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Marie Rattazzi

Le piège aux maris


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066326265

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

LA PENSÉE

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI


I

Table des matières

Entre Domfront et Comlie.

Une plaine, des champs cultivés que traverse une grande route. A l’horizon, des collines basses, une futaie, les toits d’un village, sur la route, une maison isolée. Les maisons, comme les rues et les hommes, ont une physionomie: les unes ont l’air calme, d’autres, l’air affairé. Par cette porte, doit passer un célibataire; de cette fenêtre, il ne peut sortir que des voix d’enfants. — Ne voudriez-vous pas aimer sous ce toit, pleurer sous cet autre? —Gomme on doit être heureux derrière cette cloison; mais que l’on doit souffrir à l’ombre de ce mur!...

Celle-là ressemblait aux maisons dont les journaux illustrés donnent le Fac simile, lors des grands procès en cour d’assises, avec ces mots écrits au-dessous: Maison du crime! Elle était sinistre: sa porte, garnie de clous à têtes rouillées, semblait ne devoir s’ouvrir que devant une sommation. La poussière du chemin s’était attachée invinciblement aux carreaux de ses étroites fenêtres. Le tout, noirci et délabré, n’avait qu’une longue cheminée dont nulle fumée ne s’échappait.

La fumée implique le feu qui pétille, — le repas qu’on apprête, — la ménagère qui va et vient, son tablier retroussé sur le côté, — des enfants qui crient, — des casseroles qui chantent: — mille choses joyeuses dont cette maison paraissait dépourvue.

Flanqué contre elle, un toit à porcs, à demi caché par une touffe de sureaux; de maigres poules errant dans la cour; un chien étique dans une niche vermoulue; un jardin rempli de mauvaises herbes et des arbres mal taillés entre-croisant leurs branches folles et, partout alentour, la plaine nue, le jour qui tombe.

Tout à coup, — pareil à un foyer dont la flamme, avant de disparaître, remplit l’appartement d’un jet de clarté, — le soleil couchant illumine le paysage. Et, — pareils à un vieillard qui semble rajeunir, lorsqu’un éclair de mémoire ou d’intelligence traverse son cerveau, — la plaine et la maison retrouvèrent un peu de charme et de vie sous le soleil. La lumière occidentale fit étinceler l’herbe mouillée; l’eau des fossés qui bordaient la route brilla comme un miroir d’acier; les vitres des croisées répercutèrent mille rayons. Les fleurs des arbres prirent des teintes d’or, et la flamme rouge de l’astre fit une sorte d’auréole aux branches des pommiers.

Mais cette splendeur ne dura qu’un instant; le soleil disparut derrière les lignes grisâtres des collines et des nuages entassés à l’horizon. La lumière s’effaça entièrement, l’eau redevint boueuse, l’herbe noire et la tristesse s’étendit de nouveau sur le paysage. — Une lumière parut derrière les vitres de la maison.

Le vent du soir se leva, les feuillées craquèrent au bruit de sa musique lugubre. La bise fit fléchir les trémois dans les champs obscurcis; le vent augmenta, il se prit à rugir, à faire crier le chaume, claquer les volets, à disperser des branchages et des feuilles. C’était principalement sur la route unie qu’il sévissait avec toute sa fureur. Nul obstacle devant lui: ni laboureur avec sa charrue, ni roulier avec sa charrette, ni cavaliers, ni piétons, — personne! La nuit avait fait cette route déserte plus déserte encore.

Et voilà que dans sa course furibonde, le tourbillon le plus fort s’arrêta, par une brusque saccade, au moment où il rencontra la maison isolée. Le choc fut violent: un des volets se détacha et fit un tel fracas en tombant qu’on crut qu’il entraînait la muraille dans sa chute. L’intérieur de la maison devint visible. Deux grands lits avec des rideaux de serge bleue rayée de gris, quelques escabeaux et un banc de bois, un vieux fauteuil couvert d’une tapisserie usée, une armoire, des ustensiles de ménage: tels étaient les objets qui eussent frappé le regard d’un voyageur attardé, à moins que ce regard n’eut préféré suivre les contextures inextricables des toiles d’araignées s’enchevêtrant aux solives du plafond. Dans la cheminée, pas de feu; sur la table, rien qui fit pressentir le repas, dont l’heure était cependant sonnée. Dans un des lits, — sous un drap qui semblait recouvrir un cadavre, tant il était rigide et tendu, — une femme, dont les lèvres blanches laissaient à peine passer le râle de l’agonie. — Sur un escabeau, tout auprès, un homme assis, la tête dans une main, l’autre main posée sur le lit, — dans une attitude immobile.

Cet homme pouvait avoir soixante ans. Il était de taille moyenne avec de larges et hautes épaules dans lesquelles rentrait le cou. Des cheveux gris très-épais, emboîtaient son front qu’ils paraissaient rétrécir. Sa bouche aux coins dûrement arrêtés, semblait n’avoir jamais dû s’ouvrir qu’avec peine pour articuler un son. Son œil clair, abrité par d’énormes sourcils, exprimait en ce moment un désespoir farouche.

La femme qui était dans le lit et qui allait mourir, était-elle l’objet de ce désespoir? —Oui, sans aucun doute, car c’était sur elle que se fixait obstinément le regard de l’homme.

Ce n’était pourtant pas sa femme; il était vêtu comme le sont les riches fermiers, ou les petits bourgeois qui habitent la campagne. Il portait une veste de chasse et un pantalon en bon gros drap, tandis que les vêtements de la moribonde, jetés sur le pied du lit, étaient faits d’une toile grossière et tels que ceux des plus pauvres servantes. En outre, les mains calleuses de cette femme dénotaient le travail de la terre, et l’empreinte de sa face, — cette empreinte où se révêle le caractère de ceux qui vont cesser d’être, — dévoilait l’humilité ; l’humilité basse, cupide, hypocrite, de la paysanne pliée à la domesticité. C’était bien là le type de la servante-maîtresse! Elle n’avait guères plus de quarante ans; mais à la campagne, les femmes sont vieilles à cet âge-là. Le front de celle-ci avait des rides, et la pâleur de la maladie n’avait pas enlevé les teintes terreuses que le hâle lui avait mises aux joues. L’avarice était inscrite sur ses lèvres minces, la ruse sur ses pommettes que la peau tendue faisait saillir davantage; le menton carré par le bout, gros et proéminent, impliquait la violence. Rien n’était sympathique en elle, malgré la souffrance qui la clouait sur le lit. Et cependant, dans le regard, dans la pose de l’homme, il y avait plus que de la simple pitié ; il y avait une désolation profonde, une de ces douleurs réfléchies sur lesquelles le temps semble devoir être sans pouvoir. A défaut des lèvres fermées, ce regard disait la pensée du vieillard et cette pensée devait être celle-ci: — En la perdant, je perds tout!

Était-ce donc qu’il n’eût ni épouse, ni enfant, ni parent, ni ami? Qu’il se trouvât isolé sur la terre et que, obéissant malgré lui à la loi humaine qui fait qu’on ne peut vivre seul, il tint beaucoup à ce compagnon, l’unique et le dernier, — à cette servante qui ne l’avait pas abandonné, comme les autres, et qui seule était restée dans celte maison d’où chacun s’écartait?

Etait-ce encore qu’il eût aimé cette femme autrefois, et qu’au moment de se séparer d’elle à jamais, le souvenir du temps où il l’avait aimée lui revînt à l’esprit?

Était-ce enfin une complicité qui les liait tous deux? Quelque secret partagé ? quelque crime commis en commun? un remords pareil?

Nul n’eût pu le dire, si ce n’est ces deux êtres, à l’un desquels la mort ravissait la parole que la douleur clouait dans le gosier de l’autre. — Ils demeuraient ainsi tous deux, —elle râlant, lui immobile, — lorsque le vent qui s’était un instant ralenti, se mit à souffler et à mugir de nouveau.

