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Œillet Des Murs, Jean-Charles Chenu
La fauconnerie ancienne et moderne

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066325305
Table des matières
FAUCONNERIE
DESCRIPTION DES FAUCONS
FAUCON BLANC.
FAUCON D’ISLANDE.
FAUCON GERFAUT.
FAUCON SACRE.
FAUCON LANIER.
FAUCON PÈLERIN.
FAUCON ÉMERILLON.
FAUCON HOBEREAU.
FAUCON CRESSERELLE.
AUTOUR, Buffon.
ÉPERVIER.
ÉDUCATION DES OISEAUX DE VOL
OBSERVATIONS
LISTE ALPHABÉTIQUE
DES TERMES DE FAUCONNERIE


FAUCONNERIE
Table des matières
Le Faucon monte au ciel avec la rapidité de la prière,
il en descend avec la rapidité d’un sort.
Légende arabe.
L’histoire des animaux nous intéresse en proportion des services qu’ils peuvent rendre à l’homme ou des plaisirs qu’ils lui procurent. A ce point de vue, le Faucon a joué et peut jouer encore un rôle très-important. Il y a longtemps qu’on a trouvé le moyen d’exploiter la force et l’instinct destructeur de diverses especes de la famille des Falconidés. Les premiers essais n’ont pas tardé à constituer un art qu’on a toujours mais bien gratuitement considéré comme très-difficile. La fauconnerie a été la distraction favorite de la noblesse de tous les États d’Europe, et, de nos jours, elle est encore très-recherchée par les Orientaux et les Arabes.
Il n’est guère possible d’indiquer exactement l’époque à laquelle remontent les premiers essais de chasse à l’aide d’oiseaux de proie; cependant comment parler de fauconnerie sans commencer par l’histoire de cet art, et, pour nous conformera l’usage généralement établi, nous devrions à tout prix en découvrir l’origine, perdue dans la nuit des temps. Nous n’entreprendrons pas des recherches si éloignées du but que nous nous proposons. Depuis des siècles les auteurs répètent ce qu’il ont trouvé d’écrit sur l’origine de la fauconnerie, et il serait bien difficile aujourd’ hui de rien dire de positif à cc sujet. Que l’Asie ait donné les premiers fauconniers; qu’Ulysse, après la prise de Troie, ait apporté en Grèce l’usage de ce genre de chasse; que les Turcs aient appris aux Perses et aux Arabes à chasser à l’aide du Faucon, comme on dit que les Chinois l’ont appris aux Japonais, le fait est que la fauconnerie a été en trop grand honneur pour que nous ne lui accordions pas une part dans nos leçons, puisque nous devons aborder toutes les questions qui peuvent intéresser les chasseurs.
Messire Arthelouche de Alagona, dans la préface de son Traité de Fauconnerie, donne à penser que la volerie était recommandée comme l’exercice le plus favorable aux enfants de bonne maison. «Combien, dit-il, que nul n’ignore que l’antiquité n’ayt eu cela de péculier pour la noblesse, que d’adresser les enfans de bonnes maisons à la chasse, tant pour leur donner cueur et accoustumer aux dangers, comme aussi pour les renforcer et rendre plus usitez au travail et leur oster ceste délicatesse qui suyt.les grans maisons: veu qu’à la suyte des bestes, les ruses de guerre y sont observées: car on y dresse un escardron d’abbayeurs, les Chiens courans sont aux flancs pour suyvre l’ennemy, et l’homme à cheval sert de luy donner la chasse lors qu’il se prent à brosser, les trompes n’y manquans pour sonner le mot et donner cueur aux Chiens qui sont en devoire: si bien qu’il semble que ce soit un camp de bataille dressé pour le plaisir de ceste jeunesse. Si est-ce que de la chasse sont procédez de grands malheurs. Meleager en perdit la vie, pour la victoire remportée sur le Sanglier de Callidoine. Le bel Adonis fut tué par un Sanglier. Acteon fut dévoré de ses propres Chiens. Cephale y tua sa chère Pocris, et Acaste en fut interdit, ayant occis le fils du Roy qui luy avoit été donné en charge, comme fut Brutus pour avoir tué son pere Sylvius par mesgarde. Un emperéur fut occis par la beste qu’il poursuivoit. Un roy en courant à la chasse se cassa le col en tombant de cheval. Que qui craindra ces dangereux effectz qu’il s’adonne à la vollerie, où il trouvera sans doubte plus grand plaisir.»
A n’en pas douter, l’usage de la volerie, tel est le mot consacré, s’est retrouvé dans toutes les parties du monde; mais, de nos jours, il ne s’est conservé, en Europe, qu’en Hollande, en Russie et en Angleterre.
En France, jusqu’à l’abolition de la féodalité, les rois et les grands seigneurs entretenaient de grandes fauconneries; une fauconnerie était une des principales dépendances d’un domaine, et l’on jugeait souvent de la valeur d’une terre seigneuriale par l’importance de l’équipage qui s’y trouvait. L’envoi de quelques beaux Faucons était un cadeau royal, et l’on sait que les rois de France en recevaient du Nord, du Midi et de l’Orient pour l’entretien de leur fauconnerie.
«Le plaisir de la volerie, dit Lacurne de Sainte-Palaye, étant réservé à la noblesse, et les dames le partageant avec les gentilshommes, il ne pouvait manquer d’être en honneur. Les gentilshommes y trouvaient sans cesse de nouvelles occasions d’exercer cette galanterie qui a toujours fait le caractère des Français. Chacun s’empressait de témoigner combien il était jaloux de plaire à sa dame, par les soins et les attentions qu’il avait pour son oiseau; il fallait savoir le lâcher à propos; il fallait le suivre à toute, vitesse, ne le jamais perdre de vue, l’animer de la voix, aller promptement détacher de ses serres la proie dont il s’était saisi, le faire revenir au leurre, le rapporter triomphant, l’enchaperonner, le présenter et enfin le replacer avec dextérité sur le poing de sa maîtresse.
La fauconnerie subsista dans son éclat jusqu’au siècle dernier, et ne cessa d’être en faveur que depuis l’invention du menu plomb. Cette découverte rendit l’exercice de la chasse plus facile et plus commode, mais aussi elle le réduisit au seul plaisir de voir tomber le gibier sous les coups du chasseur. Elle en bannit ce qui autrefois en faisait le plus grand agrément, la présence des dames. En effet, il ne s’en trouve maintenant qu’un très-petit nombre qui osent se familiariser avec le bruit des armes à feu et avec l’idée des dangers auxquels leur usage expose quelquefois.
La charge de grand fauconnier était très-recherchée; Jean de Beaune, grand maître de la fauconnerie du roi saint Louis, touchait pour sa charge 3 sols parisis par jour. Etienne Grange, sous Philippe le Hardi, vit bientôt augmenter ses émoluments; il touchait 4 sols parisis par jour, plus 100 sols pour manteaux à vie. Charles le Bel se montra plus généreux encore; il accordait à Etienne de Montguyard, son grand fauconnier, 5 sols parisis par jour, plus 12 livres 10 sols par an, pour manteaux, à prélever sur la prévôté d’Orléans. Ne pouvant ici faire l’histoire des grands maîtres des fauconneries royales, nous arrivons à René de Cossé, qui eut cette charge pendant le règne de François Ier; il avait déjà de fort beaux émoluments et cinquante gentilshommes appointés sous ses ordres, ainsi que cinquante fauconniers, qui recevaient 200 livres par an et entretenaient trois cents oiseaux. Louis XIII est, de tous nos rois, celui qui a eu le plus de passion pour la fauconnerie; il faisait des dépenses énormes pour le temps, et, comme nous le verrons bientôt, il chassait presque tous les jours avant d’aller à la messe. Le dernier capitaine de fauconnerie, sous Louis XVI, fut le marquis de Forget, qui avait sous ses ordres un des plus habiles fauconniers de la Hollande, Van den Heuvel, mais Louis XVI ne fit aucune dépense extraordinaire, et chercha même à réformer beaucoup d’abus. Le grand fauconnier avait certains priviléges; il pouvait chasser en tout temps et en tous lieux; il nommait les chefs de vol et les gardes des aires des forêts royales. Sa juridiction s’étendait même sur les marchands oiseleurs. Lui seul avait le droit de présenter le Faucon au roi et de le lui mettre sur le poing. «Il n’y avait qu’un seul cas où le grand fauconnier ne jouissait pas de cette prérogative. C’était à l’occasion de la réception annuelle par le roi de douze oiseaux envoyés par le grand maître de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Ces oiseaux étaient présentés au monarque par un chevalier français de l’ordre, et ce chevalier recevait en cadeau la somme de 3,000 livres et les frais de son voyage.»
