouvement d’impatience visible.

–C’est bien, répondit-il en s’éloignant; j’aviserai.

–Dois-je revenir, ou monsieur le maréchal me fera-t-il parvenir sa réponse?

–Laissez votre adresse à mon suisse, et attendez mes ordres, dit négligemment le maréchal.

Raoul resta pendant quelques secondes étrangement surpris de la réception qui lui était faite.

–Ma foi, monsieur, dit-il avec insouciance, en se tournant vers le baron de Saligny, je commence à croire que vous aviez raison de rire et que je ne suis ici qu’un intrus.

Et Raoul, saluant gracieusement l’assistance, enfonça crânement son chapeau sur l’oreille et s’éloigna.

Sous la porte cochère de l’hôtel, Yvon l’attendait impatiemment.

–Eh bien? fit-il curieusement.

–As-tu parfois joué aux quilles, mon cher Yvon? demanda Raoul.

–Certainement, monsieur le chevalier.

–Alors, tu dois savoir comment on y reçoit les chiens.

–Sans doute.

–Eh bien! mon ami, suppose que ce soir je sois entré dans un jeu de quilles.

V

Table des matières

Raoul expliqua alors à Yvon, sans omettre un seul détail, de quelle manière il avait été accueilli et quelle aventure lui était arrivée avec le baron de Saligny.

–De sorte, dit Yvon en concluant, que non seulement vous avez été mal reçu, mais que vous avez encore un duel sur les bras?

–Bon! répliqua gaîment Raoul, le dernier mot n’en est pas dit: M. de Saligny ne m’a pas encore tué, et le maréchal se souviendra de moi.

En effet, Raoul, après avoir rendu les derniers devoirs à son père, avait résolu de partir, et comme il ne pouvait pas décemment emmener avec lui Marthe à Paris, il résolut d’avoir avec elle un dernier entretien.

Orpheline à huit ans, dépouillée de sa fortune par des parents avides, elle avait été recueillie par Mme de Penhoël, qui parvint à lui conserver à Saint-Sébastien une petite ferme d’un modeste revenu. Or, comme Marthe n’avait en aucune façon besoin de ce revenu, tant qu’elle habitait le château, sa bienfaitrice l’avait spécialement consacré à acheter chaque année une petite pièce de terre, afin d’augmenter l’avoir de la pauvre orpheline.

Marthe n’ignorait rien de ce qu’elle devait à cette main bienfaisante qui l’avait secourue, élevée, enrichie, et qui lui avait rendu, surtout par son affection, la famille qu’elle n’avait plus. Aussi, lorsqu’elle avait perdu sa bienfaitrice, Marthe avait-elle ressenti un violent chagrin, que la mort du chevalier fit dégénérer en une tristesse résignée que rien ne pouvait distraire.

Raoul, bien que douloureusement éprouvé, était trop jeune pour ne pas surmonter facilement ces émotions pénibles. Il s’aperçut que Marthe était triste, et l’aima davantage pour cet hommage qu’elle rendait à ceux qui l’avaient protégée.

Quinze jours environ après la mort du chevalier, il la fit appeler.

–Eh bien! ma bonne Marthe, lui dit-il, il va falloir nous séparer! Dans quelques jours, je vais partir pour Paris.

–C’est vrai! soupira Marthe pensive.

–Est-ce que cela te fait de la peine?

–Sans doute.

–Bonne sœur! fit Raoul en l’embrassant.

–

Marthe tressaillit à ce baiser, comme si elle eût ressenti une commotion électrique.

–Et toi, que vas-tu faire, mon enfant? dit Raoul. ,

–J’irai rejoindre Brigitte à Saint-Sébastien. Ne faut-il pas que je sois là pour surveiller ma ferme?

–Ne peux-tu pas le faire en restant au château?

–Non, car il y a loin du Pouliguen à Saint-Sébastien: trois lieues!

–Est-ce que tu rougirais d’accepter l’hospitalité que je t’offre?

–Pouvez-vous le pense? dit Marthe en jetant sur lui un regard chargé de reproches.

–Ainsi, ce n’est pas la distance qui t’effraie? 9–Non, ce n’est pas cela seulement. mais. c’est que cela ne se peut pas, dit Marthe avec effort. Ecoutez-moi, Raoul. Je serai malhabile sans doute à parler de choses que j’ignore; pourtant il me semble que je ne puis accepter ce que vous me proposez. Nous sommes frère et sœur, soit! n ais aux yeux du monde, que sommes-nous? Deux jeunes êtres que la vie met en présence l’un de l’autre, et rien de plus. Où sont les liens qui nous unissent, je vous le demande?

–Là, Marthe, dit Raoul en mettant la main sur sa poitrine.

–Je le sais, Raoul; mais le monde ne juge pas comme nous. Vous vous étonnez de m’entendre parler ainsi, et j’ignore vraiment moi-même de quelle façon m’est venue cette expérience instinctive, mais.

–Je crois que tu as raison, Marthe. Seulement promets-moi, si quelque danger te menace, que tu auras recours à moi, entends-tu bien? et à nul autre.

–Je vous le promets, Raoul.

–Alors je suis tranquille, et dès demain je me mets en route.

Et Raoul, attirant doucement la jeune fille, déposa sur son front un baiser d’adieu.

Marthe frissonna. Elle regarda, sans oser faire un pas, Raoul qui s’éloignait, et lui envoya de la main un dernier baiser. Mais quand la porte se fut refermée derrière lui, elle se laissa tomber à genoux, et deux larmes silencieuses vinrent perler à sa paupière.

–Mon Dieu! s’écria-t-elle, à quelles douleurs suis-je en proie? Quel est le sentiment que j’éprouve? tout mon cœur s’est déchiré! Un moment, j’ai cru que je ne le laisserais pas partir!

Raoul n’avait rien deviné de l’agitation qui bouleversait la pauvre enfant. Ilavait ressenti en la quittant quelque chose de douloureux au cœur et à la tête; mais tout entier à ses préparatifs de départ et à ses rêves d’avenir, il ne chercha pas à se rendre compte du trouble qui s’était emparé de lui.

Il était en train de fourbir son épée, lorsqu’on gratta doucement à la porte.

–Qui va là? demanda-t-il.

La porte s’ouvrit lentement et avec précaution; une tête apparut d’abord, puis un corps, le tout formant un jeune garçon à la contenance embarrassée.

–Tiens! c’est toi, Yvon? demanda Raoul étonné.

–Moi-même, monseigneur, répondit Yvon.

Il jeta les yeux autour de lui. Il vit des vêtements préparés, une valise bouclée, et Raoul qui s’était remis à fourbir son épée.

–C’est donc bien vrai ce qu’on m’a dit, monsieur Raoul? demanda-t-il d’une voix tremblante. Vous partez?

–Mais oui; tu le vois.

–Ah h! fit Yvon, qui se tut et se gratta l’oreille.

Puis, après un silence de quelques secondes:

–Il paraît que c’est bien loin, Paris? ajouta-t-il avec embarras; et vous y allez comment?

–A cheval, parbleu!

–Oui, j’entends bien, mais vous partez comme ça. tout seul?

–Sans doute.

–Et pourquoi n’emmèneriez-vous pas comme domestique quelque honnête garçon qui s’estimerait heureux de vous accompagner?

–Hein? fit Raoul étonné en relevant la tête.

–J’entends, poursuivit Yvon, un garçon dévoué, prêt à donner pour vous son sang, sa vie.

–Que dis-tu? demanda Raoul, qui n’osait pas encore comprendre.

