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Claude Farrère
La Bataille

Publié par Good Press, 2021
EAN 4064066074463
Table des matières
PRÉFACE
La Bataille
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
PRÉFACE
Table des matières
Je n'aime pas la mode, un peu vaniteuse, des préfaces qu'on se fait à soi-même. Un roman nouveau n'est pas un si gros personnage qu'il faille le présenter au public selon toutes les règles du protocole. Encore, si la présentation servait de quelque chose! Mais de quoi? Un livre vaut ce qu'il vaut, et tous les avant-propos du monde n'y changeront rien. En sorte que, tout bien pesé, l'auteur est sage qui s'abstient d'explications préliminaires, pour le moins superflues. Il ne s'agit pas d'ailleurs d'intentions; il s'agit de faits; de résultats. Ce qu'a voulu dire l'écrivain n'importe pas. Ce qu'il a dit,—ce qu'il a écrit,—compte exclusivement. Or, le public sait lire. Et, à ses yeux, la meilleure de toutes les préfaces, la plus claire et la plus complète, sera toujours le livre lui-même.
Cela posé, voici néanmoins une préface. Je sens fort bien qu'elle est ridicule. Mais, je sens aussi qu'elle est, par extraordinaire, utile, indispensable peut-être.
C'est qu'en effet, le livre que j'offre aujourd'hui au public n'est pas un livre nouveau. Une édition populaire en a déjà paru, voilà deux ans, à peu près. Et cette première édition, je le constate avec plaisir et sans vaine modestie, obtint un succès assez général en France et même à l'étranger.
Or, on s'en souvient peut-être encore et ceux qui voudront bien feuilleter cette nouvelle édition s'en apercevront dès le premier chapitre, La Bataille est à peine un roman dans le vieux sens du mot. La fiction n'y tient guère de place, et la fantaisie à peine davantage. L'histoire et la politique, par contre, y sont chez elles. En outre, un sinologue voulut bien discuter la vraisemblance des calembours chinois, dont certains de mes dialogues sont fleuris. Et un amiral anglais me félicita d'avoir écrit, disait-il, «un très bon essai sur le tir de combat d'une escadre». Tout cela m'oblige à admettre que force gens, et non des moindres, ont fait à mon livre l'honneur très rare de le lire plus attentivement qu'on ne lit d'ordinaire un roman et d'attribuer quelque valeur documentaire aux affirmations historiques et scientifiques qui s'y rencontrent. Auquel cas, me voilà bien forcé de m'expliquer brièvement là-dessus: car je ne puis accepter que, par ma faute, des opinions erronées aient pris naissance et conservent crédit parmi des lecteurs trop littéralement confiants. Je ne puis surtout accepter que, par ma faute encore, des nations amies de la France et chez qui mon livre a trouvé des lecteurs curieux, ne soient pas persuadées, comme elles doivent l'être, de la haute estime et de la juste admiration que j'ai toujours eues pour leurs rares vertus, guerrières et pacifiques, et pour le splendide monument d'art et de civilisation que leur ont légué leurs ancêtres.
Je m'explique donc. Au surplus l'explication sera courte.
En ce qui concerne la partie purement historique et technique de La Bataille, c'est-à-dire les événements de la guerre russo-japonaise, compris entre les deux dates du 21 avril 1905 et 29 mai de la même année, aucun détail du récit n'est, je crois, inexact. Quelques menues erreurs qui s'étaient glissées dans la première édition ont été rectifiées. Et je saisis cette occasion de remercier très respectueusement et cordialement les nombreux officiers de marine qui ont bien voulu me prêter leur concours dans cette partie de ma tâche, aux premiers rangs desquels je tiens à nommer le vice-amiral Germinet, les capitaines de vaisseau Daveluy et Mercier de Lostende, le capitaine de frégate Ricquer, le lieutenant de vaisseau Vandier. En ce qui concerne les détails exotiques—traits de mœurs, descriptions des êtres et des choses, conversations et causeries—je ne crois pas non plus m'être souvent trompé. Je n'ai jamais parlé que de ce que j'avais vu, vu de mes yeux. Et j'ai en outre contrôlé chacun de mes souvenirs par des témoignages compétents. Je prie notamment le lieutenant de vaisseau Martinie, attaché naval de France à Tôkiô, d'accepter ici l'hommage de ma vive gratitude pour sa collaboration, non moins éclairée qu'amicale. Mes dialogues chinois et japonais, enfin, ne sont guère autre chose qu'une mosaïque de textes anciens ou modernes, littéraires ou populaires, tous bien authentiques, et dont j'ai vérifié moi-même la traduction française. Mais cela dit, il me faut aborder le chapitre des restrictions.
