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Auguste Lepage
L'odyssée d'une comédienne

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066316464
Table des matières
L’ODYSSÉE D’UNE COMÉDIENNE
SINGULIÈRE RENCONTRE
II LA NOUVELLE PATRIE
III A.D. 1715
IV LA TOISON D’OR ET LE NŒUD DE RUBAN DE LA PRINCESSE MÉDÉE
V NOUVELLES AVENTURES DE LA PRINCESSE MÉDÉE QUEL FUT LE VAJNQUEUR DE LA TOISON D’OR
VI SINGULIÈRES AVENTURES DE NUIT
VII A L’ÉTANG VERT
VIII LA TOILETTE DU LANDGRAVE ET LA NOUVELLE RÉSIDENCE DE MADEMOISELLE DE MIVELLES
IX LE RÉCIT DE LA COMÉDIENNE.
X LA DAME BLANCHE.
XI L’INCENDIE DU CHATEAU.
XII L’AMOUR VEILLE
XIII UNE NUIT DANS LA TOUR BLANCHE.
XIV NOUVELLES AVENTURES NOCTURNES.
XV AMOUR COUPABLE, AMOUR PUR.
XVI LES ARGONAUTES SE PRÉPARENT A UNE NOUVELLE EXPÉDITION
XVII D’AUBIGNY.
XVIII ARMAND DE MIVELLES
XIX AU TOMBEAU DE MANON
XX L’EXPIATION
XXI ÉPILOGUE
L’ODYSSÉE
D’UNE
COMÉDIENNE
IMITÉ DE L’ALLEMAND
PAR
AUGUSTE LEPAGE
PARIS
G. CHARPENTIER, ÉDITEUR
13, RUE DE GRENELLE SAINT-GERMAIN, 13
1881
L’ODYSSÉE
D’UNE
COMÉDIENNE
Table des matières
SINGULIÈRE RENCONTRE
Table des matières
Une voiture, traînée par trois grands chevaux décharnés, roulait lentement et péniblement sur la grande route.
C’était un attelage qui, aujourd’hui, nous paraîtrait étrange et incommode; mais à cette époque– nous sommes en l’année1715–cette voiture pouvait passer pour élégante et confortable.
Elle était composée d’une caisse basse et carrée, des coins de laquelle s’élevaient quatre colonnes sculptées, qui, s’étendant au dehors, soutenaient un toit de moitié au moins plus grand que la caisse qu’il devait protéger.
Toit, colonne, caisse étaient vernis et peints en bleu et en rouge.
–On distinguait encore sur les ornements des traces de dorure, mais celles-ci n’étaient pas vieilles partout, le temps et la poussière des roules les ayant presque entièrement fait disparaître en plusieurs endroits.
La lourde caisse reposait entièrement sur l’essieu, elle était veuve de tout ressort; en revanche, dans l’intérieur, deux sièges larges et rembourrés, suspendus à de lourdes courroies et qui., à chaque cahot, allaient à droite ou à gauche.
–Les quatre roues, sous leur poussière, paraissaient être de la même couleur que la voiture, chaque rayon formant un ornement sculpté ayant la prétention d’être élégant, pendant que le cercle des roues, d’une largeur démesurée, était garni de clous grosiers.
Cette voiture, d’une solidité peu ordinaire, paraissait déjà avoir fait un assez long voyage à en juger par son extérieur.
Le véhicule avançait lentement, enfonçant d’un côté ses roues dans les ornières d’une mauvaise route, tandis que de l’autre il se traînait péniblement sur des pierres que les lourds essieux s’efforçaient en vain de broyer, que l’attelage s’embourbait de plus en plus dans le terrain sablonneux, et la caisse bleue et rouge avait bien des cahots à supporter.
Essayons de pénétrer dans l’intérieur, on le peut sans être dérangé; car, quel que soit le désir de saisir quelques mots, aucune conversation ne s’y fait entendre.
Nous sommes au printemps: le1er mai; mais c’est un printemps comme l’on n’en a pas vu de mémoire d’homme: tout verdit et fleurit, et le soleil darde ses rayons brûlants sur la plaine sablonneuse que traverse la route.
Les rideaux de cuir qui entourent la voiture sont ouverts de trois côtés et reposent lourdement sur le toit de bois.
On aperçoit deux personnes sur le siège de derrière: l’une d’elles, qui attire tout de suite l’attention, est une jeune fille d’environ dix-neuf ans, d’une rare beauté; un teint clair et délicat, des joues rosées, des yeux bleus qui regardent avec une expression indescriptible de bonté et d’amour son compagnon de voyage. Une chevelure blonde et abondante dont les boucles sont saupoudrées de poussière: tels sont les traits principaux de son charmant visage.
Son costume est bourgeois et simple, mais il indique une certaine aisance et même la fortune. Les manches courtes et bouffantes de son corsage sont entourées de dentelles qui laissent apercevoir des bras d’une. forme adorable et d’une blancheur éblouissante; les mains sont d’une délicatesse exquise.
Des gants longs, jaunes, en peau souple, reposent sur le devant de la voiture auprès d’une mantille.
Il paraît assez difficile de préciser l’âge de son compagnon de route; au premier aspect, il semble avoir passé la cinquantaine; mais après plus mûr examen, on ne lui donne plus cet âge.
C’est un homme aux larges épaules, grand et fort.
Ses vêtements se composent de bas de soie gris perle, d’une culotte courte flottante, et d’une longue veste de couleur claire qui laisse passer les bras couverts par de larges manches de chemise. Son habit d’un drap brun orné de torsades et de boutons de soie, sa perruque avec ses boucles innombrables, son baudrier avec sa longue épée, sont posés devant lui sur la banquette. Il expose sa tête chauve pour se rafraîchir à la faible brise qui traverse de temps en temps le véhicule.
Il dort.
Ses traits sont accentués et rudes, et peuvent encore avoir des prétentions à la beauté; cependant, son teint a quelque chose de mat qui, à distance, fait paraître sa figure presque grise; en cet instant, elle est animée d’une certaine rougeur qui n’a rien d’inquiétant, car elle s’explique facilement par son sommeil paisible et la température.
Ses mains, entourées de riches manchettes, sont blanches et fines, et indiquent plutôt un rang élevé qu’une position vulgaire; du reste, ses vêtements, ainsi que ceux de la jeune fille, nous confirment dans cette opinion.
D’un large siège à deux places, un postillon conduit les trois chevaux qui, harassés de fatigue et de chaleur, se traînent péniblement.
Le conducteur aussi s’est mis à son aise autant qu’il a pu, car c’est lui qui a le plus à souffrir des rayons brûlants du soleil; il a quitté son habit et sa veste, et aurait fait certainement autant de sa perruque si elle n’eût été faite de cheveux naturels, qui, de noirs au départ, sont devenus entièrement blancs sous la poussière de la route.
Aspirant l’air avec force et sonnant du cor, il essuie souvent son visage avec sa manche, et désire ardemment atteindre un endroit ombragé, qu’il aperçoit malheureusement encore bien loin sur la route, et qui doit l’abriter contre la chaleur du soleil couchant.
Dans la voiture, la jeune fille passe son temps à observer tantôt son compagnon, tantôt le paysage, et elle agite en même temps un charmant éventail, afin de renouveler un peu l’air.
Des trois côtés ouverts de la voiture, il en est un surtout qui offre un paysage ravissant; de petites montagnes en partie boisées, en partie plantées de vignes, s’étendent à perte de vue et à peu de distance de nos voyageurs.
Çà et là apparaissent de charmants villages, des fermes isolées, des chaumières au pied des hauteurs tandis que sur leurs sommets, la vue est réjouie par des châteaux et des ruines.
Du côté opposé, le plus proche de la jeune fille, on aperçoit une vaste plaine où apparaissent à travers des groupes d’arbres divers villages avec leurs clochers pointus, le tout éclairé par les derniers rayons d’un soleil couchant, qui tantôt se montrant, tantôt disparaissant, se reflètent dans un cours d’eau. Cette plaine, qui s’étend devant les voyageurs, est la célèbre Bergstrasse qu’ils ont suivie depuis le grand matin sans interruption, dans la direction de Heidelberg.
Chaque fois que la. jeune fille regarde le gracieux paysage qui se déroule devant elle, sa figure fine et délicate reflète une contraction douloureuse, qui disparaît aussitôt que ses regards se reportent sur son compagnon endormi.
Quelles amères pensées traversent donc sa tête blonde, et viennent péniblement impressionner ainsi son âme, tandis qu’elle voit autour d’elle la nature de Dieu s’étendre avec ses plus précieux trésors?
Elle peut les atteindre, et cependant elle ne peut les nommer siens; elle sent avec douleur, à l’aspect des montagnes et des vallées riantes qui la saluent et semblent l’appeler, que, malgré tous les trésors terrestres dont elle est si richement entourée, il lui manque un grand bien: la patrie.
Dès son enfance, elle s’est vue avec son père sans cesse errant, ne pouvant longtemps séjourner dans le même endroit; à peine arrivée secrètement quelque part, elle doit, sans repos ni trêve, fuir de nouveau
Pourquoi?
Elle ne pourrait répondre; elle l’ignore.
Elle ne sait, ne connaît qu’une seule chose, c’est qu’elle aime son père d’un amour ineffable, et qu’elle lui sacrifierait volontiers jusqu’à sa vie comme elle lui a sacrifié sa patrie.
Il n’est besoin que de surprendre le regard caressant qu’elle adresse à l’homme endormi, pour en être certain.
Tout à coup, la clarté du jour disparaît, une demi-obscurité entoure le carrosse, unbien faisant courant d’air le traverse.
En même temps, le son joyeux du cor indique que le postillon, ruisselant de sueur, a atteint la forêt tant désirée, que, malgré ses coups de fouet et ses jurons répétés, il n’avait pu gagner plus tôt.
Le dormeur s’éveille en sursaut, se remet d’aplomb, et, roulant de tous côtés ses yeux étincelants couverts d’épais sourcils, il paraît demander où il est, ce qui se passe.
La jeune fille montre en souriant le postillon, qui dans son léger costume, en contravention évidente avec le règlement de la poste de Tour-et-Taxis, s’étend commodément sur son siège et sonne gaiement du cor, dont les échos de la forêt de sapins que traversent nos voyageurs répètent les sons clairs et joyeux.
–Où sommes-nous ici? demanda tout à coup le voyageur avec un accent étranger au postillon, en interrompant sa chanson du Forgeron des Tilleuls.
Le sonneur de cor, quoique contrarié d’avoir été interrompu dans sa chanson, se retourna immédiatement et répondit d’un air gracieux:
–Votre Seigneurie, nous sommes dans la forêt de Seebeimer et Bickenbacker, ensuite nous arriverons au célèbre château de Frankenstein, qui termine la grande route, et, en deux petites heures, j’espère descendre Leurs Altesses dans la résidence du landgrave de Darmstadt, à l’hôtel de la Grappe, chez maître Georges Hanz; vous y serez aussi bien reçus que n’importe où dans le duché, sans en excepter l’hôtel de l’Empereur–Romain, où descendent les seigneurs dans la ville libre de Francfort.
Après avoir écouté les divers renseignements du postillon, l’étranger s’était rejeté au fond de la voiture; mais presque aussitôt, voyant le conducteur porter son cor à ses lèvres, il reprit:
–Quelle distance y a-t-il de la résidence du landgrave, où les étrangers sont si fort tourmentés par les formalités de la douane, jusqu’à la ville libre de Francfort où se trouve votre hôtel de l’Empereur-Romain?
–Il y a bien pour six à sept heures de marche.
–Et peut-on les faire aujourd’hui?
–Impossible, Votre Seigneurie,–répondit tout net le postillon effrayé en se soulevant sur son siège, –mes chevaux sont sur leurs jambes depuis la frontière du Palatinat, et ils sont harassés de fatigue. Si j’en juge d’après le soleil, il doit être six heures; c’est donc tout à fait impossible; il faut que vous descendiez à la résidence.
–N’y a-t-il pas,–continua l’étranger avec calme,–un endroit, un village ou même une ferme entre cette résidence et Francfort, où nous pourrions passer la nuit d’une façon passable?
–A moitié route, à gauche, est la ville de Langen...
–Bien,–reprit le voyageur en interrompant le postillon,–nous nous arrêterons donc chez le maître de poste avant d’entrer dans la résidence. Vous y changerez vos chevaux fatigués contre des chevaux frais, et, sans descendre, nous irons jusqu’à Langen, et demain à Francfort. Je payerai tout, et vous savez qu’en outre, un bon pourboire ne vous fera pas défaut.
–Comme il plaira à Vos Excellences,–reprit le postillon en étouffait un soupir à la pensée du pourboire promis; cependant, tout en se retournant sur son siège, il murmurait entre ses dents:
–Allons à Langen; mais cela n’empêche pas que nous aurions été bien mieux reçus chez Georges Hanz.
Et, pour faire passer sa mauvaise humeur, il cingla de plusieurs rudes coups de fouet ses chevaux arassés; il reprit son cor et se mit de nouveau à sonner un joyeux refrain.
La jeune fille avait écouté avec tristesse et résignation la conversation que nous venons de rapporter. Nos deux voyageurs étaient assis tranquillement à côté l’un de l’autre, absorbés dans leurs pensées, aspirant avec satisfaction l’air pur de la forêt de sapins, et écoutant, pour se distraire, la façon agréable dont le conducteur sonnait du cor.
C’était, à cette époque, une chanson qui courait le pays, la chanson du prince Eugène et de la ville de Lille en Flandre, que sept ans auparavant, en1708, le grand héros avait prise après un siège glorieux.
La mélodie en était fraîche et vigoureuse et paraissait encore plus agréable à entendre au milieu du bois.
Nos deux voyageurs en ressentirent du reste bientôt les effets, car peu à peu leurs visages s’éclaircirent et devinrent presque souriants.
Tout à coup une voix mâle et puissante vint se mêler au son du cor: elle paraissait sortir du bois, et l’on pouvait entendre que les paroles se rapportaient parfaitement à la mélodie que jouait le postillon.
Celui-ci, qui écoutait la chanson, laissa tomber le cor de ses lèvres et commença à son tour à chanter, pendant que dans la forêt l’étranger se mettait à sonner la mélodie sur son cor ou sur une trompette.