Fig. 1. — Vol du Héron.

Les goûts des rois sont généralement partagés par toute la noblesse, aussi, «autrefois, tous les gentilshommes riches ou pauvres chassaient au Faucon; ceux même pour qui la chasse n’était point un plaisir avaient des oiseaux pour entretenir noblesse.» C’est à cette occasion qu’on donna aux gentilshommes campagnards le surnom de hobereaux, «parce qu’ils voulaient faire montre de plus de moyens qu’ils n’avaient, et que, ne pouvant avoir de Faucons, qui coûtaient fort cher d’achat et d’entretien, ils chassaient avec le Hobereau, qu’ils se procuraient facilement, et qui amenait à leur cuisine Perdrix et Cailles.»
La fauconnerie fut la passion des grands seigneurs du moyen âge et de la Renaissance. Elle était tellement en honneur autrefois, dit Elzéare Blaze, qu’un gentilhomme et même une dame châtelaine ne paraissaient pas en public sans avoir le Faucon sur le poing. Beaucoup d’évêques et d’abbés les imitaient: tous entraient dans les églises avec leurs oiseaux, qu’ils déposaient pendant l’office divin sur les marches de l’autel. Les prélats les mettaient du côté de l’Évangile, s’attribuant ainsi la place d’honneur; les seigneurs laïques les plaçaient du côté de l’Épître. Dans les cérémonies publiques, dans les réceptions solennelles, les nobles hommes portaient un Faucon sur le poing droit, comme ils portaient une épée sur la cuisse gauche. Les prélats eux-mêmes se délassaient de leurs graves occupations en chassant au Faucon; mais, comme ils ne voulaient pas se donner la peine de dresser les oiseaux, certaines redevances leur accordaient des Faucons apprivoisés et exercés à la chasse. Ainsi la terre de Maintenon devait; tous les ans, à l’évêque de Chartres, «un Espervier armé et prenant proye,» c’est-à-dire dressé à la chasse, garni de jets, de sonnettes, de chaperon, etc. Denys, évoque de Senlis, et Philippe de Victri, évêque de Meaux, sont cités par Gace de la Vigne comme auteurs de traités sur la fauconnerie. Enfin, un homme de qualité ne voyageait pas sans ses Faucons et ses Chiens.
Dans son magnifique ouvrage sur la chasse au vol, Schlegel dit que la fauconnerie, après avoir fleuri, en Europe, depuis son introduction au quatrième siècle de notre ère jusque vers la fin du dix-huitième, commença, dans les dix dernières années de ce siècle, à tomber successivement en désuétude dans les différents États du continent; elle fut complétement oubliée pendant les guerres dans lesquelles presque toute l’Europe fut engagée depuis la grande révolution française jusqu’à la paix générale, en 1815; et ce ne fut que de nos jours que l’on s’efforça de faire revivre, sur quelques points de l’Europe, un art qui avait fait pendant tant de siècles les délices de nos ancêtres. Les auteurs modernes qui, dans leurs écrits, ont parlé de l’histoire de la fauconnerie, ont généralement attribué la décadence de cet art aux causes suivantes. Ce seraient, selon eux, la diminution du nombre, et par suite le prix élevé des Faucons, l’invention du petit plomb, ainsi que le goût universel de la chasse au fusil, et la culture toujours croissante des terres. Pourtant il est facile de réfuter ces assertions. Les essais de fauconnerie faits de nos jours ont prouvé la possibilité de se procurer des Faucons en nombre suffisant pour exercer toutes sortes de chasses au vol. Il est vrai que l’invention du petit plomb, dans la dernière moitié du dix-septième siècle, a beaucoup contribué à rendre le goût de la chasse au fusil plus général qu’auparavant; mais nous avons vu que la fauconnerie florissait encore, pendant la plus grande partie du siècle passé, dans la plupart des pays de l’Europe. La culture plus étendue des terres enfin a pu contribuer à restreindre l’exercice de la chasse au vol, mais non pas influer de manière à le rendre tout à fait impossible. Nous ajouterons que la plus puissante de ces causes se trouve dans la ruine successive des priviléges seigneuriaux, dont le vol à l’oiseau tirait son principal éclat, et dans la division de la propriété qui en a été la conséquence, le dessèchement des marais, l’envahissement de la vigne sur tous les coteaux, et enfin le défrichement des forêts.
On ne peut nier que le goût individuel des princes qui ont été successivement à la tête des différents États de l’Europe n’ait très-souvent contribué d’une manière sensible à faire fleurir ou languir la chasse au vol dans les pays qu’ils gouvernaient; mais ces sortes de fluctuations ont existé à diverses époques de l’histoire, et elles sont demeurées sans effet hors des limites du pays où elles avaient lieu. Néanmoins, il fallait des circonstances plus puissantes que celles que nous venons d’énumérer, pour amener la décadence d’un art cultivé par tant de peuples, avec tant d’amour, tant de délire, et pendant une si longue suite d’années.
Le bouleversement général de l’ancien ordre de choses, et plus de vingt ans de troubles tels que l’Europe n’en avait pas essuyé depuis des siècles, suffirent pour faire oublier un exercice qui rappelait trop ouvertement la somptuosité et les profusions des temps passés, pour ne pas encourir désormais la désapprobation publique. Les fauconniers existant alors, ne trouvant plus d’emploi, se virent pour la plupart obligés de chercher d’autres occupations; ils vieillirent ou moururent, et leurs fils, n’ayant aucune perspective de gagner leur vie en se vouant à l’art de la fauconnerie, abandonnèrent le métier de leurs pères ou furent appelés sous les armes.
Les derniers fauconniers habitaient, en Hollande, le village de Valkenswaard. Cependant on en trouve encore, et, tous les ans, une nombreuse société (Hawking-club) se réunit, du 15 mai au 15 juillet, dans une dépendance du château royal de Loo, pour voler le Héron. La société est présidée par Sa Majesté le roi des Pays-Bas, et prend chaque année de cent à deux cents Hérons.
Avant de parler de la fauconnerie moderne, il n’est pas sans intérêt de rappeler quelques-uns des usages établis autrefois, et d’Arcussia nous fera connaître, mieux que nous ne pourrions le dire, l’état de la fauconnerie de Louis XIII et des vols auxquels ce roi s’exerçait avec passion:
Le Roy s’exerce à toutes sortes de vols; et se peut dire avec vérité qu’il n’y a fauconnier au monde qui luy puisse rien apprendre en cette science. J’en parle pour en avoir veu les effects. Et si je diray encore qu’il n’y a sorte d’oyseau que les siens ne prennent; les Aigles mesme ne s’en peuvent sauver. Je sçay bien qu’on me dira que pour s’attaquer au grand Aigle noir, il n’y a point d’oyseau qui entreprenne de le lier: mais de le mettre bas à force de corps, les oyseaux du Roy le feront fort bien si on leur en fait voir, et moyennant le secours qu’on leur donnera, ils le feront mourir aussi facilement qu’ils prennent l’Aigle pescheur, la Buse et le Corbeau. Or j’ay estimé estre à propos de faire voir à combien de vols Sa Majesté s’exerce et la plus part de son invention; et quels oyseaux ont été pris par les siens. Je les mets icy par rang et premièrement.
