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Diverse Auteurs

La Fauvette

Les souvenirs de littérature contemporaine


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066334642

Table des matières

UNE NUIT DE NOEL Sous Philippe II.

I

II

VENISE.

LA CHAUMIÈRE.

ROSE-ROSSIGNOL. Traduit du turc de Reschild-Pacha.

LA NUIT D’UN BAL.

J’AIME L’ASPECT DES MERS.

UN AIR D’ARMIDE

I

II

J’AI TANT PLEURÉ!

LE FEROCE CHASSEUR.

TOMBÉE DU JOUR.

UN MORT COMME IL Y EN A TANT

DEUX MÈRES.

L’AMI DU MINISTRE.

ONDINE.

LA HARELLE DE ROUEN.

GHAZEL.

LE PREMIER DE MES SUICIDES.

LA FILLE DE L’ÉMIGRÉ.

I

II

LES GANTS DE CHAMOIS.

DOLOR.

UNE VENGEANCE BRITANNIQUE, Imité de l’anglais.

BERTILE,

UN SOUVENIR DE BAL.

DANS LES BOIS. Odelette.

LOUIS XI.

LA ROSE ET LE PAPILLON. A Charles-Malo.

LA VIERGE DU CHEMIN.

LES HORLOGES DE CHARLES-QUINT.

UNE FOLIE IMPROVISÉE,

BEAUTÉ.

LA FLEUR AU BAL.

YOLANDE DE MONTBAZON, Chronique du quinzième siècle.

I

II

III

LA POÉSIE EST SAINTE. A Émile Deschamps.

UN DRAME EN DEUX ACTES.

I

II

ET TOI?

SCÈNE DE NUIT ans un monastè

L’OISEAU BLEU. A madame A.T...

L’HÉRITIÈRE DE KÉROULAS. Chronique bretonne, 1565

I

II

DANS UNE ÉGLISE.

I

II

SIMILITUDE. A M. Ingres.

UNE NUIT DE NOEL Sous Philippe II.

Table des matières

I

Table des matières


E29septembre1572, toute la ville de Mons était en émoi: le conseil de sang venait de condamner à mort Jacques Rolland, pour le double crime d’hérésie et de haute trahison.

Sur la place de l’Hôtel-de-Ville, où se trouvait déjà dressé l’échafaud entoure de piquiers espagnols, le peuple muet et calme attendait. Sur tous ces fronts graves, dans tous ces yeux brillant du feu de la haine, on pouvait lire un avenir gros de vengeances. De sourdes imprécations et de menaçantes rumeurs s’élevaient par moments; on eût dit un bruit de vagues lointaines. Puis tout rentrait dans un silence de mort qu’interrompaient, de temps en temps, des volées de joyeuses alouettes, jetant sur ce sombre forum leurs fraîches et coquettes harmonies. Enfin huit heures sonnèrent au beffroi de la ville, et la foule ondula comme sous l’impulsion d’un ouragan; tous les regards, toutes les pensées étaient portées vers le balcon de l’Hôtel-de-Ville, attendant avec anxiété qu’on y déployât le drapeau rouge, signal de mort certaine.

Mais tandis que sur la place, le peuple dévoré d’anxiété, attendait que le sanglant gonfanon lui jetât une sentence de mort, au dedans du palais se passait une scène navrante, la première du drame terrible que nous avons à raconter. Arraché par surprise aux mains de Louis de Nassau, Mons avait eu à subir toutes les horreurs d’une ville prise d’assaut: les vieilles bandes du duc d’Albe, furieuses de leurs dernières défaites, se vengeaient en bourreau de leurs échecs. Chaque jour le billot de la place Sainte-Vaudra comptait une sanglante entaille de plus; la peur s’abritait derrière la délation, les lâches dénonçaient pour sauver leurs têtes. Tout ce qui, pendant la défense de la place, avait manifesté quelque énergie, quelque haine pour les tyrans de la Belgique, était impitoyablement sacrifié.

Parmi les hommes courageux dont la valeur avait été funeste aux Espagnols, on pouvait compter Jacques Rolland, doyen des armuriers; sa bouillante audace, son empire sur la foule le rendaient un adversaire trop dangereux pour que le conseil des troubles ne se hâtât de s’en délivrer. L’arrivée du duc d’Albe, à Mons, avait donc été saluée par la plus agréable offrande qu’on pût lui faire: une condamnation à mort à signer.

Résigné à son sort, Jacques Rolland attendait le bourreau, le prêtre était déjà venu. Cependant son mâle courage fléchissait en songeant à ses deux enfants qu’il ne devait plus revoir; alors des larmes bordaient sa paupière; sa fille surtout, belle et naïve créature de dix-huit ans, lui arrachait des sanglots; sans autre appui désormais qu’un frère plus âgé qu’elle, il redoutait pour elle l’avenir qu’il assombrissait de toutes ses craintes de père.

Échappé comme par oubli à la proscription, Henri Rolland avait accepté toutes les conséquences du fatal arrêt qui le faisait orphelin; tout entier au soin de consoler sa sœur, il semblait n’avoir pas d’autres pensées. Tout à coup les premiers sons du beffroi, qui jetaient à l’air pur du matin leurs notes d’agonie, le firent tressaillir, son œil parut chercher une arme, puis se tourna vers le ciel avec un sourire de méprisant dédain:

«Et ils disent, leurs prêtres, que Dieu est juste, lorsque chaque jour la vertu et la vieillesse laissent de leur sang aux poutres de l’échafaud! s’écria l’impétueux jeune homme.

–Ne blasphème pas, frère! et remercie-le de m’avoir inspiré la pensée d’aller nous jeter aux pieds du duc, implorer la grâce de notre père.

–Lui, le duc d’Albe, faire grâce! Ta douleur t’égare, Hélène, autant vaudrait chercher à fléchir un tigre!

–Oh! tais-toi, Henri, tais-toi, c’est le ciel qui m’inspire; abandonner cette dernière chance de sauver notre père serait un crime! s’écria la jeune fille, la voix brisée de sanglots.

–Tu le veux, dit tristement le jeune homme, allons donc, et puisse Dieu t’entendre.»

Et les deux orphelins s’acheminèrent vers le palais ducal; les sons du beffroi, rares et plaintifs, semblaient leur apporter comme un râle d’agonie. A leur vue, la foule qui encombrait l’entrée de l’hôtel du duc, se sépara; les sombres Espagnols eux-mêmes semblaient contempler avec respect cette sainte douleur filiale. Arrivés à l’antichambre du duc, ils furent arrêtés par les gentilshommes et les officiers du duc, qui jouaient aux dés et aux cartes en attendant la venue du maître.

«Que voulez-vous, mon enfant? dit un vieux capitaine à barbe blanche, visiblement ému de la douleur effrayante qui se peignait sur la figure d’Hélène.

–Parler au duc, monseigneur, pour lui demander la grâce de mon père; oh! au nom de vos plus saintes affections, conduisez-moi vers le duc! N’entendez-vous pas les horribles sons de cette cloche? chacune de ses vibralions me broie le cœur! Monseigneur, vous êtes bon, n’est-ce pas? Vous ne voudrez pas que mon père meure sans que j’aie parlé au duc; car il lui fera grâce, monseigneur, j’en suis sûre, c’est la main de Dieu qui m’a poussée vers lui.

–Calmez-vous, enfant, calmez-vous; j’ai quelque crédit auprès du duc, et je vous jure de l’employer pour vous; mais quel est ce jeune cavalier qui vous accompagne?

–Mon frère, monseigneur, dont les prières se joindront aux miennes pour bénir votre nom.»

Henri s’avança, calme et pâle, et tendant la main au vieux Castillan.

«Seigneur Jose Penarez, lui dit-il d’une voix tremblante d’émotion, si tous les Espagnols vous ressemblaient, la mission de votre maître serait plus facile, il n’aurait pas besoin de se donner pour collègue un bourreau...»

A ces paroles imprudentes, vingt dagues sortirent des fourreaux; un sanglant conflit allait s’élever, lorsque tout à coup les lourdes portières de damas s’écartèrent et un héraut parut.

«Son altesse le duc, messeigneurs!»

Vêtu d’un pourpoint noir, sans ornements, le duc se tenait à l’entrée de la salle; sa figure osseuse et granitique décelait une volonté de fer. Sombre et farouche, comme un moine de Zurbaran, il offrait le type de ce terrible catholicisme espagnol, qui n’a vu du christianisme que son aspect austère. D’un regard il enveloppa les assistants, et marcha droit vers Hélène, qui sentit ses genoux trembler et la parole expirer sur ses lèvres.

Don Jose Penarez prévint le duc:

«Si votre altesse, dit-il d’une voix émue, fait quelque cas de mes longs services et de mon dévouement, je la supplierai d’accorder à cette jeune fille la grâce qu’elle sollicite.»

Hélène remercia le vieux gentilhomme par un céleste et inexprimable regard et s’élança aux genoux du duc, sans pouvoir proférer d’autres paroles que: «Grâce! pour mon père, monseigneur!» Toutes ses idées, tous ses sentiments se résumaient dans ce cri poussé avec un accent fait pour émouvoir le marbre. Ses yeux noyés de larmes interrogeaient, avec une horrible anxiété, le regard fixe et glacé du représentant de l’Espagne. Ses bras serraient ses genoux qu’elle couvrait de pleurs; dans son délire, elle lui prodiguait les noms les plus sacrés,–le Castillan demeura impassible.

«Qui est l’officier de garde du palais? demanda-t-il froidement.

–Raphaël Zeno, répondit respectueusement le protecteur d’Hélène.

–Don Jose, je vous charge de lui demander son épée et de lui infliger huit jours d’arrêt pour avoir laissé pénétrer ici cette jeune fille. Je suis désolé d’avoir à vous refuser cette grâce, mon Penarez;» puis se tournant vers Hélène: «Mon enfant, ajouta-t-il, je suis au désespoir de ne pouvoir accéder à vos prières, mes ordres sont précis, la rébellion et l’hérésie disparaîtront du sol belge, dussé-je en faire un vaste désert!»

Dès les premières paroles, Hélène avait senti un froid mortel lui envahir le cœur, elle fléchit et roula pâle et sans vie sur le parquet; à cette vue, une foule d’officiers se précipitèrent pour la relever, mais Henri les prévint tous, et s’élançant au devant d’eux, il reçut sa sœur mourante dans ses bras.