Cet accompagnement dura pendant tous ’les couplets de la chanson, à la grande joie du postillon et même de nos voyageurs, car la jeune fille regarda avec des yeux rayonnants son père, sur la figure duquel on voyait paraître un gai sourire, pendant que sa tête battait la mesure.
Le chant et la sonnerie de la forêt devenaient de moment en moment plus distincts, car ils se rapprochaient.
La chanson en était au couplet qui raconte que Lille la belle, malgré ses tours et ses bastions, avait dû se rendre à son vainqueur, lorsque, au bout d’un petit sentier de la forêt, apparut sur la grande route un musicien, auquel on n’aurait jamais supposé une pareille mine.
C’était un homme vigoureux, couvert d’une vieille capote en drap blanc, doublée de bleu; il avait aux pieds de longues bottes de cuir, et sur sa tête, couverte de cheveux gris, un petit tricorne avec une plume rouge. Une grande sacoche en cuir, paraissant pleine, était suspendue à son dos par une large bandoulière; à un cordon pendait sa trompette parfaitement brillante; dans sa main droite, il tenait une énorme pique qui pouvait lui servir de bâton de voyage, ou, à l’occasion, d’arme défensive; la manche gauche de son habit tombait flasque le long de son corps et paraissait attachée à la bandoulière; notre chanteur était privé d’un bras.
Ce personnage étrange était sorti de la forêt à une petite distance en avant de la voiture qui avançait lentement.
Quand celle-ci l’eut rejoint, l’homme à la capote blanche s’écria d’une voix sonore et gaie, pendant que son œil rusé regardait fixement les voyageurs et que sa bouche se tordait sous son visage bruni, dans un hardi sourire:
–Attention! toute la compagnie! honneurs et respects!
En même temps, élevant sa pique, il rendit les honneurs militaires à la voiture.
Chevaux, postillon, voyageurs, durent avoir tous ensemble la même pensée, car les trois chevaux s’arrêtèrent, et le conducteur déposa ses rênes et son fouet au moment même où le voyageur allait lui ordonner de faire halte.
La capote blanche, sous son tricorne mis un peu de côté, regardait gaiement l’étranger; sur sa figure apparut une vive rougeur quand-celui-ci lui demanda s’il était le chanteur et le musicien qui, depuis quelques instants, les escortait si bien de sa voix et de sa trompette.,
–Mais certainement que c’était moi, Excellences, répondit l’autre; je ne puis entendre la chanson du prince Eugène sans l’accompagner en chantant ou en sonnant. J’étais là, lors de l’affaire, quand elle fut faite et chantée la première fois, en1708, lorsque le prince Eugène attaqua la fière ville de Lille. J’ai sonné comme trompette pour ce joyeux jour de noce, et sabré vaillamment comme dragon impérial jusqu’à ce qu’une maudite balle française vînt m’enlever le bras gauche et me fît manchot.
–Oui, monsieur, reprit vivement le postillon en coupant la parole à la capote blanche, c’est Balzer Lang, bien connu dans les villages de la Bergstrasse, le meilleur trompette du pays, dans un jour de noce, –et, avec cela, un vrai bon vivant.
–Tais toi, blanc-bec, et occupe-toi plutôt de tes chevaux, ton brun a la croupière qui tombe; je dirai bien moi-même à ton bourgeois qui je suis, s’il désire le savoir.
–Il me sera très agréable de l’apprendre, reprit le voyageur, mais comme nous ne pouvons nous arrêter ici, et que vous suivez le même chemin que nous, montez près du postillon, et vous nous raconterez votre histoire tout en continuant notre route.
–Avec plaisir, Votre Seigneurie, cela fera bien mon affaire, reprit gaiement notre musicien en grimpant agilement avec sa longue pique sur le siège du postillon.
Celui-ci, honteux et confus, après avoir arrangé prestement le harnais qui tombait, rendit de nouveau la main à ses chevaux, et nos voyageurs se remirent en route avec une personne de plus.
–Mon nom est Balzer Lang, reprit l’homme à la capote blanche en se retournaut vers la voiture; mais à Darmstadt, l’on m’appelle Balzer tout court. Autrefois, j’étais trompette dans un régiment de dragons impériaux sous le prince Eugène, mais depuis que j’ai reçu cette maudite balle française, je suis courrier du landgrave et fais rentrer les contributions et les amendes, ce qui est pour tout le monde une charge pénible et surtout pour moi, car j’aimerais bien mieux n’apporter que la gaieté chez tous ces braves gens; de temps en temps, du reste, il en est ainsi, car je sonne pour eux du cor aux noces et baptêmes. Je demeure dans un château ou plutôt dans la tour d’un grand château fort, où tous les individus du Palatinat que j’y ai amenés ne sont pas entrés pour leur plaisir.
La fin de sa phrase était adressée d’un ton sérieux au postillon: mais celui-ci, ne se laissant plus intimider, répondit hardiment:
–J’aime mille fois mieux vous voir dans la tour du grand château que tenant la campagne; cela prouverait que la guerre dure encore, et que le prince Eugène, d’accord avec le maréchal français, n’aurait pu conclure une paix dont le pauvre Palatinat et la Hèsse avaient si grand besoin!
–Cette fois-ci, tu as raison, dit Balzer d’un ton sérieux et ému en songeant à quelque triste souvenir de ses campagnes. Oui, c’est un grand bonheur pour tout le pays et toute la population au delà du Rhin, que cette guerre de succession entre la France et l’Espagne soit terminée; on ne saurait assez en remercier le ciel. Regardez donc autour de vous: ne semble-t-il pas que la nature même s’en réjouisse? A-t-on jamais vu un printemps pareil? Au premier jour de mai, tout est en fleurs, et le soleil luit et brûle comme en août; ton dos doit déjà en savoir quelque chose. On peut voir, par là, avec quelle sagesse tout est organisé; quand bien même la nature aurait fait les mêmes efforts les années précédentes, la guerre sauvage aurait tout détruit dans ses horreurs; au lieu que maintenant, le paix étant assurée, elle donne à pleines mains, et aussi vite que possible, les trésors de son sein à ses enfants. « Qui donne vite, donne deux fois.» Jouissons donc gaiement de la vie, habitants du Palatinat!
De gai qu’il était, le vieux soldat, en prononçant ces dernières paroles, avait pris un air mélancolique auquel il n’était certes pas habitué. Aussi, pour chasser ces tristes souvenirs, frappa-t-il vigoureusement de sa seule main l’épaule du postillon qui, en recevant le coup, grimaça plutôt un sourire de mauvaise humeur que de satisfaction, ce qui parut amuser nos deux voyageurs.
Après un moment de silence, l’étranger demanda au trompette de quelle manière il avait passé duré giment des dragons impériaux dans la résidence dulandgrave, à laquelle ils touchaient presque.
–Ah! monsieur, répondit celui-ci avec bonhomie, ce ne sera ni long ni difficile à vous expliquer. La tranquille petite cité que vous apercevez et que j’aime tant est ma patrie. Mon père était musicien de la ville et gardien de la tour. Je suis né au haut du clocher, en l’année1668. Pendant une trêve, mon père, avec quelques compagnons et moi, tomba entre les mains des Français; tous furent massacrés sans miséricorde, moi seul fus épargné, parce qu’ayant saisi ma trompette, je me défendis courageusement; cela leur plut, ils m’emmenèrent et je devins trompette français. Je restai d’abord, par force, plusieurs années chez eux; puis ensuite de ma propre volonté. J’aurais pu déserter, je ne le fis pas; j’avais mes raisons pour cela, je l’avoue; une. belle Française en était cause. Quand j’eus arraché de mon cœur ce maudit amour, il n’était plus temps. Heureusement, il m’arriva une aventure incroyable; un grand seigneur m’aida à fuir et me donna encore de l’or. Ce fut une joyeuse histoire; c’est ainsi qu’en1694je revins à l’armée impériale. J’y restai et fis la campagne sous les ordres du prince Eugène et de Malborough, sur le Rhin, dans lés Pays-Bas et dans les Flandres. J’ose dire que maintenant je suis quitte envers mon pays, car, pour me rattraper des quelques années que je l’ai combattu, j’ai depuis sonné, tapé, sabré, fait le coup de feu comme un démon à son service. En 1708, j’étais à l’assaut de Lille; je fus laissé pour mort sur le champ de bataille; je ne l’étais qu’à demi. On m’emmena à l’hôpital, où on m’amputa du bras gauche; je me guéris tout doucement, alors on me laissa sortir. Quand je fus sur mes jambes et que je demandai mon régiment, on me répondit qu’il était parti. J’étais encore tellement faible, qu’il me fut impossible de le rejoindre et de continuer à servir l’empereur comme trompette. Je partis alors pour Darmstadt en me traînant tout le long de la route et en mendiant. En y arrivant, par la grâce de Mgr le landgrave Ernest-Louis, j’obtins le poste de courrier et de gardien de la tour. Je l’acceptai avec empressement et reconnaissance, car je pouvais ainsi de nouveau loger dans ma chère tour et sonner du cor tout à mon aise. J’ai seulement demandé comme faveur de conserver mon uniforme de dragon impérial. Monseigneur me l’a accordé, et, de plus, il me fait donner de la garde-robe princière du drap et tout ce qui m’est nécessaire quand il est déchiré. Et maintenant, dit-il en se retournant vers le postillon, sonne du cor; nous arrivons à Eberstadt, et il faut entrer, musique en tête, dans ce vieux nid, qui, si près de notre Darmstadt, a la prétention de vouloir prendre le nom de ville. Nous allons sonner la chanson de Malborough; tu feras le ténor, si tu le peux; tu joueras la partie haute, moi la partie basse et les variations.
En même temps, il saisit sa trompette, et nos deux hommes sonnèrent à pleins poumons pendant qu’ils traversaient le village. Le postillon disait sur son cor la chanson populaire, et Balzer l’accompagnait en ajoutant toutes sortes de fioritures qui retentissaient comme des signaux de guerre et sortaient avec un tel vacarme, que les paysans étonnés mettaient le nez aux fenêtres, pensant qu’un régiment français ou une peuplade de sauvages envahissait leurs paisibles demeures.
Le voyageur était devenu sérieux pendant le récit du trompette, il le regardait fixement, puis le sourire reparut sur ses lèvres; il écoutait avec plaisir leur sonnerie dont l’air ne lui était pas étranger. Peu à peu, les nobles traits.de son visage s’éclaircirent et on put même l’entendre fredonner la chanson tantôt en flamand, tantôt en français. Tout à coup, il se sentit entouré de deux bras charmants, un tendre baiser tomba sur chacune de ses joues, et la voix aimée de sa compagne de voyage lui dit en français pendant que ses yeux rayonnants le considéraient avec amour:
–Combien je suis contente, cher père, de te voir si heureux et si gai, et comme je bénis le ciel de nous avoir amené ce brave homme qui a opéré ce miracle. J’espère maintenant que tu voudras bien avoir aussi une bonne parole, un bon sourire pour la pauvre Blanche.
–Silence, enfant; cet homme nous comprend sans doute, reprit l’étranger en dénouant les bras qui entouraient son cou. Je suis toujours bon pour toi, tu le sais, même quand je suis absorbé dans mes pensées; mais laisse-moi écouter paisiblement cette musique qui me fait tant de bien.
Tout en parlant, il attirait vers lui sa fille, prit ses mains dans les siennes, et pressés l’un contre l’autre, ils écoutèrent, sans bouger, la fanfare.
Le village une fois passé, la voiture se retrouva dans une autre bois de sapins. Après la chanson du prince Eugène, nos deux cors entonnèrent plusieurs autres refrains, à la satisfaction de nos voyageurs; la forêt finit enfin et l’on put apercevoir la route s’étendant à perte de vue.
A droite, les montagnes s’étaient changées peu à peu en vallons et avaient disparu. Les bois qui les couvraient formaient une grande courbe dans la plaine et paraissaient envelopper toute la contrée qui, à gauche, venait aboutir à la forêt que la voiture quittait.
Pendant que de ce côté des bois de sapins sombres décrivaient cette courbe, l’œil apercevait à droite de fraîches forêts verdoyantes, et dans le fond, cachée sous divers groupes d’arbres, une ville avec des tours innombrables et de hautes maisons. Ce dernier point de vue gracieux et charmant était bien digne de terminer un tel voyage.
–Darmstadt! s’écria tout à coup l’homme à la capote blanche. Ah! quel différent effet cela vous produit de rentrer chez soi, commodément en voiture, au lieu d’y arriver exténué d’avoir battu à pied la grande route.
Cette exclamation eut pour effet d’arracher nos voyageurs à leur douce rêverie, car l’étranger reprit son air sérieux, et, repoussant doucement sa fille il ordonna au postillon d’arrêter.
Celui-ci obéit à l’instant même, et se retourna, ainsi que Balzer, étonné, vers le voyageur pour écouter ses nouveaux ordres. Ce dernier mit sur sa tête un bonnet de soie et reprit d’un ton d’autorité:
–Vous savez, postillon, ce que je vous ai déjà dit pour la continuation de notre voyage. Nous ne nous arrêterons pas dans cette ville; nous irons tout de suite plus loin, sitôt que vous aurez changé de chevaux; mais, comme il est temps de songer à manger, nous mettrons ici notre couvert. J’aperçois là-bas une jolie place verte qui fera bien notre affaire. Ainsi, laissez-nous descendre.
Au commencement de cette phrase, la figure du trompette s’était considérablement allongée, et il allait se mettre en devoir de briser une lance en faveur de Darmstadt, lorsque, au mot «manger», sa figure reprit son air souriant; il sauta lestement à bas du siège, ouvrit la portière et offrit son bras encore robuste, comme il le disait en riant, au sévère étranger, et à sa gracieuse fille, pour les, aider à descendre. Il le fit avec une galanterie marquée, surtout vis-à-vis de la jeune et jolie personne sur laquelle il laissa reposer un coup d’œil satisfait.
L’étranger se dirigea vers une petite éminence entourée d’arbres formant une place engageante et située en même temps près de la route qui paraissait conduire à la forêt. Il s’assit sur le frais gazon, charmé d’éviter ainsi, pour quelque temps, les cahots de la voiture. Blanche s’assit gracieuse auprès de son père, et celui-ci ordonna au postillon d’ouvrir les offres des deux sièges du carrosse et d’apporter les rovisions qui s’y trouvaient. Le trompette prêta son ide en cette occasion, et, malgré son seul bras, il ontra plus d’adresse que le jeune postillon.
