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Jules Philippe
Les Gloires de la Savoie

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305185
Table des matières
INTRODUCTION.
CHAPITRE I er .
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
CHAPITRE V.
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
CHAPITRE VI.
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
CHAPITRE VII.
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
CHAPITRE VIII.
1
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XIII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
CHAPITRE IX.
I
II
III
IV
CONCLUSION.
I
II

INTRODUCTION.
Table des matières
De tous temps certains littérateurs, qui rédigent leurs impressions de voyage dans leur cabinet de travail, ont semblé prendre à tâche de présenter la Savoie sous un aspect défavorable. Cette manie d’abaisser le peuple savoyard aux yeux du reste de l’humanité est d’autant plus incompréhensible, qu’elle est ordinairement le propre d’écrivains français, qui commettent de la sorte un crime de lèse-nation. En effet, les Savoyards forment et ont toujours formé une branche de la grande famille française: Français et Savoyards parlent la même langue et ont des habitudes, des coutumes et des mœurs à peu près semblables: pendant de longues années leurs destinées ont été les mêmes, et si le sort a voulu que la Savoie fût séparée de la France, ses enfants, dans leur isolement, ont conservé tous les signes distinctifs de la race commune: les instincts généreux, le courage et le dévouement à la patrie.
D’où vient donc que nos frères semblent parfois ne pas nous reconnaître? Aurions-nous manqué aux devoirs que nous imposait notre origine? Non. Que nos mains aient tenu la plume ou qu’elles aient serré de leurs robustes phalanges le mousquet et l’épée, elles ont tracé leur part des rayons de gloire qui couronnent le nom français.
On a oublié souvent, ou on a feint d’oublier que du sang savoyard coulait dans les veines de saint Bernard de Menthon, du cardinal de Brogny, de François de Sales, d’Eustache Chappuis, conseiller de Charles-Quint, de Pierre Fenouillet, prédicateur ordinaire de Henri IV, de Claude de Seyssel, l’historien, de Vaugelas, le grammarien, de Saint-Réal, l’historien; de Guillaume Fichet, qui introduisit l’art typographique à Paris; du poète Ducis, du cardinal Gerdil, de Joseph de Maistre, de Xavier de Maistre, de Tochon, le numismate, de Berthollet, des frères Michaud, de Bouvard et de Nicollet, astronomes, de Fodéré et de Dacquin, médecins, et de tant d’autres que je nommerai en temps et lieu.
On a oublié souvent que la Savoie est le berceau de cette forte race de princes, ancêtres de Victor-Emmanuel II, dont l’écusson, qui est aussi le nôtre, brille aujourd’hui d’un vif éclat dans les riches plaines de la Péninsule italique.
On a gratté un peu, sur les tables où sont tracées les fastes militaires de la France, les noms des nombreux officiers supérieurs que la Savoie a fournis aux armées de la République et de l’Empire, et parmi eux, Doppet, Dessaix, Songeon, Dupas, Chastel, l’un des officiers de cavalerie les plus remarquables de son époque, Decoux, Curial, Pacthod.
On oublie parfois aujourd’hui l’origine de MM. Dupanloud, de l’Académie française, Henry Murger et Jules Favre.
Je passe sous silence un grand nombre d’hommes qui se sont distingués dans différents Etats de l’Europe et sous les princes de Savoie, et je ne note qu’en passant les milliers d’enfants de nos vallées dont le sang s’est mêlé, sur les champs de bataille, à celui des soldats de la France.
Cependant il s’est trouvé, je dois le dire, quelques hommes sérieux qui ont rendu justice à la Savoie, et parmi eux je citerai M. Sayous: «Les Savoisiens,
«écrit-il, ont peuplé au loin les armées de militaires
«distingués, le clergé d’esprits supérieurs, les collèges
«d’excellents instituteurs, les académies de savants,
«les capitales de l’Europe d’hommes intelligents et
«actifs, de négociants heureux .» Mais ces témoignages d’estime sont rares, et à l’étranger la Grâce de Dieu résume notre histoire nationale; la marmotte et la vielle y sont considérées comme nos seuls attributs. Certains Parisiens sont tout étonnés d’apprendre que l’on parle le français en Savoie; ils se prennent à rire, eux qui ont toujours entendu dans la bouche des Savoyards de vaudeville un charabia incompréhensible, ils se prennent à rire si on leur dit que notre langage est plus correct et plus pur que celui de la majorité des populations de l’ancienne France; et grand est leur ébahissement lorsqu’on leur prouve que le premier qui apprit aux Français à parler correctement leur langue, Vaugelas, était Savoyard!
Mais il y a mieux, la Savoie possède les plus beaux sites des Alpes et les plus célèbres; ils sont bien à elle, à moins que la géographie ne soit une chose imaginaire; le Mont-Blanc lui appartient. Eh bien! tandis que des biographes impartiaux font naître Berthollet dans le département de la Sarthe , des éditeurs d’albums transportent, de leur propre autorité, Chamonix et le Mont-Blanc en Suisse, sans plus de façons que d’écrire au-dessous de leurs vues lithographiées: Chamonix (SUISSE)!
Et si d’aventure on parle de nos lacs et de nos montagnes, voulez-vous savoir en quels termes on le fait? Ecoutez un homme d’esprit qui se promène sur le lac Léman; ab uno disce omnes: «Si vous aimez les con-
«trastes, contemplez ces deux rives. Sur la rive suisse,
«des maisons de plaisance, des villages coquets et pro-
«pres, l’aspect du bonheur et du bien-être; sur la rive
«de Savoie, des masures, une population déguenillée
«et sale. Le bateau fait escale à Thonon: tout le village
«est sur le bord du lac; mais la misère est empreinte
«sur tous ces visages. Je croirais volontiers que ces
«hommes mal vêtus, qui se pressent sur la berge, sont
«d’anciens ramoneurs en proie à la douleur nostalgi-
«que, et qui regrettent les cheminées de Paris .»
Vous qui connaissez la nature pittoresque et riante du Chablais, ainsi que la belle et forte race qui habite cette province, que dites-vous d’une pareille description faite à distance? Une simple lunette d’approche eut suffi à l’auteur pour reconnaître son erreur. Je ne finirais pas si je devais relever ici toutes les sottises qui se débitent chaque jour sur notre compte: je ne citerai plus que deux faits. Un critique écrivait en 1859, en parlant d’un jeune littérateur genevois:
«M. Charles Dubois est de cette école suisse qui,
«depuis quelque temps, jette un certain éclat, et c’est
«un nom de plus à ajouter aux noms de Toppfer, de
«MM. Vinet, LANFREY, etc.»
M. Lanfrey était à peine venu au monde, que déjà on cherchait à nous l’enlever!
Enfin, et pour montrer jusqu’à quel point on est parvenu à nous annihiler aux yeux des peuples, il y a quelques années (octobre 1859), un jeune Américain s’écriait, après avoir été sauvé d’une mort certaine sur le lac de Genève et en voyant que son sauveur allait au secours de son camarade: «Bah! laissez-le donc, c’est un Savoyard!»
En résumé, les Savoyards ne sont pas des hommes mais des brutes, au dire de certaines gens.
Les Suisses, nos voisins, ont eu une chance meilleure; quoi qu’ils disent, quoi qu’ils fassent, on l’accepte comme bien dit et bien fait; on chante quand même la patrie de Guillaume Tell. Et cependant que de choses drolatiques il se passe dans certains petits cantons encore soumis à des lois féodales! En 1859, à l’époque de la fête de Schiller, le conseil d’une commune de l’Oberland décidait que Monsieur Schiller eût à se présenter en personne pour recevoir le droit de bourgeoisie dans cette commune! Si un pareil fait s’était passé en Savoie, quel éclat de rire eût retenti du Rhône à l’Océan! Ce n’est pas que je veuille rien enlever à la Suisse, qui partage avec nous le domaine des Alpes et que j’estime, mais je proteste contre une injustice dont nous sommes exclusivement les victimes depuis des siècles.
En face de ces jugements iniques portés sur la Savoie, en face de toutes ces appréciations injustes dont on accable mon pays, un sourire de dédain effleure tout d’abord mes lèvres et je repousse l’idée de défense qui naît forcément chez l’homme lorsqu’il se sent blessé dans ses affections les plus chères. Et quel est le sentiment le plus fort, le plus inattaquable, si ce n’est l’amour de la patrie? Puis, je me dis: Un esprit sensé ne doit point prendre garde à toutes les billevesées qu’un chroniqueur soi-disant en voyage peut laisser échapper de sa plume, impatiente de commettre un bon mot, au risque de blesser un homme ou tout un peuple. Que l’on appelle la Savoie un pays de goitreux et de crétins, parce qu’une de ses vallées contient quelques malheureux atteints de crétinisme; qu’un écrivain, qui passe à juste titre pour avoir de l’esprit, ne voie sur les rives savoiennes du lac Léman que des ramoneurs et des gens sales et déguenillés; qu’on écrive sérieusement que l’on danse la bourrée au Casino d’Aix-les-Bains, peu importe! Mais, à un certain point de vue, ce parti pris de ridiculiser la Savoie n’a-t-il pas de funestes conséquences contre lesquelles nous devons réagir? Ne se peut-il pas qu’en voyant condamner leur pays au crétinisme à perpétuité, les plus faibles finissent par tomber dans le découragement et se disent: «Peut-être ne pouvons-nous rien faire par nous-mêmes; ne nous épuisons donc pas en vains efforts; vivons et mourons dans notre inutilité.»
Et qu’on le sache bien, il n’est pas nécessaire d’être un niais pour se laisser aller au doute de soi-même dans de pareilles circonstances; il suffit de faire partie de cette masse qui, partout, obéit sans réfléchir à l’impulsion qu’elle reçoit; de cette masse qui donne trop facilement raison au dernier qu’elle entend; de cette masse enfin dont l’intelligence n’a pas reçu tout le développement qu’elle peut atteindre; il suffit aussi d’être jeune.
Qu’il me soit permis, à ce propos, de rappeler un de mes souvenirs d’enfance. Je faisais mes études dans un pensionnat genevois dont les élèves étaient en majeure partie Américains. Chaque année nous célébrions la fête commémorative de l’indépendance des Etats-Unis, et nous prenions tous part à cette fête, sans distinction de nationalité. Les drapeaux français, sarde, suisse, voire même l’anglais, entouraient celui de Washington. A l’une de ces fêtes, au moment où les élèves, drapeaux au vent, étaient rangés dans la grande cour, on s’aperçut que l’étendard tricolore manquait à l’appel. Le Français qui devait avoir l’honneur de le porter n’étant pas présent, je crus pouvoir le remplacer. Je saisis donc le pavillon à l’ombre duquel La Fayette avait traversé l’Océan pour aller prêter son bras à la jeune république américaine, et je le déployai avec orgueil. A peine étais-je en place, que le porte-étendard désigné arriva; c’était un Alsacien; il m’arracha brusquement le drapeau, et faisant un geste de mépris: «Donne-moi ce drapeau, s’écria-t-il, un Savoyard n’est pas digne de le porter!» A ces mots, qui m’étaient adressés par un élève d’origine germanique, et auquel, par conséquent, je croyais moins de droit que je n’en avais à revendiquer la France pour patrie, à ces mots, je pâlis, mes jambes fléchirent, et mes yeux se voilèrent; deux grosses larmes coulèrent sur mes joues, larmes de honte et de rage. Cependant, rappelant toute mon énergie, je sautai sur l’Alsacien et lui fis mordre la poussière, aux grands applaudissements des Anglais et des Américains. Ce jour-là le Savoyard fut un homme comme un autre!