Dans La Bataille, toute une part de la fiction romanesque présente un intérêt, si j'ose dire, symbolique. Et la vérité littérale de cette fiction s'en trouve naturellement altérée.
Par exemple, les trois personnages japonais les plus importants,—le marquis Yorisaka, la marquise Mitsouko et le vicomte Hirata,—sont beaucoup moins des portraits en quelque sorte photographiques que des peintures très générales, brossées à la ressemblance approximative de toute une caste japonaise dont les traits essentiels ont seuls été choisis, et grossis, pour rendre le tableau mieux perceptible aux yeux européens. Veut-on que je précise? Eh bien! pour ne citer qu'un fait ou deux, je suis tout à fait persuadé que jamais aucune marquise nipponne n'accorda ses faveurs dernières à aucun officier britannique, non plus que nul lieutenant de vaisseau japonais ne s'ouvrit le ventre au soir de la glorieuse victoire du 27 mai 1905.—Mais je suis tout à fait persuadé aussi que, pour vaincre vraiment la Russie et l'Europe tous les hommes et toutes les femmes de l'empire étaient prêts à sacrifier mille et dix mille choses chères, y compris leur honneur d'homme et leur vertu de femme, quittes à laver ensuite de si glorieuses taches dans tout le sang d'un corps éventré. C'est cela que j'ai voulu dire. Rien de plus, ni rien de moins.
Et maintenant que je l'ai dit, ma préface est finie.
C. F.
Paris, ce 10 mouharem 1329.

... et tout en parlant dessinait déjà...
La Bataille
Table des matières
| [Méng tzéu iue: «Où wéi wênn wàng ki, éul tchéng jênn tchè iè; houang jou ki i tchèng t'ien hià tchè hôu.»] | (Mencius dit: «Je n'ai jamais entendu dire que quelqu'un eût réformé l'Empire en se déformant soi-même; encore moins, qu'il eût réformé l'Empire en se déshonorant soi-même.») | 孟孑日 吾未聞枉己, 而正人者也, 泥辱己, 以正天下者乎。 |
—Catherine, Catherine!... Lis-moi l'histoire de Brutus!...
Alfred de Musset.
I
Table des matières
Devant une clôture de bambou très haute qui bordait le côté gauche du chemin, le kourouma s'arrêta net, et le kouroumaya, l'homme-coureur,—cheval et cocher tout ensemble,—baissa les brancards légers jusqu'au sol.
Felze,—Jean-François Felze, de l'institut de France,—mit pied à terre.
—Yorisaka koshakou?[1]—questionna-t-il, point trop sûr d'avoir été compris quand, tout à l'heure, avant de monter en voiture, il avait bredouillé, dans son japonais petit nègre, l'adresse apprise par cœur: «Chez le marquis Yorisaka, en sa villa du coteau des Cigognes, près le grand temple d'O-Souwa, au-dessus de Nagasaki...»
Mais le kouroumaya se prosterna dans un salut d'extrême respect.
—Sayo dégosaïmas![2]—affirma-t-il.
Et Felze, reconnaissant la conjugaison très polie, dont on n'use pas toujours avec les Barbares, se souvint de la vénération persistante que le Japon moderne garde à son aristocratie d'autrefois. Il n'y a plus de daïmio; mais leurs fils, les princes, les marquis et les comtes, ont conservé, intact, le féodal prestige.
Cependant, Jean-François Felze avait frappé à la porte de la villa. Une servante nipponne, bien attifée d'une robe à grosse ceinture, ouvrit et correctement, tomba presque à quatre pattes devant le visiteur.
—Yorisaka koshakou foudjin?—dit cette fois Felze, demandant, non plus le marquis, mais la marquise.
A quoi la servante répondit par une phrase que Felze ne comprit point, mais dont le sens correspondait évidemment à la formule occidentale: «Madame reçoit.»
Jean-François Felze tendit sa carte et suivit à travers la cour la Japonaise trotte-menu.