Bientôt une nappe damassée, fine et blanche, fut tendue sur le gazon devant nos voyageurs; elle se ouvrit promptement d’une pastèque, d’un jambon, d’un saucisson et de pain. Mais ce qui sembla le plus particulièrement intéresser et réjouir Balzer, ce fut a vue de quelques bouteilles ventrues qui paraisaient renfermer un précieux liquide; il fut en outre bien surpris de voir sortir des coffres des obelets d’argent, des fourchettes et des couteaux. L’étranger invita sans cérémonie les deux homes à partager son repas et leur donna l’exemple. a jeune fille les invita aussi du regard à goûter aux ets apportés, et elle remplissait souvent leurs gobeets d’argent. Balzer s’était assis résolument dans e cercle, tandis que le postillon ne l’avait fait qu’aec timidité. Une fois en place, ils firent du reste tous deux honneur au repas, mais surtout au liquide que le trompette reconnut immédiatement pour d’excellent bourgogne. Il avoua d’un air connaisseur que depuis ses campagnes en France, il n’avait amais goûté une boisson aussi délicieuse et surtout dans un aussi beau gobelet.
Nos voyageurs avaient depuis longtemps terminé leur repas, que l’ancien trompette de dragons mangeait et buvait encore de tout cœur, tout en continuant à causer.
On ne pouvait lui en vouloir, car depuis qu’il avait quitté le service il n’avait pas fait un aussi succulent dîner.
N’écoutant que les élans de son cœur, il allait se mettre à raconter une de ses nombreuses histoires flamandes, quand des éclats de rire et quelques mots français arrivèrent jusqu’à l’oreille de nos personnages, ce qui fit surtout prêter l’oreille aux voyageurs. Ces voix, accompagnées de piétinements de chevaux, paraissaient venir de la forêt; le conteur d’histoires se tut sur un signe sévère que lui fit l’étranger, et celui-ci, qui jusqu’alors était resté nonchalamment étendu sur le gazon, le dos appuyé contre un arbre, se leva vivement pour mieux écouter. Les voix et les rires devenaient plus distincts en approchant; ce devait être une petite cavalcade qui suivait le chemin sortant de la forêt et qui se proposait de descendre sur la route où reposaient les quatre personnages. On pouvait alors distinguer nettement une voix de femme qui’dominait la conversation; plus elle approchait, plus l’étranger prêtait l’oreille et paraissait devenir inquiet. A un détour du chemin, on put bientôt distinguer les arrivants. Il y avait environ cinq à six cavaliers et une dame à cheval. Cette dernière, en amazone, avec un chapeau de feutre orné de plumes blanches tombant sur ses cheveux bouclés, était en tête, pendant que les cavaliers l’entouraient ou la suivaient en causant gaiement.
La petite cavalcade approchait. Elle devait avoir aussi aperçu nos quatre voyageurs, car la dame fixa sur le groupe un regard curieux. Son visage, d’une étonnante beauté, devait captiver chacun; ses yeux noirs enfoncés jetaient des feux vainqueurs sous leurs fiers sourcils; de longues boucles brunes flottaient au gré du vent autour de son visage ovale, qui, jusqu’à ce moment, était encore dans l’ombre, grâce à son large chapeau de feutre. Quand elle fut plus près, la clarté du jour éclaira la figure enchanteresse de l’amazone, qui, arrêtant son cheval, laissa errer ses regards brûlants sur la petite société et ne les arrêta que sur l’étranger.
Un changement subit s’opéra en lui, quand il eut clairement entendu sa voix et attentivement examiné ses traits; il pâlit affreusement, et, comme mû par une secousse électrique, un frisson parcourut tout son être à l’aspect de cette étrange apparition.
Une vive rougeur empourpra son visage, et son œil se riva fixement à celui de l’amazone, il se cramponna fortement à une branche d’arbre pour se remettre de la secousse qui venait de l’ébranler si violemment. La dame le regarda d’abord comme un inconnu et ne parut nullement s’étonner de l’effet qu’elle avait produit, car elle y était habituée; puis se retournant vers ses compagnons qui avaient également arrêté leurs chevaux, elle leur dit en français de sa voix douce et vibrante qui avait déjà fait trembler le voyageur:
–Ah! messieurs, le hasard est plus galant que vous; il vient au-devant de mes désirs, sous la forme de ce breuvage rafraîchissant que monsieur ne me refusera certes pas, et que je me permets de lui demander.
Ces dernières paroles s’adressaient au père de Blanche, qui ne répondit pas. Les lèvres serrées et les yeux fixés sans relâche sur l’appartion, il semblait être cloué inerte contre son arbre; il put cependant faire signe à ses gens d’exaucer le désir de la dame en lui versant du vin.
Un des cavaliers sauta à bas de son cheval, s’approcha de la petite société et prit le gobelet d’argent que Blanche lui tendait pour le porter à la belle amazone.
Celle-ci, en l’élevant en l’air et en regardant alternativement, avec ses yeux de flammes, l’étranger et la blonde jeune fille, leur dit en français:
–Je bois à votre santé.
Puis, après avoir avalé quelques gorgées du liquide qu’il contenait, elle lança gracieusement le gobelet sur le gazon, fit un petit signe de tête aimable, piqua de l’éperon et disparut en riant, entourée de sa joyeuse escorte.
La cavalcade prit la grande route, et, bientôt, cavaliers et amazone disparurent aux yeux de nos voyageurs stupéfaits, aussi vite qu’ils s’étaient présentés, laissant derrière eux l’impression d’une apparition de conte de fée.
Le voyageur, après leur départ, se laissa retomber sur le gazon en poussant un profond soupir.
Blanche, que le regard de la jeune femme avait également fascinée, ne s’était pas aperçue du changement subit qui s’était opéré en son père. Aussi, lorsqu’elle se retourna, fut-elle frappée de son trouble. Elle allait lui adresser la parole, lorsqu’il se retourna vivement vers le trompette et lui demanda d’une voix qu’il essayait de rendre calme, s’il connaissait cette dame et ce qu’elle était.
Le vieux dragon avait à peine daigné jeter un regard sur l’amazone; dès qu’il l’avait reconnue, il s’était détourné avec dédain, et, pendant la courte durée de sa visite, il s’était commodément assis en se dandinant. A cette demande, il releva la tête, haussa les épaules, et répondit dédaigneux:
–Oui, oui, je la connais, et elle aussi me connaîtra un jour, j’en suis sûr. Qui voulez-vous que ce soit, si ce n’est la Valoy, la Française, la comédienne... la sorcière...?
–Valoy! reprit l’étranger, tandis que le trompette continuait.
–Elle a déjà pris de nouveaux seigneurs dans ses filets. J’ai reconnu parmi eux les jeunes de Maskourky et de Schrantenbach, que je n’avais pas encore vus avec elle. Elle a déjà abandonné Miltitz et le jeune de Schack. C’est Satan lui-même qui nous a envoyé cette damnée Française dans le pays, et surtout à Darmstadt, pour ensorceler tous nos gentilshommes, jeunes et vieux. L’an dernier, notre seigneur le landgrave l’a fait venir de Paris avec une troupe de comédiens, pour représenter, sur le théâtre de la cour, des comédies, des tragédies et des ballets, et en même temps pour rendre folle toute la cour; mais cela ne l’empêchera pas d’avoir une triste fin. Rappelez-vous ce que je vous dis, si vous vivez; c’est Balzer qui le prédit.
–Valoy!... répéta encore l’étranger, absorbé dans sa rêverie; puis, relevant la tête, il se tourna vivement vers le postillon, et d’un ton d’autorité:–En route! dit-il, nous n’irons pas plus loin pour aujourd’hui, nous nous arrêterons dans cette ville.
–Encore un d’ensorcelé par cette sorcière maudite! murmura Balzer en se retirant poliment pour ne pas compromettre l’inconnu, si on le voyait entrer dans la résidence avec le gardien de la tour. Encore un!... mais attends, damnée, je veille et j’espère avant peu te donner de la besogne.
II
LA NOUVELLE PATRIE
Table des matières
Le lendemain matin, le gardien de la porle, Ostheimb, était dans son bureau, au Nenthor, et faisait la liste de tous les étrangers qui étaient arrivés à Darmstadt pendant la journée du1er mai de l’an1715.
Quand il eut inscrit qu’il était entré: à la Couronne, un homme et deux femmes de Saxe; à l’Ange, trois ouvriers teinturiers et un marchand d’huile du Tyrol; à l’Homme-Sauvage, M. le curé de Rohrbach; à la Grappe, deux voitures de marchandises de Francfort, M. Van der Werft et sa jeune fille, venant du côté du Palatinat, il ajouta en marge: «Ce monsieur me paraît plutôt un seigneur venant de l’étranger qu’un simple bourgeois; il doit s’appeler de Werft et non pas Van der Werft, quoiqu’il ait répondu d’un ton maussade à plusieurs de mes questions, qu’il s’appelle Van der Werft; j’en doute justement à cause de sa manière cavalière de me répondre. Dans les autres auberges logent, etc., etc.»
Cette liste intéressante était apportée chaque matin des quatre portes de la ville au château du landgrave, ce qui prouve clairement que le prince s’intéressait et s’occupait sérieusement de ce qui se passait dans sa capitale.
Tandis que le prince parcourait cette liste et s’arrêtait aux observations du commis de la ville sur le gentilhomme étranger, ce dernier avait une conversation sérieuse avec Georges Hanz, le propriétaire de l’hôtel de la Grappe, qui allait de cette manière savoir à quoi s’en tenir sur son hôte.
Van der Werft dit à sa fille, le soir même de son entrée à Darmstadt, que les environs et la ville lui plaisaient, et que, si cela lui convenait aussi, il chercherait une maison simple et confortable, et qu’alors il serait disposé à s’arrêter et à se fixer dans cette résidence. Blanche accueillit cette nouvelle avec joie, car tout ce qu’elle apercevait de sa fenêtre flattait sa vue. Tout d’abord, près de la maison, une riante allée de tilleuls qui allait se perdre plus loin dans une sombre forêt de sapins, charmait ses yeux; de l’autre côté, elle apercevait un superbe jardin, avec de jolies plates-bandes de fleurs, coupées par des allées gracieuses, entourées de haies bien taillées: plus loin, enfin, on pouvait voir la forêt fraîche et verte qui semblait continuer ce jardin bien dessiné. Elle était si heureuse en ce moment, que, pour la première fois depuis longtemps, on pouvait apercevoir sur son visage une joie sans mélange. Tout lui paraissait riant, jusqu’aux maisons en forme de caserne, surmontées de lourdes mansardes. qui s’étendaient des deux côtés de l’hôtel qu’elle habitait.
Elle se reposait, heureuse et calme, voyant déjà dans son imagination les jours de bonheur qu’elle allait pouvoir passer paisiblement près de son père.
Celui-ci, quoique toujours sombre et distrait selon son habitude, paraissait cependant heureux de la joie de son enfant.
C’est ainsi que nos deux voyageurs passèrent leur première soirée et leur première nuit dans la petite ville qui allait devenir pour eux, momentanément du moins, une nouvelle patrie.
Le lendemain matin, Van der Werft s’informa près de l’aubergiste s’il pensait que l’on pût trouver à louer dans la ville une maison confortable avec un jardin, car il se proposait d’y passer l’été et l’hiver suivant, et peut-être même d’y séjourner plus longtemps, si la ville lui convenait. Georges Hanz réfléchit longtemps, tout en retournant son bonnet entre sesdoigts ou en se grattant le nez, pour tâcher de trouver une réponse convenable à la question qu’on lui adressait. Après mûr examen, il finit par dire à M. Van der Werft qu’il ne trouverait pas dans tout Darmstadt la maison qu’il lui demandait, àmoins qu’il ne parvînt à obtenirdu prince le grand immeuble sur le Marché, qui avait servi autrefois de maison de perception; cette bâtisse était libre pour le moment et répondait à tout le confortable que paraissait désirer notre voyageur. Van der Werft fut satisfait de cet avis, et après s’être fait décrire la maison et donner le nom de l’intendant qui pouvait en disposer, avec l’autorisation du prince, bien entendu, il se mit tout de suite en route pour chercher M. Gmelin (ainsi s’appelait l’intendant), au château du landgrave, où il devait se trouver en ce moment.
Ce château, ancien bâtiment composé d’une rangée de plusieurs constructions ajoutées les unes aux autres à diverses époques, était alors entouré d’un large fossé plein d’eau, sur lequel s’ébattaient plusieurs cygnes, où croissaient de nombreuses plantes aquatiques.
Trois ponts servaient d’entrée au château. Le premier de ces ponts, qui se présenta à notre étranger, ne pouvait être franchi par tout le monde. Van der Werft fit le tour du fossé et inclinant à gauche, il se trouva bientôt sur la place du Marché, qui était entourée de vieilles maisons à pignons sculptés appartenant pour la plupart au XVIe siècle; Là, il parvint par un second pont dans l’intérieur du château, après avoir dit toutefois au mousquetaire qui en gardait l’entrée qu’il désirait parler à l’intendant du prince; on lui désigna une maison surmontée d’une tour avec une cloche, et bientôt il se trouva devant la personne qu’il demandait.
M. Gmelin était un homme gros et court, coiffé d’une énorme perruque blanche, ayant l’air imposant; il écouta en silence la demande de l’étranger, et répondit qu’il n’y voyait rien d’impossible: cette maison qui était vide et ne servait pas depuis quelque temps, avait été louée autrefois par des gens distingués; seulement, il lui fallait le consentement officiel de son maître. Van der Werft le pria de le demander tout de suite, et, après avoir ajouté à l’homme aux cheveux blancs qu’il était prêt, si toutefois la maison lui convenait, à verser à la trésorerie du prince la somme du loyer d’une année, il lui demanda également protection pour sa personne et le droit de séjourner dans ladite ville. M. Gmelin se mit immédiatement en route pour parler à son souverain de cette circonstance peu ordinaire pour la ville. Van der Werft n’attendit pas longtemps le retour du vénérable intendant. Celui-ci apportait en même temps la concession et le droit de séjourner à Darmstadt, et la nouvelle qu’une audience serait accordée à l’étranger par le landgrave sitôt que le bail de location serait conclu. C’est un honneur dont il n’est pas digne, pensait intérieurement l’intendant. Puis, les deux hommes se levèrent pour visiter la maison.