Le vol du Millan, de l’Aigle pescheur, du Millan noir, de la Buse et autres semblables oyseaux, se faict avec des Gerfaux, Tiercelets de Gerfaut et Sacres.
Le vol du Héron, avec des Gerfaux, Tiercelets de Gerfaut, Sacre, Sacrets et Faucons.
Le Fauperdrieu (le Busard), le Jean-le-Blanc, l’oyseau Sainct-Martin et le Chahuan se prend avec les Faucons qui volent pour Corneilles.
La Canne petière, le Courly, le Choucas, le Hobereau, le Corbeau, la Corneille et l’Esparvier, par Faucons.
Le Canard, par Faucons; c’est le vol pour rivière.
Le Gabereau, la Poule d’eau, la Chouette, l’Arondelle de mer, la Cresserelle et le Vaneau, par Tiercelets de Faucons:
Le Butor, par Sacrets.
La Perdrix, par Laniers, Sacres, Sacrets, Faucons et Tiercelets, Autours et Tiercelets et Alethes.
La Caille, par Esparviers et Emerillons.
L’Estourneau, par Emerillons.
Le Lievre, par Gerfauts, Alphanets, Sacres, Laniers, Faucons et Autours.
Le Connin (Lapin), par Autours et Tiercelets.
Le vol de la Pie se faict par Tiercelets de Faucon et Esparviers en compaignie.
La Huppe se prend avec deux Emerillons.
Le Geay, le Pinson, la Gorge rouge, le Verdier, le Pesche-Veron (Martin pescheur), la Mésange, le Rossignol, le Pivert ou Becheboys, par Esparviers.
La Pie grièche, par trois Emerillons ou l’Esparvier.
Le Merle, par Emerillon ou l’Esparvier.
L’Alouette legere et le Cochevy, par deux Emerillons.
La Grive, par trois Emerillons.
Le Ralle d’eau et Ralle des champs, par Esparviers.
Le Moyneau, par Esparviers et Pigriesches.
Le Burichon ou Roytelet, par Esparviers, Emerillons et Pigriesches.
Ordre de la fauconnerie du Roy.
Le Roy se leve au point du jour, prie Dieu en son oratoire; puis desjeune: cela faict il monte au cabinet des oyseaux où il y a des Gerfaux blancs et d’autres, des Tiercelets de Gerfaut blancs et autres, des Laniers communs et Lanerets, des Alphanets qu’on dit Laniers de Tunis et Lanerets Tunissiens, des Sacres et Sacrets, des Laniers de Russie et leurs Lanerets, des Faucons pelegrins, des Faucons gentils, des Faucons niais, des Faucons antenaires, des Faucons muez des champs et des muez en main d’homme, des Faucons tagarots et leurs Tiercelets de toutes sortes; des Alethes, des Emerillons, des Autours et Tiercelets, des Esparviers et Mouchets, des Hobereaux, des Cresserelles, des Pigriesches, des Falquets: et généralement de toutes espèces d’oyseaux de proie; desquels le sieur de Luyne en a la charge, pour estre lesdits oyseaux du cabinet du Roy; et soubs le dit sieur de Luyne, le petit Buisson et son frère que Sa Majesté nomme Buissonnet.
Monsieur le Baron de la Chastaigneraye est grand fauconnier de France, et en cette qualité tous ceux qui tiennent des oyseaux, portants les vervelles du Roy, le recognoissent comme a esté jugé par arrest du conseil: ledit sieur Baron m’a asseuré avoir ceste année sept vingts pièces d’oyseaux sous sa charge, pour laquelle il a payé cinquante mille escus à monsieur de la Vieville.
Le sieur de Luyne a la charge du vol pour Millan, duquel le sieur de Cadenet son frere est ayde: pour ce vol, il y a dix hommes entretenus. Outre cela, il y a un vol pour Corneille et autre vol pour les champs et le vol des Emerillons.
Le vol du Héron est sous la charge du sieur de Lignié. Il a douze oyseaux entretenus, bien qu’aprèsent il y en ayt plus: outre cela il a quatre Levriers et quinze hommes.
Pour le vol de Corneille, les sieurs de Villé et de la Roche, le tiennent à moitié. Ils ont vingt-quatre pièces d’oyseaux entretenus et seize hommes.
Le vol des champs est en la charge du sieur de Lasson, qui pour cest effect a certain nombre d’oyseaux entretenus, six hommes et dix huit Épaigneux: il a aussi le vol pour Pie de la grande fauconnerie.
Fig. 2. — Groupe de chiens, d’après une gravure du temps.

Le vol pour rivière a pour chef le sieur du Buisson. Il a six hommes entretenus et huit oyseaux. Il faut noter que de chasque volerie il y a double vol.
Il y a un vol pour Héron et un autre pour Corneille sous le maistre de la garderobe, tenu par le sieur de Bay, où sont entretenus seize hommes et dix-huit oyseaux; les chefs sont, le comte de la Roche-Foucaut et le marquis de Rambouillet, maistres alternativement de la dite garderobe.
Plus à la chambre, soubs le premier gentilhomme, il y a un vol pour les champs tenu par le sieur de Rambure, de quatre oyseaux et dix-huit Epaigneux et trois hommes entretenus.
Le sieur de Rouilly, tient un vol pour Pie, de quatre oyseaux et d’autant d’hommes.
Monsieur de Pallaiseau a encore un vol pour rivière dont il a d’entretenement quatre cens escus par an.
Comme le Roy va à la chasse et à quels jours.
Les jours pour le plaisir de la chasse du Roy sont le lundy, le mercredy et le samedy: il y va aussi les autres jours, s’il n’y a affaires importans. Le dimanche il l’employé à servir Dieu, pour estre Sa Majesté le fils aisné de l’Église en effect comme de nom: et mesmes les jours de chasse il n’y va jamais en hyver qu’il n’ait ouy sa messe de grand matin: Puis il desjeune; et à dix heures, entre dans son carrosse et s’en va, ou vers le bois de Vincennes ou vers Sainct-Cloud, ou du costé de Sainct-Denys; estans les issues de Paris extremement belles et propres aux vols auxquels le Roy se plaist le plus. Il a d’ordinaire, outre monsieur le Baron de la Chastaigneraye grand fauconnier de France, un bon nombre de seigneurs qui l’accompagnent et sa compagnie de chevaux-legers conduite par monsieur de la Curée. Monsieur de Luyne qui a les oyseaux du cabinet, le vol pour Milan et les Emerillons où Sa Majesté se plaist grandement est tousjours près de luy; comme sont aussi les sieurs de Cadenet et de la Brandes, ses frères; estants tous trois des plus accomplis gentilshommes de la cour, et dont Sa Majesté fait beaucoup de cas, tant pour leur mérite en toutes choses, que pour estre particulièrement très capables en cette science. Et je puis dire que jamais on ne vola si bien en France qu’on fait aujourd’huy. Jamais Roy n’eut tant ne de si bons oyseaux que Sa Majesté a de présent. De toutes parts on les luy apporte sçachant comme il les ayme. Les Grecs lui apportent les Sacres, les Hollandais les Gerfauts: le present annuel vient de Malte, duquel Sa Majesté me donna de sa Grace un Sacret le moys passé, que je cheris à l’esgal de ma vie, le nommant Real, parcequ’en me le donnant elle l’honora de ce nom, et me commanda de le nommer ainsi. Je dis aussi que jamais Roy n’eut de personnes plus propres pour faire bien voler que maintenant; et qu’on regarde depuis le premier vol jusques au dernier, tout y va par ordre. En ceste suite de chasse il fait beau voir tous ces chefs des vols suivis de cent ou six vingts fauconniers portant les oyseaux, et tous vestus des livrées de Sa Majesté : Puis quatre autres portans les Ducs pour attirer le Milan, les Corneilles, la Buse, la Cresserelle, le. Corbeau, le Faux Perdrieu et autres oyseaux qui viennent au Duc pour le buffeter. Ces quatre, aussi tost que le Roy est à demye lieue des faubourgs de Paris, et en part où l’on puisse commencer à voler, vont deux deçà et deux delà des aisles du chemin que Sa Majesté fait: et faisant voler leurs Ducs, ils attirent de toutes sortes de ces oyseaux: et aussi tost qu’on les voit venir on crie pour advertir: Milan Milan, Corneille Corneille, ainsi des autres. Et s’il se trouve quelque soupçon d’empeschement, soit de quelque bois, ou maison des champs, ou village trop proche, on jette un Duc à cinq cens pas de l’autre; et de l’un à l’autre on attire ces oyseaux en lieu où se puisse voler commodément, esloignant par cette ruse les Corneilles ou autres oyseaux de leurs retraittes. Alors sortant le Roy de son carrosse, il monte à cheval et incontinent on luy apporte tel oyseau qu’il demande, ou bien le grand fauconnier présente à Sa Majesté, l’oyseau le plus propre à ce qu’on prétend de voler. Et à ce point chacun s’arreste pour n’approcher trop le Roy et ne luy donner de l’empeschement à son vol.
