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Entre Deux Ames


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066083205

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

[IX]

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

[(1) I. R. — G.]

XIX

XX

FIN

I

Table des matières

Les membres du Jockey-Club venaient de fêter, ce soir, la toute récente élection à l'Académie du marquis de Ghiliac, l'auteur célèbre de délicates études historiques et de romans psychologiques dont la haute valeur littéraire n'était pas contestable. Dans un des salons luxueux, un groupe, composé de ce que le cercle comptait de plus aristocratique, entourait le nouvel immortel pour prendre congé de lui, car la nuit s'avançait et seuls les joueurs acharnés allaient s'attarder encore.

De tous les hommes qui étaient là, aucun ne pouvait se vanter d'égaler quelque peu l'être d'harmonieuse beauté et de suprême élégance qu'était Elie de Ghiliac. Ce visage aux lignes superbes et viriles, au teint légèrement mat, à la bouche fine et railleuse, cette chevelure brune aux larges boucles naturelles, ces yeux d'un bleu sombre, dont la beauté était aussi célèbre que les oeuvres de M. de Ghiliac, et la haute taille svelte, et tout cet ensemble de grâce souple, de courtoisie hautaine, de distinction patricienne faisaient de cet homme de trente ans un être d'incomparable séduction.

Cette séduction s'exerçait visiblement sur tous ceux qui l'entouraient en ce moment, échangeant avec lui des poignées de main, ripostant, les uns spirituellement, les autres platement, à ses mots étincelants, qui étaient de l'esprit français le plus fin, le plus exquis, — un vrai régal! ainsi que le disait une fois de plus un de ses parents, le comte d'Essil, homme d'un certain âge, à mine spirituelle et fine, en se penchant à l'oreille d'un jeune Russe, ami intime de M. de Ghiliac.

Le prince Sterkine approuva d'un geste enthousiaste, en dirigeant ses yeux bleus, clairs et francs, vers cet ami qu'il admirait aveuglément.

A ce moment, M. de Ghiliac, ayant satisfait à ses devoirs de politesse, s'avançait vers M. d'Essil:

— Avez-vous une voiture, mon cousin?

A tous les dons reçus du ciel, il joignait encore une voix chaude, aux inflexions singulièrement charmeuses, et dont il savait faire jouer toutes les notes avec une incomparable souplesse.

— Oui, mon cher, un taxi m'attend.

— Ne préférez-vous pas que vous mette chez vous en passant?

— J'accepte avec plaisir, d'autant plus que j'apprécie fort vos automobiles.

— Venez donc en user ce soir… A demain, Michel? Je t'attendrai à deux heures.

— Entendu. Bonsoir, Elie. Mes hommages à Mme d'Essil, monsieur.

Le jeune Slave serra la main du comte et de M. de Ghiliac, qui s'éloignèrent et sortirent des salons.

Au dehors, un landaulet électrique, petite merveille de luxe sobre, attendait le marquis de Ghiliac. Il y monta avec son parent, jeta au valet de pied l'adresse de M. d'Essil, puis, s'enfonçant dans les coussins soyeux, murmura d'un ton d'ironique impatience:

— Quelle stupide corvée!

M. d'Essil lui frappa sur l'épaule.

— Blasé sur les compliments, sur l'encens, sur les adorations! Ah! quel homme!

M. de Ghiliac eut un éclat de rire bref.

— Blasé sur tout! Mais, si vous le voulez bien, parlons de choses sérieuses, mon cher cousin. Puisque nous sommes seuls, je vais vous demander un renseignement… Je ne sais si je vous ai dit que je songeais à me remarier?

— Non, mais j'ai appris indirectement que la duchesse de Versanges se montrait fort désolée, parce que vous évinciez impitoyablement ses candidates, choisies, cependant, parmi ce que notre aristocratie compte de meilleur, sous tous les rapports.

— Parfaites! Mais j'ai mon idéal, que voulez-vous!

M. d'Essil jeta un regard surpris sur le beau visage où les prunelles sombres étincelaient d'ironie ensorcelante.

— Vous avez un idéal, Elie?

Le marquis laissa échapper un petit rire railleur.

— De quel ton vous me dites cela! J'ai l'air de vous étonner prodigieusement et je soupçonne que vous me croyez incapable d'entretenir dans mon esprit de sceptique la petite flamme bleue d'un idéal quelconque. Mais le mot est impropre en la circonstance, je le reconnais, car il s'agit simplement d'un mariage de raison.

— Et vous avez choisi?…

— Personne encore, cher cousin. Je n'ai pas trouvé mon… comment dire?… Mon rêve?… Non, c'est trop éthéré encore… Mon type? C'est vulgaire… Enfin, ce que je cherche.

— Sapristi! vous êtes difficile, mon cher! Toutes les femmes sont à vos pieds et vous savez d'avance que l'heureuse élue sera l'objet de jalousies féroces.

— On n'aura pas grand sujet de jalouser celle qui deviendra ma femme, riposta tranquillement Elie.

M. d'Essil le regarda d'un air légèrement effaré.

— Pourquoi donc, mon ami?

Elie eut de nouveau ce petit rire railleur qui lui était habituel.

— Eh! n'allez pas me croire des intentions de Barbe-Bleue!… Bien qu'on ait raconté d'assez jolies choses en ce genre à propos de Fernande, ajouta-t-il avec un léger mouvement d'épaules. J'ai laissé dire, tellement c'était stupide. Aujourd'hui j'imagine qu'on n'en parle plus… Pour en revenir à la future marquise Elie de Ghiliac, j'ai voulu simplement émettre cette idée qu'aucune de ces dames ne serait peut-être très aise de mener l'existence sérieuse, retirée, que je destine à ma seconde femme.

La mine stupéfaite de M. d'Essil devait être amusante à voir, car son cousin ne put s'empêcher de rire, — d'un rire très jeune, très franc, sans aucun mélange d'ironie cette fois, et qui était fort rare chez lui.

— Vous voulez vous retirer, Elie?

— Mais non, pas moi! Je vous parle de ma femme. Allons, je vais m'expliquer…

Il s'enfonça un peu dans les coussins, d'un mouvement nonchalant. Sous la douce lueur de la petite lampe électrique voilée de jaune pâle, M. d'Essil voyait étinceler ses yeux profonds, que les cils voilaient d'ombre.

— … Je n'ai pas à vous apprendre que mon premier mariage fut une erreur. Jamais deux caractères ne furent moins faits pour s'entendre que celui de Fernande et le mien. Nous en avons souffert tous deux… et je me suis promis de ne jamais recommencer une expérience de ce genre. J'entends rester libre. Et cependant je souhaite me remarier, afin d'avoir un héritier de mon nom, car je suis le dernier de ma race. Ceci est la question principale. En outre, je ne serais pas fâché de donner une mère à la petite Guillemette, dont la santé, paraît-il, laisse fort à désirer, et dont les institutrices et gouvernantes procurent tant d'ennuis à ma mère, par suite de leur continuel changement.

— Alors, Elie?

— Alors, cher cousin, voici: je veux une jeune personne sérieuse, aimant les enfants, détestant le monde, heureuse de vivre toute l'année à Arnelles, et se contentant de me voir de temps à autre, sans se croire le droit de jamais rien exiger de moi. Je ne veux pas de frivolité, pas de goûts intellectuels ou artistiques trop prononcés. Il me faut une femme sérieuse, d'intelligence moyenne, mais de bon sens — et pas sentimentale, surtout! Oh! les femmes sentimentales, les romanesques, les exaltées! Et les pleurs, les crises nerveuses, les scènes de jalousie! ces scènes exaspérantes dont me gratifiait cette pauvre Fernande chaque fois qu'une idée lui passait par la tête!

Sa voix prenait des intonations presque dures, et une lueur d'irritation parut, pendant quelques secondes, dans son regard.

— Mais, mon cher ami, il y a tout à parier que n'importe quelle femme, si sérieuse qu'elle soit, sera éprise — et profondément éprise — d'un mari tel que vous, objecta en souriant M. d'Essil. C'est inévitable, voyez-vous.

— J'espère, si elle est telle que je le souhaite, lui faire comprendre l'inutilité et le danger d'un sentiment de cette sorte, s'adressant à moi qui serai à jamais incapable de le partager, répliqua M. de Ghiliac. Une femme raisonnable et non romanesque saisira aussitôt ce que j'attends d'elle, et pourra trouver encore quelque satisfaction dans une union de ce genre. Maintenant, venons au renseignement que je voulais vous demander: ne voyez-vous pas, parmi votre parenté et vos nombreuses connaissances de province, quelqu'un répondant à mes desiderata?

— Hum! avec des conditions pareilles, ce sera diablement difficile! Savez-vous, mon cher, qu'il faudrait une femme d'une raison presque surhumaine pour accepter de vivre en marge de l'existence mondaine de son mari, de se voir reléguée toute l'année à Arnelles, alors qu'elle pourrait être une des femmes les plus enviées de la terre, et goûter à tous les plaisirs que procure une fortune telle que la vôtre?

— J'en conviens, et au fond, je désespère presque de la découvrir.

Cependant, un hasard!… Une jeune fille très pieuse, peut-être?

— Une jeune fille pieuse hésitera à épouser un indifférent comme vous,

Elie.

— C'est possible. Cependant, j'oubliais de vous dire que je tiens essentiellement à ce point-là. Une forte piété, chez une femme, est la meilleure des sauvegardes, et la première garantie pour son mari.

— Mais vous n'admettez pas qu'elle puisse exiger la réciprocité?… dit le comte avec un léger sourire narquois. Cependant, il arrive généralement qu'une jeune personne très chrétienne tient à trouver les mêmes sentiments chez son époux. Ce sera donc là encore une difficulté de plus.

— Ah! vous allez me décourager! dit M. de Ghiliac d'un ton mi-plaisant, mi-sérieux, en saisissant entre ses doigts la fleur rare qui, détachée de sa boutonnière, venait de glisser sur ses genoux. Voyons, cherchez bien dans vos souvenirs. Ma cousine et vous avez là-bas, en Franche-Comté, en Bretagne, aux quatre coins de la France, quantité de jeunes parents, de jeunes amies…

— Oui, mais aucune ne me paraît apte à réaliser vos voeux. Un homme tel que vous ne peut vouloir d'une petite oie comme Henriette d'Erqui…

— Non, pas d'oie, mon cousin…

— Odette de Kérigny est un laideron…

— Ce n'est pas mon affaire.

