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Charles Buet
Philippe-Monsieur
Roman historique (Les événements de l'année 1462)

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066328535
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
DEUXIÈME PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
L’AURORE D’UN RÈGNE
I
Table des matières
Comment le roi Louis XI prétendait exercer l’hospitalité.
C’était vers la fin de février 1462....
Nous ouvrons ici une courte parenthèse. Nous avions dessein de consacrer ce premier chapitre à rechercher de compte à demi avec notre bienveillant lecteur une manière originale de commencer notre récit, mais nous avons craint d’aborder ce trop vaste sujet.
En effet, s’il existe, au dire des habiles gastronomes, cinquante-deux manières d’apprêter une pièce de gibier, un auteur est souvent obligé de se creuser le cerveau, durant plusieurs veilles, pour trouver une introduction à son récit.
Nos maîtres en roman, parfois embarrassés de tourner cette difficulté, ont bien abandonné le naïf Il y avait une fois de nos pères, mais ils ont adopté le fameux Par un beau jour de printemps, d’été ou d’automne, et c’est une façon d’établir sans conteste et sans circonlocutions la date de l’histoire, quelquefois d’indiquer le canevas de la fiction.
Donc nous nous reportons aux derniers jours de février 1462, sous le pontificat du pape Pie II, l’empereur Frédéric III régnant, et le roi de France Louis XI venant de monter sur le trône depuis moins d’une année.
Après avoir été sacré à Reims, Louis qui, au moment de la mort de son père, était à Genappe, dans les Flandres, avait fait, le 31 août de l’année précédente, son entrée dans la ville de Paris. Puis, guidé par cette étrange aversion de ses prédécesseurs pour la capitale du royaume, il était revenu sur les bords de la Loire où vingt ans plus tard il devait mourir. Il habitait en ce moment Chinon, ville devenue célèbre par ce seul fait que Jeanne d’Arc y eut sa première entrevue avec Charles VII, et que ce fut de là que l’héroïque Lorraine partit pour chasser les Anglais du sol français.
Un peu avant le coucher du soleil, c’est-à-dire vers quatre heures après-midi, un cavalier, suivi d’un seul valet, monté sur une mule, cheminait sur la route allant de l’abbaye de Bourgueil à Chinon. Son équipement annonçait un étranger, comme la poussière et la boue qui souillaient ses habits décelaient un long voyage. Son cheval marchait tête basse, au pas, et, quoiqu’il appartint à la vaillante race des percherons, il semblait accablé par la fatigue.
Le cavalier, homme d’un âge mûr, paraissait plongé dans une méditation profonde. Son aspect était fort modeste. Une toque à rebords de peau de chat couvrait ses cheveux grisonnants; une cape de grosse futaine cachait ses vêtements, et des bottes en cuir commun protégeaient ses jambes.
On le devinait maigre et d’une taille élevée.
Son nez busqué se recourbait sur une bouche aux lèvres minces, surmontées de moustaches peu fournies dont les pointes se confondaient avec les poils roides et durs d’une barbe noire, tigrée de nombreux fils d’argent. Ses yeux, ternes, caves, entourés d’un cercle violacé, et surmontés de gros sourcils, ne donnaient à sa physionomie aucune expression. Pourtant il s’en échappait, à certains intervalles, des regards qui démentaient l’apparence débonnaire de ce voyageur. Alors ce visage insignifiant s’animait, et l’observateur qui l’eut attentivement contemplé eut pu lire une intelligence peu ordinaire, une force de volonté rare, une astuce diabolique, sur ces traits irréguliers et sans beauté.
Ce n’était point un soldat, on le voyait à sa main petite, blanche, dépourvue de ces callosités que produit le maniement des armes.
Ce n’était pas davantage un prêtre, son attitude excluant toute humilité et toute modestie. Un marchand eut voulu des habits plus élégants, des fourrures moins ordinaires.
Il n’accordait au paysage qu’un regard distrait, comme s’il eut été rassasié de contempler l’admirable nature de cette belle France que Dieu venait de châtier si rudement.
Sans doute il lui tardait d’arriver au but, car il interrogeait fréquemment l’horizon et fronçait le sourcil en voyant s’allonger devant lui le ruban étroit et blanc de la route, bordé des mêmes hêtres et des mêmes noyers partout, derrière lesquels s’étendaient champs et prairies.
Bientôt enfin, il vit se dresser dans le ciel, d’un bleu de turquoise, dominant les cimes desséchées des arbres, les tours trois fois séculaires de l’église Saint-Mesme et la flèche pointue de Saint-Maurice.
Il se trouvait alors à un quart de lieue de Chinon, ainsi que l’indiquait une buée nuageuse qui se balançait dans les airs, suivant les sinuosités de la Vienne.
Le valet maugréait de tout son cœur contre cette ville qui semblait s’éloigner au fur et à mesure qu’on en approchait, et lui prodiguait des épithètes malsonnantes.
A quelque cent pas de la ville, au tournant du chemin, les voyageurs rencontrèrent deux hommes qui se promenaient à pied et qui, en les voyant, leur jetèrent des regards soupçonneux.
Le plus jeune touchait certainement à sa quarantième année. De taille médiocre, large de carrure, bien membré, il avait une tournure commune, sans grâce ni dignité. Son visage offrait des traits aussi accentués qu’irréguliers: un nez droit et long, aux narines mobiles; une bouche large, à lèvres étroites, décolorées; des joues maigres, à pommettes saillantes; un front haut, carré, chauve sur les tempes, un peu fuyant; un menton osseux et soigneusement rasé. L’expression habituelle de cette figure était cauteleuse et rusée. L’œil, d’une couleur inappréciable, dardait un regard scrutateur, aigu, pénétrant, hypocrite et faux, qui inspirait à la fois la répulsion et l’effroi. Les rides empreintes sur le front dénotaient un penseur, comme le sourire, sardonique et cruel, une méchanceté innée.
Ce personnage portait une garnache ou robe longue taillée dans un drap gris de fer, à demi usé, et que des queues de renard bordaient. Ses bas de chausses, de couleur lie de vin, disparaissaient à la cheville dans de grosses chaussures liées par des lanières de cuir. On ne voyait à sa ceinture aucune arme, pas même la dague à poignée de fer que les petits bourgeois, malgré les édits, s’arrogeaient le droit d’y suspendre.
Son compagnon, vieillard fort et robuste, présentait cet admirable type militaire de l’époque intermédiaire entre du Guesclin et Bayard: un front bas, déprimé, couvert d’une épaisse toison de cheveux roux coupés ras; une barbe fauve taillée en pointe; un nez aquilin en forme de bec d’aigle; des yeux gris, brillants et vifs. Tel était cet homme, dont un étroit justaucorps de velours vert faisait valoir les proportions herculéennes, tandis que les muscles de ses jambes saillaient sous la soie noire de ses grégues étroites. Il appuyait sa main droite sur le pommeau d’un large poignard suspendu par une double chaînette à son ceinturon, et de la gauche, il jouait avec les maillons ciselés d’un collier d’argent qui faisait trois fois le tour de son cou.
Le voyageur s’arrêta court en apercevant ces deux inconnus qui, de leur côté, prirent le milieu de la chaussée, comme s’ils eussent eu le dessein de lui barrer le chemin. Il les salua poliment, et les fixant avec une attention continue, il adressa la parole au plus âgé d’une voix ferme et bien timbrée:
— Je vous donne la bonne vesprée, messire! c’est bien la ville de Chinon que je vois là, au bout de l’avenue?
Ce fut le plus jeune des promeneurs qui lui répondit, sans que cette façon d’agir parût choquer le premier:
— Oui, sans doute, mon compagnon, c’est Chinon. Vous venez de loin, continua-t-il avec l’accent de la curiosité, car vous parlez autrement que les gens de France et me paraissez connaître peu ce pays?
— Oui-dà ! mon maître, j’ai fait deux cents lieues en vingt jours et mon pauvre cheval Rustaud commence à trouver que je suis lourd. Mais si vous voulez bien me laisser chemin libre, je poursuivrai ma route, car j’ai hâte d’arriver au terme de mon voyage.
— Cela se conçoit, reprit l’individu à la mine de furet, sans néanmoins se déranger. Seulement, bénissez le ciel de vous avoir donné l’occasion de nous rencontrer, car vous me semblez ignorer que l’on n’entre pas à Chinon comme dans un hameau. Qui êtes-vous, d’abord?
— Eh! s’écria l’autre d’un ton étonné, que voilà une singulière question, maître! Est-ce que l’on met ainsi les bourgeois tourangeaux en sentinelles avancées, sur les passages? Peu m’importe, d’ailleurs! je n’ai rien à cacher.
— Parlez donc, car on vous demandera votre nom dix fois encore avant de vous permettre de franchir les barrières.
— Je suis Guy de Fésigny, légiste au service de monseigneur le duc de Savoie.
Le vieillard au pourpoint de velours vert laissa échapper un geste de stupéfaction. Il s’avança vivement et ouvrait la bouche pour parler à son tour, lorsque son compagnon lui dit avec une rudesse qui parut choquante à M. de Fésigny:
— Paix! paix! compère... voilà bien du bruit pour un méchant montagnard qui vient montrer par ici ses braies puantes.
Ces propos mirent au comble l’irritation du légiste que ces longues explications impatientaient. Il poussa donc son cheval en avant, et s’écria d’une voix où vibrait l’indignation:
— Livrez-moi passage, mon homme, sinon je vous ferai sentir le poids de ma houssine. Vous devriez avoir honte de manquer au respect dû aux cheveux gris, et je vous souhaite qu’il ne vous arrive jamais d’entendre l’injure que l’on est obligé de dédaigner.
Le bourgeois proféra quelques excuses inintelligibles. Il saisit la bride de Rustaud et fit signe au voyageur qu’il lui voulait parler encore, mais celui-ci lit sentir l’éperon à sa monture, se dégagea, et s’éloigna au petit trot, en ne répondant que par un mouvement d’épaules méprisant aux derniers mots de son interlocuteur.
Son valet, furieux du retard apporté à son repos, le suivit, avec l’intention de faire envoyer une double ruade par sa mule aux deux promeneurs.
Mais ceux-ci s’étaient mis prudemment hors de portée, et d’ailleurs le maintien résolu du soldat suffit à ramener le serviteur de Fésigny à des sentiments plus pacifiques. Il se borna donc à leur décocher un regard de colère et à leur crier:
— Nous nous reverrons!... Monsieur de Bresse tirera lui-même vengeance de l’insulte faite à son ami.
Cette menace fit une impression singulière sur le bourgeois à la garnache. Il échangea aussitôt avec celui qu’il nommait son compère un signe d’intelligence. Puis, quittant brusquement la grand’route, ils entrèrent dans un petit bois de bouleaux qui s’étendait jusqu’à la rivière.
Le soleil inondait l’horizon d’une chaude lumière orangée et zébrait de stries dorées les nuages grisâtres qui s’amoncelaient au zénith. Les perles blanches du givre scintillaient sur l’écorce moussue des branches desséchées. Des milliers de moineaux gazouillaient en se poursuivant dans l’air. Il faisait un froid sec.
Fésigny, préoccupé de l’incident bizarre qui marquait la fin de son voyage, avait repris son allure tranquille. Il touchait aux premières maisons éparses, en deçà des remparts, lorsque cinq ou six pertuisaniers, commandés par un sergent, vinrent à sa rencontre:
— Qui vive? cria ce dernier.
— Ami, se hâta de répondre le cavalier. Je suis M. de Fésigny et je viens rejoindre mon seigneur, le comte de Bresse.
— Avez-vous le mot d’ordre?
— Non, certes, puisque j’arrive de la duché de Savoie.
— C’est bien, passez.
Les pertuisaniers se rangèrent en haie; puis quand Fésigny et son valet les eurent dépassés, ils se formèrent en peloton et les accompagnèrent au pas militaire, comme des prisonniers que l’on garde à vue.
La porte de la ville était percée dans une courtine qui séparait deux grosses tours trapues.
Au moment où M. de Fésigny s’y présenta, le son du cor se fit entendre. Aussitôt les mâchicoulis se garnirent d’archers qui bandèrent leurs arcs et tirèrent leurs carreaux du carquois; le portier, quelques miliciens bourgeois, un hallebardier s’alignèrent sur le tablier du pont-levis.
— Peste! se dit Fésigny, qui ne put s’empêcher de sourire, le roi de France est bien gardé ! La voie du Paradis est fort étroite, semée de ronces, bordée de précipices, à ce que m’assure le révérend abbé de Caramagne, mais les voies françaises, outre ces différents avantages, ont encore celui d’être fréquentées par les armées du roi...
Ce monologue fut interrompu par un officier qui vint, avec une extrême politesse, mais aussi avec la patience et la minutie d’un juge, interroger Fésigny. Celui-ci dut décliner ses noms et qualités, dire de quel endroit il venait, où il allait, quel but avait son voyage, de quelle personne connue il pourrait se recommander. Il répondit à toutes ces questions si naturellement et si franchement que tout soupçon s’évanouit. Cependant l’officier insista de nouveau:
— C’est donc Bochesel, fourrier de monsieur de Bresse, que vous désirez voir? reprit-il.
— Oui, messire. Le connaissez-vous?
— J’ai cet honneur. Nous soupâmes ensemble, hier au soir, chez Luzarches, l’écuyer de monsieur de Montmayeur. Holà ! quelqu’un de bonne volonté pour conduire ce gentilhomme au château. Je vous donne cette escorte, ajouta-t-il en répondant à un sourire significatif de Fésigny, pour vous faciliter l’accès de la résidence royale. Notre consigne nous défend de laisser entrer ici marchands, bateleurs, prêtres ou soldats, s’ils ne sont munis d’un sauf-conduit signé du maréchal de Dauphiné. Mais puisque vous êtes l’ami de Bochesel...
Déjà les ombres du crépuscule succédaient peu à peu aux derniers rayonnements solaires. Les rues étroites et tortueuses de la cité de Charles VII commençaient à être envahies par l’obscurité. Çà et là des lanternes fumeuses s’allumaient, répandant une lueur rouge et terne. Les pieds des chevaux clapotaient dans un infect mélange de paille et de boue. Les marchands fermaient leurs boutiques; les passants étaient rares. Quelques soldats chantaient dans les tavernes; les écoliers rentraient à la maison paternelle en rasant les murailles.
— Monsieur, dit à Fésigny le milicien qui le conduisait à travers ce dédale, il convient que vous laissiez vos bêtes et votre écuyer dans une hôtellerie. Voyez, là, à l’angle de la place, cette maison qui jette feu et flammes par ses croisées, c’est l’auberge du beau-frère de mon cousin, à l’enseigne du Bon La Hire. Vous y trouverez gîte agréable.
— Eh bien! allons, murmura Fésigny, découragé par cette singulière façon d’exercer l’hospitalité qu’adoptait et mettait en pratique le roi Louis.
Après avoir confié son valet à l’hôtesse accorte du Bon La Hire dont il dédaigna d’écouter les cordiales salutations, il se dirigea vers le château.
Cette résidence, commencée au onzième siècle et achevée seulement au quinzième par Charles VII qui l’affectionnait, se composait d’un grand nombre de bâtiments irrégulièrement disposés dans une vaste enceinte flanquée de tours à chacun de ses angles. Cette lourde masse, qui s’élevait sur la rive droite de la Vienne, était alors sombre et noire; aucune clarté ne filtrait à travers les étroites et rares fenêtres qui trouaient sa façade.
Fésigny, toujours suivi du hallebardier qui ne le perdait pas de vue, s’engagea sur le pont-levis encore baissé et se trouva bientôt sous la haute voûte ogivale du porche, au milieu d’une foule bruyante de soldats et de pages.
Un garde écossais reçut le visiteur qui le pria de le mener sans plus de retard auprès de M. de Bochesel.
Comme il prononçait ce nom, un gentilhomme de fière mine, élégamment vêtu, accourut et lui tendit la main. C’était Bochesel lui-même.
— Ah! monsieur de Fésigny, s’écria-t-il, c’est vous!.. Comment êtes-vous venu? Quelles nouvelles de Savoie? Monseigneur va être bien heureux de vous voir: venez vite. Mon camarade, ajouta-t-il en s’adressant à l’Écossais, je réponds de monsieur sur ma tête.
Fésigny reçut avec une bienveillance mêlée d’un peu de mélancolie ces compliments affectueux:
— Bochesel, dit-il d’un ton moqueur, s’il est aussi facile de sortir d’ici que d’y entrer, nous ne reverrons pas de sitôt la dent de Nivolet!
II
Table des matières
A quoi le roi Louis XI prétendait consacrer son règne.
La rivière coulait à pleins bords; ses eaux fangeuses, moirées d’écume blanche, roulaient avec un grondement sourd, entre deux berges escarpées, talus tapissés d’un frais gazon durant l’été, mais pierreux et désolés alors que le bonhomme hiver secouait ses frimas sur la nature. Des rangées de saules et d’aulnes, refuge des nymphes printanières, miraient dans les flots les rameaux grêles qui jaillissaient en gerbe épanouie de la cime de leurs troncs noueux.
