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Georges Du Vallon

La roche d'enfer


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066315245

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

PREMIÈRE PARTIE


I

Table des matières

–La marée monte, Isa, et ma montre marque onze heures; il est temps de rentrer à la maison.

–A la maison., répéta une voix douce, semblable à un écho plaintif.

Et Isabelle de Saint-Yves, quittant la roche tapissée de goëmon qui lui servait de siège, jeta un mélancolique regard sur la mer.

C’était une fraîche jeune fille aux cheveux blonds, à la taille svelte, au teint éblouissant; le hâle n’avait pas eu le pouvoir de dorer sa peau délicate. Une grâce charmante se jouait dans ses mouvements, dans l’harmonie de ses traits distingués et fins; et, quoique la santé fleurissant sur ses joues gardât elle-même une apparence fragile, il y avait un contraste réel entre cette jeunesse épanouie et ce ton lassé.

Après avoir erré sur l’Océan, dont ils reflétaient les nuances lumineuses, les yeux d’Isabelle se reposèrent sur sa compagne et changèrent soudain d’expression. q

–Comme tu as dit ces mots, ma sœur! Tu es pour moi un miracle de résignation patiente. On croirait entendre le joyeux at home de Jane et de Margaret.

–C’est notre home à nous.

–Il est agréable, en vérité. Tiens, je ne peux pas lui entendre appliquer ce titre anglais qui peint de si douces choses. Au lieu d’appeler Saint-Yves un foyer, nomme-le une prison.

–Isabelle!...

Deux bras caressants s’étaient noués au cou d’Isa, et la jolie tête mutine s’appuya sur l’épaule de la sœur aînée.

–Eh bien, oui, c’est trop fort, mon cœur déborde. Annie, qu’avons-nous fait pour n’être pas aimées?

–Tais-toi, chérie; nous le sommes autant que les autres, mais pas de la même manière.

–Je suis aimée par toi. et un peu aussi par la tante Yolaine, et par Madelon, peut-être. mais c’est tout.

Dans l’accent enfantin et boudeur vibrait la douleur d’une femme.

Annie avait soupiré tout bas; Isabelle ne devait pas sentir la cruauté naïve de sa dernière parole. –«C’est tout», c’est-à-dire c’est peu de chose, cela ne me suffit point.

Et Annie adorait celte sœur cadette depuis le jour où, baby de trois ans, elle avait embrassé la nouveau-née qui vagissait dans son berceau.

Mlle de Saint-Yves possédait une âme tendre et un peu fière, une de ces natures qui, en ce monde, souffrent beaucoup et sont rarement comprises; elle ne réclamait pas l’affection comme un droit, mais elle aimait parce qu’elle était aimante.

Annie se savait dépourvue de beauté, et, dans son humilité sincère, elle se croyait laide; nul ne lui avait révélé le charme empreint sur sa physionomie irrégulière, l’éclair d’intelligence qui brillait dans son œil brun, la mélodie de sa voix dont les notes venaient du cœur. Son unique mission n’était-elle pas de s’oublier pour les autres, d’entourer Isa de tendresse et de répandre un peu de bonheur dans l’austère maison où elle avait grandi?

La sœur aînée n’avait pas dénoué son étreinte; ce fut Isabelle qui se rejeta vivement en arrière, passant d’un geste rapide le revers de sa main sur ses longs cils où scintillaient deux perles.

Il fallait une oreille une pour saisir de loin le galop assourdi par le sable de la grève, mais l’ouïe d’Isabelle était excellente.

Le cheval et son cavalier passèrent comme une flèche devant les jeunes filles qui répondirent par une inclination de tête imperceptible au profond salut qu’on leur adressait.

–M. de Nortal paraît prendre goût à l’équitation, observa Mlle de Sainte-Yves en ramassant le léger panier d’osier déposé près d’elle.

Ce mouvement, qui l’obligeait à se détourner, lui déroba la rougeur subite d’Isabelle.

–Je suis bien aise que nous ayons porté ce matin quelques gâteaux à notre pauvre petite convalescente, poursuivit Annie; le ciel se couvre, il pleuvra tantôt.

Son regard calme rejoignit celui d’Isa dans les profondeurs du lointain. Si l’une des sœurs y cherchait les indices précurseurs de l’orage, l’autre eût-elle avoué la direction précise de ses yeux et de sa pensée?

Toutes deux, quittant la grève, s’acheminèrent vers un fouillis de verdure qui apparaissait entre d’énormes blocs rocheux. L’un de ces blocs, isolé des autres, porte un nom biz arre: les pêcheurs de la côte l’appellent la Roche d’Enfer. Ce nom est-il dû à sa forme fantastique, à sa couleur d’un brun sombre, au remous des vagues qui, à marée haute, le battent toujours avec violence, quel que soit d’ailleurs l’état de la mer? Il circule certaines histoires lugubres, dont l’origine reste confuse, mais dont les détails, revus et augmentés, défrayent souvent les veillées bretonnes. On parle de naufrages dont la Roche fut le témoin ou la cause directe, de disparitions subites et d’apparitions non moins mystérieuses; il n’est guère d’enfant–et l’on peut être enfant à tout âge–qui consente à s’approcher de ce lieu lorsque descend le soir.

Une croix grossière étend ses bras de bois dans une anfractuosité du roc, hors de l’atteinte des vagues.

Annie se signa et une ombre émue passa sur son visage, tandis qu’Isabelle, distraite, oubliait d’imiter sa sœur.

Elles entrèrent dans un jardin de singulière apparence, où les haricots, les dahlias, les petits pois, les iris, les ifs et les pommiers s’assemblaient de la plus pittoresque façon. Les allées, bordées de buis, allongeaient dans toutes les directions leurs perspectives régulières; il semblait que la courbe fût inflexiblement bannie de ce domaine, dont l’aspect contrastait avec les lignes harmonieuses de l’horizon.

Je nommais plus haut l’Océan; c’est la Manche qu’il eût fallu dire, mais une Manche élargie, débarrassée de l’étreinte des deux côtes qui l’étranglent; une mer qui se fond dans une autre mer, et mêle aux grandes lames de l’Atlantique ses lames plus courtes et ses fureurs mal apaisées.

C’est en face de cette nature sévèrement grandiose que, semblable à un nid de mouettes, le manoir de Saint-Yves s’abrite parmi les roches avec lesquelles, de loin, on le confond.

Il est lui-même bruni par les orages, lavé par les cataractes du ciel, cimenté–en partie du moins-par les siècles; sa forme disgracieuse et les rares fenêtres qui percent ses murailles grises témoignent seules que c’est l’ouvrage des hommes

L’habitation de style lourd et composite vers laquelle se dirigent Mlles de Saint-Yves s’élève sur les ruines d’un antique castel construit par leurs aïeux. Au nord, du côté de la mer, une tourelle reste debout, imposante, sombre, semblant défier les âges; elle résume la gloire, l’orgueil et les malheurs de cette noble maison.

Sous le rayon lumineux qui dore la plage et couvre la mer d’étincelles, le manoir se pare d’une âpre poésie; en hiver, quand le flot bouillonne et que l’ouragan se déchaîne, une mélancolie profonde doit planer sur ces vieux murs.

Annie et sa sœur sont entrées dans le hall qui occupe un tiers du rez-de-chaussée et du premier étage; l’élévation des voûtes est double de celle des autres appartements. Quoique le soleil d’août brûle le gravier du jardin, on se sent enveloppé d’une humidité froide en pénétrant dans cette salle, et le mot de prison, tout à l’heure sur les lèvres d’Isabelle, se présente naturellement à l’esprit.

Annie ouvre une seconde porte; cette fois, la pièce est de dimensions moindres; elle semble exiguë par le contraste: dans une autre maison, ce serait une très vaste salle à manger.

Une jeune servante, qui porte la coiffe de mousseline des Bretonnes d’Ille-et-Vilaine, dispose quatre couverts à l’extrémité d’une longue table. La famille de Saint-Yves était jadis fort nombreuse, et les places des morts restent à la table des vivants.

D’anciens bahuts curieux de forme se dressent dans les encoignures, des tapisseries à sujets héroïques décorent les murailles, le cintre des hautes fenêtres encadre la verdure du jardin; cette salle serait agréable si l’on n’y respirait je ne sais quelle atmosphère solennelle qui rappelle vaguement les perruques du grand siècle et les costumes à paniers de nos aïeules.

Mais n’est-ce point une de nos aïeules elle-même qui est assise sur ce fauteuil à dossier droit, dans l’embrasure profonde d’une croisée ensoleillée?

La toilette de la vieille dame n’a rien de moderne, et ses traits sont en harmonie complète avec sa parure; il n’est pas jusqu’aux lunettes posées sur le nez bourbonien qui n’aient un air imposant.

Mlle Yolaine de Saint-Yves possède des goûts non moins. archaïques que le style de son ajustement: il semble que sa marraine ait deviné ses futures inclinations, le jour où elle lui donna ce nom au parfum de chevalerie.

Le livre que Mlle Yolaine tient à cinquante centimètres de ses petits yeux verts a pour titre: Les quatre fils Aymon,–Lancelot du Lac; et, dans sa passion pour ce qui est ancien, elle regrette vivement que le Roman de la Rose lui soit interdit par l’autorité compétente.

Les yeux verts appartiennent au type des Saint-Yves; mais, en voyant le regard terni de Mlle Yolaine rencontrer le regard brillant, lumineux d’Isa, on se refuse à croire que ces prunelles aient jamais été de même teinte.

–Enfin, vous voilà de retour, petites! Mab vous attendait avec impatience.