— Tenez-vous à une beauté?

— Mais je n'en veux pas, au contraire! Une jolie femme est presque nécessairement coquette, elle voudrait devenir mondaine… Non, non, pas de ça! Une jeune personne qui ne soit pas à faire peur, distinguée surtout, — j'y tiens essentiellement, — bien élevée et de caractère égal, docile…

— Mon cher ami, vous êtes d'une exigence!… Voyons… voyons…

M. d'Essil appuyait son front sur sa main, comme s'il tentait d'en faire sortir une idée, un souvenir. Elie, dans une de ses mains dégantées, froissait la fleur couleur de soufre. Une tiédeur exquise régnait dans cet intérieur capitonné, où flottait un parfum étrange, subtil et enivrant, qui imprégnait tous les objets à l'usage personnel de M. de Ghiliac.

M. d'Essil redressa tout à coup la tête.

— Attendez!… peut-être… Vous serait-il indifférent d'épouser une jeune fille pauvre, mais ce qui s'appelle complètement pauvre, à tel point que vous auriez à votre charge sa famille — père, mère, et six frères et soeurs plus jeunes?

— La question d'argent n'existe pas pour moi. Mais toute cette famille serait bien encombrante.

— Pas trop, probablement, car Mme de Noclare, toujours malade, ne

quitte jamais le Jura, où ils vivent tous dans leur castel des

Hauts-Sapins, à mi-montagne, là-bas, aux environs de Pontarlier.

Valderez, la fille aînée, est la filleule de ma femme…

— Valderez?… C'est Mme d'Essil qui lui a donné ce nom?

— Oui, c'est un des prénoms de Gilberte, une Comtoise, comme vous le savez. Il ne vous plaît pas?

— Mais si. Continuez, je vous prie.

— Cette enfant s'est vue obligée, toute jeune, de remplacer sa mère malade, de la soigner, de s'occuper de ses frères et soeurs, de conduire la maison avec des ressources qui se faisaient de plus en plus minimes, car le père, une cervelle vide, a perdu sa fortune, assez gentille à l'époque de son mariage, dans le jeu et les plaisirs. Maintenant, il mène aux Hauts-Sapins une existence nécessiteuse, sans avoir l'énergie de chercher une position qui puisse enrayer sa course vers la misère noire. Il est aigri, acariâtre, et je soupçonne la pauvre Valderez de n'être rien moins qu'heureuse chez elle, entre ce père toujours murmurant et cette mère affaiblie de corps et de volonté, avec le souci constant du lendemain et les mille soins de ménage qui retombent sur elle. J'imagine, mon cher, qu'on vous considérerait là comme un sauveur.

— Comment est cette jeune fille?

— Voilà trois ans que nous ne l'avons vue. C'était à cette époque une grande fillette de quinze ans, ni bien ni mal, les traits non formés, un peu gauche et mal faite encore, mais très distinguée cependant. Des cheveux superbes, de délicieuses petites dents et des yeux extrêmement beaux. Avec cela, très sérieuse, dévouée d'une manière admirable à tous les siens, très pieuse, très timide, ignorant tout du monde, mais intelligente et suffisamment instruite.

— Eh! mais, voilà mon affaire! J'avais comme l'intuition que je découvrirais quelque chose chez vous. La famille est de bonne noblesse?

— Vieille noblesse comtoise, pure de mésalliances.

M. de Ghiliac demeura un instant silencieux, les yeux songeurs, en pétrissant entre ses doigts la fleur méconnaissable.

— D'après ce que vous me dites, elle n'aurait que dix-huit ans, reprit-il. C'est un peu jeune.

— Elle serait plus malléable.

— C'est vrai. Et si elle est sérieuse, après tout!… Habituée à vivre à la campagne, dans une quasi pauvreté, Arnelles devra lui paraître un Eden.

— Evidemment. Et je ne me la figure pas du tout romanesque. Il est vrai qu'avec les jeunes filles, on ne sait jamais… Mon cher Elie, puis-je vous demander d'avoir égard à une de mes petites faiblesses en cessant de massacrer cette pauvre fleur?

— Pardon, mon cousin, j'avais oublié…

Abaissant la vitre, il lança au dehors les pétales écrasés. Puis il se tourna vers M. d'Essil.

— Voilà ce qui s'appelle aimer les fleurs! Quant à moi, ces produits de serre, ces créations compliquées me laissent insensible. Après avoir quelque temps réjoui mes yeux de leur beauté, je les détruis sans pitié. La vraie fleur, pour moi, celle que je n'ai jamais touchée que pour en admirer la simplicité harmonieuse, c'est l'humble fleur des champs et des bois.

M. d'Essil écarquilla des yeux stupéfaits, ce qui eut pour effet d'exciter de nouveau la gaieté un peu railleuse de M. de Ghiliac.

— Juste ciel! mon pauvre cousin, je crois que je vous révèle ce soir des horizons insoupçonnés! Elie de Ghiliac devenu lyrique et sentimental! Vous n'en revenez pas… et moi non plus, du reste. Voyons, soyons sérieux. Nous parlions, non pas d'une fleur, mais de Mlle de Noclare — ce qui est tout un peut-être?

— Une fleur des champs, Elie.

La bouche railleuse eut un demi-sourire.

— En ce cas, soyez tranquille, nous la traiterons comme telle. Mais me serait-il possible de voir sa photographie?

— Ma femme en a une, datant malheureusement de trois ans. Je vous l'enverrai demain.

— Avec l'adresse exacte, je vous prie. Du moment où je suis décidé à me remarier, je veux en finir le plus tôt possible avec cet ennui. Donc, si la physionomie me plaît à peu près, d'après la photographie, je pars pour le Jura afin de voir cette jeune personne. Mais il me faudrait un prétexte, pour me présenter à M. de Noclare de votre part.

— Je vous remettrai un mot pour lui en donnant comme motif à votre voyage le désir de consulter de vieilles chroniques qu'il possède et dont je vous ai parlé.

— En vue d'un prochain ouvrage. C'est cela. J'espère qu'il aura au moins l'idée de me montrer sa fille?

— Pour plus de sûreté, ma femme pourra vous donner une commission, un petit objet quelconque, que vous serez chargé de remettre à Mlle de Noclare.

M. de Ghiliac eut un geste approbatif.

— Très bien… Cette jeune fille a une bonne santé?

— Excellente. Il n'y a pas de maladie héréditaire dans la famille, je puis vous l'assurer.

— C'est un point sur lequel je n'aurais pu passer. Décidément, je trouverai peut-être là mon affaire.

Le silence tomba de nouveau entre eux. M. de Ghiliac jouait négligemment avec son gant. Du coin de l'oeil, son parent le regardait, l'air perplexe et curieux.

— Alors, pas d'idéal, Elie? dit tout à coup M. d'Essil en se penchant vers lui.

Les paupières qu'Elie tenait un peu abaissées se soulevèrent, les yeux foncés étincelèrent, et M. d'Essil, stupéfait une fois de plus, y vit passer une flamme qui parut éclairer soudainement tout le beau visage devenu très grave.

— J'en ai tout au moins un: la patrie! dit M. de Ghiliac d'un ton calme et vibrant.

Décidément le pauvre M. d'Essil tombait aujourd'hui d'étonnement en étonnement. C'était du reste la coutume de l'insaisissable énigme qu'était Elie de Ghiliac d'interloquer les gens par les sautes étranges — apparentes ou réelles — de ses idées.

— Ah! Très bien! Très bien! fit le comte, cherchant à reprendre ses esprits. C'est un très noble idéal, cela, un des plus nobles… Et vous en avez peut-être d'autres?

— Peut-être! Qui sait! Tout arrive!

Subitement, le sceptique reparaissait, le regard redevenait ironique et impénétrable.

L'automobile s'arrêtait à ce moment devant la demeure de M. d'Essil. Celui-ci prit congé de son jeune parent, et, d'un pas encore alerte, gagna le troisième étage, où se trouvait son appartement.

En entrant chez lui, il vit, par une porte entr'ouverte, passer un rais de lumière. Il s'avança et pénétra dans la chambre de sa femme. Mme d'Essil était couchée et lisait. A l'entrée de son mari, elle tourna vers lui son visage froid et distingué, dont un sourire vint adoucir l'expression.

— Vous ne dormez pas encore, Gilberte? dit M. d'Essil en s'approchant.

— Impossible de trouver le sommeil, mon ami. Vous avez passé une bonne soirée?

— Excellente. Elie était particulièrement en verve, ce soir, vous imaginez ce qu'a été sa conversation. Quel être extraordinaire! Tout à l'heure, en venant jusqu'ici, — car il m'a ramené fort aimablement dans sa voiture, — il m'a complètement abasourdi.

— Racontez-moi cela, si vous n'êtes pas trop pressé de gagner votre lit.

— Mais pas du tout! assura M. d'Essil en s'installant dans un confortable fauteuil au pied du lit. Ah! vous ne devineriez jamais ce que je viens vous apprendre! Peut-être votre filleule, Valderez de Noclare, est-celle sur le point de faire un mariage inouï, merveilleux!

Mme d'Essil le regarda d'un air profondément étonné.

— Pourquoi me parlez-vous ainsi, à brûle-pourpoint, de Valderez, quand il est question d'Elie de Ghiliac?

Le comte se frotta les mains en riant malicieusement.

— Vous ne comprenez pas? C'est bien simple, pourtant! Elie cherche une seconde femme, et je lui ai indiqué Valderez.

Mme d'Essil laissa échapper un geste de stupéfaction.

— Vous êtes fou, Jacques! Que signifie cette plaisanterie?

— Une plaisanterie? Aucunement! A preuve que j'ai mission de lui envoyer demain la photographie de votre filleule.

Et M. d'Essil, là-dessus, raconta à sa femme sa conversation avec Elie.

