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James Fenimore Cooper

La prairie


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066315825

Table des matières

CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE XI.

CHAPITRE XII.

CHAPITRE XIII.

CHAPITRE XIV.

CHAPITRE XV.

CHAPITRE XVI.

CHAPITRE XVII.

CHAPITRE XVIII.

CHAPITRE XIX.

CHAPITRE XX.

CHAPITRE XXI.

CHAPITRE XXII.

CHAPITRE XXIII.

CHAPITRE XXIV.

CHAPITRE XXV.

CHAPITRE XXVI.

CHAPITRE XXVII.

CHAPITRE XXVIII.

CHAPITRE XXIX.

CHAPITRE XXX.

CHAPITRE XXXI.

CHAPITRE XXXII.

CHAPITRE XXXIII.

CHAPITRE XXXIV.


LA PRAIRIE

Table des matières

CHAPITRE PREMIER.

Table des matières

Berger, donne-t-on quelque part l’hospitalité dans ce désert? Que ce soit pour de l’argent ou par amitié, conduis-nous-y, de grâce; nous mourons de faim et de lassitude.

SHAKESPEARE, Comme il vous plaira.

ON a beaucoup parlé et écrit dans le temps sur la question de savoir s’il était politique d’ajouter les vastes régions de la Louisiane aux territoires. déjà immenses et à demi peuplés des États-Unis. Néanmoins, quand la chaleur de la discussion se fut calmée, et que les considérations personnelles eurent fait place à des vues plus libérales, on convint en général de la sagesse de cette mesure. Elle plaçait entièrement sous notre contrôle les innombrables tribus de sauvages dispersées le long de nos frontières de l’ouest; elle conciliait des intérêts opposés, calmait des défiances nationales, ouvrait mille voies faciles au commerce de l’intérieur ainsi qu’à la navigation de l’océan Pacifique.

Quoique la cession eût été faite en 1803, le printemps de l’année suivante s’écoula avant que la prudence officielle de l’Espagnol qui administrait la province au nom de son maître d’Europe voulût permettre la prise de possession. A peine les formalités du transfert accomplies, et le nouveau gouvernement reconnu, des essaims de cette population inquiète qui s’agite sans cesse aux extrémités de la société américaine s’enfoncèrent dans les bois qui bordaient la rive droite du Mississipi, avec la même intrépidité insouciante qui avait soutenu une foule d’émigrants dans leur pénible marche depuis les États de l’Atlantique jusqu’à la rive orientale du Père des fleuves.

En se livrant à ces expéditions aventureuses, les hommes sont d’ordinaire entraînés par la force d’habitudes antérieures ou par la déception de secrètes espérances. Quelques-uns, — ce fut le petit nombre, — avides d’une subite opulence, se mirent à chercher les mines d’une contrée encore vierge; la plupart allèrent s’établir sur le bord des grands cours d’eau, se contentant des riches produits dont un sol fécondé par un tel voisinage ne manque jamais de récompenser même la plus faible industrie. C’est ainsi qu’on vit des agglomérations croître avec une rapidité qui tenait de la magie; et beaucoup de témoins de l’acquisition de cet empire inhabité ont pu assister à sa transformation en un État populeux et indépendant, bientôt admis dans le sein de la confédération nationale sur le pied de l’égalité politique (A).

Les incidents et les scènes qui se rapportent à la présente histoire se sont passés à l’origine même des entreprises qui ont amené en quelques années des résultats si magnifiques.

La moisson de la première année de notre entrée en possession était faite depuis longtemps, et le feuillage flétri des arbres assez rares commençait à revêtir la livrée de l’automne, lorsqu’une file de chariots sortit du lit desséché d’un ruisseau, et continua sa marche à travers la surface ondulée de ce que, dans le langage du pays, on nomme une prairie ondoyante (rolling prairie). Les chariots chargés de meubles, d’ustensiles domestiques et d’instruments de labourage, le petit troupeau éparpillé de moutons et de gros bétail qui fermait la marche, l’aspect rustique et l’air insouciant des gens robustes qui suivaient nonchalamment le pas lourd des attelages, tout annonçait une troupe d’émigrants allant à la recherche de l’Eldorado de leurs rêves.

Contrairement à la pratique habituelle des gens de leur classe, ils avaient quitté les vallées fertiles de la basse Louisiane pour se frayer un chemin par des moyens connus seulement d’aventuriers de cette espèce, à travers ravines et torrents, marécages profonds et solitudes arides, bien au delà des limites ordinaires des habitations civilisées. Devant eux se déroulaient ces vastes plaines qui s’étendent avec une désolante monotonie jusqu’à la base des montagnes Rocheuses, et à de longues journées de marche en arrière bouillonnaient les eaux rapides et fangeuses de la Platte.

La présence d’un tel attirail dans ces lieux nus et solitaires était d’autant plus remarquable que la région d’alentour n’offrait presque rien qui pût tenter la cupidité d’un spéculateur, et encore moins, s’il est possible, flatter les espérances de quiconque aurait voulu former un établissement en ce pays nouveau.

L’herbe maigre de la Prairie ne promettait pas grand parti à tirer du sol dur et ingrat sur lequel les chariots roulaient aussi légèrement que sur une route battue; les roues et les animaux laissaient seulement des traces de leur passage sur cette herbe flétrie; si le bétail la broutait de temps à autre, il la rejetait aussitôt, comme un aliment trop amer pour que la faim même pût le rendre supportable.

Quelle que fût la destination de ces aventuriers, ou la cause secrète de leur confiance apparente dans un semblable désert, l’attitude d’aucun d’eux n’annonçait l’inquiétude ou le malaise. En y comprenant les femmes et les enfants, la caravane se composait de plus de vingt personnes.

A la tête, et un peu en avant, marchait l’individu qui, par son maintien et la place qu’il occupait, paraissait être le chef. De haute taille, brûlé du soleil, il était sur le retour de l’âge; sa figure épaisse, inerte, rebelle à toute émotion, ne trahissait rien moins que le regret du passé ou le souci de l’avenir. Avec des membres flasques et comme détendus, il était doué d’une vigueur peu commune. Ainsi, le moindre obstacle venait-il entraver sa marche alourdie, on voyait cet homme, énervé d’apparence et si lent à traîner son grand corps, déployer une portion de cette énergie recelée dans son organisation, comme la force pesante mais terrible de l’éléphant. Quant à ses traits, larges, empâtés, insignifiants par le bas, ils étaient déprimés dans le haut, fuyants et marqués au sceau des vils instincts.

L’habillement du personnage tenait le milieu entre l’accoutrement grossier d’un laboureur et les vêtements de cuir que la mode et l’expérience avaient en quelque sorte rendus nécessaires à un émigrant. Toutefois il avait enjolivé à profusion ce bizarre équipage d’ornements du plus mauvais goût. Au lieu du ceinturon ordinaire de peau de daim, il portait autour des reins une écharpe de soie fanée aux couleurs criardes; le manche de son couteau, en corne de cerf, était surchargé de plaques d’argent, et la fourrure d’ours de son bonnet, nuancée avec une rare finesse; à sa jaquette sale et usée on avait cousu de brillantes piastres du Mexique en guise de boutons, et le même métal garnissait la monture de sa carabine, en bois d’un magnifique acajou; enfin les breloques de trois montres d’occasion pendillaient hors de ses poches de devant.

Indépendamment du fusil qu’il portait en bandoulière, ainsi qu’un havresac et une poire à poudre, il avait encore une hache en bon état négligemment jetée sur l’épaule; et, malgré la charge de cet attirail, il semblait se mouvoir avec autant d’aisance que si nul fardeau n’eût pesé sur lui et nul obstacle embarrassé sa marche.

A quelques pas derrière lui venait un groupe de jeunes gens, vêtus et équipés à peu près de même, et ayant entre eux, comme avec leur chef, assez de ressemblance pour qu’on les reconnût pour des enfants d’une seule famille. Bien que le plus jeune eût à peine dépassé cette époque de la vie que la loi, dans sa subtile sagesse, a qualifiée d’âge de discrétion, il se montrait digne de ses ascendants par la façon hardie dont il s’était poussé à leur taille. Pour ceux qui avaient une conformation tant soit peu différente, nous les décrirons en temps et lieu au cours régulier de cette histoire.

Il n’y avait que deux femmes dans la caravane, quoiqu’on vît sortir de temps en temps du premier chariot plusieurs frimousses, aux boucles blondes, au teint hâlé, aux yeux vifs et pétillants de. curiosité. L’une, jaune, sèche et toute ridée, était la mère; l’autre, fillette de dix-huit ans, remuante et légère, semblait appartenir, d’après ses manières et son habillement, à une classe de la société élevée de plusieurs degrés au-dessus de celle de ses compagnons. Le second chariot était couvert d’une toile attachée avec un soin scrupuleux, et ce qu’il contenait, sévèrement dissimulé aux regards.

Sur les véhicules qui venaient encore à la file on avait entassé pêle-mêle meubles, outils et effets, tels qu’on peut en supposer à des gens prêts à tout moment à changer de demeure, sans égard aux saisons ou à la distance.

Peut-être n’y avait-il dans cet équipage ou dans l’aspect de ses propriétaires rien qui le distinguât de ce qu’on rencontre journellement sur les routes d’un pays mobile et changeant comme le nôtre; mais la solitude et l’étrangeté des sites que traversait la colonie ambulante lui imprimaient à un rare degré un caractère aventureux et sauvage.

Dans les dépressions du sol qui, suivant un développement régulier, revenaient à chaque demi-lieue sur leur route, la vue était bornée à droite et à gauche par les éminences presque insensibles qui donnent à cette espèce de prairie le nom dont nous avons parlé, tandis qu’ailleurs la perspective monotone se prolongeait dans un espace long, étroit, stérile, que relevait à peine un misérable déploiement de végétation commune, bien qu’assez fournie.

Du sommet des monticules, l’œil était fatigué de l’uniformité et de la sécheresse glaciale du paysage. La terre ne ressemblait pas mal à l’Océan alors que ses vagues, soulevées par la tempête, continuent à rouler pesamment: même surface onduleuse et régulière, même absence d’objets étrangers, même horizon sans limites. Si frappante, en effet, était la ressemblance entre l’eau et le sol que, dût le géologue sourire de la simplicité de cette théorie, un poète n’aurait pu s’empêcher de croire que la formation de l’un résultait de la retraite successive de l’autre. Çà et là un grand arbre s’élevait d’un bas-fond, comme un vaisseau solitaire, étendant au loin ses branches dépouillées; et pour ajouter à l’illusion, on apercevait à l’arrière-plan deux ou trois bouquets de bois qui s’arrondissaient parmi le brouillard comme des îles suspendues sur le sein des ondes. Sans doute, la monotonie de la surface et l’abaissement du point de vue contribuaient à exagérer les distances. Mais, à voir les îles se succéder et le terrain onduler sans cesse, on en arrivait à acquérir la conviction décourageante, qu’il faudrait franchir une étendue de pays en apparence interminable avant que les vœux du plus humble laboureur pussent se réaliser (B).

Le chef des émigrants n’en poursuivait pas moins sa marche d’un air imperturbable, sans autre guide que le soleil, tournant résolument le dos aux foyers de la civilisation, et plongeant à chaque pas plus avant, sinon sans retour, dans les repaires des sauvages occupants du pays.

Cependant, à mesure que le jour tirait à sa fin, son esprit, incapable peut-être de mûrir un dessein homogène au delà de ce qui se rapportait à l’heure présente, parut se préoccuper de pourvoir aux besoins qu’allait faire naître la venue des ténèbres. Ayant atteint le haut d’un tertre un peu plus élevé que les autres, il s’arrêta un moment et jeta à la ronde un regard quelque peu curieux pour tâcher d’apercevoir quelques-uns des signes bien connus indiquant une place où se trouvent réunies les trois choses qui leur étaient le plus nécessaires, l’eau, le bois et le fourrage.

Sa recherche fut probablement infructueuse; car, après quelques minutes d’une inspection vague et indolente, il redescendit la colline avec la pesanteur d’un animal surchargé de graisse et qui cède à la déclivité du terrain.

Son exemple fut. silencieusement suivi par ceux qui venaient à sa suite; mais, plus jeunes qui lui, ils manifestèrent plus d’intérêt, sinon d’inquiétude, dans le coup d’œil rapide que chacun jeta à son tour en arrivant au même endroit. Hommes et bêtes n’allaient plus que d’un pas alourdi, et il était clair que le repos s’imposerait bientôt comme un besoin impérieux. L’herbe emmêlée des bas-fonds présentait à la marche des obstacles que la fatigue commençait à rendre formidables, et il fallait recourir au fouet pour stimuler les attelages.

Au moment où une lassitude générale gagnait les émigrants, à l’exception de leur chef, et où, par une sorte d’instinct, tous les yeux interrogeaient l’horizon, la caravane fit halte, frappée d’un spectacle aussi subit qu’inattendu.

Le soleil avait disparu derrière le talus voisin, laissant après lui une traînée de lumière. Au centre de ce torrent d’éblouissante clarté apparut une forme humaine, se détachant du fond d’or d’une manière tellement distincte et palpable, qu’on eût cru pouvoir la toucher en étendant la main. La stature était colossale, l’attitude recueillie et mélancolique, la place qu’elle tenait juste en travers du passage des voyageurs; mais encadrée qu’elle était dans son auréole de lumière, il était impossible d’en apprécier exactement les proportions ou la nature.


L’effet de cette vision fut magique et instantané. Celui qui marchait en tête s’arrêta soudain, contemplant l’objet mystérieux avec une morne stupéfaction qui se changea bientôt en une sorte de terreur superstitieuse; ses fils, dès que la première émotion de surprise fut un peu calmée, se rapprochèrent de lui; et ceux qui conduisaient les chariots ayant fait de même, la caravane entière ne forma plus qu’un groupe silencieux et émerveillé.

Bien que l’idée d’une apparition surnaturelle fût générale parmi les voyageurs, on entendit un bruit d’armes, et deux des plus hardis d’entre les jeunes gens soulevèrent leurs fusils pour être prêts au premier signal.

«Envoyez les enfants sur la droite,» s’écria la mère intrépide d’une voix aiguë et discordante. «Asa ou Abner nous rendra bon compte de la créature, j’en réponds.

— Il serait peut-être bon d’essayer d’une balle,» marmotta un lourdaud de mauvaise mine, dont les traits offraient avec ceux de la matrone un grand air de famille; tout en parlant, il ramena l’arme à son épaule et se mit en demeure de tirer. «Les Paunis-Loups (C) chassent, dit-on, par centaines dans la Prairie; s’il en est ainsi, ils ne remarqueront pas la disparition d’un des leurs.

— Arrêtez!» s’écria une voix douce mais effrayée, qui s’échappa des lèvres tremblantes de la plus jeune des deux femmes. «Nous ne sommes pas tous ensemble; c’est peut-être un ami.

— Qui bat la campagne à cette heure?» s’écria le père en promenant sur sa rude progéniture un regard sombre et mécontent. «Bas votre arme, bas votre arme!» continua-t-il en détournant de sa large main la carabine de son compagnon, et d’un ton de maître. «Ma besogne n’est pas encore terminée; je veux finir en paix le peu qui me reste à faire.»

L’homme aux intentions hostiles parut comprendre le sens de ces paroles, et désarma son fusil. Les garçons se tournèrent du côté de la jeune fille qui avait pris si vivement la parole, et leurs regards semblèrent lui demander une explication; mais comme satisfaite du répit qu’elle avait obtenu pour l’étranger, elle était revenue à sa place et paraissait vouloir se renfermer dans un modeste silence.

Pendant ce temps, l’horizon avait plusieurs fois changé de couleur: à la clarté brillante dont l’œil était ébloui avait succédé une lumière plus foncée et plus égale, et à mesure que le soleil perdait de son éclat, les proportions de l’étrange apparition devinrent moins gigantesques, et finirent par se dessiner d’une manière distincte. Honteux de son hésitation, maintenant que la vérité n’était plus douteuse, le chef de la caravane se remit en marche, prenant toutefois la précaution, en gravissant le tertre, de dégager sa carabine de la bandoulière, et de la tenir de manière à pouvoir s’en servir au besoin.

Rien ne justifiait un tel excès de vigilance. Depuis le moment où il avait trahi sa présence d’abord inexplicable, et pour ainsi dire entre le ciel et la terre, l’étranger n’avait pas bougé de place ni donné le moindre signe d’hostilité : eût-il même nourri de mauvais desseins, il semblait, à le voir tel qu’il était, bien peu en état de les mettre à exécution.

Comment un corps éprouvé par les rigueurs de plus de quatre-vingts hivers aurait-il pu effrayer un homme aussi robuste que l’émigrant? Malgré le poids des ans et son apparente décrépitude, il y avait dans cet être solitaire quelque chose qui disait que le temps, et non la maladie, avait pesé trop lourdement sur lui. L’âge l’avait desséché sans le flétrir: ses muscles relâchés, indices d’une vigueur qui avait dû être grande, projetaient des saillies encore visibles, et toute sa personne décelait un air de vitalité, qui, à part la fragilité trop réelle de la nature humaine, aurait pu défier le temps de pousser plus loin ses ravages. Ses vêtements se composaient surtout de peaux avec le poil tourné en dehors; une carnassière et une corne à poudre étaient suspendues à ses épaules, et il s’appuyait sur une carabine d’une longueur extraordinaire, mais qui, ainsi que son maître, portait les traces d’un long et pénible service.

Quand la troupe des nouveaux venus fut arrivée à portée de la voix, un sourd grondement se fit entendre aux pieds du vieillard, et l’on vit se dresser lentement un chien de chasse de grande taille, maigre et édenté, qui, après s’être secoué, montra quelque velléité de barrer la route aux voyageurs.

«A bas! Hector, à bas!» lui dit son maître d’une voix profonde que la vieillesse avait rendue tant soit peu chevrotante. «Qu’as-tu à démêler, mon garçon, avec des gens qui vont tranquillement à leurs affaires?»

Le chef des émigrants prit la parole.

«Etranger,» dit-il, «si vous connaissez bien le pays, pourriez-vous indiquer à un voyageur où il trouvera ce qu’il lui faut pour passer la nuit?

— La terre est-elle donc remplie de l’autre côté de la Grande Rivière? » demanda le vieillard d’un ton solennel et sans paraître s’inquiéter de la question qu’on lui avait faite. «Autrement, pourquoi suis-je témoin d’un spectacle que je croyais ne plus revoir?

— De la terre? Si vraiment, il en reste, pour quiconque a le gousset plein et l’humeur accommodante; mais, à mon gré, il y a déjà trop de monde. A combien estimez-vous à peu près la distance d’ici au point le plus rapproché du fleuve?

— Un cerf au lancer ne pourrait rafraîchir ses flancs dans les eaux du Mississipi sans parcourir au moins deux cents lieues.

— Et quel nom donnez-vous à ce pays-ci?

— Quel nom,» reprit l’autre en montrant le ciel par un geste expressif, «quel nom donneriez-vous à l’endroit où vous voyez là-haut ce nuage?»

L’émigrant le regarda de l’air d’un homme qui ne comprend pas et qui soupçonne ce qu’on lui dit d’être une raillerie déguisée; pourtant il se contenta de répondre:

«Vous êtes probablement un nouveau débarqué comme moi; sans quoi vous ne refuseriez pas d’aider un voyageur de vos conseils, présent peu coûteux puisqu’il ne consiste qu’en paroles.

— Un présent? Non, c’est une dette que les anciens doivent acquitter envers les jeunes. Que désirez-vous savoir?

— Où je puis établir mon camp cette nuit. Quant à la nourriture et au coucher, je ne suis pas difficile; mais, lorsqu’on a trimé sur les chemins comme moi, l’on connaît le prix de l’eau fraîche et d’une bonne pâture pour les bestiaux.

— Venez donc avec moi, et vous aurez l’une et l’autre; c’est à peu près tout ce que je puis offrir dans cette aride Prairie.»

A ces mots, le vieillard rejeta sur l’épaule sa lourde carabine avec une aisance assez remarquable pour son âge, et, sans plus de paroles, il descendit dans la vallée voisine.


CHAPITRE II.

Table des matières

Dressez ma tente; ici je passerai la nuit. Et demain? Bah! nous verrons.

SHAKESPEARE, Richard III.

BIENTÔT les voyageurs reconnurent à des signes infaillibles, que ce dont ils avaient besoin n’était pas très éloigné. Une source s’échappait en murmurant de la pente qu’ils suivaient, et ses claires eaux, réunies à celles d’autres petites sources du voisinage, formaient un ruisseau, dont le cours sinueux était facile à distinguer, à une assez longue distance, grâce au feuillage et à la verdure qui croissaient çà et là sur ses bords humides. L’étranger se dirigea de ce côté, et les attelages hâtèrent le pas à la suite, avertis par leur instinct de l’approche du pâturage et d’un lieu de repos.

Arrivé à l’endroit qu’il jugeait le plus convenable, le vieillard s’arrêta, et son regard sembla demander aux voyageurs s’ils y trouvaient ce qui leur était nécessaire. Le chef de la caravane jeta autour de lui un coup d’œil investigateur, et examina les lieux avec la sagacité d’un juge compétent dans une question délicate, mais en vrai lourdaud, et sans se départir du flegme qui lui permettait rarement de manifester une précipitation incompatible avec sa dignité.

«Oui, ça peut aller,» dit-il, comme s’il eût été satisfait du résultat de ses observations. «Enfants, vous avez vu les derniers rayons du soleil; à l’ouvrage!»

Les jeunes gens montrèrent à quel point ils étaient rompus à l’obéissance. L’ordre — car, si le ton fait la chanson, c’en était un au sens le plus étroit, — fut reçu avec respect; mais il n’y eut d’autre mouvement que celui d’une hache ou deux qui glissèrent à terre, tandis que ceux à qui elles appartenaient continuaient à regarder autour d’eux avec un air d’indifférence. De son côté, le plus âgé des voyageurs, qui savait comment se gouvernaient ses enfants, se débarrassa de sou sac et de son fusil, et aidé de l’homme que nous avons vu si prompt à faire usage de ses armes, il s’occupa à dételer les bêtes.