«Arrière! arrière tous! s’écria-t-il d’une voix tonnante en jetant un regard dévorant sur le duc, ne souillez pas ma sœur, et puisse Dieu être sans pitié pour vous, comme vous l’êtes aujourd’hui! puisse l’ange du mal, assis sur votre lit de mort, vous jeter pour dernières paroles, des paroles de désespoir et de damnation! Tigres sans cœur qui portez une épée, qui souilleriez la main du bourreau et la corde du gibet; soldats du Christ! qui vous baignez dans le sang et les larmes, vos trophées seront des échafauds et vos victoires, des auto-da-fé. Vous voulez faire de la Belgique une Thébaïde espagnole, monseigneur Alvare; mais le sol belge vous dévorera vous et les vôtres; mais votre nom y restera comme un souvenir de sang, et maintenant que le bourreau est prêt, que mon père attend, joins mon sang au sien; un assassinat de plus ne paraîtra pas sur ta renommée, une tête de plus te maudissant à ton chevet dans le silence des nuits, s’effacera dans la foule de spectres qui hantent et enfièvrent ton sommeil de damné!»

Le duc recula devant le regard du jeune homme, dont les paroles semblaient avoir un accent prophétique, mais bientôt surmontant son émotion, il fit un signe; un officier sortit de la salle, et, un instant après, un long et sourd murmure s’élevant de la place, apprit à Henri que son père avait cessé d’exister; tout ce que la haine peut avoir de hideux venin se peignit dans le regard qu’il jeta sur le duc. Celui-ci, toujours calme, s’adressant à don Jose:

«Par San lago! ce jeune homme est fou, Penarez! oser me menacer, moi!

–Dieu est juste! don Fernand, et du sang de mon père il écrit là-haut ta sentence; ma vengeance, comme sa justice, sera lente, mais inévitable et assurée.

–Votre altesse a raison, dit don Jose, ce jeune homme est fou, le sort de son père a troublé sa raison; permettez que je le fasse sortir, ainsi que cette jeune fille, qui n’est pas coupable et a besoin de prompts secours...

–Qu’il soit ainsi que vous le désirez, Penarez; surtout faites sentir à ce jeune insensé que, s’il sort vivant d’ici, après m’avoir osé menacer, c’est grâce à cette jeune fille dont il est désormais le seul appui. Allez!»

Jose, craignant une nouvelle explosion de colère du jeune homme, se hâta d’accomplir la volonté du duc; en ce moment, Hélène reprit ses sens.

«Henri! Henri! et notre père? s’écria-t-elle.

–Là-haut, fit le jeune homme, il prie pour l’affranchissement de son pays; viens Hélène, il te reste à toi un frère, et au pays un vengeur!...»

II

Table des matières

Quelques mois s’étaient écoulés depuis la mort du tribun montois; de nouveaux massacres avaient jeté l’effroi dans toutes les âmes; le Conseil de sang, juge à la fois des cas d’hérésie et de ceux de rébellion, envoyait les hérétiques au bûcher, les insurgés au bourreau. Une muette et sourde terreur affaissait les plus mâles courages, le silence était suspect, la parole criminelle. La pensée d’extermination du duc d’Albe semblait planer, comme un noir vautour, sur cette malheureuse cité, qui se laissait froidement décimer et tendait sans mot dire le cou aux égorgeurs catholiques. Un seul homme osait rêver la vengeance et songeait à délivrer son pays du tribut de sang qu’il payait à l’Espagne,– cet homme, c’était Henri Rolland.

Surveillé de près par les affidés du Conseil des troubles, Henri avait senti la nécessité de cacher ses projets sous un voile d’indifférence et d’oubli; tout entier aux soins que nécessitait l’état de sa sœur, il semblait avoir oublié ses serments de vengeance; mais qui eût pu lire dans les profondeurs de son âme, y eût vu la ténébreuse haine préparer le piége destiné à envelopper son ennemi, et s’élaborer la lave qui devait le dévorer.

Frapper le duc au milieu des siens était une folle et stérile entreprise dont nul ne fût sorti vivant: toujours entouré de ses fidèles, il n’y avait guère de chances pour qu’un poignard trouvât le défaut de la cuirasse tolédane qui ne le quittait que très-rarement. Il fallait donc attendre une occasion où le duc se trouvât presque seul et dépouillé de son pourpoint de fer. Après deux mois d’une mortelle attente, cette circonstance s’offrit enfin aux désirs de Henri; il ne songea plus qu’à tout préparer pour en profiter.

L’intérêt que les Montois portaient à Jacques Rolland, donna bientôt à Henri une dizaine de hardis compagnons, résolus à suivre sa fortune et à partager les périls de son audacieuse entreprise.

Après deux mois de séjour à Bruxelles, le duc venait de retourner à Mons, où il comptait passer les fêtes de Noël; les conjurés convinrent de profiter du moment où le duc irait communier à l’abbaye de Sainte-Lucie, située à deux lieues de Mons, et où il avait l’habitude d’accomplir ses devoirs de chrétien, lorsqu’il se trouvait en cette ville. La hardiesse de ce projet faillit faire avorter le plan de Henri; mais bientôt ses compagnons chassèrent leurs craintes, et ne s’occupèrent plus que de tout assurer pour la réussite de leur mission de vengeance.

L’abbaye de Sainte-Lucie était un gothique monument d’architecture sarrasine riche, dont les voûtes élancées et frêles s’épanouissaient en rinceaux hardis; le cloître et l’église rappelaient souvent au duc des souvenirs de sa poétique Espagne. Quelques moines seulement peuplaient cette solitude chrétienne, à laquelle don Fernand avait fait de riches et nombreuses donations. Souvent il lui était arrivé de partir brusquement de Mons, accompagné seulement de quelques écuyers, et de venir y retremper, dans la prière, ses sombres et terribles croyances; toujours il sortait de cette retraite plus impitoyable et plus farouche.

Ce ne fut qu’à force d’or et d’adresse que Henri parvint à savoir le jour du départ du duc et à connaître la force de l’escorte qui devait l’accompagner. Elle se composait de six gentilshommes de sa chambre, tous vaillants capitaines, bronzés aux gigantesques batailles du seizième siècle. Les conjurés purent à peine contenir leur joie en apprenant que le hasard leur livrait d’un seul coup tous leurs ennemis.

Le soir de l’exécution de son projet, Henri réunit ses amis dans une taverne située sur la route par où devait passer le duc; en voyant le jeune homme, l’hôte tira une clef de son pourpoint, et leur fit signe de le suivre. Après avoir traversé une longue pièce obscure, ils arrivèrent à une chambre inhabitée donnant sur une cour vaste et déserte.

«Vous serez en toute sûreté ici, messire, et l’oreille de l’inquisition, quelque fine qu’elle soit, n’a jamais ouï une des paroles de haine qui s’y sont proférées contre l’Espagne.

–Merci, Pierre, tu es un brave et fidèle ami, toi! mais, tout est-il prêt, les robes, les dagues et les haches?

–Tout! messire Henri, dit le tavernier en ouvrant un vaste bahut, d’où il tira successivement dix robes de franciscains, autant de poignards et de haches d’armes. Voici de quoi faire passer aux maranes une joyeuse nuit de Noël; voyez comme ces dagues et ces haches ont bonne mine, comme elles ont l’air d’attendre un baptême de sang espagnol!

–Mes amis, dit Henri à ses compagnons occupés à passer leurs robes de moines et à s’armer, je vous demande une grâce; parmi tous ces hommes qui dormiront tantôt du sommeil éternel, il en est un que je voudrais sauver, un qui a intercédé pour mon père, et dont les paroles de paix ont, plus d’une fois, arrêté le fer sur la tête des nôtres.

–Quel est cet élu de ton cœur, cet honnête homme fourvoyé parmi les bandits, demanda l’un des conjurés?

–Don Jose Penarez, dont la bienveillante amitié nous a sauvés, ma sœur et moi.

–Mais comment le reconnaître? le fer peut s’égarer et aller au cœur de ton protégé aussi bien qu’à celui du Moloch espagnol!

–C’est le seul avec le duc qui porte la toison d’or.

–Mais si tu le faisais prévenir, Henri?

–Et s’il vous trahissait, dit l’hôte?

–Sa haute loyauté nous est une garantie, et puis on peut le faire prévenir, sans rien compromettre, en lui demandant un rendez-vous pour cette nuit, dit Henri.

–Alors, deux mots pour l’heureux hidalgo, dit l’hôte. Je me charge de les lui remettre à l’entrée de l’abbaye.»

Henri traça à la hâte quelques lignes par lesquelles il demandait au comte de Penarez un rendez-vous pour minuit, en alléguant une communication de la plus grande importance; il le suppliait, au nom de sa sœur, de ne pas lui refuser ce service, qui, disait-il, était pour elle de la plus haute gravité. Puis, ayant scellé ce billet, il le remit à l’hôte.

«Tu es sûr, au moins, d’arriver jusqu’à lui et de le reconnaître, dit Henri?

–Par saint Georges! je le reconnaîtrais entre mille: grand, mince, barbe grise, figure basanée, l’air sévère.

–Et la Toison d’or.»

En ce moment, un rapide galop se fit entendre; l’hôte descendit précipitamment, et remonta, un instant après, tout essoufflé.

«Les mignons de San-Iago viennent de passer; je vous quitte, messires, à bientôt, et, puisse la nuit de Noël être leur vendredi-saint!»

Quelques secondes plus tard, on entendit le galop d’un cheval brûlant le pavé.

Henri et ses compagnons s’habillèrent à la hâte, et, après avoir assuré leurs armes dans leurs ceintures, ils sortirent de la taverne et se dirigèrent vers l’abbaye par un sentier qui leur permettait d’arriver presque en même temps que les cavaliers. L’air vif et froid de la nuit répercutait au loin le bruit de leurs pas; le ciel semblait s’être paré de toutes ses splendeurs nocturnes; quelques nuages fauves, sur lesquels la lune était curieusement accoudée, comme sur un balcon d’or, se dessinaient seuls sur l’azur profond d’un ciel italien. Çà et là, des oiseaux de nuit, troublés dans leur solitude, prenaient leur vol à l’approche des conjurés montois. Tout était calme, repos cl lumière; les arbres, dépouillés de leurs feuilles, accusaient vigoureusement leurs noires silhouettes sur le fond blanc de lumière qui inondait tout le paysage.