Quand il eut fini, elle secoua la tête.

— Ce serait, en effet, un sort magnifique pour cette enfant… Mais serait-elle heureuse dans une union de ce genre? Elie est une nature si étrange, si inquiétante!

— Aucune critique sérieuse n'a jamais pu être faite sur sa vie privée, il faut le reconnaître, Gilberte.

— C'est incontestable, et nous devons le dire bien vite à son honneur.

Mais son premier mariage n'en a pas moins été fort malheureux.

— Fernande était une si pauvre tête, une poupée vaine et frivole! Ses exaltations sentimentales, sa jalousie, sa prétention de s'immiscer dans les travaux de son mari devaient nécessairement exaspérer un homme tel que lui, qui est l'indépendance et — il faut bien l'avouer — l'égoïsme personnifiés.

— L'égoïsme, oui, vous dites bien. Et sa conduite envers sa fille, dont il ne s'occupe pas et qu'il connaît à peine? Et son scepticisme, ses habitues ultra-mondaines, son sybaritisme? Et, surtout, ce qu'on ne connaît pas de lui, ce qu'il cache derrière le charme ensorcelant de son regard, de son sourire, de sa voix?… Puis, dites-moi, Jacques, croyez-vous qu'il soit bien agréable pour une femme de voir son mari objet des continuelles adulations d'une cour féminine enthousiaste?… Surtout quand elle-même n'aurait près de lui que le rôle effacé destiné par Elie à sa seconde femme?

— Evidemment… évidemment. Je ne dis pas que tout serait parfait dans ce mariage; mais pensez-vous, Gilberte, que cette pauvre petite soit heureuse chez elle, surtout avec cette constante préoccupation de la pauvreté? Son union avec Elie ramènerait l'aisance parmi les siens. Et elle vivrait tranquille dans cet admirable château d'Arnelles, avec une tâche d'affection et de charité près d'une enfant sans mère; elle porterait un des plus beaux noms de France, jouirait du luxe raffiné dont sait si bien s'entourer Elie…

Mme d'Essil l'interrompit d'un hochement de tête.

— Si elle est restée telle qu'autrefois, ce n'est pas une nature à trouver des compensations dans des avantages de ce genre. La perspective de servir de mère à Guillemette serait probablement plus tentante pour elle, si maternelle et si dévouée près de ses frères et soeurs.

— Enfin, que pensez-vous, Gilberte?…

La comtesse réfléchit un instant, en passant ses longs doigts fins sur son front.

— C'est excessivement embarrassant! Je vous l'avoue, mon ami, Elie me parait un peu effrayant comme mari.

M. d'Essil se mit à rire.

— Allez donc dire cela à ses innombrables admiratrices! Ah! il est évident qu'il sera toujours le maître, car il s'entend à se faire obéir! Mais il est très gentilhomme, et je suis persuadé qu'une femme sérieuse et bonne n'aura jamais à souffrir de son caractère, très orgueilleux, très autoritaire, mais loyal et généreux.

— Et fantasque, et… inconnu, au fond, avouez-le, Jacques. Si j'avais une fille, la lui donnerais-je en mariage? Ce serait, en tout cas, en tremblant beaucoup.

— Hum! moi aussi! Et pourtant, j'ai l'intuition que chez lui la valeur morale est beaucoup plus grande que ne le font croire les apparences. Vous doutiez-vous, par exemple, qu'il fût un patriote ardent?

— Pas du tout, je le croyais plutôt tiède sous ce rapport.

— Eh bien! il vient de se révéler ainsi à moi tout à l'heure. Il se pourrait donc qu'il recelât d'autres surprises agréables. Mais enfin, que décidez-vous pour Valderez?

— Nous n'avons pas de raisons absolument sérieuses pour ne pas prêter les mains à ce projet, Jacques. Il y a beaucoup de contre, c'est vrai, mais beaucoup de pour aussi. Cette enfant sera impossible à marier dans sa lamentable situation de fortune. Puis, un jour ou l'autre, ils n'auront peut-être même plus de pain. Dans de tels cas, des sacrifices s'imposent devant une solution aussi inespérée que le serait une demande en mariage du marquis de Ghiliac. Si Valderez est romanesque, si elle a fait même seulement quelques-uns des rêves habituels aux jeunes filles, il est à craindre qu'elle souffre près d'Elie; mais il est bien possible qu'elle n'ait jamais pris le temps de rêver, pauvre petite! et qu'elle accepte bien simplement ce mariage de raison, cette existence sacrifiée, et la courtoise indifférence de son mari. En ce cas elle pourra trouver des satisfactions dans cette union, — quand ce ne serait que de voir les siens à l'abri de la gêne pour toujours, car Elie se montrera royalement généreux, c'est dans ses habitudes… Par exemple, une chose sera probablement fort désagréable à Valderez: c'est l'indifférence religieuse de M. de Ghiliac.

— Il s'est toujours révélé, dans ses écrits et dans ses paroles, très respectueux des croyances d'autrui, et il est bien certain que sa femme restera libre de pratiquer sa religion comme bon lui semblera.

— Oui, mais une jeune fille pieuse comme Valderez souhaite naturellement mieux que cela. Enfin, si Elie se décide de ce côté, les Noclare nous demanderont certainement des renseignements à son sujet, et nous dirons tout, le pour et le contre. A eux de décider.

— Oui, c'est la seule solution possible. J'imagine, par exemple, que la belle-mère ne sera pas cette fois jalouse de cette jeune marquise-là, comme elle l'était de Fernande, qui était assez jolie, si mondaine, et s'habillait admirablement, — tous défauts impardonnables aux yeux de la très belle et toujours jeune douairière.

— Elle n'aura guère de raisons de l'être, en effet, si Elie persiste dans la ligne de conduite qu'il vous a révélée. Du moment où sa bru ne risquera pas de l'éclipser tant soit peu et ne sera pas aimée du fils qu'elle idolâtre, elle ne lui portera pas ombrage.

— Alors, nous enverrons la photographie demain? Et maintenant, bonsoir, mon amie. Il est terriblement tard. Tâchez de vous endormir enfin.

Il baisa le front très haut où quelques rides s'entrelaçaient et fit deux pas vers la porte. Puis, se retournant tout à coup:

— C'est égal, Gilberte, je crois qu'Elie entretient une utopie en pensant pouvoir persuader à sa femme de n'avoir pour lui qu'un attachement modéré.

— Je le crains. Et c'est ce qui m'effraye pour Valderez. D'autre part, ce mariage serait pour eux une chance tellement inouïe, invraisemblable!… Ah! je ne sais plus, tenez, Jacques! Votre extraordinaire cousin me met la tête à l'envers et je suis bien sûre de ne pouvoir fermer l'oeil un instant. Envoyez la photographie… et je ne sais trop ce que je souhaite: qu'elle lui plaise ou lui déplaise.

II

Table des matières

M. de Ghiliac, d'un geste qui n'avait rien d'empressé, prit sur le plateau qu'un domestique lui présentait l'enveloppe sur laquelle il avait, d'un coup d'oeil, reconnu l'écriture du comte d'Essil, et la décacheta négligemment.

Il se trouvait dans son cabinet de travail, pièce immense, où tout était du plus pur style Louis XV, où tout parlait aussi des goûts de luxe raffiné, d'élégance délicate du maître de ces lieux. Aucune demeure dans Paris ne pouvait rivaliser sous ce rapport avec l'hôtel de Ghiliac, l'antique et opulent logis des ancêtres d'Elie, que celui-ci avait su transformer selon les exigences modernes sans rien lui enlever de son noble cachet. Un parent de son père, grand seigneur autrichien, lui avait légué naguère toute sa fortune, c'est-à-dire quelques millions de revenus, de telle sorte qu'Elie, déjà fort riche auparavant, pouvait réaliser ses plus coûteux caprices, — ce dont il ne se privait nullement.

Nature étrange et infiniment déconcertante que celle-là, ainsi que le déclaraient si bien M. d'Essil et sa femme! Ses meilleurs amis, que subjuguaient la séduction de sa personne et la supériorité de son intelligence, ses soeurs, sa mère elle-même, à laquelle il témoignait une déférence aimable et froide, le considéraient comme une indéchiffrable énigme. On trouvait chez lui les contrastes les plus surprenants. C'est ainsi, par exemple, que cet homme donnait le ton à la mode masculine et voyait le moindre détail de sa tenue avidement copié par la jeunesse élégante, ce sybarite qui s'entourait de raffinements inouïs, avait fait deux ans auparavant un périlleux voyage à travers une partie presque inconnue de la Chine, et de tous ses compagnons, hommes rompus cependant à ce genre d'expéditions, s'était montré le plus énergique, le plus entraînant, le plus infatigable au milieu de dangers et de privations de toutes sortes. C'est ainsi qu'hier encore le mondain sceptique avait laissé entrevoir, aux yeux étonnés de M. d'Essil, un patriote convaincu.

Les femmes l'entouraient d'admirations passionnées, auxquelles, jusqu'ici, il était demeuré insensible. Il se laissait adorer avec une ironique indifférence, en s'amusant seulement parfois à exciter, par une attention éphémère, ces jalousies féminines. De temps à autre, il engageait un flirt, qui ne durait jamais plus d'une saison. Ses amis savaient alors que le romancier avait découvert un type curieux à étudier et qu'ils le retrouveraient, disséqué avec une incomparable maîtrise, dans son prochain roman. Ironiste très fin et très mordant, il dévoilait d'un mot, dans ses paroles ou dans ses écrits, toutes les faiblesses, tous les ridicules, et ses railleries acérées, qui s'enveloppaient de formes exquises lorsqu'elles s'adressaient aux femmes, étaient redoutées de tous, car elles désemparaient les gens les plus sûrs d'eux-mêmes.

Telle était cette personnalité singulière que Mme d'Essil avait raison de trouver fort inquiétante.

En ce moment, M. de Ghiliac considérait avec attention la photographie qu'il venait de tirer de l'enveloppe. Comme l'avait dit M. d'Essil, elle représentait une fillette d'une quinzaine d'années, trop maigre, aux traits indécis, aux yeux superbes et sérieux. Une épaisse chevelure couronnait ce jeune front où le souci semblait avoir mis déjà son empreinte.

