Читать книгу: «La Cirnéide»

Шрифт:

Lucien Bonaparte

La Cirnéide

Poëme épique en douze chants


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066320478

Table des matières

PRÉFACE.

ARGUMENTS DES DOUZE CHANTS.

CHANT PREMIER

CHANT SECOND.

CHANT TROISIÈME.

CHANT QUATRIÈME.

CHANT CINQUIÈME.

CHANT SIXIÈME.

CHANT SEPTIÈME.

CHANT HUITIÈME

CHANT NEUVIÈME

CHANT DIXIÈME.

CHANT ONZIÈME.

CHANT DOUZIÈME.



PRÉFACE.

Table des matières

LES Maures, dans le VIIIe siècle, après avoir menacé l’Europe, s’établirent dans les îles de la Méditerranée: ils abordèrent en Corse au port d’Aléria en 739, et cherchèrent à pénétrer dans l’intérieur. Recevant fréquemment de nouveaux renforts des rois maures d’Espagne et d’Afrique, ils parvinrent à subjuguer la partie septentrionale de l’île. La ville d’Aléria et la province Nebbio furent le siège de leur domination pendant soixante-dix ans. Dans cet intervalle ils eurent six rois qui se transmirent de père en fils leur puissance souvent attaquée par les insulaires et par les princes chrétiens de l’Europe.

Charles Martel aborda lui-même en Corse, remporta trois victoires en trois jours sur les Maures, et les obligea de fuir en Afrique. Isolier, l’ami fidèle de Carloman, et l’un des héros de l’Église délivrée, était fils du chef corse qui avait reçu Charles Martel sous son toit.

On transcrit ici les strophes 19, 20, 21 et 22 du VIIIe chant de Charlemagne, et la note 4. Le poëte fait le dénombrement des paladins qui suivaient Charlemagne sur le sommet du mont Jow dans les Alpes:

19.

On voit au premier rang Alphonse, Egbert, Monclart:

Fiers des honneurs récents de la chevalerie,

Brûlant de rencontrer, de combattre l’impie,

Ils pressent le monarque, et suivent Éginard.

Isolier, dont Mainfroi chérissait la prouesse,

Naquit loin de Lutèce,

Dans une île féconde en généreux guerriers;

Son père, illustre chef de la cité d’Ajace,

Reçut le grand Martel au sein de ses foyers,

Quand des Maures vaincus le Franc suivait la trace.

20.

Martel les atteignit aux mers cirnésiennes:

Sur l’onde, sans repos, les martelant trois jours,

Il accomplit alors la victoire de Tours,

Et rejeta l’impie aux plages africaines.

Le chef ajacien, le père d’Isolier,

Du toit hospitalier

Offrit au conquérant le secourable asyle;

Pour les vaisseaux brisés dépouillant ses forêts,

Et les chargeant des fruits de sa terre fertile,

Il prodigua ses soins au prince des Français.

21.

Martel à son départ en montant sur sa nef

Décora son ami d’une armure éclatante,

Et fixa sur son cœur la genette brillante.

Ces présents glorieux à la mort du vieux chef

Passèrent à son fils; une épouse chérie

Au sein de la patrie

Ne put point retenir le jeune paladin:

Carloman l’accueillit à la cour de Provence;

Le guerrier de Cirnos, cher à ce souverain,

Devint en peu de jours fameux par sa vaillance.

22.

Au roi son bienfaiteur il consacra sa vie;

Et quand Dieu de ce prince acheva les destins,

Isolier défendit ses nobles orphelins;

Il résista long-temps aux seigneurs d’Austrasie

Qui préférèrent Charle aux fils de Carloman;

A ce grand changement

L’insulaire à regret accoutuma son ame.

Charles conserve encor ce triste souvenir:

Il connaît que le preux est exempt de tout blâme;

Mais il prise sa foi sans pouvoir le chérir.

Le paladin Isolier, après la destruction des Lombards, retourna dans sa patrie où il eut toujours à combattre les Maures qui, depuis leur défaite par Charles Martel, s’étaient de nouveau établis sur les côtes de Corse, d’où ils tâchaient de franchir les montagnes et de se répandre dans le midi de l’île qu’ils n’avaient jamais pu soumettre. Depuis cette époque, les Corses demandèrent plusieurs fois des secours aux Français et aux papes. Pépin, roi d’Italie, et fils de Charlemagne, envoya Adhémard son parent avec une flotte: Adhémard défit les Maures, mais il fut tué à bord de la galère prétoriale près du port d’Aléria; et ce secours insuffisant ne fit qu’accroître l’audace des Africains. Isolier reçut tous les chrétiens de l’île qui fuyaient leurs tyrans; il se fortifia dans sa province d’Ajace, et il envoya son fils demander de nouveaux secours à Charlemagne. L’épopée commence trois mois après le départ du jeune Isolier, et trente ans après la délivrance de Rome par Charlemagne. L’action dure vingt jours.

Le roi maure était Abdel, fils de Nugolone; Abdel fut le dernier tyran qui régna sur la Corse.


ARGUMENTS DES DOUZE CHANTS.

Table des matières

CHANT I. (Premier jour) Isolier marche au-devant des Sarrasins. Dénombrement des chefs cirnésiens. Le village d’Onane. Érène de Tissant on la justice africaine..... PAGE 1

CHANT II. (Du second jour à la nuit du troisième.) La tour de Gallane délivrée. Le vieux pâtre. Les chefs réconciliés. Le martyre de Mosole... 33

CHANT III. (De la nuit du troisième jour au cinquième.) L’apparition de Mosole. Le déguisement d’Isolier. Le foyer de Vivare..... 69

CHANT IV. (Du cinquième au neuvième jour.) Le camp des captifs chrétiens. Athime dans les murs de Pozole. Flotte d’Abdel. Retour d’Isolier au village d’Onane..... 101

CHANT V. (Neuvième jour.) Lisimor à Aix-la-Chapelle. Éginard dans le palais. Accueil de Charlemagne. Thermes. Ambassade du calife Aâron. Trophées de la salle impériale. Départ de Lisimor..... 131

CHANT VI. (Du dixième au douzième jour.) L’avis céleste. L’ile des pêcheurs. La tour et le combat des Sanguinaires. La retraite d’Albufare. La fuite d’Abdel..... 171

CHANT VII. (Fin du douzième jour.) Les Français abordent à Ajace. Rapsode grec. Ruines du temple d’Hercule. Fuite d’Urcine, fils d’Ajax. Son arrivée à Cirnos. Fondation d’Ajace..... 203

CHANT VIII. (Du treizième jour à la fin du quatorzième.) Fureur d’Abdel. Péril de Stellina. Harem d’Alérie. Incendie de Pozole..... 229

CHANT IX. (De la nuit du quatorzième jour à la fin du quinzième.) Discorde des chefs. Séparation de Colonne et d’Isolier. La forêt d’Ossiane. Message de Paöle..... 255

CHANT X. (Du seizième au dix-septième jour.) Les chefs sur le pic d’Erca. Combat de Pozole. Pompe funèbre. Prophétie des descendants d’Isolier. 285

CHANT XI. (Du dix-septième jour à la fin du dix-huitième.) Réunion des Francs et des Cirnésiens. Retour de Paöle auprès du soudan. Cachots du serrail. Bataille d’Alérie. Vengeance d’Érène..... 325

CHANT XII. (Du dix-neuvième jour au milieu du vingtième.) Incendie de la flotte dans le port. Supplice des messagers de paix. Abdel fugitif et repoussé. Mort d’Érène. Dernier crime d’Abdel..... 363

CHANT PREMIER

Table des matières

Premier jour.

ARGUMENT.

Isolier marche au devant des Sarrasins. Dénombrement des chefs cirnésiens.

Le village d’Onane. Érène de Tissant, ou la justice africaine.

1.

GLOIRE à l’homme puissant, au monarque vainqueur

Qui, surmontant l’écueil d’une haute fortune,

Dompte ses passions, d’une ame peu commune,

Et devant l’Éternel abaisse sa grandeur!

Sur ma lyre jadis j’ai chanté cette gloire.

C’est une autre victoire

Que je prends aujourd’hui pour sujet de mes chants:

Dompter l’adversité ! Pour servir sa patrie,

Supporter le fardeau des maux les plus pesants!...

Telles sont les vertus à qui je sacrifie.

2.

Reviens donc animer les cordes de ma lyre,

O Muse! d’Isolier redis-nous les malheurs.

Rappelle-nous comment des Maures destructeurs

S’écroula sur nos bords le sacrilége empire.

Douze lustres entiers, pour punir nos aïeux,

La colère des cieux

Les livre sans relâche aux hordes sarrasines;

Les revers d’Isolier surpassent ses exploits;

Mais le croissant pâlit; et du sein des ruines

Cirnos voit triompher l’étendard de la croix.

3.

Chargé d’ans et d’honneurs le puissant Isolier

Vivait dans les remparts de la cité d’Ajace. 1 Malgré soixante hivers ce preux, bouillant d’audace, De sa patrie en pleurs était le bouclier. Ses vœux des fleurs de lys appelaient la bannière.

Relevant sa visière,

Et le fer de sa pique étendu sur les flots,

Il promettait aux siens les voiles de la France.

Soudain le cor d’alarme a frappé les échos..... 2 La rive en retentit: on écoute en silence.

4.

C’est un chef: un tissu fait d’une laine obscure,

Toison de ses brebis, est son seul vêtement.

Un cimier sans panache, un poignard éclatant,

Un javelot d’airain, composent son armure.

De son casque de fer pendent ses longs cheveux.

Un coursier vigoureux

Comme un rapide éclair l’entraîne vers la plage.

Isolier reconnaît son fidèle Frémor:

C’est lui qui des sommets garde l’étroit passage;

Il réside au milieu des forêts du Mont-d’Or. 3

5.

Dans la main d’Isolier Frémor place sa main.

Un douloureux soupir s’exhale de son ame.

«A nos tyrans, dit-il, par un accord infâme,

«Vivare sur nos monts a frayé le chemin.

«Abdel avec ce chef vient de faire alliance.

«Le Musulman s’avance:

«Déja de Vizzavone il menace la tour;

«Ses drapeaux de Vivare occupent les villages; 4 «Je les ai vus moi-même, aux premiers feux du jour. «Gravissant de nos monts les ravines sauvages.

6.

Le vieux guerrier se trouble: appuyé sur sa lance,

L’œil fixé sur les flots, il médite un moment. «Je me flattais, dit-il, de voir à chaque instant

«Aborder dans nos ports les vaisseaux de la France;

«Mais déja l’infidèle envahit nos états;

«A de plus saints combats

«Charlemagne, sans doute, occupe ses bannières.

«Mon fils depuis trois mois a volé vers Paris:

«J’ignore son destin aux rives étrangères;

«Peut-être que César a méconnu mon fils.

7.

«Négligeant les absents dans ses prospérités,

«Le puissant empereur aujourd’hui nous oublie.

«Cependant l’Aquitaine, et Rome et la Neustrie

«M’ont vu jadis combattre et vaincre à ses côtés.

«Martel était moins lent à prêter assistance!

«Pour notre indépendance,

«Noble fils d’Orilant, ne comptons que sur nous;

«Triomphons sans devoir nos succès à personne;

«Poussez le cri de guerre, amis, accourez tous:

«Je serai dans la nuit aux monts de Vizzavone.»

8.

Il dit: de ses amis la foule l’environne.

Dix agiles coursiers traversent les vallons;

Le cornet des pasteurs sur le sommet des monts

Résonne en cris aigus: des bords du Liamone 5 Jusqu’aux rives du Val, délaissant leurs troupeaux,

Franchissant les coteaux,

Les hommes de Cirnos volent au camp d’Asprête.

Leur nombre n’est pas grand: quarante ans de revers

Ont peuplé les tombeaux; mais le reste s’apprête

A combattre, à mourir pour repousser des fers.