L’accent est empreint de bonté; pourtant, il garde quelque chose de sépulcral, comme si l’habitude de vivre avec les générations éteintes communiquait à la voix de Mlle Yolaine des intonations mystérieuses.

Elle soulève avec précaution une petite couverture de soie foncée étendue sur ses genoux, et un délicieux bichon saute à terre en remuant joyeusement la queue.

Pendant qu’Isabelle couvre de caresses la jolie bête, sa favorite,–la seule créature, dit-elle, qui paraisse remuer ici autrement que sous l’impulsion d’un mécanisme,–Annie quitte l’appartement.

Lorsqu’elle revient, elle accompagne une femme grande et distinguée dont il est difficile de préciser l’âge. Peut-être ses traits gardent-ils quelque lointaine ressemblance avec ceux d’Annie; mais on ne saurait établir un point sérieux d’analogie entre cette raideur, ce masque sévère, et la taille gracieuse, la physionomie ouverte de la jeune fille.

–Isabelle, n’avez-vous pas entendu sonner la cloche?

–Oh! pardon, maman, je caressais Mab.

–Vous pouviez caresser Mab à un autre instant; le manque d’exactitude prouve une absence d’ordre et de convenance que je suis fâchée de constater chez une de mes filles.

Isabelle, qui avait rougi sous la réprimande, sortit pour rentrer presque immédiatement.

Sa mère la regarda d’un air inquisiteur.

–Vous n’avez pas pu monter en quelques secondes, et vous savez, ma fille, que je ne tolère pas de chapeau dans le hall.

Isabelle se dirigeait de nouveau vers la porte, en réprimant un geste d’impatience, quand la voix maternelle l’arrêta.

–Restez pour cette fois, mais soyez plus soigneuse à l’avenir.

Annie, plus rose que sa sœur, s’occupait un peu fiévreusement à ranger des abricots et des prunes sur un compotier de cristal.

–Annie, nous ne mangerons plus de fruits qu’au souper; quoique l’année ne soit pas mauvaise, j’ai des raisons spéciales pour faire observer une économie stricte.

Le compotier alla prendre place sur un dressoir, pendant que le regard de Mme de Saint-Yves se reportait vers Isabelle, qui rougit davantage encore.

La toilette de la jeune fille, très simple d’ailleurs, avait une nuance de recherche qui faisait défaut à celle d’Annie; en ce moment, Isabelle eût souhaité que ses rubans bleus dormissent au fond d’un carton.

On se mit à table; le repas, extrêmement frugal, était servi dans un service dont l’ancienneté rehaussait le prix. L’économie de la veuve n’excluait pas le respect des souvenirs de famille.

La conversation–si l’on peut appeler ainsi un échange de phrases guindées–se poursuivit sur un ton cérémonieux qui était évidemment le ton habituel du petit cercle. De temps à autre, Mme de Saint-Yves donnait quelque ordre à ses filles pour l’emploi de l’après-midi ou adressait une remarque à Mlle Yolaine. On lui répondait respectueusement; la cousine Yolaine paraissait presque aussi soumise que ses jeunes parentes.

Vers la fin du repas, Madelon, qui cumulait des fonctions nombreuses dans l’administration intérieure, vint présenter, du bout de ses doigts rouges, une enveloppe satinée à sa maîtresse:

–Une invitation? fit la mère d’Annie en parcourant du regard la carte couverte d’une écriture un peu anguleuse–cette écriture correcte et régulière qui appartient au peuple britannique.– Mais à quoi pense donc Mme Slephens?

La surprise que trahissait cette exclamation se reflétait, plus ou moins accentuée, sur les visages qui se tournaient vers Mme de Saint-Yves. Chez Isabelle, cet étonnement se nuançait d’une joie mal dissimulée.

–Tout le monde sait que j’ai renoncé au monde d’une manière absolue; Mme Stephens est vraiment trop distraite.

–Alors s, maman, vous ne voulez pas nous conduire.

–Vous conduire où, Isabelle?

Les lèvres serrées d’Isa ne livrèrent passage à aucun son, et Annie, regardant tristement sa sœur, dit de sa voix douce:

–Mme Stephens nous rencontra plusieurs fois chez Mme de Kernavan; c’est pour faire plaisir à votre amie, maman, que.

–Une considération de ce genre n’est pas nécessaire pour qu’on invite la famille de Saint-Yves; la recevoir est un honneur qu’apprécierait tout salon breton. Mais on me connaît assez autour de nous pour m’éviter la peine de répondre à une lettre semblable. Annie, vous répondrez en mon nom.

–Que faudra-t-il dire, maman?

–Ah! vous êtes impatiente. Vous connaissez aussi bien que moi la formule usitée pour un refus.

On se levait de table; Isabelle s’approcha de la fenêtre et passa sur le poil soyeux de Mab sa petite main nerveuse.

–Quel est le cavalier que j’ai aperçu ce matin sur la grève? demanda Mlle Yolaine en reprenant son siège et son roman. Il m’a semblé voir un uniforme d’infanterie?

Isabelle se pencha un peu plus vers le bichon, et Annie nomma M. de Nortal.

–Comment le connaissez-vous? questionna gravement la mère.

–Nous l’avons rencontré à Saint-Malo, dans le cercle des Stephens.

Et comme le front d’Annie conservait la plus parfaite sérénité, Mme de Saint-Yves oublia en même temps le nom et l’existence de M. de Nortal.

II

Table des matières

Le nom des Saint-Yves était un des plus anciens parmi ces vieux noms bretons échappés à la faux du temps et aux secousses révolutionnaires. Après avoir brillé dans les annales du duché et du royaume, après avoir figuré dans la querelle des deux Jeanne–terreur des Montfort et soutien des Penthièvre–; après avoir été représenté sur tous les champs de bataille, depuis la Mansourah jusqu’à Waterloo, il reposait comme un fardeau d’honneur sur la tête d’un unique héritier.

Cet héritier était Geoffroy de Saint-Yves, le frère d’Annie et d’Isabelle.

Il s’appelait Geoffroy comme son aïeul tué à Saint-Jean-d’Acre, comme cet autre aïeul qui fut le compagnon de Du Guesclin.–Quand on ne guerroyait pas en Bretagne, les Saint-Yves mettaient leur épée au service des nobles causes.–Il portait le nom de ce guerrier qui délivra Orléans avec Jeanne d’Arc, d’un des braves de Saint-Aubin-du-Cormier, d’un des prisonniers de Pavie, d’un des héros de Rocroy. Tous les Saint-Yves illustres s’étaient nommés Geoffroy; pour leur descendant c’était un nom lourd à porter.

Quoiqu’il n’eût encore rien ajouté à ce capital de gloire, sa mère le jugeait absolument digne de ses nobles parrains, et attendait que l’avenir lui offrît l’occasion de devenir héroïque.

Geoffroy avait deux ans de plus qu’Annie; il comptait sept ans le jour où, la main dans la main de sa mère, il suivit un cercueil jusqu’à l’église du bourg voisin.

Mme de Saint-Yves ne pleurait pas. Geoffroy regardait avec de grands yeux inquiets le caveau entr’ouvert. Quand on lui remit le goupillon, il fut pris d’un effroi subit et, au lieu de répandre l’eau sainte, il se jeta, sanglotant, dans les bras de la veuve.

Sa mère le calma d’un geste; elle restait impassible, et lorsque le mouvement de l’enfant dérangea le voile de crêpe, on aperçut un visage morne qui semblait taillé dans un bloc de marbre.

Les gens qui l’environnaient s’étonnèrent de ce calme: les uns parlèrent de son courage, les autres eurent sur les lèvres le mot d’insensibilité. Nul n’avait entendu les cris étouffés, les sanglots déchirants qui s’étaient élevés dans la nuit; nul n’avait su le désespoir passionné de l’épouse au pied de ce cercueil qu’elle voulait veiller seule.

La mort de M. de Saint-Yves s’enveloppait de circonstances particulièrement lugubres, propres à frapper l’esprit de son entourage. C’était au lendemain d’une fête que le trépas l’avait moissonné dans sa fleur. Il était jeune, beau, rayonnant de santé; parfois une ombre traversait son front, mais les petites mains de ses enfants chassaient rapidement ce nuage; il les idolâtrait: leurs caresses ne devaient pas adoucir son agonie.

Il y avait eu du monde au château, et assez tard dans la soirée, des accents harmonieux s’étaient mêlés à ceux du piano et à l’accompagnement plus âpre de la marée montante. Il faisait chaud, les fenêtres restaient ouvertes; les domestiques, en traversant la cour, entendaient de joyeux éclats de rire et voyaient les couples tournoyer gaiement.

En haut, les enfants dormaient sous la garde de la cousine Yolaine; la vieille demoiselle–elle était vieille déjà–n’aimait que le monde de la chevalerie; elle le trouvait plutôt dans la bibliothèque qu’au salon.

Dès l’aube, M. de Saint-Yves, qui ne s’était pas couché, prit la mer avec un ancien pilote, le compagnon habituel de ses excursions nautiques. La barque était frêle et l’on ne s’aventurait jamais au large. Pierre Gournec pêchait non loin des côtes, ou visitait les îlots rocheux sur lesquels on entretient des phares.

La journée entière s’écoula sans ramener le bateau; au soir éclata un violent orage, et, pendant toute la nuit, les vagues déferlèrent avec fureur au pied des falaises.

Mme de Saint-Yves sortit dès que les ténèbres firent place à une lueur blafarde qui s’enveloppait de brouillard; elle courut à la grève; une masse noire gisait près de la Roche-d’Enfer.

Un corps était là, souillé, défiguré, étendu sur le sable parmi des débris de planches. Mme de Saint-Yves poussa un cri terrible et s’affaissa évanouie.

