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André Gide

André Gide: Oeuvres majeures

Romans, Nouvelles, Poésie, Cahiers de Voyage, Essais Littéraires & Ouvres Autobiographiques

e-artnow, 2022

Contact: info@e-artnow.org

EAN: 4066338121257

Table of Contents

Romans et Nouvelles

Les Cahiers d'André Walter

Le Voyage d'Urien

Paludes

Le Prométhée Mal Enchaîné

L'Immoraliste

Le Retour de l'Enfant Prodigue

La Porte Étroite

Isabelle

Les Caves du Vatican

La Symphonie Pastorale

Les Faux-Monnayeurs

L'École des Femmes

Robert

Geneviève

Ouvres Poétiques et Lyriques

Les Poésies d'André Walter

Les Nourritures Terrestres

Les Nouvelles Nourritures

Écrits de Voyage

Amyntas

Voyage au Congo

Le Retour de Tchad

Retour de l'U. R. S. S.

Retouches â Mon Retour de l'U. R. S. S.

Essais Littéraires

Prétextes; Réflexions sur quelques points de littérature et de morale

Nouveaux Prétextes

Le Journal des Faux-Monnayeurs

Dostoïevski (Articles et Causeries)

Notes sur Chopin

Ouvres Autobiographiques

Si le Grain ne Meurt

Journal 1939–1949

Romans et Nouvelles

Table des matières

Les Cahiers d'André Walter

Table des matières

Le Cahier Blanc

Le Cahier Noir

LE CAHIER BLANC

Table des matières

Attends,

Que ta tristesse soit un peu plus reposée, – pauvre âme, que la lutte d'hier a faite si lasse.

Attends.

Quand les larmes seront pleurées, les chers espoirs refleuriront.

Maintenant tu sommeilles.

Berceuses, escarpolettes, barcarolles,

Le chant des pleureuses alanguit les chutes.

Il te faudra prier bien sagement ce soir, et que tu croies. Cela te reste, qui ne te sera pas ôté. Tu diras : Le Seigneur est ma part et mon héritage ; quand tous m'abandonneraient, tu ne me laisseras pas orphelin.

Et puis tu dormiras, – car ne réfléchis pas encore : les jours amers ne sont pas assez loin.

Endors le souvenir au gré des rêves.

Repose.

Jeudi.

Écrit des lettres...

J'ai tâché de lire, de penser... La fatigue assoupit ma tristesse ; il me semble l'avoir rêvée.

Maintenant, sous les arbres ;

L'ombre est pacifiante.

*

Que la nuit est silencieuse. J'ai presque peur à m'endormir. On est seul. La pensée se projette comme sur un fond noir ; le temps à venir apparaît sur le sombre comme une bande d'espace. Rien ne distrait de la vision commencée. On n'est plus qu'elle.

Il ne faut pas que l'âme s'alanguisse en ses rêveries mélancoliques, – mais qu'elle se réveille enfin et recommence à vivre.

⁂ Quelque soir, revenant en arrière, je redirai ces mots de deuil ; maintenant cela m'écœure d'écrire : la phrase n'est pas pour ces choses, émotions trop pures pour être parlées ; – j'ai peur qu'une rhétorique, d'ailleurs impuissante, ne profane ; par haine des mots que j'ai trop aimés, je voudrais mal écrire exprès. Je romprai les harmonies, fussent-elles fortuites :

Que tu reposes en paix, ma mère. Tu as été obéie.

Certes, l'amertume de cette double épreuve étonne encore mon âme ; pourtant, pas trop de tristesse ; ce qui domine, c'est l'orgueil d'avoir vaincu. Tu me connaissais bien si tu pensais que l'excès même de cette vertu m'exciterait à la suivre. Tu savais que les routes ardues et téméraires m'attirent, que ma volonté aime les poursuites insensées, à cause du rêve, et qu'il faut un peu de folie pour rassasier mon orgueil.

Tu les as fait tous sortir pour me parler à moi seul, – c'était quelques heures seulement avant la fin : « André », m'as-tu dit, – « mon enfant, je voudrais mourir reposée. » Je savais déjà ce que tu me dirais et j'avais rassemblé mes forces. Tu te hâtais de parler, car ta fatigue était grande : « Il serait bon que tu quittes Emmanuèle... Votre affection est fraternelle, – ne vous y trompez pas... L'habitude d'une vie commune l'a fait naître. Bien qu'elle soit ma nièce, ne me fais pas regretter de l'avoir comme adoptée depuis qu'elle est orpheline. – Je craindrais en vous laissant libres, que ton sentiment ne t'entraîne et que vous ne vous rendiez malheureux tous les deux, – tu comprendras pourquoi. Emmanuèle a déjà bien souffert : je voudrais tant qu'elle puisse être heureuse. L'aimes-tu assez pour préférer son bonheur au tien ? »

Alors tu parlas de T*** qui venait d'accourir, appelé par les tristes nouvelles. – « Emmanuèle l'estime », dis-tu. – Je savais bien. Et, comme je ne répondais rien encore : « Ai-je trop compté sur toi, mon enfant, – ou pourrai-je mourir tranquille ? »

J'étais épuisé des épreuves récentes ; j'ai dit : – « Oui, mère », sans comprendre et parce que je voulais aller jusqu'au bout – avec seulement le sentiment de me jeter dans une nuit obscure.

Je suis sorti ; quand on m'a rappelé, j'ai vu près de ton lit Emmanuèle, la main dans celle de T***. Tous nous nous sommes agenouillés ; nous avons prié. Ma pensée était inerte, – puis tu t'es endormie.

Après les ennuis cérémonieux qui distraient, nous avons communié ensemble. Emmanuèle était devant moi ; je ne l'ai pas regardée, et pour ne pas penser à elle et m'empêcher de rêver, je répétais : « Puisqu'il faut que je la perde, que je te retrouve au moins, mon Dieu, – et que tu me bénisses d'avoir suivi la route étroite. »

Puis je suis parti ; je viens ici, parce que je ne pouvais pas rester.

Jeudi.

J'ai travaillé pour que l'esprit s'occupe ; c'est dans l'effort qu'il se sent vivre. – Sorti toutes les pages écrites qui me rappellent autrefois. Je les veux toutes relire, les ranger, copier, les revivre. J'en écrirai de nouvelles sur des souvenirs anciens.

Je délivrerai ma pensée de ses rêveries antérieures, pour vivre d'une nouvelle vie ; quand les souvenirs seront dits, mon âme en sera plus légère ; je les arrêterai dans leur fuite : une chose n'est pas tout à fait morte qui n'est pas encore oubliée. Enfin je ne veux pas m'en aller, sans même détourner la tête, de ce qui m'aura tant charmé durant toute ma jeunesse. – Puis pourquoi chercher après coup les raisons d'une volonté prise, comme pour s'excuser de l'avoir ? J'écris parce que j'ai besoin d'écrire – et voilà tout. La volonté qu'on raisonne en devient plus débile : que l'action soit spontanée.

Et c'est bien plutôt, avec l'ambition ravivée, l'idée du livre si longtemps rêvé, d'ALLAIN, qui de nouveau maintenant se réveille.

20 avril.

L'air est si radieux ce matin que malgré moi mon âme espère – et qu'elle chante, et qu'elle adore avec un désir de prières.

E pero leva su ! Vinci l'ambascia Con l'animo che vince ogni battaglia Se col suo grave corpo non s'accascia... E dissi : « Va, ch'io son forte ed ardito »...

21 avril.

Pas un événement : la vie toujours intime – et pourtant la vie si violente. Tout s'est joué dans l'âme ; il n'en a rien paru. Comment écrire cela ? Rien où la pensée se raccroche et les passions, à la fin si profondes, nées je ne sais plus d'où – de toujours – insensiblement accrues.

⁂ L'éducation d'une âme ; la former à soi – une âme aimante, aimée, semblable à soi pour qu'elle vous comprenne, et de si loin que rien ne puisse entre les deux qui les sépare ; tisser et lentement des nœuds si compliqués, un tel réseau de sympathies, qu'elles ne puissent plus se détacher mais s'en cheminent parallèles par la force de l'habitude entretenue.

Lundi.

Nous apprenions tout ensemble ; je n'imaginais de joies qu'avec toi partagées ; et toi tu te plaisais à me suivre : ton esprit vagabond voulait aussi connaître.

Ce furent les Grecs d'abord, et, depuis, toujours préférés : l'Iliade, Prométhée, Agamemnon, Hippolyte, – et quand, après en avoir eu le sens, tu voulais entendre l'harmonie des vers, je lisais :

· · · · · · · · · · · · · · · Τενέδοιό τι ἰφι ἀνάσεις

Σμινθεῦ........

Τέκνον, τί κλαίεις ; τιδέ σε φρένας ἵκετο πένθος ;22 Αἵρετέ μου δέμας, ὀρθοῦτε κάρα λέλυμαι μελέων σύνδεσμα, φίλαι. Αῖ, Αῖ, πῶς ἄν δροσερᾶς ἀπὸ κρηνῖδος καθαρῶν, ὑδάτων πώμ᾽ ἀρυσαίμην......

Puis ce fut le Roi Lear ;

Le vent de la mer souffle à travers l'aubépine...

L'âpreté violente de Shakespeare nous laissait brisés d'enthousiasme : la vraie vie n'avait pas de ces enlèvements.

Les Paroles d'un croyant nous secouaient à leur souffle prophétique. Depuis, il est vrai, tu trouvais l'éloquence de Lamennais un peu bien populacière. Je t'en ai voulu de cela que je sentais pourtant juste, – parce que l'émotion déborde de ces pages, et qu'elle est toujours belle.

Puis nous reprenions les lectures de l'enfance, faites d'abord classiquement avec des admirations déflorantes : Pascal, Bossuet, Massillon... mais au charme spécieux du Carême, nous préférions la rhétorique nombreuse des oraisons funèbres, ou la sévérité janséniste...

Et tant d'autres encore – et tous les autres.

⁂ Puis, avec les ambitions révélées, ce fut Vigny, Baudelaire, – Flaubert, l'ami toujours souhaité ! Nous nous étonnions à sa rythmique savante. Les subtilités rhétoriques des Goncourt affilaient notre esprit ; Stendhal le faisait plus alerte, et plus ergoteur... (?)

ΣΥΜΠΑθΕΙΝ : souffrir ensemble, – se passionner ensemble.

« J'ai vu le Sphinx qui s'enfuyait du côté de la Libye ; il galopait comme un chacal. »

Je le déclamais à très haute voix en en développant tout d'abord l'étendue, puis en faisant saillir, sitôt après, le dactyle ; et nous frémissions tous les deux aux bondissements superbes de la phrase.

T*** nous a relu l'autre soir, m'écrivais-tu, le Voyage en Orient de du Camp et de Flaubert ; il nous a redit la chère apostrophe scandée ; mais, que T*** nous la lise ou que je la lise moi-même, c'est par ta voix toujours que je l'entends.

⁂ C'était dans la Tentation encore : « O Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour désennuyer ma tristesse. » – « Égypte ! Égypte ! tes grands Dieux immobiles ont les épaules blanchies par la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le désert roule la cendre de tes morts ! » – « Le printemps ne reviendra plus, ô Mère éternelle ! » – « Tu n'imagines pas la longue route que nous avons faite. Voilà les onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue... »

.....

Et tant d'autres... ; après que nous étions lassés de les redire, d'en faire résonner toutes les harmoniques, dont le souvenir vibrant nous poursuivait longtemps encore, de sorte que nous en lisions le refrain obsédant l'un sur les lèvres de l'autre, – sans parler.

⁂ Je te racontais mes ambitions ; tu souriais, t'efforçant de paraître incrédule ; et le livre que je rêvais d'écrire, je l'appellerai ALLAIN, te disais-je...

.....

Allain ! l'œuvre rêvée ; – d'abord je la voyais mélancolique et romantique, lorsqu'à l'éveil des sens, j'errais dans les bois, cherchant les solitudes, plein d'inquiétudes inconnues ; lorsqu'un chant de vent dans les pins balancés me semblait chanter mes langueurs au gré des strophes récitées ; que je pleurais aux feuilles tombantes, aux soleils couchants, à l'eau fuyante des ruisseaux, et qu'au bruit de la mer je restais songeur tout le jour.

Puis métaphysique et profonde, quand l'esprit commença de s'éveiller aux doutes... enfantins peut-être, mais qui déjà me troublaient si fort. Il n'est pas deux façons de douter.

D'abord, je n'y voyais, dans ce livre, qu'un caractère exposé, sans suite, sans intrigue.

Puis, l'idée m'est venue, à contempler notre amour, au lieu d'un vain personnage qui déclamerait sur ces choses, de les faire vivre et s'agiter immédiatement, avec la passion de ce qu'on a vécu.

25 avril.

Ils ne comprendront pas ce livre, ceux qui recherchent le bonheur. L'âme n'en est pas satisfaite ; elle s'endort dans les félicités ; c'est le repos, non point la veille : il faut veiller. L'âme agissante, voilà le désirable – et qu'elle trouve son bonheur, non point dans le BONHEUR, mais dans le sentiment de son activité violente. – Donc la douleur plutôt que la joie, car elle fait l'âme plus vivace ; quand elle ne prosterne pas, les volontés s'y exaspèrent : on souffre, mais l'orgueil de vivre puissamment sauve des défaillances. La vie intense, voilà le superbe : je ne changerais la mienne contre aucune, j'y ai vécu plusieurs vies, et la réelle a été la moindre.

Intensifier la vie et garder l'âme vigilante : elle ne se plaindra plus alors, nonchalante, mais s'amusera de sa noblesse.

§ Le grand frisson, à la fois moral et physique, qui vous secoue au spectacle des choses sublimes, et que chacun de nous croyait seul avoir, de sorte qu'il n'en parlait pas à l'autre, – quelle joie quand nous le découvrîmes l'un chez l'autre pareil : ce fut une grande émotion. Quelle source de joies, après, en lisant, de l'éprouver ensemble ; il nous semblait nous unir dans un même enthousiasme. Et ce frisson, bientôt, nous le sentîmes l'un par l'autre ; la main dans la main et très proches, nous nous y confondions éperdument.

Et, quand nous lisions, par ma voix, tantôt déclamante ou grisée, je savais les accents, aux passages aimés qui nous feraient frissonner ensemble.

Insensés ! vous aussi, vous ne m'aurez point crue.

.....

Skamandros, Simoïs, aimés des Priamides.

– Les noms seuls, ces noms grecs aux terminaisons larges, éveillaient en nous des souvenirs si splendides, que d'avance ils soulevaient les enthousiasmes latents, aux éclats de leurs sonorités.

C'était un soir d'été que nous revenions de H***. On nous avait laissés tous deux assis au haut de la voiture ; les autres s'étaient enfermés. La route était longue et la nuit tombait vite. Un même châle nous enveloppait tous deux, qui faisait nos fronts proches.

« Sœurette, lui dis-je, j'ai sur moi l'Évangile ; si tu veux nous en lirions ensemble, pendant qu'il fait encore un peu de jour. – Lisons », me dit Emmanuèle. Et, quand j'eus fini de lui dire : – « Si tu voulais, ma sœur, nous prierions ensemble ? – Non, dit-elle, prions à voix basse, sinon nous penserions à nous plus qu'à Dieu. » Et nous nous tûmes ; mais je pensais encore à toi.

La nuit était venue. – « Que songes-tu ? » me dit-elle. Et moi je récitai :

« Le crépuscule ami s'endort dans la vallée. » Alors elle : « Adieu, voyages lents, bruits lointains qu'on écoute. Le rire du passant, les retards de l'essieu : Les détours imprévus des pentes variées, Un ami rencontré, les heures oubliées, L'espoir d'arriver tard dans un sauvage lieu... »

Et je repris :

« Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente, Rêver sur mon épaule en y posant ton front ? »

Et tous deux, comme il se faisait tard, nous sommes endormis, songeurs, pressés l'un contre l'autre, les mains jointes...

... Puis soudain un brutal réveil, comme d'un rêve : c'est un chariot indistinct sur la route et qu'on heurte, – des bruits de voix, des bruits de chaîne, sans rien voir, – des aboiements – une faible lumière qui dessine les vitres d'une ferme voisine, soupçonnée. Tous deux un peu tremblants, nous serrions plus près encore, confiés l'un dans l'autre.

Songeant aux chariots lourds et noirs qui, la nuit Passant devant le seuil des fermes avec bruit, Font aboyer les chiens dans l'ombre...

Pendant notre sommeil, on avait allumé les lanternes. Nous regardions, amusés, la masse obscure des buissons dépassés surgir de l'ombre : nous cherchions des formes connues qui nous disent si la route était encore longue. – Puis des bruits de pas : un passant attardé, brusquement éclairé dans une saccade de lumière ; – et dans les raies de la lumière projetée, fuyantes en avant de nous sur la route, l'ombre des papillons de nuit qui s'en venaient heurter aux vitres des lanternes. – Je me souviens, quand nous traversions les champs vides, de l'air plus tiède qui soufflait sur nos fronts comme une douce caresse, avec le parfum des terres humides labourées. Nous écoutions chanter les grenouilles...

– Puis enfin l'arrivée, les rires de nouveau, le foyer, la lampe et le thé qui réchauffe ; – mais tous deux nous gardions dans l'âme le souvenir d'une intimité plus secrète.

Pas le paysage lui-même : l'émotion par lui causée. – Le coucher des soleils disparus ; l'apaisement des soirs emplit encore mon âme. O la paix des rayons sur la plaine !

Sitôt après le repas, nous courions vers l'étang ; il s'irisait au reflet des nuages.

(Juin 86.

« C'est une poésie exquise. Tout s'apaise ; le vent se calme, et l'étang assoupi n'a bientôt presque plus de rides. C'est l'heure où les bœufs viennent boire ; leurs pieds agitent l'eau qui se moire autour d'eux ; un enfant les conduit. – Le soleil s'est couché ; plus de couleurs, rien que des teintes, des reflets d'or que l'eau renvoie aux choses et qui les enveloppent toutes. Déjà une rive est dans l'ombre, incertaine, mystérieuse. La nuit monte dans la vallée. – et bientôt tout s'endort au chant nocturne des grenouilles. »

A L* M***, te souviens-tu, à la nuit tombante, nous allions jusqu'aux menhirs. Les moissonneurs attardés s'en revenaient sur leurs charrettes pleines, et leurs chants alternés se répondaient puis se perdaient en s'éloignant. Les grillons bruissaient dans les blés. – Nous regardions longtemps l'ombre s'étendre sur la mer violette et du fond des vallées monter comme une autre marée peu à peu noyant toutes formes. Un à un dans le lointain des côtes, les phares s'allumaient, et dans le ciel, plus claires, une à une, les lointaines étoiles. Vénus luisait étincelante ; nous rentrions doucement, les yeux caressés de sa lumière amie...

... Et la nuit descendait sur notre âme ravie.

Le matin tu vaquais aux soins du ménage ; je voyais ton tablier clair circuler dans les longs couloirs ; je t'attendais sur l'escalier, aux portes de la cuisine ; j'aimais t'aider et te voir diligente ; nous montions dans la lingerie si grande – et parfois, tandis que tu rangeais le linge, je t'y poursuivais d'une lecture commencée.

Je t'appelais alors « Marthe », parce que tu t'agitais pour bien des choses.

Mais, le soir, c'était « Marie » de nouveau ; ton âme après les soins du jour redevenait contemplative.

... On t'avait fait habiter la chambre de Lucie. Il semblait que la chère morte ne l'eût pas quittée tout entière. Quand tu vins, les choses d'elle autrefois parurent la reconnaître et revivre. Je revoyais tout : et la table et les livres, – l'obscur des grands rideaux sur le lit et la chaise où je venais lire, – le vase avec les fleurs que je t'avais cueillies... Au milieu de tout cela, tu vivais d'une vie comme passée déjà et ancienne : sa mémoire partout éparse autour de toi te faisait plus pensive. Le soir, je retrouvais son profil disparu dans l'ombre de ta tête penchée, – ta voix, quand tu parlais, me faisait souvenir. Et bientôt votre mémoire à toutes deux se confondait indécise.

Ils étaient confiants en nous et nous l'étions l'un dans l'autre ; nos chambres étaient voisines. – Te souviens-tu de ce beau soir où je suis venu te retrouver après que nous les avions quittés pour dormir ?

(Août 87.)

« Tout dort autour de nous et par la fenêtre grande ouverte aux étoiles, dans le repos de cette nuit d'été, nous viennent bien parfois quelques chants tristes d'oiseau nocturne ou le frémissement des feuilles mouillées quand un souffle les agite, si doucement qu'on croit un murmure d'amour.

Nous sommes seuls tous deux dans ta chambre, éperdus de tendresse et de fièvre. Dans la caresse de l'air, l'odeur des foins, des tilleuls, des roses ; dans le mystère de l'heure, dans le calme de la nuit, quelque chose d'ineffable fait que les larmes coulent et que l'âme veut s'échapper du corps, s'évanouir dans un baiser.

L'un contre l'autre, si près qu'un même frisson nous enveloppe, chanter la nuit de mai avec des mots extraordinaires, puis, quand toute parole s'est tue, rester longtemps, croyant cette nuit infinie, les yeux fixés sur une même étoile, laissant sur nos joues approchées nos larmes se mêler, et se confondre nos âmes en un immatériel baiser. »

Plus tôt levés que les autres, nous courions vite au bois, quand le temps était clair. Il frissonnait sous la rosée fraîche. L'herbe étincelait aux rayons obliques ; dans la vallée que des brumes encore faisaient plus profonde et comme irréelle, c'était un ravissement. Tout s'éveillait, chantait aux heures nouvelles : l'âme adorait confusément.

Excités peu à peu par l'ivresse de ces choses, nous voulûmes voir le lever des soleils ; c'était folie, car les jours étaient longs. Je venais le matin, dès l'aube, frapper doucement à ta porte ; ton sommeil était léger ; tu te levais, t'apprêtais hâtive. Mais la maison dormait encore, toutes les portes étaient closes ; nous ne pouvions sortir. – Alors, dans ta chambre, la fenêtre ouverte à la fraîcheur limpide, transis un peu quoique l'un près de l'autre serrés, nous regardions longuement pâlir les dernières étoiles et se colorer les brumes. Puis, quand les teintes s'étaient faites lumières, leur empourprement accompli, aux premiers rayons, nous retournions dormir, étourdis d'un vertige de joie, la tête un peu lassée, vide et comme sonore des chansons matinales.

Mardi.

Multiplier les émotions. Ne pas s'enfermer en sa seule vie, en son seul corps ; faire son âme hôtesse de plusieurs. Savoir qu'elle frémisse aux émotions d'autrui comme aux siennes ; elle oubliera ses douleurs propres en cessant de se contempler seule. La vie du dehors n'est pas assez violente ; de plus âpres frémissements sont dans les enthousiasmes intimes. Que l'admiration la soulève ; plus altière elle sera et plus les vibrations larges. Les chimères plutôt que les réalités ; les imaginations des poètes font mieux saillir la vérité idéale, cachée derrière l'apparence des choses.

Que jamais l'âme ne retombe inactive ; il la faut repaître d'enthousiasmes.

(1887.)

« Plan de conduite.

Liberté : la raison la nie. – Quand même elle ne serait pas, encore faudrait-il y croire.

Les influences certes nous modèlent : il les faut donc discerner.