En passant sous la porte, il faisait vaciller la petite lampe, de celles que dans les campagnes on nomme cruciaux. A cette lumière douteuse, des ombres dansaient le long des murs. L’homme se leva, prit la lampe et la posa plus près du lit, pour la mettre à l’abri de la tempête. Au même moment, le chien se mit à hurler. La malade fit un mouvement. Le vieillard entr’ouvrit la porte et siffla le chien; — mais l’animal ne vint pas et son maître l’entendit qui fuyait dans la campagne en continuant à hurler. — Il referma la porte. La lampe était éteinte, il chercha du feu pour la rallumer. Comme il allait à tâtons dans le désordre de la chambre, un râle plus fort et plus prolongé que les autres parvint jusqu’à lui. Il s’arrêta court, n’osant frotter l’allumette qu’il venait de prendre et, sans haleine, il écouta. — Plus rien! Il voulut aller au lit; ses genoux fléchirent et il s’affaissa sur la terre battue qui formait le plancher. Là, plein de terreur, accroupi, brisé, la face vers le sol, il attendit, écoutant toujours, mais n’entendant plus rien, si ce n’est l’orage dont la fureur semblait sans cesse s’accroître, dans cette nuit de colère et de désolation.

Enfin le vent cessa de souffler. Le soleil revint plus pâle qu’il n’était parti. Tout s’éveilla; les fleurs, les oiseaux et les insectes. La fumée des foyers lointains se mêla aux vapeurs matinales. La campagne reprit un peu d’animation et la route se couvrit de gens qui se rendaient à leurs travaux.

L’homme, alors, s’approcha du lit d’un pas lourd. Il contempla un instant la morte, lui ferma les yeux et arrangea le drap autour d’elle. — Puis il prit son chapeau, son bâton, et sortit en fermant soigneusement la porte.

Hier encore, c’était un homme robuste, à la démarche égale, à la main ferme, à la voix rude et forte. Ce matin, c’est un vieillard, cassé, chancelant, dont le geste hésite et qui ne saurait que répondre si un étranger lui demandait son chemin: à le contempler, cet étranger se sentirait pris d’une pitié profonde. Pourquoi donc les gens que rencontre le vieillard, et qui sont tous du pays, semblent-ils, au contraire, éprouver pour lui du mépris ou de la haine?

Eh quoi, pas un bonjour amical, pas une main tendue! Rien qui témoigne du respect qu’on a d’ordinaire pour la vieillesse, ou de la pitié qu’inspire le malheur?

Non! — Tous s’écartent lorsqu’il passe.

Et lui, il va, comme s’il était habitué à voir tout le monde s’écarter ainsi devant lui.

II

Table des matières

Les Forgerons.

La rue Lamartine fait partie du très-petit nombre des rues de Paris que le grand courant de démolition et de reconstruction caractéristique du second Empire n’a pas complétement bouleversées. Elle n’est pas tout à fait droite, ses maisons ne sont pas tout à fait uniformes: elle a encore une physionomie. Ici, large et claire, plus loin, étroite et sombre, — elle a des maisons superbes et des masures à demi-construites en bois, des corniches sculptées avec art, et des toits de vieilles ardoises brisées ou noircies. Des piétons, appartenant pour la plupart aux classes ouvrières, suivent ses trottoirs; des omnibus, des voitures de roulage, quelques fiacres à numéros jaunes, font sonner leur ferraille et trembler les vitres de ses croisées.

Il passe beaucoup de monde dans cette rue, qui joint, entre elles, les rues Cadet, Rochechouart, Montholon, — et les rues du Faubourg-Montmartre, des Martyrs, de Notre-Dame-de-Lorette et de Saint-Lazare; mais on ne s’y arrête pas. Là, en effet, ni riches magasins, ni devantures curieuses.! — De pauvres industries: des coiffeurs, un bazar, quelques hôtels meublés, — une population d’artistes, de filles perdues, de petits bourgeois, de petits marchands...

La maison qui porte le n°... est une des plus mal construites, des plus délabrées et du plus triste accès. Un seul magasin occupe son rez-de-chaussée. C’est une boutique d’épicier, au-dessus de laquelle se lit ce seul mot: «Bouton,» (sans doute le nom du marchand), peint en lettres jaunes sur un fond brun. A gauche de la boutique, est une allée mal pavée, boueuse, dans laquelle, entre l’arrière-boutique de l’épicier et la loge du concierge située sur la cour, s’ouvre un escalier de bois, dont les marches frottées une fois par an, le jour de la saint Sylvestre, sont, dès le 2 janvier, maculées et presque impraticables. Les gens qui montent et descendent cet escalier, ne sont pas nés sur les marches d’un trône; mais ce sont de bonnes gens qui tous exercent un honnête métier.

Ils habitent depuis longtemps cette maison, et jamais ils n’ont eu à déplacer un meuble pour cause de réparation.

Le propriétaire est un vieux rentier qui ne veut ni dépenser ses revenus, ni les accroître. Il a acheté cette maison telle qu’elle est et, telle qu’elle est, il la laissera à ses héritiers. Mais il ne songe pas plus à tirer parti du terrain qu’elle occupe, qu’à la démolir ou à l’exhausser d’un étage. Il ne vient jamais la visiter et s’en rapporte aveuglément à madame Sainte-Hélène, la femme du concierge, du soin de recevoir les loyers.

C’est madame Sainte-Hélène qui gouverne le n°... de la rue Lamartine: gouvernement absolu, tempéré par la grâce particulière aux reines. Son palais est situé, — on l’a vu,— entre l’escalier et la cour. La grande entrée est par l’allée. Un vasistas vitré donne sur l’escalier, une belle et large fenêtre, sur la cour. L’appartement du premier étage est libre en ce moment, par suite de décès; — il faut qu’on meure pour s’en aller de cette maison-là ! — Le second est occupé par deux frères: Cadet Loir et Didi Loir. Tous deux sont tailleurs, tailleurs en vieux, tailleurs pour les pauvres. Cadet Loir, grand gaillard taillé en compas et fort comme un taureau, est l’esclave de Didi Loir, petit bossu à jambes de cigales. Garçons tous deux, ils emploient à l’année une femme de ménage, qui coud au besoin et les a vus souvent en déshabillé, — du moins à ce que dit madame Sainte-Hélène, en riant bien entendu.

Au troisième, c’est l’atelier de lingerie de madame Bricard.

Madame Bricard, veuve asthmatique, esprit fort, est indulgente pour les faiblesses de ses ouvrières, et ne les renvoie que lorsqu’elles sont parvenues à un état avancé de grossesse. Elle lit des romans-feuilletons, parle de son bon cœur, récite volontiers la liste des personnes qu’elle a obligées et qui se sont montrées ingrates. Elle adore les digressions dans le discours, et se vante de n’avoir jamais manqué une des deux premières représentations de tous les drames qui se sont joués, depuis dix ans, sur les théâtres de la Porte-Saint-Martin, de l’Ambigu, du Cirque et de la Gaîté. Le quatrième étage est loué à une pauvre femme, riche autrefois, tombée dans la misère, et qui est venue, comme c’est l’usage, de la province où tout se sait, à Paris où tout se cache. Son mari était banquier. Il a fait des spéculations sur les biens, s’est ruiné, déshonoré et finalement tué.

Madame Houdot, travaille ainsi que sa fille Mathilde. Ces dames font elles-mêmes leur ménage et elles sous-louent une chambre garnie dont le revenu paie à peu près leur loyer.

Le cinquième étage se subdivise en quatre logements, composés chacun d’une pièce. Deux ouvriers forgerons et un clerc d’huissier, occupent les trois premiers, les plus vastes et les plus confortables. La dernière pièce qui est toute petite, a pour locataires deux ouvrières de madame Bricard, mesdemoiselles Belotte et Fanchon. Comme Belotte ne rentre presque jamais la nuit, Fanchon peut trouver le lit trop grand; mais Belotte découche, prétend-elle, parce qu’il est trop étroit. Mystère!

Les Sainte-Hélène ont disposé du sixième étage. Ils ont là une chambre pour leur fils cadet, Georges-Napoléon. Ce jeune homme, après avoir obtenu plusieurs prix au grand concours, envoie des articles de genre à un petit journal, et se prépare à être ministre dès qu’il aura l’âge requis. C’est, du reste, un charmant garçon, plein d’avenir, qui ne demande qu’à bien faire. Il peut beaucoup, il le sait et est bien décidé à lutter énergiquement contre tous les obstacles. Le ménage de Georges-Napoléon est le mieux tenu de cette maison qui ne rapporte à son propriétaire que quatre mille francs par an. Or, par le temps qui court, il est permis de négliger un peu sa maison, quand on n’en extrait pas un meilleur revenu!