Quand elle revint à elle, c’était une autre femme. On l’avait connue jeune fille gaie, épouse heureuse, mère aimante; il sembla qu’une couche de glace se fût formée autour de son cœur. Elle ne souriait plus; elle accomplissait les menus devoirs de l’existence de ce même air compassé, rigide, qu’elle avait porté aux funérailles de son époux. Ses obligations maternelles étaient exactement remplies, mais pas un mot affectueux, pas une caresse spontanée ne venait épanouir les jeunes âmes confiées à ses soins.

Elle ne parlait jamais de M. de Saint-Yves, quoique chaque jour, à marée base et quel que fût le temps, elle allât s’asseoir au pied de la Roche-d’Enfer, près de la croix formée avec les épaves de la barque.

Elle y restait longtemps, les yeux attachés à l’horizon, l’oreille ouverte aux sourds gémissements de l’abîme, comme si une voix d’outre-tombe se mêlait à cette voix de la mer. Nul n’osait troubler sa méditation quotidienne, et quand elle revenait à pas lents, le visage plus morne et plus impénétrable que de coutume, ses enfants évitaient de l’aborder.

Il ne fut qu’une circonstance où se démentit cette impassibilité. Pierre Gournec avait été retrouvé sur un point désert de la grève, épuisé, défaillant; on le ranima. Quand il fit demander à la veuve si elle consentait à le recevoir, elle tressaillit et ses traits se couvrirent d’une teinte livide.

–Cet homme n’a pas pu le sauver. Je lui pardonne, mais je ne le verrai pas.

On répéta ces paroles au pilote qui, à son tour, devint pâle comme un spectre. Depuis ce jour, il évita soigneusement Mme de Saint Yves.

Et tandis que la veuve continuait à dévorer sa silencieuse douleur, et Mlle Yolaine à lire des romans, les enfants grandissaient comme des oiseaux privés de l’aile maternelle.

Ils avaient tout ce qui constitue strictement le bien-être,–bien-être dans lequel n’entrait d’ailleurs nulle exagération amollissante;–les soins de l’esprit et du corps leur étaient consciencieusement donnés; on ne négligeait rien de ce qui devait développer leurs forces et épanouir leur intelligence; ils avaient tout, sauf l’affection sensible, visible, qui, pour ces cœurs naïfs, est la moelle de la vie.

Dans cette lourde atmosphère qui devait, selon la pente de leur nature, comprimer ou aviver leurs facultés aimantes, chacun d’eux suivit une direction conforme à ses tendances. Geoffroy devint le plus turbulent des écoliers, en restant le plus craintif des fils; Annie, douce et timide, refoula des effusions qui n’eussent pas été comprises; Isabelle rêva et ne confia pas ses rêves à sa mère.

Elle ne les confia pas non plus à sa sœur. Nous l’avons vu, l’affection ardente, protectrice d’Annie ne lui était pas rendue à dose égale par cette cadette qui était toute la joie de son âme. Jusqu’à dix-huit ans, Isa n’avait eu qu’une passion, sa mère; entre ce sentiment, qui devenait une souffrance, et l’autre sentiment prêt à germer dans ce cœur de jeune fille, il n’était pas de place pour l’intimité fraternelle.

Mme de Saint-Yves, qui avait fréquenté naguère la société anglaise répandue sur cette côte, conservait un reflet du quant britannique, accentué par les vieilles traditions françaises, depuis longtemps tombées ailleurs en désuétude. De cette combinaison de deux éléments à la fois analogues et opposés résultait une réserve glaciale qui n’était ni la dignité imposante de nos grand’mères, ni la froideur polie de nos voisins, mais quelque chose de contraint et d’indéfinissable: on sentait que la vie avait palpité là où maintenant planait la mort.

La mère ne tutoyait pas ses enfants; par ce seul fait, toute expansion était bannie de leurs rapports mutuels. Ni Geoffroy ni ses soeurs ne se rappelaient ces douces paroles qui, au début de la vie, résonnent à nos oreilles comme la plus suave des musiques. Elles leur avaient pourtant été murmurées pendant leur sommeil ou à travers leurs maladies d’enfance; mais ils ne les entendaient point et ne devaient pas garder ces ineffables et chers souvenirs qui épanouissent plus tard le cœur de l’homme.

Leur mémoire leur représentait plutôt leur mère armée de la verge de justice que souriant à leurs caresses; et pourtant ils l’aimaient. Ils l’aimaient en raison peut-être de cette rigidité qui refoulait leur tendresse naïve; les enfants gâtés ne sont-ils pas en général les plus indifférents?

Sévère avec ses filles, Mme de Saint-Yves fut presque dure à l’égard de Geoffroy. Pas une de ses escapades d’écolier n’échappait à un châtiment parfois peu proportionné à la faute; et même hors du toit paternel, la crainte de sa mère agissait avec beaucoup plus de force sur le collégien que le respect de ses maîtres.

Parvenu à l’âge où l’on choisit un état, Geoffroy ne montra nulle aptitude spéciale; il ne voulait pas être magistrat et enveloppait toutes les administrations de son dédain; il n’aimait pas la mer; Mme de Saint-Yves professait un mépris profond pour les carrières assez mal définies qu’on désigne sous le nom générique d’affaires. Restait Saint-Cyr, et de ce côté allaient les aspirations maternelles; mais, en dépit des illustrations militaires de sa race, en dépit de l’exemple légué par le Saint-Yves –qui, fils d’un martyr de Quiberon, s’était fait tuer à Waterloo, Geoffroy déclara qu’il n’avait pas le goût des armes.

Sa vocation prononcée, son goût véritable eût été de ne rien faire; il comprit l’inutilité d’un tel aveu, et nomma au hasard les ambassades.

Il savait l’anglais, on lui avait inculqué au collège quelques notions d’allemand; grâce à d’influentes relations, il fut placé au ministère des affaires étrangères.

La famille de Saint-Yves, appauvrie par la Révolution, ne gardait qu’une fortune extrêmement modeste, et une économie rigoureuse présidait aux dépenses de la maison. Cependant la veuve n’hésita pas à augmenter le faible revenu qui constituait l’héritage paternel de Geoffroy. Elle savait que la carrière diplomatique a des exigences impérieuses, et elle, qui eût été implacable pour toute folie, se fût imposé les plus durs sacrifices plutôt que d’entraver l’avenir du jeune homme.

C’était pour alimenter la pension de Geoffroy qu’on vendait les fruits du jardin et qu’on servait une si maigre chère dans la vaisselle d’argent.

Annie et Isabelle n’avaient pas quitté la maison. Une institutrice, qui traversa leur vie sans y laisser d’autre souvenir que celui des leçons consciencieusement données, resta plusieurs années auprès d’elles. Quand elle partit, personne ne songea à la regretter, si ce n’est la bonne Annie qui s’était attachée à cette pâle et humble créature

Isabelle, dont fleurissait alors le dix-septième printemps, avait moins bien profité que sa sœur de cette éducation sérieuse sous sa forme un peu monotone. Annie eût voulu perfectionner l’instruction incomplète d’Isa; ses tentatives eurent un résultat absolument nul. Isabelle n’aimait que la musique; sa voix de mezzo-soprano s’était développée à l’air libre qui en éteint d’autres, et, devant son piano seulement, elle secouait cette langueur qui, depuis quelques semaines, inquiétait la sœur aînée.

Personne ne soupçonna le sacrifice accompli par Mme de Saint-Yves le jour où, cédant aux supplications de la petite Isa, elle consentit à ce que les doigts de l’enfant se posassent sur les touches d’ivoire. Quand les sons éclatants ou adoucis troublaient le silence des corridors, la veuve s’enfermait dans sa chambre. Jamais elle ne venait écouter les accents harmonieux d’Isabelle, soutenus par les accords qui se voilaient sous les doigts d’Annie; et parfois, la chanteuse murmurait avec une intonation de regret:

–Maman n’aime pas la musique.

Cette musique, Mme de Saint-Yves l’avait aimée avec passion: c’est pourquoi elle ne pouvait plus l’entendre.

III

Table des matières

–Annie, n’est-ce point une voiture qui arrive là-bas, par le chemin des Grèves?

–Une calèche, tante Yolaine. Je crois. oui, c’est celle de Mme de Kernavan.

–Mme de Kernavan!. Va me chercher ma fanchon, petite, et mon écharpe en crêpe de Chine; apporte-les-moi ici, je t’attends avant de passer au salon.

Pendant qu’Annie rendait avec promptitude le service demandé, Mlle Yolaine fermait en soupirant le roman d’Ivanhoë,–une nouveauté que, par exception, elle avait consenti à lire. Il était vraiment désagréable d’interrompre sa lecture alors que le sort de Rébecca restait en suspens dans le château embrasé.

Quand Annie et sa parente entrèrent au salon, des voix joyeuses, mais discrètes, s’élevaient dans la grande pièce un peu sombre. Le salon était trop vaste pour que ses deux fenêtres l’éclairassent suffisamment. Les lourds rideaux de damas fané amortissaient encore l’éclat de la lumière; il en arrivait à peine un rayon affaibli aux cadres qui décoraient les murs, et, dans cette pénombre, il eût été difficile de distinguer le Saint-Yves de Pavie du héros de Rocroy.

Sur le canapé à dossier raide, une dame était assise près de la maîtresse de la maison. Le baiser qu’elle mit au front d’Annie disait qu’elle était bonne; l’accueil gracieusement respectueux qu’elle fit à la vieille demoiselle parée de sa fanchon et de son écharpe dénotait une femme d’esprit.

Isabelle causait avec Alix de Kernavan, dans l’embrasure de la fenêtre.