–Refuseriez-vous, monsieur le chevalier, un garçon qui n’accepterait pas de gages, qui s’habillerait de votre défroque, qui mangerait comme il le pourrait, qui vous aimerait et vous soignerait; un garçon à qui vous avez sauvé la vie, et qui vous demanderait à genoux la faveur de vous consacrer la sienne?

Yvon avait mis un genou en terre et saisi la main de Raoul.

–Toi, mon brave Yvon, toi? dit Raoul en se détournant pour cacher son émotion. Tu n’y songes pas! Ton père a besoin de toi.

–Bah! Nous sommes quatre garçons dans la famille, interrompit Yvon. Le cadet François peut me remplacer; il l’a déjà fait.

–Ainsi, dit Raoul en regardant fixement Yvon, ton parti est bien pris?

–Il est irrévocable, monseigneur.

–Relève-toi donc, Yvon, et pars avec moi. A propos, il te faut un cheval?

–N’avez-vous pas toujours Rosette, votre petite jument bretonne? Eh bien! elle sera du voyage si vous voulez. J’aime autant cela que vos grands chevaux normands; ça mange moins d’avoine, et ça fait plus de chemin.

C’est ainsi que Raoul et Yvon étaient arrivés sans encombre à Paris.

Pierre Maroët et sa famille avaient été installés le jour même au château pour en prendre soin.

VI

Table des matières

Absorbés dans leurs pénibles réflexions, oubliant pour quelques instants l’heure et l’endroit où ils se trouvaient, Raoul et Yvon, après avoir –quitté l’hôtel de M. de Villeroi, marchèrent à l’aventure, sans chercher à reprendre la route qu’ils avaient suivie.

Au bout d’une demi-heure, Yvon, moins préoccupé que son maître, s’avisa de lever la tête.

–Seigneur, mon Dieu! où sommes-nous? s’écria-t-il en joignant les mains et en jetant de tous les cotés des regards effarés:

Subitement rappelé à lui-même par l’exclamation qu’avait poussée son serviteur, Raoul chercha inutilement à s’orienter. Cela ne paraîtra pas étonnant, si l’on se rappelle qu’il était arrivé le jour même à Paris. Or, que faire à pareille heure? Les rues étaient désertes. Se renseigner était impossible. Ils continuèrent à errer ainsi pendant une heure sans rencontrer personne.

Raoul s’arrêta brusquement, s’assit sur une borne et se croisa les bras. Yvon le contempla avec stupéfaction.

–Eh bien! monsieur Raoul, que faites-vous?

–Je m’assieds, tu le vois, et je ne bouge pas de là avant d’avoir rencontré un passant attardé qui m’indique mon chemin.

–Ah h! monsieur Raoul, quel bonheur! j’entends chanter et marcher, dit précipitamment Yvon.

Raoul écouta, puis il fit quelques pas en avant.

–Qui va là? cria tout à coup une voix légèrement avinée.

–Et toi-même, qui es-tu, maraud? riposta Raoul.

–Passe au large! reprit la même voix.

–Les rues de Sa Majesté ne sont-elles donc plus à tout le monde? demanda Raoul.

–A tout le monde… c’est possible… balbutia le chanteur, mais d’abord aux mousquetaires. Ainsi. passe au large; entends-tu?

Mais Raoul lui saisit le bras, et, le secouant avec énergie:

–Allons! dit-il d’un ton d’autorité péremptoire, tiens-toi debout si tu peux, et réponds-moi. Où vas-tu?

–Parbleu! je vais rejoindre ma compagnie.

–Où est-elle?

–Au Louvre.

–En ce cas, passe devant; tu vas nous y conduire.

–Vous ne pouvez donc pas y aller seuls? demanda le mousquetaire étonné.

–Eh h! ne vois-tu pas que nous nous sommes égarés dans Paris.

–Morbleu! il fallait donc le dire tout de suite! C’est égal, mon gentilhomme, vous avez le poignet solide. Vous n’êtes pas un damoiseau de la cour; j’en donnerais ma tête. à couper. Au fait, non, reprit-il, si on me la coupait, je ne pourrais plus boire.

Le soldat se mit délibérément en route. Yvon marchait à coté de lui. Au bout d’une minute, le mousquetaire fit un faux pas. A dater de cet instant, il saisit le bras d’Yon et ne le quitta plus. Chemin faisant, il le tutoyait, l’appelait son meilleur ami et voulait l’embrasser.

Avec cet instinct inexplicable des ivrognes, il atteignit le Louvre; mais là une autre difficulté se présenta. Il éprouvait une telle affection pour Yvon, qu’il ne voulait plus s’en séparer. Yvon, pour s’en débarrasser, fut obligé de lui jurer qu’il irait le voir.

–Et souviens-toi, répétait sans cesse le mousquetaire, que le brigadier Lamoureux est ton meilleur ami.

Enfin Raoul et Yvon restèrent seuls.

Il ne leur était plus maintenant difficile de s’orienter, car ils demeuraient rue de l’Arbre-Sec, à l’hôtel de ce nom. Or, Raoul était juste en face de Saint-Germain-l’Auxerrois, qu’il avait visité dans la journée; il savait que la rue de l’Arbre-Sec était derrière l’église; il ne s’agissait donc plus que de traverser une des ruelles avoisinantes pour regagner son domicile.

r Au moment où il s’engageait dans une de ces rues étroites et sombres, il aperçut à terre une chaise à porteurs brisée et abandonnée. Tout à coup il s’arrêta, fit signe à Yvon de ne plus bouger et écouta, Il lui avait semblé entendre des cris étouffés et le bruit d’une lutte.

Il ne se trompait pas. Un piétinement sourd parvint jusqu’à lui, et même il crut distinguer la voix d’une femme appelant au secours.

Raoul mit l’épée à la main, fit signe à Yvon de le suivre et s’élança dans cette direction. Il n’avait pas fait cent pas, qu’il vit s’agiter confusément dans l’ombre six formes humaines dans des attitudes diverses.

Le long du mur, une femme était debout, l’œil hagard, les bras écartés, les mains collées au mur, comme si elle eût voulu se retenir à ses aspérités pour ne point tomber. Cette femme était jeune et richement parée. On voyait scintiller dans l’ombre les diamants et les pierreries dont elle était couverte. Elle poussait des cris de frayeur et demandait du secours. Devant elle, un gentilhomme, tête nue, les vêtements en désordre et l’épée à la main, se défendait bravement contre quatre spadassins qui le serraient de près.

D’un coup d’œil rapide, Raoul embrassa la scène qui se passait et s’élança. Il avait remarqué que la défense du gentilhomme était molle; il pensa qu’il était blessé et ne crut pas devoir ménager les assaillants.

D’un coup d’estoc vigoureux, il fit mordre la poussière à l’un de ces coupe-jarrets; puis, ferraillant avec cette vigueur et cette vitesse qu’il tenait de son père, il en mit un second hors de combat.

–Deux contre deux, fit-il; maintenant, la partie est égale.

Mais le gentilhomme qu’il était venu secourir était à bout de forces; son épée s’échappa de sa main. Il serait tombé si le mur de l’église ne se fût trouvé à point pour lui fournir un appui

–Allons, fit Raoul sans se déconcerter, un gentilhomme contre deux coquins, la partie est belle encore.

Et il se remit à charger avec furie.

En ce moment Yvon sauta sur l’épée du gentilhomme blessé, et se précipita sur les assaillants avec une fureur telle, que ceux-ci s’enfuirent en laissant échapper des paroles de malédiction.

–Surveille ces coquins, dit Raoul, et, s’ils reviennent, charge-les sans pitié.

