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Gabriel de La Landelle

Une haine à bord


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066320102

Table des matières

INTRODUCTION

UNE HAINE A BORD

PREMIÈRE PARTIE L’AIGUILLETTE D’OR

I FISTAU ET VÉTÉRAN

II MADEMOISELLE

III LA PREMIÈRE SÉPARATION

IV FORCE ET FAIBLESSE

V CONFIDENCES

VI SORTIE DE L’ÉCOLE NAVALE

VII LE LOUP DE MER

VIII LETTRES MARITIMES ET COLONIALES

IX FARCES SUR FARCES

X LE POSTE DES ASPIRANTS

XI LE15JUILLET.

XII UN COIN OU PLEURER

XIII LE16JUILLET

XIV JULES RENAUD

DEUXIÈME PARTIE SŒUR AGLAÉ

I LES RENCONTRES

II LES DEUX ENSEIGNES

III ENTRE LES TROPIQUES

IV LES SABRES D’ABORDAGE

V LE CILICE

VI LA LIEUTENANCE

VII LES CONFESSIONS DU LIEUTENANT

VIII L’ORDRE DE DÉBARQUEMENT

IX LA TRÊVE DE MORT

X UN DUEL A MORT

XI FUREURS

XII L’HOPITAL

XIII VENGEANCE ET PARDON

CONCLUSION

INTRODUCTION

Table des matières

L’étude de mœurs maritimes intitulée une Haine à bord, n’était, dans l’origine, qu’une courte nouvelle qui parut en six numéros de feuilleton. Le sujet s’est élargi en devenant, d’une part, la physiologie de l’aspirant ou élève de marine depuis son entrée à l’école navale jusqu’au jour où il devient enseigne de vaisseau, et, d’autre part, l’un des récits destinés à concourir à la peinture de l’officier de marine. L’auteur a ainsi rattaché plus étroitement les pages suivantes à son vaste ensemble de travaux littéraires sur la vie des marins.

L’objet principal reste le même. Il s’agit toujours de mettre en relief une passion qui naît, grandit et se développe, resserrée entre les planches du bord où elle éclatera; mais les proportions nouvelles successivement données à l’œuvre ont permis de suivre, avec une logiII que plus saisissante, les phases, les progrès, les péripé ties de cette passion. Elles font mieux sentir en quo une Haine à bord diffère d’une haine moins comprimé par l’espace, par la discipline, par la présence contr nuelle de témoins, chefs, égaux ou subalternes, les un indifférents, les autres intéressés, et telle qu’elle a de analogies avec les haines de ménage, de régiment, d, couvent ou de prison, sans jamais leur être identique

Par cela l’ouvrage est d’autant plus marin, son titre est mieux justifié,-sa vérité plus frappante. Sa porté en fait une partie essentielle du Tableau de la mer. vient y occuper une place à côté de la Gorgone, consa crée à la peinture du despotisme à bord,–de la Couronne navale qui est le renversement de la Gorgone par l’étude des souffrances d’un chef juste et capable, en butte aux persécutions de ses subordonnés,–des Passagères, où l’étude consiste à montrer quelle est la situation d’un navire sous les ordres d’un capitaine atteint d’aliénation mentale,–des Deux cousines, où l’on a esquissé une amitié du gaillard-d’arrière,–des Épaulettes d’amiral, où une haine et une amitié du gaillard-d’avant servent de base à une physiologie du matelot,–des Géants de la mer, grande action dramatique à laquelle s’unit l’étude de la faiblesse dans l’exercice du commandement,–et enfin de vingt autres récits, ceux-ci longs, ceux-là courts, ceux-là simplement épisodiques, qui se combinent, en se complétant, de manière à former un tout dans lequel on rencontre une ’nfinité de descriptions ou de relations, moins romanes-rues, mais non moins curieuses.

Le Langage des marins, les devoirs, les plaisirs, histoire, la poésie, les contes, les légendes et les tradiions des gens de mer rentrent dans ce cadre immense rue trente ans de travail ont lentement rempli.

Une Haine à bord n’en occupe qu’un médaillon.

Puisse ce médaillon être à la fois le spécimen et le asseport de l’œuvre entière; puisse-t-il, en attirant de ouveau l’attention bienveillante et sérieuse des lecteurs, aire espérer à l’auteur que ses autres parties recevront, leur tour, un accueil favorable!


UNE HAINE A BORD

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE
L’AIGUILLETTE D’OR

Table des matières

I
FISTAU ET VÉTÉRAN

Table des matières

La promotion d’élèves de marine qui, à Brest, embara sur le vaisseau-école l’Orion à la fin de1828fut s-nombreuse. Nous n’étions pas moins de cent vingt, uns provenant de l’école d’Angoulême, les autres du cours direct.

Pierremont était de ces derniers.

devait avoir passé un brillant examen, à en juger le rang qu’occupait son nom sur la liste affichée s la batterie basse, notre salle d’étude, notre réfece et notre dortoir, suivant les heures. Les dix ou ze premiers jours s’écoulèrent sans que Pierremont paru à bord.

n était déjà en cours d’études, déjà nous commenns à prendre les habitudes d’une vie nouvelle; nous nous amarinions. Il y avait eu, du reste, comme bien on pense, des rivalités entre les anciens élèves d’Angoulême qui se connaissaient tous entre eux, et leurs nouveaux camarades, qu’ils traitaient de fistaux.

En français du vieux temps, par parenthèse, il faudrait dire fiston, mais le barbarisme fistau est consacré par l’usage; il équivaut à l’école de marine, au terme de conscrit des écoles Polytechnique et de Saint Cyr.

Les prétendus fistaux n’avaient point accepté cette qualification de bonne grâce; ils se savaient de tous points égaux à leurs collègues d’Angoulême, ils avaient satisfait au même examen et faisaient partie intégrante de la promotion. De là les querelles et les rixes des pre-– mières récréations.

Ces dissensions intestines prirent fin, ou à peu près, , avec un ordre du jour, motivé par une violente scènes entre Jules Renaud, Parisien fort alerle, et Emile Fargeolles, l’un des fiers à-bras de l’école préparatoire.. Jules Renaud l’emporta: ce fut d’un excellent effet.. L’autorité punit en outre Fargeolles, qui sortait de prison au moment où accosta un canot de louage.

Une dame vêtue de noir, une petite fille de quatorze ans, et un jeune élève portant au bras un crêpe noir montèrent à bord. L’officier de garde les fit introduire chez le commandant.

Nous étions alors, les bâbordais au cours de physique; les tribordais, à celui de géométrie descriptive –il était environ trois heures de l’après-midi.–Far geolles avait dû oomparaître devant le capitaine de vaisseau qui l’admonestait sévèrement, quand l’aides timonnier de service annonça madame de Pierremont

L’officier supérieur brusqua sa péroraison:

–Rappelez-vous bien, monsieur Fargeolles, que j suis très-mécontent de votre conduite!... Ne troubles plus le bon ordre, ou vous vous en repentiriez!....! Allez!...

Ces derniers mots furent nécessairement entendu par Charles de Pierremont, par sa mère et par sa petite cousine Eglé. Fargeolles en fut contrarié, fronça les sourcils, et, d’un air insolent, passa la tète haute, toisant tour à tour Charles, Eglé et madame de Pierremont, sans même retirer sa casquette.

Le commandant, élevant la voix, ajouta rudement:

–Saluez, donc, monsieur Fargeolles.

L’élève se découvrit et descendit avec colère.

–Qu’il a l’air méchant, ce monsieur Fargeolles! murmura la petite Eglé à l’oreille de son cousin.

Charles n’entendit pas; il était trop intimidé ou trop ému par la présence de son commandant. Eglé continua de regarder avec une sorte de crainte l’élève qui descendait dans la batterie basse. Enfin il disparut pour se rendre au cours de géométrie descriptive, ou son entrée fut un coup de théâtre.

Fargeolles avait eu les honneurs de la prison; il venait de passer trois jours au secret; c’était presque un héros. Un murmure d’admiration et de curiosité parcourut les rangs-des tribordais, et notamment de ceux qui provenaient d’Angoulême. Les fistaux même oubliaient la cause de la punition, par un sentiment de sotte sympathie. Fargeolles posait; il était fier d’un succès qui le popularisait dans l’école; il sentait que son influence, déjà fort grande, venait de grandir encore. Quant à Jules Renaud, il était sans rancune, et se réjouit de voir son adversaire rendu à la liberté.

D’abord, ce fut à qui serrerait la main du premier prisonnier, ensuite à qui le questionnerait sur la topographie et le régime du lieu de détention. Fargeolles fournissait des renseignements du plus grand intérêt qu’on se répétait de proche en proche.

L’adjudant de service commanda bien le silence, à trois ou quatre reprises, tandis que le professeur impatienté interrompait ses démonstrations; l’adjudant y perdit sa peine; la ligne de terre X. Y, les plans horizontal et vertical, les projections eurent tort; le silence ne se rétablit pas jusqu’à la fin de la leçn.

Fargeolles annonçait en outre l’arrivée de Pierremont le fistau, l’enfant gâté de l’état-major, le protégé des officiers, le phénix dont on parlait d’avance avec tapt d’éloges;

Un gamin fadasse dit-il, un air de sainte-n’y-touche, une face de cafard, un monsieur favorisé, qui entrait à l’école, sans gêne, quinze jours après tqut le monde. Il était che le commandant avec sa chère maman, –une dame fort mal mise,–et avec sa petite sœur Mimi

Fargeolles avait pris Eglé pour la sœur de Charles.

C’est toujours un malheur d’être le dernier venu, et surtout d’avoir été annoncé par les chefs avec quelque bonté. Charles était fils d’un officier de mérite, mort à la mer quelques mois auparavant; tous les membres de l’état-major connaissaient plus ou moins sa famille; enfin son examen avait fait d’autant plus de bruit prmi les professeurs et les autorités du vaisseau, qu’il était de beaucoup le plus jeune de la promotion, Il avait dû solliciter une. exemption d’âge pour être admis à l’école. On l’obtint aisément, en égard à la mort honorable de son père, qui avait péri en portant secours à un bâtiment naufragé.

Depuis cette récente catastrophe, madame de Pierremont avait éprouvé coup sur coup de grands revers de fortune. Un incendie et une banqueroute frauduleuse la réduisaient à une position voisine de la misère. Cependant elle conservait auprès d’elle, la petite Eglé, fille d’une cousine pauvre, qu’elle avait recueillie chez elle en des temps plus heureux, et qui lui avait légué son enfant.

La noble veuve fut reçue par le capitaine de vaisseau commandant avec tous les égards dus à ses vertus medestes et résignées.. Ensuite il interrogea paternellement le jeune Charles qu’une indisposition assez grave avait empêché de se rendre plus tôt à bord.

–Vous paraissez bien faible encore, mon ami, lui dit-il; vous auriez mieux fait peut-être de me demander un petit congé de convalescence.

–Commandant, répondit Charles en rougissant, les cours sont ouverts, j’ai déjà peur d’être en retard sur mes camarades.

–Voilà ce qu’il n’a cessé de me répéter, monsieur le commandant, ajoutait madame de Pierremont. J’aurais voulu le retenir; il s’agitait, il s’attristait; j’ai craint que ses inquiétudes ne lui fussent plus nuisibles encore que le séjour du vaisseau.

Le commandant, s’adressant d’abord à Charles, lui dit qu’un élève admis dans un aussi bon rang que le sien n’avait rien à redouter:

–Intelligent et studieux comme vous l’êtes, vous aurez promplement rattrapé le temps perdu.

–Je l’espère, commandant, répondit le jeune élève un peu moins intimidé.

–Du reste, madame, ajouta l’officier supérieur, l’air de la mer lui fera du bien. Dans les débuts, les exercices n’ont rien de fatigant; enfin je vous promets de veiller sur lui d’une manière spéciale; je le recommanderai au chirurgien-major et au capitaine de son escouade.

Madame de Pierremont, reconnaissante, remercia vivement le capitaine du vaisseau, et ne prolongea guère sa visite. Le moment des adieux arriva.

Eglé, jusqu’alors, avait examiné avec une curiosité enfantine les merveilles qui l’environnaient. Les cuivres étincelants, les peintures brillantes, les sculptures des murailles, le pont, les tentes, les canons, les boussoles et la roue du gouvernail, jusqu’aux légers pennons de plumes qui servaient de girouette, tout avait distrait l’attention de la petite fille. Charles, de son côté, avait eu besoin de concentrer sa volonté pour ne pas être trop timide en présence du commandant. Mais quand madame de Pierremont lui tendit les bras et le pressa maternellement contre son cœur, quand Eglé se prit tout-à-coup à fondre en larmes, le pauvre enfant faiblit à son tour.

Madame de Pierrement sut cependant se montrer ferme.

–Mon fils, lui dit-elle, votre père vous a toujours destiné à la marine; vous-même avez accepté cette carrière avec empressement. Maintenant notre position de fortune ne nous permet plus, à vous, ni à moi, de reculer.

–Ma mère s’écria Charles, je ne veux pas reculer non plus!... Je suis trop heureux de pouvoir désormais me suffire; mais, pour la première fois je me sépare de vous.

–Nous habitons Brest, mon enfant: dans peu de jours, tu obtiendras la permission de venir nous revoir.

–Ces quelques jours, ma mère, seront un siècle pour votre fils!...

Eglé n’osait prendre la parole; elle embrassait son cousin en sanglotant.

Bientôt un roulement de tambour se fit entendre.

–Adieu! Charles! mon excellent fils. Je n’ai pas besoin de te recommander d’être obéissant, respec-– tueux pour tes chefs, studieux, attaché à tes devoirs. Adieu!...

A ces mots, madame de Pierremont entraîna sa jeune nièce vers l’escalier; Charles les y suivit, et les embrassa pour la dernière fois. Puis, avec une émotion extrême, il les vit s’éloigner. Il remarqua que sa mère avait abaissé son voile en s’asseyant dans le bateau de passage, Eglé lui faisait encore des signes fraternels.