–Par le grand diable! dit Hubert de Wargnies, l’un des conjurés, voilà un temps plus propice à faire l’affût du sanglier qu’à traquer des maranes; qu’en pensez-vous, enfants?

–Que tu as raison, Hubert, et qu’on y voit toujours assez pour frapper un ennemi.»

Tout à coup les sons argentins d’une cloche vinrent frapper leurs oreilles.

«Silence! dit Henri, nous approchons; séparons-nous ici, afin de ne pas éveiller les soupçons; qu’à l’église chacun soit à son poste; toi, Hubert, au signal donné, tu éteindras les lampes; vous, soyez tous chacun auprès d’un Espagnol, la prière sur les lèvres et la main sur vos dagues, prêts à frapper; toi, Philippe, avec moi, derrière le duc, pour me soutenir au signal; le mot d’ordre sera: Hélène de Saint-Georges! Et maintenant, amis, hourrah! pour la Belgique!»

Les conjurés étaient arrivés en ce moment en vue de l’abbaye, des cavaliers y descendaient. Henri en s’approchant, vit, à la lueur de la lune, Pierre, le tavernier, remettre son message à un des cavaliers, déjà parvenu sous le porche de l’église, où régnait l’obscurité la plus profonde. Tranquille sur ce point, le tavernier allait rejoindre ses compagnons, lorsqu’il entendit la voix du cavalier s’adresser à l’un des pages et lui ordonner de serrer le message dans son missel; à cette voix brève et incisive, le tavernier reconnut le duc d’Albe De stature pareille à celle du comte de Penarez, le duc portait, comme ce dernier, un pourpoint noir par-dessous une capeline fourrée; la toison d’or brillait sur sa poitrine: l’obscurité, la foule avaient trompé le malheureux Pierre, et maintenant le duc se trouvait en possession d’un terrible secret: dix têtes étaient suspendues au fil du caprice qui lui ferait feuilleter son missel, ou lui ferait ouvrir le message; à cette horrible pensée, sa tête se troubla et sa raison fut près de l’abandonner. Toutefois, il conserva assez de forces pour s’approcher de Henri, agenouillé dans l’ombre derrière don Fernand, et de lui murmurer à l’oreille:

«Une horrible fatalité m’a fait remettre, au duc, la missive destinée au comte de Penarez, tuez-moi! je suis un misérable!»

Henri sentit son sang se glacer à ces terribles paroles; de larges gouttes d’une sueur froide roulèrent de son front. Il fit signe au tavernier de garder le silence et se rapprocha de son ennemi, la main sur sa dague nue sous sa robe, prêt à le poignarder sans merci au moindre signe qui prouverait l’intention de lire la missive. Pendant quelques minutes, ce fut une horrible torture pour le jeune homme;–enfin, don Fernand prit son missel des mains de son page et le posa sur son prie-dieu; il parut absorbé dans une contemplation profonde; enfin, il releva la tête et reprit son missel dont les agrafes d’or cédèrent difficilement. Henri fit un pas en avant, caché par l’ombre de la colonne auprès de laquelle se trouvait le duc; puis tout à coup un éclair sembla traverser sa pensée, son œil perdit son formidable éclat. Il se sentait sauvé!

Pour mieux tromper les regards et se donner une contenance, les conjurés, agenouillés sur le marbre de l’église, avaient tous à la main d’énormes chapelets garnis d’ex-voto et d’autres emblèmes catholiques dont Luther avait déjà fort ruiné l’innocent commerce; au chapelet d’Henri se trouvait, par hasard, une petite miniature sur vélin représentant la Virgen de los dolores; le jeune homme l’en détacha et s’approcha, d’un air humble, du duc environné en ce moment de ses gentilshommes.

«Monseigneur, dit-il, d’une voix douce et soumise, je suis un pauvre moine catalan J’ai une grâce à demander à votre altesse, qui ne peut que lui être agréable, c’est de vouloir accepter cette simple image de Notre-Dame del-Pilar, elle a touché le Saint-Sépulcre; votre zèle pour la foi m’a fait espérer que votre altesse recevrait un pareil don avec reconnaissance.

–Mon revérend père, dit le duc, je suis confus de l’honneur de posséder une pareille relique. Vous arrivez d’Espagne?...

–Oui, monseigneur! et l’église y exalte chaque jour votre nom! Grâce à vous, bientôt l’hérésie aura disparu des provinces flamandes.

–La tâche est grande et l’hérésie y a de profondes racines, murmura le duc avec un soupir.»

En cet instant, les chants des moines s’élevèrent, le faux pèlerin tendit la main vers le missel du duc, qui le lui remit courtoisement; puis Henri, s’étant mis à genoux, parut prier avec ferveur; enfin il se leva et remit le missel à don Fernand.

«Puisse cette sainte image garantir toujours votre altesse de tout danger!

–Amen! mon père, fit le duc avec reconnaissance.»

La messe de minuit commençait.

L’église où allait se passer le dernier acte de ce drame était, par sa nature, très favorable aux desseins des conjurés. Quelques lampes jetaient leur terne et fumeuse lumière sur les rares chrétiens agenouillés sur les marbres tumulaires du chœur. Les ailes de l’église, plongées dans la plus complète obscurité, permettaient à peine de distinguer un ami d’un ennemi. Au dehors, le ciel s’était assombri, et de larges nuages avaient jeté leurs mornes crêpes sur la lune naguère si coquette et si blanche. De sourdes raffales de vent éveillaient toutes les voix du vieux cloître, et prêtaient des murmures et des gémissements à la pierre, aux arbres. On eût dit que l’aile de quelque gigantesque démon s’était interposé, entre le ciel et la terre, pour lui cacher le sanglant sacrilége qui allait souiller la maison du Seigneur. Au dedans, la voix des moines chantait, lente et solennelle, le septième psaume, et le duc se sentit frémir à ces paroles qui semblaient être un averlissement d’en-haut.

«Dieu est un Dieu juste, et le Dieu fort s’irrite chaque jour contre l’oppresseur!»

Une voix du fond de l’église répondit:

«L’Éternel lui prépare des armes mortelles, et il tirera contre lui ses flèches ardentes.»

Il y eut un moment de solennel silence; les moines reprirent leur chant prophétique.

«Car il a fait une enquête des meurtres, et il s’en souvient; il n’oublie point le cri des affligés.»

La voix du fond reprit:

«L’Éternel sauvera le peuple affligé et abaissera les yeux des superbes!»

Don Fernand se dressa pâle, la main sur sa dague; son regard semblait vouloir illuminer l’ombre pour y découvrir l’audacieux qui lui jetait ainsi la sentence de sa conscience.

Les moines du chœur continuèrent:

«Le méchant plein d’audace ressemble au lion qui ne demande qu’à déchirer, mais la droite du Seigneur s’appesantira sur lui.»

Une horrible convulsion morale parut bouleverser les traits de don Fernand; il ferma son missel, et fit signe à ses officiers de le suivre.

Soudain une formidable clameur retentit dans la chapelle, les lampes brisées jonchent le chœur, et du sein des ténèbres surgit l’effrayant cri de guerre de: «les «gueux! les gueux! houra! tue! tue! les Espagnols!»

Alors, dans l’ombre, eut lieu une de ces atroces et sourdes boucheries où les armes deviennent inutiles, où l’on s’étreint avec des étreintes de tigre, où les ongles et les dents remplacent la dague et l’épée. Toutefois, la hache des confédérés faisait merveille, et ne se relevait que sanglante; la tuerie s’arrêta enfin devant un groupe de cavaliers espagnols défendant avec acharnement la porte d’un cloître, seul endroit où la retraite fût possible, les autres issues ayant été closes par les conjurés. Les dagues luisaient dans l’ombre comme des éclairs sanglants; les haches s’ouvraient sourdement un passage à travers les crânes; les cris des blessés, des mourants, tombant dans les ténèbres, sur les dalles funéraires; les houras des confédérés et des 2 Castillans, tout faisait de cette scène un tableau infernal. Attaché à don Fernand depuis le commencement du combat, Henri l’avait frappé d’un formidable coup de dague en pleine poitrine; le duc avait fléchi un moment sous la puissance de l’atteinte, mais la lame, rencontrant une cotte de mailles que recouvrait son pourpoint, s’était faussée dans la main du jeune homme. Déçu dans sa soif de vengeance, il se précipita sur son ennemi pour le saisir corps à corps, lorsque la lune, qui avait prêté quelques pâles rayons au combat, se couvrit d’un nuage.

Henri mugit comme un tigre et s’élança, la hache au poing, vers le passage du cloître par où son ennemi paraissait vouloir disparaître, mais les longues rapières castillanes y traçaient un cercle hérissé d’acier. Les moines renfermés dans les cloîtres sonnaient le tocsin à pleine volée; les moments devenaient précieux, chaque vibration de la cloche pouvait amener aux Espagnols un renfort fatal aux conjurés, dont le bras commençait à faiblir. Henri saisit un moment où les deux partis, fatigués de carnage, commençaient à faiblir, et lance sa hache sur les défenseurs du cloître, un cavalier tombe et la tuerie recommence.

Tout à coup la voix de Hubert de Wargnies s’élève au sein des ténèbres:

«Le duc! le duc! à moi les gueux! hourrah!» Et sa hache retombe deux fois dans une horrible blessure.

Déjà les confédérés se livraient à la joie, lorsque soudain les portes de l’église s’ouvrent avec fracas; la lueur des flambeaux éclaire le sombre champ de bataille, et au cri de guerre des Espagnols: Castille et Saint-Jacques! succède une épouvantable décharge de mousqueterie qui couche sur le carreau les plus intrépides des conjurés. A la tête des arquebusiers se tient don Fernand de Tolède, l’épée au poing, effrayant de vengeance et de haine.

«Par la prunelle de Satan! s’écria Hubert de Wargnies, cet homme a donc mille vies, car je lui ai déjà, de deux coups de hache, enterré sa toison d’or dans la poitrine!»

Cernés de toutes parts, la résistance devenait inutile; aussi bientôt Henri et trois de ses compagnons furent-ils garrottés solidement et mis sous bonne garde. Tandis que don Fernand semblait discuter leur supplice avec quelques officiers, les regards de Henri parcoururent le champ de bataille et découvrirent, au pied d’unbénitier, le cadavre mutilé de don Jose Penarez; à cette vue, il baissa la tête et attendit son sort avec indifférence.