Il est vrai que celle-ci a une succursale sur la cour.

C’est un petit bâtiment élevé d’un seul étage au-dessus du rez-de-chaussée. En bas, une forge, — au premier, l’appartement du forgeron et de sa famille. — Ici tout respire l’aisance et le bien-être.

A travers les vitres de l’étage supérieur, on aperçoit des rideaux de neige. Quelques pots de fleurs garnissent le rebord des croisées. La cour est pavée et propre. Le long des murs, il y a des plates-bandes où poussent des vignes vierges et des fraisiers. Dans un coin, un grand lilas abrite une pompe, et une nuée de moineaux frarcs piaille sur les barres de fer empilées. — Qu’un rayon de soleil joue sur tout cela, et tout cela vous paraîtra charmant: la maisonnette blanche aura l’air de rire et de chanter à la face de la grande vilaine maison noire qui se dresse, entre elle et la rue, comme un fantôme.

Mais, en ce moment, le soleil est couché, et c’est par un sombre crépuscule que la forge s’épanouit dans toute sa gloire. Les soufflets vigoureux mugissent en envoyant leur han! han! au feu qui mugit à son tour et fait voltiger de brillantes étincelles. L’écho sonore du marteau retentit sur l’enclume, et le fer embrâsé sème au hasard ses rubis étincelants.

Deux compagnons sont debout auprès de l’enclume. Le premier, celui qui tient le fer, est un tout jeune homme, mince, vêtu d’un pantalon de toile grise et d’une chemise à mille raies bleues. L’intelligence rayonne sur sa figure; de légères moustaches noires, crânement relevées, laissent voir une bouche garnie de dents très-blanches; — ses yeux brillent comme deux gouttes de café et ses cheveux courts, relevés sur le front, en font ressortir l’ampleur.

Le second est un colosse, aux cheveux d’un blond fade, aux énormes favoris roux, au teint coloré. Son costume de travail n’est pas d’une simplicité aussi sévère que celui de son camarade. Il porte un pantalon de velours vert-bouteille, un gilet à bandes rouges et bleues, une chemise à pois jaunes et bruns. De solides boucles d’or, en forme d’ancres, pendent à ses oreilles et l’on voit reluire, à sa main droite, une bague chevalière en argent massif qu’un enfant aurait peine à soulever. Et cependant, tel sera toujours le triomphe de la nature sur l’art, il est moins beau que l’autre qui est moins bien mis que lui!

Deux autres ouvriers travaillent devant la cloison vitrée qui donne sur la cour. Dans un coin, une masse noire s’agite en sifflant.

— Pierre! dit tout à coup le colosse à son camarade, en tenant suspendu en l’air son énorme marteau, nous sommes aujourd’hui samedi.

— Eh bien! oui, nous sommes aujourd’hui samedi. Après?

— Après! C’est demain dimanche.

— Sans doute.

— Et après?

— Après! C’est lundi.

— Et qu’est-ce qu’on fait lundi?

Le jeune homme baissa la tête sans répondre.

— Tiens ferme! Il faut que je tape! Ça me fait du bien de taper quand je suis en colère. Et vlan! vlan! aie donc! Ah! c’est lundi que tu pars! Diable de fer! Là ! encore! bon! me voilà un peu soulagé ! — Causons maintenant.

Et le forgeron, rouge, en sueur, laissa tomber son marteau:

— Qui est-ce qui dîne avec moi demain?

— Pas moi.

— Comment! pas toi. Je voudrais bien voir ça, par exemple! La veille d’un départ!

— Justement, la veille de mon départ, je dînerai avec mon père et avec mes sœurs. Il est vrai que tu y seras aussi: — tu es invité !

— A la bonne heure! On rira... c’est à dire non, on... Enfin, on sera tous ensemble... Et qu’est-ce qu’ils disent là-bas?

— Rien. — Mon père lève toujours le coude de temps en temps. Mes sœurs travaillent: la Bise gagne maintenant trente sous par jour...

— Voyez-vous ça, cette Bise! Mais c’est très-bien... trente sous!... Et... et l’autre?

— Titi.

— Oui, mam’selle Titi?

— Oh! celle-là ! sa journée ne pèse pas lourd. Elle est délicate, elle a besoin de soins. Peut-être aussi aime-t-elle un peu trop à lire? Enfin, mon pauvre Fanfan, elle aurait dû naître demoiselle, quoi!

— Tu crois? c’est qu’aussi elle est si gentille! Quand on vous regarde ses petits doigts blancs! Est-ce que c’est fait pour coudre, ces doigts-là... C’est fait pour loucher du piano... voilà !

— Dans notre position, Fanfan, il faut que les doigts servent à autre chose. Je suis inquiet de partir, mon vieux. Tout ce monde-là avait encore besoin de moi. — Tu veilleras sur eux, pas vrai?

— Es-tu bête!

— Tu m’écriras souvent... c’est-à-dire, tu me feras écrire, puisque...

— Je n’en rougis pas! C’est vrai, je ne sais rien; mais l’écrivain de la place Cadet est de mes amis, en deux temps je suis chez lui, — et dès qu’il y aura du nouveau, sois tranquille...

— Tu me parleras aussi...

Pierre désigna des yeux le plafond, c’est-à-dire l’étage supérieur.

Fanfan suivit ce regard.

— Compris! dit-il. Tu l’aimes! Je connais ça.

— Chut! dit Pierre. Si l’on t’entendait.

— Eh bien! où serait le mal? C’est pas elle qui s’en fâcherait, va! M’est avis, au contraire, qu’elle en serait contente. Le père aussi serait content. C’est un vrai, le vieux Michel, quoique...

Fanfan s’arrêta court.

— Quoique? demanda l’autre, achève! Fanfan saisit son marteau.

— Rien! dit-il. — Tiens ferme! il faut que je tape!...

— Fanfan, tu t’expliqueras.....

— Non!

— Si! — Je le veux.

— Au fait, pourquoi pas...? Or donc, il y a huit jours, nous étions là, tous les deux, le patron et moi, à nous regarder dans le blanc des yeux, comme des chiens de faïence... Voilà que tout à coup: — Fanfan! qu’il me dit, ce pauvre Pierre va donc nous quitter? —Moi, voilà que je lui dis comme cela: — Il nous quittera ou il ne nous quittera pas, c’est-à-dire qu’il nous quittera si cela vous fait plaisir, et qu’il ne nous quittera pas si vous ne voulez pas, patron, — que je lui dis! — Comment ça? — Dame, si Pierre avait de quoi, il achèterait peut-être un remplaçant? Je ne sais pas, moi,, mais ça me fait cet effet tout de même, que je lui dis. — Tu crois? qu’il dit, dit-il. Là-dessus, il ne dit plus rien; c’est-à-dire, si! Un moment après, il dit:_ — J’en parlerai à la bourgeoise...

— Eh bien?

— Eh bien! La bourgeoise... C’est pas une vraie, quoi? Tiens ferme!

Et le colosse fit jaillir des gerbes de feu sous ses coups redoublés.

La porte de l’atelier s’ouvrit pour donner passage à une grande, svelte, et blonde jeune fille vêtue de blanc, qui s’avança délibéramment à travers les pièces de ferraille, et vint tendre les mains aux deux compagnons.

— Mademoiselle Antoinette! s’écria Fanfan d’une voix joyeuse.

— Vous, mademoiselle! fit Pierre avec un regard reconnaissant.

— Mon père n’est pas ici? demanda-t-elle.

— Non, mademoiselle! répondit tristement le jeune homme.

Eh quoi! — ajoutait aux paroles le ton dont elles étaient dites, — eh quoi! ce n’est donc pas pour moi que vous êtes venue!

— Alors, je vais l’attendre!

Mon père n’était qu’un prétexte, disait le son de la voix.