Elle était à peu près carrée, cette cour, quoique pourtant moins profonde que large; et l'on y marchait sur un gravier de tout petits galets noirs, nets et brillants comme des billes de marbre. Felze, étonné, se baissa pour en ramasser un:
—Ma parole!—murmura-t-il dans sa moustache, en faisant retomber le caillou,—c'est à croire qu'on les lave tous chaque matin au savon et à l'eau chaude!...
La maison de bois, large et basse, appuyait sa véranda sur de simples troncs polis. Entre deux de ces colonnes rustiques, au sommet d'un petit perron, la porte s'ouvrait, et, dès le seuil, les nattes étalaient leur blancheur sans tache.
Felze, instruit des usages, entreprit d'ôter ses chaussures. Mais la servante, déjà reprosternée, front contre terre, respectueusement l'en empêcha.
—Ah bah!—murmura Felze étonné:—on garde ses souliers, chez une marquise japonaise?
Vaguement déçu dans ses goûts d'exotisme, il se résigna à n'ôter que son chapeau, un feutre clair, à bords immenses, qui coiffait à la Van Dyck sa tête de vieil homme impénitent, sa tête enthousiaste, quoique grise, d'artiste véritable, devenu illustre, resté rapin.
Et Jean-François Felze, tête nue et pieds chaussés, pénétra dans le salon de la marquise Yorisaka.
... Un boudoir de Parisienne, très élégant, très à la mode, et qui eût été banal à souhait, partout ailleurs qu'à trois mille lieues de la plaine Monceau. Rien n'y décelait le Japon. Les nattes elles-mêmes, les tatami nationaux, épais et moelleux plus qu'aucun, tapis au monde, avaient cédé la place à des carpettes de haute laine. Les murs étaient vêtus de tapisseries pompadour, et les fenêtres,—des fenêtres à vitres de verre!—drapées de rideaux en damas. Des chaises, des fauteuils, une bergère, un sopha remplaçaient les classiques carreaux de paille de riz ou de velours sombre. Un grand piano d'Erard encombrait tout un angle; et, face à la porte d'entrée, une glace Louis XV s'étonnait, sans nul doute, d'avoir à refléter des frimousses jaunes de mousmés, et non plus des minois de fillettes françaises.
Pour la troisième fois, la petite servante exécuta sa révérence à quatre pattes, et puis s'en fut, laissant Felze seul.
Felze avança de deux pas, regarda à droite, regarda à gauche, et, violemment jura:
—Dieu de Dieu! C'est bien la peine d'être les fils d'Hok'saï et d'Outamaro, les petits-fils du grand Sesshou!... la race qui enfanta Nikkô et Kiôto, la race géniale qui couvrit de palais et de temples la terre brute des Aïnos, en créant de toutes pièces une architecture, une sculpture, une peinture neuves!... C'est bien la peine d'avoir eu cette chance unique de vivre dix siècles dans l'isolement le plus splendide, hors de toutes les influences despotiques qui ont châtré notre originalité occidentale, libres du joug égyptien, libres du joug hellénique! C'est bien la peine d'avoir eu la Chine impénétrable comme rempart contre l'Europe, et K'òung tzèu comme chien de garde contre Platon!... Oui, bien la peine!... pour trébucher au bout de la carrière, dans les plagiats et les singeries, pour finir ici, dans cette cage faite exprès pour les pires perruches de Paris ou de Londres, voire de New-York ou de Chicago...
Il s'interrompit net. Une idée, tout à coup, lui traversait la tête. Il s'approcha d'une fenêtre, écarta le rideau...
Et il vit à travers la vitre, sous ses pieds, un jardin japonais.
Un vrai jardin japonais: un carré minuscule, long de dix mètres, large de quinze, que trois murs très hauts pressaient contre la maison; mais un carré véritablement symbolique, où l'on apercevait des montagnes et des plaines, des forêts, une cascade, un torrent, des cavernes et un lac;—tout cela, bien entendu, en miniature. Les arbres étaient, par conséquent, de ces cèdres nains, hauts comme des épis, que le Japon seul sait racornir comme il faut, ou de minuscules cerisiers, fleuris d'ailleurs comme l'exigeait la saison, puisqu'on était au 15 avril; les monts étaient des taupinières savamment grimées en sierras abruptes; et le lac, un bocal à poissons rouges, serti, pour la vraisemblance, de rives pittoresques, verdoyantes ou rocheuses.
Felze, stupéfait, écarquilla les yeux. En lui, toutefois, le peintre parla d'abord:
—Pas étonnant qu'avec des jardinets pareils, ces gens-là, si prodigieux par le dessin et par la couleur, aient toujours déraillé dans une perspective de pure fantaisie!
