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Jules Cornély
L'oeil du diable

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331030
Table des matières
I UN PÊCHEUR D’HOMMES
II MAITRE ET VALET
III LE SACRIFICE
IV L’AUBERGE DU GRAND SAINT NICOLAS
V CHEZ FRANKLIN
VI LA PETITE MAISON DU FAUBOURG SAINT-ANTOINE
VII L’ÉPÉE VIPÈRE
VIII LE DÉPART
I UNE EXPÉDITION
Il PUNCH ET FEU D’ARTIFICE
III FRANC CE ET AMERIQUE
IV PRISONNIÈRE!
V LE SAUF-CONDUIT
VI LA TRAHISON
VII LES COMBINAISONS DE LORD CLINTON
VIII PRIS AU PIÈGE
IX ÉLISE SE RÉSIGNE
X L’ÉVASION
XI LES FACÉTIES DE NICOU
XII LES DÉFIANCES DE NICOU
XIII LA BATAILLE
XIV ENTRE DEUX FEUX
I LES PRÉCAUTIONS D’AUBRYOT
II LA COUR MARTIALE
III NICOU INTERVIENT
IV UNE FOLIE HÉROÏQUE
V ECHEC ET MAT
VI UN TÉMOIN EXTRAORDINAIRE
VII L’EXÉCUTION
UNE IMPRUDENCE
II LE FUSILLÉ VIVANT
III VENT ARRIÈRE
IV LA TEMPÊTE
V L’EXPIATION
PREMIÈRE PARTIE
I UN PÊCHEUR D’HOMMES
Table des matières
Les premières scènes de ce récit se déroulent pendant l’automne de l’an1777, à quelques lieues de Brest. Un village ignoré, composé d’un petit nombre de cabanes de pêcheurs, se cache au fond d’une crique dont l’entrée est taillée à pic dans une falaise géante, penchée sur l’Océan comme une longue et haute muraille prête à s’abîmer dans les flots.
Lorsque le temps est calme, la mer tranquille, les eaux caressent doucement la base de cette falaise. Mais, à la moindre tempête, les grandes vagues viennent, avec un bruit de tonnerre, se briser sur le roc qu’elles polissent depuis des siècles. Des blocs énormes, arrachés au rivage par les anciennes convulsions de la terre, baignent dans la mer le long des côtes; écueils formidables, bien connus des marins qui les fuient avec terreur. Les pêcheurs du pays eux-mêmes, dès qu’un grain s’élève, préfèrent aborder quelques lieues plus haut ou plus bas, tant devient alors difficile l’entrée de la petite crique.
Ce soir-là, tout faisait prévoir un orage terrible pour la nuit. Le soleil venait de disparaître derrière une large bande de nuages sombres, frangeant de pourpre et d’or leurs bords dentelés. Ces nuages venus des profondeurs de l’Ouest montaient peu à peu dans le ciel qu’ils envahissaient en l’obscurcissant. A mesure que la tache noire s’étendait, l’Océan, tout à l’heure tranquille et bleu, prenait des teintes plus sombres et commençait à se rider imperceptiblement. Un silence imposant pesait sur la terre et sur les eaux.
Ceux qui ont assisté à une bataille ont senti leur cœur se serrer aux instants solennels et silencieux qui précèdent le déchaînement des fureurs humaines. De même, les éléments, quand ils préparent un de leurs gigantesques conflits, semblent se recueillir dans un silence plein de menaces.
Depuis longtemps, les quelques bateaux qui constituaient à eux seuls toute la fortune du pays, étaient rentrés au port, l’un à la suite de l’autre, comme une troupe d’oiseaux de mer fuyant, effrayés, devant l’orage. Les pêcheurs, après avoir tiré leurs embarcations sur le sable, revenaient chargés de leurs filets et des produits de leur travail interrompu trop tôt. Les femmes étaient descendues avec les enfants au-devant des hommes. Les pauvres gens rentraient au logis, heureux de se sentir à terre, à l’abri de tout péril, pensant, non sans angoisses, à ceux qui allaient passer la nuit en mer.
Tout à coup la petite troupe s’arrêta et se rangea sur le bord du chemin, afin d’en laisser le milieu libre. Un homme, enveloppé dans un vaste manteau, venait au-devant d’elle et descendait vers les bords de la mer.
Cet homme semblait jeune; un simple chapeau noir, sans ornements, couvrait sa tête. Ce que son manteau laissait voir de son costume révélait des goûts modestes. S’il avait fallu, au premier aspect, définir quelle était sa profession, à voir son allure svelte, martiale, résolue, on l’eût pris pour un soldat.
Il passa, perdu dans ses pensées, au milieu des marins qui le regardaient curieusement, et ne se donna même pas la peine de répondre au salut moitié craintif, moitié servile qu’ils lui adressèrent. A sa vue, les entretiens avaient cessé. Les enfants s’étaient instinctivement réfugiés derrière leurs mères et les vieilles femmes s’étaient signées. Ce fut seulement quand l’homme au manteau eut disparu derrière un coude formé par le chemin que les conversations reprirent:
Voilà M. Aubryot qui s’en va voir la mer, dit un des marins à son voisin. Il sort quand les autres rentrent!
Chut! répondit le voisin interpellé, M. Aubryot fait ce qu’il veut, et ce qu’il fait ne nous regarde pas.
C’est égal, reprit l’autre, cela n’est pas naturel. M’est avis qu’il se livre à la sorcellerie. Quand il passe auprès de moi, je tremble. Avec sa figure de trépassé et ses grands yeux brillants, il m’épouvante. J’ai bien recommandé à ma femme de cacher le petit quand elle le voit s’approcher.
Mais, répliqua celui qui avait déjà parlé et qui se nommait Pesnel, quel mal nous a-t-il fait? Depuis qu’il s’est établi chez nous, dans la Maison-Fleurie, ne nous paye-t-il pas généreusement tout ce qu’il nous achète, le poisson et le reste?
Le fait est, dit le pêcheur ébranlé par cet appel à ses souvenirs, qu’il ne marchande jamais.
Et puis, continua Pesnel, ce n’est pas seulement un homme généreux, c’est aussi un savant.
La conversation, qui commençait à peine, fut en ce moment interrompue, car de larges gouttes de pluie commençaient à tomber, et la petite caravane hâta le pas. Elle arriva bientôt au village situé à l’abri, derrière la falaise. Aubryot était déjà loin. On le voyait marcher sur la plage, indifférent en apparence au trouble des éléments. Pesnel s’arrêta alors, le considéra quelques minutes en silence, puis dit à ses compagnons:
Allons, remercions Dieu d’être tous à terre. Il y a plus d’un matelot sur la mer, à cette heure, qui ne verra pas le soleil de demain. Vous trouverez. je vous le prédis, au bas de la falaise, des planches brisées et des cadavres échoués.
Oui, cela est à craindre, répondit un des pêcheurs en étendant la main dans la direction de la plage et en désignant Aubryot. Toutes les fois que cet homme sort le soir il y a des naufrages dans la nuit.
Cependant, Aubryot s’étant avancé rapidement vers le rivage jusqu’au pied de la falaise, contourna la petite baie, puis s’engagea sans hésiter sur une bande étroite de sable qui s’allongeait entre les eaux et les rochers. La route était dangereuse. La nuit qui venait à grands pas la rendait plus dangereuse encore. Les vagues déjà commençaient à mouiller les pieds du promeneur. Il était facile de prévoir qu’avant un quart d’heure elles viendraient se briser de toute leur formidable hauteur contre la falaise, en couvrant le chemin qu’il parcourait en ce moment.
Après avoir fait une centaine de pas dans ce périlleux sentier, Aubryot arriva à une place où le roc présentait, non plus une surface lisse, mais une suite de saillies irrégulières, sorte d’escalier naturel. Il les escalada avec agilité. D’en bas, on eût dit d’un homme grimpant contre un mur, tant les marches où se posaient ses pieds étaient étroites. Des mains, il se retenait où il pouvait, à des touffes d’herbe desséchées, à des racines calcinées, aux aspérités du roc. De violentes bouffées de vent commençaient à raser la côte. A mesure que l’une d’elles passait en sifflant dans les déchirures de la falaise, le hardi piéton se collait à la pierre et s’effaçait de son mieux. Sans ces précautions et à la moindre imprudence, il eût été emporté comme une plume dans l’espace. Mais il possédait une ténacité rare jointe à des muscles de fer. Accomplir en ce moment, ainsi qu’il le faisait, et dans cette obscurité, l’ascension qu’il avait entreprise était un acte que le guide le plus solide eût regardé comme impossible en plein soleil.
Il parvint enfin à une étroite plate-forme qui précédait une sorte de grotte spacieuse creusée dans le flanc de la falaise, abritée de tous les côtés, et qui s’ouvrait sur l’immensité. On ne pouvait d’en bas en soupçonner l’existence. Pour la voir, il fallait être au large. Les pêcheurs seuls connaissaient bien cette ouverture sombre, qui se détachait, sinistre, sur la blancheur des rochers. Ce trou, rempli de mystères et de menaces et qui, parfois, disait-on, s’allumait dans les nuits de tempêtes, comme une soupape de l’enfer, leur avait inspiré un vague effroi. Il le désignaient sous ce nom: l’Œil-du-Diable. Aubryot avait découvert cette grotte un jour que le besoin de fatiguer son corps pour endormir sa pensée surmenée, et l’âpre volupté qu’il trouvait toujours à affronter le danger l’avaient poussé à risquer un tour de force qu’il exécutait souvent depuis cette époque.
Lorsqu’il fut arrivé dans son domaine aérien, il poussa le soupir de contentement familier à l’honnête propriétaire qui se sent enfin chez lui; il se débarrassa de son manteau trempé de pluie, puis alla au fond de la grotte prendre plusieurs longues cordes dont les extrémités étaient garnies de harpons. Il les débrouilla et les disposa sur le bord du rocher. Il prit aussi un objet volumineux de forme bizarre. C’était un fanal où la lumière se produisait éblouissante et dont les parois de verres et les surfaces brillantes augmentaient l’éclat du foyer. Aubryot battit le briquet, alluma cette lanterne qu’il dirigea sur la pleine mer et attendit.
La tempête était alors dans toute son horreur. Les sifflements des vents déchaînés se mêlaient à la grande voix de l’Océan qui mugissait. Chaque vague faisait entendre, en se brisant au pied des rochers, un bruit pareil à celui du canon. Toutes les secondes un éclair rayait la nue. L’œil, à sa lueur fugitive, contemplait au loin une sorte de chaos mouvant où blanchissait l’écume. Un roulement presque continu de tonnerres s’unissait, sans le couvrir, au bruit des flots bouleversés. On entendait passer dans l’air ces plaintes étranges de la nature en détresse dans lesquelles l’imagination populaire croit découvrir l’écho des souffrances des trépassés morts sans prières.
Grâce au fanal dirigé sur les flots, la surface de l’abîme était éclairée à une prodigieuse distance. Cette longue traînée de lumière en courant sur les vagues y traçait une route par laquelle les vaisseaux que la tempête surprenait au large devaient être infailliblement attirés vers la côte.
Parfois, au fond de l’horizon, à l’endroit où le rayon se perdait dans la nuit, Aubryot voyait passer une barque emportée par l’orage. Aussitôt, il dirigeait la lueur sur un bloc de rochers formant écueils. Elle s’y réfléchissait faisant paraître plus blanche encore l’écume furieuse qui couvrait ces redoutables récifs. Il arrivait alors que la barque, petite masse sombre à peine perceptible, paraissait vouloir se diriger vers la lumière. Elle se montrait un instant sur la crête d’une vague, plongeait, puis, renonçant probablement à gagner la terre, se perdait dans l’immensité. Aubryot dardait son œil d’un éclat métallique sur ces points noirs où s’agitaient des hommes, et, quand l’Océan les emportait, il poussait un soupir de désappointement.
Cette nuit-là, il avait en vain projeté sur l’Océan la lueur étincelante de son fanal. En vain il l’avait promenée, scrutant tous les points de l’horizon. Des navires s’étaient montrés à distance; mais tous avaient continué leur course.
Déjà l’heure avançait, lorsqu’en interrogeant une dernière fois du regard l’espace illuminé, il aperçut un petit bâtiment qui venait à la côte. C’était une goëlette. Les marins qui la montaient la dirigeait avec confiance vers la lumière qui les éblouissait. Ils approchaient. Il n’y avait plus à en douter; la prédiction du vieux pêcheur allait se réaliser: une œuvre de mort allait s’accomplir.
La goëlette s’était engagée au milieu des écueils. De son observatoire Aubryot distinguait parfaitement trois hommes à bord. A ce moment, il sembla qu’ils avaient enfin conscience de l’effroyable danger au-devant duquel ils couraient. Aubryotles vit s’agiter et essayer, par une manœuvre désespérée, de reprendre la haute mer.
Vains efforts! Une vague énorme accourant souleva le léger navire, le tint un instant suspendu au-dessus de l’abîme, puis, s’effaçant soudain, le laissa retomber de tout son poids sur un rocher, qui n’était guère distant de la falaise de plus de cent mètres.
Un cri dans lequel semblait condensé tout ce que l’âme humaine peut contenir de terreur et de désespoir traversa l’espace, dominant pour une seconde les déchaînements du ciel et de l’onde, puis s’éteignit brusquement comme si l’eau fût entrée dans la gorge qui le poussait.
Aubryot se préparait à descendre. Il frissonna de la tête aux pieds. Mais cette impression s’effaça vite, fugitive comme un de ces éclairs qui traçaient dans le ciel noir leur sillon éblouissant. Il descendit. Pendant qu’il se laissait en quelque sorte glisser le long de la falaise, la mer, comme si elle eût conspiré avec lui, s’était un peu apaisée. Les vagues déferlaient avec moins de furie sur la partie inférieure du roc.
Quand il fut arrivé à la limite que les flots ne lui permettaient pas de franchir, il écouta. Le cri qu’il venait d’entendre résonnait encore à ses oreilles. Il fouillait du regard les vagues qui commençaient déjà à rouler les mille objets composant l’armement d’un navire. Au sommet de l’une d’elles, il lui sembla tout à coup distinguer comme une forme humaine qui luttait pour avancer vers la terre. Il regarda mieux; c’était un homme nageant avec une énergie suprême. Le malheureux courait mille chances d’être écrasé par la mer contre la paroi du rocher. Il cherchait, néanmoins, à atteindre ce rivage inabordable. Mais les flots étaient trop agités; et, à peine avait-il gagné quelques mètres sur eux, qu’ils le reportaient en arrière. C’était à recommencer. Il ne perdait pas courage. Tout à coup un second cri se fit entendre. La voix était si perceptible que celui qui appelait au secours devait être tout proche. En effet, Aubryot, presque au même instant, fut atteint et ébranlé par une masse qui roulait à ses pieds. Il la saisit fortement. Ces deux cris l’avaient remué. Il voulait sauver celui dont il avait lui-même préparé la mort, sans songer, qu’à peine revenu à la vie, le naufragé chercherait à éclaircir le mystère du fanal et les causes de son désastre.
Arc-bouté contre un fragment de rocher, il se préparait à faire l’effort nécessaire pour poser à côté de lui, sur l’étroit espace où il se trouvait, l’épave humaine qu’il venait d’arracher à la mer, quand il fut tout étonné de ne sentir au bout de son bras qu’un léger fardeau. C’était un enfant que le naufragé portait cramponné autour de son cou et dont les petits bras venaient de s’ouvrir, heureusement pour lui, car, à ce moment, un nouvel éclair déchira le ciel, et Aubryot put voir sa victime se débattant vainement contre une vague énorme qui la remportait au large. Tout était fini. Cette face humaine passant au-dessus des flots, déjà livide et contractée par la mort, présentait un spectacle aussi horrible que fantastique. Aubryot eut hâte de s’y soustraire. Il reprit, toujours chargé de son fardeau inanimé, le chemin aérien de sa caverne, y parvint sans encombre, pénétra dans le réduit, puis examina le petit être qu’il venait d’arracher à la mort.
C’était un garçon aux membres délicats, à la chevelure noire et bouclée, au teint bronzé. Il portait des habits coupés comme ceux des marins, mais faits de drap fin de fantaisie. Autour du cou, un cordon noir tranchait sur la blancheur de la chemise entr’ouverte et retenait une médaille d’argent sur laquelle était gravée une inscription en langue espagnole. Aubryot interrogea tout d’abord la poitrine de l’enfant. Un battement presque imperceptible agitait encore le cœur. Il versa quelques gouttes d’une liqueur qu’il portait sur lui entre les lèvres du petit naufragé. Celui-ci, presque aussitôt entr’ouvrit les yeux, murmura quelque paroles de terreur et de fièvre, puis retomba dans un sommeil profond.
Aubryot s’empressa de profiter de ce sommeil. Il prit entre ses bras l’enfant endormi, et se mit à descendre lentement vers le village, ayant soin de faire un détour, afin de n’être pas vu en rentrant chez lui.
La tempête avait cessé. On eût dit que la nature se reposait de ses agitations, et son silence contrastait d’une façon saisissante avec le fracas de la nuit. La mer se roulait caressante au pied de ces mêmes rochers qu’elle ébranlait tout à l’heure. Du côté de l’Orient, les premières lueurs du jour blanchissaient le ciel.
II MAITRE ET VALET
Table des matières
Verticale du côté de l’Océan, la masse de rochers aux flancs de laquelle s’ouvrait l’Œil du Diable, se continuait en pente douce sur le versant opposé et conduisait au village, au delà duquel se trouvait, dans un vaste enclos planté de grands arbres et de taillis épais, la maison d’Aubryot. Cette maison était basse, construite en débris de rocs assemblés au hasard. Elle aurait eu une physionomie sinistre si la nature, qui met de la verdure sur les abîmes et des fleurs sur les tombes, n’avait encore affirmé là son éternelle et invincible jeunesse, en jetant sur ces murailles grossières un vert manteau de lierre, de chèvrefeuille, de clématites, de rosiers et de vigne vierge. Les folles plantes vagabondaient jusque sur le toit, ne laissant à découvert que les croisées et la porte, superbe morceau de chêne massif, agrémenté par des sculptures et par les capricieux dessins de ses ferrures solides.
Cette porte s’ouvrit, et Aubryot entra. A gauche, dans une vaste cuisine, s’agitait un être bizarre qu’absorbait l’active préparation du repas du matin. C’était l’unique serviteur d’Aubryot, et il semblait appartenir à la race indoue. En voyant entrer son maître avec un enfant sur les bras, il manifesta le plus vif étonnement, sans toutefois oser l’interroger. Aubryot lui dit simplement:
–Bélial, voilà un enfant trouvé. Soigne-le.
Puis, il sortit sur un signe qui lui prouva en même temps que Bélial avait compris et qu’il allait obéir.
L’Indou prit l’enfant entre ses bras et le considéra un instant. Son œil atone s’éclaira. Une expression tendre s’y montra avec des larmes, et le pauvre homme posa ses lèvres sur le front du petit être qui lui était confié. Il installa l’enfant, toujours endormi, sur son lit, et se mit à lui préparer, tout en veillant sur son sommeil, quelques aliments légers et nutritifs à la fois.
Aubryot était entré dans la partie de la maison qu’il s’était réservée et qui pouvait passer pour une merveille de luxe. Au dehors, tout avait été abandonné au caprice de la nature; au dedans, tout était réglé par le goût le plus exquis. Des tapis où l’on enfonçait jusqu’à la cheville amortissaient le bruit des pas. Des tentures en cachemire des Indes servaient de portières et de rideaux. Les murs étaient tendus de tapisseries à personnages ou de cuirs gaufrés et dorés. A côté d’un réduit d’une simplicité charmante qui servait de chambre à coucher, s’étendait une série de pièces dont la plus remarquable était un cabinet de travail immense. Ce cabinet occupait à lui seul la moitié de la maison.
Son plafond, très-haut, touchait au toit. Ses poutres entre-croisées étaient plaquées de bois d’ébène avec des incrustations d’argent ciselé. Autour de la salle s’étendait la bibliothèque, étalant sur ses rayons des ouvrages précieux et des reliures rares. Deux faunes en marbre, plus grands que nature, soutenaient l’entablement de la cheminée dans laquelle, tant elle était spacieuse, on aurait pu brûler des arbres entiers. Enfin, des fauteuils immenses et une vaste table de travail complétaient un ameublement digne d’un palais. Ce cabinet s’ouvrait d’un côté sur un laboratoire rempli d’objets scientifiques et de l’autre sur une serre vitrée où des oiseaux des tropiques volaient au milieu des arbres et des fleurs de leur climat. Cette profusion de vitres était un luxe plus que royal à cette époque. Si le temps n’était plus où nos rois faisaient enlever des fenêtres de leurs résidences, quand ils les quittaient momentanément, ce qu’ils appelaient leurs verrières, c’est-à-dire des carreaux d’un verre presque aussi sombre que celui de nos bouteilles, et les faisaient serrer avec des précautions infinies afin de les mettre à l’abri de l’orage ou de la grêle, Versailles cependant avait encore, à cette époque, ses monumentales fenêtres garnies de petites vitres verdâtres qu’on ne retrouve plus guère aujourd’hui que dans les chaumières.
Aubryot, à peine rentré chez lui, calme comme s’il eût fait de sa nuit l’emploi le plus innocent, s’étendit dans un fautenil et voulut essayer de lire. Mais la fatigue eut raison de l’énergie de sa volonté et de ses muscles. Il s’assoupit, et bientôt il dormait d’un profond sommeil, tandis que les oiseaux de la serre saluaient par un concert discordant le retour du soleil.
