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Maurice Griveau
Histoire esthétique de la nature

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066336721
Table des matières
Le règne animal
Passage de la flore à la faune. — L’apparition de la laideur. — Classification du laid
Le laid anormal
Genèse du sentiment esthétique inspiré par les animaux Enquête sur l’enfant
Enquête sur l’enfant
Description des types animaux
Les Imperceptibles
Les Etoilés
Apodes et Polypodes
(Vers et Crustacés)
Les Polypodes (Crustacés)
Les Insectes
Les métamorphoses des Insectes et leurs mœurs
Classification des Insectes
Les abeilles
Les guêpes
Les fourmis
Mouches de galles, et insectes «insectophages»
Papillons de jour
Les «Microlépidoptères»
Mollusques
La Coquille
Variétés de Coquilles chez les Gastéropodes
LES VERTÉBRÉS
Vertébrés aquatiques
Classification des Poissons
Famille des Gades
Famille des Labres
Famille des Mulles
Famille des Spares
Famille des Vives
Familles des Sciènes et des Squammipennes
Famille des Scombres
Famille des Gobies, des Blennies et des Muges
Famille des Saumons
Famille des Perches
Famille des Esox
Familles des Cobites, des Silures et des Gaster osteides
Famille des Ganoïdes
Poissons vermiformes
Poissons plats ou «foliacés»
Batraciens
Reptiles Sauriens
Reptiles Ophidiens
Reptiles Chéloniens
Vertébrés aériens
Reproduction
Classification
Rapaces diurnes
Rapaces nocturnes ou «Crépusculaires»
Oiseaux plongeurs
Grands voiliers de mer
Les Echassiers (paludéens)
Les Coureurs
Les Impennes
Conclusion

Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires numérotés de I à X sur papier de luxe, hors commerce.
Cliché Archives photographiques, Paris

Le règne animal
Table des matières
Passage de la flore à la faune. — L’apparition de la laideur. — Classification du laid
Table des matières
EN passant de la flore à la faune, le naturaliste constate un progrès; l’esthéticien note, au contraire, — au moins momentanément, une déchéance. Cela vient d’un contraste assez singulier entre la vie qui monte et qui s’étend, tout de suite, et l’élégance des contours qui décline. Ces massifs de verdure bien ajourés, partout présents à notre vue, ces feuillages légers, harmonieux de forme et de voix tout ensemble, ces attitudes gracieuses ou fières de fleurs qui se penchent, de tiges qui se dressent ou s’enroulent, le parfum de ces fleurs, l’arôme et la saveur des fruits, l’ombre même qui s’épand de là pour nous défendre du soleil, — tout concourt à faire de la flore une sorte de paradis matériel... A ce point que, nous promenant sous les arbres, et détachant les corolles pour un bouquet, il ne nous vient pas vite à l’idée que ces choses si décoratives soient des êtres occupés de vivre, en définitive, ou des organes dont le jeu perpétue la vie, rien que la vie.
Tandis que la faune, elle, dès ses débuts, nous apparaît monstrueuse, — et je dirais presque infernale. Au moins peut-on dire, sans hyperbole, qu’il survient là comme une école réaliste, dénonçant les actes vitaux essentiels sous un jour suspect et fâcheux: les fonctions digestives ou respiratoires, à peine soupçonnées dans ces jolies palmes ou pennes foliaires, s’exercent désormais au prix d’instruments disgracieux, de viscères, — si sordides et répugnants que leur évasion fortuite hors de peau devient effroi, presque scandale. Les secrétions ne sont plus ici des arômes; et rien, dans le règne animal, qui corresponde aux nectars, aux essences odoriférantes et balsamiques. Dès lors, une pudeur, naissant avec l’horreur, a souci, dirait-on, de masquer tous les rouages et les rôles fondamentaux de la vie; les fonctions qui conservent cette vie, l’entretiennent, n’osent plus se manifester au grand jour; non plus, a fortiori, celles qui doivent la perpétuer: plus de feuille qui s’étale; plus de fleur qui s’épanouisse; mais des appareils d’aération, de fructification bestiale qui s’invaginent, suivant la langue des savants, c’est-à-dire qui rentrent au dedans, se cachent sous un repli d’épiderme.
Problème saisissant, — qui ne figure pas, néanmoins, sur la liste officielle des problèmes. Moi le premier, peut-être, je l’aborde; je me demande, au seuil de la faune, ce qui change les couleurs, naguère encore tout idéales, du tableau, — et comment s’introduit le laid parmi tant de grâce.
Le LAID, — c’est bientôt dit. Mais il faut s’entendre sur ce mot. Car, sous son apparence unitaire, il cache une multiplicité surprenante. Comme vous l’allez voir, il n’exprime pas un fait définitif, immuable, mais toute une série graduée. Le laid comporte des degrés, et des modes; il est susceptible d’une classification.
Et d’abord, le laid s’offre sous deux aspects très distincts: il est normal — ou anormal. — Un hippopotame, aussi bien venu que vous le voudrez, aussi sain, aussi léché que possible par ses parents, n’est pas «joli», vous en conviendrez. Non plus, une araignée, fût-elle de l’espèce qu’on appelle, de son nom savant, «Epeire diadème »... Non plus, un singe, et le mieux doué d’entre les singes... Voilà le laid normal.
Comparé, d’autre part, au pur-sang qui sort de nos haras, avec ses prunelles de feu, ses jarrets d’acier, sa crinière et sa queue soyeuse, le cheval de fiacre fourbu, l’œil terne et la tête pendante, fait piètre figure. Ce n’est plus un «coursier», c’est une «haridelle» ; — et pourtant, c’est toujours, en somme, un cheval. Voilà le laid qui doit se qualifier d’anormal.
Arrêtons-nous, d’abord, au laid «normal». Je sais bien qu’on peut dire, à la rigueur, un beau singe, un magnifique hippopotame, une superbe araignée... Je connais la distinction des philosophes entre le beau «générique» et le beau «spécifique» : tout être est beau, déclare-t-on, s’il réalise intégralement le type, et l’idéal de sa race. D’accord; mais faut-il encore reconnaître que s’il existe des individus laids dans une race belle, il se trouve aussi des races laides dans une tribu, — des tribus laides dans une famille, — enfin des familles moins douées, esthétiquement, que d’autres, dans l’ensemble du règne animal.
Vous dites que la beauté d’un individu consiste strictement à reproduire l’idéal de l’espèce (idéal, dans le sens d’idée, de plan préconçu). — Soit; mais n’est-il point, à ce compte, un idéal infime, au même titre qu’un sublime? Le charbon peut atteindre la perfection; c’est la perfection du charbon. Le diamant possède une perfection supérieure.
Que si vous dressez l’échelle des perfections animales, j’aurai le droit d’inscrire, sur les échelons les plus bas, le mot laideur, tout comme j’écrirais, à la limite des états physiques du sol, le mot de boue. Le philosophe a besoin, parfois, de laisser ses subtilités, et de parler comme tout le monde.
Remettant à plus tard l’étude du laid «anormal», résultat, toujours individuel, d’ailleurs, soit de monstruosité, soit de maladie, je m’occupe aussitôt de la laideur normale; et d’emblée, j’y reconnais des espèces et des variétés fort nombreuses.
Et tout d’abord, ce laid normal, qui est de règle en la Nature, il se manifeste au regard, — ou se cache; il est patent, — ou latent. Vous verrez, d’ailleurs, que, d’une manière ou de l’autre, il n’en est pas moins compatible avec la beauté.
Le laid que je qualifie de «patent», peut être permanent, définitif, — ou bien temporaire et d’existence transitoire; — il peut, au premier cas, s’accompagner du beau; il peut, au second, en être suivi. Ce n’est donc pas un vice irrémissible. Je m’explique.
Un animal adulte, que la Nature adapte à des milieux infimes ou bien exceptionnels subit, par là-même, une série de déformations, lesquelles sont logiques, et régulières. Il nous semble laid, justement, parce qu’il est bien adapté au milieu. En effet, ce dernier étant bas, le rabaisse: exemple d’idéal relatif, et sans gloire. Nombre d’animaux s’offrent, sous ce rapport, comme des modèles. Parmi les Mammifères, je citerai le type pachyderme; soit le porc, ou pourceau, — et, parmi les Oiseaux, le pingouin. Ce dernier se distingue surtout par l’excès de tissus adipeux, qui fait de son ventre un magasin de graisse: trait d’accommodation merveilleuse aux climats polaires, — mais, en même temps, trait de disgrâce et de déchéance esthétique. On admire la prévoyance du Créateur, en cette occasion, tout en préférant, à bon droit, la mouëtte légère qui vole si gracieusement, en rasant les vagues.
Or le pingouin, masse de chair emplumée lourdement, — capitonnée, plutôt, de duvet, non pas aptère, absolument, mais — ce qui est pis, — portant des sortes de moignons qui nous font regretter les ailes, — il est, ce palmipède obèse, définitif; tel il est, tel il restera. — D’autre part, l’adaptation, chez lui, étant complète (je n’ose dire «parfaite»), sa laideur embrasse le corps tout entier; elle est totale.
Tournons-nous, à présent, du côté du Soleil levant. Voici le flamant, au plumage tout rose, du ton d’une aurore orientale. Mais voilà : c’est un échassier, c’est-à-dire un oiseau de marais; aussi ses pattes sont-elles allongées démesurément. — je veux dire: hors de la mesure de nos yeux; car elles sont conformes au mode d’existence. Je le définirais, le flamant: beau plumage sur laid quillage... N’allez point penser ici que je blâme; faut-il donc répéter qu’il y a laideur et laideur? Celle-ci, notez-le bien, n’est que partielle; elle affecte les jambes et laisse indemne le reste du corps; en effet, le milieu déformant n’est plus ici l’air froid enveloppant tout l’être, mais le sol, seulement, qui s’enfonce, et qui fait foncer.
Couple de flamants.

Or si, de ce flamant, encore critiquable par endroits, je passe à des types jugés parfaits, auxquels l’idéaliste le plus pointilleux ne trouverait rien à reprendre, voici qu’en cet impeccable extérieur se découvre une dissonance. Eh oui! l’harmonie la plus achevée, dans les contours comme dans les sons, n’est pas absolue. Dans un être que nous proclamons beau, d’un cri, sans restriction, tel le paon, la colombe, l’algazelle du Sénégal, c’est l’ENSEMBLE qui nous prend d’emblée, et nous garde; car le détail n’est pas toujours, en soi, parfait; même, il ne peut l’être, absolument, puisque l’animal a des fonctions, en somme, à remplir; or, parmi tant de rôles organiques, s’il en est de supérieurs, — de grands premiers rôles, il en est d’autres subalternes, et même infimes. Les pattes des plus séduisants voiliers sont à leurs plumes, un peu, ce que les racines, sèches et parcheminées, sont aux fleurs.
Aussi la distinction s’impose impérieusement, pour notre Esthétique, d’une adaptation aux milieux, — et d’une adaptation aux fonctions. Vous pressentez que la seconde sera moins pressante que la première, et plus tolérante pour la plastique; car, dans un milieu tempéré, l’acte fonctionnel se tempère; l’animal n’a plus à s’engoncer de grossières fourrures, ou de duvets touffus, à s’alourdir de pannes graisseuses, à s’étirer les jambes en échasses... Mais il lui reste à vivre, après tout; et manger suppose une mâchoire, un bec; — marcher, des doigts et des ongles, — guerroyer, des cornes, des aiguillons, des ergots. — Je sais bien que de tout cela, la Nature tire, quand elle veut, des ornements. Il n’en est pas moins vrai qu’on s’éprend surtout, chez l’Oiseau, des ailes; des yeux, de l’encolure et de la crinière chez le cheval; enfin, chez l’animal humain le plus achevé, chez la femme, seuls, des juges sensuels ou de mauvais goût s’arrêtent aux parties du corps que dissimule, — non sans profonde raison, et nécessairement, — le costume. — J’ajoute même: esthétiquement, car à mes yeux, le nu, ce culte des âmes païennes, reste insuffisant, comme indigent, et pénible à fixer.
La «Tête de Cire» du Musée de Lille.
Cl. Revue Encyclopédique, Larousse.

Sous l’évidente hiérarchie des régions du corps et des traits du visage, est une échelle de fonctions. Si déjà le visage, dans le type humain, prime tout le reste, — en ce visage lui-même, les lèvres — aussi charmantes qu’on voudra, — le nez aux lignes les plus pures, la volute la plus harmonieusement enroulée des oreilles, — tout cela se subordonne, en beauté comme en rôle vital, aux yeux, «miroirs de l’âme», faits pour voir — et faits aussi pour être vus.
Quel intérêt on prend à suivre ainsi l’Adaptation dans sa marche, ou dans son essor, si l’on veut: d’abord tyrannique, puis de plus en plus douce, et souple dans sa discipline; déformant d’abord, pour conformer ensuite; faisant des ventres de pingouins, puis des joues d’enfants, — des pattes grêles de flamants et des jambes fines de chevaux.
J’étais donc bien fondé d’admettre des degrés pour le laid, qui, lors même qu’il est manifeste et définitif, s’atténue, du tout à la partie, jusqu’à devenir, en quelque sorte, le commensal du beau. Dès lors, on ne l’aperçoit plus; il se fond dans l’ensemble, et la symphonie d’un beau corps en utilise, en quelque sorte, les dissonances pour réaliser ses cadences, ses mouvements de lignes nécessaires. Notez donc ceci, que la dissonance, en Plastique, autant qu’en Musique, n’est qu’un état d’équilibre instable. Instabilité nécessaire, sans laquelle rien ne serait en somme, réalisé, tout dormirait dans le néant de l’équilibre stable, indifférent, stérile. Pour qu’un mouvement sonore, ou générateur de contours, s’accomplisse, il faut que l’équilibre, d’abord, soit rompu: le coup de balance est fatal; seulement, les grandes oscillations du début, atteignant les pôles extrêmes, vont se restreignant toujours davantage; l’écart excessif de la vie perd de son amplitude; il ne cesse pas: ce serait l’inertie, le néant des formes; il se fait seulement plus mesuré : c’est un «minimum favorable». Cette idée d’oscillation plastique justifiait déjà la variation dans le règne végétal, à peu près intégralement harmonieux. En celui, plus tourmenté, des animaux, elle justifie la variation autrement hardie, — même, à ses débuts, téméraire. L’être, en progrès d’organisation, de sensibilité, de conscience intime de soi, devient plus impressionnable aux forces extérieures. L’ambiance retentit davantage sur un organisme moins passif, et qui réagit énergiquement. Alors se manifestent ces excès de croissance — ou ces atrophies — qui nous scandaliseraient peut-être, sans l’attente, et le ferme espoir que nous gardons d’un tempérament futur à cette vie sauvage, emportée...
Cette attente n’est pas trompée. Ce qui vient d’être établi pour l’espace vaut pour le temps. Le beau n’accompagne pas seulement le laid dans une espèce, il lui succède. La gradation du moins pur au plus pur, perceptible simultanément chez l’adulte, se laisse observer successivement, dans la transition de l’embryon à l’adulte, de la larve informe, rampante et répugnante, à l’insecte parfait, ailé, vif, attrayant.
A ce compte, ce que nous appelons la «beauté » serait fonction d’une limite: limite d’espace au cas du laid qualifié par nous de permanent; limite de temps, au cas du laid défini comme transitoire. — De «belles» lignes, ce sont des lignes qui dévient, comme les mauvaises, mais en des bornes plus restreintes, — ou mieux établies. Ce sont aussi des lignes dissonantes, mais qui se résolvent heureusement. Et ces «résolutions plastiques» actuelles, qui, dans un être beau, fondent l’harmonie définitive, des traits, ce sont effectuées, pour ainsi dire, musicalement, dans la série des états larvaires. La chenille, comparée au papillon qu’elle doit engendrer, est un monstre; mais n’est-ce pas un monstre, également, qu’un papillon dont on vient d’arracher les ailes ou dont les ailes, naturellement, sont plus ou moins atrophiées? — Ainsi, pour parler strictement, le papillon, — l’oiseau, — le cheval, ne sont point des «beautés» ; ce sont des échelles harmoniques montant de laideurs en beautés, du minimum de perfection si vous préférez, à son maximum.
Figures extraites des Métamorphoses des Insectes, par Maurice Girard (Hachette).