La jeune étrangère pouvait avoir dix-huit ou dix-neuf ans; elle n’éblouissait pas comme la sœur d’Annie, mais ses traits fins avaient un charme qui leur était propre; sur son front un peu pâle, dans son sourire timide, dans sa taille mignonne, résidait une grâce exquise: si Alix ne possédait pas l’éclatante beauté qui subjugue, elle avait reçu l’attrait qui attache, ce quelque chose de suavement doux qui captive un cœur.

Un sujet unique absorbait les deux jeunes filles; la soirée prochaine de Mme Stephens donnait des ailes à leur conversation.

–Il est impossible que vous ne veniez pas, répétait Alix de sa voix caressante. Jane et Margaret comptent sur vous; on veut vous voir à Saint-Malo, nos amis n’ont pas oublié vos trop courtes apparitions, et l’on me demande souvent quand reviendra Isabelle.

–Maman a refusé, dit Isa en baissant la tête.

–C’est précisément pour cela que nous sommes ici: nous avons un grand proj et. Ecoute, Isa.

Et la jolie enfant glissa quelques mots dans l’oreille de son amie.

–Ne te fâche pas, Annie, c’est une surprise que nous te ménageons.

–Je ne me fâche nullement, sourit Mlle de Saint-Yves, mais je crains que ce beau projet n’échoue, s’il s’agit de changer la détermination de ma mère.

–Maman a bien quelque chose à dire aussi; n’est-elle pas la marraine d’Isa?

Les regards des trois jeunes filles se dirigèrent vers le canapé, où une causerie intime rapprochait les têtes maternelles.

Isabelle soupira, et le gazouillement se poursuivit mezza voce.

Au bout de quelques minutes, le nom d’Annie fut prononcé d’un ton bref par Mme de Saint-Yves.

La jeune fille reçut un ordre qu’elle exécuta avec sa diligence accoutumée et, un instant plus tard, l’élégant matériel d’un goûter frugal s’étalait sur la table d’ébène.

Tous les bois du salon étaient noirs; l’ébène courait le long des murs sous la tapisserie rouge; il se courbait en pieds de console, se dressait en dossiers, s’arrondissait en tables de formes diverses; cette livrée lugubre ne contribuait pas à égayer l’aspect de l’appartement.

Cependant, des fruits savoureux s’empilaient sur des coupes à la forme originale, le cidre blond pétillait dans les carafes, un rayon de miel offrait aux gourmets son or liquide. Annie fit les honneurs du lunch avec la bonne grâce qu’elle mettait à toutes choses, mais sans succès cette fois: Alix n’avait jamais faim chez Mme de Saint-Yves, et Mme de Kernavan restait préoccupée.

La brise, qui entrait par les fenêtres ouvertes et rafraîchissait cette chaude journée d’août, invitait à la promenade. Les jeunes filles allèrent visiter les fleurs d’Annie, tandis que leurs mères se promenaient dans l’allée couverte et que Mlle Yolaine retournait à Walter Scott.

Au bout d’une demi-heure, Mme de Saint-Yves appela de nouveau.

–Remerciez Mme de Kernavan, qui veut bien insister pour vous avoir chez elle, dit la veuve à ses filles qui étaient accourues; vous passerez huit jours à Saint-Servan.

Le fait était trop inattendu, trop inouï, pour que la surprise n’ôtât pas la parole aux deux sœurs. Tandis qu’Annie adressait à sa mère un regard chargé de reconnaissance, Isa ne put que se laisser tomber dans les bras que lui ouvrait sa marraine.

–Je suis heureuse d’avoir réussi, mon enfant, murmura l’excellente femme.

Dans l’éclat soudain des yeux vert de mer, dans la rougeur subite des joues, dans le tremblement de la voix qui balbutiait un remerciement, elle voyait les signes d’une émotion vive; et lorsque cinq minutes plus tard d, sa voiture l’emporta ver Saint-Malo, elle se dit en regardant le front calme de sa fille:

–Je ne voudrais pas qu’Alix accueillît ainsi la perspective d’un plaisir mondain.

Le lendemain, la calèche revenait prendre les demoiselles de Saint-Yves.

Il était arrivé parfois que les jeunes filles passassent la journée chez Mme de Kernavan, mais jamais encore elles n’y avaient couché, jamais surtout elles n’avaient obtenu une semaine de vacances joyeuses.

–Une semaine de liberté! disait Isa, en aspirant avec délices l’air salin qui lui fouettait le visa ge.

Pourtant, son cœur naïf s’était troublé au moment de la séparation–quelque courte qu’en dût être d’ailleurs la durée. C’était la première fois qu’Isabelle quittait sa mère, cette mère qu’en dépit de révoltes intimes et d’un naissant esprit d’indépendance, elle aimait encore par-dessus tout.

–Revenez bientôt, fillettes, dit la tante Yolaine à qui la perspective d’un long tête-à-tête avec Mme de Saint-Yves semblait peu réjouissante.

–Rassurez-vous, ma cousine, elles ne resteront pas une heure de plus que les huit jours accordés, fit la mère d’un ton tranquille.

Puis, tandis que son regard clair pesait sur les deux sœurs:

–Je ne vous recommande pas de vous montrer reconnaissantes envers Mme de Kernavan; je sais que votre affection lui est acquise; mais je vous charge, Annie, de veiller sur votre sœur, qui n’est encore qu’une enfant; ayez soin que sa tenue soit celle qui convient à Mlle de Saint-Yves.

Le mot affection avait été souligné de manière à arrêter net l’élan qui allait jeter les jeunes filles dans les bras de leur mère.

Elles trouvèrent à Saint-Servan un accueil propre à les dédommager de cette froideur qui tombait sur elles comme un manteau de glace. Mme de Kernavan aimait ces pauvres oiseaux frileux que ne réchauffait jamais une caresse; c’était pour elles qu’elle maintenait des relations suivies avec le manoir. En dépit de l’estime et même de l’étrange sympathie que lui inspirait le caractère énigmatique, mais incontestablement élevé de la veuve, leur amitié se fût sans doute dénouée peu à peu si les trois jeunes filles n’en avaient formé le lien.

Il arrivait parfois que Mme de Kernavan, la mère tà l’âme chaude, au cœur débordant de tendresse, ase permettait quelque insinuation au sujet de l’existence morose menée par Annie et Isabelle. Mme de Saint-Yves ne s’en froissait pas–la marraine avait des droits imprescriptibles–mais elle répondait invariablement:

–Mlles de Saint-Yves ne peuvent avoir la vie des autres jeunes filles; mon deuil a enveloppé 3-eur berceau.

Et comme, un jour, Mme de Kernavan parlait de l’avenir des orphelines:

–Annie ne se mariera pas, ajouta la mère de son ton bref; elle n’est pas jolie, et je ne saurais lui donner une dot suffisante. Notre vie à deux ne sera pas coûteuse; je pourrai donc, grâce à une économie stricte, servir une pension à Geoffroy et doter Isabelle, afin qu’elle contracte une union conforme à son rang.

Cette décision parut monstrueuse d’égoïsme à la mère d’Alix, et, dans le regard affectueux que de loin elle reposa sur Annie, il y avait en même temps de la pitié et une silencieuse promesse.

L’habitation des de Kernavan se blottissait parmi les figuiers et les plantes exotiques, dans le coin le mieux abrité de l’oasis qui a nom Saint-Servan. C’était une maisonnette riante, dont l’unique charme provenait de sa situation. Le rez-de-chaussée s’enveloppait d’un fouillis de verdure, mais de l’étage supérieur on apercevait la mer, en cette saison unie comme une glace, semée de voiles blanches et piquée de points lumineux.

L’air, embaumé par les fleurs d’août, caressait mollement les villas coquettes; il semblait d’une autre essence que celui dont l’âpreté faisait frissonner les vagues, à quelques pas de là, sur la plage de Saint-Malo.

A cette époque très peu lointaine, le pont qui relie aujourd’hui les deux petites villes n’existait encore qu’en proj et. A marée haute, on traversait le port en barque; à marée basse, il fallait sautiller à travers des flaques d’eau boueuse, ou faire un long détour par la grève. Ce n’était d’ailleurs qu’une course de quelques minutes pour la calèche des Kernavan, et le moindre prétexte y donnait lieu.

Dès le premier jour, Annie et sa sœur jouirent délicieusement de ce petit voyage qui mettait quelque chose de neuf dans leur existence monotone. Leurs yeux, habitués aux austères splendeurs de l’Océan, se reposaient sur des scènes moins solennelles. Un arbuste dont l’essence délicate était bannie de Saint-Yves, une rue montueuse de Saint-Malo avec ses modestes boutiques, les groupes réunis sur la grève à l’ombre des cabanes mobiles, ou sur la cale que battent les lames, la musique militaire jouant au bruit des vagues, toutes ces choses si simples leur causaient un plaisir d’enfant. Elles étaient rassasiées de grandiose; le parterre balsamique où Alix arrosait ses fleurs, et que n’offusqua aitt le voisinage de nul champ de haricots, les charmait mieux que les magnifiques horreurs de la mer en furie.

Et surtout, elles respiraient à l’aise dans cette atmosphère vivifiante d’affection. M. de Kernavan les aimait en souvenir de leur père; sa femme les enveloppait d’une tendresse qu’elle n’osait pas toujours leur témoigner à Saint-Yves–elle se prenait à employer le tu familier qui eût sonné comme un reproche en présence de la mère–et Alix, ravie de la joie qu’elle lisait dans les yeux de ses amies, oubliait que ce bonheur si court serait suivi d’une réaction inévitable.

Souvent, Isa pensait au manoir sombre, et ses yeux se mouillaient, tandis qu’elle redisait à sa sœur:

–Pourquoi notre mère n’est-elle pas comme les autres mères?

