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Friedrich Gerstäcker
Les pirates du Mississippi

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331177
Table des matières
PRÉFACE
I. Une tombe au milieu des bois.
II. L’émeute en plein vent.–Discussions politiques.
III. Les habitués de l’hôtel de l’Union.
IV. Une soirée de famille.
V. L’île mystérieuse.
VI. Les pirates et leur capitaine.
VII. La belle Georgina.
VIII. Conversation secrète au milieu d’un marais.
IX. Le double piège.
X. L’habitation des Lively.
XI. L’embtiscade.
XII La chasse aux voleurs.
XIII. Capture du mulâtre Dan.
XIV. L’orgie et la fuite de Mary.
XV. Le long du Mississipi.
XVI. L’épée de Damoclès.
XVII. Les révélations du mulâtre.
XVIII. Départ d’Edgeworth.–Le fugitif.
XIX. Ruses de ménage,
XX. Trois contre... tous!
XXI. L’amie de la pauvre folle.
XXII. La taverne de l’Ours Gris.
XXIII. L’arrestation d’un innocent.
XXIV. La carabine enclouée.
XXV. L’amarre,
XXVI. Les pirates à l’œuvre.
XXVII. La vengeance d’une femme.
XXVIII Les aventures d’O’Toole.
XXIX. Le seamboat Black - Hawk.
XXX. Deux loups contre une louve.
XXXI. Le Squire sous la forme de Janus.
XXXII. L’enquête.
XXXIII. Indécision.
XXXIV. A cheval! à cheval!
XXXV. Le capitaine et son lieutenant
XXXVI. Bataille.
XXXVII. Conclusion.
PRÉFACE
Table des matières
Dans les contrées encore sauvages qui bordent le fleuve géant du Mechescebé, pays où la civilisation est encore à peu pès inconnue, on rencontre des hommes aux. mœurs grossières, au caractère audacieux, qui ne reculent devant aucun crime, lorsqu’il s’agit d’arriver à leur but, celui de derenir riches,
La facilité de fuir dans les prairies indiennes et de se lérober ainsi à la justice des hommes, en admettant qu’elle ixiste aux États-Unis où presque tous les crimes se rachèent avec de l’argent, a fait choisir aux forbans de tous les pays les rives fangeuses du Père de Eaux pour théâtre de leurs exploits.
Il y a peu d’années encore, avant l’époque où les bateaux a vapeur sillonnaient le Mississipi, le commerce de l’intérieur des États riverains se faisait seulement à l’aide de bateaux plats nommés arches de Noé par les Américains, le quelques vastes chaloupes, de schooners et de brigs.
Il ne fallait pas songer alors, pas plus qu’aujourd’hui, à Aventurer le long des rives du fleuve pour y conduire une harrette chargée de marchandises. On eût infailliblement léri dans les marécages et dans les fondrières qui s’ourent et se referment sous les pieds du voyageur. C’était donc par la navigation seulement que les commerçants des États-Unis et les fermiers pouvaient trouver un débouché i leurs produits et à leurs marchandises.
Il y a quelques années, une des villes du Mississipi, qu est de nos jours connue sous le no94, et que les navigateur appellent l’île Stak ou le Crow-Nest (le nid de corbeaux) servait de refuge à une bande de voleurs et de fabricants des billets de banque. Non-seulement ils faisaient le métie de pirates sur le grand chemin liquide du Mississipi mais encore ils se dispersaient dans le pays, et, à force d’échanger des faux billets avec le public, ils rapportaien dans leur caverne, abritée par une végétation luxuriante et impénétrable, une ample moisson de dollars et de marchandises.
Ces mécréants étaient parvenus, à l’aide de la corruption comme aussi par intimidation, à affilier à leur bande un certain nombre d’individus qui occupaient un rang et une position honorables dans les villes et les bourgades près desquelles ils résidaient. Il leur était donc facile de cachei leurs méfaits et d’échapper aux rigueurs de la loi, toutes les fois qu’ils étaient surpris en flagrant délit, car le juge du comté, le shériff et le geôlier même faisaient partie de l’association et prêtaient la main à l’évasion des prévenus.
A deux reprises différentes pourtant le gouvernement de Washington s’émut de cet état de choses: ce fut en184C et en1847. Le succès des pirates, leur impunité les avaien rendus moins prudents; ils s’étaient ralentis dans leur système d’astuce. Il fut donc facile de découvrir ce nid d’ corbeaux, et, afin de faire un exemple, on en pendit envi ron une trentaine aux arbres du rivage témoins de le un exploits sanguinaires.
Malheureusement quelques-uns des plus audacieux bans dits étaient parvenus à s’échapper; ils se rassemblèrent dans e Texas, et là, ayant organisé une troupe recrutée parmi ous les mécréants du pays, il rentrèrent sur le territoire Américain et s’établirent dans l’île no61, dont il est quesion dans ce volume.
Quelque temps après, lorsque les crimes de cette nourelle association de brigands eurent jeté l’alarme dans les États mitoyens, les fermiers formèrent entre eux une ligue, afin de se rendre justice eux-mêmes, puisque les juges des : omtés étaient ou trop faibles ou trop impuissants pour détruire le mal. Les Régulateurs procédaient à l’aide de cette condamnation expéditive que l’on appelle la loi de Lynch, c’est-à-dire qu’à l’exemple du premier fondateur de cette justice sommaire, un nommé Lynch, dès qu’on s’était emparé d’un voleur, on lui donnait un quart d’heure pour se réconcilier avec Dieu, si cela était possible, puis on le lançait dans l’éternité, à l’aide d’une corde de chanvre ou d’une lanière de cuir. Le premier venu remplissait l’office de trois Échelles, autrement dit du bourreau, et on se faisait une gloire, parmi les Régulateurs, d’avoir pendu un, deux, trois, six ou dix individus et même davantage.
La ligue des fermiers parvint ainsi à s’emparer des habitants de l’île no61et surtout du célèbre John Murray, le chef de ces terribles pirates, qui fut conduit à Saint-Louis, jugé sérieusement, condamné à la potence par des juges incorruptibles (à qui probablement on n’offrit pas assez d’argent pour les acheter); et enfin exécuté dans la prison de la ville.
Les complices de Murray n’étaient point venus visiter l’a geôle de Saint-Louis: les Régulateurs croyant plus prudent de se rendre justice eux-mêmes, les avaient tous appendus, les uns aux arbres de l’île no61les autres à des pote aux dressés à cet effet sur les quais d’Héléna, de Memphis, d Fourche-la-Fave, et des autres villages bâtis sur les bords du Mississipi.
De nos jours encore, il paraît que les pirates américain ont reparu sur les eaux du fleuve majestueux. Il y a six mois à peine, les journaux des États-Unis mentionnaient les crimes de forbans dont l’asile était encore inconnu, et l’on citait surtout le nombre incalculable de faux billets de banque répandus dans tous les États de l’Ouest. Là s’arrêtent les documents qui sont parvenus en mes mains.
Cet avant-propos m’a paru nécessaire pour initier le lecteur à l’étrange étude de mœurs que je lui offre aujourd’hui. L’auteur de cet ouvrage, M. Frédérick Gafstaëoker, est un Allemand de Gobourg qui a déjà produit plusieurs ouvrages parmi lesquels je citerai: Un voyage dans le Far-West, un autre roman dont l’action se passe en Australie, intitulé: Les deux convicts, et deux autres volumes dont le titre est: La flèche empennèe et La vie d’un matelot; qui tous quatre sont devenus nôtre propriété par le bon Vouloir de notre: nouvel ami. L’imagination de Gerstaëéker ne lui fait jamais défaut, et son nom marquera bientôt dans la littérature européenne, car l’auteur des Pirates du Mississipi, une fois-connu en France, deviendra infailliblement un des romanciers les plus populaires de notre époque.
BÉNÉDICT H. RÉVOIL
Paris, 15septembre1857.
LES PIRATES
DU MISSISSIPI.
Table des matières
I.
Une tombe au milieu des bois.
Table des matières
Les eaux limpides de la rivière Wabash, qui se jette crans l’Ohio, après avoir traversé l’Illinois et l’Indiana, s’écoulent lentement entre des berges rocheuses et escarpées, au milieu de riantes prairies, ou bien sous les silencieux ombrages des forêts vierges. L’onde se joue, dans les mille détours parmi les plantes et les saules, tantôt roulant doucement ses flots sur un lit de mousse ou de cailloux, tantôt se précipitant avec impétuosité jusqu’au milieu de l’Ohio, où les courants se rencontrent, et où les vagues bouillon nantes éparpillent avec fracas leur écume dorée par les rayons du soleil.
Au printemps de l’année 18..., deux hommes se reposaient sur le penchant d’une colline couverte d’un taillis épais, et leurs carabines gisaient près d’eux sur le gazon. Le plus jeune paraissait âgé d’environ vingt-quatre ans, et les vêtements qu’il portait annonçaient plutôt un marin qu’un chasseur. Un petit chapeau verni de forme basse, orné d’un large ruban, était posé avec une certaine coquetterie sur ses cheveux clairs et bouclés; une veste bleue de matelot couvrait des épaules dont Hercule lui-même eût été fier et un pantalon de toile blanche était retenu sur les hanches par une étroite ceinture, à laquelle pendait un couteau à lame épaisse enfouie dans une gaîne de cuir. Une chemise de flanelle rouge et une cravate de soie noire complétaient le costume du jeune homme. A vrai dire, les mocassins brodés qu’il portait aux pieds, prouvaient qu’il était accoutumé à la vie des bois plus encore qu’au pont d’un navire.
Auprès de ce personnage on voyait, étendu mort sur la pelouse souillée de sang, un ourson sur lequel un superbe lévrier d’un pelage noir et gris, jetait des yeux de convoitise et de rage, car la respiration haletante de la pauvre bête, comme aussi une large blessure à l’épaule d’où découlait un filet de sang, attestaient que la poursuite du gibier avait été rude, et que la victoire remportée sur un si puissant ennemi avait été chèrement payée.
Le second chasseur était un homme qui paraissait avoir environ soixante ans. Quoique moins grand et moins robuste que son jeune compagnon, rien en lui ne décelait la vieillesse. Ses yeux brillaient d’un éclat juvénile, et ses joues portaient empreintes sur la peau les couleurs de la santé. Ses vêtements étaient ceux d’un fermier. Ils se composaient d’une chemise de chasse en coton, garnie d’une frange de même couleur, de souliers à semelle épaisse et de guêtres de cuir. En place du couteau de matelot que son compagnon portait à la ceinture, le vieux chasseur possédait un coutelas à la lame longue, large et tranchante. Une couverture roulée et fortement serrée, était suspendue à son épaule par des lanières faites avec de l’écorce d’arbre. Il était évident que ces deux hommes s’étaient jetés sur le gazon dans le but de se reposer des fatigues de la chasse qu’ils venaient de faire.
Le plus âgé, appuyé sur le coude de son bras droit, fut le premier à rompre le silence.
«Tom, il ne faut pas nous arrêter trop longtemps ici, le soleil va disparaître à l’horizon, et je crois que nous sommes à une grande distance de la rivière.
–Ne vous inquiétez pas de cela, Edgeworlk répliqua le jeune homme en s’étendant tout de son long et en regardant le ciel bleu à travers les branches touffues, la Wabash coule là-bas, où vous voyez cette teinte lumineuse; il y a d’ici là tout au plus mille mètres. Avec la meilleure volonté du monde, vos engagés ne sauraient pas amener ce soir le bateau jusqu’ici. Dès que la nuit sera venue, ils seront contraints, à cause de l’obscurité, à débarquer ou à jeter l’ancre, car la rivière est pleine de roches, de troncs d’arbres déracinés, et il serait dangereux de naviguer sans y voir. D’ailleurs, ils avaient encore, lorsque nous les avons quittés, quinze milles à franchir pour éviter les détours du fleuve, et arriver ici en droite ligne.
–On dirait que vous connaissez parfaitement le pays?
–Je le crois bien, répondit Tom en souriant. J’ai chassé ici pendant deux années, aussi je sais la place de chaque arbre et de chaque ruisseau. Je suis venu dans ce canton avant l’époque où je fis connaissance avec Dickson et où je m’embarquai sur son schooner pour aller au Brésil. Pauvre diable1il ne soupçonnait guère alors la triste fin qui l’attendait.
–Vous ne m’avez jamais raconté en détail ce malheureux événement?
–Je puis ce soir même satisfaire votre curiosité; mais avant il s’agit de couper du bois, et de préparer notre camp; au point du jour nous gagnerons le bord de la rivière, afin d’y attendre le bateau.
–Comment ferons-nous pour emporter notre gibier? la distance n’est pas très-longue, mais ce sera néanmoins fort difficile de traîner cet ours jusque-là. — Eh ! nous le laisserons ici, répondit Tom en se levant vivement et en resserrant la boucle de sa ceinture. Si les camarades veulent manger de la viande d’ours, ils viendront la chercher eux-mêmes.
–Mais s’ils allaient nous abandonner? ajouta Edgeworth.
–Ne croyez pas cela: Bill sait où il doit nous attendre dans le cas où nous ne le rejoindrions pas, et, certes, le baeau ne partira pas sans son capitaine.
–Allons, tout va bien comme vous l’arrangez dit le vieillard en se levant pour imiter son compagnon. Quant à moi, je vais tailler plusieurs morceaux de filet, et suspendre quelque part le reste de la bête. Là, voilà qui est fait; nous aurons de quoi souper ce soir, et maintenant, mon brave Tom, appuyons un peu sur la gauche. Si j’en crois l’aspect des arbres qui nous entourent, nous devons rencontrer un ruisseau, et j’ai grand besoin de boire avant qu’il fasse nuit.»
Les deux individus hâtèrent le pas afin de profiter des dernières heures du jour. Ils trouvèrent, en effet, la source, et tout auprès un immense tas de feuilles et de branches mortes avec lesquelles ils allumèrent un excellent feu, dont les charbons servirent à faire rôtir de succulentes tranches de viande d’ours. Tandis que leur souper cuisait, les chasseurs, étendus sur leurs couvertures, contemplaient les lueurs de la flamme petillante et savouraient avec ravissement le doux repos dont ils jouissaient à cette heure.
Les deux individus dont nous venons de raconter la conversation, appartenaient à l’équipage d’un de ces bateaux plats qui font le commerce avec la Nouvelle-Orléans. Leur embarcation était chargée de whishy, d’ognons, de pommes, de venaison fumée, de jambons, de pêches desséchées et de maïs. Cette cargaison provenait des propriétés du vieux Edgeworth qui possédait sur les bords de la Wabash, dans l’Indiana, une ferme très-importante qu’il exploitait avec habileté, et dont il vendait les produits tantôt à la Nouvelle-Orléans, tantôt dans les villes du littoral du Mississipi. 3
Edgeworth avait, en outre, emporté une somme d’argent assez considérable qu’il comptait échanger contre des marchandises difficiles à se procurer dans le pays qu’il habitait. Le vieux fermier avait d’abord résidé à Miami, dans l’État de l’Ohio, et c’était depuis deux années seulement qu’il était venu fonder sa ferme sur les bords de la Wabash. Son but était de fuir la civilisation, car il préférait la vie des bois, la pêche et la chasse sans entraves et sans restrictions, au voisinage trop direct de fermiers querelleurs et jaloux du succès des autres.
Tom était orphelin, et parent éloigné d’Edgeworth. Quelques années avant l’époque où commence notre histoire, il avait aussi éprouvé la tentation de se fixer sur le bord de la Wabash; mais il changea de projet à la suite d’une conversation avec un matelot nommé Dickson, ancien ami de son père. Lors de cette rencontre, Dickson était sur le point ce faire un voyage, et Tom résolut de l’accompagner.
Ils s’étaient embarqués tous les deux à Cincinnati sur un schooner que Dickson avait fait construire, et qu’il avait chargé de produits du nord en destination pour la Nouvelle-Orléans. Après s’être débarrassés de cette cargaison les nouveaux associés avaient pris un chargement pour la Havane; et de là, longeant les côtes de l’Amérique du sud, ils étaient arrivés au Brésil où Dickson fut traîtreusement assassiné.
Lorsque Tom revint de ce long voyage il parut ne plus se plaire chez lui; ce qu’il y a de certain, c’est qu’il se montra très-empressé à accompagner Edgeworth dans son excursion le long du Mississipi.
Le vieux fermier avait secoué la tête avec un geste de blâme, en voyant ainsi son parent rempli d’insouciance pour son avenir; il trouvait qu’il était grand temps que Tom renonçât à sa vie errante, dît adieu à ses camarades nomades et devint un fermier respectable et digne de considération.
Edgeworth et Tom fatigués de la monotonie du voyage, étaient donc descendus à terre, où par un heureux hasard ils avaient eu la chance de tuer un ours magnifique. Pendant ce temps-là le bateau, manœuvré par cinq vigoureux rameurs, avançait avec lenteur, en suivant les mille détours du fleuve géant de l’Amérique du nord.
«Oh que j’aime cette vie des bois, s’écria tout d’un coup Tom après un long silence, en se prélassant sur sa couverture, comme pour mieux admirer le chatoiement du feuillage illuminé par les flammes vacillantes: vive une température sans pluie, un temps sec et un rôti d’ours! certes, un peu de miel ne gâterait rien au repas, mais à vrai dire cette viande est assez délicate pour être mangée sans sauce. Que de fois, étendu sur le tillac d’un navire, comme je le suis en ce moment sous ces arbres, ai-je contemplé les étoiles radieuses du firmament en songeant avec regret à ma patrie! Oh! c’est un mal affreux que celui-là, Edgeworth; l’avez vous jamais éprouvé?
–Non, répliqua le vieillard, tout en enveloppant avec sa cravate la batterie de son arme après l’avoir soigneusement chargée, puis il ajouta en la déposant près de lui; oh! j’ai eu des chagrins plus cruels. Mais bah! fit-il en fronçant les sourcils, n’allons pas gâter notre soirée en rappelant de semblables souvenirs! racontez-moi plutôt ce qui est arrivé au Brésil à votre ami Dickson.
–Si vous croyez que cela vous égayé, je ne demande pas mieux. Les hommes sont tous les mêmes! ils préfèrent entendre le récit d’histoires tristes plutôt que de parler de choses gaies qui les regardent. Du reste, ce que j’ai à vous dire ne sera pas long. Nous étions entrés dans la petite rivière de San-José, comptant vendre aux planteurs et aux insulaires notre cargaison de whisky, de blé, d’oignons et de fer-blanc, lorsque nous nous aperçûmes certain soir qu’il était impossible d’atteindre une des plantations avant la tombée de la nuit. Il nous fallut donc amarrer solidement notre petite embarcation au tronc d’un palmier qui croissait non loin du bord. Nous soupâmes ensuite et nous nous couchâmes sous nos moustiquaires. Nous n’avions pris aucune précaution, et ne songions point à faire le quart. Un arbre abattu et dont la cime s’étendait dans l’eau de manière à nous tenir éloignés du rivage, paraissait devoir nous abriter de tout danger. Tout à coup Dickson qui était couché près de moi, me poussa doucement pour me demander si je n’entendais rien? Réveillé en sursaut, je lui répondis avec brusquerie; mais, sans prendre garde à mon humeur, Dickson me secoua rudement par l’épaule en me disant tout bas:
«–Alerte, Tom, ouvre les yeux, il se passe quelque; chose sur la plage.
«–Halloo!» criai-je aussitôt en pensant pour la première fois aux Peaux-Rouges, et devinant qu’ils pourraient bien avoir les mêmes habitudes que les sauvages de nos contrées.
«Nous écoutâmes tous les deux avec la plus grande attention, puis tout à coup Dickson s’écria:
«–A l’aide, mes enfants! Voici ces misérables! et en même temps il s’élança en avant, tandis que je cherchais mon couteau que dans ma précipitation il me fut impossible de trouver. Dickson dut s’embarrasser les pieds dans les plis de nos moustiquaires, car j’entendis le bruit d’une chute sur le tillac, et en me retournant, j’aperçus deux ombres qui se glissaient le long du schooner, et se précipitaient sur mon camarade. En ce moment ma main rencontra un anspect; je m’en emparai vivement, car c’était la meilleure arme dont je pusse me servir, et j’ordonnai à nos gens de couper le câble qui nous retenait (nous avions à bord trois matelots et un mousse), puis j’assenai plusieurs coups violents sur la tête des deux misérables, qui sautèrent ou plutôt qui tombèrent par-dessus le bord, car le lendemain je trouvai mon anspect tout souillé de sang et de débris de cervelle. Pendant que nos matelots achevaient de s’éveiller, le mousse eut la présence d’esprit de saisir une hache et de couper le câble, et au moment même notre schooner s’éloigna emporté par le reflux. Deux de nos hommes, Meïers et Hawits me dirent qu’ils avaient assommé cinq de ces drôles qui s’étaient accrochés aux parois du vaisseau: j’ignore s’ils disaient vrai. Quant à notre pauvre capitaine il était étendu roide mort sur le tillac: le fer d’une lance lui avait traversé la poitrine tandis qu’un coup de massue lui brisait la tête.
–Que devint la cargaison?
–Je la vendis dans le courant de la même semaine, et je chargeai la Charlotte (c’était ainsi qu’on nommait le shooner) avec des articles de bonne défaite dans notre pays. Quatre mois après j’arrivai sans accident à Charlestown où résidait la veuve de Dickson. La pauvre femme pleura son mari pendant quelque temps, mais, à vrai dire l’argent que je lui apportais fut pour elle une puissante consolation; huit semaines plus tard elle épousait un planteur du voisinage. Ainsi va le monde!
–Au moins elle a appris d’une manière positive que son mari n’existait plus, murmura le vieillard en se parlant à lui-même; elle a su où et comment il était mort, tandis que beaucoup de pauvres parents ignorent pendant des mois et des années quel a été le sort de leurs enfants: ils espèrent sans cesse voir sur le visage de l’étranger qui apparaît sur la route, ou du voyageur qui demande l’hospitalité pour la nuit, les traits aimés de celui qu’ils attendent impatiemment. Il leur faut bien enfin comprendre que depuis longtemps sans doute, l’être qu’ils regrettent n’existe plus; que depuis longtemps ses membres ont été déchirés et ses os broyés par la dent cruelle des loups ou des coyotes..
–Oh! dit Tom en ravivant le feu, ce que vous dites là, Edgeworth, est une vieille histoire; bien des gens trouvent la mort au milieu de nos forêts, d’autres périssent dans la rivière, et bien rarement ou plutôt jamais leurs amis n’apprennent ce qu’ils sont devenus. Combien y a-t-il de milliers de marins que la mer engloutit! A cela, il n’y a point de remède. Je l’avoue sans trop d’amour-propre, j’ai affronté bien des dangers, et pourtant la pensée de la mort n’a jamais ébranlé mon courage.
–Et cependant, reprit le vieillard d’un accent moins lugubre, il arrive quelquefois que ceux qu’on croyait perdus sans retour reviennent au moment où l’on s’y attend le moins. Un jour, on entend frapper à la porte, et les parents désolés versent des larmes de joie; ils enlacent dans leurs bras l’enfant prodigue, l’enfant bien-aimé, l’enfant longtemps regretté.