Après quelques instants de conférence, le duc sentant qu’il fallait étouffer le bruit d’une si audacieuse entreprise, à laquelle il n’avait échappé que par un prodige, donna l’ordre de passer par les armes ce qui restait des conjurés; leur chef fut pendu à un chêne de la grand route, portant au cou un écriteau sur lequel se trouvait écrit en trois langues: Pendu comme voleur.

Don Fernand de Tolède, duc d’Albe, mourut dans son fit à Tomar, en Portugal, âgé de soixante-quatorze ans; son corps repose aujourd’hui à Saint-Étienne de Salamanque.

Victor JOLY.

VENISE.

Table des matières

GONDOLIER! à Venise.–O ville enchanteresse,

Enfin je l’aperçois! Venise, une déesse

A, d’un coup de baguette, élevé sur les mers

Tes châteaux élégants, ton magique univers!

Au détroit de Sicile, on prétend que Morgane,

Déroulant tout à coup sa cité diaphane,

Y sème de ses dons le vaporeux trésor,

Sur un sol transparent jette des temples d’or,

Puis de leurs toits vermeils dissipe le prodige;

Mais toi, réalisant ce merveilleux prestige,

Tu montres, tous les jours, comme dans leurs berceaux,

Tes palais endormis sur l’abîme des eaux.

Quel amant de tes nuits n’a béni le silence,

De tes chemins flottants la discrète indolence!

Oui, quand l’astre du soir viendra, du haut des cieux,

Sur le miroir bruni des flots capricieux

De vingt îles d’argent semer l’éclat mobile,

Navigateur sans crainte, et pourtant inhabile,

J’irai, le luth en main, sur un canot furtif,

Tenter cet archipel brillant et fugitif,

Et de mes longs plaisirs savourant l’ambroisie,

M’enivrer de bonheur, d’amour, de poésie.


Hélas! en approchant, ces rêves gracieux,

Comme un char qui s’éloigne, abandonnent nos yeux.

Le génie engourdi sent expirer sa flamme;

Je ne sais quel fardeau tombe et pèse sur l’âme;

Le soleil monotone est déjà moins riant.

Cette ville, qui semble un vaisseau d’Orient

Arrivé par hasard dans un port d’Italie,

Qui, d’un éclat si riche autrefois embellie,

Étalait, sur les flots qu’elle avait maîtrisés,

Sa pourpre conquérante et ses mâts pavoisés,

Cette ville aujourd’hui semble, en butte à l’orage,

Sur son ancre appuyée attendre le naufrage.

La laine asiatique et le luxe des arts

N’ornent plus ses cafés, ses kiosques, ses bazars;

Sous le voile qui cache ou qui feint la jeunesse,

Les femmes ne vont plus, brillantes d allégresse,

Du riolto muet éveiller les concerts,

Ou promettre à l’amour les faveurs de leurs fers.

Jules LEFEBVRE.

LA CHAUMIÈRE.

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H! si j’avais encore mes dix-huit ans! Si je sentais encore, au fond de mon âme, cette fraîcheur de pensées, cette vivacité d’enthousiasme qui m’animaient à cette époque de la jeunesse, et que ma vie a successivement perdues.

Si le charme des illusions ne s’était pas éteint pour moi, si le bonheur m’apparaissait encore comme ces aubes de printemps qu’on admire à genoux, belles de parfums et de rayons.

Oh! ce ne serait pas dans les villes que je puiserais ma félicité, la félicité telle que je la rêve; ce ne serait point parmi les hommes que je chercherais l’atmosphère qui convient à ma poitrine....

Montrez-moi plutôt un horizon immense où s’égarent de blanches nuées, où des clochers solitaires étincèlent au soleil couchant.

Que je choisisse là un asile selon mon cœur: quelque pauvre chaumière perdue au fond des bois, comme un nid dans les mousses, et à l’entour, un petit nombre de saules inclinés vers le ruisseau.

Plus loin une prairie bien verte, bien silencieuse, environnée d’arbres sombres, et par-dessus tout, un ciel bleuâtre.

Et c’est-là que je voudrais vivre et mourir!

Mais j’aurais encore autre chose à demander à la terre; ce ne serait point une vaine opulence, elle sied mal dans les hameaux.... seulement une femme, un ange....

Où le trouver cet ange?.... Mon cœur m’a déjà répondu.

Oh! ce ne serait point la jeune fille aux yeux noirs, légère, capricieuse, qui ne songe qu’au bal folâtre, et dont la main tremble dans la main qui la presse.

Ni celle dont le regard est un perpétuel sourire, et qu’un chant d’amour a toujours laissée froide et insensible comme la pierre.

Ce ne serait pas non plus cette brillante beauté à la chevelure soyeuse, à la démarche imposante, et qui compte de loin avec orgueil ses nombreux adorateurs.

Mais il est là-bas, près du sentier obscur une blonde fille, simple, modeste, abandonnée, et qui n’a d’autre compagne que sa mère.

La candeur embellit ses lèvres; je ne sais quelle grâce l’environne comme un parfum suit la fleur, et la suavité de son visage, l’innocence de son regard.... tout dit qu’elle n’a pas quinze ans.

Elle s’avance, et le bruit de ses pas me trouble; et quand sa robe m’effleure, je respire à peine. Elle s’agenouille au pied des autels. Elle mêle aux hymnes sacrées la mélancolie de sa voix, et ce n’est plus la blonde fille timide, tremblante; à la vivacité de son regard, à l’expression céleste de sa figure, vous diriez une âme prête à fuir de la terre.

Et c’est alors que je l’admire, moi, désenchanté du monde et de la vie, moi qu’une profonde douleur ramène dans le temple et qui sens le besoin de pleurer devant Dieu.

Elle ne sait pas que je l’aime; mes lèvres n’ont point trahi le secret de mes pensées; elle ne me connaît pas de nom, mais elle n’ignore pas ma vie; elle sait que j’ai souffert, et je l’ai vue se détourner, un jour, pour me suivre des yeux.

Elle et une chaumière, concevriez-vous mon bonheur?

Savez-vous ce que la solitude renferme de trésors et de délices quand elle est partagée avec l’objet aimé!.... Entretiens secrets, douces confidences, promenades au tomber du jour, rêveries de cœur quand la lune tremble aux cieux, deux âmes ne formant qu’une âme!... Ah! si j’avais encore mes dix-huit ans!

Edouard TURQUETY.

ROSE-ROSSIGNOL. Traduit du turc de Reschild-Pacha.

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A Mlle Eudoxie de Chancourtois.

AU jardin de beauté combien de fraîches roses!

Mais en elles n’est pas la voix du rossignol;

Le rossignol, sa voix surpasse toutes choses,

Mais l’éclat de la rose est absent de son vol.

Des amants, tous les deux, bien qu’ils soient les délices,

Tous les deux ont leur gloire à part, couleur ou bruit:

L’œil du jour suit la rose au fond des bois complices,

Le rossignol ravit l’oreille de la nuit.

Si chacun est doué seulement d’un prestige,

On peut, près de chacun, sauver sa liberté;

Quand l’un règne dans l’air, et l’autre sur sa tige,

Comment s’uniraient-ils dans la même beauté?

Moi, j’ai trouvé les deux nectars dans un seul vase.

La grâce mariée au charme de la voix;

Hélas! et je m’égare au vallon de l’extase.

J’ai vu le rossignol et la rose à la fois!

Oui, j’ai vu dans Paris une nymphe chanteuse:

Le rossignol se tait devant son chant vainqueur;

La rose l’aperçoit et se cache honteuse,

Et Rose-Rossignol est son nom dans mon cœur.

Émile DESCHAMPS.

LA NUIT D’UN BAL.

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E me parlez pas, disait le comte Valter, de cette folle idée qu’a eue la philanthropie européenne d’aller ouvrir les portes des retraites où les femmes d’Orient passaient une vie d’oisiveté voluptueuse, pour leur donner un faux semblant de liberté. Là seulement on pouvait aimer avec bonheur; la femme de votre choix n’avait été créée par le ciel que pour vous; elle ne livrait pas ses traits à tous les rayons du jour, ses formes charmantes à tous les souffles de l’hémisphère... Dans la patrie des parfums, on savait que l’essence précieuse voit s’évaporer au grand air ses plus suaves émanations.

Tout cela était erroné, paradoxal, contraire aux saines doctrines et à la liberté des femmes que, selon nous, on ne saurait trop étendre. Mais le comte Valter était si beau, si séduisant! Appuyé contre le piédestal d’un buste de Chateaubriand, en face d’une causeuse sur laquelle étaient placées deux femmes, il y avait dans sa pose tant de charme et d’élégance!–On excusait le paradoxe en faveur de la bouche si pure, si doucement souriante qui le prononçait;–on oubliait la mauvaise tendance des idées en regardant ce front si noble, si élevé qu’il aurait pu contenir un rayon de l’esprit divin,–et je ne sais ce qu’on n’aurait point pardonné en faveur de ses yeux où se réunissaient toutes les puissances et toutes les séductions.

–Mon frère, répondit une des deux dames, nous ne pouvons aujourd’hui passer notre temps en futilités et discuter vos propositions philosophiques, nous avons de graves intérêts à traiter. Je donne demain un bal déguisé, je veux que ma chère Léonie (à ce nom, ses yeux désignèrent la femme assise à côté d’elle) choisisse un costume qui la fasse paraître dans tout son éclat.

–Oh oui! dit Léonie, prenons souvent des costumes étrangers, allons aux bals travestis... Il est pénible d’être toujours soi, d’avoir toujours le même nom, la même vie, les mêmes désirs; transportons-nous parfois dans une autre existence: soyons, pour une nuit, dame châtelaine, fraîche Suissesse ou pauvre Tyrolienne, avec d’autres intérêts, d’autres espérances, d’autres amours.»

Valter, après avoir répondu d’une manière flatteuse à la personne qui venait de s’exprimer ainsi, s’inclina et laissa ces dames livrées à leur sérieux entretien.

Quand Léonie fut de retour chez elle, elle s’enferma dans son parloir, jeta à la hâte le voile, le châle, les fourrures, qui l’oppressaient, appuya sa tète dans ses mains, et tomba dans une profonde méditation.