Un jour j’accompagnay le Roy à la chasse, où je vy voler admirablement ses Emerillons. Ce fut entre Sainct-Denis et la Chapelle où va Sa Majesté le plus souvent pour estre l’endroit commode à trouver de quoy employer les Emerillons que le Roy prend plaisir de voir voler. On ne fut longuement en chasse qu’on crie Cochevy-Cochevy. Lors le sieur de Luyne, qui a ce vol, présente à Sa Majesté un Emerillon nommé la damoyselle. Il en prend un autre dit le Moyneau Tiercelet. On fait partir le Cochevy qu’on avait remarqué. Mais il ne vola guiere pour estre trop rudement poussé et fut pris sans se deffendre, dont les oyseaux en furent puz. Sa Majesté qui veut tout voir voler, demande d’autres Emerillons. On lui apporte le Fousque qu’il prend sur son poing, et le sieur du Buisson en avait un autre dit la Baronne. On crie: Sa Majesté s’en va ou était le Cochevy; on le faict partir par son commandement. Sa Majesté jette aussi lost: mais par malheur au mesme instant une trouppe d’Alouëttes légères partent que les Émerillons entreprennent; et les suyvent si haut que nostre veuë nous défaillit à tous. Lors les piqueurs, qui d’un costé, qui de l’autre, font telle diligence qu’en peu de temps ils furent de retour et presque aussi tost qu’on put trouver de quoy voler Le Roy fut bien content d’avoir vu faire un si grand effort à ses Emerillons sans les perdre. Un peu après on voit un Cochevy. Le Roy averty, s’approche pour jetter à propos: ce qu’il fit parfaictement bien: car les Emerillons l’aveüent ensorte qu’ils ne le quiterent jamais, encore que le Cochevy passast au milieu d’une trouppe d’Alouëttes légères pour se sauver et donner le change. Après il monta d’extrême hauteur: mais les Emerillons le ramenerent à bas après plusieurs atteintes. En fin le Cochevy gaigne une vigne, où il fut aussi tost pris en vie par les laquais. Au même instant les Emerillons estans encores en aisle, part sous eux une Alouëtte légere que les Emerillons choisissent et les voila apres, tantost haut tantost bas; en fin ils la travaillent tant, que ceste pauvre beste se rendit d’où elle était partie, et l’ayant prise les oyseaux en eurent plaisir et en furent puz, avec bonne chere qu’on leur en fit. Et m’approchant de là, Sa Majesté me fit voir que c’estoit une Alouëtte legere, à quoy j’avois doute auparavant.
Un autre jour le Roy estant à la chasse vers le Bourget, les piqueurs qui estoient en queste, vindrent rapporter à monsieur le Baron de la Chastaigneraye, qu’ils avaient descouvert des Hérons. Il le vint aussi tost dire à Sa Majesté. En mesme temps on descouvre une trouppe de gens de cheval; et fut jugé que c’estoit la Reyne par les chevaux blancs qui tirent son carrosse: dont le Roy voulut l’attendre pour luy donner ce plaisir. La Reyne estant arrivée, on apporta au Roy un Gerfaut nommé la Perle, qui hormi les aisles, est blanc comme un Cygne, et fut présenté à Sa Majesté par monsieur le grand fauconnier, lequel après en porta un autre à la Reyne. Mais a cause que le temps estoit quelque peu humide, elle ne voulut quiter son carrosse; qui fut cause qu’il s’arresta près d’elle pour tenir son Gerfaut, et le jetter à point nommé. En après le Roy commanda d’attaquer le Héron. Le sieur de Ligné s’en va le faire partir et jette en queue un Tiercelet de Gerfaut nommé le Gentilhomme, oyseau bien dressé pour hausse pié. Alors on tira quelques coups d’escopette pour faire mieux monter le Héron. Le hausse pié le mena aussi haut que nostre veuë pouvait porter. Ce que voyant Sa Majesté, qui avoit son Gerfaut sur son poing, les aisles ouvertes, s’apprestant pour l’effet auquel on le vouloit employer, commence à le descouvrir, l’ayant longuement tenu en patience, pour mieux faire voir la gaillardise de son oyseau par un admirable jet. Ce Gerfaut blanc ayant bien aveüé le Heron, part du poing du Roy; la Reyne fait jetter le sien partant presque aussi tost l’un que l’autre. Or à mesme dessin ces oyseaux vont par différente carrière, et montant sur queue, font si bien qu’en peu de temps ils se trouvent de hauteur presque esgale. Et lors le hausse-pié qui voici approcher son secours redouble sa diligence, ensorte que les trois assaillans se trouvent à qui donnerait le premier. Or voicy le combat qui commence: Le hausse-pié donne la première atteinte; chacun des autres en fait sa part à son tour. Le Héron tient tousjours le bec droict de l’oyseau qui plus l’approche en tirant des estoquades. Les trois lui font chacun leur assaut, si bien qu’en fin le Héron print l’espouvante, et ne sçachant comme résister, se laisse choir en bas, les aisles ouvertes, les pieds devant, et le col en haut. En cest estat, un des Gerfauts, nommé la Perle, le lia et mena à bas: Estant à terre aussi tost qu’il sent approcher les Levriers, il eschappe et repart, mais en vain; car la Perle le lia encore et le retint sans autre secours. Qui n’a veu à ce vol les Levriers qui sont pour secourir les oyseaux, il ne pourroit le croire, mesmes lorsqu’ils attendent la cheute du Héron; ils vont courant qui deçà, qui delà à toute leur force, ayant tousjours les yeux en haut pour aveüer les oyseaux et se trouver à la chaute pour avoir leur part à la victoire, et s’ils ont rencontre de quelque fossé ; les voilà dedans sans y prendre garde. Or le Héron estant pris, on fit plaisir aux oyseaux; et comme on les vouloit paistre, on descouvre encore un autre Héron en ceste même prairie d’où le premier estoit party, qui n’osoit se bouger, tant il avoit l’alarme d’avoir veu mal mener son compagnon. On le dit à Sa Majesté. En ceste attente les fauconniers tardent de paistre et amusent les oyseaux. Sa Majesté mande qu’elle vouloit encores voir ce plaisir. La Reyne qui estoit desja partie pour s’en retourner à Paris, revint encore au mesme lieu d’où elle avoit veu voler l’autre Héron. Je vous diray que comme ces deux-estoient compagnons aux prairies, aussi leur vol fut tout semblable, et firent memes deffenses: et ce en quoy ils furent seulement différents, ce fut que le dernier se jetta dans une basse cour parmy des Poulles pour donner le change aux oyseaux et sauver sa vie par ceste ruse. Ce jour mesme le Roy en revenant de sa chasse, vola en chemin quatre Corneilles, un Fauperdrieu, une Cresserelle et une Buse; et deux Cochevys que Sa Majesté avoit pris en venant: de sorte qu’elle rapporta onze testes de sa volerie.
Fig. 3. — Vol de la Pie.