Du laid qui se montre au grand jour, pour le temps de la vie larvaire, ou toute la vie, passons à celui qui se dérobe constamment au regard: le laid latent.
Tout comme le premier, celui-ci se montre définitif ou temporaire. Parlons d’abord du transitoire. Il ne s’agit plus, ici, de larves, mais d’embryons. L’être nouveau qui doit perpétuer une race supérieure et plus fine, n’est plus lancé, prématurément, «lâché » dans le vaste monde à l’état d’œuf, ou de chenille; il quitte l’organisme maternel au dernier moment; et, bien avant ce terme, il vit d’une existence secrète, souterraine, pour ainsi dire. Cette gestation, plus ou moins prolongée, sauve de tous hasards le rejeton d’une race précieuse; — elle épargne, du même coup, à notre œil, les appréhensions et les répugnances d’une vie louche encore, d’une forme lente à se préciser. Ici, la Nature fait d’une pierre deux coups; elle atteint deux buts d’un seul effort: en dissimulant ainsi ses travaux, elle ne vise, sans doute, qu’à les couvrir, comme on habille de planches un édifice en construction; or il se trouve qu’elle respecte, à la fois, nos susceptibilités esthétiques. Elle sauve donc, simultanément, d’un échec, la Vie — et la Beauté. Celle-ci naît, en ce cas, d’une limite de temps; quelques lunaisons s’échelonnent entre le fœtus et l’enfant, — entre le monstre et l’ange.
Mais l’ange, eût dit Victor Hugo, garde encore le monstre enfermé dans lui... Cet enfant, dont vous caressez les cheveux fins et les joues pleines, qui vous séduit par la pureté de ses traits, l’unité tranquille de son teint, — n’est-il pas, au fond, un système inextricable, inquiétant, d’os, de muscles sanglants, de viscères imbibés d’humeurs?... Un millimètre, en lui, sépare le charmant de l’horrible... Encore ici, le beau se révèle fonction d’une limite, — cette fois non de temps, mais d’espace.
Peut-être trouvez-vous pénible que je vous arrête sur cette idée. Mais, à mon sens, c’est un devoir dont une Esthétique virile doit s’acquitter. Et puis, si le fait vous révolte, prenez-vous en à la Nature. — Celle-ci, pourtant, — ne l’oubliez pas, — vous respecte; elle a pitié de vos scrupules: elle le cache si bien, ce laid troublant, qu’il ne vous trouble guère, d’habitude. Même, pour que vous vous avisiez qu’il existe, il faut un accident, ou bien cette espèce de viol que seul, un ordre venu de la Science peut légitimer. A ce propos, je me souviens qu’un jour, en cette revue d’alcôves douloureuses qu’ils appellent clinique, le cortège des tabliers blancs s’était arrêté devant une petite malade. La fièvre qui l’avait couchée là, sous un numéro, paraissait fléchir, et l’enfant aux paupières lourdes encore, souriait sous son béguin, se laissait reprendre à la vie... Mais tout mal peut avoir de cruels retours; et lorsque nous revînmes, au lendemain, le lit était vide... Sitôt la visite achevée, nous fûmes, nécessairement, à l’amphithéâtre. Là, son corps de fillette, pur de lignes, immobile, aux tons de statue, s’allongeait, nu, sur la dalle des autopsies. Sa chevelure de quinze ans, délivrée du bonnet d’hôpital, balayait de ses mèches folles le sein qui ne battait plus... Un instant, l’interne hésita; mais il fallait en finir. Alors la peau fine, homogène, robe de chair sans couture, impeccable en son enveloppante unité, fut entamée par un scalpel; les rouages profonds dont l’arrêt avait rendu cette belle horloge de vie désormais hors d’usage, furent découverts, et gâchés. Ce furent d’abord les muscles rouges, embus de sang, puis le squelette ingrat des arcades costales; enfin le trou béant, encombré d’organes étranges, repoussants.....
Quelle leçon d’Esthétique je pris là, moi si peu médecin! Laissant les autres attentifs au texte anatomique, à ses altérations soudain révélées, à sels maculatures, je méditai longtemps, stupéfait, sur ce passage vraiment brutal de la grâce rassérénante à l’horreur. Je compris alors une loi qu’aucun maître, aucun traité n’enseignait: LE BEAU PATENT, LE LAID LATENT; l’harmonieuse et tranquille simplicité des contours entourant la complication discordante, — la pureté couvrant la souillure, — la noblesse oisive des lignes encadrant l’activité plébéïenne des appareils.
Oh! ce regret d’une force agissante et charmante, ce deuil de la beauté, même chez les plus insignifiants des êtres animés qu’on dépouille!... Oiseaux, hier si glorieux, qu’on dégrade de leur plumage, — Ruminants si doux et si fiers qu’on découronne et qu’on scalpe, — chefs-d’ œuvre sculptés des coquilles, d’où l’on arrache le germe qui les modela... Au moins, qu’en commettant ces crimes nécessaires, on sache ce qu’on fait, — ce qu’on défait, plutôt; et qu’on s’arrête un instant, ému comme moi, à l’idée qu’on délivre le Laid captif...
Mais le mot d’ordre qui de retient prisonnier, ce Laid, hors de vue, est plus général qu’on ne pense. Il s’étend au tout comme à la partie, s’impose aux organismes aussi strictement qu’aux organes. Je m’en rendis compte à l’Exposition, qui se fit naguère, de la pêche du Talisman et du Travailleur: pêche miraculeuse, peut-on dire, faite expressément pour augmenter le trésor de Science, — faite, insciamment, pour servir quelque jour de document esthétique. Car ces araignées d’eau aux pattes prodigieuses, ces crustacés aveugles agitant des moignons, ces pieuvres qu’on ne croyait toucher qu’en cauchemar, ces poissons improbables, tout en épines, en verrues, — cela nageait, grouillait, se tordait — loin des regards humains, dans les lointains bas et profonds, sous les plis nacrés de la mer. Lisse, homogène et souple, ainsi qu’un épiderme féminin, uniformément bleuâtre, opaline, ou laiteuse de teint, suivant les soleils, elle recouvrait, la mer, une faune contournée, repoussante aussi, comme viscérale.
En surface comme en profondeur, la Nature adopte décidément ce parti. Remarquez, à ce propos, que son système de répartition des êtres suivant l’étendue ressemble aussi peu que possible à celui de règle en nos museums: Vous n’avez guère chance de retrouver, en plein air, les méthodes de Linné, de Jussieu... Mais vous y découvrez une classification esthétique. Les êtres s’associent, non point d’après leurs filiations, mais d’après leur adaptation. Un même milieu rassemble les types les plus dissemblables; ceux-ci ne se ressemblent que sur un seul point: la facilité qu’ils trouvent à s’accommoder: ainsi l’Océan, partout identique à lui-même, imbibe de son sel des polypiers et des méduses, des étoiles de mer et des coraux, des vers annelés à peau nue, des coquillages très durs en spirale, d’imperceptibles mollusques ailés, et des mammifères géants à nageoires. Le fluide aérien soutient les ailes emplumées des Oiseaux, les ailes parcheminées des Insectes. De l’humus fraîchement remué sortent des lombrics, des courtilières, et des taupes; enfin, la mare qui nourrit les larves de cousins, fait subsister en même temps les têtards.
Puisque l’Adaptation domine la scène, il faut s’attendre à trouver, en pleine lumière, les bêtes vives et brillantes, dont la vie s’exalte à la lumière, qui (l’aiment et en sont aimés; — inversement, aux coins obscurs, les bêtes lentes, ténébreuses, ayant la haine du jour, qui les tuerait. Et c’est en réalité ce qui est, ce qui s’observe couramment. Provisoire ou définitive, toute laideur se cache, parce que, précisément, elle ne peut affronter cette splendeur ambiante, qui fonde la beauté. Si, dans vos excursions en prés, en forêts, vous ne rencontrez jamais d’embryons, ni de chrysalides, — c’est qu’embryons et chrysalides ont besoin d’ombre et d’immobilité qui protègent; ce n’est pas leur laideur qui se cache, mais leur faiblesse. De même, en la prairie, les fleurs adultes seules se montrent; les trop jeunes, les mal formées encore, sont en boutons; de même l’Oiseau, quand vient l’époque de la mue, sent le danger de se répandre, et demeure. Les chauves-souris ne sont pas honteuses de voler en plein jour; elles en sont peureuses. — Dehors, au contraire, à la franche clarté du soleil, et sous un ciel de fête, les papillons tout blancs, bleus d’azur ou rouges comme un couchant, les libellules au corselet métallique, aux ailes de guipure, les mouches gaies, hardies, vibrent avec une sonorité musicale; ils se font entendre et voir, s’imposent à nous; ces êtres beaux et gracieux peuplent l’atmosphère avec une sorte d’ostentation, qui n’est que l’exubérance de vie: c’est l’éclat de vie, d’ailleurs, qui les rend si gracieux, et si pleins d’attraits. Songez que d’énergie vitale il faut en surcroît pour triompher de la pesanteur, et monter dans l’espace...
Vivre, — ainsi les Reptiles, ou les Amphibies, tapis dans les fourrés, parmi les roseaux d’un étang, c’est ne vivre qu’à-demi, c’est végéter... Les rejetons des plus nobles races ne paraissent point, déjà, sur la scène, avant que leur crue ne soit achevée, qu’ils aient acquis la somme de vitalité suffisante. Même, les adultes de basse lignée, n’étant jamais achevés, restent confinés aux plans lointains et profonds. Il y a là comme une perspective d’ordre supérieur, et dont les lois règlent la répartition de la vie, comme ailleurs elles règlent la répartition de la lumière; et de là ressort un véritable clair-obscur de beauté. Plus vive est la lumière, plus chaude la couleur. Pâle et glauque est la faune des fonds d’Océan; si peu de lumière s’y tamise! Pâle aussi, mais d’une blancheur mate de neige, la faune polaire, éclairée d’un reflet de neige, ou des rayons obliques d’aurores boréales. Tandis que les roses, au soleil d’Orient, sont plus roses; les épis blonds blondissent encore; tout s’avive, les corolles comme les cristaux, les tests de mollusques comme les corselets d’insectes. Ainsi, dans la Nature, évidence et beauté s’associent; disgrâce et dissimulation vont de pair. C’est une loi de mimétisme esthétique, dont le langage a d’ailleurs l’intuition, puisqu’on qualifie le comble du beau de «splendide». Et, si l’on dit couramment «la belle Nature», c’est qu’on n’aperçoit, en somme, de la Nature, que ce qu’elle contient de beauté.
Voilà donc le Laid singulièrement atténué, dans l’univers normal, par ce fait qu’il se dissimule, qu’il est latent. Je sais bien qu’on m’objectera: «pas toujours!... Il n’est point rare de rencontrer, s’offrant sans vergogne à la vue, des types d’une harmonie contestable, et se faisant remarquer, justement, par quelque trait excessif, d’une expression pénible, ou tournant à la charge...» A quoi je répondrai que le mot latent est très-vaste, et qu’il est toute espèce de degrés en «latence». Un être peu correct, équivoque de forme, peut fort bien passer, au regard esthétique, inaperçu. Pas n’est besoin qu’il rentre sous terre, au bruit de nos pas, ou qu’il plonge dans l’eau, qu’il gagne l’ombre à tire-d’ailes. Il lui suffit d’être à l’abri, physiologiquement, du regard; c’est-à-dire que, placé sous nos yeux, il ne serve pas de point de mire pour nos yeux. Et comment cela? — Par un certain rapport de convenance entre l’être et son habitat, entre l’acteur (ou figurant) et le décor. Le milieu dissimule encore ici l’animal, — mais cette fois en couvrant ses défauts, non plus sa personne. Et ce n’est pas le plus mauvais moyen, pour lui, de se dérober. On juge le chameau défectueux; mais, à le voir courant en ses déserts die sable, et sous son ciel, — ou bien agenouillé, dans un campement algérien, en longue file, — est-ce qu’on croit retrouver devant soi le triste bossu du Jardin des Plantes?... Les girafes n’étaient pas faites pour poser derrière les grilles d’un parc zoologique; il faut, pour les juger, les aller voir broutant, parmi les sorghos, sur ce sol africain dont elles ont la raideur, et la couleur.
L’ara, solitaire et maussade, sur son perchoir, nous donne la joie d’une caricature somptueusement enluminée... Mais figurez-vous un essaim de ces perroquets orchestrant l’unisson de verdure des forêts brésiliennes avec les notes vives et variées de l’écarlate, de l’orangé, du bleu paon, du violet d’évêque...
C’est pour cela qu’un museum est une mauvaise école de goût, et d’appréciation esthétique. A chaque pas qu’on fait le long des volières, ou des viviers, on entend prononcer les mots de laid, de difforme, de répugnant: tout un vocabulaire, en vérité, blessant pour le Créateur... Il faudrait qu’un homme, ici, se dévoue pour démontrer autre chose qu’une anatomie, qu’une physiologie spéciale et savante, — et qu’on réhabilite la Nature auprès de ces spectateurs épris d’Art. Comme on ne peut songer à reconstituer les milieux, qu’au moins on s’étudie à les évoquer; que l’imagination puisse rapatrier, en quelque sorte, l’être qui dégénère là, de nostalgie, se trouve dépaysé, hors de son cadre, déraciné...
Et surtout, qu’on s’arrête sur l’idée d’harmonie totale, que j’émettais plus haut, — sur la pensée d’une orchestration plastique, mariant les dissonances de la ligne, ou de la couleur, à ses consonances, et fusionnant les détails, souvent ingrats, à-part, dans un ensemble qui ne laisse aucun regret à l’oreille..., — à l’œil, veux-je dire.
L’œil, en effet, ne voit pas également, il s’en faut, tout ce qui se projette sous son rayon; on dit, en termes d’atelier, que le regard s’accroche à tel ou tel objet. Même, il est certains points, dans l’horizon visuel du plus attentif, qui, par leur position, échappent à l’enquête; ce sont, pour ainsi dire, des points aveugles. Je n’insisterai pas sur ce fait; c’est toute une science, à-peine ébauchée; je ferai seulement observer ceci. Ce qui vaut pour la partie, vaut pour le fout. Vous avez vu, déjà, que les dissonances plastiques se résolvaient, dans un beau corps d’animal, de manière à laisser subsister l’idée d’harmonie. — Haussez-vous d’échelle, à-présent: voyez les corps individuels comme de simples parties dans l’ensemble du paysage, des «parties d’orchestre» ; et rassemblez-les aussitôt; recomposez la partition. Alors, ce qui vous paraissait discordant, étant isolé, se révélera comme un élément d’accord opportun, même, souvent indispensable. Est-ce que, dans un accord musical de septième, si vous isolez la seconde, celle-ci n’est point, à part, intolérable? — Image de la libellule dont on sépare les ailes du corselet: il ne reste qu’un ver annelé fort désagréable à la vue. Pareillement, au fait de laisser l’oreille en suspens sur un accord de septième, équivaut celui d’exhiber tel type animal sans le substratum auquel il s’appuie. D’une manière plus précise, on peut assimiler chaque forme spécifique vivante à quelque timbre instrumental. Chacun die ces derniers, pris à part, a moins, en soi, de «beauté » que de caractère: le hautbois est naïf, mais nasillard; le cor, si velouté, devient, s’il se prolonge, pesant; le trombone est strident; la contrebasse, sourde; les cuivres exclusifs font un camaïeu de tons «chauds», les cordes, — un camaïeu de tons «froids». L’art d’instrumentation fond toutes ces sonorités, — ou les alterne — en un seul effort total, «résultant», où les extrêmes se tempèrent, et qui restitue l’harmonie.
De même, voulez-vous juger la Nature? — Prenez-la de loin et de haut; n’écoutez que l’effet d’ensemble .
Atténué, de la sorte, par l’ambiance, qui le voile idéalement — ou bien à la lettre, le Laid s’efface, degré par degré, de la Création. Et d’abord l’animal difforme se dissimule dans son milieu; puis, à y regarder de plus près, aucun animal n’est difforme, au sens absolu, dans son propre milieu, le milieu conforme. Ce résultat précis de notre Esthétique illustre ainsi, dans ses marges libres, le livre Darwinien, — Lamarckien plultôt, de l’Adaptation. A cette loi d’intérêt positif, «le milieu fait l’être vivant», — j’ajoute la suivante, d’un intérêt plus idéal: il fonde l’expression logique de l’être, et sa beauté.
Seulement, les milieux variant, et dans les limites les plus étendues, les êtres varient dans leur forme, harmoniquement. La beauté prend dès lors toutes les valeurs imaginables; elle a ses degrés, comme l’ambiance. Aux milieux troubles correspondent des formes troubles, — aux milieux francs et découverts, des formes plus sincères, plus rassurantes. La notion d’idéal ne perd donc pas ses droits; mais, forcément, elle se gradue, se hiérarchise. L’habitat auquel un type donné s’accommode plus ou moins bien, ou mal, peut être lui-même infime — ou sublime. Et cette hiérarchie physique des milieux fait justement la hiérarchie tout esthétique des êtres: la faune aérienne des oiseaux, ou des insectes, est belle, de la beauté de l’habitat; la transparence et la légèreté des ailes, chez l’insecte, leur texture élastique et puissante à la fois chez l’Oiseau, ne se rattachent-elles point aux qualités de même nom chez le fluide subtil et diaphane, élastique lui-même et puissant? — Ainsi, nous revenons à la loi si curieuse de mimétisme. Il est un mimétisme purement protecteur: il se borne à cacher l’être faible sous la livrée de son lieu d’élection: ainsi la mouche verte sur le feuillage vert, le bacille ou «spectre» au corps immobile et ligneux sur le rameau de bois mort, l’ours polaire au blanc pelage sur le tapis de neige blanc. — Il est un mimétisme plus spécialement esthétique qui ne se restreint pas à varier la couleur, à cacher, mais qui prête aux formes, aux mouvements expressifs de l’espèce les traits qui caractérisaient déjà son berceau.
Le principe de l’Adaptation aux milieux n’abolit donc point le privilège du beau chez les êtres élus; il étend seulement la notion de ce beau du même effort qui restreint celle du laid, la déploie, pour ainsi dire, sur toute l’échelle animale, en gamme chromatique immense. Et malgré tout, ces degrés de laideur, envisagés comme minima de beauté, notre obstination d’idéal y répugne et s’en scandalise. Alors, une suprême ressource est de voir, dans la faune actuelle, en apparence définitive, une transition. Conception téméraire, peut-être, mais que l’histoire des évolutions antérieures pourrait jusqu’à certain point justifier. Un contemporain de l’Ichtyosaure ou du Labyrinthodon eût pu croire, très fermement, que la Nature s’en tiendrait là. Notre vue très courte, aussi brève que notre vie, ne porte guère au-delà d’un stade imperceptible d’évolution. L’oiseau, l’insecte ou le mammifère que deux, trois, vingt générations observent sans noter la moindre variante, — seraient d’aventure, qui sait? un anneau de quelque chaîne prodigieusement allongée. Sans être transformiste, il est permis de supposer que l’individu n’est pas seul à croître, à subir des métamorphoses et que cette plasticité s’étend à la race... Alors le laid, jugé par nous irrémissible, attendrait, si je puis m’exprimer ainsi, son rédempteur. Les vers définitifs grouillant dans l’humus, ou dans le mucus, laisseraient espérer de futurs insectes, et plus merveilleux, en proportion, que les descendants ailés des chenilles: ce ne seraient plus des animaux parfaits, mais ides larves; les organismes affreusement diaphanes qui laissent entrevoir leurs viscères, s’offriraient en prédécesseurs de types à venir, mieux vêtus. Bref, aux yeux de l’esthéticien rassuré, le mal plastique ne serait qu’une étape vers l’excellent; la Sélection qui créa, comme par amour, le papillon, l’oiseau, la gazelle, travaillerait, secrètement, à d’autres chefs-d’œuvre; enfin, le règne animal tout entier, du commencement du monde à sa fin, ne serait qu’un seul être, un seul animal, en progrès constant...
Mais cela, c’est un rêve que notre Esthétique, avant tout précise, n’a ni le droit, ni même le souci de prolonger. Faute de preuves suffisantes pour changer nos conditionnels en indicatifs, il faut nous faire à cette idée d’un hippopotame permanent, d’une araignée définitive, d’une hydatine laissant transparaître ses intestins à travers l’épiderme, à jamais... Nous pouvons aisément, d’ailleurs, nous y résigner, puisque ces monstres nécessaires et normaux restent, d’habitude, immergés dans l’onde ou s’enfuient, à notre approche, en des coins obscurs.
Le laid anormal
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Du moment que le Laid normal reste ainsi masqué, silencieux, sans troubler la «belle» Nature de sa présence, nous n’avons plus à nous préoccuper que de l’anormal. Ce dernier est tératologique ou pathologique: monstruosité native — ou dégénérescence acquise, infirmité, maladie. Ici, la mise en scène est plus formidable, sans doute; mais le drame, encore, se joue, la plupart du temps à rideau baissé. Les animaux qui se sentent atteints, s’en vont mourir à l’écart dans les fourrés; mutilés par un accident, ils sont, d’habitude, achevés par leurs congénères; et quant aux monstres, plus rares encore que les infirmes, en la Nature vierge, ils ne souillent pas longtemps de leurs tares cette Nature sereine, impeccable. C’est bien assez, c’est trop, que les lois qui sauvent, couramment, son honneur plastique, fléchissent, par exception, une fois sur mille; que les viscères, latents d’habitude, deviennent patents, — chez les monstres «auto-sites », par exemple, — ou que tel appareil provisoire se fasse persistant — ou bien encore que les parties de rang subordonné prédominent. A de pareils désordres, le temps ne fait jamais long crédit; le sort de tout être manqué, c’est de périr, et de périr tout entier, sans faire souche. Car les monstres, c’est avéré, ne se reproduisent jamais; ils demeurent stériles; la Nature ne répète point ses erreurs.
Résumons-nous. Ce mot de laid, qu’excluait la flore , et qui nous vient aux lèvres si tôt, devant la faune, est une expression bien massive, et vraiment brutale: c’est un bloc. Je l’ai détaillé, ce bloc, avec minutie. Vous avez vu qu’il a donné du gravier et du sable fin. Autrement dit, la laideur animale a montré tous les modes possibles, et tous les degrés d’atténuation. Et jusque dans la beauté, j’ai prouvé qu’il en subsistait comme une poussière... Afin qu’une classification si neuve, et si capitale, ne reste pas perdue, comme noyée, dans le détail de l’argumentation, j’en rapproche les termes en ce tableau:


Genèse du sentiment esthétique inspiré par les animaux Enquête sur l’enfant
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Il est bien entendu, n’est-ce pas? qu’en prononçant, jusqu’ici, les mots de beauté, de laideur, nous avons fait une anticipation. Anticipation! nécessaire, à la vérité, puisqu’il faut bien parler la langue de chacun, mais qu’il est à propos, maintenant, de d’énoncer comme une nécessité périlleuse.
En effet, déclarer du premier coup telle forme animale «belle», ou «laide», n’est-ce point demander crédit à l’opinion?
En soi, cette forme est tout au plus qualifiable d’harmonieuse, ou de discordante; même, pour la juger de raison avant que le sentiment ne s’en mêle, il faudrait des épithètes plus objectives encore que celles-là, plus dégagées du sentiment intime.
Car il en est du beau comme de la lumière: ces deux mots sont des «trompe-l’œil», die vrais mirages d’unité. Vous dites couramment: «bonne lumière, mauvaise lumière ». Mais prenez-vous garde que c’est votre œil dont vous traduisez ainsi l’impression? En soi, la lumière est un pur mouvement vibratoire, une sorte de courant qui traverse l’espace, venant d’une source enflammée, et si ténu, qu’il reste, en tant que mouvement, invisible. Ce n’est donc pas la lumière que vous deviez dire, mais l’agent lumineux. Cet agent, procédant par contact, — produit toutes espèces d’effets sur les pierres, les herbes, même nos épidermes; effets qui ne sont pas encore «la lumière» ; il fait détonner un mélange d’hydrogène et de chlore; il décolore l’étamine rouge ou bleue des drapeaux; il «impressionne» le papier photographique; son degré fort ou faible modère plus ou moins l’essor des tiges végétales, sert de frein à la montée de sève; enfin, chez les êtres qui déjà possèdent des yeux, cet agent prématurément nommé «la lumière» accomplit, avant de donner à ces yeux la fête du clair-obscur et du coloris, bien d’autres tâches: il dilate ou resserre les glandes chromatogènes du poulpe, du caméléon, faisant ainsi paraître ou disparaître à volonté les taches de pigment, assurant à l’organisme qu’il doue de la faculté de voir, le privilège, plus essentiel à sa vie, de n’être pas vu. Nous-mêmes, qui projetons notre sensation lumineuse au-dehors, et la matérialisons, pour ainsi dire, dans un rayon — nous vient-il en tête que c’est un seul agent qui, traversant ce trou, la pupille, nous illumine d’un si magique tableau, tandis qu’effleurant l’épiderme aveugle, à l’entour, il se borne à foncer le teint?
Aussi devrait-on distinguer plus soigneusement, en Optique, la sensation lumineuse — de l’agent lumineux: celui-ci constant, partout répandu, se passant de la présence des êtres; — celle-là changeante, localisée, dépendant du monde extérieur.
Or, un départ tout analogue s’impose en notre Esthétique; car, ici encore, l’homme a pris l’habitude de projeter ses sensations hors de lui, de manière à confondre, en toute occasion, les qualités des corps avec ses propres états d’âme: comme il voit et ne se sent pas voir, qu’il entend sans s’écouter entendre, son labeur personnel dans la contemplation des objets passe inaperçu de lui-même; au point qu’il ne vante, ni n’incrimine son regard, son tact, ou son ouïe, et reporte sur la Nature impassible le fort et le faible de sa propre nature humaine. De là naît l’illusion que le beau est quelque chose d’inhérent à l’être, à l’objet, qui fait corps avec lui, dont nous autres, placés autour, recueillons l’essence volatile, recevant tout, et ne donnant rien, et prenant, enfin, le plaisir comme on cueille un fruit sur un arbre...
Or l’arbre, en réalité, est en nous: le paradis terrestre où pousse cette essence fructifère du Bien et du Mal..., — du Beau et du Laid, veux-je dire, c’est nous-mêmes. En face du pouvoir de créer, se dresse une puissance de sentir, et notre goût humain vient à son heure, pour servir de complément au génie divin. Ce goût pourrait être défini: la faculté de transformer les qualités des choses en sensations de plaisir, — leurs défauts, en sensations d’ennui. C’est une Optique continuée; car déjà la pupille, se réglant sur le degré de lumière, s’ouvre à regret — ou largement — pour saisir cette lumière, ou la repousser; elle réagit. — Et le sens esthétique, aussi, réagit, blessé, — par l’aversion, la blessure; caressé, — par l’amour, la caresse. Or, voyez comme le parallélisme est fidèle: j’ai dit que l’agent lumineux accomplissait toutes espèces de tâches dans l’Univers, en dehors de sa mission éclairante: il fond, il transforme, il détruit, il refrène les croissances trop vives. Eh bien! l’être ou l’objet que vous nommez beau, qui, dans cet instant, vous charme ou vous fascine, — il fuit, avant vous, — après vous il sera, pour d’autres que pour vous, — que dis-je?... pour vous-même, objet de recherche pratique, ou bien d’enquête scientifique. Puisque nous en sommes à la faune, le cheval peut être cité, ce compagnon de tâche indispensable, et ce chef-d’ œuvre de sculpture naturelle; le cheval, dont les noms multiples accusent la variété de rôles; étalon des haras, dextrier des joutes et des batailles, haquenée pour mener à l’amble les nobles dames de jadis, trotteur pour l’attelage, limonier pour le gros charroi, bête de labour ou de manège agricole, que sais-je? — et, dans le même instant, pour les poëtes, Pégase ou Rossinante.
Ainsi l’Oiseau qui nous arrête, rêveurs, à son plumage, son vol, ou son chant, est le point de mire, aussi du chasseur, ou du naturaliste; cette fois, pour figurer à table, ou sous les vitres d’un musée; et lui-même, en cet instant ou moi, je l’admire comme œuvre d’art, il joue, tout ingénu, son rôle d’être, de vivant, qui ne vole pas pour nous montrer son adresse, mais pour chasser, ne lisse pas ses plumes par coquetterie, mais par prévoyance, — réalise enfin ce tour de force d’être poëtique, en vaquant aux tâches de vie les plus positives.
Par là se peut démêler la part, si mail connue, de l’homme en les phénomènes du beau: quand il se croit spectateur passif, il collabore au jeu de scène; et l’activité sympathique qu’il prête tout entière au monde ouvert devant ses yeux, est — au moins pour une moitié, sortie de son imagination personnelle, de sa sympathie. En attendant le regard d’une intelligence, le beau. le laid vivent, si l’on veut; mais vivent d’une existence virtuelle; ils sont «en puissance» et pour se réaliser, être littéralement le «beau» — ou le laid, il leur faut cette force de dégagement: l’âme humaine. Ainsi l’énergie lumineuse ne devient lumière que dans un œil.
Enquête sur l’enfant
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La conclusion qu’on doit tirer, c’est qu’à l’histoire esthétique de la faune, vue du dehors, nous devons ajouter celle des facultés, grâce auxquelles nous l’apprécions, nous la réflétons au-dedans de nous, — des puissances mentales qui font, de ces vies étrangères, un instrument de peine — ou de plaisir, pour notre pensée. Dès lors, c’est moins les animaux qu’il faut interroger — que nous-mêmes; il ne s’agit plus, strictement, d’expressions animales, mais plutôt d’impressions humaines. La morphologie des bêtes se taira, laissant parler notre psychologie; comme on l’a dit, naguère, du paysage, la faune, au chapitre qui vient, pourra se définir: un état d’âme.
Notre première enquête doit porter sur l’enfant, et sur l’enfant vierge encore de toute suggestion, sur le nouveau-né. Essayons de reconstituer cette page initiale effacée dans notre propre exemplaire, et dont nous pouvons à peine, en les autres, déchiffrer la lettre. Ce petit être si fragile, encore mal réveillé de son long sommeil de neuf mois, ne reçoit évidemment presque rien du monde extérieur: aveugle et sourd, ou peu s’en faut, le sens du toucher paraît même en lui bien obtus; le seul contact auquel il se montre sensible est celui du sein de sa nourrice. Admirable instinct du mammifère usant de la mamelle d’emblée, sans la connaître... Mais n’insistons pas. La sensibilité la plus développée chez l’habitant de ce berceau, — comme chez l’habitant d’une coquille, c’est la sensibilité des viscères. Les premiers jours, l’enfant ne crie pas parce qu’il aperçoit des figures, ou qu’il saisit des sons, au dehors, qui l’effarouchent, mais parce qu’il entend, au profond de son, être, cette voix qu’on appelle la faim, besoin ou douleur. Tout notre univers, pendant les huit premières journées que nous vécûmes là, ce fut notre propre organisme. Et toute notre histoire d’alors tient dans quelques vagues besoins de sucer, de dormir, dans les incidents, heureux ou pénibles, de la digestion, de la circulation, de la respiration, dans les péripéties du sens musculaire... Sommes-nous assez loin, alors, de l’existence esthétique!... Pas tant, au fond, que vous croyez. En effet, — et nous l’avons indiqué, déjà, pour la Terre, pour le paysage, — l’aliment qui s’incorpore à nous, aisément — ou péniblement, le sang qui s’accélère — ou se ralentit dans nos veines, l’air qui vient rafraîchir nos poumons, abondant ou rare, pur ou suspect, — toutes ces fonctions si basses ne jouent pas, dans le drame supérieur de la pensée, du sentiment, un rôle négligeable. Pour le moment, c’est vrai, chez ce nouveau-né dont nous entourons le berceau, les sensations internes, organiques, ne servent absolument qu’à la vie: les petites oppressions de poitrine, les ralentissements ou précipitations du cœur tout momentanés, les frissons ou chaleurs fiévreuses, les orages nerveux, qui se traduisent par des vagissements, des soupirs, des contractions de la face, des mouvements convulsifs des membres, — tout cela ne sert pas encore de véhicule à des idées de grâce ou de majesté, à des sentiments sublimes ou comiques.
Mais le moment est proche, où cela sera. Voici que le baby, que nous admirions dormir en sa barcelonnette de bois nu, ou dans son nid coquet de dentelles, voici qu’il sort de son sommeil, de son rêve, peut-être; il se retourne d’un geste brusque, agite ses petits pieds, ses menottes; et, s’il a huit jours d’existence, jette un regard autour de lui. — Ce premier regard, qu’est-ce qu’il apprend au nouveau-né ? Quelles nouvelles lui donne-t-il de l’extérieur?... — Cela dépend de mille choses: du jour qui filtre, clair ou blafard, de la fenêtre, — des murs nus ou capitonnés qui le reçoivent, — et surtout de l’âge, du sexe, de la physionomie des personnes penchées sur sa vie frêle et touchante. Non certes qu’il y ait, si tôt, pour cette flamme d’intelligence à peine allumée, des différences d’âge, de sexe, de caractère; mais s’il n’y a pas encore, à ses yeux, d’espèces, il y a déjà des figures. Sa mère, qui vient de suite à l’appel de ses bras tendus et l’enlève, enthousiaste, en ses propres bras, n’est pas une mère, sans doute, pour son cerveau, — pas plus que sa nourrice n’est une femme; est-ce que le premier mot qui lui vient aux lèvres, le mot universel de mamma, ne désigne pas la mamelle, avant la nourrice?... Un être aussi neuf au monde que celui-ci n’a pu percevoir d’abord autour de lui que des contours, et que des teintes; vaguement, il a senti le contraste optique des cheveux dorés de la jeune sœur, des cheveux d’argent de l’aïeule, — le contraste sonore des voix jeunes et des vieilles voix; la barbe, qui gêne son père pour l’embrasser, lui donne un signal, non de paternité, mais d’épouvanté ; plus tard, il apprendra que le mot «rébarbatif» vient de là ; plus tard encore, s’il tombe sur ce livre, — que ce mot renferme tout le secret de l’hypnose, et par suite, du sentiment esthétique immédiat. L’hypnose, c’est-à-dire la suggestion directe, «foudroyante», des formes, des couleurs, des gestes, agissant par soi, sans idée de personnalité, ni d’espèce, tel est effectivement le premier degré d’une échelle qui monte jusqu’à l’extase d’art la plus consciente. Avant d’admirer, on s’étonne, et ce verbe admirer lui-même porte encore la trace latine de l’idée primitive d’étonnement. La transition peut être suivie d’ailleurs chez l’enfant, qui là, dans l’instant où je parle, explorant l’univers de son berceau, s’agite ou s’apaise, pleure ou sourit, — moins des acteurs qu’il voit en scène, à l’entour de lui, que du spectacle; moins de la signification expressive des accessoires que de leur aspect. — Et voici qu’un beau jour, — on ne sait pas quand, — cette sorte de mollusque sans test, qui mesurait l’espace de sa chambre comme un Océan, jouissait ou s’effrayait des menus courants, des remous, voyait les gestes humains comme des vagues, caressantes ou menaçantes, — voilà qu’il connaît des personnes, et des fonctions. — Hier sa sensibilité faisait la différence des tons, lumineux ou sonores: il y avait pour lui des éclats de rouge et des douceurs de bleu, des gaîtés presque comiques de jaune, et des tristesses quasi-mystérieuses de violet: il y avait des frôlements secs de soie, des moiteurs de laine, des saveurs de lait, ou de pain sucré, des odeurs fines ou des odeurs fortes, des notes grondeuses ou berceuses... Aujourd’ hui, son discernement, en progrès, connaît une mère, une nourrice, sait faire le départ entre frères et sœurs, entre les aïeux, plus lointains, — et les descendants, plus proches de lui. Cette science fut longue à venir: il a fallu d’abord distinguer les êtres des choses; puis les hommes des animaux. Cette faune, dont nous poursuivons justement, ici, les enquêtes, elle s’est, en quelque sorte, détachée du reste, s’imposant comme un petit monde à part, dont il convient de s’amuser ou de s’épouvanter, — mais pas de la même manière que des humains. Et dans ce microcosme animal, l’enfant a fait ses classifications: les deux commensaux favoris de notre foyer sont vite baptisés: minet et toutou. Le sybaritisme défiant du premier, la bonhomie brusque du second, ont été reconnus dans leurs traits essentiels, et les noms puérils qu’ils reçoivent, sortes d’onomatopées laconiques, demeurent comme la trace de ces synthèses enfantines. Car l’enfant, sans s’en aviser, opère déjà des synthèses: de la combinaison optique (ou tactile) d’un pelage lustré, d’une tête arrondie, de deux prunelles luisantes à pupille linéaire, il recrée le chat. De même, un plumage vert, un bec crochu, de petits yeux ronds, cerclés de blanc, une caricature de voix humaine, recomposent le perroquet. Chaque type vivant grave ainsi son image, — son schéma, plutôt, dans cette jeune tête. De sorte qu’après avoir fondu les traits solidaires en la notion d’individu, son esprit, toujours inconscient, fond les individus distincts dans une espèce. On sait qu’au premier âge, le mot papa désigne tous les hommes, — tous les êtres qui, comparés au père, sont trouvés similaires d’aspect; c’est un mot naïvement spécifique. De même, tous les chats que l’entant croisera sur sa route, indistinctement, seront des «minets». Cette terminologie fait sourire; et pourtant, c’est la base des classifications les plus avancées; nos savants, lorsqu’ils groupent les plantes, ou les animaux, en espèces, genres, familles, ne suivent pas d’autre méthode.
Extrait des Livres roses (Larousse)

La prescience enfantine, d’ailleurs, va presqu’aussi loin: de la notion du genre, elle s’élève aux groupes de plus en plus supérieurs. — Par exemple, elle juxtapose, assez tôt, l’image du perroquet et celle du pigeon: le perroquet a le plumage vert, le bec fort et crochu, la voix criarde; — le pigeon a les plumes grises et changeantes, un petit bec pointu, murmure doucement ou roucoule... Mais tous deux, perroquet et pigeon, possèdent ce don merveilleux de voler, ont des ailes. L’enfant, secondé d’ailleurs par les leçons de choses officieuses, a tôt fait de grouper tous les porteurs d’ailes sous le nom générique d’oiseaux; — d’ailes plumeuses, dois-je dire, — car d’autres êtres, plus menus, ayant des ailes membraneuses, se dirigent aussi dans l’atmosphère et, sains beaucoup d’effort, sont rassemblés dans un nouveau groupe: les insectes. Il est à noter, toutefois, que le classement esthétique, prenant pour base l’adaptation aux milieux, infimes ou sublimes, ne concorde pas toujours, tant s’en faut, avec le classement technique et savant: celui-ci se fonde, plutôt, sur les affinités profondes, viscérales; — et justement, il se trouve que les traits superficiels, épanouis au-dehors, et qui nous parlent un langage expressif, sont les plus exposés à la variation, — donc, les moins essentiels à la vie, ceux qui, pour le naturaliste, offrent le moins de prise aux taxinomies. Un enfant à l’imagination poëtique pourra donc s’étonner, le jour où son maître lui fera séparer les insectes ailés des oiseaux; car peut-être rassemblait-il, en sa jolie pensée primesautière, les oiseaux, les papillons, même les chauves-souris; en un mot, tous les porteurs d’ailes.
Ailes comparées d’insecte, d’oiseau, de chauve-souris

Sur ces entrefaites, un nouvel élément d’appréciation se fait jour, chez le petit que voilà, sorti du berceau; le sens de sa personnalité, de son moi, s’éveille et grandit. Après avoir longtemps comparé les objets, les êtres, entre eux, c’est à lui-même, maintenant, qu’il compare ces êtres et ces objets; sa mignonne classification embrasse, désormais, un monde dont il fait partie; naguère, il abordait les hommes de trente ans, les appelant papas; ce sont les enfantelets de deux ans qu’il aborde aujourd’ hui, les nommant, de son propre diminutif, des bébés. Dès lors, sa petite personne se hausse, et devient point central de comparaison. Bébé prend l’habitude de tout rapporter à lui-même; et cette tendance, dont l’excès, chez d’enfant gâté, se fait fâcheux, et le rend insupportable aux autres, — nous en saluons ici l’essor discret; car, sous le nom d’anthropomorphisme, elle se révèle une des sources maîtresses de l’expression. En mettant, pour ainsi dire, «dans sa propre peau» tous les êtres qu’il aperçoit, ou bien prêtant à ces êtres bien troubles encore, son âme d’enfant déjà claire, il puise là des frayeurs — ou des bonheurs nouveaux, se crée des attractions — ou des répugnances de goût invincibles; bref, il nourrit le germe de son esthétique future.
Vous pressentez, n’est-ce pas? que ce temps passé devant un berceau, n’est point du temps perdu pour la haute Esthétique. Résumant, en effet, nos observations puériles, nous pouvons marquer, dans l’évolution du sens de beauté, cinq phases: l’enfant ne perçoit tout d’abord que ses propres états intérieurs; — puis le monde extérieur s’entr’ouvre à ses sens: il y distingue des figures, et bientôt, — par un progrès important, des personnes. Enfin, il prend conscience de son moi, qui devient désormais un centre actif de comparaisons. — Or, ce qui, dans le premier âge, était successif, devient plus tard simultané. Ces cinq jalons du sentiment esthétique futur sont comme les arbres d’une route que l’œil aperçoit d’abord un à un, et dont il embrasse ensuite la perspective d’un seul coup. Ainsi la faune, qui, pour l’instant, nous occupe, impressionne notre esprit agréablement — ou péniblement, en éveillant en nous, adultes, tout à la fois, des mouvements organiques — et des images. Par son pelage bien lustré, fourré richement, sa tête ronde aux oreilles pointues, écartées, ses prunelles luisantes, obliques, et le panache de sa queue, le chat, dont nous parlions plus haut, se présente comme un tableau.; mais il s’offre, aussi bien, comme une sensation de tiédeur et de velouté. Le contempler ne suffit pas à notre plaisir; il faut qu’on passe la main sur ce poil soyeux, qu’on le caresse avec lenteur. Par antithèse, en le crapaud, ce n’est pas seulement la vue d’un corps rampant, pustuleux, de globes oculaires ternes et fixes, et d’une bouche dilatée, qui nous répugne; mais également, — et peut-être par dessus tout, la sensation du toucher à distance, la révolte de l’organisme à l’idée d’un contact froid et rugueux. Ainsi nous voyons moins, dans le poisson, l’être écailleux — que nous ne subissons l’être visqueux. L’araignée, noire étoile sinistre, nous fait fuir, instinctivement, parce que nous sentons déjà le piétinement de ses pattes crochues sur notre épiderme.
. Toutefois, le fait capital, ici, n’en est pas moins l’obsession de l’image. Mais cette image, encore, elle s’offre à notre intelligence sous deux aspects: ensemble plus ou moins harmonieux — ou discord, de points, de lignes, de surfaces, de tons; — et représentation d’un être défini, auquel on donne un nom; c’est-à-dire, en un mot, d’une espèce. Je vous arrête sur cette distinction qui, faute d’être nettement opérée, fait disputer les philosophes et brouille les idées du profane. Que d’inutiles dissertations nous seraient épargnées, si l’on séparait, une bonne fois, ces deux aspects de toute chose: l’harmonique et le spécifique! Dès la matière inerte, on les trouve, mêlés, confondus dans une unité sans doute opportune, mais trompeuse. Et qui donc sait, dans un fronton, dégager le triangle, et voir, dans une roue, le schéma d’une étoile géométrique?... Mais ne nous préoccupons que des êtres, et plus particulièrement des animaux. Or, notre esprit est ainsi tourné, qu’il peut y voir, à volonté, des figures — ou des personnes. C’est, la plupart du temps, ce dernier point de vue qui domine, — et cela, grâce à la longue habitude que nous avons de mettre des noms sur les visages. Le chat, comme le chien, le cheval, l’insecte et l’oiseau, — sont trop familiers, pour que nous puissions faire abstraction de leur personnalité, ne voir en eux que des partis de lignes et de couleurs. Seuls, les professionnels de la Peinture sont capables d’un tel effort. Ecoutez-les: ils ne parlent que de tonalités, de galbes, de silhouettes; même l’artiste vrai, qui se pique d’interpréter son modèle, sans servilité, qui le «stylise», comme on dit, est bien forcé de réduire l’espèce zoologique à des traits fort simples, et qui la font devenir espèce artistique. Pour nous, esthéticiens, qui ne créons pas, et dont la mission est de bien juger, il nous faut tenir un compte égal de ces deux tendances psychiques: celle qui figure, simplement, — et celle qui personnifie. Chacune d’elles, en effet, joue dans le sentiment du beau — ou du laid, un rôle important, bien déterminé. Observons d’abord la première de ces tendances. Comme l’a merveilleusement détaillé Sully Prud’homme, en son livre sur l’ «Expression dans les Beaux-Arts», un facteur premier de notre impression devant tout objet, tout être vivant, est l’hypnose. La définirai-je savamment? — Non, je préfère donner un exemple. Vous vous souvenez que, plus haut, j’employai le terme de «rébarbatif»... Eh bien! ce simple mot contient toute une explication. Au nouveau-né qui vient de s’épanouir devant le visage imberbe, et rassurant, de sa mère — ou de sa nourrice, vous savez l’effet que produit un visage barbu. L’effarouchement subit d’un être si neuf, et qui ne connaît pas encore de personnes, pourrait-il s’expliquer autrement que par la figure?... Or, c’est un effet tout semblable qui cause aux «grandes personnes» tant de répugnance à l’aspect d’un ver, d’une chenille, ou d’une araignée. A part l’ «horripilation» d’épiderme, le schéma spécial à ces êtres influence directement notre système nerveux; il atteint, du premier coup, la sphère inconsciente de notre esprit. Chez tous les animaux que nous qualifions de laids, de repoussants, il existe, à coup sûr, une combinaison de lignes et de teintes, et j’ajoute: de mouvements, qui, par elle-même, a le don fâcheux de nous dégoûter, ou de susciter en nous l’épouvante. — Inversement, les êtres gracieux, attrayants, offrent un ensemble de traits qui nous captivent d’emblée, sans réflexion. Voilà l’hypnose esthétique, qui ne diffère, semble-t-il, de l’hypnose physiologique que par le degré hiérarchique. La fixation d’un point éblouissant endort tel sujet préparé ; — mais, sur tout homme un peu sensible, la fixité d’un regard clair et scrutateur, arrête l’essor de la pensée. On dit, alors, qu’on est «fasciné ». C’est, en somme, mais en plus fin, l’action qu’exerce le serpent sur l’oiseau. Dans mon ouvrage intitulé :: les Eléments du Beau», j’ai précisé cet ordre de faits, et démontré comment il se hausse du terrain médical et clinique au domaine du sentiment idéal; j’ai tâché d’établir nettement la symétrie de ces deux états: le charme et la fascination. J’opposais vivement à la fascination de l’être gracieux par l’être sinistre, l’effet obtenu sur ce dernier, en retour, par l’Indien charmeur de serpents. Or, ces effets croisés se retrouvent dans l’expression pure et simple. Si les figures sont expressives, c’est qu’elles orientent notre appareil sensitif en tel ou tel sens. Elles sont pour nous des espèces de sémaphores, indiquant le flux ou le reflux de vie; et, — correspondance admirable, notre propre figure, à son tour, répond à leurs signaux par d’autres signaux. C’est ce qu’on appelle, en psychologie, la double et réciproque suggestion de l’idée par le geste, et du geste par l’idée. La tête plate du reptile, sa gueule béante, sa langue bifide et dardée, son long corps apode et sinistrement volubile, — autant de signes, avec le sifflement, qui communiquent l’épouvante. Celle-ci se traduit, sans tarder, sur le visage humain par des signes qui nous impressionnent, à notre tour: ce sont les yeux qui se dilatent, la face qui pâlit, le corps qui se met à trembler. A notre tour, nous faisons l’office de sémaphores vivants, expressifs. — Mais laissons ces cas dramatiques, exceptionnels d’ailleurs. En l’ordinaire de la vie, l’animal, par sa seule physionomie, nous attire, ou bien nous repousse, — à moins qu’il ne nous arrête sur place. Il faut distinguer ici deux catégoriels d’effets favorables. La grandeur, ou l’éclat, d’une part, nous en imposent; et nous en sommes plus intimidés que charmés. C’est l’émerveillement du sublime; il se traduit par une attitude de surprise respectueuse, et quelquefois un geste de recul; le mot de monstre, qui nous vient devant les très grands mammifères, tels que l’éléphant, la baleine, — ce mot n’est pas toujours péjoratif; son étymologie ne fait-elle pas surtout allusion à la curiosité qu’excite l’extraordinaire? — Ainsi le «monstre», primitivement tout au moins, n’est point l’être qu’on cache, mais l’être, au contraire, qu’on produit au jour.
L’Indien charmeur de serpents (d’après une ancienne image d’Epinal).