Il est indispensable, avant de poursuivre ce récit, de présenter au lecteur le personnage étrange qui vient d’accomplir devant lui une œuvre si criminelle et si extraordinaire.
Trente-cinq ans auparavant, un frère lai, appartenant à un couvent de bénédictins situé dans le voisinage et dont les cloches, en ce moment même, berçaient le sommeil d’Aubryot de leur voix claire et grave, mêlée aux mille bruits du matin, heurta du pied, en rentrant un soir à l’abbaye, un paquet blanc d’où sa sandale fit sortir un vagissement. Le bon frère, étonné, se baissa et ramassa un enfant abandonné qui fut immédiatement présenté au père Prieur, lequel, après des recherches infructueuses pour lui découvrir une famille, le baptisa et résolut de faire honneur à la lettre de change tirée par la Providence sur le couvent, en gardant l’enfant auquel resta le nom du frère qui l’avait découvert, Aubryot.
Ce prieur n’était pas un moine ordinaire. Avant de s’appeler en religion: père Salvator, il avait porté pendant plus de quarante ans, dans le monde, le nom de Vaubel et l’avait presque illustré dans l’exercice de la médecine à Paris. Poursuivi par la haine de ses confrères, qui réussirent à représenter comme un coupable attentat une opération chirurgicale nouvelle suivie d’un échec, Vaubel se trouva tout à coup perdu dans l’opinion et menacé d’arrestation. Il n’eut que le temps de s’enfuir et commença, sans ressources, à travers la France, un douloureux voyage, décidé à mettre les mers entre ses persécuteurs et lui.
Un soir, il vint tomber, épuisé de fatigue et de besoin, à la porte d’un couvent de bénédictins, situé à quelques lieues de Brest. Il y reçut l’hospitalité et des soins bienveillants. A l’aspect de ce beau monastère, à la vue de ces moines qui marchaient dans les longs cloîtres, graves, recueillis, silencieux et qui lui parurent des êtres intermédiaires entre les misères humaines et les splendeurs surnaturelles, Vaubel, pour la première fois de sa vie, songea à Dieu, et devant cette pensée, qui absorba toutes les autres, ses rancunes, ses haines se fondirent, comme aux rayons du matin le givre de la nuit. Il demanda à être admis parmi les frères lais. Sa modeste requête fut exaucée. Il avoua alors au prieur sa situation réelle. Deux ans plus tard, il recevait les ordres et revêtait l’habit de Saint-Benoît.
Sa fortune religieuse fut rapide. Il succéda bientôt, par le suffrage de ses frères, au vénérable prieur, qui venait de mourir. Dès lors le père Salvator donna un libre cours à ses goûts scientifiques. Il fit construire un laboratoire qui devint l’orgueil du monastère et l’étonnement du pays. Lorsque le petit Aubryot, adopté par lui, sortit de la première enfance, il rêva d’en faire son disciple, son continuateur, le dépositaire de ce magnifique héritage scientifique qu’il avait formé en arrachant un à un ses secrets à la nature par une lutte victorieuse qui durait déjà depuis un demi-siècle.
Il serait trop long de raconter par quelles phases passa l’éducation de l’enfant sous sa direction. Le père Salvator, quand il avait auprès de lui Aubryot, se plongeait avec plus de passion que jamais dans l’étude. Il voulait apprendre encore, non plus pour lui, mais pour son élève. Au reste, celui-ci était digne de tels efforts. Jamais intelligence ne s’ouvrit si vite à la lumière. Jamais esprit ne se révéla plus vaste et plus rapide.
Parfois en voyant l’enfant courbé sur les livres ou sur des instruments qu’il perfectionnait déjà, quand ils lui semblaient trop grossiers, le Père se demandait s’il ne préparait pas à cette âme ardente une destinée terrible, s’il avait le droit d’arracher cet être à son humble condition pour le livrer aux orages qui l’avaient meurtri lui-même, s’il n’eût pas mieux agi en laissant l’enfant à la charrue, au lieu d’en faire un homme presque fatalement voué au malheur par un défaut de proportion intellectuelle avec ses contemporains. Mais l’orgueil reprenait le dessus.
Un soir, entraînant Aubryot, le père Salvator le conduisit dans les caveaux du couvent. Le corps d’un moine, dont on avait célébré le matin les funérailles solennelles, y reposait scellé dans sa bière. Le prieur et son élève, éclairés comme des voleurs ou des profanateurs de tombes par une lanterne sourde, ouvrirent le cercueil, et, pour la première fois, Aubryot put étudier dans la mort les mystères de la vie. Il revint plusieurs nuits de suite et il fallut un ordre formel pour l’arracher à ce labeur ardent que le père Salvator ne lui avait pas encore permis jusque-là, non qu’il le regardât comme une profanation, mais à cause de ses difficultés et de ses dangers.
Hélas! tant d’efforts, tant de soins allaient aboutir pour le religieux à une catastrophe. A mesure qu’ils travaillaient ensemble, il lui semblait qu’entre eux deux s’élevait une sorte de séparation morale infranchissable. Il voulut s’arrêter, ses efforts furent vains. Il voulut humilier sous le joug de la foi cette intelligence surmenée. Le châtiment commença. En entendant avec stupeur son élève lui dérouler des aperçus que lui-même n’avait pas soupçonnés, lui révéler des mystères qu’il avait côtoyés sans les découvrir, en voyant ses yeux qui brillaient d’un éclat sombre sous un front bombé, en songeant à ce que devait renfermer déjà ce crâne de dix-huit ans, le prieur fut saisi tout à coup d’une véritable épouvante. Retournant contre lui les armes qu’il lui avait données, Aubryot commença à développer sur l’âme, sur Dieu, sur la société, des théories qui terrifièrent le père Salvator. Professeur imprudent et trop pressé, il avait voulu faire un savant, il trouvait devant lui un athée. Le cygne avait couvé un œuf de vautour.
Il ne pouvait plus songer à garder dans le couvent celui qu’il s’était plu, pendant près de vingt ans, à appeler son fils. Il acheta la Maison-Fleurie et y fit transporter les instruments, les livres, le mobilier du cabinet de travail où Aubryot avait grandi. Tous ces objets lui étaient devenus odieux. Puis il y conduisit Aubryot et, lui ayant fait visiter ce petit domaine, il lui dit:
–Mon fils, je suis vieux, le travail et le chagrin ont eu raison de moi, je sens que je serai bientôt dans les caveaux de l’abbaye. Voici ton bien. Tu trouveras dans ta chambre un coffret plein d’or. Il te permettra de voyager ou de vivre tranquille quelques années, à ton choix. Quant au reste, tu es assez savant, hélas! pour pouvoir te passer de moi.
Ce fut tout. Le lendemain, le prieur tombait malade pour ne plus se relever. Quelques jours plus tard, Aubryot, quitta la Bretagne et compléta par des voyages d’exploration à travers le monde les trésors de science amassés déjà sous la direction du prieur.
Les années s’écoulèrent, et enfin, un jour, on le vit revenir.
Les détails qui précèdent ont expliqué sans doute au lecteur la scène mystérieuse par laquelle s’ouvre cette histoire. Si Aubryot passait la nuit dans la caverne creusée aux flancs de la falaise, allumant son fanal comme un phare, c’est qu’il poursuivait à la fois une œuvre de mort et une œuvre de science. Pour ses continuelles expériences, pour ses études habituelles, il lui fallait des corps humains. Il les avait demandés d’abord furtivement au cimetière du village; mais il avait dû renoncer à s’en procurer ainsi de peur d’être découvert. Alors, insouciant de la vie humaine, savant jusqu’au crime, il avait inventé une pêche horrible, la pêche aux cadavres, et demandait à la mer ce que les entrailles de la terre lui refusaient: des sujets. Pendant les nuits d’orage, il demeurait dans son observatoire. Les matelots égarés en mer prenaient le feu de son fanal pour un de ces signaux qui, placés le long des côtes, indiquent aux navires un endroit d’abordage, l’entrée d’une baie, un port, en un mot le salut! Quelquefois, trompés par ce rayon perfide, réunissant leurs forces dans un suprême effort, ils lançaient leur esquif vers le point lumineux. Alors, les écueils du rivage faisaient leur office. On entendait, au milieu des fracas de la tempête, des craquements de planches brisées, des cris de détresse poussés par des poitrines humaines; puis… plus rien.
Quelques instants après, entraînés par le remous, des débris de toute nature venaient battre le pied de la falaise, et, parmi ces débris, des cadavres aux membres raidis par la souffrance et le désespoir. Aubryot descendait, harponnait les corps, dédaignait le reste, puis, par un ingénieux système de poulies et de treuils, il amenait jusqu’à la plate-forme les malheureux tout à l’heure pleins de vie, et destinés maintenant à servir de matériaux à ses investigations scientifiques. Là, derrière son observatoire de mort, s’étendait un vaste réduit où il avait accumulé les instruments de ses études et les commodités nécessaires à sa besogne. Quand il avait épuisé sur ces cadavres les recherches et les expériences, l’Océan remportait en débris ceux qu’il avait apportés entiers encore. Aubryot cataloguait avec soin ce qu’avait découvert son scalpel et attendait, impatient, qu’une nouvelle tempête lui apportât de nouveaux sujets.
Ses précautions, du reste, étaient parfaitement prises. Les étrangers qui s’étaient approchés assez près des rochers pour pouvoir marquer, afin de le reconnaître, le point précis d’où partait la lueur fatale, s’y étaient brisés et n’avaient pas survécu à leur découverte. En ces lieux et par une grosse mer, la mort était sûre. De terre on ne pouvait distinguer, à l’heure où il opérait, que la réverbération de son fanal sur les flots. L’imagination naïve des gens de la contrée avait fini par l’attribuer à quelque phénomène diabolique. De là ce nom de Œil-du-Diable sous lequel ils désignaient ce trou, sombre le jour et parfois lumineux la nuit. C’est ainsi qu’Aubryot pouvait poursuivre impunément le cours de ses crimes. A l’heure où nous l’avons suivi dans son repaire, il ne faisait rien qu’il n’eût fait maintes fois.
Quant à Bélial, son histoire sera courte. Dans un voyage aux Indes, Aubryot eut l’occasion de remettre en son état naturel la mâchoire d’un rajah qui s’était démise à la suite d’un bâillement trop accentué. Le rajah s’ennuyait horriblement d’avoir, depuis trois jours, la bouche ouverte. Guéri subitement, il manifesta sa reconnaissance envers Aubryot en le priant de choisir chez lui l’objet qui lui plairait. Un Indou, serviteur du rajah, passait par hasard. Il était grand, fort, bien découplé. Aubryot exprima le désir de se l’approprier, et le rajah fut enchanté de s’en tirer à si bon marché. Le pauvre diable, marié à une jeune femme qui nourrissait leur premier-né, pleura et supplia. Mais il convenait à Aubryot qui le fit embarquer malgré ses hurlements désespérés et le baptisa du nom de Bélial.
A peine à bord, Bélial se transforma. Il devint souple, prévenant, et, en quelques jours, le modèle des serviteurs. Seulement, si Aubryot avait pu voir derrière soi, il aurait été surpris des lueurs étranges qui passaient quelquefois dans les yeux de son domestique. Bélial se souvenait. Bélial attendait. Cela durait depuis longtemps, et le petit garçon laissé là-bas devait être presque un homme. Bélial ne semblait pas pressé. Il avait son idée. Aux Indes, la vengeance est comme le Châtiment de la mythologie païenne: elle marche en boitant, mais elle arrive toujours. Bélial était fort concentré. Il n’échangeait pas quatre mots par mois avec son maître. Il lui communiquait ses pensées dans un idiome étrange qu’Aubryot seul pouvait comprendre. Pour les nécessités de la vie courante, il obéissait au geste.
A part ce défaut dont le maître était loin de se plaindre, le serviteur, fidèle comme un chien, adroit comme un singe, remplissait à lui seul les fonctions de cuisinier, de jardinier, de valet de chambre, et, en un mot, toutes celles dont Aubryot voulait bien l’investir. La couleur de Bélial, ses vêtements extraordinaires, sa coiffure en forme de turban, avaient fini par inspirer aux habitants des environs une terreur superstitieuse. Les vieilles femmes racontaient déjà des histoires dans lesquelles Aubryot et l’Indou jouaient de fort vilains rôles, et tout le monde dans le village se signait quand, à la tombée de la nuit, il fallait passer le long des clôtures du domaine qu’on appellait la Maison-Fleurie à cause de la luxuriante végétation qui l’entourait.
Après avoir dormi deux bonnes heures, Aubryot s’éveilla tout aussi dispos que s’il avait passé la nuit dans son lit. Son premier soin fut d’aller voir ce qu’était devenu l’enfant qu’il avait confié à son domestique. Il les trouva l’un et l’autre dans la pièce qui servait de cuisine: Bélial était assis devant la table; l’enfant, sur ses genoux, mangeait avec appétit. De temps en temps, ce dernier se retournait en souriant vers l’Indou, qui le tenait avec des précautions infinies, comme il eût fait du plus fragile objet.
A son réveil, le petit orphelin avait d’abord promené autour de soi de longs regards étonnés. Il avait considéré avec un effroi bien compréhensible cette tête brune et grimaçante penchée sur lui. Il avait crié, demandé son père et s’était enfin lassé de sangloter. Puis, peu à peu, il s’était enhardi jusqu’à se lever du lit sur lequel on l’avait déposé et jusqu’à venir s’asseoir sur les genoux de Bélial, lequel épuisait pour lui le vocabulaire aussi peu varié que peu grammatical qui formait sa langue particulière.
L’enfant n’y comprenait absolument rien, comme on pense, et lui adressait à son tour quelques phrases que son interlocuteur ne comprenait pas davantage. Toutefois, comme la bonté et le désir de plaire illuminaient cette face couleur de chocolat, l’enfant la considérait sans frayeur et était déjà presque habitué aux traits de son nouvel ami.
Aubryot entra. A l’aspect de cet homme tout de noir vêtu, l’enfant eut un renouvellement de terreur et, malgré tous les efforts de Bélial, il lui échappa et se réfugia dans un coin, comme s’il eût deviné qu’Aubryot lui avait déjà fait beaucoup de mal et pressenti qu’il lui en ferait encore. Celui-ci, qui n’avait pas eu de peine à deviner, au type de sa victime, quelle était sa nationalité, et qui parlait à peu près toutes les langues, lui adressa quelques mots en espagnol.
L’enfant répondit aussitôt en réclamant son père.
Nous irons bientôt vers lui, dit Aubryot qui savait qu’il ne pouvait rendre un père à celui qu’il venait de faire orphelin.
Comme t’appelle-t-on? lui demanda-t-il ensuite.
José Maria! repondit l’enfant avec des larmes plein la voix.
Aubryot ne vit aucun inconvénient à lui laisser ce nom, en le francisant toutefois, c’est-à-dire en le transformant en Joseph-Marie. Il le recommanda brièvement aux soins de l’Indou, ce qui était d’ailleurs bien inutile, puis il sortit.
De l’orage de la nuit, il ne restait plus de traces qu’une sorte de rajeunissement de toute la nature. La couleur des arbres était plus tendre, l’air plus pur et les herbes, la veille encore desséchées par les grandes brises salées s’étaient redressées vigoureuses et parfumées. Mais Aubryot était insensible à ce printemps d’un jour. 11allait le front penché, l’œil sans regard, abîmé dans ses préoccupations, se parlant à lui-même et trahissant parfois par des gestes saccadés les angoisses constantes qui semblaient l’obséder.
Tout à coup, ayant marché deux heures environ, il s’arrêta, promena ses regards sur l’horizon, et les arrêta sur un parc immense qui se déroulait devant lui. Au milieu de ce parc se dressait un château magnifique, dont les toits d’ardoise lavés par la pluie de la nuit dominaient les massifs des grands arbres, et dont la façade étalait au fond des avenues ses grandioses proportions et les tons rouges de ses massifs de briques coupées par des cordons de pierres de taille.
–C’est encore toi, demeure orgueilleuse et maudite! s’écria Aubryot pâle et furieux. Te voilà, une fois de plus, au bout de mes promenades sans but. Je te hais, toi, et tout ce que tu renfermes!
Puis, se détournant, il reprit brusquement le chemin qu’il venait de parcourir.
III LE SACRIFICE
Table des matières
Le château féodal, dont la vue excitait chez Aubryot de si violentes émotions, était en ce moment le théâtre d’une scène lamentable. Le châtelain, le comte de Roquetel, était à toute extrémité. Son médecin avait provoqué une consultation à laquelle il avait convié non-seulement ses plus habiles confrères de Brest, mais aussi deux illustres praticiens de Paris, dont les chaises de poste stationnaient tout attelées dans la cour d’honneur. Dans le grand salon, une jeune fille de dix-huit ans et un jeune homme, qui ne semblait guère plus âgé, attendaient fiévreusement et en silence l’issue des délibérations de la docte assemblée.
Un grand bruit se fit tout à coup dans l’escalier: six personnages vêtus de noir descendaient. Ils passèrent devant les deux enfants avec cette sorte de tristesse indifférente des médecins qui abandonnent un malade, et s’éloignèrent aussitôt. L’un deux resta, toutefois; c’était le médecin du comte, qui, prenant par la main le jeune couple anxieux, l’emmena dans le parc, comme s’il eût voulu prononcer la sentence de mort le plus loin possible du condamné.
Mademoiselle et monsieur le vicomte, dit-il enfin, je n’ai, hélas! que de mauvaises nouvelles à vous apprendre. L’état de notre cher malade est désespéré.
Il fut interrompu par les sanglots des jeunes gens.
Oui, reprit-il, mes confrères de Paris comme ceux de Brest ont avoué leur impuissance. Je m’attendais à ce triste résultat, je l’avoue. Il faudrait désormais un miracle.
Un miracle! répétèrent comme un écho les enfants qui semblaient égarés par la douleur.
Oui, un miracle! c’est-à-dire une chose extra-médicale. Allons, du courage. Adieu, pauvres enfants.
Et le vieux docteur s’éloigna tandis que la jeune fille et le vicomte s’élançaient du côté du château pour ne rien perdre des derniers instants d’un être chéri. . Tout à coup, le docteur revint vivement et les rappela.
–Ecoutez, leur dit-il, l’état du comte autorise toutes les audaces. Ce n’est plus le médecin, c’est l’ami qui vous parle.
Ils se rapprochèrent avec le mouvement rapide de naufragés qui se raccrochent à une dernière épave.
A deux lieues et demie d’ici, continua le docteur, habite un être singulier que j’ai connu il y a bien longtemps, alors qu’il était l’élève et le pupille d’un homme que j’ai toujours considéré comme le premier médecin de notre époque, bien qu’il n’exerçât plus, le père Salvator. Il s’appelle Aubryot. Tout le monde le connaît. Voyez-le. Peut-être trouvera-t-il quelque chose là où nous n’avons rien découvert. Qui sait? le hasard.
A mesure que le docteur parlait, il voyait pâlir la jeune fille, tandis que le visage du jeune homme devenait rouge d’indignation. Tous deux, presque en même temps, s’écriaient:
Lui, jamais!
–Après tout, cela vous regarde, reprit le docteur en s’en allant. Il est possible que vous ayez raison. Adieu, pauvres enfants.
Et il partit, laissant ses deux interlocuteurs immobiles et sombres.
Alors mademoiselle de Roquetel dit doucement:
Gaston, c’est presque un blasphème que ce mot de jamais que nous venons de prononcer.
Mais, cependant, ma cousine.
Je sais ce que vous allez me dire, et je vous prie à mains jointes de courir chercher cet Aubryot. Mon père se meurt; j’oublie tout le reste. Allez vite!
Puis, voulant corriger ce qu’il y avait de trop impératif dans la fin de cette phrase, elle reprit avec une douceur infinie:
–Je vous en conjure, faites cela pour moi.
Et elle s’élança vers la chambre du malade, tandis que Gaston, subjugué, courait aux écuries, sellait un cheval et s’élançait à toute bride vers la Maison-Fleurie.
Lorsqu’il arriva chez Aubryot, celui-ci, rentré de sa promenade, était à table, servi par Bélial, qui partageait son attention entre son maître et Joseph-Marie, endormi dans une chambre voisine. A la vue du vicomte Gaston de Roquetel, Aubryot fronça les sourcils et, sans se lever, attendit que le jeune homme lui expliquât les motifs d’une visite qui semblait sans doute aussi extraordinaire à l’un qu’à l’autre.
Monsieur, dit le vicomte, je viens vous demander un service.
–A quel titre, monsieur, s’il vous plaît?
–A quel titre? Je ne sais trop. D’ailleurs le titre n’y fait rien. Voici ce dont il s’agit: le comte de Roquetel, mon oncle, est à toute extrémité; les médecins l’ont abandonné.. Le docteur Gaudy, qui a connu lepère Salvator, votre maître, a, en désespoir de cause, prononcé votre nom devant mademoiselle Elise de Roquetel, et ma cousine m’envoie vous prier de prêter à son père le secours de votre science.
Ah! c’est mademoiselle de Roquetel qui vous envoie! reprit Aubryot. En vérité, elle sait choisir ses messagers.
–Monsieur!