— Une photographie ne signifie rien, surtout si mauvaise que celle-ci, murmura M. de Ghiliac. Là-dessus, la physionomie ne me déplaît pas. Les yeux sont beaux, et dans un visage c'est le principal. J'irai un de ces jours là-bas, et nous verrons.

Il donna une caresse distraite à Odin, son grand lévrier fauve, qui s'approchait et posait timidement son long museau sur ses genoux. Le négrillon accroupi à ses pieds lança au chien un regard jaloux. Benaki avait été ramené d'Afrique par M. de Ghiliac, qui l'avait acheté à un marché d'esclaves, et partageait avec Odin les faveurs de ce maître impérieux et fantasque, bon cependant, mais qui ne semblait pas considérer l'enfant autrement que comme un petit animal gentil et drôle, dont il daignait s'amuser parfois, et qui mettait une note originale dans l'opulent décor de son cabinet.

Un domestique apparut, annonçant:

— Mme la baronne de Brayles demande si monsieur le marquis veut bien la recevoir.

— Faites entrer! dit brièvement M. de Ghiliac.

Il posa la photographie sur son bureau et se leva en repoussant du pied Benaki, ainsi qu'il eût fait d'Odin. Le négrillon se réfugia dans un coin de la pièce, tandis que son maître, d'un pas nonchalant, s'avançait vers la visiteuse.

C'était une jeune femme blonde, petite et mince, d'une extrême et très parisienne élégance. Ses yeux à la nuance changeante, bleus ou verts, on ne savait, brillèrent soudainement en se fixant sur M. de Ghiliac, tandis qu'elle lui tendait la main avec un empressement qui ne paraissait pas exister chez lui.

— J'avais tellement peur que vous ne soyez déjà sorti! Et je tenais tant cependant à vous voir aujourd'hui! J'ai une grande, grande faveur à vous demander, Elie.

Roberte de Grandis avait été l'amie d'enfance de la soeur aînée de M. de Ghiliac et de sa première femme. Il existait même un lien de parenté éloigné entre sa famille maternelle et les Ghiliac. De deux ans seulement moins âgée qu'Elie, elle avait, enfant, joué fort souvent avec lui. Adolescents, ils montaient à cheval ensemble, pratiquaient tous les sports dont était amateur M. de Ghiliac. Celui-ci trouvait en Roberte l'admiratrice la plus fervente; il n'ignorait pas la passion dont, déjà, il était l'objet. Mais jamais il ne parut s'en apercevoir. Lorsque, à vingt-deux ans, il épousa la fille aînée du duc de Mothécourt, Roberte crut mourir de désespoir. Elle céda peu après aux instances de ses parents en acceptant la demande du baron de Brayles, qu'elle ne chercha jamais à aimer et qui la laissa veuve et à peu près ruinée trois ans plus tard.

L'année suivante, Elie perdait sa femme. L'espoir, de nouveau, était permis. La passion n'avait fait que grandir dans l'âme de Roberte. Elle cherchait toutes les occasions de rencontrer M. de Ghiliac, elle multipliait près de lui les flatteries discrètes, les mines coquettes et humbles à la fois qu'elle pensait devoir plaire à un orgueil masculin de cette trempe. Peine perdue! Elie restait inaccessible, il ne se départait jamais de cette courtoisie un peu railleuse, un peu dédaigneuse — un peu impertinente, prétendaient les plus susceptibles — qu'il témoignait généralement à toutes les femmes, en y joignant seulement, pour elle, une nuance de familiarité qu'autorisait leur amitié d'enfance.

— Une faveur? Et laquelle donc, je vous prie? dit-il tout en désignant un fauteuil à la jeune femme, en face de lui.

Elle s'assit avec un frou-frou soyeux, en rejetant en arrière son étole de fourrure. Puis son regard admirateur fit le tour de la pièce magnifique, bien connue d'elle pourtant; et se reporta sur M. de Ghiliac qui venait de reprendre place sur son fauteuil.

— C'est une chose que je désire tant! Vous n'allez pas me la refuser,

Elie?

Elle se penchait un peu et ses yeux priaient.

M. de Ghiliac se mit à rire.

— Encore faudrait-il savoir, Roberte?…

— Voilà ce dont il s'agit: Mme de Cabrols donne le mois prochain une fête de charité. Il y a une partie littéraire. Alors j'ai conçu le projet audacieux de venir vous demander un petit acte — rien qu'un petit acte, Elie! Notre fête aurait un succès inouï de ce seul fait.

— Désolé, mais c'est impossible.

— Oh! pourquoi?

Les sourcils du marquis se rapprochèrent légèrement. M. de Ghiliac n'aimait pas être interrogé quant au motif de ses refus, sur lesquels il avait coutume de ne jamais revenir, — et cela, peut-être, parce qu'il les faisait trop souvent sous l'empire de quelque caprice lui traversant soudainement l'esprit.

— C'est impossible, je vous le répète! dit-il froidement. Vous trouverez fort bien ailleurs, et votre fête n'en aura pas moins beaucoup de succès.

— Non, ce ne sera plus la même chose! On se serait écrasé si nous avions pu mettre votre nom sur notre programme! Ce petit acte que vous aviez composé pour votre fête de l'été dernier était tellement délicieux!

— Eh bien! je vous autorise à le faire jouer de nouveau.

— Mais j'aurais voulu de l'inédit!… Quelque chose que vous auriez fait spécialement, uniquement pour… nous!

Les lèvres de M. de Ghiliac s'entr'ouvrirent dans un sourire d'ironie.

— Ah! quelque chose de fait uniquement pour "vous"? dit-il en appuyant sur le pronom, tandis que son regard railleur faisait un peu baisser les yeux changeants qui suppliaient. Voilà qui aurait flatté votre vanité, n'est-ce pas, Roberte? Vous auriez pu dire à tous et à toutes: "C'est moi qui ai décidé M. de Ghiliac à écrire cela."

Elle releva les yeux et dit d'une voix basse, où passaient des intonations ardentes:

— Oui, je voudrais que vous le fassiez un peu pour moi, Elie!

Pendant quelques secondes, les prunelles bleu sombre, ensorcelantes et dominatrices, se tinrent fixées sur elle. Cet homme, qui avait certainement toute conscience de son pouvoir, semblait se complaire dans l'adoration suppliante de la femme qui s'abaissait ainsi à mendier près de lui ce qu'il lui avait toujours refusé.

Puis un pli de dédain ironique souleva sa lèvre, tandis qu'il ripostait froidement:

— Vous êtes trop exigeante, Roberte. Je vous le répète, il m'est impossible d'accéder à votre désir. Adressez-vous à Maillis, ou à Corlier; ils vous feront cela très bien.

Une crispation légère avait passé sur le fin visage de Mme de Brayles.

Elle soupira en murmurant:

— Il le faudra bien! Mais j'avais espéré un peu… Enfin, pardonnez-moi, Elie, d'être venue vous déranger.

Elle se levait, en rajustant son étole. Son regard tomba à ce moment sur la photographie posée sur le bureau. Une soudaine inquiétude y passa, que remarqua sans doute M. de Ghiliac, car un peu d'amusement apparut sur sa physionomie.

— Je suis au contraire charmé d'avoir eu le plaisir de votre visite, dit-il courtoisement. Vous verrai-je ce soir à l'ambassade d'Angleterre?

— Mais oui, certainement! Puis-je vous réserver une danse?

— Oui, mais j'arriverai tard, je vous en préviens.

— N'importe, vous l'aurez toujours, Elie… Et je vais vous demander encore quelque chose — une de ces fleurs superbes que vous avez là. Oh! je ne sais vraiment comment font vos jardiniers de Cannes et d'Arnelles pour obtenir de pareilles merveilles!

M. de Ghiliac étendit la main et prit, dans la jardinière de Sèvres posée sur son bureau, un énorme oeillet jaune pâle qu'il présenta à Mme de Brayles.

La jeune femme enleva vivement le bouquet de violettes de Parme, attaché à sa jaquette, et le remplaça par la fleur qui allait lui permettre tout à l'heure d'exciter la jalousie des bonnes amies, et irait ensuite se cacher dans quelque livre préféré, où cette Parisienne du vingtième siècle, frondeuse et frivole, mais rendue sentimentale par l'amour, la contemplerait, et la baiserait peut-être.

Mais tandis que ses doigts gantés de blanc attachaient l'oeillet au revers brodé de la jaquette, son regard se glissa encore vers cette photographie qui l'intriguait, décidément.

Elie la conduisit jusqu'au vestibule et revint vers son cabinet. Il prit de nouveau la photographie, la considéra quelques instants…

"Elle doit être distinguée, songea-t-il. Cela me suffit. Pour ce qui lui manquera, je la formerai à mon gré. Le tout est qu'elle soit docile et suffisamment intelligente."

Sur le bureau, le bouquet de violettes était resté, oublié, volontairement ou non, par Mme de Brayles. Elie le prit et le lança au lévrier.

— Tiens, amuse-toi, Odin.

Il s'enfonça dans son fauteuil et regarda pendant quelques instants, avec un sourire moqueur, le chien qui éparpillait les fleurs sur le tapis. Puis il sonna et ordonna au domestique qui se présenta:

— Enlevez cela, Célestin… Et dites d'atteler le coupé, avec les chevaux bais.

* * *

A cette même heure, on annonçait chez Mme d'Essil la marquise de Ghiliac. Ce fut M. d'Essil qui apparut au salon, en excusant sa femme, qu'une douloureuse névralgie retenait au lit.

— Je ne l'avais pas vue, hier soir, chez Mme de Mothécourt, et je venais précisément savoir si elle était souffrante, expliqua Mme de Ghiliac.

M. d'Essil remercia, tout en songeant: "Que nous veut-elle?" car la belle et froide marquise n'avait pas coutume de se déranger facilement pour autrui.