Elle était située sur le marché à droite du château, et formait une des plus belles habitations de ce temps; Van der Werft, du reste, l’avait déjà remarquée lors de son entrée.
Au-dessus du parterre et sur une large entrée s’élevait le premier étage, orné de cinq fenêtres hautes et larges, ayant de petits carreaux entourés entièrement de plomb. Un pignon élevé et sculpté formait au milieu un toit qui dépassait en saillie tout le bâtiment. La maison se composait d’une rangée de constructions séparées, mais dépendant cependant les unes des autres, qui s’étendaient jusqu’au fond de la cour et du jardin. Au rez-de-chaussée, du côté du marché, il y avait deux, chambres, plus une cuisine et diverses autres pièces; dans les constructions attenantes, il y avait écurie, remise et des bâtiments pouvant servir de serres. Au premier étage, se trouvait une belle salle, assez vaste, tapissée de papier peint assez convenable, et un cabinet plus petit, où l’on pouvait au besoin coucher.
Ces deux pièces étaient munies de deux énormes cheminées dont l’entourage et les ornements avançaient démesurément.
Enfin, donnant sur le jardin, se trouvait encore une longue file de chambres et de cabinets communiquant ensemble au moyen de corridors et de galeries. La dernière de ces pièces, à laquelle on arrivait par un escalier étroit, était autrefois une grande salle dont les trois fenêtres donnaient sur un jardin très vaste; elle avait un balcon étroit, dont la balustrade en bois paraissait alors dans un triste état. La fenêtre du milieu servait en même temps de porte, par laquelle on se rendait sur ce petit balcon.
Cette chambre se trouvait dans la partie la plus ancienne du bâtiment.
On y remarquait surtout un grand ciel de lit, soutenu par d’énormes colonnes, qui pouvait plutôt servir de toit à une maison que garantir un lit. Un vieux papier à moitié effacé par le temps, représentant toutes sortes de figures bizarres, couvrait les murs et tombait en lambeaux, ce qui donnait à l’appartement un aspect désagréable et mystérieux.
Le jardin dans lequel M. Gmelin conduisit l’étranger pouvait passer pour très grand. Il était dessiné dans le goût français, avec de nombreuses allées, des parterres et des plates-bandes; les arbres n’avaient pas été taillés depuis longtemps; enfin tout avait un aspect négligé.
Il contenait en outre quelques pièces d’eau et plusieurs grottes. Les deux côtés de ce jardin qui touchaient à la ville étaient couverts de plants de vignes; lé troisième côté venait aboutir à la cour et aux jardins des maisons en forme de caserne, parmi lesquelles se trouvait l’auberge de la Grappe, où Van der Werft était descendu.
Au bout du jardin, un petit bâtiment carré ressortait au milieu des autres; celui-ci était appuyé à une muraille massive et peu étendue, terminée par une tour blanche qui s’élançait vigoureusement vers le ciel. M. Gmelin expliqua à l’étranger que cette imposante maçonnerie était un reste des anciennes fortifications de la ville, ainsi que le petit bâtiment carré peint en blanc.
Depuis quelques années, cette tour avait été rebâtie par ordre du landgrave, qui lui avait fait donner sa belle couleur blanche, et peindre en briques l’entourage de ses nombreuses fenêtres, ce qui la rendait fort agréable à la vue.
–C’est ce qui fait, dit M. Gmelin, qu’on la nomme généralement «la Tour blanche,» nom qu’elle conservera probablement toujours.
Pendant que les deux visiteurs s’occupaient encore des constructions, Van der Werft fut tout à coup surpris par une joyeuse fanfare de trompette, qui paraissait sortir d’une des fenêtres de la tour. En levant les yeux, il reconnut immédiatement sa connaissance de la veille, l’homme à la capote blanche, qui, se penchant à la fenêtre, s’inclina devant lui.
Van der Werft témoigna le désir de rendre visite au vieux dragon dans sa demeure. M. Gmelin lui répondit qu’il ne pouvait satisfaire son désir, parce qu’il n’existait pas de communication entre cette tour servant de prison et le jardin de la maison princière.
Van der Werft dut se contenter de cette explication.
Après avoir visité minutieusement la maison, l’étranger déclara qu’elle lui convenait parfaitement, et le jour même, l’intendant du prince reçut une somme raisonnable en or, pour le loyer de l’immeuble avec toul ce qu’il contenait, soit en meubles, soit en ustensiles de ménage; le tout pour un an.
Pour terminer l’affaire, le bail fut remis au locataire, sous pli et scellé, ainsi que toutes les clefs des appartements.
Il ne s’agissait plus que de s’y installer le plus commodément et le plus vite possible.
La maison; quoique meublée (dans la belle chambre du premier étage se trouvait même un clavecin peint et doré), manquait de bien des choses, principalement de ce qui est nécessaire à une jeune personne.
Après le repas, on aperçut Van der Werft assis dans un bosquet, la main dans la main de sa fille, paraissant calme et heureuse, et, devant lui, à une distance respectueuse, le joyeux trompette, que l’étranger avait fait venir, afin de lui donner quelques conseils pour l’installation de sa nouvelle maison.
Le vieux Balzer avait été si enchanté d’apprendre que son nouveau voisin était cet étranger qui invitait les braves gens à goûter ce fameux vin de France si agréable au palais, qu’il se proposait de travailler de tout cœur, d’être fidèle et intègre pour le nouveau propriétaire, et de pourvoir à tout ce qui manquait; ce fut du reste ce qu’il promit en quittant le bosquet.
Bientôt parurent dans la vieille maison, sous la surveillance de Balzer, peintres, menuisiers, tapissiers, et tout ce que l’on put trouver en beaux meubles y fut apporté et emménagé.
L’étranger était très riche et ne s’inquiétait guère de l’argent. La cave aussi fut pourvue du nécessaire et même du superflu, ce qui ne réjouit pas peu l’âme du musicien qui paraissait assez sujet à avoir soif.
Van der Werft et Blanche s’étaient attachés de plus en plus à cet homme plein de cœur; aussi, dans le courant de la journée, tandis qu’ils examinaient tous deux la maison, Balzer leur montra avec fierté et satisfaction tout ce qui y avait été apporté, changé et transformé. L’étranger prit le trompette à part et lui demanda tout à coup s’il avait bien pensé au plus nécessaire, c’est-à-dire à un serviteur fidèle.
–Certainement, j’y ai pensé, et plus d’une fois, répondit le vieux en remuant son tricorne; mais je n’ai pu rien trouver qui pût faire votre affaire. Dans tout Darmstadt, je ne connais qu’une personne qui pourrait remplir un tel poste et qui s’en acquitterait fidèlement, et cette personne espère que Votre Excellence, ainsi que sa charmante fille, en seront contents.
Le vieux dragon s’exprima avec un peu de trouble, mais en même temps d’un air souriant. Van der Werft faisait semblant de ne pas comprendre et de chercher où pouvait percher cet oiseau rare, lorsque Balzer, le regardant fixement, lui dit d’un air humble que c’était lui.
–Oui, reprit Van der Werft, c’est bien vous que je préférerais, mais cela me paraît impossible. Vos occupations diverses doivent vous en empêcher; puis vous restez trop loin de ma demeure. Si votre tour et mon jardin avaient une communication, vous seriez parbleu bien vite chez moi.
–Si Votre Excellence n’y voit pas d’autres obstacles, reprit Balzer d’une voix mystérieuse, on pourrait y remédier. Pour les courses que j’ai à faire hors de la ville, je puis trouver des aides, et j’ai le droit d’en prendre, pour veiller sur les prisonniers; Dieu merci, il n’y en a pas en ce moment dans la tour. Quant à la communication entre le jardin et ma tour, M. l’intendant s’est trompé entièrement quand il a soutenu qu’il n’en existait pas; mais au nom du ciel qu’il ne le sache pas, qu’il ne s’en doute même jamais! Je me suis frayé un chemin secret, et plus d’une fois, par une belle nuit, je suis descendu dans le jardin–seulement pour respirer l’air–et si parfois j’ai soulagé les arbres et les vignes de leurs charges trop lourdes, je ne l’ai fait que dans une bonne intention, car sans moi ces fruits superbes auraient pourri ici, puisque dans les dernières années la maison et le jardin n’étaient pas loués et que personne ne s’en occupait: j’ai eu pitié d’eux.
Le sévère Van der Werft ne put s’empêcher de rire de la rouerie du vieux malin, et comme l’obstacle n’existait plus, il accepta de bon cœur l’offre du trompette.
Il fut convenu entre eux que Balzer remplirait, dans la nouvelle installation, les fonctions de chambellan et d’intendant. Il avait la liberté de prendre des ouvriers, des jardiniers, tant qu’il le jugerait utile, afin d’entretenir la maison et le jardin, puis il devait trouver pour Blanche une servante convenable, qui demeurerait dans les chambres basses de la maison, et préparerait les mets sous la surveillance de la jeune fille. Balzer obtint plein pouvoir afin de la trouver et de l’arrêter.
Le vieux dragon, ne se possédant pas de joie, promit de s’occuper de tout et pour le mieux.
Le lendemain, Van der Werft l’envoya en chaise de poste porter une lettre à Francfort. Cette mission était adressée à la grande maison de commerce et de banque de Neufville, et l’on remit au porteur contre la lettre un sac plein d’or, sur le contenu duquel Balzer s’étonna grandement.
Là il apprit, après diverses demandes indiscrètes, que Van der Werft était des Pays-Bas et parent de la grande maison portant le même nom, établie à Anvers, et qu’il devait être très riche. Cela parut plutôt tranquilliser le vieux que l’étonner.
C’est ainsi que, grâce à l’argent de l’étranger, dont il ne se montrait guère avare, la nouvelle installation fut bientôt terminée, et qu’environ huit jours après le père et la fille purent quitter l’auberge de la Grappe, au grand déplaisir de l’hôtelier Georges Hanz, et entrer dans leur nouvelle demeure.
La vieille maison du marché s’était transformée pour recevoir ses nouveaux hôtes, et s’il y faisait encore un peu sombre, les arrivants parurent cependant satisfaits de son intérieur.
Fasse le ciel qu’elle devienne pour la charmante enfant ce qu’elle espère–une nouvelle patrie–et que le père y trouve enfin le repos qu’il paraît chercher depuis si longtemps, disait-on.
III
A.D. 1715
Table des matières
La ville que Van der Werft avait choisie si vite pour sa demeure, et que nous devons examiner d’un peu près, n’avait, dans ce temps et au premier coup d’œil, rien d’extraordinaire ni d’attrayant.
C’était une des moindres résidences de l’Allemagne, avec tout l’apparat dont un prince de ce temps avait besoin pour gouverner un pays aussi petit. L’endroit même se composait de la vieille ville, agglomération de rues et de ruelles tortueuses et sales, et de trois nouveaux faubourgs qui furent peu à peu bâtis par divers princes.
Le plus ancien, qui devait son origine au fondateur de la maison régnante, formait une seule rue large, ressemblant à un place entourée de maisons à pignons sculptés entièrement pareils, comme s’ils avaient été faits par la volonté d’un seul.
L’époque qui suivit la guerre de Trente ans avait fait ajouter à cette grande rue une rue pareille du côté droit, ce qui formait le deuxième faubourg. Au moment où se passe notre récit, le troisième faubourg existait déjà.
Pendant que les deux premiers offraient à la vue les pignons et les toits sculptés du XVIe siècle, ce troisième quartier était bâti selon le genre français, c’est-à-dire mansardé avec de grandes lignes droites; son style, tout moderne, différait entièrement des anciennes maisons style Renaissance; il était surtout commode pour les porteurs des perruques démesurées qui arrivaient de France, et dont le principal représentant à cette époque était Louis XIV.
Au milieu de ces diverses parties de la ville était situé, comme nous l’avons déjà dit, le château du landgrave, et la place du Marché avec son hôtel de ville, résidence modeste des chefs de la commune.
Le château et le marché formaient, réunis, ce que les premiers quartiers de la ville présentaient en détail. Le château surtout avait été agrandi à diverses époques, et ses dernières constructions appartenaient au siècle rococo de la perruque; ce même style n’avait pas été épargné sur différents autres bâtiments.
De même que le château formait le centre de la ville, de même le prince et sa cour y formaient le centre de la vie.
Le landgrave Ernest-Louis était, en l’an1715, dans la force de l’âge; il était veuf depuis onze ans, et sa famille, réunie autour de lui, se composait de deux fils; les princes Louis et Ernest; le premier avait vingt-cinq ans, le second vingt ans, et d’une jeune fille nommé Charlotte.
Le landgrave, comme tous les princes de cette époque, aimait le luxe et le plaisir et tout ce qui pouvait émouvoir; tout ce qui était intéressant et amusant trouvait écho à sa cour. Une nombreuse maison, avec toutes sortes de charges et d’emplois qu’on avait copiés sur ceux de la cour de France, s’agitait dans le château princier, où l’étiquette raide et cérémonieuse était observée en tout point, étalant ce luxe splendide que Louis XIV avait inventé, et dont il sut s’entourer pendant son règne, afin de donner à son trône une splendeur imposante.
Quoique au fond le prince ne fût pas trop amateur de toute cette représentation et de tout ce bruit, il devait les supporter et les respecter; car, en ce siècle, la dignité d’un prince régnant ne pouvait s’en passer: cela lui donnait, sur tout le monde, un air de supériorité auquel rien ne pouvait résister.
Le landgrave, au milieu de tous ces plaisirs, ne se livrait avec joie qu’à la chasse, satisfaction qu’il trouvait seule digne d’un prince.
Après la chasse venaient les opéras, les ballets et les comédies, dont les rèprésentations remplaçaient les anciennes cavalcades et les éblouissants carrousels, où les princes et les nobles figuraient autrefois et étaient les premiers acteurs. A l’époque de notre histoire, ils commençaient à abandonner la scène à des chanteurs, à des danseuses ou à des comédiens de profession.