Jusqu’à ce que le canot fût entré dans le port, la petite cousine de Charles ne cessa d’agiter son mouchoir blanc. Mais madame de Pierremont, immobile à l’angle du canot, ne tourna pas même la tête.–Le sacrifice était accompli.

Elle avait donc obéi à la fatale nécessité en donnant à son fils la même carrière qui lui avait ravi son époux!... Elle se demandait avec amertume si l’éducation domestique de Charles, qui n’avait jamais été dans un collége, pas même comme externe, ne le rendrait point impropre au service de la marine:–Hélas! il ne m’a jamais quittée. En ai-je fait un homme? Sa douceur, sa soumission extrêmes ne seront-elles pas un mal?

Charles, en voyant fuir l’embarcation, se souvenait tour à tour des heureuses années de sa première enfance, et des jours de malheur qui venaient d’éprouver sa famille. Il soupira, mais reprit courage eu pensant qu’à l’avenir il ne serait plus une charge pour sa pauvre mère, déjà réduite à des extrémités pénibles.

N’ayant pour tout bien qu’une insuffisante pension de veuve, madame de Pierremont n’avait pas hésité à ouvrir un atelier de couture. Sa nièce et quelques jeunes filles partageaient ses travaux:–Un jour viendra, je l’espère, pensait Charles, où ma mère et ma chère Eglé n’auront plus besoin de travailler pour vivre. Déjà je ne leur coûte plus rien. Oh! quand je serai officier, tout ce que je gagnerai sera pour elles!...

En1828, les élèves du vaisseau l’Orion étaient de petits nababs. C’était l’âge d’or des écoles flottantes de la marine, les temps-homériques et fabuleux.

Nous avions le grade effectif d’élèves de deuxième classe; nous portions, comme tels, l’aiguillette mi-partie bleu et or; comme tels, nous avions droit à un traitement de table de trente francs par mois et à la ration; nous recevions en outre une solde de quarante francs. Enfin, nous ne passions qu’une seule année à l’école, et cette année comptait comme année de service pour les grades d’élève de première classe et d’enseigne de vaisseau.

Les règlements sont bien changés; tant d’avantages, supprimés successivement, se sont transformés en une pension que payent les familles durant deux années consécutives.

Charles comptait amasser ses quarante francs d’appointements pour son trousseau de campagne au sortir du vaisseau; il avait donc raison de dire qu’il cessait d’être une charge pour sa mère.

Aussitôt après le roulement qui avait mis fin aux adieux de madame de Pierremont à son fils, les bâbordais et les tribordais sortirent de leurs classes respectives, chacun ayant sous le bras son pliant et ses cahiers.

A bord du vaisseau, il n’y a pas de bancs; chaque élève est responsable d’un siège numéroté qu’il porte avec lui de la classe à l’étude, du cours de dessin au cours d’anglais ou d’histoire.

Les rangs rompus, on se dispersa; le nom de Fargeolles circula aussitôt de tribord à bâbord; celui de Pierremont fut prononcé en même temps.

Le héros de la prison, le vétéran, d’une part; le dernier venu, le fistau, de l’autre, fournissaient inévitablement les sujets de conversation.

Charles de Pierremont était le fistau de tout le monde.

Fargeolles devait sa qualité de vétéran à une année qu’il avait doublée à l’école d’Angoulême.

Pierremont n’avait pas quinze ans accomplis; Fargeolles allait en avoir vingt et un.

Le premier était petit, faible, convalescent, blond, un peu pâle,–totalement étranger aux us et coutumes des écoles publiques; le second, vieux routier de collége, grand, fort, robuste, était possesseur d’une paire de favoris naissants qui, à défaut d’autres mérites, lui eussent valu beaucoup de considération. Si l’on ajoute à cela qu’Emile Fargeolles était railleur, taquin, et convenablement dégrossi en fait de marine, attendu qu’il avait passé sa première enfance à faire l’école buissonnière sur les quais du port de Brest, on plaindra l’infortuné Charles de Pierremont de s’être bien innocemment attiré l’animadversion d’une telle puissance.

Les élèves, tous en grossières vareuses de toile grise, conformément à la tenue du jour, se précipitèrent bientôt sur le pont.

Jules Renaud s’élança dans la grand’hune, son lieu de récréation favori.

Fargeolles, entouré d’une foule d’admirateurs, aborda Charles, qui se trouvait encore à côté de l’escalier d’embarquement.


II
MADEMOISELLE

Table des matières

Il n’y avait dans la grand’hune, avec Jules Renaud, que les élèves du concours direct, des fistaux qui s’étaient plus ou moins liés entre eux durant les querelles des premiers jours.

Évidemment les cent vingt élèves de la promotion ne servaient pas tous de cortége au superbe Fargeolles. Ce serait calomnier nos chers condisciples que de le dire. Encore, parmi ceux qui suivaient le vétéran, les curieux inoffensifs étaient-ils en majorité. Mais à l’école de marine, comme ailleurs, la minorité turbulente doit avoir le dessus, sinon toujours, au moins momentanément, sinon par force, au moins par surprise, et jusqu’à ce que la majorité ait eu le temps de se reconnaître, de se compter, de se rallier,–mouvement long, qui s’opère avec mollesse, ne prévient jamais le mal, et a rarement le pouvoir de le réparer.

Jules Renaud était monté avec une agilité remarquable; il brillait déjà parmi les plus audacieux. On l’avait vu se suspendre par une main au grand étai, puis se rattraper, puis monter et descendre du pont à la hune par ce cordage extrêmement incliné, qui va de la tête du grand mât à l’avant du vaisseau.

Les gabiers eux-mêmes ne font pas d’exercice plus périlleux.

–J’ai toujours adoré la gymnastique, disait Renaud; j’avais une réputation au collége. Aussi, je vous promets mes amis, qu’aucun de nos prétendus anciens ne me gagnera en vitesse.

–Le fait est, ajouta un camarade, Fargeolles lui-même n’est pas capable de t’imiter.

–Quoiqu’il se vante d’avoir été mousse avant Angoulêmc, dit un troisième fistau.

En réalité, Fargeollesn’avait jamais été mousse, mais il avait fait plusieurs petites traversées sur des bâtiments de commerce, commandés par d’anciens amis de son père, ancien corsaire, mort, disait-on, sur les pontons anglais.

L’enfance d’Emile Fargeolles s’était écoulée d’une manière assez bizarre.

Quoiqu’en apparence condamné à la misère, il n’avait jamais manqué de rien. Peu de temps après avoir appris la mort de son mari, madame Fargeolles reçut, par une voie mystérieuse, à titre de restitution, une somme qu’elle consacra à la première éducation de son fils. Le même fait se renouvela plusieurs fois. Ces secours inespérés s’étant trouvés insuffisants à l’époque où Émile était d’âge à entrer au collége, une bourse entière fut accordée pour lui, sans même que madame Fargeolles l’eût sollicitée.

Émile fut chassé du collége; plusieurs capitaines au long cours se chargèrent tour à tour de lui; mais son mauvais caractère le fit successivement renvoyer de leurs navires.

Madame Fargeolles mourut, en recommandant son fils à un parent éloigné. Le tuteur, peu disposé à @ faire aucun sacrifice, allait décidément embarquer Émile sur un trois-mâts marchand,–et cette fois, bien positivement, en qualité de mousse,–quand un vieux lieutenant de vaisseau, appelé Labranche, se présenta chez lui.

Cet officier, qui disait avoir été très-lié sur les pontons avec le père d’Emile, se proposa très-chaudement pour diriger ses études.

–C’est Un enfant insupportable, un mauvais petit drôle, monsieur, dit le tuteur. Je vous déclare d’avance que vous n’en ferez jamais rien de bon. Il ne manque pas d’intelligence, il a même une certaine aptitude pour les mathématiques; mais il est incorrigible.

–Je suis sévère, répondit M. Labranche.

–D’aussi sévères que vous, monsieur, ont renoncé à tirer parti de lui.

–Confiez-moi votre autorité de tuteur, je réponds de le faire entrer à l’école de marine.

–Vous recherchez une tâche difficile, monsieur Labranche, je vous la cède d’autant plus volontiers que j’allais le camper à bord du Caïman, sous le capitaine Rémond, le plus dur marin de ma connaissance. Cette ressource vous restera toujours, quand vous serez las de le morigéner.

–Il m’obéira, je vous le jure, dit l’officier de marine d’un ton menaçant. Je sais comment on assouplit les natures rebelles.

Il faut croire que M. Labranche n’exagérait rien, et ne reculait pas devant l’emploi des moyens énergiques; car, au bout de six mois, Émile satisfit tfès-convenablement aux examens. Il entra dans un bon rang à l’école d’Angoulême, où il fut encore admis comme boursier; mais il se vit condamné à doubler sa seconde année pour mauvaise conduite, et acquit ainsi le glorieux titre de vétéran dont il abusait à bord du vaisseau l’Orion.

M. Labranche, se rendant de Brest à Toulon, avait une seule fois revu Fargeolles à Angoulême. Avec sa rudesse ordinaire, le vieil officier l’avait invité à se mieux comporter, sous peine d’être embarqué à son bord en qualité de novice.

–J’ai contracté d’immenses obligations envers votre père, dit-il; je regarde comme un devoir de m’en acquitter, en le remplaçant à votre égard.

–Vous n’êtes pourtant mon parent ni mon tuteur! interrompit Émile.

–Je suis ton bienfaiteur, ingrat!... s’écria le lieutenant de vaisseau.

–Vous vous acharnez sur moi, continua Émile; quel mal vous ai-je donc fait à vous?...

M. Labranche soupira, fronça les sourcils, et reprit avec une fermeté impérieuse:

–Je m’acharne sur toi!... Eh bien, oui! Et je continuerai. Je continuerai à te surveiller, à te garder, à t’empêcher de déchoir; je continuerai à te rendre le bien pour le mal. Je te donnerai un avenir dont tu es indigne. Par amitié pour ton infortuné père, je veux t’ouvrir une carrière honorable.

–Belle carrière! riposta Fargeolles d’un ton insolent; vous parliez de m’embarquer comme novice.

–Oui, malheureux! s’écria M. Labranche avec colère, oui, si tu te fais chasser d’ici comme du collége, comme des divers navires où t’avait placé ta mère; oui, si tu t’obstines dans ta paresse et ta méchanceté, car je ne veux pas que le fils de Fargeolles finisse au bagne ou sur l’échafaud.

L’élève haussa les épaules.

–Je ne suis ton parent, ni ton tuteur, continua le vieil officier; mais quel que je sois, tu ne m’échapperas qu’en te conduisant bien. Sois renvoyé d’ici, tu tombes sous mon autorité directe, et, prends-y garde, je te ferai périr sous la corde, plutôt que de t’abandonner à tes instincts pervers. A la fin de cette année, tu seras sur l’Orion ou à mon bord. Choisis!...

La menace produisit un effet excellent, au moins pour Fargeolles, qui se mit à travailler et s’éleva très-vite des derniers aux premiers rangs. Bref, il était sorti d’Angoulême avec un bon numéro. A bord du vaisseau-école, il comptait parmi les forts.

Quant à Jules Renaud, c’était tout autre chose. Il n’avait guère été reçu que sur sa bonne mine, eu égard aux recommandations et aux notes du proviseur de Louis-le-Grand, et enfin grâce à quelques saillies qui déridèrent l’examinateur. Du reste, son admission ne faisait tort à personne, attendu que le nombre des admissibles était illimité.

A cette époque, la Restauration avait le projet d’agrandir les cadres de la marine; on manquait d’officiers au point qu’il avait fallu recourir à de nombreux auxiliaires pris parmis les capitaines de la marine marchande. Aussi l’examinateur accorda-t-il sans scrupules l’un des derniers rangs d’admission à Jules qui avait montré peu de savoir à la vérité, mais beaucoup d’intelligence.

Sur la moitié des questions, Jules fut collé au tableau: il ne se déconcerta point:

–Il n’avait pas encore eu le temps d’apprendre ce théorème, disait-il. Ce problème n’était pas encore bien gravé dans sa mémoire. Il n’avait entrepris l’étude des mathématiques que depuis quatre mois. Mais ce n’était pas difficile à comprendre.

Là-dessus, il cherchait, en présence même de l’examinateur, et plusieurs fois il eut le bonheur de trouver des solutions imprévues.

En latin, en français, en dessin, Jules ne laissait rien à désirer. Si, en quatre mois, il était parvenu à se tirer aussi passablement d’un examen pareil, évidemment il était apte à devenir élève du vaisseau-école. De moins capables que lui avaient été admis en foule,

Il n’est pas de profession qu’on embrasse plus légèrement que celle de la marine militaire; il n’en est point qu’un prisme trompeur colore de teintes plus séduisantes. On s’y destine fort jeune sans en soupçonner les ennuis, plein de foi dans la poésie des ouragans et des combats, tantôt par esprit d’imitation, tantôt sous l’influence des premières lectures qui nous charment.

Dans les ports de guerre, l’enfant n’entend parler que des armements et des expéditions qui se préparent: il vit au milieu d’uniformes brillants et de spectacles bien faits pour aiguillonner sa curiosité, il subit l’influence contagieuse de l’exemple.

A l’éternelle question: «Eh bien, mon petit ami, que voulez-vous être un jour?» il répond sans balancer: «Capitaine de vaisseau.» Il ne trouve rien de plus gracieux que la casquette galonnée et l’aiguillette flottante d’un élève, rien de plus beau qu’un commandant chamarré de broderies, rien de plus amusant que d’aller en canot et de commander à des marins. Il joue au matelot comme ailleurs on joue au soldat; ses poupées sont de petits navires qu’il fait manœuvrer dans un bassin; il a été bercé au récit de campagnes périlleuses, et ne peut concevoir d’existence préférable à celle d’officier de marine.