Çà et là, d’un bouquet de genévriers aux feuilles jaunâtres, s’élevait la tige svelte d’un haut peuplier contre lequel le vent se heurtait en poussant une note plaintive.
Sur la cime opposée à celle que protégeait un petit bois de bouleaux, la Vienne baignait un moulin que l’on eut dit abandonné. La grande roue, en effet, restait immobile, présentant son disque énorme de bois brun, diapré de mousses et de lichens parasites. La chute d’eau semblait s’être congelée tout à coup, une large nappe de glace limpide et transparente s’épanchait de l’orifice du canal et s’unissait dans les bannes à des blocs aux formes bizarres. Des aiguilles diamantées, effilées, frangeaient le toit de chaume que marbraient des plaques de neige durcie.
Au dernier plan, des collines aux contours nettement accusés découpaient leurs silhouettes sur le ciel, encadrant ce délicieux paysage d’hiver.
Les deux hommes qui, tout à l’heure, avaient arrêté si maladroitement sur la grand’route monsieur de Fésigny, suivaient, au moment où nous les retrouvons, un petit sentier qui serpentait entre deux haies sur la rive gauche de la rivière.
Ils contemplaient silencieusement la campagne déserte. Depuis longtemps ni l’un ni l’autre ne prononçait une parole. Mais tandis que l’homme vêtu de si mesquine façon rêvait de choses sérieuses, ce qui se voyait à son air grave et presque sombre, son compagnon feignait une insouciance trop étudiée pour être sincère.
Notre lecteur est trop perspicace pour n’avoir point déjà deviné que le premier n’était autre que le roi Louis XI, lequel affectait, comme chacun sait, une mise modeste moins encore que négligée, même dès les commencements de son règne. Nous aurons plus tard l’occasion de parler du comte Jacques de Montmayeur, favori du jour, qui jouissait en cet instant du privilège d’accompagner le roi.
Tout à coup celui-ci s’arrêta, fixa un regard singulier sur Montmayeur, et s’écria d’une voix mordante:
— Eh bien! monsieur?... vos montagnards émigrent en masse, à ce qu’il me parait? Que viennent-ils traîner leurs chausses chez nous? Serait-ce que mon noble beau-père veut se débarrasser des mauvaises têtes qui font rage dans ses États, et me les envoyer pour que je les corrige? Pasques Dieu! nous avions déjà son fils de Bresse, Bochesel et tant d’autres!... Qu’est-ce que ce Fésigny? Ah! ma police est bien mal faite!
Un personnage de l’importance de ce Fésigny ne devrait pas franchir ma frontière, que je n’en fusse aussitôt prévenu. Dieu aidant, nous mettrons ordre à cela. Vous avez entendu ce bélître de valet, Montmayeur? Il nous a menacés de la vengeance de monsieur de Bresse! Il faut donc que celui-là soit considéré comme bien puissant chez moi, puisque son nom sert d’épouvantail à bourgeois?
Le roi ne parlait ainsi longuement que pour mieux observer le visage de son interlocuteur qui l’écoutait avec une déférence profonde, en s’étudiant néanmoins à céler les sentiments qui l’agitaient.
Ce n’était point, du reste, sans intention que le roi venait de laisser échapper une allusion blessante au séjour que plusieurs seigneurs de Savoie faisaient à sa cour.
Montmayeur, exilé par le duc Louis Ier, était de ceux-là. Il ressentit vivement le reproche, mais il garda son air quasi indifférent, sachant qu’il ne fallait point se jouer des colères de son terrible hôte.
— Connaissez-vous ce Fésigny? reprit le roi d’un ton brutal.
— Fort peu, sire, se bâta de répondre Montmayeur en s’inclinant, je crois. qu’il est mon vassal pour un petit bien qu’il a jouxte mes terres d’Apremont. Il est bon jurisconsulte, et Son Altesse le veut mettre du sénat qu’elle est en désir de créer à Chambéry sur le modèle de celui de Turin.
— Je n’aime pas ces gens de loi qui courent par vaux et chemins. Ils ont toujours des plans de conspiration dans leurs grimoires. Quelque jour nous rendrons un bon édit pour définir leurs attributions, et qu’ils s’y tiennent, Pasques Dieu! sinon je les enverrai sur la sellette, s’il me déplaît qu’ils se prélassent sur le banc des justiciers.
Montmayeur ne put réprimer un mouvement de surprise, tant l’accent du roi, en proférant ces paroles, fut durement accentué. Le roi fit quelques pas en silence, puis il poursuivit:
— Il est nécessaire que je décide quelque chose au sujet de monsieur de Bresse, comte. J’ai besoin de vous.
— Votre Majesté sait que je lui suis dévoué.
— Bien! bien! je sais quel fond je dois faire sur votre fidélité. Ce n’est pas un conseil que je vous demande, et vous ne saurez rien de ce que je veux faire, parce que si mon bonnet connaissait mes, desseins, je le jetterais au feu. Voilà : préparez-vous à repartir pour Chambéry. Du Bouchage écrira de ma part au duc que je veux qu’il vous rende le titre de maréchal dont la duchesse vous a dépouillé au profit de Seyssel.
— Et qu’il mette à néant, interrompit Montmayeur d’un ton emporté, tandis qu’une flamme ardente s’allumait dans ses yeux, et qu’il mette à néant l’ordre de m’arrêter partout, excepté dans les lieux sacrés, rendu le 28 janvier de l’an dernier... Et qu’ensuite on me fasse remise de l’amende de cent marcs d’or prononcée par la sentence du conseil... Et qu’enfin l’on me restitue mon château de Cusy, injustement confisqué.
— J’allais vous le dire, comte, reprit Louis avec bonhomie. Quand vous serez en Savoie, vous vous arrangerez pour me débarrasser des Cypriotes, et j’entends par ceux-là tous les diseurs de sornettes, les damerets, les favoris, les conseillers, Saint-Sorlin, Seyssel, Valpergue et le reste...
— Par quels moyens? demanda Montmayeur, redevenu sérieux et hautain.
Le roi, haussant les épaules, le regarda d’un air moqueur et répliqua de sa voix railleuse:
— Beau cousin, c’est affaire à vous. Il y a votre manoir de Charmaix qui se délabre, m’avez-vous dit; passez chez du Bouchage, il vous délivrera de quoi payer les maçons.
— Alors c’est que Votre Majesté me veut acheter? proféra Montmayeur avec un accent indéfinissable.
— Je vous ferai duc.
— N’en déplaise à Votre Majesté, le duc Amédée, craignant mon père, le fit comte pour l’amoindrir. Nous sommes Montmayeur, c’est un nom qui se passe de titre. Les Montmorency, premiers barons chrétiens, sont-ils ducs? Du reste, se hâta d’ajouter le seigneur en fléchissant à demi le genou, j’ai le droit pour moi, et vengeant Votre Majesté des injures de ces muguets de cour, je vengerai mes injures personnelles. Il sera fait justice. Quand dois-je partir?
Le roi réfléchit un instant, non sans jeter encore plusieurs regards à la dérobée sur celui qui se faisait si volontiers son complice.
— Nous verrons.... attendons de savoir ce que Fésigny vient faire à Chinon, répondit-il évasivement; il sera temps demain de prendre une décision.
Il y eut un nouveau silence. Puis Louis, accentuant lentement ses paroles de façon à les graver dans la mémoire de son auditeur, d’un ton qui passa successivement par toutes les nuances de la bonhomie, de l’irritation, de la câlinerie, avec une franchise qui, certes, n’était point dans ses habitudes, Louis, disons-nous, reprit:
— Voyez-vous, Montmayeur, il faut que je défasse tout ce que le roi défunt, mon père, a fait! Je puis vous dire cela, à vous qui m’avez si bien servi quand je guerroyais contre ses mauvais conseillers; à vous, qui tour à tour ministre de votre souverain, exilé, proscrit, tantôt baron puissant et riche, tantôt capitaine d’aventures sans sou ni maille, avez partagé ma fortune..... Vous souvenez-vous de nos excursions dans les montagnes de Noyaray, de ces paysans matois à qui nous faisions des contes sous les grands châtaigniers de Saint-Marcellin? Jeunesse!... jeunesse!... Eh bien! Montmayeur, il y a deux choses qui sont les plaies de ce royaume de France et le dévorent: il y a l’insolence de nos grands feudataires; il y a l’ambition de mon cousin de Charolais qui nous voudra tous mettre à feu et à sang.... Je veux être le maître chez moi. Il faut que tous ces ducs et ces comtes, connétables et sénéchaux, aient leurs têtes au niveau de mes genoux, sinon je ferai tomber les têtes et donnerai de la besogne aux successeurs de Caboche. Le roi!... ils croient que je suis roi pour me parer de leurs manteaux de drap d’or et trôner au milieu d’eux, couronne au front, sceptre à la main!... ils se trompent. Être roi, c’est régner et Pasque Dieu! ces gens-là me gênent...
— Ah! Majesté, le peuple a parfois de terribles colères, si vous décapitez vos seigneurs qui vous protégera contre le peuple?
— Mon peuple lui-même. En attendant, mes vassaux plieront, eussent-ils des écus d’armoiries à en couvrir toutes les façades de toutes les maisons de Paris. Qu’ils se rebellent, j’irai les enfumer dans leurs tanières, je brûlerai leurs donjons, j’effacerai leur écusson. Si mon peuple veut qu’il y ait une noblesse pour le rançonner, j’anoblirai mes gardes, n’eussent-ils d’autre fief que la rouillarde accrochée à leur baudrier... Pour commencer j’ai destitué l’amiral et le chancelier de France, le grand sénéchal de Normandie, le prévôt de Paris... Ce n’est pas assez. Je veux rogner les ongles à mes parlements: il n’existe que deux cours de justice, j’en veux dix.
— Sire, en les multipliant, vous les affaiblirez.
— Leur influence politique sera diminuée, leur puissance judiciaire sera augmentée. C’est un double résultat excellent. Les évêques n’entreront point au conseil sans le congé des chambres. Les gens d’église devront me donner déclaration de leurs biens, avec les preuves d’acquisition.
Montmayeur n’en pouvait croire ses oreilles. De tels projets lui semblaient monstrueux et il commençait à ressentir une sorte de crainte superstitieuse.
— Mais, objecta-t-il timidement au roi, le pape vous excommuniera, sire!
— Non! il sait que ce que je ferai, en cet ordre, sera pour le bien de l’Église. Du reste, je supprimerai la Pragmatique Sanction instituée par feu mon père, et le pape me confirmera le titre de roi très-chrétien. Vous ne savez pas cela, vous, Montmayeur: il faut donner d’une main et reprendre de l’autre. C’est la maxime de Sforza, de Milan. Elle est bonne, j’en fait mon profit.... Je ne veux plus de guerres privées: nous ne sommes pas des barbares. On perd infiniment de sang et d’argent à soutenir des querelles les armes à la main. Or le sang et l’argent sont au roi. Avec quoi conquerrai-je les treize provinces qui manquent à la France, laquelle n’en compte que quatorze? avec le sang et l’argent que j’aurai forcé mes vassaux à économiser. Vous parliez du peuple tout à l’heure? Il me donnera les écus qu’il faut pour acheter ce qu’on ne voudra pas me donner. Rien ne résiste à cette arme-là, Satan n’en put inventer de plus meurtrière. En un mot, la vieille monarchie qui n’a pour chef que le premier parmi ses pairs croulera...
— Que restera-t-il? balbutia Montmayeur, effrayé de ces confidences par trop dangereuses, terrifié par la pensée que le roi pourrait un jour se repentir de les avoir laissé tomber dans son oreille.
— Moi!... Quant à mon cousin Charolais, il a de bons conseils de mon compère Bische. Que j’aie Péronne et je serai content. Je vais le brouiller avec le duc de Savoie, avec les Suisses, avec l’empereur. Il est fou de batailles: j’aime à occuper les gens suivant leurs goûts. Pendant qu’il gagnera des victoires, j’imposerai la paix chez moi, et plus tard s’il me plaît de guerroyer à mon tour, je vous appellerai, cousin Montmayeur. Pasques Dieu! mon père a été nommé le Bien servi, moi je porte tout mon conseil dans ma tête, et l’histoire dira qui des deux aura fait meilleure besogne.
Il est facile de comprendre que Montmayeur avait hâte de voir cet entretien terminé. S’interrogeant mentalement, il cherchait la cause de cette expansion inaccoutumée. Le roi voulait-il qu’il sût tous ces projets pour l’attacher davantage à sa personne? Éprouvait-il sa discrétion ou lui tendait-il un piège? Il crut prudent de n’en rien faire paraître et de conserver l’attitude ennuyée, indifférente, d’un courtisan inhabile à apprécier cette politique raffinée.
Louis ne fut pas dupe de cette incapacité prétendue. Son regard observateur ne quittait pas le comte et suivait sur les traits de celui-ci l’expression des sentiments qui l’agitaient.
Son but, il l’eut à peine défini lui-même. Il cédait à un irrésistible désir d’épanchement, à un irrésistible besoin d’approbation, en même temps qu’il essayait, par la profondeur de son ambition, d’enchaîner à ses projets un homme qui pouvait les servir. Il traçait encore à Montmayeur, qu’il venait de charger d’une mission difficile, le rôle qu’il devrait jouer à la cour de Savoie, l’avertissant aussi de ne rien faire qui pût compromettre ses desseins.
Le comte songeait à ce formidable complot dirigé contre l’ordre de choses établi et qui sapait par toutes ses bases l’organisation politique de la féodalité.
Il envisageait avec terreur la révolution que le roi rêvait, que sa volonté tenace réaliserait, révolution qui, succédant aux réformes politiques de 1357, aux réformes administratives de 1413, transformerait la vieille monarchie française, pondérée par les attributions des États généraux, des parlements, des corporations, par les privilèges de l’Église, par la puissance militaire des seigneurs, en une sorte d’autocratie absolue que dominerait le violent arbitraire d’un esprit audacieux.
Louis, silencieux, laissait Montmayeur se livrer à ses réflexions. Après avoir prononcé les derniers mots rapportés plus haut, ils avaient rebroussé chemin et se dirigeaient maintenant vers les portes de la ville.
C’était à cet instant précis que M. de Fésigny rencontrait Bochesel sous le porche de la résidence royale.
Depuis près d’une heure, l’obscurité indécise du crépuscule avait succédé aux clartés éblouissantes du jour. Aucun bruit ne retentissait dans la campagne. Le tintement des cloches sonnant l’Angelus et les rumeurs affaiblies de la cité arrivaient, confus, aux promeneurs attardés.
Ils parvinrent bientôt en vue des remparts. Aussitôt qu’on les aperçut, un gros de pertuisaniers se détacha du poste de la porte et s’approcha. Le roi se fit reconnaître, imposant d’un coup d’oeil le silence et la discrétion aux soldats.
Avant de rentrer au château, Louis parcourut les rues étroites de Chinon. Il saluait affablement les bourgeois qui, le reconnaissant à sa cape grise, à son bonnet orné de médailles, le saluaient. Ayant heurté, par mégarde, une vieille femme qui portait un broc de cervoise dont le contenu arrosa le sol, il tira de son escarcelle deux écus et les lui donna, quoiqu’il ne fût point prodigue.
Montmayeur avait bonne envie de hausser les épaules. Il n’osa.
Aussitôt que le roi et son compagnon eurent franchi le pont-levis du château, la herse fut baissée, les hallebardiers se massèrent sous la voûte ogivale, des vigies furent placées sur chaque tour, des sentinelles, dans chaque corridor.
Louis ne voulut pas que Montmayeur le quittât. Il l’emmena dans sa chambre où il se mit à lire l’office de la sainte Vierge, en attendant que, l’heure du souper sonnant, les pages annonçassent la viande du roi.
III
Table des matières
Les questions de Philippe-Monsieur.
Guy de Fésigny conduit par Bochesel pénétra, avons-nous dit, dans le vieux manoir où jadis la pucelle d’Orléans avait trouvé Charles VII, dînant d’un maigre poulet et d’une queue de mouton, en la compagnie du sire de la Hire et de Poton de Xaintrailles.
Ils traversèrent d’abord une cour de forme irrégulière sur laquelle s’ouvrait une tourelle percée à jour qui contenait un étroit escalier tournant en spirale où ils s’engagèrent l’un après l’autre. Au premier étage ils entrèrent dans un long corridor qui les conduisit par maints détours à l’appartement occupé par le comte de Bresse.
Chemin faisant, ils causaient, mais Fésigny, impressionné par le morne silence qui régnait entre ces antiques murailles, et par leur aspect sombre et mélancolique, n’osait parler qu’à voix basse.
Ils s’entretenaient des amis de là-bas, des gais amis qui chassaient dans les grands bois, dans les gorges profondes des montagnes, sur le bord des torrents écumeux ou des lacs bleus comme l’azur des saphirs; des nobles châtelaines qui dansaient la farandole sur la mosaïque éclatante des vastes salles du château ducal, sous le feu de mille torches ardentes, aux sons des musiciens venus du golfe de Sorrente pour égayer la joyeuse vieillesse de monseigneur le duc Louis, lequel se consolait plus facilement de la perte d’une province que de l’absence d’un joueur de flûte.