Ce fut l’aîné des garçons qui donna l’exemple.

Il s’avança d’un pas pesant, et, sans effort apparent, plongea le fer de. sa hache dans le tronc poreux d’un cotonnier. Un instant il resta immobile à regarder l’effet du coup qu’il venait de porter, avec cette sorte de mépris dont un géant contemplerait l’impuissante résistance d’un nain; puis, brandissant l’arme au-dessus de sa tête, il eut bientôt coupé l’arbre, qui, rendant, pour ainsi dire, hommage à son adresse, tomba à terre avec fracas. Ses compagnons assistèrent à l’opération en curieux jusqu’au moment où le tronc fut étendu à leurs pieds. Comme si c’eût été le signal d’une attaque générale, tous se mirent à l’œuvre, et en quelques minutes, avec une habileté de main qui aurait émerveillé un spectateur ignorant, ils dépouillèrent d’arbres un certain espace de terrain; et cela fut fait presque aussi vite que si une trombe avait passé par là.

L’étranger ne perdait pas un de leurs mouvements. A mesure que les arbres tombaient en frémissant l’un après l’autre, il levait les yeux vers le ciel que ce vide laissait apercevoir; un tel abatis lui semblait une profanation, mais il ne daigna donner d’autres marques de mécontentement qu’un sourire amer et des plaintes proférées tout bas. Passant alors à travers le groupe des jeunes gens qui s’étaient hâtés d’allumer un bon feu, il reporta son attention sur le chef des émigrants et son farouche compagnon.

Ceux-ci avaient déjà dételé les chevaux, qui broutaient avidement les feuilles des arbres abattus; et ils manœuvraient autour du chariot dont le contenu était caché avec tant de soin. Tirant et poussant à la fois, ils le roulèrent à l’écart jusqu’à un petit tertre bien sec, qui flanquait la lisière du taillis. Ils s’armèrent ensuite de longues perches destinées à cet usage, et, enfonçant le gros bout en terre, ils attachèrent l’autre aux cerceaux qui soutenaient la bâche. Une pièce de grosse toile fut dépliée dans toute sa largeur, tendue par-dessus, et fixée au sol par des chevilles, de manière à former une tente assez large et fort commode. Après avoir regardé leur ouvrage avec un air d’inquiétude jalouse, tantôt redressant un pli, tantôt fichant une cheville, ils se réunirent de nouveau pour pousser le chariot par le timon hors de la tente jusqu’à ce qu’il parût en plein air, dépouillé de son enveloppe et ne contenant que quelques menus objets d’ameublement. Le chef de la troupe les prit aussitôt et les porta de ses propres mains dans la tente, comme si l’entrée de ce sanctuaire fût un privilège interdit même à son associé.

La curiosité est une passion vivace qui se retrempe dans la solitude. Aussi le vieil habitant des Prairies ne put-il voir ces arrangements mystérieux sans en éprouver jusqu’à un certain point l’influence. Il s’approcha de la tente, et se préparait à l’entr’ouvrir, dans l’intention évidente d’examiner de plus près ce qu’elle dérobait aux yeux, quand l’homme qui avait déjà mis sa vie en danger le saisit par le bras, et, d’une poussée un peu rude, le fit reculer de quelques pas.

«Hé ! l’ami,» lui dit-il sèchement, en appuyant son avis d’un regard chargé de menaces, «c’est une maxime honnête, et dont quelquefois on se trouve bien, que celle qui dit: «Mêlez-vous de vos affaires.»

— Il est rare que les hommes apportent au désert des choses qu’il faille cacher,» répondit le vieillard, comme s’il eût voulu, sans trop savoir comment s’y prendre, excuser l’indiscrétion qu’il s’était permise; «et je ne croyais pas mal faire en jetant un coup d’œil là-dedans.

— Il est même rare, à mon idée, qu’il y vienne des hommes,» reprit l’autre d’un ton bref. «Ceci m’a pourtant l’air d’une vieille terre, quoiqu’elle ne paraisse pas fameusement peuplée.

— Elle est aussi vieille que le reste des œuvres du Seigneur, je crois; quant aux habitants, vous avez raison. Voilà bien des mois que ma vue ne s’est reposée sur des visages de ma couleur. Je vous le répète, ami, c’est sans mauvaise intention que j’allais soulever cette toile; je ne savais pas s’il n’y aurait point derrière quelque chose qui me rappellerait mes jours d’autrefois.»

Sur cette explication naïve, il s’éloigna lentement, en homme profondément convaincu du droit qu’a tout individu de jouir en paix de ce qui est à lui, sans intervention du prochain, principe salutaire et juste, qu’il avait probablement puisé dans les habitudes de sa vie solitaire. En retournant vers l’endroit où les émigrants étaient campés — car ce lieu avait pris l’apparence d’un petit camp, — il entendit la voix du chef qui, d’un ton rauque et impératif, appelait:

«Hélène Wade!»

La jeune fille que nous avons déjà présentée à nos lecteurs, et qui était occupée auprès des feux, s’élança vivement à cet appel, et passant devant l’étranger avec la légèreté d’une antilope, disparut bientôt derrière les plis mystérieux de la tente. Toutefois sa soudaine disparition, non plus que les préparatifs que nous avons décrits, ne parurent exciter la moindre surprise autour d’elle. Les jeunes hommes, qui avaient cessé de faire usage de la hache, vaquaient à différentes besognes avec l’air d’insouciance qui les caractérisait; les uns distribuaient le fourrage entre les divers animaux; un autre, dans un mortier portatif, écrasait, au moyen d’un gros pilon, le maïs destiné à la bouillie (hominie); ceux-là roulaient à l’écart le reste des chariots, et les disposaient de manière à élever une sorte de rempart pour protéger leur bivouac, qui autrement eût été sans défense.

Tout cela ne fut pas long à terminer, d’autant plus que les ténèbres commençaient à s’étendre sur la Prairie. Alors la grondeuse matrone, qui n’avait cessé de gourmander à pleins poumons sa lourde et indolente couvée, annonça, d’une voix de furie, que le repas du soir n’attendait plus que la présence de ceux qui devaient y participer. Quelles que soient les autres qualités d’un habitant des frontières, il est rare que la vertu de l’hospitalité lui fasse défaut. A l’invitation retentissante de sa moitié, l’émigrant ne manqua point d’offrir au vieillard la place d’honneur près de la marmite qu’on venait de retirer du feu.

«Ami, je vous remercie,» répondit l’invité ; «je vous remercie de tout mon cœur; mais j’ai ma suffisance pour la journée, et je ne suis pas de ceux qui creusent leur tombe à coups de dents... Néanmoins, puisque vous insistez, je vais m’asseoir près de vous, car il y a longtemps que je n’ai vu des hommes de ma couleur manger leur pain quotidien. »


On servit à la ronde la bouillie de maïs, plat dans lequel réussissait l’habile et peu sympathique cuisinière.

«Vous êtes, à ce qu’il paraît, établi d’ancienne date dans ce canton,» fit observer l’émigrant. «On nous avait dit, dans le bas pays, que nous trouverions par ici les colons un peu clairsemés, et, ma foi, c’est tout ce qu’il y a de plus vrai; car, excepté les trafiquants du Canada, sur la Grande Rivière, vous êtes le premier blanc que j’aie rencontré depuis deux cents bonnes lieues, à compter du moins d’après votre propre estime.

— Quoique j’aie passé quelque temps dans ce pays, on ne pourrait prétendre que j’y sois établi, vu que je n’y ai pas d’habitation régulière, et que je reste rarement plus d’un mois de suite dans le même lieu.

— Vous chassez sans doute?» continua l’autre en parcourant des yeux l’accoutrement de sa nouvelle connaissance. «Vous ne me semblez guère bien outillé pour un métier pareil.

— L’outil est vieux comme son maître, et à la veille, comme lui, d’être mis au rancart,» dit le vieillard en jetant sur sa carabine un regard mêlé d’affection et de regret; «et je puis ajouter qu’il ne me sert plus à grand’chose. Vous vous trompez, l’ami, en m’appelant chasseur; je ne suis qu’un trappeur, voilà tout.

— Si vous tenez beaucoup de l’un, il est certain que vous avez tant soit peu de l’autre; en ces parages, les deux métiers vont de pair.

— Oui, à la honte de celui qui a la force de chasser!» s’écria le Trappeur, que nous désignerons désormais par ce nom. «Pendant plus de cinquante ans, j’ai porté ma carabine dans le désert sans dresser de piège même à l’oiseau qui s’enfuit à tire d’ailes, bien moins encore à l’animal qui n’a que ses jambes pour moyen de salut.

— Qu’on attaque les bêtes au moyen d’un fusil ou d’une trappe, je n’y vois pas grande différence,» dit à sa manière brusque et revêche le compagnon de l’émigrant. «La terre a été faite pour les besoins de l’homme; il en est de même de ses créatures.

— Étranger, pour un homme qui est venu si loin, vous paraissez. médiocrement pourvu de bagage,» interrompit sèchement l’émigrant, comme s’il eût voulu changer le cours de la conversation. «Vous êtes sans doute mieux partagé en fait de fourrures,

— Des bagages? J’en ai le moins possible. A mon âge, la nourriture et le vêtement suffisent, et quant aux fourrures, il m’en faut tout juste assez pour acheter de temps à autre une corne de poudre ou une barre de plomb.

— Vous n’êtes donc pas du pays?

— Non, je suis né sur les bords de la mer, quoique la plus grande partie de ma vie se soit passée dans les bois.»

A ces mots, toute la troupe le regarda, comme on fait à l’égard d’un être ou d’un objet extraordinaire. Les mots magiques sur les bords de la mer montèrent aux lèvres des plus jeunes convives, et dès lors la femme lui témoigna des attentions dont elle n’était pas prodigue habituellement dans son hospitalité bourrue, sorte d’hommage rendu à la dignité d’un grand voyageur.

Après une pause assez longue, qu’il parut employer à réfléchir, sans suspendre pour cela les fonctions de la mastication, l’émigrant reprit la parole.

«Il y a loin, à ce qu’on rapporte,» dit-il, «des eaux de l’occident aux rivages de la grande mer.

— Oui, la route est pénible,» répondit le Trappeur, «et en la faisant, j’ai beaucoup vu, et quelque peu souffert.

— On doit avoir pas mal de misères à parcourir un tel ruban de queue.

— J’y ai mis soixante-quinze ans; et sur toute l’étendue, depuis l’Hudson, il n’y a pas la moitié du temps où je n’aie mangé du fruit de ma propre chasse. Fumée que tout cela! A quoi servent les prouesses d’autrefois quand on approche de sa fin?

— Une fois, j’ai rencontré un particulier qui avait navigué sur cet Hudson,» fit remarquer l’un des fils en parlant d’une voix basse, comme quelqu’un qui se défiait de ses connaissances, et jugeait prudent de ne rien hasarder en présence d’un témoin qui avait tant vu. «D’après ce qu’il racontait, ce doit être une fameuse rivière, et assez profonde pour porter bateau, du haut en bas.

— C’est une vaste étendue d’eau, et un grand nombre de belles villes s’élèvent sur ses bords; cependant ce n’est qu’un ruisseau, comparée à la Rivière sans Fin.

— Je n’appelle pas rivière une masse d’eau dont on peut faire le tour,» s’écria le morose compagnon de l’émigrant. «Une rivière véritable doit être traversée, et non point tournée comme un ours à la chasse.

— Avez-vous été loin du côté du soleil couchant, l’ami?» interrompit de nouveau l’émigrant, comme s’il eût voulu, autant que possible, évincer le grossier personnage de la conversation. «L’endroit où nous sommes arrivés ne se compose, à ce que je vois, que d’immenses plaines.

— Vous pourriez voyager des semaines entières sans rencontrer autre chose. J’ai souvent pensé que le Seigneur a placé cette ceinture stérile de prairies derrière les États, pour faire sentir aux hommes à quoi leur folie peut encore amener le pays. Oui, vous pouvez voyager des semaines, et même des mois entiers dans ces plaines ouvertes, où il n’y a d’habitation ou de refuge ni pour l’homme, ni pour les animaux. Il n’est point jusqu’aux bêtes sauvages qui ne soient réduites à parcourir de longues distances pour trouver leurs tanières; et pourtant le vent souffle rarement de l’est sans m’apporter le bruit des haches qui résonnent et des arbres qui tombent à terre.»

Pendant que le vieillard parlait avec la gravité que la vieillesse manque rarement de communiquer même à l’expression de sentiments moins nobles, ses auditeurs demeuraient attentifs et silencieux. Ce fut lui qui crut devoir relever la conversation, par une de ces questions indirectes si fort en usage parmi les habitants des frontières.

«Cela n’a pas dû être une tâche facile de traverser à gué les cours d’eau,» dit-il, «et de pénétrer aussi avant dans la Prairie avec vos attelages de chevaux et vos troupeaux de bêtes à cornes?

— J’ai suivi la rive gauche de la Grande Rivière,» répondit l’émigrant, «jusqu’à ce que j’aie vu que nous remontions trop vers le nord. Alors nous l’avons passée sur des radeaux sans beaucoup de difficultés. La femme a perdu une ou deux toisons sur la tonte de l’an prochain, et les filles ont une vache de moins à traire. Depuis, nous nous en sommes bravement tirés en traversant une petite rivière presque tous les jours.

— Et probablement vous continuerez à marcher vers l’ouest jusqu’ à ce que vous trouviez un terrain plus convenable pour vous y établir?

— C’est-à-dire jusqu’à ce que j’aie une raison de m’arrêter ou de revenir sur mes pas.»

Sur cette brusque réponse, l’émigrant se leva et coupa court à la conversation.

Le Trappeur suivit son exemple; les autres firent de même, et, sans se soucier davantage de la présence de leur hôte, ils se mirent à prendre leurs dispositions pour la nuit. Des berceaux,, ou plutôt de petites huttes avaient déjà été formées de branches d’arbres, de grosses couvertures et de peaux de bisons, le tout arrangé à la hâte et pour la commodité du moment. Les enfants et leur mère ne tardèrent pas à se retirer sous ces abris, et il est plus que probable qu’ils y furent bientôt plongés dans l’oubli du sommeil.

Quant aux hommes, avant de songer au repos, ils avaient encore quelques devoirs à remplir, tels que de compléter leurs ouvrages de défense, de couvrir les feux, de pourvoir aux besoins du bétail, et de régler à tour de rôle les heures de veille. Ils accomplirent le premier objet en traînant quelques troncs d’arbres dans les intervalles laissés entre les chariots, et dans l’espace ouvert le long du petit bois auquel le camp était appuyé, formant ainsi une sorte de chevaux de frise sur trois des côtés. Dans ces étroites limites, à l’exception de ce que la tente pouvait contenir, hommes et bêtes furent alors rassemblés; les animaux se trouvant trop heureux de reposer leurs membres fatigués pour donner le moindre embarras à leurs compagnons, à peine plus intelligents qu’eux. Deux des jeunes gens prirent leurs fusils, et après les avoir mis en état, ils se rendirent l’un à l’extrême droite, l’autre à l’extrême gauche du camp, où ils se postèrent sous l’ombre du bois, dans une position qui leur permettait à chacun de surveiller une partie de la Prairie.


Le Trappeur, ayant refusé de partager la paille de l’émigrant, était resté à flâner dans l’intérieur du camp; les préparatifs terminés, il s’éloigna lentement en s’épargnant la cérémonie d’un adieu.

A cette première veille de la nuit, la pâle et trompeuse clarté d’une nouvelle lune se jouait sur les mamelons sans fin de la Prairie, mettant de vagues lueurs à leurs sommets et plaquant leurs dépressions de ténèbres épaisses. Accoutumé aux aspects de la solitude, le vieillard, après avoir quitté le camp, affronta seul le vaste désert comme un hardi vaisseau qui, s’éloignant du port, se confie aux plaines infinies de l’Océan. Il parut marcher quelque temps au hasard, et sans s’inquiéter de savoir où ses jambes le portaient. Enfin, arrivé à la crête d’une colline, il s’arrêta, et pour la première fois depuis qu’il avait quitté la troupe dont la présence avait éveillé en lui tant de réflexions et de souvenirs, il revint au sentiment de sa situation actuelle. Posant à terre la crosse de sa carabine, il s’appuya sur le canon, plongé dans une rêverie profonde. Il en fut tiré par les grondements de son chien.

«Qu’y a-t-il donc, Hector?» dit-il d’une voix affectueuse, et en regardant l’animal comme s’il eût adressé la parole à son semblable. «Qu’avons-nous là, hein? Qu’as-tu senti, mon vieux? Ah! tu te donnes une peine inutile, va, bien inutile!... Il n’est pas jusqu’aux faons qui ne viennent folâtrer sous nos yeux, sans prendre garde à deux mâtins hors d’âge comme toi et moi. Ils ont l’instinct pour eux, Hector, et ils savent par expérience combien peu nous sommes redoutables. Oui, ils le savent!»

Le chien redressa la tête, et répondit aux doléances de son maître par un plaintif gémissement, qu’il continua même après avoir replacé son museau dans l’herbe, comme s’il eût entretenu une communication intelligente avec celui qui savait si bien interpréter sa parole muette.

«C’est un avertissement manifeste,» reprit le Trappeur, en baissant prudemment la voix, et en promenant autour de lui des regards circonspects.

Cependant le chien, redevenu silencieux, paraissait sommeiller. Mais l’œil exercé de son maître aperçut à quelques pas de lui une espèce de fantôme, qui, à la clarté décevante de la lune, semblait flotter le long de la colline. Bientôt il distingua la taille svelte d’une femme, dont la démarche incertaine trahissait l’hésitation. Quoique le chien eût eu vent de son approche, il ne montra aucun signe de défiance.

«Approchez, nous sommes vos amis,» dit le Trappeur, qui, cédant à la force de l’habitude non moins qu’à une sympathie secrète, s’identifiait volontiers avec son compagnon à quatre pattes; «nous sommes vos amis, vous n’avez rien à craindre.»

Encouragée par le ton de sa voix, et peut-être aussi obéissant à des motifs plus impérieux, l’inconnue s’avança au-devant de lui, et il vit alors que c’était la jeune fille que nous avons présentée au lecteur sous le nom d’Hélène Wade.

«Je vous croyais parti,» dit-elle, en jetant autour d’elle des regards timides et inquiets. «On disait que vous étiez loin, et que nous ne devions plus vous revoir. Je ne m’attendais pas à vous rencontrer.

— Les hommes ne sont pas chose commune dans ces plaines inhabitées, » répondit le Trappeur; «et quoique j’aie vécu longtemps au milieu des bêtes du désert, j’espère, en toute humilité, n’avoir pas entièrement perdu la forme de mon espèce.

— Oh! je pensais avoir affaire à un homme, et il m’a semblé reconnaître le chien.»

Elle précipitait ses phrases, comme pour donner de sa présence une explication quelconque, et elle s’arrêta brusquement par crainte d’en avoir trop dit.

«Je n’ai pas vu de chien,» reprit le Trappeur, «parmi les animaux de votre père..

— Mon père!» répéta-t-elle d’une voix émue. «Je n’ai pas de père; je pourrais même ajouter que je n’ai pas d’amis.»

Le vieillard la regarda avec un air d’intérêt et de compassion plus marqué encore que n’en laissait voir l’expression bienveillante de ses traits flétris par l’âge.

«Pourquoi donc vous hasarder sur un terrain où il n’est permis qu’au fort de venir?» demanda-t-il. «Ne saviez-vous pas qu’après avoir traversé la Grande Rivière, vous laissiez derrière vous un ami dont le devoir est de protéger toute créature jeune et faible comme vous?

— Quel ami?

— La loi... C’est une triste nécessité sans doute, mais je pense quelquefois que son absence est pire encore. Oui, oui, la loi est nécessaire pour veiller sur ceux qui n’ont pas en partage la force et l’expérience. Si vous n’avez pas de mère, jeune fille, vous avez du moins un frère?»

Hélène sentit le reproche tacite que couvrait cette question, et garda quelque temps un silence embarrassé. Mais, à l’aspect de la physionomie douce et sérieuse du Trappeur, elle répondit avec fermeté, et de manière à ce qu’il ne pût douter qu’elle n’eût compris ce qu’il avait voulu dire:

«A Dieu ne plaise qu’aucun de ceux que vous avez vus soit mon frère ou me soit cher à un titre quelconque! Mais, dites-moi, vivez-vous seul dans ce désert? n’y a-t-il réellement ici d’autres habitants que vous?

— Il y a des centaines, que dis-je? des milliers de légitimes propriétaires du sol qui rôdent dans ces plaines; mais il en est peu de notre couleur.

— Et n’avez-vous pas rencontré d’autres blancs que nous?

— Il y a bien longtemps... Tout beau, Hector! paix-là !» ajouta-t-il pour répondre à un grognement sourd et presque étouffé de son chien. «Hector a flairé un danger. Quand les ours noirs descendent des montagnes, ils vont quelquefois plus loin qu’ici. Mon chien n’a pas l’habitude de s’alarmer pour rien. Je ne manie pas ma carabine avec autant d’adresse qu’autrefois; néanmoins dans mon temps j’ai abattu les plus féroces animaux de la Prairie. Ainsi, soyez sans crainte.»

La jeune fille leva les yeux à la façon familière aux personnes de son sexe, alors qu’elles commencent par regarder ce qui est à leurs pieds et finissent par examiner tout ce qui les entoure; mais elle laissa voir moins d’effroi que d’impatience.

Un léger aboiement du chien détourna leur attention, et alors l’objet de ce second avertissement devint peu à peu visible.


CHAPITRE III.

Table des matières

Allons, allons, tu prends feu aussi promptement qu’âme qui vive en Italie; diantre, il te faut peu de chose pour te fâcher.

