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Hector Malot
Séduction

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066320027
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
1
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
PREMIÈRE PARTIE
I
Table des matières
Le personnel domestique du collège communal de Condé-le-Châtel était sur les dents; on procédait à l’installation et à l’emménagement du nouveau principal, M. Margueritte, qui venait d’être nommé, et comme il n’y avait plus que quatre jours avant le premier lundi d’octobre, cette date fatale qui a fait verser tant de larmes aux mères et aux enfants, il ne fallait pas perdre de temps pour que tout fût prêt.
Comme si ce n’était pas assez des travaux que nécessitait cette installation précipitée, M. Margueritte avait encore compliqué les choses en commandant un déjeuner de gala pour cette journée du mercredi.
En recevant cet ordre, la cusinière avait poussé les hauts cris en levant au ciel ses bras désespérés:
–Et comment le servir, ce déjeuner, quand rien n’est en place. Si encore c’était dans le réfectoire.
M. Margueritte n’avait rien écouté; il attendait sa mère ainsi que l’une de ses tantes, chez laquelle celle-ci demeurait depuis de longues années, à Bezu-Bas, un un gros et riche village à trois lieues de Condé, et il tenait à les fêter en les recevant de son mieux.
C’était donc un remue-ménage général dans les vieux bâtiments du collège,–un ancien couvent de cordeliers qui, tant bien que mal, et plutôt mal que bien, a été transformé en collège, comme le château-féodal des comtes du Perche, qui a donné son nom à la ville, a été transformé en sous-préfecture, en palais de justice, en mairie, en bibliothèque et en musée.
De la cave au grenier, de la cuisine au parloir, des dortoirs aux études, dans les escaliers sonores, dans les longs et sombres corridors, on rencontrait des gens de service, des peintres, des menuisiers, des tapissiers qui allaient et venaient d’un air affairé, car tout devait se faire en même temps, l’installation du nouveau principal et le nettoyage des pièces à l’usage des élèves.
Et au milieu des travailleurs M. Margueritte circulait du matin au soir, un trousseau de clefs à la main, qu’il balançait avec un bruit de tintenelle, annonçant de loin son arrivée.
Le plus souvent c’était seul qu’il parcourait ainsi son collège, donnant à chacun et à chaque chose le coup d’œil du maître, faisant ses observations; mais quelquefois aussi il était accompagné d’une grande et belle jeune fille de dix-huit à dix-neuf ans,–mademoiselle Hélène Margueritte.
Lorsqu’on les voyait ensemble il n’y avait pas besoin de les connaître pour deviner les liens de parenté qui les unissaient, tant ils se ressemblaient.
Le père, haut de stature, souple malgré ses cinquante ans, dispos, bon pied, bon œil, bien bâti, bien découplé, en tout un superbe échantillon du Normand de pur race: pommettes un peu saillantes, nez droit, lèvres charnues, œil bleu, cheveux blonds, teint rosé, charpente osseuse, solide et bien proportionnée. Sur un seul point ce type se démentait: on trouvait en lui trop de raideur, trop de compassé. Mais il y avait là évidemment une déformation due au métier; le professeur avait modifié l’homme; l’éducation, la convention, la volonté, l’habitude avaient enlaidi la nature.
La fille, de taille élancée comme le père; blonde de cheveux avec des reflets dorés; la peau fine et transparente, d’une carnation rosée vraiment admirable; les yeux bleus, mais d’une nuance plus claire que chez le père; le regard franc et droit, mais timide cependant, velouté, pénétrant, lumineux; Ja figure d’un ovale parfait avec le front élevé, le nez droit, les lèvres en arc; très mince de la taille, elle avait un port de tête qui la grandissait encore, mais pourtant sans donner rien de grave à l’expression habituelle de ses traits et de son sourire, qui était la douceur et la candeur.
Quand Hélène venait ainsi rejoindre son père, ce n’était point pour lui parler des choses du collège, dont elle ne s’occupait en rien, mais c’était pour le consulter sur leur installation personnelle et surtout sur celle de sa grand’mère.
Elle la connaissait très peu cette grand’mère, car ayant jusqu’à ce jour habité le nord et l’est de la France, elle n’était que rarement venue à Condé-le-Châtel et à Bezu-Bas, que la bonne femme n’avait jamais quitté; mais elle savait quelles étaient les intentions de son père, et cela suffisait pour qu’elle eût à cœur de veiller à ce qu’elles fussent exactement réalisées.
–Il faut que la brave femme trouve dans la dernière. –partie dé sa vie le repos et le bien-être qui lui ont par malheur si complètement manqué dans la première, avait dit M. Margueritte, et je compte sur toi pour les lui assurer.
Bien que sa grand’mère fût une vieille paysanne de soixante-treize ans, qui avait toute sa vie travaillé à la terre et qui n’avait aucune idée de ce qu’était le bien-être bourgeois, Hélèneavait voulu que la chambre qu’elle lui organisait fût aussi confortable et aussi élégante que celle qu’elle se faisait arranger pour elle-même;–confortable et élégance bien modestes, il est vrai: faïence pour la toilette, merisier pour le meuble, cretonne pour l’étoffe; mais enfin considérables encore pour quelqu’un qui, depuis quarante ans, se débarbouillait à la pompe et n’avait pas de rideaux à sa lucarne.
Si M. Margueritte en avait eu la liberté, il aurait attendu quelques jours encore pour recevoir sa mèra chez lui, car au milieu des embarras de son installation et de la rentrée des classes, il ne trouverait guère le temps ’être à elle comme il l’aurait voulu; mais cette liberté il ne l’avait point eue.
Le lendemain de son arrivée à Condé il avait été à Bezu-Bas pour voir sa mère et lui annoncer son désir de l’avoir désormais avec lui. Et, en route, il avait préparé le discours conforme aux règles de la rhétorique qu’il lui adresserait: exorde qui éveillerait son attention, narration qui exposerait le sujet, confirmation qui prouverait la vérité et la justesse des faits avancés, réfutation qui irait au-devant des objections probables, enfin péroraison qui récapitulerait ce discours en appuyant surtout sur le bonheur de la vie de famille.
Mais, à sa grande surprise, elle ne l’avait point laissé aller jusqu’à la confirmation. Il avait cru qu’il ne pourrait que difficilement la décider à quitter les champs où elle avait toujours vécu: jeune fille auprès de ses parents, mariée auprès de son mari, veuve auprès de son frère, qui l’avait recueillie, et voilà qu’à peine il était arrivé à la fin de sa narration, elle avait accepté son offre avec empressement et avec joie.
–Certainement, mon fils, que je serai heureuse de vivre avec toi et avec ma petite-fille, et je te remercie bien de ta proposition que j’accepte de bon cœur. Si tu n’avais point été si loin d’ici et toujours en changement de pays, il y a longtemps que je t’aurais demandé ça moi-même, le jour précisément où tu as perdu ta défunte femme, et depuis aussi vraiment plus d’une fois.
Chose curieuse, au moins pour lui, les objections à sa proposition étaient venues précisément de celle qui, croyait-il, devait être la dernière à en faire, c’est-à-dire de sa tante, madame Françoise, qui vingt fois, cent fois, avait laissé entendre qu’elle ne gardait sa belle-sœur chez elle que par générosité, par bonté, par amour de la famille et aussi par amitié pour son mari, son brave François, qui était très attaché à sa sœur.
–Croyez-vous que c’est prudent, mon neveu, d’emmener à la ville une personne d’âge qui est habituée aux champs; ça va bien la dérouter; sans compter le deuil que ça fera à mon François, qui est si affectionné à sa sœur pour l’avoir eue depuis si longtemps avec lui. Et puis il y a nos dindes.
Ce mot avait été le trait de lumière qui avait éclairé la situation et avait montré à M. Margueritte ce qu’il n’y avait pas vu: dans cette maison où on la gardait par générosité et par amour de la famille, sa mère était une servante à laquelle on tenait d’autant plus qu’on ne la payait point.
Or, ce devait être un dur métier que celui de servante chez madame Françoise ou plutôt madame Tout cha, comme on l’appelait familièrement, parce qu’elle avait l’habitude, lorsqu’elle promenait quelqu’un aux environs de sa ferme, de dire avec un geste circulaire, la tête haute et le regard orgueilleux: «Vous voyez tout cha, eh bien, c’est à nous tout cha, et puis encore tout cha.»
Comment n’avait-il pas compris, comment n’avait-il pas vu cela plus tôt? Comment n’avait-il pas deviné le sens des demi-mots de sa mère, qui, sans se plaindre jamais franchement et sans lui demander à se retirer près de lui, en avait assez dit cependant pour lui ouvrir les yeux s’ils n’avaient point été aveuglés.
Mais maintenant qu’il voyait et comprenait, il n’était pas homme à abandonner sa mère; il avait parlé en maître.
–Eh bien, alors, je vous mènerai ma sœur le jour de la foire Saint-Michel, avait dit la tante Tout cha.
–J’irai bien à pied, répondit la bonne femme.
–Ça serait du propre, vraiment, que vous partiez de chez nous à pied; je vous conduirai en menant les dindes à la foire. Faut bien que je les vende, puisque vous les abandonnez.
II
Table des matières
C’était la Saint-Michel, c’est-à-dire le grand jour de fête pour Condé, la foire la plus importante de l’année; et à dix lieues à la ronde, longtemps à l’avance on fixe à cette époque son voyage «à la ville» pour ses affaires comme pour ses plaisirs: on parle de la Saint-Michel six mois avant qu’elle arrive.
Toute la nuit les rues de la ville, ordinairement calmes et silencieuses, avaient été pleines de mouvement et de tapage; depuis minuit jusqu’au matin ç’avait été un va-et-vient continuel, surtout dans le quartier du champ de foire, un roulement incessant de charrettes, des piétinements de bestiaux, des hennissements de juments et de poulains, des beuglements de bœufs et de vaches, des bêlements de moutons, des gémissements de veaux, des grognements de cochons que de temps en temps dominaient tout à coup des cris rauques qui faisaient trembler les bêtes domestiques déjà installées sur le champ de foire,–ceux des animaux féroces d’une ménagerie dont les voitures étaient rangées sous les arbres du cours.
Ce tapage avait été particulièrement assourdissant pour les habitants du collège, qui n’est séparé du champ de foire que par un de ces hauts murs de clôture de dimensions démesurées qu’on construisait autrefois pour les couvents.
Vers le matin il était devenu tel que M. Margueritte et sa fille, ne pouvant plus dormir, s’étaient levés plus tôt que de coutume, tout en se disant cependant que la tante Tout cha ayant trois lieues à faire pour venir à Condé, n’arriverait pas dès le matin sans doute.
Mais en raisonnant ainsi, M. Margueritte se trompait. C’était mal connaître la tante Tout cha que de croire qu’ayant quelque chose à vendre, elle ne serait pas installée sur le champ de foire avant ses concurrentes.
Dès six heures la sonnette avait retenti et presque aussitôt la grande porte avait roulé lourdement en grinçant sur ses gonds rouillés.
A ce moment, M. Margueritte et Hélène, appelés par la cloche, arrivaient dans la cour; ils virent entrer une carriole découverte, moitié charrette, moitié char à bancs, traînée par une magnifique poulinière aux flancs rebondis suitée de son poulain qu’elle allaitait encore; sur le banc de devant étaient assises la tante Tout cha, le fouet et les guides en main, se carrant à son aise, et près d’elle, se faisant aussi petite que possible, madame Margueritte; derrière elles étaient superposées des grandes cages pleines de jeunes dindes qui, le cou passé à travers les barreaux, piaulaient lamentablement.
–Ho! cria la tante Tout cha.
Et jetant son fouet et les guides à sa belle-sœur, elle descendit de voiture assez légèrement, mais avec précaution cependant pour ne pas salir sa belle robe de stoff couleur bleu de roi contre le marchepied ou la roue.
–Bonjour, mon neveu; bonjour, ma nièce; c’est nous; v’la mon poulain.
La présentation n’était pas inutile, car si M. Margueritte attendait sa mère et sa tante, il n’attendait ni cette carriole, ni ce chargement de dindons, ni le poulain.
Mais sans répondre, il s’occupa à aider sa mère à descendre de voiture.
Pendant qu’il la soutenait avec précaution, car la vieille femme, ankylosée par le travail, n’était plus souple, la tante Tout cha continuait:
–Vous m’avez dit que vous aviez une écurie; alors j’ai pensé qu’on pourrait y mettre Cocotte et son poulain. Pourquoi payer un droit d’attache au Bœuf couronné quand on peut en faire l’économie? C’est toujours ça de venu, n’est-il pas vrai? et puis j’ai toujours peur qu’il arrive quelque chose à Cocotte, qui est une poulinière de prix, vous savez, et qui nous a rapporté gros avec ses primes; sans compter que les garçons d’écurie volent la moitié de l’avoine qu’on apporte et n’ont pas honte de la retirer de dessous le nez d’une pauvre bête quand le propriétaire a le dos tourné.
Tout en parlant, elle arrangeait sa toilette fripée par le voyage: sa robe à taille courte qu’elle lissait avec le plat de la main; son fichu à plis régulièrement étagés qu’elle tirait en avant; sa grosse chaîne d’or qu’elle replaçait symétriquement sur ses épaules, car elle avait mis ses atours de cérémonie autant pour faire honneur à son neveu, «M. le principal du collège», que pour qu’on n’osât pas lui marchander ses dindes en voyant qu’elle était une femme cossue qui ne vendait point ses élèves sous le coup du besoin et qui pouvait attendre.
Près d’elle, madame Margueritte, beaucoup plus simplement habillée, plus que simplement même, se tenait immobile, n’ayant pas de chaîne d’or à relever et ne pensant pas à arranger sa robe de droguet qui, datant de douze ou quinze ans, ne gardait ses plis que trop facilement, et pendant que sa belle-sœur parlait, elle la regardait presque craintivement, en tous cas avec une attention soumise comme si elle attendait un ordre; elle restait là les bras ballants et l’on voyait se détacher sur le gris éteint de sa vieille robe ses mains rouges, ridées par les ans, tannées et encroûtées par le travail.
Pendant ce temps le domestique qui avait ouvert la porte, entendant parler d’écurie, se mit à dételer la jument.
–Allons, ma sœur, dit la tante Tout cha, défaisons nos cages et portons-les au champ de foire.
Instantanément, presque automatiquement, comme si elle obéissait à un ressort, madame Margueritte s’était avancée vers la voiture, mais son fils la retint et, s’adressant à sa tante:
–Je vais vous donner quelqu’un pour vous aider.
–Ne faites point perdre le temps à vos gens, mon neveu, dit la tante. Tout cha, ma sœur et moi, nous viendrons bien à bout de porter nos cages, ça nous connaît. Allons, sœur, allons.
Mais M. Margueritte étendit la main avec un geste de dignité:
–Pardon, dit-il, je désire que ma mère ne soit pas vue au champ de foire portant des dindons.
La tante Tout cha resta un moment interloquée, le regardant; mais ce n’était point son habitude de se laisser interloquer: c’était elle, au contraire, qui interloquait les gens et leur imposait silence. Pour qu’elle fût restée bouche close devant son neveu, il fallait qu’elle eût vu en lui «M. le principal»; mais ce mouvement de respect instinctif dura peu, elle reprit vite son assurance.
–Après m’avoir obligée à vendre mes dindes, allez-vous m’en empêcher maintenant? dit-elle.
–Je ne vous ai point obligée à vendre vos dindes, ma tante.
–Vraiment! Et qu’est-ce que vous avez donc fait en m’enlevant votre mère? Pour savant que vous êtes, croyez-vous qu’on vende à la Saint-Michel des dindes maigres aussi cher qu’on les vendrait grasses à Noël? C’est une perte de plus de cinq cents francs que vous m’imposez.
–Quelqu’un n’aurait-il pas pu remplacer ma mère.
–Au prix où sont les servantes au jour d’aujourd’hui, n’est-ce-pas? Non, mon neveu. Il fallait les vendre, je les vends. Mais maintenant vous n’allez pas m’imposer une nouvelle perte; il ne faut pas mépriser la culture, mon neveu.