Malgré mon triomphe, il me resta pendant longtemps une douloureuse impression de l’affront que j’avais reçu, et ce qui fut pis, pendant longtemps aussi je doutai de mon pays! Je n’osai dire à l’étranger le nom de ma ville natale! Rougir de sa patrie!... Existe-t-il au monde une honte pareille?
Ce résultat funeste a peu d’importance pour un seul homme, mais pour un peuple entier, combien n’est-il pas à redouter? Et s’il faut dire toute mon opinion, j’attribue en grande partie à l’influence néfaste de cet esprit de dénigrement qui pèse sur notre contrée, l’inertie et l’apathie que l’on remarque généralement chez les Savoyards tant qu’ils restent dans leur pays. Une fois sortis de leurs vallées, ils l’emportent sur les autres peuples en activité et en intelligence, par ce motif qu’alors le doute dont leur esprit était frappé s’évanouit, et qu’ils ont la conscience de leurs forces. Ils avaient devant les yeux comme un rideau qui leur voilait la vérité ; cet obstacle se déchire au contact des étrangers, leur énergie s’accroît d’autant et la nature reprend toute sa force dans ces esprits auparavant timides et indolents.
Il faut donc que l’on combatte ce doute qui naît aussi de l’ignorance des choses de la patrie et qui affaiblit le sentiment national. Pour cela, il faut apprendre au peuple savoyard ce qu’il a été et ce qu’il est, ce qu’il a fait et ce qu’il peut faire; il faut qu’il connaisse les ressources immenses dont il peut disposer sous le rapport intellectuel comme sous le rapport matériel, afin qu’il sente surgir en lui un légitime orgueil national. En même temps, on doit répondre à ses détracteurs et rétablir sa réputation faussée par quelques histrions de la bohême littéraire.
Levons enfin l’étendard de la révolte et inscrivons-y cette divise: Rends à César ce qui appartient à César; devise qui, pour être vieille, n’en détermine pas moins avec à-propos la pensée patriotique qui doit nous guider. Quant à moi, je descends aujourd’hui dans l’arène, armé de toutes pièces, plein d’ardeur pour la défense d’une noble cause. Joûteur sans peur et sans reproches, je veux relever tous les gants que l’on nous a jetés; je veux que ma patrie soit lavée de tous les affronts qu’elle a subis, et que ses insulteurs soient forcés, pour expier leur ignorance ou leur méchanceté, de venir faire amende honorable aux pieds de nos belles montagnes, aux bords de nos lacs si pittoresques, dans nos riantes et fraîches vallées, où ils trouveront pour les confondre tous les hommes illustres qui ont marqué notre passé et ceux qui répondent de notre avenir.
Il importe aussi que la France apprécie à sa juste valeur le peuple qu’elle a retrouvé.
L’entreprise est difficile, dira-t-on; je reconnais que, confiée à mes seules forces, la tâche sera rude à accomplir; mais j’aurai du moins ouvert la voie, et de plus autorisés ne tarderont pas sans doute à me suivre. En attendant, fort de mon droit et de la grandeur de ma cause, j’entre hardiment en lice. Ma faible voix ne retentira peut-être pas bien loin; mais si je puis seulement raffermir l’orgueil national chez mes compatriotes, en leur démontrant qu’ils n’ont pas à rougir de leurs ancêtres, que les sentiments du bien, du vrai et du beau ont toujours été vivaces dans leur cœur; si je puis obtenir que chaque enfant de nos Alpes s’écrie:
SAVOIE, JE SUIS FIER D’ÊTRE TON ENFANT!
Je serai assez récompensé.
P. S. Une partie de cet ouvrage a paru en articles détachés dans la Revue savoisienne pendant les années 1860, 1861 et 1862. Quelques publications sérieuses de Paris et des départements ont reproduit des fragments de mon modeste travail; qu’il me soit permis de les remercier ici de l’honneur qu’elles ont bien voulu me faire, et surtout de leur concours dans l’œuvre de réhabilitation de mon pays.
CHAPITRE Ier.
Table des matières
L’IMPRIMERIE A ÉTÉ INTRODUITE EN FRANCE PAR UN SAVOYARD.
J’ai dit que j’allais entreprendre la réhabilitation de ma patrie! Ce mot de réhabilitation, appliqué à un peuple, paraît assez étrange, car on a peine à croire qu’une nation soit forcée de chanter ses propres louanges et de crier à l’univers les services qu’elle a rendus à l’humanité. Il semble tout d’abord que le principe de justice que l’on ne cesse d’invoquer à tout propos, d’un bout du monde à l’autre, doive suffire, si ce n’est à satisfaire, du moins à ménager le légitime amour-propre de celui qui a la pleine conscience d’avoir accompli tous ses devoirs; mais il n’en est rien.
La Savoie, je ne cesserai de le répéter, a tout fait pour mériter l’estime des autres nations: elle a fourni ses savants, ses littérateurs et ses guerriers; elle a semé abondamment dans le champ de la science, comme elle a arrosé de son sang les champs de bataille; mais elle n’a rien moissonné ; elle est restée Savoie comme devant et toujours marquée du stigmate de la nullité ! La justice n’est donc pas faite pour tous les peuples!
Et cependant, quelle vengeance il nous est donné d’exercer aujourd’hui envers les ingrats! Vengeance noble, calme, et propre à l’homme fort de son droit: nous n’avons qu’à rappeler nos œuvres et, de gré ou de force, le monde reconnaîtra nos mérites, et nos détracteurs seront désarmés.
Pour commencer, nous pouvons dire avec fierté qu’un enfant de la Savoie se trouva mêlé aux événements qui accompagnèrent l’introduction en France de l’art qui a renouvelé le monde, de l’art qui a ouvert à tous le temple sacré de la science, de l’art qui a fécondé le germe de la civilisation moderne: je veux parler de l’imprimerie.
Combien en France, et même en Savoie, savent aujourd’hui que l’invention de l’immortel Gutenberg a eu pour parrain, dans la capitale du monde civilisé, un enfant obscur du Petit-Bornand? Bien peu sans doute, quoique toutes les biographies générales parlent de Guillaume Fichet!
Guillaume Fichet naquit dans la première moitié du XVe siècle, au village du Crêt; il appartenait à une famille aisée qui fournit à la Savoie plusieurs magistrats. Il fit ses premières études au collège de La Roche et alla ensuite à Paris, où il fut reçu docteur de Sorbonne. Pendant vingt ans il enseigna les humanités, la rhétorique, la philosophie et la théologie dans l’Université dont il fut nommé recteur en 1467, «année, dit Grillet, où ayant assemblé toutes les «Facultés en présence de Louis XI, qui voulait faire «prendre les armes aux écoliers, pendant la guerre du «Bien public, il prononça un discours si énergique con- «tre ce projet, que le roi se laissa persuader, sans jamais «lui en témoigner aucun ressentiment.» Mais tous ces
succès, à nos yeux, ne sauraient rien être en comparaison de la gloire immense qui était réservée à notre compatriote. Dans le milieu du XVe siècle, Gutenberg, citoyen de la ville de Mayence, avait conçu l’idée de sculpter des lettres pour imprimer, et s’était associé avec deux hommes de la même ville, Schœffer et Faust, afin de perfectionner sa découverte. En 1450, ces immortels ouvriers de la pensée avaient édité un vocabulaire latin intitulé : Catholicon, dont chaque page était Sculptée sur bois; puis, pour remédier à la perte de temps qu’occasionnait ce système, ils avaient successivement fabriqué des lettres de bois mobiles et des lettres de métal avec lesquelles ils avaient édité, à dater de 1457, entre autres ouvrages, un Psautier latin et une Bible, imprimés en deux couleurs, rouge et noire.
En 1469 environ, un marchand, du nom de Fust, apporta à Paris des exemplaires de ce Psautier et de cette Bible, et les fit passer pour des copies exécutées sans fautes. Tout ce que Paris comptait de clercs, de copistes et autres gens de plume, s’émut de ces prétendues copies d’un nouveau genre; les commentaires allèrent leur train, si bien que l’on finit par déclarer hautement que les marchandises de Fust sortaient des mains de Belzébuth, argument qui, à cette époque, était l’ultima ratio des adversaires de toute découverte un peu extraordinaire.
Le malheureux Fust, emprisonné et traduit devant le Parlement, eut beau avouer sa supercherie, rien ne put l’excuser aux yeux des graves et doctes magistrats, qui reconnurent et déclarèrent avec un sérieux incroyable que les lettres rouges du Psautier et de la Bible avaient été écrites avec du sang d’enfants chrétiens! Condamné à être brûlé vif, Fust allait monter sur le bûcher; martyr de la science sans le vouloir, il allait payer de sa vie la gloire d’avoir introduit en France le premier livre imprimé ! La découverte qui devait rendre de si grands services à l’humanité se voyait près d’être forcée de recevoir le baptême du sang pour pénétrer dans un des pays qui devaient le plus la mettre à profit. Mais heureusement Louis XI apprit la comédie ridicule qui s’était jouée devant le Parlement, et, sans hésiter, il cassa l’arrêt per absurdum; Fust sortit de prison et ses livres lui furent payés. Bien plus, le roi déclara aux docteurs de la Sorbonne que son intention formelle était d’avoir une imprimerie à Paris.
La demande de Louis XI fut un coup de foudre pour la docte compagnie. Il me semble voir tous ces gros bonnets de la science de l’époque se signer d’épouvante, à l’idée qu’il leur fallait devenir les complices d’un commerce avec le diable pour faire exécuter des copies de la Bible, si toutefois ils croyaient sérieusement à toutes ces sornettes. Quoi qu’il en soit, ce qu’il y a de certain, ce qu’il y a de bien constaté par tous les auteurs qui ont écrit sur ce sujet, c’est que les docteurs français déclinèrent toute responsabilité ; deux de leurs collègues étrangers, Guillaume Fichet, du Petit-Bornand, et Von Stein, Suisse, eurent seuls le courage de tenter l’entreprise.