Que la volonté partout domine : se faire tel que l'on se veut. Choisissons les influences.

Que tout me soit une éducation. »

(3 juin 87.)

« Je voudrais parler de bien des choses ; mais toutes se pressent ensemble. Je voulais fixer un peu ma symbolique qui se dessine ;... puis cette vision dans Notre-Dame, à travers les grilles du maître-autel, d'enfants de chœur en surplis blancs, à la lueur des lampes : tous chantaient, des chants clairs ; l'impression de chœur d'anges ; – une chute en mineur obstinément répétée, inattendue toujours, montait jusqu'à la voûte... – et je voulais parler aussi, ... mais ma pensée ondule incertaine, bercée sur les sonorités récentes d'un quatuor entendu. – J'écris parce que la poésie déborde de mon âme, – et les mots n'en sauraient rien dire : l'émotion plane sur la pensée ; – l'harmonie seule...

alors des mots, des mots sans suite, des phrases frémissantes, quelque chose comme de la musique.

Il est minuit ; j'ai sommeil, mais je ne pourrai pas dormir : je me consume d'amour. Tout dort autour de moi ; – je suis seul et je pleure. L'air est tiède ; dehors il pleut, une pluie de printemps qui féconde toute la nature. Et ce chant de violoncelle, dont je me souviens dans la nuit, alanguit mon délire, berce, apaise et console ; la pensée s'endort reposée : douleur, folie, amour, extase !...

... Résigne-toi, mon âme ; pleure et prie très longtemps par cette douce nuit qui t'enivre.

Pleure et résigne-toi, mon âme, prie ! »

.....

(1887,)

« ... Ou de la chair qui se déguise. On la trouve partout, l'impure ! elle se revêt spécieusement.

Certes, quand on songe à ce qui fait la poésie..., quelle poussée de désirs ! et les nerfs si vibrants au charme des couleurs à cause d'un peu de fluide épars dans l'être ;... ah ! quelle prose ! quelle sale prose au fond de tout cela.

Pourtant, c'est ce qui fait la fleur, suprême poésie de la plante... et les pétales diaprés se déploient sous les étamines dressées, comme un lit somptueux des amours inconscientes. O l'inconscience du poète ! – aveuglement ! croire à la muse inspiratrice quand c'est la puberté qui l'inquiète ; puis se promener par les nuits claires avec l'illusion qu'on chante à l'idéal... et, quand le vers ne vient pas, donner cours au flot de poésie qui l'oppresse dans d'amoureux ébats entre les bras d'une courtisane. – Certes, le dérivatif est sublime ! – O pourtant ! ce qui fait que l'homme se croit Dieu ! – Les belles nuits claires alors... une action réflexe que les vers (Musset)... Les chiens aussi aboient après les clairs de lune !

§ Ce qui est pur et ce qui souille – nous ne le pouvons savoir ; la connexion des deux essences, si subtile ; leurs causes, si mutuellement mélangées ; – tant l'ébranlement de l'une retentit en l'autre. L'abondance du sang fait le cœur généreux : si Swift avait connu l'amour, peut-être il aurait écrit des cantiques... Et tu me dis, ami. qu'il ne faut pas se soucier du corps, mais bien le laisser paître aux lieux qu'il convoite ; – mais la chair corrompt l'âme, une fois corrompue ! on ne peut mettre du vin pur en des vaisseaux qui se pourrissent ! La chair fait l'âme à soi, si l'âme ne la domine d'abord ; – il faut qu'elle se l'asservisse.

– Alors romantique parce que mon sang bouillonne... Tant pis ! l'illusion de l'idéal est bonne et je la veux garder. »

(Poubazlanec, sept. 87.)

« Ton conseil est admirable, ô Ar***. – Et ta doctrine ! « Dégager l'âme en donnant au corps ce qu'il demande ! » dis-tu ; – et tu m'estimerais plus lorsque je l'aurais fait... Mais, ami, il faudrait que le corps demande des choses possibles ; si je lui donnais ce qu'il demande, tu crierais le premier au scandale ; – et pourrais-je le satisfaire ?

Admirable, ta quiétude ! tu t'es dit : à quoi bon la lutte ? il ne faut pas que l'âme s'épuise en des combats indignes d'elle, – et, te soumettant d'avance, tu t'es épargné le combat. – Mais ne sais-tu donc pas que la gangrène de la chair attaque l'âme ? – Pour moi, je n'ai pas un désir que toute mon âme n'en soit ébranlée.

§ Et tu te donnes en exemple. – Certes, je t'admire : ta philosophie est grande, et tu prends la vie comme elle finira peut-être par me prendre ; – mais ce que je ne t'ai pas dit, ce que tu ne sauras pas. de peur que ton aimable calme ne s'en trouble, c'est le grand effondrement de mes rêves, quand tu m'as conté tout cela, la désillusion sur toi-même ; – ah ! je te croyais plus altier... Et des larmes sur mon orgueil blessé, dont, pour la première fois, je soupçonnais la vanité ; un écœurement, oui jusqu'à la nausée, en regardant la vie, la vie qu'il fallait vivre. – J'aime mieux mon rêve, – mon rêve !...

Tu souriais en disant ces choses, je souriais en les écoutant, mais je ne comprenais plus tes paroles ; une seule pensée grisait mon cœur de larmes : il est retourné près de cette fille, et elle ne l'a pas reconnu ! – Pas reconnu, Seigneur, est-ce possible ?... mon âme en a pleuré toute la nuit. – A quoi bon cette tristesse ? Ces choses-là devaient être. Pourquoi l'aurait-elle reconnu ? Elle en avait tant vu depuis, – puis, malgré soi, le souvenir des traits s'efface. – Il t'avait tout donné pourtant ! Le savais-tu seulement ? Avait-il osé te le dire ? – Que cela est lugubre, lugubre ! Ah fi ! si c'est là la vie qu'il faut vivre...

J'aime mieux mon rêve, Seigneur ! j'aime mieux mon rêve. »

(Juillet 87.)

« J'en hais jusqu'à l'approche, et ces mots sifflés à l'oreille, intonations triviales ou subtiles, voix de goules et ou de sirènes ; je les hais ! je les hais tout entières. – Et, quand je marche dans la rue, je quitte les trottoirs, je cours hâtif sur les pavés ; je les vois de loin qui se retournent, vont et viennent... et leurs gestes, leurs propos soupçonnés m'intriguent malgré tout ; – j'aimerais savoir...

C'était il y a deux ans. pour la première fois et l'unique d'ailleurs, car maintenant je suis attentif et je marche loin d'elles, – une chantait un refrain triste ; un peu moqueur, mais tendrement, et d'une voix si frêle, alanguie... Comme je passais auprès d'elle, elle s'est retournée. avec un geste, sans cesser de chanter. – C'était la première fois, une première nuit de printemps ; l'air était si tiède et la mélodie énervante... les larmes me sont jaillies des yeux ; malgré moi. je me suis écarté, j'ai pris le large. Elle a ri très haut ; une autre qui rôdait auprès s'est écriée : « Faut pas avoir peur comme ça, mon joli garçon !... » L'émotion était si violente que j'ai pensé m'évanouir ; le sang m'est monté au visage ; une rougeur de honte, de honte pour elles ; – l'impression d'une souillure, rien que d'avoir entendu leurs paroles. Mes tempes battaient, mes yeux se brouillaient pleins de larmes : je me suis enfui.

Mais je me souviendrai, par cette nuit de printemps affolante et si tiède, de cette ombre chantante aux reflets du gaz et sous les marronniers fleuris ; puis cet éclat de rire, aigu comme une chose qui se brise ; – et les larmes que j'ai pleurées. Oui, je m'en souviendrai toujours ; c'était une extraordinaire poésie !

J'écris ces choses ce soir parce que la saison est la même, que l'air est aussi tiède et que tout m'aide à me souvenir. J'avais joué le scherzo de Chopin que je me rappelle encore, puis j'ai couru dans la campagne, grisé de sonorités, d'harmonies. Le ciel était sans lune, mais clair d'étoiles ; quoiqu'il n'y eût pas de nuages, la pluie s'est mise à tomber, une pluie tiède, presque une rosée ; –

Et le parfum est monté dans l'air, de la poussière d'été qui se mouille. »

Vendredi.

Comme j'y pensais encore, obsédé, malgré moi, j'ai rêvé cette nuit que je suivais un chemin bordé d'ombres, où des deux côtés se tordaient des couples nus, embrassés ; je ne voyais pas les corps mêmes, mais je soupçonnais les étreintes. Un grand vertige m'a pris, et, pour ne pas chanceler, je marchais au milieu du chemin, seul et très droit, les yeux levés pour ne rien voir, les bras dressés au-dessus de ma tête. Au ciel luisaient quelques étoiles. J'entendais les baisers dans l'ombre.

Je lisais dans L'APOCALYPSE les paroles aux mystérieuses promesses :

Tu as près de toi quelques hommes qui n'ont pas sali leurs vêtements ; ils marcheront en vêtements blancs parce qu'ils en ont été jugés dignes. Celui qui vaincra, je le vêtirai de vêtements blancs. A celui qui vaincra, je donnerai de la manne cachée, – un caillou blanc sur lequel est inscrit un nom qu'aucun autre n'aura pu connaître...

Alors je méditais et je faisais des résolutions vertueuses.

Mes rêves étaient superbes ; j'écrivais :

(Mars. 1886,)

« Je voudrais à vingt et un ans, à l'âge où la passion se déchaîne, la dompter par un labeur forcené et grisant. Je voudrais, tandis que les autres courent les plaisirs, les fêtes et les débauches faciles, goûter les voluptés farouches de la vie monastique. Seul, absolument seul, ou peut-être entouré de quelques blancs chartreux, de quelques ascètes ; retiré dans une agreste chartreuse, en pleine campagne, dans un pays sublime et sévère. Je voudrais une cellule nue : coucher sur une planche, un oreiller de crin sous la tête ; auprès, un prie-Dieu, simple. énorme ; sur le support, la Bible toujours ouverte ; au-dessus, une lampe toujours allumée ; – et dans l'insomnie, trouver des extases violentes, éperdument penché sur un verset, dans la nuit enveloppante, effrayante. – Aucun bruit. que peut-être parfois les grandes clameurs des montagnes, les voix lugubres des glaciers, ou les cantiques de minuit chantés sur une seule note par les chartreux qui veillent.

Vivre profondément sans plus que le temps vous poursuive. Manger quand j'aurais faim ; dormir n'importe quand, – alors que j'aurais fait ma tâche. Je porterais le manteau blanc, la cuculle et les sandales. Dans ma cellule, une table de chêne, immense, et dessus, tout ouverts, des livres. Un grand lutrin pour travailler debout ; dessus, un livre ouvert, Au-dessus du lit, des livres rangés. Je lirais la Bible, les Védas, Dante, Spinoza, Rabelais, les Stoïques ; j'apprendrais le grec, l'hébreu, l'italien ; – et ma pensée se sentirait orgueilleusement vivre. Des débauches de science, d'où l'esprit sortirait stupéfié, brisé, comme Jacob de sa lutte avec l'Ange, mais comme lui vainqueur. Et, quand la chair exaspérée regimberait à cette gêne dans un sursaut de désirs, – alors, la discipline fouaillant le corps et qui se taira bien sous la douleur ! – Ou bien, dans la montagne, une course insensée, par-delà les rochers jusqu'aux neiges, et que la chair haletante en eût crié merci : épuisée, vaincue..., ou peut-être dans la neige profonde se plonger, – et trouver dans ce contact glacé comme un frisson extraordinaire. »

§ Quand j'étais enfant, très jeune, dans l'ignorance des choses pourtant entrevues : – « Plus tard, pensais-je, plus tard je n'aurai pas de maîtresses ; mes amours tout entières iront vers l'harmonie. » Je rêvais des nuits d'amour devant l'orgue ; la mélodie m'apparaissait, presque palpable fiction, comme une Béatrice nuageuse

« fior gittando sopra e d'interno »

comme une Dame élue, immatériellement pure, à la robe traînante aux reflets de saphir, aux replis profonds azurés, aux lueurs pâles, aux formes lentes, musicales. J'espérais qu'elle prendrait toutes mes tendresses. J'étais enfant, je ne pensais qu'à l'âme ; déjà je vivais dans le rêve ; mon âme se libérait du corps ; et c'était exquis, ce rêve des choses meilleures. Puis je les ai tant séparés que maintenant je n'en suis plus le maître ; ils vont chacun de leur côté, le corps et l'âme ; elle, rêve des caresses toujours plus chastes ; lui, s'abandonne à la dérive.

La sagesse voudrait qu'on les mène ensemble, qu'on fasse converger leurs poursuites, et que l'âme ne cherche pas de trop lointaines amours où le corps ne participe.

« Ils ne plaignent pas : ils accusent. Ils n'expliquent pas : ils condamnent. Ce qu'ils ne comprendront jamais, ce sont les luttes pour CROIRE, ces impossibilités parfois, quand pourtant quelque peu de raison proteste encore. Ils s'imaginent qu'il suffit de vouloir !, .. et le plus admirable, c'est qu'ils pensent croire avec leur raison. Ce qui surtout m'égare, c'est la fausse religion ; la bigoterie et le mysticisme factice me font parfois douter qu'il y en ait une vraie. Ils ne se doutent pas, les bigots, de tout le mal que leur exemple peut faire à ceux qui sont vraiment altérés du vrai Dieu ; ils ne se doutent pas, dans leur quiétude, qu'ils sont souvent eux-mêmes un objet de scandale... »

(Minuit, 30 déc. 87.)

« Écrire... quoi ? – Je suis heureux.

J'ai peur d'oublier. – J'aimerais qu'au-delà des temps, le souvenir de mon bonheur demeure.

Si l'on pouvait, dans l'ennui de la tombe, revivre incessamment sa vie et sentir doucement, comme dans un songe de la nuit, les amertumes et les joies, mais lointaines, de sorte qu'on n'en souffre pas plus que du souvenir des douleurs. – J'ai peur d'oublier.

Sur ces feuilles je veux fixer, comme on garde des fleurs séchées dont le parfum effacé vous rappelle, je veux fixer les souvenirs de ma jeunesse fuyante, pour que plus tard je me souvienne.

Aujourd'hui je lui ai parlé : je lui ai dit mes rêves radieux et mes superbes espérances. Aujourd'hui j'ai compris qu'elle m'aimait encore. Je suis heureux !... qu'écrirais-je ?

J'écris, car j'ai peur d'oublier.

Et tout cela n'est déjà plus que dans mon souvenir...

Mais peut-être que le souvenir des choses anciennes, au-delà du tombeau, subsiste encore. »

C'était dans une misérable chambre ; de pauvres gens pleuraient leur enfant mort (7 février 87). J'étais venu sans le lui dire – pour qu'elle ne le sache qu'après. Je leur apportais quelque argent ; j'aurais voulu les consoler. Je m'efforçais de leur parler, mais je m'embarrassais d'idées trop hautes ; ma tristesse à les voir certes était sincère, mais je la sentais si différente ; je ne sais pas me faire humble. Je n'osais leur parler du ciel, n'y croyant pas assez moi-même ; je restais indécis, gêné, bien que mon cœur débordât. – Mais voilà que la porte s'ouvre : Emmanuèle entre. – « Toi ? Emmanuèle ! » – Elle passe devant moi sans s'étonner, comme sans me voir. La voici près du lit où l'enfant repose ; elle regarde sa figure pâlie et je vois ses yeux s'emplir de larmes. – Je m'approche alors, et de ma main je cherche à saisir la sienne. – « Laisse », fait-elle, en me repoussant. Puis, s'étant mise à genoux, elle prie à voix haute une prière très triste ; moi, reculé dans l'ombre, je me sentais si humble !... Puis elle s'en va : je l'accompagne. Et, tout en marchant, j'attendais toujours quelques mots sur notre rencontre surprise, mais son émotion trop forte ne la laissait pas s'étonner ; – seulement, et comme pour expliquer la brusquerie de son départ, ou plutôt gênée du silence : – « Laissons-les, me dit-elle ; il est bon qu'ils s'affligent. Ne les consolons pas encore ; les consolations ne seraient pas sincères. L'espérance leur sera meilleure quand ils auront pleuré. – Il faudra revenir ; – on ne se dégage pas d'un bienfait commencé ; c'est une obligation : il faut aller jusqu'au bout... » – Mais, sitôt rentrés, posant son front sur ma joue, elle me dit tout bas : « Mon frère ». Son émotion maintenant débordait : comme elle relevait les yeux je la vis toute pleurante ; – pour moi, je défaillais de tendresse, mais l'aveu de sa frêle faiblesse voulait que je sois fort.

Je lui demandai, l'osant à peine, car nous avions tous deux une pudeur exagérée pour ces sortes de choses, je lui demandai de retourner là-bas ensemble. – Elle y fut admirable de douceur, de patience et de zèle, – et ne s'occupait pas de moi ; je ne m'occupais guère que d'elle, m'évertuant à l'action pour qu'un sourire me récompense... Pourtant cela ne dura pas ; elle me dit une fois : « Prends garde ! c'est pour moi, plus que pour eux, que tu t'agites. » D'ailleurs, pour un nouveau temps, je fus séparé d'elle.

§ Providence : toute leur vie est basée sur une hypothèse ; s'il leur était prouvé qu'ils s'abusent, ils n'auraient plus leur raison d'être. Mais qui le leur prouverait ? Ils ne sauront jamais s'ils ont eu tort de croire. S'il n'y a rien, ils ne s'apercevront de rien. – En attendant, ils croient ; ils sont heureux ou se consolent d'espérances. L'âme qui doute est éperdue.

§ « Philosopher ? – Quelle arrogance ! Mais avec quoi philosopher ? la raison ? Mais qui nous en garantit la justesse ? d'où vient l'autorité qu'on lui accorde ? Notre seule assurance serait de la croire donnée par un Dieu providentiel, – mais, ce Dieu, cette raison le nie.

Si nous la prétendons née seule, par une lente tranformation, une successive adaptation aux phénomènes, elle pourra bien discuter les phénomènes, mais au-delà ?...

Si même nous la reconnaissons venue de Dieu, rien encore n'en garantit la justesse.

Nous ne pouvons qu'opiner. L'affirmation est coupable : elle veut s'imposer et saccage autour d'elle. – Étroits esprits de croire que leur vérité est la seule ! La vérité est multiple, infinie, nombreuse autant que les esprits pour y croire ; – et aucunes ne se nient que dans l'esprit de l'homme. »

§ « Tous ont raison. Les choses DEVIENNENT vraies ; il suffit qu'on les pense. – C'est en nous qu'est la réalité ; notre esprit crée ses Vérités. Et la meilleure ne sera pas celle que la raison surtout approuve : les sentiments mènent l'homme et non pas les idées. On reconnaît l'arbre à ses fruits ; – la doctrine à ce qu'elle suggère.

La meilleure sera celle qui dira les mots d'amour pour que l'homme avec joie se dévoue ; qui soutiendra dans l'amertume par la vision des félicités promises à ceux qui pleurent ; qui nommera la douleur épreuve, et fera que l'âme malgré tout espère ; la meilleure sera celle qui le plus console : Seigneur ! à qui irions-nous ? tu as les paroles de la vie éternelle !

Et la raison se moquera ; mais, malgré que la philosophie proteste, le cœur aura toujours besoin de croire. »

« ΣΥΜΠΑθΕΙΝ – souffrir ensemble ; vibrer ensemble. L'imagination, c'est la toute puissante ; même pour l'émotion du cœur : car ce qui fait le cœur charitable, c'est la puissance d'imaginer les douleurs d'autrui en soi, de les faire siennes. La vie de l'âme en est ainsi multipliée. Puis la douleur s'allège à se sentir compatie.

Le cœur frémissant aux émotions de tous, et malgré l'espace ou le temps ; cela, volontairement quoique spontanément ; Voilà ce qu'il faut. »

Lire à haute voix, les soirs d'automne ; eux rassemblés entre le foyer et la lampe. Ainsi ce fut Hoffmann et Tourgueneff.

Tous écoutaient, mais ma voix avait des inflexions pour toi seule : je te lisais par-dessus eux.

Nous apprenions ensemble l'allemand, bien que le sachant déjà ; mais les leçons nous étaient un prétexte de lire, et penchés sur le même livre, pour traduire, nous amusions nos esprits aux subtilités rhétoriques des équivalences.

Ainsi nous connûmes die Braut von Messina, die Heimkehr, die Nordsee.

L'allemand a des allitérations chuchotées qui mieux que les français disaient les songeries embrumées.

Un soir qu'il pleuvait et que tous rassemblés avions déjà longtemps causé – « André, si tu lisais un peu », me dit V***. Je commençai l'Expiation qu'Elle ne connaissait pas.

C'est bien une des choses les plus douces : par l'inflexion subtile des paroles lues, fait affluer dans l'âme amie les enthousiasmes dont déborde la sienne. ΣΥΜΠΑθΕΙΝ : se passionner ensemble.

Je ne te voyais pas ; tu t'étais assise dans l'ombre ; pourtant j'ai senti ton regard lorsque je lus :

« Et leur âme chantait dans les clairons d'airain. »

Le sommeil se couchait ; l'ombre du crépuscule envahissait la salle. N'y voyant plus assez pour lire, je fermai le livre et récitai :

« Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques !... »

Quand on nous apporta la lampe, il nous sembla nous éveiller d'un rêve. –

« Écoute, suis-moi bien, te disais-je...

C'était quelque problème ardu de métaphysique allemande qui m'avait inquiété longtemps et que je voulais t'exposer. – Sous l'effort de la pensée pourchassée, je voyais sur ton front se plisser des rides ; mais les obstacles déjà franchis m'excitaient à poursuivre et je continuais de parler quand même. J'aurais voulu que dans tous les sentiers nos esprits cheminassent ensemble ; je souffrais de connaître sans toi ; il me fallait te sentir là ; je tressaillais de tes admirations plus que des miennes. Pourtant c'étaient des sphères trop raréfiées ; ton esprit y battait de l'aile et se lassait.

Je souffrais beaucoup de ces choses : quand tu n'étais pas là et que l'émotion trop grande me forçait de parler, ma mère qui n'avait pas ta bénévole patience s'ennuyait vite de mes discours ; bientôt je la sentais distraite, alors je me taisais et mon âme reployée frissonnait de sa solitude.

J'étais enfant alors ; je ne comprenais pas que l'esprit, ce n'est rien, et qu'il passe, – et que l'âme demeure encore qu'il a passé.

L'esprit change, il s'affaiblit ; il passe, l'âme demeure.

Ils demanderont ce que c'est l'âme ?

L'ÂME, c'est en nous LA VOLONTÉ AIMANTE.

Nous disions encore « frère » et « sœur », mais c'était avec un sourire ; notre cœur ne s'y trompait plus. Pourtant tu voulais t'abuser toi-même ; craignant qu'elle n'allât trop loin, tu pensais distraire ton inquiétude commençante en la leurrant d'un mot reconnu ; tu pensais peut-être que le mot entraînerait la chose et qu'en nous appelant toujours frères, la fraternité seule serait. Mais, malgré toi, malgré nous, aux noms fraternels s'immisçaient des inflexions étrangères ; leur intimité devenait plus douce et plus secrète, dits tout bas l'un à l'autre. Lorsque tu me disais « mon frère » et que je répondais « sœurette » notre cœur tressaillait aux involontaires tendresses de la voix amicale.