Était-ce le choix d’un costume qui l’absorbait a ce point?... Elle portait quelquefois la main à son front, comme pour étreindre une pensée brûlante qui la possédait, d’autres fois à son cœur, comme si ses élans fussent venus l’enlever à elle-même; cependant, c’était sa toilette du lendemain qui l’agitait ainsi; elle venait de décider qu’elle prendrait un costume de femme orientale. Oh! c’est que ce turban qu’elle allait ceindre était décisif dans sa destinée! Prendre le costume de la femme que Valter avait désignée dans ses préférences, c’était lui dire qu’on acceptait son amour, c’était l’aveu qu’il sollicitait depuis longtemps, et qu’elle avait toujours refusé, elle, femme respectueusement attachée à son mari et à ses devoirs... C’est que, en sentant tout le danger de cet aveu, elle s’y décidait avec remords, car c’était sa première faute, mais avec un entraînement irrésistible, car c’était son premier bonheur.

Elle sonna et commanda, pour le lendemain, un costume oriental complet. Alors, que ce fut riche et somptueux ce qui se présenta pour sa parure! Voici les voiles, les cachemires où se sont usées les vies de tant d’hommes, où l’industrie a mis son âme et le travail, ses bras; voici les pierreries pour lesquelles, dans le sein des mines et de l’Océan, ont été essuyés tant de fatigues et de dangers. A voir tous les ornements, tous les trésors qu’une femme accumule sur elle dans une heure de fête, il semble qu’on l’entende dire: «Je voudrais que toutes «les richesses du monde fussent une seule perle pour «m’en parer.»

La sœur de Léonie, la jolie Marylla, qui venait de prendre sa dix-huitième année, et une jeune femme de chambre l’aidaient dans sa toilette. Si la belle sultane eût été moins absorbée par l’importance du costume qu’elle revêtait et les tendres pressentiments qui s’emparaient déjà de son âme, elle eût facilement remarqué le trouble et la tristesse qui, dans ce moment, comme dans les jours précédents, régnaient sur le visage de sa sœur, de cette enfant moins occupée en cherchant elle-même dans les cartons et les écrins, à composer la toilette orientale, qu’à cacher les soucis de son jeune front.

Marylla allait aussi au bal, mais son âge ne lui permettant guère le travestissement, elle mit une robe de mousseline de l’Inde, et une demi-couronne de camélias blancs dans ses cheveux.

Cette nuit fut une des plus brillantes qui signalèrent, dans ce mois-là, le luxe de la haute aristocratie parisienne. Il se trouvait là beaucoup de femmes aux parures millionnaires, mais aucune ne fut aussi admirée que Léonie.... Car il y a une extrême différence entre la femme qui se pare par orgueil, et celle qui se pare avec le désir de plaire. Dans les vêtements de celle-ci, tout devient grâce et mollesse; les pierreries perdent la dure aridité de leur valeur intrinsèque, elles ne sont plus là que comme séduction; les tissus s’assouplissent et se drapent plus gracieusement; ils semblent demander, outre les belles qualités qu’ils possèdent, un charme particulier et tout irrésistible pour fasciner les regards.

Mais ce qu’il y avait de plus admirable dans cette fête, de plus incontestablement supérieur, était le comte Valter. Nul ne posséda jamais à ce point la véritable beauté, la beauté de l’âme: étoile qui illumine de sa divine clarte le nuage qui la voile à peine.

La surprise et le bonheur qu’il avait éprouvés en voyant Léonie pour ainsi dire parée de ses couleurs, acceptant son amour et semblant y répondre, redoublaient sa grâce parfaite et les mille charmes de son esprit.

Toute la nuit, il ne fut occupé que d’elle et de Marylla.

La maîtresse du lieu ayant imaginé, ce soir-là, de substituer aux bouquets placés dans des corbeilles pour être offerts aux danseuses, des fleurs isolées, mais d’une rareté et d’une fraîcheur si parfaite, que chacune valait seule le plus riche bouquet, Valter trouva dans les vases deux camélias absolument pareils, et les offrit aux deux sœurs. Lorsque Marylla reçut le sien, sa main tremblait, et elle pâlit légèrement. Déjà coiffée d’une guirlande de camélia, cette fleur, placée à son corsage, complétait sa parure, comme l’amour de celui qui l’offrait eût complété son âme: cette jeune âme tendre, timide à son épanouissement, et souffrante de rester ainsi faible et penchée, sans appui.

A la fin du bal, Valter ne quitta presque plus Léonie. Les mères, les maris placés au jeu, ou légèrement assoupis par l’heure avancée, laissaient un peu reposer la surveillance publique: à chaque quadrille, à chaque figure, il sollicitait un entretien imploré depuis longtemps, et toujours en vain. Léonie résistait encore. Mais à voir tout le monde admirer cet homme qu’elle admirait tant elle-même, la séduction devint trop forte; au moment où elle allait le quitter, elle répondit à son dernier regard, plus suppliant que les autres:

«Demain, à quatre heures.»

Dès qu’elle fut déshabillée et seule, elle se jeta dans un fauteuil, et resta abattue sous le poids d’une émotion violente.

Elle sentait toutes les conséquences du pas qu’elle venait de faire: l’inquiétude, la terreur, l’espérance, les frémissements qui la saisissaient à l’idée du lendemain, où elle allait entendre sonner quatre heures! remplirent les derniers moments de la nuit. Au point du jour, elle s’approcha de la croisée pour rafraîchir ses joues brûlantes à l’air du matin. Une portière mal fermée qui donnait dans la chambre de Marylla, lui laissa voir la jeune fille à genoux près de son lit, sur lequel elle avait posé le camélia donné par Valter, et qu’elle couvrait de larmes et de baisers... Léonie tressaillit et devina tout en un instant, car elle les connaissait si bien ces larmes de passion, ces élans, ces prières à une idole terrestre, ces baisers prodigués à une image, ces regards qui s’élèvent au ciel en cherchant l’objet aimé!... Elle devina tout. Les assiduités de Valter près d’elle avaient été funestes à la jeune fille...

Léonie passa la matinée à méditer et prier.

Un grand sacrifice s’accomplit en ce lieu, à cette heure du matin, un de ces sacrifices qui n’ont pas de nom, ni de récompense ici-bas.

A quatre heures, lorsque Valter vint la voir plein de bonheur et d’espérance, Léonie employa toutes les ressources de son esprit ingénieux pour lui persuader qu’elle n’avait consenti à cette entrevue que pour lui parler d’une affaire importante. Elle avait osé, ajouta-t-elle, penser à établir le frère de sa meilleure amie et (sa position rendant convenable cette ouverture) elle lui parla de Marylla comme d’une jeune fille dont le nom, la naissance, la brillante fortune offraient tous les avantages réunis à celui qui en deviendrait l’époux.

Valter refusa d’abord, mais au bout de quelques jours, touché des vives instances de Léonie, il se laissa entraîner, et donna son consentement avec cette extrême facilité qu’ont les hommes à transporter leurs affections d’un objet à l’autre, se croyant presque constants parce qu’ils ne cessent pas d’aimer.

Il épousa l’heureuse Marylla. Léonie était, très-souffrante et passa le temps des noces dans une terre.

Mais si vous aviez vu, quelques mois après, quelle sérénité dans son regard, quelle résignation dans son sourire, quelle satisfaction de l’âme répandue sur tous ses traits!–Un soir, dans son salon, on parlait des moments dangereux à passer dans la vie.

–Je crois, dit-elle, qu’il est plus difficile d’éviter le mal que de faire le bien: une femme qui n’aurait pas la force négative de résister à son amant, trouverait peut-être le courage de le sacrifier à une autre: cet effort, doublement pénible lui est plus aisé à accomplir, parce qu’elle voit un résultat digne de tenter sa générosité, et parce qu’alors elle donne l’enthousiasme du sacrifice à son cœur qui demandait l’amour.

Clémence ROBERT.


J’AIME L’ASPECT DES MERS.

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J’AIME l’aspect des mers, quand, au soir d’un beau jour,

Assise à mon balcon, ou debout sur la grève,

J’entends le flot qu’un souffle, en le moirant, soulève,

Murmurer sur le sable un long soupir d’amour.

J’aime à voir un esquif, glissant loin de la plage,

Blanchir et s’effacer comme un point sur les mers,

Ou la mauve qui crie, ou quelque blanc nuage,

Barque des cieux, voguer sur les vagues des airs.

Puis, disparaissent-ils: immobile, je lasse

Mes regards à chercher dans l’horizon leur trace;

Puis je surprends des pleurs qui coulent dans mes yeux.

Où vont-ils?... Sur des bords qu’un soleil pur protége,

Sur des bords qu’engourdit un suaire de neige, ...

Pourquoi ne puis-je, moi, m’envoler avec eux?

FULGENCE GIRARD.

UN AIR D’ARMIDE:

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I

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L y avait de deux mois que Jeanne Poisson, devenue déjà, grâce à ses beaux yeux, madame Lenormand d’Étoiles, poursuivait l’héritage vacant de la duchesse de Châteauroux. Après s’être montrée en mille occasions au roi Louis XV, après avoir suivi toutes les chasses dans les costumes les plus engageants, après être venue au grand couvert se faire écraser les pieds sous la table royale par dix concurrentes jalouses de sa beauté, la favorite eu expectative avait fini par s’introduire à Versailles.

Déjà le roi commençait à la remarquer et à lui adresser la parole; la reine se voyait enlever le court empire qu’elle avait à peine ressaisi, et les courtisans empressés de saluer l’aurore du nouvel astre, ouvraient des paris sur l’époque prochaine de son avénement. Il ne fallait pour cela qu’une de ces occasions indirectes, dans lesquelles le galant monarque jetait implicitement le mouchoir.

Résolue à créer à tout prix cette occasion décisive, et à mettre les roués de son côté par un trait digne d’eux-mêmes, madame d’Étioles imagina de donner au roi l’exemple de l’audace, en mettant en avant son propre et infortuné mari, et en bravant Marie Leczinska devant toute la cour de Versailles.

Avant de s’offenser ouvertement de la grandeur inattendue de sa moitié, le bonhomme d’Étioles, comme l’appelle Soulavie, fut longtemps dans la plus douce et la plus commode ignorance. A cette époque, il ne savait rien encore; et ne voyant dans les démarches de la future marquise qu’une ambition naturelle de se pousser à la cour, il se prêtait à ces démarches, loin de s’y opposer, et les secondait même naïvement de toute son influence. Madame d’Étioles n’eut donc pas de peine à lui faire jouer le rôle qu’elle avait arrangé; et voici comment le digne gentilhomme, sans s’en douter le moins du monde, mit au roi le marché à la main, touchant son honneur et celui de sa femme.

