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Henriette de Witt
Scènes historiques.... Série 6

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066320331
Table des matières
UN PATRIOTE
LES HÉROÏNES DE HARLEM
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
UNE HEUREUSE FEMME
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV

Dame Catherine de Traynel était assise dans la salle basse.

UN PATRIOTE
Table des matières
AU QUATORZIÈME SIÈCLE
La bonne dame Catherine de Traynel était assise dans sa salle basse, ses six filles étaient autour d’elle: Marie, nommée en l’honneur de la sainte Vierge, Odette, Jeanne, Pernette. Brigitte et la petite Adélize, que son père, messire Juvénal des Ursins, garde de la prévôté des marchands pour le roi Charles VI, avait donnée à Dieu dès sa naissance et destinée à le servir dans un saint cloître en souvenir et reconnaissance de la guérison que Dieu avait accordée à sa dame de mère, qui avait failli mourir en la mettant au monde. La mère examinait l’un après l’autre les linges de la maison qui revenaient de la lessive, ses filles brodaient avec du fil d’or et d’argent, avec des soies aux riches couleurs, un ornement d’église pour le curé de la paroisse Saint-Merri, dont elles fréquentaient assidûment les offices.
Les jeunes filles et la mère avaient pieusement répété les Psaumes du jour, et elles reprenaient leur ouvrage interrompu avec d’autant plus d’ardeur que les deux aînées, Marie et Odette, rivalisaient d’activité pour voir laquelle des deux terminerait le plus vite la broderie d’or d’une rose avec ses boutons qui descendait le long de la chasuble. La dame regardait du coin de l’œil voler les aiguilles; les deux sœurs étaient adroites et habiles de leurs mains, mais la mère savait d’avance que la cadette serait victorieuse, car elle travaillait sans relâche et sans se soucier des embarras d’Adélize, qui, étant admise pour la première fois à l’honneur de mettre la main à l’ouvrage de ses sœurs, hésitait souvent avant d’enfiler son aiguille, ne sachant quelle soie elle devait employer. C’était Marie qu’elle consultait toujours, c’était Marie qui s’arrêtait dans son travail pour indiquer à sa petite sœur ce qu’il fallait faire, et toute l’activité de ses doigts agiles ne pouvait lui faire regagner le temps perdu qu’Odette avait bien su mettre à profit. D’ailleurs, lorsque la dame de Traynel eut achevé de réciter les saints Psaumes, Marie était demeurée un moment la tête baissée et les mains jointes, comme si elle eût médité pieusement la parole divine qu’elle venait d’entendre, tandis qu’Odette n’avait pas achevé de prononcer le dernier verset des Écritures saintes, qu’elle renfilait déjà son aiguille en marmottant: «Je ne sais pourquoi madame ma mère ne permet pas qu’on travaille tout en disant l’office, ce serait autant de temps gagné !» La dame jugeait que ce temps gagné pour la terre serait perdu pour le paradis, mais Odette se trouvait bien jeune pour avoir déjà cure du paradis.
Sceau de Juvénal des Ursins.

Pernette ne travaillait pas avec autant de zèle que ses sœurs aînées, et elle avait coutume de regarder souvent autour d’elle. Elle relevait la tête pour la dixième fois peut-être; elle aperçut deux larmes qui coulaient silencieusement sur les joues de sa mère, pendant que celle-ci regardait au jour un tablier qu’elle raccommodait et dont elle cherchait tous les endroits usés pour les réparer ensuite de son aiguille.
La petite fille était impétueuse, et elle avait le cœur affectueux et bon; elle s’écria: «Vous pleurez, madame ma mère, avez-vous pensé au chagrin que nous puissions avoir?» Et tout en parlant, elle repoussa brusquement le métier sur lequel elle brodait en compagnie de sa sœur Jeanne, et, jetant à terre son escabeau de bois, elle courut à sa mère, qu’elle serra de toutes ses forces entre ses bras, l’embrassant avec tant de bonne volonté que les coiffes de la dame en furent toutes dérangées. Force lui fut de se lever pour aller regarder à l’ordre de ses atours dans un petit miroir d’argent bruni accroché au-dessus de la grande cheminée et dont messire Juvénal faisait grand état, car il lui venait.. d’Italie par ses ancêtres, les Orsini, famille riche et puissante dans les États du Saint-Père, au temps où l’Église n’était pas déchirée et divisée par le schisme qui mettait deux papes sur le trône pontifical, l’un à Avignon, et l’autre à Rome, pour se partager l’allégeance de la chrétienté.
Les larmes qu’avaient essayées les lèvres de la petite Pernette avaient involontairement été suivies par d’autres, et lorsque la dame revint à sa place et reprit en main son tablier, elle fut obligée de s’essuyer les yeux avec le coin; les six filles avaient maintenant toutes levé la tête, et elles répétaient la question de Pernette: «Avez-vous peut-être un chagrin que nous puissions savoir, ma mère?»
La dame poussa un profond soupir en disant: «Il y a assez de cause de gémir et de pleurer pour les bons et loyaux serviteurs du roi qui le voient plongé dans une maladie qui paraît sans remède, quoique messire Guillaume de Harsely donne à espérer qu’il pourra se remettre quelque peu, étant jeune d’âge s’il n’est de robuste santé et complexion.»
Seule Marie avait repris son ouvrage, comme si elle eût compris que sa mère n’en voulait pas dire davantage et qu’elle usait de défaite pour détourner les questions; mais toutes les autres têtes restèrent levées, et Pernettte cria: «Il y a déjà deux mois que notre seigneurie roi est malade, depuis le jour qu’il partit du Mans et fut pris de sa frénésie en chevauchant par le soleil de midi, et vous n’avez pas pleuré tous les jours depuis lors; vous avez autre peine en tête. Serait-ce pas que vous êtes inquiète pour ce grand-oncle de mon père que messeigneurs les oncles du roi n’ont pas en faveur et bonne grâce?»
La mère fit un signe de tête, et ses larmes coulèrent plus fort, quoique toujours silencieusement. Jamais femme sur terre m’avait fait moins de bruit que cette mère de onze enfants.
Marie était inquiète pour son bon oncle qui l’avait tant de fois dodelinée sur ses genoux quand elle était toute petite, et elle attendait avec anxiété que sa mère dît quelque chose de plus. Enfin la dame reprit: «Votre père m’a dit, quand il est revenu céans pour le dîner, que monseigneur le duc de Bourgogne avait rudement reçu et maltraité monseigneur le connétable, et voici que je vois venir le jour où autant en sera fait à mon bon oncle, à qui messeigneurs portent rancune et envie depuis longtemps, pour le soin qu’il avait des denrées et finances de monseigneur le roi.»
Messire. Juvénal avait communiqué à sa femme ses inquiétudes et ses prévoyances aussitôt après que la maladie du roi Charles VI avait fait tomber le pouvoir aux mains de ses oncles, les ducs de Bourgogne et de Berry. Il semblait qu’il eût assisté aux conversations intimes des royaux frères, en compagnie de madame la duchesse de Bourgogne. Le pauvre roi avait à peine été laissé à Creil entre les mains du médecin Guillaume de Harsely, que le duc de Berry, qui était l’aîné des deux ducs, s’il n’était pas le plus sage et le plus puissant, avait dit très haut: «Clisson, la Rivière, le Mercier et le Bègue de Vilaine, quand ils furent avec le roi en Languedoc, molestèrent et punirent de mort cruellement mon trésorier et bon serviteur Bétizac, par envie et mauvaiseté, et oncques, pour chose que je pusse faire ou dire, ne pus-je le retirer de leurs mains. Or, qu’ils se gardent de moi maintenant, car le temps viendra que je les payerai de la même monnaie; on la forge quand on peut.» Le duc de Bourgogne ne parlait pas si fort, étant froid, prévoyant et menant de loin ses affaires; mais il en pensait faire autant, car il avait dès longtemps en mauvaise grâce les hommes qui avaient gouverné les affaires du jeune roi Charles VI, depuis qu’il en était devenu maître par lui-même, et qui avaient été auparavant les conseillers du bon roi Charles le Sage.
La duchesse de Bourgogne avait une haine particulière pour le connétable Olivier de Clisson à cause de ses discordes avec le duc de Bretagne, dont elle était parente et amie. Elle était maintenant dans l’hôtel Saint-Pol, qu’habitait la reine, et personne n’approchait cette princesse sans sa permission. Elle parlait souvent à son mari avec une grande hauteur et colère, lui montrant que c’était grande faute de faire cas et façon de ce petit cadet de Bretagne en comparaison d’un grand prince comme monseigneur le duc. «Il fait bel et beau dissimuler en tout temps, ma mie, disait le duc Philippe, en branlant doucement la tête. Vérité est que le duc de Bretagne, notre cousin, est un grand seigneur et que sa puissance pourrait tout contre Clisson, si nous retirions une fois notre main; mais on s’émerveillerait fort au royaume de France si on me voyait déjà tourné contre Clisson, et on aurait grand’aise, car Clisson soutient avec raison que c’est par les affaires et pour les intérêts du roi que sont nées les querelles entre notre cousin de Bretagne et lui. Donnez-moi le temps d’agir, car, je vous le dis, la verge est toute cueillie dont ils seront bientôt battus et corrigés. Donc, sachez-le bien, il n’est personne qui ne paye, pas de fortune qui ne tourne, pas de cœur courroucé qui ne vienne à se réjouir, ni de réjoui qui ne vienne à s’attrister. Le temps amène tout à qui sait souffrir qu’il s’écoule.»
Philippe le Hardi, duc de Bourgogne.

Le temps était venu pour le connétable; le jour même où messire Juvénal l’avait raconté à sa femme, il était bien informé de ce qui l’intéressait si fort, car les affaires de monseigneur Olivier de Clisson tenaient de près à celles du seigneur Noujant de la Rivière et des autres conseillers du jeune roi, pour lors malade sur les bords de la douce rivière d’Oise. Les ducs de Bourgogne et de Berry avaient tenu ensemble un parlement secret, et ils s’étaient dit: «Il faut commencer à détruire ceux qui se sont joués de notre neveu monseigneur le roi, pour nous faire déplaisir en toute occasion. Nous commencerons par le connétable, car c’est celui qui est le plus grand et qui a le plus de pouvoir. Quand il fut blessé par Pierre de Craon, il fit testament de dix-sept cent mille francs, et point ne s’est diminué. depuis lors son avoir. Où diable a-t-il tant amassé ? Si une fois nous le tenons, nous le diminuerons bien à notre gré, par la voie du Parlement, dont nous sommes les maîtres à cette heure. — Je lui montrerai bien, à la manière dont je l’accueillerai la première fois qu’il viendra me parler, que je ne lui passe point, dit le duc de Bourgogne, et faites-lui autant s’il vient chez vous le premier, beau frère de Berry.»
Ainsi avaient été les choses convenues lorsque le connétable se présenta à l’hôtel d’Artois, pour parler au duc de Bourgogne de l’argent qu’il fallait délivrer aux chevaliers qui avaient accompagné le roi dans le malheureux voyage du Mans, allant en Bretagne.
Le connétable chevauchait avec bon nombre de gens, comme il avait accoutumé de faire; mais, en descendant au bas des degrés dans l’hôtel d’Artois, il laissa sa troupe dans la cour, où ses gens mirent pied à terre, commençant à rire et à deviser entre eux, dè ; que le connétable fut entré dans l’hôtel avec son seul écuyer; car monseigneur Olivier de Clisson ne plaisantait pas avec ceux qui le servaient et tenait ses hommes en grande obéissance. Il demanda au chevalier qui se trouvait dans l’antichambre du duc de Bourgogne s’il pouvait parler à celui-ci, et comme il attendait qu’on allât faire sa requête, un chevalier qu’il connaissait peu passa à côté de lui, qui dit très vite et comme s’il se parlait à lui-même: «Clisson, gare à toi!» Le connétable l’entendit bien, car il était déjà en grand doute de la manière dont il serait accueilli; mais il ne fit pas mine d’ouïr, de peur de perdre celui qui lui avait donné avis, et il entra tantôt dans la chambre du duc de l’air qu’il pouvait avoir dans les plus grandes batailles et périls qu’il avait rencontrés en sa vie.
Charles VI.

Lorsque le duc le vit entrer, il changea subitement de couleur; il devint blanc, comme il faisait d’ordinaire dans ses plus grandes colères, ce que ses gens ne manquèrent pas de remarquer, et il sembla hésiter un moment, craignant de s’emporter par la haine qu’il éprouvait pour lui. Le connétable ôta son chapeau avec respect, demandant ce qu’il fallait faire pour les chevaliers qui lui venaient réclamer leur argent: «Car je suis tous les jours poursuivi pour mon office, et pour le présent vous avez le gouvernement avec monseigneur de Berry.» Le duc de Bourgogne fit deux pas, comme s’il allait se jeter sur lui, et ses yeux bleus, si froids d’ordinaire, lançaient des éclairs. «Ne vous mettez point en peine du gouvernement, Clisson, car il sera conduit sans votre office; où pouvez-vous avoir rassemblé tant de monnaie que vous ayez fait naguère un testament de dix-sept cent mille francs? A nous deux, mon beau-frère de Berry et moi, avec toute notre puissance nous n’en pourrions mettre autant ensemble, ni monseigneur non plus. Retirez-vous tout à l’heure de devant moi et que je ne vous voie plus, car, si ce n’était pour mon honneur, je vous ferais crever l’autre œil!»
Hôtel Saint-Pol.

Le duc de Bourgogne fit deux pas, comme s’il allait se jeter sur lui.

Le connétable recula lentement jusqu’à la porte; son courage semblait l’avoir abandonné, il se sentait d’avance glacé comme un homme qui va être jeté en prison. Il monta à cheval, la tête basse et sans regarder ceux qui l’entouraient et dont nul ne lui faisait cortège; il croyait toujours entendre retentir à ses oreilles la voix basse et profonde du chevalier qui lui avait dit, quelques instants auparavant: «Gare à toi, Clisson!»
Ruines du château de Montlhéry.