Les deux audacieux docteurs appelèrent à Paris trois élèves de Schœffer: Ulric Gering, Martin Crantz et Michel Friburger. Ces trois ouvriers imprimeurs arrivèrent à Paris en 1470, et on leur donna une des salles de la Sorbonne où ils placèrent leur machine diabolique, au grand scandale des docteurs. Le premier ouvrage qu’ils imprimèrent fut le traité de rhétorique de Fichet, en 1471, ouvrage excessivement rare et peut-être impossible à trouver aujourd’hui ; il est intitulé : Guillelmi Ficheti Alnetani , artium et theologiæ doctoris, Rhetoricorum libri III; accidit ejusdem Ficheti panegyricus a Roberto Gaguino versibus compositus. In parisiorum Sorbona, per Ulricum Gering, Martinum Crantz, et Michaelem Friburger, anno 1471.
G. Fichet publia ensuite, en 1473, un autre ouvrage intitulé : Epistolæ Gasparini Pergamensis, qu’il dédia à son complice Von Stein.
Et ce n’est pas sans intention que je viens d’écrire le mot de complice, car Fichet et Von Stein (en français, de la Pierre), bien qu’ils eussent réussi dans leur entreprise, n’en continuèrent pas moins à être considérés comme de vrais coupables par leurs savante confrères, dont quelques-uns prévoyaient et redoutaient peut-être la transformation que la nouvelle découverte allait faire subir à la société : au reste, les docteurs de toute sorte n’ont jamais vu avec plaisir qu’on divulguât leur science. Notre pauvre Savoyard et le Suisse son ami eurent donc à subir mille tracasseries; on ne leur laissa pas un instant de repos, de telle sorte qu’ils finirent par quitter la Sorbonne. Crantz, Gering et Friburger, chassés de leur atelier, allèrent s’établir rue Saint-Jacques, près de l’église de Saint-Benoît, à l’enseigne du Soleil d’Or. Fichet se réfugia à Rome, où il fut nommé camérier secret du Pape Sixte IV.
Ainsi et pour me résumer, c’est par un Savoyard que la machine civilisatrice la plus puissante a été introduite en France; c’est un Savoyard qui a mis dans les mains de la plus grande des nations ce levier d’Archimède avec lequel elle a soulevé le monde; et qui plus est, ce même Savoyard s’est servi le premier de ce levier!
Guillaume Fichet est donc bien l’une des plus grandes gloires de la Savoie; aux yeux de la France et même du monde entier il a droit à l’immortalité, et si on la lui refuse, c’est à nous, c’est à son pays qu’il a honoré de la lui faire accorder.
Il nous a laissé un héritage trop précieux pour que nous ne nous souciions pas de le recueillir.
CHAPITRE II.
Table des matières
LA PREMIÈRE ACADÉMIE FRANÇAISE A ÉTÉ FONDÉE EN SAVOIE .
En 1606, deux hommes déjà illustres habitaient Annecy; ils se nommaient François de Sales et Antoine Favre.
Le premier, évêque de Genève et écrivain de granb talent, avait été avocat au Sénat de Savoie en 1592; ayant abandonné le barreau pour embrasser la carrière ecclésiastique qui était plus en harmonie avec ses tendances essentiellement religieuses, il était arrivé au siège épiscopal de Genève en 1602; il jouissait d’une grande renommée en France, grâce à son éloquence, et il avait prononcé devant Henri IV l’oraison funèbre de Philippe de Lorraine, dernier rejeton de la branche des ducs de Mercœur; malgré les efforts du roi de France pour le retenir auprès de lui, François de Sales n’avait pu se séparer de sa bonne ville d’Annecy, où il devait écrire sa célèbre Introduction à la vie dévote.
Antoine Favre, président du conseil de Genevois, était le jurisconsulte le plus savant de son époque; à vingt-trois ans il avait publié son livre des Conjectures qui fit dire à Cujas: «Ce jeune homme a du sang aux ongles; «s’il vit âge d’homme, il fera bien du bruit!» A trente ans il avait été nommé sénateur par le duc de Savoie, Charles-Emmanuel Ier, et à l’époque dont nous parlons, il venait de publier son fameux Code fabrien. Ses publications savantes attiraient l’attention de tous les jurisconsultes de l’Europe, qui ne dédaignaient pas de le consulter, et elles jetaient un grand lustre sur la magistrature savoyarde déjà si renommée.
Hommes de science, bien plus, hommes de génie tous deux, François de Sales et Antoine Favre étaient faits pour s’entendre; du reste, ils devaient céder, malgré eux, à cet attrait irrésistible qu’éprouvent l’un pour l’autre deux esprits d’élite. Vivant de la même vie, aimant à un degré égal l’étude du beau et du vrai, cherchant à élever leurs pensées en fouillant avec une ardeur qui tenait de la passion cette nature qui ne peut qu’engendrer de nobles actions lorsqu’on sait découvrir et comprendre tout ce qu’elle renferme de sublime, les deux illustres amis se trouvèrent tout naturellement les protecteurs de la science dans la petite cité d’Annecy.
Pour eux, la science n’était pas cet épouvantail que certaines gens, aux principes faussés, emploient pour effrayer les simples; elle n’était pas à leurs yeux l’arbre du mal dont les fruits trompeurs cachent un poison mortel. Ils considéraient la science comme la véritable source du bien, comme l’appui le plus ferme de la foi, mais de la foi vraie, telle que la possèdent les intelligences élevées; ils pensaient avec raison que l’homme qui étudie et apprend à connaître les secrets innombrables que recèle la nature, ne peut s’empêcher de se rapprocher de l’Etre éternel, parce qu’il sent le besoin de rapporter tout ce qu’il voit de si admirablement organisé à une intelligence suprême, auprès de laquelle l’humanité doit s’humilier et avouer son impuissance.
Animés de cet esprit, nos deux illustres écrivains encourageaient dans leur petite sphère toute tentative scientifique ou littéraire; ainsi, les hommes studieux étaient sûrs de trouver des protecteurs toujours prêts à les soutenir dans leurs essais. Favre et François de Sales réunissaient souvent les jeunes littérateurs, et là, dans l’intimité, ils écoutaient avec patience la lecture des travaux de leurs protégés, dictaient les corrections à faire, donnaient des sujets à traiter.
Lorsqu’ils eurent attiré auprès d’eux un certain nombre d’hommes éclairés et instruits, afin de conserver cet esprit d’émulation qui seul pousse aux grands efforts, ils conçurent l’idée de former à Annecy une association semblable à celles qui existaient déjà dans plusieurs villes d’Italie, et que l’on appelait des académies. Peut-être l’idée de cette création doit-elle revenir à François de Sales qui, ayant fait ses études de droit à Padoue, avait pu reconnaître tout le bien que produisaient ces associations. Ce qui nous le ferait croire, c’est le nom que nos deux académiciens donnèrent à leur société et la devise qu’ils choisirent, nom et devise tout italiens: leur académie s’appela Florimontane, et elle eut pour emblème un oranger chargé de fleurs et de fruits, avec la devise: Flores fructusque perennes (fleurs et fruits éternels). Ne reconnaît-on pas dans cette gracieuse devise l’esprit fin et délicat de François de Sales? Favre, en sa qualité de dialecticien, a pu trouver, si l’on veut, le titre de Florimontane, conséquence de la devise; mais seule, la plume qui a écrit les conseils à Philothée et les lettres à Mme de Chantai, a pu dessiner cet oranger et tracer les mots qui l’entourent.
Quoi qu’il en soit, l’illustre magistrat et le spirituel prélat venaient de créer la première académie qui ait existé en-deçà des Alpes, trente ans environ avant que Richelieu ait eu la même pensée à Paris!
Malheureusement, cette société n’a pas survécu à ses deux fondateurs; ses archives ont été égarées, et tout ce que l’on peut savoir de l’Académie Florimontane se trouve épars dans des ouvrages contemporains et dans la correspondance de Favre; pour le surplus, on ne peut s’en rapporter qu’à des conjectures.
Les statuts de l’Académie furent rédigés en 1607, et le duc de Genevois-Nemours, Henri Ier, en fut le protecteur. Les membres de la Société étaient au nombre de quarante, avec un président, un censeur choisi parmi des gens habiles en tous genres et bien près de l’encyclopédie, et un secrétaire qui devait avoir des idées nettes et claires, un esprit fin et délié, des pensées nobles, et être bien versé dans les belles-lettres.
L’Académie Florimontane fut installée dans la maison d’Antoine Favre; François de Sales fit le discours d’ouverture et fut chargé de la présidence pour la théologie et la philosophie; Favre fut nommé président pour la jurisprudence, et les deux ensemble devaient diriger les travaux littéraires. Dès lors la docte compagnie continua régulièrement à s’assembler; non-seulement les académiciens prononçaient des discours et des harangues pour se former à une belle éloquence; non-seulement ils traitaient des questions de théologie, de philosophie, de littérature, de politique, de rhétorique, de mathématiques, etc., mais ils devaient encore s’occuper de diverses langues, et surtout de la langue française.
Parfois aussi le sanctuaire scientifique s’ouvrait au public, et alors on voyait se placer sur les bancs de l’école les plus habiles maîtres des arts honnêtes, comme peintres sculpteurs, artisans, architectes et semblables, qui venaient suivre les cours professés par les membres de la compagnie.
Mais quels étaient les noms de ces quarante académiciens? Hélas! ils sont à peu près tous perdus. Curieuse destinée! Ces hommes, qui avaient fait partie de la première académie créée dans un pays français, auraient probablement, par ce seul fait, pu être décorés du titre d’immortels, tout aussi bien que leurs collègues de l’Académie française dont ils ont été les aînés.
On en connaît cependant quelques-uns. L’un des plus remarquables fut Pierre Fenouillet, d’Annecy, prédicateur ordinaire du roi Henri IV, évêque de Montpellier et protégé de François de Sales; il prononça l’oraison funèbre de Henri IV à Paris, et celle de Louis XIII à Montpellier.
Ce fut Fenouillet qui, dans un de ces discours, donna cette leçon aux hommes d’Etat, leçon qui n’est jamais hors de saison:
«Les curieux en la recherche de la nature, disait-il,
«remarquent qu’on voit auprès du fleuve Harpesus une
«colline ou un rocher, lequel étant touché légèrement des
«doigts se tourne rond comme une boule; mais il de-
«meure immobile si on veut apporter de plus grands
«efforts et une plus grande contension de bras. Les hom-
«mes nés avec la liberté, et principalement les Français,
«ressemblent à ce rocher: la douceur les conduit et les
«gouverne, la violence et les efforts les rendent opi-
«niâtres et tenants .»
Un autre membre de l’Académie Florimontane fut un savant historien, qui n’était pas Savoyard, mais qui, pendant quelque temps, exerça la charge d’abbé de Hautecombe: Alphonse Del Bène, évêque d’Alby. Del Bène fut lié avec tous les beaux esprits de France, et Ronsard lui dédia son traité de l’Art poétique. Cette dédicace, il faut le dire, ne devait guère s’adresser à notre académicien, car s’il écrivit des ouvrages historiques remplis de recherches savantes, par contre, son talent ne put jamais se plier aux règles les plus simples de la poésie; témoin ce fragment d’un poème heureusement inédit:
Je chante les travaux, les faits et la valeur
Du généreux ami qui, des monts de Savoye,
En Orient alla secourir l’empereur,
Lorsque le Turc félon issu du sang de Troye
Vint ravager l’Europe et s’en faire seigneur .