SHAKESPEARE, Roméo et Juliette.

QUOIQUE le Trappeur ressentît quelque surprise en voyant s’approcher une seconde figure humaine à l’opposé du camp des émigrants, il conserva le sang-froid d’un homme accoutumé de longue date aux aventures.

«C’est un homme,» dit-il, «et qui a du sang ) blanc dans les veines; autrement son pas serait plus léger. Il est bon de nous tenir prêts à tout événement, car les métis que l’on rencontre dans ces régions éloignées sont en général plus barbares que les vrais sauvages.»

En parlant de la sorte, il souleva sa carabine et s’assura de l’état de la pierre et de l’amorce. Au moment où il allait mettre en joue, il en fut empêché par un brusque mouvement de la jeune fille.

«Au nom du ciel, pas tant de presse!» dit-elle. «Si c’était un ami... une connaissance... un voisin?

— Un ami!» répéta le vieillard en se dégageant de ses mains. «Les amis sont rares en tous pays, ici peut-être plus qu’ailleurs, et le voisinage est trop peu habité pour présumer que celui qui vient à nous soit une connaissance.

— Quand ce serait un étranger, vous ne voudriez pas répandre son sang?»

Le vieillard regarda fixement sa compagne, qui avait cette fois la frayeur peinte sur la figure; puis, changeant tout à coup d’idée, il posa à terre la crosse de sa carabine.

«Non,» dit-il en s’adressant à lui-même plutôt qu’à la tremblante Hélène, «elle a raison, le sang ne doit pas couler pour épargner la vie d’un être inutile, si proche de sa fin. Qu’il vienne! Mes peaux, mes trappes, et jusqu’à mes armes, sont à lui, s’il juge à propos de les demander.

— Il ne vous demandera rien... il n’a besoin de rien,» répondit la jeune fille; «s’il est honnête, il se contentera de ce qu’il a, et ne demandera rien de ce qui appartient à un autre.»

Le Trappeur n’eut pas le temps d’exprimer la surprise que lui causait ce langage incohérent et contradictoire, car l’homme n’était plus qu’à cinquante pas d’eux. Cependant Hector n’était pas resté indifférent à ce qui se passait. Au bruit des pas de l’étranger, il avait quitté le lit qu’il s’était fait aux pieds de son maître; et lorsqu’on put distinguer l’inconnu, il alla lentement à lui, en rampant sur le sol comme une panthère qui guette une proie.

«Rappelez votre chien,» cria une voix ferme et sonore, sans ombre de menace toutefois. «J’aime les chiens, et je serais fâché de faire du mal à celui-ci.

— Tu entends ce qu’on dit de toi, mon vieux?» dit le Trappeur. «Ici, fou que tu es! Aboyer et gronder, il ne sait plus faire autre chose. Vous pouvez venir, l’ami; la bête n’a plus de dents.»

L’étranger, mettant l’avis à profit, fut en un instant à côté d’Hélène Wade. D’un prompt coup d’œil, il s’assura de l’identité de cette dernière, et, se tournant vers son compagnon, il le considéra avec une vivacité et une impatience qui prouvaient l’intérêt qu’il prenait à cet examen.

«Ah! çà, mon brave homme, de quel nuage êtes-vous tombé ?» interrogea-t-il d’un ton d’aisance et de bonne humeur. «Seriez-vous par hasard un habitant de la Prairie?

— Voilà un long bout de temps que je suis sur la terre, et jamais, je crois, je n’ai été si près du ciel qu’en ce moment,» répliqua le Trappeur. «Ma demeure, si tant est que j’en aie une, n’est pas loin d’ici. Puis-je maintenant prendre avec vous la liberté que vous prenez sans façon avec les autres? D’où venez-vous, et où est votre habitation?

— Doucement, doucement; quand j’aurai terminé mon chapelet, il sera temps de défiler le vôtre. Qui diable vous occupe au clair de la lune? Bien sûr, ce n’est pas la chasse aux bisons.


— Comme vous voyez, je viens d’un camp de voyageurs, établi là-bas sur cette colline, et je retourne à mon wigwam. Il n’y a pas de mal à cela, je suppose.

— Parfait! Et cette jeune fille? Vous l’avez prise sans doute pour vous montrer un chemin qu’elle connaît à. fond et vous pas du tout?

— Non, je l’ai rencontrée, comme je vous rencontre vous-même, par accident. Depuis dix longues années que je suis venu habiter ce désert, je n’y avais point vu, jusqu’à ce soir, de créature humaine à peau blanche. Si ma présence déplaît, j’en suis fâché et je vais me retirer. Lorsque votre jeune amie vous aura fait son histoire, vous donnerez probablement plus de créance à la mienne.

— Mon amie!» reprit le jeune homme en ôtant son bonnet de fourrure et en passant négligemment les doigts à travers les boucles épaisses de ses noirs cheveux. «Si jamais mes yeux ont vu cette jeune fille avant cette nuit, je veux que...

— Assez, Paul!» interrompit Hélène en lui mettant la main sur la bouche avec une familiarité qui donnait d’avance un démenti formel aux protestations qu’il allait faire. «Notre secret ne court aucun risque avec cet honnête vieillard; son air et ses paroles m’en répondent.

— Hélène, avez-vous oublié...

— Je n’ai rien oublié de ce que je dois me rappeler; mais, je le répète, nous pouvons nous fier à ce brave trappeur.

— Trappeur! c’est donc un trappeur? Donnez-moi la main, mon père; grâce à notre genre de vie, nous aurons bientôt lié connaissance.

— Il n’y a guère d’occasions d’exercer un métier dans ce pays,» répondit l’autre en examinant les formes athlétiques et la taille découplée du jeune homme appuyé nonchalamment, mais avec une certaine grâce, sur sa carabine. «L’art de prendre les créatures de Dieu dans des trappes ou des filets exige moins de vigueur que de ruse, et l’âge seul m’y a réduit. Mais vous, jeune et fort comme vous l’êtes, un tel métier ne vous convient guère.

— Moi! je n’ai jamais pris à la trappe ni loutre ni rat musqué, bien qu’il me soit arrivé de poivrer au passage ces diables de peaux noires, en quoi il eût mieux valu ne pas toucher à ma provision de plomb et de poudre. Non, ce n’est pas mon affaire; ce qui rampe sur la terre ne m’intéresse pas.

— Que faites-vous donc pour vivre, ami? car où serait le profit d’un homme s’il s’interdisait le droit légitime qu’il a sur les animaux sauvages?

— Je ne m’interdis rien. Qu’un ours me barre le chemin, il n’en aura pas pour longtemps. Les daims commencent à sentir ma piste, et quant aux bisons, j’en ai abattu un plus grand nombre que le plus gros boucher de tout le Kentucky.

— Vous savez donc tirer?» demanda le Trappeur, dont les yeux, petits et enfoncés, brillèrent d’un feu subit. «Avez-vous la main sûre et le coup d’œil prompt?

— J’ai la main comme un ressort d’acier, et le coup d’œil plus rapide qu’une balle à tuer le chevreuil. Eh! tenez, mon vieux papa, s’il faisait grand jour, et qu’il y eût là-haut une troupe de cygnes blancs ou de canards sauvages en route pour le sud, vous ou Hélène, vous pourriez choisir le plus beau, et je gage ma réputation contre une poire à poudre, qu’en moins de cinq minutes l’oiseau tomberait la tête la première, et cela avec une seule balle. Un fusil chargé à petit plomb, pouah! Nul ne peut dire m’en avoir vu porter.

— Il y a du bon dans ce garçon-là, je le vois clairement à sa manière, » dit le Trappeur en regardant Hélène d’un air de satisfaction.

«Allons, vous n’avez pas tort de lui donner rendez-vous; je prends sur moi de le déclarer... Dites-moi, jeune homme, avez-vous jamais tiré un chevreuil au bond, entre les andouillers?... Tout beau, Hector, tout beau; taisons-nous! il suffit de parler de gibier pour lui faire bouillir le sang... Vous est-il arrivé de frapper la bête comme j’ai dit, au beau milieu de son élan?

— Autant me demander si j’ai jamais mangé. Il n’y a pas de manière dont je n’aie abattu daim, cerf ou chevreuil, excepté pendant qu’il dormait.

— Fort bien. Vous avez devant vous une longue et heureuse carrière, oui vraiment, et honnête surtout. Je suis un vieux bonhomme, à bout de forces, bon à rien; mais s’il m’était permis de choisir de nouveau mon âge et ma demeure — choses défendues à la volonté humaine et qui doivent l’être, — mais enfin si j’obtenais une semblable faveur, je répondrais: «Vingt ans et le désert!» A propos, comment vous défaites-vous des fourrures?

— Que demandez-vous là ? Je n’ai de ma vie ôté à un daim sa peau, ni une plume à une oie! De temps à autre j’en descends quelqu’un, soit pour m’en nourrir, soit pour tenir mes doigts en haleine; la faim satisfaite, j’abandonne le reste aux loups de la Prairie. Non, non, je m’en tiens à mon métier, qui me rapporte plus que toutes les fourrures que je pourrais vendre de l’autre côté de la Grande Rivière.»

Le vieillard parut réfléchir un instant; puis, secouant la tête:

«Je ne connais,» dit-il en suivant la pensée qui le préoccupait, «qu’un métier qui puisse s’exercer ici avec avantage...»

Sans le laisser poursuivre, Paul lui présenta une petite boîte d’étain pendue à son cou, et en fit sauter le couvercle: il s’en exaha un délicieux parfum de miel qui alla saisir l’odorat du Trappeur.

«Un chasseur d’abeilles!» s’écria-t-il aussitôt, non sans quelque surprise. «Le métier est assez bon sur la limite des colonies; mais que rapporte-t-il en pleine solitude?

— Oui, parce qu’à votre idée un essaim a de la peine à trouver ici un arbre pour s’y établir? Moi, je sais le contraire; c’est pourquoi je me suis avancé d’une centaine de lieues plus à l’ouest qu’on a coutume de le faire, afin de goûter votre miel. Maintenant, étranger, que j’ai satisfait votre curiosité, veuillez vous tenir à l’écart: j’ai à causer avec cette jeune fille.

— Pourquoi le congédier? Ce n’est pas nécessaire,» repartit Hélène, avec un empressement qui montrait qu’elle avait senti ce qu’une telle exigence avait de singulier, sinon d’inconvenant. «Vous n’avez rien à me dire que tout le monde ne puisse entendre.

— Non?... Ma foi, que les guêpes me criblent de leurs piqûres si j’entends quelque chose à ce qui met en branle une tête de femme! Quant à moi, Hélène, je ne me soucie de rien ni de personne; dans un an, tout comme aujourd’hui, je suis prêt à me rendre à l’endroit où votre oncle, — si l’on peut appeler oncle un homme qui ne vous est rien, — a dételé ses chevaux, pour lui apprendre ce que j’ai sur le cœur. Que cela lui soit agréable ou non, vous n’avez qu’un petit mot à dire, et la chose est faite.

— Vous êtes si vif et si emporté, Paul Hover, que je ne suis jamais tranquille avec vous. Comment pouvez-vous, sachant le danger que nous courons d’être vus ensemble, parler de vous présenter à mon oncle et à ses fils?

— Qu’a-t-il fait?» demanda le Trappeur, qui n’avait pas bougé de la place qu’il occupait. «Est-ce une chose dont il ait à rougir?


— A Dieu ne plaise! Mais il y a des raisons pour qu’il ne se montre pas en ce moment; des raisons qui ne pourraient lui faire tort si elles étaient connues, mais qu’il est impossible de révéler encore. Veuillez donc, mon père, nous attendre près de ce saule, et quand Paul aura terminé sa confidence, j’irai vous dire adieu avant de retourner au camp.»

Le Trappeur s’éloigna lentement, comme s’il se fût contenté des raisons un peu incohérentes qu’Hélène lui avait données. Dès qu’il fut hors de protée d’entendre la causerie vive et animée qui s’établit entre les deux jeunes gens, il s’arrêta et attendit le moment de se rapprocher d’eux; car il prenait à leur sort un intérêt toujours croissant, à cause du caractère mystérieux de leurs relations, et par une sympathie naturelle pour le bonheur d’un couple si jeune, que dans la simplicité de son cœur il croyait si méritant.

C’était pour le vieillard un spectacle si extraordinaire de voir des visages humains dans la solitude dont il faisait son séjour, qu’à travers l’obscurité il tenait ses regards fixés sur ses nouvelles connaissances, en proie à des sensations auxquelles il était depuis longtemps étranger. Leur présence éveillait en lui des souvenirs et des émotions qui, dans les derniers temps, avaient rarement distrait sa simple mais vertueuse nature, et il laissa errer sa pensée sur les scènes variées d’une vie pleine de travaux pénibles, étrangement mêlés de jouissances sauvages et bornées. Le cours de ses songeries l’avait déjà transporté en imagination bien loin dans un monde idéal, lorsqu’il fut encore une fois rappelé à la réalité de sa situation par les mouvements de son compagnon fidèle.

Hector, qui, en conséquence de son âge et de ses infirmités, avait manifesté un penchant si décidé au sommeil, se leva tout à coup, et sortant de l’ombre projetée par la taille élevée de son maître, regarda au loin dans la Prairie, comme si son instinct l’avertissait de quelque nouvelle visite; puis, satisfait, en apparence, de son examen, il reprit sa place dans l’herbe, et allongea ses membres fatigués avec un soin qui dénotait en lui l’amour du bien-être.

«Encore une alerte!» dit le Trappeur à demi-voix. «Qu’est-ce donc, mon bon chien? Dis à ton maître; qu’y a-t-il?»

Hector répondit par un sourd grognement, mais ne bougea pas. Il n’en fallait pas davantage pour attirer l’attention d’un homme aussi expérimenté que le Trappeur. Il parla de nouveau à son chien, et siffla tout bas pour l’encourager à la vigilance; mais l’animal, comme s’il eût cru avoir suffisamment rempli son devoir, resta obstinément la tête enfoncée dans l’herbe.

«Un simple indice donné par un tel ami vaut beaucoup mieux qu’un avis de la part d’un homme,» murmura le Trappeur, «et il n’y a qu’un colon vaniteux capable de l’entendre et de ne pas en tenir compte.»

Il se dirigea vers les jeunes gens, trop absorbés par leur entretien pour remarquer son approche.

«Mes enfants,» leur dit-il, «nous ne sommes pas seuls dans ces plaines désolées; d’autres que nous les parcourent, et il en résulte qu’à la honte de notre espèce, il y a péril pour nous.

— Si l’un des fils indolents d’Ismaël s’avise de rôder hors de son camp cette nuit,» dit le jeune chasseur d’abeilles, d’un ton qui frisait la menace, «on peut mettre fin à son voyage plutôt que lui ou son père ne l’a calculé !

— Sur ma vie, ils sont tous auprès de leurs bestiaux et de leurs voitures, » répondit précipitamment la jeune fille. «Je les ai vus tous endormis, à l’exception de deux qui font sentinelle; et ils ont bien changé si ceux-là mêmes ne sont en train de rêver d’une chasse aux dindons ou d’un combat à coups de poing.

— Quelque bête à odeur forte a passé entre le vent et votre chien, et le rend inquiet; ou peut-être rêve-t-il aussi. J’avais, dans le Kentucky, un lévrier qui, sur la foi d’un rêve, se levait au milieu d’un profond sommeil, et partait pour une chasse enragée. Retournez là-bas et pincez-lui l’oreille pour le réveiller.

— Non pas, non pas,» répondit le Trappeur, qui connaissait mieux les qualités de son chien. «La jeunesse peut dormir, oui, et rêver aussi; mais lavieillesse veille et fait le guet. Le nez d’Hector ne l’a jamais trompé, et une longue expérience m’a appris à ne pas négliger ses avertissements.

— L’avez-vous jamais lancé sur la piste de quelque charogne?

— Oui, j’ai eu parfois la tentation de le faire pour jouer un tour aux bêtes carnassières, qui sont aussi friandes de venaison que l’homme, et à la réflexion je savais que la raison du chien ne s’y tromperait pas. Non, non, Hector est un animal auquel les voies de l’homme sont connues; il n’empaumera pas une fausse piste lorsqu’il y en a une bonne à suivre.

— Bon! j’ai deviné : vous l’avez mis sur la trace d’un loup, et son nez a plus de mémoire que son maître.

— Je l’ai vu dormir des heures entières, pendant qu’il en passait des troupes à peu de distance. Un loup pourrait venir manger dans son écuelle à moins qu’il n’y eût famine; car alors Hector est chien à réclamer son dû tout comme un autre.

— Il y a des panthères descendues des montagnes; j’en ai vu une s’élancer sur un daim malade au moment où le soleil se couchait. Allez, retournez vers votre chien, et dites-lui ce qui en est, mon père; dans une minute, je...»

Il fut interrompu par un bruyant et plaintif hurlement qu’Hector fit entendre, et qui, s’élevant dans l’air du soir comme le gémissement de quelque esprit du lieu, se prolongea dans la Prairie en cadences qui s’élevaient et s’abaissaient comme sa surface onduleuse. Le Trappeur écouta, attentif et silencieux. Le chasseur d’abeilles lui-même, malgré son air d’insouciance, fut frappé de ces sons lugubres.

Après une courte pause, le vieillard siffla pour appeler son chien auprès de lui; et, se tournant vers ses compagnons, il dit, avec la gravité que, selon lui, commandait la circonstance:

«Ceux qui pensent que l’homme possède toutes les connaissances des créatures de Dieu se verront désabusés, s’ils atteignent comme moi l’âge de quatre-vingts ans. Je ne me risquerai pas à dire qu’il se prépare quelque chose contre nous, et je ne réponds même pas que la science du chien aille jusque-là ; mais que le danger soit proche et que la prudence nous invite à l’éviter, c’est ce que j’apprends de la bouche d’un ami qui n’a jamais menti. Je croyais qu’Hector n’étant plus accoutumé aux pas de l’homme, votre présence l’avait rendu inquiet; mais, toute la soirée, il n’a cessé de flairer je ne sais quoi, et ce que j’avais pris mal à propos pour l’annonce de votre arrivée avait pour objet quelque chose de beaucoup plus sérieux. Si donc vous ajoutez quelque foi à l’avis d’un vieillard, mes enfants, vous vous séparerez et regagnerez chacun votre retraite.

— Si je quitte Hélène en un pareil moment,» s’écria le jeune homme, «puissé-je ne...

— Taisez-vous!» interrompit la jeune fille en plaçant de nouveau sur sa bouche une main dont la couleur et la délicatesse eussent fait honneur à une dame du plus haut rang. «L’heure est écoulée, et il faut nous quitter, quoi qu’il arrive... Adieu, Paul... Mon père, adieu.

— Chut!» dit le jeune homme en lui saisissant le bras au moment où elle allait s’éloigner. «Chut! n’entendez-vous rien? Il y a non loin d’ici des bisons qui prennent leurs ébats; on dirait la course furieuse d’un troupeau de démons.»

Ses deux compagnons prêtèrent l’oreille, comme des gens qui concentraient toutes leurs facultés pour découvrir le sens de bruits douteux, surtout après les avertissements multipliés qu’avait donnés Hector. Ces sons étranges, quoique faibles encore, se produisirent bientôt d’une manière non équivoque. Le jeune homme et sa compagne avaient fait à la hâte sur leur nature des conjectures incohérentes, lorsqu’un courant d’air apporta à leurs oreilles un bruit de pas trop distinct pour qu’il fût possible de s’y méprendre.


«J’avais raison,» dit Paul Hover; «c’est un troupeau qu’une panthère chasse devant elle, ou bien quelque bataille entre animaux.

— Vos oreilles vous trompent,» répondit le vieillard qui, du moment où ses organes avaient pu saisir les sons lointains, était resté immobile dans l’attitude de la statue de l’attention. «Les enjambées sont trop longues pour être celles du bison et trop régulières pour des animaux frappés d’épouvante. Écoutez; ils descendent dans un bas-fond où l’herbe est haute et le bruit amorti... Ah! les voilà qui passent sur la terre sèche... Maintenant ils montent la colline, droit sur nous; ils seront ici avant que vous ayez le temps de trouver un abri.

— Venez, Hélène,» s’écria le jeune homme en prenant sa compagne par la main; «essayons de gagner le camp.

— Trop tard! trop tard!» reprit le Trappeur. «Regardez là-bas; c’est une bande infernale de Sioux; je reconnais les maudits à leur mine de voleurs et à la manière dont ils galopent à la débandade.

— Sioux ou diables, ils trouveront en nous des hommes,» dit le chasseur d’abeilles. «Vous êtes armé, mon vieux, et vous brûlerez bien une amorce en faveur d’une pauvre fille sans défense?

— Ventre à terre! Cachez-vous tous les deux,» dit le Trappeur à voix basse, en leur montrant tout près un endroit où l’herbe croissait plus haute et plus épaisse, «Jeune insensé, vous n’avez plus le temps de fuir, et nous ne sommes pas en nombre pour combattre. Étendez-vous à terre, si vous tenez à la vie!»

Ses remontrances, secondées par une action prompte et énergique, ne manquèrent pas de produire l’effet que l’occasion semblait impérieusement exiger. La lune avait glissé derrière un rideau de nuages vaporeux qui bordaient l’horizon, dégageant tout juste assez de clarté pour rendre les objets visibles, et en indiquer confusément les formes et proportions. Le Trappeur, en exerçant sur ses compagnons cette sorte d’influence que l’expérience et la résolution obtiennent d’ordinaire dans le cas d’imminent péril, avait réussi à dissimuler leur présence dans l’herbe touffue et, à l’aide des faibles rayons de la lune, il pouvait suivre les mouvements de la troupe désordonnée qui, semblable à une meute de fous furieux, accourait en droite ligne de leur côté.