Rentré dans son hôtel, il pensa que le duc de Bourgogne pourrait bien l’y faire arrêter dans cette même nuit; aussi prit-il avec lui deux valets seulement et sortit par derrière, ayant donné tous ses ordres à ses gens, pour gagner le pont de Charenton sur la Seine et s’en aller de là jusqu’à son château fort de Montlhéry, où il pouvait sûrement attendre les nouvelles qui lui viendraient de Paris.
Quand le matin vint, messire Juvénal des Ursins, qui avait été informé la veille des dures paroles que monseigneur le duc de Bourgogne avait tenues au connétable, ne fut pas bien surpris d’apprendre qu’il avait quitté Paris, ainsi que le sire de Montagu, qui tirait vers Avignon, où il avait déjà envoyé grande partie de ses biens sous la garde du Saint-Père. Le duc de Bourgogne en fut informé également, car il avait en effet envoyé chez le connétable pour l’arrêter, après avoir tenu conseil avec le duc de Berry. Celui-ci avait dit: «Clisson, le Mercier, la Rivière et Montagu, ont dérobé et pillé tout le royaume de France; le temps est venu où ils rendront tout et y laisseront leurs vies si l’on veut me croire.»
Messire Juvénal revint chez lui tout triste, sachant que messire Jean le Mercier était prisonnier au Louvre, n’ayant pu sortir de sa maison, qui était gardée par devant et par derrière. Le duc de Bourgogne avait envoyé le chevalier Barrois des Barres avec trois cents hommes d’armes pour attaquer le château de Montlhéry et mettre la main sur le connétable; mais on ne sut comment il en avait été averti, ayant entendu qu’on le chercherait hors Paris; lorsque les gendarmes arrivèrent, ils trouvèrent le château vide et Olivier de Clisson parti pour la Bretagne, où il s’établit dans son beau château de Josselin, l’un de ceux que le duc de Bretagne lui avait enlevés naguère pour sa rançon lorsqu’il le tenait en prison au château de l’Hermine, et qui lui avait été rendu par ordre du roi.
La dame de Traynel et ses filles avaient commencé une neuvaine de prières pour le salut de leur oncle le seigneur de Noujant de la Rivière, mais elles ne laissaient pas d’être fort inquiètes depuis que le connétable avait été poursuivi jusqu’à son château de Montlhéry. Le sire de la Rivière était à son château d’Anveau, près de Chartres, une très belle forteresse, qui lui venait de madame sa femme, qui l’avait reçue en héritage. Il avait dépensé de grosses sommes du sien pour embellir le château et amender la terre, en sorte que c’était maintenant le plus beau bien du monde, à ce que racontait à ses enfants messire Juvénal, qui y avait plusieurs fois visité le sire de la Rivière. Aucune des filles de la dame de Traynel n’avait jamais voyagé plus loin que le pont de Saint-Cloud.
Bien des amis avaient été envoyés au sire de la Rivière dans son château d’Anveau, où il se tenait avec sa femme et ses enfants. Messire Juvénal lui-même avait pris peine de lui adresser un sien clerc, intelligent et rusé, qui pouvait bien lui donner à connaître que, le château de Montlhéry ayant été pris et pillé, il serait plus facile encore de mettre la main sur le château d’Anveau avec lui dedans. Mais le sire de la Rivière répondait toujours: «Ici et autre part je suis en la volonté de Dieu, et je ne me sens pas en mal. Dieu m’a donné ce que j’ai, il peut me l’ôter s’il lui plaît, que sa sainte volonté soit faite! J’ai servi le roi Charles de bonne mémoire et le roi Charles son fils à présent, bien et loyalement. Ils ont bien reconnu mes services et les ont grandement récompensés. J’ose sans crainte attendre le jugement des chambres du Parlement à Paris sur ce que j’ai fait pour leur service et à leur convenance, et, si l’on trouve quelque chose à redire dans mes actions, que j’en sois puni et corrigé !» Il s’était donc toujours refusé à quitter sa maison et à chercher refuge ailleurs, bien qu’on lui eût souvent répété : «Messire, sauvez votre corps, car vos ennemis ont à présent la force contre vous.»
Le château de Josselin.

En ce temps-là revenait du château de Montlhéry messire Barrois des Barres, qui y avait été envoyé par monseigneur le duc de Bourgogne à cette fin de s’en emparer au nom du roi sur monsieur le connétable; il fut requis de se présenter chez le sire de la Rivière au château d’Anveau: ce qui lui était très déplaisant, car messire de la Rivière et aussi messire Juvénal des Ursins son neveu avaient rendu grand service à messire Barrois dans un procès qu’il avait devant la cour du Parlement pour des biens de madame sa mère que réclamaient des collatéraux. Lorsque le seigneur de la Rivière apprit qu’il approchait du château et pour quelle cause, comme on lui demandait s’il fallait ouvrir la porte: «Quoi donc? dit-il, comme devait le dire plus tard le chancelier de l’Hôpital en la même occurrence, ils sont les très bienvenus.» Et il alla lui-même au-devant d’eux, leur faisant grande fête comme s’ils fussent venus le voir à soin invitation et à sa prière.
Comme ils entraient dans la grande salle du château, le Barrois, devenu tout rouge, comme honteux de ce qu’il avait à faire, mit la main sur l’épaule de son hôte, en disant entre ses dents: «Sire de la Rivière, je vous arrête au nom du roi.» Et il ajouta tout aussitôt, comme homme qui ne saurait se contenir: «Et je vous demande mille fois pardon d’être obligé d’agir ainsi!»
Ce dont le sire de la Rivière le tint volontiers pour excusé, mais non la bonne dame sa femme, qui eût bien voulu ne point donner à souper aux commissaires; mais son mari l’ordonna si expressément, qu’elle n’eut pas même la ressource de leur refuser les perdrix et le beau chapon qui rôtissaient pour lors devant le feu de la cuisine et dont le sire de la Rivière s’enquit très discrètement, prévoyant bien que le repas des commissaires pourrait être maigre, si dame Annis était laissée à sa propre volonté et colère contre eux qui n’en pouvaient mais.
Pour ce soir-là et jusqu’à nouvel ordre le seigneur de la Rivière fut donc laissé et gardé comme prisonnier dans son château d’Anveau: ce qui lui était une grande douceur, que reporta à son maître le clerc de messire Juvénal lorsqu’il revint à Paris, après être demeuré jusqu’à la fin des affaires dont il tenait à être complètement informé, pensant bien que messire Juvénal serait curieux de tout savoir.
. «Jamais homme ne fit si bien contre fortune bon cœur, dit le clerc, qui était d’ordinaire plus disposé à critiquer son prochain qu’à le louer ou l’admirer, et l’on ne saurait douter que cette patience et courage lui viennent de Dieu seul, car tous ceux qui l’entourent pleurent et se lamentent si continuellement, qu’ils ne sauraient lui donner force et bon cœur et résignation, à commencer par la bonne dame sa femme, qui gémit sur la perte de son château d’Anveau comme si elle s’en voyait déjà hors!
— Hélas! mon pauvre Gilles, et le garde prévôt des marchands s’essuyait les yeux de la manche de son pourpoint, je crains qu’elle n’ait grand’raison de faire son deuil de ce beau lieu, qui ne saurait que donner envie à bien des gens et peut-être à messeigneurs eux-mêmes. Je voudrais être auprès de mon bon oncle et pouvoir le réconforter en sa peine.»
Gilles sortait de la chambre où travaillait messire Juvénal comme celui-ci prononçait ces paroles. Il ne put s’empêcher en les entendant de faire si vilaine grimace que plus laide ne se pouvait: «Madame Catherine ne vous laissera pas aller! murmura-t-il, et pour bien qu’elle aime son oncle, elle se rappellera encore mieux de ses onze enfants qui n’ont pas métier de mettre en mauvaise humeur et colère les gens à cette heure puissants dans l’État!»
Gilles ne s’était pas trompé, et les désirs charitables de maître Juvénal s’en allèrent en fumée. Bien lui en prit d’ailleurs, car, ainsi qu’il l’avait prévu, messire de Noujant de la Rivière ne resta pas longtemps sur sa parole au château d’Anveau; mais il fut amené au Louvre avant que huit jours se fussent passés, et pour cette fois non seulement messire Juvénal, mais la dame de Traynel elle-même, l’allèrent visiter en sa prison et lui porter toutes les consolations qu’ils purent imaginer dont le prisonnier avait bien besoin, étant rudement traité et dépouillé de tout ce qu’il avait et possédait en propre des grands biens qu’il avait amassés au service du roi et de messire Charles le Sage son père, comme des beaux présents qui lui avaient été faits par les princes étrangers avec lesquels il avait maintes fois traité les affaires du roi de France.
La dame de la Rivière était demeurée au château d’Anveau, toute triste et déconfortée de voir ainsi changer la fortune qu’elle avait toujours vue belle et propice au sire son mari. Elle eut cependant cette consolation que rien de ce qui avait été à elle en propre ou en héritage ne lui fut confisqué, et bien soin avait eu le sire de la Rivière de faire passer en mains sûres et remettre dans une bonne cachette, chez messire Juvénal des Ursins, le principal des pierreries et joyaux qu’il avait pu dérober et faire sortir de sa maison avant que les commissaires du roi y eussent placé des gardes.
Nul ne connaissait cette cachette, hormis maître Juvénal et sa femme, qui n’était pas trop rassurée de sentir tant de richesses en la maison dans un temps où il arrivait souvent que les portes et les armoires fussent forcées et les trésors pillés sans que personne osât en demander raison, tant la chose venait souvent de personnages placés en haut lieu.
La dame de la Rivière avait toujours trouvé moyen de faire savoir secrètement à son mari tout ce qui se passait dans leur maison d’Anveau, et ces nouvelles étaient une grande consolation et un amusement constant pour le sire de la Rivière, enfermé au Louvre dans une assez étroite prison, où il ne voyait guère de gens et n’entendait pas grand’chose de ce qui se passait au dehors, en sorte qu’il n’avait à faire qu’à dire ses heures pendant une grande partie de la journée. Il ne passait pas son loisir à pleurer, comme le faisait messire le Mercier, qui tant versa de larmes qu’il en devint bientôt quasiment aveugle. Au contraire, lorsque messire Juvénal pouvait avoir accès auprès de son oncle, ce qu’il faisait le plus souvent qu’il pouvait, il le trouvait toujours gai et le visage serein, disant qu’il ne s’ennuyait point en sa prison, où il avait le temps de prier Dieu comme il n’avait jamais pu le faire en la grande presse des affaires où il avait été sa vie durant. «D’ailleurs, mon beau neveu, ajouta-t-il en baissant la voix avec l’expression d’une vénération profonde, tout pauvre pécheur que je suis, par la grâce de Dieu qui me fait miséricorde, je puis dire ce que disait Notre-Seigneur Jésus-Christ lorsqu’il était en terre: Non sum solus, quia Pater mecum est.
Messire Juvénal se rappela avec soin cette parole pour la porter à dame Catherine, qui était bien bonne et dévote, en sorte que la piété de son oncle lui était en insigne consolation. Mais il avait à cette heure un nouveau coup à porter au pauvre prisonnier, auquel sa femme s’apercevait depuis quelque temps que ses messages n’arrivaient plus bien exactement: elle avait donc envoyé secrètement un serviteur de sa maison qui habitait à quelque distance du château, et qui avait pu s’échapper sans être aperçu des gardes restés autour de la famille du sire de la Rivière, pour surveiller tous leurs déportements. Cet homme fidèle n’avait même pas été chargé d’une lettre, et c’était de mémoire qu’il avait rapporté à messire Juvénal ce que celui-ci venait aujourd’hui redire à son oncle avec une tristesse qui se lisait si bien sur sa physionomie, que messire Jean lui dit: «Beau neveu, vous avez à me dire quelque chose qui vous fait de la peine: parlez au nom de Dieu et n’hésitez plus.
— Notre tante a fait savoir à ma femme que votre petite Alix, celle qui devait épouser Jacques de Châtillon...» Messire Juvénal balbutiait; une anxiété affreuse se peignit sur le visage du père.
«Ne me dites pas que ma petite fille Alix n’est plus sur terre!» dit-il d’une voix si altérée, que messire Juvénal s’empressa de s’écrier:
«Non, non, ce n’est pas cela; elle se porte bien, mais messire Hue de Châtillon ne veut plus d’elle pour son fils, craignant sans doute de perdre sa place de maître des arbalétriers, et ma tante vous fait dire qu’ils sont démariés depuis hier, malgré la volonté du jeune homme qui est bien marri de ne pas pouvoir épouser sa petite amie Alix, qu’il regardait comme devant être sa femme, depuis que tous deux étaient au berceau!»
Messire de la Rivière écoutait à peine les réflexions de son neveu, tant il était soulagé de savoir qu’il ne s’agissait que d’une affaire d’argent et de situation, puisque Alix, n’ayant pas encore dix ans, ne pouvait avoir donné son cœur d’une manière bien inquiétante à messire Jacques de Châtillon; il revint même en mémoire au père que les deux enfants se querellaient souvent lorsque messire Jacques venait chevaucher avec le sire de la Rivière et qu’il avait plus d’une fois entendu la petite Alix qui disait: «Je dirai à mon seigneur de père que je ne veux pas de toi pour mari, car tu n’es pas assez bon pour moi et tu me fais toujours pleurer!» Aussi releva-t-il la tête avec une expression de joie et de reconnaissance dont s’étonnait quelque peu messire Juvénal, qui bien savait la grosse fortune de monseigneur Hue, dont son fils, messire Jacques, était seul héritier.
«Je vous dirai aussi une nouvelle, mon bon neveu, reprit le prisonnier, et je vous prie de la faire savoir à madame ma femme, puisqu’il paraît qu’il n’est plus sûr de lui écrire, même par un exprès de l’un de nos serviteurs. Moi aussi, j’ai entendu parler d’un mariage et avec des gens qui ont plus d’honneur que messire Hue; je ne serais pas étonné que celui-ci trouvât bientôt une autre femme pour son fils qui serait plus en faveur que ne saurait être ma pauvre petite Alix. On a bien voulu aussi trouver un mari pour la fille de mon ami le comte de Dammartin, qui était mariée avec mon Jean, l’aîné de tous nos enfants et l’héritier des biens de ma maison, ce qu’il en reste. On voulait même la placer très richement, car elle aura assez grande somme d’argent et de belles terres pour trouver bon nombre d’épouseurs; mais Dammartin a envoyé ceux qui lui en ont parlé à tous les diables de l’enfer: vous savez qu’il ne se fait faute de jurer à Dieu et à diable, et il a répondu que tant que le fils du seigneur de la Rivière aurait l’âme au corps, sa fille n’aurait pas d’autre mari et ne parlerait jamais à un autre homme; il a même ajouté que si l’on faisait violence à l’enfant pour abréger sa vie, ce dont ces gens-ci seraient bien capables, sa fille ne serait jamais mariée, mais porterait dans un cloître sa vie et ses richesses. Cela leur a imposé silence. Voilà mon histoire, beau neveu; n’est-ce pas qu’elle vaut bien la vôtre? Vous la direz de ma part à ma nièce Catherine, en lui recommandant de se souvenir à l’église de mon brave ami Dammartin, à qui quelques prières ne feront pas de mal: il n’y pense guère souvent pour lui-même!»
Lorsque messire Juvénal fut rentré au logis, et qu’il eut raconté à sa femme et à ses filles comment le comte de Dammartin était demeuré fidèle à son contrat et à son amitié, sans se soucier de la faveur du prince, dame Catherine releva la tête d’un air troublé ; un malin sourire se jouait sur les lèvres de Pernette, et Jeanne et Brigitte ne pouvaient s’empêcher de rire. «Vous ne savez pas ce qui vous attend, messire, dit la dame, ni que le vent du mariage ne souffle pas seulement sur mes cousins de la Rivière. Les nôtres commencent aussi à y penser.»
Messire Juvénal était assurément plus gai que sa femme; il regarda ses filles en riant comme elles. «Marie, alors? demanda-t-il d’un air narquois, car elle est la seule qui ne desserre pas les dents.» Toutes les jeunes sœurs redoublèrent de rires. Malgré sa douceur, Marie était un peu offensée: son père aurait dû savoir qu’elle n’était pas fille à traiter légèrement le saint sacrement du mariage si elle eût eu affaire de quelque épouseur. Dame Catherine comprit sans peine l’embarras de Marie, dont le caractère ressemblait fort au sien. Elle reprit d’un ton sec qui imposa silence aux éclats de rire de Jeanne et de Brigitte: «Il ne s’agit pas de Marie, mais bien de Marc, qui est venu tout à l’heure comme un fou annoncer tout droit qu’il avait vu la femme qu’il lui fallait et qu’il n’en épouserait jamais une autre.
— Et quelle est cette femme? demanda messire Juvénal sans se troubler; est-elle bien apparentée et dotée de quelques écus? Je ne saurais richement fournir la boursette de mes onze enfants.» Il souriait toujours, ne se laissant pas intimider pour son compte par les airs sérieux de sa femme.
«Ce ne sont point choses dont il se soit informé, vous pouvez en être assuré, reprit la dame de Traynel. Il m’a dit seulement qu’elle était belle et Normande. Je ne sais s’il vous en dira plus long, car le voici qui vient, j’entends déjà son parler à la porte de la cour.»
Messire Juvénal des Ursins avait cinq fils, tous bien venus et de bonne mine; il avait appelé l’aîné Matthieu, du nom de son grand-père maternel, et ensuite à mesure qu’il avait eu d’autres garçons entremêlés parmi leurs sœurs, il avait trouvé tout simple de leur donner à la file les noms des évangélistes: il avait donc Matthieu, Marc, Luc et Jean; le cinquième avait l’honneur de s’appeler comme son père, lequel avait eu l’espoir de placer un sixième, s’il en était venu autant, sous l’invocation du grand apôtre saint Paul, auquel il avait une particulière dévotion; mais la douzaine des enfants n’était jamais arrivée à se compléter, au grand regret des six sœurs, qui disaient toujours: «Il nous manque un frère.»
Matthieu avait fait si peu de cas de son titre d’aîné, qu’il s’était refusé à devenir de robe comme son père, lorsqu’il avait été d’âge à choisir une carrière; il avait absolument voulu entrer dans les armes, disant qu’on pouvait servir le roi loyalement et franchement, à travers les partis qui déchiraient l’État, pourvu qu’on frappât toujours du bon côté. «C’est là le difficile, mon fils,» disait messire Juvénal, qui n’avait pas grand goût pour l’état militaire, ayant vu les maux et misères que les chefs d’armée faisaient souvent souffrir aux pauvres gens, dont Dieu se souviendrait un jour en son jugement; mais Matthieu affirmait qu’il ne se tromperait pas sur le droit et la justice. Il n’en était peut-être pas aussi assuré maintenant que la maladie de monseigneur le roi et les discordes qui s’élevaient entre monseigneur le duc d’Orléans, le frère unique du roi, et messeigneurs ses oncles, menaçaient le royaume du grand malheur des guerres civiles. Mais il n’était plus temps de revenir sur ses pas et de poser l’épée et le casque; d’ailleurs Matthieu avait si bonne mine sous son habit militaire, il portait si galamment son chapeau à plumes et retroussait si résolument sa moustache, que toute la maison l’appelait M. le capitaine, bien qu’il ne fût pas encore aussi avancé dans son état et que son père n’eût pas pris son parti de lui voir pratiquer un métier qui endurcissait le cœur et corrompait la vie, lors même qu’on ne devenait pas homme de sac et de corde comme tant d’autres.
C’était donc Marc qui devait continuer dans la magistrature l’honorable nom de Juvénal des Ursins, et il avait jusqu’à présent paru s’y consacrer avec assez de plaisir, étudiant soigneusement avec son père le droit civil et ne pensant à rien moins qu’à siéger un jour comme juge sur le siège de la justice, car il faisait bon marché de l’état d’avocat, et parlait déjà de prendre place au Parlement. Son père avait parfois bien de la peine à lui rabattre le caquet, en disant qu’un si jeune coq ne devait pas chanter si haut, en sorte qu’il fut tout surpris en voyant entrer son fils dans la chambre où il avait coutume d’écrire, avec un air résolu et disant: «Mon père, je suis décidé, et je ne prétends plus si haut que par le passé. Mieux vaut tenir que de courir, et j’entends maintenant devenir procureur!»
Messire Juvénal se pencha plus avant sur sa table chargée de ses livres, et il dit en riant: «Ah! c’est la Normande!»
Marc rougit violemment. «Ma mère vous en a parlé ? s’écria-t-il. Ah! mon père, vous ne l’avez pas vue! vous ne l’avez pas entendue, elle est si belle!
— Et pourquoi sa beauté t’obligerait-elle à renoncer à tes grandes ambitions et à devenir procureur?» demanda messire Juvénal avec une bonté malicieuse, qui mettait toujours ses enfants à l’aise quand ils parlaient avec lui. Les rênes du gouvernement de la famille étaient plus tendues entre les mains de dame Catherine que dans celles de son mari.
La famille de Juvénal des Ursins.