–Je ne méprise pas la culture, ma tante; mais je ne trouve pas convenable que ma mère se montre au marché comme votre servante, voilà tout. Je vais vous donner tout le monde qui vous sera nécessaire pour vous aider, et si vous avez besoin d’un domestique, il restera à votre disposition tant que vous voudrez.
–Si c’est comme ça.
Et comme cet arrangement faisait, en somme, son affaire, elle s’en contenta, pensant seulement tout bas et sans le dire que M. le principal était bien fier, lui qui n’était que le fils d’un père charpentier et d’une mère sans le sou.
Sans perdre de temps, elle avait pris une cage d’un côté tandis qu’un domestique du collège la prenait de l’autre, et elle était partie pour le champ de foire.
–Pourquoi n’as-tu pas voulu me laisser avec sœur Françoise? dit madame Margueritte à son fils quand la tante Tout cha se fut éloignée; ça l’a fâchée.
–Parce que tu n’as été que trop longtemps sa servante et que je ne veux plus que tu la sois, même pour une heure, même pour une minute. Pardonne-moi, maman.
–Te pardonner! Et que veux-tu que je te pardonne, mon garçon?
Il avait pris sa mère par la main et il la conduisait, accompagnée d’Hélène, à la chambre qu’ils avaient préparée pour elle.
–Ce que je veux que tu me pardonnes, dit-il, c’est d’avoir été aveugle et de m’être imaginé que tu pouvais être heureuse dans la maison de madame Tout cha parce que tu gardais tes habitudes de jeunesse et que tu étais chez ton frère. Tu étais chez ta belle-sœur, non chez ton frère, je m’en aperçois aujourd’hui. C’est cela qu’il faut que tu me pardonnes, car mon aveuglement est cause qu’on a fait de toi-une servante.
–Je ne t’ai pas adressé de plaintes.
–Non, mais tu as souffert en silence, ce qui n’a été que plus cruel encore. Que veux-tu, je m’imaginais qu’étant chez ton frère qui t’aime.
–Oh! pour sûr.
–Tu vivais en famille.
–Il ne faut pas en vouloir à François; vois-tu; il n’ose pas lever le doigt sans la permission de sa femme.
–Voilà le mal.
–Il ne faut pas en vouloir non plus à Françoise; ce n’est pas pour rendre le monde malheureux qu’elle le fait trop travailler.
–C’est pour s’enrichir.
–Elle travaille trop elle-même.
–Enfin, ta peine est finie, pauvre maman; nous allons vivre ensemble désormais, et, ma fille et moi, nous nous appliquerons à te faire oublier ce que tu as souffert. Si par malheur je venais à te manquer, Hélène serait là, et elle ne te laisserait pas retomber en esclavage.
Sans répondre, Hélène mit la main dans celle de son père et la lui serra.
Ils étaient arrivés devant la porte de la chambre que la vieille femme devait habiter:
–Voilà ta chambre, dit M. Margueritte.
Elle regarda autour d’elle d’un air ébahi, et un sourire éclaira son visage placide.
–Oh! non, dit-elle, c’est trop beau pour moi.
III
Table des matières
La tante Tout cha n’était pas ce qu’on appelle une brave femme, ni commode, ni facile, ni aimable; non qu’elle fût foncièrement méchante cependant, mais âpre –au gain, dure au travail, insensible à la peine, elle voulait que tout autour d’elle: gens, bêtes et choses, concourût à son but, qui était de gagner. «C’est à nous tout cha, et puis encore tout cha.» Mère de huit garçons, elle était le seul homme de la famille, et c’était d’une main ferme, souvent même leste dans ses mouvements, qu’elle régentait son mari aussi bien que ses garçons, qui tous tremblaient également devant elle.
En pensant que son neveu, «monsieur le principal», pouvait l’empêcher de gagner sur la vente de ses dindes parce qu’il la privait du concours de sa belle-sœur, elle s’était fâchée, et si la dignité de M. le principal ne lui avait imposé une certaine crainte respectueuse, elle se serait abandonnée à l’un de ses accès de colère où, comme elle le disait elle-même, «tout dansait»; mais, lorsque, après avoir vendu ses dindes, il se trouva que son bénéfice était supérieur à celui qu’elle s’était fixé d’avance, elle revint au collège de belle humeur, et dans les meilleures dispositions pour faire honneur au déjeuner de son neveu. Il avait eu vraiment bonne idée de se faire nommer principal à Condé. Cela serait très commode les jours de marché et de foire, non seulement pour Cocotte et ses poulains, mais encore pour elle; les aubergistes d’aujourd’hui ont si fort augmenté leurs prix qu’il faut être fou pour manger chez eux. Et puis, tout en déjeunant avec le neveu, on pourrait lui vendre à bon prix la provision de bois, de cidre, de beurre, d’œufs, de pommes de terre, dont il allait avoir besoin pour ses élèves. Elle avait tout cha; et dame! ma foi, ce n’est pas un crime, n’est-ce-pas, de gagner avec sa famille, honnêtement sans doute, mais enfin le plus, et le plus souvent qu’on peut.
Lorsqu’elle entra dans la salle à manger et qu’elle vit, sur une table, servie avec un certain luxe de linge et de vaisselle, une grosse truite pour pièce de milieu avec une galantine à un bout et un homard à l’autre, elle gronda son neveu.
–Il ne faut pas de ces prodigalités-là pour moi, dit-elle d’un ton de parfaite naïveté, en femme qui n’admet pas l’idée qu’on puisse vouloir fêter une autre personne qu’elle, ou bien vous me mettrez mal à l’aise pour venir vous demander à déjeuner, d’amitié, les jours de marché; c’est trop.
M. Margueritte ne répondit pas; en réalité, que pouvait-il dire? Que ce déjeuner était pour sa mère. Sans doute cela était vrai. Mais, jusqu’à un certain point, il était aussi pour la tante Tout cha. Ce qu’il avait vu et compris en ces derniers temps à propos des souffrances de sa mère ne pouvait pas empêcher que cela fût.
Lorque après une absence de trente ans, il était revenu dans sa ville natale, il n’avait pas été ramené seulement par l’amour du pays, il l’avait été aussi par le sentiment de la famille.
Pendant trente ans il avait mené la triste existence des fonctionnaires, aujourd’hui là, demain ailleurs, toujours sur les grands chemins, véritable juif-errant de l’Université,–alma parens,–sans lendemain, sans relations suivies, sans amis sur lesquels il pût compter, puisqu’il devait les quitter d’un moment à l’autre. Supportable dans la jeunesse, cette vie nomade lui était devenue intolérable en vieillissant, et surtout du jour où, ayant perdu sa femme, il était resté seul avec sa, fille.
Si depuis près de dix ans il avait attendu sa nomination à Condé, ce n’avait pas été uniquement la situation de principal qu’il avait si patiemment poursuivie; car il eût pu en obtenir ailleurs une autre aussi bonne et même peut-être davantage: ç’avait été celle de principal à Condé, avec tout ce qu’elle allait lui donner: le retour au berceau, la société de ses anciens camarades, la vie de famille, la tranquillité, la sécurité.
Que de projets n’avait-il pas faits, que de variations n’avait-il pas brodées sur ce thème. avec toutes sortes de citations classiques.
Maintenant allait-il renoncer à l’une de ses espérances parce qu’il ne trouvait pas dans sa tante la femme qu’il aurait voulue?
Après tout elle avait des qualités, la tante Tout cha, et c’était à ces qualités qu’il fallait penser, c’étaient elles qu’il fallait voir. Que deviendrait la vie de famille si l’on exigeait la perfection chez ses parents?
Sous l’influence de cette idée, la mauvaise impression que la tante avait produite s’effaça bien vite.
C’était un gai convive que la tante Tout cha, qui mangeait bien quand cela ne lui coûtait rien, qui ne laissait pas son verre plein et qui caquetait joyeusement ses morceaux.
M. Margueritte l’ayant à sa gauche, avec sa mère à sa droite et sa fille en face de lui, se trouvait l’homme le plus heureux du monde. Ses yeux émus allaient de sa mère à sa fille, et de sa fille à sa mère, et quand ce mouvement s’arrêtait sur la vaisselle de sa table ou sur l’ameublement de la salle à manger, il éprouvait un sentiment de bonheur complet.
Enfin il était donc chez lui, et autour de lui il avait ceux qu’il aimait.
–Quel malheur que mon oncle ne soit pas venu avec vous, dit-il tout à coup.
–Et qui est-ce qui aurait gardé la maison? demanda la tante; mais je vous enverrai vos cousins quelquefois si vous voulez.
–Comment, si je veux!
Il eût été vraiment heureux de les avoir à sa table, ces huit cousins.
C’était une des qualités de la tante Toutcha de ne pas oublier les affaires pour le plaisir. Si sensible qu’elle fût au déjeuner de son neveu, le meilleur qu’elle eût fait de sa vie, elle ne pensait qu’à son bois, son beurre, ses œufs, en guettant l’occasion d’introduire à propos son offre amicale.
–Quel bon déjeuner vous nous donnez, dit-elle, on n’en ferait pas un pareil chez Mgr Guillemittes.
–Vous trouvez, dit M. Margueritte, enchanté. Et toi, maman?
–C’est trop bon, dit la vieille femme, qui n’était pas comme sa belle-sœur, sensible à la gourmandise.
–Il n’y qu’une chose qui n’est pas fameuse, continua la tante Tout cha, revenant à son sujet, c’est le cidre: faible, pas de corps, pas même de couleur. Qui est-ce qui vous vend ça?
–Un fermier de Saint-Réau, qui le vendait à mon prédécesseur.
–Saint-Réau, mauvais cru. Je ne dis pas que ce fernier ne soit pas un honnête homme, quoique son cidre, –elle but une gorgée et claqua de la langue,–quoique son cidre me fasse l’effet d’être drogué; mais quand même il ne le droguerait pas, il ne pourra jamais vous fournir rien de bon. Si vous voulez, je vous ferai votre provision moi, mon neveu. Vous savez que Bezu-Bas est le premier cru de la contrée, et puis ça serait en famille, au cours du jour bien entendu. C’est important, le bon cidre pour des jeunes gens: ça leur fait l’estomac; et puis, quand on boit quelque chose de bonne qualité, on mange moins.
–C’est entendu, ma tante, j’accepte avec reconnaissance.
–C’est comme pour votre provision de bois, je vous la ferai si vous voulez. Vous les chauffez, n’est-ce pas, ces jeunes gens?
–Sans doute.
–Eh bien, vous savez mieux que moi qu’il y a bois et bois: celui de Bezu-Bas, qui ne pousse pas dans des terres humides, est sec et dur; ça résiste au feu et ça chauffe.
–J’accepte votre bois, ma tante.
–Et des pommes de terre, il vous en faut aussi, hein?
–Et une grosse provision.
–Vous savez, vous qui êtes un savant, qu’il n’y en a pas de meilleures qu’à Bezu-Bas, farineuses, sucrées, nourrissantes; un boisseau de mes pommes de terre en vaut deux de partout ailleurs.
Après les pommes de terre vinrent les œufs, le beurre, le lait, «du bon lait pur sans une goutte d’eau pour ces pauvres enfants», les noix, le fromage, les haricots; elle émit même l’idée que son neveu aurait intérêt à lui acheter le blé nécessaire à la nourriture des élèves, il Ile ferait moudre, il donnerait la farine au boulanger; ce a serait très économique.
Cependant, si bien disposé que fût M. Margueritte à tout accepter, il repoussa cette idée et elle eut la déillicatesse de ne pas insister; il faut savoir se contenter, n’est-ce pas?
Elle ne lui en voulut pas de ce refus, et même elle trouva des paroles aimables pour le complimenter, elle pqui n’avait jamais que bousculé les gens.
Pour madame Margueritte, elle ne parlait pas, mais elle s’oubliait de temps en temps à regarder son fils avec une curiosité émue, comme si elle se disait: «Est-ce qpossible? Est-ce bien mon enfant que je retrouve dans
le principal?»
Et lui, voyant ce regard et en comprenant l’expression, sentait son cœur se remplir de joie en même temps que d’orgueil: sa famille était fière de lui; alors, se comparant à ce qu’il avait été et à ce qu’il était maintenant, mesurant le chemin parcouru depuis le jour où il était entré dans ce collège petit écolier boursier, fils d’un pauvre veuve, jusqu’à ce moment où il y rentrait MM. le principal, il était fier de lui aussi.
On était au dessert: il quitta la table en disant qu’on continuât, qu’il allait bientôt revenir.
Ce bientôt se prolongea assez longtemps; mais enfin la porte se rouvrit, et il apparut en grande tenue, dans son costume de principal: robe noire, avec bandes jaunes moirées, ceinture jaune, épitoge jaune avec hermine, et toque jaune à bande de velours noir.
Les deux compagnardes restèrent interdites, le contemplant avec admiration.
–O mon fils! dit madame Margueritte, que tu es beau!
Il avait voulu se montrer dans sa gloire.
IV
Table des matières
M. Margueritte avait repris sa place à table, et c’était, la toque sur la tête, les manches de sa robe retroussées, qu’il dégustait son café, voluptueusement, béate-ment, grisé par le bonheur, le sien propre, comme celui des trois personnes qui l’entouraient et le regardaient avec des yeux émus ou souriants:
Sa mère, glorieuse de son fils et confiante dans l’avenir, elle qui, depuis soixante ans, avait vécu dans la crainte du lendemain;
Sa fille, heureuse et attendrie de la joie de son père;
La tante Tout cha enfin, calculant gaiement les bénéfices qu’elle allait faire sur ses fournitures de cidre, de bois, de beurre, d’œufs, de lait, de fromage, de pommes de terre, tout en digérant un bon déjeuner qui ne lui avait rien coûté.i
–Eh bien, maman, dit M. Margueritte, après un temps assez long de cette douce béatitude, aurais-tu cru cela quand tu me cousais ma première veste de drap que tu avais taillée dans l’habit de mon pauvre père pour m’envoyer au collège décemment vêtu?
–M’a-t-elle donné du mal, cette veste-là! Je voulais que tu fusses comme tes camarades, et, dame! c’était là le difficile pour nous.
–C’est justement parce que je ne pouvais pas être comme les autres que j’ai voulu être plus qu’eux par le travail, puisque j’étais moins qu’eux sous tant de rapq ports; et c’est peut-être ce sentiment qui m’a fait ce que je suis; j’ai plus d’une fois souffert de ma veste râpée et de mes souliers rapiécés; mais quand on donnait les places le mardi et que le principal disait: «Prenmier, Augustin Margueritte,» j’oubliais ma veste et nmes souliers. Je l’ai portée longtemps, cette pauvre veste, et c’est peut-être pour cela que j’ai cédé tout à l’heure à un sentiment de vanité naïve qui m’a fait revêtir ce costume. Enfin, les mauvais jours sont passés, les bons commencement.
Il y avait une pensée qui tourmentait la tante Tout cha depuis qu’elle avait engagé ses marchés pour ses différentes fournitures. Quelle était la solvabilité de son neveu? Comment serait-elle payée?. M. le princiqpal, c’est bien; mais l’argent comptant ou des sûretés, c’est mieux. Elle crut le moment favorable pour poser lla question qui déjà plusieurs fois lui était venue aux lèvres:
–Alors, mon neveu, les affaires ont bien marché? dit-elle.
–Elles vont marcher.
•–Je veux dire: vous avez mis de l’argent de côté.
–J’ai vécu; j’ai élevé ma famille.
–Et les économies.
–Je n’en ai point fait.
–Ah!
Et une contraction plissa son visage épanoui.
–Je n’en ai pas pu faire, ma tante, car ce que gagnent les professeurs est peu de chose. 1
–Oh! mon neveu, ce n’était pas pour vous blâmer, mais par amitié; vous savez, je ne demande pas à connaître vos affaires.
–Elles sont bien simples et je n’ai pas de raisons pour les cacher, à vous surtout. Je n’ai rien, car, ainsi que je vous le disais, ce que j’ai gagné jusqu’à ce jour a été employé par nous à vivre. Je n’aurais même pas pu obtenir cette place de principal à Condé, qui était mon ambition, si un de mes amis n’était pas venu à mon aide. Le professeur n’a besoin que d’être digne de la situation qu’il veut remplir; mais il n’en est pas de même du principal, qui est un administrateur et qui, par conséquent doit offrir certaines garanties pécuniaires.