Il semble que le Roy ait quelque secrette intelligence sur les oyseaux et une puissance incogneuë aux hommes. Et à la vérité outre une inclination grande dont il les aime, il a une inimitable adresse à les traiter, soit à les leurrer ou à les faire voler: ce qui ne se peut representer par discours. Les inventions que Sa Majesté trouve tous les jours de nouveau, le tesmoignent. Et qui ouït jamais dire que des Faucons prinssent le Corbeau? Si tant de seigneurs qui le voyent aujourd’huy ne m’estoient garants, je n’oserois non plus l’escrire que le reciter. C’est en la presence de la Royne que ce faict arriva. Le mois de Janvier passé, comme elle alloit du costé d’Aubervilliers, estant à la promenade dans son carrosse, un Corbeau vint comme par bravade donner plaisir à Sa Majesté. Monsieur le baron de la Chastaigneraye fit jetter deux Faucons après luy, qui l’ayant longuement travaillé et luy ayant donné plusieurs coups tant à la montée qu’à la descente, en fin le lierent et le menerent à bas, le tuant à force de coups. Du depuis il s’en est pris plusieurs autres. Mais que se donne garde de ne paistre les Faucons de ce past: car à les continuer, les oyseaux en mourroient. On doit croire que les oyseaux, qui volent le Corbeau, c’est par colère ou par exercice de courage et non par appetit. Donc on se conduira bien de ne les faire voller guieres souvent à ce gibier et ne les paistre de telle prise.
Lorsque le temps détourne le Roy d’aller à la chasse, Dieu lui fournit de nouveaux plaisirs dans l’enclos du Louvre: car aussi tost que Sa Majesté sort pour aller au jardin ou aux Tuilleries, les Burichons ou Roytelets, Gorge-rouges, Moyneaux et autres petits oyseaux, se viennent rendre dans les cyprez on dans les buis des allées, à l’envy l’un de l’autre, comme s’il y avoit entre eux de l’émulation à qui tomberoit le premier entre ses mains. Sa Majesté les vole avec ses Pigriesches ou avec des Esparviers; et cela se fait ordinairement en allant aux Feuillans ou aux Capucins. Une invention a esté trouvée par Sa Majesté qui est à remarquer: car avec des filets ou araignes qu’il a faict faire expressement, il fait couvrir les allees: puis faisant batre au long des bordures, se tenant au bout avec ses Pigriesches, on les luy amene; et comme ils veulent gaigner d’une allée à l’autre ou d’un cyprez à l’autre, Sa Majesté qui les attend, lasche si à propos ses oyseaux qu’ils ne faillent jamais de prendre à trois pas de luy. Un jour l’accompagnant à ce plaisir après qu’il en eust pris demie douzaine, je luy dy que son plaisir ne seroit pas de durée s’il continuoit d’en prendre telle quantité. Et lors monsieur de la Vieville repartit et luy dit, Sire, il vous en parle en chasseur et vous dit vray. Lors Sa Majesté ouvrant sa main montra six testes de sa prise de ceste matinee, et cela faict il s’en alla ouyr sa messe aux Feuillans.
Le Roy prend encores son plaisir à faire voler dans le jardin du Louvre des Allouëttes légeres d’eschape: Et s’il avient qu’il s’en sauve quelqu’une, Sa Majesté ne s’en fasche point: ce qui n’arrive si les Emerillons les aveuent bien. Il fait aussi voler à ses Pigriesches, des Moyneaux d’eschappe et de toutes sortes de petits oyseaux d’eschape, comme il fait encores avec des Esparviers.
Sa Majesté vole aussi dans le jardin, des Pigeons cillez, avec des Tiercelets de Faucon, qui ont été pincetez des serres, afin qu’ils donnent au Pigeon sans pouvoir le lier. Ce qui se fait en cette sorte. Le sieur de Luyne a des Pigeons cillez en quantité, qu’il tient préparez pour le plaisir du Roy. Il en prend un; et ayant Sa Majesté faict délonger les trois Tiercelets ordonnez pour jetter, le sieur de Luyne pousse en haut ce Pigeon; lequel étant cillé, vole droit vers le ciel; et quand il est de hauteur telle que Sa Majesté trouve raisonnable, elle commande de jetter. On descouvre aussi tost. Lors on voit monter ses Tiercelets à qui plus fera diligence: et ayant atteint le Pigeon luy donnent tant de coups qu’ils le descendent à bas, ne pouvans le lier. Ceste volerie donne beaucoup de plaisir à Sa Majesté, et fort souvent elle s’y exerce, quand le temps ou les affaires la retiennent d’aller aux champs. Sa Majesté a deux vols exprès pour le Pigeon cillé, de trois Tiercelets chacun: elle y employe aussi parfois des Emerillons.
Le sieur de Ligné ayant eu congé du Roy d’aller voler pour Héron, estant Sa Majesté occupée aux affaires; comme chef de ce vol, il vint luy mesme de sa grace me convier, m’asseurant qu’il sçavoit de quoy voler. Bien que je fusse indisposé, je me senty aussi tost gaillard, oyant qu’il me parlait de la chasse; et ne tarday pas beaucoup d’estre prest pour monter à cheval et me trouver au lieu assigné pour nous joindre, qui fut à la Chapelle; ou estant nous prismes le chemin de Saint-Denis. Or marchant d’affection nous fusmes tost au long des prairies proches de la Garenne où ses piqueurs descouvrent trois Hérons et le luy viennent aussi tost dire. Prenant résolution de les aller attaquer, le sieur de Ligné me fit la faveur de me donner un Gerfaut blanc, nommé la Perle, pour jetter; il en prit. un autre qu’on nomme le Gentilhomme, et un des siens, ayde de ce vol, en print un autre appelé le Pinson. Comme les Hérons nous sentirent approcher, il partent de fort loing: ce que voyant, nous jettons les oyseaux, lesquels tardent longtemps à les aveüer. En fin un les void et s’y en va. Les deux le suyvent avec telle ardeur et diligence qu’en peu de temps ils furent à eux; et en attaquent un qui se deffendit assez; mais il fut si rudement mené qu’il ne peut rendre grande deffense, et fut pris. Pendant qu’on faisoit plaisir aux oiseaux, les autres Hérons espouvantez d’avoir veu si mal traicter leur compagnon, montoient tousjours, et droit au soleil, pour se couvrir de la clairté ; mais on les découvre, dont monsieur de Ligné me dit, je voy là haut deux Hérons qui montent, je vous en veux donner un. Sur quoy je respondy, les voyant de telle hauteur, que les oyseaux auroient bien de la peine d’y arriver. Alors il jette son Gerfaut. Nous jettons après luy, et les voilà monter à l’envy avec telle diligence que bien tost nous les vismes presque aussi haut que le Héron. Puis ayant fait encores un effort pour luy gaigner le dessus, les voilà qui commencent à le choquer et luy donner des coups si serrez qu’à un instant il s’estonne et le voyons fondre pour gaigner le bois. Nous picquons après pour mener les Levriers au secours des oyseaux: ce qui ne fut pas mal à propos; car le Héron se jette dans un taillis, où nous le prismes en vie, bien qu’il fut osté de la gorge d’un Levrier qui n’eut loisir de l’estrangler; et faisant plaisir du premier, nous remontons après à cheval pour en voller encores un autre. En marchant monsieur de Ligné donnait l’œil vers le soleil, taschant de voir le troisiesme. En fin un des siens le descouvre à la branloire, et nous le fait voir: dont monsieur de Ligné me dit, nous avons deux Hérons: l’un est pour vous et l’autre est pour moy: il faut bien que nos oyseaux aient le leur. Et en disant cela, il descouvre son oyseau, qui ouvre aussi tost ses aisles, regardant vers le ciel. Il tarde toutes fois assez de temps de l’aveüer: en fin il part. Lors nous jettons aussi les autres deux; ces trois oiseaux prennent differente carriere, se mettant à monter. Je cuidoy remarquer leur action, mais je les perdy bien tost de veuë ; et me résolus en fin de prendre garde au Héron, sçachant bien que c’estoit là où il fallait regarder. Le col me faisait mal de tenir si longtemps les yeux en haut: mais le plaisir que j’avois, me donnoit ceste patience pour en voir la fin. Au bout de quelque temps je descouvre un des oyseaux qui ne paroissoit pas plus gros qu’un Moucheron. Bien tost après nous en descouvrismes un autre et en fin nous les vismes tous les trois. Le premier qui donna, le fit de telle rudesse qu’il ravala le Héron de dix toises; et les deux autres firent leur devoir chacun à son tour, en sorte que le Héron en demeura estonné et fut contraint d’aller en bas. En cest estat un le lie et le descend; les Levriers y accourent et le tuent. Nous arrivons aussi tost; chasque oyseau se trouve à la curée de leur prise: et ainsi nous achevons nostre journée.