C’était au grand lever de la reine, le14août, veille de sa fête. Ce jour-là, Louis XV recevait chez Marie Leczinska; et toutes les personnes présentées à la cour avaient leur entrée dans les appartements. M. et madame d’Étioles s’y trouvèrent des premiers, et Jeanne Poisson, comme toutes les dames, baisa la main de la reine de France... Cette inconvenance était couverte par l’étiquette, de sorte que le roi seul se permit de sourire. Tous les assistants d’ailleurs n’en pensèrent pas moins, et chacun remarqua le regard farouche échangé par les deux rivales. Mais l’attention des moins clairvoyants fut excitée au plus haut degré, lorsque l’on vit M. d’Étioles présenter un placet à Louis XV... Au coup d’œil rapide et intéressé, dont la femme suivait le geste du mari, on sentit que quelque dessein profond se cachait sous cette simple démarche; que le roi allait être mis en demeure de se déclarer mari constant ou infidèle.–La reine seule, dans sa bonne foi, ne soupçonna rien de cette nouvelle attaque, et continua de causer à droite et à gauche, tandis que tout le monde considérait Louis XV.

Il prit lentement le placet des mains de M. d’Étioles, porta un regard imperceptible de celui-ci à son épouse, s’assura de la naïveté parfaite de l’un et de l’intention formelle de l’autre, réfléchit lui-même un instant s’il deviendrait complice d’un scandale, et, décidé à commettre la faute, sans en prendre la responsabilité, rendit le placet au pétitionnaire, en le priant d’en faire la lecture.

Après avoir pâli de terreur, Jeanne Poisson devint rouge de joie. L’attente générale se manifesta par un frémissement involontaire, et Marie Leczinska elle-même se prit à observer ce qui se passait...

M d’Étioles ouvrit le papier qu’il avait remis plié au roi et lut d’une voix imperturbable une requête divisée en deux parties. Dans la première, il sollicitait des lettres de haute naissance et une place de surintendant des jardins pour le jeune Poisson, frère de madame d’Étioles. Dans la seconde, il réclamait, pour madame d’Étioles elle-même, le titre honorifique de dame du palais de la reine.

Dame du palais de la reine! Cela était aussi clair que hardi, et personne ne pouvait s’y méprendre; pas même l’honnête Marie Leczinska, qui porta vivement la main à son cœur... Celui que l’énigme intéressait le plus personnellement, restait donc le seul qui n’en eût pas le mot; et, entre l’envie d’éclater de rire à la figure unique de ce bon M. d’Étioles, et l’impatience de voir la conclusion d’une aventure si délicate et si scabreuse, chacun hésitait, comme le roi lui-même, lorsque la reine se chargea de trancher la question.

«Monsieur d’Étioles, dit-elle solennellement, en adressant à Jeanne Poisson un regard d’indignation douloureuse, S.M. est parfaitement libre d’accorder à votre beau-frère la surintendance des jardins royaux. Quant au titre de dame du palais, c’est moi qui ai l’habitude d’en disposer, et, à moins qu’une volonté supérieure ne contraigne pour la première fois la mienne, vous n’avez qu’à dire à madame d’Étioles qu’elle peut renoncer à ses prétentions.»

Ayant parlé de la sorte, la reine se retira, au mépris des lois sacrées de l’étiquette, laissant les acteurs et, les témoins de cette scène également embarrassés de leur contenance. Et bien lui prit de disparaître ainsi, dans l’intérêt de sa propre dignité, car à peine la porte de sa chambre venait-elle de se refermer sur elle, qu’on entendit ce court effort de courage se perdre en un sanglot de douleur....

Le roi lit un geste de dépit qui ne promettait rien de consolant à son auguste épouse, et pendant qu’il créait une prompte diversion à cet incident sans exemple à la cour, Jeanne Poisson se retira fièrement en lui lançant un regard provocateur.

«Je sais maintenant que vous m’aimez, voulait dire ce regard qui fut compris. Eh bien! vous pourrez me nommer votre favorite, quand je serai dame du palais de la reine.»

II

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Madame d’Étioles sera-t-elle dame du palais, et son frère aura-t-il la surintendance des jardins? Voilà ce qu’on se demandait, de bouche en bouche, à travers les salons de l’OEil-de-Boeuf. C’est aussi ce que se disait Louis XV, combattu entre la passion et le devoir; et la jeune reine s’adressait la même question, en redoublant de soins pour captiver son mari. Les courtisans les plus étrangers à l’intrigue comprenaient l’importance décisive de cette affaire, et l’issue en était attendue de tout le monde avec une impatience impossible à décrire.

«Serai-je victorieuse ou vaincue?» se disait de son côté madame d’Étioles.

Et, aussi fière à l’égard du roi qu’elle avait été soumise auparavant, elle voulait à son tour être courtisée par lui et ne cédait pas une ligne de ses prétentions. Outre les conséquences majeures qu’elle voyait à un premier triomphe pour devenir ensuite maitresse de Louis XV, dans la double acception du mot, elle avait résolu de se venger de Marie Leczinska, comme si c’eût été elle-même qui fût offensée...

Plus d’une semaine se passa dans cette attente, sans qu’aucun incident vînt en annoncer le terme. Que firent, pendant cet intervalle, la reine et madame d’Étioles? Combien la première versa-t-elle de pieuses larmes? et quelles manœuvres galantes imagina la seconde? C’est ce que Louis XV seul put connaître sans doute, et ce mystère est un de ceux que l’histoire dédaigne, à tort, d’approfondir. Mais, quoi qu’il en soit de l’intrigue, voici comment advint le dénouement.

C’était un matin, après le déjeuner de la reine. Elle se tenait, avec sa cour particulière, dans un pavillon de son petit appartement, où elle attendait, pour les peindre au pastel, des fleurs qu’on avait l’habitude de lui apporter. Les fleurs tardaient à venir, et la royale artiste s’impatientait, quand tout à coup la porte s’ouvrit et Mme d’Étioles parut dans le pavillon.

Marie Leczinska tressaillit de surprise, au point de laisser échapper sa palette, et toisa de la tête aux pieds sa rivale, d’un air qui eût fait reculer toute autre femme. Mais Jeanne Poisson, loin de reculer, se laissa considérer fort tranquillement, semblant dire à la reine par sa contenance:

«Je suis plus belle que vous, et je ne crains l’examen de personne.»

Elle était admirable, en effet, et portait une toilette qui expliquait sa démarche. Vêtue moitié en dame de la cour et moitié en bergère de Watteau, elle avait ses grands cheveux bouclés sur les épaules; ses pieds mignons dans des sandales à bandelettes, et soutenait de ses beaux bras sans gants, une grande corbeille remplie de fleurs

«Madame, dit-elle à la reine en lui présentant son riant cadeau, je viens de savoir que Votre Majesté attendait ces fleurs, et j’ai pris la liberté de les lui apporter moi-même.»

Au ton dont furent prononcés ces mots, un funeste pressentiment traversa le cœur de Marie Leczinska. Elle contint toutefois son émotion de peur de donner un nouvel avantage à son ennemie, et cherchant un moyen de la remettre à sa place, tout en tenant son regard fixé sur elle:

«Si c’est pour vous montrer que vous êtes venue, madame, lui répondit-elle avec une ironie amère, ma dignité vous pardonne dans l’intérêt de mes yeux; car vous êtes véritablement belle à voir.

«Restez ainsi, reprit-elle vivement, en lui défendant du geste de poser sa corbeille. Puisque nous sommes dans mon atelier de peinture, laissez-vous contempler à loisir comme le plus parfait modèle. Toutes ces dames me sauront gré, sans doute, du plaisir qu’elles auront partagé avec moi.»

Un assentiment général, non moins sanglant que les paroles de la reine, vint prouver à Mme d’Étioles qu’elle était seule contre vingt...

S’animant cependant à la lutte, sans rien perdre de son sang-froid, elle essaya de reprendre la parole, mais elle se vit à l’instant même interrompue.

Après avoir trouvé l’arme qui pouvait blesser son ennemie, la timide Marie Leczinska n’en voulait par perdre un seul coup, et son courage était aveugle et désespéré, parce qu’elle se sentait incapable d’en avoir deux fois. Continuant donc d’analyser en détail, comme une chose matérielle, ou comme un objet d’art, et réduisant ainsi en même temps à leur commune valeur et le caprice galant de Louis XV, et l’insolente beauté qui s’affichait devant lui:

«Voyez, mesdames, les yeux magnifiques! poursuivit-elle d’une voix altière, en indiquant Mme d’Étioles; que ces longs cils ont de velouté, et que l’arc de ces sourcils est irréprochable! Y a-t-il rien de plus éclatant que ces joues, et les lignes de ce menton ne sont-elles pas sans pareilles? et cette taille..., quelle finesse! et cette pose quelle grâce magique!»

Pour la seconde fois, Jeanne Poisson tenta de répondre; pour la seconde fois, la reine lui imposa silence.

«Cette corbeille de fleurs est délicieuse sur vos deux bras! lui dit-elle, en faisant allusion à sa fatigue cruelle; je vous engage, madame, à vous faire peindre sous ce costume et dans cette attitude. Vous ne pourriez en imaginer d’autres qui fussent aussi fort à votre avantage, et on ne saurait se lasser, je vous assure, de vous admirer en ce charmant état.»

Malgré son aplomb et sa hardiesse, Mme d’Étioles eût perdu contenance si elle n’eût été sûre d’avoir sa revanche, en rendant la douleur pour la honte. Elle n’avait qu’un mot, à dire, et il suffisait d’en trouver Mais ce mot la reine le sentait venir, et une terreur lui donnait la force de l’écarter. Sai lus prétextes qui s’offraient à son esprit, elle interrompit Jeanne Poisson pour la troisième fois:

«Est-il vrai, madame, lui demanda-t-elle brusquement, que vous joignez aux charmes extérieurs qui font notre surprise, le don précieux d’une voix plus ravissante encore?

D’augustes appréciateurs, en effet, daignent trouver ma voix jolie, répondit Mme Lenormand, heureuse d’avoir enfin la parole, et appuyant sur chaque syllabe d’une manière très-significative.»

Poursuivant par ce chemin direct, elle allait arriver enfin à sa vengeance, lorsque, jetant une nouvelle interruption au travers de sa première phrase, la reine imagina de l’empêcher de parler en la priant de lui chanter un air.