Ils échangèrent quelques propos insignifiants, puis Mme de Ghiliac demanda tout à coup:

— Dites-moi, mon cher Jacques, ne connaîtriez-vous pas, dans vos gentilhommières de province, quelque jeune fille de vieille race, sérieuse et simple, qui puisse faire une bonne épouse et une bonne mère?

Sous les verres du lorgnon, les paupières de M. d'Essil clignèrent un peu.

— Une bonne épouse et une bonne mère? Grâce à Dieu, j'en connais plusieurs aptes à ce beau rôle!

— Oui, mais il y aurait ici un cas particulier. Elie songe à se remarier, Jacques, il m'en a parlé dernièrement. Mais il lui faudrait une jeune personne tout autre que cette pauvre Fernande. Vous connaissez sa nature, vous savez qu'il serait peine perdue de chercher à être aimée de lui. Il veut faire uniquement un mariage de raison, pour perpétuer son nom et donner une mère à Guillemette. Il ne lui faut donc pas une mondaine, une jeune fille frivole, ni une intellectuelle ou une savante.

— Oui, je sais qu'il a en horreur ce genre de femmes.

— Il faudrait que cette jeune personne acceptât de demeurer toute l'année à Arnelles, de soigner l'enfant, de ne jamais entraver l'indépendance de son mari. Elle devrait être suffisamment intelligente, car Elie n'épousera jamais une sotte.

— Je comprends… intelligence moyenne… Jolie?

Tandis que M. d'Essil posait cette question, une lueur de fine raillerie traversait ses yeux pâles qui enveloppaient d'un rapide coup d'oeil la belle marquise de Ghiliac, — oui, toujours belle et d'apparence si jeune, bien qu'elle fût plusieurs fois grand'mère.

Une contraction légère serra les lèvres fines.

— Non, pas jolie, surtout! dit-elle avec vivacité. Elle aurait peut-être en ce cas des prétentions de coquetterie qu'Elie ne tolérerait pas. Mais il ne voudrait pas non plus d'un laideron.

Un peu de regret se percevait dans le ton. L'expression malicieuse s'accentua dans le regard de M. d'Essil.

— Evidemment! Le contraste serait trop fort, dit-il en riant. Je vois ce qu'il vous faut, Herminie… non, je veux dire ce qu'il faut à Elie. Mais je dois vous apprendre que lui-même m'a parlé à ce sujet, pas plus tard qu'hier, et que je lui ai indiqué une jeune personne susceptible de lui convenir.

— Vraiment! Qui donc? dit-elle vivement.

M. d'Essil lui répéta ce qu'il avait appris la veille à Elie touchant Valderez de Noclare. Mme de Ghiliac l'écoutait avec une attention soutenue. Quand il eut terminé, elle demanda:

— N'auriez-vous pas un portrait d'elle?

— Je l'ai envoyé ce matin à Elie. Du reste, il date de trois ans.

— N'importe, on peut juger un peu…

— Eh bien, demandez à votre fils de vous le communiquer, ma chère

Herminie.

Une ombre voila pendant quelques instants le regard de Mme de Ghiliac.

— Elie a horreur que l'on s'immisce dans ses affaires, dit-elle d'un ton bref. Il ne m'a pas chargée de lui chercher une femme, je vous serai donc reconnaissante de ne pas lui parler de cette démarche. Mais je voudrais le voir remarié, à cause de Guillemette… et puis je crains toujours qu'il ne se laisse aller à faire quelque mariage dans le genre du premier. Il y a de ces coquettes si habiles!… Roberte de Brayles, par exemple, qui, entre parenthèses, se compromet vraiment par trop avec lui, comme me le faisait remarquer hier Mme de Mothécourt.

M. d'Essil eut un fin sourire.

— Rassurez-vous, Herminie, votre fils n'est pas homme à céder devant une coquette. Il lui faut rendre cette justice qu'il a une tête remarquablement organisée, sur laquelle les plus habiles manoeuvres féminines n'ont pas prise. Cette pauvre Roberte perd son temps, et, ce qui est plus grave, sa dignité. Fort heureusement, elle a affaire à un vrai gentilhomme. Mais quelle triste cervelle que celle de cette jeune femme! Certes, moi non plus, je n'aurais jamais souhaité pareille épouse à Elie!

Mme de Ghiliac se mit à rire, tout en se levant.

— Triste cervelle! Pas tant que cela! Sa passion pour Elie mise à part, c'était un fameux rêve de devenir marquise de Ghiliac, après avoir été réduite à vivre d'expédients!… Et, dites donc, Jacques, elle en ferait un aussi, votre petite pauvresse de là-bas, si elle devenait la femme d'Elie?

— Oui, la pauvre enfant! Ah! cela changerait Elie! Elle n'aura rien de mondain, celle-là, elle ne saura probablement même pas s'habiller…

— Oh! cela n'a aucune importance!… Elle doit vivre à la campagne!

Les yeux de M. d'Essil pétillèrent de malice, tandis qu'il répliquait avec une douceur imperceptiblement narquoise:

— Oh! évidemment, cela na aucune importance!… aucune, aucune!

Et, tandis qu'il accompagnait Mme de Ghiliac jusqu'à la porte, il redit encore:

— Aucune, aucune, en vérité!

III

Table des matières

La neige couvrait la grande cour des Hauts-Sapins, dérobant ainsi aux regards les pavés lamentablement inégaux, de même que, sur le toit du vieux castel, elle cachait de son décor immaculé le triste état des ardoises, la décrépitude des figures de pierre ornant les plus hautes fenêtres.

Et blanches aussi étaient les combes profondes, et la vallée où se blottissait le village de Saint-Savinien, blanches les sapinières escaladant les pentes abruptes, blancs encore les pâtis aujourd'hui déserts.

A travers la cour, Valderez de Noclare allait et venait, faisant craquer doucement la neige sous ses petits sabots. Elle transportait de la buanderie, vieille bâtisse lépreuse, jusque dans la cuisine, le linge du dernier blanchissage. Un tablier de toile bleue fort passée entourait sa taille, qui se devina d'une extrême élégance sous la vieille robe mal coupée. Valderez était, en effet, grande sans excès et admirablement bien faite. Le capuchon qui entourait sa tête empêchait de voir son visage; mais il était facile de constater que dans sa besogne de ménagère, elle gardait des manières d'une grâce naturelle incomparable.

Elle s'arrêta tout à coup au milieu de la cour en apercevant une toute petite fille qui venait d'apparaître sur le perron:

— Que veux-tu, ma Cécile? demanda-t-elle.

— Bertrand dit qu'il est l'heure de goûter, Valderez, fit une petite voix légèrement bégayante. Et papa se fâche parce qu'il ne trouve pas la clef du grenier aux vieux livres.

Valderez plongea vivement la main dans la poche de sa robe.

— C'est vrai, j'ai oublié de l'accrocher à sa place! Viens la chercher, Cécile.

L'enfant descendit et s'avança à petits pas pressés. Elle prit la clef que lui tendait sa soeur, mais demeura immobile, en levant vers Valderez un visage un peu inquiet.

— Eh bien! qu'attends-tu? demanda la jeune fille d'un ton malicieux.

— Mais… Bertrand voudrait bien goûter!

Un éclat de rire délicieusement jeune et frais s'échappa des lèvres de

Valderez.

— Et Mlle Cécile aussi, n'est-ce pas? Allons, rentre vite, je vais avoir fini dans cinq minutes. Ne perds pas la clef, surtout!

Elle se pencha pour ramener sur les épaules de l'enfant la petite pèlerine qui glissait. Ce mouvement fit tomber son propre capuchon, mal attaché. Entre les nuages gris pâle dont le ciel était parsemé, un rayon de soleil perça à ce moment; il éclaira triomphalement un visage aux lignes pures, un teint d'une merveilleuse blancheur, une chevelure souple, ondulée, d'un brun doré admirable.

— Valderez, un monsieur! murmura Cécile.

Son petit doigt se tendait vers la grille. Valderez tourna vivement la tête de ce côté; elle vit, derrière les barreaux, un jeune homme de haute taille, qui lui était complètement inconnu.

Au même instant, l'étranger, détournant son regard attaché sur Mlle de

Noclare, agitait la sonnette d'une main décidée.

La jeune fille eut un mouvement pour se diriger vers le logis, afin d'y déposer son linge. Mais non, elle ne pouvait faire attendre cet étranger les pieds dans la neige. Elle s'en alla vers la grille avec son fardeau, en rajustant tant bien que mal son capuchon.

Le jeune homme se découvrit en demandant:

— Suis-je bien ici aux Hauts-Sapins, chez M. de Noclare, mademoiselle?

Valderez répondit affirmativement, tout en faisant tourner la clef dans la serrure et en ouvrant un battant de la grille.

— Lui serait-il possible de me recevoir? Je viens de la part du comte d'Essil…

La physionomie sérieuse et un peu intimidée de Valderez s'éclaira aussitôt.

— Sans doute! M. d'Essil est un excellent ami de notre famille. Entrez donc, monsieur.

Il la suivit à travers la cour. Ses pénétrantes prunelles bleues l'enveloppaient d'un regard investigateur, comme pour noter le moindre de ses mouvements.

— Cécile! appela Valderez.

Mais la petite fille, intimidée, avait disparu. Valderez se tourna vers l'étranger:

— Voulez-vous monter, monsieur? dit-elle en désignant le vieux perron branlant dont la neige cachait l'état lamentable. Je vais me débarrasser de ce linge et je vous rejoins aussitôt.

Elle s'éloigna, tandis que le jeune homme, gravissant le perron, entrait dans un large vestibule aux murs de pierre grisâtre, où, pour tout ornement, se voyaient quelques vieux trophées de chasse, trois ou quatre bancs et coffres de chêne usé…

— En vérité, tout cela sent la misère! murmura-t-il en jetant un coup d'oeil autour de lui, tandis qu'il enlevait vivement l'opulente pelisse dont il était couvert et la déposait sur un des coffres.

Valderez apparut presque aussitôt, débarrassée de son tablier et de son capuchon; elle fit entrer l'étranger dans un grand salon très nu, où demeuraient, seuls vestiges d'un passé meilleur, quelques vieux meubles assez beaux et un portrait représentant un seigneur du seizième siècle portant les insignes de la Toison d'or.