Il considérait la silhouette baroque des tout petits rochers et des tout petits arbres, aperçus de haut, en raccourci.
Mais bientôt, il haussa les épaules. Ce jardin, peuh! cela ne comptait guère. Même, en y réfléchissant, ça n'avait pas l'air vrai, cette chose trop menue, séparée du monde extérieur, séparée du monde réel et vivant qui s'épanouissait alentour... Et c'était comme un simulacre, une ombre du Japon de jadis, aboli, proscrit par la volonté des Japonais d'à présent...
Tout de même, quand on regardait par-dessus les murs, et par-dessus la campagne environnante, quand on descendait d'un coup d'œil la pente du coteau des Cigognes pour admirer toute la vue lointaine, toutes les collines splendidement parées de leurs camphriers verts et de leurs cerisiers neigeux, tous les temples au sommet des collines, tous les villages à leurs flancs, et la ville au bord du fiord, la ville brune et bleuâtre dont les maisons innombrables fuyaient le long du rivage jusqu'à l'horizon flou du dernier cap, oh! alors on ne trouvait plus que le Japon de jadis fût aboli ni proscrit ... car la ville, et les villages, et les temples, et les collines portaient ineffaçable la marque ancienne, et ressemblaient toujours, ressemblaient à s'y méprendre, à quelque vieille estampe du temps des vieux Shôgouns, à quelque kakemono minutieux, où le pinceau d'un artiste mort depuis plusieurs siècles aurait éternisé les merveilles d'une capitale des Hôjô ou des Ashikaga...
Felze, silencieux, considéra longtemps le paysage, puis se retourna vers le boudoir. Le contraste heurtait brutalement les yeux. De part et d'autre de la vitre, c'était l'Extrême Asie, encore indomptée, et l'Extrême Europe, envahissante, face à face.
—Hum!—pensa Felze:—ce ne sont peut-être pas les soldats de Liniévitch, ni les vaisseaux de Rodjestvensky, qui menacent tout de bon, à cette heure, la civilisation japonaise ... mais plutôt ceci ... l'invasion pacifique ... le péril blanc...
Il allait faire du lieu commun à rebours. Une voix très menue, chantante et bizarre, mais douce, et qui parlait français sans aucun accent, l'interrompit:
—Oh! cher maître!... Comme je suis confuse de vous avoir fait attendre si longtemps!...
La marquise Yorisaka entrait, et tendait sa main à baiser.
[1] Le marquis Yorisaka
[2] Ainsi honorablement c'est (Oui).
II
Table des matières
Jean-François Felze se piquait d'être philosophe. Et peut-être l'était-il en vérité, autant du moins qu'un homme d'Occident peut l'être. Par exemple, c'était sans le moindre effort qu'il adoptait, au cours de ses promenades par le monde, les usages, les mœurs, voire les costumes des peuples qu'il visitait... Tout à l'heure, à la porte de la maison, il avait voulu se déchausser, selon la politesse nipponne. Mais à présent, dans ce salon français, où résonnaient des paroles françaises, l'exotisme, évidemment, n'était plus de mise.
Jean-François Felze s'inclina donc comme il eût fait à Paris, et baisa la main qu'on lui offrait.
Puis, de ses yeux de peintre, prompts et perçants, il examina son hôtesse.
La marquise Yorisaka portait une robe de Doucet, de Callot ou de Worth. Et cela s'imposait aux regards d'abord, parce que cette robe, gracieuse, bien faite, seyante même, mais conçue, imaginée, inventée par un Européen, pour des Européennes, prenait, autour d'une Japonaise frêle et fluette, une importance et un volume extraordinaires,—à la façon d'un très large cadre de bois doré autour d'une aquarelle grande comme la main.—Pour comble, la marquise Yorisaka était coiffée à l'inverse de la tradition: point de coques lustrées, ni de larges bandeaux enveloppant tout le visage; mais un chignon allongé, qui tirait en arrière toute la chevelure; en sorte que la tête, découronnée du classique turban couleur d'ébène, apparaissait minuscule et ronde, comme sont les têtes de poupées.