«Elle est de famille de procureur en son pays, mon père, repartit Marc, qui rougissait de plus en plus, craignant que messire Juvénal ne trouvât qu’il s’était bien avancé d’avoir parlé à la fille avant même d’avoir fait connaître ses intentions dans sa famille, et comme elle n’a point de frère qui pourrait relever la charge de son père, celui-ci a juré qu’elle n’épouserait qu’un procureur. Tout mon bonheur dépend donc de vous, si vous consentez à me permettre de renoncer au Parlement et de reprendre mes élans du côté de la charge de mon futur beau-père.
— Oui-da, tu vas bien vite en besogne!» Et messire Juvénal se mit décidément à rire. «Et qui te dit que la fille consentira à t’épouser, lors même que tu rabaisserais ton idéal à devenir clerc de la basoche et à frayer avec les béjaunes qui aspireront comme toi à l’honneur d’être procureurs!»
Le garde de la prévôté des marchands, destiné à devenir avocat général au Parlement et enfin chancelier de France, ne put s’empêcher de prononcer ce dernier mot avec un dédain qui fit baisser la tête à son fils. Il s’en aperçut bien vite, et ne voulant pas froisser un jeune amour-propre qui cédait en ce moment la place à un autre amour plus tyrannique encore, il reprit avec bonté : «Mais enfin, où l’as-tu vue?
— Mon père, j’étais allé voir maître Joachim, qui me devait donner un livre que je voulais voir; il m’a prié de l’attendre un moment dans le jardin, car il avait un client, il l’appelait mon maître.....»
Son père fit un signe de tête comme pour dire: C’est ainsi que tu parleras quand tu seras procureur. «Et comme je me promenais le long d’un berceau de charmille, j’ai entendu une voix douce, une voix de jeune fille, fraîche et pure, qui chantait tout haut, comme si elle eût déclamé une poésie qui lui parût belle; je me suis approché doucement d’un endroit de la charmille où le feuillage n’était pas si épais qu’ailleurs, et j’ai vu une grande jeune fille, rose comme les roses, blanche comme le lis, avec une chevelure d’or relevée sur son front, et point cachée par les bonnets qu’on porte ici à Paris; elle ne semblait pas encore appareillée pour sortir, et ses cheveux étaient seulement retenus par un ruban; elle n’avait personne en sa compagnie, pas même sa cousine, la femme de maître Joachim, et elle allait et venait sous le berceau, au milieu des rossignols et des fauvettes qui se taisaient pour l’écouter, en répétant la coutume de Normandie telle que vous me l’avez fait apprendre dans les livres de droit, mais si habilement rimée qu’elle semblait à mes oreilles une musique sans pareille, répétée par cette bouche vermeille.
— Ah! cette beauté est chicanière! dit messire Juvénal en riant de nouveau.
— Dites qu’elle est savante, mon père, ayant été élevée en maison de procureur; messire Joachim m’a dit que tous ceux du même état devraient aller querir leurs femmes en Normandie: la sienne lui épargne un maître clerc!
— Et celle-ci te fait la faveur de t’épargner le voyage en venant se promener à Paris! Tu as vraiment bien de la chance!
— Alors, mon père, reprit Marc, je n’ai plus pu cacher mon admiration, j’ai fait mon entrée sous la charmille en répétant à mon tour ces vers que j’avais appris autrefois:
Quand elle sera tout crue,
Qu’elle ait de marier âge,
L’on doit lui querir mariage,
Au congé de sa Seigneurie,
Par le conseil et par l’avis,
De ses amis, de son parage,
Selon l’honneur de son lignage.
«Elle ne m’a pas répondu, elle n’a pas même fait mine de me voir, et elle a continué sa chanson de suite:
Explicit consuetudo Normanniæ.
Entre vous, jeunes avocats,
Ne prenez deux loyers d’un cas,
Afin que par duplicité
Vous ne perdiez félicité !
«Cependant à cette heure même, je jurerais devant le crucifix qu’elle a rougi!
— Et tu en es là ? s’écria messire Juvénal; tu as cru te faire procureur pour épouser une femme que tu as entendue réciter la coutume de Normandie en très mauvais vers! Voilà bien les jeunes gens! fous et emportés!»
Marc souriait à son tour: «Je ne vous ai pas dit que j’en fusse demeuré à la coutume de Normandie, mon père. Depuis ce jour-là, je suis retourné chez maître Joachim, et nous avons parlé d’autre chose.
— Ah!» Et messire Juvénal se remit avec plus de satisfaction, se réservant de s’enquérir auprès de maître Joachim de la fortune et de la situation de la cousine de sa femme. Pour l’heure, il fallait commencer par s’assurer de la résolution bien arrêtée de Marc lui-même. La carrière d’un procureur ne flattait pas beaucoup les espérances paternelles du prévôt des marchands, mais il avait le bon sens de penser qu’ayant cinq fils à établir dans le monde, il ne convenait pas de faire fi d’une bonne charge de procureur à Caen ou à Rouen, si c’était de là que venait la demoiselle. Il continua donc d’interroger son fils.
«Tu sais, dit-il, que la situation de procureur a une foule de petites charges qui tendent tous les jours à disparaître, mais qui indiquent cependant une situation un peu inférieure parmi les gens de loi.
— O mon père, répondit Marc, si vous saviez comme elle est belle!
— Au barreau, quand un avocat plaidera les causes que tu lui auras fournies, tu seras obligé, si quelqu’un des magistrats présents le réclame, de te mettre à genoux pour écouter et, dans les procès, tu ne toucheras que la moitié des honoraires que tu aurais reçus comme avocat?
— Vous n’avez pas entendu sa voix, mon père! reprit le pauvre Marc, qui avait cependant tressailli à l’idée des humiliations qui l’attendaient comme procureur.
— Et s’il y a guerre civile ou invasion de l’étranger, ce qui paraît assez probable par le temps où nous vivons, poursuivit messire Juvénal d’une voix qui devenait plus grave à la pensée des malheurs qui menaçaient le pays, tu seras obligé de retrousser ta robe au premier appel de la milice, de mettre la hallebarde sur ton épaule et de t’en aller sous le commandement du chef de la justice combattre qui on t’ordonnera, que ce soit Bourgogne ou Orléans, selon le parti qu’aura embrassé le président de la cour devant laquelle tu pratiqueras.
— Pour ceci, mon père, s’écria Marc, si la cause n’est pas juste et celle qu’approuve ma conscience, je jetterai bien de côté ma robe au lieu de la retrousser, et je m’enrôlerai dans l’autre parti, si je le crois le meilleur; mais il en serait de même si j’étais avocat et même séant au Parlement!
— Bien, bien, mon fils!» Et messire Juvénal posait doucement la main sur le bras du jeune homme pour calmer son humeur guerrière. «Peut-être Dieu te fera-t-il la grâce d’être dans un quartier qui tienne toujours pour le bon droit; les Normands sont gens prudents et qui ne servent pas d’ordinaire les cerveaux brûlés. Je ne sais pourquoi, mais la peur me prend toujours qu’il puisse arriver en ce malheureux état du royaume que mes enfants se trouvent dans des partis divers et que je ne me voie obligé par conscience de faire des vœux et de travailler contre quelques-uns d’entre eux!
—Vous le feriez sans hésiter, mon père, et vous auriez grand’ raison, car le droit et le roi passent avant tout: c’est une maxime du droit que vous nous avez enseignée à tous, même à ceux qui n’étudient pas la loi.
— C’est que c’est la maxime fondamentale du devoir d’un honnête homme, son service envers Dieu accompli, répondit le père. Et maintenant que tu es bien éclairé sur les inconvénients du métier de procureur, laisse-moi te dire qu’il a aussi ses bons côtés, présentant en général, lorsque la charge est bonne et ancienne, le grand avantage d’une régularité assez assurée dans les revenus, puisque ce ne sont pas charges qu’on puisse acquérir par argent, mais seulement par héritage ou élection. Je ne suis point du tout attristé d’avoir une Normande pour belle-fille, fût-elle un peu chicanière; elle ne te laissera pas attraper, ce à quoi tu aurais pu être un peu sujet par nature, bien que je t’eusse élevé pour attraper les autres, comme homme de loi!
— Mon père, — et Marc se leva tout droit. — vous n’avez jamais attrapé personne!
— Si fait, mon fils! si fait!» Et le prévôt des marchands riait tout haut. «J’ai quelquefois attrapé des méchants et les ai obligés de faire le bien contre leur gré et à leur très grand dépit, et je te dirai, pour que tu t’en souviennes toujours, que c’est un des plus grands plaisirs qu’un homme de bien puisse avoir en ce monde que d’obliger par son adresse le diable à faire la volonté de Dieu!»
Marc réfléchissait profondément. Élevé dans les sentiments les plus sévères d’une morale élevée, il comprenait sans peine la joie dont parlait son père et il se transportait d’avance par la pensée au moment où il aurait le bonheur de goûter une pareille joie et de la faire partager à sa bien-aimée Normande, car il était trop amoureux pour détacher un seul instant son souvenir de celle qui avait pris possession de son âme. Messire Juvénal passa son bras sous celui de son fils: «Allons-nous-en voir maître Joachim, dit-il, je voudrais lui parler; après quoi, je te demanderai peut-être de me faire faire la connaissance de la belle procureuse.»
Jean, duc de Berry, et sa femme.
Lettre initiale de leur contrat de mariage