Les longues journées d'automne, – la pluie dehors, rassemblés près du feu ; – la lecture absorbée durant de longues heures...

et toi, par dessus mon épaule penchée, parfois tu venais lire.

Je lisais L'Âne d'or, lorsque tu vins comme si souvent lire par dessus mon épaule. – « Ceci n'est pas pour toi, sœurette », te dis-je en t'écartant. – « Alors pourquoi le lis-tu ? »

Tu souriais un peu moqueuse, – et je fermai mon livre.

... les jeux en commun des premières années, les paysages vus, les longs entretiens, les lectures, quand tout est inconnu et qu'on découvre ensemble...

qui ne sont rien pour d'autres, mais nous ont formés peu à peu, c'est pourquoi si pareils... –

un étranger, Emmanuèle ?

Le souvenir des morts aimés, l'aurait-il ?

O qu'il ne les ait pas connus ! ô qu'il n'ait pas vu leur sourire ! Quand tu voudras parler d'eux, il ne comprendra pas ; – alors tu te tairas, te sentant seule. –

(à faire).

Je ne sais plus ni où, ni quand : c'était en rêve.

Une nuit que je pleurais sur nous deux, voici, – ton ombre amie est venue près de moi, et ta main sur mon front posée, au reflet de ton doux sourire.

Mais comme encore je pleurais : « Pourtant !... si tu voulais, André ?... » dis-tu sans que tes lèvres remuent ; et ton sourire illuminait mon âme.

En mon âme j'ai gardé la musique de tes paroles, et, sur mon front, le souvenir de ta fraîche caresse.

28 mai.

Ces trois derniers jours, j'ai relu tes lettres ; je les ai toutes gardées. – Elles te feraient bien mal connaître ; si elles étaient le seul souvenir que j'aie gardé de toi, je te verrais moqueuse, un peu perfide, sans cesse te dérobant, tentant de t'écarter de moi. Ton esprit en chassait ton âme.

Parfois pourtant, tout à coup, elle clamait à moi, et c'était alors si plaintive, comme une emprisonnée : – « Ne me retire pas, je t'en prie, disait-elle, ton affection, mon frère ; je la préfère à tout le reste. » – Et plus tard, après une séparation : « Je ne puis me faire à l'idée de la vie sans toi » – d'autres encore. – C'étaient de fugitives tendresses ; l'esprit les rudoyait bien vite, et, dans la lettre suivante, avec toute ton ironie tu te moquais de toi-même, et de moi, si je t'avais crue.

– C'est que, loin de moi, de nouveau ton esprit dominait ton âme.

§ Oui, parfois elle s'échappait, ton âme ; et, lorsqu'elle parlait alors, son ardeur m'étonnait moi-même. Je doutais parfois de ta tendresse, car tu t'en refusais à toi-même l'aveu ; je pensais t'aimer beaucoup plus.

Une veille de départ, où nous devions nous quitter pour longtemps, je te dis ces choses en me lamentant, autant sincèrement que pour savoir, – car rien ne m'assurait de toi qu'une bien fragile espérance et, dans le doute, je craignais tout de cette absence ; – mais toi, lasse enfin du silence : « Ah ! t'écrias-tu, tout en larmes, – jamais, André, tu ne sauras combien je t'aimais ! »

§ Ton esprit despote et rétif. – Il te voulait dominatrice. Tu regimbais aux moqueries : ô la moue de tes lèvres levées ! il me fallait vite obéir, ou bien tu t'écartais de moi : c'était le silence jusqu'à ma soumission. Tu savais que je te reviendrais toujours : Voilà ce qui te faisait forte ; je n'étais pas si sûr de toi ; je cédais vite. – Puis, se réconcilier après était si doux ; l'on se retrouvait davantage ; et l'âme aimait plus loin encore, après que nous l'avions retenue.

Ton esprit ! Je l'accuserai, car il m'irrite ; c'est ton esprit que je connais le mieux, et pourtant, si peu que ce soit, il n'est pas en nous deux semblable. Tu crains d'admirer sans juger ; tu voudrais garder ta raison droite ; l'excessif t'effraie, – il m'attire. Je t'en veux de n'avoir pas frémi devant l'immensité de Luther ; alors je t'ai sentie femme et j'en ai souffert. Tu comprends trop les choses et ne les aimes pas assez. – Et nos âmes, au contraire, que je pressens tant semblables, elles ne peuvent pas se connaître !...

J'écrivais à Pierre :

... « Mais laissez-les donc croire : de quel droit leur arracher les félicités de la foi ? Que leur donnerez-vous en échange ? Ils ont cent fois raison, même encore s'ils se trompent. Croire que l'on possède est aussi doux que posséder... et toutes les possessions ne sont-elles pas chimériques ? Un mirage d'éternité les hallucine, et l'espérance les soulève. S'il n'y a rien après la vie, qui reviendrait pour le leur dire ? eux-mêmes, sitôt morts, ne s'apercevront pas du néant ; ils ne sauront jamais s'ils n'ont pas eu la vie éternelle. Mais il faut que maintenant rien ne trouble leur certitude : c'est leur condition de bonheur. »

Je me souviens que je lui montrai ces lignes : – « O André ! s'écria-t-elle, mais si cela était comme tu dis, la foi serait une duperie ; la vérité seule est digne qu'on la croie, même lorsqu'elle serait désespérante. J'aime mieux souffrir de ne pas croire que de croire à un mensonge. » – Ah ! protestante !

Ta pensée haute et calme a des sérénités trop pacifiques. Le reposement de ta foi me tourmente : je voudrais qu'elle eût chancelé. O que ton âme eût crié dans le vide ! la mienne aurait été moins égarée, te sachant encore sa compagne ; elle se fût sentie compatie. Peut-être en serais-tu moins hautaine. Mais tu m'apparais toute droite, et, pour me regarder, tes yeux s'abaissent.

Puis, un jour, nous lisions Spinoza, – ah ! ces souvenirs me fatiguent, – et nous admirions sa divine ordonnance. Je te dis : « Cela ne te trouble pas, Emmanuèle, cette lecture inorthodoxe ? » – « O ! dis-tu, tous les doutes sont dans l'esprit ; ce n'est pas une lecture qui pourrait les faire naître ! »

– Ta petite âme ! qui la pourrait connaître ?

Nos esprits se connaissaient tout entiers, n'avaient plus l'un pour l'autre de mystère. Nous savions toutes nos pensées avant de les avoir parlées et comment l'autre allait les dire. J'en jouais : quand nous causions, je surprenais le mot à venir sur tes lèvres, et je te le dérobais avant qu'elles ne se fussent ouvertes. Au delà, l'âme était tout autant inconnue... Elle s'élançait après l'autre, mais se leurrait sans cesse, détournée par la poursuite des pensées qui se succédaient chez tous les deux pareilles, prise au charme de l'illusoire similitude : l'âme n'était pas là ; c'était l'esprit frivole. – Comme celui de la légende, amoureux de l'Ondine, qui, la pourchassant quelque soir, a cru voir son image changeante en la folle flamme qui flotte au-dessus des étangs, séduit par le prestige mobile, s'élance et pleure que le fantôme s'effrite en ses doigts désillusionnés.

(L'âme se retirait derrière les pensées ; et, quand l'amie s'élançait, elle glissait sur des surfaces lisses. La pente des pensées était si attirante et leur enchaînement si facile : sans cesse elle était attirée à la poursuite plus aisée des pensées qui se succédaient chez tous les deux pareilles.)

§ Nous aimions à nous perdre ensemble en les plus lointains souvenirs ; par des associations ténues, par-dessus le temps et l'espace, par des rapports inattendus, un mot suffisait à lever tant de rêves. Car ce n'était pas le mot seul ; pour nous, il avait sa légende et la même ; il évoquait bien des émois passés, des lectures, et quand nous l'avions dit, et quand nous l'avions lu : – ce n'était jamais le mot seul, c'était un rappel d'autrefois. C'est pour cela que nous nous plaisions tant à citer les poètes, non point que nous sentions au travers d'eux, mais eux surtout rappelaient tant de choses !

Puis un mot bien souvent voulait dire une phrase, connue de nous seuls, entendue par nous seuls, – ce n'était qu'un mot pour les autres. Un mot c'était un commencement de vers, ou de pensée : l'autre achevait. Ainsi quand nous sortions le soir autour de la maison, je commençais :

« Entends ! ma chère...

Et toi tu comprenais :

Entends la douce nuit qui marche. »

§ Puis cela devenait une fatigue, une obsession enfin, de toujours épier cette pensée amie et de la découvrir, malgré pourtant qu'on la sache la même... d'avance. Nous ne pensions plus, nous regardions penser l'autre, et c'était même chose. Mais, malgré soi, le besoin tourmentait de se prouver cette similitude, de sorte que l'un disait à l'autre sa pensée quoiqu'il eût aussi bien pu se taire et la dire muettement.

Nous prévoyions venir les phrases ; nous nous les dérobions avant qu'elles ne fussent dites, sur nos lèvres prêtes à parler, – et l'attente seule d'une pensée chez l'autre, la faisait parfois naître chez tous les deux la même.

Les soirs d'été, c'était avec Chopin, Baudelaire...

« Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse. »... « Comme tu me plairais, ô nuit ! sans tes étoiles »...

Mais le vers inachevé retombait de nos lèvres lassées, pour laisser chanter le regard qui mieux disait nos tendresses vivaces et toujours désireuses.

Certains autour de nous s'inquiétaient enfin d'une similitude si grande et sans cesse flagrante. Alors on se mettait entre nous deux ; on imaginait des barrières ; mais il était trop tard déjà : nous nous comprenions par d'impalpables signes, inaperçus des autres. Ils nous excitaient au contraire au mystère des langages muets, et nous créaient au milieu d'eux une sorte de solitude. En les entravant, ils nous révélaient nos désirs.

« Les phénomènes sont des signes, un langage des volontés derrière eux. Elles seules importent, il faudrait les comprendre.

Comprendre, cela n'est rien. – mais se faire comprendre ! Voilà la gêne et l'angoisse ; l'âme qui palpite et voudrait que l'autre le sache, – et qui ne peut pas. qui se sent enfermée. Alors les gestes, les paroles, truchements malhabiles, symboles matériels des impondérables transports ; – et l'âme qui s'y désespère.

Cela n'est rien encore : la pire souffrance est celle de deux âmes qui ne peuvent pas s'approcher. « Tu m'as entouré d'un mur pour que je ne sorte pas » (Jérémie).

Elles côtoient ce mur qui les maintient parallèles, et s'y heurtent et s'y meurtrissent. »

§ « Ni la parole, ni le geste qui modèle la pensée. – tout cela procède de l'esprit frivole ; – mais l'inflexion plutôt de la voix émue, la ligne du visage, le regard surtout : voilà l'éloquence de l'âme ; elle s'y livre. Il faut les étudier, assouplir, et les faire interprètes dociles.

Leur étude devant la glace. Ils en riraient, s'ils avaient vu ; le regard fouillant le regard. et, la nuit, presque hypnotisé par le jeu changeant des prunelles profondes, cherchant ce qui des émois se révèle au dehors dans le regard qui brille ou qui pleure ; quels alignements de paupières, quels rapprochements des sourcils, quels plissements du front devaient accompagner les mots de passion, d'enthousiasme ou de tristesse...

Comédien ? peut-être... ; mais c'est moi-même que je joue. Les plus habiles sont les mieux compris. »

§ « Puis cela devient une souffrance : ne pas se perdre de vue, cherchant anxieusement le mot. le geste, le regard surtout. et cette inflexion de la voix qui révélera mieux les émois secrets de mon âme. – Et souvent alors la préoccupation de paraître ému supplante l'émotion sincère. Que de fois j'ai senti près de toi, Emmanuèle, l'émotion réelle et spontanée fuir sous l'effort trop grand de la faire saillir au dehors. – C'est là qu'est la souffrance : ne pas pouvoir se révéler et, lorsqu'on y parvient peut-être, n'avoir plus rien à dire. »

Se comprendre, cela n'est rien : ce qu'il faudrait, c'est l'embrassement des âmes.

J'ai le besoin de caresser : mes caresses inépanchées ne se sont reposées encore sur personne ; elles restent éparses sur tous. Ma caresse est un enlacement ; j'ai le geste instinctif d'embrasser.

La triste chose et dont j'ai bien souffert, que l'âme n'ait, pour révéler ses tendresses, d'autres signes que les caresses des désirs impudiques aussi ; elle s'y méprend, elle s'y leurre ;... puis en moi tout à coup le geste éveillait la pensée...

Alors rester froid pour qu'il n'y ait plus de méprise, même de mon âme, – car parfois... ; la main qu'on serre seulement et puis qu'on laisse, l'adieu du soir sans le baiser de paix ; – et que le cœur se pâme s'il veut, mais tout bas et sans qu'on le sache.

Amoureuse, adoratrice ou passionnée, j'ai l'obsession de la caresse : je voudrais l'étreinte absorbante, l'enveloppement, ou bien l'oubli de soi, ce qui fait l'extase éperdue. – Et c'est pourquoi je souffre tant devant la beauté des statues ; parce que le moi ne s'y fond pas, mais qu'il s'oppose.

... « Quoniam nihil inde abradere possunt, Nec penetrare et abire in corpus corpore toto. »

Un peu de chair s'y mêle encore, tant ce marbre est si diaphane. Le désir de posséder me tourmente et je souffre affreusement, dans le corps et dans l'âme, du sentiment de cet impossible ; – le Tireur d'épine, l'Apollon Saurochtone, le torse mutilé de la Diane au repos – le regard ne me soûle pas – il m'altère ;

« Nec satiare queunt spectando corpora coram : »

Et puis encore je souffre à penser qu'ils ne sentiraient pas mes caresses.

« Splendeur excessive, implacable, O beauté ! que tu me fais mal.

L'impossible union des âmes par le corps, · · · · · · · · · · · · · · que le baiser tourmente. »

Voilà qui est admirable. Oh ! j'ai bien souffert de ces choses ! – Et l'âme y est si fort mêlée, qu'on ne sait plus si ce n'est pas elle qui désire ou bien la chair qui se déguise comme en une adoration.

« Tant l'âme est vers ce lit mystérieux poussée... »

La caresse effleure, elle est passagère.

Mon âme s'émeut au bruit des baisers...

Et non erat qui cognosceret me... et pas plus moi que les autres – les âmes ne se peuvent connaître, et les plus semblables encore demeureront PARALLÈLES.

« Aussi bien je ne te désire pas. Ton corps me gêne et les possessions chamelles m'épouvantent. Nous ne nous aimons pas comme il faudrait qu'on s'aime avec raison. Tu ne pourrais m'appartenir : les choses que nous voulons ne s'appartiennent pas. »

12 juin.

Une lettre de Pierre avec un envoi de livres. Il me parle de Paris, de la lutte et des premiers triomphes... Adieu le calme et la philosophie quiète ; ce souffle d'air enfiévré me grise ; j'y sens tant de gloires latentes. Mes ambitions sommeillaient dans la solitude : les voilà toutes réveillées. Et c'est une fureur contre ma claustration : là-bas ils s'excitent, ils s'entraînent – c'est une ruée. J'arriverai trop tard et je n'en serai plus.

Cette lettre d'ailleurs m'est bonne ; mon orgueil en hurle de rage, mais je n'en suis pas abattu ; cela fouette à sang les énergies ; – j'en courrai maintenant plus vite. Oh ! je me sens de grandes forces.

Arriver tout à coup, et, sans qu'on vous ait prévu, sonner haut son cri de trompette ; – ou plutôt rester inconnu, mais entendre l'œuvre acclamée – car je ne me nommerai pas.

Il faut travailler frénétiquement, improbe. – Je ne sortirai d'ici que l'œuvre faite. Et, pour que plus rien ne me trouble, je fais envoyer désormais les lettres qu'on m'adresse en un endroit imaginaire.

Son écriture est d'une perfection impassible, impeccable, figée, – décourageante, car je sentais auprès ma langue si fluide encore et comme illimitée. Je voudrais l'enserrer dans des formes rythmiques, – mais l'émotion toujours fait éclater ma phrase ; je n'en écris que les débris.

Les livres, c'est Verlaine ; et je ne le connaissais pas !

Ce soir, quelque avancée que fût l'heure, j'ai coupé, rangé le papier que Pierre m'envoie avec les livres. La vue du papier blanc m'enivre ; – les petits signes noirs dont je vais tantôt le couvrir, qui révéleront mes pensées et qui plus tard, relus, me rediront les émois d'aujourd'hui...

Je ne pouvais dormir ; la pensée bouillonnait trop tumultueuse : cette force latente de production, j'en sentais la pression ; – l'inspiration me devenait comme palpable ; la vision de l'œuvre m'éblouissait comme déjà faite. Quelles splendeurs d'auréoles ; quelles lueurs d'aurore... Puis mon front qui me brûle, ma grandeur m'étourdit la pensée qui se désordonne – le sentiment de chanceler, une chute – quelque chose qui va se briser... Ah ! devenir fou ! – et brusquement, très pieux, dans un effort violent, par une indicible terreur que la pensée ne m'échappe et que toute cette promesse ne crève d'un seul coup :

– « Pardonnez-moi, Seigneur, je ne suis qu'un enfant, un petit enfant, qui s'égare dans des sentiers perfides : ô Seigneur ! que je ne devienne pas fou ! »

Pour le style, que la saveur s'en précise – et, puisque ce n'est pas la plastique, que la musique alors s'affirme ; – la strophe même – pourquoi pas ?

Mets ta main dans ma main, que nos doigts s'enlacent.

Ton cou sur mon épaule, et que nos cœurs se sentent battre.

Laisse peser ton front et que nos regards se confondent.

Mais n'allons pas jusqu'au baiser.

De peur que l'amour nous distraie.

Ne parlons pas, restons ainsi, que j'entende chanter ton âme

Et que la mienne y réponde au travers des doigts confondus.

Des cœurs approchés, des regards qui s'appellent...

Ne parlons pas – silence.

*

Ton âme chante dans tes yeux sombres.

Fais-les plus proches, mon amie.

Je la sens toujours trop lointaine.

Plus proches, ah ! plus proches encor –

Que tes regards me troublent !

On croirait qu'ils sourient et que ton âme pleure.

Qu'elle est donc loin encor derrière tes prunelles.

Dans l'ombre humide de tes yeux

Plonge mon âme désireuse. –

Mais toujours plus avant se recule ton âme

Derrière tes prunelles.

« Bien aimée, ah ! détourne, ah ! détourne de moi Tes yeux, car ils me troublent. »

(Alternative : SCHUMANN.)

Ne me regarde pas – parle plutôt – j'écoute.

Oh ! parle et je te rêverai

Semblable à l'inflexion de ta voix douce.

Qu'importent les mots – parle sans suite,

Parle lentement, songe à l'harmonie

Qui me révélera ton âme.

*

Je m'endormirais au bercement de tes paroles.

Penser parfois que c'est une duperie, cette poursuite de l'âme insaisissable, et qu'elle n'est rien autre chose qu'une manifestation plus déliée de l'esprit, d'où la raison conseille de se réjouir. – (Puis, après, viennent des subtilités précieuses) :

... « Cet effort que tente l'âme pour arriver jusqu'à la tienne, il le faudrait instinctif, spontané, – qu'il s'ignore et que l'âme s'oublie, car sinon..., en se regardant elle-même. »

Subtilités encore.

§ « A s'appeler et se contempler, elles ne se mêleront pas : en admettant que du corps elles s'échappent et bondissent l'une vers l'autre dans un mutuel élan de désir, elles se heurtent ou se croisent, mais n'ont pas de lieu où se reposer. »

§ Donc, qu'elles se rencontrent en une adoration pareille et se mêlent sur la chose admirée : elles s'oublieront elles-mêmes ainsi et ne s'inquiéteront dans le regard qui leurre, et ne s'épuiseront dans leur effort pour s'appeler.

Ainsi j'ai senti parfois leur fusion quand nous lisions et que nous admirions ensemble – quand nous avons tous deux l'un pour l'autre prié dans la chambre en deuil de Lucie, quand enfin, dans la nuit de mai si fleurie, nous regardions la même étoile, laissant sur nos joues approchées nos larmes se mêler et nous abandonnant notre âme l'une à l'autre.

Subtilités encore – pièges de l'esprit moqueur.

§ « La communion n'est pas encore parfaite.

Je sens la confusion de nos âmes ; je ne sens pas nos âmes se confondre.

Pour que la mienne se mêle à la tienne, il faut que je perde la notion de sa vie résistante, la conscience d'elle-même : L'âme devient passive alors.

Ainsi le Nirvâna n'est un bien qu'avec la saveur du néant goûtée dans le non vivre même. Il y a négation.

La communion ne sera jamais parfaite ; ou. parfaite, elle ne se sentira pas. »

L'harmonie plutôt – la musique ! La musique propage l'ondulation de l'âme jusqu'à l'autre âme.

Les corps me gênaient : ils me cachaient les âmes. La chair ne sert de rien : ce serait l'immatérielle étreinte.

La possession ; – alternative pour Allain, – et pour moi ; il faudrait s'en convaincre.

*

La nuit, bis quand le corps s'abandonne, l'âme s'échappe. C'est le sommeil. – Elle s'envole hâtive vers ses lointaines amours et les possède immatériellement : le corps rêve.

Le matin vient ; c'est le réveil ; le corps se lève : – il ressaisit la petite âme encagée de nouveau. L'on se souvient lointainement et l'on regrette – les chères amours qu'on croit seulement rêvées... car ils sont habitués à ce que le corps t'accompagne, petite âme ! – Ils n'imaginent pas sans lui de caresses... – Ah ! s'ils savaient ! mais ils sont tous aveugles !

Et chaque soir mon âme vite s'envole pres de toi, près de toi qu'aime mon âme Comme un oiseau leger. mon âme s'est posée sur tes lèvres, et. dans un doux frémissement, tes lèvres se sont mises a sourire

Avec un cri plein de désir sehnsuchtsvoll . mon âme a appelé la tienne. Comme deux flammes se mêlent, nos deux âmes ainsi se sont confondues, puis profondément elancees dans l'espace qui s'enharmonise au palpitement de leurs ailes

Elles ont pris leur essor dans l'espace. – c'est la nuit, et la lune est belle. Des grands bois endormis, les brumes montent. L'un dans l'autre enlacés, nous fuyons vers les cieux plus doux, vers les brises plus tièdes dont notre âme souhaitait les caresses – Par les sapins où le vent chante, – dans la forêt transie aux rosées ruisselantes, sous les rameaux penchés qui sur nous pleurent, – sur les blés à perte de vue qui s'étendent dans l'horizon vide et s'inclinent à notre passage comme les houles des flots sous les souffles, – au penchant des humides prairies, où les corolles des fleurs pensives, enfin désaltérées, répandent en parfums, vers les étoiles lointaines, leurs rêveries extasiées. – Dans le silence de la nuit, nos âmes fuient – d'un vol doux et rapide.

La mort viendra qui ne séparera pas nos âmes.

Par-delà le tombeau, elles s'élanceront pour s'unir encore.

Car les corps séparés ne font pas les âmes solitaires.

Le monde ne peut séparer que les corps.

L'âme aimante n'a rien qui l'arrête ; car l'amour a vaincu toutes choses.