En revanche, ils étaient assis dans de belles loges commodes, et jouissaient en repos du plaisir d’entendre réciter les poésies que les auteurs français de la cour avaient faites à la gloire du grand Louis XIV.
Si les plaisirs de la chasse et du théâtre plaisaient à Ernest-Louis, il aimait peu le troisième, qui est presque toujours le complément des deux autres– l’amour.–Quoique veuf, il n’avait à sa cour aucune maîtresse officielle, aucun bâtard à légitimer.
Pourtant si, sur ce point, le prince était réservé, il se trouvait à sa cour plus d’un seigneur qui faisait en petit ce que le landgrave aurait pu faire en grand, et ce dont Louis XIV avait usé si largement en France.
Les liaisons secrètes étaient considérées comme de bon ton à la cour de Darmstadt, qui voulait prendre en tout modèle sur Versailles.
Ce genre de vie, qui, d’après les mœurs d’alors, n’avait rien de surprenant, trouvait des imitateurs dans la ville, cela se comprend; et ce que nobles et seigneurs faisaient ouvertement, en fait d’intrigues et d’aventures galantes, se répétait sous forme plus modeste chez les bourgeois de la ville qui avaient leurs entrées à la cour. C’est ainsi que disparurent peu à peu les austères et graves manières de la noblesse, pour faire place à la folie et à la dissipation. Pourtant, il y avait à la cour et dans la bourgeoisie de brillantes exceptions, et la ville pouvait désigner beaucoup de maisons dans lesquelles se trouvaient, selon l’ancien usage, une piété véritable et une heureuse vie de famille.
Le prince s’était voué corps et âme à la chasse à courre et aux représentations théâtrales; il les avait introduites et encouragées dans sa résidence par tous les moyens possibles. Il entretenait une nombreuse meute; pour une telle chasse, il fallait chevaux, piqueurs, chasseurs, coureurs, et de nombreux domestiques.
Il existait peu de contrées plus favorables pour ces chasses que la résidence du prince, car celle-ci, entourée de larges routes, environnée de forêts superbes entourées par des palissades, formait un grand parc.
Cet entourage était si proche de la ville d’un côté que, dans la nuit, les bourgeois étaient souvent dérangés et incommodés par les cris des bêtes fauves.
Il y avait dans les forêts plusieurs rendez-vous de chasse et des bâtiments ne servant que dans ces occasions, où chevaux, chiens, piqueurs et chasseurs trouvaient un abri. L’on nomma même un des ponts conduisant au château «le pont à courre,» nom qu’il porte encore aujourd’hui, quoique les chasses n’existent plus. Le prince et ses coureurs seuls avaient le droit de franchir ce pont, ou les chasseurs quand ils partaient pour la chasse en sonnant une fanfare.
Dans un ancien grand manège, situé dans une des ailes du château, le landgrave avait fait installer un théâtre tout à fait dans le goût du jour.
Il y avait une scène avec toutes sortes de machines, trappes et dessous, d’après les plaps de Londeac, l’inventeur de ce genre d’opéras français.
Dans les magasins se trouvaient un grand nombre de décors de fantaisie des meilleurs peintres de la cour, des jardins avec des bosquets, des statues dorées et des pièces d’eau superbes. Cette salle, qui était ornée de toutes sortes de sculptures dorées, avait la prétention d’être antique, mais, en réalité, était tout à fait du style Louis XIV. Il y avait de riches costumes pour les comédiens et les chanteurs.
Les places, outre le parterre, se composaient de trois galeries, entourées de loges, qui, quoique commodes et coquettes, étaient pourtant trop petites pour les costumes volumineux à la mode. Le tout était peint de couleurs sombres, rehaussé de dorures et ressemblant au théâtre royal de Versailles.
Il y avait environ quatre ans qu’Ernest-Louis avait fait construire cette salle. Au commencement on n’y faisait représenter que des opéras allemands, avec des chanteurs allemands, comme à Hombourg. Mais ces plaisirs ne suffirent pas longtemps au landgrave, et l’on fit venir de Paris toute une troupe de comédiens français, chanteurs, danseurs, corps de ballet et maître de chapelle, qui devait représenter à Darmstadtce que l’on jouait à Paris, précédé des mêmes prologues. Tout ce qui avait été composé à Paris pour Louis le Grand changeait de nom et, de situation, et s’adressait au prince régnant, et, à Darmstadt comme en France, un parterre de courtisans applaudissait au mérite du souverain.
Van der Werft s’était lancé malgré lui dans cette société mêlée. Il devait savoir ce qui l’attendait dans sa nouvelle demeure, car il connaissait le monde et les hommes par ses fréquents voyages, ainsi que les habitudes de diverses cours. Quoiqu’il portât un nom bourgeois, la cour et les cercles des nobles ne devaient pas lui être étrangers, à la manière dont il se présenta au landgrave et aux favoris.
Le prince parut enchanté des manières distinguées du riche étranger, qui, après avoir beaucoup voyagé, avait choisi sa résidence pour y faire un long séjour, et il fit tout son possible pour le lui rendre agréable.
Une loge lui fut donnée pour lui et sa fille par l’intendant des menus plaisirs du prince. En même temps, il reçut du grand veneur, par ordre du souverain, une invitation à toutes les chasses, et le grand maréchal du palais lui annonça qu’on lui accordait, ainsi qu’à s-a fille, l’honneur d’être admis aux petites réunions de la cour.
Van der Wcrft avait tranquillement tout accepté, à la grande joie de sa fille qui se promettait de profiter de toutes les occasions qui lui étaient offertes; il avait promis d’amener sa fille à la, cour au milieu des trabansétincelants qui entouraient le landgrave comme un soleil. Blanche fut heureuse de prendre part à ces plaisirs, auxquels son père avait résisté jusqu’alors; aussi fut-il récompensé de sa condescendance par de bien tendres baisers.
Van der Werft s’était transformé entièrement aux yeux de sa fille.
Blanche, dès son enfance, avait appris à connaître son père comme un homme sévère et soucieux, que le monde n’aimait pas et qu’il n’aimait pas davantage, et qui ne paraissait avoir un cœur que pour son enfant.
Elle n’avait jamais connu sa mère; celle-ci était morte en lui donnant le jour. Depuis sa plus grande jeunesse, elle avait vécu seule avec son père, qui l’aimait par-dessus tout et ne s’occupait que d’elle. L’Angleterre avait été le pays où elle avait passé ses premières années.
Ensuite, elle avait parcouru avec son père, pendant plusieurs années, l’Italie, l’Allemagne et l’Autriche; mais, chose étonnante, elle n’avait jamais visité la France, dont elle parlait la langue, ni la Hollande, ni la Flandre.
C’est dans la basse Autriche qu’ils avaient résidé le plus longtemps; là, ils avaient appris l’allemand.
Pendant ces dernières années, l’inquiétude et le caractère sombre de Van der Werft avaient augmenté, et ni ses fréquents voyages, ni le changement d’habitudes n’étaient pas parvenus à le distraire.
Ensuite, ils étaient allés en Suisse et avaient descendu lentement le Rhin. Souvent Van der Werft avait laissé échapper des paroles bizarres, comme s’il eût désiré franchir ce grand fleuve et entrer en France, mais il n’avait jamais essayé de réaliser ce projet.
Pendant tout leur voyage sur les bords du Rhin, il sembla à la jeune fille qu’il se passait en son père une lutte intérieure, car souvent il avait regardé, tout triste et préoccupé, les montagnes bleues des Vosges qui se dessinaient à l’horizon, et était retombé dans une sombre rêverie; en ces moments, il lui paraissait plus malheureux que jamais.
Evitant les villes et les hommes, il ne choisissait comme séjour que des endroits insignifiants. La jeune fille était de plus en plus attentive et empressée pour son père, mais en même temps plus triste; car elle sentait que des chagrins secrets le torturaient, et qu’elle ne pouvait ni le secourir, ni le consoler, puisqu’elle ne pouvait deviner ce qui le rendait malheureux.
A Darmstadt, un changement soudain s’était opéré en son père; il visita toute la ville, ce qu’il n’avait fait nulle part, dans les endroits où ils s’étaient arrêtés. Son air sombre et son aversion pour le monde semblaient avoir subitement disparu. Il se préparait à entrer dans la vie amusante et brillante de la cour, la tête haute et l’œil fier.
Qui avait pu amener ce revirement soudain? C’est ce que se demandait souvent Blanche, et sa tête travailla longtemps pour le deviner.
Etait-ce la rencontre du trompette, qui lui plaisait de plus en plus, ou Balzer avait-il raison, en désignant la comédienne française, qu’il avait appelée Valoy, comme sorcière? ou celle-ci, lors de sa courte apparition, avait-elle produit sur son père une impression surnaturelle?
Si cette dernière conjecture était la vraie, songeait la jeune fille, la belle dame aux yeux noirs et aux longs cheveux, qui parlait sa langue maternelle, ne pouvait être une sorcière, car ce qu’elle avait fait jusqu’alors n’avait produit qu’un bon résultat.
Quoi qu’il en fût, Blanche résolut de la connaître.
IV
LA TOISON D’OR ET LE NŒUD DE RUBAN DE LA PRINCESSE MÉDÉE
Table des matières
Toute la ville était en émoi; la cour avait reçu de nouveaux hôtes, mais c’étaient des hôtes princiers; entre autres, le bon vi vant François Lothaire, prince de Mayence, et le jeune Max de Hesse-Gassel.
Ce dernier avait suivi, comme colonel, l’armée impériale dans les derniers combats de la guerre, de succession espagnole, et demeurait en ce moment à Mayence. Ce jeune prince était amoureux de la princesse Charlotte, la jeune fille du landgrave, qui avait alors dix-huit ans, et l’on célébrait les fiançailles des futurs époux en ce jour solennel.
Les comédiens français, qui après leur campagne d’hiver s’étaient reposés pendant quelques semaines, devaient recommencer leurs représentations. De nombreux hôtes, à cheval, ou dans des carrosses superbes, précédés de courriers, étaient arrivés à Darmstadt de toutes les directions, et le château était rempli de personnages de distinction, dont les domestiques poudrés et portant des livrées somptueuses, chamafrées de toutes les couleurs, le parcouraient en tous sens. Un grand repas, donné dans la salle impériale du château, avait réuni tous ces hôtes. En cette occasion, bien des toasts à la santé des jeunes fiancés furent portés, accompagnés par un tonnerre de canons et les cris de joie de la popu lation de la ville. Ensuite, la cour se rendit au théâtre, où une pièce de Corneille, la Toison d’or devait être jouée par les comédiens français.
La salle du théâtre était éclairée par d’innombrables bougies, qui faisaient ressortir les peintures et les dorures de la salle, et rendaient les piliers des loges étincelants.
Les troisièmes loges étaient remplies depuis longtemps par les magistrats, les fonctionnaires de la ville avec leurs. familles, et les officiers qui, par leur grade, avaient eu droit à une invitation.
Dans une des loges de côté du troisième rang, assez près de la scène, étaient assis Van der Werft et sa fille, tous deux dans un costume simple qui, au milieu de ces splendeurs, passait inaperçu. Blanche avait sa ravissante figure encadrée par d’innombrables boucles blondes; dans ses cheveux brillaient quelques diamants, qui n’étaient pas d’une grosseur ordinaire; de pareilles étincelles se répétaient à chaque mouvement que faisaient son cou et sa poitrine, car elle portait par-dessus sa robe de soie foncée, et sur les dentelles fines qui entouraient son col, une rivière de diamants qui eût fait honneur à une princesse. Mais ses beaux yeux brillaient encore d’un plus vif éclat que toutes ces pierreries.
Elle se trouvait pour la première fois au théâtre, anxieuse et étonnée; mais ce qui la rendait surtout heureuse, c’était de voir l’air riant de son père, qui était devenu un tout autre homme, quoiqu’il parût souvent préoccupé et ne lui parlât pas beaucoup. Pour elle, le principal était de le voir aller dans le monde. Tant que la cour n’eut pas fait son entrée, les deux étrangers avaient servi de point de mire à tous les regards; ils avaient du reste déjà, depuis plusieurs jours, attiré la curiosité des habitants de la bonne ville de Darmstadt.–Qui était-ce? D’où venaient-ils? Et que venaient-ils faire dans leur cité? Depuis l’entrée de Van der Werft dans la vieille maison du marché, ce n’était qu’une question à son Sujet.
Le père et la fille s’étaient présentés simplement, et les quelques personnes qui avaient eu des rapports avec eux avaient vanté surtout l’amabilité et la beauté de la jeune fille blonde, qui parlait l’allemand avec le même accent que les comédiens français.
Balzer, qui allait et venait dans la maison, était surtout questionné, mais il ne voulait rien dire, ce qui faisait que la curiosité de nos bons habitants de Darmstadt était piquée au plus haut point. Maintenant que les gros bourgeois et la petite noblesse les voyaient plus souvent, chacun pouvait se convaincre que la renommée de beauté de la jeune fille n’était pas exagérée, et les pierreries étincelantes qu’elle portait disaient assez la richesse de son père. On voyait plus d’un jeune homme, fils d’un conseiller ou d’un magistrat, envoyer des regards passionnés, jusque dans le fond de sa loge, se représentant déjà le bonheur d’avoir pour épouse une jeune personne si belle et si riche.
Blanche répondait aux regards avides qui étaient dirigés sur elle de tous côtés, aussi gracieusement que possible. La comédie que l’on représenta lui plut beaucoup. Dans les petites loges étaient assis les magistrats aisés, les conseillers et autres personnages portant d’énormes perruques poudrées; à côté d’eux, on voyait leurs femmes, raides et immobiles, avec des fontanges de différentes couleurs sur la tête, qui regardaient seulement autour d’elles et répondaient vaguement aux remarques de leurs voisins sur les étrangers ou sur les toilettes de leurs connaissances, car elles se trouvaient dans une maison princière où le franc parler était considéré comme un crime. Plus loin, un conseiller et son épouse étaient assis sur le banc de devant d’une petite loge entourée de piliers peints et dorés; ils étaient d’une immobilité telle, qu’ils ressemblaient à des portraits de famille dans leurs cadres. Cette pensée vint souvent à l’esprit de Blanche, et elle réprima plus d’un sourire en voyant leur raideur, ce qui aurait à coup sûr, si elle se le fût permis, indigné et détruit entièrement la bonne opinion qu ces braves gens, nobles et bourgeois de la société de Darmstadt, avaient eue d’elle.