–C’est là un cas rare, répliqua Tom d’un air de doute, car nos steamers font énormément périr de monde. Mais dites donc, Edgeworth, pouquoi vous débarrassez-vous de votre couverture? Il ne fait pas froid, j’en conviens; mais il est imprudent de se coucher sur la terre humide.
–C’est mon habitude, répondit Edgeworth, qui semblait absorbé par ses tristes pensées.
–Servez-vous donc de votre couverture puisque vous en avez une.
–Il doit y avoir des racines ou des pierres à l’endroit où j’étais étendu; j’ai senti cela à la douleur de mes épaules, et voilà pourquoi je change de place.
–C’est facile à vérifier, dit Tom, il vaut mieux se procurer un lit de feuilles sèches que de rester ainsi sur la terre nue; laissez-moi faire, dans un instant je vous aurai préparé un bon lit.»
Edgeworth s’était levé à ces paroles, et il s’approcha du feu, tandis que Tom enlevait la couverture et tâtait le terrain.
«Diable, s’écria-t-il, je ne m’étonne pas si vous étiez mal à votre aise; ce ne sont pas des racines, mais bien des ossements de cerf que voici dans cet endroit. Comment n’avions-nous pas vu cela?» Et en disant ces mots, Tom lança les os du côté du foyer. Il rassembla ensuite toutes les feuilles sèches qu’il put trouver, étendit la couverture dessus, remit plusieurs gros morceaux de bois sur le feu afin qu’il ne s’éteignît pas pendant la nuit, et ôtant ensuite ses chaussures, il se dépouilla de sa veste pour s’en couvrir, et se coucha dans l’espoir de dormir pendant deux ou trois heures en attendant l’arrivée du bateau.
Edgeworth, qui avait ramassé un des os, l’examinait avec plus d’attention que n’en paraissait mériter un objet aussi insignifiant.
«Tom, s’écria-t-il tout à coup en se baissant vers la flamme et en tenant cet os à la main pour le voir de plus près, ceci n’est point un os de cerf.
–Eh bien, alors, c’est peut-être celui d’un loup ou celui d’un ours, murmura Tom déjà à moitié endormi.
–D’un ours, c’est possible; et cependant, mon ami, il me semble que ce que j’ai sous les yeux est l’os d’un homme.
–Alors empêchez le chien d’y toucher. Parbleu! vous avez raison, ajouta le jeune homme, qui se leva avec vivacité et les yeux grands ouverts en regardant autour de lui avec anxiété.
–Mais qu’y a-t-il? fit alors Edgeworth avec un sentiment d’effroi, que cherchez-vous?
–Etes-vous sûr que ce soit un os d’humain? répliqua Tom tout en remettant ses chaussures.
–Je le crois; il me semble même que c’est un fémur. Voyez! Cet os est trop grand pour être celui d’un cerf et trop long pour appartenir à un ours. Mais qu’avez-vou donc, mon ami?
–Si c’est réellement un os humain, dit Tom, je con nais l’homme à qui il a appartenu. Lorsque nous décou vrîmes son cadavre, ce fut moi qui le cachai sous des bran chages, et voilà pourquoi nous avons trouvé amonce! dans cet endroit tant de bois à moitié pourri. Oui, voil bien la place, là sous ce chêne; voici la croix que j’ai en taillée à l’aide de mon couteau.
–Mais quel est cet homme et comment mourut-il? de manda Edgworth.
–Je ne saurais répondre à toutes vos questions; tout ce que je puis vous dire, c’est qu’il fut tué de la manière la plus horrible par un batelier dont le sloop était amarré pré cisément à la même place où nous comptons trouver ce ma tin notre embarcation. Le misérable l’assomma comme ui loup, dans le but de lui voler quelques misérables dollars
–Oh! c’est épouvantable, dit le vieillard qui plaç l’os près de lui, en s’étendant sur la couverture. Tom s’était assis à son ancienne place et appuyait sa tête dans sa mair droite.
–Nous poursuivions un essaim d’abeilles, fit-il en dirigeant ses regards sur les ossements, et laissant errer sa pensée dans les souvenirs d’une époque passée, lorsque Bill.
– Qui? le batelier?
–Non, ce pauvre garçon qui fut assassiné.
–Ah! quel était son autre nom?
–Il ne me l’a jamais appris. Nous nous connaissions à peine depuis quatre jours; mais je soupçonne qu’il venait de l’Ohio. Bill avait eu l’imprudence de laisser voir à un coquin de marin l’argent qu’il possédait, et celui-ci, lorsque nous étions assis autour du feu, avait essayé de le faire jouer. Billy s’y était refusé, et cela avait fortement contrarié le misérable. Deux nuits plus tard, le batelier persuada à Bill de venir coucher à bord avec lui. Nous étions campés dans le même ravin où nous avons aperçu l’ours ce matin, car nous avions poursuivi jusque-là les abeilles le long des méandres de la petite prairie. Le lendemain matin, nous ne vîmes ni l’un ni l’autre des deux hommes, et au couher du soleil, lorsque nous retournâmes à la rivière, quel ut notre étonnement de ne plus trouver le bateau1Nous tassâmes la nuit sur le bord de l’eau, et voici, je le recontais, le vieux sycomore auprès duquel nous fimes notre feu; est encore debout. Vers le matin, en montant sur une olline, nous remarquâmes un nombre considérable de vauours qui volaient dans la même direction.
–Que signifie ceci? dit un de nos compagnons, excelent chasseur de Kentucky. je parierais que ce scélérat de batelier a assassiné le Pied-Bot.
–Le Pied-Bot! s’écria Edgeworth épouvanté en interompant le récit de Tom. Pourquoi donc l’appeliez-vous insi?
–Parce que sa jambe droite était un peu plus courte que la gauche et qu’il sautillait légèrement en marchant. Lorsque nous atteignîmes le sommet de la colline. ah! e n’oublierai jamais, dussé-je vivre mille ans, le spectacle lui s’offrit à nos yeux x! Nous aperçûmes le corps et les vauours. Mais qu’avez-vous, Edgeworth?. vous pâlissez. rous.
–Le Pied-Bot ou Bill, comme vous l’appelez, avait-il une cicatrice sur le front?
–Oui, une large cicatrice rouge. Le connaissiez-vous? A ces mots prononcés par Tom, le pauvre homme tordit ses mains au-dessus de sa tête d’une manière convulsive, et se renversa en arrière en poussant un cri.
«Qu’avez-vous donc, Edgeworth? Pour l’amour de Dieu, répondez! s’écria Tom fort alarmé; reprenez vos sens. Qui donc était ce brave garçon?
–C’était mon enfant, mon fils! murmura le vieillard, Bn couvrant de ses doigts glacés ses yeux brûlants mais vides de larmes.
–Ah! pauvre père! que Dieu vous assiste!
–Vous ne l’avez donc pas enterré! demanda Edgeworth après un long silence.
–Nous fîmes ce que nous pûmes; nous lui donnâmes la sépulture du chasseur, répondit Tom en réprimant l’émotion qu’il éprouvait; nous n’avions que nos casse-têtes indiens et la terre était dure et sèche. Mais pourquoi vous raconter ces détails qui vous font mal?
–Non non! dit le vieillard d’une voix suppliante, parlez toujours, je désire tout savoir.
–Nous plaçâmes le cadavre sous ce chêne, et le couvrîmes complétement en amoncelant sur lui les souches et les branches; il nous paraissait impossible qu’aucune bête fauve, quelle que fût sa force, pût jamais l’atteindre, et vous savez d’ailleurs que les ours ne touchent point aux cadavres. Ensuite à l’aide de mon couteau, je taillai une petite croix sur le tronc du chêne.»
Pendant ce discours, Edgeworth était demeuré immobile, pâle comme la mort, et les yeux fixés sur le sol: lorsque Tom eut achevé de parler, après un douloureux silence, le fermier se leva, et regardant tristement autour de lui, il prononça ces paroles d’une voix tremblante: «Ainsi nous étions couchés sur ta tombe. 0mon cher, cher William, quelle fin, grand Dieu! Mais je ne veux pas que tes os restent ainsi dispersés et exposés au soleil et à l’orage. Vous m’aiderez à les enterrer, n’est-ce pas Tom?
–Bien volontiers! Mais nous n’avons ici aucun des outils nécessaires pour cela.
–Il y a dans le bateau des bêches et des pioches; mes hommes nous aideront, je veux rendre à mon fils les honneurs de la sépulture; hélass c’est là tout ce que je puis faire pour lui.
–Allons! allons, mon pauvre Edgeworth, venez près de moi, couchez-vous de l’autre côté du feu.
–Pourquoi cela, Tom, croyez-vous que je veuille quitter l’endroit où la dépouille mortelle de mon pauvre enfant est tombée en poussière? Pensez-vous que je désire éloigner de mes yeux ce spectacle, quelque triste qu’il soit? Je nourrissais le doux espoir de presser encore une fois mon enfant sur mon cœur, et voilà qu’aujourd’hui je retrouve ses os dispersés au milieu d’un désert! Allons mon ami Tom, bonsoir, vous êtes épuisé de fatigue et vous devez l’être après une aussi rude journée, dormez; je vais en faire autant, afin qu’au point du jour nous soyons prêts à nous mettre à l’œuvre.»
Et pour que son jeune compagnon songeât sérieusement à se reposer, le pauvre homme se jeta sur la couverture et ferma les yeux; mais le sommeil ne vint pas visiter ses paupières desséchées. Aussitôt que la brise matinale agita le feuillage, Edgeworth se leva, et raviva le feu qui produisit bientôt une flamme éclatante. Grâce à cette lumière il commença à rassembler les os qui gisaient çà et là. Tom qui avait été réveillé par les allées et venues de son compagnon se leva à son tour et vint le seconder en silence. Le jeune homme s’étant approché par hasard d’un buisson sous lequel le chien Wolf était couché, se vit accueilli par un grognement tout particulier.
«Qu’est-ce que c’est que cela? rêves-tu, vieux paresseux?. Tout beau, Wolf, n’as-tu pas de honte de me montrer les dents?»
Mais le chien ne parut pas vouloir obéir à cette remontrance amicale; il s’irritait au contraire de plus en plus en remuant toutefois la queue, comme s’il avait voulu dire: je sais bien que tu es un ami, mais malgré cela je ne veux pas que tu viennes à l’endroit où je suis.
Tom s’était arrêté; il dit enfin à Edgeworth: «Regardez donc ce qu’a le chien, il ne veut pas me laisser approcher; sans doute il ya quelque chose sous ce buisson: qu’est-ce que cela peut être?»
Edgewoth fit quelques pas et écartant hardiment le museau du fidèle animal, il trouva entre ses pattes le crâne de son fils; il prit en soupirant les restes de cette tête si chère, tandis que Wolf se levait vivement en poussant un hurlement lamentable.
«La pauvre bête comprend que c’est là une relique précieuse, observa le matelot.
–Ne croirait-on pas vraiment qu’il reconnaît ces débris humains? Ici, Wolf, ici, ici, mon chien, te rappelles-tu encore ton bon maître?»
Wolf se coucha à ces mots en regardant fixement le vieillard et il fit entendre un gémissement si plaintif, qu’Edgeworth ne pouvant plus résister à son émotion, s’agenouilla près du chien, entoura son cou de ses bras, et cessant de se contraindre versa des larmes abondantes. Pendant ce temps-là Wolf léchait le front et les joues de son maître, en s’efforçant de placer sa patte sur son épaule.
«C’est vraiment incroyable! fit Tom impressionné par la conduite du chien.
–Hélass! la pauvre bête a reconnu son maître, répondit Edgeworth essuyant ses yeux, et en même temps il se leva péniblement en ajoutant: oh! cela me fait du bien de voir ce bon Wolf conserver le souvenir de mon William! Excellente bête! viens que je te caresse avec toute l’affection que tu mérites.»
Dans ce même moment un coup de feu retentit du côté de la rivière et vint interrompre la conversation.
«Voici le bateau: nos hommes ont dû nager toute la nuit pour arriver ainsi au petit jour.
–Ayez la bonté de héler notre équipage, mon cher Tom, répliqua le fermier.
–Je le veux bien; mais venez avec moi, il vous sera trop douloureux de rester seul en cet endroit.
–Non! non! allez, Tom, j’aurai fini mes préparatifs pour le moment de votre retour.»
Sans ajouter un mot de plus Tom saisit sa carabine et se dirigea à la hâte du côté de la ri vière, pendant qu’Edgeworth se prosternait au pied du chêne dont le feuillage avait durant tant d’années protégé le corps de son fils. Il demeura ainsi en prière jusqu’à ce qu’il entendit venir les hommes du bateau. Alors seulement il se leva et marcha à leur rencontre d’un pas ferme et résolu, en affectant un calme stoïque.
Tom avait raconté aux matelots ce qui était arrivé. Ceux-ci se mirent à l’ouvrage sans mot dire, et creusèrent une fosse étroite, pour placer les os du jeune infortuné. Lorsque ces restes furent recouverts, ils élevèrent au-dessus un petit monticule de terre, et dès que cette lugubre tâche fut accomplie, ils retournèrent en silence vers le fleuve en emportant l’ourson tué par Tom et leur maître.
«Halloa! s’écria du haut du pont du bateau le marinier de quart (homme grossier, d’un aspect farouche, au visage couturé de petite vérole, et aux cheveux noirs roides qui flottaient en désordre), c’est de la viande d’ours, sur mon âme! Voici la meilleure chose que notre capitaine ait faite depuis longtemps. Vite, mes gars, embarquons, nous perdons un temps précieux; plus nous attendons et plus l’eau baisse.
–Il nous faut pourtant encore retourner à terre, dit l’un des hommes.
–Qu’avez-vous donc oublié?
–Rien, mais nous sommes venus chercher des briques afin de construire un mausolée du mieux qu’il nous sera possible.
–Mais, imbéciles que vous êtes, comment ferons-nous la cuisine si vous détruisez ainsi la cheminée?
–Nous trouverons d’autres briques à Vincennes, répondit Tom. Allons1vous, pourquoi ne nous donnez-vous pas un coup de main?
–Je me suis engagé comme pilote et non comme manœuvre pour transporter des briques, grommela l’homme en s’étendant résolûment sur le tillac. Voilà une belle affaire d’avoir été déterrer un squelette humain qui aurait achevé de pourrir tout seul, si vous n’y aviez pas touché.»
Aucun des hommes ne répondit au grossier pilote: chacun d’eux chargea en silence sur ses épaules les briques qu’il était venu chercher et ils remontèrent à la hâte la berge escarpée du Mississipi. En une demi-heure ils eurent construit un petit monument fort simple sur la fosse du chasseur assassiné, et ils terminèrent ces arrangements en nettoyant la mousse qui cachait la croix incrustée dans l’arbre,
Edgeworth semblait perdu dans ses tristes méditations. Tout à coup, comme s’il sortait d’un rêve, il se leva, donna une poignée de main à chaque marinier en les remerciant tous les uns après les autres de leurs bons offices, et reprenant sa carabine il marcha vers le bateau d’un pas assuré, suivi de tout son monde.
Une demi-heure plus tard, les grandes rames de la lourde embarcation ballottée par le courant, s’agitèrent puissamment et le guidèrent enfin au milieu du fleuve. Les matelots abandonnèrent alors les «nageoires» et s’étendirent paiesseusement sur le pont, afin de jouir des premiers rayons du soleil qui se levait dans toute sa splendeur derrière les cimes mouvantes des arbres de la forêt. Edgeworth assis à l’arrière, ayant son chien à ses côtés, contemplait douloureusement les ombrages majestueux qui abritaient la tombe de son fils: mais bientôt, au détour d’un des méandres du fleuve, une roche escarpée vint borner l’horizon, et le paysage changea d’aspect. Le Mississipi encaissé dans un canal de pierre roulait majestueusement ses ondes sur lesquelles flottait la barque du vieux fermier de la Wabash.
II.
L’émeute en plein vent.–Discussions politiques.
Table des matières
Héléna, principale ville de l’Arkansas, bâtie sur les bords du Mississipi, était remplie de trouble et d’agitation. On eût dit que tous les habitants des environs s’y étaient rassemblés. La conversation était fort animée dans les groupes d’hommes, dont les uns portaient, comme les pionniers du désert, des chemises de peau de daim ornées de franges de toutes couleurs, et d’autres étaient vêtus comme tout le monde. La véhémence des gestes et le diapazon élevé des voix prouvaient que l’attention de la foule était absorbée par une cause peu ordinaire.
Le groupe le plus important stationnait devant l’hôtel de l’Union qui était le principal de la ville, et le maître du logis, homme de haute taille, d’une maigreur remarquable, à la chevelure ébouriffée, aux pommettes saillantes, au nez long et pointu, aux yeux bleus empreints de bienveillance, écoutait le bruit et contemplait le mouvement qui depuis quelque temps se passait devant sa porte, avec une grande satisfaction. La besogne ne manquait pas dans l’intérieur de la maison, où la vigilante hôtesse, assistée de ses servantes et d’un nègre, s’occupait activement à servir de nombreux convives, et à préparer des chambres et des lits pour ceux dont la demeure était trop éloignée d’Héléna pour pouvoir rentrer chez eux avant la. nuit L’ardeur de la dis pute et les libations réitérées, avaient exalté les orateurs: des clameurs menaçantes et des blasphèmes retentissaient de toutes parts, une clameur bruyante et une violente ondulation de la foule prouvèrent tout à coup à l’hôtelier que ses espérances se réalisaient, et que les voies de fait venaient de succéder aux gros mots.
Appuyé contre le chambranle de sa porte, les deux mains dans ses poches, il jouissait de cette scène qu’il avait prévue, et qui paraissait combler tous ses vœux.
Le premier coup fut assené par un Irlandais fort et trapu, dont la chevelure était rouge et la barbe plus ardente encore. Il était ridiculement vêtu de nankin, avait le col de sa chemise ouvert et ses manches retroussées. Mais si sa tournure était comique, en revanche Patrick O’Toole ne se montrait nullement disposé à plaisanter sur aucun sujet. A peine avait-il ingurgité quelques gouttes, de whisky que la chose la plus puérile lui paraissait une raison suffisante pour entamer ce qu’il appelait une «dispute raisonnable,» et, quoiqu’il ne fût pas d’un naturel querelleur, il. était toujours le dernier à quitter la place, lorsqu’il entrevoyait la moindre chance de pouvoir se battre.
Néanmoins, dans la présente occasion, quelque bonne que pût être la cause de Patrick, ou de Pat, ainsi qu’il était désigné dans la ville, il paraissait devoir avoir le dessous, car aussitôt qu’il eut couché son adversaire sur la poussière, la plupart de ceux qui jusque-là n’étaient point intervenus dans l’altercation, se tournèrent contre lui et manifestèrent l’intention de venger le vaincu.
«Arrièree! vagabonds, fils de louves,» hurlait l’Irlandais, tout en distribuant à droite et à gauche des coups bien appliqués, sans viser personne en particulier.
«Allons! jouons franc jeu! reprit-il en relevant encore plus haut ses manches de chemise, après avoir renversé plusieurs assaillants. Soyons des hommes. Un contre un, deux contre un, trois contre un même, si vous le voulez, mais ne vous mettez pas huit ou neuf contre moi. Je me charge de rendre vos têtes aussi molles que vos cervelles.
–Franc jeu!» s’écria quelqu’un dans la foule en s’efforçant de faire reculer les autres. L’homme qui avait été assommé le premier se remit sur pied. Cachant son œil poché à l’aide de sa main gauche, il tira avec la droite un couteau de dessous sa veste, et, en proie à une rage furieuse, se précipita sur l’Irlandais en poussant un cri sauvage.
O’Toole l’attendit de pird ferme, il arrêta l’élan bien dirigé de son ennemi, en lui saisissant le poignet d’une main, tandis qu’avec l’autre il le couchait à terre. Il fit ensuite appel à la loyauté de l’assistance dans l’espoir d’être protégé contre une autre attaque semblable; mais la population paraissait mal disposée en sa faveur, car après avoir retiré le vaincu du champ de bataille, elle se rua sur O’Toole avec un redoublement de fureur impossible à décrire.
«A mort le chien irlandais! à mort! il a osé porter la main sur un citoyen des États-Unis! Que vient faire cet étranger chez nous? Pourquoi a-t-il traversé les mers? A mort! à mort!
–Jetez-le à l’eau! s’écria un colosse au pâle visage, auquel une cicatrice profonde, qui s’étendait du coin gauche de la bouche jusque par derrière l’oreille, donnait un aspect repoussant Précipitons-le dans la rivière. Ces gueux d’Aille mands et d’Irlandais amoindrissent le salaire des pauvres ouvriers honnêtes. Qu’il aille au fond du Mississipi servir de pâture aux crâbes de roches.»
A peine le géant avait-il prononcé ces paroles, qu’il siffla d’une façon particulière et se précipita si brusquement sur l’Irlandais, que ce dernier fut forcé de reculer. Cependant O’Toole n’eut point été terrassé, si d’autres assaillants n’étaient accourus à l’aide des premiers. La lutte était trop inégale, aussi O’Toole fut-il bientôt abattu.
«Jetez ce drôle dans le Mississipi! attachez-lui les mains derrière le dos: qu’il retourne en Irlande à la nage? Puisse-t-il rencontrer un vaisseau en chemin!» s’écria un énergu-mène.
Les personnes pacifiques qui auraient voulu empêcher cette simple dispute de dégénérer en tragédie, se virent repousser par les plus furibonds, et la populace entraîna sa victime vers le fleuve en poussant des cris étourdissants. La position d’O’Toole devenait fort critique, et, comme il connaissait les dispositions malveillantes des habitants d’Héléna à son égard, il voyait sa perte inévitable, car ses ennemis étaient en force, et la proximité de l’eau favorisait leurs desseins hostiles. En ce moment un homme seul s’élança entre la victime et ses persécuteurs. Il en imposa à la multitude, et saisit O’Toole par le bras. Cet homme n’était autre que le digne hôtelier Jonathan Smart.
«Arrêtez! c’en est trop!» s’écria-t-il impérativement, avec l’aplomb d’un véritable magistrat.
A vrai dire, la populace ne paraissait pas disposée à accepter de bonne grâce cette intervention imprévue.
«Arrière! Smart, lâchez cet homme!» s’écria-t-on de toutes parts avec des imprécations et des menaces. Mais, [malgré cette défense d’intervenir, Smart persistait à retenir O’Toole en protestant qu’on ne toucherait pas à un seul cheveu de sa tête.
«Allons, c’est vous qui l’aurez voulu,» dit un homme qui tira un pistolet de sa poche, ajusta Smart et lâcha la détente.
L’arme fit long feu, heureusement pour l’honnête Yankee qui n’était pas d’humeur à tolérer un semblable outrage; aussi, prenant dans sa poche un coutelas, dont la lame avait plus d’un pied de longueur, il frappa son agresseur de manière à lui fendre le crâne. Celui-ci évita le coup, mais il reçut à l’épaule une estafilade qui déchira sa manche jusqu’au coude.
Il n’était pas possible de mettre en question les intentions réelles de Smart, et son regard avait une expression qui décida tout d’abord les meneurs à abandonner l’Irlandais. Dès que celui-ci se vit en liberté, il se redressa sur ses pieds, gloussant comme un coq en colère et prêt à recommencer le combat. Mais Smart ne lui en donna pas le temps; il s’empara de lui, le prit par le collet et le traîna dans sa maison, dont il ferma la porte avant que la foule interdite eût pu se décider à affronter l’instrument de mort qu’il tenait dans les mains.