— Nous avons ici, dit Bochesel, comme ils passaient entre les deux rangées d’armures de la salle d’armes, la belle veuve de Miolans, nièce de monsieur de Montmayeur. La connaissez-vous?
— Je ne l’ai jamais vue, répondit Fésigny, mais toute la cour de là-bas gémit de son exil. Est-ce vraiment une merveille?
— Le roi lui-même en est féru!.. Mais son oncle la garde avec un soin jaloux. Songez qu’elle apportera à son mari toute la Combe de Savoie, de Chamousset à Montmélian, cinq lieues de pays, quatre bourgs, trente villages.
— Elle est jeune? demanda Fésigny, d’un ton fort indifférent, et dans le seul but de ne point entendre l’écho de ses pas que lui renvoyaient les voûtes sonores.
— Trente ans. C’est la fleur épanouie dans toute sa splendeur. Si le roi Louis accueillait autant de poëtes que de moines, on composerait une librairie avec les vers qu’elle aurait inspirés.
— Dieu la bénisse! une telle femme doit être un brandon de discorde, reprit Fésigny avec un accent tant soit peu dédaigneux.
— Aussi le roi serait-il bien aise de la voir partir, mais il faudrait que le seigneur de Montmayeur partit avec elle, et le roi tient à celui-ci qui l’a assisté durant son séjour en Dauphiné. Ah! Fésigny, voici l’appartement du prince et c’est un Savoyard, Nicod Passim, qui monte la garde devant la porte. Nicod, poursuivit-il en s’adressant à la sentinelle, voici monsieur de Fésigny que monseigneur attend.
Les deux compagnons pénétrèrent sans conteste dans l’antichambre, vaste pièce carrée, meublée de boiseries de vieux poirier dans lesquelles un imagier naïf avait taillé de grotesques figurines. Des banquettes recouvertes de cuir s’alignaient le long des parois. Une fenêtre à arceaux gothiques s’ouvrait sur un large balcon.
— Ah! dit Bochesel en voyant se promener de long en large dans cette pièce, un homme vêtu d’une simarre de velours noir et coiffé d’un mortier à retroussis de martre, monsieur du Bouchage attend ici; c’est que probablement le prince est en audience. Du Bouchage, recevez nos compliments.
La présentation et les saluts se firent avec les cérémonies minutieuses qu’exigeait l’étiquette de cette époque et les trois hommes continuèrent à causer de choses et d’autres, en s’observant mutuellement.
Imbert de Bastarnay, seigneur du Bouchage, le même qui devint plus tard chancelier de France, était à la fois le conseiller de Louis XI et le favori du comte de Bresse qu’il servait auprès de son maître, sans néanmoins jamais léser les intérêts de celui-ci. Jurisconsulte éminent, magistrat intègre, honnête et bienveillant, il savait ménager avec un tact infini l’un et l’autre, prenant toujours le parti de celui qui avait raison, excusant les violences du prince, les faiblesses calculées du roi, rétablissant l’accord entre les deux beaux-frères, profondément dévoué à tous les deux.
Il accueillit Fésigny comme un confrère dont le nom lui était connu et qu’il appréciait à sa valeur, et en même temps comme un ami dont il ne jalousait nullement la faveur. Pendant qu’ils s’entretenaient, Bochesel disparut.
Philippe de Savoie, comte de Bresse, que ses courtisans nommaient Philippe-Monsieur, et ses ennemis Philippe sans Terre, nonchalamment étendu sur une sorte de lit de repos chargé de coussins de soie empilés et de riches tapis turcs, se reposait des fatigues d’une journée de chasse.
Il avait alors vingt-quatre ans. Très-beau de visage, d’une taille élevée, il produisait, disait-on, une impression profonde sur la fille du grand chambrier de France, Marguerite de Bourbon, qu’il épousa, en effet, neuf ans plus tard.
Ses cheveux blonds, enroulés en boucles soyeuses, encadraient ses traits nobles et purs sur lesquels on lisait une remarquable force de volonté, unie à une mâle vaillance. Le regard brillant et mobile de ses yeux bleus indiquait la violence de son caractère, Bien qu’il fût sans apanage, partant peu riche, il menait train de prince, car il se vantait d’être libéral, voire prodigue, et quoiqu’il ne fût point césar, il devait déjà la rançon d’un souverain. Ses équipages de chasse, meutes, gerfauts et faucons, ses écuries, étaient renommés. Sa maison ne comportait que deux écuyers et six pages, mais il choisissait ceux-là parmi les capitaines, ceux-ci parmi les fils de comtes.
Un feu vif flambait dans la cheminée de granit rouge, armée de chenets colossaux en fer forgé, et jetait de rouges lueurs sur les lourdes tentures de tapisseries à grandes efflorescences vertes sur fond orangé, sur les meubles de bois noir sculptés, et les peaux d’ours bruns amoncelées sur les dalles. Une lampe de cuivre poli ajoutait ses clartés blanches à la vive lumière que répandait le foyer. Sur une table d’ébène se voyaient un amas de papiers épars, un encrier, un volume richement enluminé de miniatures peintes avec cet art exquis des artistes ignorés du moyen âge. C’est que Philippe, prince instruit, étudiait avec ardeur les sciences que l’on enseignait alors, la théologie et la philosophie, mères de tout savoir.
Enfin dans chacun des angles de cette pièce, aux côtés du lit qui disparaissait sous d’épaisses courtines, reluisaient des armes de toutes sortes disposées eu élégantes panoplies, qui contrastaient avec un luth et un rebec suspendus à la muraille, un prie-Dieu dressé sous un crucifix et quelques rares tableaux de sainteté dont les cadres dorés ressortaient sur les gaufrures sombres du cuir de Cordoue.
Celte habitation décelait des goûts bizarrement opposés. Philippe était un prince artiste et politique, poëte et savant, efféminé et soldat, vaillant à la guerre, ardent aux plaisirs, ennuyé de son inaction forcée, cherchant sa voie, qui voulait être grand, sans savoir par quel moyen le devenir.
La portière, se soulevant, livra passage à Bochesel:
— Tiens! dit Philippe en s’étayant d’une pile de carreaux, c’est toi Bochesel? Quel beau sanglier nous avons forcé dans les bois de l’île Bouchard! Il a mis Ragot sur les dents et ma pauvre chienne Mouche est éventrée... Ah! que le ciel de France me pèse, Bochesel!... Qui sait ce que fait mon joueur de viole, que j’attends depuis une heure?
Bochesel s’inclina, sourit, fit quelques pas en avant et dit, en essayant de prendre l’air austère et grave d’un confident de tragédie:
— Monseigneur, il ne s’agit mie de votre joueur de viole!
— Hein!... s’écria le prince en faisant un haut-le-corps significatif. Est-ce que mon frère Amédée t’a fait charger par monsieur de Montmayeur de me donner des leçons de morale? Ou bien me viens-tu porter pareil message de la part de ce grossier Louis de Valois...
— Monseigneur!... interrompit Bochesel effrayé, l’oreille du roi est partout... Il y a peut-être un espion derrière ces draperies. Voilà un mot qui vous peut coûter la tête...
— Enfin que me veux-tu? demanda Philippe en adoucissant les éclats de sa voix.
— Monseigneur, devinez quel messager nous arrive de Savoie!
D’un geste, Philippe éparpilla coussins et tapis; d’un seul bond, il fut debout. Sans prendre la peine d’interroger son fourrier, il s’élança vers la porte, écarta les rideaux d’une main impatiente et, pâle, haletant, curieux, il apparut sur le seuil aux yeux de du Bouchage et de Fésigny.
Celui-ci, le sourire aux lèvres, vint à la rencontre du prince qui, le saisissant par le bras, l’entraina avec lui en s’écriant:
— Fésigny, Fésigny, c’est vous! Oh! suis-je heureux de vous voir!...
Un instant après, ils étaient en présence et se regardaient, émus et muets. Philippe attendait que les battements de son cœur cessassent de retentir, sourds et précipités. Il s’assit.
— Eh bien? interrogea-t-il d’une voix anxieuse.
Fésigny, dominant son émotion, le contemplait avec l’attention spéciale d’un observateur, intéressé par quelque phénomène physiologique.
Il ne se départait ni de sa présence d’esprit, ni de ce sang-froid merveilleux, cher aux diplomates, et qui fait la moitié de leur force.
Il répondit en s’inclinant:
— Interrogez, monseigneur. Quand votre légitime désir de savoir sera satisfait, j’aurai l’honneur de vous apprendre le but de mon long voyage. Il importe que, pour m’écouter et me comprendre, vous n’ayez aucune préoccupation étrangère aux motifs qui m’amènent ici. Vous aurez à prendre une détermination grave. L’heure est solennelle, pour l’enfant qui doit plonger le scalpel dans le sein qui l’a nourri, pour le médecin qui doit creuser une blessure afin de guérir son malade... Monseigneur, daignez m’interroger.
Le temps qu’il mit à prononcer ces mots suffit à Philippe pour dompter les sentiments indéfinissables qui palpitaient en lui.
Évitant de s’arrêter aux dernières paroles du magistrat, paroles dont le sens mystérieux lui échappait évidemment, il commença, non sans qu’une nuance d’amertume se fit sentir dans l’intonation de sa voix:
— Mon père est toujours heureux, sans doute? Il voit autour de lui des fêtes somptueuses? Il a ses baladins, ses musiciens, ses tailleurs de pierre?
— Son Altesse, en effet, répondit Fésigny avec une imperceptible raillerie, jouit d’une vieillesse heureuse, honorée...
— Madame la duchesse?
— Les astres planent dans le ciel, monseigneur, bien loin de la vue des humbles mortels, et nous n’osons point élever nos regards à ces hauteurs qui nous sont inaccessibles. Cependant, je sais du couturier de la cour, que notre gracieuse souveraine s’est acheté une robe de satin pers, pour la doublure de laquelle il a fallu employer sept cents nappes de menu vair. Un secrétaire de monsieur de Vàlpergue, répétant un très-habile calcul de son illustre patron, m’a dit encore que sept cents nappes de menu vair à trois écus la nappe donnaient un total de deux mille cent écus, sans compter le satin pers. Enfin, mademoiselle de Crans a fait observer que c’était beaucoup d’argent pour une robe, et qu’avec la somme on eût équipé deux compagnies d’arquebusiers.
— Oui, s’écria Philippe amèrement, mais on eût enlevé au marquis de Saint-Sorlin l’occasion de tourner un galant compliment. Ceci compense bien cela, Fésigny! Allez demander à la reine Charlotte, ma sœur, que mon cher beau-frère, le roi Louis, relègue à Amboise, quels magnifiques ajustements elle a dans ses coffres! Dieu pardonne à qui gaspille la fortune publique, alors que les pauvres gens mangent du pain de seigle, et volent du bois pour le cuirel... Et mon frère Amédée? Il se livre, sans doute, aux controverses les plus subtiles avec le moine Jean Fausson? Il dispute sur les cas de conscience? Il étudie les mystères de la foi? Pourquoi faut-il que cet homme, d’un si grand et si noble caractère, ait toutes les vertus d’un cénobite et qu’il ne possède aucune de celles qu’un prince, héritier d’un nom illustre, d’une tâche difficile, doit mettre en œuvre pour régner?... Il gagnera le ciel, mais rendra-t-il son peuple heureux? Je ne m’inquiète ni de mes frères Faucigny et Romont, ni de mes sœurs. Janus et Jacques ont l’appui de leur mère..., la duchesse de Milan subit son martyre là-bas, comme la reine de France ici. Nous sommes une heureuse famille, en vérité !
Deux grosses larmes perlèrent sous ses paupières, une ardente rougeur envahit son visage. Il souffrait et ne le cachait point. Cet homme que l’on prétendait étourdi, vain, colère, savait donc encore pleurer! Sans transition il reprit la parole avec le même accent railleur et triste:
— Mais il y a mon frère Louis, roi de Chypre! Voilà cinq ans qu’il fait la guerre à l’usurpateur Lusignan. Cypriens et Cypriennes ont dévoré le duché de Savoie. Les filles de Lusignan sont fatales à notre maison. Où est-il, lui? Peut-être erre-t-il, de village en village, demandant le pain de l’aumône, tandis que sa femme va, de ville en ville, implorer à deux genoux, de nos amis comme de nos ennemis, des soldats et de l’argent. Peut-être, affamé, torturé, insulté, gît-il dans un cachot; mieux vaudrait la mort en pleine bataille que cette atroce destinée! Dites-moi, Fésigny, savez-vous quelque chose du sort du roi de Chypre?
— Monseigneur, la reine Charlotte est à Chambéry, et l’on parle d’une cession de ses droits à Son Altesse.
— Bah! la duchesse Anne veut une couronne fermée? serait-ce qu’elle estime trop mesquins les fleurons de la sienne? Oh! que je sois obligé de parler ainsi de ma mère!...
— Tout espoir n’est pas perdu, monsieur de Langins vient de se jeter avec huit cents Savoyards dans la place de Chérines...
— Ah! mon père n’a jamais su faire à propos ni la guerre, ni la paix. Pour courir à de vaines conquêtes, il a vendu la baronnie de Gex à mon beau-frère Dunois, le pays de Dombes au duc de Bourbon. Que ne garde-t-il ses armées pour se défendre chez lui?
Sur ces mots, il tomba dans un morne accablement.
Fésigny fixait toujours sur lui son regard acéré, profondément intelligent. Il voyait combien était vraie cette douleur, combien sincère cette humiliation, et il ressentait une part des angoisses qui étreignaient le cœur de son maître. Il se réjouissait néanmoins, dans son for intérieur, de cette indignation, de cette colère si fortement exprimées, car il poursuivait un but et il espérait que de tels sentiments l’aideraient puissamment à l’atteindre. Il venait, lui, pour exciter dans l’âme du prince l’ardent amour qu’il portait à son pays, pour attiser la haine qui l’animait contre des favoris indignes, des conseillers perfides, et voilà que cet amour et cette haine, inextinguibles, exaltés, se réveillaient en se grandissant l’un par l’autre.
Il entrait dans ses desseins d’opérer une diversion, ne fût-elle que momentanée. Profitant d’un geste de lassitude qui échappa au comte de Bresse, il reprit l’entretien sur un ton moins passionné :
— Le roi Louis doit être d’un abord difficile, dit-il, car j’ai éprouvé de la peine à parvenir jusqu’à vous. Cette ville de bourgeois riches et fainéants est gardée comme une forteresse.
Philippe leva sur lui son œil atone:
— Hélas! dit-il, c’est mieux qu’une forteresse, mon ami, c’est une prison.
— Qui ne ressemble en rien aux plombs et aux puits de la sérénissime république de Venise, dit en riant Fésigny qui montra de la main les magnificences de cet appartement.
— Une prison, continua Philippe, où l’on nous garde avec un soin jaloux, où chacun de nos pas est suivi, le moindre de nos mouvements épié, nos rires et nos pleurs, écoutés. Qu’importe à l’oiseau que les barreaux de sa cage soient d’or? L’oiseau préfère la petite branche d’un buisson, épines et fleurs, lianes embaumées, ronces qui enguirlandent les rochers... Il est libre, il vole, il aime, il chante... Et quand il meurt, nul ne convoite son héritage..., le sang ne coule pas sur sa tombe... Qui sait où les oiseaux vont mourir?
— Quel intérêt peut avoir le roi à vous retenir prisonnier?
— Le roi? Il nous voudrait tous au diable, dit Philippe en se promenant avec agitation de la fenêtre à la cheminée, du lit à la fenêtre. Il nous garde afin de pouvoir dire bien haut: «Voyez ces fils qui se rebellent contre leurs pères, ces seigneurs qui se révoltent contre leurs suzerains: je les réduis à l’impuissance. Remerciez-moi. Et vous, proscrits, exilés, chevaliers errants, ne venez pas à ma cour, je vous crains et je vous emprisonne! » Alors, mon ami, les exilés et les proscrits, qui sont gens embarrassants, qui gênent un roi décidé à sacrifier sa générosité à son intérêt, vont ailleurs, et ne portent pas ombrage. Quant à nous, si nous pouvions nous enfuir tous tant que nous sommes, moi, vous, mes serviteurs, Montmayeur et sa nièce, la reine Charlotte même, sans bruit, sans fracas, le roi feindrait la fureur, mais il se frotterait les mains et rirait de tout son cœur, dans son retrait, huis clos!
— Savez-vous, dit Fésigny, rêveur, que voilà une politique qui changera la face du monde!
IV
Table des matières
Comment Philippe-Monsieur, ayant suffisamment questionné, tint conseil avec ses amis, et ce qui fut résolu.
— Et si vous voulez savoir, poursuivit Philippe, quels avantages le roi tirerait de notre absence?... D’abord nous lui coûtons fort cher, et il a besoin de ses écus pour acheter ses ennemis... En second lieu nous sommes des témoins importuns, des proscrits qui n’ont rien à perdre et qui ont tout à gagner, dans une émeute, une révolte, une révolution... Mais je présume que ce n’est pas pour me faire dire ce que je pense du roi Louis, que vous êtes venu me trouver, Fésigny? Voilà une heure que vous écoulez mes doléances et vous êtes couvert de poussière, hâve, hâlé, brisé de fatigue!