— Qui devrai-je annonce à mon père, monsieur?

En adressant cette question, Valderez levait les yeux vers l'étranger. Et ces yeux d'un brun velouté, si grands et si profonds, étaient les plus beaux yeux qui se pussent voir; ils avaient une saisissante expression de fierté et de douceur et laissaient rayonner, sans ombre, l'âme pure et grave de Valderez.

— Le marquis de Ghiliac, mademoiselle, répondit-il en s'inclinant.

Elle eut un léger tressaillement de surprise et rougit un peu. Dans son regard, Elie vit passer une expression d'étonnement intense, presque incrédule. La jeune provinciale ignorante du monde avait évidemment, malgré tout, entendu parler de cette célébrité et se demandait avec stupéfaction ce qu'un homme comme lui venait faire aux Hauts-Sapins.

Elle s'éloigna d'une allure souple, extrêmement gracieuse. M. de Ghiliac s'approcha d'une fenêtre. Celle-ci donnait sur le jardin, en ce moment vaste étendue de neige. Les yeux du marquis parurent suivre pendant quelques instants les jeux du soleil sur la blanche parure des sapins.

"Il est amusant, mon cousin d'Essil, avec sa photographie datant de trois ans! songea-t-il avec un léger rire moqueur. Pour quelqu'un qui ne veut pas d'une beauté, je tombe bien! Admirable, positivement! Et combien de nos jeunes mondaines pourraient envier l'aisance si naturelle, l'élégance si aristocratique de cette petite provinciale perdue dans ses neiges et ses sapins, fagotée je ne sais comme et occupée à de pénibles besognes ménagères! Avec cela, une incomparable fraîcheur morale, certainement, car ces yeux-là ne trompent pas… une intéressante étude de caractère à faire!"

Il se détourna en entendant la porte s'ouvrir. Un homme de belle taille, maigre et distingué, les cheveux grisonnants, entrait vivement. Lui aussi avait une physionomie stupéfaite, mais visiblement ravie.

— Vraiment, monsieur! Quelle amabilité!… Par ce temps!

Dans sa surprise, il bredouillait un peu. M. de Ghiliac, sans paraître s'en apercevoir, expliqua le motif de sa visite en quelques phrases aimables et remit à son hôte une lettre de M. d'Essil.

Tandis que M. de Noclare lisait, Elie l'examinait à la dérobée. Cette physionomie mobile, aux lignes molles, laissait deviner la nature de cet homme, prodigue incorrigible, âme faible et volontaire à la fois, qui avait conduit les siens à la ruine et n'avait jamais eu le courage de tenter de remonter le courant.

— Vraiment, quelle heureuse idée a eue mon ami d'Essil de se rappeler nos vieilles chroniques! s'exclama M. de Noclare, à peine sa lecture terminée. Cela nous vaut la faveur aussi flatteuse qu'inattendue d'une visite de vous, monsieur. Hélas! je ne suis plus Parisien! Mais je sais quelle place vous tenez… Asseyez-vous, je vous en prie! Je suis désolé de vous recevoir ainsi! Ce salon est glacial…

De fait, M. de Ghiliac regrettait fort d'avoir quitté sa pelisse.

— Si j'osais?… continua M. de Noclare en hésitant. Nous passerions dans la pièce familiale, le parloir, comme disent les enfants. J'aurais le plaisir immense de vous présenter à ma femme et de vous offrir une tasse de thé. Pendant ce temps, ma fille aînée vous chercherait cette chronique; c'est elle qui se connaît dans ces vieilles choses, dont je ne m'occupe guère, je l'avoue.

— Rien ne me sera plus agréable que d'être traité sans cérémonie, monsieur, et je serai fort heureux de présenter mes hommages à Mme de Noclare.

— Alors, permettez que je la prévienne.

Il s'éloigna et revint presque aussitôt en invitant son hôte à le suivre. Ils traversèrent le vestibule et entrèrent dans une salle tendue de tapisseries fanées, ornée de vieux meubles de noyer soigneusement entretenus. Des branches de houx et de gui s'échappaient de hottes rustiques pendues à la muraille. Quelques oiseaux gazouillaient dans une cage près de la fenêtre. Dans la grande cheminée de pierre grise, un énorme feu de bûches flambait, répandant une douce tiédeur dans la vaste pièce.

Une femme d'une quarantaine d'années était étendue sur une chaise longue, près du foyer. Elle tourna vers l'étranger un visage diaphane, au regard morne et las, et lui tendit la main avec un mot gracieux murmuré d'une voix fatiguée.

M. de Noclare, très empressé, avança à son hôte le meilleur fauteuil, s'en alla à la recherche de sa fille, puis revint promptement, en homme qui ne veut pas perdre une minute d'une visite si précieuse. Il mit la conversation sur Paris, sur ses fêtes et ses plaisirs. Dans ses yeux, semblables pour la nuance à ceux de Valderez, mais si différents d'expression, M. de Ghiliac pouvait lire le regret ardent que cet homme de cinquante ans gardait de sa vie frivole d'autrefois.

Une fillette de quatorze ans, un peu pâle et fluette, mais de mine éveillée, apparut bientôt avec une assiette garnie de tartines beurrées. Derrière elle entra Valderez, chargée d'un plateau qui supportait les tasses et la théière.

— Ma fille aînée, que vous avez déjà vue tout à l'heure, monsieur, dit

M. de Noclare. Celle-ci est Marthe, la cadette.

Valderez se mit en devoir de servir le thé. Elie, tout en causant avec le charme étincelant qui lui était habituel, ne perdait pas un des ses mouvements. Nul plus que lui ne possédait ce don, précieux pour un écrivain, de saisir chez autrui les moindres nuances, en paraissant tout entier cependant à la conversation même la plus absorbante.

Valderez vint lui présenter une tasse de thé. Il la prit avec un remerciement, la posa près de lui sur une table que venait d'avancer M. de Noclare, puis, levant les yeux vers la jeune fille, il lui dit avec un sourire:

— Il ne faut pas que j'oublie, mademoiselle, la petite commission que ma cousine d'Essil m'a donnée pour vous

Il lui remit un très mince paquet entouré d'un coquet ruban, que

Valderez prit en remerciant avec une grâce timide.

Elle s'en alla à la recherche de la chronique et revint bientôt avec un rouleau de parchemins jaunis. M. de Ghiliac, s'étant excusé fort courtoisement de la déranger ainsi, se mit à parcourir les vieux papiers, tout en continuant de s'entretenir avec son hôte. De temps à autre, il s'interrompait pour demander une explication à Valderez, que son père lui avait désignée comme étant au courant des antiques chroniques du pays. Elle répondait avec beaucoup de clarté et une très grande simplicité, bien qu'au fond elle ressentît une gêne intense devant ce brillant étranger dont le superbe regard semblait vouloir fouiller jusqu'au plus profond de l'âme.

— Je regrette de ne pouvoir pousser plus loin mes recherches là dedans. Je suis sûr que j'y découvrirais des choses fort curieuses, dit M. de Ghiliac en roulant avec soin les parchemins.

— Mais emportez-les donc, monsieur! Et ne vous gênez pas pour les garder tant qu'il vous plaira! s'écria avec empressement M. de Noclare, qui semblait littéralement en extase devant lui.

— Mais je priverais peut-être mademoiselle?… dit Elie en se tournant vers Valderez.

Elle secoua négativement la tête.

— Je n'ai plus le temps de m'occuper de ces recherches. Emportez ces papiers sans crainte, monsieur.

Il s'inclina avec un remerciement, et, jetant un coup d'oeil sur la pendule, se leva en faisant observer qu'il était temps pour lui de songer au départ, s'il ne voulait manquer l'heure du train. Il prit congé de Mme de Noclare et de Valderez, et sortit du parloir avec M. de Noclare.

— Eh bien! eh bien! qu'est-ce que cela? Valderez, ne peux-tu surveiller ces enfants? s'écria M. de Noclare avec irritation.

Dans le vestibule, Cécile et un petit garçon du même âge se trouvaient près du coffre, où M. de Ghiliac avait déposé sa pelisse et s'amusaient à enfouir leur visage dans la fourrure magnifique qui ornait celle-ci.

— Mais cela n'a aucune importance, monsieur! dit Elie en riant.

Valderez était déjà là. Un peu rouge de confusion, elle prit les enfants par la main et les emmena vers une pièce voisine. Ces mots parvinrent aux oreilles d'Elie, prononcés d'un ton de douce sévérité par la voix harmonieuse de la jeune fille:

— Que c'est vilain d'aller toucher comme cela au vêtement de ce monsieur!

A quoi une petite voix enfantine répondit:

— Oh! Valderez! c'était si chaud, et ça sentait si bon!

— Vous avez de nombreux enfants, je crois, monsieur? dit Elie tandis que, ayant endossé sa pelisse avec l'aide de son hôte très empressé, il se dirigeait vers la porte du vestibule.

M. de Noclare eut un profond soupir.

— Sept! Et ma femme est de si faible santé! Sans ma fille aînée, je ne sais ce que nous deviendrions. Elle est toute dévouée à ses frères et soeurs. Mais enfin, elle peut se marier un jour ou l'autre… bien qu'une fille sans dot, hélas!… Car malheureusement la beauté ne suffit pas toujours…

— Non, pas toujours… Mais ne vous dérangez pas, monsieur! Je ne souffrirai pas que vous m'accompagniez plus loin.

En rentrant dans le parloir, M. de Noclare s'exclama avec enthousiasme:

— Quel être merveilleux! Quel chic! Quelle élégance! Tout ce que j'en avais entendu dire est encore au-dessous de la vérité. C'est un homme à tourner toutes les têtes, qu'en dites-vous, Germaine?

— Oh! pour cela, oui! répondit Mme de Noclare, que cette visite semblait avoir légèrement éveillée de sa torpeur maladive. Quelle surprise nous a faite là M. d'Essil! M. de Ghiliac est fort aimable… et fier cependant.

— Il a bien le droit de l'être! Ah! en voilà un à qui tout sourit dans la vie! murmura M. de Noclare avec un soupir d'envie.