–Ça c’est bien juste, dit la tante, pensant à ses fournitures; quand on achète, il faut pouvoir payer.
–C’est précisément ces garanties que mon ami a bien voulu fournir pour moi qui ne les avais pas, et c’est à lui que je dois ma position, de même que si je fais fortune ce sera à lui que je devrai cette fortune.
–Alors, mon neveu, vous espérez faire fortune? demanda la tante, poursuivant son idée et cherchant à savoir au juste avec qui elle allait traiter.
–Oh! une modeste fortune. Mais enfin, je peux mettre de côté, si les choses restent telles qu’elles sont en ce moment, six ou huit mille francs tous les ans. Si, comme je l’espère, je les améliore, je pourrai en mettre. douze ou quinze mille.
–C’est beau cela, mon neveu; ce n’est pas à travailler la terre qu’on en gagne autant.
–J’ai cinquante ans. Si je travaille encore quinze ans, je peux donc prendre ma retraite avec deux cent mille francs de capital. J’en donnerai cent mille à ma chère fille, et avec les cent mille qui me resteront je vivrai parfaitement heureux jusqu’au jour où je n’aurai plus besoin de rien.
–Tu es un bon garçon, dit la vieille mère.
–Un bon garçon, maman, parce que je dis que je donnerai cent mille francs à Hélène; il n’y a pas de bonté à donner à ses enfants, on se fait plaisir à soi-même. C’est tout naturel. Et je voudrais précisément pouvoir faire quelque chose d’extraordinaire pour elle: un sacrifice, quelque chose de grand qui soit digne d’elle.
Se levant vivement, Hélène vint à son père et tendrement elle l’embrassa en lui mettant la main sur la bouche par un geste d’enfant gâté.
–Veux-tu bien ne pas parler ainsi, dit-elle.
Mais cela ne l’arrêta pas:
–Vous ne la connaissez pas, ma chère fille, dit-il, vous ne savez pas comme elle est bonne, affectueuse, tendre, dévouée, douce, docile.
–Avec toi peut-être, dit Hélène en souriant, et il n’y pas grand mérite à être dévouée avec un aussi bon père, ni d’être docile pour t’obéir.
:–Quand je pense, continua M. Margueritte, qu’avant qu’elle fût née je voulais un garçon.
–Pour l’appeler Homère, Virgile ou Nestor, interrompit Hélène sur le ton d’une douce raillerie.
–Et que j’ai été désolé quand le médecin m’a crié: «Une fille!» Je n’ai commencé à me consoler qu’en voyant qu’elle était blonde.
–Ce qui t’a permis de m’appeler Hélène.
:–Cela était bien imprudent, car rien ne disait alors que tu deviendrais la belle fille que tu es devenue.
C’était l’habitude d’Hélène de plaisanter quand son –père lui adressait des compliments qui la mettaient mal à l’aise.
–Si j’avais été un monstre, cela n’aurait rien été pour moi, n’est-ce pas? Mais pour «Hélènè aux bras blancs» quel déshonneur!
La vieille mère et la tante les écoutaient en les rega dant, se demandant sans aucun doute quelle était cette «Hélènè aux bras blancs».
–Une parente du côté de votre femme, mon neveu demanda la tante Tout cha qui aimait à aller au font des choses et qui n’avait jamais peur de poser une question.
–Justement, dit M. Margueritte avec enjouement c’est d’elle que ma fille descend; elle lui ressemble.
–Alors c’était pour sûr une belle personne, dit la tante Tout cha d’un air entendu et convaincu.
–Tu vois, dit M. Margueritte en regardant sa fill avec un sourire glorieux, je ne l’ai pas soufflé, c’est le cri de la conscience et du cœur.
–Certainement, dit la tante, ce n’est point mentir que dire de ma nièce qu’elle est belle, tout le monde le voit
Hélène coupa la parole à sa tante en lui offrant un verre d’anisette.
–Encore un, j’accepte; mais c’est le dernier. Elle est si bonne! Ce n’est pas ici qu’on en trouve de cette qualité. Il faudra que vous me disiez où vous avez eu celle-ci pour que j’en fasse venir une bouteille si c’est possible. Oh! pas pour moi, mais pour mon pauvre François, ça lui réchauffera l’estomac. Ce pauvre homme! il ne faut pas l’oublier, n’est-ce pas? lui qui ne prend pas sa part de ces bonnes choses.
–Si vous voulez nous faire l’amitié d’en emporter une bouteille, dit Hélène.
–Eh bien! oui. tout de même, sans cérémonie; mais à condition que nous ferons un échange: je vous enverrai une bouteille de cassis; vous me direz comment je le réussis.
–C’était donc un fils que je voulais, continua M. Margueritte, j’espérais le faire travailler avec moi, lui apprendre ce que je sais, l’élever en camarade et en ami. A cette époque je ne voyais que cela dans la paternité, qui est un sentiment assez faible et très confus quand on ne l’a pas exercé. Ce fut cette enfant qui m’apprit qu’il y avait autre chose. J’avais vu des gens rester en admiration devant le sourire d’un enfant, et cela, je l’avoue, m’avait paru assez ridicule; mais quand je reçus à mon tour dans mes yeux le sourire de cette petite, ce fut plus que de l’admiration que j’éprouvai, un attendrissement profond, un mélange de joie orgueilleuse et d’espérance confiante. Il me sembla que l’avenir était assuré et que, quoi qu’il arrivât, tant que j’aurais ma fille, je ne pourrais pas être entièrement malheureux. Et, de fait, je ne l’ai pas été. au moins complètement, désespérément. J’ai perdu ma femme cependant, que j’aimais tendrement. J’ai trouvé dans Hélène la force de supporter ce malheur. Elle était là, près de moi; sa tendresse m’enveloppait, me soutenait. J’ai eu bien des traverses dans ma vie, bien des souffrances, bien des colères, bien des indignations; j’ai été comme tout le monde, exposé au passe-droit, à l’injustice, à la trahison, et je suis rentré plus d’une fois à la maison indigné ou découragé; mais jamais l’indignation ou le découragement n’ont résisté au sourire de cette enfant. Un garçon aurait produit le même effet sur moi, direz-vous. Je ne crois pas. Il m’eût distrait, il eût occupé mon esprit; il ne m’eût peut-être pas ému et rempli le cœur comme cette petite fille, si affectueuse et si tendre, car c’est par là qu’elle m’a pris, la tendresse; c’est par là qu’elle me tient, c’est pour sa tendresse que je l’aime si profondément.
Il parlait avec entraînement, avec élan, en homme qui est heureux de trouver l’occasion longuement at tendue de dire enfin ce qu’il a dans le cœur.
Ce fut ce qu’il exprima lui-même:
–Il y a longtemps que je voulais dire tout cela devant Hélène, continua-t-il, ne pouvant le lui dire quand nous sommes en tête-à-tête, et il n’y a jamais eu moment plus propice que celui-ci qui, pour la première fois, nous réunit en famille; c’est ma dette de reconnaissance que je commence à payer.
–Oh! père, peux-tu parler ainsi! s’écria Hélène. N’est-ce pas moi qui te dois tout? Qu’ai-je fait pour toi?
–Tu m’as rendu heureux. N’est-ce rien cela?
Et avec des yeux mouillés, il la regarda.
–Mais s’il est juste de commencer à payer ses dettes, continua-t-il, c’est à condition qu’on ira jusqu’au bout, et j’espère que j’irai. C’est pour cela que j’ai si vivement désiré venir à Condé, où, comme je vous le disais, je puis acquérir une petite fortune.
–Vous l’acquerrez, mon neveu, personne ne le souhaite plus que moi, , croyez-le.
–C’est simplement une question de durée: si je vis, les économies s’entasseront toutes seules.
–Et pourquoi ne vivrais-tu pas, mon garçon? demanda la mère.
–C’est une question que j’émets, maman, ce n’est pas un doute. Pourquoi ne vivrais-je pas encore dix ans?
–Encore vingt ans, dit la tante Tout cha.
–J’ai soixante-treize ans, dit la mère, et je ne me sens pas prête à m’en aller, je t’assure. Si ton père n’avait pas été victime d’un accident, il serait encore de ce monde. Mon père et ma mère ont dépassé quatre-vingts ans; leurs père et mère ont vécu très vieux.
–Il n’y a pas besoin de me rassurer, je n’ai aucune inquiétude; je suis solide et la vie que je mène, celle que j’ai toujours menée ne doivent pas me tuer. Ma santé a toujours été bonne. Et les quelques petits accidents que j’ai éprouvés sont insignifiants.
–Quels accidents? demanda la mère.
–Rien ou presque rien. J’ai bien quelques douleurs qui courent de ci de là, mais jamais cela n’a été au point de m’aliter. J’ai bien aussi l’humeur un peu changeante, de même j’ai le cœur facile aux palpitations après des excès de travail, des veilles prolongées ou bien des marches forcées, mais cela ne vaut pas qu’on en parle.
–Bien sûr, dit la tante, qui, de sa vie, n’avait eu une seconde d’indisposition, mais qui cependant «par peur de quitter tout cha», se croyait à chaque instant en danger et dépensait largement son argent, auquel elle tenait tant cependant, en visites aux médecins qui arrivaient dans la contrée et en pèlerinages à tous les saints des environs.
–Ce qu’il y a eu de plus grave dans mon état, poursuivit M. Margueritte, si toutefois il est permis de se servir du mot grave à propos de cela, ç’a été qu’à plusieurs reprises j’ai senti mon cœur battre comme s’il voulait rompre la poitrine qui l’enserrait, et qu’au lendemain de ces fatigues du cœur je n’étais plus le même homme: le cœur me manquait, l’aptitude au travail me faisait défaut, j’étais apathique, sans ressort moral, intellectuel et physique; je me sentais détraqué, je ne digérais plus, je ne dormais guère, mes jambes étaient cotonneuses, ma parole était traînante.
–Tu as consulté un médecin? demanda la mère.
–Oh! assurément, dit Hèlène.
–Des attaques légères de rhumatisme, poursuivit M. Margueritte. Mais qui n’a pas des rhumatismes? Cela ne mérite pas qu’on s’en occupe quand on ne souffre pas, et depuis longtemps je ne souffre pas. Je puis donc espérer; je dirai plus, je dois espérer que le rêve que j’ai formé se réalisera et que les dix ou quinze années que je demande me seront accordées.
–N’en doutez pas, mon neveu.
–Oh! je n’en doute pas; je trouve même qu’elles me sont dues et que je serais volé si je ne les obtenais pas. Mais je ne le serai point. Et si je n’ai pas les quinze années de mon calcul, j’en aurai toujours quelques-unes sans doute qui me permettront de ne pas laisser Hélène dans la misère.
–Oh! père, ne parlons pas de cela.
–Et pourquoi? Cela ne fait pas mourir. D’ailleurs quand même je viendrais à mourir demain et à ne te rien laisser par conséquent, puisque présentement je n’ai rien, tu ne serais pas pour cela dans la misère et exposée à souffrir la faim.
Cessant de s’adresser à sa fille pour se tourner vers sa mère:
–Telle que tu vois cette belle fille, maman, qui est assez belle pourn’avoir pas besoin d’autre mérite que sa beauté, c’est une savante. Je l’ai fait travailler, non comme un garçon bien entendu, mais plus que les femmes ne travaillent ordinairement. Elle a tous ses diplômes.
–C’est-à-dire, grand’maman, interrompit Hélène en souriant, que je pourrais être directrice d’une salle d’asile pour les petits enfants, ou bien directrice d’une école primaire, ou bien institutrice.
–J’espère bien, continua M. Margueritte, qu’elle n’aura pas besoin de cela; mais enfin, si je venais à disparaître subitement, elle ne serait pas perdue: elle a un gagne-pain.
–C’est là l’essentiel, dit la tante sentencieusement, quand on peut gagner on gagne, c’est la loi de la nature.
–D’autre part, poursuivit M. Margueritte, Hélène a une dot.
–Ah! dit la tante.
–Sa beauté. Si, pour l’homme, le don par excellence est l’intelligence, pour la femme ce don est la beauté. Jusqu’où ne monte pas un homme supérieur par l’intelligence? A quelle position ne peut pas prétendre une femme supérieure par la beauté?
–Vous comptez sur un beau mariage? dit la tante.
–Je n’y compte pas, mais je dis qu’un beau mariage serait possible pour Hélène si elle voulait en faire un; je dis même qu’elle n’aurait qu’à vouloir.
Hélène ne répondit pas; mais un sourire passa sur son visage, dont l’expression disait clairement qu’elle ne partageait nullement les illusions enthousiastes de Son père et qu’elle ne croyait pas n’avoir qu’à vouloir pour faire ce beau mariage.
–N’allez pas supposer, continua M. Margueritte, que j’ambitionne un beau mariage pour ma fille; la vérité est, au contraire, que, loin de le rechercher ce mariage, je tâcherais de l’éviter s’il se présentait, car je ne crois pas que le bonheur se rencontre sur les sommets. On est exposé là à trop de dangers, et ce que je veux avant tout pour ma fille, c’est le bonheur, c’est qu’elle aime son mari et qu’elle en soit aimée; c’est qu’ils vivent étroitement unis, n’ayant pas d’autres désirs et d’autres joies que de se rendre mutuellement heureux. Au reste, puisque nous sommes sur ce sujet, je ne veux pas vous cacher que, bien que rien ne soit arrêté, j’ai en vue ce mari qui doit lui donner le bonheur que je veux pour elle.
–C’est quelqu’un d’ici? demanda vivement la tante, incapable d’imposer silence à sa curiosité.
–Je vous dis que rien n’est arrêté; et même les choses sont si peu avancées que je ne peux pas en parler; il y a un projet, voilà tout; s’il prend corps, vous serez une des premières, ma tante, à en être informée.
Il fallut que la tante Tout cha, malgré son désir d’en apprendre davantage, s’en tînt à cela. Elle voulut, en quittant la table, interroger Hélène; mais celle-ci se renferma dans ce qu’avait dit son père.
–Au moins est-ce pour bientôt? demanda la tante.
–Comment voulez-vous que je vous dise quand cela se fera, puisque je ne sais même pas si cela se fera.
L’heure du départ était arrivée. La tante demanda qu’on attelât Cocotte. Puis, après avoir promis de ne rien oublier de ce qu’elle devait fournir à son neveu, elle monta en char à bancs, et, faisant claquer son fouet mais sans toucher la jument, elle partit grand train.
Lorsque la grande porte fut refermée, madame Margueritte s’approcha de son fils avec un certain embarras que M. Margueritte ne vit pas, mais qu’Hélène remarqua:
–Vous voulez quelque chose, grand’maman? demanda-t-elle.
–C’est à mon fils que je voudrais parler, dit elle.
Hélène fit un pas pour se retirer, mais sa grand’mère la retint:
–Je peux parler devant toi, ma fille; ce que j’ai à dire c’est relativement à ta tante, mon garçon, et aux fournitures qu’elle doit te faire. Il faudra être attentif.
–Sois tranquille, les prix seront ceux du cours du jour.
–Ce n’est pas seulement du prix que je veux parler, .
–Je veillerai encore à la qualité.
–Il y a aussi.–elle hésita un moment en regardant autour d’elle,–il y a aussi la quantité. Je te dis ça, tu sais, ce n’est pas pour l’accuser; mais ce ne serait pas bien à moi de ne pas te prévenir.
–Pauvre maman, dit-il, comme tu as dû souffrir près d’elle, toi si droite, si délicate!
–Tu sais, l’intérêt lui trouble l’esprit; sans cela elle ne serait pas méchante femme; mais quand il s’agit de son intérêt, rien n’existe plus; il n’y a plus ni parentsr ni enfants, ni bon Dieu.
–Eh bien, je me défendrai et je m’arrangerai de façon à lui prouver dès le premier jour que, moi aussi, j’ai souci de mon intérêt et que je sais le défendre. Tu m’aideras.
–Oh! mon garçon!