L'amour est plus fort que la mort.

La Raison ! disent-ils, – je les trouve superbes ! Mais qu'a-t-elle fait, leur Raison ?

Elle s'oppose toujours à l'âme ; quand le cœur s'élance, elle l'enfrène.

Aussi tous les dévouements la repoussent ; le sublime est insensé toujours : folles, les hardiesses, les poésies, ce qui vaut la peine qu'on vive. La raison voudrait qu'on se conserve ; elle est utilitaire, mais elle fait la vie insupportable à l'âme.

Aussi les grands amours la méprisent, car celui qui aime ne vit plus pour soi-même : sa vie n'est qu'un moyen d'aimer ; s'il en trouve un meilleur et qui fasse l'union plus intime, il négligera pour celui-là sa vie même, il la rejette peut-être, il l'oublie.

Je n'ai jamais eu de bonheur que ma raison ne désapprouve.

(Août 88.)

« Il était tard déjà ; les autres, fatigués, s'assirent pour nous attendre.

L'autre versant de la colline, péniblement gravie, dévalait en pentes douces. Le soleil inondait la plaine de rayons dorés, pacifiques. Dans un repli de rivière, un château couvert d'ardoises ; autour, les toits plus bas des fermes blanches ; sous des impondérables brumes, la lande rose, et. surplombant, une crête de roches grises.

Les feuillages de deux châtaigniers se mêlaient au-dessus de nos têtes. Sur les pentes de la prairie, des femmes élevaient en meules les foins séchés ; l'air frissonnait d'un bruissement d'amour ; et. planant, enveloppant tout, une sérénité radieuse, une tendresse pénétrante, semblait émaner des choses avec l'odeur des foins qui s'élève quand vient le soir. Notre âme en était altérée.

« Seigneur, m'écriai-je, – il est bon que nous restions ici ! si tu voulais ? – faisons-y notre tente ! » Alors toi tu souris, mais ton sourire avait tant de tristesse que j'y sentais ton âme abandonnée ; la mienne un instant en frémit... ; tu le compris trop, et craintive, vite te détournant, tu t'arrachas douloureusement au charme. Ta main repoussa ma main qui la serrait. – « Allons ! dis-tu. ils nous attendent. Il faut quitter tout cela... »

Emmanuèle et moi la priâmes de chanter. Nous étions seuls ; V*** se mit au piano et commença la Sorcière de Schumann, en s'accompagnant elle-même. Sa voix n'était plus qu'un souffle, vase fragile de l'émotion – c'était l'émotion pure, – sans même rien qui la contienne, et qui s'échappait immatérielle : l'âme y transparaissait : il semblait que l'âme même chantât, et fît la voix inutile. – Dans la plaine ensorceleuse, sur les notes frêles suraiguës : « Es ist schon spät ; es ist schon kalt », elle tremblait, frémissant comme une chose brisée.

Ton émotion fut trop forte ; les larmes jaillirent de tes yeux ; puis, honteuse de ce trouble, inquiète de te sentir l'âme aussi vibrante malgré toi, tu t'enfuis brusquement. Je te suivis ; tu courais à ta chambre. – « Ah ! dis-tu, laisse-moi, je te prie ! »

Je m'en allai ; dans la campagne j'errai jusqu'au soir, l'esprit balancé sur des exaltations infinies ondulant au gré des harmonies ressouvenues.

Que l'âme se sente vivre, et par l'effort pour vaincre dans la lutte recherchée ; – de là les rêves d'impossible, la chasteté, la foi ; puis, avec les énergies acquises, elle sera plus vaillante pour s'emparer de ton âme, malgré ton esprit batailleur.

Ton esprit ! Ah ! que je lui voulais donc de mal autrefois ; ton pauvre esprit qui s'effrayait des troubles de ton âme et s'évertuait de calmer ses transports. Quelles luttes, et sans cesse, pour te résister à toi-même ! tu voulais ta volonté dominatrice et l'opposais à la tendresse envahissante. – « Je ne me laisserai dominer par quoi que ce soit ! » pensais-tu.

Je méconnaissais tout cela. Je comprenais seulement que ton esprit me dérobait ton âme et que ton âme me souhaitait.

J'entends bien parfois gémir tout bas ton âme, mais ton esprit dominateur la mate. Va ! je la forcerai bien de crier sans que ton esprit étouffe ses plaintes.

Va ! je la forcerai bien de parler, ta pauvre âme...

De la musique, – de la musique : en les plaintes de l'harmonie, ton âme étonnée reconnaîtra les siennes et les sanglots jailliront, si longtemps contenus. Mais, quand je commence à jouer, aussitôt tu t'enfuis, craintive.

⁂ Une nuit d'été, nuit brûlante d'orage, après un jour splendide, – tout se taisait, dehors, pas un souffle. – L'âme attendait.

Tu sortis sur la terrasse ; les autres restaient dans le salon. Quand je vis que tu ne pouvais plus fuir, j'ouvris la fenêtre toute grande et me mis au piano. Les sons t'arrivaient ainsi que des ondes. – Je commençai le premier Scherzo de Chopin ; brutalement, bruyamment, comme pour préluder, ne voulant pas d'abord effaroucher ton âme. Au piu lento, je mis la sourdine, et la mélodie pleura, morbidement douce : comme les perles d'un jet d'eau s'égrènent, les notes d'en haut tombaient, obstinément les mêmes, mais différemment éloquentes, tandis qu'alternait l'harmonie. – Je repris l'agitato, mais avec toute la passion de mon cœur, faisant tressaillir l'inquiétude des dissonances. – Je m'arrêtai brusquement avant que tu n'aies pu te dégager du charme. Et je vins près de toi ; je te trouvai tremblante ; pas de larmes, les yeux brillants. – « André, pourquoi jouais-tu cela ? » dis-tu, et ta voix était altérée, tellement que j'en fus effrayé et que je n'osai plus rien dire. – Nous nous taisions ; – alors toi, comme distraite : – « Regarde cette nuit ! N'est-ce pas qu'elle est surnaturelle ? » Des éclairs palpitaient sans bruit à l'horizon. L'air était embaumé du pollen des tilleuls, du parfum des acacias en fleur. Je voulus prendre ta main ; elle était brûlante ; mais tu me repoussas. – Nous nous taisions. – Alors toi, de nouveau, mais très bas et la tête inclinée : – « O André ! tu as agi lâchement ce soir. » Des gouttes d'eau commençaient à tomber ; nous rentrâmes.

L'orage éclata dans la nuit. Tu fus souffrante ; la fièvre et presque le délire.

Le lendemain, tu restas couchée ; tu refusas de me voir : « Un rien m'agite », disais-tu.

(Jeudi.)

« Réfléchi presque toute la nuit : je ne pouvais dormir. « O André ! tu as agi lâchement ce soir. »... et je te sentais tout à coup si frêle et délicate auprès de moi... si fragile et comme implorante. »

« Ce que j'ai fait était coupable ; t'inquiéter, – vouloir troubler ton âme... et pourrais-je la satisfaire, après que je l'aurais altérée ?

... Tu as agi lâchement ! –

Son mépris ! – Ah ! que tu ne me méprises pas ! – mais maintenant ? »

(5 octobre.)

« J'ai vécu tout ce jour dans une tristesse infinie, au milieu de choses grises.

Je recueillais une à une mes espérances flétries, et je les pleurais chacune.

Mes forces s'en étaient fuies toutes avec moi ! je n'osais même plus te souhaiter lointaine. »

« Je cesserai de poursuivre ton âme.

J'attendrai. – Je serai là – je resterai le même. A ton moindre désir, j'accourrai vers toi – mais pas avant que tu ne m'appelles. J'attendrai. »

(Dimanche.)

« Aujourd'hui j'ai vécu près d'elle, mais nos regards ne se sont pas cherchés ; je ne me suis pas rapproché de toi. J'ai pensé presque tout le jour.

L'attente.

Nous cheminerons PARALLÈLES : cela me désespérait autrefois. »

« J'ai recommencé de lire ma Bible. Il faut remonter la pente, descendue sans que l'on s'en doute.

Oh ! qu'il est difficile. »

.....

Je saute des pages – la transition sera trop brusque, mais je suis las de tout redire.

Je voudrais des choses nouvelles – et j'en vois de si radieuses...

J'étais triste alors... que cet « alors » est loin ! Dehors, c'est le printemps qui va naître – et je voudrais chanter :

Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore.

(18 oct.)

« L'estime de soi-même ; le contentement dans l'âme ! la splendeur de la vertu, que d'abord je cherchais pour toi, m'éblouit peu à peu et m'attire elle-même.

Il est des émotions plus hautes, des ferveurs plus nobles, des enthousiasmes plus sublimes.

L'âme évolue. »

(22 oct.)

« Pour moi seul ! pour moi seul !

Ils ne comprendront pas – que m'importe ?

Mon cœur déborde : il faut chanter.

Un peu d'harmonie plutôt que des mots – pas de phrases – ô les phrases pour qu'ils comprennent.

« Des paroles pleines de charme bouillonnent dans mon cœur. » Mon âme se balance sur les ondulations moduleuses, les arpèges rompus, soulevés comme un vol inquiet d'ailes furtives, sans cesse retombant sans jamais se résoudre.

La passion se rythme, se scande et s'apaise... la passion s'endort, l'âme médite. »

« ALLAIN.

Pour ne pas troubler sa pureté, je m'abstiendrai de toute caresse – pour ne pas inquiéter son âme – et même des plus chastes, des enlacements de main... de peur qu'après elle ne désire davantage, que je ne pourrais pas lui donner ;... et je détournerai de ses yeux mes regards, de peur qu'elle ne les désire plus proches, et qu'alors. malgré moi, je n'aille jusqu'au baiser.

Notre âme ainsi restera craintive, malgré que l'appelle l'autre âme... »

(25 oct.)

« L'âme médite :

Pas de vertu sans effort : – ma charité n'est pas vertueuse ; j'aime aimer parce qu'il m'est doux d'aimer et parce que je voudrais qu'on m'aime autant que j'aime... mais il n'y a pas d'effort.

– Ou bien l'effort tenté attend l'estime d'autrui, son estime ; il n'est pas encore méritoire. Il faudrait l'effort sans l'espoir de la récompense.

Je cherche où est la vertu ?

La vertu serait le bien sans qu'elle le sache... oui, sans qu'après, auprès d'elle, je revendique des droits à une estime plus grande...

Sans qu'elle le sache, .. et volontairement, est-ce possible ? Il faudrait que d'abord, avant de faire l'action, je me promette de ne rien lui en dire, ni à personne qui le lui redirait – d'ensevelir l'acte en mon cœur – c'est là que l'idée de Dieu est nécessaire. il faudrait que je me paraisse le lui offrir comme un intime sacrifice dont la fumée monterait jusqu'à lui sans être vue des hommes – que je me promette de te le cacher toujours !...

Mais cette pensée m'effleure : « A quoi bon alors ? – puisqu'elle ne le saura pas. »

Mercenaire ! Il faut trouver la récompense du bien en le bien lui-même, – ne pas attendre sa récompense des hommes ; – puis cependant, la récompense de mériter son estime, quand je l'approche, sentir que je suis digne (un peu plus, tout au moins). Oh ! sans que je lui dise rien, elle le lira bien dans mes yeux, à travers mes yeux jusqu'à mon âme... « Va ! je le sentirai bien sans que tu parles », disait-elle.

... Mais alors c'est de nouveau son estime cherchée. C'est un pas de fait ; ce n'est pas tout ; quoi encore ?

– Me laisser calomnier, fût-ce par elle, et vaincre la révolte de l'orgueil ; accepter l'accusation injuste, sans chercher à s'en défendre, de sorte qu'elle me croie pire que je ne suis. Cela serait superbe ! Là, il y aurait lutte, déchirement, triomphe !

Mais si elle m'en aimait moins ?, ..

Eh bien ! c'est là précisément qu'est l'épreuve, c'est là qu'est la vertu : sentir que je suis au-dessus de son estime, que je vaux plus qu'elle ne croit. Elle m'en aimerait moins – qu'importe ! moi je l'en aimerais davantage, et ce serait ma récompense. Et je ne m'abuserais point ; je saurais que le besoin d'estime pour moi-même, que l'orgueil me fait agir ; mais j'en prendrais mon parti, loyalement, simplement, sans me jouer à moi-même des luttes morales gratuites.

Oui, c'est cela ! mésestimé par elle ! là est la vertu. C'est ce qu'il faut faire – mais comment encore ? – Un mensonge où moi-même je me calomnierais ? – Non ! je veux que l'action soit pure tout entière. Le mieux est de laisser faire les choses, simplement, banalement ; c'est ce dont je souffrirai le plus, car j'ai peur de trouver de l'encouragement au milieu de l'épreuve, dans le quelque chose d'un peu théâtral que j'y mettrais. –

Alors, simplement, banalement, je me laisserai accuser par les choses, par tous ceux qui m'entourent, de cette infinité de petites accusations mesquines, hasardées, dont mon orgueil bondira de souffrance irritée ; mais je le maintiendrai ; et, le soir, je prierai, très seul et très calme, et je tuerai mon moi despote et superbe, lentement, sous ces infimes blessures.

Et je t'en aimerai plus encore, je te bénirai plus encore, ma sœur, parce que je me dirai tout bas (mais il ne faudra pas te le dire) que c'est à toi que je dois de devenir meilleur. Te mériter plus en m'éloignant de toi – (oh ! sans style). « Dussé-je en vous aimant davantage, être moins aimé de vous. » (II Cor., XII, 15.)

(28.)

« Pour moi seul ! pour moi seul !

Ils ne comprendront pas... que m'importe ?

Je vous reconnaîtrai bien toujours, chères larmes d'amour, sous le mystère, pour les autres, de ces sanglots, de ces cris et de ces murmures...

Des larmes ? pourquoi des larmes ?

Je suis heureux pourtant... elle m'aime –... mais mon âme frissonne à la tombée du soir.

Dans la rue ils riaient en passant ; je ne sais qui chantait, mais des sonorités excessives. – Puis le soir est venu : tout s'apaise. L'eau reflétait le ciel tout rose, et déjà, sous les ponts, très sombre.

Et je ne savais plus – je marchais comme un fou ; j'avais des chansons plein la tête.

Puis le soir est venu ; tout s'apaise... l'ombre envahit – et c'est, dans le ciel pâle, la nuit...

la grande nuit qui monte.

Des larmes ! Pourquoi des larmes ? larmes d'amour, larmes d'extase !

Je pleure parce que la nuit est belle et que l'espoir emplit mon âme. »

(Minuit, Antibes, 5 nov.)

« C'est la nuit. Je ne peux pas dormir. – Que fais-tu. Emmanuèle ? Je sais que tu veilles : sur le balcon les lumières de ta chambre dessinent, en fleurs d'ombre, les broderies de tes rideaux. – Que fais-tu ? Il est tard. Les autres sont couchés.

Et qu'avais-tu ce soir ? tu paraissais pensive, – pensive de quoi, ma sœur ? – Oh ! si j'osais lire en ton âme... Emmanuèle. serait-il vrai ?... Mais j'ai peur de savoir, – j'attends encore.

Ah ! je vous en conjure, filles de Jérusalem, N'éveillez pas, n'éveillez pas l'amour – Avant qu'elle le veuille.

⁂ Je m'étais assis au piano ; je n'avais plus tenté de jouer devant toi depuis l'autre soir... craignant tout, dans le doute ; – je jouais au hasard des Novelettes de Schumann. Vous étiez sur le balcon : il faisait très chaud encore malgré la nuit montante. Je jouais au hasard – et voici, – tu vins m'écouter. Je n'avais pas vu ta venue ; je te sens tout à coup près de moi. au fin frôlement de ta robe. L'étonnement me trouble si fort, que, tout tremblant, je ne peux plus rien faire, et je te dis : « Vois ! que tu viennes ainsi m'écouter, cela m'émeut tant... je tremble. » – « Oh ! pourquoi donc. André ? » – tu souriais interrogeante. – Tu ne partais pas ; tu restais toute proche. – et tu me regardais ; – je sentais ton regard sans le voir.

Détourne de moi tes yeux, car ils me troublent. –

Tu restais si pensive. Pensive de quoi, Emmanuèle ?

Que fais-tu maintenant qu'il est si tard ? – L'heure est venue qu'on doit dormir. –

Puis nous étions assis, – c'était un peu après, – tous autour de la lampe. Tu t'étais levée pour chercher quelque ouvrage, et voici qu'avant de te rasseoir, tu t'approches, et, sur mon front, je sens ta main, ta main frêle posée qui doucement caresse. – Alors je t'ai regardée ; au-dessus de moi penchée, tendrement, tu souriais, mais si triste et comme pensive... Pensive de quoi, Emmanuèle ?

– Que fais-tu, maintenant, si tard dans la nuit ?

Peut-être que ton âme attend de même et que tu pries. »

(6 nov.)

« Pour la première fois, j'ai vu ton regard en songe : – Il souriait, mais moqueur ; et comme pour ne plus le voir je mettais ma main sur mes yeux, – au travers de ma main je le voyais encore. »

« Tu m'as dit, avec le baiser du matin : « J'ai prié pour nous deux, André, cette nuit » – mais moi : « Crois-tu que je ne le savais pas, sœurette ? »

Alors ton regard s'est troublé ; tu voulais parler, tu t'es tue. – Que voulais-tu me dire ? »

(26 nov.)

« Ils nous surveillent : je le sens bien. Ma mère surtout observe. Elle n'ose croire ; elle ne sait pas – et craint de savoir ; cela surtout la désoriente que, tous ces jours derniers, pour des raisons qu'elle ne peut saisir, je me suis écarté de toi. Mais hier, au piano, quand tu t'es approchée, j'ai bien vu son inquiétude.

Alors je rêvais cette nuit : un étrange et doux rêve. Nous étions rassemblés près de la lampe, au soir ; – on causait, on lisait comme les autres soirs – mais je sentais de toutes parts le muet espionnage de nos gestes, comme on sent ces choses en rêve, intuitivement.

Craintivement, je veillais sur mes actes ; et, de peur que tu ne m'approches, je m'étais mis très loin de toi.

Toi. distraite, semblant ignorer les regards, voici que tu t'approches pourtant, et que je ne puis pas fuir, et ta main prend ma main, inutilement se dérobante, puis lentement, tendrement, la caresse.

Autour de nous, leurs regards qui s'allument, les têtes qu'ils hochent, l'expression de leur sourire : « Ah ! ah ! faisaient-ils. nous le disions bien, nous le disions bien ! » C'était un ricanement très pénible.

Toi. tu restais les yeux baissés ; moi, je tentais de repousser, mais vainement, ta main obstinément caressante.

Et cela était si étrangement doux que je m'en suis éveillé, comme d'un cauchemar. »

Ici s'arrêtent les pages écrites. – Puis c'est ma mère malade. Tous deux au chevet de son lit nous la bercions de tendresse. Je lui mouillais le front, et toi. tu lui donnais à boire. Tous deux nous nous perdions en une commune prière ; tout le reste était oublié. Nos âmes, sans plus rien en elles que de la pitié, sans plus de désirs que celui du devoir, se rejoignaient au-dessus de la mort approchante, sans une joie profane, sans même s'étonner qu'il soit donc enfin là ce bonheur de l'étreinte qu'elles avaient tant souhaité ; – et comme sans se voir, éblouies toutes deux par les clartés de la vertu contemplée, nos âmes y tendaient d'un radieux essor. – Tout le reste était oublié, tant notre pensée était haute. – Le soir, tu mis ta main dans la mienne, pour prier ; puis, comme ma mère s'endormait doucement, tu laissas ta main, l'oubliant, à regarder la chère morte s'endormir. Nous sommes restés longtemps ainsi.

Cette nuit de veille ; tous deux dans cette chambre, où la mourante sommeillait ; proches mais sans nous voir ; – c'est le suprême période ; l'âme évolue. Sans parler, comme assoupis, nous pensions ; – quelles pensées !

La vertu, que d'abord je cherchais pour toi, m'éblouissait maintenant et m'attirait pour elle-même...

Les limites du réel se perdaient ; – je vivais un rêve.

Le lendemain, ma mère m'a parlé ; j'ai déjà raconté ces paroles... mais le sacrifice était déjà fait dans mon cœur...

... Puis ma mère les a fiancés ; je sais que je les ai vus tous les deux, Emmanuèle et T*** au pied du lit, les mains jointes, et que ma mère les bénissait ; – mais de tout le reste je ne me souviens plus ; – la douleur, trop forte, m'apparaissait irréelle ; je croyais la rêver ; – elle n'avait même plus d'amertume.

– Et ce qui reste maintenant, c'est de la joie.

28 juin.

Quelque soir, revenant en arrière, je redirai les mots de deuil... – mais aujourd'hui le ciel luit trop gaiement, trop d'oiseaux chantent. J'ai du printemps plein la tête, et de fraîches chansons où ton nom tout tendrement vient à la rime et s'allitère avec des noms de fleurs ; c'est une douce mélodie : un chant de flûte – on croirait des oiseaux qui gazouillent – et des bruits d'ailes sous les feuilles, dans l'ombre claire – ô les flûtes ! – les hautbois qui s'envolent. –

Par dessus le deuil et la mort, l'amour plane.

– Et les alléluias de victoire couvriront le chant des pleureuses.

Mère chérie, bénie sois-tu ! par dessus ton lit d'agonie, nos âmes se sont retrouvées.

Tu n'as pu séparer que nos corps, puis tous trois nous sommes reposés en la sérénité de la vertu suivie ; mais, par une volonté plus haute et cachée, l'âpre vertu d'abord et qui semblait séparatrice, s'est faite toute glorieuse pour consommer le chaste désir de nos âmes.

C'est en obéissant que je l'ai rencontrée, – malgré nous, et parce que cela devait être.

Puis je suis parti. – Sitôt le temps de deuil fini, on célébrait leur mariage... leur mariage ? ., . et moi je suis parti...

Je suis parti, je me suis enfermé dans cette solitude, car je ne connais plus personne... selon la chair, comme dit l'apôtre.

Et je vais écrire mon livre.

Te voilà si changée, mon âme !

Tu pleurais tantôt ; tu souris maintenant.

Ne te regarde pas – n'explique rien – laisse que le sentiment domine ; – et puis – va de l'avant. Toutes choses sont faites nouvelles...

J'ai dit à mon âme :

Qu'as-tu donc à sourire ? Ta solitude est désespérée. Voici, l'ancienne amie est maintenant pour toi comme si elle n'était plus. Il te faudrait même quitter ces songeries adultères.

Pleure plutôt ; ils sont partis, tous les aimés, et t'ont laissée seule ; pleure ; tes amours sont passées. Il est fini le temps d'aimer...

– « Crois-tu ? » m'a répondu mon âme, et souriait toujours, se redisant :

Par dessus le deuil et la mort, l'amour plane. Les grands chagrins sont assoupis et les pleureuses se sont tues. – Chante, mon âme, aux nouvelles aurores.

Tous les espoirs ont refleuri.

LE CAHIER NOIR

Table des matières

Ainsi, dès maintenant, nous ne connaissons plus personne – selon la chair.

II Cor., V, 16.

Pro remedio animae meae...