9.

Frémor de la Gravone a repris le sentier: 6 Il court rendre l’espoir aux peuples des montagnes, Tandis que de Nasprête inondant les campagnes Les habitants d’Ajace entourent Isolier. La cloche du tocsin répond au cor d’alarmes.

Revêtus de leurs armes,

Les guerriers en tumulte ont quitté les remparts.

Le Musulman s’approche!..... A ce cri redoutable,

Les débiles enfants, les femmes, les vieillards,

Habitent seuls des murs l’enceinte formidable.

10.

Tous marchent au combat: devant tous est Pisaure:

Ce rapide éclaireur vole de tous côtés,

Et son œil sonde au loin les ravins écartés.

Dès qu’il voit l’ennemi, de sa bouche sonore

Du péril aussitôt s’échappe le signal. 7

Le clairon pastoral

Annonce des païens le nombre et la bannière,

Et sur des tons divers module ses accents:

A cet avis connu, sur la verte bruyère

Les chefs pressent le frein des coursiers haletants.

11.

Palure, Hercine, Ital, près du noble vieillard,

Sont ornés des honneurs de la chevalerie:

Jadis sous Charlemagne ils vainquirent l’impie.

Dans les mains de Palure est l’auguste étendard

Qu’Adrien, dans les murs de Rome délivrée,

Sur la tombe sacrée

Remit au preux, honneur des rives de Cirnos.

«Vaillant soldat du Christ, dit le pasteur suprême,

«Cher Isolier, reçois ce prix de tes travaux;

«Sois-nous toujours fidèle et digne de toi-même.» 8

12.

Un aigle couronné d’un double diadème

Vers la sphère des cieux dirigeant son essor,

Une lyre étoilée, un champ d’abeilles d’or,

Sont du pieux drapeau le prophétique emblème.

Le sage Hercine, Ital, ne le quittent jamais:

Leurs boucliers, leurs traits

Dans le combat sans cesse environnent Palure.

Pour sauver leur bannière ils méprisent la mort.

Cent fois les dards païens ont rougi leur armure

Sans pouvoir de ces chefs dompter le triple effort.

13.

Autour d’eux et sans ordre on voit sur leurs coursiers

Paraître les guerriers de Nasprète et d’Ajace.

Chacun d’eux est suivi des hommes de sa race.

Tous les chefs de famille ont quitté leurs foyers.

Séron, dont les troupeaux blanchissent la prairie

De la verte Alissie, 9

Compte cinq fils armés du glaive et du pavois;

Et les fils de ses fils environnent leurs pères:

Jeunes, vieux, hommes faits, ils volent à-la-fois

Agitant, pleins d’ardeur, leurs armes meurtrières.

14.

Le riche possesseur des collines d’Icage 10 Où croissent sans effort des forêts d’orangers, Ulète, délaissant ses fertiles vergers, Vient des sanglants combats faire l’apprentissage. A la fleur de ses ans se trouvant orphelin,

Il demanda la main

De la jeune beauté qu’Ajace en vain regrette,

Et qui depuis dix mois porte les fers d’Abdel.

Dans le sang musulman tu voudrais, noble Ulète,

De l’enfant d’Isolier venger le sort cruel!

15.

Avec lui marche Isar: la plage des sept Nefs 11 Voit une antique tour qui domine les plaines: Là du vaillant Isar sont les vastes domaines. Isar dans ses forêts donnait la fête aux chefs; Ils poursuivaient au loin le sanglier sauvage,

Lorsque sur le rivage

Abdel pendant la nuit descend près de la tour,

Et ravit les enfants et les femmes chrétiennes.

Isolier vit Stelline à la clarté du jour

Tendre vers lui ses bras chargés d’indignes chaînes.

16.

C’est en vain que le preux sur une barque agile,

Rugissant de courroux, suivit les ravisseurs.

Abdel, de l’océan perçant les profondeurs,

Pour regagner les murs qui lui servaient d’asyle

Aux regards des chrétiens disparut sur les flots.

C’est avec sept vaisseaux

Que le Maure aborda ces plages délaissées:

Elles portent le nom de ce nombre fatal.

Au sommet de la tour plusieurs piques dressées

De la guerre et du deuil arborent le signal.

17.

Vêtus d’habits divers, armés différemment,

Quels sont ces chefs suivis d’une troupe guerrière?

L’un d’eux enveloppé d’une mante étrangère

Porte un glaive enrichi d’un ivoire éclatant.

L’or et l’argent tissus décorent sa ceinture;

Et sur sa chevelure

S’élève teint de pourpre un bonnet phrygien

Qu’entourent le corail et la perle arrondie.

De quels climats, comment, au bord cirnésien

Casil a-t-il porté ce vain luxe d’Asie?

18.

Casil passe ses jours sur le liquide empire.

Le commerce, à son art prodiguant ses bienfaits,

Dès ses plus jeunes ans, au gré de ses souhaits

Dirige sur les mers son rapide navire.

Tantôt du sein des rocs qui soutiennent Cirnos 12

Par d’assidus travaux

Il ravit le corail à ses tiges profondes.

Tantôt des Phocéens visitant les neveux, 13 Il franchit comme un trait l’immensité des ondes, Et retourne chargé de trésors précieux.

19.

Il commande aux marins; et le fils d’Isolier

Fut porté par sa nef aux rives de la France.

Sur tous ses compagnons versant sa bienfaisance.

Et fier de leur ouvrir son toit hospitalier,

Sans effort il exerce une entière puissance.

A sa voix, pour la lance

Toujours prêts à quitter la rame ou le timon,

Les amis de Casil embrassent sa querelle.

Si le luxe étranger éclate sur leur front,

Aux vertus de Cirnos leur cœur reste fidèle.

20.

Habitués ensemble à défier l’orage,

Moins fougueux, plus constants que les autres guerriers,

Dociles à leur chef, ces mille nautonniers

Sur les deux éléments ont le même courage;

Soit que se confiant à leurs faibles bateaux,

Ils osent sur les flots

Attaquer les païens dans leurs nefs formidables;

Soit qu’armés de la lance et du pesant pavois,

Dans la plaine rangés, fantassins redoutables,

Ils couvrent de leurs corps l’étendard de la croix.

21.

Leurs seuls rivaux en nombre, en puissance, en valeur,

Sont ceux qui dans les bois et dans les marécages

Poursuivent les taureaux et les buffles sauvages 14. Des plus sombres forêts pénétrant l’épaisseur, Balançant dans leurs mains une longue courroie,

Ils lancent sur leur proie

De ce double tissu le nœud prompt et coulant:

Si quelquefois le monstre évite cette chaîne,

L’intrépide chasseur tire un poignard tranchant;

Et le taureau frappé tombe et meurt sur l’arène.

22.

Un cuir épais, velu, dépouille de leur chasse,

Forme autour de leur corps un étroit vêtement.

Ils devancent les pas d’un coursier bondissant

Lorsque des ennemis ils poursuivent la trace.

Les agrestes bouviers qui guident dans les champs

Les troupeaux mugissants

N’ont avec les chasseurs qu’une même bannière.

Pinel était le chef de ces guerriers unis;

Disputant à Casil la faveur populaire,

Pinel marche entouré d’une foule d’amis.

23.

Isolier s’avançait le long des flots amers.

De Nasprête bientôt il touche le rivage.

Là, de nouveaux guerriers l’attendaient sur la plage.

Ce sont ceux qui d’Abdel ont évité les fers.

Pénose, qui jadis régnait dans le Nebbie, 15

D’une troupe aguerrie

Se voit encore aimé malgré tous ses malheurs;

Dans le sang de son père Abdel plongea sa lance:

Chassé de ses foyers, aujourd’hui ses douleurs

Ont fait place à l’espoir d’une prompte vengeance.

24.

Frappé d’un coup pareil, le valeureux Brandone

Du chef des Nebbiens presse le palefroi.

Le cap Corse jadis a reconnu sa loi.

C’est le père d’Abdel, le puissant Nugolone, 16 Qui porta dans ces lieux le drapeau musulman.

Le glaive du tyran

N’épargna dans son cours ni le sexe ni l’âge:

Cent martyrs de Torrès rougirent le vallon.

Le cap, depuis ce jour d’horreur et de carnage,

De promontoire saint reçut l’auguste nom. 17

25.

Le long de la Gravone, un sentier tortueux

Monte, descend, remonte en des forêts profondes:

Quand le flambeau du jour s’éclipse au sein des ondes,

Isolier a gravi ces détours sinueux.

Il a vu du Mont-d’Or la tête blanchissante.

Sa bannière éclatante

Rassemble autour de lui les montagnards charmés:

Délaissant leurs troupeaux, leurs enfants, leur cabane,

Les pasteurs, de longs pieux, de javelots armés,

Volent de toutes parts au village d’Onane. 18

26.

Une épaisse forêt, amphithéâtre immense,

Du populeux Onane entoure les remparts.

Mille cris à-la-fois poussés de toutes parts

Des guerriers du rivage annoncent la présence.

Des sapins allumés les résineux brandons,

Dans les ravins profonds

Répandent par degrés leur tremblante lumière.

Les femmes, agitant ces mobiles flambeaux,

S’avancent au devant de la sainte bannière;

Leur marche et leurs accents réveillent les échos.

27.

Sur leurs têtes posés, des voiles éclatants

En larges plis épais couvrent leurs chevelures.

«Les voici, les guerriers vengeurs de nos injures,

«Disaient-elles en chœur dans leurs agrestes chants!

«Voici de nos foyers les amis tutélaires.

«Nos pères et nos frères

«Sont tombés sous les coups du farouche Africain.

«Dans le creux de la tombe ils dorment en silence....

«Salut à nos héros! salut au paladin

«Dont le glaive acéré nous promet la vengeance!»

28.

Quand les rayons brisés de l’aurore naissante

Chassent l’obscure nuit de la cime des monts,

Bientôt l’astre du jour envahit les pitons

Et dore au loin des cieux la voûte éblouissante.

Tel Onane étincelle aux nocturnes brandons;

Ses forêts, ses vallons,

D’un subit incendie offrent déja l’image.

Les glaives agités brillent sur les coteaux:

Tout s’anime: arrivés au centre du village,

Sous des noyers touffus s’arrêtent les héros.

29.

Une source limpide arrose ce plateau;

Entre des murs épais son onde est recueillie.

Le pâtre voyageur traversant la prairie

Dans le dernier bassin abreuve son troupeau.

Plus près, le front courbé sous des urnes pesantes,

Les femmes vigilantes

Vont puiser tour-à-tour l’onde aux flots jaillissants.

Celle-ci parle et rit assise sur la pierre;

Cette autre à qui la guerre a ravi ses enfants,

Taciturne, retourne à sa triste chaumière.

30.

Un palais vis-à-vis de la double fontaine

Jusqu’au front des noyers élevait ses deux tours:

C’était celui d’Adraste. Au terme de ses jours,

Ce chef de vingt hameaux pouvait marcher à peine:

Sur deux jeunes guerriers il appuyait ses bras.

Au devant de ses pas

Isolier jusqu’au seuil rapidement s’élance.

«Mon père, lui dit-il, je serai ton soutien:

«Je viens renouveler la première alliance

«Dont nos aïeux jadis formèrent le lien.»

31.

«Mon fils, répond Adraste, oh! combien aujourd’hui

«Tu dois me retrouver différent de moi-même!

«A peine mes regards, dans leur faiblesse extrême,

«Reconnaissent tes traits: viens, notre unique appui,

«Digne sang des héros, noble orgueil de ta race!

«Oh! pourquoi sur ta trace

«Ne puis-je encor montrer l’exemple à nos guerriers?

«Mais c’en est fait! mes fils acquitteront ma dette.

«Viens, allons reposer au sein de mes foyers:

«Demain de nos rochers tu graviras le faîte.»

32.

Les deux chefs, à ces mots, entrent sous le portique,

Et montent lentement le facile degré.