L’homme à la cicatrice fut le premier à rompre le silence.
«Allons-nous souffrir pareille insulte? dit-il. Qu’est-ce que c’est que ce grand drôle de Yankee qui ose dicter des lois aux honnêtes citoyens de l’Arkansas? Incendions sa maison et faisons-le rôtir avec sa femme et ses domestiques!
–Ça va! c’est dit! s’écrièrent les autres en chœur. Allons, garçons, prenons du feu dans sa propre cuisine, et démolissons le cabaret!»
La foule toujours prompte à commettre un crime, se précipita comme une avalanche vers la maison, et allait sans doute se livrer aux dernières extrémités, lorsqu’un homme s’avança avec les démonstrations les plus amicales; il éleva ses bras en l’air, et demanda, d’une voix claire, à être écouté un instant.
Cet homme, grand et mince, avait un front élevé, des yeux et des cheveux bruns, et des lèvres d’une forme gracieuse. Son maintien exprimait à la fois le commandement et la persuasion. La finesse de l’étoffe dont ses vêtements étaient faits, et la blancheur de neige de son linge, tout prouvait qu’il appartenait aux classes supérieures de la société. En effet, c’était un homme de loi et un médecin, arrivé des provinces du nord environ un an avant le commencement de notre histoire. Le profond savoir et les manières séduisantes du docteur lui avaient procuré tout d’abord une immense clientèle, et il avait encore eu l’honneur d’être nommé juge de la ville et du comté.
«Gentlemen, dit-il à ces furieux, prenez garde à ce que vous allez faire; nous sommes tous soumis aux lois des États-Unis, et les tribunaux sont aussi prompts à vous dé fendre contre la violence, qu’à protéger les opprimés contre les attaques des plus foris. M. Smart ne vous à point! insultés. Bien au contraire, en vous empêchant de commettre un délit dont les suites auraient été funestes pour f vous, il vous a rendu un service signalé. Vous devriez, en vérité, lui prouver autrement votre reconnaissance. M. Smart est, d’ailleurs, sous tous les rapports, un homme fort honorable.
–Honorable! reconnaissants1s’écria l’individu qui avait essayé de tirer sur Smart. Ah! vraiment! C’est un gueux, il a failli me couper en deux comme une pomme reinette Il faut brûler sa taverne! voilà mon avis, et c’est le meilleur.
,–Messieurs, reprit le juge, si M. Smart vous a insultés, je suis convaincu qu’il vous offrira les réparations qui sont en son pouvoir. Allons paisiblement le trouver, abordons-le avec des paroles conciliantes: il se soumettra volontaiment à une contribution de whisky. L’affaire s’arrangera de cette façon. Y consentez-vous?
–Oui, dit l’homme à la cicatrice, qu’il nous régale; mais si jamais il se place une seconde fois sur mon chemin, je mettrai à son service neuf pouces d’acier.
–Allons, enfants, à l’hôtel! à l’hôtel! Et s’il ne nous régale pas convenablement nous démolirons après sa baraque.»
Les forcenés s’élancèrent du côté de la maison en poussant des cris et des menaces. Peut-être le pacifique expédient du juge pour empêcher un nouveau conflit allait-il avoir un résultat fatal, mais heureusement Smart connaissait les gens auxquels il avait affaire. S’il les avait introduits chez lui dans leur état présent d’exaspération, il se fût mis entièrement à leur merci et eût été réduit à leur obéir. Aussi, dès qu’il vit les meneurs approcher de sa porte, il se montra tout à coup armé d’une carabine, et jura qu’il tirerait sur le premier qui oserait mettre le pied sur le seuil de sa demeure.
Pareille menace était effrayante de la part de Smart, qui était connu pour être un tireur d’une très-grande habileté. Le juge s’interposa encore; il représenta à Smart que ces hommes avaient abjuré leurs intentions hostiles, et le supplia de déposer son arme, afin qu’il n’y eût plus aucun sujet d’animosité.
Il Donnez-leur, ajouta-t-il, un quartaut ou deux de whisky, ils boiront à votre santé. Ne vaut-il pas mieux vivre en bonne harmonie avec ses voisins qu’être toujours sur le pied de guerre?»
Smart abaissa le canon de sa carabine et répondit:
«Vous êtes bien bon, monsieur Dayton, de vous être efforcé d’empêcher l’effusion du sang. Beaucoup de vos collègues n’eussent pas pris tant de peine. Aussi, afin que ces bonnes gens demeurent convaincus que je n’ai point de rancune, et que je ne demande pas mieux que de vivre en bons termes avec eux, je leur offre une feuillette entière, mais je la ferai porter dehors. J’ai des dames dans la maison, et je pense que ces messieurs aimeront mieux boire leur eau-de-vie en plein air, afin de ne pas être gênés par la présence du beau sexe.
–Diable! de l’eau-de-vie! dit l’homme à la cicatrice, nous donnerez-vous en vérité une feuillette de cognac, et consentez-vous à déclarer que vous regrettez ce qui est arrivé?
–Certainement, répliqua Jonathan Smart, tandis qu’un sourire de mépris crispait sa lèvre, et je mets à votre disposition la meilleure eau-de-vie qui soit dans ma cave. Ces messieurs sont-ils satisfaits?
–Oui! oui! vociféra la foule, apportez le cognac; quand il y a des cotillons dans une maison des hommes comme il faut ne sauraient y boire à leur aise. Dépêchez-vous, Smart! par bonheur pour vous nous sommes aujourd’hui de bonne humeur. Toutefois, ne nous faites pas attendre trop longtemps.»
Cinq minutes plus tard, un grand nègre aux larges épaules, à la chevelure laineuse et aux traits fortement accentués, de la race africaine, apparut sur le seuil portant sous son bras gauche un immense pot de grès, tandis que sa main droite était pleine de gobelets d’étain; il jeta un regard méfiant sur la multitude qui le reçut avec de bruyantes acclamations. Quelques-uns s’empressèrent de vérifier la bonté de la liqueur; puis la foule, satisfaite sur ce point, alla s’établir au bord de la rivière sur une petite esplanade, où elle resta à hurler et à boire jusqu’à une heure avancée de la nuit. Le docteur Dayton les regarda s’éloigner et demeura plongé dans une profonde méditation. Smart vint le tirer de sa rêverie pour le remercier du secours si opportun qu’il lui avait donné.
«Merci, monsieur, lui dit-il, d’être intervenu si à propos; vous n’auriez pu choisir un meilleur moment pour m’aider.
–J’ai fait mon devoir de citoyen; une seule parole de colère produit souvent de grands malheurs, et un homme résolu, lorsqu’il sait bien s’y prendre, peut toujours guider la foule à son gré.
–Je ne sais si cela est exact, fit Smart en secouant la tête et en jetant un coup d’œil de doute vers la rivière. De telles gens ne sont pas faciles à conduire, ni au moyen d’armes meurtrières ni à l’aide de procédés généreux. En général ces brutes-là n’ont à perdre que leur vie, et comme ils y tiennent peu, ils la risquent pour un rien. En tout cas, je suis bien aise d’en être quitte à si bon marché; je n’aime pas à verser le sang, surtout pour des bagatelles. Entrez, docteur, venez dans mon salon, je vous prie: je vous y rejoins dans un instant. Il faut que j’aille d’abord trouver ma femme dans la cuisine afin de lui donner quelques ordres importants.
–Je vous remercie, monsieur Smart. Je dois rentrer chez moi; j’ai reçu des lettres par le dernier courrier, et j’attends une visite d’affaires. Si vous voulez m’obliger, venez chez moi et amenez avec vous votre bonne dame, j’ai besoin de causer avec vous sur plusieurs sujets.
–Ma ménagère ne saurait s’absenter. La maison est pleine de monde, et cependant, il y a un siècle que nous n’avons vu mistress Dayton. Mais, dites-moi, si ces misérables allaient revenir?.
–Ne le craignez pas; ils sont vifs, audacieux, grossi ers, mais je ne les crois pas capables de faire le mal avec préméditation. Peut-être dans l’effervescence de leur colère ils auraient mis le feu à votre maison, mais à cette heure que leur furie est dissinée ils ne songent point à vous faire du mal
–Tant mieux! Je vous dirai sans forfanterie, docteur, que je ne les crains pas. Scipion restera aux aguets pendant mon absence, et en quelque endroit que je sois dans Héléna, j’entendrai le son de sa trompe. Allons, c’est dit, comptez sur moi dans une petite demi-heure.» 4
Les deux interlocuteurs se séparèrent; le juge retourna chez lui et Smart rentra dans sa maison pour y rejoindre la «meilleure moitié de lui-même,» ainsi qu’elle se qualifiait. L’hôtesse était d’une humeur abominable, tant à cause des événements qui venaient de se passer que parce qu’il lui était advenu ce jour-là un surcroît de travail tout à fait inattendu.
Mistress Smart n’était pas femme à dissimuler son mécontentement, et quel que fût le motif de sa colère il fallait qu’elle éclatât. En reconnaissant le pas de son seigueur et maître, elle rejeta en arrière le chapeau qui protégeait sa tête contre l’ardeur de la flamme, mit ses deux poings sur ses hanches, et accueillit son mari avec un ton d’aigreur en lui disant–
«Eh bien! quel tour de force merveilleux monsieur a-t-il exécuté aujourd’hui? Aussitôt que j’ai le dos tourné je suis sûre qu’il arrive des catastrophes; personne ne peut vouloir faire une sottise sans que M. Smart ne cherche à y mettre le nez et les doigts.
–Mistress Smart, répondit Jonathan qui était de trop belle humeur pour que celle de sa femme pût altérer la sienne, j’ai sauvé la vie d’un homme aujourd’hui, et il me semble que!
–Sauvé la vie d’un homme! La vie d’un homme par-ci, la vie d’un homme par-là; pourquoi vous mêlez-vous de l’existence des autres? Vous devriez penser à votre femme. Il vous importe peu qu’elle se tourmente et travaille à en ’mourir; vous jetez des tonnes de bonne eau-de-vie dans la rue comme si c’était là qu’on la trouvait, tandis qu’il me faut travailler à la sueur de mon front pour gagner du pain et nourrir tout mon monde.
— ... Er il me semble que je ne l’ai pas trop chèrement payée, continua Smart d’un air calme, sans s’inquiéter de l’interruption de sa femme
–Je vais vous dire, s’écria celle-ci exaspérée par tant de sang-froid, je vais vous dire que tout irait mieux si vous aviez un peu de sensibilité à l’égard de votre propre chair, de votre propre sang. Notre petit Philippe est déjà un grand garçon, mais cela vous est bien égal. Entre vos mains, nos affaires menacent ruine, et quand le pauvre enfant arrivera à sa majorité, il n’aura pas un abri pour y reposer sa tête! Oh! quel père dénaturé vous êtes!
–Le père dénaturé dont vous parlez n’a pas eu non plus d’abri pour y reposer sa tête lorsqu’il était grand garçon, répondit Smart en souriant et en se frottant les mains; mais M. Smart père avait donné une bonne éducation à son fils, et M. Smart jeune en avait si bien profité, qu’après quelques moissons, il s’est trouvé en mesure de bâtir le meilleur hôtel d’Héléna. Aujourd’hui, le vieux Smart est mort, et le jeune Smart est devenu le vieux Smart. Lorsque, selon le cours ordinaire des événements, Smart le jeune.
–Assez, assez de bêtises au sujet de Smart le vieux et de Smart le jeune; allez à vos affaires; visitez les chevaux à l’écurie, et envoyez-moi le nègre; qu’il aille me chercher des haricots au jardin potager et du sucre au magasin. Ah! monsieur Smart, votre légèreté me mettra au tombeau.
–Mon fils se soumettra aux conseils du vieux Smart, comme l’ancien Smart jeune suivait ceux de son père, continua le Yankee toujours avec le même sang-froid imperturbable; aussi est-il probable que Smart le jeune saura gagner sa vie d’une manière tout aussi honorable.
–Envoyez-moi Scipion, vociféra mistress Smart, piétinant de rage et frappant la table avec sa cuiller à pot. M’entendez-vous, Jonathan, envoyez-moi Scipion, et allez-vous-en; à moins que vous n’ayez envie de me tuer. Si vous ne vous retirez pas, j’userai de mon droit de cuisine.» Et en prononçant ces mots, la ménagère saisit une immense cuiller de fer et la plongea dans un bassin d’eau bouillante.
Smart savait que la violence de sa femme n’allait jamais jusqu’aux voies de fait; celle-ci connaissait trop bien le caractère de son mari pour oser rien entreprendre de la sorte, mais cependant désirant mettre fin à l’altercation et pacifier son atrabilaire moitié, qui, à tout prendre, était une compagne dévouée, Smart s’éloigna, et la main sur le loquet de la porte, il demanda à la digne hôtesse si elle n’avait rien à lui ordonner avant qu’il sortît pour affaires.
Cette reconnaissance tacite de son autorité suffit pour adoucir la ménagère. Elle abandonna son eau bouillante, essuya son visage avec son tablier et dit d’un ton bourru:
«Hou! monsieur Smart, si vos affaires vous attirent hors de la maison, vous avez d’autant plus de raison de ne pas vous soucier des miennes. Je dois pourtant dire que les chevaux.
–Ils ont tout ce qu’il faut.
–Mais la barrique de sucre.
–Elle est dans le comptoir.
–Et les haricots.
–Scipion les a cueillis il y a une demi-heure
–Oui, mais les deux chambres destinées au voyageur qui vient d’arriver?.
–Elles sont prêtes; grâce à moi et à Scipion, tout est arrangé. Désirez-vous encore quelque chose, mistress Smart?»
Celle-ci, impatientée de ne rien trouver à blâmer, tisonna le feu avec acharnement, et son visage devint cramoisi; puis elle fit de vains efforts pour soulever une lourde bouilloire de fer. Jonathan s’empressa de lui venir en aide, il accrocha la bouilloire; puis se tournant avec un sourire vers sa boudeuse moitié, il appuya deux bruyants baisers sur ses jouet vermeilles, et sortit les mains dans ses poches, en sifflant le fameux air national de Yankee Doodle.
III.
Les habitués de l’hôtel de l’Union.
Table des matières
Les hôtels des Etats-Unis sont, au dire de tout le monde, les plus curieux établissements de ce genre à observer des quatre parties du globe terrestre. A vrai dire, comme les stations de chemins de fer, les hôtels de l’Union se ressemblent entre eux. Que le comptoir soit couvert de marbre ou simplement entouré d’un treillage de bois, il est toujours orné de petites bouteilles renfermant de l’essence de menthe ou du vermuth, et surchargé de corbeilles d’oranges et de citrons, de bouteilles de vin, de spiritueux, de liqueurs aux couleurs brillantes, et de flacons de champagne aux goulots recouverts de plomb.
A moins d’habiter une maison particulière, on rencontre fort peu de confort dans l’intérieur des États de l’Union, et le voyageur ne doit point songer à trouver ses aises dans aucun lieu public, que ce soit un hôtel ou une auberge, une taverne ou une pension bourgeoise.
Généralement, on ne voit de chaises que près du foyer. Un fait assez curieux, c’est que même en été, lorsqu’il n’y a pas de feu, on continue à s’asseoir autour de la cheminée, et les fumeurs s’obstinent à cracher à l’endroit où se trouvent les cendres en hiver. Personne ne songe à rester à table pour causer une demi-heure, le verre en main, avec un ami; personne ne pense à s’établir commodément dans un fauteuil pour regarder les allants et venants; l’usage est de se tenir par groupes, de vider son verre aussitôt qu’il a été rempli, de jeter de temps à autre un coup d’œil sur un journal, et puis enfin chacun se hâte d’aller à ses affaires ou à ses plaisirs.
L’hôtel de l’Union, de la ville d’Héléna, n’échappait pas à cette règle générale. Le comptoir, situé juste en face de la porte, était occupé par un jeune homme qui paraissait fort affairé. Quoique ordinairement il n’eût pas trop d’ouvrage, l’encombrement était si grand ce jour-là, qu’il avait peine à suffire à tout. La cheminée de l’appartement principal s’élevait à droite, et des fenêtres donnant sur la rue, on apercevait à la fois le fleuve et le débarcadère des steamers et des bateaux de transport. Au milieu de la chambre, se dressait une table carrée sur laquelle étaient placés les journaux appelés State gazette, Cherokee advocate, et the New-Orléans bulletin. Un petit miroir de Nuremberg, une horloge à poids, pendue à côté de la cheminée, et une douzaine de chaises complétaient l’ameublement de cette salle, qui était d’assez grande dimension.
Les groupes de consommateurs qui se trouvaient dans le bar-room offraient plus d’intérêt que de coutume. Deux personnes seulement étaient assises; on aurait pu les prendre pour des objets d’ornements, car elles se tenaient immobiles sur leurs chaises, les pieds sur la table de la cheminée et le dos tourné à la compagnie.
Le groupe principal était composé d’un jeune avocat d’Héléna nommé Robias, d’un fermier des environs de Little-Rock, d’un gros garçon trapu, dont la profession nautique se dévoilait en dépit de son chapeau noir râpé et de sa blouse de laine bleu clair, enfin du courrier de la malle, dont les fonctions étaient de porter à cheval le sac aux lettres et d’en distribuer le contenu entre Héléna et le bureau de poste de Strong, situé près de la rivière Saint-Francis.
La conversation de ces individus roulait sur les événements que nous venons de raconter dans le chapitre précédent, auxquels ils avaient assisté du cadre des fenêtres. Le courrier de la malle, petit homme maigre, âgé d’environ vingt-cinq ans, était fort étonné qu’un si grand nombre d’hommes vigoureux et déterminés se fussent d’abord laissé vaincre par un seul individu, et enlever ensuite leur juste vengeance par un autre.
«Gentlemen!» s’écria-t-il (et il employa plusieurs fois ce terme de politesse dans le courant de son discours, comme s’il avait voulu persuader à ses auditeurs qu’il appartenait lui-même à cette classe privilégiée de la société), «gentlemen! la race humaine dégénère dans l’Arkansas, le principe démocratique se perd, et les idées monarchiques de l’est deviennent de jour en jour plus dangereuses. Gentlemen, je crains que le temps ne soit pas éloigné où l’on couronnera un roi dans la bonne ville de Washington, et ce roi ce sera. le général Scott.
–Scott? quelle, absurdité! répondit le fermier d’un ton méprisant. Si cela arrive, les gens du nord feront bien de garder ce roi-là chez eux, et je vous réponds qu’il ne traversera jamais le Mississipi. Nos pères, qui ont péri pour conquérir leur liberté, se relèveraient tout sanglants de leurs tombes, afin de faire honte à leurs descendants, qui ont multiplié par millions, et leur reprocher de ne savoir pas conserver cette indépendance qu’eux avaient conquise, alors qu’ils étaient en si petit nombre. Ce sont les étrangers qui propagent ces idées ridicules dans notre pays! Habitués à l’obéissance et aux chaînes, ces intrus ne conçoivent pas qu’une nation puisse exister si elle n’a pas un prince qui la tienne en lisière. J’ai lu dernièrement un certain livre qui contient des détails curieux sur ce qui se passe dans les cours de l’autre côté des mers. On y voit des misérables ramper et s’avilir comme des valets. Ah! si jamais un de ces pleutres s’aventurait dans l’Arkansas, nous lui donnerions la chasse à l’aide de nos chiens.
–Voilà Flowits qui se croit déjà au lancer, fit l’avocat. Tout beau! vertueux citoyen, n’avons-nous pas la Constitution pour nous protéger?
–Bah1la Constitution; si nous ne nous défendions pas nous-mêmes, ce n’est ni la Constitution ni les avocats qui nous aideraient. On foulerait aux pieds le testament de notre immortel Washington, et les bavards se hâteraient d’aller offrir leurs services au nouveau gouvernement; cela s’est déjà vu. Non! non! le fermier est le plus puissant soutien d’un Etat, et la propriété serait envahie la première sous un gouvernement absolu. Le fermier cultive la terre, et fait par là profiter l’industrie; ses sueurs augmentent le revenu, et jamais il ne parle de ses fatigues et de ses pertes. Ah! voyez-vous, ce sont les fermiers, ou pour mieux dire, c’est le peuple qui fait prospérer l’Etat et non pas la Constitution. Un pays habité par des esprits faibles ne prospérerait jamais, quelle que fût la Constitution qui le régit.
–C’est aussi mon avis, s’écria le courrier de la malle d’une petite voix fêlée, sans avoir rien compris aux opinions émises par l’orateur. Voilà pourquoi j’ai été surpris de voir ces gens se laisser dicter des lois par un seul homme. Si j’avais étélà (et il regarda autour de lui comme pour s’assurer que l’hôtelier n’était pas revenu), si j’avais été là, j’aurais montré au Yankee ce que c’est que de se mêler des affaires d’un citoyen américain libre.
–Quant à moi, répondit froidement le fermier, j’ai été au contraire bien aise de voir que le peuple savait entendre raison. D’après ce qui m’avait été dit d’Héléna, je croyais votre ville encombrée de mauvais sujets. Je suis content de retourner chez moi avec une opinion différente. Lorsque des personnes mal intentionhées veulent faire du désordre, il est bon de réussir à les forcer à respecter la loi et l’autorité.
–Ces gens-là, pour la plupart, se soucient fort peu de l’ordre public, ajouta l’homme à la blouse bleue. Ils ont commencé avec une barrique d’eau-de-vie, je ne serais point étonné qu’ils finissent par en boire une tonne; entendez-vous leurs cris: c’est à rendre sourd!
–Qu’est-il donc arrivé aujourd’hui? demanda le fermier; l’Irlandais était déjà entre leurs mains au moment où j’arrivais; j’ai dû, avant tout, m’occuper de déposer mes sacoches dans la chambre de derrière. Etait-ce jour d’audience?
–Pshau! répondit l’homme à la blouse bleue, c’était bien une autre affaire! on a vendu aux enchères la maison et les terres de Holk.
–Eh quoi! la maison du riche Holk? s’écria Hawitt stupéfait; mais c’est impossible! j’étais ici la semaine dernière, et il n’était question de rien.
–Oui, mais il y a eu du changement depuis lors. Holk, comme vous le savez, était parti pour la Nouvelle-Orléans sur un bateau plat; lui et ses compagnons ont sans doute" rencontré un écueil ou quelque chicot, car tout a péri. Il y a cinq ou six jours, le jeune Holk est revenu tout seul, et.
–Comment1Holk possédait un fils? Mais il n’était pas marié.
–Il l’avait été jadis. Le jeune Holk manifestait le plus grand désir de rester ici, mais il avait des accès de fièvre et il a pris le pays en horreur, si bien que le troisième jour après son arrivée il s’est décidé à faire vendre son bien. La licitation a eu lieu ce matin, et le jeune Holk est revenu par le steamer qui est arrivé à midi.
–Tonnerre! voilà un garçon expéditif. A-t-on vendu bon marché cette belle maison? demanda le courrier de la malle.