Il remit son épée au fourreau, et, tenant à la main son chapeau, il s’avança au devant du gentilhomme et de la jeune femme qu’il avait sauvés.

–Monsieur, dit-il, et vous, madame, vous êtes libres.

Il allait se retirer lorsque, surmontant sa frayeur, la jeune femme le retint par le bras.

–Ne nous quittez pas, monsieur, lui dit-elle d’une voix effrayée; mon mari est blessé; nous sommes sans défense. Veuillez achever votre œuvre de dévoûment.

–Je suis tout à votre service, madame, répliqua galamment Raoul.

–Monsieur, dit enfin le gentilhomme, vous nous avez sauvé la vie; veuillez d’abord accepter nos sincères remercîments. Je suis à une très-petite distance de mon hôtel, où je rentrais lorsque ces scélérats m’ont attaqué. Mais je ne vous laisserai pas partir sans vous avoir demandé votre nom.

–Et moi, monsieur, reprit Raoul, je ne vous laisserai pas la nuit exposé à de nouveaux dangers. Vous êtes blessé, vous avez une femme à défendre; souffrez que je vous accompagne.

A ces mots, Raoul appelant Yvon:

–Soutiens de ton mieux ce gentilhomme, dit-il.

Puis se tournant vers la jeune femme à peu près remise de sa frayeur, il lui offrit la main, et l’on se mit en marche.

–Nous demeurons rue de la Monnaie, monsieur, fit le gentilhomme en partant; nous n’abuserons pas longtemps de votre complaisance.

Cependant on n’avançait que lentement, car le blessé, dont Yvon avait mis le bras droit en écharpe, paraissait souffrir atrocement.

Au moment où l’on traversait la rue de l’Arbre-Sec, les quatre personnages furent subitement éclairés par la lueur d’un réverbère. Par un mouvement de curiosité bien naturel, Raoul regarda la jeune femme qui, de son côté, jeta les yeux sur Raoul.

–Comment ! c’est vous? dit-elle d’un air étonné.

Raoul, non moins surpris qu’elle, la considéra stupéfait. Il ne connaissait à Paris âme qui vive.

–Vous vous nommez M. de Penhoël? reprit-elle.

–En effet, madame, balbutia Raoul confondu.

–Et c’est vous qui ce soir êtes venu chez le maréchal de Villeroi?

–Quoi! vous avez assisté à la scène ridicule que mon inexpérience a provoquée?

–Oui, monsieur… Mais… je me souviens… vous avez eu une altercation avec le baron de Saligny?

–C’est vrai, madame…

La jeune femme se tut, et Raoul crut l’entendre murmurer:

–Ah! ce serait dommage!

Enfin l’on arriva rue de la Monnaie.

–Monsieur, dit le gentilhomme en s’arrêtant devant un hôtel de belle apparence, je me nomme le comte Nogaret, et je ne crois pas avoir besoin de vous dire que je m’estimerai heureux chaque fois que le chevalier de Penhoël voudra bien se présenter chez moi.

–J’espère, monsieur, ajouta la comtesse, que vous voudrez bien nous faire dès demain l’honneur de cette visite que mon mari vous demande.

–Je suis à vos ordres, madame, dit Raoul en déposant un baiser sur la main qu’on lui tendait.

VII

Table des matières

Il regagna son hôtel et s’enferma dans sa chambre.

–Parbleu! se disait-il, heureusement que les jours se suivent et ne se ressemblent pas! car si toutes mes journées, à Paris, étaient aussi occupées que celle-ci, je risquerais fort de ne pas mourir de vieillesse.

Il s’endormit profondément. A six heures du matin, suivant l’ordre qu’avait donné Raoul, Yvon vint le réveiller. Après s’être lestement habillé, le chevalier allait sortir, lorsqu’il entendit frapper à sa porte.

Yvon alla ouvrir: c’était l’aubergiste.

Il entra, tenant d’une main une lettre, tandis que de l’autre il exécutait le salut militaire. C’était un homme de quarante-cinq ans environ, à la physionomie ouverte, à la moustache épaisse, au regard franc. On devinait, à ses allures, qu’il avait été soldat.

–Qu’y a-t-il, maître Jérôme? demanda Raoul.

–Monseigneur, c’est une lettre qu’on vient d’apporter.

Raoul la parcourut rapidement, et ses traits exprimèrent tout à coup un étonnement profond.

–C’est bien; laissez-moi, dit-il.

Dès que son hôte fut parti, Raoul déboucla son épée, ôta son chapeau et se mit à arpenter la chambre avec une grande préoccupation.

–Monsieur le chevalier oublie qu’il a un rendez-vous pressé, fit observer Yvon.

–Tu te trompes, mon ami: M. de Saligny a quitté Paris. Il m’informe par cette lettre qu’en rentrant chez lui hier soir, il a trouvé un ordre qui lui enjoignait de partir à l’instant pour Dunkerque; mais il ajoute que ce n’est que partie remise.

La figure d’Yvon s’épanouit. Il descendit auprès de Jérôme et, sous prétexte de commander le déjeûner, il fit bavarder longuement l’aubergiste, que ses fréquentes relations avec les gentilshommes de province avaient mis au courant des moindres bruits de cour. De ces renseignements, qu’Yvon transmit aussitôt à son maître, il résultait que le maréchal de Villeroi était un homme vaniteux, acariâtre, vindicatif, peu aimé des courtisans qui le jalousaient, encore moins des soldats qui manquaient de confiance dans ses talents militaires.–

M. de Nogaret, au contraire, était très-estimé de tous. Quant à la comtesse, elle était la confidente et l’amie de Mme la Dauphine. Or, Louis XIV et Mme de Maintenon elle-même avaient pour la duchesse de Bourgogne une tendresse et une indulgence aveugles. Aussi, vers deux heures, Raoul se rappela qu’il avait promis une visite à Mme de Nogaret, et se rendit à son hôtel.: ’

Il lui fut facile de remarquer, à l’empressement des domestiques, que l’aventure de la nuit précédente était parvenue jusqu’aux oreilles de l’antichambre. Une charmante soubrette lui servit de guide et l’introduisit dans un ravissant boudoir.

Quelques minutes après, survint la comtesse dans un élégant déshabillé.

Raoul s’inclina profondément.

–Enfin, vous voilà! s’écria-t-elle en l’apercevant. Asseyez-vous, et causons. Vous êtes sans doute à Paris pour y trouver un emploi, car je ne suppose pas que ce soit pour y manger paresseusement vos revenus?

–C’est vrai, madame.

–Aussi j’ai ce matin même demandé une audience à Mme la Dauphine, qui a daigné me faire dire qu’elle me recevrait demain, moi et mon protégé.

–Vous êtes réellement trop bonne, madame.

–A propos, interrompit Mme de Nogaret, votre rencontre de ce matin n’a pas eu de suites fâcheuses?

Raoul fit part à la comtesse de la lettre que lui avait adressée le baron de Saligny. Puis il s’informa de la santé du comte.

–Il est blessé à l’épaule; mais ce n’est pas dangereux, répondit la comtesse.

–Et vous-même, madame, êtes-vous parfaitement remise des émotions de cette nuit?

–Grâce à vous, chevalier, Dieu merci!

–Mais comment cet accident vous est-il arrivé?