Palure les précède; et l’étendard sacré

Est déposé par lui dans la demeure antique

Près d’un siège de chêne environné de dards:

Du prince des vieillards

C’est le trône champêtre; ici, de sa sagesse

L’arbitre des pasteurs prononçait les arrêts:

Ses conseils du courroux calmaient souvent l’ivresse;

Et dans les cœurs aigris il ramenait la paix.

33.

A droite d’Isolier, du pontife romain

Palure, Hercine, Ital, entouraient la bannière.

Les brandons éclairaient la salle hospitalière.

Vingt femmes disposaient les apprêts du festin.

Les chefs sont réunis près de la flamme ardente;

Leur parole bruyante

Au loin se prolongeait en accents inégaux,

Tandis qu’à demi-voix confondant leur haleine,

Assis l’un près de l’autre, Adraste et le héros

Méditaient les combats de l’aurore prochaine.

34.

Les agneaux, les brebis par le fer égorgées,

Les fruits du châtaignier, le miel et le froment,

Le lait durci couvert d’un linge éblouissant,

Font ployer sous leur poids les tables surchargées.

En coupes façonné, le mélèse odorant

Dans le lait écumant,

Ou dans un vin de pourpre, ou dans l’eau crystalline,

Au gré des conviés se plonge tour-à-tour;

Sur les coteaux dorés d’Ajace et de Saline 19 Le cep fécond reçoit tous les rayons du jour.

35.

Mais l’homme de Girnos, dans l’eau de ses ravins,

Trouve une boisson douce et chère à sa paresse;

Ceux qui sont affaiblis par l’aride vieillesse

Goûtent seuls quelquefois la liqueur des raisins.

On imite les chefs sous la simple cabane;

Les montagnards d’Onane

De l’hospitalité savourent la douceur:

Ils prodiguent, joyeux, leur modeste richesse;

Dans son hôte guerrier voyant son défenseur,

La famille du pâtre autour de lui se presse.

36.

La moitié de la nuit déjà s’est écoulée.

Les soldats assoupis jouissaient du repos;

Et dans le palais seul les résineux flambeaux

Du noble Adraste encore éclairaient l’assemblée.

Vers les ravins du nord les dogues vigilants

De leurs longs aboîments

Font au loin résonner la forêt ténébreuse.

Un vieux guerrier s’avance et paraît sur le seuil:

Son œil cave brillait d’une lumière affreuse;

Son teint pâle annonçait la vengeance et le deuil.

37.

C’est le frère d’Adraste, Érène de Tissant 20. Surpris dans une course aux plaines de Nebbie, Il fut conduit captif dans les murs d’Alérie. Redoutant sa valeur et son ressentiment, Abdel voulait sur lui déployer sa colère:

Par quel destin prospère

A-t-il pu se soustraire aux chaînes, à la mort?

Adraste et tous les chefs l’accueillent pleins de joie.

«Amis, ah! plaignez-moi plutôt de vivre encor!

«Mon cœur du désespoir est à jamais la proie.»

38.

A ces mots, traversant la salle hospitalière,

Il fixe sur Adraste un lugubre regard,

D’un œil indifférent voit le saint étendard,

Et dans l’humble foyer s’assied sur la poussière.

On l’entoure, saisi d’une vague terreur.

Du ciel libérateur

Les femmes imploraient la main toute-puissante.

Adraste soulevé, presse ses pas pesants,

S’approche de son frère; et sa voix suppliante

Peut à peine exhaler ces douloureux accents:

39.

«Érène, au nom du ciel, dissipe mon effroi;

«Tu revois tes foyers; tu renais à la vie,

«A ta femme, à ton fils, à nous, à la patrie:

«Eh! quel autre malheur a pu tomber sur toi?»

«A mon fils! à mon fils! s’écrie alors Érène....

«Ah! pourquoi de ma chaîne

«L’impitoyable sort a-t-il brisé les noeuds?

«Que n’ai-je pu mourir dans un affreux supplice?

«Ce n’est que d’aujourd’hui que je suis malheureux.

«Au ciel, ni sur la terre il n’est plus de justice.»

40.

Il dit; il se relève; et d’Adraste son frère

Ses bras contre son sein pressent les cheveux blancs.

Son ame s’attendrit dans ces embrassements;

Et deux ruisseaux de pleurs coulent de sa paupière.

Ses yeux d’Ajace à peine ont reconnu le preux:

«D’un tyran furieux

«Tu vois, ami, dit-il, la victime vivante;

«Du fils de Nugolone écoute les forfaits;

«Et puisse enfin du ciel la vengeance trop lente

«Sur lui de sa colère épuiser tous les traits!

41.

«Depuis sept mois chargé des fers de nos bourreaux,

Comme un vil criminel privé de la lumière,

J’attendais tous les jours la fin de ma carrière.

Quand le vieil Africain, garde de nos cachots 21, N’apportait pas le vase et le pain de misère,

Ce triste ministère

A la femme du Maure était alors remis 22. Elle me parut jeune et de douceur ornée: Par elle j’espérais des miens et de mon fils Et de mes compagnons savoir la destinée.

42.

«Il fallut renoncer à cet espoir frivole.

Sous la naïveté d’un sourire imposteur,

La dureté d’Afrique habitait dans son coeur:

Je ne pus lui ravir une seule parole.

Mais la voix des païens, leurs cris tumultueux

Et leurs accents joyeux

Pénétraient jusqu’à moi du milieu de la ville;

Je crus de leur triomphe entendre le signal:

Je n’espérais plus rien; au fond de mon asyle,

Mes vœux de mon arrêt pressaient l’instant fatal.

43.

«A l’heure accoutumée on entre dans ma tour.

Serré dans mon manteau, sur une humide terre,

Immobile, accroupi, j’aperçois la mégère

Refermer sur ses pas la porte à double tour.

Elle lève sa lampe; et, respirant à peine,

Elle avance incertaine:

Elle approche, me voit et tombe à mes genoux!

«Que fais-tu, malheureuse, et d’où vient ton audace?»

Lui dis-je «— Vous voilà ! mon père, c’est donc vous!

«Le temps presse; venez, cédez-moi votre place.»

44.

«Mon fils! c’était mon fils! dans son amour fervente,

Pour son père à la mort s’exposant mille fois,

Sous un habit de femme errant depuis deux mois,

A l’épouse du Maure il s’offrit pour servante.

Son âge, sa beauté secondait ses desseins;

Des geoliers sarrasins

Mon Padouant se fit l’esclave mercenaire,

Épiant pour me voir quelques heureux moments.

Las! il obtint après une épreuve sévère

Le soin de nous porter nos chétifs aliments.

45.

«Dans les bras de mon fils j’oubliais tous mes maux.

«O mon père! dit-il, m’inondant de ses larmes,

«Changeons de vêtements; je t’apporte des armes;

«Fuis, et laisse-moi seul au fond de ces cachots.»

En me parlant ainsi d’une voix si touchante,

Et son voile et sa mante

Par degrés sur mon corps remplaçaient mes lambeaux.

Un poignard se cachait sous sa robe flottante:

Il le met dans mes mains. «Fuis loin de tes bourreaux,

«Dit-il, va consoler une épouse expirante.

46.

«Abdel est sur le point d’accabler la patrie;

«Je suis trop faible encor pour guider nos guerriers;

«Mon père, bénis-moi; ton fils est à tes pieds.

«Fuis, et laissons à Dieu la garde de ma vie.»

«Je voulais résister: l’amour et la terreur

Avaient glacé mon cœur;

J’hésitais, quand mon fils, oubliant sa jeunesse,

S’élance loin de moi, soulève les verroux,

Et me dit à voix basse: «Ou cède à ma tendresse,

«O mon père! ou j’appelle; et la mort est sur nous.»

47.

«Je bénis mon enfant; je sors; près du rempart,

Un compagnon fidèle attendait ma présence.

Je prends ces vêtements, ce manteau, cette lance.

Deux coursiers étaient prêts: nous partons sans retard;

Mais mon ame éprouvait une terreur extrême:

La moitié de moi-même

Restait dans les cachots du farouche Africain!

Je ne pus m’éloigner: je revins vers la ville:

Je voulais de mon fils apprendre le destin.

Le jour suivant, les bois me servirent d’asyle.

48.

«J’attends avidement le retour des ténèbres.

Dans cette ville encor je comptais des amis:

Je veux y pénétrer: le péril de mon fils

Avait rempli mon cœur de présages funèbres.

J’approche, et des remparts j’aperçois le circuit.

Les rayons de la nuit

Frappaient obliquement sur la tour escarpée:

Aux pieds de cette tour, mon coursier, malgré moi

S’arrête.... Sur la porte, une tête coupée,

Clouée entre deux mains, glace mes sens d’effroi....

49.

«Je reconnais mon fils!... je pousse un cri d’horreur:

Nous sommes entourés de la garde païenne:

Mon compagnon succombe; et je m’échappe à peine.

Souillé du sang du Maure, écumant de fureur,

J’ai moi-même arraché de la tour sanguinaire

Cette tête si chère;

Et dans le mur brisé j’ai planté mon poignard 23. Mon ame toute entière est de vengeance avide: J’irai, j’irai chercher Abdel de toute part: La tête de mon fils me servira de guide!»

50.

En achevant ces mots, le malheureux Érène

Ouvre les vastes plis de son manteau sanglant.

«Voyez, amis, dit-il, voyez: c’est mon enfant:

«Le reconnaissez-vous?.... La justice africaine

«Paie ainsi l’héroïsme et l’amour filial.»

A cet aspect fatal,

Parmi tous ces guerriers s’élève un cri terrible.

La tête de l’enfant semblait sourire encor!

Son front plein de candeur, son œil doux et paisible,

Semblaient encor braver le pouvoir de la mort.

51.

Les femmes du palais ont commencé le deuil.

Adraste, se courbant sur le corps de son frère,

Arrache Padouant des lèvres de son père.

«Amis, dit Isolier, aux honneurs du cercueil

«Livrons de notre fils le reste déplorable.

«L’église secourable

«A ce jeune martyr ouvre un sein maternel.

«Du suprême pasteur vous voyez la bannière:

«Demain nous combattrons: ah! dans les flancs d’Abdel

«Puissions-nous enfoncer la lance meurtrière!

52.

«Dans l’abyme souvent le sang de l’innocence,

«Lorsqu’ils se croient vainqueurs, entraîne les tyrans.

«Hélas! ma fille aussi porte des fers pesants!

«Nos malheurs sont communs: ayons même vengeance.

«La mesure est au comble; il vaut mieux succomber

«Avant de nous courber

«Sous le sceptre de plomb de ces horribles maîtres.

«Érène, sois mon frère, et combats près de moi;

«Triomphons, ou sachons rejoindre nos ancêtres

«Qui sont tombés martyrs en défendant la foi.»


NOTES DU CHANT PREMIER.

Table des matières

1

Vivait dans les remparts de la cité d’Ajace.

AJACE est la capitale de la partie méridionale de l’île de Corse. La barrière de Vizzavone est la chaîne de montagnes qui coupe l’île en deux de l’orient à l’occident, et qui ne laisse qu’un passage fort étroit pour communiquer de la partie septentrionale de l’île à la partie méridionale.

Naspreto, Asprête ou le Nasprêt, est un coteau près de la mer à un mille d’Ajace; on voyait encore, il y a vingt ans, près de ce rivage une ruine de style, les ruines d’une fortification mauresque.

2

Soudain le cor d’alarme a frappé les échos.

Le cor d’alarme est la corne de taureau dont les pasteurs corses tirent des sons aigus sur une cadence très-rapide. Ce signal fait dans les montagnes le même effet que le tocsin; et les insulaires avertis s’arment et se rassemblent sans délai.

3

Il réside au milieu des forêts du mont d’Or.