Dame Catherine n’eût peut-être pas été si prompte à céder aux désirs de son fils; mais elle avait cette saine coutume du bon mariage de ne laisser jamais paraître aucun dissentiment ou diversité d’opinion entre elle et son mari. Aussi, quoiqu’elle pût penser que messire Juvénal s’était bientôt rendu à la beauté et à la bonne grâce de sa future belle-fille, elle fit à celle-ci fête sans hésiter, lorsque les avis de maître Joachim et les lettres du père de la demoiselle se furent trouvés si satisfaisants, qu’il n’y avait plus qu’à passer outre au mariage.
On était un peu mieux disposé dans la famille du futur à la réjouissance qu’on ne l’eût été quelque temps auparavant, car les affaires du seigneur Noujant de la Rivière semblaient prendre meilleure tournure et verser un peu du bon côté : ce qui était venu par le fait de cette vaillante dame Jeanne de Boulogne, duchesse de Berry, que son mari avait épousée étant déjà vieux et avancé en âge et qu’il aimait de grand amour. Elle avait en bonne affection le sire de la Rivière, et c’était bien raison, car c’était lui qui avait fait son mariage, et plus d’une fois elle se jeta à genoux devant son seigneur et mari, les mains jointes, les yeux baignés de larmes, en lui disant: «Ah! monseigneur, c’est à tort et à péché que vous prêtez l’oreille à ceux qui vous ont mal parlé de ce bon et sage chevalier le sire de la Rivière. On lui fait tort, et personne n’ose parler pour lui, moi exceptée, et je veux bien que vous sachiez que si on le fait mourir comme j’en entends bruit et renommée, plus jamais je n’aurai de joie sur la terre, mais traînerai-je tous mes jours en tristesse et en douleur, car il est très sage et très vaillant homme. Et sachez bien, monseigneur, que je ne puis m’empêcher de penser que vous estimez petitement les beaux services qu’il vous a faits et les peines qu’il a prises pour nous mettre, vous et moi, ensemble par mariage. Je ne dis pas que je vaille que vous en fassiez grand cas, car je suis une bien petite dame auprès de vous; mais vous vouliez m’avoir et aviez affaire à rude partie en monseigneur le comte de Foix sous la garde et gouvernement duquel j’étais alors. Si le sire de la Rivière n’était pas intervenu avec ses douces raisons et ses bonnes paroles, je ne serais pas présentement en votre compagnie, mais bien en Angleterre, car le duc de Lancastre me voulait avoir pour son fils, et monseigneur le comte de Foix s’y inclinait assez; vous devez donc vous souvenir de telles choses qui sont véritables et certaines, afin que le gentil chevalier qui m’amena si doucement par deçà n’ait nul dommage ni de son corps ni de ses membres.»
Le duc de Berry savait bien, en effet, que sa femme disait vérité, et son cœur était amolli en la regardant, car elle était belle et aimable; aussi voyait-il bien qu’elle le priait de tout son cœur et avait mis tout son désir à délivrer le gentil chevalier. Mais il ne pouvait s’empêcher de se rappeler aussi que messire de la Rivière l’avait maintes fois contrarié dans ses volontés non seulement auprès du roi son neveu, mais déjà et dès longtemps auprès du bon roi Charles cinquième, son frère.
Il essaya donc de consoler sa femme sans lui rien promettre de ce qu’il n’était pas encore résolu de tenir. «Dame, lui dit-il, Dieu voit dans mon cœur que j’aimerais mieux qu’il m’en eût coûté vingt mille francs et que la Rivière ne se fût jamais forfait envers la couronne de France!»
La duchesse l’interrompit vivement: «Mais je croyais, monseigneur, qu’il avait toujours sagement administré les biens de monseigneur, et la finance du royaume si bien qu’il avait commencé de faire faire un cerf-volant tout en or massif selon la devise de monseigneur, pour garder le trésor tout entier et qu’il fût plus difficile à disperser et à détruire que s’il s’était trouvé en or monnayé !»
Le duc de Berry était vieux, et les rides qui s’entre-croisaient sur son visage ne laissaient pas paraître aisément la couleur de son teint; mais il sentit cependant qu’il rougissait en entendant la duchesse sa femme parler si naïvement du cerf d’or massif qu’elle avait admiré naguère dans le trésor du jeune roi, lorsqu’elle était pour la première fois arrivée à Paris après son mariage.
Elle ne pouvait plus porter sa vue sur le beau cerf, car le duc de Bourgogne et le duc de Berry l’avaient déjà fait briser et fondre pour en emporter les lingots dans leur épargne particulière, et le duc de Berry avait acheté plusieurs pierreries d’un grand prix, comme il avait accoutumé de faire, avec la part qu’il avait acquise des dépouilles. Peut-être le sire de la Rivière n’eût-il pas été du tout mis en prison, s’il n’avait, tout aussitôt après que le roi fut tombé malade, répondu comme il fit à monseigneur le duc de Bourgogne, qui le vint trouver dès qu’on fut rendu à Paris, laissant le pauvre roi malade à Creil. «Seigneur de Noujant, avait dit le duc, il m’est survenu une nécessité, pour laquelle il me faut avoir présentement trente mille écus; faites-les-moi bailler du trésor de monseigneur le roi, je les restituerai une autre fois.»
Le sire de la Rivière avait bien prévu semblable occurrence, et il avait déjà réfléchi à ce qu’il voulait faire à ses risques et périls; aussi répondit-il doucement et sans hésiter «: Monseigneur, ce n’est pas à moi de le faire; veuillez en parler au roi, s’il est en état de vous entendre, et, en tous cas, à son conseil; je ferai aussitôt ce qui me sera ordonné.» Mais le duc voulait précisément avoir cette somme sans en parler au conseil et sans que personne en sût rien, car la chose aurait été ensuite à la charge du sire de Noujant; il repartit donc d’un ton irrité : «Vous ne me voulez pas faire ce plaisir? Eh bien, je vous assure que le temps ne sera pas long que je ne vous détruise.» Il était, en effet, bien en train de tenir sa parole, et les choses étaient déjà assez avancées, le duc de Berry y ayant fort concouru, par rancune de la mort de son trésorier Bétizac, qui avait grandement abusé des gens du Languedoc et que le roi avait puni par le supplice du feu, pendant son voyage dans cette province: ce dont le duc de Berry accusait le sire de la Rivière, qui ne se défendait point d’avoir conseillé un châtiment exemplaire de ceux qui pressuraient le pauvre peuple. Mais la duchesse de Berry était femme et de jeune âge, elle ignorait et devait ignorer toutes ces choses, en sorte que son mari lui assura que, de son côté, il aimait bien aussi le sire de la Rivière dans le temps passé, mais qu’il avait appris des affaires depuis la maladie de monseigneur qui l’avaient fait changer de pensée sur son compte. «Je ne voudrais cependant pas vous courroucer, reprit-il, car vous me priez si sérieusement qu’il en vaudra mieux pour votre prière aussi avant que ma puissance pourra s’étendre, car j’y attache plus de prix que si tous les plus grands du royaume de France m’en parlaient et priaient.»
La duchesse, toute jeune qu’elle était, avait les yeux bons: elle devina quelque chose de ce que lui cachait son mari. «Je m’en apercevrai bien si vous dites vrai, monseigneur, dit-elle gentiment, et s’il plaît à Dieu que vous me teniez votre promesse, vous ferez bien et une grande aumône à Notre-Seigneur, car je crois que le bon chevalier et vaillant prud’homme n’a d’autre avocat que moi. Je serais bien surprise si ma belle-sœur-de Bourgogne priait pour lui monseigneur son mari.»
Son cœur était amolli en la regardant, car elle était belle.

La jeune duchesse ne se trompait guère, et les ennemis de la Rivière et de Jean le Mercier troublaient de nouveau l’esprit de monseigneur le duc de Berry lorsqu’ils parlaient ensemble des prisonniers. Aussi ceux-ci ne se tenaient-ils pas pour bien assurés dans leur prison, car ils savaient combien les conseillers ordinaires des oncles du roi leur étaient contraires, et ils avaient d’ailleurs appris que messire Olivier de Clisson, qui avait été trop avisé pour se laisser mettre la main au collet, avait été dégradé de sa charge de connétable et condamné à payer cent mille marcs d’argent, qu’il avait, disait-on, volés dans cet office, la grosse somme dont le connétable avait naguère fait son testament étant ce qui leur trottait toujours en la tête et le principal motif de son accusation. Mais les richesses de Clisson l’avaient en grande partie accompagné dans sa retraite de Châtel-Josselin, et il avait mis si bonne garnison dans ses autres villes et forteresses que, les gendarmes manquant au royaume de France faute d’argent pour les payer, on n’était pas encore allé poursuivre la vengeance royale dans les châtellenies de Bretagne que tenait Olivier de Clisson en sa possession. Ce qui donnait un peu d’espoir aux prisonniers et à leurs amis, c’était aussi que le roi commençait à recouvrer la santé, et personne n’eût osé lui dire que ses serviteurs étaient morts ou fugitifs: il avait déjà plusieurs fois demandé à les voir, et, si l’on avait réussi à l’amuser par des défaites, on ne pourrait pas toujours en faire autant. Les ennemis des seigneurs prisonniers leur faisaient bien savoir de temps à autre que jour était pris pour leur trancher la tête; mais la duchesse de Berry ne cessait de plaider en faveur du seigneur de la Rivière: ce qui servait de même à messire Jean le Mercier, car on ne pouvait le mettre à mort si l’on épargnait le sire de la Rivière.
Supplice de Bétizac.

Après avoir passé deux ans et plus dans leur prison, ce qui servit sans doute au salut de leurs âmes, mais non au bien de leurs affaires qui s’en allaient tout en ruine malgré les efforts de mesdames leurs femmes, le duc de Bourgogne comprit qu’il irritait mal à propos le roi, qui n’avait jamais permis de les mettre à mort. On ne pouvait plus faire croire au commun peuple, comme on le lui avait dit naguère, que la maladie du pauvre prince fût venue du fait et par la volonté des prisonniers, car il s’était tant de fois déjà guéri pour retomber bientôt de son mal, qu’on voyait bien qu’il était atteint d’une folie lunatique, qui se passerait bien difficilement. Deux moines augustins étaient venus à Paris qui disaient apporter la guérison de monseigneur dans leur escarcelle. On leur avait fourni tout ce qu’ils avaient demandé sans y rien épargner, et ils faisaient grandement souffrir monseigneur, en lui faisant à la tête des incisions qui le mirent en grand danger de trépasser tout bellement. Ils furent enfin pris, arrêtés et mis à la question: par quoi ils avouèrent qu’ils n’y connaissaient rien et avaient seulement voulu s’en faire accroire. Ils furent donc tous deux dégradés de leur saint état, car ils étaient prêtres, et eurent les têtes coupées en place de Grève. La rumeur publique se portait maintenant sur la duchesse d’Orléans, Valentine de Milan, à laquelle on racontait que le duc Galéas son père avait dit en lui faisant ses adieux: «Allez, ma fille, je ne veux plus vous revoir que vous ne soyez reine de France.» Aussi prétendait-on qu’elle avait tourné la tête au roi par ses enchantements, et que de là venait cet attachement que lui témoignait le pauvre prince dans les plus grandes fureurs de sa maladie, l’appelant toujours «ma belle sœur», lorsqu’il ne reconnaissait pas madame la reine.
Les princes étaient pour quelque temps d’accord entre eux, lorsqu’ils résolurent de mettre hors de leur prison les sires le Mercier et de la Rivière, à la grande joie de messire Juvénal des Ursins, qui s’y employait et y prenait grand’peine depuis longtemps, secondant de tout son pouvoir les prières de madame Jeanne de Boulogne, duchesse de Berry, et plus habilement faisait-il que cette bonne dame princesse, car mieux qu’elle savait-il bien que les prisonniers avaient sagement et loyalement gouverné les affaires de monseigneur le roi pendant qu’ils en étaient chargés. Ainsi racontait-il tout doucement et patiemment à qui de droit, en demandant justice pour eux avec quelque miséricorde, si à toute force on croyait qu’il en fût besoin. Aussi furent-ils enfin tirés tous les deux de leur prison fermée, qui avait été au Châtelet en dernier lieu, et instruits qu’il leur était permis de se retirer dans leurs châteaux et leurs terres qui leur étaient rendus, à cette charge de rentrer en prison au commandement du roi, s’ils en étaient requis après plus ample informé de leur affaire. Ils ne demandaient pas mieux, comme vous pouvez bien croire, dans l’espoir qu’on ne trouverait jamais contre eux ce qu’on cherchait inutilement depuis deux ans. Messire Jean le Mercier se retira donc au Pont-de-Nouvion dans sa belle maison du Laonnais et messire de la Rivière dans son château d’Anveau, que sa femme avait soigné de son mieux, et ne devaient ni l’un ni l’autre approcher du roi de plus de quinze lieues, à cette fin de n’être point en mesure de reprendre sur lui ce pouvoir qu’ils avaient jadis exercé. Mais l’un et l’autre avaient trop éprouvé les mouvements de la fortune et les ennuis de la grandeur pour avoir regret à ce qui leur était défendu, et ainsi chacun se retira en sa maison, et messire Juvénal des Ursins ne tarda guère à voyager jusqu’au château d’Anveau, où la noce se fit à grande joie de la fille du comte de Dammartin avec le fils aîné du seigneur de Noujant, sire de la Rivière.
Tombeau d’Olivier de Clisson dans l’église de Josselin.

Les malveillants des deux prisonniers qui hier avaient compté mettre la main sur leurs terres et biens en voie de confiscation ou criée, n’étaient guère contents de voir ainsi échapper de leurs mains le gain dont ils avaient pris possession à leur idée; aussi conservaient-ils grande haine et rancune à ceux qui avaient pris peine à la délivrance des deux seigneurs. De ceux-là, madame Jeanne de Boulogne, duchesse de Berry, était trop haut placée pour qu’ils pussent l’atteindre de leur mauvais vouloir, et ils se rabattaient sur messire Juvénal, contre lequel ils inventaient à toute heure toutes sortes de mauvaises histoires et menteries, jusqu’à ce qu’ils allèrent rapporter à monseigneur le duc de Bourgogne les bourdes et calomnies qu’ils accusaient ledit Juvénal d’avoir faussement débitées sur le compte du duc. Celui-ci en fut si fortement irrité, qu’avec ce qu’il avait gardé sur le cœur contre Juvénal qui avait fait échouer sa vengeance contre le sire de la Rivière, il donna l’ordre que ces cas qui avaient été dits fussent mis en écrit et baillés à deux commissaires du Châtelet pour en faire information.
Plusieurs personnes s’étant informées de ce fait au Parlement se hâtèrent de venir en instruire messire Juvénal, qui point ne s’en mit en trouble. «J’ai fait, dit-il, ce que je croyais mon devoir, il ne m’en arrivera pas de mal, s’il plaît à Dieu.» Mais la dame de Traynel était tout agitée et inquiète. «On dit que vous vous mêlez de plus de choses qui ne vous appartiennent, Juvénal, répétait-elle en pleurant, et ne vous avais-je pas toujours dit de même, et que vous feriez mieux de laisser les discussions entre les princes et seigneurs s’accommoder ou s’aggraver ainsi que bon leur semble, sans y mettre la main, puisque ce ne sont point affaires qui vous regardent ou puissent porter profit à vous ou à vos enfants?» Messire Juvénal souriait avec bonté, comme il était accoutumé de faire. «Vous auriez voulu que je laissasse votre bon oncle de la Rivière finir ses jours en prison, à moins qu’on ne l’eût fait sortir pour lui trancher la tête?» demanda-t-il doucement à sa bonne dame de femme. Elle secouait la tête tout en pleurant. «Eh bien, ma mie, dit-il, c’est cependant le fond de la racine de toute cette haine et colère que me portent les gens qui avaient fait marché de profiter des dépouilles des prisonniers; et pour le reste, n’avez-vous pas quelquefois pensé au prêtre et au lévite de la parabole du bon Samaritain qui passèrent outre, laissant le blessé gémir sur terre dans son sang? Je me suis souvent remis cette parole de Notre-Seigneur en mémoire, et j’ai pensé que le noble royaume de France était comme ce pauvre blessé meurtri et volé, et que celui qui porterait remède au grand mal que lui causaient les discordes et les animosités des princes et des grands entre eux, ferait aussi bien aumône à ces nobles seigneurs que le bon Samaritain envers le blessé. Voilà pourquoi je me suis quelquefois occupé de matières qui ne semblaient pas de ma compétence.»
Le Châtelet.