–C’est vrai, je ne vous l’ai pas dit encore. Figurez-vous que nous revenions, le comte et moi, de l’hôtel du maréchal, commença Mme de Nogaret. J’étais dans ma chaise, et le comte marchait à la portière, lorsqu’un des brancards vint à se rompre. Nous étions si près de l’hôtel, que nous résolûmes de continuer la route à pied. Je n’étais pas encore remise de la secousse que j’avais ressentie, et nous avions fait à peine cent pas, lorsque nous fûmes attaqués à l’improviste par ces bandits. En un clin d’œil mes valets prirent la fuite. Mon mari avait été blessé avant même d’avoir pu tirer son épée. Pourtant il réussit à dégainer, et, me faisant un rempart de son corps, il tenait assez médiocrement tête aux assaillants lorsque vous êtes survenu fort à propos pour lui et pour moi. Eh! mais j’y songe à mon tour. comment se fait-il qu’ayant quitté l’hôtel du maréchal à onze heures, vous vous soyez trouvé sur notre route à une heure du matin?

–C’est encore le hasard qui en est cause, madame la comtesse.

–Voilà un hasard fort occupé, fit observer Mme de Nogaret.

–C’est cependant lui, répliqua Raoul, qui, après m’avoir promené à l’aventure dans les rues de la capitale, m’a fait retrouver mon chemin dans la personne d’un mousquetaire aux trois quarts ivre, dont la compagnie était logée au Louvre et qui m’a servi de guide.

–Alors, conclut gaîment la comtesse, béni soit le hasard, et à demain, chevalier.

Raoul se retira enchanté.

VIII

Table des matières

En rentrant chez lui, il était très-préoccupé. Il se rappelait quels sourires moqueurs son costume avait provoqués la veille. Décemment il ne pouvait pas se présenter chez la Dauphine dans une tenue semblable. Il fit venir un tailleur, qui s’engagea à lui fournir pour le lendemain matin un habit plus convenable.

Par miracle il tint parole. Raoul lui-même fut stupéfait du changement qui s’était opéré dans toute sa personne.

Il allait atteindre sa dix-neuvième année; mais les exercices violents auxquels il s’était livré dès la plus tendre enfance avaient donné à toute sa personne un développement et une force qui, sans exclure l’élégance des formes, l’avaient fait homme avant l’âge. Sa taille élevée et bien prise, ses membres robustes, aux attaches fines et aux extrémités aristocratiques, dénotaient une agilité peu communes.

Sa tête couverte d’une forêt de cheveux blonds, sa peau blanche et transparente, l’ovale parfait de son visage, eussent pu paraître légèrement efféminés, si ses grands yeux noirs et ardents, surmontés de sourcils également noirs, n’avaient donné à sa physionomie un caractère de virilité et de courage incontestable.

Le nez un peu saillant, mais plein de finesse, et la bouche fraîche et fortement colorée dénotaient la passion; le bas du visage, légèrement accusé, trahissait une résolution inébranlable.

Ses larges épaules, sa poitrine développée, sa taille fine et bien cambrée, sa jambe aux contours harmonieux, son pied finement chaussé, révélaient la pureté de sa race.

Il portait avec élégance un costume de poulle de soie gris, à boutons d’acier. Ses manchettes et son jabot, préparés par la femme de Jérôme, étaient d’une fraîcheur et d’une beauté remarquables.

Lorsqu’il se présenta dans cette tenue chez la comtesse de Nogaret, celle-ci laissa échapper une exclamation qui vint chatouiller agréablement l’amour-propre du gentilhomme.

–Oh! mais vous voilà métamorphosé, chevalier! ne put-elle s’empêcher de dire.

–Je tenais à faire de mon mieux honneur à vos bontés, madame, dit-il en lui baisant la main.

–En ce cas, chevalier, je vous en fais compliment, car la nature aidant, vous les avez dépassées. Maintenant, si vous voulez bien me donner la main, nous irons à l’instant chez madame la Dauphine.

La comtesse et Raoul montèrent dans le carrosse qui les attendait. Les chevaux s’élancèrent impatients, faisant jaillir du pavé des myriades d’étincelles. Dix minutes après, l’on arrivait.

La comtesse, dès qu’elle parut chez la Dauphine avec son protégé, fut introduite sur le champ.

Raoul ne se connaissait pas lui-même. Il fut Jonc on ne peut plus déconcerté par le coup d’œil investigateur que jeta sur lui la Dauphine.

Cet examen fut sans doute à l’avantage du chevalier, car la Dauphine jeta un regard significatif à la comtesse et laissa échapper un murmure approbateur.

–Est-ce là, demanda t-elle, le sauveur dont vous m’avez parlé, ma chère amie?

–Oui, madame.

–Et vous voudriez reconnaitre le service que vous a rendu ce gentilhomme?

–C’est mon désir le plus cher, dit la comtesse avec vivacité, et aussi celui de M. de Nogaret, s’empressa-t-elle d’ajouter.

Eh bien! voyons, monsieur, dit la Dauphine en s’adressant à Raoul, que peut-on faire pour vous?

–Je serai toujours trop honoré de ce que Votre Altesse daignera faire pour le plus humble de ses serviteurs.

–Vous excuserez mon ignorance, reprit la Dauphine; mais je suis de la maison de Savoie et ne connais pas très-bien la noblesse de France. A quelle famille appartenez-vous?

–Je me nomme Raoul de Penhoël, et j’appartiens à la noblesse bretonne.

–Et votre père était soldat?

–Il était mestre de camp.

–Et sans doute désirez-vous, comme lui, suivre la carrière des armes?

–Votre Altesse l’a dit. Ce serait le plus cher de mes vœux.

–D’après ce que m’a dit la comtesse, c’est sur le maréchal de Villeroi que vous comptiez pour faire votre entrée à la cour?

–C’est vrai, Votre Altesse.

–Et le maréchal vous a reçu.

–Froidement, c’est encore vrai.

–Mais ne craignez-vous pas de le désobliger en acceptant d’une autre ce que vous étiez venu lui demander?

–Je crois, n’en déplaise à Votre Altesse, que j’obligerais, au contraire, le maréchal. Et j’ajouterai que e je ne craindrai jamais de froisser M. de Villeroi en acceptant et en implorant les bonnes grâces de madame la Dauphine.

En disant ces mots, Raoul mit un genou en terre et s’inclina.

–Mais il est charmant, votre sauveur! glissa tout bas la Dauphine à la comtesse.

Puis s’adressant à Roul:

–Relevez-vous, chevalier; je serai heureuse de donner au roi, qui en a besoin, un loyal et dévoué serviteur de plus.

La Dauphine se dirigea ensuite vers un ravissant bureau de marqueterie qui se trouvait dans sa chambre, et y prit un papier scellé et signé qui se trouvait là.

–Voyons, dit-elle, qu’est-ce que cela? Ah! un brevet que j’avais promis à M. de Brissac. Que vois-je? Le nom est resté en blanc.

–Je supplie Votre Altesse de s’épargner tant de soins! dit précipitamment Raoul. Je ne veux prendre la place de personne, et je serais désolé..

–Bon! fit gaîment la Dauphine, M. de Brissac a le temps d’attendre. Je lui donnerai autre chose.

–Mais, madame.

La Dauphine, sans écouter les observations de Raoul, s’était assise devant son bureau.

–Vous vous nommez le chevalier Raoul de Penhoël, n’est-ce pas?

–Oui, madame.

Sans en vouloir entendre davantage, la Dause pencha sur son bureau, prit une plume et écrivit; puis, tendant à Raoul le brevet sur lequel elle venait de tracer le nom du gentilhomme:

–Ah! fit-elle, ce n’est pas si bien écrit que par ces messieurs du ministère; mais, ajouta-t-elle en souriant, c’est lisible.

Raoul parcourait avec égarement le parchemin qu’il avait sous les yeux; sa main tremblait; l’émotion lui coupait la parole.