Un effet non moins favorable, et qui s’oppose à l’émerveillement, est l’enchantement. C’est un résultat du gracieux. Des animaux comme la gazelle, la colombe ou le papillon, ne nous étonnent pas, ne nous tiennent pas à distance; ils nous charment, d’emblée, nous attirent vers eux. On ne remarque pas assez ce besoin, à priori bizarre, qui nous porte, irrésistiblement, à caresser les êtres charmeurs, à les embrasser, les flatter longtemps de la main, comme de la voix. La douceur moite des pelages et des plumages, ou le velouté de la peau, ne suffisent pas, je pense, à justifier ce geste d’amour. L’œil est flatté par le coloris, par l’harmonie des formes; l’oreille, par le son de voix autant que la main, du contact. Et plus profondément que l’œil, ou que l’oreille, notre âme est subjuguée par cet ensemble de traits, devenus, par enchantement, des attraits. Alors, ce sémaphore animé qui traduit à l’extérieur, pour ainsi dire, ses marées latentes, se met en branle; il révèle à tous, par son jeu, l’état de cette mer si mobile, et, permettez-moi l’expression, l’étiage des états d’âme. On reconnaît, au sourire d’un homme, que tel spectacle lui «sourit» ; et la seule vue d’un enfant qui lève ses regards en battant des mains, m’avertit qu’un oiseau superbe, et que je n’ai pas vu, vient de traverser le ciel à l’instant. De même, avant d’apercevoir l’araignée courant sur le mur, je suis averti de son existence par la mine effarée de la ménagère, son recul instinctif, son geste de dégoût...
Mais l’homme ne voit pas, dans la faune, que des figures: il y reconnaît, aussi, des personnes. Ces monstres, terrestres ou marins, qui nous tiennent en respect, on les détermine: c’est l’éléphant, ou c’est la baleine; ces créatures qui nous ravissent, on peut les nommer: c’est la gazelle, ou la colombe, ou le papillon; la créature ailée qui se fait suivre du regard, c’est un oiseau; l’étoile coureuse et sinistre qui nous fait reculer d’horreur, c’est un insecte, une araignée. Même en reprenant son sang-froid, l’homme peut persister dans sa répugnance première, ou dans son extase; mais il juge ces animaux comme ils doivent être jugés, équitablement, d’après leur espèce. Et sous cet angle défini, son jugement peut corriger l’impression première, en réformer la promptitude. Vous le surprendrez peut-être à dire: «la belle araignée!»... Les formes si massives de l’éléphant ne l’intimideront plus à ce point; s’habituant à voir, en ce lourd colosse, un type zoologique rationnel aux parties bien coordonnées, adaptées aux fonctions de vie, — toute répulsion pourra disparaître. Ainsi l’éléphant, à ses yeux, aura «son genre de beauté ». Il y aura une beauté proprement éléphantine, comme une grâce «arachnéenne». Il suffit, pour opérer ce revirement, d’observer la douceur de ces petits yeux, la puissance paisible de ce grand corps, la souplesse intelligente de cette trompe si singulière. Il suffira de voir, en l’insecte troublant, la tisseuse habile et patiente. Ainsi la réflexion viendra tempérer l’instinct qui d’abord s’insurgeait. Dominant ses nerfs, le spectateur, devant l’animal, mettra son diaphragme; le champ de sa vision mentale se restreindra. Sa mémoire ne l’embarrassera plus de comparaisons ambitieuses et compromettantes. Perdant de vue, momentanément, la gazelle, au galbe élégant, l’amoureuse et séduisante colombe, ou le papillon désinvolte, toute son attention se concentrera sur l’insecte endeuillé, sur le quadrupède fauve et sévère. L’éléphant sera rapproché, dans son esprit, de ses congénères; l’araignée, de ses sœurs ou proches-parentes. Alors, le vice de ces êtres ne sera plus dans leur structure, jugée légitime et conforme; il surgira d’une dérogation, justement, à cette forme typique, ancestrale; on saisira la différence qui sépare la laideur saine, transmissible, de la monstruosité, de l’infirmité. Bref, tout en demeurant impressionné par les figures, le spectateur du monde animal tiendra compte, intelligemment, des «personnes ».

Il faut bien l’avouer, toutefois, cette façon de voir est peu populaire, étant déjà systématique, au fond, et déjà savante. Le vulgaire s’en tient, d’habitude, à l’impression prime-sautière; on peut l’observer au Jardin-des-Plantes, en cette ménagerie créée pour l’étude, et qui se transforme, le dimanche, en théâtre... Oui, théâtre de drame ou de comédie, dont les acteurs sont les grands fauves, les ruminants, les reptiles, les volatiles, et ces singes qui paraissent une charge du type humain.
Le type humain! Voilà le critérium, au fond, de cette foule. C’est à lui qu’on rapporte, en définitive, tous les traits, plus ou moins singuliers, excessifs et paradoxaux de la faune. Le public populaire juge l’animal d’après lui-même; il part du genre humain pour apprécier les genres zoologiques: ce qui le frappe, en la gazelle, ce sont, surtout, ses yeux de femme; le lion lui apparaît comme un monarque chevelu, solennel et terrible; c’est «le seigneur à la grosse tête» des Arabes; l’éléphant? — il se présente en philosophe pacifique et négligé de mise; l’ours, en butor grossièrement fourré, qui marche lourdement, avec un balancement ridicule. On a peine à s’empêcher de voir, dans le paon, une demoiselle parée, vaniteuse de sa figure, et coquette; — dans le vautour, un misanthrope chauve et renfrogné ; un couple de hérons nous semble un vieux ménage, et nous voyons de jeunes amoureux dans une paire de pigeons. Sur son perchoir, le perroquet, à la mine caduque, et jaseur, amuse la galerie comme ferait un pitre; le singe a le succès d’un clown, ou d’un gymnaste; le serpent fait l’effet d’un traître, et le hibou, d’un conspirateur. Voilà, sans rien outrer, l’histoire naturelle du peuple, et son esthétique; elles se résument en ce seul mot: l’anthropomorphisme. On le verra plus tard: cette vision naïve est la source d’où découlent à la fois la Mythologie et l’Art, source abondante et féconde, dont le premier filet, on l’a vu, dérive du berceau de l’enfant.
Chez l’enfant, en effet, comme chez l’homme simple, l’hypnose des figures se confond avec la détermination des personnes, — l’aspect pittoresque, harmonique, avec l’aspect spécifique et, pour ainsi parler, «professionnel». Mais le départ s’opère, ultérieurement, par les progrès de l’âge, et de la culture. Même, une divergence encore plus marquée sépare les hommes, au moment où, conduits par la destinée, ils prennent des chemins de vie différents. Alors la faune revêt, chez les uns, un aspect plutôt positif, — un aspect plutôt idéal chez les autres. Le plébéïen, surtout paysan, voit de préférence, dans les animaux, la fonction utile et sociale: le bœuf est traîneur de charrue; — la vache, laitière; la chèvre, fromagère; le chien est apprécié comme gardien modèle, et le cheval, comme porteur; le chat lui-même, ce commensal oisif, et désœuvré, n’est-il pas le bon génie des greniers? Et tout va de même; la poule est la pondeuse indispensable et ponctuelle; le coq est le reproducteur, et de plus, un réveille-matin. Ici, la classification qui fait loi, c’est celle des bêtes domestiques — et sauvages, des espèces utiles — et nuisibles. L’homme des champs n’a pas le loi sir d’admirer; s’il admirait, aurait-il le courage de sacrifier tant de jolies, d’innocentes bêtes? Un éleveur ne peut être à la fois un artiste; et la fable du «Cygne et du Cuisinier» reste invraisemblable. Voyez-vous le fermier s’attendrir sur le cou duveteux d’un ramier, sur sa voix si tendre et plaintive?... Mais son couteau s’arrêterait en route, et rien de ce qu’il faut faire, en définitive, ne se ferait.
Et cependant cette impassibilité demeure un sujet de stupéfaction pour l’artiste; que dis-je? même pour l’amateur. Oui, vous entendez? l’ «amateur», c’est-à-dire celui qui aime, qui ressent de l’amour pour l’être beau, pour l’être vivant, et qui jouit de ces choses utiles comme si c’étaient des objets d’art. Cet homme ne peut s’accoutumer, en le séjour qu’il fait à la campagne, c’est-à-dire dans la Nature, — à voir tailler les arbres et mutiler les bêtes. A ses yeux, c’est un décor qu’on abîme; il nomme cela «vandalisme»...
C’est que, dans cette âme d’élite, — ou délivrée, par privilège, du joug de la nécessité, l’intelligence et l’affection du beau ont eu tout le loisir de s’accroître. L’hypnose originelle des figures, en vigueur dans chaque tête enfantine, a persisté, chez elle, exceptionnellement; la tyrannie du gagne-pain ne l’a pas étouffée, comme chez tant d’autres, au berceau. L’artiste, — ou l’amateur, est donc un grand enfant; son imagination n’est pas déflorée; son cœur est resté tendre. Mais avant tout il est esthète, il tient surtout à la beauté ; la fin tragique d’un pourceau le troublera moins que là chute d’un arbre qu’on sacrifie. Lui classe les êtres en beaux et en laids, en espèces nobles — et roturières. Et il montre presqu’autant de dédain pour la classification du savant que pour celle du campagnard.
Et cependant, ce savant est un idéaliste, encore, à sa manière. Ses enthousiasmes sont aussi prompts, aussi ju véniles. Seulement, c’est moins l’animal vivant et jouant — que l’animal mort, — ou bien travaillant, qui l’attire. En effet, privé de la vie, l’être organisé laisse pénétrer ses rouages; il trahit le secret de la vie. Or, de l’approfondissement des choses cachées, émane une beauté spéciale, plus abstraite et de beaucoup plus austère. Tandis que l’artiste s’arrête, complaisamment, aux surfaces, — lui, le savant, explore avec passion les profondeurs. Et puis, sort-il de son laboratoire, son œil n’embrasse pas l’ensemble de la faune comme l’œil de l’artiste; il ne classe point les êtres tels qu’il les voit, mais tels qu’il les pense. Irait bien remarquable: l’âme plus idéale de l’artiste se trouve être, ici, plus proche du réel; j’avais fait ailleurs cette observation que la Nature groupait les plantes, et les distribuait sur la terre, dans un ordre tout différent de celui qui régla leur évolution. Ainsi, dans un paysage moderne, vivent côte-à-côte les fougères préhistoriques et les aubépines, beaucoup plus récentes en date; les prêles frustes très anciens, voisinent, au bord des étangs, avec ces végétaux délicats, si perfectionnés, les nénuphars et les vallisnéries. Or il en est de même, à peu de différences près, pour les animaux: la même forêt brésilienne sert d’habitation aux perroquets et aux tortues terrestres; ses frondaisons abritent, fraternellement, les insectes et les oiseaux; ses ruisseaux cachent aussi bien des écrevisses que des poissons. Or ce groupement, réalisé sous nos yeux par les nécessités de l’Adaptation, nous apparaît harmonieux, et pittoresque; logique en soi, purement rationnel, il s’offre, du même coup, esthétique; la distribution des espèces en les milieux conformes semble opérée par la main d’un artiste, être une œuvre d’art. Aussi plaît-elle, directement, aux artistes, qui trouvent déjà dans la Nature le tableau tout fait.
Mais ce tableau de réalité ne s’est formé qu’après-coup, et l’ordre d’adaptation, qui l’a composé, fut précédé d’une ordonnance à la fois plus stricte et plus abstraite; celle-ci n’est pas fonction de l’espace, mais du temps; c’est l’ordre de filiation des espèces, — ou, pour parler la langue darwinienne, d’évolution. Il n’est pas apparent, celui-là, et ne se manifeste qu’aux yeux de l’esprit; on ne l’aperçoit pas, — on l’apprend dans les livres; sa connaissance exacte est laborieuse, et ne dispense que des joies austères. Or le savant les connaît, des joies; il ne les échangerait pas contre les plus beaux spectacles. Après tout, n’est-ce pas un spectacle digne d’admiration, que l’agencement des organes, ces «rouages de la vie», que leur variation suivant des thèmes définis, divergents, — et que la diversification, méthodiquement opérée, des formes extérieures du corps? Cette unité dans la variété, déjà constatée dans la flore, elle reparaît, moins radieuse peut-être, mais aussi grandiose, en la faune. Lorsque le naturaliste embrasse d’un coup d’œil le système si compliqué des espèces, des genres, des familles, des embranchements, — c’est pour lui comme un panorama prodigieux, dont les divers plans s’étagent harmonieusement à sa vue, dont les détails s’ordonnent et se fondent en tout homogène.
Et peut-être cette vue tout abstraite nuit-elle, bien souvent, à l’autre vision, celle du monde animal dans sa liberté, sa beauté de vie, son charme d’expression physionomique. La tendance du savant est de voir, dams les deux règnes vivants, comme deux armées bien disciplinées, rangées en bataille, et dont il passe en revue les pelotons, les bataillons et les régiments. Celle de l’artiste, au contraire, est de surprendre, en le règne animal, l’ordre dispersé, — un darwiniste eût dit: l’ordre de combat, de lutte pour l’existence. Si le savant suit, scrupuleusement, sa chronologie, dans ce qu’on nomme «histoire naturelle », — lui ne s’en tient qu’aux épisodes. Une vache paît dans un pré. Pas un instant il ne songe à la rattacher à l’ordre des Ruminants; mais il la relie, plutôt, au pâturage qu’elle complète, et qu’elle anime.
De l’artiste ou du savant, qui donc a raison, ou tort? — Tous les deux, — ou ni l’un ni l’autre. Chacun d’eux, pour ainsi dire, accapare un aspect de la grande Nature, — de la Nature une, indivisible; et pour chacun, l’autre aspect est comme s’il n’était pas. — Je sais bien que «la Science est longue, et la Vie, brève» ; l’humanité doit se partager une tâche que l’homme serait impuissant, tout seul, à fournir; c’est la loi de division du travail; loi tyrannique, mais fatale; il faut s’y plier... Mais n’a-t-on pas le droit d’espérer que l’artiste, de plus en plus, deviendra curieux de science; et que, pour sa part, le savant daignera, de temps à autre, promener sur le monde un regard ému? — Vous le savez, depuis le début même de ce livre: notre Esthétique a pour objet, surtout, la réconciliation des deux points de vue: Science et Poësie, tel est son mot d’ordre. Mais elle vise bien moins, en somme, à promouvoir une poësie scientifique, d’une part, et de l’autre, une science poëtique, — qu’à préparer pour l’avenir un état d’âme généreux, capable de s’éprendre, sans distinction, des profondeurs et des surfaces. Il n’y a pas, en définitive, deux faunes, l’une à usage des savants, l’autre à l’usage des artistes. Et c’est pourquoi, dans chacun des chapitres qui vont suivre, je vais tenter de fondre en un seul tout l’histoire scientifique des animaux et leur histoire pittoresque.

Description des types animaux
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Les Imperceptibles
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Pourquoi, — peut-on se demander, — les animaux qui tiennent le dernier rang dans la série zoologique sont-ils d’une extrême petitesse, et même échappent à notre vue? — C’est, apparemment, que l’être vivant, étant composé de cellules, ne s’accroît que pour se différencier, pour compliquer la forme de son corps; — de sorte que les êtres primitifs, par le seul fait qu’ils restent simples, sont en même temps minuscules; généralement réduits à une cellule unique, on ne les aperçoit qu’avec le secours du microscope. Je les dénommerai «les Imperceptibles». — Mais alors, direz-vous, à quoi bon les mentionner dans une histoire naturelle qui se qualifie d’ «esthétique»...? L’Esthétique, en effet, ne s’applique qu’aux objets que l’œil voit (ou que l’oreille entend); les contours invisibles directement, comme les sons dits «imperceptibles» sont pour elle comme s’ils n’étaient pas... Sans doute, mais — répondrons-nous, les animaux les plus compliqués et les plus apparents au regard sont reliés, indissolublement, aux plus élémentaires, à ceux qu’on distingue le moins. Et puis, une science du beau qui ne tiendrait compte que de de que touchent les sens, et dédaignerait l’invisible, — aussi bien matériel que moral, — ce serait une science du beau bien étroite...
Parmi ces «Imperceptibles» qui commencent le livre de la faune, lui formant comme une préface en caractères très déliés, trois groupes attirent notre attention, — à des titres d’ailleurs assez divers. Ce sont, — ne vous effrayez pas des mots, — les microbes, — les infusoires, — et les amibes.
Pour les gens du monde, le microbe, c’est l’agent propagateur de la maladie contagieuse, et voilà tout. On devrait leur apprendre qu’il joue, dans le vaste univers, un rôle plus élevé, plus général, et, dans son intégralité, plus rassérénant: celui de ferment organique. Ainsi le grand mal qu’il nous fait est assez largement compensé par les bienfaits qu’il nous dispense; s’il nous communique, accidentellement, la fièvre typhoïde ou la diphtérie, c’est grâce à son entremise que nous buvons, chaque jour, du bon vin, de la bonne bière.
Et d’ailleurs, au-dessus de ces considérations trop pratiques, plane très haut une question de finalité. Je vous ai accoutumés à voir dans les fins partout accomplies sous nos yeux, aux trois règnes de la Nature, un idéal providentiel, qui est un élément profond de beauté. Les microbes, en résumé, sont, par leur forme extérieure, insignifiants; s’ils intéressent l’esthéticien, c’est par l’idée qu’ils représentent.
Les Infusoires sont intéressants pour nous au même titre. Déjà, pullulant dans les infusions végétales, comme leur nom l’indique, ils donnent, sous un verre grossissant, le spectacle d’un mouvement très actif. On ne peut les qualifier de beaux ou de laids; leur forme est si rudimentaire! A peine peut-on citer lies Vorticelles, qui dressent au sein de l’eau, sur un pied spiral, des sortes de clochettes vivantes. — Les Noctiluques, d’autre part, par leur masse innombrable, produisent cette beauté : la phosphorescence de la mer. Au surplus, c’est à la mort de ces êtres fragiles que commence, en réalité, leur rôle essentiel; comme la masse innombrable des Noctiluques engendrait la lumière à la surface des flots, — celle, incommensurable, des Foraminifères, arrive à former des montagnes. Ici, rappelez-vous le curieux aphorisme de Linné :
«Petrefacta non a calce, sed calx a petrefactis. Sic lapides
«ab animalibus, nec vice versâ. Sic rupes saxei non
«primœvi, sed temporis filiæ...»
C’est un fait que lies puissantes assises du terrain crétacé, dans certaines régions, sont entièrement composées — chose incroyable à dire! des carapaces microscopiques de ces Infusoires, nommés.«Foraminifères» (Nummulites et Fusulines) . Beauté toute idéale d’un rapport entre l’infiniment grand et l’infiniment petit. Elle se double, ici, d’une élégance réelle de contours en ces tests prodigieusement menus, prédécesseurs des coquilles plus apparentes des Mollusques. Citons, par la même occasion, les Radiolaires, dont l’unique cellule émet des piquants orientés géométriquement vers les divers points cardinaux; ce sont comme les avant-coureurs de la symétrie rayonnée des Polypes.
Si nous parlons enfin, ici, des Amibes, c’est au point de vue morphologique encore, mais négatif, cette fois. Le propre de ces êtres simplistes est, en effet, d’être plastiques, et de prendre toutes les formes imaginables. Comme certaines œuvres d’art contemporaines, de tels organismes relèvent encore de l’Esthétique, — et par ce trait: c’est qu’ils sont amorphes.