«Chantez comme vous êtes-là, lui dit-elle, décidée à la pousser à bout, afin que nous puissions jouir à la fois parles yeux et par les oreilles.»

Une invitation semblable, faite sur le ton du commandement, était le comble de l’humiliation; et, toute cuirassée qu’elle était contre la honte, Mme d’Etioles sentit chanceler son audace et fut sur le point d’abandonner la partie. Mais tout à coup une inspiration lui vint, une de ces inspirations assassines que le ressentiment n’inspire qu’aux femmes. S’emparant, pour courir à son but, du moyen même qui tendait à l’en détourner, elle se renversa fièrement en arrière, en tenant toujours sa corbeille sur ses bras, fixa sur le front auguste de la reine un regard perçant comme une flèche, donna à sa physionomie entière l’expression de la joie la plus accablante, et déployant toute sa voix, qui était eu effet magnifique, entonna d’un air triomphant le fameux monologue d’Armide:

Enfin, il est en ma puissance, etc.

«Assez! assez! fit Marie Leczinska, frappée au cœur par cette affreuse allégorie....»

La favorite, vengée, s’arrêta frémissante, et regarda la reine pâle et muette, autour de laquelle s’empressaient toutes ses femmes

«Vous êtes encore là, madame? dit Marie Leczinska, en revenant à elle; attendez-vous donc que je vous ordonne de sortir, et que je vous fasse châtier pour avoir paru ainsi devant moi!....

–Je ne mérite aucun châtiment de Votre Majesté, répondit Mme d’Étioles avec une feinte soumission. J’ai apporté ces fleurs de la part de mon frère, M. Poisson de Marigny surintendant des jardins du roi, et je me suis cru le droit de me présenter ici en ma nouvelle qualité de dame du palais de la reine. Quant au reste, je n’ai fait qu’obéir à Votre Majesté, et je lui demande mille fois pardon, si j’ai eu le malheur de lui être désagréable.

–C’est bien, dit la royale victime, en congédiant, d’un signe, son bourreau satisfait.»

Et dès que Mme d’Étioles eut franchi la porte du pavillon, la reine tomba évanouie dans les bras de ses dames d’honneur...

Toute la cour sut, une heure après, que Jeanne Poisson était, depuis la veille, la maîtresse de Louis XV. M. d’Étioles seul ignorait encore cette vérité, et il comprit seulement que sa femme ne lui appartenait plus, le jour où elle quitta son nom pour celui de marquise de Pompadour.

Marie Leczinska dévora son nouvel affront en silence, et pria Dieu de pardonner à ceux qui l’avaient offensée.

PITRE-CHEVALIER.

J’AI TANT PLEURÉ!

Table des matières

J’AIME à te voir, folâtre,

Comme le feu de l’âtre,

Le papillon doré.

Le bonheur te réclame...

Oh! souris-lui, belle âme,

Car moi j’ai tant pleuré!

Voltige et ne te pose

Que sur la fraîche rose,

Sur le lac azuré.

Ma sœur, je te convie

Aux fêtes de la vie,

Car moi j’ai tant pleuré!

Ta joie est si naïve!

C’est l’alouette vive

Gazouillant sur le pré.

Oh! chante; dans ta joie

Mon vieux chagrin se noie,

Car moi j’ai tant pleuré!

C’est au prix de mes larmes,

De mes longues alarmes.

Que j’ai tant préparé,

Enfant de ma tendresse,

Ces heures d’allégresse,

Car moi j’ai tant pleuré!

Tout bien, en ce bas monde

Que le malheur monde,

Est un ange égaré.

Chacun, à tour de rôle,

S’égaie ou se désole,

Et pour toi j’ai pleuré!

Le prince Élim MESTCHERSKY

LE
FEROCE CHASSEUR.

Table des matières


E Rhingrave sonne de son cor de chasse. «Allons, vassaux, à pied, à cheval.» Son étalon hennit et se cabre; une suite nombreuse se précipite sur ses pas; et, découplées, les meutes s’élancent à travers les campagnes, les bruyères et les bois.

L’aube du matin éclaire le sommet de l’église; les cloches jettent dans l’air leurs volées solennelles, et annoncent le jour du Seigneur. On entend retentir au loin les chants pieux des fidèles.

On marche; deux chemins se présentent: mais voyez-vous aux côtés du Rhingrave un cavalier à droite, un cavalier à gauche? L’un monte un cheval couleur d’argent, l’autre un cheval couleur de feu.

Qui sont-ils? Je m’en doute, mais je n’oserais l’assurer: celui de droite porte un visage serein comme le doux printemps; l’autre, au teint basané, lance des regards terribles comme la tempête.

«Salut, chevaliers, leur dit le Rhingrave; soyez les bienvenus pour notre noble partie; ni la terre, ni le ciel n’ont de plaisirs comparables à la chasse!» Il dit, se frappe la cuisse et jette son chapeau en l’air.

«Cesse de faire retentir ton cor, dit au Rhingrave la douce voix du cavalier de droite.–N’entends-tu pas les cloches de la fête, et les chants de l’église? Il est mal de chasser aujourd’hui. Laisse-toi conduire par ton bon ange et non par ton mauvais génie.

–Chassez toujours, chassez toujours, mon noble seigneur, interrompit le cavalier de gauche: qu’importent les chants de l’église, puisque la chasse vous amuse? Je vous apprendrai ce que doit faire un prince; n’écoutez pas celui-là.

–C’est bien dit, chevalier, s’écrie le Rhingrave, je vois que nous irons bien ensemble. Que celui qui n’aime pas la chasse aille dire son Pater noster; pour moi, je veux suivre mon penchant.»

Et voilà que l’on court par monts et par vaux; les deux chevaliers accompagnent toujours le Rhingrave. Un cerf est lancé, un cerf qui porte un bois de seize ans.

Le Rhingrave donne du cor avec plus de fracas que jamais; chevaux, chiens, cavaliers redoublent de vitesse; mais voyez-vous ce malheureux vassal que les chevaux vont fouler aux pieds? Qu’il tombe, qu’il aille au diable! Ce n’est point cela qui doit troubler le plaisir d’un prince.

La chasse continue. Le cerf s’abrite dans un champ ondoyant d’épis, et espère y trouver asile. Un pauvre laboureur se jette aux pieds du Rhingrave: «Pitié, noble seigneur, pitié! épargnez le fruit de mes peines.»

Le chevalier, au destrier couleur d’argent, s’élance, et arrête doucement le comte. L’autre arrive, ne respirant que le crime. Le Rhingrave l’écoute et éloigne le cavalier de droite.

«Retire-toi, chien de paysan, grommèle-t-il d’une voix terrible!!! Par le diable, prends garde que je ne te donne la chasse à ton tour! Allons, vassaux, en avant. Pour lui montrer que je tiens ma promesse, donnez-lui les étrivières.»

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le Rhingrave saute par-dessus les haies; limiers, chevaux, cavaliers s’élancent avec lui; limiers, chevaux, cavaliers foulent aux pieds la moisson du pauvre homme.

Effrayé du bruit, le cerf franchit plaines et bois. Toujours suivi, jamais atteint, il incline son bois au milieu d’un troupeau de brebis.

Voici qu’à travers les campagnes les chiens haletants ont bondi sur ses traces. Le berger tremble pour son troupeau et implore le Rhingrave: «Merci, noble seigneur, merci! épargnez le seul bien d’une pauvre veuve.» Le chevalier, au coursier couleur d’argent, s’élance et arrête doucement le comte. L’autre arrive, ne respirant que le crime. Le Rhingrave l’écoute et éloigne le cavalier de droite.

«Téméraire animal! tu voudrais m’arrêter! dit le comte au berger. Si tes vaches, ta vieille mère et toi ne faisaient qu’une tête, je vous enverrais tous aux enfers.

«Allons, vassaux, en avant!» Et les limiers furieux s’élancent au milieu du troupeau. Ils égorgent tout ce qui s’offre à eux. Le berger sanglant tombe à terre, et ses brebis, l’une après l’autre, tombent à ses côtés.

A peine le cerf put-il échapper au carnage; couvert de sang et de sueur, il gagne la nuit d’une forêt ténébreuse. Là, s’élève la retraite d’un bon solitaire; il y cherche un asile.

Les cors retentissent; l’essaim furieux entoure la cellule; le solitaire s’avance et supplie humblement le Rhingrave.

«Chevalier, ne profane pas la demeure de Dieu; la créature crie vengeance vers le ciel, et demande ton châtiment. Pour la dernière fois, laisse-toi conseiller, autrement il t’arrivera malheur!»

Le chevalier, au coursier couleur d’argent, s’élance et arrête doucement le comte; mais l’autre arrive, ne respirant que le crime; le Rhingrave l’écoute et éloigne le cavalier de droite.

«Malheur à moi! s’écrie le Rhingrave. Peu m’importe qu’il m’arrive malheur: que me fait une chauvesouris? Je me moque de toi, je me moque de ton Dieu; je veux me livrer à mon penchant.»

Il fait retentir son fouet, il donne de son cor de chasse. «Allons, camarade, en avant!» Mais cellule et solitaire avaient disparu; hommes, chiens, chevaux avaient disparu. Son de cor, bruit de chasse, hennissements de chevaux, tout s’est changé en un silence de mort.

Effrayé, le comte regarde autour de lui; il saisit son cor, il n’en tire plus aucun son; il appelle, il ne s’entend pas parler lui-même; son fouet ne retentit plus; en vain il pique son cheval; immobile, il ne peut le faire avancer.

Et voilà que de plus en plus tout devient noir autour de lui; de plus en plus, tout s’obscurcit comme la tombe; au loin s’agite comme une mer agitée; au-dessus de sa tête, éclate une voix terrible comme la foudre.

«Impie, méchant contre les animaux, contre les hommes, contre Dieu même! les gémissements de la créature opprimée te demandent à mon tribunal, où brille le flambeau de la vengeance.

«Fuis, impie, fuis! L’enfer et les démons te chasseront à ton tour; ton exemple effraiera ceux qui, pour satisfaire leur penchant, n’épargnent ni créature ni Créateur.»

Un reflet couleur de soufre se répand alors sur les feuilles de la forêt. La terreur pénètre le Rhingrave jusqu’à la moelle des os; ses yeux se troublent et s’obscurcissent; devant lui souffle la froide horreur, derrière lui le murmure des orages.