Pour l’honneur de l’Académie Florimontane, nous devons. nous estimer heureux que Del Bène ait tenu cachés ses essais poétiques; M. Ménabréa, qui le premier a cité ce fragment, en a déjà trop dit.
Claude Nouvellet, docteur de Sorbonne et chanoine de la cathédrale d’Annecy, fit aussi partie de la docte compagnie, et publia plusieurs pièces de poésie burlesque, faisant ainsi application du Castigat ridendo mores.
Quoi qu’il en fût du mérite littéraire des membres de l’Académie Florimontane, les noms des deux présidents étaient assez illustres pour attirer l’attention du monde savant, et plusieurs étrangers briguèrent l’honneur de faire partie de la compagnie. Trois ans après la fondation de l’Académie, Antoine Favre en parlait ainsi dans une lettre adressée à Schifordegher, célèbre jurisconsulte allemand, qui était venu à Annecy et avait été reçu membre associé : «C’est la première qui, de ce côté des monts, ait
«été érigée à l’exemple de celles d’Italie. Aussi est-ce
«merveille qu’elle soit déjà si connue, qu’en France,
«dans les pays voisins et même en Italie, on en parle
«avec grande estime et comme recommandable entre les
«plus célèbres. J’en parlerais avec moins d’assurance ou
«plus de modestie si je ne pouvais m’appuyer de votre
«témoignage, puisque, admis au nombre de nos acadé-
«miciens, vous avez tant de fois assisté à nos exer-
«cices.»
Malheureusement, ainsi que je l’ai déjà dit, l’Académie Florimontane ne survécut pas à ses fondateurs, morts, l’un, François de Sales, en 1622, et l’autre, Favre, en 1624. L’oranger orna de ses dernières fleurs le cercueil des deux hommes qui l’avaient entouré de leurs soins assidus; dès lors il ne porta plus de fruits et se dessécha. Mais cet arbre de la science, bien qu’il n’ait pas vécu de longues années, n’en a pas moins été le premier drapeau des sociétés littéraires planté sur le sol français. Des mains savoyardes ont tenu la hampe de ce drapeau, et Annecy a eu le bonheur de le voir flotter sur ses murs.
N’est-ce pas là aussi une grande gloire pour la Savoie?
Aujourd’hui la Société Florimontane a succédé à l’Académie. Il ne m’appartient pas de donner des louanges à la nouvelle compagnie, mais je ne serai que juste en disant qu’elle ne néglige rien pour réaliser son programme, qui est en tout semblable à celui de son aînée: Encouragement des lettres, des sciences et des arts.
CHAPITRE III.
Table des matières
LE PREMIER GRAMMAIRIEN FRANÇAIS EST UN SAVOYARD.
Parmi les auditeurs des cours professés dans le sein de l’Académie Florimontane d’Annecy, on remarquait un jeune homme au regard intelligent, à l’air agréable, aux manières douces et de bon ton; c’était plaisir que de voir avec quelle attention il écoutait les dissertations philologiques de François de Sales et d’Antoine Favre, avec quelle ardeur il cherchait à bien comprendre les règles du bien dire posées par ces deux illustres écrivains. Ce jeune homme n’était rien moins que le futur auteur des Remarques sur la langue française, le second fils du président Favre; il se nommait Claude Favre de Vaugelas.
Né en 1585 à Meximieux (Ain), qui faisait alors partie de la Savoie, Vaugelas avait suivi son père à Annecy en 1595, lorsque le célèbre jurisconsulte était venu occuper la place de président du Conseil de Genevois. Etant dans l’âge où le travail intellectuel doit commencer son œuvre, Vaugelas suivait les cours de l’Académie, et son père exigeait qu’il en tirât un profit réel, en se pénétrant des principes du beau langage, du langage honnête et de bonne société, personnifié dans l’auteur de l’Introduction à la vie dévote. Notre jeune étudiant, travaillant sans relâche et avec fruit sous les yeux de son père, sentit alors naître en lui ce feu sacré qui ne l’abandonna plus, et qui lui valut la récompense la plus douce pour l’homme de science et d’étude: la célébrité vraie et durable.
Ainsi se formait dans une petite ville de la Savoie, de ce pays misérable et sauvage, au dire de ceux qui craignent de le flatter, l’homme qui, le premier, devait poser des règles précises à la langue française, celui qui devait mettre la première main au dictionnaire de l’Académie dont il devait être aussi un des premiers membres!
En 1618, Vaugelas alla à Paris, où son nom le fit admettre à la cour; il y jouit immédiatement d’une pension de 2,000 livres dont son père avait été gratifié par Louis XIII, et il devint chambellan de Gaston d’Orléans qu’il suivit un peu partout. Homme d’esprit et de bonnes manières, très galant auprès des dames, qualité essentielle dans une cour où la galanterie trônait en reine, bien fait de sa personne, parlant très bien, notre chambellan obtint un succès complet. Malheureusement, la pension ne fut pas toujours régulièrement payée, et comme les succès de salon ne nourrissent pas, Vaugelas dut accepter la charge de gouverneur des trois enfants de Mme de Carignan, épouse du comte Thomas de Savoie-Carignan. Deux de ses élèves étaient sourds et muets; le troisième ne l’était pas, mais sa mère, par une originalité incompréhensible, ne voulait pas qu’il parlât! Ce jeune enfant devait devenir le père de l’illustre Prince Eugène, qui fut repoussé de la cour à cause de ses difformités et qui se vengea si cruellement plus tard de ce dédain sur la France. Une pareille position, il faut l’avouer, était singulière pour Vaugelas, et elle donna lieu à cette remarque très judicieuse faite par la marquise de Rambouillet: «Quelle «destinée pour un homme qui parle si bien et qui peut «si bien apprendre à parler, d’être gouverneur de sourds «et muets!» Et cet état de choses était d’autant plus pénible, que les exigences de Mme de Carignan dépassaient les bornes de la raison, si l’on en croit Tallemant des Réaux, qui prétend que ce fut cette princesse qui fit mourir Vaugelas, à force de le tourmenter et de l’obligera se tenir debout.
Cependant, malgré toutes ses déconvenues, Vaugelas n’en avait pas moins entrepris et continué ses travaux littéraires. Il était admis à l’hôtel Rambouillet, et par conséquent il était lié d’amitié avec tous les hommes qui formaient cette petite cour de gens d’esprit, tels que Coeffeteau, Chapelain, Conrart, d’Ablancourt, Patru, etc.; et lorsque Richelieu puisa dans cette réunion pour former l’Académie française, Vaugelas fut naturellement compris dans le nombre des élus.
Quant il s’agit de dresser les cahiers du dictionnaire, œuvre nouvelle et difficile au sujet de laquelle Richelieu consulta les membres de l’Académie, ceux-ci proposèrent de charger Vaugelas de la préparation du travail; le cardinal accepta cette proposition, fit payer à notre compatriote la pension royale qu’il ne touchait plus depuis longtemps, et comme il l’avait fait appeler auprès de lui pour l’entretenir de son projet, il lui dit en souriant: «Vous n’oublierez
«pas dans votre dictionnaire le mot dé pension.» — «Et
«encore moins celui de reconnaissance,» répliqua
Vaugelas.
Mais l’œuvre du dictionnaire marchait lentement, comme on peut bien le penser; la lettre A n’avait pu être achevée qu’au bout de neuf mois, si bien que le mot de reconnaissance risquait de ne pas être écrit avant un siècle. On se plaignait hautement; le cardinal montrait de l’humeur. Vaugelas, probablement pour apaiser ce courroux, publia ses Remarques sur la langue française. Je ne puis analyser ici ce traité grammatical; qu’il me suffise de dire que ceux-là mêmes qui l’avaient attaqué le plus vertement, usèrent, sans s’en apercevoir, des règles qui y étaient posées, tant elles étaient vraies: cela arriva à Lamothe-Le-Vayer, son plus tenace adversaire. Molière lui-même, qui décocha un vers dans ses Femmes savantes à l’œuvre de Vaugelas, ne put en amoindrir le mérite, et Voltaire n’en dit pas moins plus tard que notre grammairien avait été le premier qui eût fixé les règles de la langue.
Mais tous ces succès n’enrichirent pas Vaugelas: il mourut presque de misère en 1650. Longtemps avant sa mort, il ne sortit plus que la nuit pour ne pas être vu de ses créanciers, et on le surnomma pour ce fait le Hibou. Les cahiers du dictionnaire de l’Académie, qui étaient déposés chez lui, furent saisis et ne purent être restitués qu’après une sentence du Châtelet rendue l’année suivante.
Toutefois, s’il mourut criblé de dettes, ce ne fut pas sans avoir la ferme volonté de les payer, car, par son testament, il disposa de tous ses linges et vêtements dans cette intention; puis il ajouta: «Mais comme il pourrait
«se trouver quelques créanciers qui ne seraient pas
«payés, quand même on aura réparti le tout, dans ce
«cas, ma dernière volonté est qu’on vende mon corps
«aux chirurgiens, le plus avantageusement possible, et
«que le produit en soit appliqué à la liquidation des det-
«tes dont je suis comptable à la société ; de sorte que si
«je n’ai pu me rendre utile pendant ma vie, je le sois au
«moins après ma mort.»
Deux amis de Vaugelas, Conrart et Chapelain, publièrent sa traduction de Quinte-Curce, à laquelle il travailla pendant près de trente ans. Voiture l’avait plaisanté souvent sur cet interminable ouvrage, et il lui avait dit un jour que pendant qu’il polissait et repolissait un chapitre, la langue française viendrait à changer, et que, par conséquent, il serait obligé de refaire les autres; il lui avait appliqué l’épigramme de Martial sur ce barbier qui employait un temps si long à faire une barbe, que pendant qu’il la rasait d’un côté, elle revenait de l’autre. Ce qui n’empêcha pas le Quinte-Curce de Vaugelas d’obtenir l’approbation de tous les littérateurs et de jouir d’une réputation immense: Balzac disait que l’Alexandre de Quinte-Curce était invincible, mais que celui de Vaugelas était inimitable.
L’élève de l’Académie Florimontane mourut ainsi avec la double réputation d’avoir été le premier grammairien français et un écrivain de premier ordre; il mourut pauvre de fortune, mais riche de gloire. «Né avec les qualités et les agréments qui sont des moyens de parvenir, ni le séjour des cours ne put le rendre ambitieux, ni les attraits d’une société galante ne purent le séduire, ni l’éclat de son nom devenu célèbre n’entama sa modestie inébranlable, ni enfin la misère, plus terrible que la contagion mondaine, ne put altérer la sérénité de son courage. Toujours calme et persévérant, il suivit, à travers les succès et les épreuves, la voie qu’il s’était tracée, recherchant avec ardeur ceux qui pensent et parlent sainement, recueillant partout les trésors du langage, déposant son butin jour par jour dans les notes exquises de son riche inventaire, critiquant sans amertume et toujours heureux d’admirer; homme honnête à qui l’élévation de son âme faisait chercher l’élévation du langage .»