Par-dessus les temps, les espaces, je t'adresse ces paroles rêveuses, pour que l'écho lointain t'en parvienne. Le savais-tu, Emmanuèle, le savais-tu que nous nous aimions ? – Ton amour a pris toute mon âme ; vers toi maintenant elle répand son parfum. – Je te rends maintenant ce que tu m'as donné : ta musique et ta poésie. Mon âme chante ; écoute-la : elle dit les choses passées – les choses anciennes, pour que tu saches enfin quel était notre amour vivace ; et, pour que lui aussi ne passe, je jette au vent de l'esprit ces pages folles écrites ; elles consommeront le chaste désir de nos âmes et chanteront la symphonie de leurs éternelles fiançailles.

1er juillet 89.

Étrange : – se mettre enfin à l'œuvre depuis deux ans rêvée.

Vendredi 5.

J'ai commencé un nouveau cahier que je veux réserver au livre ; j'en ai écrit hier le plan et jeté les principales lignes. Pourtant, j'ai laissé les conclusions vagues et flottantes, voulant m'imposer une déduction non prévenue et découvrir peu à peu, au fil de l'évolution patiemment découlée, – d'autant plus ne vois-je pas très bien jusqu'où je pourrai pousser le drame, ni comment l'arrêter, ni pourquoi.

Ici commencent les premières notes prises par André Walter pour la composition de son roman Allain. Nous avons cru devoir les publier afin de laisser le manuscrit dans son intégrité, mais comme elles n'ont qu'un rapport éloigné avec la suite du journal, nous les avons séparées du texte. – P.C.

§ Deux acteurs : l'Ange et la Bête, adversaires – l'âme et la chair.

Le matérialisme n'est point, non plus que l'idéalisme (littérairement parlant). Ce qu'il y a, c'est la lutte des deux. Le réalisme veut le conflit des deux essences : voilà ce qu'il faut montrer.

§ Non point une vérité de réalisme, contingente fatalement ; mais une vérité théorique, absolue (du moins humainement).

§ Idéale, oui ! comme définit Taine : idéale, c'est-à-dire d'où l'Idée apparaisse toute pure. Il faut la faire saillir de l'œuvre. C'est une démonstration.

Donc les lignes simples, – l'ordonnance schématique. Réduire tout à L'ESSENTIEL. L'action déterminée, rigoureuse. Le personnel simplifié jusqu'à un seul. – Et comme le drame est intime, rien n'en apparaît au dehors, pas un fait, pas une image, sinon peut-être symbolique : la vie phénoménale absente, – seuls les noumènes ; – donc plus de pittoresque et le décor indifférent ; n'importe quand et n'importe où ; hors du temps et de l'espace.

UN personnage seulement, et encore un quelconque, ou plutôt son cerveau, n'est que le lieu commun où le drame se livre, le champ clos où les adversaires s'assaillent. Ces adversaires, ce ne sont pas même deux passions rivales – mais deux entités (?) seulement : L'AME et la CHAIR ; – et leur conflit résultant d'une passion unique, d'un seul désir : faire l'ange ; découlant comme une déduction nécessaire, comme une conclusion des prémisses une fois posées.

§ Les prémisses :

Corps et âme : c'est l'Homme même. L'âme tend à monter – le corps pèse. Voilà tout.

§ L'ordonnance de Spinoza pour l'Éthique, la transposer dans le Roman ; les lignes géométriques. Un roman c'est un théorème.

§ Je voudrais la forme si lyrique et si frémissante que la poésie en profuse, malgré les lignes si rigides.

O ces lignes droites ! – des échalas ! mais je voudrais, s'enroulant autour, des volubilis et des folles vignes.

La forme lyrique, la strophe – mais sans mètres ni rimes – scandée, balancée seulement – musicale plutôt.

Et non point tant l'harmonie des mots que la musique des pensées – car elles ont aussi leurs allitérations mystérieuses.

Que le rythme de phrases ne soit point extérieur et postiche par la succession seule des paroles sonores, mais qu'il ondule, selon la courbe des pensées cadencées, par une corrélation subtile.

L'orthographie ! j'ai d'abord cru qu'il fallait s'y plier, mais j'ai bientôt regimbé sous ses fausses entraves : – alors j'ai désiré m'en faire maître, mais elle n'a pas voulu se soumettre – et comme aucun des deux ne voulait céder, que je me souciais fort peu d'elle, je l'ai laissée enfin : je me suis fait une langue à mon gré. En Français ? non. je voudrais écrire en musique.

§ L'âme.

La vertu de ce mot s'épuise à force de le répéter : il faudrait dire l'ange, – et malgré l'étymologie : qui la sait ?

§ Pour l'ange, le désir toujours plus grand de monter ; il lui faut un but. et qu'il y tende : c'est vers toi. Emmanuèle. idéalement supérieure. (Et là. tout le roman impossible.)

Pour la chair, il n'en est pas besoin : c'est la seule force de la pesanteur. Quod pulvis est, qui ravale l'essor de l'ange. – Mais il faut une progression.

La vérité voudrait, je crois, qu'il n'y ait pas de conclusion : elle doit ressortir du récit même, sans qu'il soit besoin d'une péripétie qui la fasse flagrante. Jamais les choses ne se concluent : c'est l'homme qui tire les conclusions des choses.

Lundi 8.

Hier j'ai marché. J'étais las de travail. L'âme s'affaissait sous le poids du corps.

Se col tuo grave corpo non s'accascia

J'ai marché la nuit pour que rien ne me distraie ; sur la route. Le ciel était sombre ; le vent soufflait de la rosée fraîchissante.

J'ai réfléchi, pour la première fois, que tu vivais encore : je n'en ai pas eu plus de joie ; – et qu'un autre te possédait : je n'en ai pas été jaloux. Jaloux de quoi ?

Et, comme toujours nos pensées, en même temps, avaient été les mêmes, je me demandais si les souvenirs de pensées seraient peut-être les mêmes aussi –

si tu te souvenais, Emmanuèle ?

Certes ce n'est pas en ce si peu de temps que ta pensée s'est pu déjà distraire du pli familier qui l'entraînait vers moi ! Quand tu n'y prends pas garde, les rêveries accoutumées reparaissent peut-être. Mon souvenir reste attaché à tant d'images fortuites, futiles pour les autres, pour toi seule évocatrices – évocatrices du passé.

Tout te parle de nous, sans trêve, et te rappelle ; un parfum, une fleur que je t'avais cueillie : un mot, une lecture ; un geste, une caresse. Oh ! tu te souviens, Emmanuèle ! tu te souviens et tu m'aimes. Une chose n'est pas bien morte, qui n'est pas encore oubliée ; tu ne peux pas oublier notre amour. Tu m'aimes encore, Emmanuèle – et malgré toi, car le devoir présent s'oppose aux souvenirs et la raison que tu voudrais qui te protège s'évertue à couvrir la plainte de tes tendresses violentées.

Si je savais ce que tu fais, j'imaginerais ce que tu penses.

Mardi soir.

Les ombres ont grandi et se sont étendues. Les grands rayons ont ébloui la plaine. Le soleil s'est couché – les chants du soir – comme autrefois. Autrefois... notre âme s'illuminait aux mutuels reflets de notre extase ; j'écoutais en toi l'écho de mes adorations silencieuses.

Puis la nuit est venue. – Je commençais :

« Entends, ma chère...

Et toi tu comprenais :

« Entends la douce nuit qui marche. »

– le refrain des littératures apprises, qui remonte du passé avec les souvenirs.

« Pâle Vesper, lumière dorée De la belle Vénus Cythérée... ... O claire image de la nuict brune ! »

C'était la nuit, une même nuit de printemps, que nous étions tous les deux dans ta chambre – je me souviens ; nous regardions la même étoile, tous les deux – et nos regards éperdument fixés se retrouvaient dans ce lointain mirage – l'immatériel baiser des âmes confondues.

Et d'autres nuits, après, bien qu'éloignées, regardant cette étoile, nos âmes contemplaient encore ; l'une pensant à l'autre, savait que l'autre regardait, avec une pareille pensée, et croyait la retrouver presque.

O le rendez-vous enfantin de ces deux anges crédules ! Croyez-vous ! dans un regard !

Eh bien ! je te regarde encore, claire image de la nuit brune.

Et d'autres nuits, – te souviens-tu, sœurette ? il y a trois ans, au S***, après que, tout le jour, nous avions ri, au milieu de la gaîté des autres ; de bien bons rires pourtant, mais toujours le rire froisse quelque tendresse au fond de l'âme. – Le soir, rentrés chacun dans notre chambre, par je ne sais quel relent de tristesse, nous pleurions et priions bien avant dans la nuit, épouvantés de la joie précédente, songeant à Lucie, à tous les aimés en allés ; désolés comme l'Ecclésiaste que nous méditions longtemps, l'esprit exalté par des pensées trop hautes, désorientés par la vanité des désirs, et le cœur brisé d'un amour infini qui se répandait en larmes et en prières.

Je ne savais pas que tu priais, et tu ne savais pas que je pleurais, mais nous le sentions vaguement par une étrange intuition de l'âme. Et, le matin, sans nous rien dire, le regard plongé dans le regard, transparent, mais pour nous seuls, jusqu'à l'âme, nous lisions tous deux que dans une longue veille nous avions pleuré et prié.

Non, les corps ne sont pas d'indispensable interprètes ; il est des communions plus subtiles, des baisers qu'il ignore, et les plus suaves caresses s'échangent au delà des espaces, – quand ils reposent.

Ce soir, j'ai regardé l'étoile – et toi peut-être aussi, Emmanuèle ! te souvenant des soirs passés, tu rêves à des nuits nouvelles.

Pourquoi me plaindrais-je, et qu'ai-je perdu ?

Vendredi 11.

Fini la première partie du Monde et, à propos du second livre, relu en prenant des notes la Logique de Kant et le Traité du Syllogisme.

La logique ne doit pas être étudiée pour elle-même : c'est un jeu captivant où l'esprit prend des forces. Stuart Mill était excellent pour cela dans son Système, mais je ne l'ai pas ici.

« Ce qui connaît tout et n'est connu de personne, c'est le Sujet. Il est donc le support du monde »...

Quelles exaltations. Crier à pleine voix cette phrase et se plonger dans cette pensée orgueilleuse.

Au piano.

La nuit – très faiblement, une mélodie douce et comme ensommeillée berce la rêverie – se la figurer présente – oublier les choses – rêver.

Je suis resté longtemps dans cette sorte d'ivresse énervante. L'air était chaud pour la première fois, et les parfums de l'acacia m'arrivaient par la fenêtre ouverte.

12 juillet.

Le meilleur, c'est d'écrire au hasard – mais cela je ne sais plus le faire, car la vision de l'œuvre me poursuit : j'y subordonne toutes choses. Elle est déjà passée, l'heureuse époque où j'écrivais sans autre souci que d'écrire et parce que ma tête se fatiguait de contenir la pensée turbulente. –

Maintenant tout se coordonne, le but est précis : tout y converge... adieu les refrains jetés au vent et tant pis s'ils se perdent.

Pourtant il faudra voir ; le printemps naît à peine et déjà mon cœur frissonne comme sentant venir des extases inconnues ; – des chants nouveaux vont peut-être jaillir.

On sort sans autre but que de sortir. VERLAINE.

Une inquiétude de toute la chair, un énervement tel que je suis sorti – pour sortir ; errant de mon travail à la fenêtre, souhaitant des campagnes étendues au loin, des détours de vallée qui tentent, des pelouses qui convient.

Que vais-je devenir, mon Seigneur, si le printemps ainsi m'agite ? Je croyais être délivré... Certes la pureté est belle et sa splendeur me tente – ah ! fit du reste ! Mais si je brûle tout entier et si le rêve me consume...?

N'est-ce donc pas possible ce que vous demandez, Seigneur ? – Aucune tentation ne vous est survenue qui n'ait été humaine, et Dieu qui est fidèle vous enverra en même temps les forces pour la surmonter.

Dimanche.

La campagne est en fleurs.

Placatumque nitet diffuso lumine cœlum...

Il faut faire une pièce – alexandrins – strophe de 5, rime f. rappelée au dernier vers de 8 syl. seulement :

« Assez d'amour, grand Dieu ! j'en ai l'âme obsédée ! »

Dire, sans éclats de voix, – plain-chant – l'écœurement de se sentir pris aussi dans cette aveugle poussée des sèves nouvelles ; puis le désir – mais sans déclamation – de se réfugier dans la pensée pure, la vie noble des spéculations abstraites,

§ J'ai repris ma grammaire grecque et mon algèbre ; – contre ces ardeurs importunes, les mathématiques sont un souverain remède. Il faut s'absorber tout entier dans l'étude pour que les appels du dehors ne puissent vous distraire.

« Sei ruhig Pudel ! renne nicht hin und wieder ! »

Mardi.

Le nombre a son vertige. C'est l'absolu qu'on entrevoit, l'on y touche ; la volonté s'excite et se talonne à la poursuite du problème ; elle sait que le repos est après, le tranquille apaisement dans l'immuable. Mais, sitôt qu'elle va le saisir, elle s'effraie de son silence, et toujours irrassasiée s'élance à de nouvelles poursuites. La contemplation du résultat en lui-même est étourdissante : c'est là qu'est le vertige, et dans cette curiosité inquiète que la trouvaille excite au lieu d'assouvir.

Il est dans l'équation bien ordonnée une eurythmie tout esthétique qui me séduit pour elle-même.

J'ai repris l'Ethique : je recopie le quatrième livre en négligeant les scholies pour mieux saisir dans son ensemble et posséder la suite des propositions.

18 juillet.

Spinoza. – Ma raison s'étourdit dans la sérénité de ton génie. O merveilleuse architecture où tu t'es enfermé ! Tu voyais le monde au travers de ton œuvre et t'absorbais dans la contemplation sans fin de ta pensée projetée.

Tous, ainsi, nous vivons dans notre rêve des choses ; une atmosphère émanée de nous enveloppe notre âme et colore inconsciemment notre vision des choses. Et, comme elle est impénétrable, elle nous entoure de solitude. – Et, comme elle est diversement colorée, chaque vision des choses est individuelle ; – l'on ne voit jamais que son monde et l'on est seul à le voir ; c'est une fantasmagorie, un mirage, et le prisme est en nous, qui fait la lumière diaprée.

De ces visions particulières aucune ne peut être dite vraie absolument ; l'intransigeance est une folle arrogance. – Mais, s'il n'en est pas de fausses, il en est de préférables, et non point en elles-mêmes, mais pour les émois qu'elles suggèrent : on reconnaît l'arbre à ses fruits.

Le repos divin de Spinoza n'est accessible qu'aux âmes d'élite ; ce que j'admire en lui n'est point tant la raison elle-même : c'est la puissance, c'est le nombre, la volonté surtout, puis le rythme dans l'ordonnance ; je l'admire comme l'Iliade et sans souci que ce soit vérité.

Mais, pour moi, il me fallait plus d'âme, des choses vibrantes, moins expliquées, où le cœur aime, où l'âme frissonne, où l'esprit s'inquiète... Puis l'action, la lutte, quelque chose de fou, où l'imagination tue le doute, où l'esprit mate la chair, – quelque chose de musical et d'où la poésie profuse.

Quand j'aurai lu Schopenhauer, je prendrai l'Origine des espèces. J'ai fini les Mémoires de Berlioz et le second volume de l'Histoire de France de Michelet.

Ah ! que je l'aurais aimé, cet homme.

L'admirable cri de douleur : Pour moi ma passion a commencé du jour où mon âme tomba dans ce corps misérable que j'achève d'user en écrivant ceci...

Que d'ivresses ! – je vis dans une surexcitation perpétuelle. Dehors tout est fleuri ; l'été ruisselle de lumières.

Samedi.

L'ennui d'écrire, car écrire quoi ? Pourquoi plutôt une que l'autre de toutes ces émotions qui réclament leur forme ; et pourtant le besoin d'écrire, car enfin ma tête en éclate de la pression des émotions accumulées.

.....

, .. Ce qui m'empêche d'écrire, fût-ce des notes très hâtives, c'est la complexité inextricable des émotions plus encore que leur multiplicité ; – car si j'avais des choses fixes à dire, je saurais bien les formuler, mais les moindres perceptions du dehors ébranlent en moi des systèmes compliqués à l'infini de vibrations qui se répondent au physique comme dans l'âme, – qui réveillent des conceptions dormantes, latentes, et dont l'écho longtemps résonne au travers des émotions nouvelles.

... Souvent me prend le désir d'une atmosphère ambiante toute de noir et de silence, de calme muet ; une lampe auprès de moi qui ne ferait pas d'ombres sur les murs ; – le temps, le temps sans sablier ni pendule, le temps, indéfini, pour contempler et transcrire...

.....

Minuit.

Que le souffle des nuits est doux : une caresse

Est éparse dans l'air ; un murmure d'amour. –

... Ils sont allés sous les ombrages, deux à deux, les adolescents pâles – et l'air, avec les senteurs du feuillage, apporte aussi jusqu'à moi des échos de baisers et de rires, quelque chose de leurs caresses.

Je ne sortirai pas, je m'enfermerai dans ma chambre ; je lirai, je prierai, jusqu'à ce que le sommeil vienne.

Éternel ! je cherche en toi mon refuge ; que jamais je ne sois confondu ! Mais toi, ô Éternel ! jusques à quand ? jusques à quand me laisseras-tu ? jusques à quand lutterai-je sans te sentir auprès de moi pour que je vainque ?... et après ?... comment finiront-elles, les luttes ?...

Dimanche soir.

J'ai dans tout le corps et dans l'âme une inquiétude infinie. Je rêve ; – les caresses éparses alentour m'enfièvrent : je pleure, je ne sais pas pourquoi. Ces parfums me grisent comme un vin tiède ; – j'ai sommeil ; mon âme s'alanguit d'un désir de tendresses. – O ma tête sur ton épaule ; et ta main fraîche : –

« O leave your hand where it lies, cool Upon the eyes whose lids are hot... »

Autrefois !...

Je suis seul :

Je me souviens des jours passés, des jours anciens, et je pleure. Le souffle des souvenirs me berce, et la pensée

me prend comme une mer. –

§ Oh ! l'émotion, quand on est tout près du bonheur, qu'on n'a plus qu'à toucher – et qu'on passe.

Que l'âme reste désireuse, toujours ; qu'elle souhaite. C'est dans l'attente qu'est la vie ; dans l'assouvissement elle retombe : – Que les vierges sages restent attentives. La tristesse des regrets est si douce, surtout quand on n'a pas possédé ; elle est évocatrice, appelle au souvenir ; on y revient sans cesse et l'on désire encore après que c'est évanoui.

Les soirs d'été, les nuits de fête, sous les marronniers comme à l'ombre des antiques térébinthes, dans les chants, les rumeurs d'ivresse – les courtisanes ont appelé, les courtisanes errantes ; de loin j'entendais leur sourire... mais nous avons fui les amours faciles.

Alors : la lampe et la porte fermée, l'étude solitaire.

§ Je me souviens aussi quand on rentrait la nuit de chez Ar***, après le parler franc et les rires, et les plaisanteries fatiguées qu'ils criaient dans la rue déserte. – « Viens-tu ? disaient-ils, on va s'amuser ! » – Je les quittais ; je regagnais tout seul ma chambre ; puis, au piano, je jouais bien avant dans la nuit, bercé d'une langueur songeuse ; et longtemps encore, avant de m'endormir, la tête appuyée au chevet de mon lit, assoupi à demi de lassitude ou de tristesse, je pleure – non pas des regrets... mais j'aurais voulu savoir ce qu'ils disent.

§ Chasteté !

... Et pour cela l'âpre jouissance dans la douleur : Surgit dulce aliquid...

J'ai fait mon voyage en Auvergne, seul, à pied, et par unique désir d'une mortification poursuivie, – pour maîtriser l'inquiétude d'une puberté vagabonde. – Les longues marches au soleil, à la pluie, dans la poussière des routes ; l'esprit inerte, le corps tranquille : la chair contente – et la nuit, le sommeil tout de suite, brutal et sans rêve.

Et, le matin, partir encore ; poursuivre le repos de soi dans une fatigue épuisante.

§ Quand la première fois je suis parti pour voir la Chartreuse, la grande, – j'ai longtemps erré, tout auprès, sur la route de Saint-Laurent à Saint-Pierre ; je regardais sans cesse le repli de vallée où je la savais enfoncée, invisible, et le chemin pour y mener – mais je ne m'en suis pas approché, par crainte de déflorer peut-être un rêve si longtemps choyé. Le soir j'ai redescendu la route ; je suis reparti, délicieusement triste, rêveur plus que jamais.

Oh ! l'émotion, quand on n'a plus qu'à toucher – et qu'on passe...

Juif-Errant !

– « Allons – viens ! disais-tu ; il faut quitter tout cela ! »

A R*** la veille du départ, au soir, j'étais monté sur la colline. J'allais quitter tout cela et je regardais dans la vallée de Thônes, devant moi, la route inconnue, s'enfuyant au loin, et que j'aurais pu prendre – plus loin ! Plus loin c'étaient de nouveaux ruisseaux, des montagnes, des neiges aperçues, des forêts, des villages ; et leurs noms, je me les redisais pour ma tristesse plus amère : Sallanches, la Giettaz ; – Bluffy, le nom de fiord, frileux, boréal, bleu de brumes... et puis je suis parti sans plus rien voir ; laissant derrière moi, comme une traînée de tendresse.

Oh ! que l'amertume est douce du regret des choses que l'on n'a pas connues ! –

Comme la nuit est calme ; on croirait qu'elle prie.

J'ai sommeil ; – à tes pieds couché, sur tes genoux, oh ! je voudrais poser ma tête.

... Ces chères mains qui furent miennes... O ces mains, ces mains vénérées... Leur ombre fraîche sur mes yeux... Leur silence sur mes pensées...

m'endormir ; – les plis épais de ta robe.

Rêver – oublier qu'on est seul...

... Emmanuèle.

Lundi 22.

Pour Allain, – parallélisme des passions.

Les émotions sont perpétuellement dans une réciproque dépendance, elles évoluent parallèlement : amour pieux, amour pour Elle qui souvent tous deux se confondent ; tout au moins est-il entre eux une corrélation constante – ainsi que pour la ferveur des pensées, de l'étude, – et, qui plus est, pour l'ardeur de la chair insoumise ; peut-être même tout dépend de cette dernière ; puis elle-même dépend des printemps, et que sais-je ?

Philosophie de la raison, – il faut pourtant bien la connaître – mais, après, l'ignorer sciemment ou bien l'oublier, à l'instant même de l'émotion présente : – Laisser à la raison ce qui n'est que de la raison.

§ Donc, pour Allain, l'évolution des passions doit être si savamment ordonnée qu'elles se révèlent l'une à l'autre et s'éclairent réciproquement comme par un mutuel reflet.

Ne pas écrire une page de ci, une page de ça, mais synthétiser de telle sorte que... un fragment révèle l'ensemble... qu'il suffise d'une page détachée pour réédifier... etc. (Cuvier).

Au moins j'aimerais savoir si la chair excite l'esprit ou si c'est l'esprit qui déprave – et pour lutter enfin, auquel des deux il faut d'abord se prendre.

Puis, ce que j'écris pour Allain, il faut aussi que je me le dise – mon amour pour toi croîtra parmi les prières dévotes : les âmes pieuses sont les âmes aimantes.

La religion est de l'amour.