C’était bien une bande d’êtres humains qui se précipitaient avec une rapidité effrayante, et dans une direction telle, que quelques-uns d’entre eux, pour le moins, devaient traverser l’endroit où le Trappeur et ses compagnons se tenaient cachés. Par intervalle, le piétinement des chevaux résonnait à leurs oreilles, apporté par le vent du soir; puis leur course à travers le brouillard qui s’élevait de l’herbe d’automne devenait légère et silencieuse, ajoutant encore à l’étrangeté du spectacle.

Le Trappeur, qui avait rappelé son chien, et le maintenait couché à ses pieds, se mit aussi à genoux dans l’herbe, l’œil fixé sur les Sioux, et calmant tour à tour de la voix les terreurs de la jeune fille et l’impatience du jeune homme.

«Les brigands! ils sont trente au moins, on il n’y en a pas un!» dit-il, en guise d’intermède. «Ah! ah! ils font demi-tour du côté de la rivière... Silence, Hector! silence!... Non, les voilà qui reviennent par ici... On dirait qu’ils ne savent pas eux-mêmes où ils vont! Si nous étions seulement six, quelle belle embuscade nous leur dresserions, sans nous déranger!... Mais ce n’est pas à faire, mon enfant; baissez-vous davantage, ou ils apercevront votre tête... Et puis serions-nous dans notre droit? J’en doute, car ils ne nous ont causé aucun tort... Bon! ils reprennent le chemin de l’eau. Non, voilà qu’ils gravissent la hauteur... C’est à présent qu’il faut nous tenir aussi tranquilles que si le souffle de vie, avait fini sa tâche et quitté notre corps.»

Tout en parlant ainsi, il se tapit dans l’herbe, où il resta immobile comme si la séparation dernière à laquelle il faisait allusion eût effectivement eu lieu; et l’instant d’après, une troupe de cavaliers sauvages passa auprès d’eux comme un ouragan, mornes et rapides à l’égal d’une nuée de fantômes. Leurs formes noires et vacillantes avaient déjà disparu quand le Trappeur s’aventura de nouveau à lever la tête au niveau du sommet des herbes, recommandant en même temps à ses compagnons de rester muets à leur place

«Ils redescendent du côté du camp,» continua-t-il, en reprenant son ton de voix circonspect; «ils font halte en bas, et se réunissent en conseil comme une harde de daims... Par le Seigneur, ils reviennent sur leurs pas, et nous ne sommes pas encore délivrés de ces reptiles!»

Comme il s’abritait de nouveau, la bande infernale gravit en désordre la petite colline. Il fut alors évident qu’ils étaient revenus dans l’intention de profiter de l’exhaussement du terrain pour examiner l’horizon, plongé dans l’obscurité.

Quelques-uns mirent pied à terre, d’autres galopèrent çà et là, occupés à pousser une espèce de reconnaissance. Heureusement pour les trois amis, le lacis d’herbes dans lequel ils étaient comme enfouis, non seulement servait à les dérober aux yeux des sauvages, mais encore opposait un obstacle qui empêchait les chevaux, non moins indisciplinés que les maîtres, de les fouler aux pieds dans leurs bonds violents et irréguliers.

A la fin, un Indien au visage farouche, aux formes athlétiques, qu’à ses gestes impérieux on pouvait prendre pour un chef, appela plusieurs guerriers autour de lui, et ils tinrent conseil sans descendre de cheval. Cette consultation avait lieu à deux pas de l’endroit où le Trappeur et ses compagnons étaient cachés. Paul Hover ayant levé les yeux, et vu l’air féroce et menaçant de ce groupe, porta la main à son fusil par un mouvement machinal, le tira à lui, et commença à le mettre en état de servir au premier moment. La jeune fille, cédant à un sentiment naturel, enfonça sa tête dans l’herbe, le laissant libre de suivre l’impulsion de son bouillant caractère; mais le vieillard lui dit à l’oreille d’un ton grave

«Le cliquetis d’un bassinet est aussi familier à ces coquins que le son de la trompette à un soldat. Rentrez votre fusil, n’y touchez pas... Si la lune vient à donner sur le canon, ils s’en apercevront bien vite, car ils ont des yeux aussi perçants que ceux du serpent le plus noir. Le moindre mouvement nous vaudrait une grêle de flèches.»

Le chasseur d’abeilles obéit, en ce sens qu’il ne bougea plus; mais il était facile de voir, au sourcil froncé et au regard menaçant du jeune homme, qu’en cas de découverte les sauvages n’auraient pas remporté une victoire sans combat. Quant au Trappeur, il prit ses mesures en conséquence, et attendit le résultat avec la résignation et le calme qui le caractérisaient.

Pendant ce temps, les Sioux, — la sagacité du vieillard ne s’était pas trompée sur la nature de ces dangereux voisin, — avaient terminé leur conseil, et s’étaient dispersés de nouveau, comme s’ils eussent été à la recherche de quelque objet caché.

«Les marauds ont entendu le chien,» dit tout bas le Trappeur, «et leurs oreilles sont trop exercées pour se tromper sur la distance. Tenez-vous coi, mon garçon, la tête contre terre, comme un chien qui dort.

— Relevons-nous plutôt, et fions-nous à notre courage,» répondit son impatient compagnon.

Comme il allait continuer, une main se posa rudement sur son épaule; il tourna la tête et aperçut les traits farouches d’un Indien, qui le regardait droit dans les yeux. Nonobstant sa surprise et le désavantage de sa position, il n’était pas d’humeur à se laisser prendre sans résistance. Plus prompt que l’éclair, il fut d’un bond sur ses jambes, et saisit à la gorge son adversaire avec une vigueur qui aurait bientôt terminé la lutte, lorsqu’il sentit les bras du Trappeur s’enlacer autour de lui, et opposer à tous ses efforts une vigueur peu inférieure à la sienne.


Avant qu’il eût eu le temps de reprocher au vieillard sa trahison apparente, une douzaine de Sioux les entouraient, et ils furent obligés tous les trois de se rendre prisonniers.


CHAPITRE IV.

Table des matières

Spectateur du combat, je le vois sous un aspect plus terrible que ceux qui le livrent.

SHAKESPEARE, le Marchand de Venise.

NOS promeneurs de nuit étaient tombés entre les mains d’un peuple qu’on pourrait appeler, sans exagération, les Ismaélites des déserts américains.

De temps immémorial, les Sioux s’étaient rendus redoutables à leurs voisins de la Prairie, et aujourd’hui même où l’influence et l’autorité d’un gouvernement civilisé commencent à se faire sentir autour d’eux, on n’a point cessé de les considérer comme une race perfide et dangereuse. A l’époque de notre histoire c’était pis encore, et bien peu de blancs osaient s’aventurer dans les régions éloignées qu’ils parcouraient dans tous les sens.

Le Trappeur connaissait parfaitement l’espèce de gens au pouvoir desquels il était tombé. Était-ce par crainte, politique ou résignation qu’il s’était si tranquillement soumis? L’observateur le plus sagace aurait en de la peine à le découvrir. Loin d’opposer aucune remontrance à la manière brusque et violente dont ses vainqueurs procédaient sur lui aux perquisitions d’usage, il alla au-devant de leur cupidité, en offrant à leur chef les objets qu’il croyait pouvoir lui être le plus agréables

Paul Hover, qui ne s’était rendu qu’à la force, manifesta une excessive répugnance à souffrir les libertés brutales qu’on se permettait sur sa personne et sur ce qui lui appartenait. Il donna même, pendant ce procédé sommaire, des preuves non équivoques de son mécontentement, et plus d’une fois il se fût laissé emporter à une. résistance ouverte et désespérée, sans les conseils et les supplications de la tremblante Hélène; attachée à ses côtés, elle lui montrait, par l’expression de ses regards, qu’elle n’avait plus d’espoir que dans une conduite prudente et dans son dévouement à la servir.

Sitôt qu’ils eurent enlevé à leurs captifs armes et munitions, ainsi que quelques menus articles de toilette, les Indiens parurent disposés à leur accorder un moment de répit. Une affaire d’importance les occupait, et exigeait leur attention immédiate. Ils s’assemblèrent derechef en conseil, et, à en juger par la vivacité et la véhémence de ceux qui parlèrent, il était évident qu’ils regardaient leur victoire comme loin d’être complète.

Le Trappeur entendait assez leur langue pour comprendre le sujet de la discussion.

«Je serais bien étonné,» dit-il à voix basse, «si les voyageurs campés près des saules ne sont pas tirés de leur sommeil par une visite de ces mécréants. Ils sont trop fins pour croire qu’une femme des Visages Pâles se trouve si loin des établissements sans avoir à sa portée les inventions et les services d’un blanc.

— Qu’ils emmènent dans les montagnes Rocheuses la tribu errante d’Ismaël,» dit le chasseur d’abeilles avec un rire amer, «et je pardonnerai de bon cœur aux vauriens.

— Paul! Paul!» soupira sa compagne d’un ton de reproche. «Avez-vous perdu la mémoire? Songez à quelles terribles conséquences...

— Eh! morbleu, c’est en pensant à ce que vous appelez les conséquences, Hélène, que je n’ai pas donné son compte à ce diable rouge qui est là, et que j’ai renoncé à en finir avec lui!... Honte à vous, vieux Trappeur! cette infâme trahison est votre ouvrage. Au reste, c’est votre métier de prendre au filet les hommes aussi bien que les bêtes.

— Je vous en conjure, Paul, calmez-vous... Un peu de patience!

— Allons, puisque vous le désirez, Hélène, je tâcherai; mais pester contre la male chance, vous devriez le savoir, fait partie de la religion d’un Kentuckien.»

Le Trappeur, qui demeurait aussi impassible que s’il n’eût rien entendu de leur conversation, dit alors:

«J’ai grand’peur que vos amis du campement n’échappent point aux recherches de cette vermine. Ils flairent le butin, et les détourner de leur piste serait non moins difficile que d’ôter à un chien de chasse celle du gibier.

— Comment faire?» demanda Hélène d’un ton suppliant qui marquait un intérêt sincère. «Ne peut-on les avertir?

— Il me serait facile,» répondit Paul, «de brailler à tue-tête, au point de faire croire au vieil Ismaël que les loups sont au milieu de son troupeau; en plaine, ma voix porte à près d’une demi-lieue, et son camp n’est pas la moitié si loin.

— Et l’on vous assommera pour votre peine,» objecta le Trappeur. «Non, non, il faut opposer la ruse à la ruse, ou les bandits vont assassiner la famille entière.

— Assassiner! Oh! c’est aller trop loin. Après ça, Ismaël se complaît tant à voyager qu’il n’y aurait pas de mal à ce qu’on l’expédiât pour l’autre monde, s’il était préparé, le vieux drôle, à entreprendre le grand voyage. Je brûlerais volontiers une amorce pour empêcher qu’on ne le tuât tout à fait.

— Sa troupe est nombreuse et bien armée; pensez-vous qu’ils se défendront?

— Écoutez, vieux Trappeur... Peu d’hommes aiment moins qu’un certain Paul Hover Ismaël Bush et ses sept hercules de fils; mais je dédaigne de calomnier même un chasseur au petit plomb, fût-il du Tennessée. Il y a chez eux autant de vrai courage que dans n’importe quelle famille issue du Kentucky. C’est une race qui a de gros os et d’excellentes charnières; et, permettez-moi de vous le dire, quiconque en voudra prendre mesure ne devra pas être manchot.

— Chut! les sauvages ont fini de délibérer, et ils vont mettre à exécution leurs projets du diable. Ayons patience, les choses peuvent encore tourner en faveur de vos amis.

— N’appelez mon ami aucun de ces gens-là, si vous faites le moindre cas de mon affection! Ce que je dis en leur faveur provient d’un sentiment de justice, et non d’amitié.

— Je croyais que la jeune femme en était,» répondit l’autre un peu sèchement; «enfin il n’y a pas d’offense quand il n’y a pas eu de mauvaise intention.»

Hélène mit de nouveau la main sur la bouche de Paul qui allait répondre, et d’une voix douce et conciliante elle se chargea elle-même de ce soin.

«Nous devons tous être de la même famille,» dit-elle, «quand il est en notre pouvoir de nous servir les uns les autres. Honnête vieillard, pour découvrir le moyen d’avertir nos amis du danger qu’ils courent nous nous en remettons entièrement à votre expérience.

— Elle aura du moins servi à quelque chose,» marmotta en riant le chasseur d’abeilles, «si les gaillards se mettent à travailler comme il faut les Peaux Rouges.»

Un mouvement général s’opéra alors dans la troupe des Sioux.

Ils mirent tous pied à terre et confièrent leurs chevaux à trois ou quatre d’entre eux, qui furent également chargés de veiller sur les prisonniers. Puis ils se formèrent en cercle autour d’un guerrier qui paraissait exercer le commandement; et à un signal donné, ils s’avancèrent d’un pas lent et circonspect, chacun partant du centre en ligne droite et par conséquent divergente. Bientôt leurs corps basanés se confondirent avec la teinte brune de la Prairie. Seulement les captifs, qui épiaient d’un œil vigilant les plus légers mouvements de leurs ennemis, voyaient de temps à autre une forme humaine se dessiner à l’horizon, celle de quelque sauvage impatient qui redressait sa haute taille afin d’examiner les alentours. Les traces fugitives de ce cercle mouvant et qui s’élargissait de plus en plus ne tardèrent pas à disparaître, et l’incertitude vint ajouter aux appréhensions.

Ainsi s’écoulèrent plusieurs minutes pleines d’anxiété, pendant lesquelles les prisonniers croyaient à chaque instant entendre les hurlements des uns et les cris de rage des autres troubler à la fois le silence de la nuit. Les Indiens furent-ils déçus dans leur attente? C’est probable, car, au bout d’une demi-heure, ils commencèrent à revenir un à un, la mine basse et l’air mécontent.

«A présent c’est notre tour,» dit le Trappeur, qui était à l’affût du plus petit incident. «Nous allons être interrogés; et si j’entends quelque chose à notre intérêt, m’est avis qu’il serait sage de choisir entre nous celui qui portera la parole, afin de ne pas nous contredire. En outre, si l’opinion d’un vieux chasseur octogénaire mérite confiance, j’oserai dire que celui-là doit être au fait de la nature d’un Indien, et parler tant soit peu comme lui... Ami, connaissez-vous la langue des Sioux?

— Videz votre sac,» répliqua le chasseur d’abeilles, dont la mauvaise humeur n’était pas calmée; «bourdonner, voilà votre affaire, et vous n’êtes bon qu’à cela.

— C’est le propre de la jeunesse d’être emportée et présomptueuse,» dit avec calme, le Trappeur. «Il fut un temps, mon fils, où j’avais le sang comme le vôtre, trop vif et trop chaud pour couler paisiblement dans mes veines; mais à quoi sert de rappeler les prouesses de ce temps-là ? Il doit y avoir de la raison sous des cheveux blancs, non pas de la vantardise.

— Oui, oui,» dit tout bas Hélène. «Il s’agit bien d’autre chose: voici qu’on vient nous interroger.»

La jeune fille, dont les craintes stimulaient l’intelligence, ne s’était pas trompée.

Un sauvage à demi nu et de haute taille s’approcha du lieu où ils étaient. Après les avoir longuement examinés tous trois autant que le permettait la lueur obscure de la lune, il leur adressa dans sa langue la salutation d’usage avec une intonation rude et gutturale. Le Trappeur répondit de son mieux et de manière à se faire comprendre. Au bout d’un moment d’intervalle qu’il laissa passer par bienséance, l’Indien reprit:

«Les Visages Pâles ont-ils donc mangé tous leurs bisons et emporté les peaux de tous leurs castors, qu’ils viennent compter combien il en reste chez les Paunis?

— Quelques-uns d’entre nous sont ici pour acheter et d’autres y sont pour vendre,» répondit le Trappeur; «mais nul n’ira plus loin s’il apprend qu’il est dangereux de s’approcher du wigwam d’un Sioux.

— Les Sioux sont des voleurs et habitent au milieu des neiges. Pourquoi parler d’un peuple si éloigné quand nous sommes dans le pays des Paunis?

— Si les Paunis sont les maîtres de cette contrée, alors les blancs et les rouges ont le même droit d’y être.


— Les Visages Pâles n’ont-ils pas assez dérobé aux rouges, sans que tu viennes si loin apporter un mensonge? J’ai dit que ma tribu est sur un terrain de chasse qui lui appartient.

— Mon droit d’être ici est égal au vôtre,» repartit le Trappeur avec un sang-froid imperturbable, «je ne dis pas tout ce que je pourrais dire... Il vaut mieux garder le silence. Les Paunis et les blancs sont frères; mais un Sioux n’oserait montrer sa face dans le village des Loups.

— Les Dacotas sont des hommes!» s’écria le sauvage avec emportement, oubliant dans sa colère de soutenir le rôle qu’il avait pris, et désignant sa nation par le nom dont elle est le plus fière (D). «Les Dacotas n’ont peur de rien! Parle; qui vous amène si loin des habitations des Visages Pâles?

— J’ai vu le soleil briller et s’éteindre sur bien des conseils, et je n’ai jamais entendu que les paroles d’hommes sages. Que des chefs se montrent, et ma bouche ne sera pas fermée.

— Je suis un grand chef,» dit le sauvage, affectant un air de dignité offensée; «me prends-tu pour un Assiniboine? Wencha est un guerrier de grand renom et dont la parole est écoutée.

— Et moi, suis-je un imbécile pour ne pas reconnaître un Sioux à la peau cuivrée?» riposta le Trappeur avec une assurance qui montrait à quel point il était maître de lui-même, «Va, il fait nuit, et tu ne vois pas que j’ai la tête blanche.»

L’Indien parut alors convaincu qu’il avait employé un artifice trop grossier pour tromper un homme de tant d’expérience, et il cherchait dans son esprit à quelle supercherie nouvelle il aurait recours, quand un léger mouvement qui s’opéra dans la troupe vint tout d’un coup déranger ses projets. Jetant les yeux derrière lui, comme s’il eût craint d’être bientôt interrompu, il ajouta en baissant le ton:

«Donne à Wencha du lait des Longs Couteaux (E), et il proclamera ton nom aux oreilles des sages de sa tribu.

— Retire-toi,» répondit le vieillard avec un geste méprisant. «Tes jeunes gens ont prononcé le nom de Matori; mes paroles sont pour les oreilles d’un chef.»

Le sauvage lui jeta un coup d’œil qui, malgré l’obscurité, exprimait assez vivement une hostilité implacable. Il alla ensuite se glisser parmi ses compagnons, honteux du vilain rôle qu’il venait de jouer, et craignant d’être découvert dans sa tentative pour s’approprier une partie du butin au détriment du véritable chef.

A peine avait-il disparu qu’un guerrier d’imposante stature sortit des rangs, et s’arrêta devant les prisonniers avec cette contenance grave et hautaine qui distingue toujours un personnage indien de quelque importance. Le reste de la troupe vint se ranger autour de lui, dans un profond et respectueux silence.

Après une courte pause, empreinte de cette dignité véritable si maladroitement imitée par Wencha:

«La terre est vaste,» commença-t-il. «Pourquoi les enfants de mon Grand-Père blanc (F) ne s’y trouvent-ils jamais à l’aise?

— Quelques-uns d’entre eux,» répondit le Trappeur, «ont ouï dire que leurs amis de la Prairie avaient besoin de bien des choses, et ils sont venus voir si cela était vrai. D’autres, à leur tour, ont besoin d’objets que les hommes rouges sont disposés à vendre, et ils viennent enrichir leurs amis en leur offrant de la poudre et des couvertures.

— Des marchands traversent-ils la Grande Rivière les mains vides?

— Nos mains sont vides, parce que tes jeunes gens, nous croyant fatigués, nous ont déchargés de ce que nous portions. Ils se sont trompés; je suis vieux, mais je suis fort.

— Impossible! Votre charge sera tombée dans la Prairie; montre la place à mes jeunes gens, afin qu’ils la ramassent avant que les Paunis la trouvent.

— Le sentier qui y conduit est tortueux, et à présent il fait nuit; c’est le moment de dormir. Dis à tes guerriers d’aller sur la hauteur qui est là-bas; il y a de l’eau et il y a du bois: qu’ils allument leur feu, et qu’ils se couchent les pieds chauds. Quand le soleil reparaîtra, je te parlerai.»

Un murmure sourd, mais qui témoignait assez d’un grand désappointement, parcourut les rangs de l’assistance; c’était apprendre au vieillard qu’il avait manqué de prudence en proposant une mesure qui, dans sa pensée, devait servir à informer le camp des voyageurs de la présence de voisins dangereux. Toutefois Matori, sans avoir l’air de s’associer au sentiment de ses compagnons, poursuivit l’interrogatoire sur le même ton de dignité.

«Je sais,» dit-il, «que mon ami est riche, qu’il a près d’ici beaucoup de guerriers, et plus de chevaux qu’il n’y a de chiens parmi les Peaux Rouges.

— Mes guerriers et mes chevaux, les voici à mes côtés.

— Eh quoi! cette femme a-t-elle les pieds d’un Dacota, qu’elle puisse marcher trente nuits de suite dans la Prairie sans broncher? Les hommes rouges des bois font de longues traites à pied; mais nous qui vivons dans un pays où l’œil ne peut voir d’une habitation à l’autre, nous aimons nos chevaux.»

Le Trappeur hésita. Il savait fort bien que le mensonge, une fois percé à jour, pourrait lui coûter cher; d’ailleurs son caractère s’accommodait mal d’une dissimulation qui contrariait son respect habituel pour la vérité ; se rappelant qu’il allait disposer du sort des autres non moins que du sien, il résolut de laisser les choses suivre leur cours, et le chef des Dacotas se tromper lui-même, s’il le voulait.

«Les femmes des Sioux et celles des blancs n’appartiennent pas au même wigwam,» répondit-il d’une manière évasive. «Un guerrier sioux voudrait-il élever sa femme au-dessus de lui-même? Je sais le contraire, et cependant j’ai entendu dire qu’il y a des pays où les conseils sont tenus par des femmes.»

