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Gaspard de Cherville

Récits de terroir


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066315719

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI



I

Table des matières

VAUGOIS LE TUEUR DE LOUPS

Les primes affectées par la loi à la destruction des loups sont loin d’être exagérées. Certainement, elles représenteront une aubaine pour celui qui, accidentellement, aura tué un de ces dangereux animaux; mais elles ne seront que la juste rémunération des peines, des veilles, de l’énergie de l’homme qui se sera imposé la mission de les pourchasser. Sans la passion, un ferment autrement puissant que la récompense, on se résignerait difficilement dans le monde forestier à. l’effort qu’exige la poursuite et la destruction d’un loup par un homme isolé. Ceux-là seuls dont le cœur a été blindé par ce démon de la chasse qui rend insensible aux fatigues, aux dangers comme aux déceptions, oseront affronter cette tâche. Quand ils y réussissent, la satisfaction de cette passion l’emporte de beaucoup sur l’attraction que de belles pièces monnayées exercent toujours sur le paysan, mais, nous devons le reconnaître, ne leur fait jamais oublier de les empocher.

Nous avons connu un vieux sabotier que possédait l’amour de cette chasse, entre toutes hasardeuse. Je ne sais trop quel grief il pouvait avoir eu contre l’espèce, soit dans la vie présente, soit dans une incarnation antérieure; mais le massacre des loups était sa préoccupation quotidienne. Quand il quittait la loge, pour rentrer au village, au lieu de suivre la route en fumant sa pipe, avec l’indifférence de ses collègues, il choisissait toujours, pour revenir, quelque ligne, quelque sentier peu fréquentés; tout en marchant, ses yeux se promenaient à droite, à gauche, cherchant quelque indice du passage de ses ennemis, pieds, laissées, déchaussures, puis les observant minutieusement pour s’assurer de la qualité du personnage dont il avait trouvé la carte de visite.

Il connaissait à un louvard près tout le personnel de sa forêt, mais en malin qu’il était, il se gardait bien de le signaler à personne, et à M. le lieutenant de louveterie moins qu’à tout autre, effaçant au besoin les voies trop apparentes et trop visibles. L’hiver venu, le lendemain de la première neige, sans chien, armé d’un mauvais fusil, il battait les bordures, quêtait un pied, puis, quand il le rencontrait, ce qui ne tardait guère, commençait cette œuvre laborieuse qui, en vénerie, s’appelle «défaire une nuit de loup».

Quelquefois, quand il n’avait pas de bonne rentrée, il lui fallait marcher la moitié du jour, le regard braqué sur cette empreinte conductrice. Quand l’état de la voie lui indiquait que le liteau était proche, il n’avançait plus qu’avec des précautions infinies, toujours à bon vent, quelquefois en se traînant à plat ventre. Il lui arrivait souvent de tirer le carnassier au déboulé, comme un lièvre; il en tua cinq de la sorte dans le même hiver.

Malheureusement, les années sans neige ne sont pas très rares dans notre région, et le père Vaugois, c’était le nom du sabotier, pratiquait également l’affût; le sien était classique, avec traînée et carnage embaumant à deux kilomètres à la ronde. Il grossissait de la sorte la liste de ses victimes; mais ce qu’il récoltait surtout dans ces veillées peu hygiéniques, c’était une remarquable collection de rhumatismes. Il en était à peu près perclus lorsqu’un loup monstrueux abattit dans la nuit une jument dans l’herbage; à cette nouvelle, Vaugois sentit se réveiller toutes ses ardeurs; il acheta la carcasse de la bête à son propriétaire, — chez nous rien ne se donne; — il installa son carnage, creusa son trou, et, au bout d’une semaine, il commença ses factions.



Elles se répétèrent pendant vingt-trois nuits consécutives, et on était au mois de février, et l’affûteur était alors âgé de cinquante-sept ans! Deux apparitions de son ennemi entretenaient son héroïque persévérance. Dans la vingt-troisième nuit, un faible clair de lune lui permit de l’ajuster et de le tirer; mais son coup d’œil avait perdu de sa justesse; ses nerfs, ébranlés par les douleurs, n’avaient plus la rigidité d’autrefois; sa balle atteignit l’objectif;, le loup frappé fléchit, mais il se releva pour disparaître.

Vaugois attendit le jour, et il essaya de suivre l’animal aux rougeurs; le loup laissant des traces de sang en dehors et d’un seul côté de l’empreinte de son pied, il en concluait que l’os d’un des membres postérieurs était brisé et que l’animal ne pouvait aller loin; il battit la forêt pendant plusieurs heures, mais sans succès, et rentra chez lui harassé, mais encore plus désespéré d’avoir perdu la bête, que, pour se consoler, il appelait: Mon loup!

Lelendemain, Vaugois apprenait par la rumeur publique qu’un berger d’un village voisin colportait dans les fermes un loup qu’il prétendait avoir pris au piège, recevant, comme c’est l’usage, des œufs, des fromages lestés de quelques gros sols, témoignage de la reconnaissance des populations délivrées.

Convaincu que c’était avec son loup que cet imposteur battait monnaie, Vaugois y courut; l’examen de la blessure justifiait ses suppositions, il réclama sa bête; le berger, alléché par les prémices de la recette, s’entêta; le sabotier s’anima, —les rhumatismes rendent rageur; — hors de lui, en reconnaissant l’insuffisance de son éloquence, il recourut à la pantomime, et, malgré ses cinquante-sept ans et ses douleurs, il lui administra une maîtresse raclée, dont le garde champêtre, qui voulait s’interposer, recueillit pas mal d’éclaboussures. Conduit devant le maire de la commune, un ancien officier de la Grande-Armée, l’irascible tueur de loups subit une verte remontrance. Il l’écouta sans sourciller, puis, redressant la tête:

— Monsieur le Maire, dit-il, avec un accent convaincu, une supposition qu’un imbécile fût venu soutenir à l’empereur et roi que c’était lui qui avait gagné la bataille d’Austerlitz; est-ce que vous croyez que Napoléon le Grand aurait pu s’empêcher de lui flanquer son poing sur la figure?... Eh bien, ce loup-là, c’est ma bataille d’Austerlitz, à moi!

La prime fait une maigre figure à côté de l’image évoquée par le vieux sabotier, convenez-en. Il est juste d’ajouter que le vainqueur des Austro-Russes ne dédaigna pas plus les bénéfices matériels de sa victoire que le brave Vaugois ne dédaignerait les écus du gouvernement, s’il était encore de ce monde.


II

Table des matières

L’ÉTOURNEAU

Si peu que vous ayez pratiqué les flâneries à travers champs, il vous sera probablement arrivé d’apercevoir, mêlé à quelque troupeau de vaches, plus souvent de moutons, un vol d’oiseaux dont la familiarité avec ces quadrupèdes vous aura semblé assez singulière pour que vous perdiez votre temps — puissiez-vous ne l’avoir jamais plus mal employé — à les contempler.

De taille moyenne, un peu moins gros qu’une grive et plus effilés, remarquables par les reflets verts, violets, dorés du satin de leur plumage et par les mouchetures tantôt rousses, tantôt d’un gris d’argent qui le ponctuent, ces oiseaux allaient et venaient affairés par leur glane dans le pré, ou dans l’herbe roussie du guéret, plus souvent à terre qu’à l’essor, passant et repassant entre les groupes et jusque sous le ventre du peuple ruminant ou bêlant, et poussant à chaque instant l’audace jusqu’à prendre pour perchoir le dos de l’un de ces êtres, qui doivent pourtant leur apparaître comme des mastodontes, et à y poursuivre leur cueillette d’insectes. Il est juste d’ajouter que ces privautés semblent encouragées par l’indifférence du piédestal qui, lui, continue de paître. Ces amis un peu effrontés de notre bétail, ce sont les étourneaux.

La sagesse des nations a gratifié l’étourneau d’une cervelle légère. C’est le moment de vous assurer que tous ces dictons ne sont pas articles de foi. Si vous approchez, tous les oiseaux épars sur le sol ouvriront leurs ailes et s’éloigneront d’un vol tourbillonnant. Avant de se décider à rejoindre leurs compagnons, ceux qui fourragent dans quelque toison vous laisseront, au contraire, avancer à courte distance. Nous estimons que c’est un peu parce qu’ils ne quittent qu’à regret un gîte aussi agréable, mais beaucoup parce que l’expérience a démontré aux étourneaux qu’en pareil cas la crainte d’endommager leur support vous condamne, bon gré mal gré, à la clémence, et le calcul n’est pas d’une tête folle.


D’ailleurs, l’espèce a le don de sociabilité qui ne va jamais sans une certaine intelligence. L’étourneau s’isole, il est vrai, pendant la saison des nids; un isolement à deux, bien entendu. Après avoir fait son nid dans quelque trou d’arbre, de rocher et plus souvent de vieux mur, après avoir élevé les quatre oisillons qui sont sortis des œufs d’un bleu verdâtre que la femelle a pondus, et couronné ses devoirs de père de famille en les initiant à l’art du vol, l’étourneau rejoint ses amis en leur amenant ce renfort.

La bande se reforme, elle est de vingt jusqu’à une centaine d’oiseaux qui, dès lors, ne se quittent guère, traversant les airs à d’assez grandes hauteurs, quêtant, picorant, digérant de compagnie, partageant en frères la bonne et la mauvaise fortune et jusqu’à la grêle de mitraille qu’un chasseur plus enragé qu’avisé ne craindra pas de faire pleuvoir sur le groupe tumultueux, mais serré, qu’ils forment en volant.

Meurtres inutiles et que nous ne cesserons pas de condamner; la chair de l’étourneau n’est pas mangeable. Des industriels ont essayé de lui faire perdre son amertume caractéristique. Ils ont enfermé des étourneaux dans des volières en leur prodiguant une nourriture exclusivement végétale. Ils n’ont réussi qu’à accentuer la maigreur pro verbiale de l’oiseau. Lous estournagalhs non baden pas gras, disent les Gascons, les étourneaux ne deviennent pas gras.

Les Étourneaux.


On prétend encore qu’en leur coupant la tête immédiatement après les avoir abattus ils deviennent très comestibles; il est douteux que le régal mérite tant de peine.

L’instinct sociable des étourneaux se révèle encore d’une manière plus curieuse.

Pendant la journée, ils se réunissent en petites bandes, ce qui leur permet de pourvoir plus aisément à leur nourriture; le soir venu, toutes ces bandes obéissant soit à une attraction commune, soit à leur prédilection pour un gîte particulier, se rassemblent, pour passer la nuit, en une véritable armée, que l’on peut évaluer de cinq mille à vingt mille oiseaux; ces soi-disant étourdis, qui branchent un peu partout pendant la belle saison, choisissent toujours pour auberge d’hivernage les massifs des roseaux des grands marais, dont l’épaisseur leur ménage un excellent abri contre le froid et la bise.

Nous avons assez souvent assisté au coucher et au réveil des étourneaux, aux abords d’un vaste marécage, en Normandie.

Aussitôt que le soleil s’abaissait à l’horizon, on voyait leurs pelotons ponctuer tous les coins du ciel. Après avoir décrit quelques ellipses au-dessus de l’hôtellerie, ils se posaient sur les arbres des alentours, qui en étaient littéralement chargés. Probablement quand ils se voyaient en nombre suffisant, ils se remettaient à l’essor, puis, après avoir plusieurs fois tournoyé, ils prenaient possession de la chambre à coucher.


Les bandes qui survenaient répétaient cette manœuvre; jusqu’à la nuit, il en arrivait toujours et de la forêt de roseaux s’élevaient des gazouillements assourdissants qui allaient en s’éteignant, à mesure que les ombres s’épaississaient; enfin, tout se taisait dans la jonchée, et le silence de la nuit n’était plus troublé que par les appels des canards que dominait, de loin en loin, le cri rauque du butor.

Le lever de ce petit peuple n’était pas moins original.

Aux premières lueurs de l’aube, le murmure gazouillant reprenait; mais cette fois, il s’y mêlait des cris aigres et aigus, car l’organe de l’étourneau de la sauvagerie est loin d’être agréable.

Tout à coup, comme s’ils eussent tous obéi à un signal, cette énorme agglomération d’oiseaux se levait d’un seul jet, d’un seul vol, formant un nuage qui obscurcissait les fauves clartés montant à l’orient; cette trombe ailée passait et repassait sur la nappe on doyante des roseaux avec un bruit qui s’entendait à plus d’un kilomètre, puis elle s’élevait par des vols toujours concentriques, montait dans la direction du zénith et se désagrégeait; chaque bande se reformait, et les braves petits compagnons s’enfonçaient aux quatre points cardinaux et disparaissaient dans le lointain, allant à de très grandes distances, sans aucun doute, poursuivre leur combat pour la vie, la glane laborieuse et l’aide mutuelle pour résister aux tyrans de l’air.

Ce n’était pas seulement la beauté de son plumage qui désignait l’étourneau aux capricieuses prédilections du maître de la création, c’était surtout son aptitude à retenir le chant qu’on lui enseigne et à prononcer quelques paroles.

Mais cette aptitude, il n’a guère lieu de s’en féliciter; comme il arrive à bien d’autres encore qu’à lui, ses petits talents lui coûtent souvent sa liberté et lui valent les cruels honneurs de la cage.