Ces descriptions naïves des divers vols donnent Lien l’idée des émotions que doivent éprouver les spectateurs. Il y a, en effet, indépendamment de l’intérêt de la lutte, la rapidité de l’attaque, les combinaisons souvent extraordinaires dans la direction du vol du Faucon au moment de son départ, et enfin l’incertitude du résultat.
Quoique notre intention ne soit pas de faire l’histoire de la fauconnerie, nous ne pouvons nous dispenser de dire encore quelques mots des usages établis.
D’après le docteur Franklin et la traduction de son ouvrage par Esquiros, la fauconnerie fut introduite en Angleterre dans le huitième siècle, et elle devint le plaisir par excellence des nobles anglo-saxons. La noblesse se faisait représenter en peinture, en sculpture ou en tapisserie avec un Faucon sur le poing. Sur les murs en ruine de l’abbaye de Knockmoy, comté de Galvay, on voit encore des fresques à demi détruites et représentant trois rois irlandais portant chacun un Faucon sur le poing.
On tirait ces oiseaux du Nord, mais surtout de l’Islande. Une ancienne loi danoise, dont l’esprit se maintint jusqu’en 1758, infligeait la peine de mort à quiconque aurait eu le malheur d’en tuer un. Les hommes dont le métier était de prendre ces oiseaux devaient être Islandais de naissance et munis d’un diplôme; ils étaient, en outre, tenus, sous des peines sévères, de les remettre en mains propres au grand fauconnier du roi de Danemark. La méthode en usage pour s’emparer du Gerfaut était fondée sur la connaissance des mœurs de ce rapace. En Islande, on attachait un si grand prix à cette capture, que chaque aire était connue et surveillée avec le plus grand soin par les oiseleurs du voisinage. Lorsque les ménages de Gerfauts avaient couvé et élevé leurs petits, on attirait ces derniers dans un piége à l’aide d’une Perdrix ou d’un Pigeon qu’on attachait à terre par la patte. Le roi de Danemark envoyait chaque année en Islande un fauconnier avec deux intendants. A peine débarqués, ces officiers se rendaient à une maison appelée la Fauconnerie du roi. Là ils recevaient les oiseaux de la main des gens qui les avaient pris. C’est vers la moitié de l’été que ces gens arrivaient en grande cérémonie avec leurs Faucons chaperonnés. Le fauconnier examinait très-sérieusement ces oiseaux, rejetait ceux qui étaient jugés d’une qualité inférieure, et portait les autres au roi de Danemark. Les oiseleurs recevaient un certificat écrit et la valeur environ de quatre-vingts francs par oiseau. Les Gerfauts destinés à Sa Majesté Danoise étaient ensuite expédiés sur des vaisseaux, et ils devenaient, pendant la traversée, l’objet de soins tout particuliers.
Il est probable que la chasse incessante qu’on faisait aux Gerfauts islandais a fini par épuiser cette belle et précieuse race. Le fait est qu’ils sont devenus très-rares; mais, depuis bien des années, ils ont eu le temps de se reproduire.
Le Faucon ordinaire, étant le plus facile à se procurer, était, de la part des fauconniers, l’objet de leurs plus constantes préoccupations. Dans les îles Orkney, un peu au nord de l’Écosse, il y avait autrefois une excellente race de Faucons. Un acte du parlement déclarait que ces oiseaux étaient réservés aux plaisirs de Sa Majesté Britannique et que les habitants étaient obligés de pourvoir à leur entretien. Dans quelques parties de ces îles, on observe encore une ancienne coutume qui consiste à réclamer dans chaque paroisse un certain nombre de poules, comme un tribut que les habitants doivent payer au grand fauconnier. Ces volailles étaient, dit-on, prélevées sur la basse-cour des paysans pour la nourriture des Faucons du roi. L’objet de l’impôt a disparu, mais l’impôt est resté.
La fauconnerie était une science; elle avait des professeurs, des livres et une langue à elle.
Il n’y a point d’amusement qui ait été poussé avec tant d’ardeur que la chasse au Faucon, et cela dans toutes les contrées de l’Europe. En Angleterre, un tel exercice était, même avant le temps de Guillaume le Conquérant, l’occupation favorite des familles royales et de la noblesse. Les dames s’y livraient avec autant de plaisir que les gentilshommes. Cette chasse se pratiquait à pied ou à cheval, selon la nature du pays: à cheval quand on se trouvait dans les champs ou dans une campagne ouverte; à pied quand on marchait dans les bois et les lieux couverts. Dans ce dernier cas, le chasseur portait à la main une forte perche pour l’aider à sauter les petits ruisseaux et les fossés qui pouvaient l’embarrasser dans sa marche. Hall raconte que Henri VIII, poursuivant son Faucon à pied à Hitchin, dans le Hertfordshire, essaya, avec l’aide de son bâton, de franchir un fossé qui était rempli d’eau bourbeuse. La perche cassa, et le roi tomba, la tête la première, dans l’eau, où il aurait été suffoqué si un valet de pied, nommé John Moody, qui avait vu de près l’accident, n’eût sauté dans le fossé et tiré d’un si mauvais pas Sa Majesté embourbée.
Il faut au moins trois Faucons, Gerfauts, Pèlerins ou Sacres, pour lier le Héron, sans compter un Chien qui le lève. Il y a le hausse-pied, qui attaque le Héron reposé et le force à prendre l’essor, le teneur, qui le suit, et le tombisseur, qui lie. Chacun combat à son rang, mais veille au salut de ses frères d’armes. Un jour que le roi Louis XIII volait le Héron sous les murs de Paris, il arriva que le hausse-pied reçut une blessure grave à l’attaque; «ce que voyant le second Faucon, ou Teneur, il donna à plomb si furieusement au Héron, qu’il lui emporta la tête, dont le roi se trouva privé de son droit.»
L’histoire des amitiés du Chien et de l’oiseau de chasse fourmille de traits piquants.
Un Braque de caractère rassis, dit Toussenel, avait été commis à la surveillance d’un Alphanet de grand mérite, mais difficile à vivre, capricieux, boudeur, et découchant parfois. Au bout de quelques jours les deux bêtes s’étaient prises l’une pour l’autre d’une affection si vive qu’on ne les pouvait plus séparer. La première fois que l’Alphanet fit sa tête et annonça l’intention de passer la nuit à la belle étoile, le. Braque commença par épuiser toute son éloquence pour tâcher de le ramener à des principes d’hygiène et de morale plus sains; puis, voyant sa peine inutile, il finit par s’établir en rond au pied de l’arbre que le mauvais coucheur avait choisi pour domicile, et veilla toute la nuit sur lui. Le jour venu, la bête intelligente se rendit au château pour y chercher le garde, et l’amena lui-même sur les lieux, désignant de la voix et du geste l’arbre touffu où le vaurien se tenait caché.
D’Esparron possédait un Lévrier turc parfaitement élevé qui se faisait un plaisir de ramasser tous les Perdreaux que les Faucons avaient abattus, puis de leur tordre le cou et de les restituer ensuite à ceux-ci avec une courtoisie exquise.