–Non, certes, répondit l’avocat. C’était la plus belle construction d’Héléna et il y avait de nombreux amateurs. Je m’étais mis sur les rangs, et le juge Dayton paraissait vivement désirer d’en devenir possesseur; mais notre hôte a eu plus de bonheur que nous tous: il était le dernier enchérisseur et il a payé argent comptant. Ah1maître Smart fait de bonnes affaires à Héléna.
– Voilà qui est fort étrange, murmura le fermier. Je me souviens que Holk m’a dit une fois qu’il n’avait ni enfant ni parent en Amérique, et que son intention était de vendre ses biens et de retourner en Allemagne.
–Oui! oui! il avait la faiblesse de vouloir passer pour un jeune homme, fit la blouse bleue, et il se disait garçon. Connaissez-vous la jeune veuve qui habite près de Dayton. Il
Et tout en prononçant ces paroles l’orateur fit par-dessus son épaule un signe à l’aide de son pouce, et sa vilaine figure grimaça un sourire sardonique.
«Ah! la pauvre ’femme! ajouta un jeune marchand qui avait entendu ces derniers mots et s’était approché du groupe: son visage est plus pâle que celui d’une morte; elle était fort attachée à Holk.
–On les disait fiancés, reprit l’avocat, et le mariage devait se conclure dès qu’il serait de retour de la Nouvelle. Orléans; mais l’homme propose et Dieu dispose. A cette heure, Holk a pour lit nuptial les eaux du Mississipi, et son bateau lui sert de cercueil.
–Il me semble que depuis quelque temps il a péri un grand nombre de bateaux plats, ajouta le fermier devenu pensif; j’en connais trois, partis de Little-Rock, qui ne sont point arrivés à leur destination; le gouvernement devrait bien faire détruire les chicots qui obstruent le canal ordinaire. Combien de personnes ont trouvé la mort de cette manière, pour ne pas parler de l’immense quantité de marchandises précieuses englouties dans le Mississipi!
–La moitié du temps, c’est la faute des voyageurs eux-mêmes, objecta vivement l’homme à la blouse bleue. Lorsqu’un individu dont le pied n’a jamais quitté la terre ferme, a des marchandises à vendre, il construit un bateau plat ou bien en achète un vieux: il entasse ses objets à bord, se campe lui-même au gouvernail, et s’imagine que le flux va le porter où il a envie d’aller. Le voilà parti, il suit le courant, va se jeter sur un écueil: ah! diable, alors il est trop tard. Il ne faut pas plaisanter avec le Mississipi; combien d’existences, quel nombre de richesses ont été sacrifiées au désir d’épargner quarante ou cinquante dollars que l’on aurait donnés à un pilote expérimenté!
–Oh1ceci n’est pas exact, répondit le fermier: tous ceux qui étaient partis de Little-Rock avaient pris pour pilotes des hommes qui avaient affirmé sur l’honneur avoir navigué sur le fleuve depuis dix et quinze ans: ils n’en ont pas moins été noyés; ah dame! il est difficile de lire au fond du cœur de chacun. Il est plus d’un homme qui se dit pilote et qui ne compte que sur le hasard pour le conduire à bon /ort. Si le sort le favorise, il apprend à connaître la rivière et reçoit de forts appointements: dans le cas contraire, comme nécessairement il sait nager, il ne s’occupe que de lui-même et sauve sa précieuse carcasse.
–Peut-être ces gens-là, reprit la blouse bleue en souriant d’un air dédaigneux, ont-ils en effet navigué aussi longtemps qu’ils le disent à bord d’un bateau à vapeur, en qualité de chauffeurs ou d’hommes de peine. Mais on n’apprend pas l’état de marin sur les steamboats: bien plus, le pilote d’un vapeur se refuserait à monter sur un bateau plat, car il y serait mal payé et mal nourri.
«–Ces messieurs parlent-ils du pilote qui a été dernièrement jet à côte?» demanda un petit homme sec et ridé dont le crâne était couvert de cheveux blancs comme de la neige, et dont les yeux gris se démenaient dans leur orbite comme l’eussent fait deux diables dans un bénitier. «Cet homme, continua le vieillard qui s’était détaché d’un autre groupe de causeurs pour se joindre à celui dont nous nous occupons, aurait pu servir d’échantillon à un médecin qui s’occupe spécialement de fractures: il avait quatre côtes brisées du côté gauche, l’os de son bras droit avait percé sa redingote, le derrière de sa tête avait été fracassé, et malgré tout cela il n’était pas mort. Je m’étais fait un point d’honneur de le faire vivre encore pendant une heure entière: il fallut cependant y renoncer, car il-poussait des hurlements affreux. f–Il eût été peut-être plus charitable d’achever le pauvre diable d’un seul coup, riposta le fermier, dont les muscles frémirent; mais dites-moi, ajouta-t-il aussitôt, comment l’accident était-il arrivé?
r– La chaudière du steamer Général Brown avait éclaté, ’dit l’avocat, et je crois qu’il y eut quinze personnes tuées par cette explosion.
–C’est vrai, mais il n’y eut pas d’autre blessure remarquable, observa le docteur lilliputien. Deux nègres eurent la tête emportée, celle de l’un d’eux tenait encore par un nerf et un petit bout de peau; une femme.
–Oh! faites-nous grâce de ces détails, mon cher, vous allez nous ôter l’envie de dîner, s’écria le fermier qui se détourna avec un geste de dégoût.
–Je vous fais mille excuses, mais ces détails sont impor-tants pour la science, et je vous proteste que les bords du Mississipi sont un endroit unique dans le monde entier pour celui qui veut étudier les cadavres et observer de curieuses blessures. Avant cet accident terrible qui a eu lieu à Fourche-la-Fave, je m’étais arrêté environ trois semaines à Victoria vis-à-vis le confluent de la rivière Blanche et le Montgomery’s-Point, et là, chaque semaine, souvent même tous les deux jours, nous trouvions des cadavres sur la rive. Un de cei corps avait, juste au-dessus de l’os de la hanche droite.
–Damnation! Allez-vous arrêter l’essor de votre langue d’enfer1hurla l’homme au vêtement bleu d’un air de fureui terrible. J’ai souvent vu répandre du sang et ne suis pai délicat, mais entendre ainsi disséquer de sang-froid la souffrance humaine, cela fait tourner le cœur.
–C’est bon! c’est bon1s’écria avec rage le petit homme en enfonçant sur sa tête son chapeau gris, je ne vois pas pourquoi je perdrais un temps précieux dans la compagnie de gens qui n’ont aucun respect pour la science, de gens qu ne connaissent de leurs semblables que l’épiderme, sans s’inquiéter si cette peau contient des os ou du coton; de gens enfin avec qui un être raisonnable ne peut sans folie parler sérieusement.»
Puis, sans attendre une réponse, sans daigner regarde] personne, le docteur furibond saisit son vieux parapluie de cotonnade rouge, le fourra sous son bras et sortit de la mai son à pas précipités.
«Je suis bien aise de voir partir ce bavard, fit l’homme à la blouse, je me sens mal à l’aise toutes les fois que je le vois près de moi.
–Ce docteur exerce-t-il ici? demanda le fermier qui l’avait regardé s’éloigner avec une profonde surprise.
–Ce n’est pas un docteur, répliqua l’homme en bien tout en souriant: on l’appelle docteur parce qu’il parle toujours de plaies, de cadavres et d’opérations chirurgicales. De temps à autre, un étranger commet l’erreur de le consulter, et en pareille occurrence, cette imprudence est toujours fatale pour le patient.
–" Ce qui veut dire, sans doute, que personne ne s’adresse a lui une seconde fois, observa le fermier avec malice.
–Non, certes! répondit l’homme en bleu qui éclata de rire. Aucune créature vivante ne peut se vanter d’avoir été soignée par le docteur Munro. Les rares clients qu’il a eus étaient des étrangers, comme de juste, ou des émigrants. Il es a promptement expédiés, et il a conservé leurs cadavres avec de l’esprit de vin, ou par quelque autre procédé, afin l’orner ce qu’il appelle son cabinet. C’est pour cela qu’il ne peut garder aucune femme de charge avec lui. La dernière qu’il a eue a quitté sa maison exaspérée, parce qu’il y avait rapporté certain soir une tête humaine, et qu’il lui avait voué le lendemain qu’il avait volé cet horrible débris dans a fosse d’un cimetière. L’individu à qui appartenait cette ête était un pauvre malheureux faisant partie d’une caraane d’émigrants qui traversait le pays; il était mort de la ièvre, et ses compagnons, après l’avoir enterré, étaient paris le lendemain matin.
–Qui pourrait croire qu’un homme prend plaisir à de si horribles choses, fit le fermier en frissonnant.
–Oh! cette manière d’agir est devenue une passion chez ai, poursuivit l’avocat. Il n’y a pas longtemps, le docteur Munro ayant appris que la loi de Lynch avait été appliquée la Fourche-la-Fave, et qu’un prédicateur méthodiste y avait été brûlé vif, faillit crever un cheval afin d’arriver asez à temps pour se procurer les restes calcinés de la vicme. L’habitation de cet original est située dans la forêt, on loin d’Héléna, et, à l’exception des loups et des vauours, aucun être vivant n’approche de son antre infernal. Quant à moi, j’avoue sincèrement que rien ne pourrait me écider à franchir le seuil de ce lieu maudit.
–J’y suis entré une fois, dit la blouse bleue, et ce que ’y ai vu était suffisant pour glacer le sang dans mes veines.
–A-t-on entendu parler des complices qui ont échappé les mains des Régulateurs? demanda le fermier; on disait u’ils s’étaient sauvés.
–Cela est vrai, répondit l’avocat; les habitants de la Fourche-la-Fave ne se sont plus inquiétés d’eux, on était atisfait d’en être débarrassé, et c’était là tout ce qu’on désiait. Une semaine après environ, les Régulateurs sont renous à Hot-spring, où vivait autrefois Heathcoke le capitaine des Régulateurs qui a été tué. Dès ce moment, on poursuivi ces mécréants avec un zèle qui a pu les éclaire sur os bonnes intentions dont ils étaient l’objet. Mais Go ton est un fin renard, et lui et sa bande doivent déjà être à cette heure, de l’autre côté du Mississipi.
–Je le crois, ajouta la blouse bleue, on prétend même qu’il a été vu à Victoria; m’est avis, pourtant, qu’il se pa sera bien du temps avant qu’il ose s’aventurer de nouvea dans l’Arkansas.
–Est-il vrai que les Lyncheurs aient brûlé le prédica teur méthodiste? demanda le marchand avec incrédulit, Cela a été raconté dans tous les journaux, mais je n’ai pa y ajouter foi, la justice régulière ne saurait laisser de te méfaits impunis.
–Ah bah! s’écria l’homme à la blouse bleue, que peu vent nos magistrats contre des gens qui se font justice eu: mêmeses! Les lois sont faites pour les vieilles femmes et l’ enfants qui se laissent conter des histoires par un tas gratte-papiers. Celui qui ne sait pas s’aider lui-même dans ce pays trouve peu de secours du côté des lois.
–Je ne suis pas de votre avis, objecta le fermier. sont nos lois qui ont placé les Etats-Unis dans la positic qu’ils occupent actuellement, et le devoir de tout bon ci toyen est de maintenir l’autorité reconnue. Je confesse qu’ y a des contrées reculées où l’action bienfaisante des lois i peut parvenir, et qu’on y commet souvent des crimes qi exigent de violentes mesures de sévérité. Mais aux yet d’un citoyen de l’Union, il ne devrait rien y avoir de sacré que la loi, car elle garantit nos libertés. Allons bonsoir, messieurs, il se fait tard, et je veux arriver Golby avant la nuit.»
Se retournant ensuite du côté du marchand, le fermit lui dit: «Je reviendrai ici sous peu de jours, nous pour rons peut-être conclure le marché dont nous avons parlé J’ai un petit payement à faire là-bas, mais il me rester encore assez d’argent pour vous. Au revoirr!»
On apporta les sacoches du fermier qui les plaça e travers de sa selle. Puis, une fois que cela fut fait, il en burcha sa monture impatiente et descendit au trot la rue Elm, en saluant ses amis lorsqu’il passa devant les fenêtres de l’hôtel.
Dès qu’il fut sorti d’Héléna, le fermier continua sa route ans la direction de la forêt qui s’étendait au nord de la ille.
IV.
Une soirée de famille.
Table des matières
Lorsque le Squire, ou le docteur Dayton (car on lui donlait indifféremment ces deux titres) eut quitté Jonathan Smart, il se dirigea vers l’autre extrémité de la ville où était située sa maison. C’est une délicieuse habitation, ombragée par les arbres gigantesques d’une forêt vierge, où l’on avait té obligé d’abattre beaucoup d’arbres, afin d’aligner une avenue qui rendît le cottage accessible. La couleur verte les jalousies de chaque fenêtre tranchait agréablement sur ia blancheur des murs, et les rayons de la lune qui se levait, lardant sur les vitres d’une fenêtre ouverte au premier étage, trahissaient à l’intérieur un luxe peu commun dans les pays de l’ouest.
Cet intérieur était, du reste, en harmonie avec l’aspect riant de l’extérieur du cottage. L’ameublement d’acajou massif, les rideaux, d’une blancheur de neige, les chaises et les canapés élastiques couverts de damas de couleur sombre, tout prouvait, sinon l’opulence, du moins l’aisance du maître du logis. De-petites figurines placées sur des consoles, des ouvrages de femme abandonnés sur une table à ouvrage et un panier rempli de broderies, donnaient à l’appartement un air confortable, résultat ordinaire de la présence des dames dans une maison.
Une société joyeuse entourait la table à thé placée au rentre du salon de ce charmant cottage, et un bruya éclat de rire se fit entendre au moment où le Squire frap
la porte de sa maison. A ce bruit, venu de l’intériei Dayton jeta vers la fenêtre ouverte un regard empreint à fois de sévérité et de tristesse.
Aux rires succéda bientôt la mélodie d’une valse al mande, exécutée sur un piano par des doigts exercés, M. Dayton se vit forcé de recourir à la sonnette pour se fa entendre des domestiques qui s’étaient réunis au haut l’escalier afin de mieux écouter la musique.
A peine rentré chez lui, la gaieté du Squire parut ren tre; ses yeux brillèrent, il monta l’escalier quatre à quat et se trouva en peu d’instants au milieu de la réunion.
«Le voici enfin! s’écria la musicienne en s’élançant à rencontre; ce père si rigide et si ponctuel s’est pourtant f attendre d’une manière impardonnable.
–Vraiment! ma petite folle, ma gentille Adèle s’est-e donc aujourd’hui aperçue de mon absence?
–Oui, certes! une seule fois, répondit l’aimable enfa en rejetant en arrière les boucles soyeuses de sa chevelu Une seule fois! Mon gracieux et sévère magistrat su pose-t-il donc un mauvais goût à sa très-humble sui vante, s’il croit qu’elle pourrait se trouver heureuse un si instant sans lui? Toutefois, j’avais aujourd’hui un me de regret tout particulier. Voici M. Lively qui vous atte depuis une heure, et qui a certainement quelque gra et terrible secret à vous confier, car, depuis son arrivée, n’a pas prononcé une syllabe. Nous avons aussi mistre Bradford.
–Excusez-moi, ma bien chère enfant, interrompit la si dite dame qui paraissait danser sur des charbons arden tant elle désirait avoir l’occasion de placer son mot. Je Si que je ne suis point taciturne, et je connais mon côté faib ma toute belle; et, comme le dit en si beau langage no ministre le révérend M. Lothorpe: Celui qui connaît sa propres faiblesses s’achemine vers la perfection. Mon ch défunt (un ange de patience et de douceur!) a toujours se tenu le contraire; croiriez-vous, Squire Dayton, que pauvre homme s’efforçait de me persuader que je parlais trop? Bradford, disais-je, je sais ce que je suis; si je suis trop bavarde avec vous, ma conscience me dit que c’est une de mes faiblesses, et, puisque je la connais, je ferai ce qu’il faut pour me corriger.
–Rapprochez-vous de moi, et prenez une seconde tasse de thé, ma chère mistress Bradford, se hâta de dire mistress Dayton, dans l’espoir d’arrêter ce flux de paroles.»
Adèle profita de cette pause, qui dura à peine une seconde, pour retourner au piano, et les sons éclatants de l’instrument mirent forcément fin à l’autobiographie de la dame Bradfort.
«Le courrier de la malle est-il arrivé? demanda M. Dayton quelques instants après son arrivée.
–Non, pas encore. Mais M. Lively est tout disposé à le remplacer, ajouta l’espiègle Adèle, en regardant d’un œil mutin le jeune homme qui avait l’air très-mal à son aise.» James Lively se trouvait, en effet, sur les épines. Il ne savait que faire de sa personne. D’abord il avait placé son pied droit sur son genou gauche, pour allonger ensuite ses deux jambes jusqu’au milieu de la chambre. Puis, il avait joint les mains et s’était mis à tourner les pouces avec une sorte de frénésie; un instant après, on le vit frotter les barreaux de sa chaise comme s’il avait voulu les polir; en un mot, il se livra à une foule d’évolutions très-extraordinaires Le pauvre James paraissait aussi heureux que pourrait l’être un brochet abandonné sur un banc de sable, ou un taureau étendu sur une couche de glace. Lorsque le timide jeune homme se hasardait de temps en temps à lever les yeux sur le ravissant visage d’Adèle, il les baissait bien vite, en voyant l’air moqueur de la jeune fille. A un moment donné, il s’était décidé à prendre la fuite, et pour cela il avait cherché son chapeau sous sa chaise; mais la jeune servante mulâtresse de mistress Dayton avait porté le feutre derrière le piano, par ordre spécial de sa maîtresse.
Et pourtant James Lively n’était ni timide ni stupide. Élevé dans les bois, il passait avec juste raison pour un des meilleurs fermiers et un des plus habiles chasseurs du pays. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’au milieu de la foré il savait déployer des talents remarquables, tandis qu’un fois en présence des dames, il osait à peine ouvrir la bou che. Quoique, à l’exemple de mistress Bradfort, il connû son côté faible; il savait aussi peu se vaincre qu’elle, et n parvenait pas à surmonter une timidité qui paralysait se membres et rendait sa langue muette. Cette timidité n s’était pourtant jamais manifestée d’une manière plus com plète que le soir dont il s’agit: cela tenait à l’enjouemen d’Adèle qui augmentait le trouble du pauvre malheureux.
M. Dayton, afin de rendre un peu de courage à son con vive, lui demanda avec bonté des nouvelles de. son père de sa mère, de sa ferme, de ses chiens et des travaux en général.
Ces bienveillantes paroles, cet intérêt témoigné à ses af fections naturelles, eurent un effet magique sur l’habitan des forêts. M. Lively quitta son siège comme s’il était débarrassé d’un poids énorme, et, acceptant la poignée e main que lui offrait le Squire, il lui répondit:
«Je vous remercie, mon cher monsieur, tout va bien chez nous; la vache noire est tombée malade hier, et voilà pourquoi je suis venu à la ville; du moins est-ce une des causes de mon voyage.» Il s’arrêta et jeta un regard oblique du côté des dames, en rougissant jusqu’aux oreilles. Et. pourtant. je voudrais. je.»
–Avez-vous à me dire quelque chose qui ne regarde que moi? demandé Dayton au jeune homme.
–Faites comme si nous n’étions pas là, monsieur Lively, s’écria tout à coup mistress Bradford; ne vous imaginez pas que, parce que nous sommes des femmes, nous ne sachions pas garder un secret; bien au contraire, monsieur; moi, par exemple, moi qui vous parle, je sais bien que quelquefois je cause un peu de trop, c’est une de mes faiblesses; mais après tout, pourquoi a-t-on une bouche et une langue, si ce n’est pour s’en servir? Mais lorsqu’il s’agit de secrets., mon cher défunt, M. Bradford, disait toujours: Louisa, ma chère, vous êtes en vérité trop discrète. Je ne crois pas que dix inquisiteurs réunis pussent vous forcer à dire une chose que vous voudriez cacher. Vous mordriez votre langue et la couperiez en mille morceaux, plutôt que de parler!»
Un allegro, joué sur le piano par Adèle, mit fin une seconde fois au discours de mistress Bradford, et fournit à James le moyen de reprendre haleine pour répondre à M. Dayton.
«Non, Squire, je n’ai pas de secrets à vous dire.» Et, tout en disant ces mots, ne sachant que faire de ses mains, il les fourra dans ses poches avec un geste désespéré; mais il se hâta de les retirer, comme si elles avaient subi le contact d’un charbon enflammé, car il avait compris que ce laisser-aller était inconvenant. «Non, Squire, répéta-t-il, ma mère a pensé, c’est-à-dire mon père a dit que si cela vous amusait ainsi que ces dames, ou plutôt si vous aviez la bonté, un de ces matins, de venir chez nous, un peu, longtemps si cela vous plaisait. tout le temps que cela vous conviendrait de rester. Ma mère disait donc que.»
Adèle écoutait attentivement, et mistress Bradford, qui, certes, n’était pas comprise dans l’invitation, prit sur elle de répondre sur-le-champ:–
«Mistress Lively est réellement trop bonne, monsieur. Il est vrai qu’en ce moment le fleuve monte, que les marchandises de toutes sortes vont descendre le Mississipi, et que les affaires seront nombreuses; mais on se procure toujours bien une ou deux semaines de liberté, pour faire une visite cordiale dans le voisinage. M. Bradford avait bien raison, lorsqu’il disait: Louisa, vous ne savez pas combien il est agréable de vivre en paix et en amitié avec ses voisins. La semaine prochaine, monsieur Lively, j’aurai le plaisir de vous faire visite; ce sera lundi, au plus tard. Faites mes compliments à votre mère, je vous prie.»
Mistress Bradford se rassit, et se remit à boire du thé comme si l’effort qu’elle avait fait dût rendre nécessaire quelque breuvage réconfortant.
Pour cette fois, Adèle éprouva une telle surprise qu’elle oublia son piano.
James, qui connaissait la réputation de mistress Bradford dans Héléna, demeura pétrifié à son tour, car il ne se souvenait plus de l’avoir oui ou non invitée. Dans le premier cas, il lui fallait bien se résigner. Au même moment, il se rappela ce qu’il avait entendu dire, le matin même, à sa mère, sur le compte de mistress Bradford, et il fut vraiment épouvanté, en se représentant l’effet que l’apparition de cette femme produirait à la ferme de sa famille.
Dans cette cruelle alternative, il se tourna du côté de mistress Dayton, car, moins que jamais, il eût osé regarder la rieuse jeune fille, et la bonne dame lui répondit aussitôt:
«Faites, s’il vous plaît, mes plus tendres amitiés à votre excellente mère, et dites-lui que nous trouverons à arranger cela. Mais on la voit trop rarement à Héléna. Venez donc vous asseoir près de moi. Approchez-vous, et prenez une tasse de thé. Parlez-nous aussi de votre père.
–Je vous remercie, répliqua James qui se sentait plus à l’aise, parce qu’il tournait le dos à Adèle. Mon père se porte mieux. Nous sommes allés l’autre jour ensemble à la chasse aux ours, et vous pouvez juger par cette escapade de l’état de sa santé.
–Marche-t-il encore pieds nus dans la forêt? demanda Adèle,» qui s’assit près du canapé juste en face du jeune trappeur.