Le mont d’Or ( mons Aureus de Ptolomée), est la pointe la plus élevée des montagnes qui séparent l’île de Corse en deux provinces. Ce mont domine les forêts de Vizzavone, où sont les gorges du passage ouvert entre ces deux provinces: du sommet du mont d’Or on découvre les côtes de France et d’Italie et les îles intermédiaires.

4

Ses drapeaux de Vivare occupent les villages.

La Piève ou district de Vivare comprenait plusieurs villages au pied des montagnes de Vizzavone, du côté du nord opposé au mont d’Or. Vivare était le chef de tous ces villages par où l’on pouvait pénétrer jusqu’au milieu des gorges de Vizzavone.

5

Résonne en cris aigus: des bords du Liamone, etc.

Le fleuve de Liamone descend du lac Créno dans le mont Gradache, et se jette dans la mer à douze milles au nord d’Ajace, au milieu du golfe de Sagone. Le Val ou Valinco sort du pied des monts d’Argie ou Argiaura, et se jette dans la mer au nord d’Olmetto.

6

Frémor de la Gravone a repris le sentier.

La Gravone, torrent impétueux, descend des montagnes de Vizzavone, et se jette dans la mer près d’Ajace. Le sentier qui mène d’Ajace aux gorges de Vizzavone, suit presque toujours le lit de ce torrent.

7

Du péril aussitôt s’échappe le signal.

Les guerres civiles dont la Corse fut la proie pendant tant de siècles, suspendirent souvent le cours de la justice au grand regret des insulaires; les vengeances individuelles, les surprises favorisées par les sites montagneux se multiplièrent. Les chefs, ayant toujours à craindre des embuscades ou de leurs rivaux ou des ennemis étrangers, marchaient avec précaution: un guerrier les précédait à un mille de distance, et dès qu’il apercevait quelque personne suspecte, il sonnait du cor et avertissait ainsi ceux qui le suivaient de se tenir en garde.

8

Sois-nous toujours fidèle et digne de toi-même.

La Corse était comprise dans la donation faite par Charlemagne à l’église romaine.

9

De la verte Alissie.

Alissia, dans le golfe de Sagone, près de la tour de Provenzale, sur le bord de la mer, est à trois lieues d’Ajace. Les brebis y trouvent des pâturages que le sel de la mer rend excellents.

10

Le riche possesseur des collines d’Icage.

Icage ou Barbicagia, à l’extrémité du golfe d’Ajace: le pied de de cette colline est couvert d’orangers en pleine terre; le jardin de Barbicagia est une des promenades délicieuses qui environnent la ville d’Ajace.

11

Avec lui marche Isar: la plage des sept Nefs.

La plage des sept Nefs, ou Sette-navi, vis-à-vis la ville d’Ajace, de l’autre côté du golfe, près de la tour des Châtaigniers.

La tradition attribue ce nom à une descente de sept vaisseaux sarrasins qui surprirent et enlevèrent beaucoup d’habitants.

12

Tantôt du sein des rocs qui soutiennent Cirnos, etc.

Les côtes de la Corse produisaient une pêche abondante de corail: depuis, les côtes d’Afrique, offrant une pêche plus abondante, ont attiré les marins corses: ceux d’Ajace sur-tout se livrent avec le plus de succès à cette branche de commerce; et ils avaient encore, il y a quelques années, cent gondoles et mille matelots qui importaient annuellement près d’un million de corail dans ce port.

13

Tantôt des Phocéens visitant les neveux.

Marseille est le port avec lequel les marins d’Ajace ont eu de tous temps le plus de relations. Une colonie de Phocéens, après avoir résidé vingt-cinq ans en Corse, fut chassée par les Étrusques, et elle vint chercher un asyle sur les côtes des Gaules où elle fonda Marseille. ( Voyez le Chant VII.)

14

Poursuivent les taureaux et les buffles sauvages, etc.

C’est encore avec de pareils nœuds que les bouviers d’Ajace arrêtent les bœufs de leurs troupeaux qui, paissant toute l’année dans des pacages immenses et sur des montagnes, ne peuvent jamais s’apprivoiser: aussi cette caste offre-t-elle les hommes les plus intrépides.

15

Pénose qui jadis régnait dans le Nebbie.

Le Nebbio ou le Nebbie, province auprès de Bastia. Nebbio sa capitale était la résidence des rois maures dans les montagnes. Alérie était leur résidence maritime et le centre de leur empire.

16

C’est le père d’Abdel, le puissant Nugolone.

Nugolone, père d’Abdel, passe pour le dernier roi maure en Corse, parce que Abdel fut chassé et ne régna que peu de temps.

17

De Promontoire Saint reçut l’auguste nom.

Le cap Corse (Promontorium Sacrum), ainsi nommé du nombre des martyrs qui tombèrent sous le fer des persécuteurs pour n’avoir pas voulu apostasier.

Volent de toutes parts au village d’Onane.

Onane, diminutif de Bocognane, village qui se trouve à l’entrée méridionale des gorges de Vizzavone, l’un des plus populeux de l’île.

18

19

Sur les coteaux dorés d’Ajace et de Saline.

Saline est un coteau auprès de Nasprête, couvert de vignobles excellents exposés en plein midi.

20

C’est le frère d’Adraste, Érène de Tissant.

Érène de Tissant ou Tizzano, village près de la ville de Corté, capitale de l’île. L’histoire tragique qui suit est en effet arrivée telle que le poëte la décrit, mais elle eut lieu dans le XVIe siècle; les Génois furent les auteurs de ce crime: Padouant Casenove, fils d’un chef de Tizzano, lieutenant-général du fameux Sam-Pierre d’Ornano en fut la victime. ( Voyez l’Histoire de Corse de l’abbé de Germanes, tome premier, page 190.)

21

Quand le vieil Africain, garde de nos cachots, etc.

Pendant long-temps il fut impossible de trouver parmi les insulaires corses un geolier, à quelque prix que ce fût: les Génois même étaient obligés d’envoyer des étrangers pour remplir ces places. Jamais et nulle part la haine de l’esclavage n’a été aussi profonde que parmi ces insulaires.

22

A la femme du Maure était alors remis.

Les Sarrasins établis dans les îles de la Méditerranée avaient pris quelque partie des mœurs insulaires. Ainsi les femmes n’étaient pas renfermées comme en Afrique, et les emplois pénibles du ménage leur étaient souvent confiés parmi les gens du peuple. Les grands seuls conservaient les mœurs mahométanes dans toute leur rigueur.

23

Et dans le mur brisé j’ai planté mon poignard.

Signal de vengeance implacable.


CHANT SECOND.

Table des matières

Du second jour à la nuit du troisième.

ARGUMENT.

La tour de Gallane délivrée. Le vieux pâtre. Les chefs réconciliés.

Le martyre de Mosole.

1.

Le rayon matinal blanchissait le Mont-d’Or.

Tous les chefs des guerriers assis autour d’Érène,

Par des mots de vengeance adoucissaient sa peine,

Lorsqu’aux yeux d’Isolier se présente Frémor.

«— Je viens de parcourir les forêts de nos pièves; 1

«Plus de deux mille glaives

«Brilleront dans ces lieux avant la fin du jour;

«Mais l’Africain des monts vient de franchir la cime:

«Dès hier de Gallane il assiégeait la tour: 2 «J’ai vu sous ces remparts la bannière d’Athime.

2.

«Athime des païens est le plus redoutable.

«Les Sardes sont foulés par ce tyran cruel.

«Depuis qu’il s’est rangé sous les drapeaux d’Abdel,

«Quelque nouveau revers tous les jours nous accable.

«Vivare à cet émir s’est vendu sans pudeur.

«La ruse et la rigueur

«Aux bords ampuriens fondèrent son empire. 3 «N’aimant que les combats, ennemi du repos, «Athime, tu le sais, a juré de détruire «Jusqu’au dernier chrétien qui respire à Cirnos.»

3.

Un fils du vieil Adraste, et cent jeunes soldats

Gardaient dans les forêts les créneaux de Gallane.

«Noble et cher Isolier, dit le vieillard d’Onane,

«Que ne puis-je te suivre et marcher aux combats?

«Mon fils défend la tour: son zèle, son audace,

«Sont dignes de sa race:

«En lui tu trouveras mon antique valeur;

«Oui, vous repousserez un oppresseur barbare.

«De la guerre civile évitant la fureur,

«Puissiez-vous détourner la haine de Vivare!

4.

«Voilà l’unique objet de mon inquiétude.

«Jamais jusqu’à ce jour un seul Cirnésien

«N’osa se dire encore allié du païen.

«La discorde des chefs mené à la servitude.

«Amis, que tous vos coups frappent les Sarrasins;

«Ne plongez pas vos mains,

«Quel que soit leur forfait, dans le sang de vos frères.

«Tant qu’entre les partis le sang n’a pas coulé,

«Fatigué de servir les hordes étrangères,

«Vivare à la vertu peut être rappelé.»

5.

En ces mots, Isolier, tu réponds au vieillard:

«Le ciel et la patrie ont parlé par ta bouche;

«Mais d’un chef orgueilleux l’inimitié farouche

«A l’espoir de la paix ne laisse point de part.

«Ce traître sans pudeur, qui nous hait et nous brave,

«Vient de se faire esclave

«Dans l’insolent espoir de s’élever sur nous.

«De la soif du pouvoir la rage le dévore!

«Non, nous ne devons point porter les premiers coups;

«Mais s’il commence, en lui ne voyons plus qu’un Maure.»

6.

«Mon fils, répond Adraste, au plus triste présage

«Mon cœur s’ouvre en ce jour; la mort de Padouant

«Cause peut-être en moi ce découragement;

«Mais je crains de toucher aux temps de l’esclavage

«Prédits depuis trente ans par notre saint martyr.

«Jusqu’au dernier soupir

«Mosole nous prêcha l’union domestique:

«Si l’un de vous, dit-il d’un accent solennel,

«A l’ennemi du Christ prête un hommage inique,

«Ce jour sera le jour de l’abandon du ciel.

7.

«L’oracle s’accomplit: un chef cirnésien,

«Vivare, sur nous tous attire la ruine.

«Pour détourner les maux de la guerre intestine,

«S’il en est temps encore, amis, n’épargnez rien.

«Vivare possédait une ame généreuse;

«D’une chaîne honteuse

«La folle ambition lui déguise le poids.

«Les premiers contre lui ne tirez pas le glaive;

«Et si du ciel toujours il outrage les lois,

«Que sans reproche au moins notre perte s’achève.

8.

«J’ai tout fait pour la paix; un de mes fils naguères

«A porté dans Pozol mes présents et mes vœux. 4 «Pour calmer aujourd’hui la colère des cieux «Recourez, compagnons, à d’ardentes prières. «Quand l’âge n’avait point appesanti mes pas,

«Au vallon des frimas 5

«Je faisais tous les ans mon saint pélerinage;

«J’invoquais le tombeau du martyr protecteur.

«S’il ne met son espoir que dans son seul courage,

«Le mortel orgueilleux mérite son malheur,

9

«Au vallon de Mozole on voyait autrefois

«Dans les jours de péril courir la Corse entière. 6 «Et maintenant les chefs en marchant à la guerre «Du saint médiateur n’invoquent plus la voix. «Qui mieux que lui du ciel peut fléchir les oracles?

«Par de nouveaux miracles

«Sa tombe tous les jours signale son pouvoir.

«Mosole fut cent fois l’appui de la faiblesse:

«Il peut nous secourir et combler notre espoir.

«Jeunes chefs des guerriers, croyez à ma vieillesse.

10.

«Les utiles conseils sont le fruit d’un long âge.

«Noble et cher Isolier, suivons de nos aïeux

«L’exemple salutaire et l’usage pieux:

«Au pied des saints parvis cours porter ton hommage.

«Ce fut en secourant la patrie et l’autel,

«Que d’un trépas cruel

«Mosole près d’ici supporta la souffrance:

«Il fut le défenseur de notre liberté ;

«Prions-le sans repos: peut-être sa puissance

«Rappellera sur nous la céleste bonté.»