La connaissance intuitive est la seule nécessaire. Par delà les phénomènes aux pluralités contingentes, contempler les vérités ineffables. – La raison devient inutile ; il faut la répudier pour qu'elle ne vienne pas, fallacieuse, devant nos yeux hallucinés, lever ses arguments troubles. Les sciences sont dangereuses, car elles exaltent la raison : après, elle parle haut et se veut autoritaire ; les lectures l'enorgueillissent... et de quoi ? Quand l'esprit lit, le cœur sommeille, – et sa ferveur tiédit sous les poussières érudites.

Donc, ne plus lire, sinon beaucoup la Bible, – et relire doucement quelque sage classique.

Jeudi.

῾Ιερουσαλήμ, ῾Ιερουσαλήμ – ποσάκις ἠθέλησα έπισυναγαγεῖν τὰ τέκνα σου, ὅν τρόπον ὄρνις ἐπισυνάγει τὰ νοσσία έαυτῆς ὑπὸ τὰς πτέρυγας ; καὶ οὐκ ἠθελήσατε. Mat., XXIII, 37.

Le souvenir des communions d'autrefois :

« Je ne sais pas – je ne sais rien. – Tu m'as demandé : je suis venu.

Je ne te connais pas ; je ne sais pas qui tu es ni même si tu es ; mais je suis venu à toi, pour que ton divin cœur ne se dolente pas à cause de moi, si parfois tu étais et que tu me désires. »

Et encore :

« Si je t'avais connu ; Seigneur, je t'aurais aimé de toute mon âme. – Et je t'aime encore, quoique ne te connaissant pas ; je t'aime même si tu n'es pas ; car tout au moins dans ma pensée tu existes, et ma pensée devant moi projette ton image que mes adorations environnent. – Si je t'avais connu, Seigneur, je t'aurais bien aimé. »

Sophistique du cœur pour se persuader de croire quand on ne peut pas autrement. – La vraie foi ne se sait pas méritoire – elle croit que c'est tout simple de croire.

§ Il faut que la volonté se tue elle-même, s'annihile volontairement. La vertu réside en la lutte seule et seulement dans l'effort pour vaincre. Les premières ferveurs ne sont pas méritoires, je le comprends bien maintenant ; tant que la raison n'a pas parlé, il n'y a pas de luttes pour croire. Il suffit d'aimer : l'on adore.

O les premières ferveurs, à l'heure où la puberté grise ! l'extase, – je le sais bien qu'elle est souvent sensuelle ; eux aussi le savent, et pour cela les cierges et l'encens et les orgues. Car il est souvent presque lâche, leur abandon voluptueux dans les bras du divin Crucifié.

Le culte austère, les chapelles inhospitalières m'ont gardé de ces fausses prières.

Je n'ai pas adoré d'images.

Dimanche.

Quia absurdum.

Ne jugez point.

Et non plus soi-même que les autres.

– Non plus les choses que les êtres.

LA VIE SPONTANÉE

LA CONNAISSANCE INTUITIVE

LA FOI.

Lundi 29.

« De la musique avant toute chose... De la musique encore et toujours... »

Elle occupe la rêverie et la promène et la balance. – La raison s'endort, le cœur veille – et l'âme ? – l'âme frissonne tout entière.

Voilà ce qu'il faut : engourdir la raison et que la sensibilité s'exalte.

Pourtant, pour que la volonté demeure attentive et que l'effort toujours subsiste, ce sera l'étude encore. – Les gammes sont trop espiègles – mais les arpèges envolés et les syncopes haletantes, mais les accords rompus, les cadences, scandent la pensée commencée et la rythment et la conduisent. – L'étude plutôt que la mélodie vague et complaisante où les nerfs s'alanguissent ou s'exaspèrent.

Ah ! Paolo et Francesca ! pourquoi c'était l'infini supplice, cette étreinte éternelle de l'ombre de leur corps ? – parce qu'ils ne se désiraient plus. La possession durant la vie, qui d'abord avait soûlé leur chair, maintenant écœurait leur âme...

Je te désirerai toujours – aussi, cette fuite errante de ces deux âmes confondues, pour moi c'est l'infini bonheur que je rêve.

Mais ton corps la retient captive, et ton esprit dominateur... à moins qu'en rêve peut-être, quand le corps se relâche et que l'esprit s'endort...

Mardi 30.

Le tumulte amusé de ces notes bavardes s'éveillant sous les doigts devenus plus agiles.

J'ai travaillé forcément : les harmonies agitées entourent d'une atmosphère toute vibrante. Puis l'effort constant et surtendu : en ces trois jours derniers j'ai retenu deux préludes et deux fugues nouvelles du Clavecin bien tempéré.

Malgré que la raison sommeille, quelle activité de pensée ! et dans l'irréel, quels voyages !

1er août.

Schopenhauer.

Perdre le sentiment de son rapport avec les choses, de sorte que la représentation se dégage toute pure et qu'aucune connaissance extérieure ne distraie de la connaissance intuitive et de la vision commencée tout à coup ne s'éveille.

Si j'arrivais à contempler la chimère avec assez de fixité pour que mes yeux éblouis du mirage n'aient plus un seul regard pour les réalités ambiantes, la chimère inventée m'apparaîtrait réelle ; et si c'est une image évoquée d'autrefois, j'oublierais que c'est autrefois, je la ferais toute présente, usurpatrice des réalités. Ce qui manque, c'est la puissance d'attention continue : elle est trop souvent défaillante, et l'image évoquée redevient aussitôt mirage.

Il faut que la musique intervienne.

Hier soir, j'ai joué, longtemps, jusqu'aux heures silencieuses où seules les cordes frémissantes faisaient tressaillir l'air tranquille. Peu à peu, sans y penser, je m'enivrais d'extase et la nuit s'éclairait devant mon œil visionnaire. « Ici chimère ; arrête-toi ! »

La musique est évocatrice ; c'est la souveraine enchanteresse ; elle soutient l'essor du rêve.

Et je me figurais ceci : tu serais venue m'écouter, comme un soir, – et puis tu restais là, pensive et sans rien dire ; en arrière, en me penchant un peu, je sentais sur mon front ton haleine. Et tu disais, mais sans paroles, car c'était moins qu'une pensée : « Pourquoi pleurais-tu ? Me voici. Les jours passés s'en sont allés ; – ce qui est maintenant demeure. »

Dans la mélodie ailée, malgré les larmes écoulées, rayonnaient les nouveaux sourires. Les souffles du printemps venaient par la fenêtre ouverte. Si je m'étais retourné, je t'aurais vue...

Sur les bois endormis la nuit s'est étendue.

Tout repose ; les chansons du soir se sont tues.

Les oiseaux sont couchés ; tout sommeille... La nuit...

Sur les lisières abritées et les clairières enchantées.

Dans les clartés silencieuses,

Les âmes défuntes s'en sont allées

Par les sentiers qu'elles avaient suivis

Lorsqu'elles étaient amoureuses.

Lorsque les amants meurent, ils ne vont pas d'abord au ciel. Longtemps encore leur âme se promène, quand vient la nuit mystérieuse, par tous les lieux qu'elle avait aimés.

Quand vient la nuit, elles s'élancent, – par couples indistincts, immatériellement embrassées ou solitaires et désireuses. – Dans les clartés silencieuses, les âmes trépassées circulent comme des brises.

Sur la route du ciel, elles se sont attardées ; leurs amours passées les attirent. Comme des brises vagabondes, elles circulent – dans les campagnes par les sentiers d'autrefois ; et sans parler, elles se souviennent ; – les souvenirs qu'elles revivent leur font comme des amours nouvelles avec leurs anciennes amours.

La nuit, les prés ont des pentes plus douces, les bocages sont plus profonds ; les vallées s'argentent de brumes.

Oh ! que pour contempler, les nuits sont plus tranquilles, – les belles nuits, que les jours d'autrefois.

Les tendres lueurs des étoiles ont de plus secrètes caresses ; et, dans l'obscurité pâlie, leur amour luit comme une étoile.

Les âmes trépassées errent sur la bruyère ; d'autres, près des étangs, cueillent comme en un rêve des gerbes de fleurs endormies, ou bien, dans les allées solitaires, effeuillent d'imaginaires chrysanthèmes.

Les chères âmes amoureuses attardées loin du ciel promis, – elles ont trop aimé sur la terre, – elles ne peuvent plus se quitter.

... Où l'un est tout amour et l'autre toute grâce.

... Je me souviens qu'elle avait l'habitude – d'appuyer sur sa main sa tête, quand elle lisait. Elle était souvent inclinée – la tête un peu sur son épaule. – Mais je la vois aussi penchée sur moi et comme tutélaire. – Je levais les yeux pour la voir, et je rencontrais son regard abaissé.

Se la représenter.

Et quoi de plus ? – Les souvenirs passés, la méditation, la prière, les joies douces de l'âme pieuse, et puis t'aimer toujours plus...

Oh ! si ton âme n'était captive !...

(La page suivante est laissée blanche dans le manuscrit.)

4 août.

*

Des larmes, des parfums, des prières, des fleurs.

O répandez des fleurs, des fleurs blanches.

Sur la terre remuée, effeuillez des guirlandes

Et puis, chantez, chantez ; je veux m'endormir.

, .. Les parfums montent comme des prières.

Pleurer sa forme aimée que je ne verrai plus...

... Ton âme échappée, maintenant libre...

Gefühl ist alles : Name ist Schall und Rauch Umbebelnd Himmelsgluth.

6 août.

Le silence plutôt : les mots sont profanes. Pourquoi parler ? Qu'importent les phrases ?

... Puis, en écrivant, je ne serais pas sincère, je grossirais une émotion aux dépens des autres ; ce que j'ai senti, ce que je sens encore, ne peut pas se dire. – Je simulerais involontairement des tristesses que je n'ai pas éprouvées. Il ne faut pas vouloir écrire quand même... Pourquoi fixer cette tendresse ? Il est beaucoup plus doux que l'émotion divague.

Je suis resté toute la nuit immobile, oublieux de mon corps, je n'étais ni triste ni gai, je ne pensais pas, mais j'avais des aperceptions extraordinaires.

Vers le matin, j'ai lu de ma Bible, je me suis approché du piano, mais je n'ai pas osé jouer : les harmonies sont trop précises.

Mercredi soir.

Le recueillement après la lecture pieuse, puis la prière, et la douceur de se sentir un cœur candide, la bonne paix et la sécurité d'une âme qui veut tout doucement croire. – A quoi bon, le reste ? A quoi bon ?

Puisque je t'aime encore malgré que disparue...

Jeudi matin.

Ce qu'il faut, c'est la foi très humble, crédule et toute simple. Après tout, est-ce bien sûr qu'elle s'aveugle et que croire en Jésus ce soit une folie ? Est-ce bien sûr qu'il faille s'aveugler pour te voir et qu'en regardant bien, au contraire, on ne te contemplerait pas, ô mon Dieu !

Thomas s'est convaincu quand il a voulu se convaincre. Pourquoi toujours chercher encore de nouveaux doutes ? Ils le connaissaient bien déjà, les Juifs, quand ils demandent à Jésus : « Si tu es le Christ, dis-nous-le franchement ? » Et Jésus répond : « Vous l'avez dit. »

C'est tout simple.

J. soir.

L'espérance et la charité, – le cœur attentif et qui veille, – l'âme fidèle, – la bonne volonté, et la pensée toute pieuse.

Le psaume – et l'espérance, après qu'on a prié, de voir exaucer sa prière.

Et sa pensée – vivre avec elle – l'aimer et se perdre en l'extase...

Vendredi 9.

Mon cœur est affermi, ô Dieu ! mon cœur est affermi. Je chanterai, je ferai retentir mes instruments d'harmonie.

Réveille-toi, mon âme ! réveillez-vous, mon luth et ma harpe ! Je réveillerai l'aurore !

... En toi, Seigneur, mon âme se confie. Je cherche un refuge à l'ombre de tes ailes.

... Espère en Dieu, car je le louerai encore. Il est mon salut et mon Dieu.

10 août.

La convoitise des yeux, la convoitise de la chair et l'orgueil de la vie...

ἡ ἑπιθυμία τῶν ὀφθαλμῶν, ἡ ἐπιθυμία τῆς σαρκός. – καὶ ἡ ἀλαςσνεία τοῦ βίου

– Le monde passe et sa convoitise... Pourquoi désirer autre chose ? Ce seraient encore des affections nouvelles, et de nouveaux deuils, des déboires, – et l'oubli du passé...., , · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Non : la prière et la solitude, le chaste amour des âmes fidèles. –

Et, quand tous les aimés sont partis, que voulez-vous donc qu'elle fasse ?

Rester fidèle.

Dimanche.

τὸ μὲν πνεῦμα πρόθυμον, ἡ δὲ σάρξ ἀσθενής

Il faudra donc lutter encore ! ô Seigneur, je croyais être délivré. Ne se taira-t-elle donc jamais, cette chair faible et ne suffit-il pas que l'esprit soit prompt ?

Il faut lutter continûment.

Ce seront alors les pratiques réglées et les prières rituelles, pour occuper la chair songeuse. – Aussi bien dois-je y recourir, pour que mon esprit vagabond ne se distraie pas, ni n'ergote, car ce vieux ferment de passion l'exalte. Il cherche des ferveurs où ce faudrait la componction ; alors, pour régler ses ardeurs : les pratiques raisonnables.

La foi tranquille et non pas les élans de foi.

Lundi.

Seigneur – ayez pitié de moi. – Voici que tout retombe, – ayez pitié de moi qui suis pécheur – ayez pitié de moi, Seigneur, ayez pitié de moi...

Plutôt que de brûler...

Mais que faire ? – Dans mon horreur de ces choses, je m'en suis toujours détourné – je ne sais rien – je suis ridiculement ignorant de cela.

Alors où ? dans la rue, une de ces femmes errantes vous accoste et vous emmène – et là, chez elle ou autre part – elle se donne à vous, froidement ; on la paie, on la regarde faire. Et, après tout cet écœurement, il vous reste encore des désirs ?

– Oui, l'étreinte rapide où les sens étourdissent ; – mais cette lente et coutumière besogne !

– Puis après – quoi ? – de nouveau ? ô quelle honte !

Mardi 13.

Se lever le matin avec un brouillard triste dans la tête ; dans la confusion brumeuse des idées, une torpeur pleine de larmes me transit. Les chansons d'hier à mon oreille frémissent encore, comme assoupies et venues d'un écho lointain ; et, dans le néant des courages sombrés, les larmes coulent douloureuses, – et l'écœurement de mon péché me monte aux lèvres.

Eripe me de luto.

κύριε, σῶσον ἡμᾶς, ἀπολλύμεθᾶ

Et je pensais que jamais plus peut-être, je n'entendrais, par les nuits de printemps, chanter les espoirs en mon âme...

14 août · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

15.août. · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Vendredi 16.

Et les sommets des montagnes reparurent. – Conduis-moi sur ce rocher où je ne puis atteindre.

Samedi 17 août.

L'œuvre de chacun sera manifestée. (I Cor., IV, 12.) L'œuvre de chacun ! – malheur à moi !

Que fais-je ici ? enfoui dans cette solitude, absorbé dans la contemplation de mon rêve, – je me consume moi-même ; il n'en surgira rien.

Stériles, les grands espoirs ! stériles, les pensers, les recherches et les travaux qui font que le front se relève ; – stériles mes tendresses aussi : mes larmes coulent sur moi-même, elles n'auront consolé personne.

Stérile aussi ma chair, stérile volontairement, péniblement, dans la poursuite d'une chasteté vaine.

Inutile – tout entier ; n'avoir rien fait – ne rien faire... ô les ambitions d'autrefois ! – toujours le rêve des choses sublimes et la réalisation d'aucune.

Et maintenant des désespoirs ; c'est ça – des regrets lâches !

Réveille-toi ! toi qui dors et te relèves d'entre les morts !

Allain est là. Travaille et regimbe – et ne regarde plus en arrière...

Samedi soir.

Je ne sortirai d'ici que quand j'aurai fini mon livre : il faut y travailler forcenément.

– Mais qu'il est difficile de ressaisir une pensée échappée.

Dimanche matin.

Pour que rien du dehors ne puisse me distraire, pour qu'aucun bruit, aucune image... dans ma chambre j'ai fermé les rideaux des fenêtres ; – la lampe allumée quoique ce soit le jour, mais pour l'illusion du travail nocturne où tout, autour de soi, dort – tous les bruits, toutes les images.

L'atmosphère tranquille et comme conseillère, et pour que plus encore : la pendule et la montre arrêtées – c'est l'heure indifférente ; c'est le travail dans l'absolu sans plus de temps ni d'espace. – Ce qu'il faut pour manger, pour dormir – n'importe quand, puisque l'heure est passée ; – et de l'huile encore pour la lampe, de peur qu'elle ne s'éteigne au milieu d'une nuit.

– Pas d'ombres sur les murs ; l'obscurité est ambiante où la pensée projetée s'illumine...

§ ALLAIN. – Plan de l'amour.

Tout se dessine.

Aimer par l'âme seule une âme qui vous aime de même, et que les deux, devenues si pareilles par une lente éducation, se soient connues jusqu'à se confondre. Elles n'auront besoin d'abord pour se parler que d'un langage tacite, le corps les gênera plutôt, car il aura d'autres désirs.

Comme l'âme est immatérielle, elle saura se passer des choses ; quand le corps dormira, elle s'échappera dans les rêves, – et l'âme amie la connaîtra sans que personne ne s'en doute ; puis, quand le corps s'éveillera, la raison rappellera la fugitive. Cela, ce sont les jours et les nuits d'autrefois, – quand nous nous aimions tant, Emmanuèle. Pourquoi parler de ton mariage ? Tout cela, c'est passé maintenant ; ce qui demeure, c'est notre amour.

Puis la mort vient qui te délivre. Et, comme l'âme est immortelle, les chers amours continueront. Tout le reste est parti ; l'esprit et la raison ; ce qui demeure désormais, c'est ta volonté amoureuse, – rien ne la retiendra plus. –

Je serai tout amour et toi toute tendresse.

Les âmes mieux que les corps peuvent s'étreindre avec délire. (Flaubert).

Donc Allain d'abord connaîtra l'âme par le corps – puis il l'aimera seule et se passera de lui ; tant que le corps vivra, l'amour sera contraint, mais, sitôt la mort venue, l'amour triomphera de toutes les entraves. L'esprit seul est vivace, la chair ne sert de rien :

Τὸ πνεῦμά ἐστιν τὸ ζωοποιοῦν, ἡ σάρξ οὐκ ῶφελεῖ οὐδέν.

Elle meurt ; donc il la possède... Oui, mais Allain vit encore : il demande le surhumain, la chair se vengera. Son âme désirera des communions toujours plus étroites, mais le corps la désolera par l'inquiet désir d'embrasser – et plus son vol sera sublime, et plus la chair l'avilira :

Avec cela, tous les doutes. L'ennui de la réalité le maintiendra prisonnier dans son rêve : il n'en sortira pas.

La folie est au bout.

IL N'EN SORTIRA PAS...

– N'importe ! allons jusqu'au bout.

– Ma mère me disait : « Tu ne peux pas faire la vie à ton rêve ; il faut que tu te fasses à la vie. »

Eh bien ! quand on ne peut pas s'y faire, à la vie !...

J'ai été un insensé ; Vous m'y avez contraint. (II Cor., 11).

Lundi.

– « Tu ne peux pas faire la vie à ton rêve. »

N'importe ! il faut lutter : la lutte est belle même sans la victoire. Les combats désespérés sont les plus nobles ; puis une saveur de victoire se goûte déjà dans l'audace de les avoir tentés. Il faut que l'âme proteste de la contrainte des choses : ne céder qu'à soi-même et qu'à Dieu... et encore ? Jacob a bien lutté contre l'ange – et a été vainqueur ! quoique meurtri dans sa chair. C'est cela : la chair humiliée sous l'âme triomphante : La chair murmurera, mais elle sera domptée par la ferveur de l'esprit.

La volonté régissant les actes, cela est déjà bien ; mais dirigeant jusqu'au rêve, – voilà l'admirable ! Le rêve soumis à la volonté et la vie dans le rêve. Je ne me laisserai pas dominer par quoi que ce soit.

Plus fort que la vie... Et que la mort aussi : l'amour l'a vaincue, l'amour de l'âme désireuse. La chair seule est mortelle ; l'âme est vivace.

ποῦ σου, θάνατε, τὸ κέντρον ;

ποῦ σου ᾄδη, τὸ νῖκος ;

O mort ! où est ton aiguillon ? O sépulcre ! où est ta victoire ?

Parce que je te rêve. – Puissance de la chimère !

Dominer toute chose et par la seule ferveur de l'âme.

Il faut être superbe.

Philosophieren.

... Soit aussi manifestée dans notre chair mortelle. (II Cor., IV, 11).

Nous vivons pour manifester, point pour vivre. – Fin et moyen : là est la différence. La morale consiste à reconnaître ce qui doit être cherché pour soi-même et ce qui nous est un moyen d'y atteindre.

La vie n'est qu'un moyen, pas un but : je ne la rechercherai pas pour elle-même.

Nous vivons pour manifester ; mais souvent involontairement, inconsciemment, et pour des vérités que nous ne savons pas, car nous sommes ignorants de notre propre raison d'être.

– Puis l'action est-elle nécessaire ?

Marthe s'agite, Marie contemple ; quand, de leur barque, Pierre et Jean voient le Seigneur sur le rivage, Pierre s'élance, – Jean reste et prie : Marie était la Madeleine, Jean le disciple aimé du Christ.

Console-toi, mon âme ; souviens-toi de tes adorations.

Les phénomènes sont le langage divin.

La variété des phénomènes n'est qu'apparente ; leur succession dans le temps et l'espace n'existe que pour notre raison. Au delà de leur multiplicité transitoire paraissent les vérités qui, par eux, s'expliquent et se développent. Nous-mêmes, quand nous ne sommes pas seulement spectateurs, devenons d'involontaires acteurs d'une pièce dont nous ne savons pas le sens. Nous ignorons la seconde signification de nos actes ; leur portée dans l'immatériel nous échappe ; ils ne s'arrêtent pas où nous croyons. – La moindre vibration d'une âme agite longtemps les espaces autour d'elle ; les moindres cris éveillent des retentissements très lointains. On n'altère pas impunément les rapports mystérieux des êtres ; rien ne s'éteint, rien ne meurt de ce qui a une fois commencé ; tout se succède et se propage à l'infini – les frémissements s'amplifient comme des ondes.

C'est le refrain de quelque premier chant d'extase qui m'emporte ainsi l'âme vers des adorations inconnues...

Mardi, 20.

L'ennemi est en nous : voilà le terrible. La fuite n'est pas possible. On s'inquiète, on erre, on se désespère. – On s'enferme dans sa chambre ; l'ennemi s'y enferme avec vous. – Alors l'affolement vient de ne plus savoir que faire... Ou bien des tristesses infinies, un abandon très lâche, le désir d'en finir.

Le péché se couche à ta porte et ses désirs le portent vers toi.

Mais, toi, domine sur lui. (Genèse, V, 7).

Mercredi.

Une des pires angoisses est de ne pas savoir ; personne qui me guide, qui me conseille et me console.

Ne pas savoir si le but désiré est humainement possible – l'ignorance de tout, du mal et des remèdes. Lutter seul contre un ennemi inconnu !