–Ne vas-tu pas avoir peur d’elle maintenant. Qu’as-tu à craindre? Nous sommes réunis pour toujours, et tu n’auras pas d’autre maison désormais que la mienne. Nous allons vivre heureux tous les trois jusqu’au jour où nous serons quatre, puis cinq, puis six, tes petits-enfants que tu surveilleras. Car je dois te dire ce qu’il ne me convenait pas de raconter à la tante Tout cha: si le mariage que je désire pour Hélène se réalise, mon gendre vivra avec nous, et nous ne nous quitterons plus. Tu vois que tu n’a pas à t’inquiéter de la tante, et quand tu croiras devoir prendre ma défense, tu pourras le faire librement.
V
Table des matières
Il y avait à peu près une heure que la tante Tout c’ était partie, et M. Margueritte surveillait ses ouvriei lorsque le portier vint le prévenir qu’on le demanda
–Qui? Des parents? dit M. Margueritte, qui pensa à la rentrée.
–M. Radou, répondit le portier.
Au premier étage, M. Margueritte ouvrit la porte son appartement où se trouvait en ce moment sa mè et sa fille.
–Hélène! cria-t-il du seuil.
Hélène était avec sa grand’mère dans la chambre ( celle-ci; elle accourut à l’appel de son père.
–Tu as besoin de moi?
–Radou vient d’arriver.
M. Radou, qui attendait dans le salon où d’ordinai on recevait les parents, était un beau jeune homn de vingt-quatre à vingt-cinq ans très soigné dans tenue, peut-être même trop soigné, au moins po un homme du monde: redingote noire non boutonné gilet en cœur laissant voir le plastron de la chemis pantalon gris mastic, gants de chevreau jaunes, ma chettes bien empesées recouvrant la moitié de la mai] Pendant tout le temps qu’il était resté seul, au lieu regarder les livres placés sur la table ou les cadres accrochés aux murs et qui représentaient, les uns, des modèles d’écriture avec entourages d’oiseaux et de feuillages à la plume, les autres des sujets académiques au crayon noir et au fusain, il s’était regardé lui-même dans la glace et, s’étant déganté de la main droite, il avait à plusieurs reprises passé ses doigts dans ses cheveux frisés pour les faire bouffer; puis à plusieurs reprises aussi il avait élevé, droit au-dessus de la tête, sa main dégantée et l’avait agitée vivement pour faire descendre le sang qui la rougissait. Alors, à mesure qu’elle blanchissait, il l’avait complaisamment admirée.
C’était à cela qu’il s’occupait pour la quatrième ou cinquième fois et toujours avec un plaisir nouveau, lorsque la porte du salon s’ouvrit. S’interrompant aussitôt, mais sans se troubler, il vint au-devant de M. Margueritte, sa main droite tendue et la regardant avec un sourire de satisfaction: elle était blanche.
–Comment, vous, mon cher Radou, dit M. Margueritte d’un ton affectueux.
–Vous ne m’attendiez pas de sitôt.
–Il est vrai.
–J’ai voulu avoir le temps de m’organiser avant la rentrée. Je ne vous demande pas de vos nouvelles, car je vois à votre belle mine florissante que vous êtes toujours bien portant; mais mademoiselle Hélène, comment est-elle?
–Très bien; vous allez la voir, car vous dînez avec nous.
–Mais.
–Pas de mais. Vous arrivez, vous ne connaissez que nous à Condé, vous nous appartenez.
–Alors j’obéis pour la discipline. et aussi pour mon plaisir.
Si la phrase était prétentieuse, la manière dont elle fut dite l’était plus encore; mais M. Margueritte ne fit attention, bien évidemment, qu’au sens même de la réponse: son invitation était acceptée, cela lui suffisait et le satisfaisait.
–C’est parfait, dit-il, c’est parfait. Vous savez que je suis de Condé; demandez-moi donc tous les renseignements qui peuvent vous être nécessaires.
–Avant de rien demander, je dois commencer par vous remercier.
–Vous m’avez écrit pour m’envoyer vous remerciements.
–Ce n’est point assez: je dois, je veux vous les réitérer de vive voix.
–S’il vous a été agréable de venir à Condé, moi il m’est agréable de vous avoir, et, de plus, cela m’est utile. Où aurais-je trouvé un professeur de votre valeur? Je veux relever ce collège et n’épargner rien pour que l’enseignement des sciences soit à la hauteur de celui des meilleurs lycées; vous êtes donc mon homme, et vous voyez qu’en vous demandant j’ai eu mon intérêt en vue. Je pourrais m’en tenir là dans ma réponse, mais je ne serais pas complet. A cette raison officielle, s’en joignait une autre personnelle, mon cher Radou.
Disant cela, M. Margueritte tendit la main à son cher Radou, et celui-ci, la lui ayant prise, la serra avec effusion.
–Lorsqu’il y a trois mois, continua M. Margueritte, vous m’avez fait part de vos intentions.
.–De mes espérances, de mes rêves plutôt, interrompit Radou.
–Je vous ai répondu, continua M. Margueritte, que plusieurs raisons m’empêchaient de marier ma fille en ce moment: son âge d’abord, car c’est chez moi une convictiôn arrêtée qu’à moins de motifs impérieux il ne faut pas marier une jeune fille trop tôt et qu’il est sage sous tous les rapports qu’elle ait atteint sa vingtième année; ma situation ensuite, qui ne me permettait pas de faire pour son établissement ce que je voulais. Vous avez vous-même reconnu le bien-fondé de ces raisons.
–Je me suis incliné devant votre volonté si formellement exprimée, car, pour moi, ces raisons n’étaient pas déterminantes comme elles l’étaient pour vous, particulièrement celle tirée de votre situation présente.
–Enfin, mon ami, il a été convenu avec vous, n’est-ce pas, que sans repousser votre demande, je ne l’accueillais pas, c’est-à-dire que nous devions attendre? Pendant ce temps vous pourriez apprendre, à mieux connaître ma fille; vous feriez votre examen de conscience et vous verriez quels sentiments vrais elle vous a inspirés, si vous avez été simplement attiré vers elle par sa beauté,–ce qui n’est guère suffisant quand il s’agit d’une femme qu’on veut épouser,–ou bien si vous éprouvez un amour sérieux, une estime raisonnée, qui sont les seules bases solides d’un bon mariage. De son côté, ma fille, qui n’a pour vous que des sentimens de sympathie, apprendrait aussi à vous connaître et puiserait dans cette connaissance cette estime et cette confiance que je veux chez elle comme je les veux chez vous. En un mot, s’il n’y avait pas entre nous ce que les prêtres appellent au prône «promesse de mariage», au moins y avait-il projet de mariage. Mais pour que ce projet pût être mené à bonne fin, il y avait une condition essentielle, qui était que nous pourrions nous voir et vivre dans une certaine intimité Or, si vous restiez dans l’Est ou bien si vous alliez dans le Midi, pendant que nous serions dans l’Ouest, cette intimité était impossible. C’est ce qui m’a fait vous de mander s’il vous convenait d’être nommé à Condé, e c’est aussi pour cela que j’ai travaillé de toutes mes forces à votre nomination, non seulement comme principal de ce collège, mais encore comme père.
–Et c’est au père plus encore qu’au principal que j’adresse mes remerciements.
–Ne parlons plus de cela. Vous voilà à Condé, nous allons pouvoir mener cette vie d’intimité que je voulais Si, après un certain temps d’expérience, vous êtes toujours dans les mêmes idées; d’autre part, si Hélène passe de la sympathie à un sentiment plus tendre et plus sérieux, nous reprendrons nos projets de mariage et nous parlerons affaires. En ce moment nous sommes au même point, c’est-à-dire que nous n’avons rien ni l’un ni l’autre et que, pas plus que moi, vous n’avez d’héritage certain à recueillir.
–J’ai ma position qui va s’améliorant.
–Comme j’ai la mienne qui ira s’améliorant aussi, ce qui me permettra de donner une dot à ma fille. Maintenant que l’essentiel est dit et convenu entre nous, je vais appeler Hélène; elle sera heureuse de vous voir.
Et pendant que M. Margueritte donnait ses ordres à un domestique, le jeune professeur se regardait dans la glace et, après avoir remis en place les mèches de sa chevelure noire, il secouait de nouveau sa main pour la faire pâlir.
Hélène ne tarda pas à arriver, mais si elle fut heureuse de voir celui qui voulait la prendre pour femme, ce fut d’un bonheur discret qui ne se trahit au dehors par rien de bien caractéristique. Elle lui tendit la main en entrant et ce fut avec un aimable sourire qu’elle répondit aux compliments apprêtés qu’il lui adressa; mais ni dans son accent, ni dans son regard, il ne se montra rien qui parlât d’amour.
Tant que se prolongea la visite de Radou, elle garda un calme parfait, s’entretenant avec lui comme elle l’eût fait avec un camarade. Evidemment il y avait loin encore de cette sympathie au sentiment tendre dont son père avait parlé.
Et cependant Radou paraissait enchanté.
Mais était-ce d’Hélène qu’il était content, ou bien était-ce de lui-même?
VI
Table des matières
Depuis un mois la rentrée des classes s’était faite et dans la ville on ne parlait qu’avec éloge du nouveau principal.
Il avait fait la conquête des pères aussi bien que des mères, et, tout en étant au mieux avec la municipalité, il n’était pas mal avec l’évêché, et cela sans aucune bassesse de sa part, sans aucun compromis de conscience ni avec ceux-ci, ni avec ceux-là.
Hélène, elle aussi, avait sa part dans ces éloges, et si sa beauté lui avait valu plus d’une attaque envieuse, la simplicité de sa tenue, l’affabilité de ses manières, la douceur de son regard, l’avaient défendue contre la jalousie et la médisance. Que dire contre elle? On ne trouvait rien.
La vie se présentait pour eux sous l’aspect le plus favorable, et les espérances que M. Margueritte avait caressées en venant à Condé paraissaient devoir se réaliser sûrement.
Le présent disait ce que serait l’avenir.
Les trente années d’épreuves qu’il avait si péniblement traversées étaient oubliées; maintenant, il n’avait qu’à aller droit son chemin, agréablement, certain d’arriver à son but qui était: l’aisance acquise et le bonheur de sa fille assuré.
Cela lui donnait une tranquillité, une sérénité d’humeur qu’il n’avait jamais eues: il n’était plus l’homme barométrique qu’il avait si souvent été en ces dernières années, changeant avec le temps, impressionnable et mobile; maintenant, c’était le sourire aux lèvres qu’il s’endormait et le sourire aux lèvres qu’il s’éveillait; jamais, de mémoire d’élèves et même de professeurs on n’avait rencontré un principal si bon enfant, si facile, si affectueux; il semblait n’avoir d’autre désir que voir des heureux autour de lui.
En le trouvant brave homme, on avait cru tout d’abord qu’on pourrait venir à bout de lui facilement, et on l’avait tâté.
Parmi ceux qui l’avaient ainsi essayé, autant pour voir ce qu’ils pouvaient faire de lui que pour leur ’propre plaisir s’était trouvé un vieux professeur d’humanités, nommé Planchat, qui à l’ancienneté était arrivé à être chargé de la classe de septième.
–Bien méritant, le père Planchat! disaient de lui ses collègues, mais en ajoutant tout bas: l’animal le plus insupportable de la terre.
Méritant, il l’était par le courage avec lequel il avait supporté depuis sa jeunesse une existence de misère et de travail, sans jamais une heure de repos, sans jamais une éclaircie, marié à une femme toujours malade, père de cinq enfants, dont deux étaient infirmes et trois mauvais sujets.
Insupportable, il l’était par son caractère grincheux, toujours mécontent de tout et de tous, toujours inquiet, ne prenant les choses que par le mauvais côté, se fâchant lorsqu’on lui faisait une observation, si douce et si juste qu’elle fût, se tourmentant lorsqu’on lui adressait un compliment et cherchant ce qui pouvait se cacher dessous; avec cela envieux, jaloux, criant sans cesse au passe-droit et à l’injustice, attaquant ses collègues, les minant, colportant sur eux, sur leurs femmes ou leurs enfants tontes les médisances qu’il pouvait ramasser ou toutes les calomnies qu’il inventait et débitait avec une adresse diabolique; enfin, exploitant de toutes les manières la pitié qu’inspirait un homme aussi méritant que lui, aussi malheureux, et en profitant pour faire le bravache, parce qn’il savait qu’on ne voulait pas lui répondre et que si on s’y laissait entraîner, poussé par la colère, on n’allait pas jusqu’au bout.
En voyant les dispositions de son principal, le père Planchat s’était bien promis d’en profiter, non seulement pour démolir ses collègues, mais encore pour dire à quelqu’un qui paraissait d’humeur à ne pas se fâcher, toutes les insolences qui le gonflaient: cela le soulagerait, le vengerait et rétablirait enfin la balance des choses. 1
Tout d’abord, M. Margueritte ne s’était point fâché et doucement il s’était appliqué à ramener le pauvre homme à la modération: il était si malheureux, il fallait bien lui passer quelque chose.
Et il lui en avait passé de toutes les couleurs, de sorte que l’autre s’était montré de plus en plus insupportable, de plus en plus hargneux, de plus en plus insolent; puisqu’on ne se fâchait pas contre lui, c’était lui qui se fâchait.
Chaque jour ç’avait été une scène nouvelle, tantôt pour ceci, tantôt pour cela, pour rien, pour le plaisir.
Peu à peu cependant M. Margueritte s’était senti moins patient; bientôt ç’avait été avec moins de douceur qu’il lui avait répondu, et enfin il en était arrivé à ne pas pouvoir le voir entrer dans son cabinet: encore quelque plainte, quelque méchanceté, quelque dénonciation hypocrite, quelque calomnie; cela ne finirait donc jamais. La bonté n’exclut pas l’emportement, et ce sont quelquefois les gens les meilleurs qui se laissent aller le plus facilement à la colère; c’était le cas de M. Margueritte, qui n’était pas toujours maître de son premier mouvement.
De tous ses collègues du collège, il n’y en avait qu’un que le père Planchat n’avait pas encore attaqué: Radou.
–Qu’est-ce que Radou a donc pu faire au père Planchat? se demandait-on.
Cela ne pouvait pas durer, et si le vieux professeur de septième avait épargné son jeune collègue, ce n’était ni par sympathie, ni parce que celui-ci lui avait fait quelque chose, mais tout simplemeut parce qu’il voulait préparer son attaque et ne risquer un bon coup qu’avec chance qu’il portât.
Un soir de novembre, en sortant de classe, il était entré dans le cabinet de M. Margueritte, qui, commençant à le bien connaître, n’avait auguré rien de bon de son air souriant, car c’était une remarque que tout le monde avait faite que Planchat ne souriait que quand il avait préparé ou réussi quelque méchanceté bien noire.
–Je suis occupé, dit M. Margueritte, espérant échapper à la scène qu’il prévoyait.
Mais déjà le père Planchat avait refermé la porte et, s’avançant hardiment:
–Je n’ai que quelques mots à vous dire; ils sont importants.
–Si c’est encore une plainte, je ne veux rien écouter, dit M. Margueritte que la colère gagnait en voyant la façon dont le père Planchat prétendait s’imposer.
–Ce n’est pas une plainte, d’ailleurs je ne me plains jamais, monsieur le principal, ni de rien, ni de personne, ceux qui vous ont dit que je me plaignais m’ont calomnié, ce qui ne m’étonne pas après tout, j’y suis habitué,–ce n’est donc pas une plainte, c’est un avis que je me permets de vous adresser, si vous le permettez, un avis dicté par l’estime que je professe pour vous. et pour votre famille.
–Alors, au fait, je vous prie; je vous l’ai dit, je suis occupé.
–S’il est un de mes collègues qui m’inspire une extrême sympathie, c’est à coup sûr M. Radou; charmant jeune homme vraiment, et, ce qui vaux mieux, tout plein de mérite, un trésor pour notre collège. Eh bien! Radou.