Pierre joignit les mains; il voulut dire quelque chose, mais il ne trouva rien; elle, non plus, et ils restèrent là tous les deux à se regarder. Puis, après le bonheur de se voir, vint la pensée que dans deux jours ils ne se verraient plus et leurs yeux se remplirent de larmes.

— Tiens ferme! cria Fanfan qui sanglottait.

Pierre eut un faible sourire; Antoinette sentit qu’il fallait avoir du courage: elle fit quelques pas:

— Quoniam! dit-elle; où est donc Quoniam?

— Ici, mam’zelle, pour vous servir!

Et la masse noire sortit de son coin. Un observateur, doué de pénétration, pouvait seul deviner dans cette masse un apprenti de treize à quatorze ans; par exemple, on eût pu mettre l’observateur au défi de faire le portrait de ce gamin, car, outre qu’une forêt de cheveux en désordre couvrait sa figure, Quoniam se peignait avec ses doigts. Or ses malheureux doigts étaient toujours noirs, et il en résultait que ses joues, son front, son menton et son nez confondus, n’étaient plus qu’une plaque de cheminée, sur laquelle deux petits yeux gris brillaient comme des charbons ardents.

— Quoniam! dit Antoinette, regardez cette belle pièce de dix sous. Elle est à vous pour passer gaîment votre dimanche. Surtout, Quoniam, ne soyez pas trop mauvais sujet.

— N’ayez pas peur, mam’selle! dit l’enfant.

Il releva les cheveux qui le gênaient, prit la pièce de dix sous, la jeta en l’air, la reçut sur le bout de son nez, la fit retomber dans sa main, la fit passer de sa main à son coude, de son coude la relança dans l’espace, et comme elle avait disparu aux yeux des spectateurs surpris, il la tira de la poche de son gilet et la montra délicatement placée entre l’index et le pouce.

— Bravo! firent les ouvriers.

— Sapré petit mâtin! s’écria Fanfan en jouant avec son énorme marteau. Est-il fort, pour son âge! Est-il fort! est-il fort... Oh! le patron!

— Quand le chat n’y est pas, les rats dansent! dit sentencieusement Michel Baldi, le forgeron, en fermant la porte derrière lui. Toi ici, Antoinette! qu’est-ce que tu y viens faire?

— Je viens te voir. J’ai quelque chose à te demander.

— Alors, embrasse-moi et parle. Accordé d’avance.

— Mon bon père!

Le forgeron tint un instant sa fille dans ses bras et la considéra avec amour.

De fait, elle était bien jolie et il y avait de quoi en être fier!

Quant à Michel Baldi, c’était un homme d’une cinquantaine d’années, de grande taille, très-maigre, le dos voûté, le front chauve. Il était vêtu d’une longue lévite qui lui descendait jusqu’aux talons, d’un large gilet brun, et d’un chapeau de paille. Sa figure, couleur tabac d’Espagne, ridée, flétrie par un travail forcé, était néanmoins bienveillante et douce.

— Qu’est-ce que tu veux? dit-il, à sa fille.

— Je vais te le dire à l’oreille.

Il se pencha vers elle, en souriant aux ouvriers. Au bout d’un instant, il se redressa et regarda sa fille avec inquiétude:

— L’as-tu dit à ta mère? demanda-t-il.

— Non.

— Il faut le lui dire.

— Mais, si elle refusait... Pense donc!

— C’est juste... comment faire?

— Ecoute!...

Il se pencha de nouveau. De nouveau, elle se mit à lui parler avec vivacité :

— Ainsi, c’est convenu, mon père.

— Il le faut bien! — Eh! les enfants!

Assez pour aujourd’hui! continua le forgeron: vous pouvez partir. Quand à vous, dit-il à Pierre et à Fanfan, je vous garde. Vous dînez avec moi: nous boirons à sa santé, dit-il à Fanfan, en désignant Pierre... puisqu’il part, ajouta-t-il avec un soupir.

— Merci, patron! dit le colosse. De tout mon cœur

— Mais... fit Pierre.

— Oh! pas de mais! dit le forgeron. C’est ma fille qui le veut!

— Mademoiselle Antoinette!

— Oui, mes amis; je veux boire à votre santé.

Ils sortent, et voilà que tous les compagnons vont en faire autant. La nuit est tout à fait venue. Les feux de la forge s’éteignent. C’est l’heure où ceux qui, tout le jour, ont porté sur leurs épaules le fardeau du travail, vont manger, boire, fumer, puis s’endormir, demandant à ces simples actes de la vie toute la part du bonheur qui doit leur revenir ici-bas: on n’est pas exigeant quand on est pauvre.

Voyez cependant Quoniam — Il est sorti le dernier de l’atelier et le voilà maintenant peigné, lavé, quasi-propre. Il se tient droit et passe fièrement devant la loge du concierge, sa pièce de dix sous appliquée sur l’œil. Il monte l’escalier. Maintenant, où va-t-il? Ah! il s’arrête... Dieu me pardonne! c’est au troisième, à la porte de madame Bricard, la lingère. Il siffle: est-ce un signal? Non, car personne ne vient. Il attend... il siffle encore; il frappe du pied. Est-ce que ce petit mauvais sujet en voudrait à mademoiselle Belotte, ou à mademoiselle Fanchon?

L’appartement au-dessus de la forge se composait de quatre pièces: une cuisine, deux chambres à coucher et un salon qui servait aussi de salle à manger et que meublaient assez convenablement un canapé, deux fauteuils et six chaises en acajou recouvertes en crin noir. Il y avait un piano pour Antoinette, une pendule en bronze doré surmontée d’une statuette qui avait l’ambition de représenter une jeune fille en chapeau de paille, agenouillée devant une croix, — et des flambeaux à quatre branches et à pieds de sphynx. Aux fenêtres, de jolis rideaux blancs et de plus grands en laine grise bordés de vert. Sur le parquet, frotté avec soin, de petits tapis carrés devant chaque chaise. La nappe enlevée, un grand tapis de laine tricoté par madame Baldi, recouvrait la table.

Seule, en ce moment, la femme du forgeron travaillait, à la lueur d’une lampe posée sur une table à ouvrage. Elle n’était pas de ces femmes qui attirent, à première vue, l’attention. Son front assez ample était à demi caché par des cheveux châtain-clair rangés en bandeaux plats et surmontés d’un bonnet de linge. Le nez un peu long s’élargissait vers le bout. Les lèvres étaient minces. La mâchoire. découpée à angles droits, dissimulait la saillie un peu trop prononcée des pommettes. Au bas des joues, il y avait deux trous qui pouvaient passer pour des fossettes aux yeux des amis de madame Baldi. Cette tête insignifiante, ni laide, ni jolie, — plutôt laide, — avait, à la considérer un peu longtemps, une physionomie attachante et singulière. On y voyait se succéder sans cesse l’expression de deux sentiments opposés: l’humilité et l’orgueil. Ces deux expressions alternaient sans nuances. C’était l’une, ou c’était l’autre. Entre elles, rien. Tantôt, le plus souvent même, la femme du forgeron apparaissait, les paupières baissées, avec un sourire tout de miel qui prêtait à ses lèvres la forme d’un croissant et faisait, des fossettes, de véritables cavernes; sa démarche lente, ses gestes retenus et contraints, la simplicité puritaine de ses vêtements, lui donnaient alors l’air d’une de ces femmes qui fréquentent assiduement les églises. Voilà pour le public. — Mais, lorsqu’elle était seule, une métamorphose complète s’opérait en elle: Les fossettes se refermaient, la bouche redevenait droite, le geste sûr; la voix, tout à l’heure traînante et nasillarde, avait des sons de cuivre. Le front s’éclairait. La paupière relevée et tendue laissait voir une prunelle claire d’où partaient mille feux. Michel Baldi, son mari, seul peut-être au monde, l’avait vue ainsi, mais il n’y entendait pas malice, le bonhomme. Pour Antoinette, c’était une enfant, à laquelle la science des physionomies importait moins qu’une fleur ou qu’un oiseau. Elle eût pu du reste, aller de la surface au fond, du visage au cœur, sans que sa mère cessât jamais d’être pour elle un sujet d’admiration respectueuse qui n’aurait eu d’égale que sa reconnaissance. Ce cœur, en effet, ne battait que pour un être au monde. Chez la forgeronne un sentiment absorbait tous les autres: L’amour de sa fille!