Élevé à la dignité de notre commensal, il échange généralement son nom d’étourneau contre celui de sansonnet qu’il portait dans le vieux français, et est, par-dessus le marché, qualifié de «perroquet de savetier».

Il ne faut pas croire que cette transformation de l’étourneau criard en sansonnet chanteur puisse se faire à tout âge: non, le sujet dont on veut essayer l’éducation doit avoir été pris dans le nid; chez les bêtes comme chez les gens, l’habitude est une seconde nature, contre laquelle les efforts les plus persévérants risquent de se briser: si le jeune prisonnier a déjà répété le ramage et le cri désagréable de ses parents, on ne les lui fera pas oublier; au lieu d’un concert en chambre, on aura un charivari.


III

Table des matières

LA MAISON DU GARDE

Il y a, dans la forêt de Rambouillet, une maison de garde devant laquelle je n’ai jamais passé sans commettre le péché d’envie. Lorsque je fis sa connaissance, mai avait restauré son encadrement de feuillages, le printemps avait garni d’une mante de verdure les robustes chênes qui l’abritent, et constellé de fleurs l’éblouissant tapis sur lequel elle est posée; son toit disparaissait sous le velours des mousses; les lames et les hampes des iris lui faisaient un diadème d’émeraudes et de lapis; le rideau de liserons de sa fenêtre était tout diapré de clochettes de satin multicolore, et une légère spirale de fumée bleuâtre et diaphane montait paisiblement de sa cheminée.

Depuis, aux heures de lassitude et de découragement, les vagues désirs que la vue de cette maisonnette m’avaient inspirés ont rarement manqué de se définir. Pourquoi demander tant, quand pour être heureux il faut si peu? Pourquoi s’acharner à la poursuite des chimères, lorsque la réalité est si facile à saisir? Pourquoi subir toutes les amertumes, user ses forces à remuer un rocher trop lourd, lorsqu’un chemin si doux, si facile, conduit à ce but inévitable de toutes les ambitions humaines, la mort? Pourquoi enfin, ne pas se réfugier dans ce nid de bonheur, loin des hommes et loin du bruit, des entraînements funestes de ces joies fausses qui ne sont jamais que le prélude d’un regret, pour y vivre de cette vie demi-sauvage dont les besoins sont si aisément satisfaits, où la calme sérénité des grands bois se reflète dans le cœur et dans l’esprit des gens qui l’habitent?


C’était, hélas! une illusion que la réflexion ne tardait guère à dissiper. Notre félicité est en nous-mêmes et c’est parce que nous nous obstinons à la chercher en dehors de nous, qu’elle nous échappe si souvent. Ce n’est pas plus un toit de chaume que des lambris dorés qui la font éclore, ce sont la sagesse et la modération: la sagesse avec laquelle l’homme concentre ses amours dans le cercle étroit de la famille, la modération avec laquelle il sait borner ses ambitions à l’accomplissement de ses humbles devoirs. Voilà ce qu’il faudrait emprunter au maître de ce logis envié.

Et cependant, sa tâche est rude, surtout si nous la comparons à celles sous lesquelles il nous arrive si souvent de succomber. Tous les jours il devance l’aube, il se lève, chausse ses lourds souliers sans bruit, déjeune à tâtons pour ne pas réveiller son petit peuple et, le carnier au dos, le fusil sur l’épaule, son chien aux talons, il s’en va sous la pluie, sous la neige, par la froidure.

Il marche d’un pas léger, furtif, prudent, comme celui du sauvage; c’est à peine si les feuilles mortes, si les brindilles que son pied effleure frissonnent sous son passage; son œil sonde la profondeur des halliers que le rayon incertain du jour naissant laisse dans le clair-obscur; de temps en temps, il s’arrête, se masque derrière le tronc noueux de quelque grand chêne et écoute longuement, comme un soldat en reconnaissance.


C’est un soldat, en effet, ce garde, le soldat de la propriété ; il a non seulement à veiller sur ses droits, mais à les défendre. L’audace des braconniers ne recule pas devant un crime, quand il s’agit d’assurer l’impunité à leur délit; un pas hasardeux dans ces bois peut aboutir à une tombe. La lugubre nomenclature de ses confrères, de ses amis assassinés, lui revient à la mémoire, il lui faut un effort pour écarter cette idée importune; il en rougit comme d’une faiblesse et poursuit résolument son chemin

Un bruit imperceptible pour tout autre a frappé son oreille, il s’arrête encore. Le craquement des branches s’accentue et devient distinct; le chien a redressé ses oreilles, ses yeux luisent dans l’ombre; il jette un aboi étouffé, il va s’élancer, son maître le gourmande: «Paix là, vieux fou; ne vois-tu pas que c’est un ami?»

C’est un ami, en effet, ce gros cerf qui se montre à vingt pas d’eux dans un gaulis. Le cri du chien a troublé son assurance; il redresse la tête, élève ses naseaux d’un noir de velours, hume la brise et bondit en faisant voler la rosée des feuilles en une poussière diamantée qui l’entoure comme une auréole.

La garde a souri, son visage, tout à l’heure si sombre, s’est épanoui, il est content. Il a pour ses grands animaux une tendresse presque paternelle; mais celui-là, le vieux dix-cors, la gloire de sa garderie, est son préféré, et la satisfaction de l’avoir rencontré en bonne santé, le tiendra en joie toute la journée.

Le ronde se poursuit; le soleil est haut, les bipèdes ne sont plus à redouter; mais il faut que le garde se préoccupe de tout le clan des bêtes puantes; il visite ses pièges, ses assommoirs, inspecte minutieusement la poussière des sentiers, la terre humide des fossés, pour y découvrir quelque trace révélatrice. Il lui reste encore les coupes en exploitation à visiter, les arbres à marquer pour l’abatage, les bûcherons à surveiller.

La journée est bien avancée quand il regagne sa demeure; il y revient harassé, exténué par le besoin encore plus que par la marche; cependant plus il avance, plus son pas devient vif et alerte; il a hâte d’être à un angle du chemin d’où l’on découvre la maisonnette, et un gros chêne abattu sur lequel ceux qu’il a quittés le matin ont l’habitude de s’asseoir pour l’attendre.

Ils sont là. Cette prolongation de la tournée a rempli leurs cœurs d’une inquiétude qui, chez la femme, a pris le caractère de l’angoisse. L’aîné des petits est en sentinelle; le premier il aperçoit le retardataire, il court au-devant de lui et le débarrasse du fusil et de la carnassière. La mère, à son tour, s’est avancée, l’œil encore humide; elle lui présente le dernier né ; le brave homme le prend dans ses mains calleuses, lui sourit, l’agace, adoucit sa grosse voix pour trouver des câlineries de nourrice et, suivi de son cortège, entre dans la maison où la soupe fume au coin de l’âtre. Son retour a mis tout le monde en gaieté ; la ménagère badine, les enfants gambadent, babillent, rient aux éclats, livrent l’assaut aux genoux paternels pour conquérir une caresse.

Le moment serait mal choisi pour proposer au garde d’échanger son sort et les mille francs dont se payent ses peines, ses fatigues, ses dangers, contre les luxueuses destinées de quelque grand personnage; je ne sais trop s’il daignerait vous répondre.



IV

Table des matières

UNE CHASSE A L’AUTOUR

Victor Hugo a prêté à Louis XIII cette exclamation: «Le fauconnier est dieu!» Il faut croire que le monarque ou son interprète entendait par là que l’exercice de la fauconnerie avait le privilège de ravir au septième ciel celui qui le pratique en maître; à en juger par la passion très sincère que ce sport, si démodé qu’il soit, excite encore chez quelques-uns de nos contemporains, l’exclamation n’était point exagérée.

Tout en me rendant compte de ce que devait produire cette mainmise de l’homme sur un des êtres les plus fiers, les plus courageux, les plus indépendants de la création, en comprenant le goût violent que la réduction d’un oiseau farouche, contraint de mettre ses instincts et la puissance de son vol au service d’un maître, pouvait avoir inspiré à nos pères, j’ai été de ceux qui ont tenu la chasse au vol pour close et scellée dans sa tombe.

Ce sport patient, laborieux, qui, en échange d’une énorme dépense de temps, de volonté, d’efforts, ne fournit qu’une jouissance presque immatérielle, me paraissait dépaysé à une époque amie du clinquant, du tapage, des plaisirs positifs et rapidement expédiés comme est la nôtre; il me semblait destiné à rester la consolation et l’amour des érudits, des délicats, des bénédictins de la cynégétique, comme MM. le comte Lecoulteux, Pierre Pichot, de la Rue. Je me trompais. Ces successeurs lointains de d’Arcussia ont fait des prosélytes, dont un des plus enthousiastes fut le pauvre jeune Montigny, qui eut une fin si tragique; ils trouvent des continuateurs distingués dans le comte de T... L..., dans M. G..., qui possède en Brie un équipage de vol presque complet; dans M. Alfred Belvalette, dont le Traité d’autourserie peut, de plus, assurer à la chasse à l’oiseau un regain de vitalité, parce qu’il vulgarise celle de ses branches qui est le plus à la portée de tout le monde.

La fauconnerie se divisait en haut vol et en bas vol. Les oiseaux qui montent haut dans les airs, le héron, le milan, le corbeau, etc., étaient les objectifs du haut vol, qui avait les faucons pour auxiliaires; le bas vol visait les oiseaux qui s’élèvent peu, le faisan, la perdrix, la pie, les petits oiseaux et les quadrupèdes; il utilisait les autours et les éperviers. Avec notre morcellement territorial, le haut vol n’est plus de mise; ses essais risqueraient trop de finir tragiquement, comme cela est arrivé, il y a une douzaine d’années, à un des meilleurs faucons de Barr. Le bas vol, au contraire, peut être pratiqué partout; c’est lui que M. Belvalette s’est attaché à décrire dans une série de chapitres où il détaille si minutieusement et si clairement la manière de prendre les autours et les éperviers, leur dressage, leur mise en chasse, etc., etc., qu’avec des instructions aussi précises, l’autourserie est à la portée de toutes les bonnes volontés que son traité pourrait faire surgir.

J’ajoute que la lecture de ce livre, écrit d’un bout à l’autre avec cette verve passionnée que donne la foi, quel qu’en soit l’objet, est singulièrement attachante, presque entraînante; il a fallu que je me raisonnasse moi-même, pour ne pas chausser des guêtres, afin de m’en aller en quête d’une aire d’autour dans les fonds de Maison-Rouge.. Avec infiniment de bon goût, M. Alfred Belvalette a dédié son traité au doyen de la presse cynégétique, à mon vénérable ami de la Rue, dont la verte et vigoureuse vieillesse est le plus éclatant témoignage des bienfaits de la vie active du chasseur.

C’est à M. de la Rue que je dois d’avoir vu des autours au travail pour la première fois. J’étais arrivé plein de préjugés, soyons franc, de rancune contre ces oiseaux. Un de leurs couples avait son aire dans un grand parc abandonné qui se trouvait en face de ma maison; il se nourrissait aux dépens de mon pigeonnier et m’avait condamné à des factions parfaitement insipides, puisqu’elles n’avaient jamais eu le dénouement que j’en attendais.

Faucon émerillon. Faucon hobereau.


Aujourd’hui que je suis consolé de la perte de deux paires de culbutants, dont les cabrioles aériennes étaient une des joies de mon ermitage, je puis admirer librement les merveilleuses et astucieuses combinaisons par lesquelles le corsaire échappait à tous mes affûts; mais, dans la première amertume de mes deuils, je ne pus m’empêcher de regarder de travers l’oiseau que me présentait mon hôte, et je ne jurerais pas de ne point lui avoir adressé mezza voce quelques épithètes malséantes, au lieu des témoignages d’admiration que de la Rue essayait de provoquer en me détaillant toutes les beautés de son autour. Il est vrai qu’il avait sur un bloc voisin un camarade qui, au point de vue plastique, lui faisait un tort considérable: un faucon d’un admirable plumage; jamais je n’ai vu autant de fierté, autant d’audace concentrées dans l’œil d’une créature vivante. Je crois que j’aurais pardonné à celui-là de m’avoir mangé mes pigeons.

Le lendemain, après déjeuner, nous étions en campagne, mon ami avec son oiseau sur le poing et dans une tenue qui rappelait un peu une vieille gravure de ma connaissance représentant un fauconnier du temps de Louis XIV. J’avais insisté pour qu’il coiffât son autour d’un chaperon avec panache qui m’avait tiré l’œil dans son outillage; il paraît que cela ne se fait pas, le chaperon étant exclusivement réservé aux oiseaux de haut vol. Cependant, j’y mis tant d’insistance que, malgré son respect scrupuleux pour la tradition, de la Rue se décida à me donner satisfaction. Il est vrai qu’aussitôt que nous fûmes dans les champs, il s’empressa de débarrasser l’autour de son petit couvre-chef emplumé et de le mettre dans sa poche.

Nous n’avions pas fait dix pas qu’un lièvre déboulait devant nous, l’oiseau agita vivement ses ailes, mais son maître le maintenait sur le poing.

— Eh bien? lui criai-je.

— Celui-là est trop fort pour un jeune oiseau; vous me laisserez bien choisir mon gibier, je pense? Un peu de patience!