–Orgueilleuse fille! se disait Aubryot à mi-voix. Ainsi donc, tu viens à moi, après tant de dédains; mais tu m’outrages encore en m’envoyant un rival, celui que j’abhorre de toutes les forces de mon âme.
J’attends, monsieur, reprit avec hauteur le vicomte qui s’impatientait.
Très-bien, monsieur, alors, je puis ne pas me presser.
Comment! je ne saisis pas bien ce que vous voulez dire.
Je veux dire, monsieur, que je demande à réfléchir.
–Mais, monsieur, les circonstances ne permettent ni réflexion, ni hésitation. On vous attend. Quant à la rémunération de vos services, fixez vous-même le prix. Quel qu’il puisse être, nous y souscrivons d’avance.
En êtes-vous bien sûr, monsieur le vicomte? reprit Aubryot avec une sorte de raillerie méchante.
Très-sûr, monsieur.
Tant de générosité, monsieur, me décide.
–Venez, alors.
–A refuser, ou plutôt à réfléchir, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire tout à l’heure.
Ah! monsieur, si pendant que nous discutons, la mort achève son œuvre là-bas, vous aurez, je vous le prédis, une responsabilité terrible.
Je l’endosserai, monsieur.
Et un compte bien lourd à régler avec moi personnellement.
–J’y ferai honneur, soyez-en sûr.
–Adieu, monsieur.
A ces mots, le vicomte s’élança dehors, et une minute après, on entendait le galop précipité de son cheval résonner sur la route. Aubryot cependant s’était levé comme s’il eût voulu le retenir, comme s’il eût voulu changer d’avis et l’accompagner.
Sot que je suis, se dit-il en se rasseyant plus sombre que jamais, je viens peut-être de laisser échapper l’occasion que j’épie depuis trois ans. Je n’ai pu résister au désir d’humilier ce jeune homme; j’ai été trop loin. Qui sait cependant? Quelque chose me dit que mon imprudence est habile. Attendons. J’aurai toujours la ressource d’arriver dans quelques heures et de mettre sur le compte de l’humanité le résultat d’un calcul.
Il n’attendit pas longtemps. Le vicomte avait rencontré sa cousine au bas du perron.
–Eh bien? cria-t-elle.
–Il refuse, le misérable!
–Je le craignais.
–Si le comte meurt, je le tuerai.
–Et moi, je vais aller le prier à genoux.
–Vous, chez cet homme! Mais c’est impossible!
–Ce sera pourtant.
S’enveloppant d’un manteau, elle ordonna d’atteler et, serrant la main de Gaston, qui s’apprêtait à monter à cheval pour la suivre:
Restez, dit-elle, pauvre ami! Il faut bien que l’un de nous veille là-haut.
Moins d’une heure après le départ du vicomte, Aubryot entendait le roulement d’une chaise de poste qui s’arrêtait devant la Maison-Fleurie, et voyait Elise sauter à terre, courir vers lui, blanche comme une morte et les mains jointes, sans proférer une seule parole. Autant il avait été hautain avec le vicomte, autant il fut courtois avec la jeune fille. Il la prit silencieusement par la main, la reconduisit à sa voiture. Au moment d’y monter, elle rougit et pâlit, saisie d’effroi à l’idée de se trouver seule, enfermée à ses côtés. Aubryot devina, et prenant des mains de Bélial son chapeau et une trousse, il sauta légèrement sur le cheval du piqueur qui avait précédé la chaise de poste et qui monta sur le siège à côté du cocher. La voiture repartit à fond de train. Aubryot la suivait. On arriva bientôt à Roquetel, et, avant même que la voiture fût arrêtée, Elise ouvrit la portière. Mais si rapide qu’eût été son mouvement, Aubryot l’avait devancé.
Elle le trouva devant elle, lui tendant la main pour l’aider à descendre, et l’entraîna précipitamment à travers de somptueux appartements jusqu’à la chambre du malade qu’elle lui présenta du geste.
Aubryot apprécia du premier coup d’œil l’état du comte qui respirait avec la plus grande peine et à qui une sorte d’asphyxie lente et progressive avait à peu près enlevé le sentiment des choses extérieures. Les yeux étaient fermés, les tissus de’ la face fortement congestionnés. Les lèvres s’agitaient sans paroles et les mains semblaient chercher sur le lit des objets absents. Le corps tout entier se raidissait dans des efforts prolongés pour attirer dans la poitrine un peu d’air qui entrait et sortait avec des sifflements douloureux. Aubryot pria Elise de se retirer. Avec une force et une dextérité merveilleuses, il souleva le malade sur ses oreillers et commença ses recherches. Du bout des doigts réunis de la main droite, il frappait sur ceux de la main gauche, posés à plat, le long des parois de la poitrine, recueillant les sons creux ou mats que produisait cette percussion. Puis appliquant sur ces mêmes parois son oreille exercée, il épiait les bruits par lesquels se manifestait la vie dans cet organisme épuisé. Enfin, il releva la tête avec orgueil. Sa main décrivit un cercle sur la base de la poitrine du malade du côté du dos, comme s’il eût voulu indiquer et circonscrire tout à la fois le siège du mal. Il se fit conduire dans le salon où l’attendait Elise.
Mademoiselle, lui dit-il, je connais la maladie dont souffre votre père.
Le sauverez-vous, monsieur? s’écria la jeune fille.
Cela dépend d’une opération que je ferai demain, mais seulement à la dernière extrémité, et lorsqu’il me sera bien démontré qu’il n’y a plus d’autre ressource.
Oh! sauvez-le, et toute notre fortune est à vous!
Aubryot eut un sourire amer et fixa sur elle un regard obstiné.
Mademoiselle de Roquetel était une exquise et séduisante personne, parée déjà des grâces de la femme, des moelleux contours, des lignes délicieuses et ondulées, qui avaient succédé chez elle aux formes effacées de la jeune fille. Mais, si tout en elle inspirait l’amour, en revanche, le charme pudique de son maintien, la naïveté de la beauté qui s’ignore et cette indécision de geste et de regard qui constitue le principal attrait de la vierge commandaient le respect. Elle était de taille moyenne. Ses cheveux blonds, naturellemment bouclés, ne portaient pas trace de poudre, contrairement à la mode du temps. Elle avait l’œil bleu, la bouche petite, le pied cambré, la main menue et longue; en un mot, elle était adorable. Les inquiétudes de ces derniers jours, les larmes versées, les nuits passées au chevet de son père, sans altérer sa beauté, lui avaient donné quelque chose de diaphane. Sa petite tête fatiguée se penchait ainsi qu’une rose de mai tourmentée par la sécheresse et le vent brûlant.
Aubryot, debout, formait avec elle un parfait contraste. Grand, élancé, quoique légèrement courbé par les longues veilles, il portait sur toute sa personne, à défaut de preuves écrites, les preuves naturelles d’une distinction de race qu’avaient encore en quelque sorte aiguisée les voyages et les exercices corporels. Quant. à sa tête, elle était étrange; on eût dit une face humaine taillée dans le vieil ivoire. Pas un pli, pas une ride, rien qui indiquât l’âge ni les passions. Seulement, au milieu de ce masque blafard mais non repoussant, brillaient deux yeux dans lesquels s’était réfugiée la vie tout entière, des yeux d’un éclat insupportable et d’une étonnante fixité. Leur regard, en ce moment posé sur Elise, la troublait et lui faisait perdre contenance. Aubryot s’en aperçut; il se hâta de prendre congé et se retira dans l’appartement qui lui était préparé au château.
Au moment où la porte se fermait sur lui, Elise se laissait tomber dans un fauteuil, à moitié évanouie, tandis que son cousin, qui avait assisté, caché derrière une portière, à cette scène, se précipitait pour la secourir. Les deux jeunes gens n’osèrent même pas se communiquer les tristes pressentiments qui remplissaient leur âme.
Pendant la plus grande partie de la nuit, Aubryot se promena dans sa chambre, les bras croisés et la tête penchée, abîmé dans de profondes réflexions. Au premières lueurs du matin, il sembla se réveiller de cette promenade somnambulique et s’étendit dans un fauteuil, en résumant à mi-voix les projets de la nuit:
–Le jour qui se lève, disait-il, éclairera une grande catastrophe ou une grande victoire!
Et il prit quelques heures de repos.
Le comte de Roquetel, qui s’en allait mourant, avait réalisé une fortune immense dans le commerce maritime, auquel, depuis Colbert, la noblesse pouvait prendre part sans déroger. Il avait eu des vaisseaux sur toutes les mers, et ses richesses étaient telles qu’on l’avait vu, dédaignant la protection de la marine royale, armer de ses deniers un certain nombre de corsaires, vrais navires de guerre, montés par d’admirables marins bretons et qui remplissaient la double et fructueuse mission de convoyer ses transports et de capturer les navires marchands des marines ennemies.
Il s’était retiré depuis peu, abandonnant ses comptoirs de Brest, pour vivre dans ses terres patrimoniales, heureux et descendant doucement la pente fatale qui mène au tombeau, entre sa fille et son neveu qu’il avait recueilli à la mort de son frère cadet. C’est là que la maladie était venue le surprendre et le réduire en l’état que nous avons décrit, et qui avait décidé Elise à faire appeler Aubryot, bien que le nom et la vue de cet homme lui eussent toujours inspiré une véritable terreur et une insurmontable antipathie.
Vers huit heures du matin, Aubryot entra dans la chambre du comte et y trouva Elise qui avait passé une fois de plus la nuit au chevet de son père.
Mademoiselle, dit-il en s’inclinant, il est nécessaire que je procède seul à un nouvel examen. Je vous prierai ensuite de m’accorder quelques minutes d’entretien.
Elise sortit et quelques minutes plus tard Aubryot la rejoignit.
Venez, dit-il, nous serons mieux dehors pour causer. L’air frais du matin est le souverain remède des nuits d’insomnie. Nous en avons besoin tous les deux.
Il lui offrit son bras qu’elle n’osa refuser et tous deux descendirent dans le parc. Aubryot mettait à dessein dans sa marche une lenteur que ne pouvait comprendre Elise, à la fois terrifiée par l’imminence des dangers que courait son père et rassurée par le calme de celui qui lui avait promis de le disputer à la mort. D’autres angoisses, d’ailleurs, torturaient son âme, et l’entretien qui commence va les révéler. Aubryot fit d’abord quelques centaines de pas en ayant l’air de savourer ces bonnes senteurs arrachées à la terre par les premiers rayons du soleil, distillant lentement la rosée qui remplit l’air, en s’évaporant, des mille parfums dont elle s’est chargée, la nuit, dans le calice des fleurs. Puis, il s’arrêta tout à coup, et dit résolûment:
Savez-vous, mademoiselle, qu’il y a au moins trois ans que nous nous connaissons?
Elise pâlit, dégagea son bras et recula instinctivement.
Il y a trois ans, jour pour jour, continua Aubryot, je me promenais de ce côté. Tout à coup, je fus étonné de voir de loin, plein de vie et de mouvement, ce château que je m’étais habitué à contempler souvent, morne, abandonné comme un gigantesque tombeau. J’interrogeai un de vos paysans; il m’apprit l’arrivée du comte de Roquetel. Quelques jours après, je vous rencontrai à cheval et accompagnée de votre père. Cette rencontre fut suivie de plusieurs autres, et toujours, je dois le dire, vous passiez devant moi, hautaine, indifférente, sans détourner les yeux, sans accorder plus d’attention à mon humble personne qu’à une touffe de genêts, qu’à la motte de terre qu’écrasait le sabot de votre cheval. Une fois vous aviez perdu, sur le bord de la mer, un médaillon garni de diamants. Le lendemain matin, vous l’avez retrouvé sur cette balustrade de marbre qui borde la cour d’honneur. C’était moi qui l’avais rapporté, au risque de me faire étrangler par vos chiens. Une autre fois.
Pardon, monsieur, dit Elise en l’interrompant, je ne comprends pas l’utilité de ce préambule et de ces détails rétrospectifs. Une seule pensée me préoccupe: mon père se meurt.
Ah! vous ne comprenez pas l’utilité de mon préambule, mademoiselle? vous allez comprendre, je vais abréger.
Faites comme il vous plaira, monsieur.
Voici: mon orgueil était piqué, et je continuai à chercher les occasions de vous voir. Bientôt, un jeune homme devint le campagnon de vos promenades quotidiennes. C’était votre cousin, le vicomte de Roquetel. Alors naquit en moi une idée absurde, irréalisable, qui grandissait malgré mes efforts pour la détacher de mon esprit. Ce fut d’abord un de ces désirs fugitifs qui disparaissent comme ils sont venus, puis une obsession constante. Enfin, que vous dirai-je, l’orgueil blessé s’unit à une volonté indomptable. A mesure que les obstacles m’apparaissaient plus insurmontables, je me sentais plus fort. Et alors, j’en vins à former un dessein pour la réalision duquel j’étais décidé à ne reculer devant rien, rien absolument, pas même devant un crime.
Mademoiselle de Roquetel, en entendant ces phrases énigmatiques et menaçantes, sentait grandir ses terreurs. Elle pressentait l’approche d’une catastrophe. Elle fit un mouvement pour rentrer au château. Aubryot la retint par le bras avec respect mais avec fermeté.
–Encore une minute d’attention, dit-il. Aujourd’hui, rassurez-vous, je n’ai plus ces effrayants projets. Il sont inutiles. L’occasion que je cherchais est venue à moi. Je m’en empare. Mademoiselle, votre père est au plus mal. Je puis le sauver. Si je le fais, auriez-vous trop de répugnance à m’accorder votre main?
La foudre venait d’éclater.
A vous! moi! s’écria Elise. Monsieur, je ne vous comprends pas.
Ce que je vous dis, je le sais, doit vous étonner. ais, écoutez-moi; j’ai trente-cinq ans; j’ai là, dans le cerveau, de la science à broyer un monde et une volonté capable de le soulever. Le point d’appui me manque. Lorsque j’eus épuisé les connaissances humaines et que, tout fier d’avoir parcouru le globe, toujours vainqueur dans cette lutte gigantesque poursuivie un peu partout contre la nature, à qui je dérobais malgré elle ses mystères, je rentrai dans mon pays, je me heurtai à ce qu’il y a à la fois de plus puissant et de plus faible au monde: une société organisée, repoussant impitoyablement quiconque demande sa place au soleil sans avoir payé ce tribut nécessaire et absurde qui se compose de formalités. J’ai voulu y entrer.–Tu es fort, m’a-t-elle dit, tu es grand, tu es savant, c’est possible; mais tu n’as pas de famille, pas de richesse. Meurs, crève dans ton coin; il n’y a pas de place pour toi à notre égoïste foyer».
Aubryot s’exaltait en parlant ainsi, tandis qu’Elise s’appuyait à un arbre pour ne pas tomber devant cette épouvantable manifestation de la puissance implacable et sombre de l’homme qui tenait en ses mains la vie de son père.
Je crois vous comprendre, dit elle enfin, se raccrochant à un dernier espoir. Il n’est pas juste, en effet, qu’un génie comme le vôtre se débatte au milieu des étreintes de la pauvreté et dépense dans une lutte stérile une puissance dont pourrait profiter l’humanité tout entière. Cette injustice du sort, nous devons la réparer. Mon père possède des richesses royales. Sauvez-le et tout est à vous. Le comte de Roquetel ratifiera les engagements de sa fille.
Vous n’y pensez pas, mademoiselle? guérir le comte pour le dépouiller ensuite! Ce ne serait pas délicat. D’ailleurs, pour dominer le monde, il me faut ses armes; et ses armes, ce n’est pas seulement de l’or c’est encore un état social, une famille. Je veux tout cela et je l’aurai.
–Mais, monsieur, c’est infâme!
–Oh! je vous en prie, pas de grands mots. A quoi bon nous dire des choses désagréables dont le souvevenir altérerait peut-être nos relations futures?
Elise était écrasée par cette logique inexorable.
D’ailleurs, continua Aubryot, vous aimez sans doute votre père plus que vous-même?
Oh1oui, s’écria la jeune fille du plus profond de son âme.
Eh bien! j’échange votre vie contre la sienne. Vous êtes sa rançon. Je vous le rends et je vous prends. Vous ne pouvez, croyez-moi, lui donner une plus grande preuve de votre tendresse filiale.
Aubryot employait un argument d’une infernale habileté qui devait avoir une influence puissante sur cet esprit si pur et si aimant, en dorant du reflet du martyre le grand sacrifice contre lequel il se débattait en vain.
Et si je n’étais pas libre? objecta-t-elle enfin, toute rougissante de pudeur. Si mon cœur était donné?
Je vous ferai observer, mademoiselle, que je ne vous demande pas encore votre cœur. Pour le moment je me contente de votre main. Le cœur suivra. je l’espère.
Oh! monsieur, que vous êtes cruel! rien ne peut donc vous attendrir?
Rien, hélas! Je ne m’attendris jamais, et jamais je ne reviens sur une résolution. Quant au vicomte, auquel vous venez sans doute de faire allusion, il faudra, mademoiselle, vous armer de courage, il faudra vous-même éloigner ce jeune homme. Je vous estime assez.
Monsieur, fit-elle avec dégoût, épargnez-moi du moins cette insulte.
Aubryot continua:
Je vous estime assez pour ne pas exiger d’autre garantie que votre parole. Et maintenant écoutez-moi une dernière fois. Aussi bien cet entretien est une torture pour vous, je le sens, je le vois, et j’ai hâte d’en finir.
Il tira sa montre.
Il est neuf heures, dit-il; à onze heures, selon toute probabilité, il sera trop tard. Il me faut pour mon opération suprême une demi-heure. C’est donc une heure et demie que vous avez devant vous pour vous décider. Si vous consentez à être ma femme, je vous entourerai, je n’ai pas besoin de vous le dire, de tous les soins et de toutes les attentions qu’une femme honnête peut attendre d’un galant homme. Si vous refusez, je partirai laissant derrière moi un cadavre, celui de votre père.
–Assez, assez! lui cria Elise affolée.
–En outre, j’aurai, avant de partir, un compte à régler avec le beau cousin que je vois rôder là-bas, et, ou je me trompe fort, ou il ne sera jamais votre époux.
C’en était trop. Elise tomba sur ses deux genoux. Il voulut la relever. L’idée seule de subir son contact la mit debout et, se précipitant vers le château, elle ne fit qu’un bond jusqu’à la chambre du comte. A la vue de ce corps inerte dont la vie semblait absente, elle se reprocha comme un crime son indécision et sa lutte. Elle déposa un baiser ardent sur la face congestionnée du moribond et courant vers Aubryot qui rentrait, toujours impassible, avec une énergie sauvage, elle le prit par la main, l’entraîna vers ce lit d’agonie, et là, resplendissant de la sainte exaltation du sacrifice:
Sauvez-le, et je suis à vous. Je vous le jure! s’écria-t-elle en étendant la main.
Aubryot déploya sa trousse. Elise sortit en chancelant.
Il est une opération que pratique parfois de nos jour le médecin de campagne et qui passait alors pour un prodige d’audace. On l’appelle la thoracentèse. Dans la pleurésie, il se produit souvent entre les deux feuillets’ de la membrane qui enveloppe les poumons une accumulation de liquide dont on ne parvient pas toujours à débarrasser le malade, même à l’aide des plus énergiques révulsifs. 11arrive alors que les poumons comprimés ne peuvent plus subir ces alternatives de contraction et de dilatation, qui mettent dans leurs cellules microscopiques l’air en contact avec le sang. La respiration devient incomplète, et le malade meurt par une lente asphyxie. On reconnaît le dépôt au son mat que rendent à son niveau les parois de la poitrine. Percer ces parois à ce niveau, et faire écouler le liquide par un tube de métal, voilà la thoracentèse.
Telle fut l’opération qu’Aubryot exécuta avec autant de dextérité que de succès. En dix minutes au plus, tout était terminé.
Le comte, à demi soulevé sur des oreillers, respira trois ou quatre fois fortement, ouvrit les yeux et appela sa fille.
Aubryot alla ouvrir la porte derrière laquelle se tenait Elise, et il put contempler avant de se retirer le père et la fille dans les bras l’un de l’autre. Mademoiselle de Roquetel riait et pleurait à la fois avec un air égaré. Tout à coup, elle se renversa en arrière en poussant un grand cri. Elle était à bout. Aubryot s’élança pour la prendre dans ses bras. Mais au même instant, Gaston de Roquetel accourait.
Aubryot et lui, séparés par le corps inerte de la pauvre torturée, se jetèrent un regard chargé de haine. Gaston se baissa, prit sa cousine comme il eût fait d’une enfant et l’emporta, tandis qu’Aubryot, le regardant sortir, chargé de son précieux fardeau, murmurait avec amertume:
Jouis de ton reste aujourd’hui; demain est à moi!
Le comte suivait cette scène d’un œil étonné et sans intelligence.
A quelques jours de là, par une tiède matinée, un vieillard appuyé sur le bras d’une jeune fille et suivi à distance d’un laquais chargé d’un pliant, se promenait au soleil, du pas incertain des convalescents. C’étaient M. de Roquetel et Elise. Le malade sortait pour la première fois.
Mon Dieu! qu’il fait bon vivre, disait-il, en aspirant à pleins poumons la brise fortifiante de la mer. Tu ne sais pas, Elise, quand j’étais étendu sans mouvement sur mon lit, pensant à la mort qui arrivait, je ne regrettais ici-bas que toi. Je pensais qu’après moi, tu allais rester orpheline, et je priais Dieu de me laisser encore quelques jours.