Fésigny fit un geste insouciant:
— Combien avez-vous mis de jours à faire ce long voyage, Fésigny?
— Neuf, monseigneur.
— Plus de quinze lieues par jour!
— Vingt, monseigneur. Mais à Cluny je suis tombé de cheval et les religieux m’ont soigné durant trente heures. J’ai rattrapé le temps perdu en allant d’une traite de Cluny à Saint-Pierre-le-Moutier. Là, mon valet s’est pris de querelle avec des maréchaux ferrants et j’ai failli aller en prison. C’est que le roi Louis ne veut pas que l’on moleste son peuple!...
— Vingt lieues par jour, à cet âge, murmura Philippe, c’est d’un beau dévouement. Qui donc assurait que les vieillards sont égoïstes? Vous avez bien cinquante-cinq ans, Fésigny?
— Soixante-deux, monseigneur. Seulement je ne bois que de l’eau, et je ne me connais d’autre passion que l’ambition, d’autre vice que l’orgueil. Le vin, le jeu, les plaisirs sont des poisons qui dévorent l’âme et le corps.
— Je vous admire, en vérité !
— Croyez-vous, dit le magistrat en souriant, que je sois venu pour me faire complimenter?
— Nous causerons quand vous aurez mangé et dormi, s’écria le prince en se mettant aussitôt sur la défensive et en prenant subitement des allures pleines de réserve.
Guy comprit que la partie serait perdue s’il abandonnait l’occasion. Il s’arma de courage, décidé à soutenir une lutte pénible, confiant en ses forces que neuf jours de souffrances et de fatigues n’avaient pu abattre. Avec une habilité consommée, il appela sur ses traits l’expression d’une indifférence parfaitement simulée et répliqua froidement:
— Comme le voudra Votre Seigneurie... Ainsi la reine Charlotte est à Amboise? triste séjour pour une jeune femme. Le roi s’expose à laisser tomber la couronne de France en quenouille. M. Duplastre, qui sait beaucoup, m’apprenait que la reine Marguerite, en mourant, était lasse de la vie. Quelle princesse conseillerez-vous au roi d’épouser, quand il sera veuf de votre sœur, monsieur?
Philippe de Savoie bondit sous l’aiguillon dont il venait de sentir la piqûre. Ses yeux s’enflammèrent, ses joues pâlirent, il lit un pas en avant, impérieux, dominateur.
— Monsieur, dit-il d’un ton bref et dur, vous me rappelez à mon devoir. Parlez, je le veux... je l’ordonne: je vous en prie!
L’orgueil du triomphe rayonna sur le front de Fésigny. Alors, avec une éloquence vive, passionnée, enthousiaste, avec une sûreté de mémoire, un choix d’expressions sages, mesurées, prudentes, il fit au prince, attentif, un exposé rapide et succinct de la situation de la Savoie, un tableau de l’étrange conflit d’ambitions qui ruinait à la fois le pays et la famille qui le gouvernait.
C’est autour de ces faits, enveloppés dans l’histoire d’un voile mystérieux que l’on a cru devoir ne point soulever, que gravite notre récit. Nous les avons pris pour canevas, ne donnant presque rien à la fiction, puisque tous nos personnages sont historiques, ainsi que les péripéties d’un puissant intérêt dramatique que nous allons développer peu à peu. Il est donc nécessaire que nous suivions Guy de Fésigny dans sa narration et nous nous substituerons à lui pour éviter des digressions qui pourraient fatiguer notre lecteur, si comme il est assez ordinaire en ce temps-ci, il s’effraie de trop apprendre.
Louis Ier, duc de Savoie, était fils de celui que Voltaire nomma «le bizarre Amédée», qui fut comte d’abord, créé duc par l’empereur Sigismond, puis élu pape sous le nom de Félix V, et qui, ayant abdiqué le pontificat, se réfugia dans la solitude de Ripaille. Louis avait épousé Anne de Lusignan, fille de Janus, roi de Chypre et d’Arménie, la plus belle princesse de son siècle, mais aussi la plus prodigue et la plus frivole, altière, imprudente, audacieuse. Sa merveilleuse beauté subjugua son faible époux; elle épuisa, dit Ænéas-Sylvius Piccolomini, tous les caprices que peut se permettre une reine.
Après avoir vu deux de ses ministres succomber sous une coalition de la noblesse de Savoie soulevée contre eux, elle les avait remplacés par Jean de Varax, chevalier de Rhodes, qu’elle fit marquis de Saint-Sorlin, maître d’hôtel, intendant général de Savoie. Alin de le Sauvegarder, elle l’entoura d’une cour puissante, et s’acquit des créatures qu’elle mit à l’abri d’une attaque. Elle fit du comte de Valpergue, un chancelier de Savoie; l’abbé de Caramagne, Thomas de Sur, fut nommé archevêque de Tarentaise; elle donna l’épée de maréchal à Jean de Seyssel, des charges dans sa maison à Hector et Pierre d’Antioche. Elle eut donc un parti puissant que dirigeaient ses deux fils préférés, le comte de Romont et le baron de Faucigny. Rien ne put mettre un frein à l’insolence des favoris, quand ils se virent soutenus par des princes qui risquaient de devenir des compétiteurs au trône. La licence, le faste le plus scandaleux régnèrent à la cour de Savoie; ce n’étaient que fêtes, bals et chasses, conseils tenus pour augmenter la splendeur des vêtements, réunions de trouvères et de musiciens, tournois poétiques, voyages. Des sommes énormes furent ainsi dépensées; les ministres n’imposaient aucune borne à leur ambition, à leur cupidité. Le peuple, pressuré, murmurait. La noblesse, insultée, attendait l’instant propice pour se révolter. Le clergé, la magistrature essayaient vainement de faire parvenir jusqu’au trône leurs respectueuses remontrances. Le prestige du souverain s’affaiblissait et Louis, qui pleurait de rage en voyant son pays devenu la proie de ces étrangers affamés d’or et d’honneurs, se sentait incapable d’arrêter ces dilapidations, de sévir contre les coupables.
Mari débonnaire, il tremblait devant sa femme; souverain timoré, il supportait le joug de ces arrogants favoris.
Anne de Chypre détestait son fils Philippe, que jalousaient ses frères à cause de son esprit élevé. Elle s’était aperçue qu’il méprisait Valpergue et Saint-Sorlin. Elle l’envoya donc à la cour de Charles VII, le priva d’apanage, le traita comme un fils rebelle, excita la colère du duc contre lui. Si bien qu’à vingt-deux ans, il ne possédait rien que des dettes, el que le roi Louis, dont il avait été le confident et l’ami, dût exiger qu’on le pourvut aussi bien que ses frères. On lui donna trois petites seigneuries et le titre de comte de Baugé, qu’il changea contre celui de comte de Bresse.
Fésigny exposa avec calme les faits que nous venons de résumer. Et il conclut en ces termes:
— Les sujets de Son Altesse sont las de subir des vexations continuelles. Ils ne veulent plus payer le drap d’or et l’écarlate dans lesquels messieurs les favoris se font tailler des pourpoints. Le comte de Valpergue s’est vanté de vous faire porter des chausses trouées au genou, monseigneur... Le marquis de Saint-Sorlin a dit qu’il vous baillerait avec plaisir le verre d’eau dont il est parlé dans l’Évangile... Monsieur l’archevêque de Tarentaisea fait préparer votre cellule à Tamié... Louise Babin, femme du comte de Varembon et fille du chancelier de Chypre, a commandé au taillandier Roche, du faubourg Mâché, à Chambéry, une paire de ciseaux d’argent pour vous tondre... Monseigneur, choisissez entre le cloître et l’échafaud.
— Ou le sceptre, rugit Philippe d’une voix éclatante.
Fésigny répondit en s’inclinant:
— Ou le sceptre, monseigneur.
Le comte de Bresse baissa la tête et pensa. Quand il eut assez écouté les voix de la conscience et de l’ambition qui lui dictaient son devoir, il alla ouvrir la porte et appela Bochesel.
Le fourrier s’élança, empressé, prompt, presque obséquieux:
— Bochesel, dit le prince, appelez du Bouchage et Duplastre. Nous allons tenir conseil. Fésigny, vous vous reposerez demain, vous mangerez tout à l’heure... Ah! monsieur de Valpergue me veut faire porter des grègues trouées aux genoux!... Je le trouerai lui-même, et bien habile sera le couturier qui raccommodera sa peau!... La noblesse de Savoie n’a donc plus de courage? Où sont ceux qui assaillirent Compey, ceux qui noyèrent Bolomier et condamnèrent un cousin de Savoie à la mort? Ils n’ont donc laissé que des fils dégénérés! Leurs os doivent s’entrechoquer dans leurs tombes... Maudits soient les lâches qui n’osent porter secours à la Croix blanche en péril... Ma mère, ma mère! cria-t-il en grinçant des dents, vous aurez un terrible compte à rendre pour avoir forcé votre fils à manquer au respect qui vous est dû...
Il retomba sur son lit de repos, accablé, après cet élan de fureur qui le transformait en bête fauve, mordant avec rage les barreaux de sa cage, et tournant sur elle-même, ivre, féroce, prête à dévorer toute proie qui tomberait sous ses griffes.
Ce paroxysme de colère, Fésigny s’applaudissait de l’avoir provoqué. Il en suivait les phases d’un œil curieux, attentif. D’un seul mot, il sut calmer cette irritation devenue trop expansive, et par là même dangereuse:
— Monseigneur, dit-il, souvenez-vous que vous êtes, non pas un vengeur, mais un justicier!
Bientôt les amis de Philippe-Monsieur furent rassemblés dans l’appartement. Nous connaissons déjà Bastarnay du Bouchage et Bochesel. Il y avait encore Antoine Duplastre, ancien secrétaire du duc Louis et qui devint plus tard contrôleur général des finances, après que Philippe lui eût fait épouser une fille noble de Bresse, Louise de Lougecombe, qui lui apporta la seigneurie de Vieuget.
En quelques mots, Guy de Fésigny mit les nouveaux venus au courant de la mission qu’il s’était donnée, résultant de la situation critique dans laquelle plaçait la Savoie l’arrogance des ministres d’Anne de Chypre. Ensuite, on délibéra.
— Mes amis, dit Philippe, vous savez maintenant ce que j’attends de vous: vos conseils, votre appui. Cela dure depuis assez longtemps. Je ne veux pas que l’écu de ma maison soit plus longtemps profané ; Dieu m’a donné cette terrible tâche de sauvegarder l’honneur des miens; j’accomplirai cette tâche, dussé-je déchirer le cœur de ma mère. Il faut donc que nous partions. Fésigny, vous avez mis neuf jours à venir de Chambéry à Chinon, nous en mettrons vingt: nous serons patients, parce que nous sommes sûrs. Vous m’accompagnerez, messieurs.
— La cour, dit Fésigny, doit passer tout le mois d’avril à Thonon. C’est là que justice sera faite.
— S’il plaît à Dieu! ajouta Philippe d’une voix sombre. Mais pour tuer des seigneurs comme Saint-Sorlin, Valpergue et Seyssel, il faut être gentilhomme. Vous êtes des hommes de conseil, mes amis, vous ne pouvez être des hommes d’action. Comment distribuerons-nous les rôles? Chaque chose doit être combinée de façon à réussir, sinon je suis perdu. Ni mon père, ni la duchesse ne me pardonneront même le succès, quoique mon père haïsse les ministres de... sa femme.
Fésigny remarqua enfin que Philippe affectait de ne jamais appeler Anne de Chypre, sa mère. Cette répugnance contre nature lui donna la mesure des sentiments qu’il nourrissait contre elle. Il résolut d’en faire son profit.
— J’ai vu quelques personnages, reprit-il, qui sont las des airs hautains de Jean de Varax. Il y a messieurs de Chalant, auxquels il a pris la seigneurie de Fenis, Pierre de la Frasse, Guillaume de la Baume qu’il a faussement accusé de malversation.
— Bien, dit Philippe, mais Valpergue?
— Le neveu de Montmayeur, Anthelme de Miolans, lui doit six cents florins d’or. Il voudrait acquitter sa dette sans bourse délier, d’autant qu’il prétend à la succession de la Chambre, et que Seyssel veut faire valoir ses droits.
— Seyssel a raison.
— S’il meurt, il aura tort, dit froidement Fésigny. Ses enfants sont en bas-âge; que vous importe le nom de celui qui écartèlera son écusson des fleurs de lys de la Chambre? Vous jugerez quand vous n’aurez plus besoin de Miolans et quand Seyssel sera mort.
— C’est trop peu de monde, objecta Philippe en secouant la tête. Soyons nombreux, très-nombreux: les crimes collectifs n’engagent personne.
Cette réflexion, dite avec un calme parfait, avec une insouciance dédaigneuse, produisit une singulière impression sur ceux qui l’entendirent. Bochesel se piqua de prouver quelque zèle.
Le zèle est la plaie qui gangrène les serviteurs des princes.
— Je partirai le premier, dit-il, non sans circonspection. Philibert de Compey, seigneur de Thorens, cherche à se venger de Seyssel qui fut le chef de ceux qui frappèrent son parent Jean, il y a trente ans. C’est un tigre sanguinaire qui voit rouge, quand il est ivre: nous l’enivrerons avec mon meilleur vin de malvoisie.
— Le comte de Gruyères a pris le parti des Malatesta contre les frères d’Antioche, reprit Fésigny. Les d’Antioche ont incendié ses métairies, pillé son castel de Rolle, massacré ses vassaux. Il est allé se mettre à genoux devant la duchesse Anne, requérant justice.
— Et la duchesse Anne, interrompit Antoine Duplastre qui n’avait pas encore parlé, lui a répondu par un coup d’éventail sur la joue, ajoutant à cette injure que, puisqu’il possède vingt châteaux et quinze villages, c’était bien le moins qu’il permit aux seigneurs d’Antioche de se divertir à piller le plus petit de ceux-là, à brûler le plus pauvre de ceux-ci.
— Et que répondit François, comte de Gruyères? demanda Philippe-Monsieur qui se mordit la lèvre et fronça le sourcil.
— Il frappa sur le pommeau de son flamard en disant: «Voilà désormais le seul juge que je requerrai; ce juge deviendra bourreau quand l’heure en sonnera.»
— Je crois que l’heure a sonné, s’écria Philippe. Bochesel, continua-t-il, tu partiras cette nuit pour la Savoie et tu feras diligence. Que le premier jour de mars prochain les deux Chalant, Gruyères, Miolans, Compey, la Baume, Pierre de la Frasse et mon page Pierre de Chissé soient assemblés à l’hôtellerie de l’Homme sans tête, rue de Verdaine, à Genève. L’hôte, Philippe Maubuisson, est mon filleul et mon vassal. Nous prendrons là nos dernières dispositions. Et vous, du Bouchage, et vous Duplastre, ne ferez-vous rien pour nous?
Le magistrat, qui avait assisté à cette scène avec une impassibilité qui dénotait en lui une profonde connaissance du cœur humain aussi bien qu’une inflexible fermeté de caractère, fit un salut respectueux et repartit:
— S’il plaît à Votre Grâce, je me charge d’obtenir du roi qu’il accueille dans ses États ceux qui auraient survécu à la bataille, en cas d’insuccès. Le roi sera furieux, en apparence, du meurtre de Valpergue qui s’est vanté de lui subjuguer la Savoie, mais il sera charmé que vous lui donniez un prétexte de protéger ce pays qu’il convoite, sachant bien que Valpergue ne peut seconder ses desseins. Ce sera affaire à vous de vous garder du roi, si vous êtes le maître.
— C’est bien, dit Philippe.
— Monsieur du Bouchage, s’écria Fésigny en riant, sait concilier son devoir avec ses affections. Je lui prédis un grand avenir, s’il conserve une telle facilité à servir...
— Un ami, dit sèchement Bastarnay.
— Pour moi, répliqua Duplastre à son tour, je vais me rendre auprès de monseigneur le duc. Si nous obtenions l’assentiment tacite de Son Altesse...
Philippe l’interrompit et lui jeta un regard soupçonneux.
— Bochesel part demain, vous partirez jeudi, Antoine Duplastre... Messieurs, le jour où je serai à ma place, vous acquerrez la preuve que je n’oublie pas les services rendus. Maintenant, sur la relique sacrée du Saint Suaire de Notre-Seigneur, jurez-vous de garder secrète la délibération que nous venons de tenir et dont le mobile n’est autre, j’en prends Dieu à témoin, que l’amour que je porte à mon père et à ma patrie?
— Nous le jurons, s’écrièrent-ils tous d’un commun accord.
A ce moment la vibration d’un timbre retentissant fendit les airs. Huit heures sonnaient. Aussitôt un pas leste et hardi résonna sur les dalles; le lourd battant de chêne qui fermait la porte de l’antichambre roula pesamment sur ses gonds. Bientôt un page à la livrée de France souleva la courtine de brocart. Un autre page, vêtu comme lui d’un tabart de velours bleu fleurdelisé et de chausses mi-parti rouges et blanches apparut sur le seuil.