11.

Des acclamations les accents prolongés

Répondent au vieux chef. Le paladin d’Ajace:

«— A tes sages conseils, amis, nous rendons grâce:

«Oui, pour calmer les maux des peuples affligés,

«Nous comptons sur le ciel bien plus que sur nos glaives.

«Que dans toutes les pièves

«On implore l’appui du saint libérateur.

«Nous, nous invoquerons son ombre révérée

«En marchant aux combats, et mon drapeau vainqueur

«Reposera bientôt sur sa tombe sacrée.»

12.

Le preux dit, et s’éloigne accompagné d’Érène.

Les chefs à leur exemple ont laissé leurs coursiers.

Au travers des torrents, par de nouveaux sentiers,

Des pins de Vizzavone ils franchissent la plaine.

Vers les pitons aigus ils montent lentement.

Frémor, fils d’Orilant,

Des siens, auprès d’Adraste, attendait l’arrivée,

Tandis que les soldats d’Ajace et du Nasprêt,

A l’heure où du soleil la course est achevée,

Atteignent du Créno le verdoyant sommet. 7

13.

Isolier de Gallane a tourné le ravin.

Il aperçoit au pied de la pente escarpée,

La tour de Musulmans par-tout enveloppée.

Ses yeux planent au loin sur le camp sarrasin.

«Amis, dit-il à ceux dont la foule le presse,

«La bannière traîtresse

«N’a pas encor rejoint les drapeaux du croissant;

«Le ciel en soit loué ! Vivare hésite encore!

«Dans ces bois au repos livrons-nous un moment,

«Et dans le camp païen soyons avant l’aurore.

14.

«Dès que vous entendrez sonner le cor d’alarmes,

«Vous vous élancerez tels que les ouragans.

«Que les pavois légers et les poignards tranchants

«Décident la victoire et soient vos seules armes.

«Moins nombreux, triomphons par l’intrépidité.

«Le Maure épouvanté,

«Poursuivi corps à corps jusqu’au fond de ses tentes,

«Voudra mais vainement compter nos bataillons.

«Quittez pour un moment vos armures pesantes;

«Et prompts comme l’éclair, tombez du haut des monts.»

15.

Vers le ciel à ces mots levant leurs étendards,

Les enfants de Cirnos poussent des cris de joie:

Impatients d’atteindre et de frapper leur proie,

D’une attaque rapide ils aiment les hasards.

Ceux-ci, de leurs stylets aux trois faces polies,

Sur des pierres choisies,

Penchés près du torrent, vont aiguiser l’acier,

Et leur bras tour-à-tour se courbe et se déploie.

Ceux-là, pour raffermir un léger bouclier,

Forment de nouveaux nœuds sur sa triple courroie.

16.

Chaque race dans l’ombre ensemble est réunie.

Tous au jour du péril ont le même aliment:

Un pain mêlé de seigle et d’orge et de froment,

Aux flammes du foyer la châtaigne durcie,

S’étalent sur le bord des limpides ruisseaux.

Dans un profond repos

Se plongent à l’envi les familles guerrières.

Les chefs sont confondus auprès de leurs soldats:

Sans luxe, sans orgueil, sobres comme leurs frères,

Ils ont la même couche et les mêmes repas.

17

Le séjour d’Isolier à la cour du grand roi,

Ses exploits glorieux aux terres étrangères,

N’avaient point altéré ses mœurs héréditaires:

De vivre simplement il s’était fait la loi.

Disciple du héros de Rome et de Lutèce,

Méditant sa sagesse,

Il avait recueilli les plus hautes leçons.

Tous les Cirnésiens n’ont pas clos la paupière:

Vingt gardes sont épars au-dessus des pitons;

Le preux sommeille au pied de la sainte bannière.

18.

Il s’éveille avant tous. De la voûte éthérée

La lune descendait aux plaines d’occident.

L’astre incliné de l’Ours, d’un rayon pâlissant

Marquait à peine encor le pôle de Borée.

Le cornet pastoral a retenti: soudain

Sur le camp sarrasin

S’élancent de Cirnos les enfants intrépides:

Ils ont franchi les bois, les torrents, les ravins.

Ils atteignent la tour; sous les poignards avides

Coule de toutes parts le sang des Africains.

19

Athime était plongé dans un profond sommeil.

Sa garde extérieure ou succombe ou recule;

Le désordre est par-tout; et quand le crépuscule

Cédait notre hémisphère aux rayons du soleil,

Les troupes du croissant se livrent à la fuite.

Ardents à leur poursuite,

Les montagnards pareils au rapide chasseur

Atteignent dans les rocs le Maure moins agile;

Des antres, des forêts, ils percent l’épaisseur,

Et la mort, des vaincus devient l’unique asyle.

20.

Hors des sentiers battus traversant les bruyères,

Les fuyards ont franchi le pont de l’Olmitant. 8 Au moment où leur troupe atteignait le torrent Qui du traître Vivare arrose les frontières, Le fils du vieil Adraste accueillait nos héros.

Au sein de ses créneaux

Il reçoit, triomphant, la bannière romaine.

Les cors disent au loin les succès des chrétiens,

Et les feux destructeurs allumés dans la plaine

Ont déja consumé les tentes des païens.

21.

La flamme étincelante avertit les pasteurs.

Sur la crête des monts, au fond de la vallée,

Des montagnards surpris la foule désolée,

Avait fui des païens les glaives destructeurs:

Ils sortent à-la- fois du fond de leurs retraites.

Les femmes sur leurs têtes

Apportent aux guerriers le lait rafraîchissant;

Le pâtre offre les dons de l’humble bergerie;

Tous auprès d’Isolier déposent leur présent,

Et contemplent ce preux, l’espoir de la patrie.

22.

Ils admirent sur-tout son glaive et sa bannière!

Isolier les accueille, écoute leurs avis,

Leur parle avec amour: et ces vieillards ravis

Regrettent leur jeunesse et leur force première.

Ils voudraient à sa voix braver tous les dangers.

Autour de lui rangés,

Les femmes, les enfants l’observaient en silence;

Leur voix de Stellina redisait les revers:

«— Puisse un père vainqueur accomplir la vengeance,

«Et plonger les tyrans au gouffre des enfers!»

23.

La foule croit sans cesse autour du paladin:

Des sommets sourcilleux de la piève prochaine,

Arrive un homme armé, palpitant, hors d’haleine.

«Seigneur, dit-il au preux, Vivare et l’Africain

«Ont accompli leur ligue aux remparts de Pozole.

«Par les rocs de Mosole

«Ils ont déterminé de s’ouvrir un chemin;

«Vers leur droite laissant les forêts de Gallane,

«Et gravissant le pic, ils espèrent demain

«Surprendre à votre insu le village d’Onane.

24.

«Séduits par notre chef, les peuples de Vivare

«Ont uni leurs drapeaux à ceux des Musulmans.

«Abdel marche suivi de tous ses combattants;

«On attend à Pozol le monarque barbare.

«D’un péril si pressant j’accours vous avertir.

«Moi-même j’ai vu fuir

«Le long du fleuve Athime et sa cohorte impie.

«Mais que pourrons-nous seuls contre tant de guerriers?

«Je viens ici du moins mourir pour la patrie;

«Pour combattre avec vous j’ai quitté mes foyers.

25.

Ce récit consternait les chrétiens attentifs;

En ces mots Isolier ranime leur courage:

«Des célestes faveurs voyez ici le gage,

«Et dépouillez, amis, tous sentiments craintifs.

«Athime, renommé par tant d’exploits célèbres,

«Surpris dans les ténèbres,

«A déjà commencé d’expier ses forfaits;

«Et maintenant poussé par une main divine,

«Abdel vient de Mosole envahir les sommets;

«Il y rencontrera sa honte et sa ruine.

26.

«Gravissons sans retard la roche funéraire;

«Au martyr de Cirnos allons porter nos vœux.

«C’est le père d’Abdel qui dans ces mêmes lieux

«Epuisa sur Mosol sa rage meurtrière:

«Près du tombeau sacré, dans son aveuglement,

«Le fils en ce moment,

«Du crime paternel vient chercher l’héritage:

«Il veut tenter du pic l’impraticable accès.

«La tour ici des monts commande le passage.

«Allons plus loin d’Abdel arrêter les progrès.»

27.

Il dit, et vers Erca dirige son drapeau. 9 Dans tous les défilés où l’accès est possible, Des monts silencieux troublant le sein paisible, La hache abat les pins, les chaînes et l’ormeau. Cette ruine immense encombre les issues.

Sur les cimes aiguës

Brillent de tous côtés les glaives menaçants.

Séron, avec ses fils, Isar, Pénose, Ulète,

Y dressent tour-à-tour leurs pennons éclatants,

Et du pic Isolier gravit enfin la crête.

28.

Là, jadis de Mosole on voyait le village;

Détruit, incendié par le père d’Abdel,

Il demeura désert depuis ce jour cruel;

Et la chèvre broutait dans l’enceinte sauvage.

Un vieux pâtre, entouré de rejetons nombreux,

Dans ces agrestes lieux,

Seul, avait relevé sa chétive chaumière.

Là paissait son troupeau; là croissaient ses enfants.

Il n’avait jamais pu s’éloigner de la terre

Qui gardait dans son sein les os de ses parents.

29.

Au pied d’un châtaignier, immobile, il rêvait!

A peine il aperçoit la bannière lointaine,

Qu’il se lève joyeux: pour son ame hautaine

La guerre avait encore conservé son attrait.

Sa voix vient de frapper l’écho de la montagne:

Ses fils et sa compagne

A ce cri paternel accourent empressés.

Alcime, saisissant sa longue javeline,

A leur tête s’avance; et fier, les bras croisés,

Il attend les guerriers qui montent sa colline.

30.

Dès qu’il a reconnu le paladin d’Ajace:

«Salut à nos amis!» dit-il, levant son fer. 10 «Salut à nos amis!» répondent de concert, Isolier et tous ceux qui marchent sur sa trace. Le pâtre les conduit dans ces rocs désolés;

Des moindres défilés

Il indique avec soin les routes accessibles.

Trois enfants de son fils, devenus orphelins,

Foulent autour de lui les bruyères flexibles;

Leur pas agile et sûr bondit sur les ravins.

31.

Après avoir placé les chefs et les soldats

Par-tout où le rocher paraissait moins rapide:

«Viens, homme de Cirnos, sois encore notre guide;

«Conduis-nous, dit le preux, au vallon des frimas,

«Où je vais du martyr implorer l’assistance.»

«Que de ton espérance,

Dit Alcime, Mosol daigne combler les vœux!

Sa tombe fut toujours propice à nos prières;

Mais jamais on ne vit de la faveur des cieux

S’y mieux manifester les signes tutélaires.

32.

«Je veux, en te guidant vers la funèbre enceinte,

Te raconter, ô chef, comment de deux rivaux

Mosol fit deux amis; et comment deux hameaux

Ont retrouvé la paix sur cette tombe sainte.

Les Nassa, les Millar, en troupeaux si puissants, 11

Depuis plus de cent ans

Suçaient avec le lait une haine mortelle.

Leurs pères en mourant leur léguaient leur fureur.

On compte dans le cours de leur longue querelle

Trente guerriers tombés sous le poignard vengeur.

33.

«Trois jours passés, j’étais sous mes arbres assis,

Alors qu’un étranger se présente à ma vue;

Sa barbe hérissée et sa poitrine nue,

Et son fer sous sa mante, à mes regards surpris

Annonçaient un guerrier qui marche à la vengeance.

J’avais saisi ma lance,

Incertain, s’il était avide de mon sans:

Je n’ai point d’ennemis, mais quelqu’un de ma race

Pouvait avoir commis quelque meurtre récent.

L’oeil de cet inconnu respirait la menace.

34.