J'écrivais :

« Ah ! ah ! le sel de la terre !

J'ai l'horreur de moi-même ! Car si le sel perd sa saveur...

J'aimerais surtout fuir les caresses des autres et ces paroles amies qui me montrent qu'ils ignorent. Et je souffre de leur erreur autant que de la solitude de mon mal. – Sans que personne le sache !

Oh ! être seul à souffrir !...

Le relèvement me paraissait impossible, car je devais cacher à tous mes longs efforts ; pourtant je sentais bien qu'une parole amie m'aiderait, me soutiendrait dans la lutte..,

Mais marcher dans la vie en souriant toujours ; causer, plaisanter, jouer son rôle, parce qu'il ne faut pas qu'aucun se doute de cette agonie de l'âme qui se sent mourir et mourir tout entière.

Continuer ses tristes études, sentir le temps s'échapper dans la stupide besogne d'un homme qui semble avoir plusieurs vies devant soi, et songer que demain, peut-être, tout finira, s'affalera dans ces ténèbres. Oh ! mourir tout entier. Pitié, Seigneur !

Quand tant de chansons chantent encore dans ma tête lassée !! Seulement jeter un grand cri... que l'on entende ! »

J'écrivais encore :

« Que ne donnerais-je pas, pour savoir si d'autres, si ceux que j'aimais, ont souffert comme moi du mal qui me tourmente. – Oh ! non ! je l'aurais vu dans leur regard, je l'aurais senti dans leurs paroles... ils ne parleraient pas comme ils font de ces choses, avec cette insouciance ; ils ne riraient pas comme ils font !...

... C'est pourquoi j'aimerais enfin, dans ce livre, crier ce que j'ai dans mon cœur – pour moi tout seul, – ou bien peut-être, s'il en est, pour ceux qui souffrent les angoisses que j'ai souffertes et qui comme moi se désespèrent, en croyant qu'ils sont seuls à souffrir.

Et de toutes mes forces fouailler ceux qui rient de la chasteté comme d'une sottise ; qui se moquent de la vertu comme d'une faiblesse...

Il faut oser dire ces choses. »

Enfant que j'étais, de croire que tout pouvait se dire ! – Mais les mots mêmes n'existeraient pas. Le langage n'est que pour les émotions moyennes ; les extrêmes se dérobent à l'effort pour les révéler. Toujours excessif en toutes choses, comment pourrais-je parler ? Lorsque je le pourrais, pourquoi parlerais-je ? ils ne comprendraient pas. – On dirait « il est fou », on rirait, on se détournerait en haussant les épaules... Ce n'est pas que l'audace me manque, mais aussi je contristerais peut-être quelques faibles qui me sont chers, et je serais pour plusieurs un objet de scandale... Pourtant ces choses, je les ai dans l'âme ; ce qu'ils veulent, c'est ignorer : il leur semble ainsi qu'ils suppriment.

Alors se taire, se retirer en soi-même, sourire aux autres ; ils préfèrent le masque ; au bout d'un peu de temps, ils le croient la réalité !

et s'emmurer dans la solitude

et se désespérer...

§ Faciles, les premières ferveurs, enthousiasmes spontanés de l'âme ; faciles, les premières extases ! Combien les ont eues qui maintenant blasphèment.

Mais une foi qu'on ressaisit après qu'on l'a quittée, que la volonté reconstruit après que le doute a saccagé... et cette foi, la garder haute malgré que la raison se moque, que la chair regimbe, que l'orgueil se dépite de s'y sentir emmuré... c'est là une foi noble, une foi consciente d'elle-même, une foi volontaire ; voilà qui est superbe.

ASCÉTISMES.

– « Car cette sorte de démon ne se vainc que par la prière et par le jeûne. »

Que l'esprit domine sans cesse ; qu'il ne perde pas pied un instant ; tant qu'il est fervent, la chair est soumise – mais veille bien qu'il ne faiblisse – « Veillez et priez de peur de succomber. » Dans la nuit, quand le regard s'hallucine, ô Luther jetant son écritoire contre le démon maraudeur.

Jeudi, 22.

Traitez durement votre chair.

Les crins du cilice et de la haire chatouillent voluptueusement l'âme ; la tête allégée par le jeûne a des étourdissements très proches de l'extase ; la ferveur – et quand la chair faiblit, alors l'eau froide et le linge humide fouaillant les reins débiles ; et puis, les nerfs brisés, le corps tranquille, assoupi de douleur, – ah ! s'endormir enfin au sein d'un divin songe.

« Vous ne vaincrez pas si vous ne vous faites pas violence. » (Imit., I, 22).

23 août.

N'importe ! c'est sublime cette lutte dans le noir – seul à seul, corps à corps... et l'orgueil parfois me souffle au visage d'arrogantes ivresses après les victoires. Quand elle ne prosterne pas, elle est étrangement grandissante, cette lutte ; c'est l'épreuve souveraine qui consume ou qui magnifie.

Quelle fierté, Seigneur, que vous m'en ayez jugé digne !

Dimanche, 25.

O Seigneur ! je suis pur ! je suis pur ! je suis pur !

Lundi, 26.

Elle secoue si fort ses entraves qu'elle les brise ou bien qu'elle est brisée. Le ciel la tente, et l'inaccessible ; elle rêve des essors toujours plus sublimes ; oublieuse des liens, elle s'élance... Et les plumes s'envolent au vent de l'esprit, de ses grandes ailes déchirées et qui retombent.

Ce sont les chansons, les plumes qui s'envolent, de sang et de larmes éclaboussées – les plumes mélodieuses.

§ Ah ! ils voudraient des noblesses ! Ils prêchent la vie haute : Sursum corda, disent-ils. Mais des âmes nobles, quand il en vient, elles ne naissent pas viables ; vivre les rebute ; elles sont condamnées d'avance.

Heureusement qu'il en est bien peu, car elles périssent.

Tes hommes s'en vont, ô Éternel, Dieu des combats, les vaillants succombent.

– Mais il faut lui rogner les ailes tout d'abord ; c'est un oiseau de basse-cour, raisonnablement.

Et ce qui vaincra son esprit, ce ne sera pas l'Esprit, de peur qu'il ne s'en glorifie, ni l'ange de Jacob.

Mais Thécla l'impudique, parce que Dieu a choisi les choses viles de ce monde pour confondre les sages.

« Il faut lutter continûment. » – Continu et continuel existent, – continuellement oui, mais continûment ? Je ne sais pas, – j'aurais besoin d'un dictionnaire...

Douloureusement, – emphatique, trop espagnol – du dehors – pas d'intimité – il faut douleureusement, qui bien plus discrètement pleure.

Mercredi, 28.

Des choses plus haletantes, plus criées et puis au hasard – tant pis ! Je trierai dans la suite ; ce sont trop des « morceaux » que je fais là. Je cherche trop à me connaître : il me faut redouter l'analyse de soi.

Oui – des cris de passion, que la phrase ne vienne point parfaire – je veux que les angles, les cassures, les âpretés y restent – et sans avoir la préoccupation d'expliquer comme à quelqu'un qui ne comprendrait pas aussitôt : synthétique, quoi qu'en dise D...

Puis se laisser guider par l'émotion nouvelle et ne point la ranger dans des limites préconçues.

§ Sujet – Verbe et Attribut.

Il faut y revenir toujours ; c'est le rapport inévitable. Pourtant cela ne satisfait pas : toutes choses ne sont pas dans une si fatale dépendance ; il est des corrélations plus subtiles.

Cette syntaxe brutale les souligne ; il les faudrait indiquer tout à peine.

Pas la couleur, rien que la nuance.

C'est alors dans le rapport des mots, non plus dans la phrase entière :

Kühl bis ans Herz hinein...

Connexion des deux essences – parfait.

Mais plutôt encore le rythme allitéré, l'ondulement de la période – et le rappel interrompu des assonances.

Et quand la syntaxe proteste, il la faut mater, la rétive – car lui soumettre sa pensée, je trouve cela très lâche.

Il ne faut pas céder aux choses. –

Et pour sa voix lointaine, et calme, et grave, elle a L'inflexion des voix chères qui se sont tues.

Voilà ce que la prose ne peut pas : les césures violées dans une métrique normale ; sous une apparence insoumise, la règle pourtant suivie, fait saillir le rythme fantasque.

... Et calme, et grave, elle a

Par ces allitérations blanches et noires jusqu'à trois fois alternées, l'impression de pas lents qui s'en vont dans un éloignement immuable ; puis, avec les deux derniers mots précédents, ressaisis, le vers s'étend, sans même une césure, comme en une longueur de quatorze syllabes...

Elle a

L'inflexion des voix chères qui se sont tues.

C'est la ligne indéfinie des horizons d'outre-tombe, entr'aperçue dans SA parole.

Mais en prose, il faudrait des règles, pour pouvoir les enfreindre après qu'on les a possédées.

Minuit.

Je jouais – et le piano surmené frémissait de toutes ses cordes ; mais, à trop vibrer, soudain une s'est rompue. – Je m'arrêtai tremblant à l'incisif éclat de cette corde métallique. – Elle s'est tue, mais comme une onde harmonieuse ondulant sur tous les degrés, longtemps ont répondu, douloureusement émues, les plus lointaines harmoniques. Puis l'onde aérienne soulevée s'est épandue plus subtile. – Tout se rendort. Le silence un instant déchiré se referme, qui m'enveloppe de peur et de ma solitude.

Je suis resté tremblant, craignant, sur le clavier muet, de réveiller les deuils de la note défunte. J'ai tâché de lire, rêver – et maintenant que j'écris, sans cesse encore dans la nuit j'écoute un sanglot – la corde d'un luth qui se brise.

Étant environnés d'une si grande nuée de témoins.

Hébreux, XII, 1.

MÉTAPHORIQUE ; HUGO.

D'invisibles clartés flottent autour de nous, dans ce que nous croyons la nuit noire ; les âmes luisent comme des cierges, les âmes mortes déjà ou qui ne sont pas encore nées ; l'immatériel espace frissonne de lumières – et l'homme est entouré de légions infinies qui s'échelonnent jusqu'à Dieu...

(Trop de jour, rhétorique, le mot plus gros que la pensée ; – par rapport à l'homme ; – il faut la pénombre où l'on sente vaguement transparaître le mystère.)

SYMBOLIQUE... Sur champ d'azur, de grands anges penchés qui contemplent...

Pour les âmes, de même, il est des lois de résonance. Le frémissement d'une seule émeut aussitôt alentour toutes celles capables d'un parfait unisson. Les vibrations de subtils accords les agitent ; elles sont dans un constant rapport harmonieux – peut-être bien mathématique ; – chacune rend un son distinct, car chacune a ses harmoniques. Et Dieu les connaît à ceci : comme un cristal très pur. l'âme la plus exquise a des sons tout lucides.

Et c'est ce qui fait que parfois nous nous sentons émus de mystérieuses tendresses : c'est qu'un accord épars dans l'air aura fait frissonner notre âme ; un chant subtil, imperceptible, en elle aura réveillé quelque allitération latente.

Vendredi 30.

Il faut une Providence ; un Dieu ne suffit pas, il faut qu'il vous voie ; cela ne suffit pas encore, il faut qu'il aime ; après, tout le reste est égal. On sacrifie toute chose une à une ; par amour d'un devoir, on peut mutiler son bonheur ; on devient vertueux, sublime ; on consent que très peu le sachent, – que toi seule, fût-ce que toi morte, – encore l'on s'en passe ; c'est le sacrifice absolu de soi-même... mais que Dieu demeure au moins, dernier refuge, après que tout le reste a sombré – et que Dieu vous voie et bénisse l'effort ; sinon, c'est le néant de toute sa vie – et, quand on l'a compris, c'est le cri d'épouvante éperdue dans le noir :

« Éternel ! Éternel ! que de fois j'ai crié à toi comme un enfant crie vers son père, et tu ne m'as pas répondu. »

Les trois stades de l'extase :

La nuit, mes mains se sont tendues sans se lasser ; Mon âme refuse toute consolation ; Je me souviens de Dieu et je gémis ; Je médite et mon esprit est abattu.

Éternel ! mon Seigneur ! ah ! faites-vous connaître ! – L'on reste à genoux très longtemps, et le corps s'inquiète pendant que l'âme cherche de nouveaux accents de prière, et parfois elle s'épouvante de son éternel monologue. – Oh ! n'entendre rien vous répondre ; croire toujours ; la foi sans rien qui vous assure ; – attendre, prier et savoir déjà que cette espérance vous leurre – et prier encore, malgré tout, parce que peut-être...

§ Alternative 1o : ... ὡρἑξατο χερσὶ φίλῃσιν, οὐδ᾽ ἔλαβε.

Ou bien, quand l'âme parvient à s'illusionner de chimères, c'est le corps qui se désespère de ne rien pouvoir embrasser, et qui désole jusqu'à l'âme. – « Noli me tangere »... je ne peux pas, Seigneur ! il faut que je vous touche ; tout mon corps vous souhaite ; le désir de vous me tourmente ; mes bras se tendent dans la nuit, mais se referment sans rien prendre ; mes mains se rejoignent désespérées... ayez pitié de moi : je suis bien malheureux !

§ 2o Ou bien l'oraison assagie et les mains sur les yeux pour que rien ne distraie du divin rêve ; sentir Dieu qui vous environne –... puis tout à coup l'on se retourne, on se sent seul – le sentiment que tout cela c'est une lugubre moquerie... mais non ! l'on veut se reprendre, recommencer l'extase – on prie plus fort, à haute voix : mais c'est le doute qui vient, c'est l'ironie, l'esprit languit, les nerfs se crispent, et la prière agonise sur les lèvres balbutiantes. – Allons, c'est fini pour ce soir ; il faut se coucher sans son Dieu ; il est deux heures. Ah ! que ma tête est lassée de toujours chercher l'Invisible ! – et pleurer maintenant les larmes... et la raison tout bas qui se moque de l'âme, disant : « Il ne te fallait pas prier si longtemps : ça m'ennuie. »

ALLAIN.

Il demande à la religion plus qu'elle ne peut lui donner ; c'est par là qu'il faiblit et que le doute l'assaille :

– Le doute au milieu de l'extase : « et rester à genoux, ne sachant plus... etc... »

– INFLUENCE DE LA NOURRITURE SUR L'ÉTAT RELIGIEUX, – EXTASE ARTIFICIELLE, – LA CHAIR ENTREMETTEUSE OBLIGÉE, – CAUSES NERVEUSES.

(à faire)

Mais aussi quelle joie, quand enfin vient l'extase, comme une douce récompense à ses efforts persévérés ; quand l'adoration succède à la prière ; quand, après le dur combat de la nuit, on s'endort au matin, bercé d'un refrain d'oraisons.

1er septembre.

Allain songe :

« Emmanuèle n'est pas la seule ; ma mère encore et Lucie, toutes les âmes aimées errent autour de moi et me contemplent. »

Il en a une grande joie. Il peuple sa solitude des êtres disparus aux regards familiers.

Que cette pensée le soutienne.

Père ! mon désir est que, là où je suis, soient aussi ceux que tu m'as donnés ! – Oh ! être digne ! pour sentir, après la victoire des luttes, leur doux sourire éclairer l'ombre. Être vaillant pour qu'ils s'en réjouissent et qu'après, plus tard, ils me disent :

Tu as bien combattu – Dieu t'a trouvé fidèle – en toutes choses.

Lundi 2,

La nuit, devant la glace, j'ai contemplé mon image. Comme surgie de l'ombre, la fragile apparition se modèle et s'immobilise ; autour de moi, dans l'ombre éclairée, des profondeurs de ténèbres s'enfoncent. Je plonge mes yeux dans ces yeux : et mon âme flotte incertaine entre cette double apparence, doutant enfin, comme étourdie, lequel est le reflet de l'autre et si je ne suis pas l'image, un fantôme irréel ; – doutant lequel des deux regarde, sentant un regard identique répondre à l'autre regard. Les yeux l'un dans l'autre se plongent, – et, dans ses prunelles profondes, je cherche ma pensée...

Allain a jeté sur l'image un grand drap étendu ; – dessous elle est emprisonnée, – je ne la vois plus – mais je la sens vivante encore sous le drap, derrière le verre ; – par crainte de son regard, je n'ose soulever le voile et je la sens quand je me tourne, qui me regarde ; c'est un souffle entre les épaules.

Exaspéré, il la crèverait, – mais la peur le retient de trouer aussi le fantôme et que le néant n'apparaisse derrière l'apparence brisée.

HALLUCINATION – TAINE.

Il suffit que les centres nerveux soient ébranlés ; ce ne sont plus seulement les sens qui les ébranlent alors, la perception extérieure, – mais bien l'intime volonté qui, par eux, crée l'image.

Longtemps elle s'éduque, s'exerce sans résultat, car elle est trop consciente d'elle-même et perd difficilement la notion de l'effort ; mais, tout à coup, alors qu'on n'y songe plus, en vertu de l'habitude prise par cette lente éducation, par une association d'abord artificiellement provoquée et maintenant naturelle – l'image évoquée surgit spontanément.

Voilée de noir, au crépuscule, je t'ai vue accoudée au chevet de mon lit, telle qu'une ombre, silencieuse. Contre ta main, ta tête était appuyée, comme lasse – elle était couverte d'un crêpe.

J'eus peur, et la vision s'évanouit.

Jeudi 5.

« Un baiser doux et savoureux Ai pris de la rose erramment. Moult est guéri qui tel fleur baise ; Et cependant j'ai maint ennui Souffert et mainte male nuit, Depuis qu'ai la rose baisée. »

Le souvenir de ta caresse me tourmente...

C'était au soir, près du piano, tu venais m'écouter – et puis voici ta main, ta main fraîche, qui doucement sur mon front me caresse – pourquoi ?

Ce soir qu'il fait si doux, je pleure ; la caresse de l'air m'a rappelé ta caresse ; le souvenir de ta main sur mon front m'alanguit ce soir jusqu'à l'âme.

Vendredi 6.

Le manteau blanc, la cuculle blanche... et qui sait ce qui dessous s'agite dans ce cœur toujours clos, dans cette vie toujours muette ? Tout se passe entre l'homme et Dieu ; rien ne transparaît au dehors, des sublimes combats et des ferveurs suprêmes.

Les chartreux ont prié ; puis vient la mort : ils se reposent.

Maintenant, c'est la veille ; il est minuit ; dans la chapelle illuminée, sous les arches sombres du cloître, les chartreux chantent des cantiques. O sainte paix des monastères ! repos des couvents ! paix des cloîtres !

« Heureux qui s'agenouille et n'a pas combattu. »

Lundi 9.

Se lever tôt : les aurores sont radieuses ; – la fraîcheur des matinales prières. Se coucher tard : la tranquillité des nuits est conseillère : – l'extase aux heures silencieuses.

Pour éviter l'ennui des après-midi mornes, se coucher au milieu du jour, quand la chaleur accable. Ou bien s'endormir vers le soir, et qu'une sonnerie, tout à coup, au milieu de la nuit vous réveille en sursaut ; on se lève, on se met à genoux aussitôt ; la prière est alors très pure, car l'esprit, engourdi de rêves, oublie de douter ; on lit, on travaille, on attend le matin, – et, l'aurore venue, on se rendort bien sage.

C'est ce que j'ai fait ces trois nuits dernières ; quand je me suis couché, le ciel était rose.

Mercredi.

La vue seule s'hallucine ; l'ouïe parfois – mais quand je veux toucher, la vision s'évapore.

Ne pas pouvoir saisir ton ombre ! J'ai froid de cette solitude ; c'est, dans mon cœur et dans mon âme, comme un frisson frileux des tendresses absentes. Oh ! me blottir auprès de toi, m'asseoir à tes pieds, dans ta chaleur enveloppante, ma tête sur tes genoux, dans le pli profond de ta robe, et sur mon front sentir la douceur de ta tiède haleine.

Jeudi 12.

Oh ! parle-moi ! chère âme – je suis tout seul, tu sais, – et n'ai rien qui me guide, que cette foi toujours qui retombe lassée. Vivre de souvenirs et d'espérance, sans jamais rien qui ranime l'amour, que l'ardeur de mon âme fidèle.

Oh ! parle ! afin que je sache.

Heures nocturnes.

Dans la nuit, par la fenêtre penché, de l'air ! ah ! j'étouffe ; – de l'air ! ah ! j'ai la fièvre ; – de l'air froid, ah ! qui fraîchira plein ma poitrine haletante. Ma tête brûle ; ah ! le front contre la vitre et la paume des mains contre les pierres humectées. – Ah ! je respire.

Mélancolique apaisement de la nuit étendue, après la chair qui sue et qui pantelle, – l'accalmie.

– Que tu la fasses plus rêveuse, – toi la silencieuse amie, à tes rayons pâlis, glissés de tes nuages.

– Que tu la fasses plus abandonnée, – toi la lointaine, – aux courbes lentes des nuées que tes lueurs argentent.

– Que tu la fasses plus extasiée, songeuse encore plus qu'assoupie. – par tes silences, – taciturne, – sur tes clartés aériennes.

Ce serait le sommeil au gré de tes berceuses.

Dans la nuit, par la fenêtre penché, je regarde la nuit étendue, le pâle enchantement des ombres au clair de lune romantique.

Oh ! quand l'âme saura...

Silence. –

⁂ Quand l'âme a su, elle s'est écriée :

« O que tu sois maudite encore. – chair avilie. O maudite ! maudite sois-tu ! »

Puis elle a gémi de ce qu'elle ne trouvait plus de prières – et s'est désolée pareillement de ce que les mots pour prier dussent sortir de ces mêmes lèvres qui tant avaient souhaité des caresses abhorrées. Les mots se souillent au passage ; la prière ne monte plus.

Elle dit :

« Voici ! Voici ! je t'ai reperdue, fraîche et blanche pureté, si ardûment de nouveau regagnée. Elles s'en sont allées, les promesses, et de Toi les remémorances affectueuses, en allées ! en allées ! »

Puis elle s'est morigénée :

« Que t'en allais-tu donc aussi, vagabonde ! – vers tes rêvasseries toujours ! Il te fallait rester près du corps et veiller. – Te voilà maintenant honteuse. Lamente et pleure lâchement. »

Et s'est lamentée alors et a pleuré parce qu'elle s'est sentie malheureuse.

Samedi 14.

J'ai prié toute la nuit, à genoux, sans me retourner. Je n'ose pas dormir – ô l'effroi des sombres ténèbres ! deuil des visions disparues. La terreur des témoins qu'autrefois j'invoquais. – Se cacher... ô leur regard qui se courrouce contre le faible enfant de la terre ! Comme il est triste, leur regard ! comme il est triste ! – La paix de leur front qui se ride...

Toute la nuit j'ai pleuré : les larmes sont pieuses ; seule prière qu'on ose, après qu'on a beaucoup péché et qu'on a honte.

O les larmes qui tombent dans l'ombre...

Il se terrifie de cette grande nuée de témoins qu'il évoquait.

« Éternel ! aie pitié de moi ! J'ai peur de la nuit ! Ils sont partis tous les aimés, ceux qui peuplaient mes veilles – ils m'ont laissé tout seul ; ils m'ont abandonné. J'ai peur de la nuit ; le silence frémit d'imaginaires alarmes. Je n'ose pas me retourner ; j'ai peur ! j'ai peur, mon Dieu – oh ! je suis un enfant ! un petit enfant. » – Il sanglote.