— Le roi se met à table, dit-il avec respect, on attend monseigneur au couvert du roi.
— Allons! messieurs, s’écria Philippe en faisant disparaître avec la rapidité de l’éclair l’expression soucieuse répandue sur ses traits, nous compléterons demain la nouvelle coupe de la jaquette et nous continuerons la discussion sur les couleurs du chaperon... A table, chez le roi.
Il prit le pas, précédé des deux pages qui portaient deux flambeaux de cire, et suivi de ses quatre complices, déguisés en courtisans.
Au tournant du corridor, ce petit cortège en croisa un autre composé de deux pages, de deux caméristes et d’un écuyer qui escortaient une dame, de haut parage, sans doute, car elle était d’une radieuse beauté que faisait valoir une somptueuse robe de toile d’argent frisé, brodée d’or, ouverte sur une cotte de velours couleur de feu.
Le prince Philippe accourut à elle et la salua galamment:
— Ah! madame de Miolans, dit-il d’un ton courtois, n’en déplaise à votre oncle Montmayeur, je vous supplie d’accepter mon bras jusqu’à la salle du roi. Ce me sera bien doux guerdon.
V
Table des matières
De quelle façon le roi Très-Chrétien soupait.
La salle où mangeait le roi était de dimensions colossales; elle occupait tout un corps de bâtiments et s’élevait du rez-de-chaussée jusqu’au faite. Une galerie supportée par un double rang de colonnettes légères et bordée d’une élégante balustrade découpée en trèfle dans la pierre en faisait le tour; un semis d’étoiles d’or sur un fond d’azur ornait les voûtes, coupées en ogives par d’épaisses nervures au point d’intersection desquelles se suspendait un pendentif fouillé à jour.
Une moitié de la salle, surélevée de quelques pieds dominait l’autre moitié et le plancher de cette partie, réservée au roi et aux officiers de la cour était couvert de tapisseries. La table royale se dressait au centre. Une nappe en toile de Flandre la recouvrait; on y voyait la nef de vermeil, contenant le sel et les épices, le cadenas qui renfermait la fourchette et la cuiller d’or, un magnifique hanap d’orfèvrerie.
Le roi, vêtu du même costume qu’il portait durant sa promenade en forêt avec Montmayeur, était assis sur un fauteuil de chêne ouvragé, sommé d’un dais aux armes de France.
Il mangeait vite sans cesser de porter son regard sur la foule qui l’entourait. Son frère, le jeune duc de Guyenne, le duc d’Alençon, le duc de Nemours, le comte de Comminges, Philippe de Bresse, Montmayeur se tenaient debout derrière lui.
Plusieurs dames occupaient des escabeaux rangés en demi cercle à la droite du roi. A gauche, le panetier, l’échanson, le chambellan, le sénéchal, revêtus des insignes de leurs offices, remplissaient leur charge avec la solennelle gravité qu’exigeait l’étiquette. Enfin, dans la partie basse de la salle, les seigneurs moins avancés dans les bonnes grâces de Louis contemplaient ce spectacle, en gardant un respectueux silence. De nombreux gardes circulaient dans les galeries supérieures, veillant à ce que rien ne vînt troubler le repas.
Fésigny, placé un peu en arrière de Philippe, regardait à son aise madame de Miolans qu’il n’avait entrevue qu’à peine un instant auparavant. Sa beauté le. fascinait. Il oubliait tout, ses fatigues, sa mission, son maître, le roi. Il admirait ses traits délicats: le front lisse et blanc, ceint d’un quintuple diadème de tresses blondes parsemées de grains de corail dont le pourpre vif ressortait sur ces liens de couleur fauve semblables à de l’or bruni; la bouche, souriante, spirituelle et parfois sardonique; les joues fermes et polies, d’une pâleur mate, nuancées d’un chaud coloris; les yeux, d’un bleu violet tigré de fibrilles jaunes, fulgurants comme ceux de la panthère, mobiles, avec un regard ardent, malicieux, souvent méchant.
Le port d’une reine, le maintien majestueux, l’air altier, hautain, sévère, cette femme inspirait une répulsion instinctive, en même temps qu’elle forçait l’admiration. On eut pensé à la puissance fascinatrice du serpent. Elle dédaignait de laisser errer son regard sur la foule; elle le fixait sur Philippe de Savoie qui, lui, se détournait, irrité de cette préférence trop marquée. Quelquefois Louis XI, après un coup d’œil lancé sur elle à la dérobée, reportait sa vue sur Philippe et un sourire malicieux contractait ses lèvres minces.
Soudain le roi se tourna vers Julien de Rivol, son maître d’hôtel et lui dit d’un ton mécontent:
— Ça, monsieur, feu mon père entretenait un maitrequeux pour lui raffiner sa viande, et il en faisait à son plaisir!... J’ai renvoyé Taillevent dont les inventions sont bonnes pour les gens qui se préoccupent du harnois de gueule. Moi, je veux vivre comme un bon bourgeois, entendez-vous? Qu’ai-je à faire de ces viandes blanches, s’il vous plaît? Foin des sauces, des condiments... Vaincs recherches! Que l’on m’aille quérir un quartier de venaison bien rôti. Et vous, monsieur le sénéchal, vous veillerez à ce que l’on fasse chez moi moindre dépense. S’il faut des lois somptuaires, j’en ferai.
Cet étrange discours fut écouté avec stupéfaction. L’on s’accoutumait difficilement à l’extrême parcimonie du fils de Charles VII, si libéral et si prodigue. Cette affectation de simplicité, se manifestant dans les détails les plus mesquins, choquait les habitudes fastueuses de ces chevaliers. Cependant aucun ne se permit la moindre marque de désapprobation. Ils savaient que Louis supportait avec impatience la discussion.
— Sénéchal, poursuivit le roi en fronçant le sourcil, mon cousin Montmayeur vient de m’apprendre que ces mutins de Paris font crier par leurs geais et leurs pies des injures contre notre personne. Expédiez un courrier au prévôt, avec ordre de faire décapiter ces oiseaux. Et que l’on double le nombre des gibets; le pilori et la hart pour les oiseliers, s’il y a récidive.
Décidément Sa Majesté, ce soir-là, était de fort mauvaise humeur. Elle tendit son hanap à l’échanson qui mit un genou en terre et le remplit après avoir fait l’essai du vin. Mais sa main tremblante laissa échapper quelques gouttes du rouge breuvage et la nappe fut maculée.
— Maladroit!... gronda le roi. Sénéchal, poursuivit-il après avoir bu quelques gorgées, je vous prie que vous remontriez à monsieur de Saint-André que je veux être servi à mon profit, tant que la guerre dure. Pas de quartiers pour les rebelles. S’il ne le veut de gré, faites-le lui faire par force. Qu’ils me tuent une autre fois tout, et qu’ils ne prennent plus ni prisonniers, ni chevaux, ni bagages.
Quelque grands que fussent le respect et la crainte des seigneurs français, un frémissement courut dans la salle, à ces paroles. Cet ordre concernait un maréchal de France, et les prérogatives de cette dignité étaient telles que la noblesse eut crié de les voir méconnues. Louis leva la tête: ses sourcils se rapprochèrent l’un de l’autre de façon à s’unir en une seule ligne qui lui coupait le front et cachait à demi ses yeux. Il se contint néanmoins et poursuivit d’un ton bref et dur:
— Sénéchal, vous irez porter vous-même cette commission à monsieur de Saint-André, et s’il bronche, vous lui mettrez votre main sur l’épaule, en mon nom, et me l’amènerez, mort ou vif!... Sénéchal, mort... ou vif!... insista-t-il en appuyant sur chaque mot.
— Sire, mon frère, dit le petit duc de Guyenne en haussant les épaules, tandis que le sénéchal sortait aussitôt, voilà que vous allez laisser se refroidir cet excellent ragoût de volaille...
Un regard terrible lui imposa silence.
Un sourd murmure, mêlé de quelques éclats de rire étouffés, s’éleva, vibra, s’éteignit sous les voûtes sonores.
— Pasques-Dieu! cria le roi.
Tous les fronts se courbèrent. Le vieux matois riait sous cape de ces velléités de révolte qu’il réprimait d’un geste ou d’un éclat de voix. Il comprenait que sa lâche serait facile avec des hommes disposés si bien à subir le joug, pourvu qu’on le doublât d’un coussin de valours. Peu à peu son visage reprit une expression de sournoise bienveillance; un sourire faux éclaira ses yeux gris et fit grimacer sa bouche. Il mangea de fort bon appétit d’un ou deux mets placés devant lui, but une gorgée de vin et reprit la parole, s’amusant à jouer avec l’effroi de ses courtisans.
— Monsieur d’Armagnac! appela-t-il.
Le bâtard d’Armagnac, maréchal de Dauphiné fit quelques pas en avant, les épaules courbées, sa toque empanachée à la main:
— Voici les ordres, monsieur d’Armagnac. Les gens de Loches m’ont envoyé demander la permission de faire enlever de leur église le sépulcre de feu l’Agnès Soreau, dame de Beauté, qui fut l’amie du roi, mon défunt père et seigneur. Ils s’imaginent me flatter en repoussant le cadavre de cette pauvre femme qui fit, en vérité, couler de précieuses larmes des yeux de ma mère. Un roi très-chrétien sait pardonner. Vous direz aux gens de Loches que je les autorise à faire ce qu’ils voudront, s’ils consentent à restituer les biens que leur a légués la dame de Beauté.
L’assemblée tout entière éclata de rire, à cette ironie fine et mordante. Elle applaudissait et la bonne action, et la gauloise repartie. Les traits du roi se déridèrent de plus en plus: il aimait à provoquer ces rires, se piquant d’esprit délié. Ce fut donc sur un ton mi-plaisant, mi-sérieux qu’il continua, en s’adressant à un vieillard qui se tenait auprès de lui, un bâton fleurdelysé à la main:
— Sire de Montaigu, vous donnerez un écu à cette pauvre femme dont mon chien Muguet a étranglé l’oie, un écu à ce paysan dont mes chiens ont gâté le blé, et un écu à l’archer Alexandre Barry qui m’a prévenu des plaintes de ces gens. Il faudra que je veille à mettre des baillis partout, afin d’empêcher que l’on ne vexe les bêtes de mes sujets.
De nouvelles acclamations saluèrent ces charités calculées qui faisaient contraste avec les manières d’agir moins équitables de la plupart des seigneurs. Le roi atteignait, en les faisant ostensiblement, un double but. Il se créait une popularité parmi les classes inférieures, très-sensibles à des procédés de cette nature, et rabaissait l’orgueil des nobles qui ne se faisaient faute de prétendre au droit de destruction sur les terres des corvéables. Il préparait ainsi les fameux règlements qu’il édicta sur la chasse et qui faillirent compromettre, dans l’origine, son autorité sur ses grands vassaux.
Se renversant ensuite sur le dossier de son fauteuil, il s’écria gaiment.
— Je vous ai gardé une bonne nouvelle, messieurs. Ce n’est pas en vain que mon feu père a dit de moi quand j’allai chez mon cousin de Bourgogne: «Le vieux duc nourrit un renard qui lui mangera ses poules.» Je viens d’acquérir, moyennant vingt mille écus, la ville de Calais qui est l’échelle qui servait aux Anglais pour descendre en France. C’est la reine d’Angleterre, notre cousine Marguerite d’Anjou, qui m’a consenti cette belle vente. On voit bien qu’elle est la fille d’un roi qui diminue l’impôt quand la tramontane souffle en Provence!...
Un éclat de rire universel accueillit cette facétie, et dès lors la glace fut rompue. Chacun désormais avait le droit de s’entretenir avec son voisin, de commenter la nouvelle, d’interpréter la façon dont elle était annoncée, de rire, de causer, de remuer, de marcher. Garder le silence eut été une offense à la majesté royale. On profita largement de la permission. Des groupes se formèrent; les dames rapprochèrent leurs tabourets; les pages se glissèrent en dedans des portes.
Le roi dégustait un pot de cotignac. Fésigny, qui plus d’une fois avait tressailli en entendant sa voix sarcastique avança la tête pour le voir.
Quelle ne fut pas sa stupeur lorsqu’il reconnut en lui ce bourgeois à mine de furet, qu’il rencontrait naguères à peu de distance de la ville et qu’il avait malmené ! Il éprouva une vive terreur, surtout quand il reconnut l’homme au pourpoint de velours vert, qui s’appuyait familièrement sur le siége royal. Il tira le comte de Bresse par sa manche et lui demanda, en dominant son émotion qui il était.
— C’est Jacques de Montmayeur, maréchal de Savoie, répondit Philippe en riant. Est-il possible que vous ne l’ayez jamais vu...
Il s’interrompit brusquement. Le roi l’appelait à lui, de la main.
— Beau-frère, amenez-nous donc ce vieux bonhomme qui se cache derrière vos manches maheutres. Je crois reconnaître... Eh oui! Certes... Bonsoir, bonsoir, maître Guy de Fésigny, légiste, dit-il à Fésigny qui s’inclinait humblement, fort troublé en apparence, mais déjà sûr de lui-même. Vous êtes vous plaint à notre frère de Bresse de ces deux marauds qui voulaient vous empêcher d’entrer à Chinon?.. Hein! Bien! bien! Monsieur de Bresse vous dira que je suis doux et bon, et sans rancune. Vous arrivez de Savoie? Et comment va ma sœur Yolande?
— Elle est digne de son auguste frère, Sire; nos montagnards l’aiment et la vénèrent, répliqua Fésigny d’une voix timide.
— J’en suis aise, vraiment. Il y a toujours du grabuge par delà les monts?
— Sire, dit Philippe-Monsieur en rougissant, Fésigny me vient informer que le duc envoie des secours à mon frère de Chypre et qu’il me mande pour les commander. Vous plaît-il me donner congé de partir?
Le roi fut étonné de cette brusque demande. Il darda son regard scrutateur sur le prince, toisa Fésigny d’un air soupçonneux, poussa un soupir et répondit enfin d’un ton chagrin:
— Allez-vous m’abandonner tous, à présent? Oh! l’on ne m’aime pas, je le sais bien... l’on voudrait ici passe-d’armes, tournois et joutes. Comme si nous étions assez riches pour nous passer ces fantaisies! Voilà que Montmayeur s’en va... Eh bien! nous causerons demain de ceci, beau frère. Je veux retenir ici quelque temps monsieur de Fésigny et m’éclairer de ses lumières au sujet des offices de judicatures que je veux rendre permanents et seulement amovibles aux cas de mort, de résignation ou de forfaiture.
— C’est un noble projet! s’écria hardiment Fésigny.
— Oui-dà ? Ce n’est pas l’avis de mes parlements. Allez, monsieur de Bresse, et me venez voir un peu dans la journée. Si tant est que vous partiez, je vous veux munir de conseils.
— Ils me seront précieux, Sire. Veuillez Votre Majesté considérer, insista Philippe, que ma présence en Savoie devient nécessaire à cause des empiétements..
Il s’interrompit sentant qu’il se fourvoyait, Louis pinça les lèvres:
— Vous partirez lundi, monsieur.
Et se penchant à l’oreille de Montmayeur, il lui dit à voix basse:
— Vous partirez samedi.. Laissez agir Philippe et le surveillez étroitement. Il se tirera de la bagarre et me fera la besogne, sans qu’il m’en coûte un duché, ni un denier, Montmayeur..
Madame de Miolans entendit ces mots si bas qu’ils eussent été prononcés. Elle tourna la tête nonchalamment, agita son éventail de plumes de paon, se leva et vint droit au groupe formé par le roi, Philippe-Monsieur, Montmayeur et Fésigny.
— Ah! dit Louis, voici la belle des belles.
— Sire, je crois qu’on s’occupe ici d’affaires de famille, dit la comtesse en souriant, c’est bien le moins que j’y prenne part.
La voix de cette femme, harmonieuse et bien timbrée, avait des notes aiguës, sifflantes. Fésigny, ému, fut saisi de stupeur. Il cherchait vainement à s’expliquer ce qui se passait en lui. Il essayait vainement d’analyser ce sentiment qui le bouleversait. Quelque haine effroyable germait-elle au fond de son cœur? La voix mystérieuse qui nous parle aux heures solennelles de la vie lui criait que cette créature lui serait fatale, mais il la regardait avec un suprême dédain, exhalant en lui-même un cri de rage et de défi.
— Messire de Fésigny, reprit le roi, savez-vous que le pape vient d’envoyer la pourpre au fils du marquis de Montferrat. Le cardinal Théodore Paléologue élève des prétentions sur Chypre. Il y aura un cardinal de plus parmi les ennemis de Savoie.
Fésigny riposta du ton le plus calme:
— Que l’on nous garde de nos amis, sire, nous saurons nous garder nous-mêmes de nos ennemis.
— Bien dit: j’inscrirai cette maxime dans mon code secret... Nous causions de votre prochain départ, comtesse, continua le roi en se tournant vers madame de Miolans. Figurez-vous que votre oncle souffre de son exil et qu’il lui presse de revoir les rocs et les torrents fangeux de ses domaines. Grâce à l’amitié que nous professons pour lui, il fera sa paix avec monseigneur de Savoie. Vous pâlissez, ma cousine?