Quant à la fidélité du Faucon, l’on n’est embarrassé que du nombre des preuves à choisir dans une foule d’écrits, d’annales, de légendes populaires où il est redit à satiété que le Faucon tombe malade lorsqu’il change de maître, et surtout de maîtresse; qu’il languit de l’indifférence et de l’oubli de celle-ci, et meurt de son absence. Nous citerons seulement, d’après Toussenel, en témoignage de la constance et de la moralité du Faucon, la touchante mésaventure arrivée, du temps des croisades, à un Chabert quelconque des Hautes-Pyrénées.
De retour en sa patrie après un séjour de dix ans en Palestine, où il avait subi quelques avaries et laissé quelques os, l’infortuné chevalier frappe, le soir, à la porte de son castel. Mais il s’annonce vainement comme le maître du logis; personne ne veut le reconnaître. Son épouse volage, qui s’est empressée de convoler en secondes noces sur le bruit de sa mort, est la première à le qualifier d’intrigant; ses anciens serviteurs le bafouent et l’outragent; ses dogues même lui montrent les dents. Une seule voix ose s’élever au milieu de ce chœur de malédictions pour reconnaître l’identité du propriétaire légitime, un seul ami ose témoigner au châtelain délabré sa joie de le revoir: c’est son Gerfaut fidèle.
Nous avons mieux que des légendes pour prouver la fidélité du Faucon à son maître et l’absoudre de ces accusations tendant à dire qu’il n’est pas susceptible d’attachement, qu’on ne peut le dompter que par la faim, qu’il n’est attiré que par le pât, et non par la personne qui le lui montre. C’est l’anecdote suivante, que nous empruntons à un digne émule de M. Saint-John.
«Feu le colonel Johnson, de la brigade des carabiniers à pied, étant encore capitaine, fut envoyé au Canada avec son bataillon. Passionné pour l’art de la fauconnerie, auquel il consacrait beaucoup de temps et d’argent, il emporta avec lui, au delà de l’Atlantique, deux de ses Pèlerins favoris. Tous les jours, pendant le voyage, il leur donnait la liberté, après leur avoir fait prendre bonne gorge de viande pour qu’ils ne fussent point tentés de poursuivre quelque Mouette isolée, ou de trop s’écarter du vaisseau. Tantôt ils s’éloignaient rapidement, tantôt ils s’élevaient à perte de vue, sans que les passagers, dont ils charmaient l’ennui pendant ce long voyage, habitués à les voir reparaître, conçussent la moindre inquiétude. Enfin, un soir, après une absence plus longue que de coutume, un des Faucons revint seul. Après quelques jours d’attente, le capitaine Johnson se persuada qu’il ne reverrait plus son déserteur.
«Arrivé en Amérique, il lut avec surprise dans un journal d’Halifax que le capitaine d’une goélette américaine était en ce moment détenteur d’un Faucon qui, pendant sa traversée de Liverpool aux États-Unis, s’était abattu à bord de son navire. Le capitaine Johnson, persuadé que ce Faucon ne pouvait être que le sien, se rendit immédiatement à Halifax, et se présenta chez le capitaine de la goëlette, lui racontant le motif de son voyage et le priant de lui faire voir l’oiseau; mais il avait compté sans son hôte. Jonathan n’était pas homme à se dessaisir de sa prise; il se refusa positivement à l’entrevue et déclara qu’il ne croyait pas un mot de cette histoire.
«Le capitaine Johnson, qui avait bien autre chose à faire que de vider une querelle avec ce farouche Yankee, réprima sa colère et proposa de soumettre la possession de l’oiseau à l’épreuve d’une expérience, compromis que plusieurs Américains présents jugèrent parfaitement raisonnable et obligèrent leur compatriote à accepter. Il fut donc convenu que le capitaine Johnson verrait le Faucon (qui, par parenthèse, loin de témoigner aucun attachement pour personne depuis son arrivée dans le nouveau monde, s’était montré rebelle à toute espèce de familiarité), et que si, dans cette entrevue, le Faucon laissait échapper quelque signe irrécusable de reconnaissance et d’amitié de nature à convaincre les assistants qu’il retrouvait son maître, mais surtout s’il jouait avec les boutons de son habit, il fut convenu, disons-nous, que l’Américain serait tenu d’abandonner toute prétention. L’épreuve commença immédiatement. Le Yankee sortit et revint bientôt avec le Faucon, qui, dès que la porte fut ouverte, s’élança de son bâton sur l’épaule de l’Anglais, qu’il regrettait depuis longtemps; il semblait ne pouvoir assez lui marquer sa joie de le revoir; il frottait sa tête contre ses joues et saississait dans son bec, les uns après les autres, tous les boutons de son vêtement. Ces preuves suffirent: le jury fut unanime et rendit son verdict en faveur du plaignant; il n’y eut pas jusqu’au cœur cuirassé du marin qui n’en fût attendri, et le Faucon fut remis entre les mains de son légitime possesseur.»
Quoi qu’en dise Toussenel, il ne faut pas trop compter sur la fidélité des Faucons: il y a de nombreux exemples de leur fuite précipitée. Nous n’en citerons que deux rapportés par d’Arcussia, et ils donneront en même temps l’idée de la rapidité de leur vol:
«Du temps du roy Henry second, estant y iceluy à Fontainebleau, un Sacret de sa fauconnerie s’escarta, suivant une canepetière, lequel, le lendemain, jour de Notre-Dame de Mars, fut reprins en l’île de Malte, ainsi que le grand maître d’icelle, qui pour lors estait, l’escrivit au roy en le luy faisant tenir; et l’année passée, un Faucon que j’avais donné monta en essor à une lieue de Paris, et, le mesme jour, fut reprins à Clèves en Allemagne et rapporté à Paris à Monseigneur de Guyse, à qui il appartenait. »
A cette époque, on ne manquait pas de renvoyer à son propriétaire, dont le nom était toujours gravé sur les vervelles, le Faucon qui avait dérobé ses sonnettes, et les fauconniers avaient grand soin de ces oiseaux jusqu’au jour de leur départ.
Quoique la chasse au Faucon ne soit plus depuis longtemps à la mode en Europe, il ne faut pas croire qu’il en soit de même dans les autres contrées: en Asie et en Afrique, par exemple.
On doit au général Daumas quelques détails sur l’éducation du Faucon et sur le parti qu’on en tire en Algérie. Ces détails sont d’autant plus curieux, que cet auteur les a obtenus de l’émir Abd-el-Kader, du kalifa Sid-Mohamed-el-Mokrany, et d’autres veneurs africains.
Les Arabes désignent le Faucon sous le nom générique de Taïr-el-Hoor, l’oiseau de race; ils en connaissent quatre espèces, qu’ils emploient à la chasse; ce sont: El Terakel, El Berana, El Nebala et El Bahara. Il est très-difficile de ramener ces espèces à leurs véritables types spécifiques, à cause du laconisme des descriptions arabes.
Le Terakel, que nous supposons être le Sacre, est très-estimé : c’est le plus grand des oiseaux de race, et sa femelle. atteint quelquefois la taille d’un Aigle ordinaire. Il a le dessus des ailes noir, le dessous gris, le ventre noir et blanc, la queue noire, la tête noire; dans son jeune âge, tirant sur le gris, puis sur le blanc, à mesure qu’il vieillit. Son bec est très-dur et très-acéré, ses serres solides et vigoureuses.
Le Berana, probablement le Faucon de Barbarie, est un peu moins fort et de moindre taille que le Terakel. Ses ailes sont d’un blanc grisâtre, sa poitrine est blanche, sa queue grise et blanche; sa tête est multicolore, mais le blanc est encore la couleur dominante.
Le Nebala est sans doute le Faucon Pèlerin. La couleur grise domine; quelques teintes blanches sous les ailes. Le Nebala a les pattes jaunes.
Le Bahara, qui nous paraît être une variété de la même espèce, est presque entièrement noir. «C’est un nègre, disent les Arabes; il ne vaut pas grand’chose.»
Tous ces oiseaux muent à la fin de l’été, et les Arabes sa vent fort bien que le Faucon ne se nourrit que des animaux qu’il a tués.