D’ailleurs, les parents n’ont guère le choix des carrières. Charles de Pierremont, Émile Fargeolles, tous deux pour des causes analogues, par une sorte de force majeure, avaient été poussés à bord de l’Orion,

Dans l’intérieur des terres, à Paris, par exemple, la vocation maritime naît de l’amour du merveilleux. Robinson commence à faire songer à la mer, Télémaque continue à inspirer le désir des grandes aventures; mais, après Gulliver et Synbad des Mille et une Nuits, l’écolier n’y tient plus et déclare qu’il veut être marin. Qui n’a point caressé semblable rêve au détriment du de Viris et des fables d’Esope? Après avoir lu la Vie des marins célèbres, qui n’a voulu se faire mousse pour devenir amiral, découvrir plusieurs nouveaux mondes, être tour à tour chevalier de Malte, corsaire et flibustier, ou pour le moins visiter tous les pays de la terre? Qui ne s’est point figuré que sur la mer seulement se trouvaient gloire et bonheur? L’histoire des naufrages éveille un intérêt trop puissant pour laisser sous une impression de terreur; on ne compte pas les victimes, mais on admire ceux qui échappèrent au désastre, et l’on ose espérer tout bas d’être un jour acteur dans un de ces drames horribles dont l’Océan est le théâtre.

La Méduse et son radeau, le Kent incendié au milieu de la tempête, ont dû faire des prosélytes à la marine; ils n’en ont jamais détourné personne. On prend le métier de la mer avec la perspective de catastrophes pareilles; elles entrent dans le programme du candidat à l’école navale; aucun marin n’a renoncé à sa carrière pour les avoir rencontrées. Ce que l’on ignore, c’est les petites misères intestines qui remplissent lentement le vase de dégoûts, et finissent quelquefois par le faire déborder.

Le jeune homme qui débute plein de romanesques illusions n’en conserve aucune lorsqu’il a passé quelques années sous le harnais; il en fait bon marché avec l’âge, et, parvenu aux plus hauts grades, ne s’étonne pas de se voir administrateur ou diplomate, lui qui s’était destiné à devenir un capitaine Sabord comme il n’en est guère qu’au Vaudeville. Mais il n’oublie jamais entièrement ses premières sensations, et les nobles causes qui l’ont déterminé à choisir son état ne sont point de celles qui le lui feront abandonner.

En disant de quelles chimères se repaît l’imagination du candidat à l’école navale, on a tout simplement conté l’histoire de Jules Renaud. Son père qui était riche, mais avait un grand nombre d’enfants, approuva sa détermination:–Un gaillard leste et hardi comme toi, lui-dit-il, fera un excellent marin.

Jules, qui était alors en rhétorique, abandonna le grec, le latin et les discours français, pour la géométrie, l’algèbre, les trigonométries, et la statistique. On sail comment il fut admis; il avait de l’émulation, et se promettait bien de ne pas croupir aux derniers rangs.

Les fistaux assemblés dans la grand’hune se demandaient les uns aux autres les noms des cordages et des pièces de mâture qu’ils avaient sous les yeux. Jules avait retenu quelques termes de la nomenclature intéressante qu’il s’agissait de se classer dans la mémoire: élais, haubans, galhaubans, écoutes, marchepieds, enfléchures, étaient autant de choses nouvelles dont on ne s’expliquait pas trop l’usage.

Il y avait là une foule de cordes qui étaient autant de problèmes. A quoi servaient elles?... D’où venaient-elles? Où allaient-elles?... Chacun émettait son avis, et de terribles hérésies maritimes durent frapper les échos aériens en cette occasion.

Le canot qui conduisait à terre madame de Pierremont et sa jeune nièce attira aussi l’attention de Jules et de ses camarades; mais tout à coup de bruyants éclats de rire retentirent sur le pont; les cinq ou six fistaux se penchèrent tous à la fois du côté de tribord; ils virent Pierremont en uniforme au milieu d’un groupe nombreux en vareuse et pantalon gris.

Fargeolles l’avait profondément salué en disant:

–N’est-ce pas à M. de Pierremont que j’ai l’honneur de parler?

–Oui, monsieur, répondit Charles visiblement intimidé par la politesse exagérée de son interlocuteur et par le fou rire de la galerie.

–Croyez, monsieur de Pierremont ajoutait Fargeolles, que l’Ecole est très-honorée de vous recevoir enfin dans son sein. Nous vous attendions tous avec une impatience sans égale. L’on nous a dit que vous étiez un phénomène; l’on ne nous trompait pas!.....–N’est-ce pas, messieurs, l’on ne nous trompait pas?...

Le ton et la pantomime de Fargeolles excitaient de niaises risées. Charles essaya de s’y soustraire en regagnant le milieu du pont.

–Vous nous fuyez, monsieur de Pierremont! Oh! c’est cruel!... ajoutait Fargeolles en suivant. Vous vous refusez à nos hommages?...

–Messieurs, disait Charles, je ne fuis pas; mais je voudrais qu’on ne se moquât pas de moi!...

–Tout ceci est très-sérieux, monsieur de Pierremont! continuait Fargeolles en saluant de nouveau.

Ces bouffonneries avaient un succès prodigieux.

–Est-il donc amusant, ce Fargeolles? Il n’a point son pareil pour faire poser un fistau.

–Je suis d’avis, ajouta le vétéran, de porter en triomphe le phénix de ces lieux.

–Messieurs, s’écria Charles, laissez-moi, je vous en conjure; je ne suis un phénomène, ni un phénix.

Nouvelles explosions de rires moqueurs.

Je me demande encore pourquoi l’on riait. Qu’y avait-il de si comique dans les réclamations de ce malheureux enfant accueilli par des lazzis de mauvais goût.

–Le fistau a raison, Fargeolles! interrompit un facétieux ancien. Tout phénix a des plumes et je ne lui en vois point.

–C’est que tu as la berlue, reprit Fargeolles qui avait par hasard dans la poche une vieille plume et la planta en guise de panache dans la ganse du chapeau de Charles.

Nous portions alors, en grande tenue, le chapeau rond avec la cocarde, et la casquette en petite tenue.

–Hourra pour le plumet!...

–Un ban pour le plumet!...

–En triomphe le phénix!...

–Sur le pavois le roi des fistaux.

On essayait de mettre à exécution la motion du vétéran Fargeolles; on soulevait Charles par les pieds.

–Messieurs, messieurs! laissez-moi, je vous en prie, dit encore le malheureux adolescent qui avait peine à retenir ses larmes.

–Le fistau n’entend pas raillerie!... Il a un mauvais caractère!... il se révolte!...

–Mademoiselle, reprit Fargeolles avec un sourire moqueur, nous ne voulons vous prouver que notre admiration profonde.

–Mademoiselle!... mademoiselle!... Vive mademoielle!... répétait-on en riant

Le sobriquet avait de l’écho.

Charles se débattait; il était littéralement accablé par le nombre; on le tiraillait, on l’emportait malgré lui avec un acharnement brutal. Déjà il avait perdu son chapeau, qui fut foulé aux pieds, son paletot neuf avait reçu un accroc, son aiguillette pendait à demi arrachée. Jules Renaud ne put être plus longtemps témoin d’un pareil spectacle sans perdre le sang-froid.

–Quand on devrait me mettre en prison à mon tour, dit-il, je porterai secours à ce pauvre garçon!

–Tu as raison, reprirent ses cinq ou six camarades; allons!... lestement!...

Sitôt dit, sitôt fait; Jules s’élance sur la grand’vergue, prend à bras-le-corps un cordage qui descendait sur le pont, et veut se laisser glisser.

Presque aussitôt un cri terrible retentit d’un bout à l’autre du vaisseau; l’officier de service accourt.

–L’officier. gare!... dit Fargeolles.

Les persécuteurs de Charles se dispersent.

Tous les yeux restent fixés sur Jules Renaud, suspendu à mi-distance du pont au bout d’un cordage qui, en termes techniques, s’appelle cartahu.

L’intrépide Parisien avait cru rencontrer une manœuvre dormante; il s’était accroché, par malheur, à une corde courante, qui glissa rapidement sous son poids; il se raccrocha bien à une autre avec une extrême agilité, mais celle-ci n’était point assez longue.

Après quelques oscillations, il se trouvait au bout, ne se tenant que par les mains, à trente, mètres environ au dessus d’un panneau.

–Courage! mon ami. serrez ferme .! criait l’officier, tandis que deux gabiers d’élite s’empressaient de courir au secours de Jules.

–Vouloir s’affaler par un cartahu!... l’imbécile fistau!... murmura Fargeolles avec dédain.

III
LA PREMIÈRE SÉPARATION

Table des matières

Il est une parenté beaucoup plus réelle, beaucoup plus intime au moins, que celle qui tarife les droits de succession. Elle naît de fréquentations, de relations, de rapports constants, de sympathies réciproques. Tel cou sin germain vous est indifférent, tel arrière-cousin est pour vous un frère.–

Alexandre et Joseph de Pierremont étaient cousins au cinquième ou sixième degré; mais, nés dans la même ville, élevés ensemble, ils étaient, avant tout, amis dans l’acception vraie du mot. 4

Alexandre entra dans la marine militaire, Joseph dans le commissariat; ils naviguèrent souvent sur les mêmes navires; ils se marièrent vers la même époque avec deux jeunes filles déjà liées entre elles d’une vive amitié.–Cette, double union resserra encore l’attachement des femmes et celui des maris.

On sait que Joseph mourut pauvre; mais Alexandre, l’officier de marine, avait de la fortune; la mère d’Eglé ne connut jamais la détresse. Après elle Eglé ne l’aurait jamais connue, si de nouveaux malheurs n’eussent coup sur coup frappé l’infortunée mère de Charles.

Entre le moment où Eglé devint orpheline et la fin tragique d’Alexandre de Pierremont, plusieurs années de calme, d’amour et de bonheur s’étaient écoulées, pourtant. Années de trêve aux souffrances de la vie, années rares dont on ne sait tout le prix qu’après leur perte, années dont le souvenir met les larmes aux yeux, des sourires aux lèvres, une sainte mélancolie au cœur, vous passâtes comme peu de jours; vous étiez trop belles! Le temps avait cicatrisé les douleurs de la famille; Eglé restait pour rappeler à Alexandre son ami et cousin Joseph, à madame de Pierremont sa cousine et amie enlevée à la fleur de l’âge. Eglé, blonde et rose enfant, héritait d’une double affection qui lui rendait un père et une mère; entre Charles et sa petite cousine, aucune différence n’était faite; les étrangers s’y trompaient, et, comme Fargeollcs, ils les prenaient pour un frère et une sœur. Les personnes qui connaissaient un peu la famille ne se rappelaient plus qui, du petit garçon ou de la petite fille, était l’enfant d’adoption; les intimes eux-mêmes l’oubliaient quelquefois.

Charles avait deux ans de plus que sa cousine. Ils avaient grandi sous le même toit, ils avaient eu les mêmes plaisirs, les mêmes récompenses, les mêmes fêtes. En général, les petites filles sont plus précoces que les garçons; Charles et Eglé étaient donc en quelque sorte du même âge. Et puis Eglé paraissant avoir un caractère plus ferme, ses jeux étaient toujours les jeux préférés.

D’un autre côté, M. de Pierremont embarquait et naviguait souvent; Charles demeurait alors sous la tutelle exclusive de sa mère. C’est dire que sa première éducation fut un peu féminine.

Il y a toujours quelque chose de vrai dans les sobriquets les plus méchants; Fargeolles avait frappé juste en appelant Charles: Mademoiselle.

Ce n’était pas un jeune gars, vif, ardent, impétueux, volontaire, comme on l’est d’ordinaire à son âge. Il était intelligent, studieux, soumis, mais trop doux, trop naïf. Il n’avait rien du gamin de collége. Il ignorait cet égoïsme vaniteux et cruel que développe si rapidement l’éducation publique.

La Fontaine a dit: «L’enfance est sans pitié;» Charles faisait mentir cet adage trop profondément vrai: Il manquait du tact indispensable qu’on appelle la connaissance des hommes et que donne la vie commune. Il était tout amour; s’il connaissait le malheur, il ignorait le mal.

Le mal est un des deux phares de la vie; il faut le voir pour savoir le craindre et le fuir.

L’enfance de Charles s’était passée sous les yeux d’une mère pieuse, qui éloignait de lui toute image du vice. Les Spartiates, voulant que leurs enfants fussent des hommes, faisaient enivrer des esclaves en leur présence.

Charles aimait Eglé d’une tendresse fraternelle, qui avait toute la pureté des amours des anges. Quel est le lycéen qui aimerait ainsi une gracieuse cousine, pleine d’abandon? A quinze ans un écolier de nos colléges est au moins roué s’il n’est blasé. Heureusement, les natures généreuses se guérissent vite de cette gangrène engendrée par le contact des natures corrompues et corruptrices. Aussi, faut-il plaindre Charles d’avoir été soustrait à la contagion. Il en est des maladies morales comme de certaines maladies physiques, dont il importe de s’inoculer le virus.–L’éducation publique peut être comparée à la vaccine.

L’éducation publique est une nécessité, surtout pour quiconque est appelé par sa carrière, ainsi qu’un militaire ou un marin, à vivre en communauté perpétuelle avec des indifférents, des étrangers, des ennemis. Et Charles n’avait jamais quitté le toit maternel.

Du temps où madame de Pierremont était heureuse core, on la voyait souvent sortir de chez elle, condui-deux charmants enfants, élégamment habillés, sount, joyeux, se tenant l’un l’autre par la main.

On s’arrêtait à les regarder. Du même regard on féliait la jeune femme qui les tenait si propres, si gais, dispos. On comprenait que les soins moraux devaient aler les soins extérieurs. Il y avait dans les yeux d’Eé tant d’expansive franchise, dans ceux de Charles de douceur! On aimait ces deux enfants, rien qu’à voir. Qui les écoutait, les aimait encore davantage; r leur babil avait un charme exquis; leur tendresse atuelle y perçait à chaque mot.

Eglé prenait d’ordinaire la direction du jeu, à condi-pourtant que le jeu fût du goût de Charles. Elle cidait toutes choses la première; mais si Charles ontrait quelque répugnance, elle renonçait bien vite sa volonté. Seulement il était rare que Charles hési-; à lui obéir.