Voilà donc une singulière coïncidence, et qui doit étonner bien des Français: c’est un Savoyard qui a introduit l’imprimerie en France; la première académie française a existé en Savoie, à Annecy; et le premier grammairien qui a donné des règles précises à la langue de Racine, de Corneille, de Boileau, de Pascal, et de tant d’autres génies, est un Savoyard! Tout cela bouleversera bien des idées; on traitera même de contes bleus, dans certaines régions, les faits que j’ai cités; les gens qui s’étonnent d’entendre les Savoyards s’exprimer en français et qui pensent que la Savoie est un pays neuf qu’il s’agit de civiliser, ne voudront pas croire que la France doit tant à cette contrée peuplée de six cent mille malheureux, suivant l’aimable et touchante expression de M. C. Dupin.
Cependant, ou l’histoire est un mensonge, ou j’ai dit la vérité.
CHAPITRE IV.
Table des matières
HOMMES D’ÉGLISE.
I
Table des matières
L’honneur qui revient à la Savoie d’avoir vu naître l’homme auquel la France doit l’imprimerie, d’avoir possédé la première académie qui ait existé en deçà des Alpes, enfin d’avoir élevé dans ses vallées celui qui posa les premières règles précises de la langue française, suffirait, au besoin, pour glorifier éternellement notre patrie. Mais les titres du peuple savoyard à la reconnaissance des nations civilisées ne se bornent pas là ; une nuée d’intelligences supérieures sont sorties de ses rangs et ont conquis glorieusement leur place dans le Panthéon européen.
Ici mon cadre s’agrandit; je ne pourrai pas toujours prendre un à un tous ces hommes d’élite, éclos sous l’influence de l’atmosphère pure et vivifiante de nos montagnes, et les suivre pas à pas sur la route accidentée qu’ils ont parcourue à travers l’humanité. Je serai forcé souvent de les grouper et de rappeler d’une manière générale les services qu’ils ont rendus. Au reste, ce que j’écris n’est pas une biographie, mais bien une revue sommaire des grands hommes de cette Savoie tant décriée jusqu’à ce jour. Mon seul but, on le sait, est de montrer que ce pays a semé presque dans le monde entier des hommes supérieurs. C’est donc comme un trait de lumière que je dois jeter sur l’ensemble de nos gloires, comme une étincelle qui déchire le voile de l’oubli et de l’injustice qui nous couvrait, et fasse luire aux regards étonnés de nos détracteurs les tables de marbre sur lesquelles sont inscrits nos titres de noblesse intellectuelle.
II
Table des matières
Nos premiers noms importants appartiennent à l’Eglise, et c’est par eux que je commencerai.
L’esprit religieux a toujours trouvé un puissant auxiliaire dans la nature agreste et solitaire des pays de montagnes. L’homme qui vit sur les sommets grandioses des Alpes sent son intelligence s’élever aussi, et sa première pensée est d’interroger le vide qui l’entoure; il veut sonder l’inconnu, et ne trouvant rien qui lui réponde, une force invincible l’attire et l’attire encore, jusqu’à ce que l’idée du surnaturel s’emparant de lui, le mot de Dieu s’échappe involontairement de ses lèvres.
Aussi n’est-il pas étonnant que la Savoie ait fourni un grand nombre d’hommes d’Eglise, parmi lesquels on compte des noms éclatants.
Je ne citerai pas cette foule de prélats distingués qui occupèrent successivement l’illustre siége épiscopal de Genève, et qui sortirent de presque toutes les familles nobles de la Savoie, comme aussi des rangs inférieurs de nos populations; je ne rappellerai qu’en passant tous ces hommes remarquables à plus d’un titre qui honorèrent les sièges épiscopaux de Maurienne, de Tarentaise, de Chambéry et d’Annecy; mais je choisirai parmi ces noms qui se pressent sous ma plume, ceux dont la renommée s’est le plus étendue, ceux dont les actions ou les écrits ont été le plus remarqués.
En premier lieu, et pour rendre à tout seigneur tout honneur, je constaterai un fait nouveau pour beaucoup de gens, c’est que la Savoie, ce petit coin de terre reculé, a donné le jour à cinq papes! Oui, cinq papes bien comptés et dont voici les noms:
NICOLAS II, soit Gérald de Chevron, né au château de Chevron (Savoie). L’histoire l’appelle Gérald de Bourgogne, parce qu’à l’époque où il naquit la Savoie appartenait à Rodolphe, surnommé le Fainéant, roi de Bourgogne. Uguelli appelle Gérald de natione Burgundio, sive Sabaudiensis. Etant archevêque de Florence, et par l’influence du fameux Hildebrand, il fut élu pape à Sienne, le 28 décembre 1058, comme successeur d’Etienne IX et envers et contre Benoît X, nommé, par une faction de cardinaux. Il fut Un des papes qui firent décréter le célibat des prêtres; il publia des règlements pour éviter les troubles qui marquaient chaque élection pontificale à cette époque; ce fut lui qui confirma à Robert Guiscard, l’un des fils de Tancrède, la possession des duchés de la Pouille et de la Calabre, et à Richard celle de la. principauté de Capoue. Il mourut en 1061.
CÉLESTIN IV, Geoffroi de Châtillon. Quelques auteurs ont prétendu que ce pape appartenait à la famille des Castiglione de Milan; mais Chieza, dans sa Corona reale di Savoia, a prouvé qu’il était fils de Jean de Châtillon, seigneur de Châtillon et de Montluel, et de Cassandre Cribelli, sœur du pape Urbain III.
Il succéda à Grégoire IX le 22 septembre 1241, mais il mourut dix-huit jours après, avant d’avoir pu être couronné. On présuma qu’il avait été empoisonné.
INNOCENT V, Pierre de Champagnon, né à Moûtiers, est le plus remarquable de nos cinq papes. Il se fit recevoir dans l’ordre de Saint-Dominique à Paris, fut nommé docteur, succéda à saint Thomas d’Aquin à la chaire de théologie, et devint provincial de son ordre en France.
Le pape Grégoire X le nomma successivement archevêque de Lyon et cardinal d’Ostie, doyen du sacré collége, et grand pénitencier de l’Eglise romaine . Il fut élu pape à Arezzo, le 21 janvier 1276, et couronné le lendemain à Rome. Il ne régna que cinq mois et cinq jours, après avoir utilisé ce court espace de temps à pacifier l’Italie. Il a publié plusieurs ouvrages savants.
CLÉMENT VII, Robert de Genève, fils d’Amé III comte de Genevois, et de Mathilde de Boulogne, naquit au château d’Annecy en 1342. Appartenant à une illustre famille, il arriva assez vite aux grandes dignités ecclésiastitiques; il fut successivement chanoine de Paris, évêque de Térouane, puis de Cambrai, et enfin cardinal.
Après l’élection d’Urbain VI, les cardinaux français prétendirent n’avoir agi que sous l’influence des troubles qui avaient agité Rome; ils se retirèrent à Fondi et élirent, en 1378, Robert de Genève, alors âgé de trente-six ans, qui prit le nom de Clément VII.
Ainsi commença le schisme le plus long et, suivant l’expression de Moreri, le plus embrouillé de ceux qui ont divisé l’Eglise.
Clément VII, élu sous l’influence de la France qui le soutint toujours, fixa sa résidence à Avignon, où il mourut en 1394, après seize ans de pontificat. En 1389, Charles VI, faisant un voyage en France, vint le visiter et obtint pour lui et les princes la nomination à beaucoup de bénéfices, ce qui mécontenta tout le clergé. Clément VII, dans cette occasion, couronna le jeune roi de Sicile. En 1390, le duc de Berry et les sires de La Rivière et de La Trémoille, grands partisans de notre pape, persuadèrent au roi de faire une descente en Italie pour chasser de Rome Boniface IX qui avait succédé à Urbain VI . Mais ce projet n’eut pas de suite.
FÉLIX V, Amédée VIII, premier duc de Savoie, naquit à Chambéry en 1383. Ayant renoncé à ses Etats en faveur de son fils Louis, il se retira à Ripaille, près de Thonon, pour y faire revivre l’ordre religieux de Saint-Maurice, et il s’entoura de quelques nobles de sa cour qui revêtirent le costume d’ermite. Tous ces illustres moines se croyaient de vrais anachorètes, parce que, dit un auteur ancien, il n’y avait aucune femme avec eux et qu’ils laissaient croître leur barbe. La chronique, cette indiscrète de tous les siècles, rapporte même que les membres de l’ordre de Saint-Maurice n’occupaient pas leurs loisirs seulement à prier, et qu’ils ne négligeaient pas la bonne chère; de sorte que grâce à cette réputation qu’on leur a faite, la langue française s’est enrichie d’un proverbe nouveau: chacun sait ce que faire ripaille veut dire. Cependant tout semble prouver que les nobles pères de Ripaille n’ont pas porté la sensualité aussi loin qu’on a bien voulu le donner à entendre. S’ils n’avaient pas abandonné entièrement leur ancien mode de vivre, il ne s’ensuit pas qu’ils se soient livrés à des débauches.
Quoi qu’il en soit, ce fut au milieu de cette vie douce et tranquille qu’Amédée VIII menait au bord du lac Léman, que des députés du concile de Bâle vinrent le surprendre en 1439, pour lui annoncer sa nomination au pontificat, en opposition à Eugène IV.
Amédée se rendit à Bâle où il fut couronné, et prit le nom de Félix V. C’était un autre schisme, et, chose singulière! c’était encore un prince savoyard qu’on avait choisi pour le déclarer.
Mais Félix V, vraiment religieux, et peut-être destiné à toujours abdiquer, renonça à la tiare, sur la simple prière de Charles VII, lorsque Nicolas V succéda à Eugène IV à Rome; cette abdication fut si admirée, dit Moreri, qu’on chanta partout ce vers à la façon du temps:
Fulsit lux mundo, cessit Felix Nicolao.
Amédée VIII fut créé cardinal, doyen du sacré collège et légat en Allemagne, par Nicolas V. Il mourut à Genève en odeur de sainteté en 1451.
III
Table des matières
Après les papes viennent se placer les cardinaux.
Le cardinal HUGUES DE SAINT-CHER, dont quelques auteurs ont contesté l’origine savoienne, mais que ses contemporains ont tous appelé Sabaudus, fut d’abord précepteur du fils du comte de Savoie, Thomas Ier, à Chambéry. En 1220, il devint professeur de droit à Paris, et, trois ans après, il entra dans l’ordre des Dominicains, dont il fut ensuite provincial de France. Le 28 mai 1244, Innocent IV le créa cardinal de Sainte-Sabine, et l’envoya ensuite plusieurs fois comme légat en Allemagne, en Pologne et en Danemark.