Une flamme sombre illuminait les yeux de la comtesse.
— Vous nous chassez, dit-elle, en contenant à peine une explosion de dépit.
— Eh non! qui perd plus que nous? vous étiez un des plus beaux joyaux de cette cour qui n’en compte guère... Ai-je le droit de vous ravir à l’affection des vôtres? C’est moi qui suis à plaindre! Voyez, tout le monde s’en va, Montmayeur, vous, le sieur de Fésigny qui ne vient que d’arriver, et mon cher frère, acheva d’un ton malicieux Louis, mon cher frère de Bresse qui...
— Ah! s’écria vivement la comtesse, redevenue radieuse, monseigneur vient en Savoie?
Louis sourit méchamment. Il se leva, repoussant du pied son tabouret, fit le signe de la croix, et murmura une action de grâce en latin. Après quoi, il se couvrit.
Aussitôt un silence profond s’établit, les conversations cessèrent, les courtisans se rangèrent sur deux haies, ouvrant passage au roi. Celui-ci dit quelques mots à l’oreille du comte de Bresse, fit un signe particulier à Montmayeur, et reprit ensuite fort haut:
— Messieurs, nous chasserons demain dans les bois de l’île-Bouchard. Nous partirons à neuf heures et nous irons diner à mon château de Loches. Bonsoir, messieurs, je vais me coucher. Monsieur de Saintré venez me lire quelques pages de votre roman les dames des belles cousines. A journée joyeuse, il faut un beau soir.
Il traversa lentement la salle, donnant sa main à baiser aux plus grands seigneurs, disant à chacun une parole agréable, se montrant enfin courtois, affable, gai, insouciant, comme s’il eut eu vingt ans et qu’il n’eut eu ni regret du passé ni craintes pour l’avenir.
VI
Table des matières
Le petit coucher du roi Louis XI.
La chambre royale ressemblait assez à cette pièce du vieux Louvre que l’on appelait le retrait où dit ses heures monsieur Louis de France. Elle ne se faisait remarquer d’ailleurs que par une extrême simplicité.. Une vieille tenture de cuir cordouan dédoré couvrait les murailles, des lambeaux de tapisserie flottaient devant la fenêtre et autour du lit. Un crucifix, des reliquaires garnissaient l’alcôve et contrastaient avec un manuscrit plein d’images licencieuses ouvert sur un pupitre debout devant le fauteuil du roi.
L’aspect de ce lieu était triste. On y devinait le superstitieux Louis XI, qui déjà, bien qu’il eut à peine franchi la dernière marche du trône, redoutait les fantômes et les embûches du malin esprit. Hypocrite, quoiqu’il fût un esprit supérieur, il s’épouvantait du monde surnaturel auquel peut-être il ne croyait pas, car il était fort sceptique. Il aimait à se parer du masque de la religion, et nul ne peut ignorer cependant qu’il n’avait rien de la foi naïve et sublime propre à son époque. Il n’aimait ni ne respectait le clergé dont il voulait se faire un instrument politique et qui lui résistait. Il donnait au pape d’une main ce qu’il lui reprenait de l’autre. D’une réserve et d’une prudence excessives il n’eut point permis à son confesseur de le conseiller et de le diriger dans ses affaires spirituelles, de crainte qu’il ne s’ingérât dans ses secrets et qu’il ne prit trop d’influence et d’ascendant sur lui.
Personne n’était dupe de sa feinte piété, comme personne n’eût été dupe d’une impiété qu’il aurait voulu feindre. Bien qu’il fut mal compris des esprits grossiers qui l’entouraient, on le connaissait néanmoins assez pour savoir qu’un homme de son génie ne se méprenait aucunement sur l’utilité morale et sociale de la religion.
Libre-penseur, Louis XI serait amoindri: il ne serait pas complet. Il cherchait à se tromper lui-même, à s’affirmer une incrédulité qui n’existait pas chez lui, et s’il pratiquait en public un culte dont il faisait bon marché dans l’intimité, il écoutait souvent sa conscience, qui l’accusait de sacrilége et d’hypocrisie.
Les images licencieuses du manuscrit dont nous avons parlé révélaient un autre côté du caractère de Louis XI. Jovial et gai, avant que les soucis politiques eussent ridé son front et flétri son esprit, il se divertissait à conter des fables graveleuses, point poétiques, dont le mérite consistait en un grossier bon sens bourgeois. On sait qu’il a été fait un recueil de ces historiettes qui, vraiment, ne valent pas la réputation qu’on leur a rendue.
Le roi était assis dans son fauteuil, la tête appuyée sur sa main. Un valet de chambre, agenouillé devant lui, le déchaussait, un second camérier bassinait le lit royal, un troisième chauffait au feu de la cheminée une épaisse robe de drap bleu doublée de fourrures. Ce dernier avait un visage cauteleux et sournois; il remplissait plus ordinairement les fonctions de barbier et devait, quelques années plus tard, devenir célèbre sous le nom d’Olivier le Daim.
Quelques seigneurs, debout à l’autre bout du foyer, assistaient seuls au coucher de Sa Majesté. Nous eussions reconnu là Philippe-Monsieur, comte de Bresse, Jacques de Montmayeur, Jehan de Saintré, et M. d’Armagnac.
Lorsque le valet eut remplacé les bottes fortes du roi par de chaudes pantoufles à semelles de feutre, il le dépouilla de sa cape grise et lui passa la robe fourrée.
— Voire! dit Louis en riant, si chacun de mes sujets s’enveloppait à cette heure d’un semblable vêtement, il y aurait moins de tumulte dans nos villes. Olivier, mon ami, tu es ambitieux puisque tu me sers si bien: je ferai de toi quelque jour un premier ministre.
— On me l’a prédit, répliqua le valet gravement et d’un ton familier.
— Et si je te faisais pendre? dit le roi qui se divertit à continuer la plaisanterie.
— Votre Majesté se priverait d’un serviteur, au seul profit du bourreau, lequel encore ne gagnerait guère à s’emparer de mes hardes, usées jusqu’à la corde... au service du roi.
— Le drôle se mêle, je crois, d’avoir de l’esprit! Qu’en dites-vous, Saintré ?
Le gentilhomme fit une moue hautaine:
— Mort-diable! je suis un piètre juge, sire. Si mon cousin Bouciquault était là, il éclaircirait le cas. Votre Majesté sait le proverbe:
Assez mieux vaut en ung assault
Saintré que ne faict Bouciquault.
Assez mieulx vaut en un traité
Bouciquault que ne faict Saintré.
Le roi haussa les épaules. Il trouvait cette fierté déplacée.
— D’Armagnac, dit-il au maréchal de Dauphiné qu’il affectionnait à sa manière, contez-nous une de ces bonnes histoires qui faisaient pâmer la dame Aliénor de Disemieu, quand nous écoutions le vent siffler dans les Alpes, de notre cachette du manoir de Monteynard? Te souvient-il, Jacques, de celte chevauchée qui nous porta de Voreppe à Genappe, en passant par Bourg et la Suisse, quand on nous envoya quérir pour nous faire tâter de la Bastille... Traître Dammartin!... mon cousin Sforza m’a écrit de certaines cages de fer, commodes à renfermer les félons de son espèce. D’Armagnac, tu m’en commanderas une au serrurier Jeannin, de la rue de la Mortellerie, quand nous aurons le temps de songer à Dammartin.
Sur ces mots il alla s’agenouiller à son prie-Dieu, joignit dévotement les mains et commença ses oraisons. Les seigneurs se retirèrent discrètement dans un angle de la chambre. Lorsque Louis eut achevé sa prière, il poussa lui-même son fauteuil au coin du feu, et, appelant Montmayeur, il le fit asseoir à côté de lui, sur un tabouret. Le comte s’attendait à de nouvelles confidences. L’entretien fut entamé à voix basse, si bien que personne de ceux qui étaient là ne purent entendre ce que le roi disait si mystérieusement au maréchal.
— Mon ami, dit le roi avec lenteur et d’un ton d’indicible cautèle, j’ai bavardé, ce soir, comme une pie borgne. Je parierais que vous avez pris au sérieux tout ce que je vous ai dit à propos de messieurs de Seyssel, de Valpergue et de Saint-Sorlin...
— Sire... balbutia Montmayeur, surpris et embarrassé.
— Que cela ne vous étonne pas, continua le rusé monarque, la langue me fourche souvent. On est malavisé d’écouter de basses médisances... et l’on s’expose à devenir maladroit.
— Bon! murmura le comte avec sa rude liberté de soldat que jusqu’alors il avait un peu négligée pour prendre les formes insinuantes du courtisan, bon! s’il en est ainsi, mettons que vous n’ayez rien dit!... Pour moi, je vous puis assurer que ce qui m’est entré par une oreille est sorti par l’autre.
— Non, non, insista Louis qui posa sa main sèche et nerveuse sur le genou du maréchal. Par malheur, j’ai parlé. Je veux au contraire que vous vous souveniez de tout ce que je vous ai dit, Montmayeur... Afin de me désobéir de point en point.
— Comment! Votre Majesté veut...
— Que vous fassiez tout le contraire de ce qu’elle vous commandait tantôt.
— J’y suis soumis d’avance, puisque tel est votre plaisir. Alors vous ne vous souciez plus de vous débarrasser de Saint-Sorlin, d’envoyer Seyssel ad patres et d’expédier le vieux Valpergue à son patron Lucifer? Le grand diable d’enfer m’emporte si j’y comprends goutte! mais il ne tombera pas un cheveu de leur tête par mon fait.
— Seulement... dit le roi en levant le doigt en l’air.
— Seulement?
— Si mon cher frère de Bresse juge à propos de prendre l’affaire à son compte, ne vous en occupez d’aucune manière. J’y gagnerai que l’on ne me reprochera pas d’avoir mis la zizanie dans ma famille et j’aurai le loisir de me mettre du côté de celui qui réussira. Est-ce habile que de brouiller les cartes, poursuivit le roi avec une effroyable naïveté de geste et d’intonation, quand il y en a qui s’en font un jeu? Autre chose est de profiter d’une mauvaise action, autre chose est de l’ordonner. Mon confesseur, qui est scrupuleux, ne verrait pas là le moindre cas de conscience.
Montmayeur s’inclina. Sa franchise lui dicta une réponse que ses lèvres n’eurent pas le courage d’articuler.
— Vous partirez demain, reprit le roi. J’ai chargé Montaigu de préparer les relais sur votre route. Je me charge d’expliquer ce départ précipité.
— De quelle commission me charge Votre Majesté pour Son Altesse?
— Inutile!... monsieur de Bresse... Au fait, voyez donc quels sentiments on nourrit à notre égard dans vos contrées. Voyez-vous, comte, il nous manque un chemin pour aller en Italie. Ce chemin, c’est le duché de Savoie. Le roi de France qui conquerra cette proie aura accompli un grand acte. Moi, je suis trop vieux pour songer à de semblables entreprises... Comte! dit-il d’un ton qui lit tressaillir Montmayeur, porteriez-vous volontiers l’épée de connétable?... Eh bien! vous seriez connétable, si vous me veniez dire un jour que vous m’avez gagné la Savoie; et dans le cas où Valpergue, Seyssel et Saint-Sorlin, qui font par là la pluie et le beau temps, vous y avaient aidé, je leur donnerais à choisir les trois plus belles charges de la couronne. Au cas où vous auriez besoin d’argent...
— Sire, interrompit Montmayeur que la brutale proposition de Louis effraya d’abord et réjouit ensuite, une ligne de votre main obtiendrait plus que cent mille paroles de votre serviteur.
— Pasques Dieu! répliqua froidement le roi, je n’écris jamais: les paroles s’envolent... quand on retrouve du papier noirci, on n’est même plus libre de faire couper le cou à ceux qui vous ont sottement compromis.
Montmayeur se leva pour prendre congé :
— Ah! mon ami, veillez sur votre nièce, elle est jeune et vous l’aimez. Que ne l’épousez-vous sans retard? Il y a des loups qui rôdent autour de la bergerie. Qu’est-ce que j’apprends, messieurs? ajouta Louis en s’adressant aux autres seigneurs. Que notre cousin Montmayeur est obligé pour des raisons majeures de rentrer dans ses terres. Je vous autorise à lui faire vos adieux. Bon voyage, comte, et revenez bientôt. Cher frère de Bresse, venez ça, qu’on vous parle.
Il tendit sa main à Montmayeur qui s’agenouilla pour la baiser. Philippe-Monsieur s’approcha, surpris de cette incroyable activité dont le roi faisait preuve. Il était, en effet, près de minuit et tout dormait dans le château.
Levé dès l’aube, Louis avait chassé toute la matinée et travaillé l’après-midi avec du Bouchage et les secrétaires d’État. Il prenait ensuite sur son sommeil pour nouer les intrigues dans lesquelles il se complaisait et qui formaient le fond de sa politique, et dans lesquelles il avait occasion de déployer son astuce et son habileté copiée sur celle des tyrans italiens.
— Mon cher frère, dit-il à Philippe-Monsieur en lui jetant un regard pénétrant et d’un ton de cajolerie singulière, jouons cartes sur tables, voulez-vous? Qu’allez-vous faire en Savoie?
— Je l’ai dit à Votre Majesté, se bâta de répondre Philippe.
— Le prétexte, oui. La vérité, non.
— Je n’ai rien à révéler, sire.
— Vous trouverez en moi un auditeur complaisant, dit le roi, dont l’insatiable curiosité était piquée au vif. Je saurai vous comprendre. Hé ! moi aussi, je haïssais les favoris et les favorites de mon père! Que de fois j’eusse mutilé à coups de poing le gros nez de dame
Sorel et souffleté la face rougeaude de Villequier... Eh bien! cher enfant, quand vous conspireriez un peu contre les favoris...
— Dans ma famille, sire, s’écria le comte de Bresse fort pâle, ce mot là n’est jamais prononcé.
— Tes père et mère honoreras, afin de vivre longuement! riposta moqueusement Louis, qui reprit avec un formidable accent d’autorité :
— Le mot ne signifie rien, si la chose existe. Quel nom donnerez-vous à Jean de Varax, marquis de Saint-Sorlin? Il s’agit de l’honneur de votre maison, plus encore, de la prospérité du peuple de Savoie; laisserez-vous l’un et l’autre en proie à un vil courtisan qui se fait grassement payer son dévouement et sa fidélité, et qui vit de rapines, de concussions, gorgeant ses complices, chef d’un parti qui vous tient pour son ennemi le plus redoutable? Alors, Philippe, j’aurais mal auguré de vous et je penserais que vous avez eu tort de ne pas tourner votre ambition sur un seul but: celui de devenir abbé de quelque monastère.
Le prince devint plus pâle encore; un imperceptible tremblement l’agita, ses mains se crispèrent, mais il resta impassible. Il faudrait pouvoir rendre les intonations de la voix de Louis, tour à tour persuasive, railleuse, digne, insinuante, calme et passionnée, notées comme une page de musique, et peindre la mobilité de ses traits qui revêtaient les expressions les plus diverses, ainsi que son geste vif, majestueux ou compassé.
Louis attendit un instant et, comme Philippe gardait le silence, il se décida à employer le moyen qu’il croyait infaillible, c’est-à-dire que, pour provoquer un aveu, il lui révéla ses propres desseins, cédant ainsi à la soif de savoir qui.était sa plus ardente passion. Il risquait de se compromettre. Il le savait, et s’en vengeait en faisant payer chèrement à ceux qu’il honorait de ses dangereuses confidences, l’honneur de les avoir reçues.
— Je vous approuverai dans ce que vous jugerez. utile de faire pour le bon service de votre pays. Voulez-vous que je vous dise? J’avais chargé Montmayeur de tendre un piège à ces insolents Cypriotes, que nous détestons, vous et moi: on met à ces vauriens une pierre au cou et les eaux du lac se referment sur leur cadavre... Si vous étiez duc de Savoie, à la place de votre père, un niais, de votre frère, un épileptique, —Philippe, nous ferions de grandes choses à nous deux!
, — Sire, je proteste que je n’ai aucun dessein contre qui que ce soit, répondit enfin monsieur de Bresse. Votre Majesté n’a pas compris mes intentions. Puis-je me retirer?
Louis éclata de rire et lui tendit la main:
— Allons! murmura-t-il, je vois que. vous résistez à à toutes les épreuves. Bonsoir, Philippe, messieurs de Valpergue et consorts peuvent dormir sur les deux oreilles, s’ils n’ont en ce monde de pires ennemis que vous et moi.
Sur ces mots il congédia Philippe. Élevant la voix, il dit ensuite:
—Je vous souhaite la bonne nuit, messieurs.