Nous nous trouvions heureusement sur un des domaines les plus vifs en lièvres qui existent dans l’Ile-de-France; nous en levâmes encore quatre ou cinq sans que de la Rue eût arrêté son choix; enfin il se décida à lâcher son autour sur un levraut de trois ou quatre livres qui venait de se dégîter dans un chaume. L’oiseau partit d’un vol brusque, mais presque silencieux, filant rapide comme une flèche, à sept ou huit mètres au-dessus de son gibier, qu’il eut bientôt rejoint.

Autour émouchet.


Celui-ci, soit instinct, soit qu’il eût aperçu l’ombre de son ennemi sur la terre, comprit tout de suite le danger qui le menaçait, car ses oreilles se couchèrent sur sa nuque et il accéléra sa course; ce fut en vain. L’autour s’éleva de quelques mètres, le dépassa et se laissa tomber avec tant de précision, qu’il l’arrêta sur-le-champ dans ses serres et le maintint. Nous arrivâmes, de la Rue reprit son oiseau et relâcha le levraut, qui avait plus de peur que de mal.

En moins d’une heure, nous avions réalisé deux autres prises de levrauts. J’applaudissais aux hauts faits du fauconnier et de son élève; mais oubliant que, l’année précédente, j’avais failli priver mon vieil ami de deux cormorans admirablement dressés en le défiant de les faire pêcher affranchis de leur collier, et lâchant encore une fois la bride à mon humeur taquine, j’insinuai que son autour était incontestablement merveilleux pour prendre... les enfants de lièvre! Une fois encore, cette mauvaise plaisanterie eut un succès qu’elle ne méritait pas.

— Le trouvez-vous assez gros, celui-là ? me cria de la Rue piqué au vif.

En même temps, il lâchait l’autour sur un énorme bouquin, qui s’en allait trottinant à l’allure reposée d’un bon bourgeois flânant sur ses terres. Mais, au frisson de l’air sous les ailes nerveuses, le bon bourgeois pressentit bien vite le péril: il détala et prit d’autant plus d’avance, que l’oiseau, de son côté, s’était élevé plus haut que lorsqu’il avait des levrauts devant lui. Cette fois, il ne rejoignit son gibier qu’à deux cents ou deux cent cinquante mètres de nous, en se laissant tomber sur lui.

Au lieu de s’arrêter, le lièvre bondit, courut encore, fit une culbute; quand il se releva, l’oiseau était toujours cramponné sur son dos, mais il l’avait probablement mal empiété, car l’animal repartit, emportant son ennemi comme un cheval son cavalier; il fit une vingtaine de pas de la sorte, puis arriva à la hauteur d’un petit bois derrière lequel tous deux disparurent. De la Rue, très ému et me donnant probablement in petto à tous les diables, s’était élancé et courait; je le suivais sans réussir à le rejoindre, mais je m’empêtrai dans un long cordeau qu’il m’avait donné à tenir, et si bien, que j’exécutai un panache le nez en avant, au milieu d’une terre labourée. Pendant que je me relevais, j’aperçus mon ami tournant le coin du bois; il avait son oiseau sur le poing, et, tranquillisé, je pus procéder à mon époussetage.

— Eh bien? êtes-vous content? me dit-il quand il m’eut rejoint. Vous avez failli me faire perdre mon autour comme mes cormorans; vous êtes insupportable; je vous disais bien que cet oiseau était trop jeune pour arrêter un gros lièvre; il me faudrait un chien d’escap pour lui venir en aide en pareil cas.

— Ami de la Rue, vous aurez votre chien d’escap; je vous promets un produit de la première portée de ma Gordon. Mais le lièvre, qu’en avez-vous fait?

— Je l’ai laissé aller, parbleu!

— C’est-à-dire qu’il vous a échappé ; il fallait donc me prévenir, j’aurais apporté mon fusil, et nous ne rentrerions pas bredouille!

De la Rue haussa les épaules en me déclarant, avec un dédain qu’il ne prenait pas la peine de dissimuler, que je ne deviendrais jamais un fauconnier.


V

Table des matières

UN DÉPLACEMENT DE CHASSE

Longtemps les déplacements ont été les fêtes de la vénerie; maintenant qu’avec les chemins de fer on a son département dans sa poche, le prétexte manque aux gens curieux d’école buissonnière, et, par suite, les longs campements en fond de forêt ont singulièrement perdu de leur entrain comme de leur éclat.

Je les ai pratiqués dans leurs jours de gloire: quinze, vingt lieues à franchir, des chemins agrémentés d’ornières dans lesquelles, fort souvent, il fallait rouler sur les moyeux, n’étaient point une petite affaire; aussi, Dieu sait si nous en savions tirer parti. Les plus scrupuleux, les plus zélés, rentraient chez eux le samedi comme les volontaires vendéens, non pas précisément pour changer de chemise, mais pour aller le dimanche à la messe; mais, le lundi matin, pas un ne manquait au rapport et cela durait... je serais honteux de dire pendant combien de semaines.

J’ajouterai que dans ces temps déjà lointains, on sacrifiait au confort, au luxe, beaucoup moins aisément qu’aujourd’hui; au lieu d’un mess somptueux, les officiers avaient une gargote décorée du nom de pension; le rendez-vous de chasse n’ayant pas encore été imaginé, les veneurs les plus huppés hantaient démocratiquement l’auberge. de quelque village perdu; on dormait sur les grabats; salle à manger, salon et quelquefois chambre à coucher, étaient représentés par la cuisine, salle commune du cabaret, avec ses solives noires de fumée, son aire de terre raboteuse ou de carreaux disjoints et sa large cheminée dans laquelle flambait nuit et jour un feu de burgrave. Sans contredit, la mise en scène était plus pittoresque qu’elle ne l’est à présent; elle était aussi moins agréable, je l’avoue, car je n’entends nullement faire leur procès aux tendances que je signale; je reconnais, au contraire, que le mieux ne saurait être l’ennemi du bien.

Ce retour en arrière m’a remis en mémoire une aventure dans laquelle un gentilhomme du Maine, qui fut un type de veneur accompli, le marquis de Cl..., a joué un rôle aussi honorable qu’original.

Le marquis de Cl..., avec quelques amodiataires d’une forêt des environs d’Alençon, avait adopté pour gîte une auberge que sa position centrale leur rendait commode. Une autre raison pesait sur leurs préférences: elle était tenue par un nommé Coco-Lebeau, qui avait su se concilier les bonnes grâces de cette fraction de sa clientèle par la déférence et les attentions qu’il avait pour elle. Cependant, et en dépit des quelques billets de mille francs que les déplacements annuels mettaient dans sa bourse, les affaires du brave Coco étaient loin d’être florissantes; il n’avait pas la vocation du métier qu’il exerçait, ne mettait assez d’eau ni dans son vin, ni dans son cidre, et ignorait les éléments du grand art d’enfler la carte à payer. Comme il arrive toujours, en pareil cas, la situation empirait de plus en plus.. Un jour, lorsque nous arrivâmes, les physionomies bouleversées de nos hôtes nous apprirent qu’il devait se passer quelque chose de grave; la femme sanglotait; la mine des petits eux-mêmes était tout attristée; Coco, qui aidait à dételer, ne disait mot, mais son bonnet de coton était rabattu jusqu’au bout de son nez, comme si, à l’instar d’Agamemnon, il eût voulu dérober à tout le monde le spectacle de son désespoir. Une voisine mit fin à notre perplexité en disant à voix basse au marquis de Cl...

— Les huissiers sont venus, et c’est pour demain la saisie.

Le marquis poussa un juron qui fit bondir la bonne femme.

— Ah! tonnerre! Si j’avais su, j’aurais été à Saint-Remi. Pauvre Coco, voilà mon déplacement gâté.

Et après avoir épanché cette mauvaise humeur, un peu entachée d’égoïsme, il s’en alla déposer sur la cheminée un sac d’écus qu’il venait de tirer de ses fontes.

Ce sac n’était pas pour nous une nouveauté. Ancien et brillant officier de la garde royale, ayant pris part à la levée de boucliers de l’Ouest, en 1832, plus généreux que ne le comportait la modestie de son patrimoine et grand joueur avec tout cela, le marquis de Cl... n’était plus riche. Pendant toute l’année, il économisait de quoi faire face aux frais de sa campagne de chasse. En arrivant, il mettait la sacoche sur la cheminée, comme nous venons de lui voir faire; tous les soirs, il y puisait pour payer, sans trop compter, la dépense de la journée, et, quand la toile devenait flasque, il partait, en nous disant philosophiquement:

— A l’année prochaine!

Le lendemain, nous étions en forêt, mais la déveine de l’infortuné Coco semblait décidée à s’acharner sur nous. Il y avait encore une différence, que je dois vous indiquer, entre les meutes de l’époque dont je parle et celles que le progrès a mises à la mode. Elles se recrutaient alors de vendéens, de chiens du Poitou, plus rarement de normands, animaux de haut nez, se récriant très bien sur une voie de dix à douze heures, mais dont, il faut bien l’avouer, le train laissait à désirer. Ajoutez à cela que les forêts n’étaient pas percées du tout, et vous comprendrez que la «retraite manquée » eût été un peu trop à l’ordre du jour, si on eût dédaigné de découpler Fusilio. On suivait donc à cheval, mais avec la carabine à la botte, en s’acharnant à prendre les devants, ce qui était le seul moyen d’arriver à l’hallali.


Nous rapprochions un sanglier à son tiers an, mais les chiens ânonnaient dans les forts de houx qui, dans ce temps-là, garnissaient le dessous de presque toutes les futaies et où le piqueur ne pouvait les appuyer. Ainsi abandonnés à eux-mêmes, ils ne tardèrent pas à s’emporter sur les chevreuils qui bondissaient devant eux; pour nous achever, un maladroit découpla le reste de nos chiens sur une laie accompagnée qui, au bruit, avait vidé l’enceinte; nous eûmes bientôt à choisir entre cinq ou six chasses qui s’éloignaient dans toutes les directions, et nous fûmes d’autant plus embarrassés pour savoir sur laquelle rallier, qu’il ventait à décorner un bœuf.

Je suivais la grande route, assez inquiet de l’issue de la journée, lorsqu’un coup de feu partit dans le taillis, sur ma droite. Je me dirigeai de ce côté, et ne tardai pas à retrouver le marquis de Cl..., qui, n’ayant pas, comme moi, perdu son temps à réfléchir, venait de tuer un brocard mené par un unique chien. Je l’aidai à placer son chevreuil en travers de sa selle, et nous nous disposions à rejoindre nos compagnons, lorsque nous vîmes arriver sur le chemin un homme vêtu d’une redingote noire fort râpée, coiffé d’un chapeau assez crasseux, armé d’un énorme parapluie, et tenant sous son bras un portefeuille gonflé de papiers.

— Tenez, me dit le marquis, en me désignant le voyageur, savez-vous quel est ce personnage? Ceci vous représente maître Menu, huissier au tribunal civil d’Alençon, mais un véritable fils d’Arlequin, tout de même, et pratiquant ses trois vertus exactement comme s’il était né pour ça. Il s’en va exécuter notre pauvre Coco, comme ils disent! Ah, si j’avais là seulement une dizaine de chiens bien mordants, comme je les chargerais volontiers de lui faire un bout de conduite.

Une chasse au sanglier.


— Comme vous y allez, lui répondis-je en riant; il y a cent ans, on pouvait s’en passer la distraction; un huissier avarié était à la portée de toutes les bourses, mais ils sont hors de prix aujourd’hui, mon cher marquis; il est vrai que tout renchérit.

M. de Cl... ne me répondit pas, il semblait réfléchir. Tout à coup, il piqua son cheval, le poussa dans la direction du voyageur, qu’à ma grande surprise il salua avec une affectation de courtoisie.

— Votre serviteur, monsieur le marquis, lui répondit l’huissier, évidemment flatté de la cordialité de ce bonjour inattendu. Peste! quoiqu’il soit-de bonne heure, vous avez déjà fait bonne chasse. On ne voit pas souvent des brocards comme celui-là.

— Et quels cuissots, mon cher monsieur Menu; tâtez-moi donc cela, je vous en prie. Je suis bien sûr que Mme Menu vous réserverait le plus gracieux de ses sourires, si elle vous voyait arriver avec un pareil butin?

— Il serait d’autant mieux accueilli que, dimanche, nous traitons quelques personnes, entre autres M. le greffier, et qu’en dépit du nom qu’elle porte, mon épouse est toujours en peine de rédiger le sien... de menu!

Et riant aux éclats de ce joli jeu de mots, il ajouta:

— Ce que j’en dis là est bien une simple plaisanterie, Monsieur le marquis, et je ne consentirais jamais à abuser de votre amabilité.

— Sans compter que je serais légèrement embarrassé pour vous offrir votre rôti sans offenser votre délicatesse, cher Monsieur Menu; mais tenez, je crois avoir trouvé le moyen de tout concilier: nos chiens chassent en dépit du bon sens aujourd’hui; assassiner une nouvelle bique ne me séduit guère; voulez-vous que nous jouions ce chevreuil au piquet? ça sera fièrement plus amusant que de chevaucher à travers bois, et vous m’aurez rendu un vrai service.