S’ils se mêlaient à quelques groupes d’enfants de r âge, c’était inévitablement à des groupes de petites les où Charles se trouvait admis, grâce à Eglé.

Est-il un poète capable de cueillir une à une les fleurs nies qui s’épanouissaient en leurs jeunes âmes? Pour quisser leurs amours enfantines qui s’ignoraient, un ge devrait arracher de ses ailes la plume la plus dée et la tremper dans un cœur de mère. Il faudrait unir art divin à une exquise sensibilité, pour dire l’hisire de chaque larme versée par Charles pour Eglé, de aque sourire d’Eglé séchant une de ces larmes.

Ils s’aimaient sans efforts, sans timidité, sans conainte, avec une expansion fraternelle, une prévenance tous les instants.

Alors, Eglé était pauvre; madame de Pierremont avait ngé souvent à l’avenir que lui réservait la tendresse ! Charles; les serrant tous deux à la fois entre ses as, elle semblait leur dire:–Toujours! toujours, mez-vous ainsi!

Combien Eglé se montrait fière quand les maîtres de Charles lui donnaient de bonnes notes et venaient com plimenter sa mère sur ses progrès, sur son zèle. E combien Charles était sensible aux louanges caressan tes de sa chère Eglé. Mais si la petite fille avait ét grondée pour quelque espièglerie, pour quelque négli gence, vous auriez cru, à voir Charles, qu’il avait ét puni.–Pour rendre Eglé plus docile, madame de Pier remont n’avait qu’une menace à faire:–Je vous met trai en pénitence, mademoiselle, et vous serez caus que votre cousin pleurera.

S’il manquait à ces amours innocentes le cadre splen dide des forêts vierges, les vertes savanes, le ciel de tropiques, les arbres toujours chargés de fruits et d fleurs;–s’il leur manquait de l’air, de l’espace, de soleil;–non, la poésie ne leur manquait pas.

La poésie et l’amour sont dans le cœur.

Sous le ciel brumeux de l’Armorique, naissent e chantent d’obscurs poètes qui ont beaucoup aimé Partout où l’homme vit et souffre, partout où il aim et pleure, on rencontre de la poésie vraiment tout chante.

Ils étaient charmants à contempler, ces gracieux en fants, les bras enlacés, les têtes appuyées l’une contre l’autre, se regardant avec une douce confiance, aimant à se dire des mots que leur tendresse leur dictait, n’é prouvant l’un sans l’autre aucun plaisir.

S’il est un amour poétique c’est l’amour de cet âg d’innocence.

Mais déjà les jours de l’enfance ne sont plus; bonr heurs éphémères, ils sont fanés. Charles, Eglé, ces deu enfants qu’on aimait à voir se livrer à leurs ébats frar ternels, viennent d’entrer dans l’adolescence; ils sont plus sœur et frère et le savent déjà: une pudeut instinctive retient Eglé; Charles baisse quelquefois les yeux devant son doux regard. Ils s’aiment avec un ance nouvelle; un trouble inconnu modère leurs ouvements de tendresse.

Quand Charles tomba malade après son brillant exaen, Eglé devint languissante; madame de Pierremont embla pour ses deux enfants. Eglé partageait alors s travaux de la noble veuve; Eglé ne put seconder sa nte, jusqu’à ce que Charles entrât en convalescence. ; las! l’amélioration de la santé du jeune élève fut le gnal d’un dernier malheur.

Ils vont se séparer, ils se séparent; leurs tristes eurs sont déchirés par l’absence pour la première is.

La séparation, l’absence, sont, dans la vie, les symles de la mort.

Charles de Pierremont avait essuyé ses larmes en enndant le roulement de tambour, qui allait amener sur pont tous ses nouveaux camarades. Mais Eglé, la tuvre enfant, laissait abondamment couler les sienes. Elle sanglotait en agitant son mouchoir. Ses ues étaient baignées de larmes pures comme son nour.

–Mon Dieu! pensait encore la pauvre veuve avec le sorte de pressentiment, cette fatale carrière va ndre Eglé aussi malheureuse que Charles et que oi!...

Lorsque madame de Pierremont mit pied à terre, elle iraissait résignée; la jeune Eglé, un mouchoir sur les eux, s’appuyait à son bras.

N’osant encore échanger une parole, celle-là de ainte de faiblir, celle-ci de peur de trahir en public trop vive douleur, elles gravissaient en silence un entier à pic qui conduisait vers leur humble demeure. Eglé, singulièrement développée pour son âge, n’aait pas tout à fait quatorze ans, on lui en donnait uinze.

Joyeuse d’abord, quand elle avait vu Charles guéri, vêtir son uniforme d’élève; puis distraite un instant par le brillant spectacle d’un intérieur de vaisseau, elle avait obéi à ses instincts enfantins. A présent, ses sen timents affectueux reprenaient le dessus; en entrant quand la porte fut fermée, elle ne poussa qu’un cri:

–Charles!..... où est Charles?...

Et ses sanglots, un moment contenus, redoublèrent

Madame de Pierremont n’essaya pas de la calmer. L. veille, elle avait reçu quelques commandes de lin gerie.

–Allons, mon enfant, dit-elle avec douceur, ceci ess pressé, mettons-nous à l’ouvrage.

Eglé entendit; elle se leva.

Madame de Pierremont mesurait une pièce de toile Eglé s’avança pour l’aider, leur mains et leurs yeux se rencontrèrent, leur bras s’ouvrirent.

–Charles!..... Charles!..... mon pauvre fils!..... s’écriai à son tour madame de Pierremont.

Elles ne travaillèrent pas de la soirée.

–Mon Dieu!... s’écria Eglé, quel malheur qu’il soi dans la marine.

Cette triste exclamation retentit cruellement dan l’âme de la veuve d’Alexandre. Elle répondait à ses plu secrètes pensées.

–La marine!... L’absence!... La séparation!... Les dangers de la mer!... Les dangers de la vie com mune!...

Charles, en ce moment même, était en butte aux vexa tions de Fargeolles et aux rires stupides d’une masse d’enfants. Oh! cet âge est sans pitié!...

Jules, il est vrai, le brave Jules Renaud s’élançait a secours du fistau inconnu; mais trop de précipitation l’exposait à être victime de sa générosité.

Les gabiers eurent beau courir, ils n’arrivèrent pas temps. Jules tomba et se cassa le bras sur l’hiloire d grand panneau.

Le tambour battait pour le repas de cinq heures d soir.

Tandis que le chirurgien-major mettait un appareil sur la fracture, les élèves décendirent dans la batterie passe.

Charles de Pierremont était de la même escouade, de a même table, du même bureau que Fargeolles; il était ion voisin d’étude, son voisin de hamac.

Son bon numéro d’admission en était cause, car il occupait sur la liste des fistaux le même rang que Fargeolles sur celle d’Angoulême; et l’on avait fondu es deux listes en une pour le classement à bord de Orion,

C’était une chance malheureuse, un hasard funeste lont les conséquences devaient durer un an. Pour un un tout entier, Fargeolles avait ainsi sous la main, la nuit, le jour, une victime à torturer. Fargeolles trouva e hasard très-récréatif et s’en mordit les lèvres en ’iant:

–Mademoiselle est sous ma coupe, ce sera drôle!...

Quant à Jules Renaud, il fut emporté à l’hôpital de a marine.

Charles accablé par ses émotions, découragé par l’accueil de ses camarades, bouleversé par l’accident dont 1venait d’être le témoin,–on avait cru que Jules se suerait sur le coup,–Charles s’assit à la place que lui lésigna l’adjudant de service. Il ne put manger.

–Mademoiselle n’a pas d’appétit, dit Fargeolles. On regrette sa petite mimi et sa petite maman. Oh! c’est attendrissant, parole d’honneur la plus sucrée!... Passez-moi la salade, que je l’assaisonne avec mes larnes!...

IV
FORCE ET FAIBLESSE

Table des matières

Combien de larmes le pauvre Charles avait répandues en cachette, le soir, dans des coins sombres; le jour, dans les parties les plus élevées de la mâture, toutes les fois qu’il avait pu donner à sa mélancolie un instant de solitude!... Heureux lorsqu’il lui était permis de pleurer!

A diverses reprises, il avait essayé d’épancher son cœur en écrivant à sa mère, mais toujours, hélas! Fargeolles était à ses côtés; Fargeolles l’épiait et le troublait. Avec un acharnement infatigable, Fargeolles lui faisait cette misérable guerre d’escarmouches qui lasse les plus patients, qui abat les plus forts.

Il s’agissait de former le caractère du petit fistau d’éduquer mademoiselle! c’était drôle!... Bien drôle sans contredit, car il se trouvait à point nommé de niais bons enfants pour rire et même pour devenir les bénévoles complices du persécuteur.

Simples farces! pures plaisanteries!... ™

On cachait les plumes de Charles, son encre ou son pier; on lui enlevait son pliant. On lui faisait toutes rtes d’aimables niches d’un goût non moins délit.

S’il est un monstre plus odieux que le vampire, un re plus exécrable que l’assassin de profession, c’est farceur!... Dans une république sagement ordonnée, ut farceur devrait être mis hors la loi et traqué comme le bête fauve. Le farceur est un pestiféré dont le mal vient contagieux. Il désapprend à ses stupides admiteurs la pitié, l’humanité, l’honnêteté, tout, jusqu’à gaieté franche et au rire de bon cœur. La passion du rceur est un égoïsme brutal qui prend plaisir aux ouleurs d’autrui; c’est la méchanceté poussée à la ernière puissance par la bêtise.

Pour faire une bonne farce, quelque farceur mettra univers en cendres.

Le farceur achevé a causé cent duels, autant de faillis, la perte des emplois les plus nécessaires, la ruine 3vingt familles. Tout cela parce qu’il a indiqué une usse adresse au lieu d’une bonne, une heure fausse lieu d’une vraie. Farces!

Votre fortune, votre salut tiennent à une démarche, ut retard doit entraîner une catastrophe!..... Cet homme sera brûlé la cérvelle, cette femme sera morte de mire, quand vous arriverez,–un facétieux mauvais aisant vous égare, vous retarde. Il vous fait un drôle mensonge qui entraînera une querelle, une brouille, n meurtre. Farces!... Farces!...

Il sait que vous attendez impatiemment une lettre; ourquoi?–Il l’ignore absolument; peu lui importe, ourvu qu’il puisse faire une bonne farce. Il la sous-’ait au passage, et vous la renvoie deux jours après ervant d’enveloppe à un bocal de cornichons. Ah! ue c’est amusant!... que c’est fin et joli!... Mais lute d’être allé au rendez-vous qu’assignait cette lettre, ous n’obtiendrez pas la place qui eût donné du pain à os enfants.

Eh mon Dieu!... Il n’en savait rien, lui, le farceur!... Il n’y a pas mis de méchantes intentions!... Devine-ton ces choses-là!... une lettre de trois sous par la petite poste retardée de quarante-huit heures, voyez donc le grand crime!... Farce! Et l’on bat des mains aux faits et gestes des farceurs!

Fargeolles avait du succès comme farceur fini!... Fargeolles poussa un jour la facétie jusqu’à s’emparer adroitement d’une lettre commencée par Charles, et rassemblant cinq ou six de ces rieurs attitrés, il enr donna leclure à haute voix:

«Ma chère maman, ma bonne petite sœur!...»

Fargeolles avait pris le fausset, il larmoyait dramatiquement, il gesticulait, il portait la main à ses yeux, il faisait semblant de pleurer.

«Je ne vous dirai pas que je suis heureux à bord de l’Orion, puis-je être heureux loin de vous!...»

–Ah!... je m’évanouis!... que c’est attendrissant Fabien, soutiens-moi!...

Charles survint, il reconnut sa lettre et s’élança sur le vétéran avec impétuosilé; mais messieurs les rieurs à le retinrent. Fargeolles alla jusqu’au bout déclamant, ricanant toujours!... Farce d’école!...

A la fin, on lâcha Pierremont qui trépignait; il atteignit sa lettre, il l’arracha brusquement des mains de Fargeolles. La lettre se déchira.

–Ce n’est pas ma faute, mademoiselle Fistau!... dit l’inimitable farceur avec un accent inimitable. Quel dommage pourtant, messieurs!... tant de jolis sentiments en morceaux? Ah! mademoiselle! vous les maltraitez: par trop, vos irop jolis sentiments!... C’est mal!... très-mal!...

L’adjudant de service passa en disant:

–A vos places! messieurs!... Silence!...

Fargeolles s’assit, repassa la leçon de navigation et t son calcul avec un sang-froid parfait. Charles bouleersé attendait la récréation pour se réfugier sur les arres de la cacatois; il comptait sans Fargeolles. Fareolles l’y suivit. Il redescendit, Fargeolles l’imita, touours gouaillant avec le joyeux esprit qu’on lui sait.

L’heure de la classe vint, Charles fut interrogé, il épondit mal, et eut un mauvais point.

Lettre de famille, étude, récréation, Emile Fargeolles vait tout empoisonné.

Et cela durait ainsi depuis le lever jusqu’au coucher, a nuit même, quand Fargeolles ne dormait pas, le latin s’il s’éveillait le premier. Les farces de dortoir uccédaient aux farces de réfectoire, de classe ou d’exerice.

Charles fut amarré et transfilé dans son hamac: pluieurs fois on lui barbouilla la figure pendant son somneil, ou encore on détacha la corde du côté des pieds t on le fit tomber brutalement tandis qu’il dormait. ’arecs sur farces!

Quelques jours après, enfin, Fargeolles se trouvait ar bonheur à l’autre extrémité de la batterie; Charles rofita d’une occasion si rare. Il put achever, fermer et xpédier sa première lettre:

«Il m’est impossible, ma bonne mère, écrivait-il, de ous dire que je suis heureux loin de vous et de ma hère Eglé; mais l’espérance de contribuer à votre boneur soutient mon courage. Je travaille, je fais tous les efforts pour suivre vos excellents conseils et me montrer digne de votre tendresse. En travaillant, je âche de ne point trop penser à vous, car c’est votre, ensée qui fait ma faiblesse comme elle fait ma force, la tristesse comme ma joie. Puisque je dois être marin, faut que j’apprenne à ne trouver qu’une véritable nergie dans les sentiments que vous m’inspirez, ma mère, dans l’affection fraternelle que j’ai pour toi, ma douce Eglé.