Depuis que le père Planchat avait commencé son discours, M. Margueritte faisait des efforts évidents pour se contenir: de ses deux mains crispées, il serrait les bras de son fauteuil sur lequel il se tournait et retournait en frappant des pieds; il se mordait les lèvres; sa face s’était bouffie, son front s’était empourpré, ses narines s’étaient dilatées, ses lèvres étaient livides, sa poitrine haletait, et cependant le vieux professeur penché en avant, souriant en dodelinant de la tête, allait toujours, accompagnant ses paroles d’un mouvement de ses deux mains qu’il levait et abaissait en même temps en les portant tantôt à droite tantôt à gauche, comme Polichinelle.
Tout à coup M. Margueritte se leva brusquement.
–Eh bien, Radou, s’écria-t-il, je ne veux pas que vous m’en parliez, ni de lui, ni de personne, vous m’entendez, je ne veux pas.
–Mais. monsieur le principal.
–J’ai tout fait pour vous ménager et vous avez abusé de ces ménagements pour venir me débiter des calomnies; ce serait lâcheté de ma part de les écouter plus longtemps. Sortez donc.
–Mais je n’ai rien dit.
–Sortez ou je vous mets moi-même à la porte.
Le père Planchat avait hésité un moment, puis il s’était décidé à sortir en courbant le dos.
Alors M. Margueritte s’était rassis, mais en se laissant aller sur son fauteuil: une faiblesse venait de le prendre comme s’il se trouvait mal. Cependant, après un instant d’attente, il avait eu la force d’étendre le bras et de sonner.
Un domestique entra.
–Allez chercher ma fille, dit-il, qu’elle vienne tout de suite.
VII
Table des matières
Quand Hélène entra en courant dans le cabinet de son père, M. Margueritte était renversé dans son fauteuil.
–Qu’as-tu, papa?
Il balbutia quelques mots incohérents:
–Malaise subit. syncope. ce n’est rien.
Mais elle ne pensa pas ainsi et, s’adressant vivement au domestique qui était entré avec elle.:
–Courez tout de suite chercher le docteur Graux; s’il n’est pas chez lui allez chez M. Evette, enfin ramenez un médecin.
–Ce n’est rien, essaya de dire M. Margueritte.
–Mais il était évident qu’il parlait pour la rassurer et que ce qu’il éprouvait était grave au contraire.
Ses lèvres étaient livides ainsi que ses joues; les veines du cou, gonflées, étaient animées d’une ondulation tumultueuse; il semblait ne pouvoir pas respirer et il faisait des efforts répétés pour aspirer un peu d’air.
Quand il pouvait parler il répétait:
–Ce n’est rien.
Il fallait le secourir, le soulager; que faire?
Elle demanda un verre d’eau; mais quand elle lui mit le verre aux lèvres il parut étouffer, et de ses deux mains il l’écarta lui-même et alors il respira fortement.
Elle courut chercher un flacon de sels qu’elle lui passa sous les narines sans que cela lui fît aucun bien, tout au contraire la gêne de la respiration augmenta.
Elle était éperdue, affolée par son impuissance, par son ignorance.
Les domestiques étaient accourus et chacun donnait son avis, proposant les remèdes les plus extravagants; car si personne ne savait ce qu’avait le malade, par contre chacun savait ce qu’il fallait lui faire; tous parlaient en même temps.
M. Margueritte continuait d’étouffer, et ses lèvres, déjà si pâles, se décoloraient encore, tandis que ses efforts pour respirer redoublaient; tout à coup il laissa tomber sa tête sur sa poitrine et ne respira plus.
Les domestiques, qui le regardaient, se mirent à pousser des cris:
–Il est mort, le pauvre monsieur!
Pour Hélène, elle ne cria point; se jetant à genoux aux pieds de son père, elle se colla la tête contre lui et elle écouta son cœur.
Tout d’abord elle n’entendit rien; mais, ayant fait taire les domestiques, elle écouta de nouveau en tenant sa respiration: elle entendit quelques faibles battements.
Il n’était donc pas mort; c’était une syncope.
Elle demanda de l’eau froide et, trempant le bout de ses doigts dans le verre qu’on lui apporta, elle aspergea le visage de son père de quelques gouttelettes lancées fortement.
A chaque goutte il répondit par une contraction de la face et des secousses de tout le corps; puis lentement il redressa la tête et regarda autour de lui.
Une aspiration plus longue que les autres parut le faire respirer, son étouffement diminua.
–Comment es-tu? demanda-t-elle.
–Ce n’est rien, murmura-t-il; ne t’inquiète pas, mon enfant, cela va aller mieux, je suis mieux.
A ce moment la porte s’ouvrit devant le docteur Graux, qui accourait essoufflé.
En s’avançant vers le malade le médecin ne le quittait pas des yeux, et ce qu’il voyait lui donnait déjà des indices pour comprendre ce qui venait de se passer. Pour un médecin qui connaissait son affaire, et c’était le cas du docteur Graux, le tableau n’était que trop significatif: cette face bouffie, ces yeux brillants, cette peau livide, cette poitrine haletante, cette turgescence des veines du cou, parlaient clairement.
–Qu’on nous laisse seuls, dit-il en s’adressant aux domestiques. Pour vous, mademoiselle, restez, je vous prie.
Et pendant que les domestiques sortaient à regret, il prit le poignet du malade par un geste d’ami plutôt que de médecin, et, sans en avoir l’air, il lui tâta le pouls. Il était petit, misérable, irrégulier, inégal,
–Eh bien, dit-il, qu’est-ce que c’est que cela?
Car c’était sa manière de gronder amicalement ses malades, comme s’ils étaient coupables.
Puis, s’adressant à Hélène, il lui demanda ce qui s’était passé et comment cette crise s’était produite; mais elle ne put le renseigner qu’incomplètement.
Alors il consulta le cœur de son malade.
Pendant ce temps M. Margueritte avait éprouvé un certain apaisement; et comme il commençait à respirer un peu mieux, le médecin en profita pour lui adresser quelques questions.
–Est-ce que cela vous a pris sans cause apparente ou bien avez eu une émotion violente?
–Une colère très vive.
Mais ces quelques paroles parurent le menacer d’une nouvelle crise.
–Ne parlez pas, dit le médecin, cela pourrait provoquer de la dyspnée et peut-être même une syncope, ce qu’il faut éviter. Mademoiselle votre fille répondra pour vous.
Et de nouveau il interrogea Hélène, non plus sur ce qui avait pu se passer ce jour même, mais sur les antécédents de son père.
–Est-ce la première fois que M. votre père a une crise de ce genre?
M. Margueritte fit de la main un signe affirmatif.
–N’a-t-il pas eu des attaques de goutte, de rhumatisme?
–Rhumatisme, dit M. Margueritte.
Et Hélène compléta le renseignement de son père en disant ce qu’elle savait.
–Très bien, dit le médecin,
Et se donnant un air rassuré:
–Cela ne sera rien, rien du tout; dans quelques jours nous serons rétabli.
L’angoisse d’Hélène avait été si intense qu’en entendant ce mot ses nerfs se détendirent, et ses yeux se mouillèrent.
–Mais il nous faut des soins, des soins sévères, continua le médecin, un repos et un calme absolus, l’éloignement de toute émotion. Pour commencer, nous allons nous mettre au lit et je vous prescrirai le traitement qui sera très simple: régime lacté, digitale, café à petite dose En nous conformant à cela, tout ira bien.
Et il veilla à ce qu’on montât le malade dans sa chambre sur une chaise, sans secousses violentes; puis il le coucha avec les même précautions.
Cependant, si grandes que fussent ces précautions, M. Margueritte eut une nouvelle crise d’étouffement qui fut suivie d’une syncope.
Mais cette fois Hélène n’éprouva pas la même angoisse. Le médecin était là pour faire le nécessaire, et puis il avait dit que ce ne serait rien. Son père ne pouvait pas être en danger, lui qui, quelques heures auparavant, était si bien portant, si vaillant.
Enfin cette crise se calma comme s’était calmée la première.
–C’est la fatigue de la mise au lit, dit le docteur Graux; maintenant que le repos va être complet, il n’y aura plus rien à craindre.
Il sembla à Hélène que c’était à son père que le médecin adressait ces paroles et non à elle.
–Je reviendrai dans la soirée, dit le médecin.
Et il fit un signe à Hélène en se cachant de M. Margueritte: «Accompagnez-moi, j’ai à vous parler.»
Quoiqu’elle eût vu et compris ce signe, elle ne bougea pas lorsque M. Graux sortit, car le suivre c’était sûrement inquiéter son père.
Mais le médecin n’avait pas descendu deux marches qu’elle courut à la porte:
–J’ai oublié de demander à M. Graux comment il fallait faire l’infusion de feuilles de digitale, dit-elle.
Et elle sortit. Comme le médecin arrivait au rez-de-chaussée, elle le rejoignit:
–Vous avez quelque chose à me dire? demanda-t-elle.
Il lui prit la main:
–Vous êtes une fille courageuse, n’est-ce pas, mon enfant? demanda-t-il.
Elle frissonna de la tête aux pieds et sa respiration s’arrêta:
–Mon Dieu! murmura-t-elle.
–C’est grave, continua le médecin, très grave.
Elle chancela et, défaillante, elle s’appuya le dos à la muraille, le médecin la soutint.
–Eh bien, eh bien, dit-il, allez-vous vous trouver mal? Vous n’êtes donc pas une fille vaillante.
–Je ne sais pas, murmura-t-elle, vous disiez qu’il n’y avait rien à craindre.
–Il fallait rassurer votre pauvre père.
–Mais il n’est perdu? s’écria-t-elle avec un sanglot.
–Perdu sûrement, non sans doute, nous pouvons le sauver.
Et, voyant le désespoir de cette fille, il ajouta:
–J’espère le sauver. mais enfin l’état est grave, très grave.
Elle resta un moment anéantie, écrasée par ce coup qui s’abattait sur elle si brusquement; puis peu à peu elle releva les épaules et redressa la tête.
–Mon devoir, continua le médecin, était de vous prévenir.
–Mais qu’a-t-il? demanda-t-elle d’une voix qui s’affermissait.
–Une attaque asystolique.
–Asystolique? dit-elle.
–C’est-à-dire une maladie de cœur dans lequel cet organe se contracte insuffisamment et ne se débarrasse pas par conséquent du sang qui l’étouffe.
–Et c’est grave?
–Très grave.
–Mais il n’avait jamais été malade.
–Il l’était depuis longtemps sans le savoir; l’accès cardiaque nous révèle son état.
Elle hésita quelques secondes:
–Mais cette maladie est guérissable, n’est-ce pas?
–Oui. quelquefois. Au moins on peut vivre avec.
–Il vivra; nous le soignerons; nous le sauverons. Vous me demandiez si je suis une fille vaillante; je ne sais pas si je l’étais, mais je vous promets que je le serai. Jusqu’à ce jour je n’ai eu qu’à me laisser vivre, mon père voulait, décidait, travaillait pour moi. Maintenant c’est à moi de décider et travailler pour lui. Je le ferai.
–Bon courage, mon enfant; quand vous aurez besoin de moi, je suis à vous; remontez près de lui, et surtout du calme.
Elle remonta. Mais au moment d’entrer dans la chambre elle s’arrêta: elle étouffait, les larmes emplissaient ses yeux.
Du calme, avait dit le médecin. Il fallait qu’elle fût calme elle-même et que son père ne pût pas surprendre son angoisse.
Elle s’essuya les yeux et à plusieurs reprisés elle respira fortement, puis elle entra, le sourire sur les lèvres.
–C’était bien simple ce qu’avait à me recommander M. Graux, dit-elle en s’approchant du lit de son père; mais, tu sais, il est un peu bavard, et quand il explique il n’a jamais fini.
VIII
Table des matières
Il ne se produisit point de nouveaux accès cardiaques ni dans la nuit, ni dans la matinée du lendemain; cependant cette nuit fut mauvaise dans sa première partie.
On avait couché M. Margueritte la tête haute, le torse soutenu par des oreillers; bien qu’il parût accablé par le sommeil, il n’avait pas pu dormir; de temps en temps il s’assoupissait, et Hélène, installée à son chevet, espérait qu’il allait enfin reposer, mais presque aussitôt elle le voyait laisser tomber sa tête en avant et instantanément il s’éveillait avec angoisse.
Le médecin, en venant à dix heures du soir, et apprenant que M. Margueritte avait eu déjà douze ou quinze de ces réveils pénibles, les expliqua à Hélène effrayée.
–Comme la fonction respiratoire est compromise, le jeu naturel des muscles qui servent ordinairement à la respiration ne suffit plus; il faut respirer volontairement au moyen de grandes aspirations; or, les muscles qui agissent dans ces grandes aspirations et développent le thorax sont placés sous l’empire de la volonté qui, bien entendu, ne peut s’exercer que quand on ne dort pas; de là ces réveils subits.
Cependant, vers le matin, il avait pu sommeiller un peu, et Hélène avait donné des ordres pour que ce sommeil ne fût pas troublé; pour la première fois la cloche n’avait point sonné, et les maîtres d’études éveillés par un domestique avaient eux-mêmes éveillé les élèves qui étaient descendus en classe silencieusement, en retard de plus d’un quart d’heure,–ce qu’ils trouvaient très drôle.
Ces quelques heures de repos lui firent grand bien, et quand le médecin arriva le matin de bonne heure pour lui faire sa première visite, il constata une certaine amélioration, surtout dans son état moral, qui, la veille, sous le poids de la dépression psychique, allait jusqu’à l’indifférence complète, comme si la mort l’avait déjà atteint de ce côté.
Non seulement il put répondre aux questions du médecin, mais encore il le questionna lui-même.
A un certain moment, il pria sa fille de sortir et de les laisser seuls durant quelques instants.
Lorsqu’elle se fut retirée.
–Vous vous doutez bien, n’est-ce pas, docteur, demanda-t-il, de la raison qui m’a fait prier ma fille de nous laisser en tête-à-tête? Parlez-moi franchement. 1Où en suis-je? Que dois-je craindre? Que puis-je espérer, si tant est que l’espérance me soit permise?
–Comment! si l’espérance vous est permise! Elle vous est ordonnée: c’est une condition de guérison.
–Parlons sincèrement, je vous en prie. Hier je ne me rendais pas compte de mon état; mais ce matin, bien que ne jouissant pas de toutes mes facultés, je comprends, je sens qu’il est. très grave.
–Mais pas du tout.
–Je le sens.
–Est-ce qu’il faut avoir de pareilles idées! Rien n’est plus mauvais pour vous.
–Débarrassez-m’en, docteur, je ne demande pas mieux, dit M. Margueritte avec un triste sourire; car je vous avoue, sans fausse honte, que je ne peux pas me faire à l’idée de la mort.
Il respira avec difficulté et longuement.
–Mais vous n’avez jamais été menacé de mort, mon cher monsieur, mettez-vous bien cela dans la tête; vous êtes malade, voilà tout, et d’une maladie qu’avec des soins, qu’avec des précautions nous guérirons. facilement.
–Eh bien, docteur, guérissez-moi, je ferai tout ce que vous exigerez; coupez-moi les bras, coupez-moi les jambes, trépanez-moi, je ne me plaindrai pas, mais ne me laissez pas mourir.
Il respira encore, et plus longuement, plus difficilement cette fois.
–Vous vous fatiguez, vous vous agitez, dit le médecin, ce n’est pas faire ce que je demande.
–Laissez-moi une bonne fois vous dire ce que j’ai à vous dire, et ce sera fini. Si vous me voyez me cranponner ainsi à la vie ce n’est pas par lâcheté, mais mourir en ce moment serait trop affreux, ce serait à douter de la justice providentielle. Songez que j’ai travaillé trente ans pour en arriver où j’en suis; que je ne fais que toucher à la terre promise, et vous comprendrez que je voudrais ne pas mourir avant d’être entré dedans. Si j’étais seul je m’abandonnerais au mauvais sort, je n’essayerais pas de lutter, mais j’ai ma fille, docteur.
Il fut obligé de s’arrêter pour respirer, l’air lui manquait, et il ne put le faire qu’en renversant sa tête en arrière, en élevant ses épaules, en ouvrant la bouche largement; tous les muscles de son visage pâle étaient fortements contractés.