L’huissier se récria, mais ses yeux étaient étincelants; il promenait sa main longue et osseuse sur l’enjeu proposé, avec un certain petit tremblement fébrile; bientôt il fut évident qu’il ne se défendait plus que pour la forme et, comme le marquis avait réponse à toutes les objections, qu’il lui représentait que la journée était loin d’être avancée, que quelques cents de piquet n’étaient pas longs à enlever, qu’il serait bientôt libre de vaquer à ses petites affaires, il finit par ne plus dire non. Cependant, il opposa à la tentation un dernier argument; il l’énonça même avec une certaine anxiété, indiquant qu’il redoutait un peu que celui-là ne trouvât pas sa réplique. Comment se procurer des cartes en fin fond de forêt?

— Ah! lui répondit son futur partenaire, avec un accent de reproche et en tirant de sa poche un jeu encore cacheté, vous figurez-vous que le marquis de Cl... se promène sans son bréviaire?

Deux minutes après, ils étaient installés sur les revers du fossé ; le marquis avait détaché son tablier de peau de bique, qui servait de tapis, le parapluie de Menu, solidement fixé en terre, les garantissait de la bise et l’enjeu ayant été fixé à 20 francs, des fiches et des jetons ayant été improvisés avec des petits morceaux de bois, la partie commença. L’huissier perdit; mais son adversaire lui offrit galamment une revanche, qu’il accepta.

Au bout d’une heure, voyant que la lutte continuait avec acharnement, je commençai à regarder avec quelque inquiétude l’horizon, dans lequel j’avais cru percevoir des bruits de trompe et de vagues abois; le marquis s’en aperçut.

— Mon cher enfant, me dit-il, s’il est ennuyeux de mal chasser, regarder tripoter de petits morceaux de. carton l’est encore davantage; mais je gagne trois louis à cet excellent M. Menu; il ne serait pas décent de lui fausser compagnie. Rejoignez ces messieurs, vous me retrouverez ce soir au coin du feu.

Je lui obéis. Le soir, quand nous rentrâmes, à la nuit close, par une pluie battante, et après la plus maussade des journées, nous apprimes, non sans surprise, que ni le marquis, ni mon huissier, avaient encore paru. Un mauvais plaisant, qui les connaissait de reste, avait déjà proposé de leur porter une lanterne pour continuer leur partie, lorsque nous vîmes déboucher dans l’ombre un groupe de forme bizarre, au milieu duquel nous reconnûmes la peau de bique de notre ami. C’était, en effet, le marquis de Cl..., ayant toujours son chevreuil en porte-manteau, et, derrière, en croupe, à la normande, M. Menu, qui crochait le cavalier de son bras droit et, de sa main gauche, l’abritait à l’aide de son parapluie. Tous deux prirent terre devant le perron: le vieux veneur, leste et gaillard; l’huissier, trempé jusqu’ aux os, crotté jusqu’aux sourcils, pâle, grelottant et, de plus, fort penaud.

Retour de chasse.


— Allons, Coco, cria M. de Cl... de sa voix de stentor, un fagot dans le feu pour réchauffer mon ami, M. Menu, qui est morfondu, et un couvert de plus, car il nous fera l’honneur de manger avec nous.

Les fronts s’étaient un peu rembrunis à cette nouvelle. Le vicomte de R., qui était fort lié avec le marquis, se pencha vers lui:

— Tu vas nous faire dîner avec cet animal-là ? lui dit-il.

— C’est un petit désagrément auquel on peut bien se résigner pour sauver le pauvre Coco de ses griffes; et puis, M. Menu est d’une très jolie force au piquet.

Ce dîner, il fut beaucoup plus gai qu’on ne l’aurait espéré. Si les nuages qui assombrissaient le front de M. Menu ne se dissipèrent pas complètement, réchauffé par la flambée et réconforté par quelques verres de vin généreux, il se montra assez bon garçon; quant au marquis, jamais nous ne l’avions vu d’aussi belle humeur. La dernière bouteille de Champagne vidée, il alla à la cheminée, y prit la fameuse sacoche, en vida le contenu sur la table, aligna sept piles d’écus de cent sous, puis, se tournant vers l’huissier:


— Il est l’heure de régler nos petits comptes, lui dit-il. Voici sept cents francs qui, avec les vingt-deux louis de tantôt, font bien les onze cent quarante en question. J’espère, maintenant, que vous voudrez bien me permettre d’offrir à Mme Menu, pour son fameux dîner de dimanche, le chevreuil qui m’est resté après la bataille... Toi, Marcassineau, continua-t-il, en s’adressant à son maître Jacques qu’il décorait de ce nom burlesque, tu feras, ce soir, les porte-manteaux; demain, avant le jour, les chiens couplés, les chevaux sellés, et en route pour le Mans... Ma campagne aura été courte, cette année, Messieurs, mais bast! nous n’en aurons que plus de plaisir à nous retrouver dans un an.

Cette résolution subite nous consternait et nous regardions fort de travers le convive auquel nous n’hésitions pas à l’attribuer. M. Menu avait pris un crayon dans sa poche et il s’en escrimait sur la nappe.

— Eh bien! non, je ne me tairai pas, Monsieur le marquis, s’écria-t-il, avec vivacité et tout en comptant; en présence d’un acte aussi... aussi grandiose, je serais un véritable pleutre, si j’acceptais un sol de mes honoraires. Oui, 440 francs que vous m’avez gagnés et que je vous dois, 700 que voici, c’est bien le montant de la créance en principal, intérêts, frais et débours; mais puisque vous vous imposez un tel sacrifice pour conjurer la ruine de cet imbécile d’aubergiste, je dois bien, à mon tour, renoncer à tous les bénéfices de l’étude; c’est 233 francs 47 centimes qui vous reviennent, monsieur le marquis, les voici.

— Soit, dit celui-ci, en engouffrant la poignée d’écus dans le sac; ne fais pas les valises, Marcassineau, nous finirons ici notre semaine.

Depuis lors, je vous le jure, nul d’entre nous n’a parlé qu’avec respect des petites faiblesses de notre ami le marquis de Cl...

VI

Table des matières

PHILÉMON ET BAUCIS

Ces jeunes gens, ça rit de nous, vois-tu, Laïde, parce que

nous nous sommes tenu ce qu’ils se sont promis!

GAVARNI.

Au temps de Mme de Sévigné, les malheureux qui avaient à neutraliser les effets de la morsure de quelque chien enragé étaient à peu près les seuls qui allassent se tremper dans la mer; et ces plongeons héroïques avaient le privilège d’occuper la ville et la cour.

Depuis une trentaine d’années, Esculape a pris en main les affaires de la maison Neptune et Cie; — c’est bien le moins qu’on se donne un peu d’aide entre dieux réformés! — Il a lancé son vieux compère avec un succès qui distance de fort loin tous les triomphes de feue la pâte de Regnauld. La spéculation s’en mêlant, la mode se faisant sa complice, les vertus curatives de l’eau salée se sont établies sans conteste, et leur vogue a bientôt pris le caractère d’une nécessité sociale.

Chaque printemps ramène le même spectacle: aussitôt qu’un tiède rayon de juin a réchauffé la nappe d’émeraude, que les roches sous-marines se sont revêtues de leurs dentelures de varech, une avalanche de touristes et de baigneurs descend vers les plages picardes et normandes pour y camper pendant trois mois. Plutôt que de renoncer à son voyage d’été à la mer, un jeune couple qui se respecte économiserait la corbeille et le trousseau.

Vieil habitué d’un petit nid de pêcheurs, longtemps ignoré, je l’ai vu envahir à son tour. Je ne crois pas que Robinson dans son île ait été plus désagréablement impressionné, lorsqu’il aperçut sur le sable les traces des sauvages, que je ne le fus moi-même lorsque, sur le morceau de digue qui est à la fois la rue et le quai de mon endroit, je vis, pour la première fois, déboucher un Philistin vêtu de cette vareuse blanche à liserés rouges, coiffé de ce béret triomphant qui constituent la tenue du Parisien en flagrant délit de tourisme maritime.

Hélas! l’année qui suivit me réservait de bien plus cruelles surprises. Lorsque je revins, je constatai que la seule apparition de cet oiseau de malheur avait mis le feu aux poudres. Les ambitions déjà surchauffées par l’exemple de Luc, d’Arromanche, de Langrune et autres bourgades élevées au rang de stations, faisaient explosion.

Jean Brouet avait démembré le Regard de Marie, un fin bateau dans son temps, et qui en avait arrimé des congres et des has! Avec ses débris, il avait confectionné une douzaine de cabines, un peu présomptueuses sans doute, dans leur prétention de dérober aux regards indiscrets les charmes des futures baigneuses, mais qui n’en étaient pas moins consacrées Établissement, de par un écriteau cloué sur un débris de mât.

Les deux Vautier, Exupère et François, ayant transporté leurs pénates dans une grange, leurs deux maisons se trouvaient posées en furnished appartment.

Maximin Cudeberge, mon hôte, avait lui-même modifié son enseigne: l’auberge du Cormoran était métamorphosée en un Hôtel de la belle plage. Il m’annonça, non sans balbutier, que la transformation de cette enseigne ne s’étant pas effectuée sans qu’il lui en coûtât quelque chose, il se voyait, à son grand regret, forcé de demander à ses pensionnaires six francs par jour, au lieu de quatre dont il se contentait dans le passé.

Sur la plage.


Enfin, témoignage irréfragable de l’invasion, tandis que je parlementais avec Cudeberge, j’aperçus sur les flancs de la colline une douzaine de maçons qui terminaient le gros œuvre d’un chalet, cet horrible symbole de la villégiature parisienne.

C’en était fait, je ne pouvais plus me le dissimuler, la chrysalide passait papillon, les dix-sept cabanes groupées autour de leur clocher normand, si hardiment posées dans une anfractuosité de la falaise qu’elles ressemblaient de loin à un bouquet de giroflées dans la crevasse d’une muraille, le pittoresque hameau où la rusticité des édifices s’harmonisait avec les lignes sévères des horizons maritimes, le paisible village où la vague était seule à murmurer, avait pris son rang parmi les caravansérails de la côte; à dater de ce jour néfaste il allait devenir quelque chose d’élégant, de pimpant, de bruyant, de discordant et de bête, comme Trouville.

Il y avait longtemps que je m’étais habitué à représenter à moi seul l’élément étranger dans ce petit coin et à y trôner à ce titre; il faut une véritable grandeur d’âme pour renoncer même à une quasi-souveraineté ; je ne me résignais pas du tout à voir les petits profits de prévenances et d’égards que je devais à mon isolement s’évanouir lorsque je ne serais plus qu’une unité dans un gros chiffre.


Je vivais là complètement affranchi de toutes les gênes et de toutes les consignes sociales, j’y professais une indépendance de tenue des plus fantaisistes; ce n’était pas sans colère que je me voyais condamné à reprendre malgré moi le joug auquel je m’étais dérobé. Je me trouvais dans la situation d’un monsieur qui, ayant endossé sa robe de chambre, chaussé ses pantoufles, se frotte joyeusement les mains en songeant à la bonne soirée qu’il va passer au coin du feu, lorsque sa femme vient lui annoncer que ses invitations sont lancées, qu’elle donne un bal, qu’il faut danser.

Cependant, après avoir, trois années de suite, secoué la poussière de mes souliers à l’extrémité de la grande rue, lorsque je quittais mon village pollué pour rentrer à Paris, chacun des étés qui suivirent m’y trouvait néanmoins installé.

Il en est de certains lieux comme d’un être aimé : tant qu’on est auprès de lui, on voit ses défauts avec une loupe, à distance on ne se souvient plus que de ses qualités.

Et puis je reconnaissais que mon imagination avait exagéré les inconvénients de l’envahissement redouté ; sans doute la plage émaillée de faux chignons, de jupes, de vestons bariolés avait complètement perdu la physionomie sauvage que j’aimais en elle. Je n’échappais pas toujours au contact désobligeant des ridicules prétentions de quelques-uns des nouveaux venus; j’étais deux fois par jour condamné à subir le désillusionnant spectacle du sexe beau sortant de l’onde. Mais ces petits désagréments avaient leurs compensations; je devais à la transformation du hameau la rencontre de plus d’une camaraderie sympathique, et de pouvoir constater, non sans orgueil, que la concurrence de relations nouvelles et plus fécondes en bénéfices que n’avaient été les miennes, n’altérait nullement les prédilections que me témoignaient mes vieux amis de X..... Jamais je n’avais été mieux accueilli dans les assises qui se tenaient soir et matin sur la digue, lorsque ces amants de la dame verte décidaient avec quelque solennité des variations probables de la girouette et du temps du lendemain.


Les gens de mer m’inspirent, je l’avoue, une sympathie mélangée d’une sorte de vénération. Cette faiblesse à leur endroit, si faiblesse il y a, je ne suis pas seul à la partager, et me crois en mesure de la justifier; elle s’explique par leur simplicité et par leur grandeur.