La bonne dame ne savait plus que dire, ayant trop de piété et de vertu pour ne pas comprendre ce que disait monsieur son mari; aussi sa foi en Dieu la réconfortait quelque peu dans ses inquiétudes, d’autant mieux qu’elle passait à l’église tout le temps que n’exigeaient pas les affaires du ménage. La petite Adélize avait proposé d’entrer tout de suite au couvent afin de prier jour et nuit pour que Dieu mît son père en sa sainte et digne garde, et Jean, le quatrième fils de la dame et de messire Juvénal, vint trouver son père, pour lui dire qu’il avait depuis longtemps en pensée de se consacrer à Dieu en devenant d’Église, et que, s’il le voulait bien, il commencerait tout de suite à étudier dans cette vue, pensant obtenir de la bonté divine le repos et la sécurité de son père.
Messire Juvénal fut grandement touché et reconnaissant envers Dieu de l’affection de ses enfants, comme de leur désir d’appartenir à la sainte Église, et ne repoussa pas l’idée de son fils Jean; aussi bien de cinq fils qu’il avait, était-il bien juste de faire la part de Dieu en donnant l’un d’eux à l’Église, comme il destinait une de ses six filles au cloître. Il n’était cependant en aucune manière triste ou abattu, bien qu’il sût que l’information était faite contre lui et plus de trente faux témoins subornés, qui devaient déposer les contes et menteries qui avaient été rapportés à monseigneur le duc de Bourgogne.
L’affaire avait été portée à celui-ci avec le gros cahier d’enquêtes; il dit que c’était assez et qu’on le baillât aux avocats et procureurs du roi au Parlement pour qu’ils fussent instruits le samedi, afin de pouvoir procéder contre ledit Juvénal. On était pour lors au jeudi quand on alla trouver le procureur, qui dit qu’il ne procéderait jamais contre Juvénal, ni ne proposerait ce qu’ils apportaient, car il était bien assuré que ce n’était pas selon la justice.
Messire Juvénal fut informé de cette belle réponse du procureur comme il était à table à souper avec sa femme et ses enfants; il se tourna vers la dame de Traynel, qui n’avait pas été trop satisfaite de voir son fils Marc se marier comme il avait fait en maison de procureur et prendre la charge de son beau-père à Caen, où il avait établi son domicile. «Eh bien, dame, dit-il en riant, n’y a-t-il pas de la vertu chez les procureurs et loyauté envers Dieu et leurs amis? Mon fils Marc lui-même, s’il était si honoré que d’être procureur du roi en son Parlement, ne m’aurait pas mieux fait que mon ami Languet, et quant à maître Jean Andriguet, auquel vous dites que les rôles ont été remis au refus du procureur, je serais bien étonné s’il avait grandement l’oreille et la confiance de la cour, à savoir qu’il ne les mérite guère. J’ai ma foi en Dieu, qu’il ne m’abandonnera pas.»
Ainsi messire Juvénal réconfortait doucement sa femme, ses enfants et ses amis, et bien avait-il raison de croire que Dieu prendrait lui-même sa cause en main, car il arriva que les commissaires chargés du rôle des informations s’arrêtèrent à l’Échiquier, qui était un grand cabaret de la Cité, où ils burent fort et longuement, car ils étaient bien payés pour ce qu’ils avaient fait. Ils venaient de quitter le duc de Bourgogne, et leur escarcelle était garnie de beaux écus. Pendant qu’ils soupaient avec quelques-uns des gens concernés en cette affaire, auxquels ils avaient donné rendez-vous pour soutenir ensemble, le rôle des enquêtes, qui était posé sur un coin de la table, vint à tomber sur le pavé de la chambre où ils étaient, qui était celle du maître de l’hôtel. Un chien qui était là cherchant des os à ronger sentit le parchemin, et, mettant la dent dans le paquet de rôles, le traîna dans la ruelle du lit qui se trouvait au fond de la chambre. Les commissaires avec leurs amis se retirèrent fort tard, sans que ni l’un ni l’autre pensât à s’enquérir du rôle des informations, pensant chacun que son confrère l’avait en sa manche.
Le maître de l’hôtel et sa femme se mirent dans leur lit dès que la maison fut fermée et les buveurs partis, qui étaient longtemps restés attablés. Tous deux étaient bien las; mais la femme, passant dans la ruelle, toucha du pied le gros paquet de rôles que le chien n’avait fait que mordiller. La chandelle n’était pas encore éteinte, et elle s’écria qu’elle avait trouvé un paquet qui avait l’air d’un rôle de gens de loi. Il en venait beaucoup à l’hôtel de l’Échiquier et elle savait bien la mine de leurs papiers, mais elle n’avait jamais appris à lire. «Donne-moi tantôt ce rôle, que je voie ce que c’est,» dit son mari, qui, au contraire, avait commencé autrefois à étudier pour devenir clerc. Dès qu’il vit ce rôle, il comprit que c’était une information contre maître Jean Juvénal des Ursins, garde de la prévôté des marchands de par le roi. «Ah! dit-il tout haut, ils veulent grever et chagriner notre maître Jean Juvénal, qui nous a toujours protégés dans nos droits contre les exactions des gens du fisc; il a fait rendre bonne justice aux plus pauvres et aux plus petits, dont j’étais avant de t’avoir épousée, ajouta-t-il en se tournant vers sa femme, qui était la fille et l’héritière de l’ancien maître de l’hôtel de l’Echiquier. Je m’en vais tout à l’heure et de ce pas lui porter ce gros paquet, que la grâce de Dieu a fait tomber entre mes mains.»
Il se leva tout en parlant ainsi, bien qu’il fût pris de sommeil, et s’étant rhabillé à la hâte, il courut jusqu’à la maison de messire Juvénal, où tout était fermé, car chacun dormait. Sa demeure était toute proche de l’hôtel de ville et avait une porte qui donnait dans la cour intérieure: ce que savait bien le maître de l’Échiquier, lequel réveilla à grand’peine le concierge de l’hôtel de ville, disant qu’il voulait parler au prévôt.
Le concierge n’était pas de très bonne humeur, ayant été réveillé dans son premier somme; il introduisit cependant le visiteur chez messire Juvénal et remit en ses mains le gros rôle tout humide encore de la bave du chien qui l’avait mordillé toute la soirée. En ouvrant le paquet, messire Juvénal vit tout de suite de quoi il s’agissait, et, remerciant le cabaretier, il ne put s’empêcher de dire tout haut: «Je savais bien que Dieu ne m’abandonnerait pas en cette occurrence et qu’il défendrait ma vie et mon honneur que j’avais remis entre ses mains.» Lorsque le maître de l’hôtel de l’Échiquier rentra chez lui, il ne put s’empêcher à son tour de réveiller sa femme pour lui dire quel plaisir avait fait sa trouvaille à l’excellent prud’homme qu’il avait voulu servir, et comment il lui avait donné en récompense un noble à la rose: ce qui était grandement payé même pour une course de nuit et prouvait bien que messire Juvénal attachait beaucoup d’importance à ce qu’il lui avait apporté. «Car bien sait-on, continua le digne hôtelier, qu’il n’attache pas ses chiens avec des saucisses, non plus que sa dame de femme: ce qu’ils ont bien cause de faire, ayant onze enfants de leur corps à nourrir et à établir dans le monde.»
L’hôtelier et sa femme s’étaient endormis, mais messire Juvénal ne songeait pas encore à chercher le repos de son lit. Il feuilletait l’une après l’autre les pages du long registre des accusations portées contre lui, les unes absolument mensongères et controuvées, les autres avec un fondement de vérité qui rendait plus dangereuses les déductions perfides qu’on en avait faussement tirées. Lorsqu’il se coucha enfin, il poussa un soupir de satisfaction en se mettant à genoux pour faire ses prières et pour remercier Dieu, comme s’il n’avait pas déjà récité l’office du soir, avant de donner les souhaits de bonne nuit à tous ceux de ses enfants qui étaient à la maison. Adélize ne couchait pas cette nuit-là sous le toit paternel, ayant insisté pour se retirer pendant quelques jours dans le couvent où elle devait prendre le voile et dont les bonnes religieuses la regardaient déjà comme leur enfant.
La Maison aux Piliers.
D’après le missel de Juvénal des Ursins.

«Toutes les nonnes prieront avec moi pour messire mon père,» avait dit la petite fille, et elle avait été conduite le matin par sa mère dans la pieuse maison où devait s’écouler sa vie.
Dame Catherine était un peu assoupie lorsque son mari lui raconta quelle belle grâce Dieu venait de leur faire, et elle n’en comprit pas très bien toute l’importance; elle était si lasse lorsqu’elle s’était couchée, ayant fait procession à l’église plusieurs fois pendant la journée, qu’elle pouvait à peine tenir ses yeux ouverts; mais elle se rendit cependant bien compte que messire Juvénal était content et plus assuré qu’il ne l’était le matin, que ses affaires allaient bien. Il pouvait tromper les autres par la sérénité de son visage et le calme de ses paroles, mais elle avait trop constamment vécu avec lui, et le cœur de tous deux était trop constamment et mutuellement ouvert, pour qu’elle ne sentît pas la différence entre la résignation à la volonté de Dieu et la satisfaction.de l’espérance joyeuse; elle s’endormit en faisant à Dieu et à ses saints un acte de reconnaissance qui partait du fond du cœur, lors même que le sommeil rendait les paroles de la prière un peu confuses.
Bien en avait pris à l’hôtelier d’être venu la nuit et sur l’heure apporter à messire Juvénal les papiers qu’il avait trouvés, et bien en prit à celui-ci de les avoir étudiés et examinés avant de se mettre au lit, car il ne sut se lever si matin le lendemain qu’un huissier ne fût déjà à sa porte, pour le sommer de comparaître de sa personne par-devant le roi et son conseil, au bois de Vincennes, le roi étant pour l’instant en bonne convalescence: ce qui réjouissait fort tous ses serviteurs, et en particulier messire Juvénal, qui était ravi de parler devant lui.
La sommation était pour le lendemain à neuf heures du matin, et messire Juvénal passa toute la journée à étudier plus à fond le rôle, comme à s’informer des mœurs et réputation de ceux des témoins qu’il ne connaissait pas; il en tenait un grand nombre pour des gens étourdis et sans bons principes, qui habitaient pour la plupart le quartier, dont plusieurs avaient tâté de la justice du maître prévôt des marchands.
On avait déjà ordonné au bois de Vincennes une forte tour et prison pour l’y loger, ainsi qu’on vint le faire savoir à dame Catherine, la femme du geôlier du château, qui avait reçu l’ordre d’allumer du feu dans la chambre humide et froide, étant la sœur de la servante qui était chargée de la cuisine de la maison de messire Juvénal lui-même. La pauvre dame de Traynel arriva tout éplorée dans la chambre de son mari. «Gothon du bois de Vincennes dit qu’il n’est bruit dans la prison que de l’échafaud qu’on va dresser pour vous trancher la tête!» dit-elle toute en larmes, lorsqu’elle vit que la nouvelle de la tour et du feu dans la prison ne troublait pas grandement son mari. Celui-ci souriait. «Et quand on dresserait l’échafaud tous les jours, que cela peut-il me faire, pourvu que je n’y monte pas?» dit-il à la pauvre femme toute désespérée. «C’en est assez pour me tourner le sang cependant,» dit-elle un peu irritée, comme cela lui arrivait quelquefois de voir messire Juvénal aussi froid qu’un terme. «Je ne vous dis pas non, ma mie.» Et il l’attirait doucement vers lui, déposant un baiser sur des lèvres encore rouges comme au temps de la jeunesse. «Mais n’aurons-nous pas confiance au bon Dieu qui m’a fait savoir d’avance toutes les armes dont mes ennemis se comptaient servir contre moi, afin que je pusse aviser à me défendre, sans compter qu’il les a privés et dépouillés de leurs informations, car jamais mémoire d’homme ne se saurait charger de tant de faussetés sans avoir les pièces à l’appui! Je me complais d’avance à leur déconfiture, c’est pourquoi vous me trouvez si tranquille et point effrayé de l’échafaud; ils peuvent le faire dresser comme Aman l’Ammonite avait fait dresser un gibet de soixante coudées pour y pendre Mardochée, l’homme de Dieu, auquel gibet il fut lui-même pendu par ordre du roi Assuérus. Ce n’est pas que je souhaite le même sort à mes ennemis, — et messire Juvénal faisait pieusement le signe de la croix, — mais je ne puis m’empêcher de penser qu’ils sont plus en danger que moi.»
Chasse à courre au bois de Vincennes.