Entendons-nous!

Madame Baldi était la fille d’un pauvre ouvrier de province, brave homme, aussi naïf que brave, ayant épousé une femme paresseuse et coquette, dont il ne payait pas seul les robes et les bonnets. Il avait fini par être humilié des toilettes de sa femme, mais n’ayant pas le courage de rompre avec elle, l’aimant peut-être, il avait demandé au vin des consolations et l’oubli de ses chagrins. D’abord, il avait bu, pour s’étourdir, affirmaient les bonnes âmes; ensuite et surtout, parce qu’il trouvait le vin bon, prétendait sa femme. Toutes avaient raison.

L’enfant avait grandi, un peu abandonnée à elle-même par suite de ces deux vices. La mère courait le guilledou, comme on dit, et le père ne quittait pas les cabarets. Elle avait fait son éducation toute seule, en observant et en réfléchissant. A douze ans, Rosalie (c’était son nom) avait jugé ses parents et chiffré sa vie. Elle s’était promis de vivre en honnête femme, afin d’être considérée par les voisins, — ce que sa mère n’était pas. Elle s’était juré encore de ne jamais épouser un ivrogne, —ce que son père était. — Ne cherchez, dans ces résolutions, ni principes religieux, ni instincts moraux; c’était du plus pur égoïsme. L’égoïsme pousse les natures faibles à suivre l’exemple qui leur est donné, même lorsqu’il est mauvais et les natures fortes, à choisir par elles-mêmes et à ne se décider qu’après réflexion. En voyant quelques femmes du voisinage aisées, — parce qu’elles étaient économes et que leurs maris étaient des artisans laborieux, — Rosalie se dit qu’elle serait économe et qu’elle épouserait un bon ouvrier. Après s’être résolue à éviter le mal, elle résolvait de faire le bien. Ces femmes allaient à la messe et le curé les saluait. Rosalie voulut être saluée par le curé ; ce fut sa première ambition. Elle alla, d’elle-même, au catéchisme et à l’école des sœurs. D’elle-même aussi, elle étudia le soir: on la remarqua, elle en fut fière; mais sentant que tout orgueil serait déplacé dans sa position, elle se fit humble.

Comme elle avait quinze ans, Michel Baldir qui faisait son tour de Franco on bon compagnon, fit la connaissance du père de Rosalie. Il vit la jeune fille, fut pris de sympathie pour elle, puis d’amour; bref, il lui demanda sa main. — J’ai mille écus, lui dit-il, et je puis m’établir dans le pays. Nous ferons nos affaires!

Une nouvelle ambition germa dans le cœur de Rosalie: Son père était ouvrier, son mari serait patron. C’était déjà beaucoup! Mais à quoi servirait de vivre en honnête femme auprès d’un honnête homme, si cela devait être dans une ville où la présence de ses parents pèserait sur elle comme un affront perpétuel? Quoi! le dimanche, quand, au bras de son mari, elle se promènerait en toilette sur le quai, elle pourrait rencontrer un homme ivre qui serait son père et dont les passants diraient: C’est le mari d’une telle, le pauvre homme! C’était impossible.

— Il faut faire fortune, dit Rosalie à sou mari, et il n’y a que Paris pour cela! —Allons donc à Paris, dit Michel.

Quand, à Paris, il fut entré comme compagnon dans la forge de la rue Lamartine: —— Cette forge sera un jour à toi! dit la femme. Lui se prit à rire, en se tenant les côtes: la forge valait vingt-cinq mille francs et il n’en avait que trois mille. Jamais le pauvre homme, se dit Rosalie, ne gagnera ces vingt-deux mille francs tout seul. —As tu des parents qui puissent t’aider? demanda t-elle. — J’ai un frère. — Il faut lui écrire! — Je veux bien, moi! Une première, puis une seconde lettre demeurèrent sans réponse. — Ah! c’est comme cela, tant mieux! s’écria cette femme de seize ans et demi; nous ne devrons rien qu’à nous-mêmes. Malade, enceinte, elle apprit l’état de couturière en six mois. Ses premières pratiques la trouvèrent allaitant son enfant. Michel travaillant comme le dernier des misérables, faisait des journées de douze heures.

Cela dura dix ans. Dix ans, pendant lesquels le travail et toutes les vertus qu’il entraîne à sa suite régnèrent dans l’étroit logis. Les repas étaient maigres; les heures de sommeil comptées: il n’y eut abondance que de privations. Le soleil et le dimanche avaient beau les inviter, jamais les jeunes gens ne dépassaient les barrières; jamais ils n’allaient au spectacle. Michel supportait tout parce qu’il adorait sa femme; sa femme, parce qu’elle poursuivait un but qu’elle voulait atteindre.

Au bout de dix ans, la forge était à vendre, — l’argent était prêt. Madame Michel Baldi était patronne! — Je suis contente! dit-elle à son mari en l’embrassant. Ce fut la plus grande expansion de sa vie! — Elle jouissait et souffrait, d’ordinaire, en dedans, à la façon des Anglais et des sauvages. Elle plaça sa fille dans une institution où allaient les filles des bourgeois du quartier, ne liarda pas sur le prix de la pension et fit au contraire de beaux cadeaux aux maîtresses, afin qu’elles donnassent tous leurs soins à la petite Antoinette. Elle voulut pour celle-ci des maîtres d’agrément et toutes les superfluités d’une éducation mondaine. Elle-même ferma son atelier de couture, s’acheta une garde-robe qui jusque-là lui avait fait défaut, et, à la grande stupéfaction de son mari, qui ne l’avait jamais vue ni soupçonnée dévote, elle se mit à fréquenter assiduement l’église de Notre-Dame-de-Lorette. Allait-elle à la messe, chaque matin, poussée par ce seul sentiment qui fait qu’heureux, on aime à remercier Dieu de son bonheur? Au sortir de la forge enfumée, de l’appartement mesquin, éprouvait-elle le désir de contempler les merveilles du saint lieu? Les églises sont les palais des pauvres. — Non, ce n’était pas cela. — Car elle se tenait, dans l’église, les yeux baissés, sans rien voir, et jamais les syllabes de la prière ne tombèrent de ses lèvres serrées: elle pensait! — Une nouvelle ambition!—Tout lui avait réussi jusque-là : elle se fondait sur le passé, pour regarder en face l’avenir, en se disant qu’elle le ferait à sa fantaisie.

Fille d’une lorette de barrière et d’un ivrogne, elle était devenue la femme d’un maître de forges qui gagnait, bon an, mal an, huit mille francs. A qui devait-elle cette fortune? à elle-même, à elle seule, Que ne pourrait-elle pas encore ayant déjà pu cela? Elle se connaissait, et se rendait justice: elle n’avait jamais été belle et ses longs travaux l’avaient de bonne heure vieillie et enlaidie. Elle n’avait pas d’instruction et devait, par conséquent. vivre à sa place dans une sphère obscure. En admettant qu’elle eût le courage et le temps de refaire son éducation, son mari, ce paysan, cet ouvrier, pourrait-il la suivre dans son ascension mondaine? — Non! Il n’y fallait pas songer, — Mais elle avait une fille, une fille belle, bien élevée, instruite, qui pouvait prétendre à tout et tenir partout sa place. Dans dix ans, quand cette fille en aurait vingt, on vendrait la forge. — Le père et la mère de madame Baldi étaient morts; plus d’obstacles de ce côté. Quoi donc empêcherait Antoinette d’épouser quelque notaire, quelque médecin, d’aller dans ce monde interdit à sa mère; mais où sa mère la suivrait par la pensée? Cette fille du peuple, dont toute la vie n’avait été que la mise en action d’un rêve: monter! revivrait dans sa fille. Sa fille ferait ce qu’elle aurait voulu faire, serait ce qu’elle aurait voulu être. Elle éprouvait pour cette enfant non la passion maternelle, toute de renoncements et de sacrifices, mais une passion plus violente et plus égoïste: c’était elle-même qu’elle aimait en sa fille; c’était elle-même, belle, jeune, instruite, et assez riche pour faire un beau mariage. Pour atteindre ce but, elle aurait balayé toute la boue de la rue; elle aurait tordu son mari comme un bâton de cire; elle aurait commis des crimes!