Ce mot de grandeur, ne le taxez pas d’exagération, parce qu’il s’applique à un pêcheur; je vous affirme qu’on peut être un héros sans avoir pris des villes, sans avoir gagné des batailles. Pour avoir droit à cette qualification, il suffit d’avoir risqué vaillamment sa vie dans l’accomplissement d’un devoir, et il n’est pas de preneur de congres qui n’ait été en mesure de la mériter plusieurs fois dans le cours de son existence. Lorsque vous voudrez bien réfléchir que, ce faisant, mon héros ne reçoit guère d’autre récompense que celle qu’il trouve dans la satisfaction de sa conscience; que, si longue que soit la liste de ses hauts faits, il ne s’en montre jamais plus fier; qu’il reste modeste et résigné à son humble condition, peut-être ne le trouverez-vous pas trop indigne de l’adjectif que je lui décerne.

Le plus souvent ce pauvre homme est plus qu’un héros, il est un martyr et le plus saint des martyrs, celui du travail.

Au premier rang des amis dont je vous parlais tout à l’heure, figurait un vieux marin, dont l’histoire m’a toujours arraché des larmes. Il me l’a racontée bien souvent, tous deux assis, à l’abri de la casemate des douaniers, et toujours elle a provoqué en moi des émotions étranges. Pendant qu’il poursuivait le récit d’un enchaînenement de misères et de douleurs qui durait depuis quatre-vingt-cinq ans, je ne pouvais m’empêcher de songer à ce que, nous autres privilégiés, nous appelons nos malheurs! Je comparais l’impatience avec laquelle nous supportons nos infortunes, — le plus souvent quelque chose comme la présence d’une mouche dans une tasse de café, —à la sérénité stoïque que ce vieillard avait opposée à des épreuves, à des angoisses vraiment poignantes, et je sentais le rouge de la confusion couvrir mon front, un sanglot s’arrêtait à ma gorge; je vous l’assure, j’avais bien moins de pitié pour lui que pour moi-même.

Le 3 septembre dernier, il y a quelques jours à peine, la vie de mon vieil ami s’est couronnée par un drame lugubre et touchant; un dernier chapitre, digne des premiers, a clos ce livre de tristesse: je puis maintenant le faire passer sous vos yeux.

On l’appelait le père Malo, sa femme c’était la Malotte. Mon titre vous a déjà dit.que l’histoire de l’un n’allait pas sans l’histoire de l’autre; il avait quatre-vingt-cinq ans, vous le savez; elle en avait quatre-vingt-deux.

Le père Malo était un tout petit homme, — l’âge l’avait raccourci peut-être, — mais qui n’en portait pas moins très gaillardement ses nombreux hivers. Il n’y avait pas plus de cinq ans qu’il avait renoncé à s’embarquer sur le Picoteux, une vieille barque non pontée, dans l’équipement de laquelle il était prudent de ne point oublier les écopes, et qui ne s’en allait pas moins, à la moindre apparence de beau temps, tendre ses cordes à une dizaine de lieues des côtes. Encore avait-il bien moins consulté son goût que sa délicatesse quand il s’était décidé à ce renoncement. «Le cœur y était toujours, me disait-il, mais j’étais devenu si chéti, que je sentais bien que je volais à nos gens la demi-part qu’ils me donnaient, et ça ne se doit pas, voyez-vous!»


Le père Malo avait-il été un joli matelot, à l’époque où il figurait comme gabier sur le livre de bord de la frégate la Thétis? Il l’affirmait; cependant, je dois à la vérité de déclarer que, dans ce qui restait de lui, rien n’autorisait cette assurance.

Son gros nez renflé à son extrémité, sa bouche aussi largement fendue que si le charpentier de la susdite Thétis se fût chargé de ce soin, ses sourcils buissonneux, reliés par leurs crins affolés au bonnet de grosse laine grisâtre qu’il ne quittait pas plus que le Mont Blanc son chapeau de neiges éternelles, ses petits yeux gris percés avec une vrille, lui constituaient une physionomie passablement grotesque; mais l’expression de douceur et de bonté qui perçait à travers le cuir tanné, ridé, recoquillé de ce masque étrange, arrêtait net le sourire que son apparition avait amené sur les lèvres.

Que votre ombre me pardonne ma franchise, mon père Malo; où vous êtes, on se console facilement de n’avoir pas été l’Apollon du Belvédère quand on a été un juste.

En revanche, il n’y avait évidemment nulle exagération dans l’enthousiasme avec lequel le vieux pêcheur parlait de la ci-devant beauté de sa bonne femme. On retrouvait dans les traits de celle-ci la finesse et la pureté de lignes qui caractérisent le type normand; on était d’autant plus frappé, que jamais face humaine ne présenta une plus vivante image de décrépitude.

Moins forte, le fardeau pesant plus lourdement à son épaule, elle avait plus tôt fléchi: moins absorbée par le travail, elle avait été plus cruellement tenaillée par l’angoisse du pain quotidien; dans cette chair moins vivace, les plaies avaient plus longtemps saigné, et le corps accusait lamentablement le triple assaut que Jui avaient livré l’indigence, la douleur et l’âge.

Chez elle, la maigreur du visage avait atteint son extrême expression; les vers de la tombe n’avaient plus rien à y prétendre. Sous le parchemin terreux qui avait été probablement une peau douce et satinée, tous les os s’accusaient par des méplats d’un blanc mat et livide; de la bouche édentée, toute trace de lèvres avait disparu. Voûtée, courbée, ployée, elle se traînait appuyée sur un long bâton; ses jambes qui sortaient du court jupon rouge et bleu dont elle était affublée, flageolaient dans les spirales de ses bas trop larges. Quand elle cheminait sur la digue, en quête de son bonhomme, elle me représentait un de ces personnages fantastiques que le crayon des peintres du moyen âge faisait figurer dans les danses macabres.


Tout ce qui avait de vie en elle s’était réfugié dans le regard. Au fond de cette arcade sourcilière, si profondément fouillée qu’elle semblait béante aussitôt que la paupière était close, l’oeil, un grand œil noir comme du jais, avait gardé sa limpidité et son éclat, —un charbon incandescent dans un tas de cendres. — Et il avait encore un sourire, il avait encore des larmes, le regard de la pauvre Malotte. Lorsque quelque étranger, touché de sa détresse, laissait spontanément tomber dans sa main l’obole qu’elle ne demandait jamais, c’était ce regard qui disait sa reconnaissance, - et jamais parole humaine ne fut plus doucement éloquente. Un jour que le père Malo me racontait les derniers moments de son dernier enfant, j’entendis un sanglot: c’était la bonne femme qui nous écoutait. Elle porta son mouchoir à ses yeux; mais j’avais déjà surpris un sillon de pleurs sur cette face de morte.

Cet épisode, le bonhomme y revenait toujours; il avait été la nuit du Jardin des Oliviers de ces braves gens.

Ils avaient donc eu cinq enfants; la mer en avait pris quatre, et vous verrez qu’elle était encore pour quelque chose dans la fin du cinquième. Des quatre premiers, trois étaient morts sur les vaisseaux de l’État: un, coupé en deux par un boulet à Saint-Jean d’Ulloa, un autre emporté par la fièvre jaune à la Vera-Cruz, le troisième foudroyé par le choléra dans la rade de Kamiesh. Le quatrième avait péri dans un naufrage à bord d’un caboteur. Tout à l’heure nous compléterons notre compte.

Il faut, ami lecteur, que vous me permettiez d’ouvrir ici une parenthèse.

Je ne suis pas un homme politique, et il n’y a rien que je haïsse autant que de me mêler de ce qui ne me regarde pas; cependant, je me crois parfaitement autorisé à côtoyer les affaires publiques, lorsqu’il s’agit de soulever une question de simple humanité.

Si les trois enfants du couple Malo avaient vécu, il n’est pas douteux qu’à défaut de leur piété filiale, la loi ne les eût contraints à venir en aide à leurs parents et à les soutenir dans leur vieillesse.

Or, puisqu’ils étaient morts sur les vaisseaux, c’est-à-dire au service de l’État, ne serait-il pas logique et conforme à l’équité, qu’ayant privé ces malheureux de leurs appuis naturels, ce même État se trouvât substitué à ceux-ci dans l’accomplissement du devoir que je viens de signaler?

Évidemment oui. Cependant il n’en est pas ainsi. Je sais fort bien que les vieillards qui se trouvent dans cette cruelle situation peuvent obtenir quelques secours des commissariats de la marine; mais une charité ne saurait répondre à un droit, et, à mon avis, jamais droit ne fut plus incontestable, plus légitime, plus sacré que celui-là.

Ma bile épanchée, rien ne nous empêche de revenir à nos petites affaires, c’est-à-dire à la mort du cinquième des fils du père Malo, de celui qui, ayant quelque temps survécu à ses quatre frères, était naturellement devenu le benjamin des pauvres gens.

Après avoir payé sa dette au service, Louis Malo était revenu à X... On le citait comme un des plus solides marins de la flottille; il rapportait toujours de bonnes parts, et, comme, dans ce temps-là, le vieux n’avait pas encore abandonné son banc à bord du Picoteux, ce double travail amenait une aisance relative dans le pauvre intérieur; ce temps-là avait été son âge d’or.

Vous n’ignorez pas que le genre de pêche varie, suivant les saisons.

Pendant l’été, les bisquines, les barques pontées ramassent dans le chalut tous les poissons fins, turbots, barbues, soles, etc., ou bien vont très au large pêcher les congres ou les chiens de mer; les barques ouvertes font cette dernière pêche à plus courte distance, les plus petites se consacrent à celle du maquereau. Aux premiers gros temps de l’équinoxe d’automne, cette mise en scène se modifie. Tout ce qui n’est pas susceptible d’affronter les grosses mers est halé sur la cale; leurs petits équipages se dispersent sur les bateaux pontés qui en septembre draguent les huîtres et qui, un peu plus tard, vont recueillir cette manne providentielle qui, chaque année, descend du Nord sur nos côtes et qu’on appelle moins poétiquement, les harengs.

La pêche au hareng représente pour les hommes de la mer les profits que la récolte ménage aux travailleurs tâcherons de la terre. Fructueuse, elle assure le pain de l’hiver; médiocre, elle laissera le pêcheur aux prises avec le besoin, pendant la saison rigoureuse. Mais, comme tous les gens qui n’ont d’autre patrimoine que l’espérance, il compte toujours que les chances seront bonnes; il y compte avec d’autant plus d’ardeur que la pêche au hareng a ses quines comme la loterie. Il y a quelques années, le nommé Tautin, patron d’une bisquine de Port en Bessin, vendit à Dieppe pour sept mille francs de harengs pris d’une seule marée.

En 1862, quand était venu le moment de l’embarquement annuel, Louis Malo s’était trouvé tourmenté de frissons et de courbatures; les considérations que je viens d’indiquer ne lui permettaient pas d’hésiter, il partit. Pendant une semaine il lutta contre le mal et partagea les travaux de ses compagnons; mais une fièvre violente se déclara, tout son corps se couvrit de pustules, il avait la petite vérole; il dut se résigner à rester couché dans l’entrepont.

La pêche avait été mauvaise jusque-là. Le jour même où Louis s’alitait, on relevait les manets passablement chargés de harengs. Aussi, lorsque François Vautier, qui était le patron de la bisquine, proposa à son matelot de mettre le cap sur Dieppe, dont ils étaient éloignés d’une trentaine de lieues, et d’aller le déposer à l’hôpital de cette ville, celui-ci refusa énergiquement. Il comprenait que cet abandon du banc de poissons si péniblement rencontré compromettrait la saison de ses camarades, pauvres comme lui.

Le malheur était sur la bisquine; le soir même, la chaloupe s’était à peine éloignée pour aller placer les filets, qu’une brume d’une intensité extraordinaire enveloppa l’Océan. Les fanaux furent allumés, mais le brouillard était si épais que c’était à peine si de l’arrière on distinguait le feu attaché au beaupré. Au point du jour les gens n’étaient pas encore rentrés. Les vapeurs se dissipaient, mais déchirées, chassées par un grain violent, il devenait impossible à l’homme et au mousse laissés à bord de maintenir la bisquine dans les eaux où devait se trouver la chaloupe.

Averti par l’enfant, Louis Malo n’avait pas hésité une minute à se dévouer au salut de ses compagnons; grelottant la fièvre, sous les rafales d’une pluie glaciale, il était monté sur le pont et s’était mis à la barre.

Deux heures après, la chaloupe accostait; il était temps, les forces du pauvre matelot étaient à bout. — Au moment où on transbordait les derniers manets, il s’évanouit; il fallut le reporter sur sa couche.

Vous voyez s’il n’y a pas vraiment des héros parmi ces gens-là !

Louis agonisa trois jours. Le quatrième, la bisquine mouillait à quelques encâblures de X... Le malade était transporté dans la maison paternelle sur les bras de ses camarades.

Cette scène lugubre, le vieillard y revenait sans cesse.

«Ils l’avaient affalé sur ma couchette; lui, il m’avait croché par le cou: sa tête était là me dit-il, en me montrant sa poitrine; la bonne femme lui tenait les mains. Il était M blanc, bi’ pâle; mais comme il n’avait quasiment plus de boutons, je n’avais pas d’imaginance que ce fût si près!

— Aie un brin courage, mon gars Louis, que je lui disais; tu verras comme tu te sentiras ravitaillé, quand t’auras dormi seulement une nuit dans ton lit... Tu vas guérir, va!... Tu ne peux pas t’en aller comme ça, puisque t’es le dernier et que les autres sont partis.