Un autre mouvement qui agita un instant l’auditoire apprit au Trappeur que sa déclaration était reçue avec surprise, sinon avec incrédulité. Le chef seul resta impassible, et ne parut disposé en aucune façon à se relâcher de sa dignité fière.

«Mes pères blancs, qui demeurent près des grands lacs,» dit-il, «ont déclaré que leurs frères des pays du soleil levant ne sont pas des hommes, et je vois maintenant qu’ils n’ont point menti. Qu’est-ce qu’une nation qui a une femme pour chef? Tu es donc le chien et non le mari de cette femme?

— Ni l’un ni l’autre; je n’ai vu son visage qu’aujourd’hui. Elle est venue dans la Prairie parce qu’on lui a dit qu’il s’y trouvait une grande et généreuse nation appelée les Dacotas, et qu’elle voulait voir des hommes. Chez les Visages Pâles comme chez les Sioux, il arrive aux femmes d’ouvrir les yeux pour voir des choses qui sont nouvelles. Mais elle est aussi pauvre que moi, et elle manquera de blé et de venaison si tu enlèves le peu qu’elle et son ami possèdent.

— C’est à présent que mes oreilles viennent d’entendre autant de mensonges coupables que de paroles!» s’écria Matori d’une voix sévère qui fit tressaillir jusqu’aux Indiens. «Suis-je une femme? N’ai-je pas des yeux pour voir? Réponds, chasseur blanc: quels sont les hommes de ta couleur qui dorment près des arbres abattus?»

En disant ces mots, le chef irrité étendit la main dans la direction du camp d’Ismaël, et le Trappeur ne put douter que, plus sagace que ses hommes, il n’eût découvert ce qui avait échappé à leurs recherches Sans rien laisser paraître du regret qu’il en éprouva, non plus que de la mortification d’avoir été joué par son adversaire, il continua à garder son sang-froid imperturbable.

«Qu’il y ait des blancs qui dorment dans la Prairie,» répondit-il, «cela se peut, et puisque mon frère l’a dit, c’est vrai; mais qui sont ces hommes qui se confient à la générosité des Sioux, je ne puis le dire. S’il y a des étrangers qui dorment, envoie tes jeunes gens les éveiller, et qu’ils disent pourquoi ils sont ici. Les Visages Pâles ont des langues. »

Le chef secoua la tête avec un sourire farouche, puis se détournant pour mettre fin à la conférence, il ajouta brusquement:

«Les Dacotas sont une race prudente, et Matori est leur chef. Il n’ira pas appeler les étrangers, pour qu’ils se lèvent et lui répondent avec la gueule de leurs carabines. Il leur parlera tout bas à l’oreille. Alors que les hommes de leur couleur viennent les éveiller.»

Là-dessus, il s’éloigna, et un rire approbatif accueillit ses paroles. Le cercle se rompit sur-le-champ; les Indiens suivirent leur chef à quelques pas de là, et ceux qui pouvaient se permettre d’énoncer leur opinion en présence d’un si grand guerrier se pressèrent autour de lui pour tenir conseil.

Wencha profita de l’occasion pour renouveler ses importunités; mais le Trappeur, qui savait maintenant à quoi s’en tenir sur son compte, le repoussa avec humeur. Ce qui mit plus efficacement un terme aux persécutions du perfide sauvage, ce fut l’ordre donné à toute la troupe, gens et bêtes, de changer de position. Ce mouvement s’effectua dans un profond silence, et avec un ordre qui aurait fait honneur à des hommes beaucoup plus éclairés.

La halte eut bientôt lieu, et cela en vue de la lisière du petit bois près duquel était campé Ismaël. On tint là une délibération nouvelle, fort courte mais d’une extrême gravité.

Les chevaux, qui semblaient dressés à ces attaques couvertes et silencieuses, furent de nouveau placés sous la surveillance des gardiens qui, comme auparavant, eurent ordre d’avoir l’œil sur les prisonniers. L’inquiétude qui commençait à gagner le Trappeur ne fit que s’accroître en voyant auprès de sa personne Wencha qui, à en juger par son air de triomphe et d’autorité, commandait le détachement. Néanmoins le sauvage, qui, sans- doute, avait des instructions particulières, se contenta de brandir son tomahawk avec un geste expressif qui menaçait Hélène d’une mort immédiate. Après avoir ainsi averti les deux prisonniers du sort qui serait infligé à leur compagne au moindre signal de rebellion de leur part, il se renferma dans un mutisme absolu. Cette modération inattendue leur permit d’accorder une pleine attention à ce qui se passait sous leurs yeux, autant du moins qu’ils étaient à même d’en juger.

Ce fut Matori en personne qui procéda à tous les préparatifs nécessaires.

Il assigna à chacun son poste, en homme qui connaissait à fond les qualités respectives de ses compagnons, et on lui obéit avec la déférence empressée que témoigne toujours un Indien aux ordres de son chef dans les moments décisifs. Il détacha les uns à droite, les autres à gauche, et tous s’éloignèrent de ce pas rapide et silencieux qui est propre à leur race, à l’exception de deux guerriers d’élite. Quand le reste eut disparu, Matori se tourna vers les compagnons de son choix, et leur annonça par un signe que le moment était arrivé de mettre à exécution l’entreprise qu’il avait projetée.

Leur premier soin fut de déposer le petit fusil de chasse que, sous le nom de carabine, ils portaient en vertu de leur rang; puis se débarrassant de tout ce qui pouvait gêner leurs mouvements, ils attendirent debout et presque nus, semblables aux statues de quelque sombre divinité. Matori s’assura que son tomahawk était bien à sa place et que son couteau jouait librement dans sa gaîne de peau, serra sa ceinture de wampum (G), et rentra les cordons et les franges de ses riches brodequins. Ainsi préparé de tous points à l’exécution de son audacieuse entreprise, le chef donna le signal d’avancer,

Lés trois Sioux se dirigèrent à la file vers le camp des émigrants, s’arrêtèrent quelques minutes pour observer les environs, se glissèrent dans les hautes herbes et disparurent.

On n’aura point de peine à concevoir la douleur et l’angoisse qu’éprouvaient, à la vue de ces dispositions alarmantes, les trois spectateurs qui prenaient à leur résultat un si vif intérêt.

Quelles que fussent les raisons d’Hélène de ne porter qu’un médiocre attachement à la famille au milieu de laquelle nous l’avons présentée au lecteur, la pitié naturelle à son sexe et un reste de bienveillance agissaient sur son cœur. Plus d’une fois elle fut tentée de braver le danger terrible qui la menaçait, et d’élever sa voix, toute faible qu’elle était, pour jeter le cri d’alarme. Cette impulsion était si naturelle et si forte, qu’elle y eût peut-être cédé sans les remontrances souvent répétées que Paul Hover lui adressait à voix basse.

Notre chasseur d’abeilles, de son côté, se trouvait lui-même combattu des sensations les plus opposées. Sa première et principale sollicitude était sans doute pour la jeune fille placée sous sa protection; mais je ne sais quelle excitation passionnée, et qui ne laissait pas d’avoir des charmes, faisait battre son cœur. Bien qu’il eût pour les émigrants moins de bienveillance qu’Hélène, il brûlait d’entendre le bruit de leurs carabines, et, le cas échéant, il eût volontiers été des premiers à voler à leur secours. Par moments, il ressentait, lui aussi, la tentation, presque irrésistible, de courir éveiller les négligents voyageurs; un regard d’Hélène suffisait alors à raffermir sa prudence chancelante et à lui rappeler quelles seraient les suites de sa témérité.

Seul, le vieux Trappeur, calme en apparence, examinait tout aussi froidement que s’il n’eût point eu d’intérêt dans ce qui allait se passer; son œil, sans cesse sur le qui-vive, épiait le moindre incident. Heureux privilège de l’homme accoutumé depuis trop longtemps aux scènes de violence pour s’effrayer aisément, et se possédant assez pour savoir mettre à profit la première occasion de tromper la vigilance de ses gardiens!

Cependant, les guerriers sioux n’étaient pas restés oisifs. A la faveur des brouillards qui emplissaient les bas-fonds, ils s’étaient, en rampant comme des couleuvres, frayé un chemin à travers les touffes d’herbe, jusqu’à un point où il n’était plus possible d’avancer sans un redoublement de précautions. Matori avait de temps en temps redressé sa haute taille, et promenant ses regards perçants autour de lui, il releva de nouveaux indices, qui, joints à ceux qu’il avait recueillis dans sa première reconnaissance, lui permirent de se rendre un compte exact de la position de ses futures victimes.

Mais quel était leur nombre? en quoi consistaient leurs moyens de défense? Ses efforts pour s’éclairer sur ces deux points essentiels échouèrent complètement. Trop défiant pour s’en rapporter à d’autres moins courageux et rusés que lui, il ordonna à ses compagnons de l’attendre, et poursuivit seul l’aventure.

La marche de Matori se ralentit alors, grâce à une longue habitude de cette espèce d’exercice, au point d’imiter celle d’un reptile. Ramassé sur lui-même, il avançait un pied, puis l’autre, prêtant l’oreille au plus léger son qui aurait pu annoncer que les voyageurs étaient instruits de son approche. A la fin, il réussit à se glisser sous le couvert du bois, où, n’étant plus exposé aux rayons de la lune, il courait bien moins le risque d’être aperçu, en même temps que les objets d’alentour s’offraient d’une manière plus distincte à ses regards mobiles et pénétrants. Il s’arrêta en cet endroit pour y faire ses prudentes, observations avant de se hasarder plus loin. Sa position lui permettait d’embrasser d’un coup d’œil le camp tout entier avec sa tente, ses chariots et ses huttes de feuillage; le tout se. dessinait devant lui dans un profil sombre mais suffisamment tracé, et l’habile guerrier fut à même d’évaluer avec une certaine exactitude la force de l’ennemi auquel il allait avoir affaire.

Un silence inexplicable continuait de régner en ce lieu. Le chef appuya sa tête contre terre et écouta attentivement. Il allait la relever sans avoir obtenu aucun résultat, quand le bruit d’une respiration arriva imparfaitement à son oreille. Trop exercé à tous les moyens de déception pour devenir lui-même la dupe d’un artifice vulgaire, il écouta de nouveau, reconnut à un certain tremblement que le son était naturel, et n’hésita plus.

Quittant sa première direction, le Sioux se traîna en droite ligne vers la lisière du petit bois, et découvrit l’endroit où le dormeur sans défiance était couché : c’était, on l’a deviné, l’un de ces fils indolents d’Ismaël, chargés de veiller à la sûreté du camp.

Arrivé jusqu’à lui, Matori s’accroupit pour l’examiner à loisir. Le jeune homme tressaillit comme s’il allait se réveiller. A l’instant, le sauvage tira son coutelas, prêt à immoler la victime; puis changeant d’idée, par un mouvement aussi rapide que la pensée, il se blottit derrière le tronc d’arbre abattu contre lequel l’autre avait la tête appuyée, et resta étendu dans son ombre, aussi immobile et en apparence aussi privé de sentiment que le bois lui-même, avec la couleur duquel la sienne se confondait.

Arrivé jusqu’au dormeur, Matori s’accroupit pour l’examiner à loisir.


L’indolente sentinelle ouvrit ses yeux appesantis, les porta vers le ciel étoilé, et s’appuyant lourdement d’une main, souleva son buste pesant pour regarder autour de lui. Ses regards incertains parcoururent, avec un reste de vigilance, les différentes parties du camp pour aller se perdre dans l’horizon de l’immense Prairie. N’apercevant que les lignes sinueuses de la plaine vallonnée qui de toutes parts s’offrait à ses yeux chargés de sommeil, il changea de position de manière à tourner le dos à son dangereux voisin, et se laissa retomber nonchalamment à terre.

Il y eut ensuite un long silence, et qui fut rempli d’anxiété pour le Sioux, avant que le ronflement du voyageur annonçât qu’il avait repris son somme; mais les fatigues d’une journée de marche forcée pesaient trop visiblement sur ce dernier pour que la défiance de son ennemi persistât longtemps. Ce fut toutefois par une succession de mouvements presque insaisissables que Matori parvint à changer de position, sans avoir fait plus de bruit que la feuille de cotonnier balancée dans l’air auprès de lui.

Dès lors le sort du dormeur était entre ses mains. Tout en examinant les vastes proportions et les formes athlétiques du jeune homme avec cette sorte d’admiration que les avantages physiques manquent rarement d’exciter dans l’âme d’un sauvage, il se prépara froidement à éteindre le principe de vie qui seul pouvait les rendre formidables. Après avoir écarté les plis du vêtement, il leva son arme acérée et allait frapper avec toute la force et l’adresse dont il était capable, quand le jeune homme rejeta en arrière son bras basané, dont ce mouvement machinal mit en saillie les muscles vigoureux.

Encore une fois, le chef suspendit son coup, sous l’empire d’une idée soudaine. En un tel moment, le sommeil de l’étranger lui parut offrir moins de périls que sa mort. Qu’adviendrait-il au moindre bruit de lutte? et que serait l’agonie clans une constitution si puissante? L’Indien tourna la tête vers le camp, puis vers le petit bois, et ses yeux étincelants se promenèrent ensuite dans la Prairie solitaire et silencieuse. Se courbant de nouveau sur la victime qu’il épargnait, il s’assura qu’elle dormait d’un profond sommeil, et abandonna son projet pour obéir aux suggestions d’une malice plus raffinée.

La retraite de Matori fut entourée des mêmes précautions que l’avait été son arrivée. Il poussa droit au camp, en suivant la lisière du bois, afin de pouvoir plonger sous cet abri en cas d’alarme.

La tente isolée attira en passant son attention. Après en avoir examiné l’extérieur, il souleva le bas de la toile et glissa par-dessous son visage cuivré. Au bout d’une minute, il se retira, et s’asseyant à terre, il resta quelque temps dans une inaction complète, absorbé dans ses réflexions. Il se mit à ramper de nouveau, et passa encore sa tête sous la draperie de la tente. Ce second coup d’œil jeté à l’intérieur fut plus prolongé que le premier, et sembla présager des résultats plus funestes. L’accès de curiosité prit fin. Matori s’éloigna comme à regret, et toucha bientôt à la barrière de branchages élevée au centre du camp. Sa cupidité n’en fut que plus vivement allumée, et, avec un redoublement d’adresse, il réussit à franchir l’obstacle.

Une fois dans l’enceinte, et après s’être ménagé une retraite facile en écartant ce qui pouvait contrarier la rapidité de sa fuite, il redressa sa taille imposante et parcourut le camp, semblable au génie du mal qui cherche une proie à dévorer. Déjà il avait visité la cabane où s’étaient retirés la femme de l’émigrant et ses jeunes enfants; déjà il avait passé devant plusieurs corps gigantesques étendus çà et là sur des lits de feuillage, lorsqu’il arriva enfin à l’endroit occupé par Ismaël en personne. Un homme de la sagacité de Matori ne pouvait manquer de deviner qu’il était en présence du chef de la troupe. Aussi, tout en considérant sa carrure herculéenne, calculait-il en lui-même les chances de son entreprise et les moyens les plus efficaces d’en recueillir les fruits.

Il avait remis dans sa gaîne le coutelas que sous l’impulsion du premier moment, il avait tiré, et il allait passer outre; mais Ismaël, se retournant sur sa couche, demanda brusquement qui était là. Il fallait toute l’astuce et la présence d’esprit d’un sauvage pour éviter d’amener la crise à une solution immédiate. Imitant l’accent rauque et empâté de la voix qu’il venait d’entendre, Matori se laissa lourdement tomber à terre et parut se disposer à dormir. L’émigrant le regarda faire, sans trop se rendre compte, à travers ses paupières appesanties. Comment se défier d’ailleurs d’un stratagème si audacieux et exécuté en perfection? Ismaël s’y trompa, et reprit son somme.


Condamné par prudence à l’immobilité, Matori profita du délai pour mûrir un plan qui devait lui livrer le camp et tout ce qu’il contenait. Dès qu’il estima le danger passé, il recommença de se traîner sur le sol, et dirigea sa marche vers l’enclos où étaient renfermés les animaux domestiques.

Le premier qu’il rencontra fut soumis de sa part à un long et périlleux examen. Le Sioux, qui n’en avait jamais vu de pareil, tâta à plusieurs reprises son épaisse toison et ses membres délicats; et la créature fatiguée ne regimba point, comme si un instinct secret l’avertissait qu’au milieu de ces immenses solitudes, son protecteur le plus sûr était l’homme. Cependant Matori finit par renoncer à une proie qui n’eût pu lui être d’aucune utilité dans ses expéditions de rapine. A la vue des bêtes de somme, sa joie fut extrême; il eut de la peine à en contenir l’expression, et le naturel du sauvage l’emporta un moment au point de lui faire oublier la situation critique où il se trouvait.



CHAPITRE V.

Table des matières

Mon père, qu’avons-nous à perdre? La loi ne nous protège pas: pourquoi donc aurions-nous des scrupules? pourquoi souffririons-nous les menaces d’un insolent? Soyez à la fois juge et bourreau.

SHAKESPEARE, Cymbeline.

PENDANT que le guerrier sioux poursuivait son plan avec toute l’astuce de sa race, aucun bruit ne troublait la tranquillité de la Prairie. Chacun des hommes de sa troupe, immobile au poste assigné, attendait, sans impatience, le signal qui devait lui ordonner d’agir.

Aux regards des spectateurs soucieux qui occupaient la hauteur, la scène ne présentait que l’aspect d’une solitude faiblement éclairée par la clarté de la lune, à demi voilée par les nuages. Une teinte un peu plus sombre marquait l’emplacement du camp, et çà et là une lueur vive éclairait les crêtes ondoyantes des collines. Partout régnait le calme profond, imposant, absolu d’un désert.

Mais pour ceux qui savaient si bien ce que recouvrait ce manteau de silence et d’ombre, c’était une scène d’un poignant intérêt. Chaque minute ajoutait une épine à leur angoisse, et pourtant nul signe de mauvais présage ne s’élevait du sein des ténèbres. L’émotion de Paul Hover était au comble et sa respiration haletante, et plus d’une fois la jeune fille frissonna de frayeur en sentant tressaillir son bras sur le sien.

Les mauvais instincts de Wencha ne résistèrent pas à l’occasion de se produire en toute liberté. Au moment où son chef laissait imprudemment éclater l’allégresse que lui causait la vue du nombreux bétail des émigrants, le perfide sauvage s’abandonna au malin plaisir de tourmenter ceux qu’il était de son devoir de protéger. Penchant la tête vers le Trappeur, il murmura ces mots à son oreille:

«Si les Dacotas perdent leur grand chef par les mains des Longs Couteaux, les vieux, mourront aussi bien que les jeunes!

— La vie est un don du Waconda (H);» répondit l’impassible vieillard, «le guerrier rouge doit se soumettre à sa loi aussi bien que tout autre de ses enfants. La mort frappe quand il l’ordonne, et aucun Dacota ne peut en changer l’heure.

— Regarde!» reprit le sauvage en agitant son couteau. «Wencha est le Waconda d’un chien.»

Le vieillard leva les yeux sur son féroce gardien: un éclair d’indignation et de mépris jaillit sous ses paupières creuses, mais il s’éteignit presque aussitôt pour faire place à une expression de pitié, sinon de douleur.

«Pourquoi un homme fait à l’image de Dieu,» dit-il tout haut, «serait-il révolté des propos d’un être privé de raison?»

Il avait parlé en anglais, et Wencha, voyant là un prétexte d’offense, saisit le Trappeur par les rares mèches de cheveux blancs qui s’échappaient de dessous son bonnet; il allait passer à leur racine la lame de son couteau, quand un cri long et perçant fendit l’air, répété par les mille échos de la Prairie. Wencha lâcha prise et poussa une exclamation de joie cruelle.

«Allons,» s’écria Paul, incapable de se contenir plus longtemps, «c’est maintenant, vieil Ismaël, qu’il faut montrer que tu as du sang du Kentucky dans les veines! Tirez bas, mes enfants; tirez à rase terre, car les Peaux Rouges sont couchés à plat ventre!»

Sa voix se perdit au milieu des cris, des clameurs et des hurlements qu’au même instant cinquante bouches proféraient autour de lui. Les gardiens continuaient à rester auprès des captifs, mais c’était avec l’impatience de coursiers qu’on a peine à retenir au point du départ, quand ils n’attendent plus que le signal pour s’élancer dans l’arène. Ils agitaient les bras, sautaient, se démenaient comme des enfants, poussaient des cris frénétiques.

Tout à coup, au-dessus de ce vacarme désordonné, domina un bruit sourd, pareil à celui que produirait le passage d’un grand nombre de bisons, et l’on aperçut les bestiaux et les bêtes de somme d’Ismaël qui fuyaient en masse confuse.

«Ils ont volé à l’émigrant tous ses animaux,» dit le Trappeur;

«les reptiles ne lui en ont pas plus laissé qu’à un castor!»

La troupe entière des bêtes épouvantées escalada la hauteur au galop et passa à côté des prisonniers, suivie d’une bande de noirs démons qui la talonnaient et précipitaient sa course.

L’impulsion s’était communiquée aux chevaux des Sioux, accoutumés à s’associer à l’ardeur fougueuse de leurs maîtres, et il devenait de plus en plus difficile de les maintenir en place. Alors que les yeux étaient fixés sur ce tourbillon d’hommes et d’animaux, le Trappeur, avec une vigueur que son âge semblait démentir, arracha le coutelas des mains de- Wencha, et d’un seul coup trancha la longe de cuir qui tenait tons les chevaux attachés ensemble. Aussitôt ceux-ci, hennissant de joie et de terreur à la fois, bondirent affolés et se dispersèrent de toutes parts dans l’espace qui leur était ouvert.