C’est pendant l’été qu’on cherche à se procurer le Faucon, afin d’avoir le temps de le préparer pour les chasses, qui n’ont lieu que vers la fin de l’automne. Pour le prendre, on met un Pigeon domestique dans une espèce de petit filet dont les mailles sont faites de poil de Cheval et de laine exubérante; un cavalier porteur de ce Pigeon va se promener dans les lieux déserts, et le lance en l’air quand il a vu un oiseau de race; puis il va se cacher. Le Faucon se précipite sur le Pigeon; mais ses serres s’embarrassent dans le filet; il ne peut ni les retirer ni s’envoler, et on s’en empare. Quand le Faucon se voit pris, il ne donne aucun signe de colère ni de crainte. Il existe au désert un proverbe qu’on répète dans le malheur: «Thaïr-el-Hoor ila hasnel ma itkhbotchi: l’oiseau de race, quand il est pris, ne se tourmente plus.» On dresse un perchoir dans sa tente, et on y attache l’oiseau avec une élégante lanière de filali, cuir travaillé à Tafilalet. Il n’est besoin de dire que l’entrave est mise avec les plus grandes précautions, pour ne pas blesser l’animal ou l’incommoder à l’excès. C’est le maître de la tente lui-même qui, tous les jours, une seule fois, vers deux heures de l’après-midi, lui donne à manger. La nourriture habituelle est de la chair de Mouton crue, très-proprement et très-soigneusement coupée. L’oiseau peut manger à satiété ; il doit même engraisser.
Pour ébaucher son éducation, on procède de la manière suivante: On présente le morceau de chair tout entier, en faisant de la voix un appel trois fois répété, et qui peut être représenté par cette diphthongue prolongée: «ouye! ouye! ouye!» L’oiseau se jette sur le morceau, qu’on ne lui abandonne pas, mais qu’il s’efforce d’arracher; on s’éloigne progressivement, toujours en lui présentant la chair et en provoquant cette lutte infructueuse, puis enfin, avant qu’il soit tout à fait épuisé, on lui donne, sur le perchoir, sa pâture divisée en plusieurs morceaux. On l’a jusqu’ alors toujours gardé sous la tente; il est resté encapuchonné pendant le jour et pendant les premières nuits, jusqu’à ce qu’il fût familiarisé avec la femme, les enfants, les animaux et les chiens. Ce dernier point est difficile et n’est jamais atteint complétement. Quand l’oiseau de race en est là, quand il est habitué à recevoir sa nourriture sur le perchoir, le cercle de sa captivité s’élargit; on attache le Faucon à la patte avec une corde de poil de chameau douce et souple, d’une longueur de vingt ou trente coudées, qui lui permet de sortir, et c’est hors de la tente qu’on essaye et qu’on répète le manège des appels pour lui donner à manger, toujours avec une prudente gradation.
On le soigne ainsi pendant longtemps sous la tente; il n’en sort que pour recevoir sa nourriture. Quand son maître est sûr de l’avoir habitué à lui, il l’emmène à une assez grande distance, le portant sur son poing, lui mettant, lui ôtant et lui remettant son capuchon; mais ce n’est pas sans difficultés, sans de grands débats que l’oiseau se fait au spectacle extérieur; néanmoins il s’y accoutume à la longue. A cette époque, on complète l’apprivoisement de l’oiseau de race, c’est-à-dire qu’avec les mêmes appels, les mêmes alternatives, mais loin de la tente et du douar, sans capuchon ni lien, on lui donne la nourriture. Aussitôt qu’il est repu, on lui remet les entraves et le capuchon. Alors son maître le conduit partout avec lui. L’oiseau ne tarde pas à le connaître: le voilà tout à fait privé ; mais il n’est que privé, il faut encore le dresser à la chasse, et voici de quelle manière:
On prend un Lièvre, on lui ouvre le cou en ayant soin d’éloigner la peau et de bien découvrir la blessure, pour que la chair paraisse, puis on ôte le capuchon du Taïr-el-Hoor, on l’appelle: il vient et saute au cou de l’animal On le laisse déchirer cette proie, pour qu’il y prenne goût; afin même de l’affriander davantage, ce jour-là, c’est avec cette chair qu’on le nourrit. On recommence cette opération sept ou huit jours de suite; mais alors le Lièvre est vivant. On lui tiraille les oreilles; il mêle, aux ouye! ouye! d’appel du maître, des cris de douleur. Le Faucon s’élance sur sa tète, s’acharne après lui, s’efforce de l’arracher aux mains qui le tiennent, et lui dévore les yeux et la langue. Après cette longue lutte, on ouvre le Lièvre et l’on donne la curée. Cet exercice est répété plus ou moins souvent, selon le degré de facilité de l’oiseau à s’instruire.
Le temps de la chasse approche: il faut éprouver l’oiseau, savoir s’il a profité de ces leçons si prudemment graduées, de cette éducation si laborieusement soignée, si bien appropriée à sa nature et au genre de plaisir auquel il est destiné. On sort donc à cheval, on emporte le Faucon encapuchonné, on se rend dans une plaine découverte ou sur un vaste plateau; on s’est muni de cinq ou six Lièvres vivants. Arrivé sur le terrain choisi, on prend un Lièvre et on lui casse les quatre pattes, puis on le lâche à la portée de l’œil de l’oiseau; plaintif et criant, il court tant bien que mal. On décapuchonne alors le Faucon, et on le lâche en disant: Bessem Allah, Allah ou Kebeur, au nom de Dieu, Dieu est le plus grand. Le Terakel, impatient, s’élance droit vers le ciel, et, de très-haut, se précipite sur le Lièvre, qu’il tue ou étourdit d’un coup de ses serres crispées, comme d’un coup de poing. On s’approche de la victime, on la saigne, on l’ouvre, et on donne les entrailles, le foie, le cœur, à l’oiseau, pour qu’il les mange sur place.
Après plusieurs jours de cette épreuve, l’oiseau de race est complétement dressé s’il montre qu’il n’a aucune envie de fuir, s’il attend son maître près de sa proie, et si, malgré sa tendance naturelle à fuir avec elle, il répond à l’appel avant et après s’être emparé du gibier. Cette éducation s’est prolongée depuis l’été jusque vers la fin de l’automne. C’est la saison propice, car l’oiseau ne chasse bien que pendant les temps brumeux, et même les temps froids. Il ne saurait supporter ni les ardeurs du soleil, ni la soif; il quitterait son maître pour aller s’abreuver au loin, et ne reviendrait plus.
A cette époque, on se met en route, après un léger déjeuner, vers onze heures du matin, le Faucon sur l’épaule ou sur le poing; on s’est approvisionné seulement de lait dé chamelle enfermé dans des peaux de bouc, de dattes (deglet ennour), de pain, et quelquefois de raisins secs. Mais la chasse ne commence qu’après une assez longue course, vers les trois heures de l’après-midi. Les cavaliers sont nombreux; arrivés sur le terrain, ils se disséminent, battent les broussailles, les touffes d’alfa, pour faire lever un Lièvre, qu’on s’efforce de rabattre vers celui qui tient le Faucon. Aussitôt qu’on aperçoit le gibier, on enlève le capuchon de l’oiseau, et on le lâche en lui indiquant du doigt le Lièvre, et en lui disant: Ha hou! — Le voilà !
Pendant que son maître prononce le sacramentel Bessem Allah, Allah ou Kebeur, au nom de Dieu, Dieu est le plus grand, mots destinés à sanctifier la proie qui n’a pas été saignée, à faire que ce soit un mets permis pour le vrai croyant, l’oiseau part, fait une pointe à perte de vue, tout en suivant le Lièvre de son œil perçant, puis s’abat sur lui et le frappe, soit à la tête, soit à l’épaule, d’un coup de ses serres fermées, assez violent pour l’étourdir ou même le tuer. Les cavaliers, qui l’ont vu descendre, accourent de tous côtés, l’entourent, et le trouvent ordinairement occupé à manger les yeux de l’animal. Pour qu’il l’abandonne, on tire du burnous une peau de Lièvre, qu’on jette un peu plus loin et sur laquelle il se précipite.
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