«Je disais ça, mais j’avais beau faire, je sentais bien que ça se pouvait; ça m’étouffait là dedans; j’avais beau haleter, je ne retrouvais plus mon souffle.

«Il me serra plus fort, ses yeux... ils étaient bord à bord avec les miens... Ah! voyez-vous, je puis vivre encore quatre-vingts ans, je verrai toujours ces yeux-là... ses yeux parlèrent, ils montraient la bonne femme et ils me disaient: Faut pas qu’elle reste, renvoie-la, je le veux. Vrai de vrai, mon bon Monsieur, je ne me doutais pas encore pourquoi il voulait ça, mais, quoi qu’elle eût commandé, j’aurais obéi à cette voix-là, qui m’entrait dans l’estomac et me virait le cœur lof pour lof. Je dis à la mère: Mais va donc lui faire chauffer une tasse de cidre! Elle baisa encore la main qu’elle tenait, puis elle partit en le regardant toujours, lui aussi, jusqu’à ce qu’elle eût passé la porte... Alors ses pauvres yeux me dirent merci, et tout de suite ses doigts lâchèrent mon cou, il s’allongea sur la couchette, se roidit... c’était fini.»


Et le père Malo pleurait encore comme il avait dû pleurer le jour où cela s’était passé.

Nos lecteurs auront peut-être remarqué que je m’attache à écarter toute couleur romanesque de ce récit. Je n’essayerai donc pas de surfaire la valeur morale de l’humble héros de cette histoire en attribuant uniquement à sa sensibilité cette constance de sa douleur paternelle.

Le cœur de l’homme ne s’ouvre qu’assez tard à ces sensations raffinées que l’on appelle le sentiment, et le sentiment s’émousse en lui lorsqu’il avance en âge. Les impressions de l’âme ne sont pas beaucoup plus profondes chez le vieillard que chez l’enfant, également superficielles chez l’un et chez l’autre. C’est ainsi que la nature a mis les âges extrêmes à l’abri de toute secousse disproportionnée à leurs forces.


Dans une situation plus heureuse, le père Malo n’eût certainement pas échappé à la loi commune. Le temps qui coule, les préoccupations personnelles qui s’affirment, composent un baume assez puissant pour cicatriser une plaie, si loin que le fer ait pénétré. Mais avec celui-là ce n’était pas seulement le dernier des fils qui s’en allait, c’était l’épave, destinée à les aider à flotter sur cette mer d’angoisse, qui avait sombré, c’était l’espoir d’une vieillesse moins tourmentée qui s’était évanoui. Louis mort, la pauvreté cédait la place à la misère, le pain quotidien devenait un problème. Et, chaque fois que la huche fut vide (cela arriva souvent), les deux vieux se regardaient, mornes, anxieux, muets, comprenant tous les deux ce qu’aucun des deux n’osait dire: Ah! s’il était encore là !


Ainsi avivée, quotidiennement ulcérée, une blessure saigne toujours, même quand la chair semble morte.

J’ai raconté comment, cédant à un honorable mouvement de délicatesse, le père Malo avait volontairerement renoncé à aller à la pêche sur le Picoteux, par conséquent à la part qu’il en tirait; ce fut quelque temps après la mort de Louis; cette résolution porta le dénuement du pauvre ménage à son comble.

Leur seule ressource consistait dans la pension que le bonhomme touchait en sa qualité d’ancien marin de l’État. Malheureusement il y a pensions et pensions; s’il en est de plantureuses, il en est aussi de trop maigres.

Que ces pensions soient proportionnées à l’importance des services et au rang du titulaire, rien de plus juste; mais, toujours en me mêlant de ce qui ne me regarde pas, j’insinuerai qu’il est un minimum qui ne devrait pas être franchi: c’est-à-dire que les moindres devraient être calculées sur les besoins stricts du serviteur qui les a méritées. Or, si depuis quelques années on a sous ce rapport réalisé de très importantes améliorations, il était loin d’en être ainsi à l’époque où la pension du père Malo avait été réglée.

Le vieillard percevait de ce chef quarante francs tous les trois mois, lesquels lui constituant un revenu mensuel de treize francs et trente-trois centimes, lui donnaient par jour quelque chose comme quarante-quatre centimes, avec lesquels il fallait pourvoir au logement, à la nourriture, à l’entretien de deux personnes!

Si le ménage eût habité Carpentras, Châteaudun ou Bayeux, si le père Malo eût été un terrien, comme il disait dans son style imagé, évidemment un seul expédient pouvait remédier à cette insuffisance, la charité publique.

Heureusement pour lui, il était né, il vivait à vingt pas de la grande aumônière.

C’est de la mer que je veux parler.

Comme tout le monde, j’admire l’Océan dans ses grandeurs, dont ses fureurs sont la plus saisissante expression, mais bien davantage encore, avec une plus infinie émotion, dans l’œuvre génésique qui s’élabore silencieusement dans ses flots.

L’alma Mater, la terre, est avare. Rien pour rien, voilà sa devise. Elle se défend toujours, elle ne donne jamais, on la dompte, on lui arrache. Abandonnée à elle-même, elle ferme les flancs, et, avec le dévergondage de l’affranchi et aussi son ironie malicieuse, elle s’abandonne aux embrassements des inutiles parasites. De l’avare, elle a encore la mystérieuse méfiance; chacun de ses actes se couvre d’ombres.

Tout autre est la mer, vraiment riche, vraiment prodigue, rendant ce qui ne lui a pas été prêté, sans exiger de semailles; son laboratoire, grand ouvert, livre à qui veut les secrets de cet incroyable foyer de décompositions, de transformations, de résurrection et de vie. S’il faut le travail du fort pour payer ses trésors, elle n’en a pas moins une obole à mettre dans la main du faible et du déshérité ; cette obole, il la trouvera dans chacun des flots qui brisent sur le rivage, dans chaque poignée de sable dont ses grèves se composent L’Océan ne fait rien à demi: baissez-vous et ramassez, l’aumône a prévenu votre prière.


Sur ses bords, la pêche nourrit les hommes valides; elle nourrit encore ceux qui ne le sont plus, à si peu de frais que ce n’est vraiment pas la peine d’en parler. Un mannequin d’osier, un crochet de fer, l’équipement d’un chiffonnier de Paris, voilà le plus gros matériel du chiffonnier de la mer.

Je n’ai pas besoin. de vous dire si le père Malo accepta bravement cette suprême ressource.

Il tendait le long des roches, à la marée basse, des cordes qu’il allait relever au reflux suivant et auxquelles il trouvait accrochés des anguilles ou congres noirs, des carrelets et par-ci par-là quelque bar. Tantôt avec les lassets, tantôt à l’aide de la bourraque, il faisait une petite récolte de ces belles crevettes roses (quand elles sont cuites) et qu’on appelle le bouquet; muni de l’attirail que j’ai décrit plus haut, il se livrait à une guerre acharnée contre toute la légion des crabes, pouparts, claquarts et craparagdis, sans compter les célèbres pieuvres, dont il avait un talent particulier pour découvrir les trous sous les rochers, et qui, si horribles qu’elles soient, n’en constituent pas moins une boîte très prisée des tendeurs de cordes, et qu’ils achètent fort bien. Enfin, dans d’autres saisons, la cueillette des moules lui fournissait encore quelques petits profits.

Leur évaluation, je l’ai faite: ce travail, rude encore pour un homme de cet âge, pouvait fournir un produit d’environ huit sols par jour. C’était bien peu; mais, réunis aux huit, sols que le vieux couple tenait de la munificence de l’État, leur budget, section des recettes, se trouvait élevé à seize ou dix-sept sols par jour.

Avec cela, certainement on ne vit pas, mais on ne meurt pas tout à fait.

Pour le ménage de Malo, cet à peu près s’était continué pendant huit ans.

Par exemple, si jamais association humaine donna un croc-enjambe au proverbe: Quand il n’y a point de loin au râtelier... ce fut certainement celle-là. Si cruelles que fussent leurs privations, jamais elles n’altérèrent leur concorde; chacun d’eux pensait bien moins à se plaindre du fardeau de sa misère, qu’à alléger celle de son compagnon. Certes ils ne se posaient pas en héros du sentiment; cependant jamais deux cœurs unis ne planèrent de si haut au-dessus de si navrantes réalités. Comme une jeunesse, comme une mariée de l’année, à chaque marée la Malotte s’en allait au-devant de son bonhomme, et elle l’aidait à rapporter son poisson ou ses appelets à la maison. Quand j’invitais celui-ci à prendre avec moi une tassé de café, il tirait de sa poche un petit morceau de papier dans lequel il serrait précieusement tout le sucre qu’on lui avait servi, et il me disait:

— Ça sera pour la bonne femme; elle devient un brin gourmande, en vieillissant, et puis il faut bien qu’elle ait sa part de votre politesse.

Et cela était dit de si bonne foi, avec une si douce bonhomie, que je n’étais jamais tenté de sourire.

Le sort leur réservait encore une épreuve.

Cette année, une heure après mon arrivée, je m’étais assis à ma place ordinaire, derrière la porte de la douane, lorsque je vis arriver le père Malo. C’était l’heure où le flot est assez descendu pour que les crêtes noires des rochers commencent à émerger le long de la côte; tout le petit peuple, vieillards, femmes et enfants, défilaient en tenue de guerre, la bourraque ou le crochet de fer au poing; je m’étonnai que mon vieil ami ne s’associât pas au mouvement général, cela n’était pas dans ses habitudes, et, après les félicitations d’usage, je lui en fis l’observation.

— Oh! c’est fini de moi, me répondit-il avec un soupir qu’il arrachait à ses entrailles; la mer, — il disait la mé, — ne me verra plus.

— Allons donc! répliquai-je; je vous regardais venir tout à l’heure, vous trottez comme un vrai lapin.

— Oh! pour ce qui est de ça, les jambes restent bonnes: ce sont les yeux qui ont chassé sur leurs ancres, et un homme sans yeux, c’est bien pis qu’un bateau sans boussole. La dernière fois que j’ai été à la mer, il y a deux mois de cela, j’ai compris qu’il n’y fallait plus retourner. J’avais travaillé deux heures, je n’avais pas trois claquarts dans mon panier, quand Etienne Cudeberge, qui passait près de moi, me dit: Mais, Malo, t’attends donc qu’ils entrent dans tes poches? T’as deux craparagdis sous ton pied. — Je me baissai et je tâtai, c’était vrai, mais je ne les voyais plus. Je crois, en vérité, que la Mort nous a oubliés, la bonne femme et moi. N’y a donc pas moyen de lui rappeler que nous avons fait notre temps?

Et deux grosses larmes roulaient le long de son nez.

Pauvre Malo! Il était donc strictement réduit aux subsides du gouvernement! Heureusement on était en été ; la charité des touristes qui connaissaient son histoire suppléait à l’insuffisance du revenu. C’est là le bon côté de l’envahissement du littoral; des gens en quête de plaisirs refusent rarement leur aumône à l’infortune; cette réflexion doit rendre indulgents ceux-là même qui, comme moi, reprochent à la villégiature maritime de leur avoir gâté leur endroit.

Ceux qui témoignaient de leur intérêt au vieux couple étaient assez nombreux pour que celui-ci n’eût pas trop à regretter le travail, et cependant le bonhomme avait perdu le sourire qui, stéréotypé sur ses lèvres, donnait à sa physionomie une expression de douceur et de bonté vraiment touchante; il était devenu grave et mélancolique. Peut-être ce pain de la charité répugnait-il à la fierté de l’ancien gabier de la Thétis. Peut-être songeait-il avec anxiété que cette manne, disparaissant avec les étrangers, lui manquerait précisément au moment où les rigueurs de l’hiver la leur rendraient plus nécessaire.

Vers la fin d’août, il se montra subitement rasséréné ; son visage rentra dans ses lignes souriantes, il recommença à s’abandonner sans se faire prier à son penchant pour les narrations. Étonné de cette résolution, je lui en fis mon compliment, en cherchant en même temps à connaître les causes qui l’avaient provoquée; mais le père Malo resta muet comme la vieille digue sur laquelle nous étions assis.

— Laissez passer la morte-eau, me disait-il, et vous verrez alors que le vieux n’avait pas que les jambes de solides et que la cervelle est bonne aussi.

J’étais légèrement intrigué, je l’avoue, mais la révélation ne se fit pas trop attendre.

Les grandes marées de l’équinoxe d’automne étaient arrivées; la mer devait découvrir énormément, et avec quelques amis nous avions fait la partie de nous en aller au rocher du Calvados., lequel ne montre là un petit échantillon de sa carcasse que dans ces occasions solennelles, c’est-à-dire cinq ou six fois par an:

Nous attendions sur la digue le moment de nous embarquer, lorsque l’apparition du couple Malo vint nous livrer le mot de l’énigme.

Le bonhomme avait repris son équipement de marées, la manne au dos: dans une main il portait son crochet, de son autre bras il soutenait la Malotte, dont la tenue, jupon court, bas drapés, vieux souliers, indiquait clairement qu’elle était de l’expédition.

On riait tout bas, mais ces rires ne déconcertèrent pas le bonhomme qui, embrassant l’assistance d’un regard de triomphateur, s’adressa à moi.