Il allait se retirer, quand la Dauphine l’arrêta.

–Ce n’est pas tout encore, chevalier, reprit-elle. Si la comtesse vous a fait obtenir le brevet que vous emportez, je ne vous ai pas encore récompensé personnellement du service que vous avez rendu à la meilleure de mes amies. Voici donc une bourse de trois cents louis que je vous prie de vouloir bien accepter.

Et comme Raoul essayait de s’en défendre:

–Je l’exige, ajouta-t-elle. Un gentilhomme peut tout accepter d’une souveraine. Allez, et au revoir.

Le chevalier s’éloigna, entraîné par Mme de Nogaret. Il chancelait comme un homme ivre et croyait rêver. Il monta en carrosse auprès de la comtesse sans avoir pu dire un mot. Le grand air et la rapidité de la course lui rendirent enfin un peu de sang-froid.

–Oh, madame! s’écria-t-il, comment m’acquitter jamais envers vous?

–Vous plaisantez, chevalier. Vous oubliez donc que nous vous devons la vie?

–Oh! c’est en vain que vous essayez de me donner le change, madame. Le peu que j’ai fait ne méritait pas à beaucoup près ce que vous m’avez donné. Disposez donc de moi comme d’un esclave, car vous m’avez enchainé par les liens d’une éternelle reconnaissance, et tout mon sang vous appartient.

En ce moment les chevaux s’arrêtèrent devant l’hôtel de Nogaret. Raoul mit pied à terre et salua respectueusement.

N’oubliez pas le chemin de cet hôtel, cheralier, lui dit la comtesse.

–Mon cœur me le rappellera, madame, répondit le gentilhomme en se retirant.

IX

Table des matières

Huit mois s’étaient écoulés.

Pendant que Raoul réussissait à Paris d’une mare aussi rapide qu’inespérée, Marthe s’était étirée dans sa petite ferme de Saint-Sébastien.– Elle avait éprouvé de profonds regrets en quittant le château. En effet, quoique sa première en lance ne se fût pas écoulée dans cet immense jardin, au sein de ces murailles norcies qui témoignaient encore de l’ancienne splendeur des Penhoël, Marthe se figurait qu’elle y avait toujours habité. Les premières impressions de son enfance l’étaient effacées, tandis que survivaient toujours a ce naufrage de ces souvenirs les bontés de sa mère adoptive.

La mélancolie, qui s’était de bonne heure emparée d’elle, redoubla dans les premiers jours de son installation à Saint-Sébastien, quoique la vieille Brigitte, afin de la distraire, lui fit parcourir souvent son petit domaine.

Parfois l’image de Raoul parvenait à dissipe la tristesse à laquelle elle cédait involontairement mais elle se disait que Raoul l’oublierait sans doute au milieu des plaisirs de toutes sortes que Pari offre à la jeunesse. Cette pensée s’empara de son esprit, plus tenace et plus douloureuse, quand une lettre de son ami d’enfance vint lui apprendre de quelle étrange façon il avait conquis d’emblé son brevet de lieutenant.

–Cette fois, soupira Marthe douloureusement je ne le verrai plus.

Etait-ce l’amour ou l’amitié qui faisait ainsi battre son cœur? Elle l’ignorait elle-même, ou plutôt elle n’osait se l’avouer lorsque lui revenait et mémoire les déchirements qu’elle avait ressentis le jour où Raoul s’était éloigné. Parfois elle s’était surprise, depuis ce moment fatal, à souhaiter que son frère d’adoption ne réussit pas à Paris, ca alors il serait revenu au château vivre de cette vie libre et heureuse qu’ensemble ils avaient menée jadis.

Cependant elle n’aurait voulu pour rien au monde que Raoul se doutât de ce qu’elle ressentait. Aussi lui faisait-elle, dans chacune de ses lettres, un tableau touchant du bonheur tranquille au sein duquel s’écoulait sa vie.

Pour chasser les idées pénibles qui venaient l’assaillir, Marthe résolut de déployer toute l’activité dont elle était capable. Elle voulut surveiller en personne l’exploitation de la ferme qu’elle possédait, et s’acquitta de cette tâche difficile avec ne volonté et une intelligence qui ne lui firent jamais défaut.

Simple dans ses goûts, elle trouva le moyen, malgré les faibles ressources dont elle disposait, de faire le bien dans les limites restreintes du village qu’elle habitait. Depuis trois mois à peine elle y était installée, que déjà son nom était respecté et béni au fond des chaumières désolées que son sourire angélique était venu éclairer d’un rayon d’espérance.

Marthe, nous l’avons dit, avait été dépouillée de la fortune qu’elle devait posséder. Son père avait laissé quelques dettes; il s’était naturellement adressé aux membres de sa famille sur lesquels il avait cru devoir compter. Lorsqu’il mourut, ces parents dénaturés, sentant qu’ils n’avaient plus à craindre qu’un enfant, se jetèrent sur les biens dont elle devait hériter, et se les partagèrent sans vergogne. Chassée par eux de la maison où elle était née, Marthe, que Brigitte seule n’avait pas abandonnée à cette époque, était venue se réfugier à Saint-Sébastien. Ce fut là que la recueillit la bonté de Mme de Penhoël. Elle s’interposa entre l’orpheline et sa famille, et, grâce à elle, on consentit à laisser à Marthe cette ferme dont on allait la dépouiller encore.

Mais quand moururent les protecteurs de Marthe, quand Raoul partit pour Paris, la cupidité de cette famille insatiable se réveilla. Elle n’avait laissé à la jeune e fille qu’une masure et quelques arpents de terre, et elle la voyait aujourd’hui à la tête d’une maison coquette et d’un bienfonds de beaucoup agrandi, depuis six ans, par les soins de Mme de Penhoël. Restait donc à s’emparer de ce dernier asile, sans se soucier davantage de ce que deviendrait la pauvre orpheline.

C’est ainsi qu’un beau jour tomba un notaire de Nantes au sein de la tranquillité dont jouissait Marthe. On devinera sans peine combien elle fut surprise de cette étrange visite.

Le tabellion, sans se préoccuper de l’étonnement de la jeune fille, jeta autour de lui un regard investigateur qui semblait estimer d’avance les meubles qui garnissaient la chambre,

–Mademoiselle, dit-il en s’asseyant sans façon, je suis notaire royal à Nantes.

Marthe s’inclina, et fit un geste qui voulait dire clairement: «Je ne vous comprends pas.»

–Vous n’ignorez pas, mademoiselle, que monsieur votre père, en mourant, a laissé quelques dettes.

–Je l’ai ouï dire, en effet, par Mme de Penhoël, mais elle m’a dit aussi qu’on me les avait fait chèrement payer.

–On vous a trompée, mademoiselle; toutes les dettes ne sont pas encore acquittées.

–C’est impossible, monsieur;; Mme de Penhoël m’avait affirmé que je pouvais jouir en paix de ce qu’avait daigné me laisser ma famille, et que je ne serais plus en butte à aucune réclamation.

–C’est que Mme de Penhoël ignorait certainement l’étendue des obligations prises par feu monsieur votre père, répliqua le notaire.

–Enfin, monsieur, expliquez-vous, dit Marthe avec une certaine amertume.

–Je suis aujourd’hui chargé par un de mes clients, M. de Léradec, votre cousin, de vous réclamer une somme de vingt mille livres, prêtée par son père au vôtre.

–Combien y a-t-il de temps?

–Quinze années environ, et remarquez, insista le tabellion, que M. de Léradec ne réclame aucun intérêt.

–Mais cette somme a dû être remboursée par mon père avant sa mort.