Pauvre cher père! dit Elise en le regardant et en serrant contre elle le bras du vieillard.
–Aussi, continua-t-il, je me suis bien promis de prendre mes précautions afin de n’avoir plus désormais à trembler pour toi si un accident semblable m’arrivait.
Laissez cela, mon père, vous êtes guéri, bien guéri. Ne pensons donc plus qu’au bonheur d’être ensemble, après avoir été si près de nous quitter, continua-t-elle, en frémissant au souvenir des angoisses passées.
Non, vois-tu, mon Élise, je suis vieux: cette maladie était un avertissement de Dieu, je l’ai bien compris. C’est si égoïste, un père! J’aurais voulu t’avoir pour moi seul, t’enlever à toute autre tendresse et jouir du bonheur que tu me donnes, bonheur, hélas! dont je me suis trop longtemps privé pour amasser quelques misérables écus de plus.
Il ne tient qu’à vous de m’accaparer tout entière, mon père, vous savez bien que je ne vis que pour vous.
–Les chiffres me semblent stupides; la vue d’un grand-livre me ferait entrer en fureur, et si je ne me disais quelquefois, pour me consoler, que l’or que j’ai gagné te rendra l’avenir facile et heureux, je m’en voudrais d’avoir trafiqué.
Cette allusion à un avenir heureux et facile formait un si cruel contraste avec l’engagement solennel pris par Elise envers Aubryot qu’elle se sentit de nouveau atteinte de toutes les terreurs que le bonheur de voir son père rendu à la santé avait presque effacées de son esprit.
Si nous nous asseyions? dit-elle.
Ils s’installèrent à l’ombre, mais le comte avait conservé de ses habitudes commerciales une suite dans les idées qui l’empêchait d’abandonner un sujet avant de l’avoir épuisé.
Je disais donc, reprit-il, que j’avais eu peur pour toi, et que j’avais senti combien, jusqu’ici, j’avais manqué à tous mes devoirs en ne me préparant pas un successeur dans mes fonctions de défenseur et de soutien.
Elise pâlit; elle comprenait où son père en voulait venir.
–Tu vas me dire, je le sais, que Gaston est là. Mais Gaston n’est que ton cousin. Et, pour une jeune fille seule au monde, la protection d’un cousin, vois-tu, ce n’est pas suffisant.
–Mon bon père, je vous en supplie, n’abordons plus ce triste sujet.
Mais si, mais si. D’abord une précaution ne fait jamais de mal. On ne meurt pas pour avoir fait son testament. Et je veux arranger, dès à présent, ton avenir à mon goût.
Elise était à la torture.
Elise, reprit le comte, que penses-tu de ton cousin?
Ce que je pense, mais. j’en pense tout ce que vous voudrez.
Cela, c’est de la soumission. Mais je ne m’en contente pas. Voyons, penses-tu que Gaston serait un aimable mari?
Oh! pour cela, dit-elle rapidement, je n’y ai jamais songé.
Elle mentait, la pauvre enfant; elle mentait, et il lui fallut un empire prodigieux sur elle-même pour ne pas trahir sa fièvre et son émotion.
–Ah! sournoise! continua le comte retournant avec une horrible bonhomie le fer dans la plaie, tu ne veux pas me faire tes confidences. Attends, attends, je vais t’interroger. Approchez, mademoiselle, et répondez, poursuivit-il avec une gravité comique. Croyez-vous que votre cousin vous aime?
–Je n’en sais rien.
Fort bien. Alors pourquoi, à vingt ans, refuse-t-il la compagnie de cavalerie que mon ami de Chagny lui offre dans son régiment? Pourquoi préfère-t-il la vie de campagne à la belle existence de Versailles? Pourquoi aime-t-il mieux conduire à coups de fouet une douzaine de chiens courant aux trousses d’un cerf au lieu de mener, l’épée haute, cent solides gaillards, bien campés sur leurs chevaux de bataille, contre les ennemis du roi et de la France? J’avoue, sans fatuité, que je n’ai jamais pensé que ce soit à cause de moi, vieux bonhomme, incapable aujourd’hui de le suivre à la chasse, bon tout au plus à lui enseigner la manière de changer, au moyen de combinaisons à moi connues, la verroterie en poudre d’or et les vieux mousquets en quadruples d’Espagne, transformations dont il doit peu se préoccuper. Or, le château n’ayant que deux habitants, et l’un d’eux, qui est moi, étant mis hors de concours, j’ai conclu logiquement qu’il restait pour le second, qui est toi.
Moi, mon père!
Je t’étonne! Après tout, je suis bien vieux pour comprendre les petites manières des jeunes gens; j’ai bien pu me méprendre à ses soupirs, à ses regards levés au ciel, au tremblement de sa voix!…
Elise perdait toute contenance, car, avec sa naïve insistance, son père lui rappelait tous ces riens adorables qui semblent à dix-huit ans la chose la plus importante du monde, qui jettent entre deux âmes jeunes des liens invisibles et dorés et font qu’on s’est compris, qu’on s’est donné l’un à l’autre avant même de s’être dit jamais qu’on s’aimerait.
Les années ont beau fuir; dans certaines existences agitées, les amours ont beau succéder aux amours, ces premières impressions ont creusé dans les cœurs, alors qu’ils étaient vierges, des empreintes indélébiles qui survivent aux ans et aux amours mêmes.
Tel homme qui serait fort embarrassé, s’il lui fallait se rappeler par leurs noms et leurs dates toutes ses conquêtes porte, au fond de l’âme, comme en un sanctuaire, le souvenir d’un simple serrement de main, d’un seul regard mouillé, d’une petite fleur fanée, d’une promenade sans paroles, qui ont marqué sa vie d’un trait ineffaçable.
Le comte continuait:
Voyons, mon Elise, tu ne sais pas, c’est convenu, si Gaston t’aime; mais toi, l’aimes-tu? Sois franche avec moi, au moins.
Elise, on le voit, était destinée à parcourir ce jour-là toutes les stations d’un calvaire. Mais son courage ne l’abandonna pas.
Mon père, répondit-elle, je vais vous parler sérieusement. J’aime Gaston. comme un frère. Je ne songe point à lui comme époux. Je crois que, pour lui comme pour moi, il vaudrait mieux qu’il acceptât la proposition de M. de Chagny, et je me réserve de lui dire ce que j’en pense. Je crois que vous ferez bien d’insister dans le même sens.
Allons, c’est bien, dit avec un peu de brusquerie le comte désappointé. Tu as peut-être raison.
La pauvre enfant, mise à bout de forces par le mensonge héroïque qu’elle venait de commettre, pâle et agitée, donnait des signes visibles de malaise.
Voyons, remets-toi, mon enfant, reprit le comte qui l’observait. Mon Dieu, il semble qu’à mesure que je me rétablis, c’est toi qui deviens malade. Ah! elle va se trouver mal! Heureusement que voilà notre voisin M. Aubryot.
Aubryot venait presque tous les jours au château.
L’effet des dernières paroles du comte fut magique. Elise fut subitement debout et assez forte pour affirmer à son père, presque en riant, qu’elle n’éprouvait aucun malaise. Puis, voyant s’approcher Aubryot, elle lui fit une profonde révérence et s’éloigna.
Je vous prive de la société de mademoiselle votre fille, monsieur le comte, vous devez m’en vouloir.
D’abord, cher voisin, ma fille a sans doute quelque ordre à donner, quelque opération à surveiller, et elle m’aurait quitté alors même que vous ne seriez pas arrivé. C’est donc tout bénéfice pour moi. Et maintenant, ajouta-t-il en se levant, contemplez votre œuvre. C’est la première fois que je sors.
Aubryot, toujours froid et cérémonieux, répondit: .
Je vois avec un plaisir infini, monsieur le comte, que mes soins ont eu tout le succès que j’en espérais
Et je ne saurai jamais comment vous témoigner ma reconnaissance. J’espère que vous ne vous croirez pas tenu à la discrétion envers moi et que vous me traiterez en nabab; ou plutôt fiez-vous en à moi, vous serez content. Vous êtes la seconde personne qui m’ait fait apprécier le bonheur d’être riche. Ma fille est la première, c’est vous dire que vous n’avez pas à rougir du second rang.
Aubryot s’inclina.
Vous savez, monsieur le comte, dit-il, que je ne suis pas médecin. Par conséquent, il ne saurait être question d’honoraires entre nous.
Enfin, il faudra bien que ma gratitude se manifeste d’une façon quelconque.
Oh! monsieur le comte, je vais lui donner libre carrière. Je viens faire près de vous une démarche solennelle.
–Vous m’effrayez. Voyons la démarche.
–Monsieur le comte de Roquetel, dit Aubryot en se levant et en s’inclinant, j’ai l’honneur de vous demander la main de mademoiselle Élise de Roquetel, votre fille.
Le comte fit un soubresaut. Aubryot s’y attendait et, sans lui laisser le temps de répliquer, il reprit:
Je sais que de prime abord ma demande va vous paraître exorbitante, absurde.
Je l’avoue, fit le comte, car en somme vous ne m’avez rendu que la vie et vous me demandez ma fille.
C’est vrai. J’ai bien risqué ma tête, car n’étant pas médecin, et tentant sur vous une opération inusitée, si je vous avais… manqué, on eût pu me traiter en simple meurtrier. Mais j’admets avec vous que ce n’est là qu’un détail et que ce que je vous demande est au-dessus du service que je vous ai rendu. Cependant raisonnons un peu, s’il vous plaît. Vous ne pouvez avoir que deux motifs de me refuser: ma condition irrégulière et les penchants de mademoiselle votre fille, n’est-ce pas?
–C’est exact, dit le comte.
–Eh bien, je vais vous démontrer ce que valent ces deux objections.
Je serais curieux de savoir comment vous allez vous y prendre.
Votre curiosité va être satisfaite.
Aubryot tira de sa poche un petit étui de velours grenat, avec coins et fermoir d’or, et l’ouvrit. Il ne contenait qu’un papier jaune et usé aux plis, qu’il étendit sur son chapeau et qu’il présenta au comte. Celui-ci lut, tracé d’une écriture large et ferme, le singulier engagement que voici:
«A présentation, il sera fait droit soit par moi, soit par mes descendants, à toute demande du porteur qui ne sera point contraire à l’honneur ou au service du Roy.
«PHILIPPE D’ORLÉANS.
«Paris, 15juillet1719.»
Comment une pièce aussi étrange se trouve-telle entre mes mains, dit Aubryot, c’est fort simple à expliquer. Mon père adoptif, le prieur Salvator, rendit dans sa jeunesse je ne sais quel service intime au Régent, lui demanda et en obtint cette sorte de lettre de change. Lorsqu’il en eut besoin pour lui, le fils du Régent était retiré du monde et n’avait conservé aucune relation avec la Cour. Il me légua ce singulier effet commercial. Je le pris à titre de curiosité. Aujourd’hui, je compte m’en servir pour obtenir un titre et un nom. Voilà la première objection détruite, n’est-ce pas?
Je l’admets à la rigueur, reprit le comte qui s e hâta d’ajouter: Mais la seconde objection sera peut-être plus difficile à combattre, à moins toutefois que vous n’ayez quelque talisman nouveau à votre service
Vous allez voir, monsieur le comte. Voici mademoiselle de Roquetel qui vient de notre côté. Elle répondra pour moi. Je vais me tenir à l’écart pendant que vous l’interrogerez.
M. de Roquetel, qui marchait de surprise en surprise, ne put rien objecter contre cette façon de procéder et Aubryot, comme pour finir une conversation commencée, reprit de façon à être entendu d’Élise:
Je suis heureux, monsieur le comte, de vous voir en si parfaite santé. D’ailleurs, il n’en pouvait être autrement. J’avais promis votre salut à mademoiselle, et je ne manque jamais à ma parole.
Élise avait compris et releva la tête comme pour répondre qu’elle n’avait pas non plus l’habitude de faire bon marché de sa parole.
Pour plus de sécurité, Aubryot, qui ne voulait rien laisser au hasard, s’inclina vers elle et dit:
Souvenez-vous.
Puis il fit quelques pas à l’écart, afin de laisser le père et la fille en tête-à-tête.
Mon enfant, figure-toi, s’écria le comte, que M. Aubryot me demande ta main. Qu’en dis-tu? Es-tu en état de répondre? Désires-tu un délai pour réfléchir?
La sublime jeune fille avait pris sa résolution. Son serment s’imposait à elle: il fallait le tenir. Elle s’était vendue pour racheter la vie de son père: il fallait se livrer. Rassemblant ses forces pour ne pas trahir ses angoisses, elle répondit simplement:
Mon père, vous pouvez accorder ma main à M. Aubryot.
Le comte la contempla quelques instants avec un étonnement qui n’était pas exempt de tristesse. Elle soutint, calme en apparence, ce regard anxieux.
–C’est bien, dit-il, jevais transmettre cette réponse à ton futur époux.
Pendant que le comte rejoignait Aubryot au détour d’une allée, Elise s’enfonçait dans les taillis, cessant de contenir ses sanglots.
Hélas! c’était son rêve qu’elle pleurait, c’était l’immolation de son amour, c’était sa vie brisée, son cœur flétri, ses espérances détruites. Elle aimait Gaston de toute son âme.
Lorsqu’elle le vit pour la première fois, trois ans auparavant, arrivant au château, l’aubépine en fleur jonchait les haies, les oiseaux chantaient dans les branches, les nids se bâtissaient, l’amour était partout. Les deux enfants s’étaient regardés un instant en rougissant; puis le beau cavalier qui venait, encore en deuil de son père, vivre avec le comte et Elise, avait en quelques jours conquis ces deux cœurs. Le comte l’aima bientôt comme il eût aimé un fils. Elise le considéra d’abord comme un frère, puis s’habitua peu à peu à lui donner, dans ses rêves d’avenir, un nom plus doux et une place plus intime.
Ils ne s’étaient jamais avoué les tendres sentiments qu’ils nourrissaient l’un pour l’autre. Ce n’était point nécessaire. A quoi auraient donc servi ces bonnes promenades faites les yeux baissés, sans mot dire, sans oser même se prendre par la main? Et ces longs silences pendant lesquels ils écoutaient avec délices chanter dans les blés le grillon ivre de chaleur, tandis qu’au fond de ces deux âmes chantait aussi l’amour qui s’éveillait! Et ces lectures sur un banc, au fond des allées!
Et puis, vers le soir, quand ils rentraient, quand les métayers, conduisant leurs grands bœufs, saluaient avec respect, alors, si par hasard Elise et Gaston apercevaient un pauvre sur le bord du chemin, ils s’empressaient de lui faire l’aumône; et quelle joie, quand les deux pièces en se rencontrant au fond du chapeau tendu faisaient se toucher les deux mains qui les donnaient! Tout cela, c’était le trésor de leurs souvenirs qu’ils enterraient au plus profond de leur être.
Mais, était-ce de cela qu’il s’agissait, quand Elise se préoccupait surtout de trouver le moyen d’accomplir son sacrifice sans même en laisser soupçonner l’héroïsme à celui qu’elle aimait? Dans son désespoir, elle en était réduite à bénir une circonstance qui avait éloigné pour quelques jours Gaston du château. Les intérêts du comte l’avaient appelé à Brest et l’y retenaient. Il fallait avant tout prolonger et même rendre définitif, autant que possible, cet éloignement. Au point où en étaient les choses, après le consentement solennel qu’elle venait de donner à son mariage avec Aubryot, elle ne pouvait supporter l’idée de voir en face l’un de l’autre son fiancé et son cousin. L’amour et la loyauté lui commandaient d’empêcher une rencontre qui eût été fatale à l’un des deux.
Elle écrivit alors au vicomte la lettre que voici:
«Mon cousin,
«Mon père et moi, nous sommes d’avis que vous devez mettre à profit la bonne volonté de M. de Chagny et accepter la compagnie qu’il vous offre dans son régiment. Le comte de Roquetel a le plus vif désir de vous voir embrasser la carrière qu’a parcourue votre père. Quant à votre amie, qui n’a rien oublié, elle ne peut que s’associer à ce désir et à ces nobles souvenirs.
«Cette lettre vous sera remise par un serviteur de la famille, dont mon père vous prie d’agréer les services et qu’il charge de ses instructions. Ne soyez point surpris s’il vous engage à vous rendre directetement de Brest à Paris, et comptez, quoi qu’il arrive, sur l’affection de celui qui remplace ici-bas votre père et sur les sentiments de sa fille,
«ÉLISE DE ROQUETEL.»
L’immolation était accomplie. Elise se hâta de rejoindre son père et Aubryot qu’une plus longue absence aurait surpris.
Le comte l’attendait.
Mon enfant, lui dit-il à demi-voix, il me semble que tu as pleuré. Si ce mariage ne te convient pas, tu n’as qu’à parler, je l’empêcherai, et, s’il faut te l’avouer, je ne serai point mécontent.
Elise fit un signe négatif. Aubryot qui dînait ce jour-là au château, accourait pour lui offrir la main et la conduire à table.
Le même soir, l’époque du mariage fut fixée à un mois de là. Aubryot, avant de se retirer, s’avança pour donner un baiser à sa fiancée.
Elise se sentit défaillir au contact de ses deux lèvres froides. Néanmoins, elle s’arma de courage, et son père qui l’observait ne devina rien. Elle était résolue à ne jamais lui laisser soupçonner ses tortures et son désespoir.
Le lendemain, Aubryot était sur la route de Paris. Le talisman signé Philippe d’Orléans, qu’il avait montré au comte de Roquetel, ne lui inspirait en principe qu’une médiocre confiance. Il ne professait pas d’assez nobles sentiments pour comprendre la solidarité qui lie entre elles les générations d’une grande race et qui rend sacrés pour les fils les charges comme les droits d’un illustre héritage. Aussi fut-il agréablement surpris de l’empressement avec lequel fut acquittée par M. le duc d’Orléans la dette contractée par le Régent. Au bout de quelques jours, Aubryot revenait de Paris porteur de lettres patentes, l’autorisant à prendre le titre et les armes de son futur beau-père à la mort de ce dernier.
Il était arrivé à ses fins. L’enfant abandonné allait avoir une famille, le déshérité allait devenir un des rois du monde. Sa victoire, d’ailleurs, ne l’éblouit point, et il eut l’art d’affecter un désintéressement qui trompa le comte.
D’ailleurs, il n’est cœur si pervers et si méchant, qui, sous sa fange, ne conserve quelque trace de la divine empreinte de Celui qui le pétrit de ses mains. A la veille de son infernale victoire, Aubryot sentait grandir dans son âme, sinon la pitié, du moins une certaine admiration pour la créature adorable qui se sacrifiait avec tant de courage; car elle se sacrifiait, il le savait, et comprenait qu’en lui donnant sa main, elle réservait son cœur à un autre.
Le grand jour arriva.
Elise plus blanche que ses voiles blancs, ayant encore sur les joues quelques larmes plus précieuses mille fois que les diamants dont elle avait dûse parer, prit en tremblant la main que lui tendait Aubryot pour la conduire à l’autel. Elle avait demandé comme une faveur à son père que tout se passât à huis clos, et le comte, qui avait rêvé pour le mariage de sa fille des fêtes splendides, s’était résigné.;
Ils furent unis dans la chapelle du château par le; curé du village. Le digne prêtre à la vue de l’époux entièrement vêtu de velours noir éprouva un subit effroi. Il compara la scène qui se passait sous ses yeux à un tableau devant lequel il avait souvent médité et qui représentait l’Archange rebelle entraînant aux enfers une âme toute blanche qui se débattait dans ses griffes.
Le soir un banquet devait réunir sous les arbres de l’avenue les paysans de Roquetel. Mais au moment où Aubryot parut sur le perron avec sa femme et son beau-père, au moment où les villageois endimanchés se préparaient à faire retentir les airs de leurs acclamations en l’honneur des nouveaux époux, une trombe, mêlée de grêle, de tonnerre et d’écalris, dispersa les invités, noya les mets incachevés et fit manquer les danses projetées. Les paysans se retirèrent tristement, plaignant le sort de leur jeune maîtresse, et plus d’un se signa sous son chapeau, en passant devant Aubryot.
Quand les trois habitants du château furent réunis dans le grand salon, le comte, d’une voix altérée par l’émotion, fit aux deux époux un commentaire touchant de ce que leur avait dit le prêtre, le matin. Il eut des accents d’une tendresse infinie pour recommander à Aubryot son enfant, sa seule joie, sa seule raison d’être ici-bas. Aubryot l’écouta avec une respectueuse déférence ; puis les mariés passèrent dans leurs appartements. Le compte avait fait décorer et meubler à leur intention toute une aile de l’immense château.
Arrivés sur le seuil de la chambre nuptiale, au moment où Elise jetait sur ses femmes qui l’y attendaient un regard de victime, Aubryot la retint un instant et luit dit à demi-voix :
— Madame, ici commence votre domaine. je n’aurai pas l’indélicatesse d’en franchir le seuil tant qu’une affection, que j’apelle de tous mes vœux, n’aura pas succédé dans votre cœur à la résignation. Jusque-là, permettez-moi de n’être que votre ami. Je serais heureux si cette réserve, en vous donnant une idée des sacrifices auxquels je suis prêt, pouvait vous prouver que je désire sincèrement me faire pardonner la façon dont je vous ai épousée.