«Mon doute s’éclaircit: c’était le chef Millare

Qui m’avait plusieurs fois accueilli dans ses murs.

Depuis six mois errant pour frapper à coups sûrs,

Il vivait dévoré d’une haine barbare.

Sachant que son rival au tombeau du martyr

Devait bientôt offrir

Un pompeux ex-voto pour les jours de sa mère,

Il venait l’épier jusque dans ce saint lieu;

En vain je condamnai sa rage téméraire:

Ce jeune chef croyait ne pas offenser Dieu.

35.

«Pourquoi, me disait-il, suspendrais-je mes coups?

«Nasse est couvert du sang du frère de mon père:

«Je dois solder son compte; et puisque sur la terre, 12 «La justice n’a point de tribunal pour nous, «Nos fers vengeurs au ciel doivent être agréables.

«Quand des lois équitables,

«Sur nos monts désolés verseront leurs bienfaits,

«Honte à ceux qui pourront braver leur voix suprême!

«Mais quel bras aujourd’hui punirait les forfaits,

«Si l’homme de Cirnos ne se vengeait lui-même?»

36.

«A ces mots il partit pour attendre sa proie.

Nasse le jour suivant parut dans le vallon.

Lorsqu’au pied de la tombe il déposait le don,

Sur sa tête baissée aussitôt se déploie

Le bras de la vengeance armé d’un long poignard!

De notre saint vieillard

S’est entr’ouverte alors la pierre sépulcrale!

On l’a vu le front pâle et les yeux rayonnants!....

Assoupissant des chefs l’inimitié fatale,

Ce prodige a calmé des haines de cent ans.

37.

«Hier j’ai vu descendre à la tombe du saint

De Nasse et de Millar les familles amies;

Nous les y trouverons sans doute réunies:

Leurs guerriers te suivront contre le Sarrasin.

Jusqu’à cet heureux jour ils ont fui les batailles:

Au sein de leurs murailles

Craignant d’être surpris par leurs nombreux rivaux,

Ils fermaient leur oreille au clairon de la guerre.

Maintenant que la paix règne dans les hameaux,

Ils peuvent tous se joindre à la sainte bannière.»

38.

Ce récit du pasteur vole de bouche en bouche;

Les amis d’Isolier le redisent entre eux.

Ils savaient que depuis le temps de leurs aïeux,

Les deux chefs nourrissaient une haine farouche;

Et souvent dans Cirnos on avait regretté

Que leur rivalité

Du secours de leurs bras eût privé la patrie.

On monte tour-à-tour sur trois rochers aigus;

Et lorsque la clarté paraissait affaiblie,

Sur le dernier piton les preux sont parvenus.

39.

Ils descendent de là jusqu’à l’étroit vallon

Que renfermait à pic la roche circulaire.

Un seul sentier glissant et taillé dans la pierre,

S’échappait de la cime et tournait jusqu’au fond,

Où du martyr Mosol se cachait la cellule.

Lorsque le fils d’Hercule, 13

Cirnos, donna des lois aux peuples taphiens,

On dit que des géants creusèrent ces abymes;

Cirnos les poursuivit, les chargea de liens,

Et leur fit par la mort expier tous leurs crimes.

40.

Mais ces lieux tour-à-tour devaient être l’asyle

Des crimes, des vertus, des brigands et des saints!

Mosol crut s’y soustraire au joug des Africains.,

La rage des pervers un temps fut inutile.

Les chrétiens, échappés aux regards du vainqueur,

Auprès de leur pasteur,

Dans l’ombre de la nuit, apportaient leurs prières:

Ils recevaient de lui la parole de Dieu.

Le saint, pour obtenir la fin de nos misères,

De la patrie en pleurs offrait au ciel le vœu.

41.

Sur un quartier de roc, dépouille des volcans,

Qui décèle aux regards un antique cratère,

Mosole célébrait l’ineffable mystère.

Une chapelle étroite enferma dans ses flancs

Cette pierre à jamais par nos vœux consacrée.

L’enceinte révérée

Reçut depuis ce jour les plus riches présents.

Les ex-voto couvraient la charpente grossière.

Un hermite courbé sous le fardeau du temps,

De ces pieux trésors était dépositaire.

42.

On voyait appendue au mur de la coupole

Une nef d’argent pur aux cordages dorés,

Que Casil, poursuivi par les flots conjurés,

Voua dans la tempête au martyr de Mosole.

Près d’elle sont les dons des pauvres matelots;

Des dards, des javelots,

Des armures d’airain décorent les murailles.

Au milieu brille un glaive étincelant de feux:

C’est celui qu’au retour des lointaines batailles,

Isolier triomphant fit suspendre aux saints lieux.

43.

Non moins riche est le don que Nasse doit offrir

Pour les jours de sa mère au trépas échappée.

Suivi de sa famille autour de lui groupée,

Nasse vient déposer au tombeau du martyr

Une balance d’or, emblême de la vie.

Aux villes d’Étrurie

Un habile ouvrier façonna ce trésor:

Au prix de vingt taureaux sa valeur est égale.

Les chefs devant l’hermite étaient courbés encor:

Et le vieillard sur eux répandait l’eau lustrale.

44.

Debout auprès du seuil de son humble chapelle,

Il appelait la foule au pied du saint parvis,

Lorsque Isolier paraît! Les montagnards ravis

Ont reconnu de loin la bannière fidèle.

Les deux jeunes rivaux s’avancent empressés:

Leurs bras entrelacés

Confirment que la paix à leur ame est rendue.

«Gloire, honneur au grand chef!» disent-ils à la fois.

Isolier leur répond: «Guerriers, je vous salue:

«Le ciel propice enfin nous réunit tous trois.

45.

«Je connais, je bénis le prodige divin

«Qui dans vos nobles coeurs vient d’éteindre la haine.

«Suivez-moi, compagnons; à la horde africaine

«Courons nous opposer comme un rempart d’airain.

«Puisse à jamais ainsi la discorde civile,

«En malheurs si fertile,

«Cesser de diviser nos plus vaillants guerriers!

«Nous venons invoquer une ombre auguste et chère:

«Le ciel nous entendra; du sein de nos foyers

«Nos bras écarteront le Maure sanguinaire. «

46.

S’inclinant à ces mots devant le solitaire,

Il entre avec les chefs dans le parvis sacré.

Sur la tombe du saint, monument révéré,

Il dépose à genoux ses armes, sa bannière.

On imite le preux. L’autel fume d’encens.

Par ses pieux accents

Du ciel et de Mosole implorant la puissance,

La foule près du seuil offre des vœux ardents;

Et le prêtre bénit dans un profond silence

Les défenseurs du Christ et tous les assistants.

47.

Dans cet abyme étroit les rayons du soleil

N’arrivent qu’un moment alors que dans sa route

Il touche le milieu de la céleste voûte.

Les rocs cachent les bords de l’horizon vermeil;

Et tandis qu’au dehors règne encor la lumière,

Il semble que la terre

Ici rentre déjà sous les lois de la nuit.

Les branches des sapins éclairent la vallée.

Le peuple, les guerriers, le preux qui les conduit,

Forment au pied des rocs une immense assemblée.

48.

L’hermite est au milieu de la foule pieuse.

«Mon père, dit le preux, je sais que tes récits

«Rappelèrent souvent aux peuples attendris

«Les vertus de Mosole et sa mort glorieuse.

«Ton nom, tes chants sont chers au peuple de Cirnos;

«Et souvent nos échos

«Répètent les accords de ta lyre sacrée.

«Avec le saint martyr tu vécus autrefois;

«Par le souffle d’en- haut ton ame est inspirée:

«Compagnon de Mosol, nous écoutons ta voix.»

49.

«Hélas! dit le vieillard, pourquoi, noble Isolier,

Pour nous défendre alors n’avions-nous pas ton glaive?

Trop séduit par l’espoir d’une perfide trêve,

Pourquoi délaissas-tu tes amis, ton foyer?

Sur le pic de Mosol le saint vivrait encore,

Et la rage du Maure

N’aurait pas abattu nos murs et notre autel.

Mais que dis-je! ton bras sous la cité romaine

Seconda le grand roi: ce fut le doigt du ciel

Qui lança ton vaisseau sur la liquide plaine.

50.

«A peine tu partis suivi de ton élite

Que le père d’Abdel, faussant tous les serments,

Conduisit contre nous dix mille Musulmans.

Nos monts furent franchis; et la Corse interdite

Regretta, mais en vain, l’appui de ses enfants.

Mosol de nos tyrans

Arrêta quelques jours l’irruption traîtresse.

D’une main l’évangile et de l’autre le fer,

Guidant de nos hameaux la bouillante jeunesse,

Il repoussa long-temps les hordes de l’enfer.

51.

«Mais les bords africains vomissaient tous les jours

De nouveaux étendards dans le port d’Alérie;

Une armée innombrable inonda la patrie.

Nugolone, orgueilleux de ces puissants secours,

S’abandonna sans frein à sa brûlante rage.

La flamme et le carnage

Couvrirent nos rochers de débris et de sang.

L’enfant fut immolé dans le sein de sa mère.

Tous ceux qui refusaient d’adorer le croissant

Frappés par les bourreaux tombaient sur la poussière.

52.

«Mosole fut contraint d’abandonner la plaine.

Nous suivîmes ses pas vers des monts écartés.

A peine vingt guerriers étaient à nos côtés:

Le reste avait péri sous la hache africaine.

Nous étions jour par jour suivis avec ardeur:

L’implacable vainqueur

Du père des chrétiens avait proscrit la vie.

Surpris pendant la nuit dans les bois de Marant, 14 Nous fûmes accablés; une lance ennemie Aux genoux de Mosol me renversa mourant.

53.

«La fraîcheur de la nuit rappela mes esprits.

Le silence régnait sur le champ de batailles.

Je me lève au milieu des sanglantes broussailles,

Et me vois entouré des corps de mes amis.

De celui de Mosol cherchant en vain la trace,

Au ciel je rendis grâce

Pour avoir conservé le pontife guerrier.

Un pâtre errant m’offrit son antre solitaire.

Aux portes du trépas je fus un mois entier;

Et trop tôt mes regards revirent la lumière.

54.

«J’appris de notre chef l’effroyable supplice;

Et des larmes de sang coulèrent de mes yeux.

Le monde depuis lors me devint odieux;

Je revêtis ici la haire et le cilice.

C’est ici qu’en fuyant Mosol porta ses pas:

Du milieu des combats

Sans doute il fut sauvé par une main divine.

Lui prodiguant leurs biens, en vain pendant la nuit

Nos montagnards bravaient la rage sarrasine:

Le Maure après vingt jours découvre son réduit.

55.

«Nugolone soudain gravissant les coteaux,

Accourt de sang avide et rugissant de joie.

Sur ce roc sourcilleux, cherchant de l’œil sa proie,

C’est là qu’il vint s’asseoir au milieu des bourreaux!

Je crois y voir souvent son ombre détestable,

D’une voix lamentable

Se livrer, mais trop tard, à d’impuissants regrets,

Et fixer un œil cave au fond de cet abyme!

Elle demande au ciel pardon de ses forfaits,

Et répète en pleurant le nom de sa victime.

56.

«Le tyran, de ces rocs fermant le seul passage,

Sur un long javelot fit dresser un turban.

Descendu vers Mosole, un héraut musulman

Lui dit: «A Mahomet il faut prêter hommage:

«Tes biens, ta liberté, tes amis, tes parents,

«Et de riches présents,

«De ta docilité seront la récompense;

«Mais si tu n’obéis à l’ordre souverain,

«Du puissant Nugolone écoute la sentence:

«Dans ces rocs, mécréant, tu périras de faim.»

57.

«Pour unique réponse au héraut des enfers,

Mosole a revêtu d’une ame satisfaite

Les ornements sacrés, trésors de sa retraite.

Intrépide, il voyait la rage des pervers.