James s’agita sur sa chaise et déboutonna sa redingote, tandis que mistress Bradford répondait:
! «Oh! oui, mademoiselle Adèle; quant à ce qui est de marcher pieds nus.»
M. Dayton eut la bonne idée d’interrompre la vieille bavarde en l’interpellant lui-même pour son compte. James eut alors le temps de se remettre, et, comme il fut contraint de répondre aux questions qui lui étaient adressées sur ce qui l’intéressait, il finit peu à peu par s’enhardir.
«La fièvre qui faisait souffrir votre père, dit M. Dayton, a dû avoir pour cause sa mauvaise habitude de ne porter ni bas ni souliers; mistress Lively ne devrait pas permettre à son mari de négliger cette précaution sanitaire dans un pays marécageux.
–Oh! son opposition servirait à peu de chose; mon père est entêté, 3t lorsqu’il a adopté une idée tout est dit: il n’y a plus rien à faire.
–Juste comme mon pauvre défunt., ajouta l’incorrigible mistress Bradford en interrompant M. Dayton. Bradford, lui disais-je sans cesse, vous vous perdez, l’humidité causera votre mort; portez donc des bas de laine1Vous croyez peut-être qu’il suivit ce conseil? Pas le moins du monde. Louise, répondait-il, vous ne comprenez rien à mes habitudes; la constitution des hommes est.»
La famille Dayton ne sut point, ce jour-là, ce que pensait le défunt mari de la veuve loquace sur la «constitution des hommes,» car au moment même où Adèle se préparait à retourner au piano, la sonnette retentit si violemment que mistress Bradford ressauta sur sa chaise en poussant un cri, tandis qu’Adèle et sa mère jetaient les yeux du côté de la porte dans une silencieuse incertitude. Le Squire seul resta calme et dit en souriant.
«Ce doit être M. Smart, car je l’ai invité à venir ce soir. Oh! c’est bien lui, je reconnais sa manière de marcher.
–Est-ce M. Smart, le propriétaire de l’hôtel de l’Union? fit Adèle, qui apportait une tasse pour le nouveau convive.
–Lui-même, répondit le Squire, et le voici en chair et en os.»
Jonathan Smart entra le chapeau sur la tête, mais il l’ôta promptement, et toucha cordialement la main à tout le monde, excepté à mistress Bradford qu’il se contenta de saluer d’un signe de tête.
«Eh bien! mesdames et messieurs, dit Smart en s’asseyant, je suis enchanté de vous voir à tous si bon visage. Ah! vous m’offrez du thé, merci miss Adèle, merci; je ne prends jamais de crème avec mon thé, je préférerais une goutte de rhum, si cela est possible.»
Il se fit un court silence, que M. Smart remarqua; aussi, se hâta-t-il de se tourner vers mistrses Dayton en lui disant:
«Mille pardons, madame, j’ai dérangé votre conversation et j’en suis désolé. Je m’aperçois que je suis venu trop tard, mais ce bon docteur.
–Oh! mon cher monsieur Smart, vous êtes le bienvenu, interrompit mistress Bradford, je parlais justement. qu’est-ce que je disais?. Ah! j’y suis. ma mémoire devient si mauvaise, M. Smart! Mon cher défunt disait toujours: Louisa, on a dû fatiguer votre intelligence quand Vous étiez jeune, vous avez trop étudié; un arc trop tendu se rompt. Ce sont là ses propres paroles, M. Smart. Je répondais alors: Bradford, vous avez raison, c’est mon côté faible; une bonne mémoire est un don du ciel. Cependant ceux qui n’en sont pas doués auraient tort de se plaindre, Bradford; et je disais aussi.»
Sans s’inquiéter aucunement du discours de mistress Bradford, Smart continua sa phrase adressée à la maîtresse de la maison:
«M’a invité si gracieusement qu’il était impossible de refuser, surtout après ce qui venait de se passer.
–Qu’est-il donc arrivé aujourd’hui? demanda vivement Adèle. Probablement encore une bataille? Nous avons entendu le bruit d’ici sans pouvoir en deviner la cause.»
Mistress Bradford, sa tasse à la main, attendait le récit désiré.
«Le Squire ne vous a-t-il rien conté? fit le propriétaire de l’hôtel.
–Rien du tout! s’écrièrent les trois femmes à la fois.
–Certes! il m’a rendu un service qu’un ami seul.
–Mon cher Smart, je n’ai fait que mon devoir, et en ma qualité de magistrat de cette ville.
–Il a sauvé ma vie aux risques de perdre la sienne.
–Vous me vantez, Smart, les drôles n’auraient pas osé.
–Bah! c’était une bande de sacripants capables de tous les crimes. M. Dayton leur a tenu tête, il les a empêchés de me tuer et d’incendier ma maison. Telle est l’histoire en peu de mots.»
Le juge avait laissé parler Smart, car il voyait bien qu’il ne pouvait le faire taire, mais lorsqu’il eut fini, il ajouta:
«Vous oubliez de raconter que vous avez sauvé un pauvre Irlandais au péril de vos jours; le fait est que l’un de ces champions avait braqué sur vous le canon d’un pistolet et se proposait de lâcher la détente.
–Il se passe à Héléna des choses bien graves, observa mistress Dayton sérieusement alarmée.
–Pas plus graves aujourd’hui qu’à l’ordinaire, riposta Smart en haussant les épaules, et sous ce rapport-là Héléna est réellement un pays privilégié.
–C’est aussi ce que pensait mon pauvre défunt. Louisa, disait-il, lorsque je ne serai plus, ne restez pas à Héléna. Vous êtes trop faible et trop pusillanime pour mener une existence agitée; ce pays dangereux ne vous convient point. Et je dois avouer que je lui avais promis à son lit de mort de quitter la ville. Bradford, lui dis-je, mourez en paix, j’émigrerai plus loin vers le Nord, dès que vous ne serez plus. Mais une femme seule ne peut pas toujours faire ce qu’elle veut; il s’agit de vivre, et cela m’est plus facile ici, où je suis connue, qu’ailleurs où je serais étrangère. Je suis très-laborieuse, mes plus grands ennemis ont été forcés de le reconnaître, mon cher défunt disait toujours: Louisa, vous vous tuez de travail, vous appartenez au sexe faible, lorsque je n’y serai plus vous vous apercevrez trop tard que vous avez ruiné votre santé à plaisir. Ah! mistress Dayton, il est merveilleux qu’un homme puisse ainsi tout prévoir et tout prédire; mon mari avait vraiment le don de prophétie!
–J’espère, madame, dit tout à coup Smart, que vous avez laissé quelqu’un pour garder votre maison?
–Pourquoi cela? s’écria mistress Bradford en se levant d’un bond, épouvantée du ton dont cette question avait été faite; mais non, il n’y a pas une âme chez moi, car le domestique allemand que j’avais pris pour faire les gros ouvrages était si impertinent que j’ai dû le renvoyer aujourd’hui même. Qu’y a-t-il donc, monsieur? Vous avez la figure bien allongée. J’espère que. Oh! monsieur Smart, je vous en conjure., parlez.»
James Lively et le Squire Dayton furent obligés de se ranger pour faire place à mistress Bradford, qui se précipitait vers Smart. L’hôtelier lui répondit fort tranquillement:
«Ne vous effrayez pas, madame, peut-être ce que j’ai vu.
–Qu’avez-vous donc vu?
–Rien d’aussi sérieux que vous paraissez le craindre.
–Mais encore1expliquez-vous’ Vous me désespérez. s’écria mistress Bradford en mettant son chapeau à la hâte, tandis qu’elle essayait de saisir Smart par le bouton de son habit. Celui-ci évita ce danger en prenant la main de la veuve à la langue si bien déliée.
–Mais qu’avez-vous vu? Parlez, au nom du ciel!
–A vrai dire, pas grand’chose, répondit Smart retenant encore dans ses mains le bras de la dame troublée. En passant devant votre maison, il y a environ un quart d’heure, j’ai vu quelqu’un qui frappait au volet de la fenêtre de derrière, comme le font souvent les gens qui ne sont pas pressés et qui veulent s’amuser.
–Et cet homme?.
–Je suis resté un instant immobile afin de voir ce que ferait cette personne. D’abord je n’ai pas dit que ce fût un homme, au contraire, c’était une femme.
–Une femme! fit mistress Bradford avec un air de surprise.
–Le volet était fermé, et la femme a fait le tour de la maison. J’ai pris la liberté de la suivre, et je l’ai vue frapper à deux ou trois reprises à la porte, puis essayer ensuite un trousseau de clefs dans la serrure.
–Oh! la coquine! A-t-elle réussi à ouvrir?
–Je suis désolé de ne pouvoir vous renseigner à cet égard; car je venais de regarder l’heure à ma montre et m’étant aperçu que j’étais en retard de trente minutes, j’ai été contraint de laisser cette dame achever seule son audacieuse entreprise qui, je l’espère, n’aura pas réussi.
–Et vous ne l’avez pas fait mettre en prison? hurla avec fureur mistress Bradford, qui, jetant son manteau sur ses épaules, s’empara de son sac à ouvrage, et cherchant des yeux ce qui lui manquait encore, continua en ces termes: Quoi! vous n’avez pas appelé au secours, vous n’avez pas assommé cette voleuse qui voulait entrer de vive force et nuitamment dans le domicile d’une personne tranquille; vous n’avez pas essayé de.
–Ma chère mistress Bradford, lui demanda Adèle, que cherchez-vous? puis-je vous être utile à quelque chose?
–Mon chapeau, chère enfant, mon chapeau? répondit celle-ci en furetant toujours.
–Il est sur votre tête, madame, fit Smart d’un ton plein de gaieté.
–Bonsoir mistress Dayton. Bonsoir M. Lively. Oh! Squire, auriez-vous la bonté de venir avec moi; vous êtes juge de paix, et les voleurs et les assassins sont sous votre juridiction.»
Le juge se leva sur-le-champ pour suivre la dame, mais Smart lui adressa, sans être vu de mistress Bradford, des gestes si comiques qu’il se ravisa et que, dans l’intention de calmer la dame, il lui dit:
«J’irais volontiers avec vous, chère voisine, mais j’ai à régler avec M. Lively certains comptes qui ne souffrent aucun délai. Mon domestique va vous accompagner, et, si cela est nécessaire, vous ferez appeler le constable en vous autorisant de mon nom, puis vous m’enverrez chercher, et je vous promets d’arriver immédiatement.»
Sans attendre la fin de cette phrase, mistress Bradford s’empara du bras du jeune mulâtre, qui jeta un regard de détresse du côté de son maître; mais M. Dayton ayant fait signe à son domestique de suivre sans crainte la dame effarée, le quarteron disparut avec elle.
«Mon cher monsieur Smart,» dit enfin mistress Dayton avec un sentiment d’inquiétude en s’approchant de la fenêtre pour regarder la pauvre femme qui s’éloignait, pourquoi n’avez vous pas parlé à cette personne qui voulait ouvrir la porte de mistress Bradford?
–Cela m’eût été assez difficile, répondit le Yankee en riant à gorge déployée et en se frottant les mains. Mistress Bradford va chasser un gibier impossible, c’est-à-dire qu’elle aura une peine infinie à trouver une personne qui n’existe pas.
–Qui n’existe pas? s’écria Adèle stupéfaite, tandis que James, qui connaissait le Yankee de longue date, riait de tout son cœur.
–Je n’ai vu âme qui vive, répliqua Jonathan tout en se rasseyant d’un air aussi tranquille que s’il n’était rien arrivé: il tendit ensuite sa tasse vide à mistress Dayton en lui demandant encore du thé.
–Mais alors cette femme qui avait une clef. demanda le Squire en riant.
–Est la meilleure invention qui me soit jamais venue à l’esprit, répondit le Yankee toujours avec le même calme, et sans elle mistress Bradford nous aurait raconté toute la soirée les histoires de son cher défunt.»
La colère de la mystifiée eût été sans bornes, si elle avait pu entendre le formidable éclat de rire qui accueillit l’aveu du facétieux Smart. Mais elle n’était point aux écoutes et courait vers sa maison, en vociférant et en traînant à sa suite le mulâtre infortuné. Pendant ce temps-là, ses amis, débarrassés de son ennuyeuse présence, se réinstallaient autour de la table et devisaient de la meilleure humeur du monde. James lui-même, que l’hilarité générale avait rendu plus confiant, finit par secouer sa timidité; il avoua, dans l’innocence de son cœur, qu’il avait été effrayé au delà de toute expression lorsque mistress Bradford avait accaparé sans cérémonie l’invitation faite aux dames de la maison.
«Et si elle allait mettre à exécution sa promesse de ce soir, dit-il, on serait bien désagréablement surpris à la maison, car il circule sur son compte de singulières histoires.
–Je ne comprends vraiment pas ce qui nous vaut l’honneur de ses visites, observa mistress Dayton. Voici la troisième fois qu’elle vient ainsi passer la soirée sans être invitée, et qu’elle reste fort tard. Que puis-je faire? elle arrive, elle s’asseoit, elle nous assomme pendant des heures entières de ses éternelles histoires; et, quand elle s’en va, elle emprunte une foule de choses, c’est-à-dire des aiguilles, des morceaux de soie ou de toile, ou bien des ustensiles de ménage, qu’elle oublie toujours de nous rendre, bien entendu.
–Je dois dire, répondit Smart, que j’ai été étonné de la trouver ici. Sa mauvaise réputation est universellement répandue dans Héléna pour ne pas parler des environs. Les quelques personnes comme il faut qui habitent parmi vous ont non-seulement cessé d’aller la voir, mais encore lui ont fermé leurs portes. Ma femme eut un certain jour avec cette dame une conversation fort animée et dont les terme étaient peu flatteurs pour elle. Pendant cette altercation la nombreuse jeunesse d’Héléna, composée de méchants drôles tout déguenillés, faisait vacarme autour de mistress Bradford, qui se tenait ferme à son poste le visage en feu et les poings sur les hanches. Mais à la fin je crus devoir enlever ma femme par les épaules et j e l’entraînai dans la maison malgré sa vive résistance. Depuis lors, mistress Bradford n’a pas osé franchir le seuil de notre porte. Elle ne paraît cependant pas irritée contre moi, car ce soir, vous l’avez vu, elle m’a traité avec certaine condescendance, elle a même été très-affable.
–Quoique je n’aime guère cette femme, dit le Squire, je crois pourtant qu’on est injuste à son égard. Je connais les bruits qu’on fait courir sur son compte; je l’ai surveillée et fait surveiller, et je n’ai encore rien trouvé de répréhensible. Je sais qu’on l’accuse de vendre en cachette du whisky aux nègres. Si cela est prouvé d’une manière certaine, je ferai mon devoir de magistrat, et je la punirai sans me laisser influencer ni par l’amitié ni par l’antipathie. Certes, je préférerais qu’elle s’abstînt de nous faire visite; mais vous n’ignorez pas comment on agit dans l’Arkansas. Si j’essayais de la renvoyer brusquement, toute la ville crierait, et m’accuserait d’orgueil et d’amour-propre outré. Il vaut donc mieux supporter un inconvénient moindre, que de risquer d’éveiller la malveillance.
–Vous avez raison, Squire, ajouta James, honteux et confus d’oser ainsi émettre son opinion devant deux dam es, On peut agir ainsi à la ville; mais les habitants de la forèt doivent, sans craindre le blâme, tenir à distance les gens d’une réputation douteuse.
–M. Lively a raison, reprit Adèle avec chaleur. Je ne me gênerai pas avec mistress Bradford; après tout, quel mal nous fera-t-elle si nous lui défendons notre porte? Nous serons débarrassés d’une persécution; car enfin M. Lively se repentira peut-être de nous avoir invitées à aller cnez lu.
–Miss Adèle, balbutia James en se cramponnant à sa chaise comme s’il se préparait à se faire arracher une dent, ma mère sera, vous ne pouvez en douter.... non, je veux dire.... essayez et venez une fois.... certes, vous ne trouverez chez nous aucune fleur aussi belle que.... vous, aurait-il voulu ajouter; mais sa voix s’éteignit dans son gosier.
–Qu’ici? ajouta la malicieuse Adèle, comme pour achever la phrase. Oh! monsieur Lively, nos fleurs sont pâles et chétives; les environs d’Héléna sont arides, et les arbres eux-mêmes ont l’air de détester la vapeur, la fumée et le bruit. Hors la ville, la campagne est désolée, et à mesure qu’on s’éloigne, on retrouve la fraîcheur et les parfums.
–Ah! miss, si vous saviez comme notre pays est magnifique, s’écria Lively sans avoir le courage de développer sa pensée tout entière; rien au monde ne peut se comparer à l’existence que l’on mène au milieu des forêts. Une matinée passée sous la verte feuillée chargée de rosée vaut mieux qu’une année qui s’écoule dans les hideux tourbillons des villes. Ici, les oiseaux et les bêtes fauves se réfugient dans les taillis les plus touffus où l’œil humain ne saurait pénétrer. Plus loin, les chevrettes folâtrent avec leurs petits; les chanteurs empennés jettent aux vents leurs notes brillantes; ils chantent si longtemps et si bien que les feuilles et les fleurs s’animent à ces accents mélodieux.
–Bravo, monsieur Lively, fit le Squire qui prit une pincée de tabac dans une boîte d’argent, vous devenez poète. Avez-vous jamais fait des vers?
–Moi! répondit James, s’apercevant avec une indicible consternation que les yeux de toute la société étaient fixés sur lui, oh! non, jamais de ma vie!
–C’est plutôt M. Smart qui a fait des vers,» ajouta mistress Dayton dans l’espoir de faire une diversion propre à tirer James d’embarras.
Jonathan regarda son hôtesse du coin de l’œil en lui souriant, et reprit après quelques instants de silence:
«Un Yankee faire des vers! voilà une idée sans pareille! Non, madame, non; je ne me mêle pas de rimer, cela ne rapporte rien. Cependant, quelque comique que cela puisse vous paraître, je vous dirai que quelque temps après mes fiançaillès j’ai composé un poëme en l’honneur de ma vieille femme.
–Oh1de grâce, monsieur Smart, montrez-nous cela! J’aime la poésie plus que tout au monde.
–Et particulièrement celle qui vous fait tenir les côtes à force de rire, n’est-ce pas, miss? Eh bien, si j’avais encore ce chef-d’œuvre, je vous procurerais le plaisir d’une lecture. J’ai ri moi-même, plus tard, de cette bouffonnerie amoureuse.
–Vous l’avez donc détruit?
–Oh! non pas, il est entre les mains de la personne à qui il avait été adressé.
–Entre les mains de mistress Smart?
–Précisément, et elle s’en sert dans l’occasion en guise d’arme offensive et défensive contre l’auteur.
–Vous parlez par énigme, répliqua mistress Dayton.
–Oh! de telles énigmes s’expliquent facilement. Dans une heure de fol enthousiasme, j’avais eu la faiblesse de dédier à une certaine miss Rosalie Hender un poëme dans lequel, selon l’usage des rimeurs, j’exaltais non-seulement sa beauté incomparable, mais encore je me permettais de comparer chacun de ses charmes personnels à l’albâtre, aux perles, à l’ivoire, au velours, aux feux des étoiles, aux violettes, etc., etc. Je terminai ce dithyrambe avec la plus humble modestie, cer je disais avec une imprudence sans égale que moi, qui désirais ardemment devenir son époux, je me reconnaissais parfaitement indigne de posséder un pareil trésor de perfection. Tout alla bien jusque-là. Miss Rosalie n’était pas inexpugnable, et Jonathan Smart était un jeune homme assez bien tourné et d’une taille de six pieds deux pouces, sans compter la semelle de ses souliers. Une fois mariés, nous vécûmes heureux et tranquilles pendant de nombreuses années. Quant à moi, j’avais oublié le poëme et son contenu, lorsqu’un certain jour.
–Voici une lettre pour M. Dayton,» dit tout d’un coup la servante Nancy en ouvrant la porte et en présentant le
sur un plateau.
–Qui la apportée?
–Le courrier de la malle, et il a dit que c’est pressé.
Le Squire ouvrit la lettre et s’approcha de l’une de lampes du salon pour la lire, tandis que Jonathan, aprè avoir gardé le silence, reprenait son récit en ayant soi: de baisser la voix pour ne pas interrompre le maître dela maison.
«Il arriva que M. et mistress Smart, comme cela es souvent le cas entre gens mariés, eurent une querelle d ménage. Monsieur se permit des observations un peu brus ques, et tout aussitôt sa moitié exhiba le poëme à ses yeux et se mit à le lire à haute voix, en appuyant avec force su tous les passages contradictoires avec le ton cavalier de so: époux. La même scène s’est depuis renouvelée à deuxou trois reprises, et s’il m’est permis, par expérience, de don ner un bon conseil à qui en a besoin, je recommande ai jeune James Lively, ici présent, de ne jamais faire des ver de cette nature à sa future compagne, en admettant, comme je le pense, qu’il ait déjà fait son choix.»
A cette question insidieuse et imprévue, le pauvre James tout bouleversé, fit un soubresaut sur sa chaise; mai M. Dayton vint heureusement encore le tirer d’affaire en disant à sa femme:
«Ma chère amie, je reçois une lettre qui me force à allez visiter ce soir même une personne qui est dangereusemen malade.
–Est-ce un habitant d’Héléna? demanda mistress Daytoi avec inquiétude.
–Non, mon client habite malheureusement à dix milles d’ici, et par conséquent je ne serai de retour que demain matin. Nancy, allez prévenir César de seller mon cheval.»
Mistress Dayton ne put retenir un soupir en disant à son mari:
–Ah! Georges! je suis vraiment très-flattée de voir votre talent apprécié et renommé à sa juste valeur, et cependant j’aimerais mieux vous voir mener une vie plus sédentaire. Ces courses perpétuelles pendant la nuit finiront par altérer votre santé.
–Ne vous tourmentez point ainsi, lui répondit le docteur, tout en passant les manches de son épaisse houppelande, la fraîcheur des nuits n’est point malsaine. A vrai dire, pourtant, je préférerais rester à la maison avec vous. Mais cela m’est-il possible? Dois-je, parce que je n’aime pas a être dérangé, laisser languir et souffrir les pauvres malades qui ont mis leur confiance en moi? Je ne puis m’habituer à cette idée, surtout quand je pense que le pays est rempli de charlatans.
–Le Squire a bien raison, observa Jonathan; c’est un bienfait de la Providence de pouvoir consulter un véritable médecin; mais j’avoue que pour mon compte je n’aimerais pas à exercer une profession où on n’est jamais sûr de passer tranquillement la nuit dans son lit, et qui plus est, le prix des visites est assez médiocre! Mais qui donc est le malade qui vous fait demander à cette heure?
–C’est un Allemand nouvellement établi; je crois qu’on le nomme Brander, répondit le docteur. Il a probablement un accès de fièvre intermittente. Oh! cela n’est pas dangereux. Mais j’entends hennir mon cheval. Allons, je vous fais mes adieux. Venez-vous, monsieur Lively, ou restez-vous avec ces dames?
–Oh1certainement non, fit James d’une voix rapide; et soudain réfléchissant à son impolitesse, il ajouta: Je voulais dire qu’il se fait tard et qu’il me faut retourner à la maison. Suivez-vous le même chemin que nous, monsieur Dayton?