Heureusement, cela n’arriva pas. L’attention de toute la salle fut tout à coup attirée par quelque chose de bien plus important.
L’entrée des coureurs bariolés et des chambellans dans la loge du prince annonça l’arrivée de la cour, et un murmure respectueux parcourut la salle, pendant que toutes les têtes se penchaient pour mieux voir l’entrée de la cour et de ses nobles hôtes. Le landgrave apparut, suivi des princes étrangers et de leurs suites nombreuses. Ce furent les loges du premier rang et celles du parterre qui se remplirent d’abord, puis celle du milieu qui reçut les plus grands personnages.
Le parquet en était un peu plus élevé que celui durestede la galerie, ce qui faisait que les personnes qu’elle contenait pouvaient être vues de tout le public. A l’entrée du landgrave et du prince régnant de Mayence, tous les assistants s’étaient levés, et les têtes les plus vénérables saluèrent trois fois, en se tournant vers la loge du milieu, pendant que les dames essayaient une demi-génuflexion, qui n’était pas facile à cause de l’exiguïté de la loge. Le prince et sa famille rendirent d’un air gracieux le salut aux nobles personnages; ensuite ils s’assirent dans de bons fauteuils pour écouter l’ouverture de la tragédie, exécutée par un petit nombre d’instruments à cordes et par un clavecin. Jetons maintenant un coup d’œil sur le personnage principal de la loge princière.
Le landgrave Ernest-Louis avait une figure noble; il étaitrevêtu de magnifiques étoffes de couleurs claires brodées d’or. Son visage, doux et bon, était entouré d’une perruque blonde très élevée, se partageant en quatre parties qui retombaient sur son sein et sur son dos. L’ordre de l’Éléphant, dont il était le fondateur, tout en pierres précieuses, brillait sur sa poitrine. A côté de lui était assis Lothaire-François, prince de Mayence, homme replet, au teint animé et rouge, dont la couleur ressortait encore davantage sous sa perruque blanche; son costume était également fort riche; il s’entretenait vivement avec la jeune fille du landgrave, la belle princesse Charlotte, qui était à côté de son fiancé, le jenne prince Max de Hesse-Cassel, qui, tout rayonnant de bonheur, épiait un de ses beaux regards.
Il ne pouvait en faire sa femme que quelques années plus tard. Outre ces quatre personnages principaux, d’autres grands dignitaires remplissaient la loge.
La symphonie, exécutée par les petitset les grands violons, était conduite par un jeune homme d’un extérieur agréable, vêtu simplement. Le clavecin était tenu par le maître de chapelle de la troupe française. Il se nommait Valoy et était frère de la personne que nous avons entrevue vaguement au commencement de notre récit. Pendant que tous les regards étaient fixés sur la loge princière, Van der Werft examina le pianiste qui était en face de lui. Cet examen le fit changer de couleur, et ses traits se contractèrent sous sa perruque. Blanche était toute joyeuse du spectacle qui s’offrait à elle, et ses yeux erraient de loge en loge. Lorsqu’elle les reporta sur son père, elle ne put les détacher, frappée qu’elle fut de l’expression étrange de son visage. Elle allait le questionner, lorsque la toile se leva.
On avait conservé le prologue de Corneille en l’honneur de Louis XIV; mais il [avait été arrangé par une plume complaisante en faveur des princes présents. L’Allemagne et la Gloire, puis la Guerre et la Paix racontaient en français les faits d’armes de l’Allemagne dans la dernière guerre, et s’appesantissaient particulièrement sur les traits de bravoure des deux princes de Hesse, dont l’un en recevait ce jour même la récompense par ses fiançailles avec la fille du landgrave.
Toutes les louanges que Le poète avait adresseés au roi Louis le Grand furent reportées aux princes présents, et les assistants, qui les acceptaient comme des vérités, applaudirent vivement.
Le prologue, quoique un peu plus long que l’original, fut dit jusqu’à la fin, puis, sans interruption, on commença la tragédie.
Au milieu d’un décor splendide représentant un jardin orné de statues et de pièces d’eau, se présentèrent les deux filles du roi de Colchide Æétès: Chalioppe et Médée en costumes de l’époque.
La salle était muette et sans souffle, et tous les yeux étaient fixés sur la comédienne qui représentait Médée. C’était Manon Valoy, aimée, idolâtrée de la noblesse, mais surnommée tout bas par le peuple incrédule, la sorcière.
Sûre de son succès, elle apparut la tête haute, et parcourut la salle avec des yeux pleins de feu. C’était réellement une apparition divine et enchanteresse. Elle était chaussée de souliers à hauts talons rouges, ce qui faisait encore ressortir la petitesse de ses pieds. Une large robe de soie blanche transparente tombait sur ses hanches, et, en entourant sa taille, faisait briller sa finesse, tandis qu’une bande de velours brodé de fleurs de fantaisie bordait sa longue jupe et la partie supérieure de son corsage.
En ce moment, la Valoy ne portait pas les cheveux bouclés, comme lorsque nous l’avons vue la première fois; mais elle était coiffée à la mode antique, avec des bandelettes dorées. Ses cheveux formaient un simple nœud sur le sommet de sa tête; et, malgré sa sévérité, cette coiffure lui allait à ravir, car elle savait la porter. Du reste, elle aurait choisi tout ce qu’il y a de plus laid et de plus disgracieux comme parure, que cela n’eût pu déparer sa merveilleuse beauté.
Elle regarda dans la salle, pendant sa longue conversation avec sa sœur, et tous les yeux la suivaient avec avidité. Van der Werft aussi ne regardait qu’elle. Un peu penché en arrière, pour cacher sa figure dans l’ombre de la loge, il avait une main sous sa veste, posée sur sa poitrine, l’autre s’appuyait sur le velours de la loge; il ne cessait de regarder la comédienne, ses yeux semblaient rivés aux siens, comme s’ils eussent voulu la percer de leur feu.
Il respira d’abord bruyamment, puis il devint plus calme, et suivit attentivement la représentation. Quelque brillante que fût la comédienne, quelque pathétique que fût le héros de Jason, déclamant en bas de soie et en culotte bouffante finissant aux genoux, en casque romain et en fière perruque; quelque agréablement que l’argonaute Orphée chantât sa romance à Junon, en s’accompagnant sur la guitare; quelque surprenantes que fussent les machines; quelque belles que fussent les décorations, Van der Werft n’eut pas une autre pensée que celle de la Valoy. Toutes les personnes présentes éprouvèrent, du reste, le même effet. Dans une des loges d’avant-scène des coulisses se trouvait un groupe de jeunes gens, qui, par la diversité de leurs costumes, semblaient faire partie de la troupe. Trois d’entre eux portaient des perruques sous le casque antique romain, comme Jason, et étaient déjà en scène avec les argonautes Iféléus, Iphiklès et Orphée. Les autres étaient en costume de fantaisie et représentaient des tritons et des dieux marins. Ils ne faisaient pas partie de la troupe française; ils furent reçus par les spectateurs avec des marques de respect, et par les spectatrices avec gracieuseté. Le mieux costumé, qui formait le centre du. groupe, n’était autre que le jeune prince François-Ernest, le plus jeune fils du landgrave; les autres étaient les fils des premières familles nobles de la résidence.
Qu’on ne s’en étonne pas, cela se pratiquait ainsi dans les grandes cours où l’on représentait l’opéra italien. La noblesse regardait comme un honneur de figurer dans les chœurs à côté des chanteurs de profession. C’est pour cette raison que le prince Ernest-Louis avait joué le rôle de Titus dans la Bérénice de Racine, devant toute sa cour et ses sujets, à côté de la Valoy. Cela paraissait très naturel de voir figurer la noblesse à côté de la comédienne française. Tout cela faisait partie des plaisirs de la cour, et le peuple n’y voyait rien de choquant. Mais, à la cour de Darmstadt, ces habitudes étaient toutes nouvelles, et on les attribuait à une cause diabolique: on croyait au pouvoir surnaturel de la comédienne, dont la simple vue ensorcelait tout ce qui l’entourait.
–De Schack, dit le prince, en prenant doucement à part un de ses compagnons d’une taille moyenne, qui avait représenté Orphée et chanté la romance à Junon, je veux parler ce soir à Marion et l’accompagner jusqu’à sa maison, et tu viendras avec moi.
–Bobehhausen et Persius ont eu la même idée, monseigneur, répondit le jeune de Schack en souriant et parlant haut, afin que les autres seigneurs pussent l’entendre.
Ceux-ci s’approchèrent aussitôt.
–Moi aussi, reprit de Schack en s’inclinant, j’ai ce désir, et comme les autres, je ne serais pas fâché de causer seul avec notre belle; votre projet rencontrera donc bien des obstacles.
Le prince, avec des yeux sombres, regarda ses compagnons; mais ceux-ci ne se laissèrent pas intimider, et l’un des nobles tritons, nemmé de Miltitz, aux formes robustes, capitaine dans le régiment de Schrantenbach, s’écria d’un air mi-sérieux, misouriant:
–Je suis prêt à conquérir ce bonheur, quand je devrais mettre l’épée à la main, nul n’en doute, je suppose, messieurs?
Les mots: «Moi aussi, moi aussi,» se firent entendre de tous côtés. De Schack crut prudent de détourner la conversation.
–Que Manon décide, s’écria-t-il, et si ce soir, après la tragédie, elle choisit son cavalier, que celui-ci profite de ce bonheur tant désiré, sans qu’aucun de nous puisse s’en formaliser.
–Bien parlé, reprit le troisième argonaute, le jeune de Persius sous sa perruque brune, que Manon choisisse celui qui doit l’accompagner. Les autres, tout en désirant bien être à sa place, devront tenir leur parole sans en rappeler.
–Qu’il en soit donc ainsi, répondit le prince d’un air sévère, et comme la scène de Médée avec Jason tire à sa fin, nous allons communiquer notre décision à la Valoy.
–Écoutez ma proposition, dit le jeune de Schack en continuant, que chacun de nous donne à Manon son ruban, qui comme vous voyez est de couleur différente; à la fin de la représentation, celui dont elle portera le ruban à sa ceinture sera l’heureux mortel qui devra ramener la belle chez elle, quoiqu’il n’ait pas conquis la Toison d’or.
–Je le veux bien, s’écria de Miltitz, mais comme je dois entrer immédiatement en scène avec Glaukus et la princesse Hipsiphile, que l’un de vous prenne cette herbe verte, ce sera ma couleur.
Aussitôt il arracha de son vêtement jaune un des rubans verts qui imitaient un roseau.
De Schack le prit et promit de le remettre fidèlement avec le sien à la Valoy.
Les tritons et autres dieux marins firent de même, car le costumier du théâtre avait voulu essayer d’imiter différentes plantes aquatiques.
Pendant que les tritons se rendaient à leurs places respectives pour figurer dans le cortège du dieu marin Glaukus, que la princesse Hypsiphile, autrefois l’amante de Jason, devait introduire en Colchide, les trois argonautes se dirigèrent vers le fond du théâtre, où Médée devait paraître après la scène avec Jason.
L’actrice quitta enfin la scène. La représentation l’avait animée et ses yeux noirs brillaient d’un vif éclat, ses regards et son sourire étaient enivrants; elle aborda en les saluant les trois seigneurs qui l’attendaient, puis elle se laissa tomber dans un fauteuil style rococo, faisant partie des meubles du roi de Colchide. De Schack lui exposa gracieusement, en français, les souhaits et les désirs de la petite société. Quand il eut fini, il plia le genou et lui tenuit le ruban de chacun de ses camarades qui étaient en scène, nommant à chaque couleur le nom de celui à qui elle appartenait. Quand il eut épuisé la liste de ses camarades, il détacha lui-même le sien qu’il portait sur l’épaule et le lui tendit; il était rose, entouré de lisérés de diverses couleurs. Le prince, qui portait un casque doré, surmonté d’un nœud de satin blanc brodé, fit de même; puis vint le tour de Persius. Celui-ci, revêtu de couleurs sombres, représentait un sage; son nœud de rubans était démesurément grand, d’un gris argenté comme les cheveux de sa perruque. Valoy accepta en riant les divers rubans, et regardant fixement ces messieurs, elle leur dit d’un air narquois:
–Ce que vous me demandez, messieurs, est peu galant, car le moindre de vos rubans pourrait faire tort à ma superbe fontange.
En disant cela, elle tira de la masse un ruban rose, celui de Schack, et l’élevant entre ses doigts fins et modelés jusqu’à sa tête, elle dit finement à celui à qui il appartenait:
–Il ne convient pas que la princesse de Colchide Médée, pour se rendre à son palais, rue du Jardin-des-Poires, soit accompagnée par un seul cavalier. Pour ces deux raisons, qui me paraissent justes, je ne puis satisfaire au désir de ces messieurs.
Aussitôt de Schack, tout en causant, détacha tous les rubans roses qui ornaient son casque, et les jeta à Marion. Persius fit de même, puis le prince suivit leur exemple, mais d’un air plus grave et plus réfléchi.
Les trois tritons venaient juste de terminer leur petite scène, et comme c’était là tout ce qu’ils avaient à faire pendant le cours de la représentation, ils s’étaient approchés, et avaient vu et entendu ce qui venait de se passer; ils dépouillèrent leurs maillots de tous les rubans qui les ornaient, ce qui rendit leur costume un peu nu et un peu leste, et jetèrent, comme leurs compagnons, tous leurs rubans à la sorcière, de sorte que celle-ci se trouva littéralement écrasée sous des rosettes et des rubans de toutes couleurs.
Manon se leva en riant, et se secouant, elle dit:
–C’est trop de parures, messieurs, c’est trop. Si je voulais orner ma tête de tous ces rubans, ce serait le meilleur moyen de m’éviter pour ce soir la peine d’être accompagnée par un seul ou par vous tous; car vous ne me regarderiez plus comme Valoy-Médée, mais comme un épouvantail à moineaux; mais je n’en ai pas la moindre envie, car je ne suis pas encore disposée à quitter mon rôle d’enchanteresse, ou plutôt de sorcière, comme le peuple se plaît à m’appeler. Je me sens, au contraire, disposée à ensorceler plus que jamais tous ceux qui sont dans la salle.