— Qu’est-ce que vous en dites, vous? s’écria-t-il. Mes yeux refusent le service, mais la bonne femme en a une paire qui signalerait une aiguille à trois brasses sous l’eau; je les lui emprunte. Ses jambes ne sont plus bien bonnes, je lui prête les miennes; quand elle sera lasse, je la soutiendrai, et comme ça nous pouvons nous vanter d’avoir un outillage aussi complet que pas un.

Cette fois les rires s’affranchirent de toute contrainte, tant l’idée du bonhomme paraissait originale à tous ceux qui se trouvaient là. Le bon vieux ménage s’y associa, nous leur souhaitâmes bonne pêche, ils s’éloignèrent clopin-clopant, et nous-mêmes, dix minutes après, nous nous embarquions.

Comme cela arrive trop souvent, notre promenade ne fut rien moins qu’un petit voyage d’agrément. Nous n’étions pas plutôt rendus sur le bas-fond, jalonné de grosses pierres noires qui sont tout ce que nous devions voir du rocher du Calvados, que la brise fraîchit et commença de souffler par rafales. Vautier, notre patron, qui est la prudence en vareuse bleue, nous somma très impérieusement de renoncer à une fallacieuse cueillette d’huîtres à laquelle nous espérions nous livrer, et de réintégrer le bord sur-le-champ.

On poussa immédiatement dans la direction de la terre; mais, à mi-chemin, nous touchâmes et nous restâmes engravés. La mer, en montant devait infailliblement nous dégager; mais elle grossissait aussi, la barque talonnait sur le roc à chaque assaut des lames; celles-ci s’épanchaient dans la coque avec une prodigalité déplorable. Du bain de pied, nous allions passer au bain de siège; en même temps, ssns doute pour que l’ablution fut complète, la pluie fine et serrée qui nous fouettait le visage avait rapidement eu raison des frêles tissus que nos tailleurs n’avaient pas du tout destinés à subir l’assaut des tempêtes.

Bref, car je présume que le récit de nos tribulations pseudo-maritimes ne vous intéresserait que médiocrement, après quelques angoisses, et pas mal de malédictions, nous nous retrouvâmes sur le plancher des vaches, considérablement avariés.

Le soin de nous éponger, de nous essuyer, de nous changer et de nous réchauffer, tout cela prit du temps. Après dîner, je descendis à la cuisine, et je demandai à Cudeberge s’il avait des nouvelles de la pêche des deux octogénaires:

— Le Malo et la Malotte? me répondit-il; mais je ne les ai point revus. La pluie tombait à torrents; la mer brisait par-dessus la digue, envoyant ses embruns jusque sur le toit des maisons: mais le logis des vieillards était à vingt pas, j’y courus.

La porte était close, la fenêtre ténébreuse.

Je revins à l’hôtel, je communiquai mes appréhensions à mon hôte. Il revint avec moi à la maison des Malo, il frappa à la porte, il cogna à la fenêtre; rien ne bougea, personne ne répondit à l’intérieur.

Cudeberge grommelait; moi je sentais des frissons qui de la chair se communiquaient à mes os.

Dans le commencement la bonne femme s’était plainte du froid.


Mon hôte pressentit le malheur.

— lis auront été pris par le flot, dit-il; pourtant, si quelqu’un devait le connaître, c’était lui, le vieux lascar.

Des gens du village nous avaient rejoints et entourés; la sinistre prévision se répétait à voix basse et on entendait de sourdes exclamations dans la foule.

On interrogea les assistants: un enfant qui survint avait rencontré les deux vieillards vers cinq heures du soir, au pied des rochers que l’on appelle les Grelots et qui sont situés à deux cents mètres environ de la falaise de l’Ouest; ils continuaient leur pêche sous la pluie et ne paraissaient pas hâtés.

— Tu es sûr qu’il n’était pas plus de cinq heures, petiot? dit Cudeberge. Alors le vieux loup était à l’ordre; il s’en fallait d’une heure encore que la danse ne commençât sur les Grelots. D’ailleurs, une supposition que la marée l’eût gagné avant qu’il ait eu le temps de doubler la pointe, il avait encore la Dent du chien sur laquelle il pouvait faire escale, et le petit raidillon qui est derrière, par lequel il aurait grimpé à la falaise. Ce n’est pas ce qui a pu l’embarrasser; il a encore des jambes de chat, le Malo.


— Oui, mais la Malotte? murmurai-je.

Cudeberge poussa un juron formidable; une réminiscence du temps où il s’essayait au bel état d’hôtelier maître queux, en qualité de fricoteur à bord d’un baleinier.

— Mille millions de carcasses! s’écria-t-il; j’avais oublié la vieille mouette! Ah! le satané fou! quelle diable d’idée il a eue d’embarquer un pareil meuble dans sa croisière! Allons, venez, vous autres.

Cudeberge rentra à son hôtel. Vautier, quelques pêcheurs et moi nous l’avions suivi. On prit une lanterne, des bougies; à tout hasard, je mis un flacon d’eau-de-vie dans ma poche, et nous descendîmes sur la plage.

11 était dix heures du soir; l’Océan avait commencé son mouvement de retraite; le vent avait molli, mais la mer n’avait pas perdu sa violence; le spectacle empruntait une nouvelle horreur à l’obscurité dans laquelle nous marchions.

Rien de distinct, rien de perceptible: une cohue de masses sombres, se heurtant, s’entre-choquant, puis éclatant en nappes d’écumes dont toutes les lignes blanches rayaient les ténèbres, et qui se tordaient elles-mêmes avec une rage de convulsionnaires; puis le bruit sourd, continu, terrifiant, de l’assaut que les vagues géantes livraient au rivage.

Nous allâmes ainsi pendant deux kilomètres, les pieds dans les remous, fouettés par les embruns qui s’abattaient sur nos têtes; Cudeberge, le chef de l’expédition, s’arrêta.

— Nous faisons mauvaise route, dit-il en profitant de la halte pour ajouter un appoint à sa chique, autre réminiscence de sa première profession contre laquelle le chœur — et le cœur aussi — de ses pensionnaires n’avait jamais cessé de protester; les Grelots ne découvriront pas avant une heure et demie, n’est-ce pas, Vautier? Il faut donc nous guider sur la falaise; une fois là, nous nous affalerons sur la Dent du chien par le raidillon. C’est là qu’il doit être, le pauvre vieux; car, pour ce qui est de la bonne femme, il est bien clair qu’il aura été forcé de s’en délester pour sauver sa carcasse.

Nous obliquâmes à gauche, nous gagnâmes un escalier taillé dans la terre et qui nous conduisait à l’étroit sentier qui court le long de cette falaise, à deux pas du précipice. Nous nous dirigions vers le retour ouest de la pointe où se trouve cette Dent du chien, un rocher que les éboulements antérieurs ont dégagé de la côte, isolé à cinquante pas d’elle et qui effectivement n’est jamais submergé.

Nous n’allâmes pas si loin. Un homme venait en courant dans notre direction. C’était un douanier; il avait entendu des cris de détresse, il allait chercher du secours. Le secours, il le rencontrait à mi-chemin, mais, hélas! sans grand bénéfice pour celui qui appelait à l’aide.

Les présomptions de Cudeberge ne s’étaient pas justifiées; Malo, il était clair que c’était lui, ne s’était pas réfugié sur la Dent du chien; les cris que le douanier avait entendus partaient du côté est de la pointe et du pied même de la falaise.

Nous redescendîmes le sentier en courant cette fois.

Peine inutile; la mer couvrait encore les accores de la pointe; la vague y était toujours assez puissante pour que celui qui se fût hasardé le long de ce mur de roches y fût brisé. On proposa d’aller chercher des cordages au village et de descendre un homme par la falaise; Vautier fit judicieusement observer que cela demanderait plus de temps que nous n’en avions à attendre. On attendit vingt minutes. Ai-je besoin de dire dans quelle situation du cœur et de l’esprit?

Enfin Vautier s’élança le premier, les autres derrière: nous avions parfois de l’eau jusqu’à la ceinture; parfois aussi une lame expirante trouvait encore la force de nous renverser. Nous entendîmes un faible cri; il venait d’une excavation de la falaise, à une douzaine de pieds à peu près. L’escalade était facile; une minute après, je serrais la main du père Malo dans les miennes.

— Ah! mes bonnes gens! mes bonnes gens! nous disait-il; vous v’là ben! réchauffez donc la femme; elle est si frède, si frède, que je ne distingue tant seulement plus son pauvre corps d’avec la pierre.

Cudeberge avait rallumé sa lanterne. A côté du père Malo, agenouillée sous des vêtements amoncelés, nous aperçûmes une forme roidie; nous reconnûmes en même temps que le vieillard était nu ou à peu près; il s’était dépouillé de tout ce qui le couvrait pour ramener un peu de chaleur dans le corps de sa femme, qui, hélas, n’était plus qu’un cadavre.

On rhabilla le père Malo, qui résistait; on enleva la morte, et le triste cortège rentra à X...

Les restes de la Malotte avaient été placés sur le lit. Cudeberge avait voulu emmener le bonhomme, mais cette fois toutes les instances avaient été vaines. La plupart des pêcheurs devant partir à la marée du matin, ils s’en allaient préparer leur embarquement; je fis faire un grand feu dans la cheminée, et je restai seul avec le vieillard dans la chambre mortuaire.

Il était, pâle comme un spectre, morne comme un sépulcre. Il avait toujours eu, je l’ai dit, même dans ses dernières années, les larmes assez faciles; elles semblaient taries dans ses yeux, qui brillaient d’un éclat fiévreux, et dont les paupières avaient pris la couleur, d’un rouge sanglant, du fer qui sort de la fournaise.

Cudeberge m’avait envoyé du vin chaud; je proposai au père Malo d’en boire un verre, il refusa; mais de lui-même, sans que je le lui demandasse, il me raconta ce qui s’était passé.

J’abrégerai autant que possible ces lugubres détails.

Dans le commencement de sa pêche, il n’avait eu qu’à s’applaudir de son inspiration.

— Sa présence me portait bonheur, disait-il; jamais tant de coquillage n’avait grouillé dans mon panier. — Mais la Malotte avait posé le pied entre deux pierres, elle tomba; quand il l’eut aidée à se relever, il lui fut impossible de se tenir debout; elle avait le pied ou luxé ou cassé. Si, en ce moment, le père Malo eût couru à la côte, il avait encore le temps de ramener du secours; il perdit un quart d’heure en hésitations. — Dieu sait avec quel accent il se le reprochait, le pauvre homme! — C’en fut assez pour que la mer les gagnât. Quand le flot eut commencé à sourdre entre les rochers au milieu desquels ils se trouvaient, il avait appelé ; mais le bruit des vagues couvrait sa voix; la pluie qui tombait obscurcissait l’atmosphère; on ne pouvait ni l’entendre ni l’apercevoir, et d’ailleurs les derniers pêcheurs avaient déjà regagné le village. Alors, n’écoutant que son désespoir, que son dévouement à la compagne de toutes ses misères, résistant aux prières que celle-ci lui adressait de s’éloigner et de l’abandonner, il avait entrepris la tâche surhumaine, si on tient compte de la débilité de ses forces, de traîner la malheureuse jusqu’à la côte. La foi est féconde en miracles, celle qui prend sa source dans l’amour comme les autres: il aurait réussi si, sous l’impulsion du vent de nord-ouest et de la marée, la mer implacable ne lui eût trop tôt opposé son infranchissable barrière du côté du village. Se voyant la retraite coupée, au prix d’efforts inouïs, il était parvenu à hisser la Malotte sur l’étroite plate-forme où nous l’avions trouvé. Ils étaient restés là cinq heures à l’abri, il est vrai, d’une submersion complète, mais transpercés par les vagues qui se brisaient à dix pieds au-dessous de leur asile. Dans le commencement la bonne femme, racontait le père Malo, s’était plainte du froid, et c’était alors que, un à un, il avait ôté ses vêtements; puis elle avait paru s’endormir, et, ajoutait-il, j’étais assez simple pour en être content!


Le surlendemain, nous conduisîmes la Malotte à sa dernière demeure, et, stoïquement, le vieillard lui-même voulut l’accompagner.

Quand la fosse fut comblée, il s’agenouilla et pria longtemps. Il fallut que Vautier et moi nous le prissions chacun sous un bras, que nous réunissions nos forces pour l’entraîner.

Au moment de franchir la grille, il se retourna malgré nous, et, jetant un dernier regard sur le tertre que l’on apercevait jaunâtre au milieu des gazons, il se pencha à mon oreille.

— Je suis bien tranquille, me dit-il; maintenant que la bonne femme est près de lui, il n’y a plus de danger que le bon Dieu m’oublie plus longtemps.

En effet, celui qui tient nos jours dans ses mains se rappela que l’âme envolée avait un compagnon. Dans la nuit même qui suivit l’enterrement de sa femme, un accès de fièvre de quelques heures emporta le père Malo. Le bonhomme et la bonne femme étaient encore une fois réunis.

... L’autre jour, lorsque je quittai X..., suivant mon habitude, je m’arrêtai au faîte de la côte pour jeter un dernier regard sur mon bien-aimé village.