Les quatre seigneurs firent une profonde révérence et sortirent, le comte de Bresse le premier, Montmayeur après lui, d’Armagnac et Saintré ensemble pour bien marquer qu’ils étaient égaux. Il ne resta dans la chambre du roi que Louis et Olivier le Daim qu’il n’appelait pas encore son compère, quoique de tous les valets, il fût le préféré. Sa Majesté ne se coucha point. Elle s’étendit dans son fauteuil, posa les pieds sur les chênets, regarda fixement Olivier, poussa un grand éclat de rire, et s’écria:
— Eh! eh! eh! trouves-tu que j’ai bien joué mon petit rôle? Tous ces gens-là se croient très-forts et ils ne s’aperçoivent pas que je me moque d’eux. Bonne journée, Olivier le Daim ou le Diable.
— Sire, votre lit est prêt.
— Suis-je une femmelette? Il faut que j’aie le cœur net au sujet de monsieur de Bresse: il me veut tenir tête celui-là. Pasques Dieu! s’il grandit ce sera un rude compagnon.
— S’il grandit... répéta le valet, tressaillant de la façon dont le roi venait d’accentuer ces mots.
— Eh oui! chaque homme a, dans sa vie, un accident inévitable qui l’attend. On se promène la nuit, sans penser à mal: un ribaud vous ouvre le ventre, au coin d’une rue: l’accident! On boit un verre de vin et il se trouve que l’échanson s’est trompé de bouteille, si bien que l’on meurt sans qu’on sache pourquoi... Ces sortes d’accidents là se multiplient étrangement en ce siècle-ci et j’use ma vie à tâcher de m’en préserver.
Le comte de Bresse rentra chez lui, fatigué de sa discussion avec Louis. Il se sentait dans les mains de ce tyran et s’effrayait de sa souplesse, de son habileté, de sa profondeur de vue. Il rêvait à ces chances d’arriver au trône qu’on lui avait laissé entrevoir et se disait que, prince régnant, il aimerait à lutter avec un politique de la taille du Valois. Du choc de ces deux sublimes intelligences jailliraient de ces événements dont l’histoire s’illustre. Ils seraient grands l’un par l’autre, vainqueur et vaincu, car l’une de ces ambitions dominerait l’autre nécessairement.
Il trouva Fésigny assis à l’angle de la cheminée et réfléchissant aussi. Le premier mot du magistrat, à l’entrée de Philippe, fut celui-ci:
— Nous sommes perdus, si nous restons ici.
Philippe lui conta ce qui s’était passé, sans épargner le plus mince détail, et termina ainsi:
— Vous devez être brisé de fatigue, mon ami! Dix jours de voyage, en cette saison, à votre âge, et pour vous reposer en arrivant ici, un combat plus acharné qu’une bataille entre Sarrasins et croisés! il y a de quoi tuer un homme robuste.
— Non, dit Fésigny, j’ai toute ma lucidité d’esprit. La lièvre brûle mon sang et il me semble que mon cerveau va éclater. Madame de Miolans est belle? Oh! cette lutte sourde, ces trames, dans l’ombre ourdies, ces conjurations qui sapent les trônes, en sauvant les nations, voilà ma vie! Cet homme est trop grand... Cette femme est une sirène, capable d’inspirer les plus noires trahisons!... Saint Yves me pardonne! je déraisonne, monseigneur: il faut que j’aille dormir.
Il s’élança comme un fou hors de l’appartement laissant Philippe-Monsieur ébahi, découragé, presque désespéré.
VII
Table des matières
Quels points de ressemblance il existait entre Madame la comtesse de Miolans et l’épouse d’un ministre du Pharaon d’Égypte.
Nous l’avons dit, tout dormait dans le manoir où Charles VII reçut la bergère de Domremy, conseillé, non par la triste et languissante Agnès Sorel, ainsi que le veut une tradition niaise autant que fausse, mais par la reine Marie d’Anjou.
A cette heure, fantômes et farfadets avaient plein droit de traîner leurs chaînes sur les dalles, d’apparaître au tournant des corridors et de gémir lamentablement pour le plus grand effroi des faibles d’esprit. Nul n’aurait osé troubler leur sabbat ou leur contester les priviléges que leur faisaient les traditions antiques. Tel capitaine, hardi au point de combattre cent Maures, se fût évanoui de frayeur à la seule pensée de parcourir, à cette heure, les salles immenses du château.
En sortant de chez le comte de Bresse, Fésigny se trouva dans un corridor très-vaste et d’une longueur qui lui parut interminable. Les parois, percées de rares portes basses, à panneaux chargés de clous et de ferrures s’alignaient à perte de vue. Tout au fond une verrière, étroite et haute, se découpait sur l’obscurité, éclatante et blafarde, éclairée qu’elle était par un rayon de lune.
Fésigny marcha rapidement de ce côté là et se vit à un carrefour où se croisaient passages et couloirs. A sa droite béait la cage d’un; énorme escalier plongé dans une obscurité profonde; à sa gauche des degrés tournaient en spirale autour d’un pilier de pierre, dans une lenterne découpée à jour.
Alors seulement il se souvint qu’il n’avait pas de chambre; du moins il ignorait où M. de Bochesel demeurait et que, là seulement il pourrait se loger. Il songea bien à frapper à l’une des portes voisines, mais il craignit d’éveiller l’attention des sentinelles qui voudraient connaître le motif de sa présence en cet endroit, au milieu de la nuit. Avec un maître soupçonneux comme Louis XI, avec un prévôt expéditif comme le sire Tristan l’Hermite de Solliers, il n’en fallait pas davantage pour être pendu haut et court, ou jeté dans un cul-de-basse-fosse,
Après un peu d’hésitation, il se résolut à retourner à l’appartement de Philippe-Monsieur, dans l’antichambre duquel un page veillait constamment, et ce page lui improviserait un lit pour la nuit. C’était le seul parti raisonnable à prendre.
Gomme il revenait sur ses pas, il lui sembla entendre un pas léger effleurer les marches du grand escalier. Quoiqu’il fût harassé de fatigue et que son cerveau même ne fonctionnât plus que machinalement, il eut l’intuition qu’un mystère nouveau allait se dévoiler à lui. Il se pencha sur la balustrade pour essayer de voir qui errait ainsi, et faillit pousser un cri d’épouvante, la vue d’une forme blanche qui montait les degrés avec lenteur.
Il ne tarda pas à reconnaître dans cette apparition, qu’il crut d’abord surnaturelle, une femme enveloppée d’un manteau traînant d’étoffe grise, et tenant une lampe à la main. Il se blottit aussitôt dans une niche, derrière un pilastre.
Lorsque cette femme passa devant lui, il eut comme un éblouissement.
C’était madame de Miolans.
Où allait-elle? Quoi! seule, en un moment où Bayard lui-même eut peut-être refusé de s’aventurer seul dans ces lieux pleins de ténèbres et que hantaient les démons? Sans être accompagnée d’un page ou d’une chambrière?
Fésigny poussa un profond soupir.
Elle se retourna, surprise, mais calme:
— Est-ce qu’il y a là quelqu’un? demanda-t-elle d’une voix ferme, avec un accent de hauteur dédaigneuse, comme si elle eut pensé qu’on l’avait suivie.
L’envoyé des conspirateurs savoyards sortit de l’ombre du pilier qui le masquait et s’avança, humblement incliné. Un feu ardent brûlait dans ses yeux.
— Madame, balbutia-t-il, dois-je rendre grâce au hasard qui me met, ainsi, à l’improviste, en votre présence... J’étais là, ne sachant si c’était un ange ou une fée qui se manifestait à moi... Je vous ai vue et je suis éperdu... Ce n’est qu’une femme, ce n’est, me suis-je dit, que la plus belle des créatures mortelles.
— Et qui êtes-vous, Monsieur, vous qui me parlez ainsi? interrogea madame de Miolans du même ton hautain.
La voix de Fésigny se fit douce et presque harmonieuse, son accent devint caressant et mélancolique:
— Madame, je suis comme vous un enfant de la noble Savoie... Guy de Fésigny, obscur et pauvre savant qui radotait...
— Vous êtes bien hardi de me barrer le passage!
La comtesse souriait avec perfidie et se moquait de l’attitude humble et embarassée du vieillard.
Elle ressentait un secret dépit d’avoir été rencontrée ainsi à l’improviste, et se résolut à frapper un grand coup, voulant forcer Fésigny au silence. Elle lui dit d’un ton sec, impérieux:
— Laissez-moi passer, le roi m’attend.
Il saisit la manche flottante de son manteau: la soie épaisse craqua:
— Madame! s’écria-t-il, hors de lui, trahissez-vous donc la cause sacrée de votre patrie et vous êtes-vous faite l’espionne de ce Valois maudit qui flétrit tout ce qui l’approche? Quoi! c’est à ce métier que vous gagnez de conserver les domaines qu’un loyal preux de Savoie vous a légués? Ah! prenez garde, madame, à votre seul aspect j’ai senti la haine germer dans mon cœur, et quand je hais, je frappe!
La comtessse leva sa main droite, armée d’une cravache dont le pommeau d’acier jetait, par mille facettes, des reflets bleuâtres.
— Ah! s’écria-t-elle, en voilà trop
La mince lanière déchira l’air et s’abattit sur le visage de Fésigny qui poussa un sourd gémissement, porta ses mains à son front sanglant, et tomba sur les genoux, écrasé par cette horrible insulte.
Quand il ouvrit les yeux, il vit, au loin, madame de Miolans frapper à coups précipités à la porte de l’antichambre de Philippe-Monsieur. Un voile de sang l’aveugla; il se redressa, chancela, voulut s’appuyer à la muraille, puis, broyé par une douleur atroce, il s’affaissa et resta étendu sans mouvement sur les dalles.
Pendant ce temps, le page Valromey introduisait madame de Miolans auprès du comte de Bresse qui veillait encore.
— Ah! Madame, s’écria le prince extrêmement surpris, c’est vous? Vous, à cette heure... et... chez moi?
— Chez vous, monseigneur, oui... Nous partons; demain, jeudi, je ne sais quand enfin, à l’improviste... comme cela! C’est le roi qui le veut ainsi; il faut obéir au roi. Mais j’ai voulu vous voir, il faut que je vous parle, que je vous dise... tout, puisque vous ne comprenez point un silence qui me pesait durement, je vous le jure!
Philippe, de plus en plus étonné, la regarda mieux. L’animation prêtait à ses traits une beauté nouvelle. Une lièvre étrange donnait à ses yeux les chatoyantes lueurs de la topaze brésilienne et chargeait d’une teinte purpurine ses joues. Elle tremblait un peu, se forçant néanmoins à l’assurance, portant haut la tête et gardant sur ses lèvres, qui frémissaient, un sourire lier, dédaigneux et presque railleur. Sa robe de lourde soie de damas flottait en plis roides autour d’elle. Elle prit délibérément un siège et s’assit.
— Monseigneur, commença-t-elle, cela ne vous émeut-il pas que je quitte la cour de France!
Philippe, circonspect, fronça le sourcil et répondit froidement:
— Le comte de Montmayeur, sans doute, m’est très-cher.
— Ce n’est pas de mon oncle qu’il s’agit. Dès que l’on me reverra en Savoie, les prétendants vont m’entourer en foule. Qui me conseillez-vous d’épouser, dit-elle avec coquetterie: La Chambre, Viry, Menthon ou La Baume de Montrevel?
— Menthon est marié, Montrevel est mésallié, Viry se veut faire moine. Hé ! Madame, vous êtes jeune, belle, noble, riche et veuve... Que ne vous décidez-vous à faire le bonheur du premier gentilhomme venu? On s’étonne, et non sans raison, de votre veuvage trop prolongé : ce n’est pas, certes, que cet excellent Miolans n’ait droit à vos meilleurs souvenirs, mais une femme comme vous ne s’enterre pas éternellement sous les crêpes!...
La comtesse arrangea les plis de sa robe, réfléchit un instant, tandis que Philippe, très-impatient, suivait de l’œil ce manège et reprit:
— Il y a une raison à cela, c’est que....
— Voyons! ne rougissez point ainsi, vous n’êtes pas une bachelette en cours de tendre aveu, pas plus que je ne suis un écolier timide...
— Monseigneur, interrompit-elle, j’aime quelqu’un.
— Voilà un heureux mortel! parlons-en, comtesse, reprit Philippe de Savoie d’un air passablement ennuyé.
— Vous ne devinez pas qui ce peut être?
Il feignit de méditer, bien qu’il sut parfaitement à quoi tendaient ces circonlocutions et ces réticences inspirées par la politique féminine, toujours mesquine et maniérée, si énergique que soit le caractère du diplomate en jupon.
— Eh bien! reprit-il en souriant, non, sur ma foi, je ne devine pas. Blonay, peut-être? ou monsieur d’Armagnac? Ou, qui sait? le connétable?
— Si j’étais homme, je vous répondrais par la devise de Rohan: «Prince ne daigne.»
— Vous visez haut! le comte de Charolais?
— Monseigneur, j’aime un prince issu de la plus antique race du monde, valeureux plus qu’aucun chevalier, aventureux comme Amadis des Gaules, chevaleresque autant que Galaor... A ce prince, qui n’a rien, si ce n’est quelques maisons délabrées qu’entourent des huttes misérables et des chenils à paysans, je puis donner deux comtés et dix baronnies... De ce prince, qui n’est rien, je puis faire un redoutable seigneur, puissant, chef de nombreux gens d’armes... Votre Altesse, maintenant, doit me comprendre.
Philippe, de plus en plus contraint, sérieux et froid, secoua la tête.
— Non, répliqua-t-il sèchement.
— Alors, je vais m’expliquer davantage, reprit madame de Miolans, à la fois confuse et irritée.
Monsieur de Bresse se leva, la regarda bien en face, et avec un geste impérieux et noble qui commandait l’attention il lui dit:
— C’est inutile et je vous prie d’en rester là. Sachez, madame, que nous autres princes, n’avons aucun droit, alors que Dieu nous a, au contraire, imposé des devoirs. En épousant une femme au-dessous de sa condition, un gentilhomme se mésallie: un prince déchoit. S’ils la séduisent, au lieu de l’épouser, l’un et l’autre s’avilissent. Celui que vous aimez est pauvre? Il doit conquérir un apanage au moyen de son épée.. Il ne possède ni soldats, ni clients, ni pouvoir, ni crédit? Soyez persuadée qu’il acquerra ceux-là par sa valeur morale, par la persévérance, et que son talent, bien employé, lui vaudra ceux-ci.
Un sourire intelligent ponctua ces paroles énergiquement prononcées.
— Monsieur, murmura-t-elle, soucieuse, mais d’un ton altier, si vous saviez de qui je veux parler.....
— Je ne veux pas le connaître. Est-ce un conseil que vous êtes venue quérir céans? Il sera court: bannissez de votre esprit des pensées trop ambitieuses, des espérances qui ne pourront jamais se réaliser.. Le peuple nous croit encore d’une essence supérieure à la sienne. Que si nous lui montrons nos faiblesses, nos passions, nos vices, nos appétits brutaux, nos convoitises, il verra sous le roi, sous le prince, l’homme, sous le seigneur, l’enrichi, le soldat parvenu. Quel respect, alors, nous portera-t-il? Il importe que les races ne se mêlent point, afin que les castes restent pures de tout alliage étranger... Que diriez-vous d’un comte qui ferait sa compagne de la plus humble de ses vassales? Peut-être serait-il plus heureux, lui, et son cœur plus satisfait!.. Mais il a son devoir tracé : il doit l’accomplir, dût-il en souffrir jusqu’au moment de la mort.
La comtesse ne l’écoutait plus:
— Vous voyez, continua-t-il, je fais de la philosophie... bien malgré moi, je vous l’assure.
— Eh! s’écria-t-elle d’un ton sarcastique, mettant de côté toute retenue, que ne la mettez-vous en pratique! Teniez-vous de tels discours à Renée de Crans, durant les longues heures que vous passiez auprès d’elle?
— Madame!... s’écria Philippe, courroucé. Vous avez tort, poursuivit-il en s’efforçant de contenir les éclats de sa voix. Il n’est rien, dans mon affection pour mademoiselle de Crans, que je ne puisse avouer hautement devant la plus jeune de mes sœurs. Oui, c’est une grande amitié que j’ai vouée à cette noble fille, et si j’avais le bonheur d’être un simple baron, elle serait déjà châtelaine de quelques manoirs délabrés, de huttes misérables, de quelques chenils à paysans.
Il proféra ces derniers mots avec une intention marquée, fort ironique. Elle souffrit de cette réminiscence maligne et laissa échapper un douloureux soupir.
— Il ne me reste donc, ajouta Philippe-Monsieur, qu’à vous souhaiter le plus heureux des voyages et à former des vœux pour que je vous revoie bientôt aussi belle et plus joyeuse.
D’un bond, elle fut debout devant lui, pâle, frémissante comme le myrthe sous l’effort de la brise, et, d’une voix étrange, altérée, qui sifflait en passant à travers ses dents serrées, avec un accent d’indignation profonde et de colère inexprimable, elle s’écria:
— Ainsi, c’est tout ce que vous avez à me dire! Vous foulez tout aux pieds, amour, orgueil, dévouement!.. Ah! vous broyez un cœur, vous humiliez, vous méprisez... Ah! vous dissertez, en rhéteur, en savant, en lettré, alors que je crie, que je souffre, que je pleure!... Vous êtes bien le digne fils de votre mère.