Transportez dans un autre monde que celui de l’atelier, cette nature de femme avec sa volonté énergique et son égoïsme monstrueux transformés en dévouement, vous aurez une grande artiste ou une reine: Rachel, ou madame de Maintenon! — On gouverne un peuple ou on l’émeut, avec moins de génie que la femme de Michel Baldi n’en avait dépensé pour acquérir une forge et faire de sa fille une bourgeoise.

Quant au brave Michel, il ne se doutait de rien: il jouissait de sa femme en mari, de sa fille en père et de sa forge en forgeron. Lorsque l’abbé Colas, le directeur de sa femme et de sa fille, lui faisait une fois l’an, le plaisir de s’asseoir à sa table, il était assez peu sensible à cet honneur. Mais, par exemple, quand sa femme lui permettait de donner à dîner à ses deux meilleurs ouvriers, Pierre et Fanfan, il s’épanouissait comme une pivoine au soleil. Ces jours-là, lorsque après le dîner Antoinette, en robe blanche, se mettait au piano, il fallait voir nos compagnons! Fanfan toussait, crachait, dès avant les premières notes. Michel de la main, recommandait le silence; puis il clignait de l’œil, comme pour dire: Vous allez entendre!... Après le morceau, il levait la tête, comme pour dire: Vous avez entendu! Pierre était à peindre, ses yeux ne quittaient pas la musicienne. Il était là, immobile, ne trouvant pas un mot à dire. Qu’elle est belle! murmurait-il, le soir, en s’en allant, avec Fanfan! — Oui, mais ta sœur est encore mieux! répliquait le Mâconnais. — Antoinette mettait franchement sa petite main dans la main brunie des compagnons, et sans craindre de froisser sa robe, elle embrassait son père à chaque instant. Elle tenait de Michel Baldi, la brave enfant, et non de sa mère. Elle se souciait peu des grandeurs et elle se trouvait dans son milieu, lorsqu’elle mettait le pied dans cette forge, parée pour elle de toutes sortes de charmes, — dans cet atelier où on l’admirait et où on l’aimait, où les compagnons l’accueillaient de leurs voix joyeuses, où son père, la montrant, disait: C’est ma fille! du ton dont il aurait dit: C’est la reine de Saba!

Elle aimait surtout Pierre, si doux, si complaisant, si bien pour un artisan. Madame Baldi avait remarqué cette préférence. Et voilà pourquoi elle laissait partir l’ouvrier. Voilà pourquoi, lorsqu’il parut, donnant le bras à sa fille, et suivi de l’inséparable Fanfan, les lèvres tendues de la forgeronne laissèrent échapper ces mots: — Heureusement qu’il part demain! La paupière de madame Baldi retomba ensuite sur son œil, sa bouche redeint croissant, ses fossettes redevinrent cavernes, et elle mit la nappe, en souriant.

III

Table des matières

Le départ.

Comme la tristesse est plus triste à Paris qu’en province! Comme, au milieu de la foule qui couvre les boulevards, l’homme malheureux souffre plus que parmi les rares passants de la petite ville! Qu’un départ, dans une gare de chemin de fer, est plus pénible que dans un bureau de messagerie!

Une gare, c’est le temple de l’action. — A la porte, des files de voitures qu’on décharge; à l’intérieur, des colis qu’on roule sur des voilures à bras; des facteurs, des portefaix, des voyageurs groupés ou solitaires, allant affairés, çà et là, ou fumant paisiblement; des soldats avec leurs fusils, des chasseurs avec leurs chiens, des nourrices avec leurs marmots, des citadins et des paysans, des gentlemen et des commis; — des bruits de roues et des coups de sifflets, des voix distinctes et des murmures confus. Et, par-dessus tout, cette horloge inflexible, dont on ne saurait arrêter l’aiguille, dont l’heure tinte comme un glas fatal Au conducteur de la diligence, on disait: Attendez un peu. Prenez un verre de vin; trinquez avec nous. — Le chef de train est invisible. Il est là-bas, de l’autre côté, soldat esclave de sa consigne, être de raison qui donne le signal du départ, comme la pendule sonne l’heure. Dans la cour de la diligence, il n’y avait que les parents et les amis de ceux qui parlaient; ici, les indifférents pullulent On n’ose pas se faire, devant eux, les recommandations enfantines et touchantes; on n’ose pas se dire qu’on s’aime; on n’ose pas pleurer; — on s’embrasse devant des badauds qui rient!

Le lundi est venu. Dix heures du soir! Pierre va partir: il faut qu’il parte. Il a attendu le dernier train. Mais, justement, parce que c’est le dernier, il n’y a plus moyen de tarder davantage. Adieu! adieu!

Le voici, avec ses sœurs, son père et son ami Fanfan, dit Méconnais.

Les deux compagnons marchent en avant.

Le père les suit par derrière, une de ses filles à chaque bras.

Il s’agit de faire viser sa feuille de route au guichet du contrôle, de payer son quart de place, de faire enregistrer son petit bagage. Il s’agit surtout de ces dernières recommandations, qui sont, comme le post-scriptum d’une lettre pour celui qui l’écrit, les plus importantes pour celui qui les fait.

— Fanfan! dit Pierre, tu me promets d’aller, toutes les semaines, les voir au moins un fois.

— J’irai tous les soirs.

— S’ils avaient besoin de quelque chose, tu m’écrirais ou bien tu t’adresserais au patron, en cas d’urgence.

— C’est convenu.

— De temps en temps, un mot de morale au père, mais sans le blesser.

— Tu me connais, sois calme!

— La Bise ne m’inquiète pas, elle est travailleuse; mais l’autre a besoin de bons conseils. Il faudrait en causer de temps en temps avec son aînée.

— Ça me regarde. Tiens ferme!

— Enfin, s’il y avait quelque chose de nouveau... à... la... forge?..

— Compris! qu’il dit. dit-il, comme dit cet autre!

— Si mademoiselle Antoinette....

— Tiens ferme! 11 faut que je tape!... Regarde un peu! Par là !... bon!

— Fanfan! mon vieux Fanfan! c’est elle! Vous, mademoiselle! Vous, patron!

— Faut pas m’en vouloir, garçon; — c’est ma fille qui l’a voulu.

— C’est-à-dire que vous vouliez venir seul, mon père.

— Pour ça, c’est vrai. — Or, mon cher enfant, voilà ce qui m’amène. Ce matin donc, comme tu sortais de la forge, je me suis dit: — En route, on aime à savoir l’heure, pas vrai? Pierre n’a pas de montre; si je lui en achetais une. C’est un bon ouvrier, la bourgeoise ne dira rien. Pour lors, je suis allé te chercher une pas grand’chose qui vaille, mais c’est solide, c’est garanti pour deux ans, ça pèse et ça dit l’heure! La voilà !

— Mon cher patron! mon ami! mademoiselle! — Je vais le dire à mon père, à mes sœurs!

— Nous allons avec vous, dit Antoinette.

Les deux groupes n’en formaient plus qu’un.

— Bon ouvrier! dit sentencieusement Michel Baldi au père de Pierre, en lui désignant son fils.

— Et bon sujet! répliqua le père. Espérons qu’il nous reviendra bientôt.

— Venez me voir! disait mademoiselle Antoinette aux deux jeunes filles. Vous me donnerez de ses nouvelles!

— C’est bien de l’honneur pour nous, dit Titi.

— Nous irons certainement! fit avec vivacité La Bise.

— J’irai de mon côté chez vous.

— Nous ne souffrirons pas que vous vous dérangiez ainsi, mademoiselle! dit Titi.

Et La Bise, aussitôt:

Si! — Venez, mademoiselle, nous serons bien heureuses!

Antoinette lui serra la main. Elle se sentait comprise de ce côté.

— Plus qu’un quart d’heure! dit Fanfan. Le temps passe-t-il, Dieu de Dieu! Le temps passe-t-il! on dirait qu’on s’amuse!

— Écoute un peu, toi, dit le père de Pierre à son fils. Un mot! Je ne te recommande pas de te conduire en honnête homme!