«Oh! qu’il m’est difficile de vous aimer sans faiblesse, de ne penser qu’aux devoirs de l’avenir, de ne pas regretter le bonheur perdu!

«Pendant les récréations, mon plaisir est de monter au haut de la mâture pour apercevoir le toit que vous habitez.–«Elles sont là, ma mère, ma sœur!... Elles sont là, me dis-je, celles qui m’aiment et qui prient pour moi!...» Les yeux fixés sur Brest, je songe aux heureux temps écoulés entre vous. Je me rappelle aussi que mon tour est venu de travailler pour votre bonheur. Alors, je redescends fort; mais plus souvent, je l’avoue, je redescends triste et faible.

«Je me priverai, ma mère; je n’irai plus chaque jour sur les barres de cacatois. Je me refuserai ces émotions trop vives, parce qu’elles amollissent mon cœur. Mais une fois par semaine, ma bonne Eglé, le dimanche à l’heure où vous revenez de la messe, je monterai, je monterai là-haut comme l’oiseau qui vole vers le ciel, et si j’aperçois à la pointe un mouchoir blanc qui s’agite, je dirai: Ce sont elles!... Une fois chaque semaine seulement, ce ne sera pas trop, n’est-ce pas. chère mère? Le dimanche, il n’y a pas de cours; je ne risquerai pas en descendant d’être distrait et de ne pas bien écouter les démonstrations des professeurs.»

Charles de Pierremont entrait ensuite dans quelques détails sur sa vie matérielle à bord, mais il ne parlait ni de Fargeolles ni de ses persécuteurs ordinaires. Il ne se plaignait de rien, il se louait du commandant et des officiers; enfin il annonçait que le jeudi suivant serait son jour de sortie.

Cette lettre était un acte de courage; son dévouement filial lui donna la force de la terminer sans se trahir, sans avouer combien il souffrait.

Cette lettre attira de douces larmes dans les yeux de nadame de Pierremont:

–Il est moins malheureux que je ne le craignais, lit-elle en embrassant Eglé; brave enfant!...

–Jeudi! s’écriait la jeune fille; nous le verrons! Il ’iendra jeudi!

Eglé compta les heures, Charles aussi les trouvait bien lentes; elles s’écoulèrent pourtant au gré de leurs vœux.

Le jeudi, au point du jour, les douzes élèves de la able où mangeait Charles descendirent au vestiaire, dans l’entrepont, s’habillèrent en grande tenue, réponlirent à l’appel et embarquèrent sous la surveillance le l’adjudant de service.

Dans la chaloupe, Fargeolles tint un discours homérique et mémorable à tous égards. Le style, les grâces. a pensée s’y disputaient la palme du bon goût. Le vétéran déclara, dès son exorde, que celui-là serait réputé mauvais camarade, capon et cuistre, qui refuserait d’aller déjeuner chez Coquinot.

Coquinot était alors le restaurateur en vogue parmi les élèves de marine; à bord de l’Orion, l’on ne jurait que par Coquinot et Jeanneton, la plus accorte des filles du restaurant.

Fargeolles, au nom de la camaraderie, préconisa son banquet, parla de Champagne, vanta la salade d’anchois et déclama l’éloge des pâtés aux truffes.

–Saperlotte! poursuivit-il, nous sommes douze; c’est historique, mathématique et physique. A20fr. par tète, nous pouvons faire un festin de monarques! Ceci est arithmétique!... et je vous certifie que nous nous amuserons comme trente-six!... Je m’en charge! D’abord, je déclare à madame Coquinot que nous voulons être exclusivement servis par Jeanneton, une bonne enfant, qui entend la plaisanterie comme un cheval de trompette!... Ensuite, nous irons au café Laplanche prendre la demi-tasse, le pousse-café le contre-pousse-café, la liqueur, etc., sans compter les cigares. Après, nous louons des chevaux, et nous allons collationner à Guipavaz. Laissez-moi gouverner, mes amis; je vous ferai passer une journée maritime un peu suivée!..... Voyons voir, qui en est?

–Moi!...–Moi!...–Moi!...

Dix élèves, tous étrangers à Brest, approuvèrent les projets de l’orateur. il leur sembla naturel de fêter largement la première sortie et de dépenser un mois d’appointements, d’autant mieux que la deuxième sortie n’aurait lieu que six semaines après.

–Et mademoiselle Fistauline de Saint-Fistau? ajouta Fargeolles. Mademoiselle n’a rien répondu, je crois?...

Charles garda le silence.

–Eh bien! Pierremont? demanda Sergette, un de ces bons enfants insignifiants qui n’ont d’autre mérite que leur nullité.

–Vous disposez de la journée entière, répondit enfin Charles; à quelle heure irais-je donc voir ma famille?

–Au fait, interrompit un camarade assez bienveillant, aucun de nous n’est de Brest.

–Excepté moi, pourtant! s’écria Fargeolles. J’y ai ma famille aussi, moi; mais je sais être bon garçon d’abord.

On se rappelle que la prétendue famille de Fargeolles se réduisait à la personne d’un tuteur parfaitement mal disposé à son égard.

–Allons, Pierremont! reprit Sergette, déjeune toujours avec nous, nous te lâcherons après déjeuner.

–C’est impossible; ma mère et ma sœur sont pressées de me revoir.

–Petit pingre! s’écria Fargeolles; il pleure ses fichus vingt francs, voilà le fait! Mademoiselle Fistaulotte est économe.

Charles rougit.

Fistauline, Fistaulotte de Saint-Fistau, ces sobriquets ujours nouveaux, avaient un succès de rire, et puis argeolles était si farceur!... Dès qu’un farceur est bien dûment posé, il fait rire en disant bonjour.

On riait donc, et à ces rires se mêlaient des railleries ontre l’avarice inqualifiable de Charles. Heureusement, chaloupe aborda.

Madame de Pierremont et sa nièce Eglé attendaient ar le quai; le jeune élève se jeta dans leurs bras avec ansport.

Dix des camarades saluèrent en passant.

Fargeolles garda résolûment son chapeau sur la tête, ; dit assez haut pour être entendu par Charles:

–Tiens! tiens! elle n’est pas mal, la petite Mimi de aint-Fistaupin. Je la préférerais presque à Jeanneton, elle avait une robe sans pièces, un fichu moins antiue et un chapeau plus moderne. Quel attirail solenel!...

Comparer Eglé à une servante d’auberge, tourner en idicule la pauvreté de sa mère, et cela, au moment nême où on l’accusait, lui, Charles, d’être pingre, de e pas vouloir dépenser un mois d’appointements en olies, en orgies!

Madame de Pierremont trouva Charles un peu changé; nais on se rappelle qu’il était convalescent en embaruant à bord de l’Orion; elle ne s’inquiéta pas. D’ailours, malgré les propos blessants de Fargeolles, Charles était sous une telle impression de bonheur, que sa trisesse disparaissait.

Sa mère lui prit le bras, Églé l’autre main.

Déjà Fargeolles et ses dix commensaux mettaient tout ens dessus dessous dans la maison Coquinot et faisaient erdre la tête à l’infortuné Jeanneton, lorsque Charles, vivement ému, rentra dans la modeste demeure de sa nère.

Trois bols de faïence d’une propreté recherchée, un petit pot au lait et un gros morceau de beurre, étaient disposés sur la table.

–Mon bon Charles! mon bon petit Charles, ne bouge pas! dit Eglé, je te le défends aujourd’hui! Laissez donc, monsieur, restez avec maman!... Non. Charles! ne te dérange pas, je t’en prie, je veux te servir!...

Eglé, avec une joie enfantine, apporta bientôt trois petits pains et quelques morceaux de sucre.

–Du sucre blanc et des petits pains dorés! s’écria-t-elle. Je te ménageais cette surprise!...

Charles eut envie de pleurer.

Il embrassa encore une fois sa mère et puis sa chère petite cousine.

En ce moment, l’audacieux Fargeolles remplissait des éclats de sa voix la grande salle du restaurant Coquinol.

–Et les anchois, Jeanneton! les anchois! criait-il. Si dans deux minutes nous n’avons pas notre salade d’anchois, jeune beauté, je vous retire l’estime et les adorations de l’école de marine.

–Je m’en fiche pas mal de votre estime, gros laid! riposta l’intéressante Jeanneton. Tenez voilà vos huîtres!...

–Sublime réponse! s’écria Fargeolles; messieurs, un ban pour Jeanneton!

Fargeolles donna l’exemple et le signal; ses dix camarades frappèrent en cadence dans leurs mains. Jeanneton courait à la cuisine.

Un lieutenant-colonel d’infanterie, qui déjeunait dans le petit salon, se tourna vers la maîtresse de l’établissement:

–Que diable y a-t-il donc chez vous ce matin? demanda-t-il.

–Rien colonel, répondit madame Coquinot. C’est jour de sortie des élèves de l’Orion; ils s’amusent, ces enfants; ils agacent un peu Jeanneton, en buvant du sauterne et en mangeant des huîtres.

Eglé faisait avec délices les honneurs du frugal repas qu’elle avait préparé elle-même. C’était sur ses modiques épargnes qu’elle avait acheté le sucre blanc, les petits pains et même le café.

Depuis longtemps, dans l’intérieur de madame de Pierremont, n’avait régné une joie si cordiale et si franche.

Cependant, dès que le déjeuner fut fini, Charles prit son chapeau pour sortir:

–Quoi! déjà! s’écria Eglé.

–Oh! je serai bientôt de retour, chère sœur, dit le jeune élève.

–Mais où vas-tu donc si vite? demanda madame de Pierremont.

–A l’hôpital de la Marine rendre visite à un de nos camarades.

–Très-bien, mon enfant, va donc, et ne nous fais pas trop attendre; tes moments nous appartiennent.

–Oh! soyez tranquille, ma mère, je suis avare de mes instants de bonheur; mais la visite que j’ai à faire est un devoir!...

Eglé se demandait quel pouvait être cet ami que Charles montrait tant d’empressement à aller visiter; elle suivit son cousin dans l’antichambre:

–Qui est-ce que ton malade? dit-elle.

–Il s’appelle Renaud, répondit Charles.

–Tu l’aimes donc bien!... Et s’il est ton ami, pourquoi ne nous en as-tu rien dit dans ta lettre? Nous aurions été si contentes de te savoir lié avec un digne camarade.

–Mon Dieu! répondit Charles en hésitant, je ne puis dire qu’il [soit mon ami; je ne le connais même pas!...

Charles laissa Eglé fort surpnise d’une pareille réponse.

–-Il paraissait embarrassé, pensa la jeune fille; Charles ne ment jamais; que signifie ce qu’il m’a dit? Il nous cache quelque chose, bien sûr. Si c’est un chagrin, je veux le connaître pour le partager avec lui.

V
CONFIDENCES

Table des matières

Charles n’avait pas longtemps ignoré la cause première de l’accident de Jules Renaud, dont les fistaux parlaient chaque jour. Charles avait eu la douleur d’apprendre que c’était pour lui que l’alerte Parisien s’était exposé avec une témérité si généreuse. il se promit, dès ce moment, d’aller lui rendre visite aussitôt qu’il descendrait à terre.

Jules, le bras gauche en écharpe, et du reste ayant fort bonne mine, se promenait dans le jardin, quand Charles l’aborda.

Jules reconnut au premier coup d’œil son jeune collègue, et lui tendit la main droite:

–C’est bien à vous, lui dit-il, d’être venu me voir, merci mille fois.

–C’est moi qui viens vous remercier et vous exprimer tout le chagrin que j’éprouve.

Jules interrompit:

–La faute en est à Fargeolles d’abord, à moi enuite; j’aurais dû m’affaler par les haubans ou les alhaubans.

La connaissance était faite. Charles répondit à toutes es questions de Jules, se chargea de ses commissions t se plaignit un peu de la tyrannie de Fargeolles.

–Je ne suis pas rancunier, dit Jules, mais s’il recomnence en ma présence, je vous promets de le mettre à araison!... Plût à Dieu, ajouta Jules en soupirant, ue M. Fargeolles fût mon plus gros souci!...

–Qu’avez-vous donc? demanda Charles; votre bras ous fait-il beaucoup souffrir?

–Mon bras? pas du tout!... La fracture était simle le chirurgien est sans inquiétude; question de atience!... Mais je perds mon temps, voilà ce qui me ésespère. Figurez-vous bien que je ne savais pas nême ce qu’il aurait fallu savoir sur le bout du doigt pour entrer à l’école. Nul n’a autant besoin que moi de ous ses instants; je serai refusé à l’examen de sorie.

–Oh! par exemple!... s’écria Charles.

–Me voici à l’hôpital pour quarante ou cinquante ours, après une première quinzaine d’études qui ne l’ont nullement profité. Pour un autre, ce serait deux lois de retard; pour moi, ces deux mois en valent ix.

Avez-vous vos livres ici? demanda Charles.

–Non!

–Je vous les enverrai demain; repassez bien votre ours d’entrée; et je vous réponds du reste. Dès que ous serez à bord, je vous remettrai au courant penant les récréations.

–Mon cher ami, répartit Jules avec enthousiasme, lites cela; vous me rendrez le plus heureux élève es temps passés et à venir!...

–Je serais un ingrat si je ne me mettais tout à votre ervice.

–Ma foi!... vous ne me devez rien jusqu’ici; reprit Jules. Si je vous avais épargné quelques vexations, passe!...

Mais, laissez-moi revenir avec le bras guéri; M. Fargeolles me payera l’arriéré à la première rencontre.

–Gardez-vous en bien! vous seriez puni!

–Tant pis! l’on ne meurt pas d’une punition, et l’on a tout à gagner en se débarrassant, d’un taquin, on travaille mieux après!...

La visite ne se prolongea pas; Charles dit qu’il avait hâte de rejoindre sa mère et sa sœur; Jules fut le premier à le presser de ne pas tarder davantage.