Effrayé de cet éclat, dont il redoutait l’explosion, Philippe fixa un regard imposant sur la comtesse. Il vit son visage inondé de larmes, sa bouche crispée, son front plissé. Elle reprit avec véhémence:
— Eh bien! oui, ce masque me pèse, me brûle, je l’arrache! C’est vous, c’est toi, Philippe....
— Madame, interrompit le comte de Bresse, impitoyable, je crois que vous allez me manquer de respect.
Elle se jeta à ses pieds, sanglotante, éplorée:
— Monseigneur... je souffre. Je supporterai tout, hors votre mépris!
— Relevez-vous, relevez-vous, s’écria-t-il en la repoussant, vous oubliez votre nom, madame!
— Eh! que m’importe ce nom....
— Vous souillez d’une boue infâme le blason de votre mari, mort pour vous! Ayez donc le courage de fuir; je vous promets, oui, je vous promets de taire vos aveux, et je vous assure que je ne puis faire plus.
Elle bondit sous ce nouvel outrage et se retrouva en face de Philippe, haletante, les yeux secs et brûlants:
— C’en est trop! dit-elle en martelant chacun de ses mots, d’une voix oppressée mais calme. Prenez garde, Monsieur, que je ne vous haïsse trop après vous avoir trop aimé ! On ne rebute pas vainement la veuve de Miolans, et je vous ferai sentir bec et ongles, si vous m’y forcez... Écoutez; supposez que je ne sois qu’une vile ambitieuse. Épousez-moi, prenez tout, mes terres, mes palais, mes serfs, mes pierreries: délaissez-moi, enfermez-moi dans la plus humble métairie, y fussé-je vachère... Pourvu que j’aie l’espoir, si fugitif et si lointain soit-il, de voir un jour mon dévouement récompensé !..
Ces fougueux emportements, cette passion sincère ou feinte, qui s’exprimait avec tant d’énergie, impressionnaient vivement Philippe de Savoie.
Il s’attendrit et dit avec une douce mélancolie:
— Pardonnez-moi, madame, comme je vous pardonne. Accordez-moi quelque répit. Je suis malheureux d’avoir inspiré un sentiment que je ne puis partager... Attendez!... L’avenir s’ouvre pour tous deux... Qui peut prévoir les destinées des hommes... Partez! et si vous trouvez un plus digne que moi...
— Je couperai ma main plutôt que de la mettre dans une autre main que la vôtre!
— Comtesse, par pitié !
— Quelle compassion vous inspiré-je, moi? Mais quel homme inflexible êtes-vous donc? Est-ce de l’eau, et non du sang, qui coule dans vos veines?..
— Ah! Madame, à votre tour ne lassez point ma patience et ne m’obligez pas à vous dire que je veux être libre et seul, chez moi.
Elle se tordit les mains avec désespoir: de rauques gémissements soulevaient sa poitrine, des éclairs sombres jaillissaient de ses yeux:
— Ah! rugit-elle soudain, ivre de rage, vous me chassez: vous êtes lâche, fils de louve!
Exaspéré, Philippe-Monsieur s’élança vers la comtesse, elle-même épouvantée de ce qu’elle venait de dire. Il leva le bras avec un geste terrible, comme s’il allait la frapper. Puis, honteux de ce premier mouvement, il s’arrêta et, du doigt, lui montra la porte, silencieux et sombre.
Les portières s’écartèrent tout à coup, et Louis XI apparut sur le seuil.
Une expression de naïf étonnement se peignait sur son visage:
— Oh! oh! dit-il avec une bonhomie trop accusée pour être réelle, j’arrive en un mauvais moment, ce me semble? Une querelle?... Vous ne m’aviez pas laissé deviner, cher beau-frère, que vous admissiez la belle veuve de Miolans dans le secret de vos combinaisons politiques.
Cette cruelle ironie écrasa Gilberte.
— Sire, vous vous méprenez; répondit méchamment Philippe, je contais à madame l’histoire de Joseph et de la femme de Putiphar, ministre de Pharaon d’Égypte.
Éperdue, la comtesse passa devant le roi sans le saluer, et s’enfuit en jetant un cri de désespoir qui provoqua un sourire significatif de Louis et un dédaigneux signe de tête de Philippe. On entendit la porte battre avec fracas sur le chambranle; le bruit gronda, longuement repercuté sous les voûtes, puis ce fut un profond silence.
VIII
Table des matières
Comme quoi le comte de Bresse entendait n’avoir pour geôlier qu’un prince de sang royal.
Il y avait grand tapage dans l’appartement de Philippe-Monsieur, comte de Bresse. Le fourrier Bochesel, le secrétaire Duplastre, le page Valromey, l’écuyer Jacob étaient réunis dans l’antichambre, et discutaient d’une façon fort animée avec sept ou huit officiers des gardes écossaises, armés de hallebardes, tandis que plusieurs pertuisaniers gardaient toutes les issues. Le prince, debout sur le seuil, considérait cette scène avec beaucoup de calme.
Bochesel disait très-haut que l’on n’agissait point ainsi avec un fils de Savoie, que c’étaient là manières de barbares, et que les usages d’une cour policée n’existaient nullement dans celle du roi Louis. Il invoquait à l’appui de son dire Cérémoniaux et traités d’art héraldique, sans compter la multitude innombrable des romans de chevalerie, lesquels, en pareille matière, avaient force de loi.
Maître Duplastre criait à son tour que suspicion, même légitime, ne saurait équivaloir à crime, et que des ordres comme ceux que les gens d’armes de Sa Majesté prétendaient mettre à exécution devaient être écrits, sans quoi nul n’était tenu d’y obéir.
Le page Valromey, lui, se bornait à entasser injures sur exclamations, quolibets sur apostrophes, le tout à l’adresse de messieurs les gardes, qu’il traitait purement et simplement de sbires, d’espions, de fournisseurs de potence, de plats valets, de ribauds et de truands. A quoi sire Jacob ajoutait, sans rire, qu’il pourfendrait le premier audacieux qui ferait un pas de plus en avant.
— Au diable! s’écria soudain et d’une voix tonnante qui fit taire les plus exaltés, le chef de la petite troupe: nous avons une consigne, Bochesel, et vous, qui êtes soldat, savez bien que nous obéissons sans discuter.
— Holà ? s’écria un nouvel arrivant, que se passe-t-il ici?
Tout le monde regarda celui qui venait de parler, et ce fut un mouvement général de terreur quand on reconnutm essire Tristan l’Hermite de Solliers, revêtu des insignes de sa charge de grand-prévôt.
— Ah ça! dit alors Philippe de Savoie en s’avançant avec lenteur vers ce personnage, me direz-vous, Tristan, ce que cela signifie? Je sommeillais après une bien mauvaise nuit — et pour cause! — lorsque ces messieurs sont entrés céans, ont occupé les portes et n’ont répondu que par leur affreux baragouin de Calédonie à l’ordre que je leur donnais de déguerpir incontinent. Charbonnier est maître chez soi! dit le proverbe. Cette querelle m’ennuie, faites-y mettre fin.
Sur ces mots, il tourna le dos et se disposa à rentrer dans sa chambre.
Le prévôt l’arrêta d’un geste respectueux, mais ferme
— Que voulez-vous? interrogea Philippe.
— Monseigneur, souffrez que je vous accompagne, j’ai une mission à remplir, et vaut mieux que nous soyons seul à seul.
Philippe eut un sourire indéfinissable.
— Parlez ici, dit-il, je n’ai rien que mes serviteurs ne puissent entendre, et je connais trop votre maître pour ignorer à quel propos il m’inflige votre présence ici.
Le comte de Solliers ne s’attendait aucunement à ce calme, à ce dédain.
Ce fut avec une emphase qui dissimulait mal son dépit qu’il répliqua, donnant cette fois au comte de Bresse le titre que portaient seuls les simples gentilshommes:
— Au nom du roi, monsieur, je vous arrête et vous somme de me suivre.
Un cri d’indignation, poussé par Bochesel, Duplastre, le page et l’écuyer, fit comprendre à Tristan qu’il s’était chargé d’une mission difficile à remplir et que peut-être il rencontrerait une résistance acharnée là où sa présomption et sa renommée de cruauté lui faisaient espérer une soumission servile. D’un signe, Philippe imposa silence à ses gens:
— Allons donc! Messieurs, s’écria-t-il railleusement, ne riez-vous pas de l’outrecuidance de ce bonhomme de prévôt? Ne voilà-t-il pas quelque chose de bien plaisant? Par la Croix-Blanche! sire Tristan, il ne me reste plus, je pense, qu’à vous tendre les mains si vous me les voulez enchaîner?
— Monseigneur, est-ce rébellion?
— Rébellion?... Peste! voyez-vous Philippe de Savoie, petit-fils du pape Félix, frère du roi de Chypre, se révoltant contre les volontés du prévôt Tristan?... Belle affaire, sur ma foi!...
— Ordre du roi, monseigneur!
— Parfait! Montrez-moi la griffe royale et... nous verrons à nous conformer aux lois de la nécessité. Va dire au roi, Tristan, que je ne puis être arrêté ni jugé que par mes pairs. Je reste ici, chez moi!
Tristan l’Hermite, honteux et confus du mépris que lui témoignait l’orgueilleux seigneur, sortit en lui lançant un regard vipérin. Bochesel et ses amis pressèrent Philippe de profiter de son absence pour essayer de se jeter hors du château. Il secoua la tête sans répondre autrement. Un instant plus tard le prévôt revint, accompagné du maréchal de Dauphiné, Jacques d’Armagnac.
Celui-ci, le visage renfrogné, gêné évidemment par la présence de son compagnon, s’approcha du prince, auquel il dit brusquement:
— Je viens vous confirmer que j’ai entendu le roi donner l’ordre au sire prévôt de vous appréhender au corps, monsieur mon cousin.
— Bon! riposta Philippe avec flegme, depuis quand faites-vous métier de goujat, mon cousin d’Armagnac? Et depuis quand le premier soudard venu met-il la main sur un fils de Savoie?
— Je vous jure que vous vous perdez en essayant de discuter. Le roi veut que vous soyez conduit à Loches, de gré ou de force.
— De force!... Fortitudo ejus regem tenuit! Si les épées reluisent au grand jour, il y aura du sang versé en ce lieu, Jacques, et ni vous ni moi n’en serons responsables, mais le roi seul. Il sait bien, lui, pourquoi... Enfin! le dernier mot que je vous puisse dire, c’est que vivant, nul ne me prendra, si ce n’est un de mes pairs, et j’entends par là quelqu’un issu, comme moi, de sang royal. Par toutes les reliques de Rome! si le roi est maître chez lui, je le suis chez moi, et s’il me prend fantaisie de vous couper la gorge et de jeter par la croisée Tristan que voilà, qui oserait y trouver à redire quand j’aurai payé l’amende?
Peu à peu, en prononçant ces paroles, M. de Bresse s’anima et s’exalta; sa véhémence devint de la violence, et son ironie, de la colère. Si bien qu’Armagnac et Tristan, subissant à leur insu l’influence de cette indomptable fierté, de cette énergie que rien n’abattait, pas même la crainte des vengeances royales, reculèrent tous les deux. L’attitude résolue de Bochesel, du petit Valromey, du scribe et de l’écuyer, l’indécision des gardes, qui ne comprenaient rien à ce dialogue, contribuèrent pour une large part à leur défaite.
— Ma foi! grommela le maréchal de son ton rude et grondeur, je suis tenté de croire que vous avez presque raison, beau cousin. Tristan, nous nous sommes fourvoyés.
— N’en soyez pas marri, dit à son tour Philippe en lui tendant la main. Je veux simplement constater nos prérogatives que Sa Majesté Louis le onzième tend à battre en brèche trop ouvertement. Libre à ses vassaux français d’accepter humiliations et affronts. Jamais je ne m’y soumettrai, moi, si adverse que se montre la fortune à mon égard.
Il eut en disant ces paroles un accent de suprême dignité.
Jacques d’Armagnac sortit pour aller transmettre au terrible monarque le détail de ce qui venait de se passer, non sans trembler un peu, car il se savait exposé au courroux du roi qui ne pardonnait point une entreprise mal réussie. Aussi fut-il étonné de la bonne humeur que lui marqua Louis, qui se borna à dire, en riant de son mauvais rire, que si M. de Bresse faisait de nouvelles façons il irait l’arrêter lui-même, et qu’à moins d’exiger l’empereur et le roi de Castille pour geôliers, l’indiscipliné seigneur serait bien forcé d’obéir.
A son tour le maréchal de Dauphiné revint, précédant Monsieur, duc de Guyenne, frère du roi, que suivaient trente ou quarante chevaliers, accompagnés eux-mêmes de valetons et d’écuyers, ce qui fit que le vaste corridor fut encombré d’une foule bruyante.
Le petit duc entra chez Philippe en riant aux éclats:
— Mon auguste frère me la baille belle! s’écria-t-il d’un air évaporé. Philippe, je succède à Tristan dans la charge prévôtale. Il parait que vous y mettez des façons?
— Gardons chacun notre rang, Monsieur, répliqua Philippe très-froidement.
— Allons! quittez cette moue qui vous enlaidit... C’est un caprice et demain nous vous ramènerons en triomphe.
— Que non pas! je veux des juges. Est-ce que nos personnes et nos vies sont à la discrétion de votre frère, Monsieur? Sommes-nous vile engeance, nous qui nous asseyons sur les marches du trône? Et c’est là l’exemple qu’on veut donner!
Étonné et froissé de ce ton, le duc de Guyenne redevint sérieux.
— Je proteste, poursuivit M. de Bresse avec la même violence, je proteste à la face de tous les bons et loyaux gentilshommes qui m’entendent, comme je protesterai à la face de l’Europe entière, quand vos tribunaux m’auront renvoyé sauf et absous. Eh bien! Monsieur, marchez devant, je vous suis; et vous, messieurs, veuillez me faire cortège, ajouta-t-il en s’adressant aux seigneurs: le cas est nouveau et mérite la peine d’être examiné : un frère de roi traînant à sa remorque un fils de duc régnant. Par la croix! on verra quelque jour un peuple traînant son roi au gibet....
Ce langage, extraordinaire à une époque où la royauté était encore dans tout son prestige, où l’on considérait son représentant comme une sorte d’émanation divine, où nul n’osait parler du roi que comme il aurait parlé de Dieu, inspira une superstitieuse terreur à ceux qui l’entendirent. On comprenait mal l’étendue et la profondeur des pensées de Philippe et plus d’un l’accusait de rébellion, ne concevant point qu’il eût résisté seulement pour constater de quelle barrière de priviléges, de droits, de prérogatives, de respects, il fallait entourer le trône, afin d’empêcher que l’on ne s’aperçut de sa fragilité.
Si plus tard, Louis XI put accomplir son œuvre, abattre la féodalité, triompher des grands vassaux, réduire à l’état de courtisans les plus fiers d’entr’eux, c’est que personne ne sut profiter de la leçon donnée par Philippe de Savoie, et qu’il ne se trouva aucun caractère assez puissamment trempé pour suivre son exemple.
Le duc de Guyenne, seul, pénétra le mystère de cette conduite, inexplicable pour les esprits vulgaires. Un vague pressentiment lui dit qu’agir ainsi, c’était être à la fois habile et honnête. Il n’eut point le courage d’en témoigner. Il prit donc le pas et se dirigea vers les appartements royaux, précédant Philippe-Monsieur, qui marchait isolé, tête haute, mine insouciante, d’un pas alerte, suivi de la foule des gentilshommes. Derrière ceux-ci venaient les gens de sa maison, gardés à vue par Tristan l’Hermite et ses pertuisaniers.
Tandis que cette scène se passait chez le comte de Bresse, Bastarnay du Bouchage pénétrait dans un cabinet dépendant de son appartement et où dormait d’un sommeil fiévreux et lourd Guy de Fésigny, qu’une ronde de nuit avait trouvé gisant, évanoui sur les marches du grand escalier et conduit chez le magistrat.
Le teint plombé, les yeux cerclés de bistre, les traits douloureusement tirés, Fésigny, étendu sur ce lit, tout habillé, ressemblait à un cadavre plutôt qu’à une créature animée. Cette prostration, due à des fatigues inouïes, à la surexcitation qui l’aidait à les supporter, durait depuis l’instant où, frappé au visage par la comtesse de Miolans, il s’était affaissé, ivre, presque fou.
Du Bouchage le regarda avec compassion, puis il le toucha à l’épaule. Fésigny exhala un gémissement strident et rauque, balbutiant des paroles inarticulées. Il s’éveilla, promena sur ce qui l’entourait un regard atone qui vint enfin s’arrêter sur le magistrat. Ce fut comme une commotion soudaine. Sa tête se renversa en arrière, ses paupières battirent, et il proféra lentement ces mots:
— Ah! mon ami, j’ai bien souffert
— Que vous est-il arrivé, maître Guy? votre front est ensanglanté.
— Rien... oh! rien!... un étourdissement... la lassitude... mais qu’avez-vous, monsieur de Bastarnay, vous voilà morose et songeur?
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