Élise le regarda stupéfaite. Cette délicatesse l’étonna. Elle lui eût volontiers crié merci du fond du cœur; elle n’osa, dans la crainte de l’offenser par l’explosion même de sa gratitude; elle fit un grand salut et disparut derrière les portières de sa chambre qui retombèrent sur elle.
IV
L’AUBERGE DU GRAND SAINT NICOLAS
Table des matières
Le lieutenant Gaston de Roquetel venait de rentrer en son logis, A l’Eperon d’Argent, rue Saint-Antoine, à Paris, couvert de boue et de neige, fatigué par une matinée de manœuvres.
Parbleu, se disait-il en déposant son uniforme et en se disposant à faire honneur à un plantureux déjeuner servi sur un guéridon au coin de la cheminée de sa chambre, je fais là un absurde métier. Plus j’y pense, et plus je me persuade que j’ai été fou d’obéir aveuglément aux volontés de mon oncle et aux désirs incompréhensibles de mon adorable cousine. Je n’ai pas d’ambition; je pourrais vivre bien tranquille entre ces deux êtres chéris et voilà tantôt trois mois que je me morfonds loin d’eux, sans autre distraction que d’insipides et pénibles exercices.
Pendant ce monologue, le lieutenant s’était enveloppé d’une chaude robe de chambre. Il s’installa commodément et commença son repas, tout en continuant ses réflexions à haute voix.
–Comprend-on la sévérité de ce colonel de Chagny qui me refuse huit jours de congé pour aller là-bas montrer mon uniforme? Et Élise qui depuis ces trois mois, trois siècles, m’écrit en tout deux billets d’un laconisme effrayant!
Il se leva soudain pour consulter un calendrier.
–Nous sommes au14décembre, lit-il. Demain j’aurai l’explication de tout ceci. Demain, mon brave Nicou sera de retour. Tâchons de prendre patience jusque-là.
A ce moment le pavé de la cour de l’auberge résonna sous les fers d’un cheval.
Le vicomte regarda.
–Déjà! se dit-il, saisi par une soudaine anxiété.
Il venait de reconnaître son serviteur descendant de cheval avec les mouvements pénibles du cavalier qui a fourni une longue traite. Quelques secondes plus tard, Nicou se présentait devant son maître.
C’était un spécimen fort remarquable de la race bretonne. Figurez-vous, sur un petit corps trapu et ramassé, une grosse tête avec un front carré, des yeux écartés, une grande bouche, de grandes oreilles, un menton proéminent, le tout enveloppé d’une peau bistrée.
Il s’avança d’un air assez gauche et embarrassé et s’arrêta devant le vicomte, les yeux baissés, tournant dans ses mains son tricorne militaire, car, il est bon de le dire, le vicomte avait incorporé dans sa compagnie le serviteur que sa cousine lui avait envoyé porteur de la missive que l’on sait.
Eh bien! mon garçon, dit le jeune homme, j’espère que voilà un zèle qui va me coûter cher, à une livre par heure d’avance sur le temps fixé pour ton voyage. Voyons, raconte-moi ce que tu as fait. Comment va-t-on à Roquetel?
Très-bien, monsieur le vicomte, répondit Nicou.
Alors, donne-moi vite les lettres dont tu es chargé pour moi.
–Je n’ai rien à vous remettre.
–Comment! rien?
Rien!
–Tu ne les a donc pas vus?
–Si fait. Je les ai vus tous les trois.
.–Qui! tous les trois?
–Eh bien! M. le comte, mademoiselle et l’autre.
Quel autre? Je te trouble peut-être en t’interrogeant. Je te laisse parler; mais dépêche-toi.
Eh bien! voici la chose, fit Nicou, qui sembla prendre son courage à pleines mains, mademoiselle n’est plus mademoiselle: elle est mariée.
Mariée, Elise? Tu es fou!
Mais non, monsieur. Ecoutez: je suis arrivé à Roquetel un soir. Sans prendre le temps de dire un mot aux amis, je leur ai laissé mon cheval et j’ai gravi le perron. Je m’imaginais qu’on allait me faire fête au salon. Eh bien, pas du tout, M. le comte ne parut pas étonné de me voir; mais mademoiselle Elise devint toute pâle. Alors le comte, s’adressant à un personnage qui lisait au coin du feu, lui dit: «Mon gendre, voyez donc, on dirait que votre femme va se trouver mal.» Le personnage se leva d’un bond, me regarda d’abord d’un air soupçonneux et prit le bras de mademoiselle Elise qui se redressa tout à coup. Alors moi je compris que j’avais eu tort d’entrer si brusquement et je me rendis à l’office. M. le comte y vint derrière moi. Nicou, me dit-il, c’est mon neveu qui t’envoie ici. Pourquoi? Parce qu’il est inquiet de votre silence. Il m’envoie ici pour obtenir des nouvelles que vous lui refusez, et aussi pour savoir si mademoiselle Elise l’aime toujours.
Jamais je n’ai vu homme aussi étonné que M. le comte en m’entendant. Mais, mon ami, dit-il, le vicomte sait bien que sa cousine est mariée depuis deux mois. D’ailleurs tu n’es peut-être pas toi-même au courant. Tu dois avoir des lettres pour nous?
Je lui donnai alors les papiers dont j’étais chargé. Il les prit, les lut, parut stupéfait et indigné, puis courut au salon. Alors, il y eut une scène terrible. On entendait le comte qui criait: Misérable! intercepter mes lettres! L’autre répondait: Il le fallait monsieur. Et les explications continuaient. Comme pour tout vous dire je voulais tout savoir, j’allai à travers les couloirs jusqu’à la porte du salon et j’entendis, au milieu de la dispute des deux hommes, mademoiselle Elise qui sanglotait.
Alors je suis revenu à l’office où l’on m’a raconté que mademoiselle avait épousé depuis deux mois un grand savant qui avait guéri son père et qu’elle paraissait bien malheureuse.
Le même soir, pensant que ce qui pressait c’était non pas d’attendre une réponse à vos lettres, mais de vous faire connaître la vérité, je repartis sans dire gare, et me voilà.
Tandis que le fidèle Breton racontait ainsi sa trist odyssée, son maître était resté muet, l’œil fixé devant soi. On eût dit qu’il n’écoutait pas, et pourtant, il n’avait pas perdu un mot du récit de son serviteur. Ses yeux étaient restés secs, mais il avait le cœur déchiré,
— Il y a là, dit-il enfin, quelque mystère horrible. Je dois l’éclaircir sans perdre une minute.
Il prit une plume et écrivit:
«Monsieur de Chagny,
«Je quitte Paris pour quelques jours. Il le faut. Les motifs qui m’y forcent sont tellement graves que-si nous étions devant l’ennemi, je déserterais peut-être. Lorsqu’à mon retour je vous aurai fait connaître la vérité, vous m’approuverez.
«VICOMTE DE ROQUETEL,»
–Qu’on porte cette lettre, dit-il à Nicou. Fais seller imon cheval. Je pars.
— Eh bien, et moi? demanda Nicou.
— Tu dois être hors d’état de me suivre, va te reposer.
— Ai-je offensé mon maître?
— Non, certes, mon ami.
— Pourquoi donc refuser mes services?
— C’est qu’il y aura peut-être une catastrophe au bout de ma route.
— Raison de plus pour que j’accompagne monsieur le vicomte. Je suis prêt à retourner jusqu’à Roquetel, s’il le faut.
— C’est là, en effet, que nous allons, dit d’un air sombre le vicomte qui, en s’équipant, chargeait avec soin deux pistolets d’arçon et ceignait son épée.
Quelques heures plus tard, le maître et le valet quittaient Paris par la route de Bretagne.
En sortant de Paris le vicomte avait l’intention de confier ses chevaux, dès qu’ils seraient épuisés, à un aubergiste quelconque et de faire d’une seule traite, sur des chevaux de poste, la route de Paris à Brest. Les foudroyantes nouvelles apportées par Nicou et l’écroulement subit de tous ses rêves d’avenir ne lui avaient pas laissé le sang-froid nécessaire pour tracer son plan de conduite. Aussi le début du voyage s’accomplit-il avec une rapidité extrême.
La terre était couverte de neige et les chemins déserts. La solitude et le froid eurent pour effet de calmer peu à peu les orages qui grondaient dans le cœur de Gaston. Il recouvra assez de sang-froid et de calme pour réfléchir et regarder en face les périls au-devant desquels il courait.
Qu’Élise l’eût oublié pour se donner à un autre, après les tacites aveux qu’ils s’étaient faits et qui pour lui avaient toute la valeur des serments les plus solennels, cela lui semblait impossible. Que le comte eût forcé la volonté de sa fille pour faire son gendre d’un homme sans famille, sans fortune, cela lui semblait invraisemblable. Il fallait donc admettre quelque fatalité devant laquelle tous deux avaient dû plier, quelque trame odieuse qui les enveloppait encore. Dans cette hypothèse, il devenait leur seul défenseur. Ce n’était plus des comptes qu’il allait leur demander, c’était aide et assistance qu’il allait leur porter.
La prudence est fille des responsabilités comprises, et le vicomte se jura d’être prudent et de sacrifier, s’il le fallait, la rapidité de sa course à la nécessité d’arriver armé d’informations précises. Il résolut de voyager à petites journées, et d’arriver à Roquetel, non comme un amant oublié, trahi, désespéré et brûlant de se venger, mais comme un parent qui vient passer quelques jours dans sa famille. Nicou ne désapprouva point ce nouveau mode de voyage que lui faisaient apprécierses fatigues passées.
Le soir du premier jour, le vicomte et Nicou arrivèrent à Saint-Georges, près de Dreux, et allèrent loger à l’auberge du Grand-Saint-Nicolas, dont le maître cumulait, ainsi qu’un grand nombre de ses confrères, le métier d’hôtelier et les fonctions de maître de poste.
Installé dans la plus belle chambre de l’hôtel, le vicomte achevait le repas qu’il s’était fait servir, lorsque l’hôtelier se rendit près de lui.
Je viens, dit-il, monsieur, vous faire part du grand embarras dans lequel je suis. Il y a là un piqueur qui m’annonce l’arrivée prochaine d’une berline dont les propriétaires désirent passer la nuit chez moi.
En quoi cela peut-il m’intéresser? demanda distraitement le vicomte.
Voilà! c’est que vous occupez ma meilleure chambre et j’en ai besoin.
–Cela m’est fort égal, en vérité. Je suis arrivé le premier, n’est-ce pas? Que les autres s’arrangent.
C’est qu’il y a dans la berline un vieux gentilhomme malade, qui paraît ne pas pouvoir continuer sa route. Alors j’ai pensé.
Ceci est différent. Où va-t-on me loger? dit le vicomte en se levant.
Ici, tout près, dans une chambre également fort belle, répondit l’hôtelier, enchanté de la condescendance du jeune officier. Si monsieur veut prendre la peine de me suivre.
Au même instant, Nicou se précipitait dans la chambre.
–Alerte! cria-t-il; votre voyage est terminé, monsieur le vicomte.
Comment, que veux-tu dire?
Je veux dire que dans une demi-heure M. le comte, mademoiselle Élise, pardon madame Élise, et… l’autre seront ici. Je viens de causer avec le piqueur. C’est un nouveau, il ne me connaît pas. Moi, j’ai vu à sa livrée qu’il venait de Roquetel. Ils vont tous à Paris. Mais M. le comte est tombé malade presque en sortant du château. Il est obligé de s’arrêter ici.
Le vicomte prit sur-le-champ son parti.
–Brave homme, dit-il, en arrêtant par le bras l’hôtelier impatient de procéder à ses préparatifs, écoute-moi bien. Veux-tu me rendre un service et gagner vingt-cinq louis?
–Que faut-il faire?
–Me donner quelque part, le plus près possible, une chambre où je ne sois pas dérangé, cacher mon domestique et mes deux chevaux et surtout déclarer à ceux3 qui vont venir que ton auberge est complètement inhabitée.
Ce n’est pas difficile, répliqua l’autre aussitôt. Vous voyez bien cette porte condamnée, à la tête du lit? Eh bien, elle donne sur un cabinet noir; de l’autre côté de ce cabinet il y a une chambre dans laquelle personne n’a mis les pieds depuis cinq ans. C’est là, continua-t-il, avec une douleur quelque peu comique, c’est là qu’est morte ma pauvre femme. Personne n’y est entré depuis, et je m’étais bien promis que jamais personne n’y pénétrerait. Mais, pour vingt-cinq louis, vous comprenez, je suis sûr que la chère créature qui est là-haut ne m’en voudra pas. Elle était si intéressée, si économe, si.
L’hôtelier s’interrompit pour conduire le vicomte dans la chambre qu’avait occupée la vertueuse compagne dont le souvenir lui inspirait ces litanies. C’était une véritable chambre de maîtresse de maison avec fenêtres sur la rue et fenêtres sur la cour de l’auberge.
Le vicomte y était depuis peu, quand les grelots des chevaux de poste et le roulement de la berline sur les pavés pointus lui annoncèrent l’arrivée de ceux qu’il attendait. Il se posta derrière les jalousies baissées.
La voiture entra dans la cour de l’hôtellerie, dont les portes furent refermées aussitôt. Bélial, qui occupait le siège avec Joseph-Marie, sauta à terre pour ouvrir la portière et déplier le marchepied. Aubryot sortit le premier de la berline. Gaston s’étonna presque de la violence des sensations que lui faisait éprouver la vue de ce misérable qui offrait devant lui la main à Elise, avec la galanterie quelque peu indolente d’un mari bien élevé.
–Pauvre Elise, comme elle a dû souffrir! murmura Gaston, en contemplant sa cousine. Ah! si elle m’a oublié, je suis trop vengé!
Aubryot et Bélial, unissant leurs efforts, firent descendre le comte qui se soutenait à peine et que l’Indou emporta entre ses bras, comme il eût fait d’un enfant, jusqu’à la chambre qui lui était destinée et que le vicomte venait d’abandonner.
L’hôtelier, qui pour recevoir des voyageurs de cette importance avait mis sur pied tout son personnel, eut tout lieu d’être désappointé, car Aubryot et Elise suivirent le comte, que Bélial venait de déposer sur son lit, et déclarèrent que leur domestique transmettrait leurs ordres.
Elise était inquiète et agitée. Aubryot, nerveux et impatient. Le comte, couché, et qui semblait n’éprouver qu’une extrême lassitude, les observait tous deux et cherchait à deviner leurs pensées.
Il est nécessaire d’expliquer pourquoi ces trois personnages avaient entrepris ce voyage, que les rigueurs de la température rendaient particulièrement pénible.
Aubryot, marié depuis près de trois mois, n’était pas homme à différer plus longtemps l’exécution complète du programme qu’il s’était tracé, et dont son union avec Élise n’étaitque le prologue. Il avait donc fait connaître à sa nouvelle famille son dessein bien arrêté de quitter, au moins pour la durée de l’hiver, le château de Roquetel, et d’aller s’établir à Paris. Sa femme, dont l’héroïque sacrifice semblait avoir épuisé l’énergie et brisé la volonté, n’avait élevé aucune objection. Quant au comte, il était hors d’état de résister. Il semblait, depuis quelque temps, avoir perdu toute énergie et toute volonté.
Un doute le tuait lentement. Il se demandait si en obéissant à sa fille, si, en consentant à lui donner Aubryot pour mari, il n’avait pas fait le malheur de la chère enfant. Sans être d’une perspicacité bien grande, il soupçonnait l’horrible mystère. Quelquefois, caché derrière les rideaux de ses fenêtres, il épiait les promenades d’Elise dans le parc de Roquetel. Ne se sachant pas surveillée, celle-ci laissait paraître, dans sa démarche et ses gestes, un accablement, une tristesse qui faisaient monter de grosses larmes dans les yeux du vieillard. Il courait à elle et ne trouvait que ces mots à lui dire:
Tu n’es point malheureuse, au moins?
Elise aussitôt s’efforçait de le convaincre qu’elle n’avait rien à souhaiter et affectait même une gaieté exagérée jusqu’à ce que, le soir venu, elle pût pleurer sans témoin.
Le père, toujours soupçonneux, surveillait aussi les relations des époux en sa présence. Mais ils n’échangeaient devant lui que des phrases banales, cérémonieuses, et le comte pensait que son gendre était par trop scrupuleux observateur de l’étiquette, eu égard surtout à son passé. Aussi ne protesta-t-il point contre le projet d’un voyage à Paris. Il espérait qu’Elise trouverait dans la capitale les distractions et les plaisirs qui séduisent d’ordinaire les jeunes femmes, et, quoique malade, il avait appuyé plutôt que combattu les plans d’Aubryot.
Le voyage commençait donc sous de bien tristes auspices. Mais ce fut bien autre chose quand le comte de Roquetel, dont la santé déjà altérée ne pouvait supporter les fatigues de la route, ressentit plus cruellement les symptômes d’un mal qu’elles avaient subitement aggravé.
Elise émit l’avis de retourner à Roquetel. Aubryot répondit par un refus. Force fut à Elise de continuer ce voyage douloureux, durant lequel elle constata que son père s’affaiblissait d’heure en heure. C’est ainsi qu’ils arrivèrent à l’auberge de Saint-Georges. Le comte de Roquetel avait déjà l’apparence d’un moribond, et ce fut les larmes aux yeux qu’Elise aida ses gens à mettre son père au lit.
Aubryot contemplait froidement cette scène; tout à coup il fit mine de s’éloigner, mais Elise l’arrêta:
Monsieur, lui dit-elle, avant de vous retirer, veuillez m’accorder quelques minutes d’entretien.
Volontiers, madame.
Il la conduisit dans la chambre qui lui était préparée.
Monsieur, reprit-elle, quand ils y furent enfermés, pardonnez-moi, mais il m’a semblé que vous étiez distrait tout à l’heure auprès de mon père. Son état m’inquiète.
Vous avez tort, croyez-moi, répondit-il avec impatience.
C’est que, voyez-vous, je suis assaillie de tristes pressentiments. Or, vous savez qu’entre nous, il y a un pacte, et qu’en retour de ma main vous m’avez promis de me rendre mon père. Si maintenant, je le perdais vous auriez manqué à votre parole.
Cette insistance d’Elise et la franchise naïve qu’elle mettait à lui rappeler qu’elle voyait en lui non un époux, mais une sorte de médecin causèrent un vif dépit à Aubryot. Ce fut d’une voix altérée par la colère qu’il lui répondit:
En vérité, madame, trouvez-vous de bon goût de me rappeler à chaque instant à quelle circonstance je dois le bonheur d’être votre mari? Si vous croyez me flatter par ce souvenir, vous me permettrez de vous dire que vous vous trompez.
–Oh! monsieur, dit Elise, je ne songe ni à vous flatter, ni à vous humilier. Seulement, j’ai pour pour mon père et je vous remets en mémoire nos conventions. Voilà tout.
–Nos conventions! reprit Aubryot, qui marchait à grands pas; nos conventions! Au fait, c’est vrai. Mais avouez que le mot est d’une admirable froideur et qu’entre époux, même en admettant que nous soyons aussi peu époux que l’a permis mon imprudente délicatesse, il n’est guère bien placé.
Je ne sais, monsieur, ce que vous voulez dire.
Ce que je veux dire, le voici: Depuis que nous sommes unis, et malgré tous les soins que j’ai pris de vous, vous affectez les allures d’une véritable infortune; on dirait à vous voir que vous considérez votre existence comme brisée. Vous semblez à chaque instant étouffer des sanglots. Vous avez des attitudes éplorées dont vous ne parvenez à vous défaire que difficilement. En un mot, vous paraissez vous repentir de ce que vous avez fait.
Me repentir, moi, jamais! Si c’était à recommencer, si vous étiez devant moi, comme il y a trois mois, me disant: Soyez ma femme et je vous rends votre père, je vous répondrais ce que je vous répondis alors.
Cela fait honneur à votre piété filiale, mais cela ne me suffit pas, à moi. Je suis plus exigeant ou du moins je commence à l’être.
Monsieur, dit Elise avec une résolution extraordinaire, vous avez voulu ma main, je vous l’ai donnée parce qu’elle était à moi et parce que je me sentais assez de force pour ne trahir aucun des devoirs que je m’imposais, mais si vous m’aviez demandé.
N’achevez pas, dit Aubryot. Si je vous avais demandé votre cœur, vous m’auriez dit qu’il ne vous appartenait plus. Eh! je le sais bien. Vous me l’avez presque avoué, et je l’avais d’ailleurs deviné. Votre cœur est à un autre. C’est à lui que vous pensez quand vous marchez penchée et triste dansles allées du parc; pour lui vos rêveries, pour lui vos soupirs, pour lui ces pleurs que vous versez seule la nuit et ces sanglots que j’ai entendus. Car pas un de vos gestes, pas une seconde de votre existence, et j’ose le dire, pas une de vos pensées ne m’échappent. Je n’ai pas encore cherché à le rejoindre, celui que vous aimez, parce qu’il s’est tenu jusqu’ici dans un éloignement tout à fait prudent. Mais, je vous le jure, madame, et faites votre profit de ce serment, le jour où il me tombera sous la main sera pour lui le dernier qu’il passera ici-bas, et s’il m’arrive ensuite d’être assez faible pour descendre jusqu’à la jalousie, je ne pourrai plus être jaloux que d’un trépassé.
Puis, voyant qu’elle allait défaillir, Aubryot se calma soudain, et d’un ton plus doux:
Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, dit-il; je vais préparer de quoi remettre votre père sur pied demain malin.