–Ce n’est pas probable, mademoiselle, car le reçu signé de lui est encore entre les mains de mon client. Et, à moins que vous n’ayez entre les mains une quittance de somme égale faite par son père à une date postérieure. dit le notaire en regardant Marthe du coin de l’œil.

–Non, monsieur, non. Je n’ai rien de semblable, répondit Marthe avec égarement.

–En ce cas, mademoiselle, reprit le notaire, vous voudrez bien me dire à quelle époque vous comptez me payer cette somme dont j’ai le titre sur moi.

–Vous n’y songez pas, monsieur! Je n’ai pas le dixième de cette somme!

–Quoi! s’écria l’homme de loi flairant déjà de jolis bénéfices, vous ne pouvez pas payer?

–Non, monsieur, vous le savez bien.

–Je l’ignore, mademoiselle.

–Mais M. de Léradec le sait, lui.

–Il ne me l’a pas dit. Et puisque vous n’avez pas cette quittance.

–Je ne le crois pas, mais je la chercherai, je verrai.

–De sorte, continua notre homme sur un ton mielleur, que si d’ici à huit jours vous ne m’avez pas apporté ou bien la quittance ou bien la somme, je me verrai forcé d’agir selon les instructions que m’a données mon client.

A ces mots, il se leva et prit congé en s’inclinant avec un respect hypocrite.

Ce fut le coup de grâce pour Marthe. Elle feuilleta un à un les papiers que lui avait remis Mme de Penhoël et ne trouva rien.

X

Table des matières

Quinze jours se passèrent; Marthe n’avait plus entendu parler ni de cousin, ni de créance. Elle commençait à se tranquilliser, lorsqu’un matin descendit de cheval devant sa porte un gentilhomme suivi d’un laquais. Il entra sans façon dans la ’grande pièce du rez-de-chaussée, celle qui servait ’de chambre à Brigitte, et demanda Mlle Marthe de Cordouën. Tout en allant prévenir sa maîtresse, la vieille servante ne cessait de regarder cet étranger avec défiance.

Quant à lui, il s’était campé sur le seuil de la porte et s’était mis nonchalamment à siffler un air de chasse.

Bientôt un pas lourd et cadencé se fit entendre sur l’escalier de bois. C’était Brigitte qui venait annoncer à l’étranger que Mlle de Cordouën allait descendre.

Quelques minutes après, Marthe se trouva face à face avec le gentilhomme.

–Ma chère enfant, dit-il, il est bon que vous sachiez d’abord à qui vous parlez pour que nous puissions nous occuper de l’affaire qui m’amène. Je suis le baron Arthur de Léradec, votre cousin.

Marthe comprit qu’il s’agissait des vingt mille livres réclamées par le notaire. Elle salua profondément.

–Je suis venu, reprit le baron, parce que j’ai pensé que, dans une affaire de cette nature, il valait mieux traiter directement que par l’intermédiaire, souvent pénible, d’un homme de loi.

–Je vous en remercie, mon cousin, dit froidement la jeune fille.

–Votre père, ma chère Marthe, était un peu dissipateur. Remarquez que je ne fais que répéter ce que m’a dit feu M. de Léradec, car vous le savez, je n’ai pas connu le vicomte de Cordouën. Cependant îl est conslant que son séjour à Paris, son train de maison, l’entraînèrent à des dépenses exagérées es qu’il fallut payer ensuite. C’est à sa famille qu’il s’adressa, et vous savez que sa famille ne lui refusa rien.

–Oh h! fit Marthe, je sais comment s’est comportée la famille de mon père. On me l’a dit.

Le baron comprit parfaitement la nuance d’ironie qui perçait sous l’interruption de la jeune fille, mais il ne voulut pas s’en apercevoir.

–C’est à cette époque, continua le baron, que votre père s’adressa au mien; telle est l’origine de cette dette de vingt mille livres que vous réclamait mon notaire.

–Écoutez, mon cousin. Je suis certainement convaincue que cette somme a dû être remboursée; mais je suis à ce point l’ennemie des procès, et je tiens surtout tellement à ce que la mémoire de mon père ne subisse aucune atteinte, que je suis toute prête, à défaut de la quittance que je n’ai pu trouver, à vous donner dès aujourd’hui un à compte de deux mille livres que j’ai là.

–Y pensez-vous, Marthe? Je ne veux pas emporter d’argent de chez vous la première fois que j’y viens, s’écria le baron.

–Pourtant, rien n’est plus naturel. Sans cela, pourquoi y seriez-vous? demanda Marthe naïvement.

–Et si c’était pour vos beaux yeux, chère cousine.

–Je ne vous croirais pas, , répondit la jeune fille en souriant.

–Et vous auriez tort, mon enfant! dit le baron, se levant pour prendre congé. Aussi j’espère que vous me permettrez de venir vous voir de temps en temps. J’ai quelques affaires en ce pays, et serai heureux de renouer d’anciennes relations de famille.

–Quand vous voudrez, mon cousin, répondit Marthe en saluant gracieusement.

Le baron Arthur de Léradec sauta en selle et s’éloigna en faisant bruyamment caracoler son ch o val.

Il était venu chez Marthe pour s’assurer qu’elle était vraiment aussi jolie que son notaire le lui avait affirmé. Sans doute elle produisit sur lui une impression profonde, car son laquais l’entendit plusieurs fois répéter: «Elle est bien belle!»

Quant à Marthe, la première fois qu’elle vit Pierre Maroët, à qui elle avait fait part de ses inquiétudes, elle s’empressa de lui raconter quelle visite elle avait reçue, et ce que lui avait dit son cousin.–

–Allons, tant mieux, s’il est honnête, celui-là! se contenta de lui dire Pierre.

–Mais tu as l’air d’en douter?

–Je ne dis pas ça; seulement.

–Encore? fit Marthe impatientée. Eh bien! quoi? seulement…

–Seulement, il faudra voir! acheva Pierre.

Huit jours après, le baron de Léradec revint à Saint-Sébastien. Il fut encore aimable, mais peut-être un peu moins réservé que la première fois. Marthe le remarqua, mais ne s’en alarma pas. Cependant, à la troisième visite, le baron déclara franchement à Marthe qu’il l’adorait. Bientôt ses visites devinrent de plus en plus fréquentes, et les discours du baron s’animèrent de telle sorte qu’il devint impossible à Marthe de les supporter davantage.

Un jour enfin, à bout de patience, Marthe se leva frémissante, et la voix émue:

–Monsieur mon cousin, dit-elle, j’ai cru d’abord à une innocente plaisanterie de votre part; mais comme elle se prolonge au delà des limites que la convenance a tracées, je vous prie de vouloir bien m’épargner ces importunités blessantes.

–Quoi! c’est ainsi que vous le prenez?

–C’est vous qui m’y forcez, monsieur.

–Et comment résister à tant de charmes! soupira le baron. Tenez, Marthe, un baiser, un seul, et la paix est faite!

–Vous m’outragez encore, monsieur! dit la jeune fille indignée.

–Vous me le refusez, cruelle? Parbleu! je saurai bien le prendre!

Il s’élança sur Marthe qui voulut fuir; mais ses forces l’abondonnèrent: elle tomba.

A ce moment la porte s’ouvrit brusquement; c’était Pierre Maroët qui, d’un coup d’œil rapide, devina ce qui c’était passé et se planta résolument devant le baron.

Marthe s’était relevée; ce secours inespéré lui avait rendu son courage.

Elle foudroya son cousin d’un regard de mépris, et faisant signe à Pierre de s’écarter, elle montra du doigt la porte.