–Termine ce jeu, Manon, reprit le prince d’un ton grave et avec passion; il faut que cela finisse. Tu nous as déjà tous ensorcelés et captivés; aucun de nous ne peut se vanter que tu lui aies accordé un regard bienveillant ou un regard d’amour. Tu as embrasé nos cœurs d’une ardente passion, et tu ne fais rien pour l’éteindre. Ce n’est plus supportable. Choisis l’un de nous pour ton cavalier, et les autres devront se soumettre à ton choix. Oui, se soumettre, reprit-il en regardant ses compagnons avec un regard provocateur. Ou, si tu ne veux pas choisir, eh bien! que nos épées décident!
–Bien parlé, prince, s’écria hardiment et gaiement le triton Miltitz, et je suis à vos ordres. Le jardin qui est près d’ici offre assez d’endroits couverts et silencieux, pour vider cet intéressant combat.
–Arrêtez, messieurs, dit la belle comédienne d’un ton sévère sous lequel il y avait quelque ironie, ce serait affreux... Non!... du sang, et surtout du sang princier, ne doit pas être versé pour un nœud de rubans! Ne songez-vous pas que Jason aurait quelque regret de me perdre aujourd’hui, quoique la conquête de la Toison d’or lui paraisse préférable à la princesse Médée avec tous ses enchantements?
–Les droits de Jason expirent à la chute du rideau, reprit vivement de Schack.
–Et monsieur de Schack voudrait bien prendre sa place. La Toison d’or est, au fond, ce qu’il désire le plus. Médée ne serait plus rien pour lui, reprit Manon en regardant fixement le jeune seigneur.
–Mettez-moi à l’épreuve, reprit d’un air grave celui à qui s’adressaient les paroles de la comédienne, et vous me trouverez aussi fidèle qu’Orphée que je représente ce soir et qui, comme nous le savons tous, alla chercher sa bien-aimée jusque dans les enfers. Ce que j’avance, je suis prêt à le prouver, avec ma lyre et mon épée. J’espère que parmi ces messieurs personne ne doute de ma parole.
Ses yeux pénétrants, en disant ces mots, se tournaient vers les seigneurs où il ne rencontra partout que des regards irrités.
Déjà de vives paroles étaient échangées, la querelle s’envenimait et allait finir par un éclat, lorsque la jeune comédienne coupa court à ce tumulte par ces mots prononcés d’une voix enchanteresse:
–Donnez-moi vos rubans, messieurs, je vais réfléchir à celui qui conviendra le mieux et fera ressortir davantage la fontange que je dois mettre dans la dernière scène, et je choisirai. Maintenant, laissez-moi, je vous prie, car le troisième acte est commencé et je dois vaincre mon rival, le dragon, qui assiège le bien-aimé de mon cœur. J’espère ensuite triompher de la discorde qui s’est glissée parmi vous.
En disant ces paroles, Manon s’inclina avec grâce et s’éloigna du cercle de ses adorateurs.
Quelques-uns d’entre eux cherchèrent leur rosette au milieu des rubans qui gisaient pêle-mêle à terre pour la porter dans la loge de la comédienne, espérant que celle-ci en choisirait une pour la dernière scène. C’était un choix qui ne devait faire qu’un heureux et bien des malheureux, et ne rétablirait certes pas l’harmonie parmi ces jeunes seigneurs pleins de feu et de passion.
Lequel sera l’heureux mortel?
La représentation avait impressionné tout le monde dans la salle; la partie du public qui ne connaissait pas assez le français pour s’intéresser aux vers sonores de Corneille, à ses rimes pathétiques, se réjouissait de la vue des décors, des machines et des trucs, et ce public avait raison, car jamais à Darmstadt on n’avait rien vu de pareil.
La tragédie fut jouée sans aucune interruption et le rideau ne tomba pas pendant les entr’actes. Comme au coup de baguette d’un enchanteur, le jardin du premier acte, avec ses statues dorées et ses bosquets, s’était changé en un paysage sombre sur le rivage du Phasis, que les décorateurs avaient représenté avec des rochers arides et de noirs souterrains. Sur ce fleuve même on voyait le dieu marin Glaukus, richement vêtu et entouré de tritons, dont nous connaissons déjà plusieurs. Les uns apparurent sur des coquillages transparents, les autres nageaient, enfin quelques-uns, en compagnie de sirènes, conduisaient au rivage, dans une coquille resplendissante d’or et d’argent, la princesse Hypsiphile, délaissée par Jason; une brillante musique accompagnait tout ce cortège.
Ce décor avait, au troisième acte, fait place au palais du roi Ætès, dont le style rococo était vraiment merveilleux. L’on y voyait des colonnes taillées dans les plus belles pierres, couronnées par des terrasses avec des balustrades ornées de vases en riches porcelaines.
Des guirlandes, ornées de rubans de soie et de fleurs, entouraient la base des colonnes, puis se rele vaient en serpentant jusqu’au faîte. Sur le devant on voyait une statue dorée, tandis que l’intérieur était garni de divers meubles sculptés, tels que fauteuils et tables. A l’arrière plan apparaissaient des jardins à perte de vue.
Ce séjour brillant aurait pu ne pas être approprié au véritable roi de Colchide, mais il convenait à merveille pour le roi actuel, qui se montrait au public en culotte courte et en bas de soie blancs.
Au coup de baguette de Médée, cette superbe salle s’était transformée tout à coup en un palais effrayant entouré de précipices. Ce décor était bien digne d’un poète de l’époque et d’un peintre de fantaisie; eux seuls pouvaient inventer quelque chose de pareil. Heureusement que cet aspect sauvage ne dura pas longtemps et qu’il fit bientôt place à l’amour.’
C’est par ces merveilles que furent captivés ceux qui ne-comprenaient pas le français et n’étaient pas façonnés aux usages de la cour.
Ils furent émus par le talent de la princesse Médée. Celle-ci, par sa beauté surprenante, avait répandu un certain charme sur tout le public qui l’écoutait. Les autres comédiennes, représentant Junon, Pallas, Iris et les princesses Chalioppe et Hypsiphile, qui auraient pu passer pour belles lorsqu’elles étaient seules, étaient entièrement éclipsées dès que parais sait la Valoy. Il n’était pas possible de rêver un plus parfait ensemble de forme et de visage. Les vêtements baroques d’alors ne déparaient nullement son beau corps; ses épaules et ses bras, qui étaient nus, montraient des lignes pures et des formes distinguées d’une fraîcheur éblouissante. L’ovale de son merveilleux visage ressortait librement sous des cheveux flottants. Sa bouche finement taillée et ses lèvres fraîches avaient un sourire triomphant, et exprimaient, selon la circonstance, la fierté ou le dédain. Ses yeux noirs, que de longs cils semblaient voiler à demi, brillaient tantôt de bonheur et d’amour, lançaient alternativement des éclairs de colère et de haine. On ne pouvait vraiment la regarder sans être troublé, et l’on était forcé de reconnaître sa puissance et de s’incliner.
Avec une telle beauté, son jeu et sa diction ne pouvaient qu’être irrésistibles; les changements de sa physionomie s’opéraient sans transition brusque, tant elle était admirablement douée par la nature. Quoiqu’elle eût dépeint son amour à Jason avec une rare perfection, elle fut plus belle encore dans sa scène de jalousie, quand elle se vit délaissée pour la conquête de la Toison d’or, et qu’elle reconnut une rivale en Hypsiphile. Comme elle sut dépeindre le bonheur débordant de son âme quand Jason revint à elle, les terribles angoisses se glissant, comme les ombres de la nuit, dans son cœur, à la pensée qu’il pourrait la tromper, s’il ne l’aimait pas réellement autant qu’elle l’adore!
Toutes ces passions, représentées par une figure aussi resplendissante que celle de la Valoy, impressionnèrent vivement tous les spectateurs, nobles ou bourgeois, et le prince lui-même ne put la quitter des yeux.
La voix du peuple, qui l’avait nommée sorcière, n’avait vraiment pas tort, car la puissance de sa beauté, rehaussée par la scène, avait réellement quelque chose de diabolique et d’enchanteur auquel personne ne pouvait résister.
Tous ceux qui la connaissaient déjà éprouvèrent de nouveau ce sentiment, et elle charma de même ceux qui la voyaient pour la première fois. Mais celui qui parut le plus profondément touché, fut, sans contredit, l’étranger Van der Werft.
Il fut heureux que Blanche, attentive à la représentation, n’eût pas le temps d’observer son père. Si elle l’eût fait, elle aurait vu avec étonnement les émotions diverses qui s’étaient emparées de lui et se reflétaient sur son visage, si froid d’ordinaire.
Blanche elle-même en dehors de la représentation, avait trouvé quelque chose qui avait attiré son attention. Au début de la tragédie, elle s’était aperçue que son père regardait particulièrement le jeune musicien qui tenait le clavecin.
Elle l’aurait bien questionné au sujet de ce joli jeune homme, mais la pièce commençait, et elle avait dû faire taire sa naïve curiosité. Chaque fois que des tirades un peu longues se présentaient, elle regardait attentivement et aussi longtemps que possible le jeune maître de chapelle, qui se trouvait en face d’elle, pour deviner, s’il était possible, ce qui en lui pouvait tant intéresser son père.
Malgré tous ses efforts pour trouver quelque chose, elle ne put rien découvrir. Elle vit seulement que le jeune homme avait une figure agréable, et surtout des yeux très expressifs, qui, de temps en temps, se levaient sur elle, et l’observaient plus longtemps qu’il n’est d’habitude de le faire.
Les regards que Blanche lançait sur lui et sur son clavecin avaient attiré l’attention du musicien, qui ne prit guère plus garde à ce qui se passait sur la scène, par la raison bien simple que tout ce qu’il voyait lui était déjà connu, et que la personne qui tenait sous son charme tout ce grand monde était sa sœur. De temps en temps, il regardait dans la salle, et ses yeux rencontrèrent–pour cela il n’avait besoin que de lever les yeux–ceux de la jeune fille curieuse qui était en face de lui.
Comme Blanche avait aussi un air enchanteur, mais pris dans un autre ordre que celui de la Valoy, le frère de la comédienne, qui était le seul dans la salle dont le cœur n’eût pas battu plus vite aux enchantements de Médée, ne se fit pas faute d’observer de plus en plus la jeune fille.
Bientôt il dut s’avouer que sur toute la terre, du moins dans les pays où il avait voyagé, en France comme dans la Hesse, il n’avait jamais rencontré une figure aussi délicieuse. Ceci se reflétait clairement dans ses yeux doux, et Blanche rougissait quand leurs yeux se rencontraient, ce qui, du reste, en pareille circonstance, était fort naturel.
Elle fut donc obligée de regarder moins ouvertement le beau clavecin et le musicien; mais il s’en suivit qu’à partir de ce moment elle le fixa tout autant, mais à la dérobée.
Ce petit amusement naïf l’empêcha de ressentir les effets de la passion avec laquelle, dans son innocence, elle commençait à jouer.
Cependant tout ce que Blanche ressentit dans ces courtes heures égara tellement sa tête et son cœur, qu’elle respira profondément quand, à la fin du quatrième acte, la toile tomba pour la première fois.
Une grande scène entre Médée et Jason avait terminé cet acte, dans lequel l’enchanteresse avait dépeint sans réserve au héros grec sa brûlante passion. Tantôt elle s’exprimait avec une expression indescriptible de langueur et d’amour, tantôt avec feu et énergie. Elle toucha presque le cœur froid de Jason, et sa fougue ordinaire entraîna et fascina les spectateurs, qui étaient tous dans le ravissement.
La cour ainsi que les personnes présentes se levèrent. Entre le quatrième et le cinquième acte, on devait danser la première partie d’une danse qui terminait la deuxième moitié de la représentation, et pendant ce temps la cour pouvait sans gêne causer à haute voix et se rafraîchir, en attendant le commencement du ballet. Van der Werft s’était levé aussi; il avait besoin d’air pour rafraîchir son sang échauffé et pour cacher en même temps à son enfant la flamme qui le dévorait. Le hasard lui vint fort en aide en cette circonstance: Blanche le pria, avec un visage empourpré et d’un air confus, de la ramener à la maison, prétextant que le théâtre, qu’elle voyait pour la première fois, l’avait animée et fatiguée, et qu’elle éprouvait un grand besoin de repos.
Ils quittèrent aussitôt leur loge, et comme leur demeure sur le marché n’était pas loin du théâtre, que la soirée était belle et le ciel pur, ils firent un long détour pour rentrer.
Blanche, toute à ses impressions, marchait silencieusement à côté de son père, espérant retrouver, dans la solitude de sa petite chambre, le repos qui avait si subitement et pour la première fois abandonné son cœur.
V
NOUVELLES AVENTURES DE LA PRINCESSE MÉDÉE QUEL FUT LE VAJNQUEUR DE LA TOISON D’OR
Table des matières
L’ancien manège dans lequel se trouvait le théâtre était situé dans un coin du grand château, qui s’appelait le Jardin du Seigneur, et touchait, d’un côté, à la rue des Poires, le deuxième des faubourgs de la résidence du landgrave. Là étaient l’entrée et la sortie des spectateurs ordinaires. Une seconde entrée, plus près du château, existait pour les nobles hôtes, par le jardin du souverain; celle-ci était réservée à la cour et servait en même temps aux comédiens.
Une grande grille de fer, d’un travail remarquable, séparait cette partie du jardin de la ville.
Van der Werft, après avoir reconduit sa fille chez lui, se dirigea de ce côté. Le mousquetaire qui était de faction à la grille laissa passer sans difficulté l’étranger au maintien imposant, pensant qu’il faisait partie de la cour, ou était même un de ses nobles hôtes.
En sortant de l’ombre épaisse des arbres qui garnissait ce coin du jardin, le père de Blanche fut ébloui en rentrant au théâtre par l’éclat des bougies qui brûlaient dans le vestibule servant d’entrée principale à la salle.
A l’autre bout de ce long bâtiment, se montraient également des lumières indiquant un couloir menant à la scène. Là se trouvaient des chaises à porteurs de toutes sortes, des carrosses superbes, et, appuyées près du mur, sur de hauts bâtons dorés, des lanternes de toutes les couleurs destinées à éclairer les grands personnages.