Hugues de Saint-Cher mourut à Orvieto le 19 mars 1263, et son corps fut transporté à Lyon. Il a laissé plusieurs ouvrages religieux très. estimés dans leur temps.
ANTOINE DE CHALLANT, de Chambéry, fut appelé à Avignon par Clément VII, et devint archevêque de Tarentaise en 1404. Benoît XIII le nomma cardinal du titre de Sainte-Marie et Jean XXIII lui donna celui de Sainte-Cécile; il assista au concile de Constance et mourut à Rome en 1413. Quelques auteurs lui attribuent le Roy Modus et la Reine Ratio, cet ouvrage de vénerie si rare, si recherché par les bibliophiles modernes, et qui a été imprimé à Chambéry.
PHILIPPE DE LA CHAMBRE, de Chambéry, fut successivement évêque de Bologne et de Belley. En 1533, Clément VII (Médicis) le créa cardinal du titre de Saint-Martin-aux-Monts, titre qu’il échangea plus tard contre celui de Sainte-Marie. De la Chambre mourut évêque de Fracasti en 1550.
IV
Table des matières
Mais voici venir un nom plus illustre, une réputation plus grande bien qu’un peu effacée aujourd’hui dans la mémoire du vulgaire; car, en dehors des érudits, le cardinal DE BROGNY n’est plus connu en France que par le rôle qu’il joue dans la Juive.
Et cependant, quelle étrange destinée que la sienne! D’abord gardien de pourceaux à Brogny, près d’Annecy, il est emmené à Genève par deux religieux qui le font élever et le lancent dans la carrière ecclésiastique. Bientôt Jean Alarmet (c’était le nom de notre futur cardinal) devient vicaire général de l’archevêché de Vienne; puis Clément VII, le nôtre, le crée cardinal en 1385, et successivement évêque de Viviers et archevêque d’Arles. Benoît XIII le fait évêque d’Ostie et de Velettri, et vice-chancelier de l’Eglise romaine.
C’était à l’époque du grand schisme d’Occident. Brogny, ainsi qu’on vient de le voir, avait d’abord suivi les papes d’Avignon; mais voulant tenter de mettre fin au schisme, il abandonna Benoît XIII et se retira en Italie avec dix autres cardinaux. Dès ce moment, il dirigea seul le mouvement religieux, et devint si influent qu’il occupa le siége de président du concile de Constance jusqu’en 1417. Il fulmina la déchéance de Jean XXIII, reçut l’abdication de Grégoire XII et lut la sentence de déposition de Benoît XIII. Et lorsque furent balayés papes et anti-papes, le siège de Saint-Pierre étant vacant, il fit élire pour l’occuper Martin V, qu’il couronna le 14 novembre 1417. Dès 1418, il ne quitta plus Rome, où il mourut le 15 février 1426. Telle a été, en quelques mots, la vie étrange de ce pauvre berger savoyard qui parvint, avec le seul secours de son intelligence, à être un instant l’arbitre du monde catholique divisé par le schisme, et qui ramena au sein de l’Eglise le calme et la tranquillité.
Brogny eut deux neveux qui parvinrent aussi aux premières dignités ecclésiastiques; l’un, FRANÇOIS DE METZ , fut évêque de Genève en 1428, cardinal en 1440, et mourut en 1444.
V
Table des matières
Un autre cardinal savoyard sortit d’une de nos familles nobles les plus distinguées et originaire de Rumilly: Charles-Thomas MAILLARD DE TOURNON fut sacré patriarche d’Antioche par le pape Clément XI, le 5 décembre 1701. Le même pape l’envoya en Chine en 1703, où il n’arriva que deux ans après. Devant régler des différends qui s’étaient élevés entre les missionnaires, il se créa des ennemis terribles dans les Jésuites, qu’il ne ménagea probablement pas assez. Ces bons pères se liguèrent avec les infidèles qu’ils étaient chargés de convertir, et tirent si bien que l’envoyé du pape fut emprisonné dans leur propre maison, à Macao, où il mourut après trois ans de détention, le 8 juin 1710!
Pendant sa mission, en 1707, Maillard de Tournon reçut le chapeau de cardinal, et lorsque la nouvelle de sa mort parvint à Rome, le pape prononça lui-même, en plein consistoire, l’éloge du défunt prélat dont il lit apporter les dépouilles en Italie.
VI
Table des matières
Dans l’époque moderne, la Savoie a encore fourni à l’Eglise un homme illustre à divers titres, le cardinal GERDIL. Je rappellerai ici ce qu’a été le prêtre, plus loin je dirai les travaux du savant.
Gerdil naquit en 1718, à Samoëns, dans le Faucigny. Après avoir fait ses premières études à Bonneville, à Thonon et à Annecy, chez les Barnabites, il alla étudier la théologie à Bologne, où il devint le protégé de l’archevêque Lambertini, qui devait bientôt occuper le siége pontifical. A l’âge de dix-neuf ans, il enseigna la théologie en Piémont, Puis il fut nommé provincial des Barnabites pour les provinces de Piémont et de Savoie, et le roi de Sardaigne lui confia l’éducation de son fils, Charles-Emmanuel IV.
Dans le consistoire du 26 avril 1773, sous le pontificat de Clément XIV, Gerdil fut désigné comme cardinal in petto, avec cette note élogieuse: Notus orbi, vix notus urbi; mais ce ne fut que sous Pie VI qu’il obtint le cardinalat. D’abord évêque de Dibon et consulteur du Saint-Office, il fut admis dans le sein du Sacré-Collége le 27 juin 1777, et le 15 décembre suivant, il reçut le titre de cardinal de Sainte-Cécile.
Tout en s’occupant beaucoup de science, Gerdil ne négligea pas les intérêts de la religion. Nommé préfet de la Propagande et protecteur des Maronites, il surveilla la correction des livres orientaux relatifs au culte. Il se montra toujours animé d’un esprit religieux sincère, en éloignant de lui ce luxe mondain qu’affectaient les cardinaux italiens, et toujours, dans ses écrits, il conserva cette dignité, ce calme qui conviennent aux ministres du Christ. C’est ainsi que J.-J. Rousseau, parlant d’une réfutation de l’Emile faite par notre compatriote, disait: «Parmi tant de bro-
«chures imprimées contre mes écrits et ma personne,
«il n’y a eu que celle du père Gerdil que j’aie eu la patience
«de lire jusqu’à la fin; il est fâcheux que cet auteur esti-
«mable ne m’ait pas compris.»
Lorsque Rome fut occupée par les Français, en 1798, Gerdil se réfugia dans l’abbaye de la Clusa, en Piémont, abbaye qui lui avait été donnée par le roi de Sardaigne; et là il vécut en solitaire jusqu’à la rentrée de Pie VII.
Je ne dois pas oublier de dire que dans le consistoire qui fut-tenu à Venise pour élire le successeur de Pie VI, Gerdil eût probablement été élevé à la dignité pontificale sans l’opposition d’une grande puissance, qui considérait cette nomination comme contraire à ses intérêts politiques.
Deux ans après son retour à Rome, notre cardinal fut atteint d’une maladie qui l’emporta au bout de vingt-cinq jours. Il était dans sa quatre-vingt-quatorzième année. Ses obsèques eurent lieu avec une pompe inaccoutumée; Pie VII fit lui-même la cérémonie de l’absoute, et le P. Fontana, général des Barnabites, prononça l’oraison funèbre du défunt. Le même religieux composa l’épitaphe suivante, qui fut gravée sur le mausolée érigé en l’honneur de Gerdil, dans l’église de Saint-Charles des Catinari, épitaphe qui vaut vingt pages d’éloges et que l’on cite comme un modèle:
Memoriæ et cineribus
Hyacinthi Sigismundi Gerdili
Allobrogis, Fossiniacensis...
qui metaphysicus sui temporis primus,
Physicus, philologus, theologus præstantissimus,
immortalem ingenii doctrinæque famam,
Plurimis invictis operibus
in omnigenos religionis hostes
latinè, gallicè, hetruscè editis,
sibi ubique gentium partam
modestiâ lenitate, comitate
abstinentiâ, beneficentiâ
omniumque virtutum splendore æquavit..
Decessit exitu sanctissimæ vitæ consentaneo
In quà magno sæpè usui ecclesiæ fuit...
VII
Table des matières
Parmi les archevêques et les évêques savoyards, nous trouvons en première ligne, par ordre de date, saint ANTHELME DE CHIGNIN, évêque de Belley. Il fut d’abord pourvu des hautes dignités des chapitres de Genève et de Belley, et ensuite, étant entré dans l’ordre des Chartreux, il fut élu prieur de la Grande-Chartreuse en 1141. Pendant le schisme de Victor IV, Anthelme de Chignin prit le parti du pape Alexandre III, et entraîna à sa suite l’ordre entier des Chartreux; il fut nommé évêque de Belley en 1163, et, deux ans après, le pape l’envoya en Angleterre en qualité de légat.
L’histoire rapporte que saint Anthelme, qui était un zélé défenseur des prérogatives de l’Eglise, excommunia le comte de Savoie, Humbert III, par suite d’une contestation de droits; et, bien qu’il voulût maintenir cette excommunication tant qu’Humbert III n’aurait pas fait amende honorable, le pape donna quand même l’absolution au comte de Savoie. Contrarié de cette conduite d’Alexandre III, saint Anthelme se retira à la Grande-Chartreuse, d’où on l’enleva de force pour le ramener à Belley. Il mourut en 1178, après avoir absout Humbert III, qui vint se jeter à genoux près de son lit de mort. Cet évêque passa pour très érudit.
Dans les siècles postérieurs, je distingue les prélats suivants:
PIERRE D’AIGUEBLANCHE, évêque d’Herfort, en Angleterre, mourut à Aiguebelle en 1269.
JEAN DE CHISSÉ, de Sallanches, évêque de Grenoble en 1338, mourut en 1350.
RODOLPHE DE CHISSÉ, frère du précédent, lui succéda sur le siège épiscopal de Grenoble. Nommé archevêque de Tarentaise en 1380, il fut assassiné avec tous ses domestiques en 1385, parce qu’il avait voulu mettre fin à la vie de pillards que menaient quelques nobles de la Tarentaise, vie du reste fort à la mode à cette époque chez les petits seigneurs, qui trouvaient ainsi le moyen de se faire des rentes à bon marché.
AIMON Ier DE CHISSÉ, neveu du précédent, fut aussi évêque de Grenoble, après le transfèrement de son oncle en Tarentaise. Il échangea son siége de Grenoble contre celui de Nice, avec son neveu, Aimon II de Chissé.
AIMON II DE CHISSÉ, de simple religieux bénédictin, devint évêque de Nice, et mourut sur le siège de Grenoble en 1450. Il assista au concile de Constance, où il fut chargé de l’instruction dirigée contre Eugène IV .
FRANÇOIS DE CONZIÉ, né au château de Conzié, près de Rumilly, devint d’abord évêque de Grenoble, et ensuite archevêque d’Arles, de Toulouse et de Narbonne.