Il se mit à marcher de long en large, les sourcils froncés, tout en aspirant un subtil parfum qui flottait encore dans l'air tiède de la pièce. Valderez venait d'entrer et s'occupait à ranger la table où elle avait servi le thé. Son père s'arrêta tout à coup devant elle.

— Dis donc, tu aurais bien pu changer de robe! dit-il d'un ton sec. Crois-tu qu'il soit convenable de te présenter avec cette vieillerie-là? Quelle opinion a dû avoir de toi M. de Ghiliac, accoutumé à toutes les élégances?

— Mais, mon père, vous savez bien que je n'ai pas eu le temps! Cette robe est vieille, c'est vrai, mais propre… Et que peut nous faire l'opinion de cet étranger? Il a bien vu aussitôt que nous étions pauvres, ce qui n'est pas un déshonneur, si nous savons conserver notre dignité.

— Ah! oui, il l'a vu!… Etre obligé de recevoir un homme comme lui dans cette maison misérable, et avec ça sur le dos! fit-il en désignant sa vieille jaquette râpée. Ses domestiques me mettraient à la porte, si je me présentais chez lui comme cela!

Il leva les épaules et reprit sa promenade à travers la salle. Quand

Valderez fut sortie, il se rapprocha de sa femme.

— Elle est extraordinaire, cette enfant-là, pour être si peu coquette!

Avec une beauté comme la sienne, pourtant!…

— Oui, elle est bien belle… elle le devient un peu plus chaque jour…

Elle s'interrompit, hésita un moment et murmura:

— Avez-vous remarqué, Louis, que M. de Ghiliac la regardait beaucoup?

M. de Noclare leva de nouveau les épaules.

— Eh! oui, il la regardait, parce qu'elle en vaut la peine! Mais vous n'allez pas vous imaginer, je suppose, qu'il va pour cela tomber amoureux de notre fille? D'abord, il a, paraît-il, un coeur rien moins qu'inflammable; ensuite, il manque tant de choses à notre pauvre Valderez pour plaire à un homme comme lui, mondain raffiné, grand seigneur des pieds à la tête, et si admirablement intelligent! Puis il appartient à notre plus haute aristocratie, il est fabuleusement riche… et nous ne sommes que de pauvres hobereaux ruinés, bons tout au plus à exciter sa pitié dédaigneuse, acheva M. de Noclare d'un ton âpre.

IV

Table des matières

C'était jour de grand repassage aux Hauts-Sapins.

Dans l'immense cuisine voûtée, Valderez maniait diligemment le fer, tandis que Cécile et Bertrand, les deux blonds jumeaux de sept ans, jouaient dans un coin de la pièce, près de la vieille Chrétienne, l'unique servante des Noclare, occupée à éplucher des légumes pour le repas du soir.

Un pli profond barrait le beau front de Valderez. Tout en travaillant, elle refaisait mentalement le compte des dépenses du dernier mois. Malgré une économie de tous les instants, ces dépenses dépassaient la modique somme dont disposait la jeune fille. Il est vrai que M. de Noclare exigeait pour lui une nourriture plus soignée, il lui fallait du vin, des cigares… Et aujourd'hui la pauvre Valderez se trouvait toute désemparée en s'apercevant qu'elle avait des dettes. C'était peu de chose, mais jusqu'ici, au prix de maints prodiges, de fatigues et de privations personnelles, elle avait réussi à équilibrer le maigre budget.

En outre, depuis la visite de M. de Ghiliac, son père était plus sombre, plus acariâtre. La vue de ce privilégié, comblé de tous les dons de la fortune, pouvant user à son gré des plaisirs dont demeurait avide M. de Noclare, semblait avoir réveillé touts les amertumes de cette âme faible. De plus, depuis quelques jours, un souci plus grand paraissait peser sur lui, et Valderez se demandait avec angoisse si leur lamentable situation pécuniaire n'avait pas encore empiré.

— Le facteur est passé! Il y a une lettre pour toi, d'Alice d'Aubrilliers, dit Marthe, qui entrait dans la cuisine. Et papa a une lettre de Paris, avec une enveloppe gris pâle, si joliment satinée! Il y a dessus une toute petite couronne de marquis. C'est probablement de M. de Ghiliac, ne penses-tu pas, Valderez?

— Je n'en sais rien, petite curieuse.

Le bref passage d'Elie de Ghiliac avait laissé une grande impression dans l'esprit de tous; seule, Valderez n'y songeait plus dès le lendemain, car, en vérité, elle avait bien autre chose à faire et bien d'autres soucis en tête!

Elle prit la lettre que Marthe lui tendait et qui était d'une amie, dont les parents, autrefois voisins des Hauts-Sapins, habitaient depuis quelques mois Besançon.

— Ah! Alice se marie! dit-elle, après avoir lu les premières lignes.

— Avec qui, Valderez?

— Un avocat de Dijon, M. Vallet, — un jeune homme très sérieux, bon chrétien et d'excellente famille, me dit-elle.

— Mais il n'est pas noble!

Valderez eut un léger mouvement d'épaules.

— Qu'est-ce que cela, du moment où les qualités principales se trouvent réunies? Alice semble si heureuse!

— Alors, tu ne regarderais pas non plus à épouser un roturier?

— Non, pourvu qu'il fût de même éducation que moi, et de mentalité semblable. Il faut rechercher d'abord le principal, ma petite Marthe, et ne pas trop s'entêter aux considérations secondaires… Mais il est peu probable que des filles pauvres comme nous aient à s'inquiéter de ce sujet-là, ajouta-t-elle avec un sourire pensif.

— Bah! pourquoi pas? dit Marthe en exécutant une pirouette.

Elle se trouva en face de Chrétienne, qui pelait ses légumes d'un geste automatique.

— Dis, Chrétienne, que nous trouverons bien à nous marier?

La vieille femme arrêta son travail, elle leva vers Marthe un visage sévère et morose, sillonné de rides.

— Faudra voir… Et puis, tu seras aussi bien ici, va, plutôt que de t'attacher la chaîne aux bras. C'est comme Valderez, il vaut mieux pour elle qu'elle reste aux Hauts-Sapins, bien qu'elle n'y soit pas toujours sur des roses. Le mariage, c'est la misère… Oui, ma fille, je te le dis, fit-elle d'un ton grave, en étendant la main vers Valderez.

— Souvent, oui… Mais enfin, Chrétienne, chacun doit suivre sa voie en ce monde! répondit Valderez en secouant doucement la tête.

— Bien sûr! Tu dis des choses impossibles, Chrétienne! s'écria vivement Marthe. Nous nous marierons, nous serons très heureuses, et toi tu en seras pour tes fâcheuses prédictions. Crois-tu que notre Valderez n'est pas assez belle pour être épousée par un prince?

Chrétienne posa son couteau sur ses genoux, elle croisa les mains et leva vers Valderez ses yeux ternis par l'âge.

— Ma fille, si jamais un homme t'épousait pour ta beauté seulement, je te plaindrais. Car la beauté s'en va, et alors vient l'abandon. Tu mérites mieux que cela, Valderez, parce que ton âme est plus belle encore que ton visage.

Ces paroles étaient extraordinaires dans la bouche de la vieille servante, généralement taciturne et plus portée à adresser à ses jeunes maîtresses des observations moroses que des compliments. Valderez et Marthe la regardaient avec surprise. Elle étendit sa main vers l'aînée…

— Va, ma fille, je prierai pour toi, dit-elle solennellement.

Et, reprenant son couteau, elle se remit à l'épluchage de ses légumes.

Marthe s'éloigna, et Valderez, ayant rapidement parcouru la lettre de son amie, se remit à l'ouvrage. Mais à peine avait-elle donné quelques coups de fer que la porte s'ouvrit, livrant passage à M. de Noclare, très rouge, tout émotionné…

— Viens vite, Valderez, j'ai à te parler, dit-il d'une voie étranglée.

— Qu'y a-t-il? s'écria-t-elle, déjà anxieuse.

Sans répondre, il l'entraîna vers le parloir. Elle eut une exclamation d'inquiétude en apercevant sa mère à demi évanouie sur sa chaise longue.

— Oh! ce n'est rien du tout!… c'est la joie! dit M. de Noclare en voyant Valderez se précipiter vers elle. Un événement si inattendu, si incroyable, si… si…

— Quoi donc? demanda machinalement Valderez, tout en mettant un flacon de sels sous les narines de sa mère.

— Une demande en mariage pour toi! Devine qui?

— Une demande en mariage! dit-elle avec stupéfaction. Je ne vois pas qui… nous ne connaissons personne…

— Ah! tu ne connais pas le marquis de Ghiliac? dit M. de Noclare d'une voix qui sonna comme une fanfare triomphale.

— Le marquis de Ghiliac!

Le flacon glissa des mains de Valderez, et se brisa sur le parquet. La jeune fille, se redressant, regarda son père d'un air incrédule.

— Voulez-vous dire, mon père, que… ce soit lui?

— Oui, c'est lui!… lui qui m'a écrit pour demander ta main,

Valderez, ma fille bien-aimée!

Il lui avait saisi les mains entre les siennes, qui tremblaient d'émotion. Valderez, dont le visage s'empourprait, murmura:

— Mais, mon père… je ne comprends pas…

— Comment! tu ne comprends pas? N'ai-je pas été suffisamment clair?

Faut-il encore te répéter que le marquis de Ghiliac demande la main de

Valderez de Noclare?

Mme de Noclare ouvrait en ce moment les yeux. Elle étendit les mains vers sa fille en balbutiant:

— Mon enfant, combien je suis heureuse! Un tel mariage! Un rêve invraisemblable!

Valderez, devenue subitement très pâle, appuya sa main tremblante au dossier d'une chaise. Il n'y avait pas trace, sur son beau visage, de la joie débordante dont témoignait la physionomie de ses parents. C'était bien plutôt de l'effroi qui se mêlait à sa stupéfaction.