,–Je ne crois pas; je dois prendre la route de traverse du côté de Bailey; cela raccourcit de beaucoup.
–Oui! mais il faut traverser tout le marais, et c’est une passe dangereuse, même en plein jour, objecta James.
–Je connais ce chemin comme la grande rue d’Héléna, et j’ai dernièrement pris la peine de couper certaines broussailles qui obstruaient le passage. Bonsoir donc, mes chéries, bonsoir! j’espère être de retour demain pour l’heure du déjeuner.
–Mesdames, dit Lively en saluant profondément mistress Dayton, sans oser regarder miss Adèle, même du coin de l’œil, puis-je dire à ma mère que vous viendrez la voir demain?
–Certainement, et offrez-lui mes tendres amitiés, répliqua mistress Dayton en tendant la main au jeune homme, qui la serra et la garda entre les siennes, très-embarrassé de sa contenance, tandis qu’il réfléchissait à ce qu’il allait dire à miss Adèle. La bonne dame comprenant ce qui se passait dans l’esprit du pauvre garçon, ajouta avec bonté:
–Dois-je amener Adèle avec moi!»
James tressaillit à ces mots, et serra la main qu’il pressait avec une énergie capable de briser les doigts. Il répondit en rougissant: «Oh! miss Adèle trouvera peut-être que c’est bien triste chez nous?
–Je ferais peut-être mieux de rester ici en çompagnie de mistress Bradford? Qu’en pensez-vous?
–Quoi! miss, vous voudriez. balbutia James.
–Allons, allons, Lively, venez-vous? lui cria Smart qui était déjà en bas, votre cheval est prêt.
–A demain, mesdames, répliqua timidement le jeune homme.
–Nous irons toutes deux, monsieur Lively, comptez sur nous positivement,» fit mistress Dayton avec bonté; et James, après avoir cherché partout son chapeau que Nancy finit par trouver, descendit l’escalier en courant et se mit en selle d’un seul bond.
Quelques minutes après, Dayton et Lively se séparaient pour suivre deux routes différentes.
Quant à maître Smart, après avoir enfoncé son chapeau sur sa tête et fourré ses mains dans ses poches, il s’avança en sifflant, non du côté de sa maison, mais dans la direction du bord de la rivière, où une douzaine de bateaux plats et d’embarcations grossières étaient solidement amarrés au rivage à l’aide de cordes et d’anneaux de fer.
V.
L’île mystérieuse.
Table des matières
L’aspect du Mississipi, vu par un brillant clair de lune, offrait vraiment un spectacle grandiose, surtout à cette heure de la nuit. Les rayons de l’astre argentin se reflétaient tantôt sur le dos d’une vague, pour aller se perdre entre deux sillons liquides, tantôt sur les nuages qui poussés par un vent furieux interceptaient brusquement la lumière et obscurcissaient le paysage. Les eaux crépitantes s’engouffraient avec fracas sous la quille des bateaux, entraînant souvent avec elles des arbres contenaires, dont les branches gigantesques paraissaient demander aide et secours aux chênes implantés sur la rive que les empiétements du fleuve n’avaient point encore déracinés.
Le cri lugubre des orfraies dominait seul les clameurs joyeuses poussées à bord des bateaux, comme aussi dans l’intérieur d’un petit cabaret bâti sur la plage. D’énormes poissons sautaient hors de l’eau pour y retomber à grand bruit, après avoir fait miroiter leurs écailles argentées. Un morne silence régnait sur le fleuve et contrastait d’une manière étrange avec le bruit tumultueux de la compagnie des mariniers.
Smart marchait lentement le long du rivage, et lorsqu’il passa près du tronc brisé d’un sycomore, auquel était amarrée une mauvaise embarcation, il aperçut un homme qu’il reconnut à l’instant pour être l’Irlandais dont il avait sauvé la vie quelques heures auparavant. O’Toole rôdait au bord de la rivière, les yeux fixés dans la direction des bateaux.»
«Hohé! l’ami, lui cria Smart, la peau vous démange donc fort., ou bien vous aimez infiniment l’eau froide puisque vous osez ainsi vous aventurer imprudemment si près de ceux qui voulaient vous noyer, il y a à peine quelques heures? prenez-y garde, peut-être ne pourrai-je pas vous sauver une seconde fois.»
L’Irlandais, qui n’avait pas d’abord reconnu son interlocuteur, porta vivement la main à son côté pour y chercher une arme cachée; mais dès qu’il vit de près le Yankee, il lui dit avec l’accent d’une rage contenue:
«Ces gens-là font partie d’une bande organisée de voleurs et de scélérats. Ah! monsieur Smart, vous me croirez si vous voulez, mais que saint Patrick m’abandonne à mon heure dernière, si ces drôles ne sont pas plus méchants que nous ne le supposons vous et moi.
–Vous parlez de ces bateliers? répondit Smart avec un ton de mépris; vous leur faites vraiment trop d’honneur. Je les tiens, moi, pour des brutes, pour des gens sans aveu, vivant sans nul souci de la morale, et gaspillant en débauches un salaire rudement gagné.
–Oh! ce n’est pas tout, fit Pat en secouant la tête; ils sont unis entre eux comme des clous dans un sac, et se font positivement des signes mystérieux. Cette après-midi, lorsque ce chenapan a sifflé d’une certaine façon, les bandits se sont tous jetés sur moi comme fait une meute de lévriers sur le cerf à l’appel du cor de chasse. Mais laissez-moi faire, mes drôles, je suis sur la trace de vos crimes, gare à vous!
–Voyez donc cette barque qui vient là-bas,» dit Smart en désignant un tout petit canot qui fendait l’onde avec rapidité.
Cette embarcation était montée par un seul homme, mais vu la grande distance, il n’y avait pas moyen de distinguer ni les traits, ni le costume du rameur.
«C’est vrai! Mais où diable, a donc cet homme? remarqua O’Toole.
–Oh! répondit Smart, c’es; probablement un batelier qui a perdu tout son argent a a jeu, et qui veut rattraper son embarcation.
–Et voici probablement ses camarades,» reprit O’Toole en voyant un grand bateau à voiles glisser dans l’ombre t s’éloigner du rivage.
Cette embarcation ne semblait pas suivre la première, car elle luttait contre le courant, comme si ceux qui la montaient eussent voulu aborder sur la rive opposée.
«Voilà une visite pour Wealthorpe, et il en sera ravi, à coup sûr, fit Smart.
–Croyez-vous donc qu’ils aillent chez Wealthorpe? répliqua l’Irlandais.
–A moins qu’ils ne préfèrent descendre cinq milles avant de rencontrer une autre habitation, et ce n’est pas chose commode que de voyager ainsi au milieu de la nuit et dans la boue d’un marais. Quant à moi, j’aimerais mieux longer le bord de la rivière: au moins les moustiques ne me dévoreraient pas en entier, tandis qu’au travers du marais, ils mangent tout, et la chair et les os.
–Bah1ce serait une petite perte si ce malheur arrivait. Allons! bonsoir, monsieur Smart; il est tard, et je rentre. Je suis votre débiteur, car sans vous je serais à cette heure au fond de ce maudit fleuve. Oh! par saint Patrick, je me flatte de pouvoir m’acquitter un jour envers vous!
–Bien! bien! O’Toole, dit Smart qui lui tendit la main en riant, si je vous ai arraché à vos ennemis, c’était par égoïsme, car en vous perdant j’aurais perdu ma meilleure pratique; mais plus de plaisanteries! Tenez-vous à l’avenir à distance de ces mauvais drôles, il n’y a rien de bon à gagner avec eux.»
Les deux hommes se séparèrent et chacun d’eux prit le chemin de sa demeure. O’Toole s’arrêtait de temps à autre pour écouter le bruit des rames qui s’éteignait dans le lointain, et qui enfin cessa tout à fait.
«Il n’y a rien à faire cette nuit, murmura-t-il, c’est égal, j’irai demain chez Wealthorpe, et je retrouverai leurs traces.»
Pendant ce temps-là, les gens qui se trouvaient à bord du bateau ne songeaient point à descendre sur l’autre rive ainsi que l’Irlandais l’avait supposé.
L’embarcation se trouvait au milieu du fleuve. Lorsqu’elle fut assez près d’une masse noire, une voix rude et sonore s’écria impérativement: «En avant les nageoires!» et tout aussitôt quatre hommes abaissèrent leurs avirons.
Le lecteur a déjà fait connaissance avec le timonier qui les commandait; c’était le principal ennemi de l’Irlandais, l’homme à la cicatrice, et ses neuf compagnons dont quatre ramaient pendant que les cinq autres se tenaient couchés au fond du bateau, avaient tous assisté à la rixe dont il a été parlé dans un précédent chapitre.
Sur le commandement du patron, la pointe de la barque avait été tournée en aval du fleuve.
«Je crois qu’il vaudrait mieux nous rapprocher de l’autre bord; observa un des hommes de l’équipage en soulevant sa tête afin de désigner l’endroit où il conseillait de se diriger.
– Pourquoi cela? demanda l’homme à la cicatrice? D’abord nous risquerions de toucher sur le banc de sable, ensuite nous pourrions attirer l’attention des habitants de la maison; voilà deux choses qu’il faut éviter.
–Laisserons-nous l’île de Round-Willow à droite ou à gauche?
–A gauche.
–C’est le côté où l’eau est plus profonde que partout ailleurs, mais.
–Oh! ce n’est pas là une raison, car notre petit Kangaroo passerait même au-dessus des bas-fonds. Et d’ailleurs l’eau n’est pas trop basse: il y a six pieds de liquide tout autour de l’île.
–Cest possible, et j’avoue que je ne connais pas la rivière. Allons-nous descendre longtemps comme cela?
–Notre asile est situé à quatorze milles d’Héléna. A un quart de lieue d’ici nous recommencerons à ramer, et nous serons arrivés dans une heure et demie, peut-être plus tôt. Tenez-vous tranquille maintenant, faisons le moins de bruit possible, il y a des maisons sur le rivage.»
La légère embarcation glissait en silence; bientôt sur un signe du timonier les hommes reprirent leurs avirons et se dirigèrent vers l’ouest. Les lumières des habitations se perdirent dans l’éloignement et la barque rapide rasait de si près le bord que ceux qui la montaient entendaient les cris des hiboux et distinguaient même les vers luisants égarés sur les herbes de la prairie.
A un mille plus bas, il fallut passer devant un village et l’on songea à envelopper de linge les avirons pour étouffer le bruit. Personne ne parlait et la barque effleurait presque la côte. Tout à coup un des avirons accrocha une souche d’arbre et s’échappa des mains du rameur. Le timonier fut assez adroit pour le rattraper, mais il ne put le faire sans bruit, et comme cet accident était arrivé précisément en face d’une habitation, deux gros chiens accoururent en aboyant sur une terrasse du haut de laquelle le bateau était visible.
«Hohé! du bateau!» s’écria tout d’un coup une voix, et immédiatement un homme sans habit s’élança sur un tronc de sycomore, qui sortait de l’eau, et agita son mouchoir pour indiquer qu’il voulait parler.
Il n’y avait pas moyen de se cacher, aussi le timonier répondit-il sur-le-champ, d’une voix fort tranquille:
«Eh bien! qu’est-ce que vous voulez?»
Tout en disant ces mots, il donna un coup de gouvernail et tourna l’avant de l’embarcation contre le courant, il ordonna tout haut à un des hommes de s’accrocher à une branche et de tenir ferme.
«Prends garde à ce que tu fais, Niel, lui dit son voisin qui ne put réprimer son trouble, tu nous jettes dans la gueule du loup.
–Silence! laisse-moi faire, il ne faut pas éveiller les soupçons.
–Où allez-vous? cria la voix de l’homme placé sur le rivage.
–Nous descendons la rivière jusqu’à Montgomery’s-Point.
–Avez-vous de la place à bord?»
Le timonier hésita en murmurant ces mots: Que diable veut-il-dire?
«Pouvez-vous prendre un passager? ajouta la voix.
–Bon, voilà du butin tout trouvé, observa un homme de l’équipage, dites oui, Niel, ce voyageur a sans doute un malle qui le gêne.
–Non, cria fortement le timonier, sans daigner écoute cet avis. Nous sommes déjà trop de monde, et si nous rer contrions un steamer il pourrait nous arriver malheui Laissez aller!» ajouta-t-il sans s’inquiéter d’une nouvel] question que le clapotement de l’eau l’empêcha d’entendre
Le Kangaroo reprit sa course interrompue par cet incider inattendu.
«Où avez-vous la tête, dit en grommelant le premier interlocuteur, vous refusez de prendre ce qui vous tombe en tre les mains, et vous nous privez par là de nos gains; capitaine sera furieux lorsqu’il apprendra cela.
–Gardez vos observations pour vous, et ne parlez que d ce que vous comprenez. Nous avons eu de l’embarras à Hé léna pour une méchante malle: que le diable nous garde d’une autre aventure du même genre pour exciter des soup çons? L’affaire d’Héléna était assez fâcheuse, et c’est vous qui en avez été cause. Enfin suffit!il est seulement regret table que cet homme nous ait vus et qu’il sache où nous allons. Allonss! allons! mes gars! le capitaine va nous attendre et à vrai dire je suis curieux de connaître quelle sera notre prochaine excursion, car c’est cette nuit que cela se décidera.
Le bateau, manœuvré par quatre vigoureux rameurs, fuyait rapidement sur la surface unie du fleuve, et se trouva bientôt en vue d’une île couverte d’arbres au feuillage épais et touffu.
Les rives de ce terrain d’alluvion, comme toutes celles des îles du Mississipi, étaient obstruées par des roseaux, des saules et de gigantesques cotonniers. A part cela, l’île dont il s’agit n’était pas particulièrement remarquable, et les cartes marines, comme aussi les marins du Mississipi, la désignaient par le chiffre61. Les bâtiments qui descendaient la rivière y abordaient rarement: elle n’était accessible qu’aux grandes embarcations, et on prétendait qu’elle avait été dévastée par un ouragan. Du côté gauche de l’île il paraissait y avoir eu j adis un débarcadère, mais à l’époque où se passe notre histoire, les navigateurs l’évitaient à cause de certains récifs dangereux.
Aussi les bateliers fourvoyés dans ces parages ne se gênaient-ils pas pour se plaindre du gouvernement, auquel ils reprochaient de ne rien entreprendre pour faire disparaître des dangers si réels. Ils juraient de suivre une autre fois une route différente, afin de ne pas compromettre leur bateau et sa cargaison. Et pendant ce temps, ils ne voyaient pas, derrière le rideau du taillis épais de l’île, certaines figures sinistres qui suivaient des yeux tous leurs mouvements, et ils n’entendaient pas certaines voix qui grommelaient d’un ton rude:
«C’est fort heureux pour vous, mes gars, que vous n’ayez pas essayé d’aborder ici, votre sommeil eût été plus long que vous ne l’eussiez voulu.»
Et les bateliers s’éloignaient de cette île si sombre, en jetant des regards courroucés sur les écueils qui les avaient repoussés du rivage, sans se guère douter que ces obstacles trompeurs étaient tous factices. Comme on le pense bien, aucun marin n’essayait de les examiner de près; ce qu’il voyait de loin lui paraissait suffisant, et il décrivait un grand cercle afin d’éviter ce que tous appelaient à bon droit des «chevaux de frise nautiques.»
L’île dont il s’agit était située vers la rive gauche du Mississipi et avait trois milles de long. Elle était large à une de ses extrémités et toute palissadée par des arbres touffus. L’autre pointe se terminait en forme de cap, au pied duquel s’étendait, pendant près d’un millle, un banc de sable qui servait de communication, par un bas-fond visible à l’œil nu, pour se rendre à une autre île placée à un demi-mille plus loin. Cette seconde île était désignée comme faisant partie du no61, parce que l’eau qui coulait sur le banc de sable n’était pas assez profonde pour porter des bateaux plats. Quand le fleuve était bas, l’ilot était toujours séparé de l’île, mais au mois de juillet, lorsque les neiges des montagnes Rocheuses fondaient par l’ardeur du soleil, l’îlot était presque toujours entièrement submergé. Ceux qui habitaient sur cette plage appelaient cet endroit le Refuge, car, en cas de découverte, c’était là leur dernière retraite.
Le no61était protégé, du côté droit, par un banc de sable fort élevé, situé à deux cents mètres de l’île et terminé par une étroite langue de terre complétement couverte de saules et de troncs de cotonniers.
Comme on le voit, les formidables précautions prises des deux seuls côtés où l’île était accessible, la mettait à l’abri d’une surprise.
Le courant du fleuve sur lequel naviguaient d’ordinaire les steamboats et les embarcations, était situé à la droite où plutôt à l’ouest de l’île. Il y avait la distance d’un mille entre la petite langue boisée et la rive de l’État de l’Arkansas; et pour atteindre l’Etat du Mississipi on comptait un demi-mille de l’autre côté.
Sur les deux berges du fleuve, tout à fait en face de l’île, on apercevait deux constructions fort basses, semblables à celles qu’élèvent les bûcherons qui vendent du combustible aux steamers lorsqu’ils passent. Ces cabanes étaient si rarement fréquentées qu’elles étaient presque devenues inhabitables. Le toit de celle bâtie du côté de l’Arkansas s’était effondré et les murs paraissaient devoir céder au premier orage pour tomber dans le fleuve. La hutte élevée du côté de l’État du Mississipi était mieux conservée, mais elle ressemblait plutôt à une écurie qu’à une maison destinée à des hommes; d’ailleurs, de nombreuses traces de pieds de chevaux prouvaient assez qu’on l’employait surtout à l’usage de remise.
Si, malgré toutes ces précautions, un importun avait mis le pied dans l’île, et qu’il n’eût pas trouvé tout d’abord le seul sentier qui conduisît dans l’intérieur, il se fût vu forcé pendant plus de deux cents pas à se frayer un chemin au milieu d’un fourré impénétrable. Un grand nombre d’arbres déracinés obstruaient le passage, et, comme de raison, personne n’avait nvie de perdre son temps et sa peine à déblaver la route. Au cas où quelque oisif curieux eût été tenté d’entreprendre cet ouvrage herculéen, il se serait bien vite fatigué d’une opération où il n’y avait rien à gagner, si ce n’est des déchirures à ses habits et des égratignures aux mains.
Le croirait-on, cependant, il y avait là une colonie tout entière, si habilement cachée à tous les yeux, que l’œil exp érimenté du plus habile chasseur n’eût point pu la découvrir. On comptait dans cet établissement neuf maisonnettes, un assez grand magasin, et cinq écuries toutes communiquant ensemble.
Ces habitations étaient construites à la manière des citadelles indiennes, c’est-à-dire disposées autour d’une cour, de telle sorte qu’en cas d’attaque les habitants auraient pu tenir têtes à des forces supérieures. Au centre de ces constructions, on apercevait le magasin et une des maisons. Les écuries placées en demi-cercle, du côté de l’est, en face de l’État du Mississipi, formaient à elles seules une muraille solide, sillonnée extérieurement de meurtrières.
Du côté de l’ouest, qui était le moins exposé, de doubles barrières très-élevées reliaient les huttes ensemble. Un pierrier d’airain, fixé sur un pivôt, était placé sur le toit plat du magasin, et, à l’aide de cet engin de guerre, les habitants étaient persuadés, à juste raison, qu’en cas d’attaque ils pourraient se défendre, et répandre la mort et le désordre dans les rangs de leurs ennemis.
f Un espace vide restait sur le devant du magasin et de la cabane voisine, réservée pour le capitaine; on y avait coupé tous les arbres, et pendant l’été, cet endroit était couvert avec des tentes de toiles à raies rouges et blanches. Les habitants de cette communauté qui étaient mariés demeuraient dans les autres huttes. Une d’elles, plus grandes que les autres, s’appelait Bachelor’s hall, «la maison des célibataires,» et servait de lieu de réunion. Les chefs tenaient conseil dans une petite chambre disposée à cet effet, au centre du magasin, et leurs décisions étaient ensuite soumises à l’approbation générale.
Tel était le lieu de refuge des Requins d’eau douce qui infectaient les eaux du Mississipi. Les bandits avaient pour capitaine un homme qui exerçait sur eux une autorité suprême, et il devait cette influence à la haute supériorité de son intelligence, comme aussi à son courage qui défiait tous les dangers. Que de fois n’avait-il pas donné à ses complices des preuves irrécusables de son mépris pour la mort, On le craignait, à vrai dire, autant qu’on le respectait, e nul n’osait prononcer à la légère le nom du capitaine Kelly,
Parmi toutes ces fortifications, en apparence naturelles, il n’y a que deux sentiers praticables pour arriver à la caverne des brigands. L’un conduisait du rivage vers le centre de l’île, à travers plusieurs écueils artificiels: il paraissai’ fréquenté et s’étendait sur la gauche; l’indiscret qui l’eu découvert et qui s’y serait aventuré, serait tombé dans un marécage où il aurait infailliblement péri. Le véritable sentier tournait brusquement à droite et était masqué par un buisson de ronces: il donnait accès dans la citadelle, précisément sous la cinquième écurie. L’autre était en bon étal et conduisait du côté sud-est de la citadelle, en passant à l’est du marais, du côté sud de l’île où étaient amarrées des barques soigneusement cachées, dernière ressource en cas de fuite forcée. Une attaque de ce côté n’était point à redouter, car un arbre abattu à propos eût complétement barré le passage. On calculait qu’en cas de surprise, la défense du fort ne serait nécessaire que pour donner le temps de gagner les bateaux. D’ailleurs, la principale sauvegarde de ces réprouvés, était le profond mystère qui enveloppait leur existence; aussi, prenaient-ils des soins incessants et minutieux pour empêcher qu’on le découvrit.
Les membres de l’association étaient liés entre eux par les plus terribles serments. Leurs relations demeuraient tellement secrètes, les ramifications de leur entreprise étaient même tellement diverses, que si un individu avait voulu trahir la bande, il n’aurait su à qui se fier; il lui eût été impossible de deviner si le juge ou l’avocat à qui il s’adressait n’appartenait pas aussi à la société des pirates; et, au cas échéant, le traître eût été livré à ses frères pour être puni comme il le méritait.
L’île était donc un refuge assuré de tous les criminels qui échappaient à la justice. Une fois là leur trace était perdu On répandait le bruit que le fugitif s’était enfui au Texas, tandis qu’il vivait tranquille sur le territoire des États-Unis. Le chef avait prudemment promis une récompense à celui de la bande qui préviendrait une trahison en poignardant le traître. L’exécuteur devait recevoir mille dollars en espèces sonnantes, et cette prime était assez séduisante pour tenir aux aguets chaque membre en particulier, alors même que sa propre sûreté ne lui en eût pas fait un devoir. v
Le premier samedi de chaque mois on tenait une assemblée générale, et le capitaine Kelly présidait lui-même en personne.–
Les pirates s’aventuraient plus souvent dans l’Etat du Mississipi que dans celui de l’Arkansas. Un homme, perché à la cime d’un arbre, servait de vigie, comme à bord des navires un matelot sur le hauban d’un mât. Cette sentinelle, perdue dans le feuillage, surveillait à la fois les deux rives, et l’homme avait pour consigne d’observer les signaux ou de courir au secours d’un camarade serré de trop près.