Lorsqu’il eut fait entrer un peu d’air dans ses poumons et que son cœur se fut un peu débarrassé du sang qui le noyait, il poursuivit:
–J’ai ma fille, docteur, ma fille que j’aime, que j’aime passionnément, et qui resterait seule, seule avec ma vieille mère si je disparaissais, sans fortune, sans position, en un mot: misérable. Donnez-moi donc quelques années de vie, car je comprends bien après ce que j’ai éprouvé hier et ce que j’éprouve aujourd’hui, qu’il doit y avoir en moi quelque lésion organique profonde, et ce n’est pas une longue existence que je demande maintenant. Hier, en ces derniers temps, quand je faisais mes projets et arrangeais mon avenir,–alors je croyais avoir un avenir,–je calculais sur dix années, quinze, vingt années; mais à cette heure, c’est une année que je demande, c’est quelques mois, le temps de marier ma fille, me les promettez. vous?
–Comment! si je vous promets des mois, mais je vous promets des années, celles sur lesquelles vous comptiez. *
Et le docteur Graux insista sur cette promesse; mais il n’appartenait point à la catégorie des médecins insinuants qui savent tromper leurs malades; tout au contraire c’était un homme droit et franc, un peu brutal, qui ignorait l’art de mentir. Ce qu’il pensait, il le disait bien; ce qu’il ne pensait point il le disait mal, et d’autant plus mal qu’il s’appliquait.
Malgré l’abondance de sa parole et l’entassement de ses raisonnements, il ne parvint point à convaincre M. Margueritte, qui l’aurait écouté toute la journée, espérant toujours trouver dans un mot nouveau les raisons d’espérer que tout ce qu’il avait dit jusqu’alors ne lui avait point données
Après le départ du médecin il retomba dans son apathie somnolente, mais sans que de nouvelles crises se produisissent.
Pendant plusieurs heures il resta ainsi sans adresser un mot à sa fille et à sa mère, semblant n’avoir d’autre souci que de respirer.
Cependant de temps en temps il attachait sur sa fille des regards désolés qui disaient qu’il avait toute sa connaissance et qu’il ne pensait pas seulement à lui.
Mais, de peur de lui causer une émotion, Hélène n’osait pas l’interroger et lui demander pourquoi il la regardait ainsi avec tant de tendresse, tant de tristesse; d’ailleurs elle ne devinait que trop ce qu’il lui répondrait.
A un certain moment, profitant de ce que sa mère était sortie, il appela sa fille près son lit.
–Viens que je te parle, dit-il, écoute-moi sans m’interrompre et surtout réponds-moi en toute franchise, comme une fille loyale et sincère que tu es.
Elle lui prit la main et tendrement elle la lui embrassa.
–Oui, père.
–J’ai demandé à M. Graux, continua-t-il, ce qu’il pensait de mon état; il m’a répondu toutes sortes de choses pour me rassurer, mais il ne m’a point rassuré; je me sens perdu, ma pauvre enfant.
–Père, s’écria-t-elle.
Mais, d’elle-même, elle se contint, et, malgré son désespoir, elle eut la force d’amener un sourire sur son visage.
–Est-ce que si tu étais en danger, dit-elle, je serais aussi calme, moi, ta fille, qui t’aime tant.
Je t’ai demandé de ne pas m’interrompre, continua-t-il; ce que je dis doit être dit, et si je parle au risque de te désespérer, au risque d’aggraver mon mal, car ce n’est pas sans une cruelle émotion, tu le penses bien, c’est qu’il le faut. Ecoute-moi donc, et quand tu m’auras entendu, réponds-moi. Si tu me vois si malheureux à l’approche de la mort, c’est que je pense à toi, ma chère fille. Sans doute je me disais bien qu’il faudrait te quitter un jour; mais je ne croyais pas que ce serait si tôt, à cinquante ans. Je croyais avoir encore des années devant moi, pour t’aimer et pour te faire la position que je ne t’ai point faite. Oh! j’ai été bien imprudent, j’ai compté sur l’avenir. Enfin le passé est irrémédiable, et j’ai cette consolation au moins que tu ne m’en voudras pas.
–Et de quoi, mon Dieu!
–De n’avoir pas tiré du présent tout ce qui était possible, de sorte que si je ne sors pas de cette crise, tu es sans fortune, sans le sou, dans la misère. Voilà mon angoisse, ma torture.
Il s’arrêta étouffé; mais au bout de quelques instants il poursuivit:
–Je voudrais tant ne pas te laisser seule. Je t’ai parlé de Radou et de ses espérances; mais jamais tu ne m’a répondu franchement à son sujet, et je ne t’ai pas pressée, parce que nous avions du temps devant nous, puisque je ne voulais pas te marier avant que tu eusses atteint ta vingtième année. Mais ce temps nous ne l’avons plus, et maintenant je dois te presser de me faire cette réponse: que penses-tu de Radou? quels sentiments t’inspire-t-il? l’accepterais-tu pour mari?
Elle resta assez longtemps silencieuse, les yeux baissés.
–Eh bien, tu ne réponds pas?
–C’est que je veux te faire la réponse franche et sincère que tu désires, et que je la cherche, car lorsque tu. m’as parlé de M. Radou je n’ai pas pensé à me demander quels sentiments il m’inspirait et si je l’accepterais pour mari; rien ne pressait comme tu viens de le dire et j’attendais que ces sentiments parlassent d’eux-mêmes. ils n’ont pas encore parlé.
–Enfin te déplaît-il?
–Pas du tout; je le trouve très bien.
–Et. c’est tout.
–Mais. oui; au moins il me semble; tu me prends à l’improviste.
–S’il me demandait ta main.
–Père!
Et elle le regarda jusqu’au fond du cœur.
–Réponds-moi, dit-il.
Puis d’une voix adoucie, presque suppliante:
–Je t’en prie, mon enfant.
Elle hésita, et enfin, résolument:
–Je ferais ce que tu voudrais.
Il lui prit la main, et fortement il la lui serra, puis la prenant dans ses bras il l’embrassa.
–Envoie chercher Radou, dit-il.
–Père!
–Je t’en prie, envoie-le chercher.
IX
Table des matières
Au bout d’une heure à peu près, Radou arriva, et Hélène, qui s’était placée à la fenêtre de la chambre de son père pour le guetter, le vit entrer dans la cour: il était bien ganté, correct dans sa tenue comme à l’ordinaire, et il marchait sans se presser, ayant soin de regarder où il posait ses pieds sur le sol mouillé de peur de se crotter.
Sans rien dire, elle sortit vivement de la chambre pour aller au-devant de lui, car elle voulait l’entretenir en particulier avant qu’il vît son père et lui adresser certaines recommandations.
On avait introduit Radou dans le salon, et, comme elle entra rapidement, elle le surprit devant la glace où il se regardait en arrageant pour le mieux les mèches frisées de ses cheveux.
Cela ne le troubla pas; il se retourna parfaitement calme.
–J’aurais demandé à voir monsieur votre père si je n’avais craint d’être importun, dit-il. Je suis heureux qu’il ait pensé à me faire appeler. Comment est-il?
–Très mal.
–Ah! mon Dieu!
–C’est pour cela que j’ai voulu vous voir, afin des vous prévenir, et que, par un mouvement de surprise ou d’émotion, vous ne l’inquiétiez pas. C’est, avant tout, la tranquillité que le médecin a recommandée.
–Mais que dit le médecin?
–Il trouve l’état très grave.
–Vous l’avez vu en particulier?
–Oui.
–Alors il vous a parlé en toute franchise?
–Je le pense.
–Vous savez, mademoiselle, quels sentiments d’estime affectueuse j’ai voués à monsieur votre père. Ne voyez donc dans mon insistance qu’un intérêt.–il chercha son épithète,–douloureux, un intérêt de cœur. Cet état n’est pas désespéré, n’est-ce-pas?
–Oh! non.
–C’est une maladie de cœur?
–Une attaque asystolique.
–Ah!
–Vous connaissez cette maladie?
–Grave, en effet, très grave.
–Mais qui n’est pas fatalement mortelle, n’est-ce-pas?
Dans son angoisse, c’était elle maintenant qui interrogeait: puisque Radou connaissait cette maladie, il allait lui dire ce que le docteur Graux lui avait peut-être caché.
–Sans doute, répondit Radou; au moins je ne crois pas. Vous savez, je n’ai pas étudié la médecine on ne peut parler que de ce qu’on sait.
Si Hélène avait été en ce moment capable d’observation, elle aurait remarqué que si Radou ne parlait pas, ce n’était point parce qu’il ne savait pas, mais plutôt au contraire parce qu’il savait.
Ce n’était pas Radou qu’elle regardait, c’était son père qu’elle avait devant les yeux; c’était à lui qu’elle pensait; c’était pour lui qu’elle était descendue, afin de préparer autant que possible ce qui allait se dire dans cet entretien, qu’elle eût certainement empêché, si elle avait osé assumer une pareille responsabilité.
Certes, la chose était délicate et difficile; mais les circonstances étaient telles qu’elle ne devait avoir égard qu’au but à atteindre et non aux moyens à employer. Ce n’était pas quand la vie de son père était en jeu qu’elle pouvait se laisser arrêter par quoi que ce fût; lui avant tout, lui seul.
–Puisque vous connaissez cette terrible maladie, dit-elle résolument et en regardant Radou en face, vous savez aussi, n’est-ce pas, qu’il faut éviter au malade toute cause de contrariété et d’émotion? C’est pour cela que je suis venue au-devant de vous.
Il la regarda comme s’il ne la comprenait pas.
Voyant qu’il ne lui venait pas en aide, elle continua:
–Pour vous demander, pour vous prier de ne pas contrarier mon père, de ne pas discuter avec lui, et lors même qu’il vous ferait quelque proposition... qui ne vous conviendrait pas, de répondre conformément à son désir.
–Mais, mademoiselle...
–C’est un caprice de malade qu’il s’agit de satisfaire, c’est une contrariété qu’il s’agit d’éviter, cela seulement et rien autre chose; sans cela, soyez certain que je ne me permettrais pas de vous adresser une pareille prière.
Ce fut lui, à son tour, qui l’examina, cherchant évidemment à comprendre ce qu’il y avait sous ces paroles et tout ce qu’il y avait.
Ne le devinant pas, il le demanda:
–Et quelle proposition monsieur votre père veut-il donc m’adresser? dit-il.
–Il vous l’expliquera lui-même, puisqu’il vous a fait appeler pour cela. Quelle qu’elle soit, ce que je vous demande, c’est de ne pas vous inquiéter de cette proposition elle-même, mais de votre réponse, qui ne vous engagera qu’envers un malade.
Puis, jugeant qu’elle en avait assez dit et incapable d’ailleurs d’en dire davantage, elle pria Radou de la suivre.
–Mon père pourrait s’inquiéter de mon absence. Elle entra la première dans la chambre.
–M. Radou.
M. Margueritte tendit la main au jeune professeur.
–Merci de votre empressement, mon ami, dit-il.
Depuis que M. Margueritte était alité, sa mère s’était installée près de lui, ou plutôt dans un coin de la chambre, se faisant toute petite, aussi peu gênante que possible, et elle restait là, silencieuse, attendant que sa petite-fille lui demandât quelque chose, car elle n’osait rien faire d’elle-même ni rien proposer, de peur d’être une cause d’embarras, alors qu’elle eût voulu être une aide, de même qu’elle n’osait ni marcher, ni se moucher.
Quand Hélène vit Radou assis auprès du lit de son père, elle alla à sa grand-mère.
–Venez prendre l’air, grand’maman, dit-elle, cela vous fera du bien; il ne faut pas rester ainsi enfermée.
–Je veux bien, ma fille, dit la vieille femme, qui était très embarrassée, ne sachant si elle devait sortir ou rester; d’une part, désirant ne pas quitter son fils; de l’autre, se demandant comment on devait se conduire en pareille circonstance, ce qu’elle ignorait et ce qui la rendait malheureuse.
Suivant sa petite-fille et marchant comme sur des œufs, penchée en avant et les bras étendus, elle sortit.
Pendant ce temps Radou avait examiné M. Margueritte attentivement, à fond, sans parler.
–Si je vous ai fait appeler dans l’état où je suis, dit M, Margueritte, vous comprenez, n’est-ce-pas, que c’est parce que je me sens perdu.
–Eh quoi, cher monsieur!...
M. Margueritte leva la main pour dire qu’il désirait n’être pas interrompu:
–Le docteur Graux dit,–au moins il me dit à moi, –qu’il me guérira. Je ne le crois pas; le coup qui m’a frappé a été trop rude; la lésion que je dois avoir au cœur est trop grave. Voyez mon étouffement, ma respiration haletante, qui rend ma parole si difficile, si pénible. A cela, ajoutez ce que vous ne voyez pas: le refroidissement des extrémités, la tendance à la syncope, qui est telle que je crois que je vais m’évanouir à chaque instant, et vous comprendrez,–il fut obligé de faire une longue pause pour respirer,–vous comprendrez que je ne peux pas conserver d’illusions, si douces qu’elles me seraient. Je suis perdu.
Radou qui, la première fois, s’était fortement récrié contre cette idée, protesta à nouveau avec beaucoup plus d’énergie encore; c’était impossible; il fallait croire le docteur Graux; l’étouffement s’expliquait facilement; enfin tout ce que peut dire un homme qui ne veut pas croire, et il n’y avait qu’à regarder, qu’à écouter Radou pour se convaincre que précisément il était cet homme.
Bien que M. Margueritte ne fût pas en état de voir ce qui se passait autour de lui, il fit cependant cette remarque, mais il se l’expliqua:
–C’est la sympathie, c’est l’amitié que vous avez pour moi, dit-il, qui protestent en vous contre cette pensée que je suis perdu; vous êtes comme ma pauvre fille, qui ne veut pas admettre l’idée que je vais mourir. Cela me touche vivement, croyez-le, mon ami, et cet accord entre vous et elle m’est doux; mais malheureusement ce n’est pas ce que nous espérons, ce que nous voulons qui se réalise dans un cas comme le mien, et si je vous dis que je suis perdu, ce n’est pas pour vous émouvoir ni pour me plaindre, c’est parce que je le sens. Venons donc au fait pour lequel je vous ai envoyé chercher.
–Cela ne va-t-il pas vous fatiguer? demanda Radou; nous pourrions peut-être attendre.
M. Margueritte le regarda.
–Vous savez que je suis tout à vous, continua Radou, et quand vous voudrez; ainsi.
–Alors tout de suite. Lors de votre arrivée à Condé et quand nous avons traité la question du mariage, je vous ai demandé, d’attendre pour décider cette question. Nous avions à ce moment du temps devant nous. Au moins je le pensais. Aujourd’hui, ce temps me manque. Demain, dans quelques jours peut-être, je ne serai plus là. Avant d’abandonner ma pauvre fille je voudrais avoir assuré sa vie.
L’émotion lui coupa la parole, et un étouffement se produisit.
–Je vais appeler, s’écria Radou en s’empressant de se lever.
Mais de la main M. Margueritte lui fit signe d’attendre; puis, après quelques instants, il poursuivit:
–Je voudrais avoir assuré sa vie, et c’est pour cela que je vous demande si vos intentions sont toujours les mêmes.
–Mais...
–Il y avait des raisons, continua M. Margueritte, pour différer ce mariage; maintenant, il y en a pour le hâter; vous les voyez sans qu’il soit besoin que je les explique. Avant que vous me répondiez, je n’ajouterai qu’un mot pour vous faire connaître ma position: si nous avions attendu deux ans, j’aurais pu donner à ma fille une certaine dot et vous verser chaque année une somme qui l’aurait complétée; aujourd’hui, Hélène n’aura rien en se mariant, ni plus tard, car je ne laisse rien.
Il avait fait des efforts pour arriver jusque-là; il se tut, épuisé, haletant.
Radou resta assez longtemps sans répondre, embarrassé, hésitant.