— Comment M. de Ghiliac peut-il désirer épouser une personne aperçue pendant une heure au plus? dit-elle d'une voix qui tremblait légèrement. Il ne me connaît pas…

M. de Noclare éclata de rire.

— Es-tu neuve dans la vie, ma pauvre Valderez! La moitié des mariages se font ainsi. D'ailleurs M. de Ghiliac est de ceux qui jugent les gens d'un coup d'oeil… Et puis, petite naïve, ne sais-tu pas que tu es assez belle pour produire le fameux coup de foudre? Cependant, ta surprise est compréhensible, car, malgré tout, il était impossible de rêver pareille chose! Un homme célèbre comme lui, et tellement recherché, et follement riche! Avec cela, il est l'unique héritier de son grand-oncle, le duc de Versanges, dont le titre lui fera également retour…

Un geste de Valderez l'interrompit.

— Ces considérations me paraissent bien secondaires, mon père. Je vois autre chose dans le mariage…

— Oui, oui, nous savons que tu fais la sérieuse, la désintéressée. Eh bien! lis la lettre de M. de Ghiliac, tu verras les raisons dont il appuie sa demande.

Valderez prit la feuille gris pâle, d'où s'exhalait ce parfum léger, subtil, qui avait persisté l'autre jour dans le parloir, après la visite de M. de Ghiliac. Elle parcourut rapidement la missive, dans laquelle il sollicitait sa main en termes élégants et froids, déclarant qu'il espérait trouver en Mlle de Noclare, fille et soeur si parfaitement dévouée, l'épouse sérieuse cherchée par lui, et une mère toute disposée à aimer la petite fille qu'il avait eue de son premier mariage.

"Mademoiselle votre fille n'aurait pas à craindre de voir beaucoup changer ses habitudes en devenant marquise de Ghiliac, ajoutait-il. Je n'aurais aucunement l'intention de l'astreindre à la vie mondaine, si déplorable à tous points de vue. Elle vivrait avec ma fille au château d'Arnelles, où son existence serait très calme, — presque autant qu'aux Hauts-Sapins. Avant toute chose, je recherche une jeune personne raisonnable et bonne, — et telle m'a apparu Mlle de Noclare."

Ce qui, dans le ton de cette lettre, avait échappé au père et à la mère, fous d'orgueil et de joie, se précisa nettement dans l'esprit de la jeune fille: elle saisit, sous les phrases correctes de l'homme du monde, la froideur absolue, — probablement aussi profonde que l'était sa propre indifférence à l'égard d'Elie de Ghiliac. En admettant que celui-ci eût ressenti le coup de foudre, il n'avait su aucunement le montrer, en dépit de son habileté littéraire.

De cette flatteuse demande en mariage, il se dégageait clairement ceci: le marquis de Ghiliac cherchait une mère pour sa fille, il pensait la trouver en cette jeune fille pauvre, accoutumée à une existence austère et au soin des enfants. Par M. d'Essil, il avait eu les renseignements nécessaires, et, ne songeant qu'à un mariage de raison, ne s'attardait pas en phrases inutiles à l'égard de cette humble petite provinciale, à laquelle il faisait l'honneur d'offrir son nom, un des plus glorieux de l'armorial français.

Valderez comprit aussitôt tout cela, un peu confusément, car elle était inexpérimentée, et elle n'avait jamais eu le loisir ni l'idée de réfléchir sur la question du mariage, considéré par elle comme à peu près inaccessible.

Elle tendit silencieusement à son père l'élégante missive dont le parfum l'impressionnait désagréablement.

— Eh bien! qu'en dis-tu? N'est-il pas sérieux? Il ne veut pas d'une mondaine, tu vois… ce qui n'empêchera pas qu'une fois mariée, tu l'amèneras à faire ce qui te plaira. Ce ne serait pas la peine d'avoir une position comme celle-là pour n'en pas profiter!

— Vraiment, vous me connaissez bien peu, mon père! La perspective de cette vie calme et de ce devoir à remplir près d'une enfant sans mère m'attirerait au contraire, si… si ce n'était "lui".

— Comment, si ce n'était pas lui? s'exclama M. de Noclare, tandis que sa femme se redressait un peu pour regarder Valderez d'un air stupéfait.

— Oui, car il ne me plaît pas, et je ne crois pas pouvoir ressentir de sympathie à son égard.

— Il ne te plaît pas! bégaya Mme de Noclare. Lui qu'on appelle le plus beau gentilhomme de France!

M. de Noclare, un moment abasourdi, eut un mordant éclat de rire.

— En vérité, Valderez, as-tu donc quelque chose de dérangé là? dit-il en se frappant le front. On t'en donnera, un prétendant de cette espèce! Une pareille demande ne se discute même pas On l'accepte comme une de ces chances inouïes dont on n'aurait jamais osé avoir l'idée. Ah! il ne te plaît pas, cet homme qui n'aurait qu'à choisir parmi les plus nobles et les plus opulentes! Folle créature, combien de femmes, portant les plus grands noms d'Europe, appartenant même à des familles souveraines, exulteraient de bonheur si cette demande leur était adressée! Tu ne l'as donc pas regardé, ou bien tu étais aveugle, l'autre jour, pour venir nous dire cette insanité: "Il ne me plaît pas!"

Comme beaucoup de natures faibles, M. de Noclare était violent à l'égard de ceux sur qui il exerçait une autorité. Valderez voyait poindre l'orage. Néanmoins, elle continua courageusement:

— J'ai voulu dire, mon père, que sa seule vue suffit à me persuader que rien — goûts, habitudes, éducation — n'est commun entre nous. Il est, avez-vous dit vous-même, extrêmement mondain; on le devine aussitôt, rien qu'à sa tenue, raffiné en toutes choses, jusqu'à l'excès peut-être… Et ce pli railleur des lèvres que vous avez sans doute remarqué…

— Allons, je vois que ma pieuse fille sait fort bien observer et juger son prochain! interrompit M. de Noclare avec une irritation sarcastique. Mais tout cela, ce sont des enfantillages! Parlons sérieusement, Valderez.

— Je suis absolument sérieuse, mon père. Le sujet est trop grave pour qu'il en soit autrement. Je vous avoue, en toute franchise, que M. de Ghiliac m'inspire une sorte d'effroi et que je ne crois pas possible, en ce cas, de devenir sa femme.

Elle prononçait ces derniers mots d'une voix tremblante, car elle savait d'avance quelle fureur elle allait déchaîner. Mais elle savait aussi que, loyalement, elle devait les dire.

— Valderez! gémit Mme de Noclare.

Un flot de sang était monté au visage de M. de Noclare. Il posa sur l'épaule de sa fille une main si dure que Valderez chancela.

— Ecoute, dit-il d'une voix sifflante, je vais te dire les conséquences d'un refus de ce genre. J'avais engagé les quelques fonds qui nous restaient dans des opérations financières paraissant annoncer des chances sérieuses. Ces jours derniers, j'ai appris que cette affaire périclitait. Si j'en retire le quart, je devrai m'estimer satisfait. Alors, ce sera la misère, comprends-tu, Valderez? la misère noire. Les Hauts-Sapins seront vendus pour un morceau de pain et nous irons mendier sur les routes.

Valderez, écrasée par cette révélation, demeurait sans parole. Il poursuivit:

— Si tu épouses M. de Ghiliac, tout change, car naturellement, celui-ci ne laissera pas dans le besoin les parents de sa femme, il pourvoira à l'éducation des enfants…

— Non, non, pas cela! je travaillerai, je ferai n'importe quoi… mais ne me demandez pas cela! dit-elle d'une voix étranglée.

— Je serais curieux de savoir comment tu parviendrais à nourrir tes frères et soeurs, ainsi que ta mère et moi! riposta ironiquement M. de Noclare. Ne nous débite pas de pareilles sottises, je te prie.

Valderez baissa la tête. C'était vrai, ce qu'elle pouvait n'était à peu près rien et ne parviendrait pas à combler la centième partie du gouffre ouvert par l'imprévoyance paternelle.

— Ce mariage est donc pour nous une invraisemblable planche de salut. Il nous donnera enfin la sécurité, il assurera brillamment ton avenir en faisant de toi une des plus grandes dames de France.

— Oh! moi! murmura Valderez d'un ton brisé.

Elle rencontra le regard de sa mère, suppliant et pathétique. Là non plus, elle ne trouverait pas d'appui. Mme de Noclare était une âme faible unie à un corps fatigué; jamais elle n'avait eu d'autre volonté que celle de son mari, jamais elle n'avait su diriger ses enfants, et c'était l'aînée, admirablement douée moralement, qui assumait les responsabilités de l'éducation de ses frères et soeurs. Pour sa mère, Valderez avait une affection inconsciemment protectrice, mêlée de compassion et de respect, elle s'ingéniait à lui enlever les moindres soucis. Aussi comprit-elle aussitôt la signification de ce regard.

— Le voulez-vous donc aussi? murmura-t-elle, le coeur serré, en se penchant vers Mme de Noclare.

— Si je le veux! Mais ce sera le repos pour nous tous, mon enfant! Te savoir si bien mariée!… Et nous à l'abri du besoin! Il n'y a pas à hésiter, voyons, Valderez!

— Si, je dois réfléchir, dit fermement la jeune fille en se redressant et en se tournant vers son père. Une telle décision ne peut être prise inconsidérément. D'ailleurs, ne faut-il pas avoir des informations auprès de M. d'Essil? Nous ne savons rien de M. de Ghiliac… rien, pas même s'il a quelques sentiments religieux, et si sa femme pourrait voir ses convictions respectées.

M. de Noclare eut un geste impatient.

— Eh! te figures-tu qu'il soit un sectaire? Il est catholique, naturellement, comme tous les Ghiliac; quant à être pratiquant, c'est chose peu probable. Mais il ne faut pas trop demander et faire la petite exagérée. Du reste, je vais écrire à M. d'Essil, s'il ne faut que cela pour te décider. En attendant sa réponse, tu réfléchiras à ton aise. Mais n'oublie pas qu'il s'agit pour nous de la misère ou de la sécurité, selon le parti que tu prendras.

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Дата выхода на Литрес:
17 января 2025
Объем:
230 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066083205
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Правообладатель:
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