Pendant le schisme qui divisa l’Eglise catholique au commencement du XVIme siècle, il reçut des marques de faveur de la part de plusieurs papes; ainsi Benoît XIII le députa à l’empereur Sigismond en 1413, pour demander la convocation du concile de Constance; Martin V le nomma légat dans le comté d’Avignon; Eugène IV l’éleva à la dignité de vice-chancelier de l’Eglise et le fit patriarche de Constantinople. François de Conzié mourut le 31 décembre 1432 .
De la famille des Conzié sortirent les Conzié-Poncin du Bugey, qui ont fourni un évêque d’Arras, Hilaire de Conzié ; ce prélat, suivant quelques biographes, fut le protecteur de Robespierre, qu’il envoya à ses frais dans un collége de Paris en 1768.
PIERRE PERRIN, de Chambéry, mourut évêque d’Embrun, en 1518.
PIERRE DE LAMBERT, de Chambéry, frère des évêques de Saint-Jean-de-Maurienne et de Nice, devint évêque de Caserte et préfet de la Rote. Il mourut à Rome en 1541.
ANTOINE DE LA CHAMBRE succéda à son frère le cardinal sur le siège épiscopal de Belley, en 1552. Il assista au Concile de Trente et laissa la réputation d’un homme érudit.
GALLOIS REGARD, de Clermont près de Rumilly, fut camérier d’honneur du pape Paul IV, qui le nomma à un évêché du royaume de Naples. Il mourut à Annecy en 1582, considéré comme un des canonistes les plus profonds de son temps.
VIII
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Ici apparaît le nom le plus justement illustre de l’épiscopat savoyard, nom qu’il suffit d’écrire pour rappeler toute la gloire qui le couronne: je veux parler de FRANÇOIS DE SALES, de ce génie religieux dont la réputation immense fit le tour du monde sans jamais s’amoindrir, de ce vénérable ministre du Christ, que toutes les opinions religieuses ont salué des titres de grand et de sincère.
La vie de François de Sales est connue de tous, et il serait par conséquent inutile de la raconter ici; qu’il me suffise de constater que ce modèle de la piété bien entendue, que ce type, si je puis ainsi dire, du véritable homme religieux, dont la bonté, la tolérance et la charité étaient les guides, que cet homme si remarquable à divers titres, en un mot, est né dans nos vallées. La Savoie ne doit-elle pas s’enorgueillir avec raison d’une pareille gloire?
Après saint François de Sales, notre patrie a fourni à l’Eglise des évêques moins célèbres, il est vrai, mais qui se sont aussi fait remarquer par leur science.
FENQUILLET, d’Annecy, que j’ai déjà cité, prédicateur ordinaire d’Henri IV, devint évêque de Montpellier en 1607, et mourut à Paris en 1652.
JEAN D’ARENTHON D’ALEX, monta sur le siège épiscopal de Genève, soit d’Annecy, en 1661; ce prélat passa pour très érudit, et fut lié intimement avec saint Vincent de Paul.
JEAN-PIERRE BIORD, qui occupa le même siège en 1764, entretint une longue correspondance avec Voltaire, qu’il essaya de ramener dans le sein de l’Eglise catholique.
Dans l’époque contemporaine, je dois citer Mgr BILLIET, cardinal-archevêque de Chambéry, savant dont les écrits divers sont justement estimés; Mgr CHARVAZ, archevêque de Gênes; Mgr Louis RENDU, évêque d’Annecy, mort en 1859, connu par des travaux scientifiques et littéraires.
Puis, pour terminer ma nomenclature, j’inscris le nom d’un homme qui, parti d’Annecy sans autre ressource que son intelligence, occupe aujourd’hui la première place dans l’épiscopat français: Mgr DUPANLOUD, EVÊQUE D’ORLÉANS, MEMBRE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE.
IX
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Parmi les simples prêtres ou religieux, j’aurais à citer un grand nombre d’hommes remarquables sortis de la Savoie; mais je les rencontrerai plus tard dans les chaires de la science ou de l’Eglise, et je leur paierai pour mon pays un juste tribut de reconnaissance. Cependant, il y a un nom qu’il ne m’est pas possible de placer ailleurs qu’ici, et qui est une de nos plus grandes gloires religieuses: SAINT BERNARD DE MENTHON. La Savoie a donné au monde catholique le modèle du prêtre, elle a enfanté François de Sales; mais bien longtemps auparavant elle avait eu le privilège de fournir à l’humanité entière le modèle du dévouement et de la charité, dans la personne de Bernard de Menthon» le fondateur de l’hospice du Saint-Bernard, auquel tant de malheureux voyageurs ont dû d’être sauvés d’une mort certaine.
Il n’est personne en Europe qui ne connaisse de nom l’hospice du Saint-Bernard, et c’est à qui couvrira d’éloges cet établissement d’une utilité si grande. Mais, il faut le dire, on s’est plus appliqué à grossir la réputation des chiens qui aident les moines à chercher les voyageurs engloutis sous la neige, qu’à honorer d’une admiration constante le fondateur lui-même de l’hospice; les hommes sont ainsi faits, qu’ils abandonnent bien vite la cause pour ne se rattacher qu’à l’effet. Et puis, il y a loin de notre siècle à 970, année où saint Bernard quitta les bords du lac d’Annecy pour aller planter sa tente protectrice sur les neiges éternelles! L’oubli est un linceuil impitoyable qui couvre les plus illustres et les plus méritants.
Mais nous, qui sommes les compatriotes de Bernard de Menthon, nous ne devons pas partager l’indifférence dont il est la victime; notre devoir est de proclamer bien haut ce nom qui doit être vénéré des peuples, et de dire en relevant nos fronts: c’était encore un SAVOYARD!
CHAPITRE V.
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HOMMES DE GUERRE.
I
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Un fait qui paraît bizarre au premier moment, c’est que les peuples montagnards, tout en ayant le sentiment religieux très développé, soient aussi les meilleurs soldats que l’on connaisse. On a peine à comprendre, tout d’abord, comment des hommes enclins à saluer partout la croix du Christ, de celui qui est mort pour avoir prêché la fraternité sur cette terre, se montrent en même temps tes plus ardents dans les boucheries humaines; et cependant on peut expliquer cette anomalie.
Si les montagnards, par la grandeur de la nature au milieu de laquelle ils vivent solitairement, sont pénétrés de l’idée de l’Etre suprême, auquel ils doivent forcément rattacher les sublimes mystères qui s’étalent à leurs yeux, ils sont aussi les plus forts et les plus aguerris, grâce à la vie pénible qui est leur partage et aux dangers qu’ils affrontent chaque jour. Le courage chez eux est soutenu par la foi qui, alors, frise le fatalisme, et l’idée du devoir, plus forte dans leurs robustes cœurs que chez les autres hommes, en fait des remparts de granit que le fer a peine à entamer. Voilà pourquoi quelques poignées de Suisses des montagnes ont renversé de formidables bataillons d’Autrichiens; voilà pourquoi les montagnards du Caucase ont résisté si héroïquement et si longtemps à l’Empire de toutes les Russies; voilà pourquoi les meilleures troupes de l’Angleterre se recrutent en Ecosse; voilà pourquoi aussi les Savoyards ont toujours été de bons soldats.
II
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Depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, les populations des Alpes ont brillé au premier rang sur les champs de bataille. Les Allobroges se sont tracé de glorieuses annales dans l’histoire de l’antiquité, avec les pointes meurtrières de leurs lances; on les a vus un peu partout promener triomphalement leur valeur, dans ces guerres de géants, dans ces immenses combats de peuples à peuples où il s’agissait non point seulement de châtier un voisin, mais d’exterminer une race tout entière. Et plus tard, lorsque l’esprit envahisseur de Rome eût fait franchir les Alpes aux légions latines, quelle lutte héroïque soutinrent nos ancêtres contre ceux qui s’appelaient les maîtres du monde! Pendant plusieurs années, les légions succédèrent aux légions, les généraux aux généraux, sans que pour autant le courage des Allobroges fut amoindri; le patriotisme de ces rudes montagnards grandissait dans les revers, et l’on eût dit qu’ils renaissaient de leurs cendres pour se sacrifier deux fois sur l’autel de la patrie, car leurs rangs étaient toujours plus serrés. Mais un jour arriva enfin où la lutte devint impossible; écrasés par le nombre, les Allobroges succombèrent, et comme compensation à la perte de leur liberté, Rome grava sur leur tombe cette épitaphe glorieuse: Fortissimi Gallorum, les Plus valeureux des Gaulois!
III
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Pendant quelques siècles, la vigueur allobrogique étouffa sous la pression du despotisme romain; la grande invasion des Barbares arriva ensuite; l’empire se sentit crouler; tout devint confusion; les races se substituèrent les unes aux autres et les langues se confondirent; une ère nouvelle s’ouvrit pour l’Europe. Lorsque le calme revint, chacun chercha une place sur ce terrain bouleversé ; on vit alors se former au sein des Alpes un petit Peuple, faible, presque sans ressources, qui eut pour chef un homme dont l’origine n’a jamais été bien connue; le pays s’appela Sabaudia, Savoie, et le chef prit le titre de comte de Savoie. Maître des Alpes, ce petit Etat acquit bien vite une importance extraordinaire; profitant habilement de sa position, il envoya sa petite armée tantôt à droite, tantôt à gauche de ses fortifications naturelles, suivant le côté qui lui inspirait des craintes; il envahit souvent ses puissants voisins et finit par conquérir avec les lances savoyardes les plus belles parties des plaines italiques. Le comte devint duc, le duc devint roi et aujourd’hui il règne sur un des plus beaux pays de l’Europe! La couronne de fer ceint son front glorieux!
Les Savoyards n’ont-ils pas le droit de s’attribuer une partie de ce triomphe? N’est-ce pas avec leurs robustes bras qu’ils ont préparé l’événement? N’est-ce pas en combattant plus d’une fois en héros qu’ils ont assis la réputation de leur Maison princière? N’est-ce pas en répandant leur sang sur presque tous les champs de bataille de l’Europe qu’ils ont fait grandir la croix de Savoie, aujourd’hui l’étoile de l’Italie? Du reste, la cravate rouge de la brigade de Savoie n’est-elle pas maintenant le signe de la bravoure dans la Péninsule? Les Italiens n’ont-ils pas baptisé nos braves du nom de Valorosi, et n’ont-ils pas versé des larmes de regret, lorsqu’ils les ont vus s’éloigner d’eux!