–Sortez, dit-elle d’une voix vibrante, et que jamais l’envie ne vous prenne de franchir le seuil de cette maison.

–A moins que l’épée de monsieur de Léradec ne veuille faire connaissance avec mon penbas, ajouta Pierre Maroët, et je crois qu’elle n’aurait pas beau jeu.

Le baron, désappointé, s’élança au dehors en blasphémant.

–Ah! je reviendrai ici malgré vous, s’écria-t-il d’une voix irritée.

Et il disparut au galop furieux de son cheval.

Cette fois, Marthe crut devoir, pour la première fois, réclamer du chevalier de Penhoël la protection qu’il lui avait jurée.

XI

Table des matières

Depuis six mois déjà, Raoul remplissait à la cour des fonctions de lieutenant des gardes du corps. Il avait reçu de Marthe plusieurs lettres, à travers la mélancolie desquelles semblait percer la plus humble, mais la plus douce félicité. De son côté, il avait souvent écrit a la compagne de son enfance, et à mesure que ces lettres étaient parvenues à la jeune fille, elle avait cru remarquer que le style en était plus animé, les expressions plus caressantes, les phrases plus chaleureuses. Raoul avait osé lui parler de son amour, mais elle avait gardé pour elle ce secret précieux, et n’avait voulu le communiquer à personne. A ses heures de découragement, elle relisait cette lettre unique, la dernière, dans laquelle Raoul avait osé prononcer pour la première fois ce mot si doux, si court, et pourtant si gros de mystères: «amour.»

Marthe, tout entière au bonheur qu’elle ressentait, ne cherchait pas à s’expliquer comment le cœur de celui qu’elle aimait avait osé parler. Elle se sentait aimée; elle ne raisonnait pas: elle rayonnait.

Quelle série d’événements avait désillé les yeux du jeune lieutenant? C’est ce que nous allons expliquer.

Pénétré de reconnaissance envers la comtesse de Nogaret, Raoul aurait été bien ingrat s’il ne se fût pas montré un des visiteurs les plus assidus de la comtesse. De son côté, elle le voyait avec plaisir, avec trop de plaisir peut-être, car Raoul crut lire un jour dans les yeux de sa protectrice quelque chose de plus tendre que l’amitié sincère dont il était animé.

Cette découverte le rendit plus réservé. Loin que son amour-propre en fût flatté, le jeune lieutenant résolut de s’assurer que cette crainte était fondée et de fuir ce nouveau danger. Il lui semblait d’ailleurs qu’il n’y avait au monde qu’une femme capable de lui inspirer de l’amour: c’était Marthe.

La comtesse était belle, il est vrai, mais elle était mariée, et Raoul croyait encore naïvement qu’on ne pouvait aimer qu’une fois. Donc il se souvint combien Marthe était gracieuse, combien étaient doux et veloutés ses regards, combien sa bouche était rose et ses dents blanches. Aussi, lorsqu’il acquit la certitude d’être aimé de la comtesse, il devint plus expansif et plus tendre dans les lettres qu’il adressait à Marthe, jusqu’à ce que, son amour grandissant chaque jour, il osa lui en faire l’aveu.

Pourtant, ce premier écueil qui se dressait sur sa route et qu’il essayait d’éviter n’était rien en comparaison des nouveaux dangers qui le menaçaient.

Il n’avait pas revu le maréchal de Villeroi, qui était allé passer quelques mois dans ses terres, et n’avait reçu de lui aucune réponse à la lettre qu’il lui avait remise. Cela ne l’inquiétait guère du reste, car la comtesse de Nogaret lui avait juré que ses bienfaits ne s’arrêteraient pas là, et la Dauphine, que les devoirs de sa charge le mettaient à même de voir fréquemment, lui avait souri avec une bienveillance particulière

Il était un jour de service dans les appartements intérieurs du roi, lorsqu’il entendit retentir de furieux éclats de voix. Il s’avança pour connaître la cause de ce bruit incompréhensible en pareil lieu, et aperçut un de ses gardes qui venait le chercher.

–Quel est ce bruit? demanda-t-il.

–Lieutenant, c’est un gentilhomme qui veut à toute force pénétrer auprès de Sa Majesté.

–Mais la consigne le défend.

–Parbleu! Mon camarade ne cesse de le lui répéter, mais il ne veut rien entendre.

–C’est ce que nous allons voir! fit Raoul d’un ton menaçant.

Et il pénétra dans l’antichambre.

Il aperçut tout d’abord le garde qui avait résolument croisé la baïonnette devant le gentilhomme récalcitrant; puis il leva les yeux et reconnut devant lui, l’œil étincelant, la face enluminée par la colère. qui?… le maréchal de Villeroi!

Celui-ci n’eut pas plutôt aperçu Raoul qu’il s’écria:

–Enfin! voici donc l’officier que j’ai fait demander!… J’espère, monsieur, continua-t-il en s’adressant à Raoul, que vous punirez sévèrement l’audace de cet homme.

–Pardon, monsieur le maréchal, cet homme est garde du corps, et tous les gardes sont gentilshommmes, fit observer Raoul. Ensuite, si j’ai à le punir, j’espère que vous daignerez me dire pourquoi.

–Comment, monsieur, voilà dix minutes que l’on me fait attendre dans l’antichambre, moi, le maréchal de Villeroi!

–Sans doute, répliqua Raoul, puisque la consigne est de ne laisser entrer personne.

–Mais cette consigne n’est pas faite pour moi!

I–Elle est la même pour tous, monsieur le maréchal, et fussiez-vous Mgr le Dauphin que vous ne passeriez pas.

r–Eh quoi! vous aussi? s’écria le maréchal en bisant du haut de sa vanité le téméraire lieutenant.

Tout à coup ce regard s’arrêta sur le visage de Raoul. Il parut chercher un instant dans ses souvenirs, puis il haussa les épaules et laissa échaper un sourire de pitié.

–Mais je vous reconnais, mon lieutenant! fit-avec mépris; c’est vous qui, chez moi… il y a quelque temps.

–C’est moi, oui, monsieur le maréchal

–Il paraît que vous avez fait fortune à Paris depuis votre arrivée, dit le maréchal d’un ton moqueur. Allons, reprit-il avec hauteur, c’est assez discuter, monsieur. J’ai d’importantes nouvelles à communiquer à Sa Majesté; il faut que je lui parle sur l’heure. Ainsi, continua-t-il en s’avancant d’un air superbe de fierté, qu’on fasse place! Raoul écartant de la main le garde qui se trouvait entre lui et M. de Villeroi, tira froidement son ée.

–Sur ma parole de gentilhomme, monsieur, t-il en se plaçant résolument devant le maréchal, si vous faites un pas, vous êtes mort!

Le maréchal s’arrêta et sortit brusquement en puissant échapper de menaçantes imprécations.

XII

Table des matières

Yvon, pour se distraire, avait de son côté noué quelques relations.

En première ligne, au nombre des amis qu’il s’était créés, figurait Jérôme l’hôtelier, qui avait pour cousin un garçon bleu, c’est-à-dire un laquais chargé du service intérieur de la chambre du roi. On avait appris par ce cousin que Sa Majesté avait daigné remarquer le jeune lieutenant aux gardes du corps, et qu’il avait félicité le capitaine de l’excellent choix qu’il avait fait en s’attachant ce gentilhomme. Louis était même allé jusqu’à vanter la jolie figure et l’air martial du jeune officier.

Là ne s’étaient pourtant pas bornées les relations d’Yvon. Son maître était militaire; Yvon avait soif de se faire voir et de se lier avec des militaires. Ce fut alors qu’il songea au brigadier Lamoureux, qu’il se dirigea vers le Louvre et demanda le mousquetaire.