Dans ses pieuses mains une croix étincelle.

Vers la voûte éternelle

Il dirige à-la-fois ses regards et son cœur;

Élevant une hostie, autrefois consacrée, 15 Il se donne à genoux ce pain du voyageur Qui conduit les mortels à la sphère éthérée.

58.

«A son sauveur uni, le saint marche en silence

Vers le roc où siégeait le monarque bourreau.

Lui-même dans la terre il creuse son tombeau;

Il s’y place tranquille; et de la Providence

Il bénit en priant le sévère décret.

Le tyran stupéfait

Espère que l’horreur d’une longue agonie

Pourra fléchir encor le martyr de Cirnos:

L’eau pure et le froment, par l’ordre de l’impie,

Offerts à la victime, irritent tous ses maux.

59.

«Au pied de ce rocher vous voyez cette croix:

Ce fut là que le saint accomplit son martyre.

Des tourments de la faim surmontant le délire,

Il prononçait encor d’une mourante voix

Des apôtres du Christ l’ineffable symbole!

Le bienheureux Mosole,

Après cinq jours entiers du plus affreux tourment,

Dans ses flancs épuisés sent l’homme qui succombe.

Son ame vole au ciel; et son corps palpitant

Trouve enfin le repos dans le creux de la tombe.»

60.

Il dit: ceux de Nassa, de Millare et d’Ajace,

Répondent à l’hermite en sanglots douloureux.

Tous se lèvent en pleurs: vers le roc sourcilleux,

Du tombeau du martyr ils vont chercher la place.

Le flambeau de la nuit de ses pâles rayons

Éclairait les pitons,

Et dirigeait les pas de la foule attendrie.

Près du roc, les guerriers, les femmes, les enfants,

Invoquent à genoux le saint de la patrie,

Et demandent au ciel la chute des tyrans.


NOTES DU CHANT SECOND.

Table des matières

1

Je viens de parcourir les forêts de nos pièves.

PIÈVE est le nom des districts de l’île de Corse. Chacune de ces pièves avait un juge supérieur et un dignitaire ecclésiastique appelé piévan auxquels ressortissaient les juges et les curés de chaque paroisse.

2

Dès hier de Gallane il assiégeait la tour.

Gallane ou Gualango, montagne dans les gorges de Vizzavone, au pied de laquelle existe encore une tour quarrée qui défend le défilé.

3

Aux bords Ampuriens fondèrent son empire.

Ampuria, ville maritime de Sardaigne, vis-à-vis la Corse, est placée dans le détroit de Bonifazio. Plusieurs chefs sarrasins s’établirent dans ce siècle sur les côtes de Sardaigne.

4

A porté dans Pozol mes présents et mes vœux.

Pozole ou Poggiolo, ancien chef-lieu de la piève de Vivario.

5

Au vallon des frimas.

La chaîne de montagnes qui divise le nord et le midi de l’île a des pics et des vallons assez élevés pour être couverts de frimas une partie de l’année. Le pic et le vallon d’Erca ou de Mosole sont de ce nombre.

6

Dans les jours de péril courir la Corse entière.

Mosole ou Morasole était d’abord bâti sur le pic de Mosole. Détruit dans les guerres, ce village fut rebâti dans le vallon où il est aujourd’hui.

7

Atteignent du Créno le verdoyant sommet.

Créno est le mont qui domine le lac de Créno d’où sort la rivière de Liamone. Toutes ces montagnes, chargées de neige pendant l’hiver, se couvrent dans l’été de verdure et de fleurs.

8

Les fuyards ont passé le pont de l’Olmitant.

Le pont de l’Olmitano, à peu de distance de la tour de Vizzavone; le torrent qui coule au-dessous se jette à quelques lieues dans la rivière de Tavignano, et il cotoie la Piève de Vivare.

9

Il dit, et vers Erca dirige son drapeau.

Erca, village au pied du pic de Mosole.

10

«Salut à nos amis!» dit-il, levant son fer.

Salut à nos amis, ou viva li nostri (vivent les nôtres) est encore la salutation par laquelle les montagnards accueillent les chefs de leur parti.

11

Les Nassa, les Millar, en troupeaux si puissants.

Les chefs des villages de Poggio di Nassa et de Millicciaro; ces villages sont sur la rive méridionale de la rivière de Fiumorbo; cette partie de l’île était fameuse par la violence des haines héréditaires entre les familles.

12

Je dois solder son compte, et puisque sur la terre, etc.

Je dois solder son compte! Cette expression proverbiale, employée par les montagnards, renferme toute la pensée qui les faisait courir à la vengeance. Dès qu’une race comptait un homme de plus mort sous le poignard, le barbare préjugé faisait consister l’honneur à solder le compte de sa race en assassinant à son tour un homme de la famille ennemie.

13

Lorsque le fils d’Hercule, etc.

On appelait Taphiens les premiers habitants de la Corse, parce que le premier nom connu de cette île était Taphie: (voyez Salvator vitalis.) Le nom de Cirnos lui fut donné ensuite par Cirnos, qui est réputé fils d’Hercule le Phénicien. (Voyez Strabon, liv. 8.).

14

Surpris pendant la nuit dans les bois de Marant.

Marano ou Marignano, entre les villes de Vico et de Sagone. Quelques traditions placent dans cette partie de l’île, au village de Guagno, l’histoire du martyr de Mosole, et dans une époque plus récente.

15

Élevant une hostie autrefois consacrée.

Les anachorètes persécutés et vivant dans les déserts, avaient souvent des hosties consacrées pour pouvoir s’administrer eux-mêmes le saint-viatique avant de mourir. Même en ne parlant qu’humainement, cette hostie de mort mise en réserve, cette résignation d’attendre son destin, ne sont-elles pas plus héroïques et plus sublimes que le désespoir de Caton, et le poison d’Annibal? Pourquoi se prosterner devant la fausse vertu des païens qui n’ont pas eu le courage de supporter les infortunes de la vie, et fermer les yeux au véritable héroïsme des saints qui ont su d’un courage égal supporter la vie et la mort?

N. B. Dans la 29e strophe j’ai fait rimer empressés et croisés: quoique la rime ne soit pas riche, j’ai préféré le sens précis et rapide à un s de plus.



CHANT TROISIÈME.

Table des matières

De la nuit du troisième jour au cinquième.

ARGUMENT.

L’apparition de Mosole. Le déguisement d’Isolier. Le foyer de Vivare.

1

Dans la sainte vallée, accablés de douleur,

Le peuple et les guerriers ont fermé la paupière:

Autour de vingt brasiers ils dorment sur la terre;

Et l’hermite est rentré sous son toit protecteur.

Isolier veille encore! une sombre pensée

De son ame oppressée

S’empare, et du sommeil repousse les pavots:

Il fut souvent vainqueur de la horde barbare!

Mais lorsque la discorde agite ses flambeaux,

Pourra-t-il triompher d’Abdel et de Vivare?

2.

Le preux vient de s’asseoir près d’un roc solitaire.

Pour goûter la fraîcheur d’un air doux et serein,

Il dépouille son front de son casque d’airain,

Et dépose à ses pieds sa lance meurtrière.

«Ma fille, se dit-il, languit dans les cachots!

«Et mon fils sur les flots

«Peut-être est-il en proie au souffle de l’orage,

«Après avoir en vain mendié des secours!

«Serions-nous destinés à souffrir l’esclavage?

«Le malheur m’attend-il au terme de mes jours?

3.

«Depuis l’heureux moment où, chargé de lauriers,

«Je revins triomphant des campagnes romaines,

«J’ai repoussé vingt fois les hordes africaines.

«Mais Vivare, suivi de ses nombreux guerriers,

«A mes drapeaux alors unissait ses bannières.

«Les hordes étrangères

«N’avaient point d’alliés dans les monts de Cirnos.

«Tout est changé ! Vivare, envieux de ma gloire,

«Dans le chemin du crime entraînant mes rivaux,

«A mon glaive aujourd’hui dispute la victoire.»

4.

Le paladin pensant à la guerre civile,

A la France, à ses fils, pousse un soupir profond;

Et sur son bras ployé laissant tomber son front,

Penché contre le roc il demeure immobile.

La nature éprouvait un calme universel:

Dans les sentiers du ciel

Sans nuages brillaient les astres innombrables;

La lune au milieu d’eux s’élevait lentement.

Dans le vallon peuplé de guerriers redoutables

On n’entend ni l’écho, ni le souffle du vent.

5.

Ce calme, si propice aux méditations,

Est troublé par les pas d’un homme qui s’avance.

Vers la roche du preux il gravit en silence.

Ses pieds laissent par-tout de lumineux sillons.

On voit sur sa poitrine une croix éclatante.

D’une voix rassurante:

«Soldat du Christ, dit-il, reconnais ton ami.

«Au moment du péril j’accours à ta défense.

«Grave tous mes accents dans ton cœur affermi,

«Et cesse d’accuser la sainte Providence.

6.

«C’est la rivalité d’une puissance vaine

«Qui du chef de Pozole a fait un apostat.

«Si Vivare persiste et qu’il marche au combat,

«Cirnos est menacé d’une chûte prochaine.

«C’est à toi de franchir ce dangereux écueil.

«Souviens-toi que l’orgueil

«Des crimes, des malheurs est la source féconde.

«Réunissez-vous tous pour défendre la foi.

«Tel est l’arrêt porté par le maître du monde.

«Si tu sais l’accomplir, je reviendrai vers toi.»

7.

«Protecteur de Cirnos, hôte sacré du ciel,

«Dit le preux, tu viens donc soutenir ma faiblesse!

«Tu le vois! aujourd’hui la France nous délaisse;

«Nous allons succomber sous un tyran cruel.

«Achève d’éclairer le doute qui m’accable:

«L’Océan favorable

«Se couvre-t-il enfin de nos vaisseaux amis?

«Parle: de tes conseils ne me sois point avare.

«Dois-je revoir encore et Stelline et mon fils?

«Faut-il m’humilier aux genoux de Vivare?»

8.

«La bonté du Très-Haut t’accorde ma présence,

«Répond le saint martyr: je voudrais vainement

«Prolonger mon séjour au-delà du moment

«Marqué par la faveur de sa toute- puissance.

«Réunissez-vous tous pour défendre la foi.

«Je reviendrai vers toi

«Si tu sais accomplir la volonté suprême.

«Puisses-tu mériter d’apprendre l’avenir!

«Étouffe la discorde; et près de ce lieu même

«A tes regards bientôt je reviendrai m’offrir.»

9.

Il dit le saint pasteur; il s’éloigne du preux,

Glisse sur les rochers et rentre dans sa tombe.

Au milieu des forêts moins promptement succombe

La feuille qu’agitait un souffle impétueux.

Étonné, palpitant, plein de trouble et d’audace.

Le défenseur d’Ajace

Étendait vers Mosol ses suppliantes mains:

Sur le sort de ses fils, sur sa propre conduite,

Il implorait l’appui de ses conseils divins;

Mais rien n’apparaît plus à sa vue interdite.

10.

Du martyr seulement la pierre sépulcrale

Se couronnait encor d’un cercle radieux:

Isolier s’y prosterne: «Immortel glorieux,

«Dit-il, qu’aux mécréants ta tombe soit fatale;

«Inspire à ton ami de généreux desseins.

«Du camp des Africains

«Comment tirer ces chefs, honte de la patrie?

«Faut-il, divin Mosol, descendre au dernier rang?...

«Je suis prêt. Mais comment, seul, désarmer l’envie?

«Au moment du péril puis-je être suppliant?» 1

11.

Isolier se relève et s’agite à grands pas

Dans les sentiers étroits de cette solitude.

A ses côtés dormaient, libres d’inquiétude,

Les peuples des hameaux, les chefs et les soldats.

Son trouble enfin s’appaise: à la guerre civile

D’un cœur ferme et tranquille

Il veut s’opposer seul aux périls de ses jours.