IV
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La bravoure des Savoyards n’est donc pas contestable, et si l’histoire affirme que leurs masses armées ont fait des prodiges de valeur, l’histoire signale aussi à la postérité des noms d’illustres capitaines dont les talents militaires ont jeté un vif éclat dans toutes les périodes de notre histoire, ou dans les annales des nations étrangères. Pour rester fidèle au plan que j’ai adopté, je me vois forcé de laisser de côté cette foule de maréchaux et de lieutenants-généraux de Savoie, sortis des rangs de l’armée savoyarde et qui ont contribué à l’élévation de la race de Victor-Emmanuel II; c’est à regret que je tais les noms de ces hommes énergiques qui, à la tête d’une poignée de montagnards, ont pu conjurer tous les dangers auxquels était exposé un petit peuple entouré de puissants voisins et l’acheminer peu à peu à fonder une grande nation; je voudrais pouvoir décrire toutes ces luttes, peut-être inconnues, mais relativement gigantesques et héroïques; malheureusement, mes lecteurs le savent, mon travail doit se borner à rappeler les noms les plus éclatants, ceux qui ont conquis une place dans l’histoire, grâce à l’importance des événements auxquels ils se sont trouvés mêlés.
V
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Jusqu’à la Révolution française, les militaires savoyards qui ont réussi à se faire un nom dans les fastes de la guerre sont presque tous sortis de la noblesse, par ce motif qu’en Savoie, comme dans tous les Etats aristocratiques, la carrière des armes était le partage des nobles, auxquels, sauf de rares exceptions, était réservé le privilége d’arriver aux commandements importants.
Le premier homme de guerre que je signalerai appartient à une grande famille qui, de tout temps, a fourni de vaillantes épées à la Maison de Savoie: les de Sonnaz.
GUILLAUME DE SONNAZ, à cause de sa bravoure extraordinaire, fut nommé grand-maître des Templiers en 1260.
Le même honneur fut accordé en 1285 à GUIFRED D’ALLINGES-SALVAING, de la famille d’Allinges du Chablais.
Dans la guerre civile des Bourguignons et des Armagnacs, qui ensanglanta la France au commencement du xve siècle, les lances savoyardes jouèrent un rôle actif. Le comte Amédée VIII, beau-frère du duc de Bourgogne par son mariage avec la princesse Marie, envoya à plusieurs reprises des secours à son parent, et confia le commandement de ses troupes à AIMÉ DE VIRY, militaire éprouvé qui avait déjà rendu de grands services à son souverain. Aimé de Viry se trouva à la bataille de Hesbaie près de Tongres en 1408, où les Liégois furent taillés en pièces par l’armée du duc de Bourgogne ; le général savoyard donna dans cette occasion des preuves incontestables de bravoure et d’habileté.
En 1409, de Viry força le duc de Bourgogne à prêter hommage au comte de Savoie pour la principauté de Dombes; quelque temps après, Amédée VIII, qui avait embrassé le parti de Charles VI, envoya un secours à ce souverain, et ce fut encore à de Viry qu’il confia le commandement de la petite armée auxiliaire. Je n’entrerai pas dans les détails des faits et gestes de notre habile capitaine à dater de cette époque; je me bornerai à dire que Charles VI le nomma lieutenant-général dans son armée, Puis chambellan, et lui donna le baillage de Mâcon et la sénéchaussée de Lyon .
Aimé de Viry mourut en 1412 à Nevers, laissant une brillante réputation d’homme de guerre.
VI
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A la bataille de Pavie, où François Ier fut fait prisonnier par les généraux de Charles-Quint, un jeune gentilhomme des gardes du corps défendit jusqu’au dernier moment le malheureux monarque; il releva deux fois le roi tombé de cheval, et roula enfin dans la poussière criblé de blessures: ce jeune héros était un noble savoyard et s’appelait ETIENNE COURTOIS D’ARCOLLIÈRES. François Ier voulut qu’on transportât auprès de lui son courageux défenseur; il l’embrassa et lui dit avec à-propos qu’il était Courtois de nom et d’effet, puisqu’il l’avait si vaillamment secondé. La maison Courtois d’Arcollières, dès cette époque, fut autorisée à placer dans ses armoiries deux fleurs de lys d’or et une épée d’argent, en souvenir de cette circonstance.
Quelques années plus tard, en 1543, un autre militaire savoyard, MONTFORT, de Rumilly, défendit Nice contre la flotte de Barberousse dont l’attaque échoua complètement.
PIERRE DE MAILLARD DE TOURNON, aussi de Rumilly, lieutenant-général d’Emmanuel-Philibert, se distingua à la bataille de Saint-Quentin en 1557; ce fut lui qui prit les premières dispositions stratégiques dans ce fait d’armes célèbre.
JACQUES D’ALLINGES, marquis de Coudré, général dans l’armée impériale, se fit une réputation de bravoure et d’habileté au siége de Komorn, en Hongrie.
VII
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Dans le XVIIe siècle j’ai à signaler, entre autres hommes de guerre de la Savoie:
LOUIS DE SALES, qui défendit avec courage la Savoie contre les armées de Louis XIII, en 1630. Ce roi, pour punir le général savoyard de sa résistance, fit détruire le château des de Sales, à Thorens; mais, par contre, Victor-Amédée Ier, pour le récompenser, érigea la baronie de Thorens-Sales en comté. Louis de Sales s’occupa beaucoup de littérature et fut membre de l’Académie Florimontane.
CHARLES DE SALES, de la famille du précédent. Entré en 1643 dans l’ordre de Malte, il brilla dans plusieurs combats contre les Turcs et les pirates barbares. Ayant été désigné pour secourir Candie, défendue par Mocenigo, il reprit le bastion de Bethléem aux Turcs en 1650, et fut nommé commandeur à la suite de cette campagne. En 1653, Charles de Sales fut choisi pour aider dans son gouvernement de l’île de Saint-Christophe et des îles adjacentes (Antilles) le vieux Poincy, qu’il remplaça ensuite avec succès. «A la fois, magistrat, général et père de son peuple, le commandeur de Sales se fit autant aimer de ses administrés que le vieux Poincy, son prédécesseur, s’en était fait détester. Toutes les colonies françaises des Antilles se ressentirent de l’influence de son gouvernement: le commerce y prit de nouveaux accroissements et eût fait de grands progrès sans la férocité des Boucaniers .» Lorsque Saint-Christophe fut cédée à la France, Louis XIV nomma Charles de Sales vice-roi de ses nouvelles possessions, en lui décernant de brillants éloges.
En 1666, les Anglais étant venus attaquer l’île, les Français les battirent complètement le 10 avril, mais de Sales resta sur le champ de bataille, après avoir tué de sa main quatre ennemis. Ainsi s’éteignit une des gloires militaires les plus pures de la Savoie.
VIII
Table des matières
Dans le XVIIIe siècle, la Savoie fournit un nombreux contingent de capitaines distingués; la plupart acquirent leurs grades en Allemagne où ils furent entraînés par le courant politique suivi à cette époque par la Maison de Savoie.
MUFFAT SAINT-AMOUR, de Mégève, s’attacha au prince Eugène qui l’emmena en Hongrie, et il devint général-maréchal dans les armées impériales; il fut créé comte par Léopold Ier et occupa le poste de gouverneur de Pavie. Il se distingua particulièrement à la bataille de Péterswardin, en 1716, et au siége de Belgrade. Un de ses petits neveux, JEAN-FRANÇOIS MUFFAT DE SAINT-AMOUR, devint général-major dans l’armée impériale.
FRANÇOIS D’ALLINGES COUDRÉ, comte d’Apremont, fut lieutenant-général dans l’armée sarde pendant la guerre qui éclata au sujet de la succession d’Autriche. L’honneur de la victoire remportée à Campo-Santo, en 1743, parles Impériaux sur les Espagnols, lui revient en partie par la bravoure et l’intelligence dont il fit preuve dans cette affaire où il fut blessé mortellement.
CLAUDE-FRANÇOIS DE THOIRE, des anciens barons de Faucigny, devint général et chambellan de l’électeur de Cologne. Son frère, GEORGES DE THOIRE, fut capitaine des gardes du corps du prince Eugène.
PHILIBERT DE MONTFALCON, de Chambéry, servit sous Léopold Ier, Joseph Ier et Charles II, et mourut général de cavalerie en 1772.
Le baron GARNERIN DE MONTGELLAZ, qui s’était fixé en Bavière, devint général de cavalerie; MAXIMILIEN-GARNERIN DE MONTGELLAZ arriva au grade de lieutenant-général dans le même pays, et son fils fut premier ministre de Bavière pendant les grandes crises politiques qui agitèrent l’Europe au commencement de notre siècle.
IX
Table des matières
Mais la famille noble savoyarde qui a eu le privilége de fournir le plus grand nombre d’hommes de guerre distingués, est celle des Bellegarde, de Chambéry.
DE BELLEGARDE DE SAINT-ROMAIN prit du service en Saxe et devint général d’artillerie, gouverneur de Dresde et premier ministre de l’électeur. De ses trois frères, l’un arriva au grade de général en Pologne, sous Auguste III dont il épousa la sœur, au dire de Grillet; les deux autres, Janus et Jean-Baptiste, moururent généraux dans l’armée sarde. Le comte de Saint-Romain laissa deux fils, Frédéric et Henri, tous deux au service de l’Autriche. Le premier fut lieutenant-général et le second joua un rôle considérable dans les guerres de l’Empire.
HENRI DE BELLEGARDE, né à Chambéry en 1760, s’engagea dans l’armée impériale, où il arriva bientôt à un grade élevé. En 1805, il prit la place de Mêlas en Italie, où malgré sa bravoure et ses talents, il ne put tenir tête aux Français. Il assista à la bataille de Wagram et combattit avec habileté le maréchal Davoust. Après la paix de Vienne, il reprit son gouvernement de Gallicie, auquel il avait été nommé en 1806, et y resta jusqu’en 1813. Lorsque les hostilités reprirent leur cours, de Bellegarde présida le conseil de guerre et fut nommé général en chef de l’armée autrichienne destinée à prendre possession de l’Italie. Il refoula Murat, passa l’Adige et établit son quartier général à Vérone. Ce fut de cette ville qu’il adressa aux Italiens une proclamation violente contre l’occupation française. Pendant quelque temps les armées se combattirent avec des succès et des revers partagés; puis un jour on apprit l’occupation de Paris par les alliés; de Bellegarde resta maître du champ de bataille par la retraite de l’armée française, et fut fait gouverneur des provinces autrichiennes en Italie. Ce fut à Milan que vint le surprendre la nouvelle du débarquement de Napoléon à Cannes. «Dans les nouveaux combats qu’il eut à soutenir contre le roi de Naples, dit un biographe, il fut souvent battu; mais il eut aussi des succès, repoussa les Napolitains sur Ferrare, et défendit vaillamment le pont d’Occhio-Bello, refusa l’armistice proposé par le général Millet de Villeneuve, chef de l’état-major napolitain, et après la défaite de Murat, continua de gouverner avec la même sagesse ces malheureuses provinces jusqu’en 1816, où l’archiduc Antoine vint en prendre possession, sous le titre de vice-roi du nouveau royaume lombard-vénitien. Le feld-maréchal de Bellegarde se rendit alors à Paris, où il vécut longtemps comme simple particulier.»
Un autre de Bellegarde, cousin du précédent, devint major-général d’artillerie en Russie, et commanda la Place de Sveaborg en 1808.
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