Les Etoilés
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En ce groupe des Imperceptibles, où la forme est encore si rudimentaire, qu’on pourrait dire qu’elle n’existe pas, vous venez cependant de voir poindre le type de symétrie rayonné. Les Radiolaires, êtres microscopiques, au corps réduit à une seule cellule, orientaient déjà leurs piquants suivant 4 ou 6 directions très précises. C’était là comme une tentative d’ordre et d’harmonie, pour préparer l’épanouissement d’un thème organique fondamental, le thème de l’étoile. Ailleurs, nous avons révélé l’importance esthétique de ce schéma; nous en avons suivi la fortune dans les trois règnes de la Nature, et jusque dans le règne artistique.
Ici, dans le règne animal, en la faune, c’est comme un héritage du règne végétal, de la flore; et même, ce rayonnement des parties, géométriquement ordonnées autour d’un centre, est trompeur; les animaux inférieurs bâtis sur ce plan sont bien souvent semblables aux végétaux; si semblables, que le naturaliste Milne-Edwards avait créé pour eux la dénomination de «Zoophytes» (animaux-plantes). Je trouve assez fâcheux que la Science contemporaine n’ait pas cru devoir conserver ce nom; elle a fractionné, pour des raisons subtiles, ce groupe homogène; elle distingue des Polypes, des Echinodermes, et des Spongiaires. Nous autres, qui voyons la faune du point de vue proprement esthétique, c’est-à-dire en considérant la forme extérieure, n’avons souci de telles divisions. A nos yeux, ce sont tous, plus ou moins, des Rayonnés, ou, comme nous les désignons ici, des Etoilés; les uns, comme le Corail, agglomérés, formant des colonies, des sortes d’arbres, ou d’arbrisseaux; — d’autres se présentant isolés, en individus, telles les Astéries (Etoiles de mer), ou les Méduses, du reste, tantôt mous, ainsi l’Holothurie de Chine, ou notre Anémone de mer, — et tantôt endurcis, soit par places, soit dans leur corps tout entier. Tel est, par exemple, le cas de ces étranges animaux, si peu semblables à l’animalité, qu’on connaît, dans le peuple, sous le nom d’Oursins, et, parmi les savants, sous celui d’Echinides. Le test qui les enveloppe en entier, et qui comble les intervalles entre les cinq bras, réalise un contour continu, qui s’oppose à celui, bien découpé, de l’Astérie, comme le disque au polygone étoilé. C’est la différence qu’on remarque entre un médaillon à raies divergentes et la croix de la légion d’honneur.
Figures d’après Landrin, Plages de France (Hachette)


D’ailleurs, ce n’est point là l’aspect extérieur, et la forme apparente, chez le vivant; car l’Oursin, tel qu’on le trouve sur nos côtes, et non fossile dans les falaises, se montre tout hérissé de piquants, ce qui lui valut le nom de châtaigne de mer.
Figures d’après Landrin, Plages de France (Hachette)

Il en est de la Nature comme de nos Arts: un thème plastique initial peut être masque par les propres variations qu’il subit. Avec les mêmes éléments qui font l’Astérie, c’est-à-dire un disque central et 5 appendices, l’Artiste suprême a réalisé l’Ophiure, si différent. Le nom de ce dernier exprime bien l’impressionnant ensemble de dix queues de serpents réunies en fouet, et se tordant en tous les sens.
Les Encrines , ou «Crinoïdes», nous offrent une variante plus sereine. La plupart sont fossiles; mais une es-espèce habite encore la Méditerranée: c’est la Comatule. Ce nom signifie «petite chevelure» ; mais l’animal qui le porte a plutôt l’apparence d’un joli bouquet de feuilles découpées, porté sur une tige svelte, et qui, se refermant, simule un bouton de fleur.

Si, parmi les Etoilés, il en est qui suggèrent l’idée de fleur, ce sont bien les Polypes agglomérés, Coraux et Madrépores. Jadis, Peysonnel les rangeait parmi les végétaux; et c’est seulement beaucoup plus tard que fut démontrée leur nature animale. Ces Zoophytes pourraient, du reste, prendre aussi bien le nom de «Lithozoaires », puisqu’en se pétrifiant, en devenant fossiles, ils arrivent, grâce à leur nombre immense, à former des récifs très redoutables, ou ces îles en anneau, non moins périlleuses pour les navires, qu’on appelle atolls.
Les Madrépores, très voisins des Coraux, s’en distinguent par 6 tentacules, au lieu de 8, à la couronne. Ce chiffre défini, c’est encore un legs de la flore à la faune; on se souvient que le nombre 3 (ou son multiple 6), pour les folioles du verticille, caractérisait le groupe botanique des Monocotylédones, — et le nombre 5 celui de la plupart des Dicotylédones. Le chiffre 4 est moins répandu chez les plantes. Encore une fois, nous appelons l’attention du lecteur sur cette arithmétique, comme sur cette géométrie naturelles. Il y a, dans le domaine de la vie, même la plus exubérante, des limites absolues, bien que variant d’une espèce à l’autre; le Créateur semble avoir dit à l’énergie plastique et modeleuse, tout comme aux flots de l’Océan: «Tu n’iras pas plus loin!» Mais quelle finesse et quelle harmonie dans cet ordre! L’essor de vie s’étend, libre et généreux, sans entrave; seulement il se laisse guider; il suit, docilement, certains chemins voulus; il est orienté. Le résultat, c’est l’harmonie, c’est le rythme, et c’est la beauté. Quelle leçon pour nos artistes!


Apodes et Polypodes
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(Vers et Crustacés)
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S’il y a, dans toute la faune, un groupe antipathique au premier chef, c’est bien celui de ces animaux qu’on nomme les Vers: Ils sont, pourrait-on dire, aux Invertébrés ce que sont, aux Vertébrés, les Reptiles. Ce qui frappe le plus, en effet, et ce qui dégoûte surtout en eux, c’est qu’étant privés de membres, et cependant libres de leur corps, ils ne progressent qu’en rampant. C’est pour accentuer ce trait de physionomie défectueux que je prends, pour les désigner, dans ma classification esthétique, le terme d’Apodes (c’est-à-dire sans pieds). Mais, remarquez-le bien, ce trait n’est pas nouveau; nous l’avons déjà vu, dès le groupe des Etoilés. Là, seulement, il se dissimulait sous l’aspect général rayonnant; et les couronnes tentaculaires du Corail, en se déployant comme des corolles de fleur, masquaient de leur grâce toute végétale le corps en forme de sac allongé, le corps vermiforme du polype. D’autre part, un grand nombre de vers, de ceux qui vivent dans l’Océan (vers marins) portent à l’extrémité de leur corps, également, une couronne de tentacules. Mais voici: les polypes du Corail sont fixés; le tube qui constitue leur corps reste court et comme engaîné dans l’arborisation totale; le Corail est une colonie d’aspect arborescent; il apparaît à nos regards tel un arbuste. Au lieu que le Ver (quand il n’est pas fixé) se pré sente comme un être libre, mobile et volontaire; il progresse et n’a pas de pieds, ce qui semble, en somme, paradoxal, et suscite une vague inquiétude... Il est vrai que les plantes volubiles s’enroulent, aussi, de tout leur corps en montant; elles font, en définitive, le geste du Lombric — ou du Serpent auquel on présente un bâton; et cependant, quel charme dans ce geste!... C’est qu’ici la locomotion ne se dégage pas encore, ne se sépare pas de la croissance; et celle-ci, grâce à son extrême lenteur, donne l’illusion d’une sereine immobilité. Vous savez quel est le privilège de beauté dans la flore.
Chez les Apodes marins, que nous avons cités, la symétrie rayonnante se combine avec la bilatérale, de manière à tempérer le type vermiforme par l’étoilé. La Serpule pourrait se définir: un tube couronné d’un soleil... Mais quand cet astre (aster en latin) disparaît, — comme, par exemple, chez le Ver de terre, il ne reste plus que le long tube monotone et mouvant. C’est comme une transition, un passage critique vers un nouvel ordre de choses, où la symétrie bilatérale, reprenant l’avantage, s’avantagera d’appendices latéraux, propices à la marche, ou au vol, tandis que la symétrie rayonnante, en quelque sorte refoulée, laissera des vestiges d’elle-même en certains détails de l’organisme.
Le classement des Vers, — des «Apodes», peut être dit «physiologique» ; c’est-à-dire que c’est le genre de vie qui, chez eux, détermine les différences de forme. Ainsi ceux qu’on nomme des Annélides sont des espèces libres et supérieures; tandis que ceux désignés sous le nom d’Helminthes sont parasites, et par conséquent dégradés.
Parmi les Apodes indépendants, il en est d’aquatiques, et d’autres terrestres. Les aquatiques habitent l’eau douce ou l’eau salée. Sur nos plages sablonneuses, l’Arénicole découvre un long corps cylindrique, garni sur les côtés de branchies en forme de houppes; la Serpule laisse émerger les siennes en étoile, à l’extrémité du fourreau calcaire qui l’abrite. Dans les mares, la Sangsue, toute plate, espèce de limace sanglante, attend qu’on vienne la pêcher pour servir d’aide aux médecins; et le Lombric, hôte de nos jardins, se tord sous la bêche, demi-nu, demi-couvert d’un manteau sordide d’humus.
D’où vient l’horreur, la répugnance instinctive qu’inspirent tous ces êtres? Mais, apparemment, de cette absence de membres dont nous avons parlé. Peut-être, s’ils étaient les seuls animaux offerts à nos regards, les verrions-nous d’un œil moins dégoûté... Mais nous les comparons, inévitablement, aux animaux pourvus de membres, et marcheurs; et les classer comme rampants, c’est leur décerner un brevet d’infériorité. — Toutefois, re marquez-le bien, c’est moins du mépris que nous ressentons à leur vue, que du dégoût. En effet, méprisons-nous les Polypes qui, eux, ne se meuvent même pas? Or c’est justement le mouvement qui, chez les Apodes, nous impressionne péniblement; leur mobilité n’ayant point d’appareil spécial, et s’opérant par tout le corps, prend quelque chose de terrible; elle est à la fois sournoise et gênée... Par cette tendance instinctive chez l’homme à répéter, virtuellement, en lui-même, un geste étranger, nous nous mettons, pour ainsi dire, en la peau du Ver (avec, bien entendu, notre mentalité d’homme); et ce mouvement qui le tord, lui, très naturellement, nous embarrasse comme un effort contraire à notre nature.


Ainsi ce premier pas de l’animal vers la liberté choque davantage notre esprit que son attitude captive; et ce commencement de progrès nous affecte comme un début de décadence. Celle-ci se fait plus manifeste encore, et d’ailleurs réelle, chez les espèces parasites. Là, la dégradation du corps suit celle de la vie; le milieu infime rend la forme infime; notre dégoût est ici justifié par une régression organique. Toutefois, on peut s’arrêter, non sans intérêt, aux variantes morphologiques; car, en cette famille de monstres, il est un type filiforme ou cylindrique (Nématodes), un type rubané (Cestodes); un type court et plat (Trématodes). Au premier appartient l’Ascaride; au second, le Ténia, qui vivent tous deux dans notre intestin; au troisième, la Douve du foie. Reconnaissez, à cette occasion, la justesse de ma formule: le beau latent, le laid latent.
Si la laideur se dissimule, comme ici, et semble fuir notre regard, c’est — je le redis encore un fois, — le résultat d’une adaptation au milieu infime.
Le milieu ne cache pas, évidemment, exprès, la déformation; mais la déformation naît elle-même du milieu. Le répugnant Apode parasite, qui nous répugne pour d’autres raisons que l’Apode libre, est fait ainsi pour vivre en la profondeur des viscères; de là ce fait qu’il nous épargne l’horreur de sa vue. Voilà comment, le but biologique atteint, le but esthétique se trouve atteint du même coup.
Les Polypodes (Crustacés)
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Immédiatement après les Apodes, et au-dessus, viennent se ranger ces animaux bizarres, quoique très familiers à tous, qu’on appelle les Crustacés. Pour moi, je les baptiserai «Polypodes», afin de souligner plus nettement leur trait — à mon avis le plus caractéristique: c’est à savoir la multiplicité presque déconcertante de leurs appendices. Chez eux, en effet, tout, à peu près, est de nature appendiculaire, et prend la forme de membre, — jusqu’aux mâchoires (que les naturalistes désignent sous le nom de «pattes-mâchoires»), — jusqu’aux globes oculaires eux-mêmes, très saillants, et portés sur un pédicule allongé. C’est, en résumé, l’exacte contre-partie de l’Apode. Et, remarquez-le bien, ce luxe d’appendices marcheurs et nageurs, masticateurs et sensitifs, peut être, au sens organique, un progrès; il n’en paraît pas un au sens esthétique. Si le ver de terre, à part la teinte terreuse de son corps, nous choque par sa nudité, sa pénurie de membres, — l’Ecrevisse ne nous produit guère un meilleur effet, et eela par la réunion de causes justement contraires. Ce gros corps, tout encroûté d’une carapace rigide, dont les pièces postérieures, en anneaux, se tordent gauchement, et qui projette, d’avant en arrière, un attirail compliqué d’instruments, d’allure mécanique et menaçante, a quelque chose de terrible et de comique tout à la fois; c’est comme la caricature d’un chevalier d’antan, empêtré dans ses armes et son armure.
Qu’est-ce à dire? Allons-nous donc commettre ce sacrilège, de dénigrer l’œuvre du Créateur? — Oh! certes, non. Nous prenons, seulement, la création telle qu’elle est — teille qu’elle apparaît, du moins, manifestement, à l’esprit le plus droit, le plus religieux. Je sais bien que les savants, qui ne sont guères religieux, d’ailleurs, sont disposés à trouver tout beau, à ne rien voir de laid dans la Nature. — Mais c’est un point de vue, chez eux, tout artificiel: ce qu’ils appellent du nom de beauté, bien à tort, c’est l’intérêt que prend leur intelligence à des combinaisons ingénieuses; c’est une beauté, si l’on veut, mais beauté tout abstraite, et purement technique. Si le savant veut bien se dépouiller de cette admiration professionnelle, il s’écriera, comme le profane, à la vue d’un homard agitant ses 19 paires d’appendices: «Quelle étrange et peu gracieuse créature!»
A ces naturalistes trop éclectiques, qui ne se choquent d’aucune discordance, je dirais: vous vous montrez «plus royalistes que le roi». L’esprit religieux, hélas! ne vous étouffe pais; et pourtant, vous semblez avoir le scrupule de découvrir une infériorité dans la Création. Mais d’abord, n’êtes-vous pas les premiers à reconnaître des animaux «inférieurs» ? Il est vrai, c’est purement au sens organique, et je sais bien que le Chevreuil, supérieur au Singe en beauté, lui reste, évidemment, en organisation, bien inférieur. — Toujours est-il qu’il existe, en dehors de la classification hiérarchique, des différences qu’on pourrait qualifier d’harmoniques, et qui nous autorisent pleinement à classer les animaux en beaux et en laids. — Notez que le second de ces termes n’a rien, vis-à-vis du Créateur, de blasphématoire, puisqu’en définitive, c’est par la volonté divine que ces créatures sont disgraciées, — ou du moins le paraissent à nos regards.
Et d’ailleurs, il convient de rappeler ici cette loi d’Adaptation presque automatique, en vertu de laquelle le Laid se dissimule, en l’univers, d’une façon ou de l’autre; il échappe à notre regard habituel. Autrement, dirions-nous couramment, en face du paysage: la belle Nature?... — Ces Crustacés, dont le spectacle est presque grotesque, à l’étalage d’un restaurant, — ne vivent-ils point discrètement à l’ombre des pierres, ou sous le voile glauque des eaux? Ainsi, pour les voir, l’homme doit leur faire la chasse, et forcer leur retraite. Ils sont peut-être faits pour être mangés; ils ne sont pas faits pour être contemplés.
J’ai très abondamment expliqué, dans un autre ouvrage , les raisons de ce que nous appelons laideur dans la faune; j’ai montré, dans cette laideur, comme une crise de l’Adaptation, crise nécessaire toutes les fois que l’organisme, en général, doit franchir un nouveau stade de complication. Tout bénéfice, en la Nature, exige un sacrifice. Déjà, lorsqu’on s’élève du règne végétal au règne animal, les grâces du contour, on l’a vu, sont sacrifiées, d’abord, à ce double progrès: la sensibilité, le mouvement autonome et libre. Et cependant, le type organique de la plante persistait quelque temps, comme instrument de vie, chez la bête; c’est ce qui produisit les animaux à forme de plantes, les Zoophytes. Mais à l’état fixé, état définitif pour la flore, devait succéder, pour la faune, un état supérieur, mobile et voyageur; à la pêche expectative, sur place, la chasse active, quêteuse, acharnée. Ce fut comme l’âge héroïque, succédant au pastoral, à l’idyllique. Or ce genre de vie si nouveau commandait, nécessairement, un changement dans l’outillage. J’ai dit ailleurs comment la Nature s’y était prise pour cela; j’ai montré son doigt, ingénieux autant qu’économe, intervertissant le rôle des appendices, refoulant les instruments de la vie végétative au-dedans, et faisant épanouir au dehors ceux de la vie sensitive et locomotrice. C’est ainsi que les verticilles bien apparents de la fleur se firent latents, devinrent les viscères. Et, lorsque le plan de symétrie rayonné fit place au plan bilatéral, des appendices locomoteurs vinrent se grouper, par paires, aux deux côtés de l”axe du corps; simples touffes de poil chez les Vers, les «Apodes», puis membres articulés chez ceux dont nous nous occupons, les Polypodes. On verra tout-à l’heure, chez les Insectes, cette multiplicité trop encombrante d’appendices se réduire au strict nécessaire; la Nature ouvrière va se montrer artiste: par un effort de concentration et de mise au point, elle abrégera la longue et prolixe série d’articles, éliminera les organes de natation, devenus oiseux, réduira considérablement ces mandibules fantastiques, affinant, du même coup d’ébauchoir, ces membres lourds, paresseux, maladroits, pour en faire des pattes déliées, agiles, faites pour courir allègrement.
J’ai dit, à l’instant, ce mot: la Nature ouvrière.... Eh oui! la Nature l’est, très simplement, avant tout, avant d’être artiste. Ce qui la préoccupe d’abord, c’est de réaliser l’outillage de vie; puis, cette vie se compliquant toujours davantage, il arrive un moment où le travail de simplification s’impose; alors l’organisme s’allège, ses formes se dégagent de leur primitive lourdeur; il gagne en sveltesse, en beauté ; tel le soldat qu’on arme à la légère pour des campagnes plus lointaines et plus savantes.
Avant de quitter ces espèces d’hoplites que sont les Polypodes ou Crustacés, ayons soin de dire que ce corps d’armée ne compte pas seulement dans ses rangs le Crabe, la Crevette, le Homard, l’Ecrevisse et la Langouste, ni même le Bernard l’Ermite, types bien connus, types populaires. Deux autres groupes, aux uniformes assez différents, forment, en quelque sorte, les ailes; et, par ces ailes, l’armée des Crustacés en rejoint deux autres, alliées. Autrement dit, ces Crustacés bien francs se relient, par des formes ambiguës, d’une part aux Insectes, et de l’autre aux Mollusques. Examinez plutôt, fixés aux rochers, à marée basse, ou bien aux bordages des navires, ces curieux animaux que sont lies Balanes, les Anatifes. A voir la coquille bivalve de ces derniers, vous les prendriez pour des Mollusques; mais leurs pieds, en forme de houppe (d’où leur nom commun de Cirripèdes, et d’autres caractères, encore, les font rentrer plutôt dans le groupe des Crustacés. Ce ne sont, en réalité, ni Mollusques, ni Crustacés, mais des formes de transition entre ceux-ci et ceux-là. — De même, le Cloporte, cet inoffensif et discret insecte, voudrait-on dire, est enrégimenté par les naturalistes parmi les Crustacés; c’est, en définitive, semble-t-il, le trait d’union qui relie ceux-ci aux Insectes. «Natura non facit saltus».
Je ne m’attarderai pas à décrire ces formes simplifiées, vraies miniatures de la tribu: les Apus, les Cypris et les Daphnis, — miniatures peu séduisantes, et dont les noms seuls (au moins pour les deux derniers) sont poëtiques; — ni cette hydre minuscule de la Lernée, que sa petite taille empêche d”être effroyable; — et je renvoie le lecteur aux traités de paléontologie pour les formes fossiles, telles que les Trilobites, étranges prédécesseurs de nos Crustacés, qui s’enroulaient sur eux-mêmes en boule, à la manière des Cloportes.