Le marin ne craint plus une mer en furie,

Quand du phare voisin il apperçoit les tours

Élever sur la rive une lumière amie.

12.

Tel se calme le preux aussitôt que son ame

A fixé le dessein qu’il croit devoir choisir.

Le doux sommeil descend et vient appesantir

Les yeux du paladin qu’un noble zèle enflamme.

La terre accomplissait sur son axe roulant

Son tour prompt et constant,

Et Cirnos du soleil revoyait la lumière,

Lorsqu’Isolier gravit le vallon des frimas.

Les chefs pacifiés et leur troupe guerrière

Suivent son étendard vers le champ des combats.

13.

Il rejoint son armée; au-dessus des pitons

Lui-même il court placer ses cohortes fidèles.

Frémor, accompagné par des troupes nouvelles,

Dans le même moment arrivait sur les monts.

Il conduit les guerriers d’Albrèce et de Sagone; 2

Les peuples qu’Aïtone 3

Renferme dans les flancs de ses bois ténébreux;

Ceux de Vic, illustré par ses eaux salutaires; 4 Ceux enfin d’Ossiane, où le sol précieux Montre des rocs de marbre au-dessous des bruyères. 5

14.

Ces peuples, commandés par les chefs de leur race,

Et prêts à repousser leurs tyrans meurtriers,

Des ravins, tour-à-tour, occupent les sentiers.

Sur le revers du pic dix camps trouvent leur place;

Au-dessus l’un de l’autre en échelons placés,

Et de dards hérissés,

Ils défendent d’Erca le tortueux passage.

Ainsi, près de Calpé, mille bronzes divers

A ta honte, Ibérie, osent sur ton rivage

Garder ce roc fameux la porte de nos mers. 6

15.

Le preux sur le ravin qui regarde Olmitant

Vient de faire arborer l’étendard de l’église.

De ce point, la campagne à ses regards soumise,

Lui montre au pied des monts le sinueux torrent

Que devra traverser la cohorte africaine.

Au valeureux Érène

Isolier pour un jour a remis son pouvoir.

«Ami, dit-il, je vole où Mosole m’appelle.

«Sois le chef des guerriers: avant l’heure du soir

«Je reverrai demain ma bannière fidèle.»

16.

Il s’éloigne à ces mots, et vers l’humble chaumière

Qui du pâtre d’Erca renfermait les enfants,

Sous des arbres touffus, il gravit à pas lents.

Le vieillard, animé de son ardeur première,

De plusieurs javelots à la pointe d’airain

Chargeant sa faible main,

Pour voler au péril descendait sa colline.

«Alcime, dit le preux, tu marchais aux combats!

«Moi, j’accours te chercher! ta cabane est voisine;

«Et dans ce moment même il faut suivre mes pas.»

17.

Sous le chaume bientôt ils entrent tous les deux.

L’hôte, de son foyer court ranimer la flamme.

Autour de l’âtre assis, ses enfants et sa femme

Trempaient leur pain grossier dans le lait écumeux:

Isolier leur sourit et goûte à leur breuvage.

«Pour un second voyage,

«Dit-il ensuite au pâtre attentif à sa voix,

«Je veux ici, laissant mon casque et mon armure,

«Prendre tes vêtements: de toi seul j’ai fait choix:

«Tu m’accompagneras pendant la nuit obscure.»

18.

«— Dispose de mes biens, dispose de ma vie;

«Commande: ils sont à toi.» Le vieillard à ces mots

Contre un angle du mur dresse ses javelots,

Cherche des vêtements d’une laine choisie,

Et vient les déposer aux pieds du paladin.

«Quel que soit ton dessein,

«Sans doute, lui dit-il, tu n’iras point sans armes:

«Dès mes plus jeunes ans je sus en acquérir;

«Ce seul trésor, ô chef! pour mes yeux a des charmes:

«Ce sont là les vrais biens! vois; tu pourras choisir.»

19.

Alcime vient d’ouvrir un long coffre de bois;

Il en tire avec soin plusieurs piques aiguës,

Des poignards éclatants, de pesantes massues,

Des glaives et des dards, des flèches, des carquois.

«Berger, lui dit le preux, renferme tes richesses;

«Ces armes vengeresses

«Nous serviront plus tard... Cette nuit, il nous faut

«De pâtres voyageurs emprunter la figure.

«Point d’armes: nos poignards cachés sous le manteau;

«Et pour nos vêtements la laine la plus dure.»

20.

Le paladin choisit une mante grossière

Que le pasteur errant autour de ses brebis

Porte pendant le jour, et dont les vastes plis

Le couvrent, lorsqu’il dort étendu sur la terre.

Il suspend à son dos un sac de cuir épais.

Pour déguiser ses traits

Rabaissant sur son front une toque de laine,

De ces cheveux bouclés il cache les anneaux.

Un long bâton ferré, dépouille d’un vieux chêne,

Doit lui servir d’appui pour gravir les coteaux.

21.

Quand l’ombre s’épaissit, avec son compagnon

Du village détruit traversant les ruines,

Vers l’orient du pic il franchit les ravines,

Et bientôt de Vezzan découvre le vallon. 7 «Sans doute, dit Alcime, ô chef! l’ombre t’égare:

«Des terres de Vivare

«Tu vas trouver ici le sentier montueux!

«Ne retournes-tu pas au tombeau de Mosole?»

«Je ne m’égare point, lui dit alors le preux;

«Viens, ami, conduis-moi dans les murs de Pozole.»

22.

Le vieillard étonné lève sur lui la vue.

«— Mais, seigneur, ce Vivare est chef de tes rivaux!

«Dans son propre palais et dans tous ses hameaux

«Tu sais que des païens l’armée est attendue.»

«N’importe, dit le preux, suivons notre chemin.

«Peut-être l’Africain

«N’est pas encore entré dans les murs du perfide.

«Moi-même à ce rival je veux offrir la paix.

«Le grand chef, suppliant aux pieds du parricide,

«L’arrachera peut-être à ses lâches projets.»

23.

«Soit! marchons, dit le pâtre en frappant dans sa main;

«Sans doute que le ciel protégera ta vie;

«Mais l’homme qui trahit l’église et la patrie,

«D’un hôte désarmé peut bien percer le sein.

«Pour moi du Musulman je ne crains pas le glaive;

«Si mon destin s’achève,

«J’irai revoir plutôt le fils que j’ai perdu,

«Mon cher Isul, la joie et l’honneur de son père,

«Qui sur son lit de mort fut naguère étendu.

«Moi vieillard! à mon fils j’ai fermé la paupière!

24.

«Je regarde la vie avec indifférence.

«Que plus tôt ou plus tard je termine mes jours,

«Qu’importe? à mon pays n’offrant plus de secours,

«Mes dangers aujourd’hui sont de peu d’importance.

«Mais toi!... Qui défendrait la patrie et l’autel,

«Si le farouche Abdel

«Pouvait dans ses cachots te rejoindre à ta fille?

«Pardonne à mes discours! chacun de nos chrétiens

«Croit voir en toi le chef de sa propre famille:

«La Corse, si tu meurs, est en proie aux païens.»

25.

«Bon vieillard! ne crains rien, lui répond Isolier,

«En attachant sur lui son humide prunelle.

«Dieu nous préservera des mains de l’infidèle.

«Par l’ordre de Mosol nous suivons ce sentier.

«Si la voix du devoir nous mène au Sacrifice,

«La céleste justice

«Nous récompensera de ces jours de douleur.

«Pour éteindre le feu de la guerre intestine,

«Il faut tout hasarder, sans délais, sans frayeur,

«Quel que soit le succès que le ciel me destine.»

26.

Il dit; et le vieillard le précède en silence.

De ce qu’il vient d’entendre il a le cœur ému.

Du grand chef de Cirnos admirant la vertu,

Vingt fois il eût donné son sang pour sa défense.

De Guison, de Pétrose ils passent les hameaux; 8

Là, de riches troupeaux

Couvraient de tous côtés les forêts et la plaine;

L’ennemi d’Isolier possédait tous ces biens;

Ce parjure étendait son immense domaine

Des rochers de Mosole aux murs Alériens.

27.

Deux heures de la nuit venaient de s’écouler,

Quand le preux, de Pozole apperçoit les murailles.

Tout ici respirait l’approche des batailles:

On entendait les cors en longs accents rouler.

On rencontrait par-tout des troupes turbulentes.

Vingt fournaises ardentes

Façonnaient, sans repos, les glaives, les poignards;

Les hommes rassemblés dans ces antres de guerre

Sur l’enclume et la flamme attachaient leurs regards;

Et chacun d’eux parlait de la ligue étrangère.

28.

La demeure du chef, au centre du village,

Élevait ses balcons et sa pesante tour.

D’un rempart crénelé le solide contour

Pour pénétrer plus loin ne laissait qu’un passage.

Là, de nombreux guerriers étaient encore assis,

Et chantaient à grands cris

Des preux du temps passé la valeur héroïque; 9 D’autres, déja plongés dans un sommeil profond, Du palais de Vivare encombraient le portique. Les plis de leurs manteaux enveloppaient leur front.

29.

Alcime et le héros atteignent le palais:

Ils entrent dans la salle où la bruyante foule

Toujours renouvelée et s’agite et s’écoule

Après avoir de l’hôte éprouvé les bienfaits.

Vivare à ses amis prodiguait sa richesse.

La commune allégresse

De la table allongée écarte les soupçons.

Tout éprouve un désordre, un trouble salutaire.

Sans que personne songe à demander leurs noms,

On offre aux deux bergers la coupe hospitalière.

30.

Cachant les sentiments de son ame affligée,

Isolier prend la coupe, et s’assied un instant.

Il observe la salle: auprès d’un seuil luisant,

Entre des serviteurs est une femme âgée:

C’est elle qui préside aux honneurs du festin.

Déja le paladin

Se lève, et d’un pas lent il s’avance auprès d’elle:

«— Vers le puissant Vivar, ma mère, conduis-moi.

«Nous avons pour sa gloire un véritable zèle;

«Et d’importants secrets sont commis à ma foi.»

31.

«Mon fils, dit-elle alors, notre maître est absent:

«Il est depuis deux jours parti pour Alérie.

«Oline, de ce chef la compagne chérie,

«Loin de la multitude à chaque heure l’attend.

«Si tu veux lui parler, viens, mon fils, suis ma trace.»

Le paladin d’Ajace

Se presse, impatient d’échapper aux regards.

Il a franchi le seuil de la porte prochaine.

Dans la seconde enceinte il voit des étendards

Se croiser en tous sens sur les lambris de chêne.

32.

Ce sont les étendards des dix pièves voisines

Qui du puissant Vivare ont reconnu les lois.

Là, brillaient, suspendus, adossés aux parois,

Les glaives, les cimiers, les dards, les javelines.

Quatre lampes de bronze éclairaient ce séjour

Où la clarté du jour

Trouvait obliquement un accès difficile.

Dans un angle du mur pétillait le foyer.

Quand le chef sommeillait, toujours dans cet asyle

Veillait à son repos un fidèle guerrier.

33.

Le superbe Vivare accueillait loin du bruit

Ses plus chers confidents dans cette vaste salle.

Près de là s’élevait la chambre nuptiale.

De femmes entourée, au milieu de la nuit,

En attendant l’époux que son ame révère,

D’une laine légère

Oline entre ses doigts agitait les fuseaux;

Ses regards de son cœur disaient l’inquiétude.

Les femmes à l’envi partageaient ses travaux,

Et par leur entretien charmaient sa solitude,

34.

Une d’elles redit du jeune fils d’Érène,

Du héros de Tissant l’épouvantable fin;

Бесплатный фрагмент закончился.

179,29 ₽
Возрастное ограничение:
0+
Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
Объем:
250 стр. 18 иллюстраций
ISBN:
4064066320478
Издатель:
Правообладатель:
Bookwire
Формат скачивания:

Похожие книги