— Pour çà, mon père.

— Bon, suffit! Tu nous donneras de tes nouvelles. — Si j’avais été riche, tu le sais, tu ne serais pas parti. Enfin, on fait ce qu’on peut. Je vous ai élevés tous les trois, vous avez des états. Peut-être bien que je fais un peu trop le lundi. Chacun ses défauts. Je te dis ça parce que tu pars. Je ne suis pas en fonds ces jours-ci. V’là cent sous pour boire une bouteille. Embrasse-moi!

— De tout mon cœur.

C’était au tour de La Bise!

— Pierre! dit-elle, tu peux compter sur moi.

— Jele sais bien! dit lejeunehomme. Tu es la vraie mère à présent, ma pauvre Bise.

— Pierre, c’est moi qui ai fait ta malle. Sous les chemises, tu trouveras une petite bourse que je t’ai tricotée. Un jour que nous nous promenions, tu m’en as montré une dans un étalage. Tu la trouvais jolie. Celle-là est toute pareille!...

— J’espère bien que tu n’as rien mis dedans, au moins?

— Presque rien! mes économies. Ça n’est pas lourd, va! quand on gagne trente sous par jour.

— Ma Bise, je n’ai besoin de rien. Je ne souffrirai pas!...

—Si tu m’embrassais, Titi attend son tour.

— Ma bonne Titi, sois bien sage, pense à moi!

— Et moi donc! dit Michel Baldi.

— Pierre! murmura la douce voix d’Antoinette. Donnez-moi la main.

Au revoir.

— Embrassez-vous, tant pis! dit le forgeron. On ne part pas tous les jours, et ma femme n’est pas là !

Antoinette tendit son front rougissant au jeune homme, qui l’effleura de ses lèvres.

— Et les joues donc! dit gaiement Fanfan, qui ne doutait de rien.

— Et les joues aussi, si cela lui fait plaisir! dit Michel.

Pierre se pencha de nouveau vers la jeune fille. Il faisait encore bonne contenance. Pourtant les larmes le gagnaient.

— Ne me refusez pas! dit-elle bien bas et d’une voix suppliante.

Pierre sentit que la main de la jeune fille glissait quelque chose dans la sienne.

— Adieu, toi! cria-t-il, en se jetant au cou de Fanfan. Adieu! J’étouffe!

Une cloche!... Puis ce cri: — Les voyageurs pour la ligne de Lyon!

— Garçon! voilà le moment. Une poignée de main. Je ne te dis que ça!

— Mon père! que je t’embrasse encore!

— Et nous! et nous! et nous!

Oh! la cloche inflexible!

Enfin, il s’est arraché des bras de tout ce qu’il aime. Il a dépassé la barrière qui sépare ceux qui restent de ceux qui s’en vont. Il est seul.

— Eh! dis donc, Pousse-Cailloux! crie une voix bien connue.

C’est Fanfan, Fanfan qui a séduit l’employé préposé au passage, Fanfan qui vient lui donner la dernière accolade, Fanfan qui le saisit par le poignet, lui glisse de force quelque chose dans sa poche, et lui dit tout d’une haleine:

— Est-ce qu’on part comme ça! Est-ce que le gouvernement, qu’il dit, dit-il, comme dit c’t’autre, donne cent sous par jour aux fantassins, pour boire bouteille. Et, que tu vas me prendre ça et un peu vite, grand nigaud, que je t’embrasse!

— Fanfan! mon frère!

— Ton frère! ça y est. Tiens ferme, que je tape!

Le train part. Il est parti. Les voyageurs s’accotent, se tassent dans les wagons. Les uns s’endorment, les autres songent, d’autres regardent au dehors. Tantôt leurs yeux se lèvent vers le ciel tout constellé d’étoiles, tantôt ils essaient de compter les arbres noirs et fantastiques. Divers tableaux se succèdent. Après la nuit blanche semée de grandes ombres, c’est la bande lointaine de lumière qui s’élargit et s’étend sans cesse, tournant du gris au blanc, du blanc au jaune, du jaune au rouge pourpre; c’est le jour qui renaît avec sa gaieté et sa vie. La nature immuable raille l’homme; elle a l’air de lui dire: Partie de mon grand tout que caractérise la vanité, pourquoi te donner le ridicule de croire éternelles tes douleurs ou tes joies? Les unes et les autres glissent sur ton égoïsme, comme le jour ou la nuit sur ma sérénité.

IV

Table des matières

Baratte le placeur.

Bah! les gens ont beau être tristes, le soleil luit toujours. Dès qu’il parut le lendemain, M. Sainte-Hélène ouvrit toutes grandes les fenêtres de la loge, afin de renouveler l’air que respirait madame Sainte-Hélène. Au bruit qu’il fit, les moineaux perchés alentour se mirent à voleter pour aller se poser un peu plus loin. Mais il ne s’en émut pas. Comme il était ami de la nature, il sortit, son habit sur le bras, une brosse à la main, afin d’aller faire sa toilette près du lilas de la cou r M. Sainte-Hélène avait, depuis vingt ans, un habit qu’il brossait chaque matin, mais qu’il ne mettait jamais: l’hiver, il allait vêtu d’un gilet à manches, et l’été, il allait sans gilet. Le digne concierge avait dépassé la soixantaine, mais il se tenait droit, et ses gestes étaient empreints d’une raideur toute militaire. Son bras, lorsqu’il le remuait, décrivait des angles droits. Son front, dépouillé de cheveux, était étroit et fuyant vers le crâne. Le bas de sa figure, presque entièrement couvert par une immense moustache grise, était large au contraire et formait la base d’un triangle dont le front représentait assez bien le sommet. Cette tête reposait sur un col de crin noir qui lui étreignait le cou comme un carcan. C’est, sans doute, à cause de ce col que le bonhomme ne mettait pas d’habit; car si l’on n’avait pas vu ses manches d’une blancheur éclatante, on aurait pu croire qu’il n’avait pas de chemise, tant le col de crin dissimulait le col de calicot. M. Sainte-Hélène, propre, méthodique, silencieux, ignorait le nom des locataires, et s’en remettait à sa femme pour tout ce qui regardait l’administration de la maison. Les mauvaises langues partaient de là pour dire que madame Sainte-Hélène portait les culottes dans son ménage, comme madame Baldi dans le sien: ce qui était faux. Madame Sainte-Hélène, petite femme grasse, la tête emmitouflée dans un bonnet qui cachait entièrement ses cheveux, le corps encotonné dans une robe sans taille, avait une tête en forme de boule, comme son mari avait une tète en forme de triangle. Cette tête, éclairée par de bons gros yeux d’un bleu faïence, et semée de quelques bourgeons rouges, en manière d’ornements, respirait la bonne humeur. La femme-sphère adorait l’homme-triangle et ne le contrariait en quoi que ce fût, sinon au sujet de leur fils aîné, le héros! Que voulez-vous? Elle ne savait pas de métier plus haïssable que le métier des armes, tandis que M. Sainte-Hélène n’en reconnaissait pas de plus beau, depuis qu’en 1813, enrôlé dans la garde nationale mobile, il avait failli se battre à Troyes. Certes, madame Sainte-Hélène faisait des cancans, mais c’était sans méchanceté, non pour blesser les gens; mais uniquement pour dire quelque chose. Quand on est ignorante comme une carpe, et qu’on ne sait ni l’histoire, ni la géographie; — quand on confond le nom d’une danseuse et le nom d’un port de mer (madame Sainte-Hélène avait pris un jour Carlotta-Grisi pour une ville Hanséatique!) quand on n’a rien lu, rien retenu, et qu’on est dépourvue d’invention, il faut bien parler de ses voisins, sous peine de sentir sa langue se geler. C’était là le cas de la bonne femme. Son mari était aussi ignorant qu’elle; mais il était homme et par conséquent moins possédé du besoin de s’entendre parler; de plus, il avait une petite collection de souvenirs militaires suffisante à remplir ses heures d’épanchement. Au demeurant, c’étaient de braves gens, fort respectés, comme les concierges doivent l’être dans un grand état, mais n’abusant pas de leur pouvoir absolu, et ne sacrifiant pas trop l’intérêt commun à l’intérêt de leur dynastie. Les ouvriers de la forge aimaient beaucoup M. Sainte-Hélène qui leur racontait de temps à autre sa campagne.