Sur le premier moment, Wencha ne songea qu’aux représailles. Il porta la main à la gaîne du couteau qui venait de lui être enlevé, et chercha à tâtons la poignée de son tomahawk, tandis qu’il suivait de l’œil les chevaux débandés, avec le douloureux regret d’un Indien de l’Ouest. Partagé entre la vengeance et la cupidité, la lutte fut courte mais terrible. Ce dernier sentiment l’emporta dans le cœur d’un homme à passions basses: il s’élança à la poursuite des fuyards avec ses derniers compagnons.

Dès qu’il les vit partir, le vieillard, qui n’avait pas bronché devant l’attaque imminente de son ennemi, se prit à dire, le bras étendu et en riant à la muette:

«La nature rouge est toujours la nature rouge, qu’elle se manifeste en prairie ou en forêt! Quiconque s’aviserait de jouer ce tour à un soldat blanc en serait payé pour le moins d’un coup de crosse sur la tête. Mais un Sioux, le voilà parti derrière ses chevaux, s’imaginant que dans une pareille course deux jambes en valent quatre! Malgré cela, les coquins les rattraperont jusqu’au dernier, parce que c’est le combat de la raison contre l’instinct. Pauvre raison, je l’avoue, et pourtant il y a beaucoup de l’homme dans l’Indien... Parlez-moi des Delawares; c’étaient là des Peaux Rouges dont l’Amérique pouvait être fière! Qu’est devenu ce peuple puissant? On l’a dispersé, presque anéanti... Ma foi! l’émigrant fera sagement de planter le piquet où il se trouve; l’eau y est en abondance, si la nature lui a refusé le plaisir de dépouiller la terre des arbres qu’elle a le droit de porter. Il a vu le dernier de ses animaux à quatre pattes, ou je connais bien peu l’astuce des Sioux.


— Ne serait-il pas à propos de nous rendre au camp?» demanda le chasseur d’abeilles. «On ne va pas tarder à se battre, à moins qu’Ismaël ait été changé en poule mouillée.

— Non, non!» s’écria vivement Hélène.

D’un geste affectueux, le Trappeur lui coupa la parole.

«Chut!» dit-il. «Un éclat de voix suffirait à nous compromettre... Votre ami, jeune homme, a-t-il assez de courage...

— Ne l’appelez pas mon ami!» interrompit Paul. «Je n’ai jamais fréquenté des gens qui ne peuvent montrer leurs titres à la propriété du sol qui les nourrit.

— Bien! bien! Appelons-le votre connaissance... Est-il homme à défendre son bien à coups de fusil?

— Son bien! oui certes, et celui des autres aussi!... Savez-vous, vieux Trappeur, quelle main tenait le fusil qui a fait son affaire au substitut du shérif, quand il voulut expulser les planteurs illégalement établis près du lac des Bisons, dans le vieux Kentucky? J’avais suivi ce jour-là un magnifique essaim jusqu’au creux d’un hêtre mort. Au pied de l’arbre, je trouvai étendu l’officier de justice; la balle avait traversé le mandat qu’il portait dans la poche de son gilet, côté du cœur, comme si un lambeau de parchemin pouvait préserver de la balle d’un squatter (I)... Voyons, Hélène, ne vous tourmentez pas! on n’a jamais clairement prouvé que ce fût lui, et il y en avait cinquante autres qui s’étaient installés dans le voisinage avec juste autant de droit.»

La pauvre fille tressaillit, et s’efforça d’étouffer le sanglot qui, en dépit d’elle, gonflait sa poitrine.

Convaincu que le récit court mais substantiel de Paul Hover lui en avait assez appris, le vieillard ne poussa pas plus loin ses questions pour savoir si l’émigrant serait disposé à se venger; il aima mieux s’abandonner aux réflexions que les circonstances suggéraient à son expérience.

«Chacun est juge des liens qui l’attachent à ses semblables,» dit-il.

«On n’en doit pas moins déplorer, et grandement, que la couleur, la fortune, le langage et l’instruction aient établi une différence si énorme entre ceux qui, au demeurant, sont les enfants d’un même père. Quoi qu’il en soit,» continua-t-il, par une transition qui peignait au vif son caractère et ses habitudes, «comme c’est une affaire à la suite de laquelle un combat est plus probable qu’un sermon n’est utile, il vaut mieux être prêt à tout événement... Attention! j’entends remuer là-bas; je parierais qu’on nous a découverts.

— Ils vont venir!» s’écria Hélène, non moins effrayée à l’approche de ses amis qu’elle l’avait été en présence de ses ennemis. «Vite, Paul, partez; vous, du moins, il ne faut pas qu’on vous voie.

— Moi, vous laisser dans ce désert avant de vous avoir vue en sûreté aux mains du vieil Ismaël, plutôt ne jamais entendre le bourdonnement d’une abeille, ou, ce qui est pis encore, manquer de coup d’œil pour la suivre jusqu’à sa ruche!

— Vous oubliez ce bon vieillard; il ne me quittera pas. Ce n’est pas la première fois, Paul, que nous nous séparons, et cela nous est arrivé dans des solitudes plus affreuses que celle-ci.

— Jamais! Ces Indiens n’ont qu’à revenir en hurlant, et alors où serez-vous? à moitié chemin des montagnes Rocheuses, avant qu’on puisse reconnaître vos traces. Qu’en pensez-vous, vieux Trappeur? combien de temps s’écoulera-t-il avant que ces démons viennent chercher le reste des effets d’Ismaël?

— Rien à craindre de leur part,» répondit le vieillard en riant à sa manière silencieuse; «ils en ont pour six bonnes heures, je vous en réponds, à gambader après leurs montures. Tenez, précisément à cette heure, ils galopent dans les bas-fonds près des saules; rapides comme des élans, ces chevaux sioux!.. Mais silence! couchez-vous dans l’herbe. Aussi vrai que je ne suis qu’un pauvre hère, j’ai entendu armer un fusil.»

Sans donner à ses compagnons le temps d’hésiter, il les entraîna tous deux après lui, et leur fit un rempart de la végétation plus dense de la Prairie. Il fut heureux que les sens du vieux chasseur n’eussent rien perdu de leur subtilité, et qu’il eût conservé toute sa décision: à peine s’étaient-ils accroupis contre terre, que la détonation brève et aiguë de plusieurs carabines de l’Ouest vint saluer leurs oreilles, et une balle siffla même à une proximité dangereuse.

«Bravo, les poussins! bravo, mon vieux coq!» grommela l’incorrigible chasseur d’abeilles. «Voilà une musique qui ferait plaisir si l’on était de l’autre côté ! M’est avis que ça va chauffer dur. Répondrons-nous de la même monnaie, hein?

— Des paroles de paix suffisent,» repartit vivement le Trappeur,

«ou vous êtes perdus tous deux.

— Hum! il n’est pas sûr qu’en jouant de la langue au lieu de la carabine, les choses prennent meilleure tournure.

— Au nom du ciel, qu’ils ne vous entendent point!» s’écria Hélène. «Partez, Paul, partez! Il est encore temps.»

Plusieurs décharges successives, plus rapprochées les unes que les autres, lui coupèrent la parole. Le vieillard se releva; sa physionomie respirait l’air de dignité d’un homme prêt à prendre un grand parti.

«Il faut que cela finisse,» dit-il. «J’ignore, mes enfants, quel motif vous pouvez avoir de craindre ceux que vous devez aimer et honorer; mais il faut frapper un coup pour vous sauver la vie. Quelques heures de plus ou de moins n’importent guère à qui compte déjà tant de jours; je vais donc aller de l’avant. Un espace libre s’ouvre autour de vous; profitez-en pour fuir, et puisse Dieu vous bénir l’un et l’autre et vous faire prospérer comme vous le méritez!» Se dérobant aux objections, le Trappeur descendit hardiment la colline dans la direction du camp sans qu’aucun trouble précipitât sa marche, sans qu’aucune crainte la retardât. La clarté, un instant plus vive, de la lune mit en relief sa haute et maigre personne, et servit à avertir les émigrants de son approche. Indifférent toutefois à cette circonstance qui l’exposait davantage, il continuait sa route d’un pas assuré, lorsqu’une voix rude et menaçante lui cria:

«Qui vive? Ami ou ennemi?

— Un ami,» répondit-il; «un homme qui a trop longtemps vécu pour troubler par des querelles la fin de sa carrière.

— Mais pas assez longtemps pour avoir oublié les tours de sa jeunesse,» riposta Ismaël qui, sortant de derrière un buisson, vint se planter en face de l’arrivant. «C’est vous, vieux maraudeur, qui avez déchaîné sur nous cette horde de diables rouges, et demain vous partagerez le butin avec eux.

— Et,» demanda tranquillement le Trappeur, «qu’avez-vous perdu?

— Huit juments des plus belles qui aient jamais endossé le harnais, sans compter un poulain d’une valeur de trente quadruples d’Espagne. Et la femme, où aura-t-elle du lait et de la laine? Bœufs et moutons ont disparu. Il n’y a pas jusqu’aux pourceaux, tout éreintés qu’ils étaient qui ne se trémoussent à cette heure dans la Prairie. A votre tour de parler,» ajouta-t-il en frappant la crosse de son fusil contre terre avec violence; «quel sera votre lot dans le partage de ces créatures?

— Mon lot?» répondit l’autre, «En fait de chevaux, je n’en désire point, je ne m’en suis jamais servi; et pourtant, tout vieux et faible que je semble, il y a peu d’hommes qui aient fait plus de chemin que moi dans les vastes déserts de l’Amérique. A quoi bon d’avoir un cheval parmi les montagnes et les forêts de New-York? Je parle du pays d’autrefois, car je crains bien qu’il n’ait changé d’aspect. Quant à la laine des brebis et au lait des vaches, je laisse cela aux femmes; les animaux de la plaine me fournissent la nourriture et le vêtement: je m’habille avec la peau d’un daim, je me nourris de sa chair et je n’en souhaite pas davantage.»

L’air de sincérité avec lequel le vieillard prononça cette simple défense fit impression sur l’émigrant, dont la nature épaisse avait commencé à s’échauffer et peut-être aurait fini par éclater d’une façon terrible. Il écouta en homme qui n’était pas convaincu, et il marmotta entre ses dents les reproches dont l’instant d’auparavant, il s’était proposé d’accompagner la vengeance sommaire qu’il avait certes méditée.

«Oui, de belles paroles!» dit-il enfin; «et qui à mon avis, sentent plutôt l’avocat que le franc chasseur.

— Trappeur, s’il vous plaît; je ne suis pas autre chose.

— Chasseur ou trappeur, ça revient au même. Vieillard, je suis venu dans ce pays parce que la loi me serrait de trop près et que je n’aime guère les voisins qui ne sauraient en finir d’une querelle sans déranger un juge et douze jurés; mais je ne suis pas venu non plus pour me voir enlever tout mon bien, et dire ensuite merci à celui qui me l’a pris.

— Quand on s’aventure en pleine Prairie, il faut savoir se plier aux manières de ceux qui en sont les maîtres.

— Comment! les maîtres,» répéta l’émigrant avec humeur, «je suis le maître de la terre que je foule aux pieds avec autant de justice que n’importe qui. Apprenez-moi donc quelle est la loi ou la raison au nom de laquelle celui-ci jouira tout seul d’un domaine. d’une ville, d’un comté peut-être, tandis que celui-là sera réduit à mendier un coin de terre pour y creuser sa fosse? Ce n’est pas dans la nature, et je nie que ce soit dans la loi, telle du moins qu’elle devrait être.

— Je ne puis dire que vous ayez tort,» répliqua le Trappeur, dont les opinions sur cette importante matière, quoique partant de principes différents, concordaient singulièrement avec celles de son interlocuteur. «J’ai toujours pensé de même, et j’en ai dit autant alors que je l’ai jugé utile. Mais vos troupeaux vous ont été volés par des gens qui se prétendent les maîtres de tout ce qu’ils trouvent au désert.


— Qu’ils ne s’avisent pas de contester là-dessus avec quelqu’un qui en sait plus long qu’eux,» dit l’autre d’une voix sourde et menaçante. «Je prétends être un honnête marchand, qui donne à ses pratiques autant qu’il reçoit. Vous avez vu les Indiens?

— Oui, j’étais leur prisonnier pendant qu’ils pillaient votre camp.

— Il eût été plus digne d’un blanc et d’un chrétien de m’avertir à temps,» dit Ismaël, en jetant au Trappeur un regard de travers comme s’il méditait encore quelque mauvais dessein. «Je ne suis pas homme à traiter de cousin le premier venu; cependant la couleur doit entrer en balance quand des chrétiens se trouvent réunis dans un lieu comme-celui-ci. Au surplus, ce qui est fait est fait, et des paroles n’y remédieront pas... Garçons, sortez de votre cachette: il n’y a ici que le vieux; puisqu’il a mangé de mon. pain, on doit le traiter en ami, bien que j’aie de bonnes raisons pour le soupçonner de s’entendre avec nos ennemis.»

Le Trappeur ne répondit rien à la dure insinuation que l’émigrant venait de proférer sans aucune délicatesse, nonobstant les explications qu’il avait reçues.

L’appel du chef de famille produisit immédiatement son effet. A sa voix, quatre ou cinq de ses fils sortirent des abris où ils s’étaient postés, dans la conviction que les individus qu’ils avaient vus sur la hauteur appartenaient à la bande des Sioux. Chacun d’eux, en s’approchant, mit sa carabine sur le bras gauche, et couvrit l’étranger d’un regard indifférent, sans témoigner la moindre curiosité ; de savoir d’où il venait et pourquoi il était là. Cela ne provenait qu’en partie de l’insouciance de leur caractère, car une longue et fréquente expérience d’événements de la même nature leur avait appris la discrétion. Le Trappeur soutint cette épreuve avec le sang-froid d’une expérience trois et quatre fois plus vieille que la leur, et avec le calme de l’innocence.

Content de l’examen sommaire qu’il avait fait, l’aîné des jeunes gens, celui-là même dont la vigilance en défaut avait laissé le champ libre au rusé Matori, aborda son père et lui dit à brûle-pourpoint:

«Si c’est là tout ce qui reste du groupe que j’ai aperçu là-haut, nous n’avons pas tout à fait perdu nos munitions.

— Vous avez raison, Asa,» dit le père, en se tournant vers le Trappeur, comme si ce propos l’eût remis sur la voie d’une idée qui lui avait échappé. «Comment expliquez-vous cela, étranger? Vous étiez trois tout à l’heure, ou il ne faut plus croire au clair de lune.

— Si vous aviez vu courir les Sioux, comme autant de noirs démons, sur les talons de vos animaux, vous auriez pu, tout aussi bien supposer qu’ils étaient plus de mille.

— Bon! allez conter ça à un bourgeois ou à une femmelette; et encore, la vieille Esther n’a pas plus peur d’un Peau Rouge que d’un ourson ou d’un louveteau. Ah! si vos maudits voleurs avaient fait leur coup en plein jour, la bonne femme leur eût travaillé les côtes d’une rude façon, je vous en donne mon billet, et ils auraient compris qu’elle n’était pas d’humeur à céder gratis son fromage et son beurre. Patience! il viendra un temps où justice sera rendue, et cela prochainement et sans le secours de ce qu’on appelle la loi. Nous sommes d’une race un peu lente; on le dit du moins, et je crois qu’on a raison; mais qui va lentement va sûrement, et il y a peu d’hommes en vie qui puissent se vanter d’avoir porté un coup à Ismaël Bush, sans en recevoir l’équivalent.

— Alors Ismaël Bush a suivi l’instinct des bêtes plutôt que le vrai principe qui doit guider son espèce,» répondit le courageux Trappeur. «J’ai moi-même porté plus d’un coup; eh bien, après avoir tué ne fût-ce même qu’un faon, sans avoir besoin de sa peau ou de sa chair, je n’ai jamais eu l’âme tranquille, ainsi qu’il sied à un être raisonnable, comme lorsqu’il m’arrivait d’épargner un Mingo dans les bois, où il faisait loyalement la guerre.

— Ah! çà, vous avez donc été soldat, Trappeur? Dans ma jeunesse, j’ai fait une ou deux expéditions chez les Cherokis, et j’ai suivi Antoine Wayne, dit l’Enragé, pendant toute une campagne, à travers les hêtres; mais les appels et la discipline, c’était trop pour moi, et ma foi, je décampai sans réclamer mon compte au payeur. Il est vrai qu’Esther

— elle s’en est vantée ensuite, — avait su tirer un tel parti du bon de solde, qu’on n’a pas dû gagner grand’chose à ma négligence. Vous avez dû entendre parler de l’Enragé (J), si vous êtes resté longtemps au service?

— La dernière fois que je me suis battu, c’était sous ses ordres,» répondit le Trappeur.

Ce souvenir, qui lui était agréable, alluma une flamme dans son regard; mais elle s’éteignit bientôt sous une ombre de tristesse, comme s’il se fût secrètement reproché de reporter sa pensée sur les scènes violentes dans lesquelles il avait si souvent joué un rôle.

«Je passais des États riverains de la mer dans ces régions lointaines, » poursuivit-il, «lorsque je tombai sur la piste de son armée. Je rejoignis l’arrière-garde en amateur; et sitôt qu’on en vint aux coups, on entendit ma carabine parmi les autres. Cependant, je dois le dire à ma honte, je n’ai jamais su de quel côté au juste était le bon droit, et ce n’est pas ainsi que doit se conduire un septuagénaire: il doit savoir la raison qui le fait agir avant d’ôter à son semblable la vie qu’il ne pourra pas lui rendre.

— Bah!» dit l’émigrant, dont l’humeur revêche s’était singulièrement adoucie en apprenant qu’ils avaient servi la même cause dans les guerres de l’Ouest. «Peu importe le motif de la guerre, quand il s’agit de chrétiens contre des sauvages! Nous reparlerons demain de l’enlèvement des bestiaux; pour l’instant, ce que nous avons de mieux à faire, c’est d’aller dormir.»

Sans plus de récriminations, Ismaël reprit le chemin du camp dévalisé, et ramena au sein de sa famille l’homme dont, quelques minutes auparavant, il avait de propos délibéré mis l’existence en péril. Par une courte explication, entremêlée d’invectives contre les pillards, il apprit à Esther ce qui s’était passé au dehors, et conclut en déclarant que l’unique moyen de réparer ses forces était de consacrer au sommeil le reste de la nuit.

Le Trappeur fit chorus à cette proposition et s’étendit sur un lit de feuilles avec le calme d’un souverain qui se livrerait au repos dans la sécurité de sa capitale et sous la protection de ses gardes. Il ne ferma les yeux toutefois qu’après s’être assuré du retour d’Hélène parmi les siens et de l’absence du chasseur d’abeilles. Après quoi, il s’endormit, en conservant jusque dans son sommeil cette vigilance qui lui était particulière et que le temps avait développée chez lui comme une seconde nature.



CHAPITRE VI.

Table des matières

Il est trop susceptible, trop prude, trop affecté, trop singulier: il y a en lui je ne sais quelle étrangeté.

SHAKESPEARE.

ISMAEL Bush avait passé toute la durée d’une vie de plus de cinquante ans sur les frontières de la société américaine.

Il tirait vanité de n’avoir jamais élu domicile dans un endroit où il n’était pas libre d’abattre tous les arbres qu’il pouvait apercevoir du seuil de sa porte; d’avoir rarement laissé pénétrer les gens de loi dans ses plantations, et arriver à ses oreilles le son de la cloche d’une église. Ses efforts excédaient à peine ses besoins, bornés comme ceux de sa condition, et faciles à satisfaire. Étranger à toute application de l’intelligence qui ne tombait pas sous les sens, il n’en respectait qu’une seule, l’art de guérir. Sa déférence pour cette science spéciale lui avait fait accepter les propositions d’un médecin, qui avait offert de l’accompagner à travers une région peu connue, dans l’espoir d’enrichir l’histoire naturelle de nouvelles découvertes. Aussi l’avait-il volontiers admis dans sa famille, ou plutôt sous sa protection, et ils avaient jusque-là voyagé de conserve, dans la plus parfaite harmonie; et Ismaël se félicitait souvent avec sa femme d’avoir recruté un compagnon dont la présence leur serait précieuse n’importe où il leur conviendrait de planter leurs tentes.

Les recherches du naturaliste l’éloignaient quelquefois, durant plusieurs jours, de la route directe de l’émigrant, qui semblait n’avoir d’autre guide que le soleil. Beaucoup de gens se fussent estimés heureux d’avoir été hors du camp au moment du coup de main des Sioux, et ce fut précisément le cas de notre aventureux savant, Obed Bat, ou, comme il aimait mieux s’entendre appeler, Battius,docteur en médecine, et membre de plusieurs académies.

Malgré l’état d’engourdissement où sa nature épaisse était encore engagée, l’émigrant n’en ressentait pas moins un dépit amer des libertés qu’on venait de prendre avec ce qui lui appartenait. Il se rendormit toutefois, parce que c’était l’heure consacrée au repos, et qu’il savait com. bien serait vaine, au milieu des ténèbres, toute tentative de rattraper le bien volé. La conscience de sa situation l’empêchait aussi de s’exposer à perdre ce qui lui restait en cherchant à reprendre ce qu’il avait perdu. Si les naturels de la Prairie aimaient passionnément les chevaux, leur goût pour bien d’autres articles, restés en la possession des voyageurs, n’était pas moins connu. C’était chez eux un subterfuge fort commun de disperser les troupeaux, afin de profiter du désordre qui en résultait pour se livrer au pillage; mais, sur ce point particulier, Matori paraissait avoir trop légèrement escompté la prudence de l’homme qu’il avait attaqué.

On a déjà vu avec quel flegme l’émigrant avait appris son désastre il nous reste maintenant à faire connaître les résultats de ses mûres délibérations.