–Certainement, dit-il enfin, les yeux baissés, je ressens aujourd’hui pour mademoiselle Hélène les mêmes sentiments que j’éprouvais il y a un mois, il y a trois mois. Vous ne pouvez pas supposer que j’aie changé. Mais si je vous disais que je suis prêt à la prendre pour femme, ce serait reconnaître que je partage vos craintes; tandis qu’au contraire je suis convaincu qu’elles n’ont aucun fondement, aucun, aucun. Je ne peux pas, vraiment, assumer une pareille responsabilité. Ce serait me faire le complice de la maladie. Voyons, franchement, si je vous répondais: «Je suis prêt,» ne croiriez-vous pas plus fermement encore que vous êtes perdu. Tandis que cette réponse que je diffère, que je remets à la semaine prochaine, à un mois, vous prouve par cela même qu’elle est différée, que vous n’êtes pas en danger, mais pas du tout, pas du tout.
M. Margueritte le regardait stupéfait, se demandant s’il n’était pas sous l’influence d’une hallucination, s’il entendait réellement des vraies paroles, si Radou était réellement devant ses yeux. Etait-ce possible? Et de sa main droite il tâtait, il serrait sa main gauche.
Pendant ce temps, Radou s’était levé et il avait regardé sa montre:
–Voici l’heure de la classe, dit-il, demain je reviendrai vous voir, et si vous le voulez nous reprendrons cet entretien. A demain!
X
Table des matières
Il descendit l’escalier comme si le feu le poursuivait.
Vraiment il l’avait échappé belle; après la fille, le père.
Une gaillarde, la fille.
Un Normand madré, le père.
Mais il n’y a pas que les Normands qui sont ma drés; les Lorrains le sont aussi et, quand il le faut, ils savent compter.
Sans doute ç’avait été dur de répondre de cette façon ambiguë et de se dérober de cette manière; mais comment faire autrement?
Il ne pouvait pas dire oui, car il était un honnête homme.
Quand il avait manifesté l’intention d’épouser Hélène, il comptait sur une dot immédiate et, pour plus tard, sur une certaine fortune à recueillir par héritage; mais puisqu’il n’y avait ni dot, ni héritage, il n’épousait pas.
La femme était belle et désirable, cela était certain; douée de qualités sérieuses, il le croyait, mais après? Ce n’est pas avec de la beauté, avec de la tendresse, avec de la bonté qu’on entre en ménage; si cela est quelque chose comme appoint, il faut en plus un capital sérieux.
Il ne pouvait pas raisonnablement épouser une femme sans le sou, si belle qu’elle fût.
Il ne voulait pas d’une existence semblable à celle du père Planchat: à cette seule pensée tout en lui se révoltait.
Sans doute il était pénible de renoncer à cette belle fille; mais après tout il y en avait d’autres; et quand on était fait comme lui, il n’y avait pas à s’inquiéter d’un mariage manqué ni d’une belle fille perdue.
Réfléchissant ainsi, il avait fait trois ou quatre fois le tour de la cour, s’applaudissant de la façon dont il avait esquivé cette situation véritablement embarrassante.
Si, comme cela paraissait probable, M. Margueritte succombait à cette maladie, tout était fini; plus de mariage.
Si, au contraire, il réchappait, le mariage pouvait se renouer et produire alors les avantages matériels sur lesquels il avait été en droit de compter, lorsqu’il l’avait engagé.
Et l’heure ayant sonné, il était entré en classe, satisfait de lui et dans les meilleures dispositions.
«Nous avons vu dans la dernière leçon que pour les composés binaires oxygénés il y a deux cas à distinguer: 1o le composé est basique ou neutre; 2o il est acide.»
Puis ayant remarqué deux élèves qui bavardaient, il s’était interrompu:
–Je vous prie de ne pas me distraire par votre inattention; je viens de voir notre cher principal, il est au plus mal; je suis sorti de chez lui profondément ému, et j’ai besoin de tout mon sang-froid pour pouvoir vous faire ma leçon. Je dis donc que, dans le premier cas, le nom du composé se forme de la manière suivante...
Aussitôt qu’elle l’avait vu sortir, Hélène était rentrée près de son père.
Elle l’avait trouvé dans un état de complète prostration, la tête inclinée sur l’épaule gauche, la lèvre inférieure pendante, les bras inertes.
–Cela t’a fatigué.
Pas de réponse.
Mais au bout de quelques minutes terriblement longues pour elle et pendant lesquelles elle s’était anxieusement demandé ce qu’il fallait craindre, il s’était un peu redressé pour la regarder.
Quelle expression désespérée dans ses yeux et sur son visage!
Tout à coup, elle avait vu des larmes couler sur ses joues, et, levant la main, il la lui avait tendue.
–Ah! ma pauvre fille! ma pauvre fille!
–Mais qu’as-tu, père? Qu’as-tu? Es-tu plus mal?
Il secoua la tête.
–C’était ma dernière espérance; elle me manque. Il n’est pas l’homme que j’avais cru.
–Eh bien! père, il ne faut pas te désespérer pour cela; il n’y avait pas d’engagement entre M. Radou et moi. Je ne l’aimais pas et je n’avais accepté ce mariage que pour ne pas te peiner. Dans ces conditions, il vaut donc mieux qu’il ne se fasse pas. Pour moi, je t’assure que je n’en suis pas du tout fâchée, pas même désappointée.
–Mais tu vas rester seule, sans rien, sans la moindre ressource.
Depuis la veille, elle avait à chaque instant et de toutes les manières combattu cette idée, trouvant toujours quelque raison nouvelle pour la repousser et pour prouver à son père qu’il n’était pas aussi malade qu’il le croyait.
Mais cette persistance à revenir sans cesse à la même crainte ne montrait que trop qu’elle ne l’avait pas convaincu; mieux valait donc recourir à un autre moyen.
–Jamais je n’admettrai, dit-elle, que je vais rester seule; mais quand, par impossible, cela arriverait; quand, tu serais tué,–je ne dis pas par cette maladie, mais par un accident quelconque que nous ne pouvons pas prévoir,–serais-je donc perdue pour cela? Et cette crainte de me laisser seule, qui te torture, serait-elle, en se réalisant, aussi terrible que ta tendresse l’imagine?
–Hélas!
–Ce qui serait affreux, ce serait le désespoir moral, ce serait de ne plus te voir, ce serait d’être privée de cette tendresse qui depuis mon enfance m’a rendue si heureuse.
Malgré l’effort d’énergie qu’elle faisait pour se contenir et ne pas ’succomber à l’émotion, elle ne fut pas maîtresse, en évoquant cette catastrophe qu’elle disait impossible, mais qu’elle sentait si menaçante, de régler sa voix, qui trembla et qui, à un certain moment, se brisa dans sa gorge contractée. Mais presque aussitôt, se raidissant désespérément, elle continua:
–Je veux dire qu’en dehors de mon chagrin tout ne serait pas perdu: je ne suis plus une enfant; je ne suis pas infirme; je ne suis pas incapable de travailler, incapable de gagner ma vie. Ce que tu m’as appris me servirait à quelque chose; j’en sais assez pour donner des leçons; j’ai mes diplômes; tu vois bien que je ne mourrais pas de faim.
–A dix-neuf ans! Ah! ma pauvre fille, quel remords de n’avoir rien fait pour toi!
–Tu as tout fait, puisque tu m’as mise à même de pouvoir faire. Quand il le faudra je serai forte et courageuse, je te le promets, je te le jure!
Et lui prenant la main, elle la lui baisa comme pour sceller ce serment, que le danger suspendu au-dessus de son père et qu’elle voyait prêt à s’abattre rendait si solennel.
–Tant de beauté! dit-il, suivant évidemment sa pensée intérieure bien plus qu’il ne répondait à ce qu’elle avait dit:
Il s’établit un moment de silence, et pendant quelques instants il resta penché en avant, s’efforçant de faire entrer un peu d’air dans sa poitrine, car l’étouffement augmentait sensiblement, en même temps que la pâleur de sa face et que l’anxiété du regard.
–Partout où se portent mes yeux, dit-il, je ne vois que dangers pour toi. Ah! j’étais trop fier de ta beauté. Et ta pauvre grand’mère que deviendrait-elle?
–Mais ne serais-je pas là?
–Oui, n’est-ce pas, tu me remplacerais.
–Oh! je te le jure.
La porte s’ouvrit, le docteur Graux entra.
–Eh bien, dit-il après avoir examiné son malade, je vois avec plaisir que nous allons mieux.
–Vous trouvez, docteur?
–C’est évident.
–Moi, je ne me sens pas mieux; au coutraire, j’étouffe, il me semble qu’à chaque instant je vais me trouver mal.
–Eh bien, quand cela arriverait, il ne faut pas vous en inquiéter.
Mais avec Hélène, qui l’accompagna, il ne garda pas cette assurance.
–Cela ne va pas, dit-il, le cœur ne se calme pas; monsieur votre père a donc éprouvé des émotions, des contrariétés?
–Oui.
–Il faut empêcher cela à tout prix.
–Je l’ai tenté, je n’ai pas pu.
–Si nous avons de nouvelles syncopes, je ne réponds de rien.
–Ne peut-on pas les prévenir?
Il secoua la tête.
–Si elles se présentent, dit Hélène tremblante, que faudra-t-il faire?
–Espérons qu’il ne s’en présentera pas.
–Mais s’il en survient une?
Il hésita un moment.
–Vous m’enverrez chercher.
Hélène n’en écouta pas davantage, et elle remonta vivement, ayant hâte d’être auprès de son père, pleine de craintes, voulant être là, quoiqu’elle ne sût pas ce qu’elle pourrait faire si une syncope survenait.
La soirée se passa sans complications nouvelles; cependant l’état général parut s’aggraver.
La nuit aussi fut extrêmement pénible pour le pauvre malade, accablé par le sommeil, et qui se réveillait à moitié étouffé aussitôt qu’il s’endormait.
Installée près de lui, contre lui, Hélène ne le quittait pas des yeux. Vers le matin elle le vit se renverser sur ses oreillers et laisser aller sa tête comme il l’avait fait plusieurs fois déjà en s’endormant.
Cependant ce n’était pas le même mouvement.
Effrayée, elle voulut lui soutenir la tête: il ne bougea pas.
–Père! s’écria-t-elle, père!.
Elle lui mit la main sur le cœur, mais elle ne le trouva pas. Elle écouta, se collant l’oreille sur sa poitrine. Elle n’entendit rien.
–Père, réponds-moi!
Puis, instantanément, le sentiment de l’horrible vérité l’étreignant:
–Père, dis-moi adieu.
Il était mort. Et cet adieu qu’elle lui demandait, il n’avait pas pu le lui donner.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
I
Table des matières
Les dernières personnes qui, après l’enterrement, avaient accompagné Hélène au collège venaient de partir. On l’avait embrassée; on lui avait serré la main; on lui avait adressé quelques paroles de consolation ou d’encouragement, et l’on s’était sauvé au plus vite, car enfin quoi dire à cette pauvre fille? quoi lui répondre surtout, si elle demandait quelque chose? Il ne laissait rien, ce malheureux M. Margueritte, ce qui s’appelle rien; elle allait être dans une affreuse misère, et il est bon de se tenir en garde contre les misérables; on ne sait pas les idées qui peuvent leur passer par la tête, les services qu’ils peuvent réclamer. Il est bon aussi de se tenir en garde contre soi-même, contre un entraînement ému, car on prend ainsi quelquefois des engagements qu’on regrette plus tard.
–Dans le salon où elle se tenait debout près de la cheminée, le visage rougi par les larmes, les lèvres crispées, le cœur serré par le désespoir, elle n’avait plus près d’elle que sa grand’mère, assise dans un coin, tournant un chapelet entre ses doigts en priant pour son pauvre fils, et la tante Tout cha, qui se carrait dans un fauteuil.
C’était là maintenant toute sa famille, car.ils n’étaient plus ses parents, cet oncle et ses huit cousins qui n’avaient pas pu faire trois lieues pour suivre son père jusqu’au cimetière.
Quant à la tante Tout cha, elle était venue, car elle était toujours prête à aller n’importe où; seulement, elle n’avait pas jugé que, pour un neveu, c’était la peine de faire les frais d’un deuil; c’est une dépense, et elle s’était contentée de s’arranger une toilette dans laquelle elle avait mis autant de noir qu’elle avait pu; cela même l’avait retardée, de sorte qu’elle n’était arrivée que bien juste pour l’enterrement.
Lorsqu’elles furent seules, la tante se leva:
–Maintenant, ma nièce, c’est le moment de parler d’affaires.
Hélène la regarda quelques secondes sans comprendre. Le moment de parler d’affaires? Quelles affaires? Elle n’en avait qu’une: penser à son père; parler de lui.
–Si j’avais pu, continua la tante, j’aurais poussé Cocotte pour arriver avant l’enterrement; mais elle a son poulain c’te bête, je n’allais pas lui faire du mal; et puis avant ou après, ça n’a pas grande importance.
Elle fit une pause, attendant qu’Hélène lui répondît; mais celle-ci n’ayant rien dit, elle continua:
–Cest quand on est dans le malheur qu’on trouve sa famille, n’est-il pas vrai, ma nièce?
Ce n’étaient pas là des paroles bien tendres; mais venant de la tante Tout cha, qui n’était pas expansive, elles remuèrent le cœur d’Hélène.
–Certainement, continua la tante, si cela était possible je voudrais vous offrir de venir à la maison; mais cela n’est pas possible.
–Je n’ai pas eu cette pensée.
–Il y a les cousins; les garçons, vous savez, ma nièce, on n’en est par maître, des gaillards,–elle dit cela superbement, fière, à coup sûr, de ses fils comme elle était fière de tout ce qui lui appartenait, son mari excepté,–et puis, d’autre part, vous n’entendez rien aux travaux de la culture; vous êtes une demoiselle, une personne instruite; le village et les champs, ça ne vous convient pas. Mon Dieu, je ne vous blâme pas. Chacun son affaire. A la ville, moi toute la première, je ne suis pas à ma place. Ce que j’en dis donc, c’est simplement pour vous expliquer que vous ne pouvez pas venir chez nous.
–Mais, ma tante, je n’ai jamais eu la pensée que je pouvais aller chez vous, répondit Hélène, blessée que la tante Tout cha la mît ainsi à la porte avant même qu’elle eût demandé à entrer.
–Moi, je l’ai eue, j’aurais voulu que cela fût possible; tout d’abord j’avais cru que cela était possible, mon homme vous le dirait s’il était là, car en apprenant ce malheur mon premier cri a été: «Si nous pouvions prendre cette pauvre Hélène;» et ç’a été seulement quand François m’a répondu: «Et les garçons?» que j’ai compris qu’il avait raison, comme toujours.
Hélène avait hâte que cette discussion, qui la blessait de tant de manières, se terminât; elle avait besoin d’être seule, d’être libre, toute à son chagrin, toute à son père.
–Je vous remercie de votre bonne intention, ma tante, dit-elle, mais comme mon oncle l’a justement remarqué, elle n’est pas réalisable.
–Malheureusement, ma pauvre fille, et j’en suis bien fâchée; mais ce qui n’est pas possible pour vous, ma nièce, l’est pour ma sœur.
–Grand’maman?
–Sans doute; elle était à la maison, il y a six semaines, elle peut y revenir; elle y a vécu pendant des années, elle peut y vivre encore; les portes lui sont ouvertes; je suis prête à l’emmener; et je parle au nom de François comme au mien.
Depuis le commencement de cet entretien; la vieille mère avait interrompu son chapelet, et, la tête à demi levée, elle écoutait mais craintivement, comme si elle avait peur qu’on lui reprochât de se mêler de ce qui ne la regardait pas; en voyant qu’il était question d’elle, elle leva la tête tout à fait et écouta franchement.
–Je vous remercie bien, ma sœur, dit-elle.
–Vous savez, c’est de bon cœur, dit la tante joyeusement, votre place à table vous attend, nous reprendrons notre vie d’autrefois.
–Si vous voulez, ma sœur.
–Je crois bien que je veux.
Puis, pour revenir sur ce cri qui lui avait échappé:
–C’est notre devoir.
Mais, au grand étonnement de la tante Tout cha, Hélène vint se jeter au travers de cet arrangement qui paraissait si simple.
–Pardon, grand’maman, dit-elle doucement, mais en même temps avec fermeté, voulez-vous donc que nous nous séparions?
–Je ne le voudrais pas, ma bonne fille, mais...
–Alors il n’y a pas de mais, grand’maman; vous ne devez pas avoir d’autre souci que votre désir.