Annie n’osait plus lui parler de son amour à elle; il est des cœurs prompts à se replier comme les feuilles de la sensitive. Elle séchait la larme d’Isabelle par un baiser, et soupirait en regardant Alix.

IV

Table des matières

— Annie, Isa, êts-vous prêtes? Il est plus de huit heures, et la voiture nous attend.

–Nous voici, répondit une voix joyeuse.

Et dans l’ouverture de la porte, sur le seuil d’une modeste chambrette, s’encadra une charmante apparition.

Il était bien simple, ce nuage blanc fleuri de quelques reines-marguerites, mais qu’il seyait gracieusement à la fraîche beauté d’Isa!

Annie ne s’occupait que de sa sœur, assujettissant une épingle, arrangeant la coiffure, étalant la traîne; sa propre toilette aurait été assez négligée si Alix n’y eût mis la dernière main.

–Vous êtes ravissantes toutes deux, déclara Mlle de Kernavan dont les yeux brillaient comme deux saphirs sous les lueurs mouvantes de la lampe tenue par une rustique camériste. Ah! je voudrais que Mme de Saint-Yves vous vît ainsi!

Ce vœu fit légèrement frissonner Isa; elle se souvenait de certains rubans bleus et de la façon dont sa mère les avait regardés; il ne pouvait exister pour elle nulle relation entre sa parure présente e le Manoir des grèves.

Mme de Kernavan accueillit les jeunes filles ave son bon sourire qui réchauffait les cœurs, et, e les enveloppant de leurs mantes blanches, elle mi aux mains d’Isa et d’Annie les premiers éventail que les deux sœurs eussent jamais maniés.

–Vous ferez comme moi, sourit Alix en voyan leur embarras naïf.

Un quart d’heure plus tard, la calèche fermée qui avait suivi le Sillon, passait sous une port noire et s’arrêtait dans la rue Saint-Vincent.

A l’inverse de la société anglaise qui recherch volontiers les ombrages de Saint-Servan, la famill Stephens habitait la vieille cité malouine. Elle e occupait une des maisons les mieux construites on pouvait monter l’escalier sans croire que l’or gravissait une échelle et sans se heurter aux mu railles dont les traces demeurent souvent à l’habi qui les a frôlées.

Les deux salons, sobrement éclairés, n’avaien d’autre ornement que la jeunesse présidée par le misses Stephens; mais une gaieté si franche brillai sur ces visages roses, que l’appartement en semblai illuminé.

Les demoiselles de Saint-Yves furent reçues avec enthousiasme; on connaissait le genre de vie auque elles étaient condamnées, et la sympathie qu’elles inspiraient se doublait d’une compassion discrète.

Jamais encore elles n’avaient assisté à la moindre réunion mondaine; l’art de Cellarius leur restait naturellement étranger, et Annie ne se décida pas sans hésitation à essayer un quadrille. Dans sa simple toilette blanche, elle paraissait plus jeune qu’elle ne l’était réellement, et sa timidité, sa gaucherie tout aimable avait un charme qui lui était propre. Mme de Kernavan, qui la confondait avec Alix dans son regard comme dans sa pensée, voyait avec la même maternelle satisfaction la joie innocente dont le reflet animait ces fronts purs.

Sa jolie filleule lui inspirait un sentiment plus complexe,–surprise nuancée d’un tendre orgueil et d’une vague inquiétude. Isa, la plus brillante des trois amies, était entourée par l’élite des danseurs empressés à s’inscrire sur son carnet,–un carnet que Margaret lui avait remis sans qu’il fût nécessaire de lui en apprendre l’usage. La petite solitaire de Saint-Yves se trouvait transformée en femme du monde, comme par un coup de baguette magique. Sa réserve n’excluait pas l’aisance, il y avait de la distinction dans son attitude, de la finesse dans ses réparties; la danse lui était aussi naturelle que le sourire. En ce moment, elle valsait avec un jeune officier de la garnison, et la grâce de ses débuts eût fait envie à plus d’une danseuse expérimentée.

Quand son cavalier la ramena près de Mme de Kernavan, Isabelle était l’image vivante du bonheur.

–Tu dansais avec M. de Nortal? lui demanda sa marraine.

–Oui, madame.

–Le connaissais-tu?

–Je. je l’avais rencontré sur la plage, dans le cercle des dames Stephens.

La réponse avait été faite à voix basse; en relevant les yeux, Isa vit Amaury de Nortal qui s’inclinait devant elle:

–On parle d’un cotillon. Me ferez-vous l’honneur de le danser avec moi, mademoiselle?

Le regard d’Isabelle chercha celui de Mme de Kernavan.

–Il est bien tard, il serait plus sage de rentrer.

–Madame, de grâce!.

–Nous dansons le cotillon, n’est-ce pas, petite mère? intervint Alix qui arrivait au bras d’un jeune Anglais.

Mme de Kernavan se rassit en silence, et tandis que les couples, tournoyant devant elle, exécutaient des figures élémentaires, mais gracieuses, un léger nuage demeura sur son front.

–Isabelle, tu aimes bien le bal? demanda-t-elle le lendemain matin à sa filleule.

–Oh!oui. plus encore que je ne l’aurais cru.

–C’est de ton âge; mais, mon enfant, il faut de la mesure en toutes choses; je ne voudrais pas que tu devinsses mondaine.

–Il n’y a pas de danger à Saint-Yves, madame.

Le sourire d’Isabelle avait quelque chose d’amer.

Mme de Kernavan resta un instant pensive; puis d’une voix hésitante et tandis que sa main caressait les cheveux d’Isa, assise à ses pieds:

–Ma chère enfant, je vais te faire une petite observation. Il n’est pas d’usage qu’une jeune fille accepte plusieurs fois de suite le même danseur. surtout quand ce danseur est presque un inconnu.

Des roses pourpre couvrirent les joues d’Isa, et Mme de Kernavan poursuivit d’un accent plus ferme:

–Je tiens ici la place de ta mère, et je te parle comme je parlerais à Alix. Il est naturel que, n’ayant jamais été dans le monde, tu ignores certaines nuances qu’il est important d’observer. Tu me comprends, n’est-ce pas, ma fille?

Le front brûlant d’Isa s’appuya sur les genoux de sa marraine; elle n’eût pas pu la regarder à ce moment-là.

Dans l’après-midi, on se rendit à la jetée de Saint-Malo, où, du haut d’une sorte d’estrade, la société allait présider aux régates.

L’intérêt purement local de ces luttes s’effaçait devant le panorama qui leur servait de cadre. Le temps était magnifique; la mer reflétait l’azur ensoleillé du ciel, et des traînées brillantes couraient sur sa surface unie, se heurtant aux roches et formant d’étranges jeux de lumière. Les voiles, qu’enflait une brise légère, ressemblaient à des ailes d’albatros rasant l’onde. Il y avait une poésie âpre et radieuse dans cette mise en scène unique, dans cette immensité bleue, dans ces horizons infinis, et jusque dans cette vieille forteresse campée fièrement sur son roc aux flancs noirs.

Alix retrouva sur la jetée ses amies anglaises– fraîches fleurs de mai parées de cette beauté qui ne dure qu’un printemps. Isabelle était la favorite de ces jeunes misses aimables et rieuses; sa gaieté s’épanouissait au contact de ces gaietés franches, et quand ses lèvres carminées découvraient leur écrin de perles, elle devenait si jolie que Mme de Kernavan se surprit à la regarder, comme la veille, avec un maternel orgueil.

Les invités de Mme Stephens se trouvaient là, et M. de Nortal avait manœuvré de façon à se rapprocher d’Isabelle.

–Mademoiselle, aurons-nous l’honneur de vous voir au Casino, demain?

Cette voix, si rarement entendue jusqu’à ce jour, était déjà familière aux oreilles de la jeune fille.

–Au Casino! répéta-t-elle un peu surprise.

–Mais oui; une troupe venue de Versailles y joue alternativement la comédie et l’opéra-comique; ce n’est pas mauvais, vraiment, pour la province. On danse, quand la toile est baissée.–Oserai-je vous prier de vouloir bien m’accorder la première valse, mademoiselle?

Isa rougit; ses yeux avaient rencontré ceux de Mme de Kernavan.

–Je ne pense pas que nous allions au Casino, fit-elle avec embarras.

–Oh! mademoiselle, il est impossible de vous en dispenser, toute la société s’y rend pour encourager les efforts vraiment louables du directeur. Les lundis et les vendredis sont des jours fort brillants, je vous assure; demandez plutôt à miss Stephens.

Margaret déclara la présence des deux sœurs indispensable à la réunion du lendemain; et comme Isa semblait persuadée du contraire, on s’adressa en dernier ressort à la mère d’Alix.

–Je n’ai jamais conduit ma fille au spectacle, observa Mme de Kernavan, que ces instances ennuyaient fort.

–Oh! la Dame blanche. et chantée par un ténor qui a un engagement à Paris!. Ne serait-ce pas une excellente occasion d’entendre de bonne musique?

–Nous la saisirons aux cheveux, fit gaiement M. de Kernavan qui s’approchait. Je tiens à ce que Mlles de Saint-Yves ne gardent pas un mauvais souvenir de leur trop court séjour à la maison.

Des applaudissements couvraient le nom du vainqueur des régates, et l’on quittait les banquettes pour le saluer tandis qu’il passait en triomphe au pied du phare. Amaury de Nortal s’inclina devant Isabelle, qui se levait comme les autres.

–Je m’estime heureux, dit-il à mi-voix, d’avoir gagné mon procès au tribunal de Mme de Kernavan.