–Nous causerons à bord tout à notre aise; allez, mon ami; comptez sur moi, je compte sur vous.

Eglé regardait à chaque instant par la fenêtre; enfin, Charles reparut; il revenait presqu’en courant. Quelques affaires pressantes ayant obligé madame de Pierremont à sortir, Eglé pût faire subir à Charles un long interrogatoire.

Il fallut bien alors qu’il avouât la vérité, qu’il expliquât pourquoi Jules s’était cassé le bras, qu’il parlât de Fargeolles.

–Fargeolles! dit Eglé, oh! je le connais!... Sa vue m’a fait éprouver un sentiment de répulsion inimaginable. Qu’il a bien l’air méchant!... Mais, s’il te persécute, pourquoi ne te plains-tu pas aux officiers, au commandant du vaisseau?

–Je passerais pour rapporteur; je serais en butte à l’inimitié de tous mes camarades.

–Comment! tu es le plus faible, et tu n’as pas le droit de demander protection?

–Non, Eglé!... Il faut que je souffre avec patience et courage.

–Rapporteur!... répéta Eglé. Je conçois que si M. Fargeolles fait quelque chose de contraire aux règlements, ce ne soit pas à toi de le dénoncer: tu fermes les yeux, tu ne dis mot. Mais il t’attaque, il te tourmente nuit et jour; il t’empêche même de travailler; il abuse e sa force, il te fait une guerre abominable, et tu ne ois pas t’en plaindre!

–C’est absurde, j’en conviens; c’est pourtant omme cela!

Eglé se fit raconter une à une toutes les tortures de Charles. Eglé pleurait à chaudes larmes; Charles ’efforçait de la consoler:

–Tu es plus malheureux qu’un esclave, mon paure Charles!...., ils t’assassinent à coups d’épingle, ils e font mourir à petit feu!

–Bonne sœur, tu m’as arraché mon secret; mais ne dis rien à maman, je t’en prie. Tu lui ferais de la leine. Laisse-lui croire que je vis en repos à bord. Il aut que je sois marin; je veux l’être. J’aurai de la réignation et du courage; j’attends le brave Renaud, il era mon protecteur. Non, vois-tu ces vexations ne dueront pas toujours.

–Charles!... pauvre ami! disait Eglé en sanglotant, e ne répéterai pas tes confidences à ma tante, mais ne ne cache rien à moi, ne me cache rien!...

Et Charles, qui avait besoin d’ouvrir son âme, ne tut ue la dernière insulte de Fargeolles, le matin, sur le quai de débarquement.

Les larmes étaient essuyées, cependant; des pensées consolantes avaient rasséréné les traits de Charles et l’Eglé, quand madame de Pierremont rentra, Elle consacra le reste de la journée à son fils, s’efforçant par le tendres et nobles conseils de lui raffermir le moral. Elle ignorait combien ces conseils étaient inutiles, elle gnorait quelle force Charles déployait en ne parlant ) as de ses douleurs.

Enfin, après un dîner plus que modeste, et bien moins joyeux que le premier repas, car l’heure de la séparation approchait, Charles fut reconduit par sa nère et sa cousine vers la cale, où attendait la chaoupe. Il y arriva le premier.

Ses camarades furent en retard de dix minutes; l’adjudant de service gronda un peu, ce fut tout.

Ces messieurs s’étaient littéralement conformés au programme d’Emile Fargeolles. Déjeuner, courses à cheval, collation à Guipavaz, séance au café Laplanche, dîner chez Coquinot, punch, cigares, ils n’avaient rien passé. Ils revenaient les poches pleines de tabac et de fioles de liqueur,

Fargeolles était passablement ivre, quatre ou cinq autres l’étaient tout autant. Eglé reconnut le persécuteur de Charles et frissonna.

–Sois discrète, rappelle-toi ta promesse, Eglé, murmura le jeune élève en lui donnant le baiser d’adieu.

–Madame de Pierrement le pressa entre ses bras une dernière fois. Charles sauta dans la chaloupe. Emile Fargeolles n’avaient pas manqué de faire quelques observations grossières, qui cette fois du moins ne furent pas entendues par le jeune élève. Charles était pensif, les yeux tournés vers sa mère et sa cousine, qu’il suivit du regard jusqu’au moment où l’on fut hors du port.

La mer était dure; le trajet de la chaloupe, dura trois quarts d’heure; il faisait nuit avant qu’on eût accosté le vaisseau:

–Bon! murmura Fargeolles; nous avons de la chance.

Il s’agissait d’introduire en contrebande les cigares et la liqueur. Le vétéran avait ses poches par trop bourrées.

–Allons! mademoiselle! dit-il à Charles de Pierremont, charge-toi de ceci!

–C’est défendu; je ne veux pas!...

–Tu ne veux pas, gamin!... Entendez-vous, messieurs! il refuse un service de camarade.

Les trois ou quatre élèves les plus ivres s’indignèrent de la résistance du fistau. Bon gré, mal gré, on lui remplit ses poches.

Charles fut obligé de monter le premier à bord.

Un adjudant était aposté sur le pont avec ordre de ouiller les permissionnaires; il trouva les cigares et les confisqua.

Fargeolles montait le second; il vit que Charles était oris en flagrant délit, et dit à demi-voix:–«Gare!... on fouille!.....» En même temps, il essayait de jeter oute sa contrebande à la mer.

Il n’en eut pas le temps.–Les autres élèves furent ) lus heureux.

Par les ordres de l’officier de service, Charles et argcolles durent être immédiatement conduits à la alle de police pour y passer la nuit.

Quel contraste! après une journée de tendres épanhements et de douces émotions, rentrer à bord pour tre enfermé dans une étroite cellule, avec son acharné ersécuteur,–être puni, quand il s’était tant promis le ne s’exposer à aucune punition.

Charles pâlit, toute sa résolution l’abandonna; il prouva le sentiment d’horreur du condamné qu’on ivre aux bêtes du cirque.

Seul, avec Fargeolles, pendant une nuit entière! Eglé, en ce moment, priait pour Charles; les vœux e son âme innocente montaient vers le ciel comme n parfum. Et madame de Pierremont pliait aussi pour son fils.

Charles, tremblant, s’attendait à voir retomber sur ni le courroux de son cruel camarade.–Il n’en fut ien.

Fargeolles était ivre, et venait de se jeter sur le lit e camp. Après avoir proféré quelques blasphèmes imurs, quelques propos cyniques, quelques lâches sarasmes, il s’endormit d’un sommeil de plomb.

A huit heures du matin, Fargeolles ronflait encore, orsque le commandant, surpris de trouver le nom de harles sur la liste des punitions, fit comparaître le eune élève.

Charles se justifia, en déclarant la vérité. Il préférait encourir la colère générale, au risque d’être de nouveau enfermé en tête à tête avec Fargeolles. Le commandant leva sa punition, en prolongeant celle du facétieux vétéran.

Les anciens d’Angoulème crièrent à l’injustice. Mademoiselle Fistau était outrageusement protégée, à les en croire.

Personne cependant n’attaqua Charles; il eut le bonheur de vivre deux jours entiers hors des atteintes de son voisin.

–Il se trouvait comparativement heureux.

Mais Eglé ne cessait de penser à son affreuse situation.

Le malheur développe rapidement l’intelligence, toutes les fois qu’il ne parvient pas à l’anéantir. Soutenue par l’exemple de sa noble tante, Eglé avait profité des leçons de l’infortune. Son esprit, son cœur, sa raison n’étaient pas moins précoces que ses grâces de jeune fille.

Enfant par l’âge, si elle cédait souvent à ses instincts d’enfant, elle savait souffrir, ressentir une pitié profonde, s’émouvoir en toute connaissance de cause; –la douleur lui avait donné cette science si rare parmi les heureuses jeunes femmes et jeunes filles de sa classe, dont les plus sincères émotions sont presque toujours superficielles. Elle savait aimer surtout, aimer avec délicatesse et dévouement.

Eglé avait promis de ne rien dire à sa seconde mère elle tint sa promesse. Mais elle cherchait un moyen de secourir Charles: elle priait les anges de lui inspirer une démarche utile à son infortuné cousin.

Elle songea d’abord à écrire directement au commandant du vaisseau-école; à la réflexion, elle n’osa point, de crainte que Charles, interrogé, ne fut mis à l’index comme dénonciateur, et ensuite plus malheureux que jamais.

Eglé eut l’idée de s’adresser à Jules Renaud.–«S’il ivait à ses meilleurs camarades de s’unir pour proger Charles, pensait-elle, de se liguer contre Farolles, ils le feraient certainement.»–Mais coment demander à Jules un pareil service?–Sans sa nte, elle ne pouvait aller le visiter à l’hôpital, elle ne connaissait même pas, et enfin pouvait-elle se perttre de lui écrire sans blesser toutes les convenan-?

Eglé priait encore, cherchant toujours.

Une circonstance inespérée se présenta: un des offiers de l’Orion vint faire visite à madame de Pierreont pendant qu’elle était sortie. Eglé le reçut avec empressement extraordinaire. C’était le secours ovidentiel qu’elle avait tant imploré, pensait-elle, la compense de son ardente foi.

–Ma tante n’y est pas, dit la jeune fille; mais nez, monsieur, je vous en supplie, car j’ai à vous delander le plus grand des services.

Le lieutenant de vaisseau à qui elle s’adressait était n vieil officier, père de famille, sensible, bien fait pour comprendre. Il fut touché par le récit naïf d’Eglé, ar ses larmes et ses élans de cœur.

–Ce n’est pas un secours direct que je vous demande, disait-elle; il faudrait, par quelque moyen naurel, à l’insu des élèves, à l’insu même du commanant, s’il se pouvait, faire changer Charles de division. n’aurait plus pour voisin ce méchant Fargeolles, et u moins il lui échapperait aux heures d’étude, des epas et du sommeil!–Mais pas de plaintes officielles .u commandant, pas de punitions inutiles qui ne feaient qu’irriter Fargeolles, et dont Charles recevrait le contre-coup.

Le vieil officier s’étonnait d’entendre la jeune fille parler ainsi.

–Depuis huit jours que je médite et que je prie, pour suivit-elle, j’ai deviné bien des choses. Charles en quelques mots m’a mise sur la voie. Et moi, j’ai senti ce qu’il y aurait à faire.

–Ce sera fait, mademoiselle, répondit l’officier. J’obtiendrai du commandant de faire passer votre jeune frère dans ma division, qui n’a rien de commun avec celle de ce M. Fargeolles.

Le lieutenant réussit à souhait; Charles de Pierre mont alla occuper précisément la place laissée vacante par Jules Renaud.

–Mon Dieu!... pensait-il, quand Renaud sortira de l’hôpital, il se trouvera voisin de Fargeolles. A son tour, il souffrira ce que j’ai souffert!

Sans cette généreuse réflexion. Charles eût été trop satisfait. Ses nouveaux camarades se montraient accommodants, il vivait très-bien parmi eux. Enfin, pour comble de bonheur, son jour de sortie fut par suite de la permutation avancé de trois semaines.;

Comme la première fois, il alla voir Jules; il lui confessa ses scrupules en se défendant d’avoir sollicité sa place.

L’auriez-vous sollicitée, répondit le brave Parisien, je ne vous en voudrais pas le moins du monde. S’il n’y a que ce changement pour vous chagriner, tranquilli sez-vous!... Maître Fargeolles n’a qu’à se bien garer; je l’attends de pied ferme. Bien que nous nous soyons1 battus une première fois, bien que je me sois blessé par sa faute, je ne commencerai pas. je patienterai même, jusqu’à ce que mon bras gauche ait recouvré toute sa force. Mais alors. tant pis pour lui, rira bien qui rira le dernier!

VI
SORTIE DE L’ÉCOLE NAVALE

Table des matières

Je n’ai jamais connu de meilleur garçon que Jules Renaud. Vif et doux en même temps, il s’animait souvent; il ne s’emportait pas, à moins d’être poussé à bout. Heureux caractère, bon cœur, sans fiel, sans arrière-pensée. A bord de l’Orion et durant nos premières années de mer, je le jugeais incapable de garder ranjeune; et le fait est que je l’ai vu pardonner des griefs impardonnables.

Quand Jules revint à bord, il fut nécessairement le ovoisin de Fargeolles; il prenait le poste de Charles et ’n’en paraissait aucunement affecté; il ne témoigna par un mot, ni par un geste, qu’il en voulût au facétieux evétéran.

Dès le premier repas, Fargeolles lui décocha quelques ailleries, Jules répliqua sans aigreur, avec esprit et mit parfois les rieurs de son côté. Fargeolles revint à la charge, Jules sans perdre un coup de fourchette, riposta de sens rassis. Le souper se termina paisiblement; après quoi Jules alla rejoindre Charles; ils avaient tant de choses à se dire.

–Eh bien! Fargeolles te laisse-t-il en repos maintenant? demanda Jules Renaud.

–A peu près, répondit Charles; nous nous rencontrons à peine; je crois vraiment qu’il m’a oublié.

Emile Fargeolles,–ceci paraîtra singulier peut-être ou même paradoxal,–n’était pas rancunier non plus. Toujours sa force physique l’avait rendu redoutable à ses condisciples, soit au collége, soit à Angoulême; il était un de ces petits despotes d’école qui s’attaquent indistinctement à tous les plus faibles qu’eux, et les vexent uniquement pour le plaisir de vexer, parce que leur passion est de faire souffrir. A bord, il obéissait aux mêmes instincts. Les traits de son esprit mordant remplaçaient les coups de pied et les coups de poing du collége; pour être moins brutal, il n’en était pas moins taquin; ses farces lui faisaient des ennemis mais il ne les haïssait pas.

Les gens de la trempe de Fargeolles n’aiment ni ne détestent personne. Bourreaux de vocation, si leur victime leur échappe, ils en choisissent une autre, et oublient la première en torturant la seconde. Ils ne comprennent pas la vendetta: ils sont méchants voilà tout.