Au moment où ils allaient se séparer, ils entendirent un bruit de pas qui s’éloignait et celui d’une porte qui se fermait.
Aubryot ne fit qu’un bond jusqu’à la porte. Il regarda. Le couloir qui desservait les chambres était vide.
J’aurai mal entendu, murmura-t-il en rentrant. Il n’y a personne. Allons, c’est convenu. Le pacte tient toujours, poursuivit-il avec un sourire.
Et il la laissa plus rassurée.
Le comte avait tout entendu.
Quand il avait vu sa fille et son gendre se retirer, quand Elise avait prié Aubryot de passer chez elle, une invincible curiosité l’avait poussé à connaître ce qu’ils allaient se dire. Il obéissait non-seulement à l’envie de tout malade de découvrir ce que pense de son état celui qui le soigne; mais il lui semblait aussi qu’en surprenant la conversation des deux époux il saurait enfin à quoi s’en tenir sur les causes de la tristesse continuelle de sa fille.
Il avait donc rejeté ses couvertures et, brûlant de fièvre, il s’était dirigé en chancelant jusqu’à la porte de l’appartement de celle-ci. Là, appuyé contre le chambranle, il avait écouté avidement et s’était enfui seulement aux derniers mots de la conversation qui vient d’être rapportée.
Hélas! le vieillard en savait plus qu’il n’en aurait voulu apprendre! Un voile épais s’était tout à coup déchiré devant ses yeux. Il s’expliquait maintenant pourquoi Elise était triste, pourquoi elle pleurait parfois. Elle s’était sacrifiée et sacrifiée pour lui. Il se rappela en un instant le bonheur dont il avait joui seul avec elle à Roquetel, ses caresses, ses mignardises de jeune fille, puis l’arrivée de Gaston, leurs longs entretiens le soir sous les grands arbres, alors que tous trois il se promettaient de ne se jamais quitter et de vivre heureux et tranquilles, ignorants et ignorés, oubliant etoubliés, dans leur coin délicieux de la Bretagne.
Puis, il réfléchit qu’un jour Aubryot était venu et avait emporté tous ses rêves dans les plis de son manteau; il lui avait rendu la santé à lui, c’est vrai, mais à quel prix! En brisant deux jeunes existences pleines d’avenir et d’espérance, pour lui conserver les lambeaux de vie que la vieillesse dispute à la tombe.
Il en était là de ses réflexions quand Aubryot entra et le trouva singulièrement agité. Les symptômes s’étaient aggravés, la fièvre avait empiré. Ce n’était plus une simple indisposition, mais une affection aiguë. Aubryot comprit qu’il n’y avait pas de temps à perdre et courut préparer un de ces remèdes énergiques dont il possédait le secret. Il rentra bientôt dans la chambre du malade et déposa à côté de son lit, sur un guéridon, un flacon contenant le spécifique, puis il sortit en disant gracieusement au comte qu’il allait lui envoyer sa fille pour lui faire prendre cette potion.
A peine avait-il tourné les talons que le vieillard se leva précipitamment et vida jusqu’à la dernière goutte dans le foyer le remède composé par son gendre; puis il courut s’étendre dans son lit. Quand Elise vint, il lui dit en souriant qu’il ne l’avait pas attendue pour boire, tant il était pressé de revenir à la santé. Il ajouta qu’il était déjà mieux, qu’il allait dormir, et que son gendre était un grand savant.
Elise le quitta rassurée et confiante, sans s’apercevoir que dans le baiser qu’il lui donna, il avait mis tout ce que son cœur enfermait de tendresse, et que dans le regard qui la suivit jusqu’à la porte, éclatait tout ce que l’âme peut contenir de désespoir.
Le vieillard voulait mourir. Dans son étroite logique il voulait se punir d’avoir à son insu fait le malheur de sa fille. Il ne se disait pas que, lui mort, Elise resterait seule et sans défense, livrée à Aubryot, leur mauvais génie à tous deux. Sa tête malade ne pouvait plus concevoir qu’une pensée. Sa fille, sa fille chérie avait à jamais perdu le bonheur. Cet écroulement subit des espérances de toute sa vie lui enlevait jusqu’à la faculté de raisonner. Une idée fixe, folle l’envahit. Et alors avec une force réellement surhumaine, il feignit le sommeil.
Quand Aubryot revint encore, il ne bougea pas et sa paupière ne se leva que lorsque son gendre s’éloigna. Ce fut pour laisser passer un regard chargé de colère et de malédictions. Un peu plus tard, sa fille ranimée par l’espoir de le sauver, vint déposer un baiser sur son front; il eut le courage de rester impassible au contact de ces deux lèvres fraîches qu’il ne devait plus sentir, et d’attendre le moment où l’enfant allait disparaître pour lui envoyer dans un suprême effort ses tendresses et sa bénédiction.
Puis, lorsqu’il fut bien sûr de ne plus être visité, quand tout devint silencieux dans l’hôtellerie, il se laissa aller avec volupté entre les bras de la mort qui rrivait lentement.
Cependant Gaston, posté en observation derrière la porte fermée, qui s’ouvrait, ainsi que le lui avait dit l’hôtelier, sur un cabinet obscur attenant à sa nouvelle chambre, avait entendu les paroles échangées entre le comte, Elise et Aubryot. Il avait vu à travers une rainure formée par deux planches mal jointes son oncle se lever pour surprendre le secret terrible qui le tuait. Il avait vu enfin le vieillard revenir blême comme un fantôme et s’étendre sur son lit, après avoir jété dans les cendres le flacon qui se trouvait sur le guéridon auprès de lui.
Comme il n’entendait plus aucun bruit, et que tout semblait dormir dans l’auberge, il ne put résister à la tentation de révéler sa présence, au risque même de l’effrayer, à celui qu’il s’était habitué, avec bonheur, à considérer comme un second père. Il voulait lui apprendre les événements qui amenaient leur rencontre fortuite, connaître par lui les causes de son malheur et lui offrir ses services.
II pesa vigoureusement sur la porte qui céda et marcha doucement jusqu’au lit du vieillard. Le comte, à ce moment, était en proie à ces hallucinations dernières, à ce délire muet qui constituent ce qu’on pourrait appeler l’ivresse de la mort.
Il vit Gaston et le reconnut aussitôt. Il ne se demanda même point, tant son intelligence était affaiblie, comment et pourquoi il était devant lui; mais la vue de ce témoin de son ancien bonheur lui rappela subitement de bonheur lui-même. Son œil s’éclaira d’une lueur de tendresse. Il voulut parler: il ne le pouvait déjà plus; il voulut lui tendre les bras: ses bras, lourds comme du plomb, n’obéirent plus à sa volonté et demeurèrent immobiles sur la couverture. Il resta donc le regard fixé sur Gaston, qui, surpris lui-même de ce silence, de cette immobilité, de ses traits décomposés, le contemplait en pleurant, et il expira, sans secousses, sans même que son neveu pût remarquer la transition de la vie au trépas.
Quand ce dernier, s’approchant, voulut prendre la main de son oncle pour la porter à ses lèvres, cette main retomba sans mouvement; et quand, subitement effrayé, il interrogea la poitrine, elle était muette: le cœur ne battait plus
Gaston retint un cri de terreur et de désespoir, car les dangers de sa position lui apparurent tout à coup.
Comment expliquer sa présence dans cette chambre où il avait pénétré comme un voleur pour assister à une mort aussi rapide et aussi inattendue? Que faire? Avertir Elise dont il prévoyait le désespoir, et qu’il n’aurait même pas le droit de consoler en présence. d’Aubryot? S’enfuir, laisser là ce cadavre, encore chaud? Mais comment s’enfuir? Il fallait auparavant chercher Nicou, le réveiller, seller les chevaux, mettre toute la maison sur pied, exciter peut-être les soupçons de l’hôtelier. L’honneur, l’amour filial qu’il portait au comte lui commandaient d’appeler. La prudence lui ordonnait de fuir. Il ne pouvait même songer à rentrer chez lui. Pour pénétrer dans la chambre du comte, il avait brisé un verrou marquant ainsi la trace de son passage.
Son hésitation ne fut pas longue pourtant; il se disposait à courir, coûte que coûte, chercher du secours s’il en était encore temps, lorsque la porte s’ouvrit. Aubryot, inquiet en dépit de la sécurité qu’il avait affectée devant Elise, venait surveiller le sommeil de son beau-père.
A la vue du ravisseur de son bonheur, le vicomte ne fut pas maître de lui. Il marcha sur Aubryot, qui reculait instinctivement, le rejoignit et lui prenant le bras, qu’il serra à le broyer, il l’entraîna jusqu’auprès du lit.
Tenez, monsieur, lui dit-il, contemplez votre ouvrage.
Aubryot se dégagea brusquement de l’étreinte du lieutenant; par une prodigieuse puissance sur lui-même, comprimant la rage et la crainte que lui inspirait cette apparition inattendue, il concentra toute son attention sur le corps qui gisait inanimé entre eux deux, et se pencha, comme s’il eût voulu recueillir les derniers bruissements de la vie qui venait de s’enfuir. Du premier coup d’œil, il reconnut que tout espoir était perdu.
Il est mort, dit-il en se relevant. J’ai fait pourtant ce que j’ai pu.
Pour le tuer, misérable! cria le vicomte. Je l’ai vu jeter, comme s’il eût redouté d’être empoisonné, le médicament préparé par vous.
Aubryot courut au foyer et vit dans les cendres les fragments du flacon brisé.
C’est vrai, dit-il, je n’y comprends rien
Sans plus s’occuper de Gaston, dont les doigts fiévreux se crispaient sur la garde de son épée, il revint se placer en face de lui de l’autre côté du mort et sembla se plonger dans une profonde réflexion.
Tout à coup, il releva le tête lançant au vicomte un regard chargé de haine et dans lequel cependant brillait une joie sombre et contenue.
Monsieur de Roquetel, dit-il, je vais vous donner un conseil. Allez-vous-en. Je suis généreux et je vous laisse partir.
Qu’est-ce à dire, s’il vous plaît? répondit Gaston au paroxysme de la rage et tirant à demi son épée du fourreau.
C’est fort simple, répondit Aubryot qui porta la main sous son habit; je voyage avec ma femme et mon beau-père. Nous nous arrêtons dans une auberge. Pendant la nuit, j’entre dans la chambre du vieillard pour lui donner mes soins. Je le trouve mort. A côté de lui, je rencontre celui à qui il a refusé la main de sa fille. Suivez mon raisonnement.
Concluez.
–J’appelle. On vient. Et je fais arrêter le vicomte de Roquetel que j’accuse d’avoir empoisonné son oncle.
A ces mots, un éclair d’acier brilla au-dessus du cadavre. Le vicomte tenait l’épée haute:
Misérable, criait-il, oubliant toute prudence, tu vas mourir.
Aubryot, d’un bond en arrière, s’était mis hors de portée de la lame, en même temps qu’il tirait un poignard effilé et bleuâtre, et se ramassait en quelque sorte derrière son bras gauche plié pour parer les coups.
De mieux en mieux, répondit-il; vous prenez vous-même le soin de rendre vraisemblable mon accusation.
Puis, voyant que Gaston pour l’atteindre allait faire le tour du lit, il s’approcha d’un bond du cadavre, et levant sur lui son arme:
Si vous faites un mouvement, s’écria-t-il, je complète la vraisemblance de votre crime.
La gaîne de son poignard, lancée par lui, vint en même temps tomber aux pieds de l’officier.
En ce moment, un cri déchirant se fit entendre; passant entre les deux hommes, une forme blanche s’abattit sur le lit où le comte de Roquetel gisait mort. C’était Elise qui venait de comprendre l’affreuse vérité et se roulait à moitié folle sur le cadavre de son père.
Devant cette douleur, la haine des deux rivaux fut non pas vaincue, mais désarmée pour le moment, et ils laissèrent tomber leurs armes.
Vous eussiez dû, messieurs, dit alors Elise d’une voix grave, fermer au moins ces deux yeux, de peur qu’ils ne vissent même dans la mort votre lutte abominable.
Elle abaissa elle-même les paupières du mort, mit sur son front, déjà froid, un baiser, et se relevant:
Messieurs, reprit-elle, je ne prie pas, j’ordonne. Le comte de Roquetel est mort. Je veux le conduire en paix à sa dernière demeure. Vous m’accompagnerez tous les deux. Et maintenant, laissez-moi prier et veiller auprès de mon père.
Aubryot et Gaston s’inclinèrent et chacun de son côté se prépara à quitter l’auberge où venait de se passer cette scène.
Le lendemain matin un triste cortége prit la direction de Paris. Elise avait décidé que son père y serait inhumé, à cause des difficultés qu’eût présentées un retour en Bretagne. La berline contenant le cercueil du comte allait en avant. Bélial et Joseph-Marie avaient repris leur place sur le siège. Derrière cette voiture funèbre, Elise voyageait dans une chaise de poste.
Elle avait voulu être seule tant à cause de l’horreur que lui inspirait Aubryot que par pitié pour son cousin. Les deux hommes étaient à cheval, l’un à droite, l’autre à gauche. Quant à Nicou, il fermait la marche.
V
CHEZ FRANKLIN
Table des matières
Aux funérailles du comte de Roquetel, Aubryot et Gaston marchèrent côte à côte. Elise l’avait exigé et les deux hommes avaient dû obéir. Pourtant, il était impossible qu’une crise ne vînt point dénouer une situation aussi fausse. Il était impossible que les trois survivants, malheureux les uns par les autres, ne cherchassent point à modifier les conditions d’une existence devenue intolérable.
Dans le premier élan de sa douleur, Elise avait demandé à Dieu de la réunir à son père. Depuis que, par la mort du comte, son sacrifice héroïque était devenu inutile, la vie lui semblait sans but et odieuse. Elle ne pouvait que mépriser et haïr celui dont elle portait le nom; elle ne pouvait appartenir à celui qu’elle aimait. La mort lui semblait préférable à la destinée qui s’offrait à elle et, un instant, elle l’espéra. Mais elle avait compté sans Aubryot qui l’observait et mit sa science entre elle et la tombe. Aubryot, auquel nous laisserons le nom qu’il portait au début de ce récit, bien que la mort de son beau-père lui eût donné le titre et les armes de comte de Roquetel, n’était plus le même homme. Des phénomènes nouveaux se passaient dans son âme, et il en était venu à ne plus oser s’interroger.
L’ambition, l’orgueil froissé, l’envie, l’avaient poussé à user impitoyablement de l’occasion que lui avaient fournie la maladie du père et l’abnégation de la fille. Il était arrivé au but qu’il considérait naguère comme le comble de ses vœux. Il était riche; cette société qui l’avait écrasé sous son indifférence rampait à ses pieds. Il n’avait plus qu’à vouloir et il allait être célèbre. Tout cela cependant lui semblait vide, méprisable, inutile.
Auprès de l’adorable créature dont il avait fait le malheur, son cœur s’était amolli peu à peu. Un monde nouveau se révélait à lui. Il comprenait qu’il y a autre chose sur terre que la science et les richesses. A ses rêves ambitieux avaient succédé d’autres désirs. Gloire, honneurs, fortune, nom même, il eût tout donné pour qu’Elise le regardât une seule fois comme il l’avait vue jadis regarder Gaston. Il se demandait parfois s’il n’allait point abandonner sa revanche contre l’humanité, emporter sa femme au fond de la Bretagne, et là, se faire jeune, se faire timide, se faire humble, afin de conquérir ce cœur. Mais un indomptable orgueil le dominait toujours; il se disait qu’il serait indigne de renoncer aux profits de sa victoire pour une enfant que tôt ou tard il saurait rendre docile. D’ailleurs, quand il descendait au fond de son âme, il y trouvait deux êtres qui occupaient sa pensée et dont il ne pouvait séparer les images: Elise et Gaston, de sorte qu’il ne savait plus lequel des deux sentiments était le plus fort, de son amour pour Elise ou de sa haine pour Gaston.
Depuis les funérailles du comte, il n’avait pas revu son rival; mais il sentait que son souvenir se dressait entre Elise et lui, et cette idée empoisonnait son existence. Il avait décidé que le vicomte disparaîtrait d’une façon ou d’une autre, et il n’était pas homme à renoncer à ses criminels projets.
Quant à Gaston de Roquetel, il ne luttait plus. Quelques instants après les funérailles de son oncle, il s’était approché d’Aubryot et lui avait dit à voix basse:
J’espère, monsieur, que nous allons reprendre, sans témoins, l’entretien interrompu à Saint-Georges.
Aubryot avait répondu:
Monsieur, je suis à vos ordres.
Mais Elise qui depuis leur rencontre ne les laissait pas seuls ensemble un seul instant, devinant aux mouvements de leurs lèvres, les paroles qu’ils venaient d’échanger, avait attiré son cousin à l’écart pour lui dire:
Gaston, une rencontre entre mon mari et vous serait ma mort. S’il vous tuait, je mourrais de douleur, et s’il était tué, je mourrais de honte.
Gaston avait compris et renoncé, au moins pour l’instant, à la reprise des hostilités. Nous allons maintenant le retrouver, dans une de ces heures où, accablé par le souvenir d’Elise et par son impuissance à la reconquérir, il se demandait ce qu’il pouvait bien avoir à faire ici-bas et s’il était bien nécessaire qu’il y restât.
Tout indiquait un prochain départ dans son appartement à l’Eperon d’Argent. Nicou, assis par terre, à côté dedeux porte-manteaux à moitié pleins, fourbissait un véritable arsenal, épées, dagues et pistolets qu’il nettoyait et remontait avec soin. Cette occupation déplaisait au brave garçon, car il hochait la tête, sans ralentir sa besogne, en homme qui se fait à lui-même les objections et les raisonnements qu’il n’ose exposer à autrui.
Le vicomte, assis à une table, parcourait des yeux une très-longue note que l’hôtelier venait d’apporter d’un air contrit, et à côté de lui un officier, dans toute la force de l’âge, portant les insignes de colonel, contemplait d’un air maussade les préparatifs du maître et du valet.
Mon colonel, dit le vicomte qui avait achevé sa vérification et alignait sur la table des piles de louis et d’écus, je suis confus, en vérité, de vous recevoir au milieu dé ce désordre.
Ne vous gênez donc pas, Gaston, répondit le colonel avec humeur, et faites-moi le plaisir de ne plus m’appeler votre colonel puisque vous n’êtes plus sous mes ordres depuis ce matin.
Voyons, mon bon monsieur de Chagny, répondit le jeune homme, n’ajoutez pas à toutes mes tristesses celle de vous savoir en colère contre moi.
Trop flatteur, en vérité. Nicou, veux-tu bien ne pas mettre tant d’huile sur ces armes; tu vas encrasser les batteries. Passe-moi vite un chiffon là-dessus; là, comme ceci.
Et M. de Chagny, joignant l’exemple au précepte, se mit à collaborer avec le Breton. Quand il eut fini sa démonstration théorique et pratique, il revint au vicomte:
Voici, fit-il en poussant devant lui une liasse de papiers, un congé en bonne et due forme pour vous. En voilà un autre pour Nicou. Ceci est un passe-port, cela un paquet de lettres de recommandation pour les amis que j’ai là-bas.
Mon bon colonel!
Encore! mauvaise tête! Vous voyez bien que je suis furieux, sacrebleu! Conçoit-on des idées pareilles? A vingt-cinq ans, fait comme vous l’êtes, briser sa carrière, tout laisser là et s’en aller au diable, et tout ça pourquoi, pour des bêtises!
–Pardon, voulut répliquer Gaston.
Ne m’interrompez pas, sacrebleu! Et, puisque vous vous obstinez à me traiter de colonel, respectez la hiérarchie et laissez-moi parler. Je dis que vous faites un coup de tête et qu’un coup de tête est toujours une bêtise. Parbleu! je le sais, vous me l’avez dit, il s’agit d’une femme, de votre cousine. Je la connais. Je l’ai fait sauter sur mes genoux quand elle n’était pas plus haute que ça. Mais, malheureux que vous êtes, croyez-en donc les leçons de l’expérience. N’y pensez plus, et vous serez étonné vous-même de la facilité avec laquelle vous l’oublierez. Gaston, moi qui vous parle, si, à chaque déception que m’ont causée les femmes, j’avais été seulement aussi loin que de Paris à Versailles, j’aurais fait plusieurs fois le tour du monde, et Christophe Colomb, Améric Vespuce et tous les navigateurs célèbres n’auraient été que des petits garçons auprès de moi!
–C’est possible, répondit Gaston, que les reproches du brave colonel firent sourire malgré lui;, mais moi, je n’ai pas cette philosophie. Tenez, mon colonel, je vais vous parler sérieusement; voulez-vous que je reste?
Si je le veux! je crois bien.
Eh bien, c’est convenu. Je reste. Mais vous ne vous en prendrez qu’à vous, si, un de ces jours, vous regrettez d’avoir appris tout à l’heure à Nicou, comment il faut s’y prendre pour que les batteries d’un pistolet ne ratent jamais.
Vous êtes fou, répliqua M. de Chagny, qui tressaillit à l’accent profond avec lequel le vicomte prononça ces dernières paroles. Au surplus, je conviens que j’ai tort; là, êtes-vous content? Les voyages forment la jeunesse. Je parie mon régiment contre une boutique de draperie que vous reviendrez de là-bas tout à fait guéri.
Je ne le crois pas. Mais faisons comme si cela devait être.
C’est convenu et maintenant venez, que je vous présente à celui dont la recommandation vaudra encore mieux pour vous que toutes les miennes.