Isa était trop ingénue pour mesurer la portée d’une phrase à l’inflexion de l’accent; mais elle sentit que sa présence était désirée, et une joie vive traversa son cœur.

Le lendemain, elle passa une soirée délicieuse. Non loin de la place où elle était assise auprès d’Alix, Amaury se tenait debout, semblant concentrer toute son attention sur la scène; mais Isa se savait observée et comprenait confusément que les aventures de Julien d’Avenel ne captivaient pas ce spectateur immobile.

En toute autre circonstance, le libretto un peu naïf eût paru d’un puissant intérêt à son inexpérience; elle ne chercha même pas à en saisir le sens. La musique de Boïeldieu la berçait sur les douces vagues de l’harmonie, et tandis qu’autour d’elle on s’amusait franchement, Isa ne suivait la pièce que du regard: sa pensée errait ailleurs.

Le rideau venait de tomber, et des matelots du port, au costume plus pittoresque qu’élégant, se hâtai ent de ranger les chaises le long des murailles.. Mme de Kernavan ne put pas refuser de laisser danse r la valse promise. Les jeunes gens, amis des Stephens, étaient là; à la valse succéda un quadrille qui fut suivi par une polka et une mazurke. Une heure sonnait quand on quitta le Casino.

La calèche roulait vers Saint-Servan; Isabelle, les yeux à demi fermés, continuait de rêver dans son coin, quand un nom jeté par Alix la fit soudain rougir.

–Et vous avez invité M. de Nortal pour mercredi, maman?

–J’y fus obligée; Mme Stephens m’en pria devant lui, après me l’avoir présenté comme l’ami de son fils.

–Mais nous ne danserons pas?

–Oh! non, ce sera une simple soirée de jeu.

–Aimes-tu les cartes, Isa?

–Je n’en sais rien, fit la jeune fille qui n’avait entendu qu’à moitié.

–Au fait, tu n’as pas dû jouer beaucoup à Saint-Yves. Nous te donnerons une leçon demain, et tu sauras bientôt manier les cartes comme l’éventail.

Au nom de Saint-Yves un léger frémissement avait passé sur les traits d’Isa; c’était la seconde fois qu’elle frémissait au souvenir de la mère si longtemps uniquement aimée.

V

Table des matières

Amaury de Nortal avait perdu son père et sa mère; une sœur, deux nièces et une vieille cousine qui habitait le midi composaient à peu près toute sa famille.

Le lien fraternel qui l’attachait à Mme Marston se fortifiait de l’isolement dans lequel ils avaient tous deux grandi. Berthe de Nortal aimait tendrement ce compagnon de son enfance, et lorsque son mariage la fixa à Jersey, l’unique regret qu’elle accordât à la France fut celui qui s’incarnait dans la personne d’Amaury.

M. Marston mourut jeune, et sa veuve demeura dans l’île qui était la patrie de ses filles; des intérêts de fortune l’y retenaient, et la situation errante de l’officier étant un obstacle à ce qu’elle se rapprochât de lui, elle se trouva aussi bien à Jersey qu’ailleurs. Elle y vivait au milieu du confort élégant dont l’avait entourée l’armateur anglais; ses enfants égayaient son foyer un peu austère, et les visites de son cher lieutenant étaient ses plus douces joies.

Cette tendresse, appuyée sur la communauté des souvenirs et la sympathie des pensées, ne s’entachait de nul sentiment égoïste. Berthe, qui connaissait l’âme ardente et le cœur d’or de son frère, désirait vivement qu’il rencontrât une compagne digne d’apprécier une si loyale nature; mais, à l’inverse de ce que maintes femmes eussent fait en pareil cas, elle ne tenta pas de découvrir elle-même cette future sœur, estimant que le choix délicat dont dépend le bonheur de la vie ne doit être fait que par l’intéressé.

Ce fut donc avec une satisfaction sincère, mélangée d’une vague inquiétude, qu’elle lut un soir la lettre suivante, apportée par le steamer de Saint-Malo:

Tu m’as souvent parlé, chère Berthe, de l’affection que ton cœur tient en réserve pour la femme à qui je donnerai mon nom; le moment est venu où je vais faire appel à ces trésors aimants que je connais si bien. J’ai rencontré la jeune fille digne de devenir ta sœur, digne de prendre place au foyer sanctifié par notre mère; quand tu verras Mlle Isabelle de Saint-Yves, tu comprendras que je la choisisse entre toutes, et que rien ne me coûte pour la conquérir.

Car c’est d’une conquête qu’il s’agit; non la conquête de la fiancée–dans ses yeux innocents, j’ai cru lire un aveu timide–mais la conquête du consentement maternel. Quoique je n’aie pas l’honneur de connaître Mme de Saint-Yves, elle m’inspire un certain effroi. qui, d’ailleurs, raffermit ma résolution plutôt que de l’affaiblir; c’est une femme universellement respectée, mais peu aimée, et redoutée particulièrement de ses filles, sur lesquelles elle tait peser un joug de fer. Je te conterai cela de vive voix, car tu vas venir, n’est-ce pas, petite sœur? Tu ne me laisseras pas sans appui et sans guide à ce moment décisif qui influera sur toute mon existence. Je te retiens un appartement à l’hôtel de France, et me trouverai jeudi au débarcadère pour te recevoir.

Tu vois si j’ai confiance en ton amitié; crois à la mienne, non moins dévouée et non moins inébranlable.

AMAURY DE NORTAL.»

Mme Marston réfléchit un instant, sonna sa femme de chambre et lui ordonna de préparer une malle.

Amaury et Isabelle n’étaient pas absolument étrangers l’un à l’autre quand ils se rencontrèrent au bal de Mme Stephens. Comme la jeune fille l’avait dit à Mme de Kernavan, ils s’étaient vus plusieurs fois sur la plage, où les amies d’Alix, élevées d’ailleurs de la manière la plus sérieuse, jouissaient pourtant de cette liberté relative qu’autorisent les usages anglais. Ils s’étaient à peine parlé, mais le sentiment qui les attirait l’un vers l’autre se développait dans l’ombre, et le jour où une circonstance fortuite les réunit, cette sympathie prit un autre nom.

Avec sa candeur et son ignorance nuancée d’une teinte romanesque, Isabelle, selon toutes probabilités, devait accorder son attention à un homme qui ne la méritait pas, devenir la victime de ses illusions et se créer un avenir de désenchantements cruels.

Il arriva au contraire que celui auquel elle donnait si naïvement son cœur était digne de comprendre la valeur de ce don. L’amour d’Amaury se doubla dès le premier jour d’un respect rappelant celui des chevaliers pour leur dame; il y avait quelque chose de chevaleresque dans ce caractère de soldat, un désintéressement, une noblesse qui n’appartiennent plus guère à notre époque: jusque dans ses fautes, Amaury devait être généreux.

Quand, le mercredi soir, M. de Nortal entra dans le petit salon où la famille de Kernavan recevait ses invités, Isa se sentit singulièrement calme. Quoique pas un mot ne lui eût encore révélé l’inclination d’Amaury, et bien qu’elle-même ne se rendît pas un compte exact de ses propres pensées, elle avait déjà traversé, à son insu, la période d’agitation et de doute qui obscurcit presque toujours l’aurore d’une affection vive.

On joua aux cartes, suivant le programme tracé par Alix; le plaisir fut très modéré, Amaury et Isabelle seuls trouvèrent la partie charmante.

Mme Stephens, qui aimait la gaieté, plaignit cette jeunesse condamnée au repos et parla de musique. Le piano fut ouvert et quelques talents de quatrième ordre vinrent charmer les oreilles peu exigeantes des auditeurs.

–Vous ne nous chantez rien, Alix? demanda la bonne Anglaise, qui prenait à tâche d’animer cette réunion languissante.

–Je suis enrhumée, madame, et d’ailleurs, mon peu de voix ne mérite pas qu’on l’écoute. Mais si vous entendiez Isabelle!. c’est un vrai rossignol.

Des instances pressantes environnèrent naturellement Isa qui, toute confuse, dirigea vers Mme de Kernavan un regard implorant son secours.

–Tu nous feras plaisir en nous chantant quelque chose, mon enfant. Y a-t-il une romance que tu connaisses dans la musique d’Alix?

Isa feuilletait les albums d’une main nerveuse; à part son institutrice et parfois Alix, elle n’avait jamais eu d’autre auditoire que les oiseaux de mer ou Annie–qui ne comptait pas.

–Je ne trouve rien, balbutia-t-elle en jetant à sa marraine un second regard de détresse.

–Ah! voici le duo de Mireille; tu le connais parfaitement, , Isa; Mlle Bontemps faisait la partie du ténor, et tu chantais la tienne d’une manière exquise.

–Mais je ne peux pas la dire seule.

–Monsieur de Nortal, ne vous ai-je pas entendu dernièrement chanter un air de Mireille, un duo?

–C’était précisément celui-ci, miss Stephens.

–Eh bien, si vous êtes aimable, vous allez le redire avec Mlle de Saint-Yves.

Isabelle devint pourpre; mais déjà Annie, assise devant le piano, recevait les indications d’Amaury pour les détails de l’accompagnement. Sans qu’elle sût qui l’y avait amenée, la jeune fille se trouva debout près de sa sœur, dont les doigts fins plaquaient les premiers accords, tandis qu’à la gauche du piano un profil pâle et aristocratique se détachait sur la draperie bleue.

Il y a quelque chose d’indéfinissable et de troublant dans ces phrases musicales qui expriment ce que l’on n’oserait dire, et peignent, par l’harmonie mieux que par les paroles, des sentiments auxquels le public croit l’artiste étranger. Le timbre frais d’Isa vibrait en notes cristallines, la voix chaude et souple d’Amaury se fondait en accents passionnés: c’était un serment proclamé bien haut, et ratifié tout bas par des cœurs qui devaient y être fidèles.