Les Insectes
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Lorsqu’on a franchi les degrés les plus inférieurs du règne animal, représentés par les Imperceptibles, les Etoilés, les Apodes, les Polypodes et qu’on arrive au groupe des Insectes, il semble qu’on s’arrête, satisfait, sur un palier de repos. En effet, les quatre groupes que nous venons d’étudier, et tout spécialement les deux derniers, ne paraissent avoir été créés et mis au monde que pour préparer la venue de ce groupe nouveau, si remarquable, et déjà si parfait d’organisation, si séduisant souvent par la forme extérieure: je dois ajouter: si digne d’attention par la beauté morale, en quelque sorte, de ses mœurs .
Le progrès organique, chez les Insectes, — le seul dont se préoccupent les naturalistes de profession, est considérable. On m’objectera des représentants du groupe peu favorisés; mais je répondrai tout de suite que sous mes yeux, tandis que j’écris, s’offrent les types les plus nets, les plus «entomologiques», les plus insectes. Or, chez ceux-là, si vous les comparez aux Crustacés, et surtout aux Vers, ce qui frappe l’esprit tout d’abord, c’est une simplification de contour, — laquelle, — fait paradoxal, — va de pair avec un degré de complexité supérieur. Effectivement, un Scarabée s’offre d’aspect plus uni qu’une Ecrevisse, par exemple, et cependant, le corps du Scarabée trahit un travail de différenciation bien plus accusé. C’est là ce que je désignais ailleurs sous ce nom: stade de complexité harmonique. La Nature, je le rappelle ici, débute par un stade de simplicité, puis intervient un moment critique: c’est le stade de complication; enfin, cette complication se résout; elle s’harmonise et disparaît aux yeux sous le voile de l’unité : c’est le troisième stade. Or nulle part, en la faune, ce retour à l’unité par le chemin de la variation, n’est plus manifeste au regard que chez l’Insecte. Il se traduit par deux phénomènes concomitants: la fusion des anneaux ou segments du corps, si nombreux et distincts chez les Vers, chez les Crustacés, — et la réduction considérable des appendices. Déjà, le type Insecte est bien réduit de taille; mais considérez-le en détail: quel affinement minutieux de ses appendices! C’est comme une miniature du Crustacé, du «Polypode» ; et une miniature harmonieuse. Il n’est plus, ici, question de «pattes-mâchoires», encore moins d’yeux pédiculés; mais on trouve des membres exclusivement locomoteurs, faits pour la marche, pour la course; et, concentrés autour de la tête, des instruments de sensation et de préhension, — en deux groupes bien séparés et distincts, manifestement, l’un de l’autre.
Plus de membres nageurs, de pattes natatoires obligées; ces organes ne se trouvent, désormais, que chez les espèces aquatiques. Sauf ce groupe assez restreint, la classe des Insectes tout entière est franchement terrestre. Que dis-je? elle est plutôt amphibie (c’est-à-dire pouvant vivre en un double milieu) — mais cela dans un autre sens que les Crustacés, puisque cette existence des Insectes se partage entre la terre et l’air: elle est aérienne autant que terrestre. Car il intervient, à ce moment glorieux de la faune, une fonction vraiment supérieure, — si supérieure même que l’homme, sur ce point, le cède à l’animal; et c’est la faculté de s’élever, de se diriger dans les airs: c’est le vol . L’aile, instrument de cette fonction, se retrouvera chez l’Oiseau. D’où l’on peut dénommer l’Insecte, en anticipant, l’ «Oiseau des Invertébrés». Nous avons dit que, chez cet être perfectionné, les organes des sens et les instruments de préhension se conganes des sens et les instruments de préhension se concentraient visiblement autour de la tête. Mais il y a plus, car ces derniers, les organes de préhension, prennent ici des formes variées, en accord avec le régime. D’où le classement des Insectes en broyeurs, — suceurs — et lècheurs; les «suceurs» pourraient, trop souvent, être qualifiés de «piqueurs» : pour sucer notre sang, ils nous blessent d’un aiguillon. Vous voyez comment, en toute chose, domine ici la loi de «division du travail physiologique » ; en vigueur chez l’individu, cette loi de progrès s’exerce encore entre les espèces.
Ce qui est vrai des instruments préhenseurs autour de la bouche, ne l’est pas moins des membres marcheurs, sur les côtés du corps. Ces derniers prennent également des adaptations variées, ce qui fait distinguer des espèces sauteuses, des nageuses, et d’autres fouisseuses.
Par ce tableau, tout abrégé qu’il soit, du progrès organique chez l’Insecte, on peut juger, jetant un regard sur lui-même, que le progrès esthétique a marché de pair. Et cela, pour la première fois dans la faune. Il y a là comme un témoignage éclatant de cette vérité, souvent répétée par nous, que la beauté, dans le monde extérieur, prend sa source en l’économie de moyens, la concision, et la distinction. Remarquez l’évolution de ce dernier mot du domaine positif à l’idéal, et sa parenté de sens avec le terme de sélection, par l’intermédiaire d’élégance...
La beauté, chez l’Insecte, en définitive, est — permettez-moi l’expression, un retour de crise... J’entends parler de cette crise d’adaptation qu’amène, dans la faune, l’introduction de facultés neuves, de pouvoirs physiques ou psychiques inédits, — leur perfectionnement, tout au moins. Ce stade critique arrive forcément toutes les fois que l’organisme animal doit passer du simple au complexe. On sait quels sacrifices d’harmonie exigea tout d’abord ce nouveau progrès, de la végétation à l’animalité : c’est à savoir la sensibilité, le mouvement autonome. Or, chez le type Insecte, préparé de si loin, mouvement autonome et sensibilité se sont forgé des instruments plus précis et plus fins. On pourrait dire que si la flore représente l’âge idyllique, — et le Crustacé, l’âge héroïque, — lui, l’Insecte, qui court, qui travaille et qui vole, représente un état de civilisation à la fois industriel et décoratif très avancé.
Mais c’est le vol, surtout, qui nous captive chez l’Insecte. Il représente une adaptation merveilleuse à l’élément diaphane, invisible, et d’apparence immatérielle, à ce fluide aérien, milieu sublime, idéal, et que l’homme est forcé de conquérir par des artifices. Et le milieu tout idéal, par une loi de contagion heureuse, rend idéale la fonction; celle-ci fait la forme idéale à son tour.
Voilà comment se justifie, encore une fois, mon principe esthétique du beau latent, du laid latent.
Si le milieu infime, qui dégrade l’être, le dissimule en même temps, — le milieu sublime, qui l’exalte, se trouve, du même coup, le manifester à la vue. Comme l’Oiseau, l’Insecte ailé paraît beau par la même cause qui le fait évident. Il fait partie, lui aussi, de ce qu’on appelle «la belle Nature». Et puis, il n’est pas, à la façon du Crustacé, «culinaire». Si l’Ecrevisse, ou le Homard, semblent faits pour être mangés, l’insecte paraît, lui, créé pour être contemplé ; il n’est pas une tentation pour la bouche, mais un régal pour les yeux, et l’imagination.
Les métamorphoses des Insectes et leurs mœurs
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Au principe du «beau patent», bien manifeste, et qui s’oppose au «laid latent», dissimulé, j’en ajoute un second, qui n’est pas sans rapport avec le premier: le laid, préface à la beauté. Son application aux Insectes est frappante. En effet, si tous les animaux, — au moins de type supérieur, passent par l’état obscur d’embryon avant de vivre à la lumière du jour, — ceux-ci nous donnent le spectacle successif de deux vies: vie de la larve, — et vie de l’insecte parfait; et même, en certains cas, s’interpose entre elles une vie transitoire, celle de nymphe ou chrysalide. Or seul, ce stade intermédiaire est latent. Avant le mystère du cocon bien clos, nous subissons la vue de la chenille, et nous jouissons, après, de celle du papillon... Voilà, me dira-t-on, qui détruit votre principe de tout-à-l’heure: la chenille, en effet, se montre à découvert, tout comme le papillon qui sortira d’elle. Or la laideur, ici, m’enfreint-elle pas la consigne sacrée qui la refoule dans l’ombre?...
Je répondrai d’abord qu’une chenille n’est pas toujours laide, à proprement parler; elle n’est, au moins, jamais difforme, à la manière des embryons.
D’autre part, il faut considérer ce point, que si la larve d’un insecte ne se disssimule pas toujours au regard, elle est beaucoup moins évidente que cet insecte à l’état parfait, s’il est ailé surtout; et le principe du beau latent n’est pas ébranlé, du moment qu’on perd de vue la chenille rampant sur le sol, pour suivre longtemps des yeux le papillon, ou la libellule, évoluant en plein azur. Mais revenons au «Laid, préface à la beauté ». Dans le groupe immense que nous étudions, le contraste esthétique entre l’état larvaire et l’état parfait n’est pas toujours aussi accusé ; il n’en est pas moins vrai que la préface est ici d’impression moins soignée, tout en restant aussi lisible. Et c’est pourquoi notre imagination est vivement frappée d’un tel changement; la Science positive elle-même prononce, en cette occasion, le mot idéaliste de «métamorphoses». On la surprend, là, à parler le même langage que la poësie.
C’est qu’au fond, il faut y songer, la réalité, que la Science effleure, est mystérieuse; et la poësie, comme on sait, est née du mystère. On doit s’accoutumer, d’ailleurs, à voir des vérités en-deçà comme au-delà du terrain scientifique. Ainsi le Lépidoptère glorieux, palpitant de ses ailes neuves, au sortir du cocon couleur de poussière, et s’élançant d’un ardent essor dans l’azur, a-t-il suggéré aux peuples jeunes, intuitifs, la légende lumineuse de Psyché ; — et Psyché, c’est une réalité supérieure: c’est l’âme invisible aux yeux, mais en qui l’on croit, forcément, l’âme immortelle, impérissable, et d’une souveraine beauté, — qui, lorsque vient la mort, abandonne de plus beau corps comme une chrysalide. Nos savants, qui, trop souvent, n’y croient guères, et dédaignent la poësie, n’ont point laissé là, cependant, le nom sublime de Psyché... II est vrai que ç’a été pour en extraire ces termes pédantesques de psychologie, psychique, psycho-physique. — Et ceci m’amène à l’âme des insectes, — ou du moins aux manifestations si variées, et si remarquables, du principe caché qui les anime.
Ils ne sont pas qu’intéressants ou captivants de forme, les Insectes; ils nous retiennent aussi, savent nous captiver par leurs mœurs. Evidemment, chez eux, le mot n’implique aucune morale; mais il témoigne que la Nature est un miroir où d’homme se reflète. En tout cas, les instincts primitifs qui poussent l’humanité, sans la lier, aux actes nécessaires, — on les trouve déjà dans l’animalité. Sous ce rapport, l’Insecte est admirable, et pourrait, bien souvent, nous servir d’exemple. On constate, chez lui, au plus haut degré, ce progrès psychique, puisqu’il faut l’appeler de ce nom, progrès en relation avec celui de la sensibilité et du mouvement libre, autonome, — ces deux conquêtes de la faune. L’Insecte réagit à des émotions, telles que la peur, l’amour, la sollicitude pour sa progéniture, l’indignation contre l’agresseur, et peut-être un vague sentiment de beauté...
Sous cette vague, mais providentielle impulsion qu’on appelle instinct, il fuit, ou tient tête avec acharnement, cherche sa compagne et s’accouple, se creuse quelque part un abri, pourvoit à l’alimentation des larves. Mais, spectacle plus surprenant encore pour nous autres hommes, — il se groupe en sociétés très analogues aux sociétés humaines, et qui pourraient même nous servir d’exemples. Les abeilles, en construisant comme on sait ces agrégations de cellules qui font la ruche, suivent un système d’architecture qu’il serait insuffisant de qualifier d’ingénieux, parce qu’il est nécessaire et définitif: le style hexagonal.
Nous n’insisterons pas ici sur ces faits connus, et dont on trouve la description dans tous les livres. Il nous vient seulement à l’esprit une idée, que nous croyons intéressante à traduire: c’est que l’Insecte, être distinct, indépendant, quand on le compare, par exemple, au polype du Corail, sacrifie, délibérément, sa liberté d’allure individuelle, en se groupant, formant des phalanstères. A la solidarité matérielle du madrépore, il substitue la solidarité tout idéale de la ruche, ou de la fourmilière. C’est une colonie dont le lien n’est plus un arbre calcaire, d’un seul tenant, mais l’instinct social, tout abstrait; il groupe ces unités indépendantes que sont l’abeille, la fourmi, et les relie étroitement, alors même qu’elles sont dispersées, par le nœud d’une intention commune. N’est-ce point là une leçon très-claire pour ces hommes qui prônent toujours et quand même la liberté, sans avoir l’air de se douter que, lorsqu’on est libre de toute chaîne, on s’en forge à soi-même, d’instinct...?
Classification des Insectes
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Jusqu’à présent, j’ai dit, au singulier: l’Insecte est ceci, ou cela; il fait comme ceci, ou comme cela... C’est un détour usuel de généralisation qui convient, tant qu’il s’agit de traits communs à tout le groupe. Mais maintenant, le moment est venu de mettre en relief, à leur tour, les traits différentiels, — ceux qui servent à distinguer les espèces. L’objet de la classification, en définitive, est d’ordonner les différences; elle juxtapose moins les semblables qu’elle n’écarte les opposés; ce qu’on nomme l’espèce, est, à parler précisément, un produit des moindres différences; un naturaliste l’a très-intelligemment définie: «la réunion des individus qui se ressemblent plus entre eux qu’ils ne ressemblent à d’autres.»
Mais il arrive que pour classer les espèces, en former des genres, puis des familles bien homogènes, pour fonder, en un mot, une «classification naturelle», les savants sont obligés de compter par un très-gros chiffre les caractères de structure, d’organisation intérieure et profonde. Ce sont, en effet, ceux qui varient le moins, ceux qui révèlent le plus sûrement le lien d’affinité, de parenté probable. — Or, justement, pour l’esthéticien, ces caractères ne comptent guères; ou, du moins, sont moins essentiels, puisque la beauté — ou la laideur — des êtres se déduit des formes extérieures, — seules perceptibles à notre vue. Il y aura donc, en face du classement scientifique, un classement proprement esthétique; et ce dernier se fondera surtout sur les ressemblances — ou les dissemblances — de physionomie. — Si je dis «surtout », et non pas «exclusivement», c’est que les traits profonds, anatomiques, bien qu’échappant à nos regards, forment cependant la base essentielle sur quoi s’appuient les traits superficiels et pittoresques. L’artiste a beau se fier à ses seuls yeux pour grouper les êtres, il n’en est pas moins forcé de compter avec des thèmes fondamentaux de structure: le type étoilé, — le type apode ou vermiforme, le type polypode ou des Crustacés, — le type Insecte, enfin le type Mollusque et le type vertébré. La loi de corrélation organique intervient d’ailleurs opportunément pour concilier l’artiste et le savant elle lie le dehors au dedans, d’habitude, de telle sorte que des êtres, anatomiquement très-voisins, offrent, dans leur silhouette, un «air de famille». Et c’est ce qui se produit, en particulier, chez les Insectes.
Toutefois l’esthéticien, se mêlant de classer, et de nommer les animaux, peut se montrer plus large, et sacrifier plus libéralement au pittoresque. Aussi bien nous accorderons-nous cette licence, de réunir aux Insectes proprement dits les Myriapodes et les Arachnides; et, d’autre part, échangerons-nous les noms savants contre d’autres plus populaires, et représentatifs.
La terminologie des familles d’Insectes est fondée, comme on sait, sur la nature et le nombre des ailes (ce qui paraîtrait bien superficiel, si ce caractère des organes du vol n’était en corrélation avec d’autres plus importants).
Rappelons que chez ceux qu’on appelle Diptères, la paire d’ailes postérieure s’atrophie, se transforme en deux balanciers; — que les deux paires, chez les Papillons. nommés pour ce seul fait Lépidoptères, sont revêtues d’écailles colorées, fort décoratives; — que les ailes d’avant, durcies, servant d’étuis pour celles d’arrière et se dénommant alors des «élytres», distinguent les Coléoptères; que ceux nommés Hyménoptères ont les deux paires d’ailes accrochées ensemble, de manière à rendre leur jeu solidaire; — et qu’enfin, chez ceux désignés Aptères, la dégradation va jusqu’à l’atrophie complète de ces organes aériens.
Fidèles au principe exposé plus haut, nous adopterons la nomenclature populaire comme étant bien davantage évocatrice, et nous dirons que les Insectes se subdivisent, tout simplement, en Mouches, Papillons, Scarabées, Mouches à miel et Fourmis (Insectes sociaux), Punaises et Parasites. — Seuls, à peu près, les Orthoptères manquent d’un nom usuel; nous les dénommerons «Faux-Coléoptères ».
Si l’on voulait forcer la note pittoresque, les Orthoptères seraient qualifiés de «bohémiens» ; — les Diptères, de «bourdonnants», — les Coléoptères, d’ «industriels » et les Hymenoptères, de «collectivistes». Quant aux Lépidoptères, ne représentent-ils point, parmi la foule besogneuse des Insectes, les poëtes, les artistes?
Entrons dans le détail: quelques types remarquables par leur beauté — ou leur laideur, — au moins leur singularité, vont attifer notre attention.
Scarabées ou Coléoptères
Chacun, n’est-il pas vrai? connaît de vue le Carabe; hôte de nos jardins, et pour cela nommé «Jardinière». On pourrait dire «belle Jardinière», à voir ses formes élégantes, l’éclat métallique de son corselet et la vivacité légère de sa démarche. Son allure est même si prompte. qu’on ne peut l’admirer longtemps; à peine a-t-il paru, traversant votre allée, qu’il disparaît dans un parterre. — Ses proches parents sont: la Cicindèle, dite «champêtre », presqu’aussi jolie, aussi désinvolte; et le Calosome (dont le nom signifie beau corps). Il porte un corselet bleu saphir.
Si vous fouillez lies bords d’une mare, trois Coléoptères nageurs ne tarderont pas à se présenter; ce sont: le Dityque et l’Hydrophile, au corps épais, trapu, les membres adaptés à la vie aquatique; puis un insecte plus petit, le Gyrin, curieux par son mouvement inlassable de tourniquet.
Figures d’après Girard, Métamorphoses des Insectes (Hachette)