Les deux gentilshommes sortirent et se dirigèrent vers le quartier du Marais. Ils arrivèrent bientôt à la porte d’un vaste hôtel. Dans la cour étaient rangés une vingtaine de carrosses, dont les cochers et les valets de pied se chauffaient autour d’un feu de bois qui flambait dans un coin.
Après avoir gravi les marches d’un spacieux perron et s’être débarrassés de leurs manteaux dans l’antichambre, le colonel et le jeune officier furent introduits dans un salon où étaient réunies une vingtaine de personnes.
Par ses dimensions, par un ameublement austère, par la gravité de l’assemblée exclusivement masculine qu’elle contenait, cette immense pièce ressemblait presque à un temple. On éprouvait en y entrant une impression toute différente de celle que peuvent inspirer les réunions mondaines. Jamais le terme classique de «société choisie» ne trouva une meilleure application, car tous les visiteurs qui, groupés par trois ou quatre, au gré du hasard ou de leurs convenances, s’abandonnaient aux charmes d’une conversation tantôt grave, tantôt enjouée, comptaient parmi les illustrations de la France. Chacun d’eux eût suffi, isolément, à attirer dans un des salons célèbres de Paris une foule de curieux et d’admirateurs. Réunis, ils semblaient former un cénacle, où se confondaient leurs notoriétés. Au milieu d’eux se détachait, comme le principal personnage d’un tableau, un vieillard, le maître de la maison.
A première vue, son extérieur semblait ne point répondre aux manifestations respectueuses dont il était entouré. On eût dit d’un honnête et médiocre bourgeois. Mais en examinant cette physionomie qui avait pour trait caractéristique un mélange singulier de bonhomie et de majesté, on se sentait pris de sympathie et de respect.
C’était l’illustre Franklin. Il était à cette époque en pleine possession de la faveur publique qui déjà travaillait à lui assurer l’admiration des générations futures. La postérité qui si souvent révise les engouements comme les dédains des contemporains a ratifié, en donnant l’immortalité à sa mémoire, ce fanatisme qu’il inspirait alors à tous ceux qui l’approchaient. Il représentait en France les États-Unis, à cette époque en lutte avec l’Angleterre et combattant pour leur indépendance.
Au moment où MM. de Chagny et de Roquetel pénétrèrent dans le salon, Franklin causait familièrement avec un homme sur lequel la vue des deux nouveaux venus produisit un effet extraordinaire, car il se détourna brusquement et, abandonnant son illustre interlocuteur, fit deux ou trois pas et ramena sur lui les plis d’un des grands rideaux d’une fenêtre. C’était Aubryot. Depuis longtemps il connaissait le grand savant. Leurs relations dataient du voyage d’Aubryot en Amérique.
Personne ne remarqua ni son trouble, ni son brusque mouvement pour se dissimuler aux yeux des nouveaux venus.
Cependant Franklin était venu au-devant de M. de Chagny, qui lui présenta Gaston en sollicitant quelques minutes d’entretien particulier. Le vieillard leur indiqua un petit salon qui lui servait de cabinet de travail et s’ouvrait d’un côté sur la pièce de réception, de l’autre sur une galerie servant de bibliothèque et de laboratoire.
Lorsque les doubles portières furent tombées derrière les trois hommes, Aubryot n’eut qu’un pas à faire hors de sa cachette et qu’un pli d’étoffe à déranger pour ne rien perdre de la conversation qui allait s’engager.
Monsieur Franklin, dit le colonel, avec sa brusquerie habituelle, voici un de mes officiers, un brave garçon que j’aime et que j’estime, qui a la manie de s’aller faire casser la tête dans les rangs de vos compatriotes. Il part demain; si vous avez quelque pli à expédier, le vicomte de Roquetel s’en chargera avec plaisir. Je n’ai pas voulu le laisser partir sans vous le présenter.
Et je vous en remercie, monsieur de Chagny, répondit Franklin qui avait attaché sur Gaston un regard d’une douceur exquise mais en même temps d’une pénétration singulière. Monsieur le vicomte, continua-t-il, depuis que j’ai l’honneur de représenter mon pays auprès de la France, jamais messager n’est parti d’ici porteur d’une nouvelle meilleure et plus grande que celle que je vais vous apprendre. Votre arrivée sera saluée comme une victoire, je vous l’assure, par mes concitoyens et par les héroïques compatriotes que vous allez retrouver. Aujourd’hui même, ce matin, à Versailles, le roi m’a formellement promis l’appui de la France. Cette promesse n’est point, il est vrai, destinée à être, dès à présent, rendue publique, mais j’ai obtenu d’en faire part à nos généraux et à notre gouvernement. Demain un courrier allait partir. Vous le remplacerez, et je vous promets que l’Amérique conservera dans ses annales le nom du noble messager qui lui apportera ce prélude de la délivrance.
Le vicomte répondit simplement:
Soyez certain, monsieur, que la mission que vous me faites l’honneur de me confier sera fidèlement exécutée.
Franklin recevait très-souvent des visites semblables à celle du vicomte; car, à cette époque, la noblesse française comptait dans les rangs américains de nombreux et illustres représentants. Ils obéissaient, les uns à l’idée généreuse de secourir un peuple qui voulait conquérir son autonomie, les autres à des goûts belliqueux et à des haines nationales qui n’étaient pas près de s’éteindre. Franklin avait l’habitude d’adresser des remercîments et des félicitations à tous ceux qui venaient offrir leur épée à la cause pour laquelle combattaient côte à côte Washington et La Fayette. Au moment où il allait complimenter le vicomte sur ses chevaleresques projets, Chagny l’interrompit.
Ah! monsieur Franklin, dit-il avec dépit, vous prenez tout ce que nous avons de mieux. Vous écrémez nos régiments.
Monsieur de Chagny, répondit Franklin, depuis que le roi de France m’a promis son appui direct, j’estime que combattre pour l’indépendance des États-Unis, c’est se battre pour la France, et, si je ne vous savais pas aussi généreux que brave, si vous ne vous étiez pas fait en quelque sorte le parrain de M. le vicomte, je vous en voudrais, je l’avoue, de l’espèce de regret que vous témoignez, au risque de refroidir ces généreuses ardeurs.
Hélas! monsieur Franklin, dit le vicomte, mes actions n’ont point les mobiles élevés que vous croyez.
Comment! dit le vieillard avec étonnement, vous n’allez point là-bas pour secourir un peuple opprimé?
–Non.
–Alors c’est pour combattre le vieil ennemi, l’Anglais?
Non.
Enfin, c’est pour chercher la gloire?
C’est pour chercher la mort!
–La mort. déjà! dit Franklin pris d’une subite pitié, lui vieillard, à l’aspect de ces vingt ans désespérés.
Laissez, laissez, reprit M. de Chagny, le vicomte a des chagrins; l’air de la mer lui fera du bien.
Monsieur de Roquetel, dit avec lenteur et majesté Franklin, je vous connais depuis quelques instants à peine et, pourtant, permettez-moi de vous le dire, je vous aime déjà. Je ne veux pas provoquer des confidences auxquelles je n’ai point droit, mais je veux vous dire ici, dans toute la sincérité de mon âme: j’ai le pressentiment que ce voyage commencé dans la douleur se terminera dans la joie. La mort est lâche, elle fuit ceux qui la regardent en face. Et puis. il y a Dieu.
Franklin prononça ces derniers mots avec une autorité et une émotion qui frappèrent profondément ses deux auditeurs. Il prit aussitôt les dispositions matérielles nécessaires à l’accomplissement de la mission dont il chargeait Gaston. Puis, au moment de le quitter, il s’attendrit encore.
Vicomte de Roquetel, je vous dis au revoir. Et maintenant, la bénédiction d’un vieillard n’a jamais fait de mal. Je vous bénis comme je bénirais un enfant à son départ.
Il tendit ses deux bras au vicomte qui s’y précipita.
Aubryot avait quantité de raisons pour ne point partager l’attendrissement dont il venait d’être l’invisible témoin. La résolution du vicomte lui causait un sensible plaisir, accompagné d’une confiance également agréable dans les hasards de la guerre auxquels il remettait déjà par la pensée le soin de le délivrer de son ennemi. Tout à coup, cependant, cette satisfaction fut traversée par une idée moins plaisante.
Sot que je suis, se dit-il, il s’en va. Il est peu probable qu’il parte sans faire ses adieux à Élise, et encore moins probable qu’ils m’admettent en tiers dans ce dernier entretien. Est-ce que, quoique si peu marié, j’aurais déjà les grâces d’état, l’aveuglement et l’insouciance? Il faut aviser.
Il sortit, sans être vu, sur les pas des deux officiers et regagna rapidement l’hôtel seigneurial qu’il avait acheté dans ce même quartier du Marais.
A peine était-il entré dans son appartement qu’Élise envoya une femme de chambre lui demander un court entretien. Cette fille n’était au service de la maison que depuis l’arrivée d’Élise à Paris.
–Veux-tu, lui dit Aubryot, gagner une fortune?
–Je suis aux ordres de mon maître.
Écoute, alors. Jusqu’à demain soir, tu ne dois pas quitter ta maîtresse une seule minute. Tu me tiendras, heure par heure, au courant de ses actions. Si elle reçoit une lettre et si tu peux me l’apporter, tu auras deux cents louis; si tu ne peux me l’apporter, cent louis; si madame ne reçoit rien, cinquante. Cette convention te va-t-elle?
Si elle n’a cours qu’à partir de ce soir, dit cette basse complice, je n’aurai que cinquante louis.
Comment? Que veux-tu dire?
Si la journée d’aujourd’hui y avait été comprise, j’en aurais gagné cent.
Ah! dit Aubryot en tressaillant, ce Gaston a écrit!
Il ouvrit un meuble, y prit sans compter une poignée de pièces d’or qu’il jeta à la femme de chambre avec ces mots:
Veille, et demain, s’il y a du nouveau, tu en auras autant. Maintenant, va dire à ta maîtresse que je te suis.
C’était un indice bien vague qu’un simple billet remis à sa femme et dont il ne pouvait espérer connaître le contenu; mais rapproché de la résolution de Gaston et pour un esprit que torturait la jalousie, c’était la justification de ses soupçons et de ses inquiétudes; du moins, c’est ainsi qu’Aubryot le considéra. Il se rendit donc auprès d’Élise, bien décidé à ne négliger rien pour connaître la vérité.
Le matin de ce même jour, Élise était allée non loin de l’église Saint-Jacques, frapper à la porte du couvent des Feuillantines. Introduite auprès de la supérieure, elle avait eu avec la vénérable religieuse le court dialogue suivant:
–Ma mère, je désirerais me retirer dans votre communauté.
Très-bien, mon enfant. Êtes-vous majeure, libre de vos actions?
–Hélas! non, je suis mariée.
–Alors, avez-vous le consentement de votre mari?
Non.
Etes-vous séparée de lui?
Non, mais c’est pour cela que je viens.
Nous ne pouvons vous admettre sans son consentement.
–Alors, comment faire?
–L’obtenir.
Élise avait alors raconté sa triste et brève histoire, et la religieuse, tout en la consolant et en l’exhortant à la résignation, s’était formellement refusée à mettre les portes du cloître entre deux êtres légalement unis.
Élise était donc revenue désappointée, mais décidée à tout sacrifier pour obtenir le droit d’ensevelir ses douleurs loin du monde. Le principal motif de sa détermination, elle ne pouvait l’avouer à personne: c’était le changement qu’elle avait observé dans la conduite d Aubryot envers elle.
Celui-ci, en effet, quelque maître de lui qu’il fût, avait à diverses reprises laissé deviner la passion qu’il commençait à ressentir pour elle. Élise, dont l’amour pour le vicomte n’avait fait que grandir devant les insurmontables obstacles de son mariage et de sa vertu, sentait qu’elle mourrait le jour où son mari oublierait la délicate réserve qu’elle avait acceptée comme une sorte de circonstance atténuante à son exécrable marché. Elle avait passé toute la journée à préparer la demande qu’elle voulait lui adresser, et le billet de son cousin, que Nicou, aux aguets, lui avait apporté en l’absence d’Aubryot, sans pouvoir échapper cependant à l’espionnage de la femme de chambre, n’avait fait que la confirmer dans ses résolutions.
Ce billet était ainsi rédigé:
«Ma cousine,
«Sur le point de quitter la France, je désirerais vous faire mes adieux. Vous comprendrez, je l’espère, pourquoi je vous prie de venir les recevoir, au lieu d’aller vous les présenter. Demain, vers six heures du soir, si vous pouvez m’accorder lafaveur d’une courte entrevue, il suffira que vous sortiez de votre hôtel. Je serai là pour vous protéger et vous accompagner.»
Oui, s’était dit Élise en lisant ces lignes, oui, j’irai.
Et elle attendait avec anxiété le retour d’Aubryot. Celui-ci, en entrant chez elle, avait repris son sang-froid un instant perdu, et il était impossible de deviner sur son visage les sentiments impétueux qui agitaient son âme.
Monsieur, dit Élise, j’ai sollicité votre présence, parce que j’ai une proposition à vous faire.
C’est, madame, une bonne fortune malheureusement trop rare et dont j’apprécie la valeur, croyez-le.
Voici ce dont il s’agit. Il est inutile de revenir sur de tristes circonstances que vous avez sans doute, comme moi, présentes à la mémoire.
Aubryot s’inclina en signe d’adhésion, bien que la conversation débutât d’une façon inquiétante pour lui.
Aussi, je ne veux pas parler du passé, continua Elise. Je veux vous demander si la vie que nous menons ne vous pèse pas.
— Ele me pèse.
–Eh bien, il faut en changer les conditions.
–Je ne demande pas mieux.
–Je désirerais me retirer dans la retraite, quitter le monde.
–Madame, en vérité, je suis charmé, permettez-moi de vous l’avouer, de la concordance de nos idées. Cela indique entre nous un commencement de sympathie. Moi aussi, j’aspire au calme, à la solitude, et ’est pour moi un vrai bonheur de voir mes goûts ainsi partagés. Nous retournerons en Bretagne quand il vous plaira.
Ce n’est point là tout à fait ce que je désire, reprit après quelques secondes d’un silence pénible Élise embarrassée. Je désire me retirer… seule.
–Seule!… Et où donc?
– Dans un couvent. Oh! je sais tout ce que vous allez me dire et quelles objections vous allez faire. Mais, laissez-moi vous le dire, la vie m’est pénible, je suis une triste compagne, j’assombris votre existence, le souffre et je vous fais souffrir, je le sais, je le sens. Per mettez-moi de partir. J’ai préparé là, continua-t-elle avec embarras, un abandon, en bonne forme, de tout ce que je possède, en votre faveur. Il n’est pas juste en effet que je vous enlève à la fois votre femme et votre fortune. Soyez bon, laissez-vous toucher par mes prières. Vous vous apercevrez bientôt que j’ai eu raison. Qu’en dites-vous? Mais parlez, parlez donc, et surtout ne me regardez pas ainsi, fit-elle avec frayeur.
Les paroles de sa femme succédant à l’incident du billet donnaient un corps aux soupçons d’Aubryot et. avaient irrité dans son cœur des fibres dont l’existence se révélait à lui pour la première fois.
On eût cru, à le voir en ce moment, à quelque magnifique explosion de fureur; mais l’homme était maître de lui, et, au lieu d’un rugissement de lion, Élise entendit comme un sifflement de vipère entre, ces lèvres crispées et pâlies.
Madame, dit-il, vous avez trop mauvaise opinion de vous et de moi: de vous, en offrant pour rançon quelques sacs d’écus, et de moi, en me croyant capable d’accepter ce marché. Eh bien, détrompez-vous; nous valons tous les deux plus que vous ne pensez. Je pourrais vous dire que votre proposition est une insulte je me contenterai de l’appeler une imprudence. Jusqu’à présent, en effet, je me suis efforcé de rendre aussi légère que possible la chaîne qui nous lie. En voulant la briser tout à fait, vous vous exposez à er n sentir tout le poids.
Aussi bien que je puis comprendre, monsieur vous refusez? Vous avez tort. Vous ne savez pas ce que. peut une femme désespérée.
–Je refuse; entendons-nous, dit Aubryot rede. venu complètement calme et comprenant qu’il ne fallait aller ni trop vite, ni trop loin. J’admets qu’après les grandes secousses de ces derniers jours, vous puissiez désirer quelques jours de silence et de consolations religieuses. Je suis assez disposé à vous les accorder. Vous m’accorderez en retour, je l’espères quelques moments de réflexion?
C’est trop juste, monsieur, répondit Élise à moitié rassurée. Puis-je vous demander à quel moment ous voudrez bien me communiquer le résultat de vos réfflexions?
Mais bientôt, madame. Demain soir.
La jeune femme n’eut point assez d’empire sur elle-même pour cacher la secousse que lui causèrent ces eux derniers mots, en lui rappelant tout à coup l’entrevue qu’elle devait avoir le lendemain, et Aubryot qui observait avec soin l’effet de cette phrase si simple apparence, si perfide en réalité, éprouva, qu’on tous passe la comparaison, l’émotion du pêcheur qui passent dans le bras la secousse du poisson pris au cout de sa ligne et qui veut fuir.
Il rentra dans son appartement, où l’attendait Béal; mais au lieu de se livrer au repos, il détacha ’une panoplie plusieurs épées de combat dont il essaya les lames les unes après les autres. Ayant fait un choix, il passa dans son laboratoire où il prit un blacon contenant un liquide visqueux et rougeâtre qu’il transporta dans sa chambre et déboucha avec précaution. Il le mit à terre dans un coin, tout près de son lit, et y introduisit la pointe de l’arme dont il appuya la poignée dans l’angle de deux cloisons.
–Voilà qui est fait, dit-il enfin à mi-voix. Le voyage du comte pourrait bien se terminer plus tôt qu’il pense.
Bélial, cependant, tout en paraissant absorbé par les nécessités de son service, avait suivi d’un œil curieux et soupçonneux les étranges préparatifs de son maître. Il l’avait vu tremper dans un poison, dont la puissance lui était connue, la pointe de son épée.
La haine violente et secrète qu’il nourrissait contre Aubryot, surexcitant sa clairvoyance en lui faisant toujours espérer l’occasion de se venger, il pressentit les mauvais desseins de ce dernier et se promit d’y veiller. Cette surveillance lui était facile. Il quittait rarement Aubryot. En compagnie de Joseph-Marie, confié à ses soins, il l’avait suivi de la Maison-Fleurie au château de Roquetel, et du château de Roquetel à Paris.
C’est là qu’Élise s’était plus particulièrement intéressée au sort de l’orphelin, aussi bien qu’à la destinée de Bélial. Elle avait voulu connaître le passé de ces deux êtres liés à l’existence de son mari. Mais ce dernier se refusant constamment à satisfaire la curiosité de sa femme, son silence systématique avait eu pour effet d’attendrir le cœur de celle-ci au profit des abandonnés. Le malheur a sa fraternité. Élise entreprit l’éducation de Joseph-Marie et se l’attacha. L’enfant conçut pour sa maîtresse une véritable adoration. Quant à l’Indou, il aimait Élise, d’abord parce que Joseph-Marie l’aimait et ensuite parce qu’il avait deviné qu’Aubryot était pour elle, ce qu’il avait été pour lui-même, un bourreau.
Elise possédait donc auprès d’elle deux dévouements. Seulement, l’un des deux était muet: l’autre impuissant. Bélial ne pouvait avoir de relations avec ceux qui l’entouraient que par l’intermédiaire de Joseph-Marie qui, seul avec Aubryot, comprenait son jargon. De même que l’aveugle vit avec son chien qui voit pour lui, de même Bélial vivait avec l’enfant qui parlait pour lui.
On comprendra maintenant pourquoi les préparatifs d’Aubryot contre Gaston avaient déchaîné la curiosité de Bélial.
Les faits qui s’étaient accomplis en sa présence depuis plusieurs mois suffisaient à lui démontrer qu’Aubryot apprêtait maintenant quelque odieuse machination et qu’Élise courait un grand péril. Sa conviction devait le conduire à se mêler étroitement à quelques-uns des événements qui vont suivre, et c’est pour cela qu’il nous a paru indispensable de la mentionner.
VI
LA PETITE MAISON DU FAUBOURG SAINT-ANTOINE
Table des matières
Le lendemain du jour où avait eu lieu, entre Élise et Aubryot, l’entretien précédemment rapporté, ce dernier, décidé à poursuivre ses investigations était, dès le matin, aposté aux abords de l’hôtellerie de l’Éperon d’Argent, surveillé lui-même, sans qu’il s’en doutât, par Bélial. Il vit successivement passer devant lui deux personnages bien connus: Nicou, qui sortit d’un air affairé, et M. de Chagny, qui vint rendre visite au vicomte dès la première heure.
Aubryot était patient. Il attendit. Bientôt, il vit revenir Nicou accompagné d’un postillon. Les deux hommes restèrent longtemps dans l’hôtellerie, puis le postillon sortit seul. Aubryot le suivit et l’aborda en demandant:
Dites-moi, l’ami, pourriez-vous me procurer une chaise de poste?
Pour quand, monsieur?
Pour ce soir.
–Vous tombez mal. Il n’y avait plus qu’une voiture disponible à la maison tout à l’heure, et on vient de la retenir.
–Est-ce pour un long voyage?
–C’est pour conduire un voyageur à Brest.