Afin de pouvoir sauver les fugitifs, il y avait constamment à la pointe nord-ouest de l’île, derrière le banc de sable, un bateau monté par quatre rameurs tout prêt à marcher. Le sentier qui conduisait à cet embarcadère n’était connu que des initiés. Le bateau était bien en évidence, si l’on veut, mais les eaux basses forçaient les grandes embarcations de se tenir à distance, et par conséquent toute surprise, de ce côté, était impossible.
VI.
Les pirates et leur capitaine.
Table des matières
On s’égayait fort bruyamment, dans la grande salle de la «maison des célibataires,» où, quoique au milieu de l’été, on voyait un grand feu petiller dans la chemine Pendant les premières heures de la soirée on avait sans doute tué le temps à causer, en buvant et en fumant, ca une douzaine d’hommes robustes étaient mollement étendu sur le sol et l’on voyait leurs pipes à portée de leurs mains
Tous ces gens-là étaient vêtus comme les bateliers d Misisissipi et ne portaient point d’armes apparentes. Tou autour de la salle sur les murailles étaient appendues d longues carabines américaines, des tromblons allemands des fusils de chasse français, des pistolets, des coutelas des stilets espagnols, des harpons, des haches et autre instruments meurtriers. Des hamacs accrochés au plafon prouvaient que même sur la terre ferme les habitants d cette caverne de brigands conservaient leurs habitude nautiques. Les uns chantaient à demi-voix de grossière chansons d’amour ou des couplets à boire, tandis qu d’autres s’occupaient à faire griller une tranche de venai son et des morceaux de dindon sauvage. Plusieurs d ces bandits battaient, à l’aide de leurs pieds, la mesur d’un air qu’un grand nègre râclait d’une manière asse juste sur un mauvais violon.
Tout à coup la porte s’ouvrit et un homme entra dan la salle. C’était un individu grand et robuste, qui, d’un regard perçant, examina chaque personnage de l’assemblée Il portait, rabattu sur ses yeux, un chapeau de castor noir larges bords et ses vêtements se composaient d’une veste de pilote et d’amples braies de matelot.
C’était là le capitaine Richard Kelly, chef de la bande des pirates.
Quoique ces mécréants fussent naturellement sauvages et insolents, tous interrompirent leurs occupations et, soi par crainte réelle, soit par tout autre sentiment, ils se contentèrent du léger signe de tête par lequel Kelly répondit à leurs salutations respectueuses. Les pirates contemplèrent leur chef en silence, et pendant ce temps-là celui-ci s’approcha de la cheminée, où il resta quelques minutes à regarder les flammes. Il se mit ensuite à marcher de long en large d’un pas pressé, en tenant les mains derrière le dos.
«Le bateau est-il revenu d’Héléna? demanda-t-il à un individu qui parut à l’entrée de la salle.
–Pas encore, capitaine; mais tandis que je faisais mon quart du côté des récifs il m’a semblé entendre un bruit de rames, et je suis venu vous demander, avant d’attacher le bateau, s’il n’y avait point d’ordres pour la rive gauche du Mississipi. «
–Que la barque reste auprès des récifs, sous le plateau, répondit Kelly en se jetant sur une chaise préparée pou lui auprès du feu, les chevaux doivent arriver cette nui d’Arkansas; Jones les a promis sans faute, et il ne faut pas les garder ici. Trois d’entre vous les conduiront à Wicksburg. Vous recevrez d’autres ordres et mes instructions chez le constable Brook.
–J’admire la manière dont nous avons enrôlé les honorables gens de loi de notre voisinage, s’écria un des hommes avec un éclat de rire, c’est à peine si dans tout l’ouest il y a une ville où nous n’ayons pas pour complice ou pour associé, soit le constable, soit le geôlier, ou bien l’avocat, ou encore le magistrat, ou même le maître de poste. Aussi, dans l’Arkansas ou dans le Mississipi, du moment qu’on met en prison un criminel qui est des nôtres, c’est comme si on l’acquittait. Croiriez-vous, capitaine, que la semaine dernière les citoyens de Pinkville ont nommé Toby le Borgne avocat du gouvernement? Dieu me damne! je voudrais bien entendre un de ses plaidoyers.»
Un léger sourire effleura la lèvre du capitaine, qui se tourna vers l’orateur en lui disant:
«Venez avec moi, Blackfoot, j’ai quelque chose à vous communiquer.» Et, sans attendre sa réponse, Kelly sortit sur l’esplanade qui régnait devant les bâtiments.
La lune y brillait dans tout son éclat.
«Blackfoot, nos affaires vont bien, dit Kelly à son subordonné, et cependant nous ne sommes pas suffisamment à l’abri de toute mauvaise chance. Notre secret est connu d’un grand nombre, et quoique la trahison soit un jeu, difficile et dangereux, elle n’est pourtant pas impossible.
–Eh bien! quand même cela serait, que pouvons nous faire? En admettant qu’on parvînt à découvrir notre nid, je serais curieux de voir les groins de pourceaux qui réussiraient à nous prendre vivants.
–Mais ce danger est-il le seul qui nous menace? Certes une pareille catastrophe serait irréparable, car si notre cachette était dévoilée nous n’en retrouverions jamais une semblable dans tous les États-Unis. Oh! Blackfoot, ne nous endormons pas dans une fatale confiance, un coup pareil serait plus fatal que la prison. On parvient à s’échapper de la geôle, mais si jamais l’attention de nos voisins était attirée du côté de notre établissement de l’île, rien ne pourrait plus la détourner. Advienne ce qui pourra, il faut prendre nos précautions en prévision des plus grands malheurs imprévus.
–Eh bien! n’avons-nous pas les barques, la petite île basse, les huttes dans le marais d’amont, où personne ne pourrait nous suivre sans connaître le sentier qui est toujours caché par l’eau?
–Oui! oui! Et cependant tout cela n’est pas encore suffisant,» répliqua Kelly en ôtant son chapeau et en passant ses doigts dans sa chevelure humide de rosée.
Le capitaine des pirates, dont nous n’avons pas encore fait la description, était un beau cavalier, d’épaisses boucles noires flottaient en désordre sur son front, dans ses yeux on lisait une audace sans pareille, sa lèvre supérieure trahissait un sourire de dédain tandis qu’il continua, en s’adressant plutôt à lui-même qu’à son compagnon:
» L’étonnement fera ouvrir les yeux à ceux qui se croient sûrs de nous prendre et ils seront bien attrapés. Ha! ha! ha! il me semble voir leurs figures ébahies au moment où ils se disputeront entre eux au sujet de leur manque de prudence ou de leur peu d’esprit pour ne pas avoir deviné nos projets.
–Quel est votre plan, capitaine? M’est-il permis de le connaître? demanda Blackfoot, qui était tout dévoué à son chef, je ne puis comprendre ce qui se passe dans votre tête
–Apprenez, dit Kelly après un moment de réflexion, que je commence à douter de notre sûreté.
–Y aurait-il un traître parmi nous? auriez-vous des soupçons? Voyons, parlez! Quel est le lâche.
–Non! non! répondit le capitaine en souriant malgré lui à la vue du visage effrayé de son compagnon, le danger est passé, mais dans une circonstance identique il peut se reproduire sur un autre point. Vous n’ignorez pas que Rowson se voyant perdu a, pour échapper à la mort, failli dévoiler notre secret. S’il n’a pas réussi à parler, c’est en partie à l’incurie des Régulateurs, et aussi à la promptitude de l’Indien qui lui a fendu le crâne d’un coup de massue, que nous devons cette chance. Si ce misérable avait mis à exécution son projet de trahison, notre belle île ne serait plus aujourd’hui qu’un monceau de cendres, car alors même que nous fussions parvenus à nous sauver, nous n’eussions rien pu emporter, et le résultat de trois années de pénibles travaux eût été entièrement détruit. Si un tel danger doit nous menacer encore, il ne faut pas qu’il nous trouve pris au dépourvu.
–Que pouvons-nous faire de plus!
–Bien des choses, et nous avons le pouvoir de réussir! A dater de demain les prises faites à la Nouvelle-Orléans ne seront point apportées ici, car ce serait folie d’amasser au profit de ceux qui pilleront quelque jour notre nid. Nous avons des confédérés à Houston dans le Texas et nous leur enverrons notre butin. S’il nous arrive malheur ici, eh bien! nous aurons là-bas des capitaux pour recommencer de nouvelles opérations. Ce n’est pas tout encore. Si l’ennemi nous enveloppait de façon à nous empêcher de gagner les barques, ou s’il découvrait ces dernières nous serions en danger de perdre la vie; car, quoique notre forteresse soit en état de tenir quelque temps, il ne serait pas difficile à des forces supérieures d’avoir raison de nous.
–Cela est vrai! mais que faut-il faire? Nous sommes établis ici depuis trois ans, et personne, soit dans l’Arkansas, soit dans le Mississipi, n’a le moindre soupçon de l’existence d’une société secrète au milieu de cette retraita pittoresque.
–C’est justement cette impunité qui a duré trois année qui doit nous rendre plus circonspects. Songez que depui dix mois notre société s’est tellement augmentée que secret devient presque impossible. Nous avons des agent dans toutes les villes des États-Unis, et beaucoup d’entr eux, de même que ce maudit Rowson, seraient capables d tout pour sauver leur vie. C’est de ce péril qu’il faut nous préserver. Il existe encore des moyens à l’aide desquels nous pouvons échapper à toutes les poursuites et mépriser toute les attaques.
–Quels sont ces moyens? demanda Blackfoot d’un toi qui tenait à la fois de l’incrédulité et du doute.
–Il faut nous procurer un bateau à vapeur, dit le chef voix basse, tout en cherchant à démêler sur la physionomi de son confident l’effet produit par cette confidence.
–Un steamer!... voilà une excellente idée! Nous pour. rions ainsi naviguer hardiment et entrer dans le golfe du Mexique. Oui! ayons un steamer; c’est un projet magnifique. Mais dites-moi, capitaine, comptez-vous en acheter ur ou vous le procurer d’une autre manière? Et puis, quand nous aurons ce navire, comment pourrons-nous le garder toujours à proximité, car c’est là le point important! L’idée est belle, sans doute,... mais j’avoue que je crains qu’elle ne soit impraticable.
–Elle est très-praticable, croyez-moi, Blackfoot; vous serez le capitaine du bateau à vapeur, qui fera un service de marchandises entre Memphis et Napoléon; cela occupera nos hommes et nous procurera des facilités pour correspondre régulièrement avec nos divers agents. Notre vaisseau sera toujours près de nous. Du reste, on pourra le laisser à l’ancre des jours et des semaines entières. Les bateaux de voyageurs supposeront que notre steamboat a voulu essayer le passage par l’est de l’île, afin d’en faire le tour. Mais, dites-moi, les hommes d’Héléna ont-ils attaché leur embarcation sous les saules?
–Oui, capitaine, et Bolivar est avec eux; ils ont dû amener le bac destiné au transport des chevaux.
–Je désirerais infiniment voir Pierre devenir plus prudent, ajouta Kelly. Il est courageux et actif, c’est vrai, mais il devrait réfléchir que ses folies peuvent, un jour ou l’autre, faire allonger le cou de ses camarades aussi bien que le sien.
–La dernière balafre qu’il a reçue au visage n’a pas été faite avec une paille. Mais, pour en revenir au steamer où vaudrait-il mieux l’acheter? Cette emplette ne va-t-elle pas rudement écorner notre caisse?
–Oh! l’argent ne nous manquera pas! Nous ferons notre acquisition à la Nouvelle-Orléans, ou peut-être plutôt à Cincinnati. J’ai reçu un avis de Savage-Bill; il nous amène des rives de la Wabash un bateau richement chargé, et qui plus est, il se trouve à bord une forte somme en espèces sonnantes. J’ai entre mes mains des lettres de Pittsburg, de Cincinnati, de Louisville, de Shawneetown, de Padua, de Saint-Louis et de Memphis qui m’annoncent aussi la prochaine arrivée de bonnes prises. Il s’agit donc de doubler les vigies afin qu’aucun signal ne nous échappe; les nuits sont courtes, et il faut que le butin soit remisé sous les saules avant le point du jour, car autrement, si quelque bateau plat venait à passer, le batelier pourrait nous dénoncer.
–Qui fera l’emplette du steamer? Comptez-vous partir vous-même pour les États du Nord, ou chargerez-vous un de nos agents de ce soin?
–J’y serais allé en personne, si précisément en ce moment je ne me trouvais retenu ici par d’importantes affaires. Il me faudra probablement bientôt entreprendre un petit voyage dans l’intérieur des terres. Est-il arrivé une réponse de Simpson?
–Non, capitaine, et je trouve étrange que nous n’ayon rien reçu de lui d’une manière directe. Il habite toujours en Géorgie, et les derniers rapports qu’on nous a transmis sur son compte étaient satisfaisants; mais depuis lors, on n’en sait pas davantage.
–Il paraîtrait que Simpson s’est donné beaucoup de mouvement en Géorgie. Il s’imaginait travailler pour son compte, et ne se servir de notre appui qu’aussi longtemps qu’il lui serait nécessaire. Mais patience, il fera probablement bientôt connaissance avec maître Broome, notre avocat.
–Je ne crois pas cela, Broome avait quitté la Géorgie depuis quatre semaines quand l’autre y est arrivé.
–Eh bien! nous l’y renverrons. Il prendra un des chevaux qu’il vendra ensuite. Je vous donnerai demain matin, de bonne heure, la lettre dont il doit être muni, et afin que je ne l’oublie pas, envoyez quelqu’un au marais avant le départ des chevaux. Waterford est occupé et n’a pas le temps de revenir. A-t-on préparé des planches au débarcadère?
–Tous vos ordres ont été exécutés, capitaine. A propos, je voudrais bien savoir comment s’est passée la vente à Héléna? Notre héritier improvisé a-t-il été reconnu?
–Parfaitement, dit Kelly en riant; nous pourrons répéter ce tour, le plan était bon, et cette opération a rapporté une forte somme.
–L’on n’a donc pas eu le moindre soupçon? Ces gens ont été assez simples pour croire que Holk et tous les siens avaient péri au fond du Mississipi? Est-ce au bris de son bateau sur nos récifs que sa mort a été encore attribuée?
–Certainement! A cette heure je parviendrais à faire croire à ces gens-là que l’azur du ciel est tout simplement une toile peinte à l’huile, et que la terre est une boîte remplie de vieux os.
–Bon! Ha! ha! Je voudrais aussi savoir comment on a vendu les trois derniers bateaux à la Nouvelle-Orléans? A-t-on pris la précaution de les repeindre?
–Non, mais à l’avenir on agira ainsi: j’ai fait hier apporter ici de la peinture, et le premier bateau dont nous nous emparerons sera expédié repeint et badigeonné à la Nouvelle-Orléans, si toutefois la cargaison en vaut la peine. J’ai l’adresse du négociant chez lequel les marchandises doivent être consignées.
–Et qui doit faire cette course?
–Le premier venu, excepté cependant le nègre, qui est plus utile à la maison. Ah!. attendez, encore un mot, Blackfoot: un homme est arrivé hier à Héléna; il se rend à Little-Rock pour acheter les terres qui touchent les nôtres dans l’Arkansas. Il doit quitter Héléna demain matin, de bonne heure, monté sur un cheval gris.
–Est-il seul?
–Non, le courrier de la malle va avec lui et se chargera du reste; ils chemineront ensemble jusqu’au bureau de poste de Strong. L’étranger se refuse à coucher là, de crainte i e payer trop cher; mais il s’arrêtera dans une maison éloignée de trois milles du village de Strong, une lumière vers le côté droit de la route: comprenez-vous?
–A merveille, et je ne pense pas que cette expédition nous donne grand’ peine. Mais dites-moi ce qu’il faut faire de cette jeune fille que nos gens ont amenée hier ici? Je crois qu’elle, est folle.
–Comment avez-vous pu permettre qu’elle pénétrât dans notre île? s’écria Kelly en frappant du pied. J’avais positivement ordonné au Kentuckien de se débarrasser d’elle: ce drôle est très-obstiné, et je crains bien.
–Je ne me fie pas trop à lui. Bolivar m’a fait observer depuis peu différentes choses qui ne me conviennent point chez cet homme.
–Le nègre est un rusé compère: recommandez-lui de surveiller le Kentuckien. A-t-on coulé bas les deux bateaux déchargés?
–Oui, maître, à deux milles d’ici, afin que ce ne soit pas trop près de nous.
;–Fort bien; il ne serait pas mal non plus de laisser voir sur la petite île une ou deux carcasses submergées, cela tiendrait les navigateurs à distance.
— Que décidons-nous au sujet du bateau à vapeur ? — Nous ne pouvons en faire un mystère à nos camarades, observa Kelly après avoir réfléchi quelques instants, puisqu’il faut en payer le prix sur la masse commune; je vais donc en parler publiquement. Avant tout, dites-moi où est cette fille?
–Elle était enfermée au no2. Mais mistress Kelly a eu pitié de la pauvre créature et l’a prise dans sa maison.
–Vraiment! Georgina a pris cette fille chez elle? Elle sait pourtant bien que je n’aime point cela! Il faut se débarrasser de l’idiote, Blackfoot, il faut s’en débarrasser sur-le-champ. Envoyez-moi Bolivar. D’ailleurs il n’y a déjà que trop de femmes dans l’île, et c’est pourquoi je tremble pour notre sûreté. D’après notre règlement, il ne devrait y avoir que douze femmes avec nous, et celle-ci fait la dix-huitième.»
Tout en parlant ainsi, le capitaine arpentait le terrain avec agitation: il tenait ses bras croisés et serrait les dents.
Le violon continuait à résonner dans la salle.
L’attention de Kelly fut tout à coup distraite par l’arrivée des bateliers d’Héléna; ils défilèrent l’un après l’autre par l’étroit sentier et saluèrent leur chef. Celui-ci, sans répondre à cette politesse, s’adressa d’un ton sec à l’un des hommes:
«Où sont les lettres? fit-il.
–En voilà une, capitaine, répondit Pierre, ou plutôt l’homme à la cicatrice, ainsi que nous l’avons désigné au lecteur. Le maître de poste me l’a donnée quelques minutes avant mon départ.»
Kelly s’empara brusquement du papier et se dirigea vers sa maison. Mais avant d’y entrer il s’arrêta, et s’adressant à Blackfoot, il lui dit:
«Envoyez-moi le nègre, et si les chevaux arrivent de l’Arkansas pendant la nuit, vous les laisserez reposer quelques heures. Demain, de grand matin, on les fera baigner, et tout aussitôt deux hommes partiront pour les conduire dans l’intérieur des terres. Sanders est-il revenu?»
A ces mots, un jeune homme à la taille svelte, aux yeux bleus et porteur de longs cheveux blonds, dont l’apparence eût paru fort belle, si pour le moment cet individu n’avait pas été ivre, s’avança en trébuchant, et en bégayant:
«Capitaine Kelly. j’ai l’honneur. de.
–Assez, assez, Sanders, couchez-vous et dormez, j’aurai besoin de vous demain, de bonne heure; ainsi bonsoir.» Et, sans attendre la réponse de l’ivrogne, le capitaine se dirigea vers sa maison, dont il ouvrit la porte, et où il pénétra en refermant l’huis au verrou.
Les hommes restèrent encore quelque temps dans la cour, tandis que Sanders, se heurtant contre la muraille, murmu rait en fourrant ses mains dans ses poches, ces paroles entremêlées de hoquets:
«C’est assez leste de la part de Kelly!–J’aurai besoin de vous demain, de bonne heure!– Ehh! capitaine! fit-il en tournant ses regards hébétés par l’ivresse, dans la direction d’une fenêtre où l’éclat d’une lampe était à demi voilé par un rideau. Ainsi donc, monsieur, vous avez besoin de moi demain matin; en vérité1fort bien! Il faut encore tourner la tête à quelque malheureuse jeune fille, n’est-ce pas? briser encore un cœur? Voilà un beau passe-temps. Allons, je veux être présenté à la dame. Mes amis, il y a des moments où.
–Allons, Sanders, dit Blackfoot en le saisissant par le bras sans cérémonie; nous sommes tous fatigués, et nous avons besoin de nous reposer. Vous serez demain encore assou pi, vos yeux seront éteints, et les femmes croiront que vous avez trop veillé.
–Ah! vous avez raison, mon cher Blackfoott! bégaya le jeune dandy. Allons, en avant! couchons-nous. Nous autres voleurs de cœurs. nous sommes. Vive Cupidon et tous les jolis minois!. tous les visages angéliquess! Vous n’êtes pas fâché contre moi, j’espère, Blackfoot? Le diable m’emporte! Mais me donna-t-on des millions pour faire la noce, je ne voudrais pas porter entre mes deux oreilles une face pareille à la vôtre où à celle de Pierre.
–C’est bon! c’est bon! grommela Blackfoot en faisant une grimace plutôt qu’un sourire. Tout le monde ne peut pas vous ressembler. Allons nous coucher! je suis fatigué et nous aurons sans doute demain beaucoup de besogne.»
Blackfoot conduisit jusqu’à son lit son camarade, qui bavardait et gesticulait toujours, et attendit près de lui qu’il fût endormi tout à fait, de crainte qu’il allât boire encore et ne se mît hors de service pour le lendemain.
VII.
La belle Georgina.
Table des matières
Que le lecteur veuille bien nous suivre dans un merveil deux appartement au milieu duquel nous allons pénétrer ensemble.
Celui qui, s’étant endormi au milieu d’une nature sauvage, se serait réveillé dans cette chambre, aurait pu croire, en contemplant la multitude d’objets merveilleux offerts à ses regards surpris, que son sommeil durait encore, et que son imagination vagabonde, bercée par des songes fantastiques, le transportait dans des régions inconnues bien éloignées du Mississipi et de l’Arkansas. Toutes les parties du monde avaient contribué à orner cet appartement, qui eût pu être meublé avec la dixième partie seulement de ce qu’il contenait. Cet espace restreint était tellement rempli d’objets rares et précieux, qu’il ressemblait plutôt à un magasin qu’à un boudoir.
Trois des pans de la muraille étaient recouverts de tentures de soie miroitante, aux lames d’argent brodées en arabesques, et ces riches soieries se trouvaient presque entièrement cachées par de grands miroirs, des tableaux, des statuettes de bronze et d’ivoire, de riches candelabres et des armes richement ciselées.
La quatrième muraille était également ornée avec une bizarrerie et un luxe inouis, mais il semblait qu’on eût voulu l’arranger sur le modèle des parois de la cabine d’un vaisseau, surtout si l’on examinait de près les petites fenêtres carrées munies de persiennes d’acajou. Une foule d’ustensiles, d’armes et de vêtements indiens, garnissaient les vides entre les fenêtres, presque en entier ombragées par des plantes des tropiques qui grimpaient jusqu’au plafond. Enfin, pour achever cette description, un rideau épais et somptueux interceptait le jour et répandait une profonde obscurité dans ce curieux apppartement.
Cette prodigieuse splendeur, cet excès de magnificence offensaient désagréablement la vue au lieu de la charmer.
Au milieu de cet appartement luxueux, on apercevait une jeune femme vêtue de blanc, étendue, selon la mode orientale, sur un riche divan chargé de moelleux coussins.