Quittez les eaux; dans la campagne sèche, vous trouverez les Staphylins, au corps allongé, formant contraste avec la plupart des Coléoptères par des élytres écourtées, qui laissent l’abdomen, avec ses anneaux mous, à découvert; on dirait, par derrière, des abeilles ou des guêpes. C’est ce qui a fait donner à ce groupe d’Insectes le nom de «Brachélytres». L’étui corné qui protège les ailes offrant l’aspect, un peu, d’un manteau, les Staphylins sont des court-vêtus.
Un autre groupe comprend le Bupreste, superbe coléoptère, qui mérite son qualificatif d’ «impérial» ; puis le Taupin, que les entomologistes nomment Elatère, parce qu’il a le pouvoir de se tendre et de se détendre, pour sauter, comme un ressort; puis encore le Lampyre, dont la femelle, restant toute sa vie à l’état de larve, rachète cette infériorité par un privilège esthétique extraordinaire: la phosphorescence. C’est un ver, — mais un ver «luisant»... — Citons, pour terminer, la Vrillette; celle-ci ne brille pas aux yeux, mais elle s’impose à l’oreille Les petits coups réguliers dont elle frappe la boiserie, dans le silence de notre chambre à coucher, l’ont fait nommer par des esprits craintifs «l’horloge de la mort».
Voici un nouveau groupe, encore, fort intéressant, celui des «Clavicornes». On sait que ce mot de «cornes» ici, désigne les antennes. Or, «Clavicorne», cela veut dire: dont les antennes sont en massue. C’est là un trait commun à des insectes très divers, tels que l’Escarbot, sujet d’une fable de La Fontaine, — le Sylphe, où l’on a vu l’image d’un bouclier, — le Dermeste, amateur de lard (pour ses larves); il porte un petit écu sur le corselet; puis l’Attagène, qui s’attaque aux pelleteries. La plupart de ces bestioles portent sur le dos comme des signes héraldiques; le Sylphe a quatre points disposés symétriquement; le Dermeste en a six sur son écu; l’Attagène, dite «ondée», a le dos rayé de traits sinueux, tracés en blanc sur fond obscur. Je réserve pour la fin ce curieux insecte, si bien observé par Fabre et que Rostand, dans son «Chantecler», a mis en scène d’une manière si touchante: le Nécrophore.
Parlant, en général, des métiers de cette petite faune, qui représente à elle seule près des 2/3 du règne animal tout entier (près de 360.000 espèces), Fabre s’exprime ainsi: «Et n’allons pas croire que cette besogne ordurière
« (celle des Bousiers) entraîne forme sans élégance
«et costume dépenaillé. L’Insecte ne connaît pas
«nos misères. Dans son monde un terrassier revêt
«somptueux justaucorps; un croque-mort se pare d’une
«triple écharpe aurore; un bûcheron travaille avec casaque
«de velours». (Souvenirs entomologiques).
Le «croque-mort» dont il est ici question, est le Nécrophore fouisseur (Vespillo). C’est un des plus clairs témoignages, à la fois, et de l’instinct qui prévoit pour la progéniture, — et de la providentielle finalité grâce à qui les besoins de vie d’un insecte assurent, pour tous les vivants, l’élimination des déchets de mort.
Les «Clavicornes» avaient les antennes en massue; les «Lamellicornes» les ont en forme de peignes.
De ce groupe très populeux, j’extrais les types les plus notoires: c’est d’abord le Hanneton, le vulgaire Hanneton, jouet des écoliers, fléau du jardinier, des cultivateurs; sa larve, le ver blanc, s’attaque à tout, dévore tout: céréales, betteraves, plantes fourragères et potagères, arbres fruitiers et forestiers, même la vigne. Dans un concours agricole à l’envers, on lui décernerait le premier prix de dévastation. Et cependant, l’insecte qui commet ces ravages (et cella pieusement, pour sa progéniture) a l’aspect inoffensif et bonasse. Il n’est, d’ailleurs. vilain ni de forme, ni de couleur; mais son allure est lourde, étourdie, maladroite; — au moins nous paraît elle ainsi; car, il faut l’avouer, cet hurluberlu se tire assez bien des difficultés de la vie...
La Cétoine dorée (plutôt mordorée) est, pour ainsi parler, comme un hanneton idéaliste. L’été, par un hasard heureux, au lieu d’une fâcheuse mouche à viande, ou d’un sinistre papillon noir, vous recevez parfois sa visite; elle vient de se promener sur les roses; et son irruption bruyante entre vos carreaux entr’ouverts ne laisse pas de vous causer quelque émoi... Mais, aussitôt posée, vous reconnaissez le Coléoptère, cet insecte volant dont les ailes se serrent dans un étui, se dissimulant si parfaitement, qu’au repos, il semble seulement un simple marcheur... Alors la Cétoine est admirable à regarder; c’est un vrai bijou précieux, et vivant; on voit, comme en un rêve, le minéral qui se configure, et se meut... Est-ce que la Nature, en fait, a souci de nos étroites classifications?
Sortez, à présent; pénétrez dans ce bois; arrêtez-vous au pied de ce chêne centenaire. Là, vous ne tarderez pas à saisir le cousin germain de la Cétoine et du Hanneton; cousin magnifique, d’ailleurs, et d’aspect terrible: tel un guerrier paré pour le combat. Sa taille est superbe, et sa démarche imposante; une armure noire et polie, comme une armure de deuil, l’enveloppe étroitement, et sa tête est ornée de défenses qui rappellent un peu la ramure d’un cerf. Vous l’avez nommé : c’est le Cerf-volant, le «Lucane».
Figure d’après Girard, Métamorphoses des Insectes (Hachette)

Quand on vient de l’apercevoir, qu’il paraît laid, bizarre, hétéroclite par contraste, l’Oryctes, dit «Nasicorne »..... Analogue au rhinocéros, en effet, ce coléoptère porte sur le nez un appendice menaçant. Mais ici la corne frontale, au lieu d’être recourbée, se prolonge en pointe, et simule plutôt le dard de la Licorne (Monodonte monoceros).
De cette sorte de chevalerie lilliputienne, passons au peuple inerme, travailleur. Celui-là possède moins des armes — que des outils. Michelet reconnaît en général, chez les Insectes, les instruments de cent métiers divers; il appelle l’Insecte, le grand destructeur et fabricateur, l’industriel par excellence. «Fabricateur» et «destructeur », cette formule à deux tranchants (celui de la truelle et celui de la pioche) ne conviendrait-elle pas à tels de nos ingénieurs, de nos architectes? Et la tribu des Xylophages n’a-t-elle point ses représentants dans nos ravageurs de forêts?...
Mais n’anticipons pas. Dans le groupe qui nous occupe, celui des Lamellicornes, deux types professionnels sollicitent notre attention: le Bousier et le Géotrupe, dit «stercoraire».
Vous rencontrerez le Bousier sur tous nos chemins de France. Fait véritablement remarquable: il n’est pas rétribué par l’Administration, et l’Administration n’a pas de plus fidèle agent de voirie. Par ses soins. la route est débarrassée des larges résidus de la vache. Les anciens Egyptiens appréciaient, sans doute, mieux que nous ce genre de service, et l’insecte qui nettoie, dans notre Midi, la chaussée souillée par les chevaux, les mulets, porte encore ce nom plus qu’honorable: Scarabée sacré. Ennoblir ainsi, presque diviniser cet humble et sordide artisan, n’était-ce pas leur façon de reconnaître la loi providentielle de finalité ?... Nous autres, si supérieurs, (ou qui nous jugeons tels), sommes-nous frappés, comme il conviendrait, de cette prévoyance d’un insecte, — égoïste, à vrai dire, mais dont nous profitons?... Admirons-nous cette ingénieuse combinaison qui, du même coup, sert la race animale, et la nôtre? Adorons-nous Celui qui, dans cette occurrence, comme en tant d’autres, a prévu nos besoins par delà les nécessités de vie de l’Insecte?...
Tous les groupes décrits précédemment sont réunis par les naturalistes sous l’étiquette commune de Pentamères, ce qui signifie: dont les tarses sont composés de 5 articles.
Un autre corps d’armée, d’égale importance, est qualifié par eux d’Hétéromères.
Suivant notre habitude, en cette revue d’honneur que nous passons, nous ferons sortir du rang les unités les plus remarquables. Et voici, tout d’abord, le peloton des «Mélasomes». Nom trop savant, tiré du grec, mais significatif; il signifie: «corps noir». En appelant ces insectes les «Ténébreux», je ne fais donc ici que traduire; d’autant plus que l’un d’eux fut baptisé Tenebrion. Ce dernier vit dans la farine. Il a pour congénère le Blaps, fort bien reconnaissable à son corps qui se rétrécit et s’effile en pointe à l’arrière.
Dans un autre groupe, les Trachélides, nous trouvons le Méloë, dit «proscarabée», et la célèbre Cantharide. — Pour désigner clairement le Méloë, je dirai que c’est un «écourté » comme les Staphylins. Ses élytres, arrondies à leur bord libre, et assez écartées l’une de l’autre, figurent, sur de dos de l’insecte, comme les pans d’une mantille. — Quant à la Cantharide, c’est un Coléoptère bien vêtu jusqu’au bout, svelte et plein d’élégance. Chose étrange, que cette bestiole si distinguée de tournure, serve à faire des vésicatoires!
Le groupe suivant, celui des «Tétramères» n’offre en général que des insectes fort nuisibles. C’est la Bruche, qui perce nos pois pour y loger sa larve; c’est la Calandre, ennemie de nos blés; puis le Charançon (Curculio), bien connu comme dévastateur, encore, des greniers; puis l’Orcheste de l’aulne, l’Attelabre du coudrier, chacun prouvant par son surnom qu’il est «tout entier à sa proie attaché...» Citons, enfin, pour son bec très proéminent; le Rynchite.
D’autres destructeurs s’en prennent au bois. On les appelle «xylophages». Le Scolyte et le Bostriche, en particulier, sont connus, très défavorablement, de nos forestiers. Dans une famille nouvelle, celle des «Longicornes », remarquable entre toutes par le beau développement des antennes, nous trouvons encore, comme insectes nuisibles, la Criocère de l’asperge, au corps jaunâtre, orné d’une croix noire en travers du dos, et l’Altise, fatale aux vignobles. — Mais nous pouvons admirer sans arrière-pensée la Chrysomèle, d’un joli bleu, sur lequel tranche le rouge des élytres; et puis, par dessus tout, le prince de la tribu, le magnifique Capricorne. Les savants, qui sont quelquefois des poëtes, l’ont nommé Cerambyx heros. Tout est noble, élégant, harmonieux, en ce type élu, sélectionné par la Nature artiste; même, la longueur inusitée des antennes, qui dépassent de moitié celle du corps, ne trouble nullement l’harmonie; tout au contraire. C’est un témoignage de plus en faveur de ma loi de surproportion. J’avais forgé ce terme, jadis, pour l’opposer à celui de disproportion, qui, dans de pareils cas, est injuste.
Fig. d’après Girard, Métamorphoses des Insectes (Hachette)

Nous finirons cette revue des Coléoptères par les Coccinelles. Populaires sous ce nom touchant: «bêtes à bon Dieu», elles charment par leur air inoffensif et doux. contrastant avec l’aspect précipité, menaçant ou farouche de tant d’autres. Le semis de points qui décorait, on s’en souvient, le dos des Sylphes, se retrouve ici, variable en nombre, en figure:; il sert ainsi à distinguer les espèces Ne dirait-on pas, en vérité, que les bêtes de tout genre cnt, comme les Croisés, leur signe de ralliement, passant au décor, — leur blason?
Faux Coléoptères
Sous le nom, un peu désobligeant, peut-être, de «faux Coléoptères», nous réunissons ces sortes d’insectes que les savants nomment, à part, Orthoptères et Hémiptères. Ce qui les rapproche, en effet, — et les éloigne à la fois des Coléoptères véritables, c’est que leurs élytres sont incomplètes; autrement dit, les ailes antérieures, insuffisammemt endurcies, ne constituent, pour les postérieures, qu’une demi-protection. Chez les Orthoptères, en particulier, ces dernières, les ailes transparentes et servant au vol, ne se plissent pas transversalement, mais longitudinalement, en éventail. Combien la Nature ou vrière aime varier ses moindres procédés!
J’ai surnommé les Orthoptères des «bohémiens» C’est à cause de leur vie plus ou moins errante, de leurs allures assez... pittoresques, — et de leur musique. Plusieurs de ces insectes sont stridulants, c’est-à-dire qu’ils fatiguent, l’été, — ou charment — nos oreilles par un son suraigü, longtemps de suite répété. Cette sonorité. très tendue, s’harmonise, en notre pensée, avec les belles chaleurs méridionales, — avec la tension calorifique, électrique; d’où sa poësie singulière. — La Sauterelle, vêtue de vert comme les prés, la produit en frottant ses deux ailes sèches l’une contre l’autre; il en est de même pour le «cri-cri», le noir Grillon de nos foyers. Le chant de ce dernier est intime, hivernal. Le Criquet pélerin (qu’on nomme improprement sauterelle), arrive au même résultat par le frottement de ses pattes. Il faut ajouter, comme se joignant à l’orchestre, un Hémiptère: la Cigale. Celle-ci stridule de concert, mais en tendant, puis distendant en mesure une membrane.
Si donc, Sauterelle, Criquet et Grillon sont des violonistes, la Cigale, elle, est timbalière. — Ces animaux, d’ailleurs, sont intéressants à bien d’autres titres; la Sauterelle, comme son nom l’indique, ne vole ni ne marche, et procède par bonds. Le Criquet pélerin voyage par troupes innombrables, pour le malheur des Africains et de nos colons d’Algérie. C’est un ravageur de moissons; les Arabes l’appellent «la Crevette de l’air» : ils se vengent en la croquant; c’est un de leurs mets favoris.

Un autre ravageur, cette fois terrestre, est l’affreux insecte noir, et plat comme une punaise, trop connu sous les noms de blatte, de cancrelat. Tandis que le Grillon, inoffensif et solitaire, change modestement près du four, ses vilaines cousines les Blattes, infestent la boulangerie toute entière.
Très originale par soin maintien est la Mante, dite religieuse. Les Provençaux, dans leur langue sonore, et leur imagination si jolie, l’ont baptisée «prega-Diou ». Je m’étonne qu’on n’ait pas encore songé à «laïciser» cet insecte, — en compagnie de la «Bête à bon Dieu», du «Criquet pélerin», des «Chenilles processionnaires», et de tant de végétaux porteurs de vocables aussi compromettants: tels le «gant de Notre-Dame», la «fleur et le roseau de la Passion», la «Vigne Vierge», etc... Mais que les incrédules se rassurent: ce n’est là, chez le prega-Diou, qu’une attitude menteuse, hypocrite; si la bestiole joint les pattes, c’est pour capturer sa proie au passage; ce ne sont point pattes pieuses, mais pattes ravisseuses.
Fig. d’après Girard, Métamorphoses des Insectes (Hachette)

La Fontaine a raison: il ne faut pas se fier aux apparences. Ainsi, voilà cet innocent Forficule... Parce qu’il porte, à la partie postérieure de son corps, une pince assez semblable à l’instrument qui servait à forer, chez les dames, l’oreille en quête d’un bijou, — ne l’accuse-t-on pas de se faufiler, sournoisement, dans le conduit auditif des dormeurs, afin de leur perforer le tympan?
Mais un cas très réel, et bien intéressant, c’est celui des animaux qui, pour se couvrir, prennent la couleur, et jusqu’à la forme du milieu. Cela s’appelle mimétisme. Bien entendu, les êtres vivants qui miment le milieu matériel, afin de se confondre avec lui, ne le font pas consciemment, ni d’eux-mêmes: c’est l’instinct qui le fait pour eux; et encore n’est-ce pas ici l’instinct psychique et personnel, mais une force purement organique. Ce bizarre Coléoptère de Java, qu’on appelle Mormolyce-feuille, tant ses appendices dilatés, aplatis et parcourus de nervures, simulent un limbe végétal, — évidemment ne s’est pas fait ce qu’il est; il ne s’est pas grimé par ses propres moyens... Pourquoi donc hésiter, chercher des subterfuges métaphysiques, inventer de grands mots rébarbatifs et vides? Pourquoi ne pas confesser, franchement, que l’auteur de cet acte de prévoyance est celui même qui dirigea la croissance, et que Dieu, créateur de l’insecte, avant même que d’éveiller en lui l’amour de sa progéniture, a doué, pour ainsi dire, son corps grandissant, d’un pouvoir divinateur infaillible?... Si tous les êtres, on l’a souvent dit, chantent la gloire de Dieu, le Mormolyce-feuille, comme la Sauterelle d’un vert d’herbe, ou le Bacille de Rossi, qu’on prend pour un bout de rameau, dans le branchage, sont les témoins candides et frappants de sa Providence.
Fig. d’après Girard, Métam. (Hachette)

L’autre groupe de ceux que j’ai nommés les «faux Coléoptères» est constitué, officiellement, par les Hémiptères. Leurs ailes antérieures, membraneuses à l’extrémité libre, sont plus ou moins coriaces à la base. A peine aériens, ces insectes sont arboricoles, comme la Cigale, qu’on entend striduler dans le feuillage, au midi de la France; — ou bien aquatiques, tels la Nèpe, le Notonecte, l’Hydromètre, — enfin, pour notre tourment, parasites: ainsi la Punaise des lits.
Fig. d’après Dr Paul Girod, Atlas des Papillons de France (L’homme).

Les naturalistes, qui sont gens précis, ont pris scandale de ce que la fameuse Cigale de La Fontaine, en sa première fable, était obstinément figurée, par les illustrateurs, sous les traits d’une Sauterelle, — de notre grande Sauterelle verte, la Locuste. Est-ce ignorance de leur part, — ou bien est-ce que la Sauterelle est plus! «représentative» que la Cigale, dont l’aspect est plutôt celui d’une grosse mouche fort pesante?... Ou bien encore, serait-ce là une distraction du fabuliste, car si la cigale chante, elle ne danse pas.
Nèpe, Notonecte, Hydromètre, sont les hôtes bizarres de l’étang. La Nèpe a les pattes de la première paire très écartées des deux paires suivantes, et son abdomen se termine par une fourche.
C’est un insecte très utile, en ce qu’il se nourrit des larves de Cousins. C’est ainsi que le Réduve manqué nous débarrasse des punaises.
Notonecte signifie «qui nage sur le dos.». L’Hémiptère aquatique de ce nom fait, effectivement, la planche. Le posez-vous sur le rivage? Il se retourne, et se comporte alors comme un bon terrien. — Quant à l’Hydromètre, on jurerait d’une araignée: de ses six pattes longues et grêles, il court à la surface des eaux comme un faucheux sur le poli d’une glace.
Le mot seul de punaise nous dégoûte. Si le «Pentatome », ou punaise des bois, n’est pas pour nous, comme celle des lits, un parasite menaçant, il repousse par son odeur.
La tribu des Pucerons n’est redoutée que des seuls horticulteurs, obligés de défendre contre eux leurs rosies, pied à pied. Un d’eux toutefois, — et Dieu sait s’il a fait parler de lui dans le monde! est... la «bête noire» des vignerons: c’est le Phylloxera, dont le nom signifie «dessècheur de feuilles». Sans conteste, il est le premier au concours des «insectes nuisibles». Les philosophes diront bien que son intervention ne fut pas si funeste, ayant eu pour effet le rajeunissement obligé du pampre, atteint dans sa vitalité, mourant pour avoir trop vécu...
Mouches communes ou Diptères
La parole de l’Evangile: «Soyez semblables à ces petits», peut s’appliquer fort bien aux pharisiens de l’Esthétique. Pour classer — ou nommer, esthétiquement, les êtres si variés qui nous environnent, rien de tel qu’un langage candide et tout spontané, qu’une manière de définir innocente, émanant de l’effet produit, et que n’embarrasse point le lourd bagage scientifique. Si je demande à quelque enfant comment il distingue les Mouches des Scarabées (nos Coléoptères vrais ou faux), il dira: «les Scarabées, ça s’envole quand on veut les prendre; mais je les vois courir dans les allées, sur le livre où j’apprends mes leçons; et, cachant leurs ailes sous des étuis, ils courent toujours devant eux... Les Mouches, cela vole tout le temps, à moins qu’elles ne se posent sur les carreaux de la fenêtre; leurs ailes sont toutes nues; elles bourdonnent autour de la chambre...»
De bonne heure, cet enfant apprend à distinguer des Mouches ordinaires (nos «Diptères») — les Demoiselles, au long corsage, aux ailes finement réticulées (Névroptères), les Mouches à miel (Hymenoptères), au ventre annelé, noir et jaune, — enfin les Papillons, ces mouches privilégiées dont les quatre ailes sont si bien peintes (pour les savants, «Lépidoptères»).
Nous ne dédaignerons pas ce classement, si puéril qu’il apparaisse, car il se base sur l’expression, et sur la beauté. D’ailleurs, il concorde, en ses traits essentiels, avec les systèmes les plus érudits.
Tous les insectes désignés par le vulgaire sous le nom de mouches ont un air de famille qui les fait reconnaître à première vue. Regardez-les de près: un trait commun vous frappera, qui confirme la nature homogène du groupe. C’est qu’il n’existe là qu’une paire d’ailes, l’antérieure, — la paire postérieure étant représentée par un organe d’équilibre, les «balanciers». Cette simplification (à qui se joint un perfectionnement dans l’instrument de vol), a fait créer le mot de «Diptère». Trois choses caractérisent la Mouche (ou le Diptère), en général: la paire d’ailes unique, — la trompe, ou l’aiguillon, — le bourdonnement perpétuel; elle est suceuse ou piqueuse et parfois les deux; elle s’annonce bruyamment, en fanfare.
La sonnerie des Cousins, ou de leurs congénères des pays chauds, les Moustiques, est suraiguë de ton, et sournoise; quel contraste avec la note grave du Bourdon! Au reste, tout est, chez ces insectes, menu, fin, aiguisé ; leur corps gracile, aux pattes longues et capillaires, aux ailes étroites, aux antennes plumeuses, ne manque pas d’une certaine élégance; dire que leur voix, à l’instar de leur aiguillon, est «perçante», ce n’est pas faire un vain jeu de mots. — La larve des Cousins est aquatique, et vit dans les mares, les réservoirs. Pour s’en débarrasser, il suffit de plonger dans l’eau un poisson comme la tanche. ou bien un insecte carnassier tel que la Nèpe. Ainsi la concurrence vitale entre animaux réserve parfois à l’espèce humaine de précieuses ressources.
Le Taon, grosse mouche trapue, est l’antithèse vivante du Cousin. Sa piqûre tourmente les bestiaux, qui le chassent du fouet de leur queue, tout en pâturant; sur notre peau plus fine, elle laisse une tache de sang. — L’Œstre, de grande taille et toute velue, ne pique pas; mais, sur le pelage des bœufs et des chevaux, elle pond ses œufs. Ces pauvres bêtes, inconsidérément, se lèchent; et leur langue sert de véhicule aux larves, aussi dangereuses, parfois, que dégoûtantes. Par un cycle vital habituel aux parasites, ces mêmes larves, expulsées par voie digestive, passent à l’état d’insecte parfait; elles deviennent de grosses mouches velues, qui pondent, à leur tour, sur les chevaux, les bœufs, — et ainsi de suite.
La Mouche à viande, elle, ne s’attaque qu’à la chair morte, et visite nos garde-manger. Son abdomen est d’un bleu métallique inquiétant; mais, privée d’aiguillon, elle est inoffensive. Son rôle, néanmoins, fort néfaste, est de hâter la décomposition des viandes. A ce propos, elle occupe, en l’histoire de la génération spontanée, une place importante. Au temps où vivait l’Italien Redi, régnait la croyance universelle que la putréfaction, par elle-même. engendrait les vers. Le perspicace naturaliste, imbu de cette idée que «tout être vivant naît d’un œuf», fit une expérience concluante: deux garde-manger contigus furent approvisionnés de viande fraîche; l’un fuit tenu ouvert; l’autre fut clos d’une toile métallique. Or, dans le premier seulement, là où la mouche bleue avait pu pénétrer, on trouva la viande farcie de petits vers blancs, nés des œufs introduits, et qui ne suivaient pas la putréfaction, mais la précédaient, au contraire. — A chaque fois que le fait est cité, l’on en prend texte pour glorifier la Science. Moi, j’en fais honneur, plus simplement, à la logique.
Ouvrons à-présent la fenêtre toute grande, pour qu’elle s’envole au dehors, la répugnante Mouche bleue (Musca «vomitoria»). La Mouche domestique, elle, peut rester; c’est notre hôte, et notre commensal; hôte incommode, sans doute, commensal importun, s’il pullule; mais, à tout prendre, insecte au vol paisible, et d’aspect rassurant, insecte familier, égayant, symbolisant l’été, le chaud Midi bien ensoleillé . Le soir, dans les coins ombreux de forêt, nous nous plairons à voir tourbillonner en une sorte de valse aérienne, les Moucherons.
Mouches réticulées (Névroptères)
Ce terme, plus intelligible, à mon sens, est la traduction, en somme, du mot trop grec de Névroptères. Les insectes qu’il désigne ont, en effet, leurs deux paires d’ailes très-finement ouvragées, formant un délicat réseau de nervures (réticule). Le plus populaire, et le plus poëtique d’entre eux est la Libellule; si vive et distinguée de forme, de couleur et d’allure, que l’instinct pittoresque du peuple l’a baptisée, galamment, «demoiselle».
Voilà comment le poëte voit la Libellule; ainsi, du reste, qu’il aperçoit toute chose en ce monde: sous l’angle imaginatif, idéal; et moi, je le vois comme lui. — Lisez maintenant la description technique de cet animal, ensemble d’organes bien adaptés, — un milicien, aussi, de cette innombrable armée des Insectes, et qui, par son uniforme, appartient à tel corps de troupe, à tel régiment, à tel peloton... Et moi, pareillement, je le vois comme lui... Comment je concilie ces deux visions si différentes? — Mais, plus simplement qu’on ne croit. Il me suffit die faire, abstraitement, le tracé d’une figure géométrique; des deux angles opposés, que je joins, je compose, d’un coup, un carré parfait; de deux figures ouvertes, incomplètes, je forme une figure fermée, je réalise l’intégral.
abc, angle du savant. def, angle du poëte.