Quoiqu’il y eût dans le camp plus d’un œil lent à se fermer, et plus d’une oreille écoutant avidement le moindre bruit d’alarme, un calme profond continua d’y régner pendant le reste de la nuit. Le silence et la fatigue remplirent leur office accoutumé, et avant l’aurore tout dormait, à l’exception des jeunes gens de garde; et comment ils s’acquittèrent cette fois de leur devoir, c’est ce qu’on n’a jamais su, attendu qu’il n’arriva rien qui pût accuser ou prouver leur vigilance.

Au moment où le jour commença à poindre en trouant l’horizon obscur de lueurs grisâtres, le frais visage d’Hélène, où l’on apercevait encore des signes d’inquiétude, se montra au-dessus de la masse confuse d’enfants, au milieu desquels elle s’était glissée lors de son retour furtif au camp. Se levant avec précaution, elle passa légèrement entre les corps étendus à terre, et arriva jusqu’aux limites de l’enceinte formée par Ismaël. Là elle s’arrêta pour écouter, comme incertaine si elle devait aller plus loin. Mais cette pause ne dura qu’un instant; et bien avant que les yeux appesantis des sentinelles eussent eu le temps de distinguer sa taille légère, elle était entrée dans la Prairie, et avait gravi le sommet de l’éminence la plus voisine.

Debout, l’oreille tendue, Hélène écouta sans rien entendre que la brise du matin qui agitait faiblement l’herbe à ses pieds. Elle était sur le point de revenir sur ses pas, trompée dans son attente, lorsqu’un bruit de pas arriva jusqu’à elle. Tournant la tête avec empressement, elle entrevit dans la pénombre un individu qui se dirigeait de son côté, comme s’il l’avait reconnue de loin. Déjà le nom de Paul montait à ses lèvres, et elle lui adressait la parole en ces termes affectueux que sait trouver le cœur d’une femme; puis subitement elle recula confuse, et balbutia:

«Quoi! docteur, c’est vous? Je ne m’attendais pas à vous rencontrer à pareille heure.

— Toutes les heures et toutes les saisons, ma bonne Hélène, sont indifférentes au véritable ami de la nature,» répondit le nouveau venu.

C’était un petit homme, d’une taille grêle, d’une mobilité extraordinaire, un peu sur le retour de l’âge, et dont l’habillement offrait un bizarre mélange de drap et de peaux. Il s’approcha de la jeune fille avec la familiarité d’une vieille connaissance, et ajouta:

«Celui qui ne sait pas tout ce qu’on peut admirer de choses à la clarté de l’aurore est privé d’une foule de jouissances.

— Vous avez raison,» dit Hélène qui saisit dans ses paroles l’occasion de justifier sa présence hors du camp à cette heure indue; «je connais des gens qui trouvent la terre d’un aspect plus agréable la nuit qu’à la lumière du plus brillant soleil.

— Ceux-là, voyez-vous, ont la pupille de l’œil trop convexe. Mais si l’on veut étudier les habitudes actives de la race féline ou de la variété albinos, il faut sortir à cette heure. Oui, je le répète et j’en suis certain, il y a des hommes qui préfèrent regarder les objets au crépuscule par la simple raison qu’ils voient mieux à ce moment de la journée.

— Est-ce par ce motif que vous courez si souvent la nuit?

— Je cours la nuit, ma chère enfant, parce que la terre, dans ses révolutions diverses, ne laisse la lumière du soleil que la moitié du temps sur un méridien donné, tandis que ma besogne exige douze ou quinze heures consécutives. Or, voilà deux jours que je suis absent, à la recherche d’une plante connue pour exister sur les bords des affluents de la Platte, et je n’y ai pas vu un seul brin d’herbe qui n’ait été décrit et classé.


— C’est jouer de malheur, en vérité !

— Que parlez-vous de malheur?» répéta le petit homme en se rapprochant davantage, et en tirant ses tablettes d’un air d’orgueilleuse modestie. «Non, non, Hélène, je suis loin d’être à plaindre, à moins qu’on ne plaigne un homme dont la fortune est faite, dont la réputation est établie à jamais, dont le nom passera à la postérité avec celui de Buffon. Que dis-je, Buffon? un compilateur, un savant qui a fondé sa gloire sur les travaux d’autrui! Non, je marcherai de pair, pari passu, avec -Solander (K), qui acheta sa science à force de sueurs et de privations!

— Avez-vous découvert une mine, docteur Bat?

— Bien plus qu’une mine, un trésor monnayé, ma fille, et qui peut avoir cours immédiatement. Écoutez... Las d’avoir fouillé la Prairie en vain, j’étais en train de décrire l’angle nécessaire pour couper la ligne de marche de votre oncle, quand j’entendis un bruit semblable à une explosion d’armes à feu.

— Oui, nous avons eu une alerte...

— Vous m’aviez cru perdu,» interrompit le savant, trop préoccupé de ses propres idées pour comprendre le sens de l’interruption; «il n’y a rien à craindre à cet égard. La base une fois prise, et le. calcul m’ayant donné la longueur de la perpendiculaire, je n’avais plus qu’à former mon angle pour obtenir l’hypoténuse. Supposant que cette décharge de mousqueterie était faite à mon intention, je changeai de route et marchai dans la direction du bruit, non que j’ajoute plus ou même autant de foi au rapport des sens qu’aux résultats mathématiques, mais je craignais que l’un des enfants n’eût besoin de mes services.

— Ils sont tous heureusement...

— Ne m’interrompez pas,» reprit le bouillant docteur, tout à l’idée qui le dominait. «J’avais traversé une vaste étendue de Prairie, car le son porte loin quand rien ne lui fait obstacle. Tout à coup j’entends de lourds piétinements, comme ceux d’une course de bisons, et que vois-je? Une troupe de quadrupèdes qui escaladaient les hauteurs l’un après l’autre; des animaux qui n’auraient jamais été connus ni décrits, sans le plus heureux des hasards. Un d’eux, noble échantillon de l’espèce, s’était un peu écarté de ses frères. Ceux-ci ayant incliné de mon côté, l’animal solitaire suivit l’impulsion donnée, ce qui l’amena à une centaine de pas de moi. Quelle aubaine! Je bats le briquet, j’allume ma lampe, et sur le lieu même j’entame la description du sujet. Ah! ma petite Hélène, j’aurais donné mille dollars pour avoir là un de nos garçons avec sa carabine!

— Vous portez un pistolet, docteur,» dit la jeune fille avec distraction, pendant que ses regards erraient sur la Prairie; «c’était le moment de vous en servir.

— Oui, mais il n’est chargé que de menue grenaille, pour détruire les gros insectes et les reptiles. Non, j’ai fait beaucoup mieux que d’entreprendre un combat dont je ne serais peut-être pas sorti vainqueur: j’ai couché cet événement tout au long sur mon journal, en notant chacune des particularités avec la précision nécessaire. C’est un morceau que je vais vous lire, Hélène; car vous êtes une bonne fille, bien studieuse, et en retenant ce que vous apprenez de cette manière, vous pouvez rendre de grands services à la science s’il m’arrivait quelque malheur. Hélas! ma chère enfant, le métier que je fais a ses dangers comme celui du guerrier. Cette nuit par exemple,» ajouta-t-il en jetant involontairement un regard derrière lui, «le principe de la vie a couru grand risque de périr en moi.

— Et qui le menaçait?

— Le monstre que j’avais découvert... Il s’est approché de moi, et à mesure que je reculais il continuait à avancer. Ce qui m’a sauvé, j’en ai la conviction, c’est la petite lampe que je portais. Tout en écrivant, j’avais soin de la tenir entre nous deux, et elle me servait à la fois de luminaire et de bouclier. Mais vous allez entendre la description de l’animal, et alors vous pourrez juger des périls auxquels les amants de la science s’exposent chaque jour pour le service du genre humain.»

Le naturaliste leva en l’air ses tablettes et se prépara à lire du mieux qu’il put, à la douteuse clarté que le firmament projetait sur la plaine; toutefois il crut devoir faire précéder sa lecture de quelques phrases d’introduction.

«Écoutez, ma fille,» dit-il, «et vous saurez de quel trésor j’ai eu le bonheur d’enrichir les annales de l’histoire naturelle.

— Est-ce donc une créature de votre invention?» demanda Hélène.

Et la jeune fille, cessant d’interroger l’horizon, ramena sur le savant ses grands yeux bleus où pétillait une malice naïve.

«Est-il au pouvoir de l’homme,» répondit Battius, «d’animer la matière? Plût à Dieu qu’il en fût ainsi! vous ne tarderiez pas à voir une Historia naturalis americana qui ferait la nique aux impudents imitateurs de Buffon! Tenez, il y aurait de grands perfectionnements à opérer dans l’organisme de tous les quadrupèdes, de ceux-là surtout qui ont été créés pour la course. Il faudrait que les deux membres inférieurs fussent établis d’après les principes du levier, tels que des roues comme on les fait à présent; seulement je n’ai pas encore décidé si le changement devrait s’appliquer aux pattes de devant ou à celles de derrière, attendu qu’entre tirer et pousser, j’ignore ce qui exige le plus de force musculaire. On pourrait, par une exsudation naturelle de l’animal, vaincre la difficulté du frottement et obtenir une vitesse considérable. Mais laissons cela, sans objet, du moins pour le moment,» ajouta-t-il avec un soupir.

Puis, rapprochant les tablettes de ses yeux, il se mit à lire à haute voix ce qui suit:

«6 octobre 1805.» — C’est tout bonnement la date que, j’ose le dire, vous savez aussi bien que moi. — «Quadrupède vu à la clarté des étoiles, et à l’aide d’une lampe de poche, dans les prairies de l’Amérique septentrionale (pour la latitude et le méridien, voir le journal). Genre, inconnu; en conséquence nommé, d’après l’auteur de la découverte, et l’heureuse coïncidence qui l’a fait apercevoir la nuit, Vespertilio horribilis americanus.» J’ai traduit par son synonyme latin Vespertilio mon nom de Bat, qui, en anglais, signifie chauve-souris. Je continue.

«Dimensions, prises au juger: dans sa plus grande longueur, 11 pieds; hauteur, 6 pieds. Caractères: tête droite; narines dilatées; yeux expressifs et fiers; dents aiguës et nombreuses; queue horizontale, flottante, et légèrement féline; pieds grands et velus; talons crochus et dangereux; oreilles imperceptibles; cornes longues, divergentes et formidables; couleur gris cendré avec des taches de feu; voix sonore, martiale, effrayante; goûts carnivores; naturel farouche et intrépide; habitudes aggrégatives.»

«Voilà,» s’écria le docteur, quand il eut terminé cette description sèche mais claire, «voilà une créature qui va très probablement disputer au lion son titre de roi des animaux!

— Je n’ai pas compris tout ce que vous venez de dire, docteur Battius, » répondit Hélène, qui, connaissant le faible du philosophe, se plaisait à lui donner un titre dont il était fier; «mais si la Prairie est infestée de monstres semblables, je n’oserai plus hasarder un pied hors du camp.

— Et vous ne ferez pas mal,» dit le naturaliste en baissant la voix de manière à trahir un défaut d’assurance plus manifeste qu’il ne l’eût désiré. «Jamais mon système nerveux n’avait été soumis à une telle épreuve. Il y eut un moment, je l’avoue, où mon courage chancela devant un aussi terrible ennemi, mais l’amour de la science me soutint et m’accorda la victoire.


— Votre langage est si différent de celui que nous parlons dans le Tennessée,» dit Hélène, en s’efforçant de garder son sérieux, «que je ne suis pas bien assurée de vous comprendre. Si je ne me trompe, vous vous êtes senti un peu cœur de poule, n’est-ce pas?

— Comparaison absurde qui provient d’une ignorance complète sur la constitution de ce bipède! La poule a un cœur en rapport exact avec ses autres organes, et à l’état de nature, c’est un volatile courageux. Hélène,» ajouta-t-il d’un air solennel qui fit quelque impression sur la jeune fille, «j’ai été poursuivi, relancé, et dans un péril sur lequel je dédaigne d’insister... Mais que vois-je?»

Regardant du côté que lui indiquait le docteur, elle aperçut un animal qui traversait la plaine en courant et semblait venir droit à eux. Le jour n’était pas encore assez avancé pour lui permettre d’en distinguer la forme et l’espèce, mais ce qu’elle voyait suffisait à lui donner l’idée d’un animal sauvage et redoutable.

«Le voilà ! il arrive!» s’écria le docteur, en portant machinalement la main sur ses tablettes, pendant que ses jambes flageolaient sous lui, et malgré ses efforts pour les raffermir un peu. «Maintenant, Hélène, la fortune m’offre une occasion favorable pour corriger les erreurs que j’ai pu commettre dans une description faite au clair de la lune... Voyons un peu: couleur gris cendré.... point d’oreilles... cornes d’une excessive longueur...»

Sa voix défaillante et sa main mal assurée furent tout à coup arrêtées par un mugissement, ou plutôt par un cri de l’animal, assez terrible pour intimider un cœur plus intrépide que celui du naturaliste. Ce cri se prolongea dans la Prairie en cadences bizarrement sauvages, et le silence qui lui succéda ne fut interrompu que par les francs éclats de rire partis de la bouche plus harmonieuse d’Hélène Wade. Entre temps, le naturaliste, muet d’étonnement, se laissait flairer par le monstre, sans lui opposer la moindre résistance ni mettre en avant son fameux bouclier de lumière.

«C’est votre âne en personne!» s’écria Hélène, dès qu’il lui fut possible de recouvrer la parole. «C’est votre patient compagnon, votre monture infatigable!»

Battius promena des yeux hagards de l’âne à la jeune fille, et de la jeune fille à l’âne, mais aucune parole ne sortit de ses lèvres.

«Eh! quoi, ne reconnaissez-vous pas une bête qui a si longtemps peiné à votre service?» continua Hélène en riant de nouveau; «qui vous a fidèlement servi, et dont je vous ai ouï dire cent fois que vous l’aimiez comme un frère?

— Asinus domesticus!» soupira le docteur, reprenant haleine comme un homme qui avait failli être suffoqué. «Le genre ne saurait être douteux, et quant à le rattacher à l’espèce chevaline, je soutiendrai toujours le contraire. Oui, c’est l’asinus en personne, Hélène, incontestablement, mais ce n’est pas le Vespertilio horribilis de la Prairie! Ils diffèrent entre eux, et de beaucoup, et sur tous les caractères essentiels. Celui de là-bas était carnivore,» ajouta-t-il, en jetant les yeux sur la page ouverte de ses tablettes; «celui-ci est granivore; d’un côté, naturel farouche et dangereux; de l’autre, naturel patient et sobre; au lieu d’avoir des oreilles imperceptibles et des cornes divergentes, le nôtre a de longues oreilles et point de cornes.»

Un nouvel éclat de rire d’Hélène le rappela tout à fait au sentiment de la vérité.

«L’image du Vespertilio était sur la rétine,» reprit l’investigateur des secrets de la nature, d’un ton qui annonçait tant soit peu l’intention de se justifier, «et j’ai eu la sottise de prendre mon fidèle roussin pour le monstre, quoique je n’en revienne pas de le voir ainsi courir la pretantaine. »

Hélène lui fit alors le récit détaillé de la surprise nocturne et de ses résultats. Elle décrivit, avec une exactitude qui eût pu inspirer des soupçons à un auditeur moins simple, la manière dont les animaux effrayés s’étaient précipités hors du camp pour se répandre en aveugles dans la Prairie. Sans se permettre de l’exprimer en termes propres, elle s’arrangea de façon à suggérer dans l’esprit du docteur la très forte probabilité que ce qu’il avait pris pour des bêtes sauvages n’était autre chose que le troupeau fuyant d’Ismaël; elle termina par des lamentations sur cette perte, et par quelques remarques naturelles sur la position critique où la famille allait se trouver.

Le naturaliste, muet de stupéfaction, l’écouta d’un bout à l’autre. S’il ne lui échappa aucun mot de curiosité ou de surprise, un geste rapide, et que l’œil perçant d’Hélène saisit au vol, suffit à trahir sa déception: la page de la fameuse découverte fut arrachée des tablettes, et avec elle s’évanouit l’illusion du savant. Depuis ce moment, le monde n’a plus entendu parler du Vespertilio horribilis americanus, et les sciences naturelles ont perdu sans retour un important anneau de cette grande chaîne animée qui unit, dit-on, le ciel à la terre, et dans laquelle la place de l’homme est, à ce qu’on assure, si rapprochée de celle du singe.

Dès qu’il fut instruit de toutes les circonstances de l’attaque, la sollicitude du docteur Bat prit une direction différente. Il avait laissé sous la garde d’Ismaël plusieurs in-folio et certaines boîtes contenant des spécimens botaniques et des animaux empaillés; et l’idée lui vint tout à coup que des maraudeurs aussi adroits que les Sioux n’avaient pu manquer cette occasion de le dépouiller de ses trésors. Toute l’éloquence de la jeune fille ne réussit pas à calmer ses appréhensions, et ils se séparèrent, lui pour se délivrer d’une pénible incertitude, elle pour regagner la tente isolée avec autant de promptitude et de mystère qu’elle en était sortie.



CHAPITRE VII.

Table des matières

Quoi! cinquante des miens d’un coup de filet!

SHAKESPEARE, le Roi Lear.

EN ce moment, le jour venait de se lever sur l’interminable solitude de la Prairie.

L’irruption du docteur à cette heure matinale, et surtout les lamentations bruyantes que lui arrachait la crainte d’avoir perdu ses collections, ne manquèrent pas d’éveiller la famille de l’émigrant. Ismaël et sa lignée, ainsi que son beau-frère à la mine sinistre, furent à l’instant sur pied, et à mesure que l’enceinte du camp s’éclaira des rayons du soleil, ils apprirent toute l’étendue de leur désastre.

Ismaël, les dents fortement serrées, se tourna d’abord vers les chariots immobiles et pesamment chargés, puis vers le groupe d’enfants qui, d’un air effaré, se pressaient autour de leur mère abîmée dans un sombre désespoir. Brusquement ensuite, il sortit dans la plaine, comme si l’air du camp lui eût paru trop lourd pour sa poitrine. Plusieurs de ses compagnons, qui cherchaient à pénétrer sur sa physionomie soucieuse le secret de ses futures décisions, le suivirent en silence jusqu’au sommet de la colline voisine, d’où la vue s’étendait presque sans obstacle sur l’horizon illimité de la plaine. Ils n’y découvrirent rien, si ce n’est un bison solitaire, qui broutait à quelque distance l’herbe déjà flétrie, et l’âne du médecin qui profitait de sa liberté pour se régaler un peu plus qu’à l’ordinaire.

«Voilà,» dit Ismaël, en désignant le baudet, «voilà ce que les brigands nous ont laissé : la plus inutile pièce du bétail! Quelle moquerie!... Un sol bien dur, les enfants, pour y récolter quelque chose, et cependant il faut bien se procurer de quoi remplir tant de bouches affamées.

— Dans un lieu pareil, le fusil vaut mieux que la houe,» répondit l’aîné des garçons, en frappant du pied, d’un air de farouche dédain, la terre sèche et aride. «Ce pays n’est bon que pour ceux qui préfèrent, comme les mendiants, une écuellée de fèves à de la bouillie au maïs. Un corbeau pleurerait s’il lui fallait chasser par ici.»

Ismaël eut un ricanement farouche, et dit au vieillard, en lui montrant l’empreinte à peine visible qu’avait faite sur le sol le talon vigoureux de son fils:

«Qu’en pensez-vous, Trappeur? Est-ce là le pays que doit choisir celui qui n’a jamais importuné le magistrat du comté de ses titres de propriété ?

— Il y a un sol plus riche dans les bas-fonds,» répondit tranquillement le yieillard; «et pour arriver à ce territoire stérile, vous avez traversé des millions d’acres où celui qui aime la culture serait assuré de recueillir autant de boisseaux qu’il aurait semé de poignées de grain, et cela sans beaucoup de peine. Si c’est de la terre que vous êtes venu chercher, vous avez fait une centaine de lieues de trop, ou il vous en reste encore autant à faire.

— Il y a donc sur les bords de l’autre océan,» demanda l’émigrant, en étendant la main dans la direction de la mer Pacifique, «un meilleur choix, selon vous?

— Oui certes, et je l’ai vu.»

En disant cela, le vieux Trappeur laissa retomber son fusil à terre, et resta immobile appuyé sur le canon, en éveillant dans sa mémoire la vision mélancolique des lieux qu’il avait parcourus jadis.

«Oui,» continua-t-il, «j’ai vu les eaux des deux mers! c’est près de l’une d’elles que je suis né et que j’ai commencé à grandir, comme ce petit gaillard qui se roule par terre. Depuis les jours de ma jeunesse, l’Amérique a grandi aussi, camarades; elle est devenue une contrée plus vaste que je ne supposais autrefois le monde entier. Pendant soixante-dix ans j’ai habité l’York, soit dans la province, soit dans l’État... Vous y avez été sans doute?

— Non, non; je n’ai jamais visité de villes, mais j’ai souvent ouï parler du pays que vous venez de nommer. On a fait par là de grands défrichements, n’est-ce pas?

. — Trop grands! trop grands! Les haches ne cessent d’y fatiguer la terre. Quelles montagnes, quels terrains de chasse j’ai vus dépouillés des dons du Seigneur, sans remords ni honte! J’ai tenu bon jusqu’au moment où le bruit de la cognée finit par couvrir la voix de mes chiens; alors j’ai pris la route de l’ouest pour y chercher le repos. Ah! ce fut un voyage pénible! et un vrai supplice de ne trouver sur mon passage que des arbres abattus, et de respirer durant des semaines entières l’air épais des clairières fumantes! C’est qu’il y a diablement loin d’ici à cet État d’York.

— Il est situé au delà du vieux Kentucky, à ce que je crois, quoique j’ignore tout à fait à quelle distance.