Porteurs, chasseurs, courriers, étaient pêle-mêle dans le vestibule, tâchant d’écouter et d’apercevoir le superbe coup d’oeil de la salle.
Sous les arbres, à l’entrée des coulisses, se trouvait également une chaise à porteurs, mais à celle-ci, les bougies étaient allumées; les porteurs se tenaient à côté, prêts à faire leur service, signe certain qu’une des comédiennes devait bientôt quitter le théâtre.
Van der Werft jugea prudent de s’approcher de cette partie du bâtiment. Il s’avança doucement, sous l’ombre des arbres, comme pour faire le tour du théâtre. Quand il eut fait quelques pas, il vit une rangée de fenêtres éclairées, qu’il reconnut pour les loges des comédiens.
Il s’approcha lentement; ses yeux cherchèrent la loge de la Valoy, car son cœur, son âme ne songeaient qu’à elle et ne s’occupaient que d’elle.
De temps en temps, des paroles entrecoupées sortaient de ses lèvres. La passion qui torturait cet homme dans la force de l’âge devait être terrible. Dans le profond silence de la nuit qui l’enveloppait, il semblait accablé sous le poids de mauvaises pensées qui le reportaient à d’autres temps. Il se revoyait plus jeune de vingt ans, dans toute la fougue de l’âge où une pareille passion remplissait son cœur et son être. Son imagination lui reproduisait fidèlement sous des couleurs diverses toutes les circonstances d’alors.
–Manon, s’écria-t-il d’une voix brisée et terrible, une fois tu m’as trompé..., une fois tu m’as échappé...; maintenant que je t’ai retrouvée, je ne te quitte plus. Je te veux comme otage de toutes les souffrances que j’ai endurées pour toi... Tu seras à moi... dussé-je encore une fois me donner au diable... et devenir meurtrier... Oui, tu m’appartiendras, reprit-il tout à coup en respirant profondément, et avec ses poings crispés il se frappait le ront, comme s’il eût voulu refouler dans son cerveau de terribles pensées.
En même temps, il s’appuya contre la muraille, car toute sa personne semblait brisée. Sa poitrine soufflait bruyamment, et ses doigts crispés pressaient son front.
Tout à coup il s’arrêta, immobile et glacé; il regarda dans la nuit profonde. La partie supérieure de son corps se redressa petit à petit, et, la figure penchée en avant, il allongea lentement les deux bras vers un point noir que ses yeux brûlants semblaient fixer, et presque fou de douleur, il s’écria:
–Ha!... c’est là qu’il est, baigné dans son sang... avec une blessure béante au cœur... Et là... là... Manon... Manon...
Au même moment, comme pour jeter un défi à ses paroles stridentes, retentit un rire frais qui paraissait appartenir à une femme et sortir de la pièce éclairée sous laquelle se trouvait l’étranger. Pendant un moment, Van der Werft écouta convulsivement; il avait bien reconnu la voix de la rieuse; puis il répéta encore une fois machinalement:
–Manon!...
Et son corps tomba brisé, inerte, au pied de la muraille couverte par l’ombre du bâtiment. Le malheureux resta quelque temps par terre sans connaissance. Lorsqu’il se réveilla, il entendit tout près de lui comme un concert de menaces, et au milieu de ces cris une voix de femme qui lui était parfaite ment connue. En un instant il fut debout, et se secouant la tête pour tâcher de refouler le passé qui venait de se dérouler sous ses yeux, il reprit son sang-froid et écouta. Son calme et sa présence d’esprit habituels lui revinrent aussi vite qu’ils l’avaient quitté; alors, la main sur la garde de son épée; il avança avec précaution sous les arbres, vers l’endroit où il entendait des voix confuses.
Avant d’aller plus loin, jetons un nouveau coup d’œil sur la scène.
La première partie du ballet était finie, la cour et ses invités s’étaient reposés et rafraîchis; alors commença le dernier acte de la tragédie. Le jeune prince et les autres seigneurs l’avaient attendu impatiemment, car c’était dans cet acte que la comédienne devait choisir son cavalier.
La scène représentait le lieu sacré où Æétès gardait la Toison d’or. Ce trésor était suspendu à la cime d’un grand arbre, tandis que des trophées d’armes de toutes sortes, dédiés au dieu de la guerre, pendaient aux branches environnantes. Dans le lointain, un peu sur le côté, on apercevait le fleuve Phasis, avec le bateau argonaute tout prêt pour le départ. Jason et trois argonautes se présentèrent sur la scène et regardèrent le haut du théâtre, où Médée, sur une machine représentant le dragon, devait apparaître avec le ruban choisi par elle. Les trois tritons attendaient avec impatience dans la coulisse. Ils avaient repris leurs costumes militaires.
Enfin la fameuse machine disparut; le monstre s’avança, monté par Médée dans une pose poétique et gracieuse. Un juron allemand sortit de la poitrine du ci-devant Miltitz et vint couper les beaux vers de Corneille, pendant que les autres seigneurs se regardaient confus.
Les trois argonautes en scène avaient aussi été vivement impressionnés par l’apparition de Médée. Le jeune prince Pélée serrait convulsivement ses lèvres et brûlait du désir de frapper du pied le plancher; heureusement il se rappela à temps que c’était contraire aux lois de l’étiquette. Seulement, n’y pouvant plus tenir, il se retourna vers ses compagnons, abandonna la Toison d’or et la tragédie, et quitta la scène, non pour se diriger vers le navire Argo, mais pour courir dans sa loge changer de vêtements, résolu, dans sa colère, à triompher, même au péril de sa vie, de ce qu’il croyait lui appartenir de droit, et que lui refusaient le caprice de la comédienne et la hardiesse de ses amis. De Schack réprima avec peine un sourire quand il aperçut la coiffure de Médée. Pendant que le sage Persius, encore plus étonné que les autres tritons, regardait, dans les coulisses de côté, quelle pouvait être la cause de cette agitation si brusque parmi les jeunes seigneur, Manon, par un mouvement de coquetterie, et peut-être aussi pour ne blesser aucun de ses adorateurs, au lieu d’avoir choisi un seul nœud de rubans, avait composé sa parure avec les six qui lui avaient été offerts. C’était, certes, en fait de mode, un peu osé, car les six rubans, de couleur différente, formaient une parure par trop variée. Mais son adresse et son goût avaient triomphé de la difficulté.
Elle avait si bien su poser et arranger d’un côté de ses cheveux ses nombreux rubans que, lorsqu’elle descendit sur la scène, montée sur le dragon, ils voltigeaient agités par le vent d’une manière charmante. Elle fit une vive impression sur l’auditoire.
Comme la dernière scène qu’elle devait jouer était assez longue, elle eut assez de temps pour remarquer l’effet que son idée avait produit, et elle aurait ri de bon cœur si son rôle le lui eût permis. Elle se contenta de regarder de tous côtés avec des regards bienveillants, signe évident que la belle moqueuse avait conscience de l’influence qu’elle exerçait sur ceux qui l’entouraient.
De Schack fut le seul qui supporta son regard et le lui rendit amoureusement.
Jason, entièrement subjugué par les charmes de Médée, refusa, pour lui donner une preuve de son amour, de la combattre et de lui disputer la Toison d’or. Il s’éloigna avec Persius le Sage, pour regagner le bateau Argo; de Schack-Orphée resta en arrière, et dans une mélodie touchante, il essaya de ramener au combat les deux argonautes Kaléis et Bélès, qui avaient fui. Mais ceux-ci ne voulurent plus s’exposer aux nouveaux mépris de l’enchanteresse. Enfin, Médée leva le masque, et, n’étant plus gênée par la présence des autres seigneurs, elle exprima à Æétès, étonné, dans les termes les plus passionnés, qu’elle aimait Jason plus que sa famille, sa patrie, plus que tout au monde, et qu’elle abandonnerait de grand cœur la Toison-d’Or s’il consentait à fuir avec elle en Grèce.
Plus d’un spectateur eût désiré prendre la place de Jason, pour lequel le cœur de la comédienne avait battu.
Quand Manon eut regagné sa loge, elle arracha en riant les divers rubans qui ornaient sa coiffure et avaient produit un tel désarroi parmi ses adorateurs. C’était juste au moment où l’étranger, caché sous sa fenêtre, dans l’ombre de la nuit, était tourmenté par ses visions étranges. Elle s’habilla rapidement pour se faire conduire chez elle avant la fin du ballet, que son frère devait accompagner sur le clavecin.
Quoiqu’elle demeurât dans la rue des Poires, non loin du théâtre, elle fut forcée de faire un détour avec sa chaise à porteurs, avant d’arriver à sa maison.
Bien des spectateurs, seigneurs et bourgeois, avaient quitté la salle de spectacle en même temps que la Valoy, et regagnaient leurs demeures; cela produisit quelque encombrement, la comédienne fut forcée de s’arrêter, et elle etsa suite furent bientôt entourées et ennuyées par les importuns. Pour y échapper, elle avait fait remiser la chaise à quelque distance sous les arbres, avec l’intention de se faire reconduire chez elle par le jardin du château et le vieux faubourg.
Malgré tout, sa chaise à porteurs, dont les petites-lanternes éclairaient à peine la place sous les grands arbres, était devenue le rendez-vous des cinq seigneurs et du prince François qui attendaient l’arrivée de Manon.
Leur rencontre fut joyeuse comme d’habitude. Bien que découragés et dévorés par une sourde colère, ils éprouvaient cependant un certain contentement à se dire qu’aucun de ceux qui s’étaient offerts n’avait été préféré et que tous avaient encore les mêmes chances et pouvaient être choisis.
–Qui de nous accompagnera Manon? dit enfin hardiment Miltitz, pour trancher la question qui les préoccupait tous si vivement.
–Elle s’est moquée de nous, et d’après nos conventions, un seul doit être admis en sa présence ce soir, lui dire ce qu’il ressent pour elle, et lui dépeindre la passion qu’elle a su lui inspirer.
–J’étais le premier ici, et je prétends à ce droit, reprit le prince avec fierté.
–Ce n’est pas une raison! répondit vivement Miltitz; que nos épées décident.
–C’est une coquette qui se joue de nous, repartit Persius, qui continuait le rôle de sage qu’il avait joué sur la scène.
–Rétracte ces paroles! s’écria de Schack avec un regard étincelant. Qui te dit que son cœur ne bat pas pour l’un de nous, ou vous croyez-vous tous dignes d’elle? Avez-vous vu ce soir avec quel feu elle dépeignait l’amour? Qui de nous oserait lui donner le nom de coquette et de femme sans cœur?
–Oh! oh! tu penses être seul digne de son amour, parce que tu joues de la guitare et que tu lui donnes des sérénades.
–L’épée hors du fourreau, je veux te prouver que je sais jouer encore d’autre chose!
–Oui, oui, l’épée hors du fourreau! Je veux vous prouver que je l’aime plus ardemment que vous tous ensemble, s’écria le jeune et robuste capitaine du régiment de Schrautenbach.
Déjà son épée brillait aux faibles lueurs de la chaise à porteurs.
–Les épées en main! s’écria de son côté le prince.
–Il faut en finir. Un seul d’entre nous doit rester ce soir près d’elle; je veux être celui-là... ou... mourir...
–Bien parlé! En avant! Battons-nous pour Manon!
Ces paroles retentissaient de tous côtés, et déjà les épées brillaient et allaient se croiser.
Les porteurs de la chaise s’étaient enfuis effrayés, quand Manon sortit par la petite entrée du théâtre. Consternée, elle voulut se jeter entre les combattants, mais de Miltitz, qui était Je plus près d’elle, la repoussa vivement.
–Arrière, s’écriait-il, il est trop tard. Tu as semé la discorde, et maintenant tu ne peux nous empocher de vider notre querelle à notre manière.
En même temps, il s’inclina légèrement devant le prince, et les deux épées. se croisèrent en grinçant, puis s’entrelacèrent comme deux serpents, n’attendant que l’occasion pour donner la mort. De Schack et Persius se mirent aussi en garde avec impétuosité. Les deux autres seigneurs, Bobenhaussen et Prettlack, en firent autant.
Il avait suffi d’un instant pour ranimer toute la colère des combattants. Manon fut repoussée sans pitié. Elle n’avait pas souhaité ce combat et n’avait pas même pressenti qu’il pût avoir lieu; et tout ce que cette rencontre nocturne pouvait avoir de suites fâcheuses se présenta tumultueusement à son esprit. Elle mit tout en œuvre pour arrêter la lutte, mais sa voix et ses gestes ne furent pas écoulés.
Elle se tordait les mains de désespoir, sans savoir ce qu’elle devait faire, quand tout à coup un incident nouveau vint donner un autre tour à l’affaire.
A travers l’obscurité, sous les arbres, un homme robuste s’était avancé rapidement l’épée à la main, et s’était jeté à travers les combattants. Ceux-ci s’arrêtèrent tout surpris–surprise qui devait bientôt se changer en colère,–leurs regards se fixèrent sur l’inconnu.
–Arrêtez! s’écria en français l’étranger, qui n’était autre que Van der Werft, en s’adressant aux combattants, qui, jusqu’alors, avaient parlé en français.
Son apparition avait quelque chose de grave, ses yeux sombres fixaient chacun des seigneurs à tour de rôle. Ceux-ci restaient stupéfaits devant cet homme qu’ils voyaient pour la première fois..
–Qui êtes-vous? Que voulez-vous? s’écria enfin, en s’adressant à l’étranger, le jeune prince surexcité, qui avait le premier recouvré la parole.
–D’abord, Excellence, vous empêcher de faire une folie, puis protéger une femme qui doit être fort offensée de votre manière d’agir, répondit Van der Werft avec calme, en laissant tomber un regard sur Manon.
Quoique ce regard ne se fût arrêté qu’une seconde sur elle, il lui semblait voir dans les beaux yeux de la comédienne que son cœur battait plus fort, et d’une main plus ferme, il serrait la garde de son épée, quand Miltitz et le prince lui crièrent en même temps:
–Que vous importe notre querelle? Passez votre chemin!
–Je n’y suis nullement disposé: je veux vous forcer, au contraire, à faire place à celle que vous semblez aimer, afin qu’elle puisse continuer son chemin sans obstacle, et se faire accompagner par qui bon lui semblera.
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