Jules était incapable de haine par la cause diamétralement opposée, il ne pouvait conserver de rancunes vivaces, parce qu’il était foncièrement bon. Ses antipathies mouraient d’inanition, si elles ne cessaient ouvertement par une réconciliation cordiale.

Mais la patience n’était pas sa vertu naturelle; avant que son bras gauche eût repris toutes ses forces, la patience lui manqua.

C’était à l’étude du soir.

On entendit tout à coup un vacarme affreux à tribord derrière à la hauteur du cinquième bureau. Deux élèves en étaient aux prises.

Avec une seule main, le plus mince tenait l’autre en respect par le collet de sa vareuse.

–Mon bon ami! disait-il, vous finissez par m’ennuyer. A nous deux, donc!... à nous deux!...

Fargeolles lança de toutes ses forces un gros volume de logarithmes au beau milieu du visage de Jules. Le coup mit en sang le nez et la bouche du Parisien qui lâcha prise. Fargeolles s’arma d’un pliant et recula.

Jules revint bientôt à la charge, il l’atteignit au bas d’une échelle. Alors, Fargeollcs acculé, lui jeta un tabouret dans les jambes, Jules évita le tabouret en criant:

–Les bouquins et les tabourets en sont donc aujourd’hui!... Eh bien! tant mieux!... la partie redevient égale.

De la main gauche, il saisit un pliant.

Fargeolles adossé à l’escalier, réduit à l’immobilité par le bras droit, les genoux et les jambes de Jules qui s’était entortillé autour de son corps comme un serpent, eut reçu cinq ou six violents coup de tabouret avant que les adjudants fussent accourus.

Tous les élèves avaient quitté leurs places; nous faisions cercle autour des combattants.

–Dites que vous ne recommencerez pas, s’écriait Jules.

–Non! répondit Fargeolles.

–Eh bien! sept! fit Jules Renaud en tapant une septième fois.

–Non!... hurla Fargeolles.

–Huit dit Jules, nous verrons qui se fatiguera le premier.

Anciens ou fistaux, les trois quarts des spectateurs se prirent à rire.

Fargeolles, pourpre de rage, répéta: non!

–Neuf! soit! continua Jules, et pour la dernière fois, déclarez que vous ne me ferez plus de farces!

–Non! non! non!

–C’est en plein visage que je vous enverrai le coup de grâce, songez-y!

–Renaud a raison, dit un élève.

–Au fait, Fargeolles est assommant avec ses farces, ajouta un second spectateur.

Dix autres firent chorus. Personne n’alla porter secours au glorieux vétéran de l’école d’Angoulême.

–Eh bien!... est-ce toujours non?... demanda Jules.

–Il est encore bon enfant de le ménager de même, reprit le premier élève.

–Je veux un oui. Parlez!... fit Jules.

Fargeolles hésitait à répondre.

Le bras levé, il allait frapper; enfin les adjudants, fendant la foule, s’interposèrent et lui arrachèrent le pliant.

Par un juste retour des choses de ce bas monde le vétéran, tout contusionné, était la risée de l’école.

Jules alla se laver la figure à la fontaine commune installée au pied du grand mât; il fut interrogé sur-le-champ par l’officier de service qu’on venait de prévenir.

Cet officier était précisément le même qui avait si adroitement fait changer de division au jeune Charles; de son ton le plus sévère, il s’informait de l’origine de la querelle.

–Il y a que Fargeolles est un taquin fieffé! répondit Jules; il lui faut toujours une victime. Il s’est attaqué d’abord à Pierremont, ensuite à Montaix, qui est entré à l’hopital quand j’en sortais; maintenant c’est mon tour sans doute... il cherche toujours les plus faibles. Me sachant un bras malade, il n’a cessé de me harceler jusqu’à ce que m’ait manqué la patience. S’il n’était pas plus sot encore que méchant, il n’aurait pas, le premier, pris un bouquin et un tabouret; moi, je risquais fort dans ce cas d’être battu. mais il a commencé, capitaine, et sans les adjudants, ma foi! j’aurais fini!...

Des murmures en sens divers accueillirent ce rapport; quelques anciens prétendirent que Jules n’aurait pas dû accuser Fargeolles avec tant d’acharnement, que les affaires Pierremont et Montaix ne le regardaient pas, qu’il y avait eu véritable dénonciation. Mais les avis étant fort partagés, on laissa Jules d’autant plus tranquille qu’il venait de faire preuve d’une rare vigueur.

–S’il avait eu les deux bras également solides, disaient quelques juges du camp, simples amateurs de pugilat, que serait donc devenu le fier vétéran d’Angoulême?

Du reste, après le rapport des adjudants, Fargeolles ayant été sommairement entendu, l’officier ne punit point Jules, mit son adversaire au cachot, et adressa une plainte par écrit au commandant de l’Orion.

Si Charles avait osé se jeter dans les bras de son ami, il n’y aurait pas manqué; le respect humain l’en empêcha, il ne put que lui serrer la main. A l’heure de la récréation, il le félicita de tout son cœur.

–On a été juste au moins, cette fois, dit-il, je tremblais qu’on ne vous mît en prison ensemble.

–Pour le coup ça risquait de mal tourner, dit Jules, mais la leçon suffira, j’espère, il ne se frottera plus à nous!... je connais ces taquins-là, mon cher. L’on n’a qu’à montrer les dents fort et ferme, ils rentrent les ongles.

–Oui, dit Charles; malheureusement ils tâchent ensuite de vous égratigner en dessous.

–Oh!... qu’il égratigne, je mordrai! répliqua Jules en riant.

La leçon fut plus sévère et plus complète encore que les deux élèves ne s’y attendaient. Le commandant menaça Fargeolles de le faire chasser à la première rixe, le tint au cachot pendant dix jours et le priva de sortie pour six mois.–Et M. Labranche arriva à Brest.

Sa visite à bord de l’Orion fut la seconde édition de sa visite à Angoulême.

Fargeolles humilié, dépopularisé, vaincu, se voyant réduit à l’impuissance, sentit qu’il fallait à tout prix se rattraper.

Quatre mois après il était élève d’élite. Comme tel, il portait une ancre brodée au collet de son paletot de grande tenue; il avait conquis la bienveillance des professeurs qui lui donnèrent les meilleures notes. Le commandant lui fit grâce des deux mois de consigne auxquels il était encore condamné.

En mathématiques, calculs et dessin, il l’emportaii sur Pierremont; en manœuvre il ne le cédait guère qu’ Jules Renaud.

Dans les écoles spéciales, vers le milieu de l’anné d’études, s’opère toujours un mouvement funeste au laborieux piocheurs, c’est lorsque les paresseux se mettent enfin à l’ouvrage et tâchent de rattraper le temps perdu..

Une sérieuse émulation s’établit; chacun préparare l’examen de sortie. Et bientôt les distances relatives de concurrents changent à vue d’œil. Les simples travailleurs, qui, durant les premiers mois, ont constamment

souffert de la turbulence des faiseurs de farces, des flaneurs, des amateurs de jeu, se voient avec décourage

ment dépassés par une grande partie de leurs remuans voisins.

La facilité supplée au travail, et l’emporte trop fréquemment. Une nouvelle classification s’ensuit. L’inte ligence, presque seule, établit les positions respective Les premiers rangs se partagent entre les meilleurs s jets et les pires tracassiers. Les piocheurs propreme dits tiennent le milieu. Les paresseux peu intelligen traînent à la queue de la promotion. Enfin, parmi1 derniers, on remarque encore quelques enragés de pla sir, esprits ardents et ouverts, distraits, manquant de ténacité, ou comptant trop sur leurs moyens naturels. Ces traînards ne s’y prennent jamais assez tôt pour se rattraper.

Mais Fargeolles s’y prit à temps; il avait l’expérience de sa première année d’Angoulême; il sentait le besoin de refaire sa popularité; enfin, les menaces du capitaine Labranche lui tenaient à cœur.

Il était, sans contredit, l’un des dix plus forts en mathématiques et en manœuvre.

M. Labranche ayant reçu, vers cette époque, un ordre d’embarquement, vint voir son pupille d’adoption, et, avec une émotion paternelle, le félicita de son excellente conduite.

–Enfin, mon cher Émile, lui dit-il, d’un ton sérieux et tendre à la fois; enfin, tu deviens sage, tu te ranges à mes conseils; je suis heureux de voir que tu seras un jour un brave officier comme ton père.

Fargeolles se montra presque affectueux envers son rude Mentor, qui l’encouragea chaudement à persévérer, et ne partit pas sans l’avoir recommandé à plusieurs de ses collègues de vaisseau.

Charles de Pierremont tenait fidèlement sa promesse. Pendant les récréations, il refaisait l’éducation mathématique de Jules Renaud. Sa tâche fut plus pénible, plus longue surtout qu’ils ne n’y attendaient l’un et l’autre.

Jules, tout intelligent qu’il était, se trouvait par trop en arrière de ses camarades. Tels d’entre eux avaient déjà quatre ou cinq ans d’études mathématiques, Jules n’en réunissait pas plus de onze mois quand approcha le moment des examens.

Son jeune répétiteur redoubla de zèle, mais perdit bien des heures précieuses à lui inculquer des leçons élémentaires. A l’examen il s’en ressentit.

Plus de vingt élèves, entr’autres Fargeolles, eurent des numéros d’admission supérieurs au sien.

–Sans toi, lui dit Jules, j’aurais été refusé; mais sans moi, tu serais le premier de notre promotion.

–Sans toi, lui répondit Charles, je serais mort à la peine sous la persécution de Fargeolles.

Ce dialogue avait lieu sur le champ de bataille de Brest, le soir du jour où la liste d’admission fut rendue publique.

Charles était enfin rentré dans sa famille, où il présenta Jules comme son meilleur ami. Mais les relations du jeune Parisien avec madame et mademoiselle de Pierremont se bornèrent à un très-petit nombre de courtes visites, car il obtint d’aller passer quelques jours auprès de ses parents.

La plupart des élèves, moins heureux, étaient retenus à bord du vaisseau, en attendant que la frégate l’Aurore fût prête à les conduire dans la Méditerranée. Une cinquantaine seulement avaient reçu des congés comme Jules Renaud, ou devaient être placés par la majorité du port de Brest sur des bâtiments en partance.

Charles sollicita d’être embarqué sur la corvette l’Embuscade, montée par un ami de son père.

Fargcolles, traité, d’après la règle commune, allait partir avec l’Aurore. Eglé s’en applaudissait.

La certitude que Charles ne risquerait plus de se trouver en contact avec son persécuteur de l’Orion apportait quelque soulagement aux chagrins causés par la séparation prochaine.

Enfin l’Embuscade s’équipait avec une certaine lenteur; Charles et sa cousine espéraient que Jules serait de retour de Paris avant la fin de l’armement.

–Si vous pouviez naviguer ensemble! disait la jeune fille, j’éprouverais bien moins de chagrin en me séparant de toi.

–Si je pouvais être embarqué avec Jules Renaud, répondit Charles, je ne perdrais point tout en vous quittant. J’aurais un ami à qui je pourrais parler de vous.

–Tu nous écriras souvent, Charles?

–Ce sera mon plus doux passe-temps, et si je dois partir sans Renaud, ma seule consolation.

L’on apprit que Jules venait d’être emmené à Rochefort par un capitaine de vaisseau, à qui ses parents l’avaient recommandé.

Le même jour, l’Aurore appareilla.

Charles la vit s’engager dans le goulet de Brest avec une brise favorable, et revint moins triste chez sa mère.

–Enfin!... enfin!... ma chère Eglé, dit-il, l’Aurore est sous voiles, emportant Fargeolles et la promotion.

Eglé, qui avait toujours présentes à la mémoire les souffrances de Charles durant les premiers mois de séjour à l’école, attachait le plus grand prix à cette nouvelle. Mais trois heures après, elle vit de ses propres yeux Emile Fargeolles passer avec un groupe nombreux d’élèves sous les fenêtres de la maison.

–Ah! mon Dieu!... s’écria-t-elle; lui, encore lui. par quelle fatalité!....

VII
LE LOUP DE MER

Table des matières

Par un heureux mélange des premières connaissance nautiques et des préjugés répandus en terre ferme su le compte des marins, le jeune élève de marine es seul réellement digne du formidable nom de loup d mer.

Il bourre ses phrases de jurons et de termes marins roule en marchant, parle haut dans les lieux publics affecte d’y paraître brusque et généreux, fume par genre et prend pour modèle l’apocryphe Jean-Bart des ana populaires.

Faut-il donner un échantillon du langage des loup de mer en gaieté? Tout le vocabulaire maritime es mis à contribution, suivant des formules inintelligible même pour des hommes du métier, car elles sont rare rement exactes. Malgré leur noviciat en rade de Brest ils sont encore loin de posséder une parfaite connais sance de cet idiome pittoresque qui a tant d’attrait pour eux. Chaque promotion a donc son argot qui varie annuellement suivant l’inspiration des meneurs.

L’élève de seconde classe ne dit point à son camarade: «Où allez-vous?» il demande: «De quel bord amurez-vous?» L’autre répond: «Je cours la bordée de tribord;» mais il a soin de montrer à sa droite la porte du café; sans quoi, la réponse serait aussi peu comprise de son camarade que de l’homme le plus ou elle moins marin du monde.

Le loup de mer a le museau frais et rosé, la joue vermeille, l’œil ardent, la langue prompte, la cervelle petil-llante, la main leste, le pied léger. On s’aperçoit assez qu’il n’a que de lointains rapports avec le classique capitaine Sabord, vieux personnage de comédie et de roman, tradition menteuse, type démodé, bon à reléguer aux oubliettes avec les oncles d’Amérique, les tuteurs jaloux et les baillis de village.

Le loup de mer, grognard d’eau salée, brave comme un sabre, marin comme l’écoute du grand foc, franc et brutal, vrai bourru bienfaisant, dur-à-cuire modèle, batailleur, fumeur et buveur, n’existe plus qu’à l’état fabuleux ou dans certains mélodrames aquatiques, dont les bonshommes sont en carton pour mieux voguer, sans doute, sur des flots de toile peinte.