Quoniam était l’enfant gâté de madame Sainte Hélène: elle ne le voyait jamais passer sans l’appeler vaurien et lui prédire qu’il finirait sur l’échafaud, perspective enchanteresse qui faisait rire aux éclats l’apprenti.

— Eh! Sainte-Hélène! cria-t-elle tout à coup!

Elle parut à la fenêtre, dans un déshabillé galant, composé d’une camisole jaune à pois bruns, et d’un serre-tête en indienne jaune sur jaune. Le jaune est le fard des brunes, et madame Sainte-Hélène était brune, en dépit de ses yeux bleus. C’est du moins ce qu’affirmait son mari, et lui seul était compétent en pareille manière. puisque lui seul pouvait se vanter de l’avoir vue nu-têle.

— Sainte-Hélène! Quelle heure est-il?

— Sept heures!

— Les ouvriers sont-ils tous arrivés?

— Tous, excepté le petit.

— Oh! le garnement! Il mourra à la Roquette, je le lui ai prédit. Ce jour-là, il se lèvera matin. Le monstre d’enfant! Où peut-il être passé ? Ah! j’y suis! Hier à minuit, tu dormais, toi, et je n’ai pas voulu te réveiller; à minuit donc, voilà qu’on sonne. —Qui est là ? — Personne! C’était lui. Je l’ai bien reconnu à sa voix. Je parie qu’il montait chez celte petite coureuse de Belotte. Ne l’a-t-il pas menée l’autre jour à l’Ambigu. A l’Ambigu! Je t’en donnerai, moi, de l’Ambigu! démon de perversité, va! Après çà, ils se valent bien tous les deux. Je ne donnerais pas deux sous de leur avenir: Saint-Lazare, l’hôpital, la morgue, la guillotine, ou quelque chose d’approchant.

— Bon! bon! Il faut que jeunesse se passe. Il a de la sève, que veux-tu?

— De la sève! Ah! tu appelles cela de la sève, toi! Merci bien de cette sève-là. Je voudrais bien voir que mon fils Georges menât cette vie! Je voudrais apprendre qu’il va chez des coureuses comme cette Belotte...

— Vous aimez mieux qu’il aille chez des actrices, n’est-ce pas? Avec ça qu’il s’en prive! Bien le bon jour, madame Sainte-Hélène! Comment avez-vous passé la nuit? Pas mal! Et vous? Merci...

C’est Quoniam en personne, et déjà dépeigné.

— Je vas au bagne! dit-il. Soyez heureuse!

Et il traversa la cour sur une jambe pour arriver à l’atelier.

— Ah! le gamin! Le farceur! dit la bonne femme en riant. Pas moins, il sort de chez ce petit poison de Belotte, le gueux!

— De mon temps, dit gravement M. Saiute-Hélène, les choses n’allaient pas ainsi. Je me suis marié à vingt-cinq ans, et ma femme est la première à qui j’ai dit: Comment te portes-tu? Il est vrai qu’à cette époque on avait autre chose à faire qu’à courir après les filles. C’était en 1813. Les alliés envahissaient la France...

— Et vous faisiez partie de la garde nationale mobile. Connu! dit Quoniam, qui ressortait de l’atelier un seau à la main. Tournez le robinet, s’il vous plaît, papa. Là ! bon! Tiens, où va donc madame Houdot? Sa fille est avec elle. Elles ont l’air triste comme tout. Ah! madame votre épouse les interroge. Je saurai tout. C’est heureux. — Rebonjour!

Il rentra, les jambes écartées, tenant son seau en avant des deux mains, et se mirant dedans à l’instar de Narcisse.

Madame Houdot et sa fille étaient dans la rue. Elles allaient, le front baissé, les yeux pleins de larmes, n’échangeant que de rares paroles. Qu’auraient-elles dit? Une fois résolues au sacrifice, elles n’avaient plus qu’à s’occuper des détails de l’exécution.

— Penses-tu que ce sera bientôt? demandait la fille.

— Hélas! ce sera toujours trop tôt! répondait la mère... Du reste, je veux me montrer difficile; aller aux informations moi-même. On donne toujours trop au hasard...

— Que les riches sont heureux, maman!

— Oh! oui. Car ils gardent leurs enfants!..

— Maman, c’est par ici.

— C’est juste. Je n’y vois plus clair. C’est que j’ai tant pleuré.

— Courage!

— Oui, oui, tu as raison. Courage!

Elles s’arrêtèrent rue Dauphine, devant une maison noire à grande porte cochère, chargée d’enseignes et d’écussons. Il y avait, dans la maison, un atelier de brochures, une fabrique d’articles-Paris, un atelier de raccommodeuses de dentelles, une lingerie, etc... Une plaque de cuivre portait ces mots gravés en noir: «Baratte et Cie agence de placements. Au deuxième.»

— Où allez-vous? cria le concierge, d’une voix rude, aux deux femmes.

— Chez M. Baratte! répondit la mère, en tremblant.

Il est des moments dans la vie où tout porte coup sur l’âme: une bonne parole vous raffermit, un mot brutal vous décourage. La voix de ce concierge fut pour ces deux femmes un présage douloureux. Elles eurent un moment l’idée de s’enfuir. Chacune iso’ée, l’aurait fait. Elles étaient deux, elles se serrèrent la main et montèrent l’escalier.

— Entrons-nous? dit la mère lorsqu’elles furent près de la porte.

La fil e eut du courage pour deux.

— Puisque c’est décidé ! dit-elle.

La porte s’ouvrit.

Il en sortit une grosse servante, vêtue en picarde, qu’accompagnait un jeune homme, nu-tête, assez semblable par la mise et la tournure à un sous-officier de cavalerie, en habit de ville.

— Entrez, mesdames! dit ce jeune homme aux deux femmes: je suis à vous dans un instant.

Madame Houdot et sa fille pénétrèrent dans une pièce qu’on aurait pu prendre pour une étude d’huissier. Autour des murs, de méchants canapés de paille, une cloison à hauteur d’appui, toute salie, portant l’empreinte des cheveux gras des cuisinières qui s’y étaient appuyées. Derrière cette cloison, qui partageait inégalement la pièce, un bureau en sapin noirci, tout chargé de registres en mauvais état. Sur les murs, un papier gris sur gris avec des bandes noirâtres faites par la fumée. Un plafond lézardé, un plancher souillé, quelques cartes de géographie d’inégales grandeurs, un poêle en faïence ébréchée, enchâssé dans la cloison...

Quelques femmes étaient là, attendant comme madame et mademoiselle Houdot. C’étaient des servantes pour la plupart; de celles qui sont les habituées de ces sortes de lieux, changeant sans cesse de maîtres, parce qu’elles n’en servent bien aucun. Elles parlaient toutes ensemble, s’adressant à une jeune fille assise parmi elles, les yeux baissés et portant le costume des paysannes de la Nièvre: c’était une nouvelle venue à qui elles expliquaient Paris, les bonnes âmes! lui donnant des avis d’expertes sur la manière de s’entendre avec les fournisseurs pour détrousser les maîtres...

Deux jeunes filles simplement vêtues, paraissant des sous-maîtresses de pension, se tenaient assises et muettes, d’un autre côté : pauvres enfants, qui sans doute venaient là, avec l’espérance de trouver quelque bonne place! Ce marchand de chair, Baratte le Placeur, allait leur ouvrir la porte du monde. Les jeunes filles rêvent, on ne sait pas bien à quoi. Peut-être celles-ci se voyaient établies dans quelque château féerique entouré d’un parc mystérieux et demoiselles de compagnie de quelque vieille dame, dont le fils, un beau cavalier, leur offrait sa fortune et sa main? Peut-être... mais à quoi bon raconter toutes ces imaginations? En attendant, quelle préface à ces splendeurs, — Baratte et Cie! — Cette chambre salie! ah! quelle antichambre aux palais du rêve!

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Возрастное ограничение:
0+
Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
Объем:
201 стр. 2 иллюстрации
ISBN:
4064066326265
Издатель:
Правообладатель:
Bookwire
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