–Je n’ai qu’une courte excursion à faire auprès de Paris, peut-être pourrions-nous être de retour pour?…
Impossible, monsieur, je dois être à huit heures du soir du côté de la Bastille.
Vous ne partirez donc pas de l’Éperon d’Argent?
Non, mon voyageur doit me rejoindre à la porte d’un cabaret, de l’autre côté du faubourg Saint-Antoine, au Chemin-Vert.
Je vois que vous ne pouvez me servir, reprit alors Aubryot, je vais aller chercher ailleurs.
Et, quittant son interlocuteur, il se dirigea vers le lieu du rendez-vous qui venait de lui être révélé.
e faubourg Saint-Antoine n’était pas à cette époque ce qu’il est aujourd’hui. Situé en dehors de l’enceinte, à la place où s’allongent maintenant des rues populeuses, il étalait des jardins, des prairies et des bois. Dans ces lieux où résonnent les coups de marteau, les grincements de la scie, le ronflement du tour et le tictac monotone du métier, en un mot ces mille bruits du travail qu’ont dominés trop souvent les rugissements de l’émeute, le rossignol chantait le soir quand la Bastille étendait ses grandes ombres sur la campagne.
Lorsqu’on avait dépassé la forteresse et marché quelque temps, on arrivait dans un labyrinthe de petits sentiers bordés de murs d’enclos. A l’un des carrefours qu’ils formaient, se voyait un cabaret qui portait pour enseigne ces mots: Au Chemin-Vert.
Aubryot trouva facilement le point de repère qui venait de lui être indiqué. Il entra dans la salle basse qui occupait à elle seule tout le rez-de-chaussée de la maison et, après avoir demandé à déjeuner, il pria le cabaretier de le renseigner sur les maisons de campagne à louer ou à vendre dans ces parages.
Il connut bientôt l’histoire et la légende de toutes les petites maisons qu’on voyait çà et là, à moitié cachées dans le feuillage.
Enfin, vous voyez ce pavillon, dit le cabaretier en désignant une habitation située à une cinquantaine de pas, il appartient à un officier, un colonel, je crois, un nom en gny.
–Chagny, peut-être? dit Aubryot.
Justement. Ah! il ne s’en sert pas souvent. Il est venu hier avec un de ses amis. Il y avait bien trois ans que je ne l’avais vu.
Aubryot désormais en savait assez. Rapprochant les uns des autres les divers incidents qui s’enchaînaient depuis la veille d’une façon en quelque sorte méthodique, ajoutant à ces indices déjà suffisants pour sa perspicacité habituelle ses pressentiments et la clairvoyance de sa jalousie, il établit, avec une certitude absolue, le programme des dernières heures que Gaston comptait passer à Paris et se promit d’y mêler un élément imprévu.
Il explora avec soin les environs. Le petit domaine de M. de Chagny se composait d’un enclos planté d’arbres dont les branches s’allongeaient par-dessus les murs de la ruelle qui le bordait. Pour y pénétrer, il n’y avait qu’une porte, celle de la maison, élevée d’un étage. Le tout avait l’aspect d’un de ces retraits mystérieux exclusivement destinés à de secrets rendez-vous. D’ailleurs, l’état de délabrement du pavillon et des murs d’enceinte prouvait que l’on y venait rarement et plaidait en faveur de la conduite privée du colonel.
Après avoir examiné le pavillon et ses environs avec le soin et l’attention d’un général qui inspecte un futur champ de bataille, Aubryot rentra à Paris. Pour lui, désormais, tout se bornait à épier les démarches d’Élise pendant cette journée, car il se pouvait, après tout, qu’elle eût refusé à son cousin la consolation d’une dernière entrevue. A vrai dire, il ne l’espérait pas, il ne le désirait même pas, car la coïncidence, d’ailleurs fortuite, entre le départ du vicomte et la résolution manifestée par Élise de se retirer dans un couvent, lui avait inspiré une sorte de rage froide qu’il voulait absolument satisfaire. Et puis, la vie qu’il menait lui devenait insupportable: il voulait la modifier, fût-ce au prix d’une catastrophe, et il s’y était préparé de toutes pièces.
En rentrant, il se dirigea vers sa chambre. Bélial, qui l’avait précédé, le vit, avec terreur, examiner soigneusement la pointe de l’épée trempée dans le poison. L’extrémité de la lame avait pris, pendant la nuit, une teinte bleuâtre et sinistre. Aubryot, quila maniait avec les précautions qu’il eût employées pour saisir un reptile venimeux, la mit au fourreau et la déposa sur un fauteuil avec son chapeau et son manteau.
La journée était triste et pluvieuse; déjà la nuit commençait à tomber. Un léger brouillard se levait insensiblement, jetant sur toutes choses sa teinte grise et monotone. Aubryot se mit en observation derrière les rideaux d’une fenêtre, épiant sa femme. Il vit sortir des remises et s’arrêter devant le perron, le carrosse dont Élise avait coutume de se servir. Elle y monta avec Joseph-Marie, qui l’accompagnait habituellement et la voiture franchit la grande porte de l’hôtel. Cette manière d’agir ouvertement et cette absence de mystère déconcertaient Aubryot, dérangeaient ses calculs. Il avait combiné une scène d’évasion mystérieuse dont il serait l’invisible témoin, qui servirait de prologue à un drame, et voilà qu’Élise, sans le savoir, le forçait à rester dans l’inaction ou à jouer un rôle ridicule devant ses propres domestiques.
Voici ce qui s’était passé. Elise comprenait et approuvait les raisons qui empêchaient son cousin de venir jusqu’à elle. En recevant le billet apporté la veille par Nicou, elle n’osa refuser à Gaston l’entrevue qu’au moment de partir il sollicitait. Mais en réfléchissant elle s’était dit qu’un rendez-vous secret offrait de graves périls. Forte de son innocence, elle entendait dédaigner des précautions qui ne conviennent qu’aux coupables. Forte de ses droits, elle résolut de les exercer ouvertement. Elle changea les dispositions arrêtées par son cousin et lui fit dire dans la journée qu’il eût à l’attendre à la nuit tombante et qu’elle viendrait elle-même le prendre à l’Eperon d’Argent. Enfin, par surcroît de précautions, non contre elle-même, ni contre Gaston, mais contre ses gens et au besoin contre son mari, elle avait tenu à être accompagnée par Joseph-Marie.
Les investigations et les préparatifs d’Aubryot faillirent ainsi devenir inutiles, et il se demandait déjà s’il ne devait pas renoncer à sa poursuite. C’était une bonne pensée. Aussi fut-elle écartée.
Quand la voiture eut franchi la grande porte de l’hôtel, il monta à cheval et reprit le chemin de l’ Éperon d’Argent. A l’hôtellerie on lui dit que le vicomte de Roquetel était monté dans un carrosse, se dirigeant du côté de la barrière Saint-Antoine. Moyennant un écu, un palefrenier lui apprit que dans le carrosse, il y avait une femme et un enfant. En effet Élise était venue ainsi qu’elle l’avait promis. Gaston lui ayant expliqué que sa chaise de poste l’attendait au faubourg Saint-Antoine, le carrosse s’était dirigé de ce côté.
Pour le coup, Aubryot ne fut plus maître de lui. L’action si simple de sa femme lui parut un prodige d’audace et de perversité. Il enfonça ses deux éperons dans le ventre de son cheval, qui s’abattit du coup sur le pavé glissant. Aubryot le releva à la force du poignet et sans quitter la selle. Mais l’animal était boiteux. Il fallut descendre, entrer à l’ Éperon d’Argent et se contenter d’un mauvais bidet à moitié fourbu qui restait seul dans l’écurie.
Cet accident prit quelques minutes, pendant lesquelles Aubryot trompait son impatience et sa fureur en se promenant dans la cour de l’hôtellerie comme un lion en cage.
Oh! les misérables! murmurait-il, ils ne me font même pas l’honneur de se cacher de moi. Ah! que voilà une équipée qui leur va coûter cher à tous les deux!
A travers la grande porte entr’ouverte de l’hôtellerie, un homme enveloppé dans un manteau et le chapeau rabattu sur le visage, observait Aubryot tout en ayant soin de n’être pas vu de lui. Bélial, nous l’avons dit, se permettait depuis le matin d’espionner son maître. Et quand il le vit sortir de l’ Éperon d’Argent, cherchant à galvaniser, en lui déchirant les flancs, les quatre jambes du mauvais cheval, sa seule ressource pour le moment, il le suivit, en prenant les précautions dont il n’avait cessé de s’entourer, jusqu’au pavillon du colonel de Chagny, où se passait en ce moment une scène touchante que nous ne saurions décrire si nous n’avions soin d’initier le lecteur à ce qui s’était passé entre Élise et Gaston, au moment où ils s’étaient retrouvés.
Lorsque le vicomte se fut assis auprès de sa cousine, un grand silence régna d’abord dans la voiture qui roulait rapidement du côté de la Bastille. Les deux jeunes gens qui depuis plus de cinq mois n’avaient pas compté un seul moment heureux et pour qui cette rencontre était un bonheur, en quelque sorte inespéré, se sentaient le cœur tellement serré qu’ils étaient incapables de parler, en se trouvant l’un et l’autre libres pour quelques instants. Les souvenirs heureux du passé, mélangés aux angoisses du présent, leur causaient une émotion à la fois délicieuse et cruelle qu’ils ne pouvaient traduire.
Élise, après s’être juré pourtant d’être forte et maîtresse d’elle-même, avait été impuissante à contenir ses larmes, qui tombaient brûlantes sur leurs mains enlacées, et le vicomte la regardait douloureusement, comme s’il eût voulu fixer en quelque sorte pour jamais dans son regard ces traits chéris qu’il n’espérait plus revoir.
Sur le point d’arriver près du pavillon devant lequel l’attendait la chaise de poste, Gaston dit enfin:
Ma cousine, ne m’accorderez-vous pas encore quelques instants, j’ai tant de choses à vous dire! J’avais espéré que vous voudriez bien accepter une hospitalité d’une heure dans le pavillon de M. de Chagny, que voici.
A cette requête, présentée par celui qui lui avait donné tant de preuves d’amour, de respect et de soumission, Elise n’eut pas le courage de résister. Elle descendit.
Entrons, dit-elle.
Nicou, qui faisait le guet, leur ouvrit la porte du pavillon. Ils y pénétrèrent suivis de Joseph-Marie.
Le rez-de-chaussée était divisé en deux parties égales par un corridor qui traversait la maison de la rue au jardin. A gauche, en entrant, une vaste cuisine dans laquelle avaient dû se confectionner bien des fins soupers, et où Nicou venait d’établir momentanément son quartier général; à droite, un salon dont les murs étaient tendus de soie brochée un peu passée.
C’est dans ce salon que Gaston fit entrer Élise.
Leur première émotion passée, ils purent donner un libre cours aux questions qui montaient de leur cœur à leurs lèvres.
–Ainsi donc, vous partez, mon cousin, dit Élise; où allez-vous?
Loin, très-loin, chère Elise. Je vais traverser les mers, je vais en Amérique.
En Amérique! Mais on s’y bat, je crois?
C’est bien pour cela. Pour faire diversion à de grandes douleurs, il faut des émotions violentes. Aux cœurs brisés, il faut le cloître ou le champ de bataille. Je n’ai point l’héroïsme que veut le cloître.
Gaston, je vous approuve. Si j’étais homme, je ferais comme vous.
Cette phrase, qui contenait un aveu tacite des tourments qu’elle endurait, et par conséquent de son amour, fit tressaillir son cousin.
Vous souffrez donc bien aussi? dit-il avec cet égoïsme des cœurs désespérés qui ne veulent point pleurer seuls.
Elle ne répondit point, mais inclina doucement la tête. Puis comprenant combien il était dangereux pour elle et pour lui de se laisser aller à de trop vives émotions, elle lui parla de son voyage, de la gloire de sa noble entreprise, de son avenir.
A ce mot d’avenir, Gaston l’interrompit.
L’avenir, dit-il en souriant tristement, je n’en ai plus. J’ai vécu.
–Mon ami, c’est un blasphème, ce que vous dites là. C’est un blasphème contre la Providence.
Oh! la Providence!
Oui! la Providence, qui sait cicatriser les plaies humaines, qui fait germer l’oubli d’abord, et plus tard le bonheur sur les désespoirs des hommes.
Oh! Élise, est-ce bien vous qui parlez d’oubli et de bonheur?
Oui, j’en parle, non pas avec mon cœur, mais avec ma raison. Ecoutez, Gaston. Tous les deux nous avions fait un rêve; nous nous sommes réveillés, voilà tout. Nous avions espéré marcher côte à côte dans la vie; une fatalité nous a séparés, contre laquelle nous ne pouvons rien, absolument rien,–poursuivit-elle en insistant, parce qu’elle voyait que cette impuissance le révoltait.
Pardonnez-moi, Élise, nous ne sommes point aussi désarmés que vous le supposez. Pour mon compte, je puis supprimer l’instrument de cette fatalité; je puis aussi ne pas survivre à ce rêve. Vous m’avez interdit le premier de ces deux partis, je prends le second.
Ainsi donc, je ne me trompais pas, fit-elle en se levant, ce n’est pas l’oubli, c’est la mort que vous allez chercher là-bas! Gaston, c’est de la lâcheté, de l’ingratitude.
–Ma cousine.
–Oui, je dis qu’il est lâche, celui qui déserte la vie à la première épreuve. Je dis qu’il est ingrat, celui qui ajoute aux douleurs imméritées de la femme qu’il aime une torture semblable à celle que vous voulez m’infliger.
Pardonnez-moi, chère Élise, je suis si malheureux!
Et moi donc, s’écria-t-elle enfin, suis-je plus heureuse?
Cette exclamation presque involontaire eut pour effet de surexciter tout ce qu’il y avait de généreux dans le cœur du jeune officier et de réveiller son énergie abattue par cinq mois d’isolement et de chagrins. Il tomba à genoux devant Elise, et, lui prenant les deux mains, il les couvrit de larmes et de baisers passionnés.
Vous avez raison, dit-il, je veux être digne de vous. Si Dieu nous refuse ici-bas le bonheur qu’il avait semblé nous y promettre, là-haut nous nous dédommagerons.
Devenus plus calmes, ils convinrent des moyens de correspondre pendant l’absence de Gaston. Puis Elise lui apprit qu’elle était résolue à se retirer aux Feuillantines.
Il eût été imprudent de prolonger outre mesure cette dernière entrevue. Gaston lui-même le comprenait. Depuis près de trois quarts d’heure ils étaient ensemble. Il était temps de se séparer.
De tendres recommandations, des serments pour l’avenir, furent échangés, et Elise tendait son front blanc et pur au baiser fraternel d’adieu, lorsque Nicou pénétra brusquement dans le salon.
— Alerte, monsieur le vicomte! venez vite! dit-il. On enfonce la porte.
— Nous sommes perdus, dit Élise terrifiée.
Le vicomte et son domestique s’étaient précipités dans le couloir et s’arc-boutaient de toutes leurs forces contre la porte dont les gonds se tordaient peu à peu et se descellaient sous une formidable pesée.
Joseph-Marie s’était jeté devant Elise, et, dans une attitude superbe d’enfantine résolution, la couvrait de son corps.
Les deux hommes, sentant céder le chêne et le fer, portèrent, par un mouvement instinctif et simultané, la main sur leurs armes.
Elise, écartant doucement Joseph-Marie, s’avança.
— Laissez-moi faire, dit-elle avec calme, et ouvrez, je vous en prie.
Le vicomte et Nicou obéirent. Mais, ce dernier n’eut pas le temps de relever la barre de fer qui tombait dans une entaille faite au mur au niveau de la serrure et avait déjà fléchi. Tout le panneau supérieur s’abattit sur lui, et dans ce cadre ouvert sur la rue apparut le buste de Bélial.
L’Indou était dans un état affreux. Ses vêtements avaient été déchirés et sa chair entamée par les têtes aiguës des clous qui garnissaient la porte à l’extérieur. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son visage, dont la terreur avait éclairci la sombre teinte. Enfin le sang s’échappait des doigts écrasés de sa main droite, qui avait été prise entre la porte et la pierre au moment où Nicou et le vicomte avaient pesé sur elle. Il ait supporté sans une plainte cette effroyable douleur.
Il sauta légèrement par-dessus la partie inférieure de la porte restée en place. Il ne vit point Joseph-Marie que lui masquait le groupe formé par Elise, Gaston et son valet. Aussi fit-il quelques gestes incompréhensibles et désespérés en montrant la ruelle; puis, apercevant l’enfant, son interprète nécessaire, il se précipita vers lui et lui dit trois ou quatre mots.
Le maître, il faut fuir1répéta Joseph-Marie à Elise.
Nicou avait débarrassé le passage des débris de la porte et était déjà dehors, bien décidé à faire un coup de tête, si besoin était, et caressant une crosse de pistolet qui dépassait sa ceinture. 11ne vit personne.
Venez vite, fit-il.
Toutle monde sortit. Le carrosse d’Elise n’était plus là. On courut vers la chaise de poste qui était sans gardien à quelques pas de la maison. Les traits étaient coupés. Mais Bélial avait déjà saisi Elise et courait, suivi de Joseph-Marie, vers le carrefour du Chemin-Vert. Le vicomte et Nicou s’élancèrent derrière eux.
Au carrefour stationnait le carrosse. Le cocher était sur le siège, fouet en main et prêt à partir. Bélial déposa sur les coussins Elise à demi évanouie et fit monter Joseph-Marie.
La jeune femme, cependant, eut la force de répondre à l’étreinte passionnée de Gaston et murmura à son oreille:
Surtout pas de sang, pas de duel. Je t’aime!
Bélial fit un signe au cocher. Le carrosse partit à fond de train, au risque d’écraser ceux qui l’entouraient.
Il est nécessaire d’expliquer en quelques mots l’intervention de l’Indou. Nous avons laissé Aubryot tirant des jambes d’un cheval fourbu tout le parti possible, et Bélial, derrière lui, marchant au pas gymnastique en conservant sa distance. Aubryot s’était dirigé tout droit et sans hésiter vers le pavillon de M. de Chagny, dont il étudiait le matin même la situation.
Avant de s’engager dans la ruelle sombre qui bordait l’enclos, il sauta à terre et attacha son cheval par la bride à une palissade. Puis il jeta dans toutes les directions un regard soupçonneux, sans voir Bélial.
Il explora alors, avec précaution, et comme un voleur qui médite un coup, les environs du pavillon. Il n’eut pas de peine à trouver son carrosse arrêté à quelques pas de la maison. Il acquit ainsi la preuve que ses recherches avaient abouti. Le carrosse était abandonné. Le cocher, lassé d’attendre, s’était laissé entraîner par le postillon du vicomte dans un cabaret du carrefour, dont les châssis de papier huilé, faiblement éclairés, brillaient au loin dans le feuillage comme des vers luisants.
Aubryot se dirigea de ce côté, ouvrit la porte de la salle et, sans répondre au salut du cabaretier qui le reconnut aussitôt:
Germain! cria-t-il, ici!
Germain se dressa sur ses pieds, comme si la voix d’Aubryot l’avait galvanisé, et courut à lui.
Remonte sur ton siège et à l’hôtel!
Mais, madame!… balbutia le domestique.
Fais ce que je te dis et avec le moins de bruit possible; ou plutôt, attends ici.
Il retourna au carrosse, prit lui-même les chevaux par la bride et les amena doucement jusqu’à la porte du cabaret. La terre détrempée assourdissait le pas des chevaux et la voiture roulait sans bruit.
Maintenant, va-t’en! dit-il à Germain.
Le cocher remonta sur son siège et se disposa à partir, tandis qu’Aubryot retournait vers le pavillon.
Bélial, lui aussi, avait reconnu le carrosse. Il n’avait suivi son maître, on s’en souvient, que pour savoir contre qui étaient dirigés les criminels préparatifs de ce dernier. Il s’était bien douté, à la vérité, que le vicomte de Roquetel figurerait dans le tragique événement qu’il redoutait. Mais la crainte que lui inspirait Aubryot était telle, qu’il eût hésité peut-être à intervenir et à passer du rôle de témoin invisible à celui d’acteur du drame, s’il n’eût compris, à la vue de la voiture, que sa maîtresse, elle aussi, pouvait être menacée; il n’hésita plus et se mit à marcher dans l’ombre de son maître, prêt à le frapper, d’ailleurs, sans pitié, s’il était découvert.
Quand il le vit emmener le carrosse, il le suivit; et quand Aubryot, après avoir donné ses ordres à Germain, reprit la direction du pavillon, Bélial surgit tout à coup à la tête des chevaux et fit signe au cocher d’attendre. Germain, qui avait l’habitude de recevoir par l’intermédiaire de Bélial l’expression des volontés d’Aubryot, et d’obéir aux gestes expressifs de l’Indou, crut à un contre-ordre nouveau et ne partit pas.
Bélial revint alors du côté du pavillon. Il surprit Aubryot coupant avec son poignard lestraits des chevaux attelés s à la chaise de poste du vicomte de Roquetel; puis il le vit se diriger du côté de la maison, contourner le mur de l’enclos et disparaître au coude du chemin.
C’est alors qu’il s’était efforcé d’arriver jusqu’à Elise, qu’il espérait rencontrer dans le pavillon, afin de lui signaler le péril auquel elle était exposée, et au besoin de la défendre.
On a vu le succès de son entreprise, et de quel prix il avait payé ce succès.
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