— Une mouette aurait à voler plus d’un millier de lieues avant de trouver la mer de l’est, et cependant le trajet n’est pas si effrayant pour un chasseur, qui trouve en route abondance de bois et de gibier. Tel que vous me voyez, il fut un temps où j’allais, dans la même saison, relancer le cerf parmi les montagnes de l’Hudson et de la Delaware et traquer le castor sur les eaux du lac Supérieur; mais alors j’avais l’œil prompt et sûr, et des jambes comme celles de l’élan! La mère d’Hector, » ajouta-t-il en caressant le vieux chien couché à ses pieds, «était jeune alors, et il fallait la voir courir après le gibier dès qu’elle avait flairé la piste! Cette diablesse-là m’a joliment donné du fil à retordre, ah! oui.

— Il est hors d’âge, votre chien,» fit observer Ismaël, «et un coup de crosse sur la tête serait un service à lui rendre.

— Le chien est comme son maître,» répondit le Trappeur sans paraître avoir entendu l’avis brutal de l’émigrant, «et il comptera ses jours quand sa tâche auprès du gibier sera terminée, et pas avant. A mon sens, toutes choses sont ordonnées dans la création pour aller l’une avec l’autre: ce n’est pas toujours le daim le plus agile qui dépiste les chiens, ni le bras le plus robuste qui manie le mieux la carabine. Jetez les yeux autour de vous, camarades. Que diront les bûcherons yankees, lorsque, s’étant frayé un chemin des eaux de l’est à celles de l’ouest, ils trouveront qu’une main, qui d’un coup peut mettre à nu la terre a passé sur ce pays pour faire pièce à leur perversité ? Ils reviendront sur leurs pas comme un renard qui ruse, et alors l’odeur infecte de leur propre piste leur montrera toute la folie de leurs dévastations. Quoi qu’il en soit, ces pensées-là viennent naturellement à celui qui a vu les hivers de quatre-vingts saisons, mais elles n’ont pas la vertu de corriger des hommes absorbés par les plaisirs de leur espèce. Pour vous, croyez-moi, vous avez plus d’un mauvais quart d’heure à passer avant d’échapper aux pièges et à la haine des Indiens. Ils prétendent être les légitimes propriétaires de cette contrée, et quand ils ont le pouvoir de faire du mal à un blanc, comme ils en ont toujours la volonté, il est rare qu’ils lui laissent autre chose que la peau dont il est fier.

— Vieillard,» dit Ismaël d’un ton sévère, «de quelle nation sortez-vous? Votre langue et votre couleur sont d’un chrétien, tandis que votre cœur appartient aux Peaux Rouges.

— Toutes les nations me sont à peu près indifférentes. Celle que j’aimais le plus est dispersée, comme le sable d’une rivière mise à sec s’envole au souffle de l’ouragan; il me reste trop peu de temps à vivre pour m’accoutumer aux usages des étrangers, cela est bon pour qui a passé des années entières au milieu d’eux. Cependant je n’ai pas une goutte de sang indien dans les veines, et ce qu’un guerrier doit à sa nation, je le dois au peuple américain, quoiqu’à vrai dire, avec ses milices et ses bâtiments de guerre, il n’ait guère besoin d’un bras aussi vieux que le mien.

— Puisque vous avouez votre origine, je vais vous faire une seule question: où sont les Sioux qui ont volé mes bestiaux?

— Où est le troupeau de buffles qu’hier matin encore la panthère poursuivait dans cette plaine? Il serait difficile...

— L’ami,» interrompit le docteur Battius, qui, auditeur attentif jusque-là, céda à une envie irrésistible de se mêler à la conversation, «je suis fâché de voir un venator ou chasseur de votre expérience suivre le courant de l’erreur vulgaire. L’animal dont vous parlez est, à la vérité, une espèce de bos ferus ou bos sylvestris, pour emprunter l’heureuse expression des poètes; mais, malgré sa grande affinité avec le bubulus vulgaire, il en est tout à fait distinct. Le vrai mot est bison, et je vous conseille de vous en servir quand vous aurez occasion de parler de l’espèce (L).


— Bison ou buffle, peu importe! C’est le même animal, quels que soient les noms que vous lui donniez, et...

— Pardonnez-moi, vénérable venator; comme la classification est l’âme des sciences naturelles, l’animal ou le végétal doit être caractérisé par les particularités de son espèce, qui est toujours indiquée par le nom.

— Eh! l’ami,» dit le Trappeur d’un ton un peu rèche, «qu’on appelle loutre une queue de castor, en dînerait-on moins bien pour cela? ou mangeriez-vous du loup avec plaisir parce qu’un savant l’aurait qualifié de venaison?»

D’après la vivacité des ripostes, il était probable qu’une chaude discussion allait s’engager entre deux hommes dont l’un ne connaissait que la pratique, et l’autre la théorie. Ismaël jugea convenable de couper court au débat en ramenant l’entretien sur un sujet qui touchait de plus près à ses intérêts immédiats.

«Les queues de castor et la chair de loutre peuvent fournir matière à bavardage devant un feu d’érable et auprès d’un foyer tranquille,» dit-il sans le moindre égard pour la convenance des interlocuteurs, «à présent nous n’avons pas de temps à perdre à ces fadaises. Savez-vous, Trappeur, où vos Sioux sont allés se cacher?

— C’est aussi aisé à dire que la couleur du faucon qui vole là-haut sous ce nuage blanc. Quand un Peau Rouge a fait son coup, il n’a pas coutume d’attendre qu’on le rembourse en la même monnaie.

— Mais croiront-ils en avoir assez quand ils se verront maîtres de tout le bétail?

— La couleur a beau varier, le naturel reste partout le même. Avez-vous moins souhaité la richesse après une bonne moisson qu’au moment où vous ne possédiez pas un seul boisseau de blé ? Si cela est, vous allez directement contre ce que l’expérience d’une longue vie m’a appris sur la convoitise ordinaire de l’homme.

— Parlez clairement, vieil étranger,» répliqua l’émigrant en frappant rudement la terre de la crosse de son fusil; car son intelligence bornée ne pouvait prendre plaisir à une conversation mêlée d’allusions si obscures. «Ma question était simple, et vous êtes à même d’y répondre.

— Vous avez raison, je puis y répondre; mes semblables m’ont fourni trop souvent l’occasion d’étudier leurs mauvais penchants pour me tromper en ces matières. Quand les Sioux auront retrouvé les bestiaux, quand ils se seront assurés que vous n’êtes point sur leurs talons, ils reviendront, comme des loups affamés, rôder autour de la proie qu’ils n’ont pu emporter. Il se peut aussi qu’à l’exemple des grands ours qu’on rencontre aux environs des cataractes de la Grande Rivière, ils jouent immédiatement des griffes sans s’arrêter à flairer leur proie.

— Vous avez donc vu les animaux dont vous parlez?» s’écria le docteur qui, ne pouvant plus y tenir, prit alors la parole, tout en consultant ses tablettes. «Dites-moi, ce grand ours-là était-il de l’espèce ursus horribilis?... Oreilles rondes, front arqué, yeux dépourvus de la paupière additionnelle si remarquable... avec six incisives, dont une fausse, et quatre dents molaires parfaites...

— Continuez, Trappeur,» interrompit Ismaël. «Alors, à votre avis, nous reverrons les voleurs?

— Pourquoi voleurs? Je ne les nomme pas ainsi. Ils ont agi suivant les usages de leur nation, et ce qu’on pourrait appeler la loi de la Prairie.

— Au diable votre loi! Voilà des centaines de lieues que je fais pour trouver un endroit où l’on ne vienne pas me corner ce mot aux oreilles et je ne suis pas d’humeur à rester paisiblement à la barre avec un Peau Rouge pour juge. Retenez bien ceci, Trappeur: tout Indien que je verrai rôder autour de mon camp, en quelque lieu que ce soit, sentira ce qu’il y a dans ce vieux Kentucky,» et en même temps il fit résonner son fusil d’une manière significative; «oui, fût-il décoré de la médaille de Washington! Quant à moi, j’appelle voleur quiconque prend le bien d’autrui.

— Les Sioux, les Paunis, les Konzas, et une douzaine d’autres tribus réclament la propriété de ces plaines désertes.

— La nature leur donne un démenti. L’air, l’eau et la terre ont été adjugés en commun aux hommes, et nul n’a le droit de les diviser à son gré. Chacun a droit à en avoir sa part, puisque chacun est forcé de marcher, de boire et de respirer. Si les arpenteurs tracent des lignes sous nos pieds, pourquoi ne les font-ils pas au-dessus de nos têtes? Que ne couvrent-ils leurs parchemins de phrases ronflantes, allouant à chaque propriétaire du haut ou du bas tant de toises de ciel, assignant à l’un telle étoile pour limite, et à l’autre tel nuage pour faire tourner son moulin?»

L’émigrant, tout fier de cette idée saugrenue, se mit à éclater d’un gros rire, qui semblait sortir du fond de sa poitrine. Cet accès de gaieté sauvage eut des échos complaisants dans tout le cercle de ses grossiers auditeurs.

«Allons, Trappeur,» reprit Ismaël, devenu plus traitable depuis qu’il sentait l’avantage de son côté, «pas plus que moi, je présume, vous n’avez eu grand’chose à démêler avec les titres de propriété, les gens de loi et les arbres généalogiques; laissons donc là ces niaiseries. Il y a longtemps que vous parcourez la contrée; eh bien, je vous demande votre avis face à face, sans crainte ni faveur: si vous étiez à ma place, que feriez-vous?»

Le vieillard hésita; il semblait éprouver une profonde répugnance à faire ce qu’on lui demandait. Toutefois, voyant tous les yeux fixés sur lui, de quelque côté qu’il se tournât, il répondit lentement et d’une voix mélancolique:

«J’ai vu verser trop de sang humain dans des querelles frivoles pour désirer entendre encore la détonation d’une carabine hostile. J’ai passé dix longues années seul dans ces plaines désertes, attendant mon heure, et dans cet intervalle je n’ai point tiré sur un ennemi plus civilisé que l’ours gris...

— Ursus horribilis!» marmotta le docteur.

A cette interruption, le Trappeur s’arrêta, mais n’y reconnaissant qu’une sorte d’exclamation mentale, il continua:

«Plus civilisé que l’ours gris ou que la panthère des montagnes Rocheuses, à moins que le castor, qui est un animal sage et intelligent, ne puisse passer pour tel. Quel conseil vous donner? Il n’est pas jusqu’à la femelle du buffle qui ne défende ses petits.

— Alors il ne sera pas dit qu’Ismaël Bush a moins de tendresse pour sa progéniture qu’une brute pour la sienne.

— On est bien à découvert ici pour qu’une douzaine d’hommes y tiennent tète à cinq cents.

— C’est vrai, mais on pourrait tirer parti des chariots et des cotonniers. »

Le Trappeur secoua la tête d’un air d’incrédulité et étendant la main vers la plaine ondoyante dans la direction de l’ouest:

«Du haut de ces collines,» répondit-il, «un fusil logerait une balle jusque dans vos cabanes de nuit; que dis-je? du milieu de ce petit bois qui est derrière vous, il suffirait d’une volée de flèches pour vous acculer dans votre terrier. Il faut aviser à d’autres moyens. A une lieue d’ici, se trouve un endroit où je me suis souvent dit, en traversant le désert, qu’on pourrait tenir pendant des jours et même des semaines entières avec des cœurs résolus et des bras aguerris.»

Un chuchotement moqueur des jeunes gens annonça d’une manière assez claire qu’ils étaient prêts à entreprendre des tâches plus difficiles. Leur père saisit avidement cette idée, que le vieillard ne s’était laissé arracher qu’avec répugnance, persuadé sans doute, par le tour singulier de son esprit, qu’il était de son devoir d’observer en cette circonstance une stricte neutralité. Quelques questions directes et positives servirent à obtenir les renseignements nécessaires pour effectuer le déplacement indiqué, et alors Ismaël, qui dans les moments de crise déployait autant d’énergie qu’il montrait d’indifférence à l’ordinaire, se mit sur-le-champ à l’œuvre.


Malgré le zèle et l’ardeur de tous, l’entreprise était d’une exécution laborieuse et difficile: il fallait tirer à force de bras, à travers une longue étendue de plaine, les chariots pesamment chargés, sans autre guide que l’expérience du Trappeur et sa mémoire des lieux. Si les hommes furent obligés de mettre en œuvre toute leur vigueur, une lourde tâche était pareillement imposée aux femmes et aux enfants: pendant que les fils de l’émigrant, répartis autour des chariots, leur faisaient gravir la colline voisine, leur mère et Hélène, entourées du groupe des jeunes enfants, les suivaient lentement par derrière, chacun portant un fardeau proportionné à ses forces et à son âge.

Quant à Ismaël, il surveillait et dirigeait tout lui-même. Un chariot ralentissait-il sa marche, il y appliquait aussitôt son épaule robuste, et il continua d’agir jusqu’à ce que, les principaux obstacles vaincus, le convoi n’eût plus qu’à rouler sur un terrain uni. Alors il indiqua à ses fils la direction à prendre et leur recommanda de faire diligence afin de conserver l’avantage si péniblement obtenu; puis, invitant du geste son beau-frère à le suivre, ils retournèrent ensemble au camp.

Pendant toute la durée de ce mouvement qui exigea une heure, le Trappeur, ayant son vieux chien couché à ses pieds, était resté à l’écart, appuyé sur sa carabine. Il observait toute chose en silence, et de temps à autre un sourire, indice du plaisir qu’il éprouvait à voir les efforts des jeunes Samsons, éclairait sa physionomie rude et ravagée, comme un rayon de soleil égaré sur des ruines. Mais dès que le convoi fut parvenu au sommet de la colline, ses traits se rembrunirent, et il n’y resta plus que l’expression de mélancolie tranquille et grave qui leur était habituelle. Au départ de chaque chariot, il le suivait des yeux avec une attention toujours croissante, et se détournait ensuite vers la petite tente qui restait à l’écart, ainsi que le fourgon, sur lequel elle avait été apportée.

Il s’aperçut bientôt que l’appel fait par Ismaël à son morose compagnon avait pour objet cette partie mystérieuse de son mobilier.

Après avoir jeté autour de lui un regard de défiance, l’émigrant, suivi de son beau-frère, s’approcha du véhicule, et tous deux l’introduisirent sous la tente, par une manœuvre semblable à celle dont ils l’en avaient retiré la veille. Un certain temps s’écoula pendant lequel le vieillard, secrètement ému par un ardent désir d’approfondir ce mystère, se rapprocha insensiblement du lieu de la scène. L’agitation de la toile indiquait seule la présence de ceux qu’elle cachait, quoiqu’ils gardassent un silence absolu. Sans doute une longue pratique avait familiarisé chacun d’eux à ses fonctions respectives, car nul signe, nul ordre d’Ismaël n’était nécessaire pour diriger son associé dans ce qu’il avait à faire. Les arrangements intérieurs une fois terminés, les deux hommes reparurent hors de la tente.

Trop préoccupé pour remarquer le Trappeur qui était debout à quelques pas de là, Ismaël se mit à détacher la toile fixée à terre, et à la disposer de manière à former une sorte de draperie flottante autour du petit pavillon. Le cintre voûté tremblait à chaque mouvement imprimé à la voiture, qui, à n’en plus douter, portait de nouveau sa charge clandestine.

Au moment d’achever son travail, le sinistre compagnon d’Ismaël s’aperçut par hasard de la présence du témoin, qui ne perdait pas un seul de leurs mouvements. Laissant tomber le timon qu’il avait déjà levé de terre pour s’atteler à la place d’un animal moins dangereux que lui, il s’écria brusquement.

«Il se peut que je n’aie pas de cervelle, Bush, comme vous le répétez sans cesse. Eh bien, voyez vous-même: si cet homme n’est pas un ennemi, je consens à renier mes père et mère, à m’appeler Indien et à chasser avec les Sioux!»

Le nuage d’où va tomber la foudre n’est pas plus menaçant ni plus sombre que le regard lancé par Ismaël à l’importun. Il tourna la tête de tous côtés, comme s’il eût cherché quelque arme assez terrible pour l’anéantir d’un seul coup; puis à l’idée qu’il pourrait plus tard avoir besoin de ses conseils, il se contenta de dire, tout en suffoquant de colère:

«Étranger, je croyais que cette manie de se mêler des affaires des autres était le partage des femmes dans les villes et les habitations, et non celui de gens accoutumés à vivre en des lieux où il y a place pour tout le monde. A quel homme de loi, à quel shérif comptez-vous vendre vos nouvelles?

— Je n’ai guère de relations qu’avec un seul être, et cela pour ce qui me concerne,» répondit le vieillard sans se troubler, et en montrant le ciel d’un air imposant; «il est mon juge et le juge de tous. Il n’a pas besoin que je lui apprenne rien, et vos efforts pour lui cacher quelque chose n’aboutiront pas, même en plein désert.»

Le ressentiment de ses deux grossiers auditeurs s’éteignit tout à coup à cette réponse simple et au geste solennel qui l’accompagnait. Ismaël resta sombre et pensif; son beau-frère jeta en dessous un coup d’œil involontaire vers le firmament qui déployait au-dessus de sa tête sa voûte d’azur, comme s’il se fût attendu à y voir briller l’œil du juge tout-puissant. Mais les impressions sérieuses n’affectent pas longtemps les esprits peu habitués à réfléchir. L’hésitation de l’émigrant fut donc de courte durée, et si son humeur continua d’être revêche, il avait suffi de quelques phrases dignes et d’une ferme contenance pour en bannir l’invective et la menace.

«Avouez,» dit-il, «qu’il eût été d’un bon camarade de, donner un coup d’épaule à l’un des chariots qui sont partis, au lieu de venir rôdailler ici où l’on ne réclame pas vos services.

— Ici ou là-bas,» répondit le vieillard, «vous pouvez disposer du peu de forces qui me restent.

— Allons donc! Nous prenez-vous pour des bambins?»

Et moitié grondant, moitié ricanant, Ismaël se mit à tirer la petite voiture, qui roula sur l’herbe avec autant de facilité que si elle eût été traînée par son attelage ordinaire.

Debout à la même place, le Trappeur suivit des yeux le chariot qui s’éloignait, jusqu’à ce qu’il eût disparu dans les ondulations de la plaine. Alors il se retourna pour contempler le tableau de désolation qui régnait autour de lui. L’absence de figures humaines aurait produit peu d’effet sur un solitaire de sa trempe, si l’emplacement du camp désert n’eût fortement attesté le passage de ses derniers occupants et leur folle prodigalité. Secouant tristement la tête, il leva les yeux vers le vide qu’avaient laissé les arbres abattus, et qui maintenant, dépouillés de leur feuillage, n’offraient plus que des troncs informes étendus à ses pieds.

«Oui,» grommela-t-il entre ses dents, «j’aurais dû le prévoir! Ce n’est pas la première fois que j’ai vu ces choses-là, et cependant je les ai moi-même conduits en ce lieu, et je viens encore de leur indiquer le seul endroit favorable qu’il soit possible de trouver à bien des lieues à la ronde. Voilà donc les convoitises de l’homme! voilà le résultat de son orgueil, de son gaspillage, de sa perversité ! Il apprivoise les bêtes des champs pour satisfaire ses futiles besoins, et, après les avoir privées de leur nourriture naturelle, il leur apprend à dépouiller la terre de ses arbres pour apaiser leur faim.»

Un léger bruit dans les buissons qui croissaient à quelque distance du petit bois auquel Ismaël avait adossé son camp vint frapper l’oreille du vieillard et interrompit son monologue. Son premier mouvement fut de se mettre en défense, ce qu’il fit avec l’activité et la promptitude de sa jeunesse; mais changeant d’idée, il replaça l’arme sous le bras gauche, et avec son air de résignation mélancolique:

«Venez,» dit-il, «montrez-vous! Qui que vous soyez, vous n’avez rien à craindre de ces vieilles mains. J’ai bu et mangé ; pourquoi ôterais-je la vie à un être quelconque, quand mes besoins ne demandent pas un tel sacrifice? Le temps n’est pas loin où les oiseaux se mettront à becqueter des yeux qui ne les verront plus, et à se poser sur mes ossements; car, si tout cela n’est fait que pour mourir, dois-je m’attendre à vivre éternellement? Venez, venez, vous n’avez rien à craindre.

— Merci de vos paroles rassurantes, vieux Trappeur,» s’écria Paul Hover en sortant de sa retraite. «Il y avait dans votre air quelque chose qui ne me plaisait pas quand vous avez porté en avant le canon de votre fusil; car on voyait que les autres mouvements vous étaient familiers.

— Hé ! hé ! vous avez raison,» s’écria le Trappeur en souriant d’un air de complaisance au souvenir de son ancienne adresse. «J’ai vu le jour où, tout faible et décrépit que je parais maintenant, peu d’hommes connaissaient mieux que moi les vertus d’une longue carabine comme celle que je porte. Vous avez raison, jeune homme, il fut un temps où il était dangereux de remuer une feuille à portée de mon oreille; où,» ajouta-t-il en baissant la voix et d’un air sérieux, «il n’était pas prudent à un Mingo de laisser voir la prunelle de son œil dans une embuscade. Vous avez ouï parler des Mingos rouges?

— Si je connais les minks (loutre)?» répondit le jeune homme en attirant doucement son interlocuteur vers le bois, non sans jeter autour de lui des regards inquiets afin de s’assurer qu’il n’était pas observé. «Les minks noirs communs, oui, je les connais, mais non d’une autre couleur.

— Bon Dieu!» reprit le Trappeur en secouant la tête et en riant à sa manière. «Il prend un animal pour un homme! Après tout, un Mingo n’est guère au-dessus d’une brute; il vaut même moins quand le rhum et l’occasion sont à sa portée. Cela me rappelle un Huron des lacs supérieurs que j’ai descendu de son juchoir sur les rochers de la montagne, derrière l’Hori...»

Sa voix se perdit dans le taillis où, tout en parlant, il s’était laissé conduire volontiers, absorbé par ses pensées qui le reportaient aux événements dont, un demi-siècle auparavant, la région du nord-est avait été le théâtre.


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16 января 2025
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4064066315825
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