A droite et à gauche se dressaient les mornes grisâtres des falaises avec leurs flancs éventrés par d’incessants éboulements, leurs couronnements d’herbes jaunies; à mes pieds, presque à pic, j’avais l’échiquier bariolé des maisons et des jardins, et, semblable à un nimbe d’argent, la ligne blanche qui marque le point d’arrêt de la marée; derrière tout cela, la mer.

De cette hauteur, par une illusion d’optique que je ne suis point assez savant pour expliquer, il semble que l’immense nappe azurée a cessé d’être horizontale, qu’elle se relève elle-même à mesure qu’elle s’éloigne; elle apparaît comme le versant d’une autre colline faisant face à celle sur laquelle on se trouve et dont les sommets iraient se perdre dans les nuages.

L’illusion est telle que, pour si peu qu’on lâche la bride à son imagination, celle-ci ne manque pas de transformer la plaine liquide en une voie, — vraiment magistrale celle-là, — qui relierait la terre avec le ciel.

La disposition d’esprit dans laquelle je me trouvais accentua le rêve. Sur cette grande route de l’éther, je crus distinguer deux ombres entrelacées qui s’élevaient lentement vers le zénith; je crus reconnaître mes deux vieux amis. Otant mon chapeau, je l’agitai en leur criant:

— Au revoir!

VII

Table des matières

HISTOIRE D’UN LANDAU

Laissez-moi vous dire l’histoire d’un landau qui datait du temps que regrettent peu les carrossiers, où les landaus vivaient plus que les roses et que les voitures d’aujourd’hui.

Figurez-vous une boîte énorme, carrée de forme et massive de structure, haussée sur quatre roues gigantesques, qui la tenaient si loin de la terre, qu’elle ressemblait, à distance, à une de ces maisons que les indigènes de la Polynésie établissent sur des piquets pour les mettre à l’abri des inondations. Des soupentes, jadis noires et brillantes, mais devenues grises et rugueuses, complétaient l’illusion; elles la soutenaient entre ciel et terre, figurant assez bien deux énormes lianes qui auraient tordu leurs spirales autour des bases de cette demeure aérienne. Le tout était peint en jaune clair réchampi de noir. Un écusson de la dimension des écussons de catafalque, s’étalait au milieu du manteau herminé de la pairie à chacune des portières. La garniture avait été de velours gaufré, couleur incarnat. La nuance avait résisté dans les encoignures, dans les capitonnages; partout ailleurs elle avait disparu avec l’étoffe devenue canevas. Le marchepied se baissait et se relevait à la main; il avait sept marches!... un escalier!

Tel qu’il était, cet équipage était de la part de son propriétaire l’objet d’un véritable culte. M. le vicomte de B... ne s’en remettait à aucun de ses gens du soin de pourvoir à la conservation de la voiture monumentale.

Le plumeau d’une main, une peau de daim de l’autre, il époussetait, il frottait l’objet de ses vénérations avec un sollicitude attentive et méticuleuse.

Cette manie servait de texte à une foule de commentaires.

Les uns disaient tout crûment que le vicomte était fou. D’autres, plus indulgents ou plus perspicaces, supposaient que cette idolâtrie devait se rapporter au rôle que l’antique carrosse avait joué dans quelque aventure de l’existence très accidentée de l’ex-pair.

Ceux-là se trompaient comme les premiers.

Veuf et sans enfants, le vicomte avait pour unique héritier le marquis de S..., fils de sa sœur, lequel habitait une grande ville de province.

Au printemps de 1847, M. de S... s’était marié.

C’était un de ces esprits positifs qui mènent de front les affaires et les plaisirs. Au lieu d’entreprendre le tour en Suisse ou en Italie, qui est de rigueur après la noce, il trouva infiniment plus avantageux de faire faire à l’épousée une simple promenade à Paris, afin de la présenter à l’oncle dont il avait fait sonner très haut la succession, au contrat.

Le jeune couple débarqua à onze heures du soir dans l’hôtel de la rue Saint-Guillaume.

M. de B... était souffrant et couché. Le neveu défendit qu’on l’éveillât; mais en traversant la cour, il aperçut deux ou trois voitures, qu’il avait expédiées à l’avance, qui étaient restées sans abri et exposées à toutes les injures de l’air.

Or ces voitures étaient neuves, et M. de S..., qui était un homme d’ordre, se mit dans une grande colère contre le cocher. Puis, avisant sous une grande remise le fameux carrosse, dans lequel il était loin de soupçonner une relique, il le fit mettre par ses gens sur le pavé, et installer ses équipages à la place.

Les domestiques du vieux garçon, qui professaient une médiocre sympathie pour l’héritier direct, le regardaient faire en se frottant les mains, prévoyant une terrible tempête pour le lendemain.

La tempête n’éclata point; mais, après le déjeuner, M. de S... ayant manifesté le désir de conduire le lendemain sa femme aux courses du Champ de Mars:

— C’est un privilège que je vous dispute, mon beau neveu, dit l’oncle, et que vous serez d’autant moins disposé à me contester, qu’il y a longtemps que je désire m’assurer si ces courses d’aujourd’hui, dont ma gazette dit merveilles, ressemblent de loin à celles d’autrefois.

Les désirs d’un oncle à succession sont des ordres.


Le lendemain, à l’heure dite, M. et Mme de S... descendaient au salon. La jeune femme avait arboré les plus frais atours de sa corbeille pour paraître à une réunion dont elle avait entendu vanter l’élégance.

En mettant ses gants, et tandis que son mari aidait le vieillard à endosser sa douillette, elle regardait par la fenêtre. Tout à coup elle poussa un cri étouffé.

— Qu’avez-vous donc, chère amie? lui demanda M. de S...

La jeune femme interdite ne répondit pas. Fort intrigué de cet émoi subit, le mari mit lui-même le nez au carreau, et la même stupeur se peignit sur sa physionomie lorsqu’il reconnut, dans la cour, attelé de deux haridelles descendant en droite ligne du cheval de l’Apocalypse, conduit par un cocher à livrée antédiluvienne, l’antique cabas qu’il avait si cavalièrement traité la veille au soir.

— Mon bon oncle, dit-il en balbutiant au vieillard, qui paraissait jouir de sa stupeur avec quelque satisfaction, cette voiture est un peu lourde; ne craignez-vous pas qu’elle ne fatigue vos chevaux? Si vous le permettez, je vais dire d’atteler ma calèche.

— Que diable, mon neveu, s’écria M. de B..., il me semble que je ne vous ai pas donné le droit de faire le procès de mes équipages, puisque je me suis bien gardé de vous dire ce que je pensais des vôtres, qui, puisque vous me forcez à en parler, m’ont toujours semblé d’une très contestable élégance et d’un goût affreusement bourgeois. Vos calèches, vos phaétons, vos petites façons de cabriolets chars-à-bancs, tout cela pue la révolution à plein nez. La belle affaire qu’un grand seigneur en carrosse quand on peut le prendre pour un médecin? Venez avec moi ou n’y venez pas, c’est votre affaire! Tout ce que je peux faire pour vous est d’ordonner à Baptiste d’ouvrir le landau, afin qu’on nous voie un peu mieux.

Le ton n’admettait pas de réplique, le jeune ménage s’exécuta.

L’entrée du vénérable berlingot au Champ-de-Mars prit les proportions d’un triomphe.

La pauvre femme fit, dans le monde du turf, une sensation qui n’était pas du tout celle à laquelle elle s’était attendue.

Les quatre à cinq heures qu’elle et son mari passèrent parqués devant les tribunes, servant de but aux lazzi, aux quolibets, devront leur être comptées pour des heures de purgatoire.

Quant au vieux vicomte, il rayonnait; il daigna trouver que pour des chevaux révolutionnaires, les coureurs n’allaient pas trop mal que si les façons du monde qui les entourait sentaient le croquant d’une lieue, en revanche, elles étaient assez divertissantes; et, de de temps en temps, il retournait le poignard dans la plaie en disant à sa nièce avec une bonhomie affectée:

— Eh bien! avais-je tort de prétendre que mon landau n’était pas la voiture de tout le monde? Dans votre calèche personne n’eût fait attention à nous.

Le lendemain, M. et Mme de S... retournaient dans leur province; la jeune femme en fit une maladie.

L’histoire eut un dénouement plus grave.

Il èpousserait, il frottait l’objet de ses vénérations avec une sollicitude attentive et méliculeuse.


Après le départ du neveu, le carrosse reprit triomphalement sa place dans la remise, et M. de B... ses singulières habitudes.

A dater de cette époque, ses gens remarquèrent qu’il prolongeait de plus en plus ses séances auprès de son meuble vénéré, qu’il s’enfermait quelquefois des heures entières en tête-à-tête avec lui.

En 1848, lorsque la proclamation de la République eut consommé la révolution, M. de B... fit atteler des chevaux de poste à son landau et, sans permettre à son valet de chambre de l’accompagner, sans emporter d’autre bagage qu’un sac de nuit, il prit la direction de la frontière du Nord.

Sa précipitation à fuir le sol de la patrie lui fut fatale.

Un peu avant d’arriver à Valenciennes, un des essieux se rompit, la massive voiture versa, et, dans la chute, le vieux vicomte se brisa le col du fémur. On le transporta dans une auberge du voisinage: il demanda un prêtre et un notaire, fit ses dispositions, reçut les sacrements, et M. de S... qui avait été mandé, arriva trop tard pour recevoir le dernier soupir de son oncle.

L’ouverture du testament révéla chez M. de B... des prévisions assez extraordinaires. Tourmenté de l’idée que le gouvernement constitutionnel de 1830 aboutirait, comme celui de 1789, au régime qui, une fois déjà, l’avait envoyé en exil, il annonçait dans ce testament qu’il avait pris ses précautions en conséquence.

Il instituait son neveu légataire universel, lui laissant tout ce qu’il possédait et lui recommandant spécialement le landau, cause innocente de sa mort, en l’engageant à le conserver en souvenir d’un oncle qui avait toujours eu pour cette voiture une prédilection particulière.

M. de S... ne vit dans ce paragraphe qu’une taquinerie dictée par la rancune du vieillard; il daigna à peine honorer d’un regard le coche pantelant que les paysans avaient traîné à grand’peine dans la cour de l’auberge où il gisait, et il retourna à Paris, fort inquiet de la disparition de valeurs considérables que le testament indiquait, et dont le sac de nuit et les coffres de la voiture, minutieusement explorés, n’avaient pas donné trace.

L’inventaire ne fournit pas de résultats plus satisfaisants. En face des espérances si longtemps caressées, la déception était rude. Mme de S..., qui avait rejoint son mari, partageait son désappointement; il était d’autant plus légitime que le banquier du vicomte déclarait avoir réalisé et remis à son client des sommes considérables.

Le ménage s’épuisait en conjectures; un matin, pendant qu’ils achevaient de déjeuner, on introduisit dans la salle à manger un homme qui avait insisté pour parler à M. de S... s’annonça comme étant un marchand de ferraille; en passant par Valenciennes, il avait vu dans la cour de l’auberge une voiture qu’on lui avait dit appartenir à l’héritier de M. de B..., il venait lui proposer de l’acheter.

Comme tous les héritiers, le jeune homme songeait bien moins à bénir le défunt pour ce qu’il allait recueillir, qu’à l’accuser de maladresse pour ce qui lui échappait. Il était donc assez peu disposé à tenir compte de la recommandation baroque qui concernait le vieux landau; il allait dire à l’homme de le prendre, lorsque sa femme l’arrêta:

— Mon ami, dit-elle, nous avons eu des torts vis-à-vis de notre oncle, à propos de cette malheureuse voiture; nous ignorions alors l’espèce de religion avec laquelle il la conservait. Aujourd’hui qu’il a fait d’elle une mention spéciale dans son testament, nous serions sans excuse. Vous lui devez une place sous une de vos remises, où elle aura le droit de pourrir en paix.

Par condescendance pour sa femme, M. de S... revint sur sa décision première, et l’acheteur ne put retenir un geste de mauvaise humeur qui n’échappa point à la jeune femme, laquelle avait déjà remarqué que la figure, que les manières de cet homme s’accordaient mal avec le costume d’Auvergnat qu’il avait endossé et la qualité qu’il se donnait.

Lorsqu’il fut parti:

— Mon ami, dit-elle à son mari, je crois que vous avez bien fait de ne pas manquer au dernier vœu de votre oncle. Savez-vous quel est le dépositaire de son trésor? Son vieux landau avec lequel il s’enfermait tous les jours, et où, tous les jours, il déposait, sans doute, quelque chose de cette fortune qu’il voulait emportera l’étranger; ce landau qu’il n’a pas osé désigner trop clairement dans son testament, dans la crainte d’éveiller la cupidité des gens de l’auberge avant que vous ne fussiez arrivé.

— Mais cet homme qui sort d’ici?

— Eh! les séances de votre oncle sous la remise ont eu des témoins, et peut-être son trésor est-il passablement aventuré. Il faut vous hâter.

Mme de S... avait effectivement deviné juste.

M. de S... retrouva l’antique voiture à la place à laquelle il l’avait laissée, et transformée en poulailler par l’aubergiste. En décousant la garniture, on découvrit une cachette dans laquelle on trouva, tant en banknotes qu’en or, la somme de un million trois cent mille francs.

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Дата выхода на Литрес:
15 января 2025
Объем:
335 стр. 126 иллюстраций
ISBN:
4064066315719
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