Ce fut dans cette même disposition confiante que messire Juvénal partit le lendemain matin de bonne heure pour le bois de Vincennes, accompagné par ses parents et amis, dont il n’avait convoqué aucun, mais qui tous avaient pris le matin le chemin de Vincennes pour l’assister de leur amitié, si bien que la route était couverte de carrosses, de chevaux et de mules, car les plus notables bourgeois de Paris avaient voulu témoigner de leur estime et confiance pour maître Juvénal, dont personne ne comprenait la mise en accusation. A côté du garde de la prévôté chevauchait son fils le capitaine, dans son bel uniforme aux couleurs du duc de Berry, car il était entré tout récemment au service particulier de ce prince, qui avait toujours eu en grande amitié et affection messire Juvénal, en sorte que son frère le duc de Bourgogne s’était bien gardé de le prendre pour confident de l’affaire qu’il avait suscitée au détriment du prévôt des marchands.
Le roi siégeait en son conseil, et messire Juvénal, comme homme non ébahi et troublé, s’agenouilla doucement devant lui, s’enquérant de sa bonne santé et convalescence avec tant d’affection et de tranquillité, qu’il ne semblait pas qu’il fût celui qui était ce jour-là mis en cause et accusation. Le roi lui répondit avec grande bonté, et se disait à part lui, comme du temps où il était pleinement en bon sens: «Quoi qu’on en dise, je ne saurais rien croire contre mon prévôt que la chose ne soit doublement prouvée; mon oncle de Bourgogne se laisse décevoir par ses serviteurs, qui n’aiment pas Juvénal parce qu’il est à moi.»
Maître Jean Andriguet proposa les cas qu’on lui avait communiqués par écrit, et prit des conclusions criminelles qui n’allaient à rien moins qu’à mettre en danger la vie et la liberté de messire Juvénal. Celui-ci se leva pour se défendre: ce qui était aisé, étant bien informé d’avance de toute l’affaire et ayant grande habitude de parler et de se faire volontiers écouter de toutes sortes de gens.
Maître Andriguet soutenait que l’accusé ne devait point être ouï, mais sur-le-champ envoyé en prison. Plusieurs des membres du conseil du roi se récrièrent à cette parole, ne trouvant pas qu’il fût de la justice de monseigneur de ne point entendre son serviteur, contre lequel rien n’avait jamais été prouvé jusqu’à cette heure. Monseigneur le duc de Bourgogne était présent et grommela quelques paroles, à l’instigation de ses gens qui le poussaient par derrière, mais sans se prononcer bien nettement, car il avait lui-même honte de ce qu’on lui faisait faire.
Enfin le roi, qui paraissait retombé quelque peu dans sa faiblesse et son abattement accoutumés, releva la tête en disant très haut: «Je veux que mon prévôt des marchands soit ouï en sa personne et bien écouté de tous, comme je le ferais moi-même.» Bien des gens commencèrent à penser sur cette parole qu’il serait prudent de ne se pas enferrer dans une accusation qui pourrait bien être rejetée en définitive, en sorte que, le grand silence s’étant fait, messire Juvénal parla tout à son aise, se défendant et se déchargeant facilement des accusations portées contre lui par maître Andriguet. «D’ailleurs, conclut-il, comme officier royal que j’ai l’honneur d’être, on ne doit pas procéder contre moi par informations, mais par rôles écrits; je ne crois pas, quoi qu’en ait affirmé maître Andriguet, que l’enquête ait été faite et prouvée.»
L’avocat reprit courage à cette parole, car il savait bien qu’il avait entre les mains le rôle de l’information, tout rempli qu’il fût de choses mensongères et controuvées; il tendit donc la main par derrière aux commissaires placés sur le banc tout auprès de lui, demandant les informations; mais tous les deux se regardaient en disant l’un à l’autre: «Ne les avez-vous pas? je croyais que c’était vous qui aviez gardé le rôle.» Ce dont s’amusait grandement en sa pensée maître Juvénal, qui savait bien que les informations étaient enfermées dans le tiroir de son armoire, à sa maison de Paris.
Bref, ils furent obligés de dire qu’ils ne savaient ce qu’était devenu le rôle. Alors le roi, ennuyé et impatienté, bien informé d’ailleurs par les paroles qu’il avait ouïes de messire Juvénal, termina la séance en disant: «Décidément, je vous déclare par sentence que mon prévôt est prud’homme, et que ceux qui ont fait proposer des accusations contre lui sont de méchantes gens.» Puis il dit à Juvénal, qui le regardait les yeux pleins de larmes, tant il était content d’entendre le roi parler ainsi sagement de lui-même: «Allez-vous-en, mon bon ami, et vous aussi, mes bons bourgeois.» Car la salle de l’audience était remplie par les gens notables qui avaient accompagné messire Juvénal, et ils étaient bien au moins quatre cents.
Tous s’en retournèrent à ces mots, entourant le prévôt de leurs compliments et de leurs félicitations, tandis que les commissaires couraient après leurs témoins, disant qu’ils devaient déposer de nouveau et qu’on ferait une autre enquête, puisque celle-ci avait été malheureusement perdue. La plupart d’entre eux n’avaient pas encore été payés de leur témoignage, et trouvaient mauvais que leur menterie fût en vain; aussi répondirent-ils qu’ils ne répéteraient pas ce qu’ils avaient dit, sachant maintenant, par la parole même du roi, que maître Juvénal était bon prud’homme, en sorte qu’ils ne voulaient plus le desservir, comme ils se reprochaient déjà d’avoir fait.
Je vous laisse à penser si dame Catherine fut contente lorsqu’elle apprit cette bonne nouvelle, que lui porta le premier son fils le capitaine, qui avait laissé son père chevaucher avec ses amis bourgeois, qui venaient plus lentement, montés sur leurs mules, que n’avait fait le jeune soldat sur son bon cheval.
Le duc de Bourgogne n’était pas si satisfait, trouvant que ses gens l’avaient mené à une honteuse affaire; aussi prêta-t-il plus volontiers les mains qu’il n’eût peut-être fait à la grâce qui se moyennait à cette saison pour remettre Olivier de Clisson en faveur auprès du roi. Le comte d’Eu avait été nommé connétable, ce fut donc chose facile, et il s’agissait seulement de faire cesser la colère de monseigneur contre son serviteur, d’autant mieux qu’à cette heure le duc de Bretagne et Clisson, qui avaient été si longtemps mal ensemble, commençaient à se rapprocher, à la requête du duc lui-même.
La Bretagne avait, en effet, grandement souffert de l’inimitié qui existait entre ces deux grands seigneurs, car Clisson était homme de guerre, plus habile et entendu que le duc et, n’ayant plus rien à faire qu’à guerroyer contre celui-ci, il lui mettait sans cesse ses gens en échec et ses places en danger.. La duchesse de Bourgogne avait bien des fois dû envoyer de ses gens et de son argent à son cousin de Bretagne pour l’aider contre Clisson, car aucun chevalier de Bretagne ne voulait armer contre Clisson, qui était de son côté conforté et soutenu par le duc d’Orléans, qui l’aimait fort. Aussi Olivier de Clisson chevauchait-il souvent par le pays à la recherche des aventures, dont je ne veux raconter que deux qui advinrent vers ce temps-là. Deux écuyers du duc de Bretagne allaient par les chemins pour une commission de leur maître; ils s’appelaient Bernard et Yvonnet. Ils tombèrent dans un parti de chevaux et ne tardèrent pas à reconnaître que le chef de la troupe n’était autre que Clisson lui-même. Les deux écuyers n’étaient pas également troublés et inquiets, car l’un avait au temps passé eu occasion de rendre un service au connétable, tandis que l’autre lui avait été en déplaisance. Messire Olivier les fit amener tous les deux devant lui. «Te souvient-il du château de l’Hermine, près de Vannes, dit-il à Yvonnet, et comment, lorsque j’étais pris dans une tour, comme un loup au piège, tu te conduisis envers moi rudement et discourtoisement? Je m’en souviens bien, moi, si tu l’as oublié. Tandis que Bernard que voici, me voyant en mon doublet sur le pavé et frissonnant de tous mes membres par le froid du premier printemps, défit sa robe et l’étendit sur moi pour me réchauffer. Aussi, à cette heure, sa vie sera-t-elle épargnée, tandis que toi, faux et traître garçon, tu demeureras céans pour ne plus en revenir.» Et comme il parlait, il donna un coup de sa dague à travers le corps de l’écuyer, qui ne poussa pas même un soupir et tomba mort à terre.
Un autre matin, comme il chevauchait dans les environs du château d’Auray, où l’on savait que se trouvaient le duc et la duchesse, Olivier de Clisson, qu’on appelait toujours le connétable par toute la Bretagne, aperçut des valets du duc dans des blés encore verts, car on n’était qu’à la Saint-Jean. De leurs épées ils coupaient les épis pour faire litière et donner à manger à leurs chevaux. Messire Olivier fonça sur eux à la tête de sa grosse troupe, car ils avaient fait grand dégât au champ du pauvre laboureur, où ils étaient bien une quarantaine. «Qu’est-ce que vous faites là ? s’écria-t-il d’une voix si terrible que la plupart des valets, de la terreur qu’ils en eurent, laissèrent tomber leurs épées. Vous n’avez pas semé ces blés, et vous les coupez trop tôt; nous ne sommes pas au mois d’août, et personne ne vous a chargés de faire la moisson du laboureur! Prenez vos faucilles et montez sur vos chevaux, vous en allant grand train, et vous pourrez dire à monseigneur qui est à Auray que, s’il veut envoyer ses hommes recueillir ce que vous avez coupé, il trouvera ici Clisson jusqu’au ‘soir, sinon le blé du laboureur restera sur terre, et il fera lui-même recueillir ces pauvres épis saccagés, car personne ne sortira d’Auray pour venir voir si Clisson monte encore la garde auprès du champ.»
Toutefois le duc, qui était souvent cruel et perfide, mais qui ne manquait ni d’esprit ni de prévoyance, en vint à se dire que ses enfants étaient encore bien jeunes, et que lui était déjà vieux, ayant épousé tard, en secondes noces, la fille du roi de Navarre, Charles le Mauvais, dont la race n’était pas trop aimée en France; de sorte qu’à l’exception du duc et de la duchesse de Bourgogne, qui bien jeunes et fringants n’étaient plus non plus que lui, il n’avait point d’amis ni d’alliances, et laisserait ses enfants en jeune âge et bien exposés sur terre. Il se promit du moins de leur donner un appui dans leur duché de Bretagne en faisant paix et alliance intime entre Clisson et son gendre Jean de Bretagne, fils de messire Charles de Blois, et de sa femme, madame Jeanne. Il écrivit donc à Clisson d’une autre plume et d’une autre encre qu’il n’était accoutumé de faire, priant celui-ci de lui venir parler en sa ville de Vannes, qu’il lui donnerait son fils comme otage de sa sûreté. Messire Olivier fut bien surpris quand il reçut ces lettres du duc, plus avenantes que d’habitude; il se souvint du château de l’Hermine et de l’embarras qu’avait eu son beau-frère, le sire de Laval, pour vaincre la colère du duc assez pour le tirer de prison. Le sire de Laval était mort et ne pouvait plus donner de sages conseils; cependant, lorsque le vicomte de Rohan, que le duc avait mandé de son château de Cerée, sur les marches de Vannes, se présenta en vue de Châtel-Josselin, avec le petit-fils du duc, qui pouvait avoir sept ans, messire Olivier de Clisson se résolut de partir avec lui, et que même il ne ferait pas garder l’enfant en otage, mais le ramènerait en compagnie des chevaliers qui avaient chevauché jusqu’à Châtel-Josselin. Et ainsi fit, se fiant loyalement à la parole du duc. «En bonne paix, concorde et amour ne doivent avoir ombre de trahison ou dissimulation, dit-il à ses serviteurs, mais tous les cœurs doivent battre à l’unisson.» Les chevaliers dirent qu’il avait bien parlé.
Olivier de Clisson.

Comme le petit cortège arrivait à Vannes, le duc fit savoir à messire Olivier qu’il lui voudrait parler en une maison de frères prêcheurs, en dehors de la porte: ce qu’il fit, et tous deux montèrent dans un bateau qui les conduisit à la mer, et là prirent une nef plus grande pour parler à leur aise en pleine mer. Ils y furent bien deux heures, parlant à cœur ouvert, comme ils n’avaient jamais fait leur vie durant; ils en ressortirent bien contents l’un de l’autre et de leur parlement, jusqu’ au beau château de Vannes, qu’on appelle la Motte. Là messire Olivier prit entre ses bras le fils du duc et lui jura service et amitié, comme il l’embrassait: ce dont le duc fut satisfait, et promit de marier sa fille à ce fils de Jean de Bretagne, comte de Ponthieu, dont Olivier de Clisson était le grand-père.
Cette paix faite entre le duc de Bretagne et messire Olivier de Clisson servit grandement à remettre celui-ci en bonne grâce auprès du roi, qui le fit appeler à Paris et le combla de ses faveurs, encore qu’il souffrît à Paris celui qui avait autrefois attenté à sa vie, messire Pierre de Craon, qui plaidait en procès devant le Parlement contre madame Jeanne, reine de Naples et Jérusalem et duchesse d’Anjou, qui se trouvait à Paris pour vaquer à ses affaires, son mari étant encore en son royaume.
C’était un temps de paix, et un vent de concorde semblait avoir soufflé pour un moment dans ce pauvre pays de France, si souvent et si longtemps désolé par les guerres et les discordes. Le roi Richard d’Angleterre, qui avait eu autant de peine et de difficulté avec ses oncles, les ducs de Gloucester et de Leicester, que le roi de France avec les siens, avait maintenant en imagination de s’unir une bonne fois avec son voisin de France, et demandait en mariage la fille aînée du roi, la petite princesse Isabelle, qui n’avait pas encore huit ans; mais elle était pour son âge bien intelligente et instruite, et lorsque les envoyés d’Angleterre furent introduits chez la reine sa mère et s’agenouillèrent à ses pieds en disant: «Madame, au bon plaisir du roi, vous serez notre dame et reine d’Angleterre, » l’enfant ne se troubla point, ni ne fit mine de se cacher dans les jupes de sa mère; mais elle donna sa petite main à baiser, en disant doucement: «S’il plaît à Dieu et à monseigneur mon père que je sois reine d’Angleterre, je le serai volontiers, car on m’a bien dit que je serai une grande dame.» Et relevant le comte maréchal d’Angleterre, elle le conduisit à la reine sa mère, comme étant déjà son sujet et serviteur: ce dont les envoyés d’Angleterre se tinrent pour bien contents.
Anciennes murailles de Vannes.