Le loup de mer n’en existe pas moins en France, il est notre contemporain et notre compatriote, a beaucoup plus séjourné sur la terre que sur l’onde et abonde surtout à Brest, où on le trouve en nombre qui varie selon les époques ou les ministères.

Il ne multiplie, en effet, qu’en vertu d’une ordonnance qui, comme la chaleur du soleil, fait éclore les candidats.

Le loup de mer se dirige aussitôt par le chemin de fer sur la ville et le port de Brest. Une fois là, il ne tarde pas à subir une transformation qui l’enchante, il revêt un paletot bleu à boutons ancrés et une casquette d’uniforme; il s’empresse d’aller voir la mer et le vaisseau-école, achète et fume un cigare, jure trois fois par tribord, bâbord et sabord, puis se saisissant du bras d’un confrère connu ou inconnu, il se rend au café de la Marine, dont sa jeune voix fait retentir les échos durant trois jours consécutifs.

Le quatrième jour, le farouche carnivore, dans lequel on a reconnu l’élève du Tourville, du Duquesne, de l’Orion ou du Borda (peu importe le nom du vaisseau-école!) reçoit son ordre d’embarquement et disparaît du sol brestois.

Alors commencent ses études maritines; chaque jour il retient quelques termes nouveaux de cette langue qu’il brûle de savoir et qu’il aime à estropier. Larguer, carguer, border, amarrer, ralinguer, voilà des verbes dont il use et abuse à toute heure; il les emploie à chaque instant en attendant qu’il les comprenne.

Parmi les noms, il y en a trois qu’il affectionne particulièrement, savoir: ceux de câble, hauban et drisse, qui résument pour lui, durant les premières semaines, toute la science du maître d’équipage. Il est reconnu d’un commun accord, que tout cordage d’une grosseur extraordinaire est un câble, toute échelle de corde un hauban, toute manœuvre courante une drisse. Ces notions préliminaires sont heureuses et ravissantes pour le loup de mer. Bientôt il est capable de distinguer l’arrière de l’avant, et n’ignore plus le nom des mâts. Un mois encore, il citera sans trop se tromper tous ceux des vergues et des voiles.

Sur ces entrefaites, il apprend à faire le point et à calculer un angle horaire; mais qu’il sache le binome, qu’il étudie le plan incliné, peu importe. Il passe ses récréations dans les hunes et sur les barres de perroquet et de cacatois, il s’affale par les galhaubans et les écoutes de huniers, il voltige de corde en corde, il est acrobate et funambule, il court dans la mâture, se suspend par les pieds et par les mains, et risque cent fois par jour de se rompre le cou. Dès qu’une vergue d’exercice est garnie, gréée et installée à quelques mètres au dessus du filet casse-tête, dès qu’il apprend à serrer une voile et à prendre un ris, il est heureux et fier. Plus ard, le maniement de l’aviron a pour lui des charmes, a barre du gouvernail est l’objet de son ambition. Six mois de réclusion à bord l’ont presque amariné; qu’on e lâche à terre maintenant,–ce ne sera plus le fistau récemment sorti de l’œuf, débarquant de la diligence avec le vocabulaire des marins de Paris; il n’a déjà olus le mal de mer; il est habile aujourd’hui, et n’apoelle plus indistinctement vaisseau, un brig une cornette ou une gabare. Il sait, de par Willaumez, que Parisien est une injure et failli gars un terme de méoris.

Les deux années qu’il passe, en vertu des réglements actuels sur le vaisseau-école, le complètent et font de qui un modèle plus que parfait. Récemment décoré d’une aiguillette mi-partie soie et or, d’une casquette galonnée et d’un sabre gigantesque auquel il est amarré, et réciroquement, il vient d’être nommé aspirant de deuxième lasse, il a satisfait aux interrogatoires du jury de sortie. Soixante, quatre-vingts, cent de ses camarades attent comme lui le pavé de la ville.

Comme il fait beau les voir et les entendre; quelle Itllure chicarde et débraillée! quel aplomb, quelle assurance! Dès le second jour, ils ont admirablement compris qu’une aiguillette d’élève de marine ne doit point tre agrafée et arrangée comme celle d’un gendarme, avec une symétrie militaire, mais bien en faubert, en aquet, négligemment, à la pendrille, en valdraguc, o’oilà le sublime de la fashion, le nec plus ultra du enre:

...Un beau désordre est un effet de l’art

Celui-ci est ceint d’une banderole rouge;

Celui-là coiffé d’un chapeau ciré à longs rubans;

Cet autre a jugé à propos d’orner ses bottes d’éperon monstres, qu’il appelle ses amures de basses voiles

Un quatrième a acheté une pipe culottée avec laquell il se promène en fumant du caporal.

Mais on crie à l’exagération en invoquant les nom: de préfet maritime, de major de la marine. Trop sou vent, à vrai dire, les élans du loup de mer se trouven contenus par la police diurne du port; mais le soir mais dans les quartiers tortueux où il se réfugie pai bandes chantantes à l’heure où les nuances de l’arc-en ciel se confondent dans une teinte blafarde, alors toutes les folies sont possibles; il les exécute, et quoi que l’or ose dire, on restera toujours au-dessous de la vérité.

Critique qui voudra le costume et la robe de chambre proverbiale du jeune héros.–Au café de la marine toutes les tables sont envahies:

–Garçon! du punch aux œufs, un poulet marengo et des Meringues!–Garçon! dix bavaroises au choco lat, de la galantine et du champagne!–Garçon! du rhum et des pots de crème!

On ne se fait pas une idée des consommations étranges demandées dans une même soirée qui se prolonge souvent jusqu’au jour.

J’ai entendu, vers minuit, d’aimables loups de me qui achevaient de prendre du café au lait, commander le menu suivant: De la pâte de jujube, du civet de lièvre, de la gelée de coings et de l’aie. Une heure après, ils se firent servir:–Une soupe à l’oignon, du kirsch et des pralines.

Les loups de mer sont très-voraces et ne sont pas moins terribles.

Leur bande hurlante fait irruption au spectacle, siffle la première chanteuse qui a le tort d’avoir vingt-neuf ans, jette des couronnes à la Dugazon qui, à défaut de voix, possède une paire de beaux yeux, lance des marrons glacés à la tête du père noble, et brise une douzaine de quinquets en fuyant précipitamment de la salle, arce que l’officier-major et le commissaire do police nt jugé à propos d’intervenir.

Enfin, chacun reçoit une destination: les uns sont exsdiés au Sénégal ou au Brésil, les autres à Terre-Neuve aux Antilles. La masse est embarquée sur un navire ni part pour Toulon..

En1829, ce fut la frégate l’Aurore qui reçut cette estination; elle emportait presque toute la promotion mes camarades.

Les habitants de Brest n’ont pas oublié qu’elle talonna ur la fameuse roche Mengam, s’y fit de graves avaries fut obligée de rentrer immédiatement au port. L’éeil pardonna contrairement à tous les exemples anté-) ieurs, à la grande surprise des vieux pilotes.

On s’abstiendra pour cette fois de peindre une fausse manœuvre après une saute de vent, les effets du coutant, du contre-courant et du remous, et enfin une scène se désordre mémorable à mille égards. A bord, se trouaient plus de cent élèves, provenant du vaisseau de Orion ou de la corvette d’instruction la Bayadère, étrangers aux usages maritimes, embarrassant les matelots, æs maîtres et les officiers, débutant fort mal, comme un voit, dans la navigation côtière.

Encore dix ans après, les élèves devenus officiers ne e rencontraient guère sans causer en riant de la triste quipée de l’Aurore,–dont je ne fus pas témoin, pour ma part, mais que j’ai entendu raconter si souvent que je pourrais, au besoin, entrer dans de plus minuieux détails.

Je faisais partie alors d’une petite escouade qui mérigerait bien un chapitre spécial; ce chapitre sera réduit à peu de lignes:

Nous étions huit embarqués sur le brig l’Aigrette pour la station du Brésil. En arrivant à Rio-de-Janeiro, dix duels au moins étaient arrêtés et convenus entre nous. Cinq ou six se vidèrent dans toutes les règles, au sabre, à l’épée, au pistolet.

Charles de Pierremont n’eût pas gagné grand’chose à être de notre bande, car les plus pacifiques payèrent tribut au point d’honneur.–Par bonheur, du reste, les combattants en furent quittes pour des égratignures, Pierremont envia cependant notre sort en se voyant réuni au gros de la promotion par l’ajournement officiel de l’expédition de la corvette l’Embuscade.

Eglé sentit renaître toutes ses angoisses.

–L’Aurore achevait de se réparer, elle allait repartir; Charles y serait encore avec Fargeolles et sans son ami Jules Renaud!...

Madame de Pierremont, qui avait toujours ignoré les sévices exercés contre son fils par le vétéran d’Angoulême, ne fut que médiocrement contrariée du changement de destination Sa douleur était de se séparer enfin de son pauvre enfant, et bien qu’elle eût prévu cette nécessité, bien qu’elle eût essayé de s’y préparer depuis longtemps, elle faiblissait à mesure qu’appnchait l’heure du départ.

Charles maintenant se montrait le plus ferme. C’était lui qui soutenait la résolution de sa mère;–c’était lui qui consolait la malheureuse Eglé poursuivie par l’image de Fargeolles comme par un cauchemar.

–Ne crains rien, ma sœur, disait-il à sa compagne d’enfance qu’il avait coutume d’appeler ainsi, ma bonne Eglé, ne crains rien!... Je ne suis plus un écolier, un fistau; je suis véritablement élève de marine, l’égal et le collègue de tous mes camarades.

–Le plus jeune et le plus faible toujours!... murmurait Eglé.

–L’âge et la force physique ne sont plus rien désormais. Je sais me conduire, sois tranquille!... On me respectera, ne te chagrine pas, je t’en prie.

–Mon Dieu!... comment ne serais-je pas au désespoir, mon cher Charles? tu vas nous laisser seules! Quand reviendras-tu de cette Méditerranée d’où les marins de Brest ont tant de peine à sortir?

–Eglé, je t’en conjure, ne pleure plus ainsi! Ne aut-il pas que j’accomplisse mes quatre ans de naviation pour passer enseigne! Quand je serai officier, ois-tu, vous n’aurez plus besoin de travailler!... Cette espérance me rend si heureux et si fier!...

–Je voudrais travailler toute ma vie, dit la jeune fille, et ne te quitter jamais!

–Un jour nous ne nous quitterons plus; un jour rien ne pourra nous désunir! murmura Charles en rougissant.

Eglé le regarda et le vit trembler auprès d’elle. Eglé Tougit à son tour.

Madame de Pierremont entra dans ce moment.

A leurs attitudes, elle devina le sens de leurs dermières paroles.

Un sourire maternel effleura ses lèvres, de douces larmes baignèrent ses paupières, et leur prenant une main à chacun:

–Aimez-vous fidèlement, aimez-vous chrétiennement, dit-elle. Tous trois nous n’avons qu’un désir et qu’un vœu. Unissons nos espérances, notre amour, nos prières, mes enfants. Soyez bénis par votre mère pour que Dieu vous conserve la pureté du cœur.

Eglé donna à Charles un anneau d’or qui avait appartenu à ses parents, Charles lui donna la bague d’alliance de son père.

Ensuite, ils n’osèrent plus s’appeler frère et sœur, ni se regarder sans rougir encore.

–Oui, mon Dieu! murmura madame de Pierremont, pour une raison de plus, il faut que Charles s’éloigne, je le sens, mais son absence me déchire l’âme. Que le sacrifice s’accomplisse pourtant, car leur bonheur est à ce prix.

Tandis que dans le modeste intérieur de madame de Pierremont, ces fiançailles touchantes faisaient battre trois nobles cœurs,–dans les estaminets, les cafés do bas étage, les ruelles, les guinguettes et les bals publics, messieurs les élèves échappés au quasi-naufrage de l’Aurore se livraient à tous les excès.

Le restaurateur Coquinot et le Petit-Jardin firent des recettes fabuleuses.

Tous les locatis de Brest furent mis sur les dents: les tirs au pistolet ne désemplissaient point; on livrerait une bataille navale avec la poudre que consommèrent ces amiraux en herbe. Les jeunes loups de mer ne se refusaient rien, et s’accordaient même des plaisirs fort extraordinaires.–Ils essayaient de mettre en action toutes les fantasques chimères qu’ils avaient imaginées durant les récréations du vaisseau-école.

Le grade définitif d’élève de deuxième classe n’était. pas seulement à leurs yeux une position dans le monde, ce vœu commun à tous les adolescents; c’était la liberté, le commencement d’une existence incomparable; avec lui allait se réaliser un avenir riche d’épisodes enivrants.

L’épithète est ici fort à sa place et ne devra pas être tout à fait prise au figuré.

La teinture des notions pratiques acquises à l’école de marine est loin de diminuer la haute opinion que les élèves débutants se forment de leur métier. La –moindre manœuvre leur offre un vif attrait; ils ont le feu sacré de l’apprenti, et méritent, en ce sens, de sincères éloges. Ils trouvent adorable un certain jargon technique, naïve parodie du vrai langage des marins que j’ai pris à tâche, dans un livre spécial, de défendre contre la qualification d’argot inintelligible et barbare.

En1828, un poignard à manche de nacre faisait les délices de l’élève de deuxième classe, qui avait aussi le droit de porter l’épée pour varier ses plaisirs;– depuis1837, il est attaché, à un long sabre dont il est aussi fier que du bâton de maréchal.

La République a rendu aux élèves de la marine le nom d’aspirants qu’ils portaient sous l’Empire; la Restauration leur avait rendu celui d’élèves qui remonte à l’ordonnance de1786, avant laquelle on les désignait sous les noms de gardes du pavillon-amiral et de gardes de la marine encore usités dans les nations du Midi. En Angleterre et aux Etats-Unis, l’élève porte le nom de midshipman pour indiquer sa posiLion mitoyenne entre l’état-major et l’équipage.

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Дата выхода на Литрес:
15 января 2025
Объем:
280 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066320102
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