Certes, la Libellule est en soi, un ensemble de parties ajustées... Mais cet ensemble est harmonique, et, — pour mon œil qui le saisit, harmonieux. Sans aucun doute, c’est, à part moi, un être qui vit, et qui va mourir... Mais cette vie se manifeste par des mouvements, dont le rythme presque musical plaît à mon esprit, en s’accordant avec mon propre rythme vital. Enfin, cet insecte allongé, au corselet vert, aux ailes symétriques, en réseau, je le vois parent, allié plus ou moins proche d’autres insectes, qui forment avec lui ce qu’on appelle un genre, une tribu... Mais cela, c’est un fait dont mon imagination s’empare, avidement, pour jouir, tout à la fois, de l’unité, de la diversité. Or, vous savez que de ce double élément jaillit la beauté.
La beauté !... C’est une variable qui prend, en définitive, toutes les valeurs. Elle pourrait, d’ailleurs, être symbolisée par deux courbes: l’une représentant les degrés die perfection extérieure, — et l’autre, les degrés de notre sentiment intérieur. — Voyez plutôt cet Ephémère: il est très-menu, d’une délicatesse inquiétante; c’est une vie que nous savons si courte, si fragile! On l’aperçoit fixé sur le carreau transparent et infranchissable.... (mystère de la vitre) auquel il s’obstinera, quand même vous lui faciliteriez une issue. Tout-à-l’heure, ce merveilleux petit corps, — sans accident, et par le cours normal de son existence, il tombera, à bout de souffle; il ne sera plus qu’un cadavre... Et cette idée nous peine; elle nous le fait apprécier, aimer davantage. A notre admiration se joint la pitié. C’est comme pour les roses, qui, persistantes, seraient belles, tout simplement, et qui, se fanant, jonchant l’allée de leurs pétales, sont touchantes.
Mais la courbe du sentiment peut suivre une autre direction; son ascension a, quelquefois, comme terme final, l’intérêt. Ainsi la Phrygane, modeste Névroptère aux airs de papillon mouillé, captive notre attention par sa larve. C’est une insignifiante et faible chenille, pourtant; mais voici: son corps est vêtu d’une façon bien originale: l’enfant qui la trouve par hasard sur la paroi de quelque mare stagnante, s’en amuse comme d’un jouet; et le naturaliste est confondu de voir ce petit corps habillé, strictement, d’un fourreau, dont les menus graviers, les brindilles, ou les coquillages minuscules font tous les frais. Ce spectacle est à la fois gracieux et comique, car la Nature admet, et mêle, agréablement, tous les genres.
Qu’est-ce, à-présent, que ces petits entonnoirs si réguliers dont cette sablière est creusée par places?... Approchez avec précaution: une fourmi trouve cela sur son passage; vous la verrez, un court instant, au bord du précipice, sur la crête de ce cirque aux parois polies mais instables. Une seconde après, elle y tombe, entraînée par l’éboulement qu’elle a provoqué. La voilà prise au piège, — au piège bien tendu par la larve du fourmilion. Elle est là, la terrible larve au masque de punaise; elle occupe le centre de l’entonnoir; telle l’araignée, gardant le centre de sa toile. Le corps tout entier caché dans le sable, elle ne laisse paraître que l’extrémité de ses mandibules. Alors, c’est vite fait; et si la proie fait mine de s’échapper, l’astucieuse larve lui lance du sable dans les pattes... Incroyable, mais vrai. L’instinct animal a ses beautés, comme dans la ruche, dans le nid; et dans le piège, il a ses laideurs nécessaires.
Mouches à miel, fourmis mouches «de galles», etc. (Hyménoptères)
Sous la dénomination commune d’Hymenoptères, les naturalistes groupent les Mouches-à-miel (Abeilles et Guêpes), insectes butineurs vivant de nectar, — et ces insectes chasseurs que sont les Fourmis, aussi bien amateurs de déchets animaux que de sucre; puis les insectes gallicoles, et les entomophages, autrement dit «mangeurs d’insectes» — Qu’est-ce donc qui réunit ces espèces de mœurs si différentes?... C’est d’abord la nature des ailes, toujours ce critérium de prédilection qui fait rimer, par leur finale, les Coléoptères et les Orthoptères, les Hémiptères et les Névroptères, les Hymenoptères et les Diptères, etc...
Ici, les deux paires d’ailes sont reliées ensemble par des crochets: elles sont solidaires. En outre, leur limbe est à nervures espacées, ce qui contraste avec les Névroptères, les Libellules au réseau serré. D’autre part, en ce nouveau groupe, l’abdomen n’est rattaché au corselet (thorax) que par un isthme fort étroit (la «taille de guêpe»). Enfin, l’armature de leur bouche les fait, tout à la fois, masticateurs et lècheurs; et, à l’autre extrémité de leur petit corps, ils sont munis, soit d’un aiguillon pour piquer, soit d’une tarière pour pondre leurs œufs. On verra bientôt ce qu’ils savent faire de cette arme — ou de cet outil.
Les abeilles
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Arrêtons-nous, premièrement, sur les abeilles. On peut écrire d’elles que ce sont des animaux célèbres. Un trait véritablement merveilleux, en effet, domine la scène, ici, fait oublier la forme de l’insecte, sa physionomie, son allure, sa petitesse: c’est le groupement permanent, la vie sociale. Je ne vais point refaire, une fois de plus, l’histoire de la ruche. Qui n’a pas eu l’occasion de voir, au moins une fois en sa vie, un «gâteau» de cire, et même d’en goûter le miel, tel qu’il découle des cellules? Qui n’a pas eu, son goût une fois satisfait, un mouvement de curiosité, puis d’admiration, pour la perfection géométrique de ces cellules, de ces alvéoles dont la tranche forme un hexagone régulier, et dont l’assemblage offre une harmonieuse mosaïque? — Les gens du monde, il est vrai, ne connaissent qu’assez vaguement les procédés de construction des ouvrières; ils savent que celles-ci se répandent sur les fleurs pour butiner; mais très peu sont instruits de ce fait, — pourtant d’une portée si haute, — qu’en butinant pour leur propre compte, elles remplissent un rôle utile à la flore. L’ouvrage de Sir John Lubbock: «Insecte et fleurs», n’a pas, il s’en faut, hélas! le succès d’un roman policier ou sentimental...
On lira, dans d’autres livres que le mien, tous les détails concernant les mœurs des abeilles, — comment la colonie se forme, prospère ou dépérit; ce qui cause le départ des essaims, leur agglomération en grappe sur une cime d’arbre, d’où l’homme les «capte» pour les domestiquer, les faire travailler à son propre usage: «Sic vos, non vobis... mellificatis, apes...» On s’instruira sur le «vol nuptial», où, bien cachés par le lointain des airs, les «faux-bourdons» (autrement dit les mâles) entourent la reine (unique femelle) pour la féconder . Enfin, la curiosité scientifique, ou technique, sera contentée pleinement par l’observation d’une ruche à paroi de verre; on assistera, de la sorte, aux travaux d’architecture et d’aménagement, aux besognes emmagasineuses ou nourricières, même policières, de ce petit peuple. Pour nous, esthéticiens, on sait quel est notre office propre: c’est de donner l’esprit de la Science plutôt que sa lettre, et de mettre les faits en relief, non pour les exploiter, mais pour les admirer. Or l’admiration, à mon sens, ne doit pas s’attacher exclusivement aux formes extérieures, aux attitudes expressives ou décoratives. Ce serait, je le redis encore, une Esthétique bien superficielle et matérialiste, celle qui s’arrêterait à ce que voient nos yeux, à ce qu’entendent nos oreilles. Et justement en un cas tel que celui-ci, où les facultés psychiques de l’animal dominent la scène, c’est unie belle occasion pour la Science du beau die se spiritualiser, de ne pas faire mentir le langage, qui qualifie de beau, — tout aussi bien que le corps de la Libellule ou du Papillon, l’instinct de l’Abeille.
Je viens de prononcer le mot d’instinct. Certains esprits, je sais, jugent le terme insuffisant. Mûs par un enthousiasme un peu philosophique, ils veulent voir, en cette association d’insectes pour la vie, la manifestation d’une réelle intelligence. — «Il est vrai, dit l’un deux,
«que l’homme, qui se croit seul possesseur de cette faculté,
« la qualifie d’instinct chez les animaux; mais il
«ne montre ainsi que son inguérissable orgueil». — On perçoit, n’est-il pas vrai? dans ces paroles, je ne sais quel son d’incrédulité, même d’hostilité religieuse... Il se pourrait bien qu’il y eût, chez les penseurs de cette sorte. un autre genre d’orgueil, celui de la Science qui enfle le cœur et grise le cerveau... Fausse et dangereuse humilité, qui n’exalte la bête que pour rabaisser l’homme, et poser, entre les deux, comme un niveau démocratique, amoral.
Nous évoquions, tout-à-l’heure, le tableau de l’essaim qui se ramasse en grappe prodigieuse, grappe animale dont les fruits sont des corps tout effervescents, et les feuilles, des ailes diaphanes et vibrantes. Or, que font les abeilles ainsi pelotonnées? — Elles attendent le retour des «éclaireuses». Si l’apiculteur n’était pas là, posté sournoisement pour les prendre, leur escadron s’envolerait au lieu désigné, fonderait une colonie libre, en plein bois... — Mais l’apiculteur veille; le visage couvert d’un voile et les mains gantées, il capte l’essaim. Les prisonnières, au reste, n’auront pas un sort malheureux; ce ne sont pas, à vrai dire, des prisonnières; ce sont des sortes de colons partiaires, des métayers que l’on surveille, et sur lesquels on prélèvera de force,, mais sans violence, une part de récolte. — Oh! je sais, la plus belle part... «Sic vos, non vobis...» En compensation, l’homme les soignera, les guérira de leurs maladies, leur fournira des reines au besoin; même, il leur offrira des rayons tout faits, que, peu fières, elles accepteront, n’ayant plus que la peine d’y déposer la cire et le miel. Ainsi nos mœurs artificielles corrompent ces animaux laborieux.
La ruche classique et virgilienne, au toit de chaume, et sise au fond d’une allée de fleurs, a vécu, pour le plus grand dommage des artistes et des rêveurs. Le rucher moderne et perfectionné offre l’aspect assez ridicule d’une agglomération de châlets suisses en miniature. Car (il faut s’y résigner), le progrès banalise, enlaidit, rend insipide ce qu’il touche. — Mais plaçons-nous maintenant au point de vue purement abstrait: la ruche est un exemple de «finalité détournée». Ce que nous avons dit de la flore peut se redire de la faune. L’animal, tout comme la plante, en outre de ses fins directes, personnelles, en a d’autres, réfléchies, — soit sur le règne végétal (relations entre insectes et fleurs), — soit sur son propre règne, — soit, c’est ici le cas, sur le règne humain. Sans faire de métaphysique, en ne regardant que les faits, on peut établir que l’abeille est créée pour l’homme, comme elle est créée pour la plante, et, tout premièrement, pour elle-même.
Les guêpes
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Dans sa préface à l’ «Insecte», de Michelet, M. Berthelot parle assez longuement des guêpes. Très pittoresquement, il les compare aux tribus de Peaux-rouges, tandis que les abeilles, domestiquées, représenteraient plutôt les fellahs d’Egypte. Mais, bien que ce soit ici un savant qui parle, l’assimilation est plus pittoresque que précise. En réalité, la guêpe est très proche parente de l’abeille; mais c’est une parente pauvre, ou plutôt bohême. «Tout lui est bon, dit l’auteur précité, — les
«fleurs, les fruits, la chair morte, et même la chair
«vivante». Pendant que l’abeille butine, méthodiquement, sur les fleuris, et les fleurs seules, la guêpe pille un peu partout, pénètre, effrontément, en nos maisons, perce nos chasselas, gâte nos meilleures poires. Et cependant, comme son illustre et sage cousine, elle est architecte; elle connaît le style hexagonal. Mais quel usage restreint elle en fait! Vous avez tous vu, pendant à quelque tige végétale, le nid de la Poliste gauloise; un seul rayon, avec peu de cellules, le compose tout entier; il reste d’ailleurs ouvert à tous vents; — celui de la Guêpe des bois est bien clos, et formé de plusieurs rayons; il offre l’aspect d’une tumeur dont la plante serait affligée; on dirait, le voyant du dehors, une galle. Ajoutons ceci, que la couleur, comme la consistance du nid de la Poliste, est celle du carton, — ce qui lui fit donner le nom de «Guêpe cartonnière». Ce carton gris paraît bien pauvre, et bien artificiel, à-côté de la cire dorée des ruches. Toute la vie des guêpes, d’ailleurs, n’est qu’un raccourci misérable de la vie noble et généreuse de celles que Ronsard appelait «ses blondes avettes». Leur cité, — si le nom peut convenir ici, n’est point, comme la ruche, permanente; elle se fonde et se détruit tous les ans; leur reine n’est pas, non plus, la Majesté bien entourée d’honneurs et de cortèges, et dispensée de tout, qu’on a vue plus haut; elle travaille absolument comme une ouvrière, et se constitue très-humblement nourrice de ses larves. On voit tous les degrés dans la Nature.
Les fourmis
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Entre la fourmilière et la ruche, le contraste est grand. D’abord, la fourmilière est une cité libre, inutilisable pour l’homme; on n’y fait point de miel, point de cire; l’homme n’a rien à tirer du travail des fourmis, dont le fruit leur appartient tout-entier. Puis ce n’est plus la cité de cire et de propolis, mais de terre, — plus une œuvre d’architecture proprement dite, mais un travail de terrassement. Il y a là quelquechose, en plus fin, du nid que se creuse la taupe. Même dôme sablonneux au dehors; au-dedans, mêmes galeries souterraines, en dédale. Comme celui de la taupinière, le dôme de la fourmilière est à la merci du pied du passant. Mais il faut avoir bien peu de tête — ou de cœur, pour piétiner le toit de cette cité, tout aussi admirable en son genre que celle des abeilles. Le seul miel, il est vrai, qu’on puisse en retirer, est un profit de pure intelligence. Mais n’est-ce rien, que de récolter, ici comme dans la ruche, des documents précis sur la Nature? Pour moi, je pense que c’est là le plus beau gain qu’on puisse réaliser. Friand du produit de la ruche autant que personne, et comprenant la convoitise qu’excite un gâteau d’où découle le suc parfumé, vivifiant, je donnerais tout le miel du monde pour connaître à fond la vie des abeilles et pénétrer le mystère de leur instinct. Aussi bien, mon admiration va-t-elle, de préférence, aux observateurs de fourmis. Leur étude est toute spéculative et parfaitement désintéressée. S’il existe une apiculture, on ne connaît point, jusqu’ici, de «formiculture ». Or, en ce temps utilitaire, où l’on dédaigne, il semble, les sciences sans application, c’est merveille que l’on estime encore ceux qui se penchent sur la fourmilière. Malheureusement, il faut le dire, c’est par pure curiosité, passion du nouveau; le profane, que vous initiez à ces choses, s’en amuse comme les enfants. Il s’étonne plus qu’il n’admire; il n’en tire guères aucune idée générale. Et les savants professionnels eux-mêmes, s’ils généralisent, c’est bien souvent de travers. Ils philosophent, à perte de vue, sur l’Evolution, l’Adaptation, la Sélection sexuelle, et tous les dogmes de la théologie darwinienne. Le mot de Providence n’est jamais prononcé : ce mot-là leur brûlerait la langue... Notez d’autre part ceci: les partisans des causes finales citeront plus volontiers, en exemple, l’abeille, que la fourmi... C’est que l’abeille a sa destination humaine, tandisque la fourmi... L’utilitarisme, vous le constatez, se glisse encore là, dans la pure métaphysique. Et cependant la finalité n’éclate pas moins en la fourmilière qu’en la ruche. Seulement, c’est ici la fin immédiate, à l’usage des fourmis elles-mêmes. Ne peut-on penser qu’elle dépasse l’insecte, et retentit sur l’homme? Et que le bénéfice de l’homme, en pareil cas, est d’en retirer une leçon? — Oui, je dis bien: une leçon de choses, une image de l’universelle Prévoyance, une lueur sur la Sagesse infinie...
Et voilà le miel qu’on peut, et qu’on doit tirer de cette espèce de rucher sableux, souterrain. Comme les fourmis trayent, littéralement, le corps des pucerons, d’où suinte une matière sucrée, — ainsi nous faut-il extraire des fourmis elles-mêmes le suc immatériel de la Science. L’homme ne vit pas que de pain.
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