Jolie?... Felze, peintre amoureux de la beauté des femmes, se posa la question avec une sorte d'anxiété. Jolie, la marquise Yorisaka?... Un Occidental l'eût plutôt déclarée laide à cause de ses yeux trop étroits et tirés vers les tempes au point de ressembler à deux longues fentes obliques;—à cause de son cou trop grêle;—à cause de l'étendue blanche et rose de ses joues trop grandes, fardées et poudrées au delà du possible. Mais pour un homme du Nippon, la marquise Yorisaka devait être belle. Et n'importe où, en Europe aussi bien qu'en Asie, on eût subi le charme étrange, à la fois dédaigneux et câlin, puéril et hiératique, qui se dégageait mystérieusement de ce petit être aux gestes lents, au front pensif, à la moue mignarde, qu'on pouvait prendre alternativement pour une idole ou pour un bibelot.
—Lequel des deux?—pensa Felze.
Il avait baisé la menotte douce comme un joujou d'ivoire jaune. Et, refusant de s'asseoir le premier:
—Madame,—dit-il,—je vous supplie de ne point vous excuser... Je n'ai pas même attendu le temps d'admirer à mon aise votre salon et votre jardin...
La marquise Yorisaka leva la main, comme pour parer le compliment:
—Oh! cher maître!... Vous raillez, vous raillez!... Nos pauvres jardins sont tellement ridicules, et nous le savons si bien!... Quant au salon, c'est à mon mari que va votre louange: c'est lui qui a meublé toute la villa, avant de m'y faire venir... Car, vous le savez, nous ne sommes pas ici chez nous: notre home est à Tôkiô... Mais Tôkiô est si loin de Sasebo que les officiers de marine ne peuvent guère y aller en permission... Alors...
—Ah?—dit Felze,—le marquis Yorisaka est en service à Sasebo?
—Mais oui... Il ne vous l'a pas dit, hier?... quand il est allé vous rendre visite, à bord de l'Yseult?... Son cuirassé est en réparation dans l'arsenal... Du moins, je le crois... Car ce ne sont pas là des choses qu'on raconte aux femmes... Mais, à propos d'hier, je ne vous ai pas encore remercié, cher maître!... C'est vraiment trop aimable à vous d'avoir accepté de faire ce portrait... Nous sentions si bien l'inconvenance d'aller vous relancer jusque sur ce yacht où vous n'êtes pas tout à fait chez vous... Mon mari osait à peine... Et quel portrait!... le portrait d'une petite personne comme moi, par un maître comme vous!... Je vais être abominablement fière! Songez! Vous n'avez sûrement jamais peint de Japonaise, n'est-ce pas? jamais jusqu'à présent? Alors je vais être la première femme de l'Empire qui aura son portrait signé de Jean-François Felze!...
Elle battit des mains, comme un bébé. Puis soudain grave:
—Surtout, je suis très joyeuse de penser que, grâce à vous, mon mari pourra, en quelque sorte, m'avoir auprès de lui, dans sa chambre d'officier, à bord de son navire... Un portrait, n'est-ce pas, c'est presque un double de soi-même... Ainsi, un double de moi va s'en aller là-bas, sur la mer, et peut-être même assister à des batailles, puisqu'on annonce que la flotte russe a passé samedi dernier devant Singapore...
—Mon Dieu!—dit Felze en riant.—Voilà donc un portrait qu'il va falloir traiter dans le style héroïque!... Mais je ne savais pas que le marquis Yorisaka dût retourner si vite sur le théâtre de la guerre... Et je comprends alors d'autant mieux son désir d'emporter avec lui, comme vous dites si bien, un double de vous...
La bouche menue, peinte d'un carmin foncé qui la rétrécissait encore, s'entr'ouvrit pour un léger rire assez inattendu, très japonais:
—Oh! je sais bien que c'est un désir un peu extraordinaire... Au Japon, la mode n'est pas d'avoir l'air amoureux de sa femme... Mais le marquis et moi, nous avons vécu si longtemps en Europe que nous sommes devenus tout à fait Occidentaux...
—C'est vrai,—dit Felze,—je me souviens à merveille: le marquis Yorisaka a été attaché naval à Paris...
—Pendant quatre ans!... les quatre premières années de notre mariage... Nous ne sommes revenus qu'à la fin de l'avant-dernier automne, juste pour la déclaration de guerre ... j'étais encore à Paris pour le Salon de 1903 ... et j'ai tellement admiré, à ce Salon-là, votre «Aziyadé»!...
Felze salua, imperceptiblement railleur:
—C'est en regardant cette Aziyadé, que vous avez eu envie d'avoir votre portrait de ma main?