Tout près d’elle, sur un petit tabouret, se tenait une autre femme, qui avait enseveli son visage dans ses mains et paraissait accablé de douleur.
«Il n’est pas mort, mon enfant, disait la femme au vêtement blanc en posant légèrement sa main gracieuse sur la tête de la jeune affligée. Il n’est pas mort, n’en doutez pas Calmez-vous, je vous prie. Peut-être même est-il déjà à votre recherche. Mais hélas! l’écho répète en vain votre nom chéri? Vous ne pouvez lui répondre.
–Oh! je sais bien qu’il est mort! s’écria la tremblante fille en levant vers sa protectrice un visage inondé de larmes. Il ne reviendra jamais! jamais! N’est-il pas couché au fond de la rivière, frappé par la balle d’un assassin? Je l’ai vu tomber, j’ai entendu le bruit de sa chute dans l’eau du fleuve, et je me suis évanouie. Oh! je deviendrai folle, car si ce que j’ai vu comme dans un songe affreux est vrai, ma raison n’y résistera pas, et mon cœur se brisera d’horreur et de honte.»
Et, en disant ces mots, la pauvre femme laissa retomber sa tête sur le coussin de sa compagne et se mit à trembler de tous ses membres.
Georgina,–tel était le nom de la maîtresse de l’appartement,–se souleva avec un sentiment mêlé d’impatience et d’émotion.
«Voyons, dit-elle en relevant la blonde tête de sa protégée, voyons, Marie, racontez-moi ce qui s’est passé, car jusqu’à présent tout ce que je sais, c’est votre nom; et depuis que je vous ai arrachée des mains de ce bandit, vous n’avez fait que pleurer. Je m’intéresse à vous, et si vous voulez que je puisse vous être utile, il faut me dire comment vous êtes tombée entre les mains de ces hommes maudits.
–Hélas! voulez-vous donc renouveler mes tourments, rouvrir mes blessures saignantes? murmura douloureusement l’infortunée. Qu’il en soit comme vous le désirez! Vous m’avez protégée contre leur violence, vous saurez tout! Je ne puis me rendre compte de l’endroit où je me trouve à cette heure, ajouta-t-elle après un moment de silence, en jetant des regards égarés autour d’elle. Il me semble être victime d’un tour de sorcellerie; je serais tentée de croire qu’un songe horrible captive mes sens. Et cependant je sais bien que je vis et que je suis éveillée; je vois la lumière de cette lampe, je sens le souffle de votre tiède haleine sur ma joue. Oui, j’ai les yeux ouverts, mais cette réalité de la vie est épouvantable! posséder tous les bonheurs que le monde peut offrir, et puis tout perdre à la fois avec la rapidité de la foudre! Ah? c’est un malheur qui n’a pas de nom! mais vous vous impatientez, madame, je le vois. Les minutes nécessaires pour vous raconter mon infortune vous paraîtront longues: que seront-elles donc pour moi qui dois pleurer sur mon sort jusqu’au tombeau? Oh! tenez, ma raison s’égare, je deviens égoïste, car je me plains seulement de mes propres souffrances, et j’oublie que celui que j’adorais, et pour lequel je voulais vivre, est mort à cause de moi.
«Il y a environ six mois, il entra pour la première fois dans la maison de mon père. Vous dirai-je comment nous apprîmes à nous connaître et à nous aimer! Non, vous ne me comprendriez pas, et peut-être vous moqueriez-vous de moi, car vous me regardez avec une sévérité et une fierté qui me glacent d’effroi. Enfin, nous nous aimâmes, il m’ouvrit son cœur avec sincérité, et je l’aimais avant qu’il ne songeât lui-même à me rechercher. Il était bon, noble et pieux; mes parents l’estimaient: ils bénirent notre union, et je devins sa femme. Edouard, c’est ainsi que se nommait mon mari, avait souvent parlé à mon père de la beauté des provinces du Sud, et de l’agréable existence des planteurs de la Louisiane. Mon père et lui partirent un jour pour visiter le pays, et Edouard acheta aux enchères la plantation d’un vieux créole d’Atchafalaga, qui voulait revenir à Philadelphie finir ses jours au milieu de ses amis et de ses parents. Mon père et mon mari retournèrent au pays, il y a quelques semaines. Ils se hâtèrent de vendre argent comp tant notre ferme et notre bétail, et tout le reste fut placé sur un bateau plat que mon père avait fait construire d’après l’avis d’Edouard. Nous nous embarquâmes, espérant atteindre promptement notre nouvelle habitation. Mon père avait voulu prendre un pilote, mais Edouard l’assura qu’il saurait nous diriger, car il connaissait parfaitement les écueils et les bancs de sable; en effet, nous descendîmes sans accident la Wabash, l’Ohio, et nous entrâmes dans le Mississipi. La profondeur de l’eau de ce fleuve rendait la navigation plus facile, aussi mon pauvre mari devint-il sans doute moins attentif. Avant-hier soir, notre bateau alla échouer sur une île, et là. oh! ma raison s’égare lorsque je pense à ce malheur.
–Que devint Édouard? demanda Georgina qui s’était levée et se promenait à grands pas dans la chambre. Que sont devenus votre père et votre mère?
–Ils sont tous morts, tous!
–Et vous?
–Oh! pitié, pitié! ne m’interrogez pas davantage; ne dissipez pas l’obscurité qui environne mes pensées; laissez-moi sur les yeux ce nuage sanglant qui éteint ma mémoire, dût-il être l’avant-coureur de la folie! Ah! plutôt mourir, que de croire. grand Dieu! j’aperçois encore cette tête aux yeux hagards qui ressemblait tant à celle de mon Edouard; elle s’élève au milieu des flots, et moi. moi j’étendis alors mes bras vers lui, je saisis des vêtements mouillés. il faut. il faut que tu me sauves, que tu m’arraches à ces assassins qui m’entourent, criai-je, et lui. oh! ma pauvre tête est en feu. Hélass é! Édouard est tombé sans venger sa femme, il ne peut même plus, la protéger contre l’horreur de ses souvenirs!»
En achevant ces paroles, les bras de la malheureuse retombèrent sans force, et sa tête se pencha sur sa poitrine, tandis qu’une larme perlait sur les grands cils noirs de la belle et orgueilleuse femme qui l’écoutait.
«Vous resterez avec moi, Marie, dit-elle doucement à la pauvre enfant. On ne vous arrachera pas de mes bras! Il n’oserait pas, continua-t-elle en se parlant à elle-même; il n’oserait pas me refuser! Mais s’il allait oublier ses promesses d’autrefois!. Peu importe, j’essayerai!
–J’ai besoin de dormir, fit tout d’un coup la jeune fille en écartant de ses mains ses cheveux qui couvraient son visage. Un sommeil de plomb appesantit mes paupières, j’ai mal à la tête, je me sens malade. Adieu, bonsoir Georgina.»
Marie se leva et voulut sortir; mais Georgina courut à son aide, car l’infortunée pouvait à peine se soutenir. Georgina conduisit sa protégée dans une petite chambre intérieure et à peine avait-elle eu le temps de la coucher, de la couvrir d’un moustiquaire, que Kelly entra le chapeau rabattu sur les yeux. Georgina, en entendant le bruit de ses pas, retourna aussitôt dans le premier appartement et s’avança vers le capitaine, qui était son mari.
«Où est l’étrangère? lui dit celui-ci avec une voix qui laissait deviner un mécontentement caché.
–Est-ce ainsi que Richard accueille ce soir sa Georgina? dit la jeune femme d’un ton de reproche badin. Est-ce que les yeux de mon Dick évitent sa femme, pour chercher d’abord l’étrangère?
–Non, Georgina, répondit Kelly dont la sévérité se fondit en un sourire. Mes yeux sont à jamais vos esclaves; et il lui prit la main en l’attirant à lui. Bonsoir, ma Georgina, dit-il tout bas, en imprimant un baiser sur ses lèvres. Dites-moi maintenant où est cette femme? Vous avez mal fait de l’amener ici.
–Richard, s’écria Georgina en jetant ses bras charmants autour du cou de son mari; laissez-moi cette pauvre créature. Vous savez que les femmes ne l’île sont d’une éducation commune et très-mal élevées; vous n’ignorez pas que leur société me convient fort peu, et qu’elles me haïssent parce que je ne veux point partager leurs plaisirs grossiers. Marie, quoique fille d’un simple fermier, a des manières qui trahissent une éducation distinguée. Elle deviendra ma compagne: cela consolera un peu la pauvre enfant des maux qu’elle a soufferts.
–Ma chère amie, dit Kelly en se laissant tomber sur l’ottomane, vous connaissez nos règlements. Malgré mon respect pour le beau sexe, je ne puis admettre son intervention dans les affaires où il y a de nombreuses têtes, en jeu.
–Je vous ferai observer Richard, dit la jeune femme, que vous ne faites jamais rien pour l’amour de moi: quelle que soit la chose que je demande, vous avez toujours une raison de me refuser. Ainsi, je ne suis pas encore allée une seule fois à Héléna avec vous.,
–Je vous ai déjà dit que je n’ose m’y aventurer moi-même.
–Fort bien; alors au moins, accordez-moi la société d’une personne que je puisse contempler sans dégoût.
–Voici qui est très-flatteur pour moi, fit Kelly avec dépit.
–Vous êtes insupportable, ce soir, répondit Georgina.
–Allons, ne vous fâchez pas, ma belle, reprit Kelly avec calme; soyez raisonnable. Cette femme ne peut rester ici: ilserait impossible d’éviter qu’elle vit Sanders.
–Ainsi ce misérable.
–Doucement; vous serez plus modérée dans vos expressions quand vous saurez que c’est lui seul qui peut seconler nos projets; le dernier bateau qui a été capturé a produit une somme d’argent comptant si considérable, que e consens enfin à céder à vos désirs. Notre position dans cette île devient de jour en jour plus dangereuse; notre secret n’est plus un secret, et je m’étonne que nous n’ayons pas encore été découverts.. Nous émigrerons à Houston, et le là dans l’intérieur du Mexique. Soyez donc prête, à tous hasards.
–Et que deviendront vos compagnons?
Ils se choisiront un nouveau chef.
–Mais vous laisseront-ils abdiquer votre pouvoir?
–Peut-être nous suivront-ils, répondit Kelly évidemnent troublé. Quoi qu’il advienne, cette femme ne peut rester ici: dans ce moment suprême, une trahison no perdrait tous.
–Mais que deviendra-t-elle si je consens à me sépar d’elle? demanda Georgina inquiète.
–Bolivar la conduira à Natchez. Êtes-vous satisfaite?
–Il faut toujours vous obéir! murmura Georgina fronçant les sourcils. Oh! vous m’aimiez jadis d’un aut amour; il n’y avait pas de bonheur pour vous loin de me et je n’osais formuler un souhait, car vous risquiez toujou votre vie pour le réaliser. tandis qu’aujourd’hui.
–Soyez raisonnable, je vous en conjure, Georgina, r pliqua Kelly en l’attirant près de lui. Comprenez donc qu notre sûreté, notre existence, ne peuvent être aventuré à cause d’une fille à moitié folle. Si j’étais toujours ici, céderais volontiers à vos désirs, et je veillerais moi-mên sur vous, mais je suis obligé.
–Eh quoi!allez-vous partir encore?
–Une affaire importante nécessite ma présence dema; matin de bonne heure à Montgomery’s-point et peut-être serai-je forcé de continuer ma route jusqu’à Wisksburg.
Sans laisser achever Richard, Georgina posa sa bel main sur l’épaule de son mari, en plongeant son regar interrogateur dans ses yeux souriants, elle lui dit:
«Pourquoi me quittez-vous sans cesse, Richard? Oh! je savais jamais que vous m’êtes infidèle.
–Quelle folie!mon ange. L’étrangère vous aurait-elle inoculé son mal?
–Vous la croyez folle? murmura tristement Georgina Hélas! elle a été trahie! Richard. Oh! si je supposai jamais que vous m’êtes parjure, vous! à qui j’ai sacrifi non-seulement ma vie, mais encore celle de mes parents, j vous jure par l’esprit des ténèbres, que j’exercerais contr vous une vengeance que nulle femme n’a jamais inventé jusqu’à ce jour! Ce serait là le châtiment d’un crime san nom!
–Ma Georgina, dit Kelly en entourant de ses bras! taille de la jeune femme, vous êtes jalouse! Mais pour l’amour de qui travaillé-je aujourd’hui? pour qui me suis-je s hors la loi? pour qui ai-je versé le sang pour la preère fois? Je vous pardonne votre jalousie, car elle me uve votre amour. Et cependant vous êtes injuste. Ne me nparez pas à ceux dont je suis le chef: si j’avais été un mme ordinaire, vous ne vous seriez pas attachée à moi. us devez avoir confiance en mes paroles, ma chère ent, et accepter les raisons que je vous donne.
– Eh bien soit! s’écria Georgina, je veux avoir connce en vous; mais laissez-moi voir le monde encore une s, laissez-moi m’associer à vos amis, et ensuite je vous vrai, comme une femme soumise, partout où il vous ira de me conduire. Accédez à ma demande, je ne dende rien que cela.
–Cette exigence est plus grande que vous ne pensez!
–Alors vous refusez?
–Qui vous dit cela? répondit Kelly en la fixant attentinent. Ah Georgina, vous êtes devenue défiante; quel-un s’est placé entre nous, il y a un tiers entre vous et n amour!
–Richard!
–Admettons que ce soit une chimère!. Mais vous n’êtes s ce que vous étiez! Voyons! que faisait le mulâtre sur le age? Je l’ai rencontré lorsque j’ai débarqué, et je l’ai imdiatement renvoyé. L’auriez-vous chargé de m’espionner?
–Et quand cela serait?
–Je m’en doutais. Est-il donc vrai, pauvre enfant, que s n’ayez plus confiance en moi? Avez-vous les preuves vous désiriez? Je vous permets d’envoyer votre émisse aussi souvent que vous le voudrez: il circulera en rté et vous rendra compte de tout ce qu’il verra. Voyons, s-vous contente à cette heure?
–Que décidez-vous pour cette pauvre fille?
–Sanders m’accompagne. Donc, elle peut rester avec s jusqu’au retour de Blackfoot. Mais alors vous ne vous oserez plus à l’exécution d’un règlement qui a été instiautant pour votre bien que pour celui des autres. Allons, chère Georgina, êtes-vous encore fâchée contre moi?
–Mon ami, dit-elle en lui jetant ses bras autour du cou, comment pourrais-je vous en vouloir, quand vous êt si bon?
–Par grâce, Georgina, que nos discussions et que v méfiances s’éteignent dans ce baiser. Nous avons au deho assez de dangers à combattre, sans garder des tourmen dans notre intérieur. Vivons en paix tous les deux, et rése vons nos forces pour frapper le coup décisif qui doit no procurer le bonheur. «
Tandis que cette conversation avait lieu dans l’appart ment intérieur, deux hommes causaient devant la demeu du capitaine: c’étaient Blackfoot et le nègre Bolivar.
«Je voudrais savoir, disait ce dernier, si massa Kelly encore quelque chose à nous faire faire ce soir.
–Patience, mon garçon, vous pouvez bien attend comme moi. Le capitaine cause d’affaires avec sa femme et les affaires ne se traitent pas si facilement avec les dam qu’avec les hommes. Il est de fait, et j’en conviens, que lei conversation dure un peu trop. Si on pouvait seulement connaître ses intentions.
–Oh! le capitaine Kelly ne dit que ce qu’il veut dire mais moi, je le devine toujours. Lorsqu’il annonce qu va remonter la rivière, je sais, à n’en pas douter, qu compte la descendre, et s’il parle de partir pour l’Arkansa l’Arkansas serait le dernier endroit du globe où Boliva irait le chercher.»
Blackfoot lança au nègre un coup d’œil sournois, toi en enfonçant ses mains dans ses poches, et se mit à mai cher de long en large.
«Avez-vous jamais accompagné le capitaine à He léna?» demanda Blackfoot après quelques instants de s lence.
Bolivar regarda fixement son compagnon pendant une minute, et fit signe que oui.
«Et savez-vous, poursuivit le batelier en faisant un pas vers lui, savez-vous.
–Taisez-vous! dit tout bas le nègre avec un geste d’à larme, en jetant un regard du côté de la porte, Bolivar ai merait mieux se voir garotté devant le juge, en présence d ssa Blackfoot qui l’accuserait, que de parler des affaires capitaine. D’ailleurs j’ai juré de garder le silence et puis me souviens de la manière dont il a traité cet Espagnol qui’il a coupé le nez, les oreilles et les bras, et dont il a ssé ensuite le cadavre tout nu dans le marais. Oh! les mes sont plus cruels que les nègres!»
Un sifflet aigu retentit au même instant au haut de l’arbre is lequel ces deux hommes se tenaient: c’était un cri nblable à celui que pousse, en regagnant son perchoir ien, l’oiseau de proie qui a manqué son but.
–Là! s’écria l’Africain; comme si nous n’avions pas ez d’ouvrage. Aujourd’hui les chevaux arrivent de l’Arsas, et voici maintenant quelque entreprise nocturne à mer à bonne fin; j’aimerais mieux.
–Vous savez bien que le capitaine attend ces chevaux puis fort longtemps.
–Leur fera-t-on traverser le fleuve tous à la fois?
–Non; les Régulateurs sont aux aguets et suivraient s traces. Les deux chevaux qui se rendent de l’autre côté fleuve seront conduits à travers les marais. C’est notre narade Bowes qui est chargé de cette expédition. Il est si inu à Melville que personne ne se méfie de lui; les autres iveront par eau à Wicksburg.
–Je voudrais bien savoir ce que l’on va faire de la nme qui est arrivée dernièrement ici.
–Mais voyons, il fait nuit noire; on n’aura pas besoin de us avant demain matin au point du jour. Courons aux cifs; aussitôt que les animaux auront débarqué sans acent, nous irons dormir quelques heures, car je prévois e demain nous aurons une rude besogne.
–Ha! ha! ha! s’écria Bolivar en riant et en gesticulant, ardez donc ce que fait cet homme qui dirige cette barque: traverse tout droit et il sera obligé de ramer en longeant banc de sable.
–On dirait qu’il se propose d’aborder juste à la pointe. –Oui, mais il aura du mal!. Voilà nos camarades arés1Ils ont dû ramer ferme pour ne pas être entraînés.» Blackfoot s’était hâté de courir à la «maison des célibataires «pour réveiller les hommes qui dormaient, les « enroulés dans des couvertures, les autres couchés sur c peaux de bisons. Ils se levèrent tout en exprimant leur ma vaise humeur à cause de l’heure indue, mais ils se dép chèrent néanmoins à aider au débarquement des chevaux; cette opération fut terminée plus rapidement qu’on n’aur pu l’espérer vu l’inégalité du terrain et l’obscurité de la nu A vrai dire, les pirates étaient habiles, et en moins d’un heure ils cachèrent le bac parmi les autres embarcation les chevaux furent enfermés dans les écuries par un jeu mulâtre qui garnit leurs mangeoires d’excellent foin, tan que Bolivar leur préparait une litière de feuilles et de fc gères. Mais quoique les pauvres bêtes fussent affamées, elles étaient trop fatiguées pour pouvoir manger; elles se co chèrent donc sur-le-champ, et il était facile de deviner que ces chevaux avaient fourni une carrière forcée, qui n’aurai pu être prolongée qu’au péril de leur vie.
«Jones, dit Blackfoot qui se tenait sur le seuil de l’éc rie en regardant les animaux exténués: je crois que vous avez surmené ces bonnes bêtes; elles sont en nage et l’h midité de leur poil va achever de les tuer.
–Il vaut mieux que ces chevaux crèvent que moi, gro mela Jones; ce sont les derniers que j’amènerai de l’A kansas et je permets à celui qui me rattrappera à ce jeude me pendre par les oreilles!
–J’ai entendu dire qu’il y a environ quinze jours, vot veste a été époussetée d’une manière assez. brutale.
–C’est vrai! «mais le brosseur» qui a fait la besog gît au fond de la rivière d’Eleven-Points, la cervelle hc de la tête, et voici ses chevaux dans nos écuries.
–Ses chevaux! Diable! vous êtes plus hardi que je: croyais. Mais qui donc vous poursuivait alors?
–Qui? les gens du comté tout entier ont suivi nos trace Je me suis cru perdu et je n’ai échappé que par miracl Une fois mes persécuteurs ont failli m’atteindre; mais he reusement, j’ai pu gagner le marais, et comme j’en conna tous les détours, je suis parvenu à les: égarer; oh! si bateau n’avait pas été au rendez-vous convenu, il m’eût fal pour me sauver abandonner les bêtes. J’aurai soin de ne pas m’exposer à retomber une seconde fois entre les pattes de ces enragés.
–Quel dommage que Rowson ait été pris! c’était un bon diable1Je ne connaissais que lui en Amérique pour savoir mener à bonne fin une entreprise hasardée. ah! pourtant je ne compte pas.
–Que le ciel confonde votre Rowson! sans le capitaine il nous aurait tous trahis. J’avais toujours considéré ce Rowson comme un homme fort, et le drôle hurlait comme une femme. Si pareille chose m’arrivait jamais, je m’arracherais la langue plutôt que d’avouer.
–Kelly avait changé de nom, n’est-il pas vrai?
–Oui, il s’appelait Wharton. Rappelez-vous avec quelle adresse il manœuvra ce jour-là1Il interprétait les choses de telle sorte, que le scélérat n’eut pas un mot à répondre. Mais voici quelqu’un?»
Un homme enveloppé d’un grand manteau s’approcha des deux causeurs?
C’était le capitaine.
Sans daigner adresser à Jones ni un mot, ni un regard, il prit Blackfoot par le bras, le conduisit à quelques pas et après s’être assuré que personne ne pouvait l’entendre il lui dit à voix basse:
«Georgina insiste pour conserver le droit d’expédier le mulâtre au rivage. La première fois qu’elle l’y enverra, Bolivar se chargera de cette traversée; il ne faut pas qu’il mette le pied sur l’autre rive. Me comprenez-vous?
–Vous parlez du mulâtre, n’est-ce pas?»
Le capitaine fit un signe de tête affirmatif et continua en ces termes:
«Les instructions de Sanders sont sous ce pli, vous savez e reste.
–Quand attendez-vous Savage Bill?
–Au premier jour. Suivant ses calculs les passagers ont dû arriver hier à Héléna; vous savez quel sera son signal, comme de juste?
–Oui, maître, il rasera l’île, tirera un coup de feu en longeant les écueils, et fera échouer le bateau un peu plus loin sur le rivage.
–Fort bien! Mon cheval a-t-il été bien soigné depuis hier soir?
–Certainement, capitaine; il s’est reposé deux jours et doit être en bon état. Mais que faut-il faire de la jeune fille?
–Vous la confierez au nègre, je lui donnerai moi-même demain matin avant de partir des ordres à cet égard, répondit Kelly. Bonsoir, Blackfoot, allez vous reposer et dormir, mais surtout surveillez de près ce garçon.
–Qui cela, Jones?
–Oui1jusqu’à nouvel ordre il ne faut pas qu’il sorte de l’île.
–Je le crois cependant fidèle et dévoué.
–Tant mieux pour lui, murmura le capitaine, qui rentra dans sa demeure sans ajouter un mot de plus.
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