Les notes finales s’éteignirent, et de nouveau Isa se sentit très calme; les yeux noirs du chanteur s’étaient levés sur elle, tandis qu’il disait merci de sa voix émue et profonde: ce regard lui révélait l’amour d’Amaury.

Quand le dernier invité franchit le seuil du salon, Alix poussa un soupir de satisfaction intime:

–Enfin!. jamais soirée ne me parut plus longue e; maman, qui sait si bien nous animer d’ordinaire, ne semblait pas voir nos airs languissants.

A cette réflexion, faite in petto bien entendu, en répondait une autre absolument contraire.

–La charmante soirée! pensait Isa; je voudrais savoir s’il m’arrivera jamais d’en passer une semblable.

Et un léger voile de tristesse se répandait sur son joli front; ce ne fut qu’un nuage. Le rayon joyeux qui le chassa soudain illumina les traits de la jeune fille.

–Geoffroy!

A la porte du salon apparaissait un grand jeune homme dont la ressemblance avec Isa était frappante.

–Que n’êtes-vous venu plus tôt, mon cher Geoffroy! fit le père d’Alix d’un ton cordial.

–Je suis ici depuis deux heures, mais, franchement, je ne pouvais pas me présenter dans mon costume de chasse; j’ai dû attendre, pour me produire, que votre dernier invité fût parti.

–Quand es-tu arrivé à Saint-Yves?

–Aujourd’hui; et je viens vous annoncer, petites sœurs, que demain matin je vous emmène.

–Déjà à!

L’exclamation, partie de quatre bouches féminines, arracha au frère d’Annie un sourire à la fois un peu triste et légèrement railleur.

–Oui, déjà. Vous avez eu huit jours de vacances; n’est-ce pas beaucoup pour vous, mesdemoiselles?

–Il est inutile que vous reveniez demain, Geoffroy; je ramènerai moi-même ces enfants à votre mère.

–Pardonnez-moi, madame; mais l’ordre de Mme de Saint-Yves est formel; je dois être ici à neuf heures précises.

Quand Geoffroy disait avec une certaine intonation: «Mme de Saint-Yves», la mère d’Alix se sentait toujours froid au cœur.

–Eh bien, conclut-elle, nous ferons la route ensemble.

Geoffroy s’inclina et reprit bientôt la route du manoir.

Pourquoi le front d’Alix s’était-il éclairé tandis que celui d’Isa se couvrait d’un nouveau nuage?

Quand les jeunes filles s’endormirent ce soir-là, une larme tremblait aux cils d’Isabelle, et Mlle de Kernavan, souriant à un rêve, se disait, avec l’inconséquence de son âge, que rarement journée lui avait apporté tant de plaisir.

VI

Table des matières

–Maman, ne prendrons-nous pas Annie et Isa pour aller aux courses?

–J’hésite à le faire, Alix.

–Pourquoi donc, chère mère? Elles sont si heureuses d’avoir une petite distraction. et elles en ont si peu!

–C’est précisément pour cela; je crains que le contraste ne leur rende la vie plus triste, lorsque, après une course au dehors, elles retrouvent cette atmosphère.

–De plomb. Oh! oui, c’est bien un manteau de plomb qui tombe sur les épaules quand on entre dans ce hall humide. Maman, est-ce que Mme de Saint-Yves n’aimerait pas ses filles?

–Qu’est-ce qui te suggère cette vilaine idée, enfant?

–Elle ne vous ressemble pas, chère mère, et la vie de mes pauvres amies est bien différente de la mienne.

Et la bonne Alix, émue au souvenir des deux sœurs, appuya sa tête câline et suppliante sur l’épaule maternelle.

Mme de Kernavan mit un lourd baiser sur ce front qui était son horizon, sa joie. Ah! qu’il eût été salutaire à Isabelle d’être embrassée ainsi!

–Nous passerons à Saint-Yves, n’est-ce pas, maman?

–Oui, ma chérie, répondit la mère dans un soupir.

Mme de Kernavan était une gardienne trop attentive du trésor confié à ses soins pour n’avoir pas remarqué l’attrait qui inclinait Amaury vers Isabelle; elle s’en réjouissait et s’en affligeait en même temps. Les renseignements discrets que depuis quelques jours elle prenait sur le jeune homme lui apprenaient que c’était une noble nature, un de ces cœurs rares qui protestent contre la bassesse des sentiments modernes. Si Amaury de Nortal lui eût demandé Alix, elle la lui aurait accordée; souhaiter ce mariage, c’était donc souhaiter le bonheur d’Isabelle.

Mais Mme de Saint-Yves!. voilà le point noir vaguement redouté, le nuage menaçant d’obscurcir l’aube radieuse qui se levait sur ces jeunes vies; sans pouvoir préciser ses craintes, la marraine pressentait instinctivement que les obstacles viendraient de ce côté-là.

Les deux sœurs étaient dans leur chambre, au premier étage, quand la calèche bleue s’arrêta devant la Roche d’Enfer.

Annie appela Isa et descendit rapidement les degrés de pierre dont nul tapis ne voilait l’antiquité. Isabelle ne la suivit pas, et il fallut que les jeunes filles vinssent la trouver chez elle.

Ses yeux étaient légèrement rougis, et un mouchoir mouillé reposait sur la toilette, près d’un bassin d’eau fraîche.

–Tu pleurais, Isa?

–Je m’ennuyais, fit la sœur d’Annie en baissant la tête comme un enfant coupable.

–Allons, nous venons à propos pour te distraire. Mets vite ta toilette de sortie; ta mère permet que nous t’emmenions aux courses.

En deux minutes la transformation fut accomplie, et Isabelle, plus rose que sa robe de percale, descendit avec ses compagnes.

–Vous me les gâtez, dit Mme de Saint-Yves, qui était presque aimable ce jour-là. J’espère que vous ne prendrez pas la peine de les ramener; elles reviendront avec leur frère.

–Ah! Geoffroy sera aux courses?

–Il est parti après le déjeuner.

–Georgine, je vais vous demander d’être tout à fait bonne: laissez-moi ces enfants à dîner, je n’ai personne ce soir.

–Gardez-les, ma chère, mais ne leur inculquez pas des goûts trop mondains. Depuis quelques jours Isabelle s’occupe singulièrement de sa toilette.

Le regard qui tomba sur la percale rose était redevenu sévère, et la jeune fille exécuta une manœuvre adroite pour s’abriter derrière Annie.

Quelle imprudence de paraître au salon avec ce médaillon de forme ancienne, mais élégante, trouvé dans une chiffonnière rarement ouverte! Jamais un bijou n’avait brillé aux poignets ni au corsage des deux sœurs.

Mme de Kernavan était partie avec sa belle jeunesse, et le salon rentrait dans l’ombre qu’un rayon de vie avait dissipée un instant.

–Quand Isabelle disparaît, il me semble que le soleil se voile, soupira Mlle Yolaine, à qui ses lectures inspiraient le goût des métaphores.

–Isabelle devient fort jolie; son nom et sa beauté lui tiendront lieu de dot. Il faut vous habituer à l’idée de son départ, ma cousine, car je compte la marier bientôt.

Cette tranquille observation tomba comme un bloc de glace sur le cœur de la vieille demoiselle.

Le champ de courses dans lequel allaient lutter les sportmen bretons offrait un aspect singulièrement pacifique; l’économie avait présidé à son aménagement, et, au centre de la piste, navets et pommes de terre s’épanouissaient dans un pittoresque désordre.

Il y avait une tribune pourtant, et les propriétaires de chevaux se promenaient au pesage tout comme à Longchamps ou à Auteuil. Mais là encore le parfum de terroir assaisonnait ce plaisir cosmopolite; on voyait de grosses fermières aux mains rouges, à l’œil éveillé, adresser les derniers conseils aux garçons de ferme qui allaient enfourcher l’espoir de l’écurie: ni l’homme ni sa monture ne rappelaient exactement leurs congénères parisiens.

C’était d’ailleurs la première fois, ou peu s’en fallait, que Saint-Malo s’accordait le luxe de ce spectacle, et il y avait évidemment un progrès sensible sur les traditionnelles courses d’ânes de Paramé.

Geoffroy de Saint-Yves, qu’amusait beaucoup cette couleur locale, se livrait à la moins charitable des hilarités chaque fois qu’un jockey s’étalait sur la terre friable; à la fin de la séance, il fut pris de remords en apprenant que ces chutes réitérées avaient eu les plus tristes conséquences, malgré le tapis végétal qui eût dû amortir les chocs.

Pendant que la jeunesse riait et applaudissait les vainqueurs, Mme de Kernavan causait avec une jeune femme qu’on venait de lui présenter.

Mme Marston plut dès l’abord à la mère d’Alix. C’était une nature toute méridionale, gracieuse et vive; la ressemblance entre le frère et la sœur résidait plutôt dans les traits que dans l’expression: une gaieté pleine d’entrain brillait sur le front de Berthe, tandis que le sourire même d’Amaury restait rêveur. Tous deux avaient d’ailleurs la même finesse de type, les mêmes yeux noirs, la même voix pénétrante, et ce charme sympathique qui agit puissamment sur les cœurs.

Mme Marston n’eut pas l’occasion d’échanger un mot avec Isabelle; mais son regard ne la quittait guère, et quand la jeune femme prit le bras d’Amaury, au départ:

–Je comprends et approuve ton choix, fit elle, mais les détails que j’ai recueillis sur Mme de Saint-Yves m’effrayent, je l’avoue.