Le rire japonais reparut sur la petite bouche fardée, mais, cette fois, il s'acheva en une moue parisienne:
—Oh! cher maître!... Vous vous moquez encore!... Naturellement non, je ne voudrais pas ressembler à cette jolie sauvagesse que vous avez peinte dans son costume extraordinaire, et pleurant comme une folle avec des yeux fixes qui regardent on ne sait où...
—Qui regardent vers une porte par où quelqu'un est parti...
—Ah?... Enfin, ce n'est pas un portrait!... Mais j'ai vu aussi vos portraits ... celui de Mme Mary Garden, celui de la duchesse de Versailles, et surtout celui de la belle Mrs. Hockley...
—Ah?... surtout celui-là?
—Oui... Oh! je ne prévoyais naturellement pas alors que je vous verrais un jour arriver à Nagasaki, sur le yacht de cette dame... Mais son portrait était tellement bien! Je l'ai préféré à tous les autres à cause de la merveilleuse robe. Vous vous rappelez, cher maître? une robe princesse, toute de velours noir, avec le haut du corsage en point d'Angleterre sur transparent de satin ivoire!... Tenez!... c'est en pensant à la robe de Mrs. Hockley, que je me suis fait faire cette robe-ci et que je l'ai choisie pour poser...
Felze arqua les sourcils:
—Pour poser? Vous voulez poser dans cette robe-ci?
—Mais oui?... Elle ne va pas?...
—Elle va le mieux du monde... Mais je me figurais que, pour un portrait d'intimité, vous ne choisiriez pas une toilette de ville. Surtout lorsqu'il s'agit moins d'un vrai portrait que d'une pochade... Nous n'avons qu'une quinzaine de jours au plus, n'est-ce pas?... N'aimeriez-vous pas être peinte dans le délicieux costume de vos grand'mères, dans un de ces kimonos blasonnés à vos armes, que toutes nos jolies Parisiennes commencent à vous emprunter aujourd'hui?...
Un regard singulier glissa par la fente mince des paupières quasi fermées:
—Oh! cher maître!... Vous êtes trop indulgent pour nos vieilles modes... Mais c'est très rare que je reprenne encore le costume de nos grand'mères, comme vous dites ... très rare, oui!... Et alors ... vous comprenez, cela ne plairait certainement pas à mon mari, d'avoir mon image habillée de ce costume qu'il connaît à peine ... qu'il connaît à peine et qu'il n'aime pas... Nous sommes tout à fait, tout à fait Occidentaux, le marquis et moi...
—Très bien!—consentit Felze, résigné.
Et, à part soi:
—Occidentaux, tant qu'elle voudra! Ça n'en sera pas moins ignoble, ce portrait mi-parti d'Europe et de Japon! ignoble, et, Dieu de Dieu! sinistre à peindre!...
Cependant, la marquise Yorisaka avait sonné. Et deux servantes,—en robes nipponnes, elles!—apportaient, sur un grand plateau, tout l'attirail d'un thé à l'anglaise: réchaud, théière et sucrier de vermeil, tasses à anses, soucoupes, petites serviettes, pot à crème...
—Naturellement, vous prendrez un peu de cake? ou une biscotte?... Il faut laisser l'infusion se faire... C'est du ceylan, bien entendu.
—Bien entendu,—répéta Felze, docile.
Il songeait au thé vert, léger, délicat, qu'on boit sans sucre ni lait dans les tchaya de village, en grignotant une tranche de ce gâteau qui ne durcit jamais, et qu'on nomme kastéra.
Il but cependant la drogue britannique, brune, épaisse, astringente, et mangea la pâtisserie viennoise.
—Et maintenant,—dit la marquise Yorisaka,—puisque vous avez été assez aimable pour faire porter ici, dès hier, votre boîte à couleurs, votre chevalet et la toile, nous commencerons quand il vous plaira, cher maître. Voyons, voulez-vous que nous étudiions tout de suite la pose? Ici, le jour est-il bon?...
Felze allait répondre. La porte, qui s'ouvrit tout à coup, ne lui en donna pas le temps.
—Oh!—s'écria la marquise,—j'oubliais de vous prévenir... Cela ne vous contrarie pas de rencontrer chez nous notre meilleur ami, le commandant Fergan?... le commandant Fergan de la marine anglaise, un ami tout à fait intime? Il devait venir aujourd'hui prendre le thé, et, justement, voici mon mari qui l'amène...