La flamme se répand autour de lui sous diverses couleurs; une mer de feu bouillonne à ses côtés, et une armée de démons se met à pousser des cris lamentables; mille limiers infernaux sortent des entrailles de la terre.

Ils le poursuivent à travers bois et campagnes. Il fuit en hurlant et en demandant merci; mais l’enfer mugissant le poursuit partout; pendant le jour, c’est dans les cavernes de la terre; à l’heure de minuit, c’est à travers les cieux.

Quelque rapide que soit sa fuite, son visage reste tourné derrière lui; il faut qu’il voie leurs gueules prêtes à le saisir.

Cette chasse terrible durera jusqu’à la fin des siècles; bien des fois, pendant la nuit, elle a fait trembler le criminel; bien des chasseurs l’ont vue, et s’il leur était permis, leur bouche pourrait vous la raconter.

BURGER.

TOMBÉE DU JOUR.

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LE jour tombait; une pale nuée,

Du haut du ciel laissait nonchalamment

Dans l’eau du fleuve, à peine remuée,

Tremper les plis de son blanc vêtement.

La nuit parut, la nuit morne et sereine,

Portant le deuil de son frère le jour,

Et chaque étoile, à son trône de reine,

En habits d’or s’en vint faire sa cour.

On entendait pleurer les tourterelles,

Et les enfants rêver dans leurs berceaux;

C’était dans l’air comme un frôlement d’ailes,

Comme le bruit d’invisibles oiseaux.

Le ciel parlait à voix basse à la terre;

Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu,

Et répétaient un acte du mystère;

Je n’y compris qu’un seul mot: c’était Dieu.

Théophile GAUTIER


UN MORT
COMME IL Y EN A TANT

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N Allemand de mes amis, Frédéric Kronickmann, grand épousseteur de vieilles chartes, grand dérouleur de palimpsestes, grand déchiffreur de hroniques, vint me trouver un matin. à Vienne, dans ma jolie maison d’Alster-Vor-Stadt, et me dit, avec une de ces bonnes et vraies joies d’autretois, qui ne ressemblent guère à nos joies d aujourd hui, joies blasées, fanées, ridées, auxquelles nous ne touchons plus que du bout des lèvres:

«Mon ami, j’en tiens une!

–Quoi donc? une femme, enfin? Que Dieu soit loué! il y a bien vingt ans que je te la souhaite, mon pauvre ami!

Il s’agit bien de cela, paresseux sybarite, me répondit avec dédain mon savant ami; c’est une légende!


–Ah! Frédéric, mon pauvre garçon, encore une légende! c’est vieux, c’est usé, c’est à mourir.

–Ignorant! tu ne sais pas que c’est une légende historique sur les Rothenfels et les Eberstein, chose rare s’il en fut, et que j’aurais achetée au poids de l’or...»

Je haussai les épaules, car la folie de mon ami Frédéric est inguérissable, et je me laissai lire ce qui suit:

Vers le commencement du seizième siècle, époque où les princes allemands vivaient tranquilles dans leurs châteaux, tandis que leurs peuples dormaient paisibles à leurs pieds, on donnait un brillant festin dans l’immense salle d’armes de la forteresse d’Ebersteinbourg, car le seigneur du lieu venait d’épouser Alix de Rothenfels.–Vous dire que la mariée était jeune, belle, douce et pieuse, ne serait raconter que la moitié de ses qualités; aussi je ferai plus en vous disant que le comte d’Eberstein l’aimait passionnément depuis deux ans, et que le seul jour de bonheur qu’il eût eu dans sa vie était ce jour même où il lui avait dit: Alix, tu es à moi!

Le repas de noces touchait à sa fin, la salle de danse attendait déjà les nombreux convives, et l’impatient amour du comte accélérait tout pour pouvoir répéter dans le silence: Alix, tu es à moi!

On allait se lever de table, lorsqu’un chevalier vêtu d’un surcot éblouissant, coiffé d’une toque de velours surmontée d’une belle plume noire, entra dans la salle du festin. «Nobles chevaliers et puissants seigneurs, dit-il à l’assemblée d’une voix haute et fière, quoique étranger et inconnu du sire d’Eberstein, me permettra-t-on de lui souhaiter ici, ainsi qu’à sa noble dame, bonheur constant et joies parfaites?

L’assemblée, échauffée par le vin du Rhin, se leva spontanément et répéta ce souhait avec acclamation. Le chapelain seul ne se joignit point aux convives, et il dit même à ses voisins que la forme était insolite, qu’on disait: Bonheur en ce monde et paradis dans l’autre!–Mais qui aurait pu l’écouter au milieu de ce bruit et de cette joie générale?...

Avant de passer dans les appartements réservés pour le bal, l’orgueil du châtelain voulut faire jouir les nobles chevaliers d’une faveur inattendue, il permit un baise-main, que la belle comtesse accorda. Chaque seigneur, en passant devant les époux, s’inclinait d’abord devant le comte, et puis ensuite baisait la main de la dame.–Le chevalier étranger, auquel le sire d’Eberstein avait offert une si cordiale hospitalité, passa le dernier, et lorsqu’il baisa la main d’Alix, elle la retira par un mouvement involontaire, et se sentit frémir de tous ses membres; mais la foule qui se pressa pour entrer dans les salons, et la musique qui commença détournèrent l’attention.–Le comte donna son bras à la dame d’Eberstein, et la foule s’écarta pour qu’elle pût se placer sur l’élégante estrade qui lui était destinée.–A peine son mari l’avait-il assise sur son grand fauteuil armorié, qu’Alix devint pâle comme un linceul et froide comme un marbre... Le médecin et le chapelain accoururent aux cris des assistants, mais il était trop tard:

«Morte!» s’écrie le médecin.

«Morte!» répète le vieux prêtre.

Qu’on se représente l’émotion de l’assemblée, et surtout la douleur du comte: elle tenait de la frénésie; il parcourt comme un insensé tous les appartements du château; il appelle celle qu’on vient de dérober à ses yeux; il la demande, il offre sa fortune, son nom, son rang, à celui qui la lui rendra; exalté par son chagrin, il va jusqu’à maudire l’existence; il fait plus encore, il dit qu’il donnerait son âme pour rappeler la morte à la vie!...

Cependant les apprêts des funérailles ont succédé aux fêtes de l’hymen, et, sans que le comte en soit instruit, sa femme repose déjà dans le caveau du château!...

C’était la troisième nuit de la douleur du comte; minuit venait de sonner, et l’homme d’armes qui veillait à la porte de la tourelle du seigneur entend un bruit singulier dans la chapelle où reposent les ancêtres de son maître; puis les grilles de fer roulent d’elles-mêmes sur leurs pivots, puis un fantôme blanc sort lentement de ce lieu, et monte l’escalier de la tourelle... Le soldat frappe à la porte du comte pour le prévenir de cette étrange apparition. Le malheureux ne dormait pas, et sa bouche nommait Alix...

«La voilà, ton Alix,» dit à l’instant une voix de femme; et le fantôme, revêtu d’un linceul mortuaire, ouvre les bras au comte d’Eberstein, qui tombe évanoui.

Tout le château fut bientôt sur pied, et le lendemain on raconta que la jeune Alix n’avait été qu’en léthargie, que, revenue de son évanouissement, elle avait été surprise et effrayée de se trouver au séjour des morts; que, s’armant cependant de résolution, elle était parvenue à sortir de la chapelle et à se traîner à l’appartement de son seigneur.

Voilà ce que tout le monde disait le lendemain; mais l’homme d’armes ne le disait pas.

Tous les amis, les vassaux, les voisins, vinrent pendant plusieurs jours complimenter le sire d’Eberstein. Quant à lui, lorsqu’il était seul avec lui-même, il se demandait pourquoi il n’était pas aussi heureux qu’il l’avait espéré... Pourquoi, lorsqu’il approchait ses lèvres de celles d’Alix, son baiser expirait-il glacé? Pourquoi, lorsqu’il fixait ses yeux sur ceux d’Alix, y rencontrait-il quelque chose d’étrange qui changeait son bonheur en inquiétude? Pourquoi, dans les étreintes les plus douces, s’apercevait-il qu’il tenait un corps sans âme?.. Pauvre comte! sa joie avait été de courte durée! son bonheur même n’avait peut-être été qu’une illusion!

Bientôt tout le château connut la dame du lieu et son humeur incompréhensible;–rien de ce qui occupait les dames du haut lignage ne lui convenait, aucun des goûts d’une noble châtelaine ne lui plaisait... Toujours dehors, montée sur son noir palefroi, le faucon au poing, suivie d’une meute et de piqueurs, elle chassait dans les lieux les plus sauvages, pour accabler de fatigue son seigneur et ses gens, ou ravageait les moissons pour ruiner les sujets du comte. Ses passions étaient communes et ses penchants ignobles; une idée fixe la dominait surtout, c’était d’étudier les goûts, les affections de son mari, et de s’appliquer à faire tout ce qui pouvait l’empêcher d’en jouir; en sorte que les voisins disaient, un peu légèrement peut-être, qu’au lieu d’un ange le comte avait épousé un démon...

Cependant le malheureux mari perdait tous les jours de sa gaieté et de son embonpoint; une maladie do langueur le minait.–La famille, à son insu, essaya de le délivrer de cette femme, et demanda une séparation devant la haute cour impériale; mais, ce qui ne s’était jamais vu dans ce temps-là, les juges s’endormirent sur leur siége, et l’avocat resta court dès le début de sa plaidoirie!!

Décidément le diable s’en mêlait.

Enfin le comte, au moment d’expirer, dit à sa sœur, qui lui faisait une lecture pieuse, et à ses neveux qui l’entouraient, de faire appeler le chapelain pour obtenir l’absolution de ses péchés; mais l’être fantastique qui l’obsédait se jeta sur son lit, lui dit un mot qui fit frissonner le moribond, et il expira à l’instant dans des convulsions de damné.

Le prêtre arriva trop tard, le corps gisait sans vie, et sa compagne avait fui en poussant un éclat de rire infernal!.. on ne la revit plus.

La famille fut désolée et honteuse du sort réservé à l’un des membres de cette illustre maison, mais le chapelain la rassura bientôt, en garantissant que le comte aurait son pardon et sa part de paradis dans le ciel, attendu qu’il avait eu l’enfer en ce monde.

Le comte de FRIESENBERG

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Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
Объем:
208 стр. 31 иллюстрация
ISBN:
4064066334642
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Правообладатель:
Bookwire
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