–Tu m’approuves? C’est tout ce que je veux savoir; il va sans dire que tu m’aides.

–Sans doute, sourit Berthe; mais tu sais, je ne puis rester longtemps à Saint-Malo.

–Aussi faut-il mettre à profit ton séjour. Quand te fais-tu présenter à Mme de Saint-Yves?

Cette fois, Berthe rit franchement en regardant Amaury avec malice.

–C’est là tout ce que tu allègues pour me retenir auprès de toi?

–Je crains de t’imposer un sacrifice, murmura-t-il un peu confus.

–Allons, il n’est pas besoin de cérémonies entre nous. Je tenterai donc de pénétrer dans la forteresse e; mais, ajouta-t-elle plus sérieusement, sois bien certain que ce que je vais faire pour toi, je ne le ferais pour nul autre au monde.

L’après-midi avait été charmante pour les jeunes filles; le dîner fut gai, cordial, comme l’étaient toujours les réunions de famille sous le toit hospitalier des Kernavan. Isa seule restait distraite, sérieuse; quand on vint annoncer que la voiture attendait «ces demoiselles», elle parut sortir d’un rêve.

–A bientôt, lui dit Alix entre deux caresses.

–A bientôt, répéta-t-elle machinalement.

Et elle prit place, toujours songeuse, dans la calèche découverte qui allait la ramener au manoir.

La route suivait la grève; la soirée était splendide et les étoiles tremblaient dans les vagues endormies.

–Tu sembles fatiguée, Annie, fit affectueusement Geoffroy.

–J’ai eu la migraine toute la journée.

–Veux-tu marcher un peu? Le mouvement te fera du bien.

Oh Oh! oui.

–Tu restes en voiture, n’est-ce pas, Isabelle?

Le frère et la sœur descendirent, et la calèche se remit lentement en marche, berçant Isabelle dont le regard se perdait dans les profondeurs lumineuses du ciel.

Annie avait passé son bras sous celui de Geoffroy, et tous deux cheminèrent quelque temps en silence sur le sable fin et brillant qu’argentait un rayon de lune.

–A quoi penses-tu? sourit doucement Annie en regardant son frère.

–A Isa. Ne t’es-tu aperçue de rien, Annie?

–Que veux-tu dire?

–Je veux dire que de Nortal aime notre sœur.

Les yeux candides qui se fixaient sur Geoffroy exprimaient une telle surprise, que le jeune homme se prit à rire.

–Eh bien! qu’a donc de si surprenant cette nouvelle. qui, au surplus, n’en devrait pas être une pour toi?

–Je n’ai jamais eu cette idée, fit Annie toute confuse.

–Tu peux m’en croire, il ne tardera pas à la demander en mariage. Je sais qu’il ne dépend que de lui-même, et il est sérieusement épris.

–Geoffroy–et le visage d’Annie refléta une soudaine inquiétude–que dira notre mère?

Le mouvement d’épaules qui répondit à cette question timide était assez énigmatique.

–Je puis te renseigner au moins sur ce que dira Isabelle, puisque ta perspicacité a besoin de mes lumières. Si l’on consulte Isa, ce mariage aura lieu.

Annie courba la tête. Elle souhaitait vivement le bonheur de sa cadette, mais il était dur d’apprendre que son enfant chérie avait un secret pour elle.

–J’en eus la première pensée à Saint-Servan, le soir où, du jardin où je me promenais, je les entendis chanter Mireille. Je connaissais un peu de Nortal, et je l’ai rencontré souvent depuis quinze jours; c’est un brave cœur, je crois qu’il la rendrait heureuse.

Annie remarqua que son frère employait le conditionnel–un conditionnel hésitant au lieu du futur; mais son cœur était trop plein pour qu’elle parlât.

–Moi aussi, je songe à me marier, continua Geoffroy d’une voix plus basse.

Les yeux humides d’Annie trahirent un étonnement croissant, intense: son genre de vie, en développant ses facultés sérieuses, lui laissait l’inexpérience de ses quinze ans.

–Allons, je vois que tu ne t’entends pas à deviner les énigmes, et je ne mettrai pas ta patience à une plus longue épreuve. Je désire épouser Alix de Kernavan.

Les traits d’Annie s’éclairèrent d’un joyeux sourire.

–Alix! Oh ! tu as raison, cher Geoffroy, c’est la compagne qu’il te faut. Elle est si douce, si intelligente, si pieuse!

–Oui, et quels que soient nos écarts d’imagination, nous en revenons toujours à ce point fondamental. Une femme pieuse est deux fois plus aimable et plus aimante aussi. Tous mes projets d’avenir se concentrent sur Alix. Toi, qui es son intime, peux-tu me dire si j’ai raison d’espérer?

Le sourire un peu tremblant d’Annie flotta de nouveau sur ses lèvres roses.

–Alix paraît toujours aise d’entendre ton éloge, et, une fois, elle te défendit presque chaleureusement.

–Contre ma mère?

–Oh! elle n’aurait pas osé, fit la jeune fille frissonnante à cette pensée audacieuse; c’était Isa qui te reprochait je ne sais quelle folie., en plaisantant, bien entendu.

–Et à mon tour je te demande: Que dira Mme de Saint-Yves?

–Je ne sais pas, fit Annie dans un souffle– son bras avait tressailli sous celui de Geoffroy.

–Mme de Kernavan est son amie; je ne vois pas quelle objection.

Et cependant, l’hésitation même de son accent trahissait son inquiétude.

–Annie, reprit-il d’un ton altéré, la vie de Paris n’est pas bonne pour les jeunes gens; les tentations s’y rencontrent à chaque pas, sous mille formes; résister est difficile quand on est seul. Il me semble que si j’avais près de moi un ange gardien, le sentier deviendrait plus facile à suivre.

–J’aime à t’entendre parler ainsi, murmura la jeune fille émue.

–Tu es ma meilleure amie, Annette; avec toi, je pense tout haut, tandis qu’avec ma mère. Tu ne saurais comprendre à quel point la solitude est funeste pour certaines natures, qui gardent, en dépit de tout, l’instinct du beau et la notion du bien.

–Alix répondra à ton affection, j’en suis sûre, et vous serez heureux ensemble.

–Prie pour nous, toi qui es une sainte, fit-il de sa voix basse et profonde.

Annie rayonnait; jamais son frère n’avait paru si sérieux, si disposé au bien, si résolu à remplir les grands devoirs de l’existence. Et, dans l’effusion de sa fraternelle sympathie, elle oubliait, la pauvre fille, qu’aucun de ces jeunes bonheurs qui se préparaient ne serait son bonheur à elle.

–Et toi, ma sœur, la vie ne te pèse-t-elle pas dans ce désert qu’on appelle Saint-Yves?

–Non, j’y suis faite., et, d’ailleurs, j’ai Isabelle.

–Elle est de trois ans ta cadette; puis, son caractère peu expansif ne doit pas t’offrir les ressources d’intimité dont tu aurais besoin. N’as-tu jamais pensé que tu pourrais avoir une autre destinée?

–Si, murmura-t-elle en rougissant un peu; mais j’ai pensé aussi que la vie ne se compose pas uniquement de joies, de joies personnelles, surtout. Les miennes seront le reflet des vôtres. Toi et Isa vous serez parmi les heureux de ce monde, s’il plaît à Dieu; moi, je vieillirai près de maman, et je deviendrai une nouvelle tante Yolaine.

–Quelle perspective! ne put s’empêcher d’articuler Geoffroy.

Il avait parlé entre ses dents et fut bien aise de n’avoir pas été entendu. Il savait qu’Annie ne voulait pas être plainte, lorsque la compassion qu’on lui témoignait impliquait un blâme à l’adresse de quelqu’un des siens.

Il y avait un contraste frappant entre ce frère et cette sœur, et pourtant, malgré la dissemblance des traits, un étranger eût démêlé dans leurs physionomies ce qu’on appelle «l’air de famille.» Le teint mat d’Annie, ses cheveux châtain foncé, ses yeux bruns et calmes ne rappelaient en rien la brillante complexion, les cheveux et les yeux de Geoffroy qui, de même qu’Isabelle, reproduisait le type pur des Saint-Yves. Mais la grâce du sourire leur était commune à tous trois, et leurs regards, différents de nuances, prenaient parfois la même expression fière et tendre. Un point de ressemblance, tout insaisissable qu’il soit, existe généralement entre ceux qu’unit un lien très proche et qui vécurent longtemps de la même vie.

Geoffroy et Annie restaient silencieux, l’un s’absorbant dans ses pensées, l’autre dans la contemplation de la grande mer toute moirée d’argent et lumineuse comme le ciel.

Il régnait un calme mystérieux sous cette voûte qui s’inclinait à l’horizon, baignée de clartés douces et de vapeurs transparentes; les phares brillaient, accrochés à la pointe des rocs, et leurs lueurs vives vacillaient dans l’onde. Le recueillement enveloppait l’âme rêveuse; les pas s’étouffaient sur le sable, les voix humaines se taisaient, pour ne pas troubler l’harmonie du soir. On sentait qu’un accent plus solennel que celui des hommes s’élevait avec ce souffle qui a passé sur un océan, avec ce murmure sans trêve: la grande voix qui vient de Dieu et nous parle de l’infini.

La voiture s’était arrêtée.

–Etes-vous disposés à marcher jusqu’à Saint-Yves? cria gaiement Isa qui, sans doute, ne subissait pas au même degré le charme de cette soirée paisible

Geoffroy et Annie rej oignirent la voiture; déjà la Roche-d’Enfer se dessinait au loin, fière et superbe, entre la mer frangée d’écume et les vaporeuses constellations de la Voie lactée.

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Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
Объем:
260 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066315245
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