–Mon sauveur! s’écria le brigadier en l’apercevant.

Yvon fut forcé de subir les accolades chaleureuses de son nouvel ami, et d’accepter séance tenante le verre de mâcon que crut devoir lui offrir le brigadier. La connaissance fut bientôt faite. A force de fréquenter le mousquetaire, Yvon finit par se dégrossir et perdit insensiblement cette roideur jacobite qu’il avait apportée de la Bretagne.

Le brigadier paraissait fier de son élève, bien qu’il ne cessât de lui reprocher son excessive timidité, mais il ne désespérait pas de le former.

En peu de temps, Yvon avait été à même d’apprécier l’excellent cœur de Lamoureux. Aussi leur amitié ne s’était-elle pas refroidie un instant depuis qu’ils s’étaient rencontrés.

Grand fut l’étonnement d’Yvon de voir un beau jour venir à lui le brigadier Lamoureux grave, la tête basse et tordant sa moustache, ce qui était chez lui l’indice du plus profond embarras.

Chose plus étonnante encore, Lamoureux, qui n’était pas de service, avait tout son sang froid. C’était deux jours après l’étrange scène faite par le maréchal de Villeroi dans l’antichambre de Sa Majesté, vers le commencement de février1712.

–Quel sérieux! s’écria Yvon en souriant. Venez-vous donc d’enterrer la dernière bouteille?

–Non pas, fit soucieusement le brigadier. Il s’agit de bien autre chose, mon cher!

–Parlez, dit Yvon; vous m’effrayez.

–Il y a bien de quoi, dit Lamoureux. Ecoutez. Hier, j’étais de service dans les jardins réservés du palais. Il ne faisait pas très-chaud, et je me hâtais de relever les sentinelles lorsque je vis se diriger de mon côté deux personnages haut places, à en juger par leur costume. L’un s’exprimait avec beaucoup d’animation; on le devinait aux gestes énergiques dont il accompagnait son discours; l’autre marchait les yeux fixés à terre, écoutant attentivement celui-là. Je le reconnus bientôt: c’était le roi.»

–Peste! murmura Yvon, ceci vient de haut.

–Bientôt, poursuivit le brigadier, Sa Majesté arriva à dix pas de moi, et, dans le personnage à la conversation si animée, je reconnus le maréchal de Villeroi.

Cette fois Yvon prêta avidement l’oreille.

–Je raprochai militairement mes deux talons, continua Lamoureux; je présentai les armes et je demeurai immobile. Ni le roi, ni le maréchal ne parurent s’apercevoir que j’étais là. Tout à coup le roi s’arrêta.

–Et qui donc était de service avant-hier? demanda-t-il au maréchal.

–Votre lieutenant aux gardes du corps, Sire.

–Le chevalier de Penhoël, je crois?

–Lui-même, Votre Majesté.

–Mon pauvre maréchal, dit le roi, je suis désolé de ce qui est arrivé; mais je ne puis réprimander un de mes officiers qui s’est scrupuleusement acquitté de son devoir.

–Votre Majesté ne m’a pas compris, répliqua le maréchal. Ce n’est pas là ce dont je me plains; mais cet officier a accompagné ce refus de paroles tellement blessantes, que j’ai résolu de m’adresser à votre souveraine justice pour avoir raison de cet oubli des convenances de la part d’un soldat vis-à-vis d’un gentilhomme que vous avez daigné élever vous-même à l’une des plus hautes dignités du royaume.

–C’est bien, maréchal; j’aviserai, répondit Sa Majesté. Ici, le roi reprit sa promenade, et je perdis la suite de cette conversation, acheva Lamoureux.

–Je vous remercie, brigadier, fit Yvon en lui serrant la main. Je vais transmettre à M. le chevalier les renseignements que vous êtes venu m’apporter.

Yvon monta dans l’a appartement de son maître, à qui il fit part des craintes que lui avait inspirées Lamoureux. Raoul soupira tristement, mais ne sembla pas partager les appréhensions de son serviteur.

–Ainsi, demanda celui-ci, monsieur le chevalier ne compte rien faire?

–Eh! que veux-tu que je fasse? N’ai-je pas pour moi ma conscience et la certitude d’avoir rempli mon devoir?

–Sans doute! mais cela ne suffit pas toujours.

–Que faut-il de plus, à ton avis?

–Je n’oserais pas me permettre de donner un conseil à M. le chevalier; mais il me semble que lorsqu’on a des amis, il est bon de s’en servir, et je suis convaincu que si vous alliez tout raconter à Mme de Nogaret; elle s’empresserait de faire intervenir Mme la Dauphine auprès du roi.

–C’est ce que je ne veux pas, morbleu!

–Cependant.

–Assez! dit Raoul d’un ton péremptoire. Il est inutile de fatiguer la comtesse de détails puérils. Je me sens fort de mon droit et ne crois avoir besoin de personne pour me défendre. Laisse-moi, ajouta-t-il avec impatience.

Yvon disparut, quitta l’hôtel et pressa le pas comme un homme qui se dirige vers un but qu’il lui tarde d’atteindre.

Deux minutes après, il frappait à la porte de l’hôtel de Nogaret.

Yvon y était connu, car plusieurs fois il y avait été envoyé par Raoul, dans les derniers temps surtout. Il s’était aperçu que son maître paraissait fuir les occasions d’y retourner; mais il ne comprenait pas pourquoi. La comtesse avait fait à diverses reprises prier le lieutenant de venir passer la soirée chez elle, et Raoul, prétextant les nécessités de son service, une invitation antérieure ou– même une indisposition, avait refusé de s’y rendre.

–Eh bien! s’était dit Yvon, puisqu’il ne veut pas y aller, j’irai pour lui.

La comtesse le reçut avec affabilité. Elle apprit alors de sa bouche l’altercation qui s’était élevée entre Raoul et le maréchal, et la conversation que celui-ci avait eue la veille avec le roi.]

–J’ai pensé, dit Yvon, qu’il était urgent de prévenir les effets de cette fureur vindicative. j Voilà pourquoi j’ai pris sur moi de venir à l’ insu de M. le chevalier. Il a prétendu qu’il ne voulait pas pour si peu de chose recourir à vos bontés; qu’il était fort de son droit, et qu’il saurait bien se défendre lui-même.

–Et tu as bien fait, mon ami. Tiens, voilà pour toi, dit la comtesse en lui tendant une bourse.

–Surtout, fit-il, n’allez pas dire à M. Raoul que je l’ai trahi!

–Ne crains rien. Je verrai la Dauphine aujourd’hui même. t’

–Oh! madame, que vous êtes bonne, et que je vous remercie! s’écria Yvon enthousiasmé.

Yvon sortit radieux et regagna l’hôtel de l’Arbre-Sec.

Comme il arrivait à la porte, un officier s’y arrêait et descendait de cheval.

–Monsieur le chevalier Raoul de Penhoël, lieutenant aux gardes du corps? demanda-t-il.

–Suivez-moi; je vais vous conduire, dit Yvon, fort intrigué, en lui montrant le chemin.

L’officier jeta la bride de son cheval aux mains de Jérôme et disparut derrière Yvon.

Arrivé au premier étage, celui-ci ouvrit la porte et introduisit l’officier. Raoul se leva pour le recevoir.

–Ordre du roi! fit laconiquement l’officier en tendant à Raoul un pli cacheté.

Et il se retira en saluant militairement.

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16 января 2025
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260 стр. 1 иллюстрация
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4064066330408
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