La joie était grande à l’espérance de cette paix dans toute les villes de France, et nulle part ne l’était-on plus qu’à Paris et dans la maison de messire Juvénal, dont le cœur était si fort attaché au bonheur du roi et de son peuple, que dame Catherine pensait parfois qu’il en faisait plus de cas que de la fortune de ses propres enfants. Messire Juvénal ne disait pas non. «Si le royaume est prospère et en repos, disait-il, mes enfants le seront aussi s’ils se conduisent bien et sagement, et s’ils ne font pas honneur par leur vie et leurs mœurs à la sage manière dont ils ont été élevés, peu m’importe leur bonne ou mauvaise fortune!» La mère n’en disait pas tout à fait autant.
On se trouvait à cette époque au commencement de l’année, et dame Catherine, avec toutes ses filles, suivait si assidûment tous les exercices de piété de la paroisse, qu’il semblait à messire Juvénal et à ses fils que la maison fût quasiment toujours vide. Le petit Jean accompagnait toujours sa mère et ses sœurs à l’église, ayant le parti bien pris d’appartenir à Dieu comme prêtre, de même qu’Adélize devait être nonne. Les deux enfants causaient parfois ensemble très gravement, comme de saintes personnes qui s’entretenaient de l’amour de Dieu.
Dans ce temps de pénitence et de contrition, plusieurs des bourgeois de petit état dans le quartier, qui avaient été entraînés par pauvreté ou par faiblesse à écouter les commissaires des serviteurs de Bourgogne et à porter faux témoignage contre messire Juvénal des Ursins devant monseigneur le roi en son conseil, commencèrent à être effrayés de leur péché et à s’en repentir grandement. Ils sentaient bien qu’ils avaient commis telle action qui leur fermerait les portes de l’église si elle était bien connue et ne leur permettrait assurément pas de faire leurs pâques. Leurs femmes répétaient sans cesse d’ailleurs qu’à partir de l’heure où ils avaient dit et juré de si vilaines menteries par amour de l’argent, qu’ils n’avaient pas même reçu, tout allait de travers par les maisons: les enfants étaient malades, les servantes voleuses, les poules ne pondaient plus et la vaisselle était cassée comme elle n’avait pas été en dix ans. Les hommes partirent donc ensemble, en buvant un coup, par une matinée de dimanche, et ils résolurent d’aller trouver leur curé, non point par manière de confession, car ils allèrent tous ensemble, étant bien une trentaine en même embarras et perplexité, et ils le consultèrent sur ce qu’ils avaient à faire. Plus d’un pleurait, avouant que messire Juvénal n’avait pas mérité cela de leur part, car il avait rendu service à plus d’un et jugé justement ceux qu’il avait été contraint de punir ou reprendre.
Le curé se leva tout droit au milieu de ses visiteurs, lorsque le mieux parlant de tous eut exposé leur cas; il paraissait très effrayé et tout déconcerté par ce que venaient lui dire les trente hommes assis dans la salle de son presbytère. «Vous ne pensez pas à me parler de ce fait dans vos confessions de Pâques, n’est-ce pas?» demanda-t-il.
Tous répondirent à la fois que c’était précisément pour s’enquérir d’avance de ce qu’ils avaient à faire en cette occurrence qu’ils étaient venus lui parler. «Vous avez bien pensé, dit le curé, car je n’aurais assurément pas osé prendre sur moi de vous absoudre, et vous n’avez rien à faire qu’à vous en aller trouver le pénitencier de monseigneur l’évêque à son palais, qui vous dira s’il vous peut admettre à remplir votre devoir pascal, qui est, comme vous le savez, bien nécessaire à votre salut, si vous venez à mourir dans l’année.»
Le brave curé avait en pensée d’effrayer complètement les faux témoins, afin de les éloigner à tout jamais de commettre semblable péché, et il comptait bien sur l’indulgence du pénitencier de l’évêque; mais celui-ci ne fut pas plus facile aux coupables qu’il ne l’avait été lui-même et les fit parler à monseigneur lui-même. Les bourgeois commençaient à penser que jamais n’avaient-ils fait si mauvaise affaire et si pauvre journée que le jour où ils avaient faussement parlé par menteries contre messire Juvénal, car ils n’avaient pas été payés de ce qui leur avait été promis, et ils avaient passé tant de temps à courir chez le pénitencier, puis de là chez monseigneur l’évêque, que leur péché leur coûtait à chacun au moins vingt sols, parce qu’ils avaient manqué à gagner, dont ils auraient pu payer un porc ou un mouton pour le souper de Pâques de leur famille, sans compter qu’ils n’étaient point encore absous de leur péché.
Monseigneur l’évêque parla si sérieusement aux pauvres pénitents, qu’il leur fit bien comprendre la grande faute qu’ils avaient commise et comment ils avaient grandement offensé Dieu, qui ne pouvait les avoir en sa grâce à moins qu’ils ne fissent amende honorable et grande pénitence: ce qu’ils étaient bien disposés à faire, mais ne savaient comment s’y prendre. Monseigneur l’évêque réfléchit un moment, désirant comme le curé de leur paroisse effrayer les pauvres gens pour les détourner à jamais du grand péché de faux témoignage, qui se répandait de plus en plus parmi le peuple à la suite des discordes et des querelles qui existaient partout entre les grands personnages. «Écoutez, dit-il enfin, ces choses sont si graves et si fort au-dessus de la compétence ordinaire des évêques, que je vous conseille d’aller tous ensemble consulter monseigneur le cardinal de la Lune qui se trouve en ce moment à Paris (lequel fut depuis pape à Avignon sous le nom de Benoît XIII), et lui demander de vous absoudre: ce qu’il peut assurément par délégation et commission de notre saint-père le pape, pour les affaires duquel il est ici; vous ferez la pénitence qu’il vous ordonnera.»
Les pénitents étaient tous en larmes lorsqu’ils se présentèrent devant le cardinal, qui avait déjà été informé par l’évêque, sans quoi il n’aurait jamais compris le récit que lui fit l’orateur dé la troupe, qui s’interrompait à tous moments pour essuyer ses yeux ou pour laisser échapper ses sanglots. Lorsque le coupable eut achevé de rapporter son cas, tous les trente se jetèrent à genoux en criant merci à monsieur le cardinal: «Car si vous ne nous absolvez pas, monseigneur, répétaient-ils tous ensemble, nous serons obligés de nous mettre en chemin pour querir le pardon de notre saint-père à Avignon: ce dont nous mourrons de misère par les chemins, et plus sûrement encore nos femmes et nos enfants, que nous laissons dans nos maisons sans pain à manger!»
Le cardinal avait l’air sévère et se tenait debout, si grand et si imposant dans sa longue robe rouge, que les pauvres pénitents n’osaient élever la voix. Il tenait en sa main la baguette du grand pénitencier dont on a coutume à Rome de toucher la tête des pénitents qui viennent confesser leurs péchés le jour du vendredi saint, et il abaissa cette verge sur la tête des trente pénitents, touchant légèrement chacun d’eux en signe d’absolution, puis il leur dit: «Je vous absous de votre très grand péché et vous rétablis dans la communion de l’Église par le pouvoir qui m’a été confié par notre saint-père le pape au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais à une condition seulement que vous ferez ceci pour votre pénitence, que vous irez le jour du vendredi saint, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il gèle, à la porte de monsieur le prévôt, tout dévêtus et sans chemise, ainsi que votre mère vous mit au monde, dès que les cloches des églises auront sonné matines, pour attendre qu’il paraisse au-devant de son logis, afin de lui demander vous-mêmes pardon de votre faute et offense; sans quoi je ne vous donne pas l’absolution et vous ne serez pas absous non plus de votre curé en confession, en sorte que vous ne pourrez vous présenter à la sainte table le jour de Pâques. Allez maintenant en paix.»
Mais les pénitents ne s’étaient pas relevés et leurs larmes et leurs sanglots ne cessaient pas, tout au contraire; si bien que monseigneur le cardinal ne savait que penser et se préparait à les mettre dehors par les épaules, lorsque l’un d’entre eux qui avait toujours gardé le silence jusqu’alors et n’avait jamais été l’orateur de la troupe, s’écria tout haut: «Monseigneur, je ne saurais paraître ainsi devant messire Juvénal, car il me reconnaîtrait aussitôt, pour sombre qu’il pût faire ce matin-là, et il ne pardonnerait jamais au fils de mon père, qui n’aurait pas dû faire contre lui si mauvaise action, ayant été élevé à ses dépens et longuement nourri en sa maison, de petit âge, ma mère étant restée veuve et dans le besoin.»
Comme il parlait en pleurant, plusieurs autres dirent de même, et ceux qui ne parlaient pas de ce qu’ils devaient à messire Juvénal ou à sa femme, la dame de Traynel, pensaient tout bas qu’ils auraient honte d’être par les rues en si grand déshabillé le jour du vendredi saint, où les gens vont de bonne heure à l’église pour visiter le saint tombeau, et que d’ailleurs, s’il faisait grand froid, comme cela pouvait arriver, le jour de Pâques étant très hâtif cette année-là, ils pourraient bien attraper des maladies qui les mettraient au lit de la mort. Tous pleuraient donc amèrement sans se relever de terre.
Le cardinal commençait à comprendre le cas des coupables, qu’il n’avait pas bien entendu lorsque l’évêque le lui avait raconté, et il dit après avoir réfléchi un moment: «Je vous permets de vous envelopper d’un drap pour couvrir votre corps et votre visage, afin que messire Juvénal ne vous puisse reconnaître tous au premier abord, car il aurait grande douleur en son âme, ayant été bon pour un grand nombre d’entre vous, s’il reconnaissait ceux qui ont forfait si gravement envers lui que de porter de faux témoignages à son détriment. Mais vous lui demanderez tous pardon de vos crimes et mauvaisetés en parlant à haute et intelligible voix, et, s’il vous reconnaît à l’accent, ce sera la pénitence de votre péché que la grande honte que vous éprouverez devant lui, l’ayant si gravement offensé.»
Cette fois les pénitents se relevèrent et quittèrent l’hôtel du cardinal, en le remerciant grandement de leur avoir montré la voie du pardon. Le cardinal pensa en lui-même qu’il demanderait à l’évêque de lui faire connaître messire Juvénal, qui paraissait grand homme de bien et habile à s’emparer de l’esprit des hommes: ce dont le cardinal avait toujours fort affaire dans ses grandes et adroites négociations.
Le matin du vendredi saint, messire Juvénal avait dit à madame sa femme qu’il se lèverait de bonne heure pour aller à l’église gagner les pardons, mais qu’il ne lui conseillait pas d’en faire autant, le temps étant mauvais et elle grandement fatiguée d’avoir jeûné tout le carême et suivi tous les offices des diverses dévotions. Il était donc seul, une lanterne à la main, car il faisait encore nuit par les rues, lorsqu’il sortit le vendredi saint avant cinq heures le matin, et il fut bien étonné de voir rangés devant sa maison une trentaine de fantômes vêtus de draps blancs, grelottant et se lamentant si fort qu’il les entendait avant d’avoir desserré les verrous de la porte. La plupart étaient accroupis sur les pierres du pavé, essayant de se réchauffer et gémissant de froid, lorsqu’il parut devant eux, auquel moment tous se jetèrent à genoux dans la neige et la boue de la rue, pleurant et criant tous à la fois: «Messire Juvénal, pardonnez à vos pénitents qui se repentent d’avoir porté contre vous faux témoignages par grandes menteries et fausseté : ce qu’ils vous prient bien humblement de leur pardonner, afin qu’ils puissent être admis à la sainte table le jour de Pâques, étant absous par votre bonté et par la grâce de Dieu prononcée par monseigneur le cardinal de la Lune!»
Messire Juvénal avait l’esprit prompt et il comprit sans peine que le curé de la paroisse, qui lui était grandement attaché et qui avait horreur du faux témoignage, avait voulu saper à la racine l’arbre du mensonge par la frayeur qu’il inspirerait ainsi aux coupables; il résolut d’y ajouter par la honte que ressentiraient les coupables en se voyant reconnus, et il passa par les rangs des pénitents encore prosternés, nommant à demi-voix tous ceux qu’il reconnaissait et passant comme par mégarde sur la tête inclinée de ceux qu’il ne pouvait désigner sous leur drap mortuaire, dont ils cherchaient tous à se cacher le visage. D’ailleurs il avait vu leurs noms dans l’information portée contre lui, en sorte qu’il en omit bien peu, et tous, se croyant reconnus, pleuraient et se lamentaient si fort en implorant le pardon de messire Juvénal, que dame Catherine crut qu’il était arrivé malheur à son mari: elle sortit de son lit à la hâte, courut à la fenêtre, qu’elle ouvrit toute grande et, se penchant en dehors, elle aperçut, à la lueur de la lanterne que tenait messire Juvénal, son mari qui se promenait au milieu d’une foule de fantômes qui semblaient les trépassés sortis du cimetière, lesquels pleuraient et se lamentaient tous ensemble: elle eut si grand’peur qu’elle se hâta de refermer la fenêtre et courut à la chambre de son fils le capitaine, qui était venu coucher chez son père la veille au soir, ayant un congé pour les fêtes de Pâques, et elle l’appela à grands cris, disant que messire Juvénal était dans la rue aux prises avec tous les diables d’enfer et qu’il allât à son secours au plus vite!
Tous se jetèrent genoux.

Le capitaine Matthieu ne craignait pas grandement les diables d’enfer, et il eut bientôt pris son épée et sa cuirasse d’uniforme, de sorte qu’il fut dans la rue et à côté de son père avant que sa mère eût seulement cessé de crier pour rattacher ses jupes qu’elle avait mises fort de travers en sa grande hâte.
Le capitaine ne comprenait pas à quelles gens il avait affaire, mais il s’aperçut bientôt qu’il n’y avait point là de diables, et que son père savait bien de quoi il retournait, car il allait de l’un à l’autre parlant bas à chacun, jusqu’à ce qu’il s’arrêta, montant sur les marches de sa maison, et dit tout haut: «Allez en paix, je vous pardonne à tous de tout mon cœur, comme j’espère que Notre-Seigneur daignera me pardonner en sa grâce!»
Sur quoi tous les fantômes se relevèrent de terre en criant grand merci, et comme leurs dents claquaient de froid et qu’ils ne parlaient pas nettement comme ils auraient pu le faire à l’ordinaire, le capitaine ne comprit pas bien ce qu’ils disaient et resta confondu en s’apercevant à la lumière du jour qui allait croissant que tous ces hommes réunis devant la porte en cette heure glacée de la matinée étaient tous nus sous les draps dont ils étaient tant bien que mal enveloppés, et que le vent qui soufflait faisait voler au loin d’eux! Messire Juvénal les regardait se disperser, marchant avec peine dans les débris et la boue qui encombraient la rue et qu’ils foulaient difficilement de leurs pieds nus, puis il dit en se retournant gravement vers son fils: «Ce sont des pénitents qui avaient affaire à moi croyant m’avoir offensé. Allons maintenant à l’église demander à Dieu le pardon que je leur ai octroyé et que j’espère de sa miséricorde.» Ce fut ainsi que le capitaine Matthieu se trouva aller à l’église dès le petit jour le vendredi saint et qu’il obtint les pardons à la première heure, bien qu’il n’y eût certainement pas pensé la veille au soir lorsqu’il s’était couché dans son bon lit sous le toit de son père.
Les divisions qui avaient semblé quelque peu calmées au moment de Pâques et qui ne renaquirent du moins pas en Bretagne entre le duc et Olivier de Clisson, lesquels restèrent bons amis leur vie durant, étaient devenues plus fortes que jamais au royaume de France, où le pauvre roi retombait sans cesse dans sa maladie, et aussi était mort depuis peu le duc de Bourgogne, Philippe, oncle du roi et frère de son père, qui avait été si puissant en son temps et sage en toutes ses besognes, quoiqu’il eût fait et dit bien des choses qui n’avaient pas été agréables à Dieu et dont il dut se repentir à son lit de mort. Mais son fils, maintenant duc de Bourgogne, qui fut appelé de son vivant Jean sans Peur, était plus que lui cruel et violent, animé d’une grande et terrible jalousie contre son cousin le duc Louis d’Orléans, qui prétendait plus que jamais au gouvernement du royaume, son oncle le duc de Bourgogne qui y avait grande part étant venu à mourir. Le duc de Berry était vieux, et d’ailleurs la mort de son frère l’avait si grandement attristé et inquiété sur lui-même, qui était plus âgé que lui, qu’il ne pensait plus qu’à se tenir en repos à son château de Beauté près de Vincennes ou dans son hôtel à Paris, au lieu de se mêler des affaires du royaume, sauf lorsqu’il s’agissait de remettre la paix et la bonne intelligence entre les deux cousins, ses deux neveux de Bourgogne et d’Orléans: ce qui lui donnait, à vrai dire, fort à faire.
Jean sans Peur.
D’après un portrait du temps, appartenant à M. le duc d’Aumale.

Il venait de s’en occuper derechef et d’obtenir que les princes participassent ensemble à la sainte communion, partageant l’hostie sacrée en l’église, et sortant ensuite dans les rues sur le même cheval en signe d’amitié et de bon accord, ce dont se réjouissaient tous les bons Français, sans compter absolument sur la durée de cette heureuse intelligence, lorsque vers le matin du lendemain de la Saint-Clément pape, comme le vieux prince reposait encore en sa chambre attendant la visite de son serviteur et ami Juvénal des Ursins qu’il avait invité la veille à venir s’entendre avec lui pour des affaires de la prévôté de Paris auxquelles s’intéressait le duc, il fut réveillé et troublé dans son repos par les cris et les sanglots qu’il entendit retentir en l’antichambre de son hôtel comme des cris de gens qui voulaient se faire remarquer et reconnaître. Le duc de Berry, aisément troublé en son vieil âge, agita vivement la sonnette d’argent qui était à son chevet, et il fut étonné de voir paraître messire Juvénal, bien qu’il ne fût pas encore sept heures du matin et. par conséquent, point encore l’heure à laquelle il l’attendait.
Emplacement de la porte Barbette.