–En v’là une bêtise! s’écria la tante Tout cha.
–En quoi est-ce une bêtise, ma tante?
–Est-ce que, quand on n’a pas assez pour soi, on a assez pour deux; j’ai causé pendant la messe et en allant au cimetière avec ceux qui connaissent les affaires de votre père, M. Griolet le notaire, entre autres; eh bien, il ne laisse rien, votre pauvre père, moins que rien.
–Eh bien? interrompit Hélène, la tête haute, de façon à bien faire comprendre qu’elle ne permettrait pas la plus légère attaque contre la mémoire de son père.
–Eh bien, si vous n’avez pas de quoi vivre, comment ferez-vous vivre votre grand’mère?
–En travaillant.
–Avant de prendre quelqu’un à votre charge, il faudrait savoir si vous pourrez vivre vous-même; il ne faut pas compter qu’il vous reviendra quelque chose de tout cela, il y a de dettes à payer; je ne dis pas ça pour moi, votre père m’a toujours réglé ce que je lui ai fourni, comme il convient; mais enfin il y a des créanciers. Quand on les aura payés, qu’est-ce qu’il vous restera? Voilà ce qu’il aurait fallu savoir avant de parler de prendre votre grand’mère avec vous; il ne vous reste rien.
–Je vous l’ai dit, mon intention est de travailler.
–Ça, c’est bien. Nous sommes sur la terre pour gagner notre vie; mais savez-vous si vous pourrez gagner la vôtre et celle de votre grand’mère? Allez de votre côté, qu’elle aille du sien. Faites pour vous, qu’elle fasse pour elle. Voilà le conseil que je vous donne, et, mieux que cela, je vous aide en prenant ma sœur.
–Je vous ai remerciée de votre intention, ma tante; mais je désire garder grand’maman avec moi et je la prie de ne pas me quitter.
Puis, venant à sa grand’mère et l’embrassant:
–Dis à ma tante, grand’maman, que tu as foi en moi et que tu sais bien que je ne te laisserai manquer de rien.
La vieille femme hésita un moment, regardant sa belle-sœur timidement.
–Je peux encore travailler, ma fille.
–Alors, nous travaillerons ensemble, grand maman.
–Si vous comptez sur elle, dit la tante en haussant les épaules.
Hélène se redressa et regarda sa tante fièrement:
–Je compte sur moi, ma tante. Ce sera moi qui travaillerai pour grand’maman; ce ne sera pas grand’maman qui travaillera pour moi. Mon père trouvait que sa mère avait trop travaillé; c’est mon devoir de respecter ses idées et ses volontés. En vous tenant ce langage, je vous parle en son nom.
La tante avait été un moment interloquée, mais elle reprit vite son assurance.
–Si ce qu’a dit votre père signifie que j’ai trop fait travailler ma sœur, c’est une bêtise.
–Ma tante, je ne peux pas vous permettre de parler ainsi de mon père.
–Enfin, je dis ce que je dis. J’ai gardé ma sœur chez moi pendant trente ans par charité, et voilà comment j’en suis remerciée.
–Par charité! s’écria la grand’mère.
Mais Hélène lui coupa la parole:
–Grand’maman, dit-elle, je vous prie de me laisser traiter cette affaire avec ma tante, à qui je réponds que, pour qu’à l’avenir elle ne soit pas mal remerciée de ses intentions charitables, nous ne les acceptons pas.
–A votre aise, ma nièce; ce que j’en faisais c’était pour vous secourir dans votre malheur, comme ça se doit en famille. C’est comme ça que vous m’accueillez, ça suffit, je m’en vas.
Et elle fit un pas vers la porte; mais revenant et s’adressant à sa belle-sœur.
–Seulement, vous, quand vous mourrez de faim, ne venez pas me demander de vous prendre, il serait trop tard. Si ça ne fait pas pitié! Trop travaillé, trop travaillé! Hélas! Mon Dieu! Bonsoir, la compagnie.
Et cette fois elle sortit, sans se retourner, furieuse; en venant, elle avait justement fait le compte des couvées de dindes que sa belle-sœur lui élèverait, car il n’y avait pas à dire, pour élever les dindes, on ne trouverait pas sa pareille; et voilà qu’il fallait renoncer à ce gain par la faute de cette grande fille,–une fiérote et une bête. En voilà une qui pouvait crever de misère, elle n’aurait que ce qu’elle méritait.
La tante partie, Hélène et sa grand’mère restèrent assez longtemps sans échanger une parole; après toutes les émotions de la matinée et de ces derniers jours, Hélène était à bout de forces; cette dernière scène l’achevait:
–Nous aurions peut-être mieux fait d’accepter la proposition de la tante, dit enfin la grand’mère, se répondant à elle-même; j’aurais travaillé; ce n’est pas le courage qui me manque.
–Non, grand’mère, nous n’aurions pas bien fait, car nous n’aurions pas respecté la volonté de papa.
–Mais vivre, mon enfant?
–Je travaillerai, soyez sans crainte.
–Et comment?
–Je ne sais pas, mais je trouverai; c’est à chercher. et je vais chercher; la pensée que je remplace mon pauvre papa me donnera de la force.
II
Table des matières
Il eût fallu à Hélène quelques heures de repos et de recueillement, dans lesquelles elle eût pu s’abandonner et pleurer à son aise, car ses larmes, toujours refoulées, l’étouffaient; elle marchait, elle agissait, elle parlait, depuis deux jours, comme dans un cauchemar dont elle ne pouvait s’éveiller, oppressée, anxieuse, suffoquée, incapable d’étreindre sa volonté, en proie à une sorte de délire avec des idées et des images qui l’affolaient ou l’anéantissaient.
Mais justement elle ne pouvait pas les trouver, ces heures de recueillement, car il lui fallait répondre à tout le monde et s’occuper de tout, décider tout, elle qui n’avait été rien jusqu’à ce jour.
Et ce n’était pas seulement le présent qu’elle devait ainsi décider à l’improviste, c’était encore l’avenir; ce n’était pas seulement ce qu’elle connaissait, mais encore ce qu’elle ignorait.
Quelles affaires laissait son père? Quelle situation? Elle ne le savait pas. La ruine? des dettes? La ruine, ce n’était rien. Mais des dettes! Comment les payerait-elle jamais? Et cependant elle était bien résolue, pour l’honneur de son père, à les payer coûte que coûte.
«Je ne te laisse rien,» lui avait dit son père.
Mais encore, quel était ce rien?
C’était ce qu’elle devait savoir au plus tôt, et même eût-il fallu qu’elle le sût avant l’enterrement, car en discutant les dispositions de cet enterrement avec les gens des pompes funèbres et de la fabrique, qui, pour chaque chose proposée par eux, lui disaient: «Cela se fait, mademoiselle,» avait-elle hésité avant de répondre: «Faites,» se demandant comment elle payerait ce qu’elle commandait.
Le notaire Griolet lui avait dit qu’il viendrait après l’enterrement, et elle l’attendait; sans doute il ne lui ferait pas trouver ce qui n’existait pas, mais il la dirigerait, il prendrait en main ses affaires, et ce serait déjà un point important: au moins elle saurait.
Il fut exact, car l’exactitude et la tenue étaient ses deux principales qualités. Pour l’enterrement il avait revêtu une toilette noire; mais aussitôt rentré chez lui, il avait abandonné ces vêtements de cérémonie du parfait notaire, dont il avait horreur, pour reprendre son costume ordinaire: la redingote bleue boutonnée, la cravate de couleur et le pantalon de fantaisie.
Ce jour-là il le prit tout neuf et le choisit avec soin, ce pantalon; il allait voir une belle fille, et il tenait à paraître devant elle tout à son avantage. Or, pour cela, un pantalon réussi était, disait-il en s’appuyant sur certains souvenirs qu’il citait complaisamment, un point décisif; aussi étaient-ils célèbres à Condé, les pantalons de Me Griolet, au moins parmi les hommes, qui s’en moquaient et se mettaient dans des coins pour en plaisanter à mi-voix lorsqu’il arrivait quelque part: «Avez-• vous vu le pantalon de Griolet?–Extraordinaire.– Pour qui celui-là?» Et l’on cherchait: si une femme avait le malheur de tourner les yeux du côté du notaire, machinalement, par hasard, sans penser à rien, elle était aussitôt le sujet de railleries plus ou moins spirituelles, mais salées: «Auriez-vous cru cela?–Non, et cependant, en regardant le mari, tout s’explique.– Curiosité alors?–Espérons-le’, mon Dieu!–Je plains le mari.–Moi, Griolet; vous savez, c’est un blagueur.
–Ah bah!–Positivement.»
Il se présenta au collège en vainqueur, ne s’imaginant pas que cette belle fille, pour laquelle il se dérangeait, pût avoir des yeux pour ne pas le voir, et ne se disant pas que ces yeux ne devaient que pleurer.
Au moins cette suffisance eut cela de bon qu’elle lui inspira une patience pour tout écouter et une complaisance pour tout examiner, qu’il n’eût assurément point– eues pour une pauvre orpheline louche ou bossue.
Hélène n’en avait jamais assez dit, et au lieu d’e s’impatienter des explications confuses qu’elles lui donnait, il les lui faisait longuement répéter.
–Certainement, mademoiselle.
A la vérité, il était surpris que ces beaux yeux dans lesquels il plongeait les siens eussent si peu d’expression et parussent si éteints; mais au moins la musique de sa voix était un charme; charmantes aussi étaient ses lèvres et les mèches de sa blonde chevelure se détachant sur ses vêtements de deuil; admirable était le profil droit de son visage; merveilleux de pureté était le contour de sa tête; et les épaules, et le corsage, et la taille, et les mains et les pieds! Il serait resté toute la journée à l’écouter, à condition de pouvoir la regarder.,
Elle était touchée de cette patience, de cette com, plaisance à se mettre à sa disposition; mais en même temps elle était gênée aussi de cette persistance à la regarder. Ne pouvait-il pas lui parler sans tenir ainsi ses yeux attachés sur elle? Tout d’abord absorbée par ses pensées, en proie à son angoisse, abîmée dans sa douleur, elle n’avait point fait attention à la fixité de ce regard qui ne la quittait pas; mais peu à peu elle s’était troublée, sans qu’elle comprît pourquoi un sentiment de malaise l’avait envahie, de confusion, de honte; ces yeux qu’elle rencontrait sans cesse posés sur elle,–, tantôt sur ses cheveux, tantôt sur sa bouche, tantôt sur son corsage, la paralysaient; elle eût voulu pouvoir abaisser un voile sur son visage ou bien s’envelopper de la tête aux pieds dans un manteau; ce n’était point ainsi qu’un honnête homme regardait une honnête femme, avec cette ardeur, comme s’il voulait la déshabiller.
Griolet n’avait pas été sans remarquer l’effet qu’il produisait, mais il n’en avait pas deviné la cause. Pourquoi lui avait-elle parlé tout d’abord si franchement, si librement, n’ayant d’autre souci que de dire ce qu’elle avait à dire, et maintenant pourquoi se montrait-elle si embarrassée, comme fâchée?
Cela était inexpliquable, car enfin on ne pouvait pas montrer plus d’amabilité qu’il n’en déployait pour elle; elle devait bien voir qu’il la trouvait charmante; plus que charmante, irrésistible.
Y avait-il donc en lui quelque chose qui lui déplût? C’était invraisemblable; car lui aussi était charmant; plus que charmant, irrésistible; il le savait; on le lui avait dit assez souvent, et assez souvent aussi on le lui avait prouvé, pour qu’il n’eût pas le plus léger doute à ce sujet. Déplaire à une femme, lui! Allons donc, cela était impossible.
Assurément il avait dû lâcher quelque maladresse, quelque parole inconsidérée, quelque blâme sur son père qu’elle paraissait regretter si sincèrement; mais il eut beau chercher, il ne trouva ni cette maladresse,– ce qui l’eût bien étonné,–ni cette parole de blâme.
Alors, comme il réfléchissait ainsi, ses yeux vinrent, par hasard ou plutôt par suite d’une habitude prise, à tomber sur son pantalon; ce fut un trait de lumière. Certainement il était très joli, ce pantalon, très moelleux d’étoffe, et, ce qui était plus important, il laissait deviner ses mollets nerveux tandis qu’il moulait ses cuisses charnues; malheureusement il était pointillé de rouge, et c’était ce rouge qui la blessait. Ç’avait été une maladresse à lui de quitter ses vêtements noirs du matin, il eût dû venir en noir pour être en harmonie avec elle; l’harmonie, l’accord, tout est là. C’était pour avoir oublié cette loi qu’il n’avait point produit l’effet auquel il était habitué. Elle avait eu les yeux attirés par ce pointillé rouge; cela l’avait distraite d’abord, puis troublée, puis agacée; elle n’avait plus été sensible qu’à cela, et d’autant plus que ce contresens jurait grossièrement avec la sympathie qu’il lui témoignait.
Hélène, qui tout d’abord avait étendu l’entretien en entrant dans tous les détails qu’elle croyait pouvoir être utiles, l’avait abrégé quand elle avait cru comprendre la nature du sentiment qui animait ces regards, et tout de suite elle était arrivée à la conclusion.
–Alors que me conseillez-vous? avait-elle demandé.
–De conseils, je ne peux pas vous en donner en ce moment. Il me faut avant voir clair dans la succession, quelles sont ses forces, quelles sont ses charges; c’est ce que l’inventaire dira; et nous y procèderons aussitôt que les délais imposés par la loi seront écoulés, c’est-à-dire dans trois jours. Soyez sûre que je n’y mettrai aucun retard, j’ai trop à cœur de vous témoigner la vive sympathie que vous m’inspirez. Puis, nous nous hâterons aussi d’obtenir du conseil de famille votre émancipation; et alors, mais alors seulement, c’est-à-dire après certains délais qu’il faut subir, vous verrez ce qu’est votre situation et le parti que vous devez prendre.
–Ce parti est arrêté à l’avance, car à l’avance je sais, par ce que m’a dit mon pauvre père, que cette succession ne me donnera rien. Tout ce que je demande, c’est qu’elle me permette de payer ce qui est dû; si elle était insuffisante, je demanderais aux créanciers de m’accorder un certain temps, afin de pouvoir gagner ce que je leur devrais.
–Mais il y a le bénéfice d’inventaire.
–Et qu’est-ce que c’est que le bénéfice d’inventaire?
–Une disposition de la loi qui donne à l’héritier l’avantage de n’être tenu du payement des dettes de la succession que jusqu’à concurrence des biens qu’il a recueillis, et même de pouvoir se décharger du payement des dettes en abandonnant tous les biens de la succession aux créanciers.
–Jamais je ne ferai cela; les dettes de mon père seront sacrées pour moi comme elles l’auraient été pour lui; je les payerai comme il les aurait payées lui-même.
–Et comment, mademoiselle?
–En travaillant. Mon père, Dieu merci! ne m’avait pas élevée pour ne pouvoir rien faire; j’ai un métier aux mains, je puis être institutrice ou maîtresse d’école: je le serai.
Le notaire secoua la tête:
–Cela n’est guère digne d’une personne aussi distinguée, aussi jolie, aussi belle que vous.
–En quoi donc, monsieur?
–Je veux dire qu’institutrice dans une pension ou dans une famille est un dur esclavage, et que maîtresse d’école dans un village perdu est un exil qui ne peut être que pénible, très pénible pour une personne telle que vous habituée à la vie intelligente des villes. Je vous parlais tout à l’heure de la vive sympathie que vous m’inspirez; laissez-moi, vous prouver que ce ne sont point paroles vaines dans ma bouche. Je ne sais ce que sera la succession de monsieur votre père et j’espère qu’elle ne sera pas ce que vous craignez; mais enfin, si elle était telle, je pourrais, au cas où vous voudriez travailler, vous offrir les moyens de ne pas quitter cette ville. Vous devez avoir une belle écriture: en tous cas, vous vous en feriez une facilement, j’en suis convaincu; alors je pourrais vous donner chez vous des expéditions, autrement dit des copies, qui vous permettraient de gagner cinq ou six francs par jour; ainsi vous serait épargnée l’exil au village par un travail facile et discret, car je pourrais moi-même vous l’apporter.
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