«Savez-vous ce que c’est que ce vacarme en l’hôtel?» demanda-t-il aussitôt, car il avait trop l’habitude et l’expérience de l’espèce humaine pour ne pas lire aussitôt sur le visage du garde de la prévôté des marchands qu’il ne se trouvait point dans la maison à cette heure sans quelque raison sérieuse. Et Juvénal répondit sur-le-champ comme un homme qui n’attendait que la question: «Oui, monseigneur! Monseigneur le duc d’Orléans, frère unique du roi, a été assassiné cette nuit près de l’image Notre-Dame à la porte Barbette, et l’on dit que c’est Raoullet d’Octonville qui a fait le coup.»
Messire Juvénal n’avait pas perdu de temps pour instruire le duc de Berry du triste accident qui avait jeté la terreur parmi ses serviteurs et qui avait excité tant de cris et de larmes dans l’hôtel; mais il ne s’attendait pas, en rapportant si exactement tout ce qu’il savait, à voir son vieux maître retomber sur ses oreillers comme sans vie et dans une tristesse si profonde qu’il ne pouvait retrouver la parole. «Ah! Seigneur Dieu! disait-il d’une voix entrecoupée et de ses lèvres tremblantes, faites-moi la grâce de me tromper et de juger mal des autres!» Messire Juvénal le regardait avec une compassion profonde, sachant bien ce qui lui causait une si amère douleur.
Portrait du duc d’Orléans.

Paris tout entier fut aux portes et aux aguets pendant toute la journée et les caquets allaient et venaient de l’un sur l’autre, comme les suppositions sur les motifs qui avaient pu pousser à leur crime les meurtriers. On était d’accord à présent pour accuser Raoullet d’Octonville et les valets de chambre du roi, Thomas et Guillaume de Courteheuse. Ils avaient tous les trois pris leurs sécurités en s’enfuyant prestement hors Paris, et l’on commençait à dire parmi le peuple qu’ils avaient été vus dans la nuit à l’hôtel d’Artois, parlant à monseigneur Jean, duc de Bourgogne, probablement peu d’instants après avoir fait le coup. Le corps du malheureux duc d’Orléans avait été porté en l’église Saint-Guillaume, tout défiguré et martelé à coups de masses d’armes et de manches de poignards; à côté de lui et à ses pieds était étendu le cadavre d’un sien page de nation allemande que lui avait donné madame la reine, qui lui étant grandement attaché avait été tué probablement en cherchant à le défendre; on avait trouvé le jeune homme couché sur le corps de son maître et le bras encore étendu comme pour le protéger: sa tête avait été fendue d’un coup de dague à travers le visage.
La reine Isabeau, qui venait d’avoir une fille qui n’avait pas vécu et qui se tenait dans une partie de l’hôtel Saint-Pol assez éloignée de la salle qu’habitait le roi, prit si grand’peur à cette nouvelle du meurtre dont la ville était agitée et consternée, qu’elle se fit mettre dans une litière, étant hors d’état de marcher, et porter dans une chambre voisine de celle où dormait le roi, qui était pour lors bien malade et hors d’état de comprendre le malheur qui venait d’arriver à la famille royale et à la couronne de France. Il caressait les mains de la reine qu’on avait apportée à côté de lui, car il n’était pas pour le moment, comme il était quelquefois, irrité contre elle à ce point qu’il ne voulait pas la voir ni la laisser entrer en lieu où il se trouvât.
Le conseil était rassemblé à l’hôtel Saint-Pol en grande confusion et tristesse, et les prévôts de Paris avaient été appelés. Messire Juvénal avait été convoqué, bien qu’il n’eût rien à faire avec la police de la ville; mais, comme on le connaissait très sage et de bon conseil, le duc de Berry voulut qu’il fût aussi présent, en la compagnie de messire Pierre des Essarts, qui dit aussitôt et dès qu’il fut interrogé : «Si messeigneurs du conseil me veulent donner congé de la part du roi de pénétrer dans leurs hôtels et maisons et de faire enquête parmi leurs serviteurs, je ne doute point que je ne puisse bientôt rendre bon compte du meurtrier, au moins à ma connaissance, car il est probable qu’il a déjà pris le change et quitté la place.»
Isabeau de Bavière.

Tous les princes se regardèrent, et plus d’un, sans oser lever les yeux, aurait bien voulu voir à travers ses paupières quelle figure faisait monseigneur le duc de Bourgogne, que chacun savait être l’ennemi le plus acharné du duc d’Orléans défunt, bien qu’il eût la veille encore partagé avec lui le saint sacrement de l’autel.
Le duc de Berry s’était retourné vers son prévôt des marchands, comme il appelait toujours messire Juvénal lorsqu’il se trouvait hors de la présence du roi, et il appuya sa main sur le bras de celui-ci debout à côté de son fauteuil: «Qu’en dites-vous, Juvénal?» demanda-t-il à demi-voix. Il était grandement sourd et n’entendait plus guère quand on lui parlait, en sorte qu’il fallait nécessairement crier pour se faire entendre de lui. Messire Juvénal répondit sans hésiter: «Je dis comme messire Pierre, monseigneur, qu’il n’y a point lieu de chercher parmi les meurtriers et coupe-jarrets de profession et qu’on fera mieux de s’enquérir dans les palais et les hôtels des princes.»
Messire Pierre n’en avait pas tant dit, et le ton de messire Juvénal était plus significatif que n’avait été celui de son collègue, si bien que cette fois monseigneur le duc de Bourgogne se leva d’un air troublé, et, entraînant à sa suite son oncle le vieux duc de Berry, encore que celui-ci se levât difficilement de son fauteuil, il prit par la main son cousin le roi Louis de Sicile, fils de son oncle le feu duc d’Anjou, et ayant pris place à côté d’eux dans un coin de la vaste salle où se tenait le conseil, il leur confessa, sans en paraître autrement repentant ni troublé, que, poussé par l’ennemi des âmes, il avait, lui seul et de son propre mouvement, ordonné à Raoullet d’Octonville de le défaire de son ennemi le duc d’Orléans, sachant bien qu’il ne posséderait jamais en paix rien de ce qui était sien tant que celui-ci vivrait. Messire Raoullet était tout disposé à cette action, ayant été dépossédé par monsieur le duc d’Orléans d’une charge que lui avait donnée monseigneur Philippe, le feu duc de Bourgogne, et qui le faisait vivre, comme les deux frères de Courteheuse avaient aussi des raisons personnelles de vengeance contre lui.
Comme le duc de Bourgogne parlait ainsi en homme assuré d’avoir commis une action répréhensible mais naturelle, le roi Louis, sans répondre, s’écarta de lui avec une visible horreur, tandis que le vieux duc de Berry cachait son visage dans ses mains et laissait doucement couler entre ses doigts les larmes de la faiblesse douloureuse. Il ne paraissait pas étonné comme l’était son neveu, et celui-ci, ayant poussé une exclamation d’horreur et d’épouvante, l’entendit qui répétait à deux reprises: «Je l’avais bien deviné ! je l’aurais juré d’avance! Lui seul pouvait l’avoir ordonné, sans ordres de prince ou de roi.»
Tour de Jean sans Peur.

Juvénal des Ursins aurait pu en dire autant, et le conseil se sépara sans avoir rien commandé ni délibéré. La révélation que venait de faire le duc de Bourgogne ayant aussitôt transpiré. toutes les portes de Paris avaient été fermées, à l’exception de deux qui avaient été très exactement gardées. Mais Raoullet d’Octonville n’avait pas tardé si longtemps à quitter la ville, et il était à cette heure réfugié en Flandre, où il avait été porté par son bon cheval dès les premières heures de la nuit et sur l’ordre du duc de Bourgogne.
Messire Juvénal était rentré chez lui si grave et si sombre, que sa femme et ses enfants n’osèrent pas lui demander si quelque chose avait été décidé dans le conseil. D’ailleurs messire Juvénal n’avait pas accoutumé de parler chez lui des affaires d’État, et sa dame Catherine était trop discrète pour révéler à personne ce qu’il pouvait lui faire savoir en son particulier.
Lorsqu’on vint appeler le père de famille pour le souper, il répondit qu’il n’avait pas l’intention de manger ce soir-là, en sorte que Marie, qui avait été chargée de l’avertir, revint dire à sa mère qu’elle croyait que son père voulait passer la nuit en prières, car il avait allumé des chandelles et préparé des papiers comme s’il comptait rester debout la nuit durant. «Le royaume a grand besoin de quelques-uns qui prient pour les autres qui ne font que pécher, mes enfants!» repartit madame Catherine d’un ton si triste, que les jeunes filles comprirent qu’elle avait l’intention de partager la veille de leur père; mais elle ne partageait du moins pas son jeûne, la santé de la mère étant trop délicate pour qu’elle pût se permettre souvent de pareilles austérités; mais personne ne soupa de grand appétit ce soir-là. Sans être encore informée de la mauvaise action et grande cruauté du duc de Bourgogne, toute cette honnête et pieuse maison était plongée dans le deuil et la tristesse; Marie et Jean surtout étaient consternés; la petite Adélize ne cessait de pleurer sur les péchés de son peuple comme les prophètes de l’ancienne alliance d’Israël.
Messire Juvénal avait été sommé de se trouver le lendemain de bonne heure à l’hôtel Saint-Pol. «Je n’ai rien à voir dans cette affaire, monseigneur,» avait-il dit au duc de Berry le plus bas qu’il avait pu comme le vieux prince lui donnait ses ordres; mais le duc l’avait regardé d’un air si piteux comme pour dire: «Ne m’abandonnez pas dans cette caverne de brigands», que messire Juvénal avait baissé la tête en signe d’assentiment. Il n’avait pas encore rompu son jeûne lorsqu’il sortit le lendemain matin dès neuf heures, et la pâleur de sa nuit de prières se lisait sur son front. «Sodome a au moins un juste!» ne put s’empêcher de dire dame Catherine, après avoir suivi son mari jusqu’à la porte de la maison, en revenant prendre sa place parmi ses filles. L’ouvrage de la maison fut négligé pour ce jour-là. «Je ne saurais vaquer à autre chose qu’à la prière et aux œuvres de miséricorde,» déclara la mère, qui descendit à la cuisine pour charger elle-même une petite mule de provisions et de vêtements de charité qu’elle tenait toujours prêts dans une armoire. Les pauvres du quartier se trouvèrent bien nourris ce jour-là, et plusieurs pensèrent: «Madame de Traynel fait pénitence et aumône pour ceux qui tuent et qui festoient dans la ville! On disait dans les rues: «Le bâton noueux est plané !» Car c’était l’emblème du feu duc d’Orléans qui était peu aimé du peuple, étant aussi prodigue des biens qu’il prenait de toutes mains qu’il était débauché et de mauvaise vie. Le duc de Bourgogne était mieux vu des Parisiens; mais il n’aurait pu se méprendre à l’horreur naturelle qu’inspirait son crime dont le bruit commençait à se répandre, s’il s’était montré par les rues ce jour-là.
Il n’avait pas quitté son hôtel d’Artois jusqu’au moment où le conseil dut s’assembler; à cette heure il eut l’audace de se présenter à la porte de la chambre où se tenaient tous les princes, afin de prendre sa place au milieu d’eux; le comte Walleran de Saint-Pol était en sa compagnie, et tous deux s’approchaient déjà de la porte, lorsque messire Juvénal, qui se tenait tout auprès, comme s’il veillait sur les arrivants, entr’ouvrit doucement le guichet, faisant un signe dont s’aperçut bien le duc de Bourgogne il se retourna vers le comte de Saint-Pol comme pour réclamer son secours, et tous deux avaient déjà mis la main sur leurs dagues, lorsque le duc de Berry sortit lentement de la salle du conseil, pâle et l’air imposant; tendant le bras vers son neveu: «N’entrez pas au conseil pour cette fois, beau neveu de Bourgogne, dit-il; il ne plaît à aucuns que vous y soyez, et monseigneur ne vous y laisserait pas siéger s’il était en sa santé et entendement, après ce que vous avez confessé hier à mon neveu de Sicile et à moi.» Puis, rentrant toujours à pas traînants dans la salle, il repoussa de ses mains tremblantes la porte pesante que messire Juvénal l’aida à soulever, se plaçant ensuite devant les battants fermés comme une sentinelle fidèle prête à défendre l’entrée au péril de sa vie. Mais le duc de Bourgogne n’eut pas recours à la violence; tournant sur ses talons, il dit d’un air moqueur: «Point n’est besoin de garder la porte, monsieur le prévôt; vous n’avez point affaire ici à des marchands, je ne vais pas là où l’on n’a pas affaire de moi.» Et appelant messire Walleran qui paraissait embarrassé et hésitant: «Beau cousin, que devons-nous faire à votre avis?» Le comte répondit: «Monseigneur, retirez-vous en votre hôtel, puisqu’il ne plaît pas à nos seigneurs que vous entriez auprès d’eux. — Je ne vous demande pas cela, repartit le duc d’un air irrité, mais si vous voulez m’accompagner.»
Cette fois, le comte fit un pas en avant. «Monseigneur, pardonnez-moi, dit-il, mais la salle du conseil ne m’est pas interdite, et j’y vais entrer!» Sur quoi le duc de Bourgogne rougit légèrement et ne tarda guère, étant rentré dans son hôtel d’Artois, à prendre le chemin de Flandre, de peur d’être pris ou arrêté par les chemins; ses gens en firent tous de même, et nul d’entre eux n’assista aux obsèques magnifiques qui furent faites quelques jours plus tard au duc d’Orléans, et les services chantés dans toutes les églises de Paris. Bien leur en prit, car on dit qu’à la visite du duc de Bourgogne à l’église Saint-Guillaume, le sang avait coulé sur le cadavre.
Messire Juvénal ne s’était pas trompé en pensant que le pauvre royaume de France, déjà si malheureusement divisé par les haines des princes et des grands seigneurs, se trouverait plus que jamais bouleversé par le cruel meurtre qui venait d’être commis sur la personne du duc d’Orléans, dont aucune justice ne fut faite ni vengeance prise. En vain la duchesse sa femme, Valentine de Milan, sortit-elle de la douloureuse retraite où elle s’était jetée aussitôt après la mort de son époux, pour se venir agenouiller aux pieds du roi, au premier éclair qu’il reprit de son bon sens, afin d’implorer la justice sur le meurtrier de son mari. Le roi lui promit sa protection avec beaucoup de larmes; mais le duc de Bourgogne était à la fois puissant et hardi; il inspirait un grand effroi aux gens paisibles et une certaine confiance aux ambitieux et aux aventuriers. Les Parisiens lui étaient d’ailleurs favorables, et ils écoutèrent sans indignation le discours qu’il fit prononcer par maître Jean Petit, docteur en théologie, pour prouver et soutenir qu’il avait eu bon droit et raison de faire commettre le meurtre qu’il avait ordonné sur la personne de monseigneur le duc d’Orléans, celui-ci étant si damnablement méchant et corrompu que tous ceux qui le rencontraient, et à plus forte raison les princes de son sang et de sa famille, avaient le droit de lui courir sus comme à une bête féroce. De quoi le duc l’avoua de tout point et ne craignit pas de revenir à Paris en son hôtel d’Artois.
«Omne regnum divisum contra se desolabitur!» répétait sans cesse messire Juvénal, et il redoublait ses efforts pour maintenir l’ordre dans la partie de l’administration de la ville de Paris confiée à ses soins, où chaque jour il voyait se refléter les funestes effets de la discorde qui existait dans le gouvernement du roi, où chacun de ceux qui exerçaient quelque puissance n’avait qu’une pensée, celle de profiter personnellement de tout ce qu’il pouvait recueillir ou piller, au détriment des pauvres et des infortunés qui gémissaient sous le fardeau de charges sans cesse multipliées et renouvelées.
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