... Parce qu'elle ne possède pas la pleine lumière et que toutes ses affections sont malades. (Imit., III, 55.)

Il faut travailler.

15 septembre.

L'évolution est toujours la même. L'esprit s'exalte ; il oublie de veiller : la chair tombe. On se réveille ; puis vient un travail excessif pour distraire des mauvaises pensées. Le travail fatigue, on se dit : à quoi bon ! on prie, on recherche l'extase, – et l'évolution recommence.

Quand on en a plusieurs fois fait le tour, on n'a même plus de surprises : c'est désespérant. Pourtant ce n'est pas un cycle, mais une spirale qui s'élargit toujours et dont les anneaux s'écartent toujours plus du centre et se distendent ; les sauts sont plus brusques ; les élans, plus forcenés.

Lundi 16.

Il pense :

Rousseau travaillait dix-huit heures. –

Balzac de minuit à huit heures. –

Flaubert... etc.

Il tâche de veiller ; – la chair est faible... (admirable) : dire le sommeil qui, malgré qu'il résiste, arrive – il s'endort le coude sur la table...

« de ma tête lassée. »

Le corps dira :

« Voici, ramène-nous en Égypte ! nous y mangions des oignons succulents, nous y vivions dans l'abondance ; – mais tu nous fais errer dans un désert aride et sans eau, où nous manquons de tout et souffrons de bien des choses. »

... c'est, dans la chair plaintive, l'écho mal endormi des voluptés passées où traîne encore quelque refrain qui vous rappelle, – et l'image surgit, évoquée malgré soi, l'image corruptrice.

Mardi soir.

Méditations métaphysiques.

« Le temps et l'espace n'existent que pour la raison de l'homme. » – Se pencher sur ces profondeurs et les fixer jusqu'au vertige. Le charme lent des tristesses passées ; – la douleur présente, se la représenter déjà lointaine en arrière, se regarder en souffrir sans penser que c'est soi qui souffre, et la tourner en une exquise tristesse, comme d'un souvenir de douleur · · · · · · · · · · · · l'illusion des phénomènes. Car la mort n'est un accident que pour des raisons survivantes ; mais l'âme sitôt la mort ne s'aperçoit plus de la mort et l'oublie, car la mémoire d'autrefois s'en est allée avec la raison morte. L'âme traverse la mort, indifférente.

Ce qui change, c'est le corps seul : il retourne en poussière – (encore que phénoménalement). La mort n'est pas une conclusion ; le roman ne s'arrête pas là, – qui sait seulement s'il s'arrête ?... et s'il commence avec la vie ? – qui sait seulement s'il commence ? – si l'âme n'est pas éternellement voyageuse, et ne poursuit pas, au travers de formes sans cesse nouvelles et qui s'écoulent, au travers de multiples vies, d'inquiètes migrations pour manifester son essence ?... peut-être c'est ce qui lui fait ces lassitudes infinies, toutes les vies antérieures ; – peut-être aussi qu'elle est encore très jeune, et c'est ce qui lui fait ces désirs infinis.

Ah ! quand nous connaîtrons ! – ah ! quand ce sera la lumière ! Car jusqu'à ce jour le même voile demeure. – Mais, après, nous connaîtrons comme nous aurons été connus,

§ Oui ! mais quand nous connaîtrons, nous n'aurons plus la raison pour le savoir, non plus que pour le désirer ; nous connaîtrons sans nous en douter, sans enchantement de surprise ; nous ne nous en apercevrons pas. Ce sera la résolution d'un accord trop longtemps suspendu, sans plus d'oreilles pour l'entendre ; – et nous n'aurons plus d'yeux pour voir l'éblouissement des grandes clartés qui se lèvent. Nous serons plongés dans l'infini bonheur, sans plus cette douloureuse résistance du moi qui seule pourrait nous le faire sentir.

§ Alternative ; un nirvâna prodigieux, où le « moi » tout entier se fondrait, s'abîmerait en extase et garderait pourtant la volontaire conscience de son évanouissement ; ce serait comme un néant voluptueusement perceptible.

⁂ Spéculations abstraites : poursuite de vent, course après la chimère – ô le mirage, pendant la vie, des choses d'au-delà de la vie...

Mercredi 18.

Il ne faut surtout pas que la ferveur faiblisse, – sinon tout retombe aussitôt ; il ne faut même pas y songer de peur que la pensée du néant de toute sa vie ne vienne à effleurer mon âme, – mais la maintenir toujours brûlante par le désir incessant des extases nouvelles.

Jeudi.

Je travaille excessivement : Allain avance ; c'est superbe ! Puis chaque jour naissent des projets nouveaux que je voudrais aussitôt écrire – des contes philosophiques surtout, puis le traité des Refuges – le poème du Juif Errant...

Ma pensée est si vivement active, que le moment de s'endormir lui fait mal comme physiquement. C'est comme une cessation d'être ; l'idée seule en est insupportable. Je retarde chaque jour le moment du coucher – et, sitôt dans le noir, c'est une angoisse épouvantable ; je ne veux pas m'endormir, et ma raison dit qu'il le faut ; progressivement la pensée s'arrête, s'alentit – elle va mourir, mais de brusques ressauts de vie la secouent longtemps encore ; – elle sent trop l'évanouissement lent qui la gagne, et s'effraie. – Ou bien ce sont les obsessions énervantes.

Les nuits viendront que je chercherai le sommeil et que je ne le trouverai pas.

⁂ Musique : Schumann et Bach seulement. – (Wagner accable trop). – L'obsession du nombre.

Dans Bach, la fugue obstinée – dans Schumann, le rythme têtu qui brutalise la mesure et persiste en dépit des temps ; puis devient une angoisse. – La basse proteste par syncopes, les altos se déchirent, et, quand les parties se raccordent, il en reste quelque chose de lassé qui fait mal.

Dimanche.

Voici comment cela commence :

Dans le silence de la nuit, sitôt couché, la bougie soufflée, au lieu du sommeil, ce qui vient c'est une mélodie, une mélodie courte, simple et capable d'être fuguée. D'abord elle se développe simplement, puis, à la reprise, il en surgit, comme un écho, une adjacente qui se développe en canon parallèlement à la première ; puis une troisième se greffe à la troisième mesure... une quatrième veut s'élancer ; elle grimpe sur la première, à l'unisson mais avec un timbre différent ; je les distingue, – elles pressent, – tout s'embrouille. – C'est à recommencer. – La première hasarde une fioriture ; la seconde suit ; puis la troisième ; – la première se hâte ; – les autres suivent scherzando... Bientôt c'est une obsession insupportable ; je me lève, et, pour la taire, je plaque très fort sur le piano des accords au hasard ; – et, la mélodie agaçante chante si fort, qu'elle fait heurtant l'accord plaqué, une dissonance RÉELLE.

– Ou bien une marche chromatique, qui s'élève implacablement, malgré moi, durant des gammes entières.

Chaque nuit, c'est une obsession nouvelle.

Hier, – une gamme qui fuyait indéfiniment, parcourant tous les registres jusqu'à des hauteurs inadmissibles ; elle continuait encore ; elle devait par un saut brusque en arrière se ramorcer plus bas pour recommencer à nouveau sa montée – mais où ? car la gamme semble ininterropue – et mon oreille attentive s'agace à chercher le degré précis de cette secousse en arrière ; – elle va trop vite, elle presse furieusement – je veux l'arrêter – je me cramponne – enfin elle m'emporte avec elle dans un étourdissement de vertige : c'est le sommeil. –

⁂ La double rime – le dernier vers dans l'indécision de la mesure et les deux précédentes syllabes, flottantes, comme l'arrêt incertain de l'escarpolette après l'élan en avant qui soulève, mais que bientôt la chute retombe. C'est pour l'impression du balancement des ramures sous les brises. –

« Dormir. Dormir. »

Saules, osiers, courbez, tout autour de ma tête,

Étendez vos rameaux lentement balancés

Par une haleine, oh ! très discrète ;

Sous le mystère obscur des feuillages. – lancez

Les caresses de vos ombrages.

*

Je souffre, j'ai sommeil ; bruissement doux des eaux.

Des eaux qui coulent, chantez bas. chantez sans suite

Les murmures de vos ruisseaux.

Mon âme écoute, oublieuse des temps – la fuite.

La fuite des heures, longtemps.

*

Je voudrais m'endormir, chère, sous ta caresse.

Au souvenir lointain de nos premiers aveux ;

Surtout ne parle pas ; mais laisse

Ta main, ta fraîche main dans la mienne ; – je veux

En songe que ton ombre vienne.

Lancez est déplorable ; sa brusquerie exclut la caresse suivante.

Mardi 24.

Pour le bien écrire dans Allain, il faut observer sur soi-même le moment délicat où la pensée se détraque. Le propre de cette, c'est qu'elle ne se sent pas ; – pourtant, par un effort de volonté réfléchie, il faut la rendre sensible. – Dans le silence et l'obscurité de la nuit, j'ai suivi l'enchaînement de mes idées – c'est très drôle. Sur un aphorisme donné, je laisse ma pensée vagabonder sans contrainte – puis, lorsqu'elle est arrivée à une remarque qui m'amuse, je remonte idée par idée le fil ténu qui associe et relie spécieusement l'aphorisme initial à la remarque dernière. Puis je m'exerce à mener parallèlement, en même temps, deux enchaînements de pensées ; l'association des idées est alors très bizarre : les deux systèmes d'idées enchaînées évoluent dans un rapport ininterrompu.

Mercredi.

J'y suis, c'est bien cela ! L'esprit devient morbide... (à étudier).

Il ne veut plus pourchasser l'idée ; tout le long du chemin, il fredonne des phrases, des vers aux allitérations périodiques... et puis, quand par un effort il veut courir après l'idée, il ne se souvient même plus de ce qu'il pensait. – L'impression de serrer du vide – mais, après, c'est une grande fatigue.

(Sous bois) Vendredi.

Il faut que l'esprit se repose.

Cette nuit, presque sans dormir, car la pensée était trop forte, je rêvais des courses énormes, des fatigues épuisantes ; et, dans un songe plein de visions, se déroulaient des champs dorés, des pentes de vallons que fraîchit le cours, ombragé de saules, d'une rivière fuyante. Et dans la rivière je revoyais les enfants aperçus de***, qui s'y baignent et plongent leur torse frêle, leurs membres brunis de soleil dans cette fraîcheur enveloppante. – Des rages me prenaient de n'être pas des leurs, un de ces vauriens des grandes routes, qui tout le jour maraudent au soleil, la nuit s'allongent dans un fossé sans souci du froid ou des pluies ; et, quand ils ont la fièvre, se plongent, nus tout entiers, dans la fraîcheur des rivières... Et qui ne pensent pas.

Aussi ce matin j'étais en marche dès cinq heures ; j'ai longé la rivière qui reflète les rochers et les futaies hautes d'une forêt à perte de vue ; tout est noyé dans une brume humide qui bleuit les teintes et donne à la vallée un mystère de profondeur qui tente. Le soleil est encore caché par cette brume répandue ; la terre semble flotter dans un nuage. La caresse de l'air m'affolait ; je marchais comme dans le délire ; mes sens aigus m'effrayaient presque par leurs vibrations extraordinaires ; les couleurs me flattaient et me blessaient comme un contact.

Je me suis mis à courir sous les branches basses lourdes de rosée ; lorsque je passais, elles secouaient sur mon front des gouttelettes ruisselantes. J'allais comme un homme ivre ; à mes oreilles chantaient, avec tous les bruissements de l'orchestre, les fureurs du scherzo d'ut mineur.

La forêt s'est ouverte, plus haute, plus solennelle, aux fraîcheurs de grotte sous les feuillages, aux recueillements de cathédrale. Des enthousiasmes infinis me secouaient et sur mes lèvres faisaient affluer des vers que tout haut je chantais. Je jouissais douloureusement de ma solitude ; je la peuplais d'êtres aimés ; – devant mes yeux se balançaient, d'abord indécises, les formes souples des enfants qui jouaient sur la plage et dont la beauté me poursuit ; j'aurais voulu me baigner aussi, près d'eux, et, de mes mains, sentir la douceur des peaux brunes. Mais j'étais tout seul ; alors un grand frisson m'a pris, et j'ai pleuré la fuite insaisissable du rêve...

... à pied jusqu'au bord de la mer.

Samedi, le P***.

Tout le jour, je les avais fait rire, follement rire. Puis le soir est venu ; je suis remonté tout seul dans ma chambre. Je me suis assis, l'esprit inerte.

Tout s'est assoupi ; j'ai songé que j'étais seul à veiller ; il était minuit. J'étais sans lumière ; le vent dehors soufflait sur la mer ; alors tout le factice de cette joie, dans un écœurement m'est monté aux lèvres : j'avais des sanglots plein la tête. Et me laissant bercer dans l'alanguissement de cette tristesse, la tête dans les draps, j'ai pleuré comme un enfant. J'avais le délire, je crois ; je sentais la pensée, par souffles, descendre, comme sur les épis le vent qui les incline, et si intense elle secouait ma tête, que, pris de peur, j'ai pensé devenir fou.

Je me suis levé alors, pour marcher dans la chambre ; j'étais nu-pieds ; un grand frisson m'a pris, un frisson plein de délices. Le vent courait sur la mer par rafales et dans le corridor chantait des plaintes. J'ai regardé dehors : une lueur de deuil était épandue sur toutes choses. L'œil voyait très loin ; tout était sans teintes. La mer s'agitait auprès, et la rive et les flots étaient gris, d'un gris mourant de crépuscule. C'était triste comme si le soleil mort avait fait porter son deuil aux choses. – Oh ! le crêpe du crépuscule.

Et les flots se racontaient les rayons morts et les clartés défuntes avec des voix qui semblaient trépassées.

J'avais le cœur glacé d'ennui.

.....

Lundi 30.

Tout ça, c'est une perte de temps ridicule, – et ça ne me repose pas du tout. Je ne peux plus dormir. – Il faut lutter de vitesse.

1er octobre.

Allain. – Il faut que l'œuvre se finisse. – Mais la folie est imminente.

Le dilemme se pose. –

Se reposer ? – C'est perdre du terrain – et je n'entraverai pas sa marche ; – d'ailleurs je ne peux pas me reposer.

Se hâter alors ! presser furieusement sa besogne ; – mais j'active d'autant sa venue.

Il n'y a pas moyen d'en sortir.

Tant pis ! – Ce sera la course éperdue.

3 octobre.

Oh ! laisser quelque chose – ne pas mourir tout entier ; mon cahier alors, si Allain n'est pas achevé ou si je deviens fou trop vite.

Je l'écris formellement ici :

QUE PIERRE C***, À QUI JE LES DONNE, PUBLIE, SI JE DEVIENS FOU, CES CAHIERS. – SANS FAUSSE HONTE POUR MA MÉMOIRE POSTHUME... À MOINS QU'ILS NE LUI SEMBLENT DÉJA TROP FOUS EUX-MÊMES – EN CE CAS. JE LE LAISSE JUCE.

Un cahier blanc, un cahier noir comme elle les aurait voulus. J'y rêvais des aquarelles de Besnard que toi-même aimes tant, mais il n'y aura pas moyen, je pense. Et puis ce sera tout.

S'IL PUBLIE MES CAHIERS – QU'IL GARDE ALLAIN ; – L'UN OU L'AUTRE.

Et je l'en remercie.

4 octobre.

La course à la folie, – lequel des deux arrivera le premier, d'Allain ou de moi ? Je parie pour Allain ; je me retiens, je m'enfrène ; – lui, je le hâte, j'active le travail, je presse le dénouement : il faut que je l'aie fait fou avant de le devenir moi-même. Lequel des deux grimpera sur l'autre ? – C'est très amusant cette course ; on fournit tout soi-même, parieur, lutteur, adversaire. – Le prix, ce sera le repos, le repos après l'œuvre faite.

N'est-ce pas, mon Dieu, que vous me bénirez ? – sans cela j'aurai tout perdu, voyez-vous, pour avoir aimé trop le devoir, pour avoir voulu rester fidèle, – et pour avoir lutté. N'est-ce pas, mon Dieu, que vous me donnerez votre manne cachée et le vêtement blanc que vous gardez aux purs. Les séraphins diront : « D'où vient-il donc, qu'il est si pâle ? Il a d'étranges yeux comme un visionnaire ! » – et Vous, Vous répondrez : « Il a bien combattu, – donnez-lui la palme de gloire. – »

Dimanche.

Des attendrissements ridicules pour des créatures inconnues que je rencontre dans la campagne, – pour un enfant qui se repose... le bonheur simple... « Les eaux de Siloë qui coulent doucement. »

Il ne faut plus sortir, ou que la nuit.

Lundi 7.

S'assoupir vers le soir, une rêverie poursuivie ; se réveiller dans la nuit close ; sortir ; marcher jusqu'au coucher de la lune ; rentrer ; se sentir seul, et que l'âme en frissonne.

Et puis, jusqu'au matin, rester tremblant, la pensée morte, et ne se coucher qu'au jour levant, parce que je n'ose pas m'endormir – et que j'ai peur, – de tout ce que je ne vois pas dans les ténèbres.

Nuit de mercredi.

La mesure est à trois temps ; des noires ; la succession de quatre notes, de sorte que la quatrième tombe sur le premier temps de la mesure suivante et rejette au second la note initiale. On continue quand même ; la voilà sur la troisième, – de nouveau sur le premier. – On recommence.

La mesure est à quatre temps ; le groupe est de cinq notes. – Je calcule : cinq fois quatre, vingt ; donc vingt notes et cinq mesures pour se retrouver au point de départ.

On recommence.

Sept notes avec trois temps ; soit en tout vingt et une...

Il faut suivre cela pendant les heures de la nuit, au lieu de dormir – et s'en obséder jusqu'au cauchemar.

Nuit de jeudi.

Les pensées se balancent comme le pont d'un navire agité de tangage – elles se culbutent dans des chutes étourdissantes ; puis de longs ressauts de nouveau les soulèvent. Et la vision, comme dans certains songes qui précèdent le vrai sommeil, d'une balançoire allante et venante – et l'impression, à chaque soubresaut de montée, de comme quelque chose qui se décrocherait dans la tête. C'est si épuisant, ce mouvement de houle, que bientôt je sors dans la nuit, pour marcher, – nu-tête, la rosée sur mon front qui brûle ; – mais le ciel est si grand que j'en ai le vertige. –

Il faut marcher jusqu'au matin pour trouver un peu de sommeil.

Minuit.

Oh ! parle-moi, je t'en supplie – Elsa, Elsa ! Ma solitude m'écrase, m'affole. Je la peuple de chimères, mais je reste seul affreusement. – Parle-moi...

Les nuits surtout sont terrifiantes, les nuits de veille, si longues... où la peur m'enveloppe avec l'ombre, où je tremble comme un enfant, et je pleure.

... ou bien à l'orgue, lentement, pour occuper mon inquiétude, des sarabandes religieuses, au rythme grave, aux sonorités reposées – jusqu'à ce que je m'effraie du bruit même, comme moi perdu dans la solitude muette...

Les âmes sont seules !

Les âmes sont seules !

Dimanche.

J'ai voulu – te rapporter des roses. Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes, Que les nœuds trop serrés n'ont pu les contenir.

Les nœuds ont éclaté, les roses envolées Par le vent à la mer s'en sont toutes allées. Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.

Et Schopenhauer que je n'ai pas fini. Tout le quatrième livre !

Tant pis ! je déteste le pessimisme, – il faut être gai malgré tout.

Ah ! Ah ! l'épitaphe :

« CI-GÎT ALLAIN QUI DEVINT FOU

PARCE QU'IL CRUT AVOIR UNE ÂME »

et le verset :

C'est à cause du Christ que nous sommes fous. (I Corinth., IV, 10.)

Mardi.

Ce matin, j'étais assis... c'est très drôle. – Comme par une fenêtre qui s'ouvre s'enfuient des oiseaux encagés – tout à coup, je ne sais quelle cloison s'étant rompue, j'ai vu s'envoler des pensées vagabondes ; on aurait dit des visions qui passaient claires sur un fond noir... et ce n'étaient pas comme les chères images que j'ai coutume d'évoquer, – non, je sentais bien qu'elles partaient, qu'elles ne s'en reviendraient plus... D'abord elles ont passé très lentes ; j'étais triste comme d'un adieu ; je les reconnaissais toutes : c'étaient des paysages vus, des gestes amis, des sourires. – J'aurais voulu les retenir ; mais, malgré le deuil que j'avais de leur fuite, je demeurais inerte, amusé du spectacle.

Puis elles se sont pressées tumultueuses, de grands lambeaux de vie qui s'éclairaient brusquement – et puis qui sautaient dans le noir...

ALLAIN.

Il réfléchit sous quelle FORME IMMATÉRIELLE (mélodie) elle peut être PERCEPTIBLE INTUITIVEMENT à son âme. (Berlioz.)

(Rittardendo)

« – – – ! – – – ! Je t'aurai bien aimée ! »

Il faudrait trois syllabes – le sentiment est alors d'une tristesse infinie.

(Gajo)

... Des aubépines toutes blanches ; je t'en cueillerai des branches fleuries.

Vendredi (?).

Étranges songeries :

Ton existence maintenant ? rien qu'en moi : tu vis parce que je te rêve, lorsque je te rêve et seulement alors ; c'est là ton immortalité.

Tu ne vis que dans ma pensée (musique).

Chère âme qu'il m'est doux que tu vives par la seule vertu de mon amour vivace !

C'est par moi que tu vis, par moi ! parce que je t'aime !...

Et comme aussi ton amour emplit toute ma pensée, c'est lui, lui seul qui me fait vivre :

Je ne vis que par ton amour.

C'est par toi que je vis, par toi ! parce que tu m'aimes !

Toi ne vivant que lorsque je te rêve et moi ne vivant que par ton amour, qu'est-ce à dire sinon que je ne vis que lorsque je te rêve m'aimant ?

Si je cessais de t'aimer, tu cesserais de vivre, – nous mourrions tous les deux si nous cessions de nous penser. Je comprends maintenant, je comprends pourquoi tant mon amour m'emplit l'âme : c'est la condition de notre être à tous deux ; nous ne pouvons cesser de nous aimer, notre amour est immortel et malgré nous, car il faudrait la mort de l'âme pour qu'il meure. Toujours nous existerons l'un dans la pensée désireuse de l'autre ; nous ne sommes que l'un par l'autre, par une création réciproque sans cesse ; nous ne sommes que dans notre mutuel rapport.

Il faut que je t'aime sans cesse.

Au soir.

De mystiques accords fondent du haut des nues ;

Des caresses qu'on sent des bois sombres venues Montent avec la nuit et les parfums des fleurs ; Mots subtils murmurés par des voix inconnues...

« Une faible lumière que je ne verrais pas éclairerait un peu ma table »... et je regarde dans la nuit les étoiles pâlies s'enfoncer plus lointaines. – Je chanterais, sans ce silence ; mais, quand tout se tait, l'on écoute – la nuit, la grande nuit... « Entends, ma chère »...

C'est ta caresse, dis, ce parfum épandu, c'est ta caresse ! – Ta forme harmonieuse, comme un accord brisé, s'est rompue ; c'était une fortuite harmonie.

Quelles clartés sur la colline – on attend – tiens ! la lune – et les brouillards s'argentent.

La nuit, j'ai vu les visions échappées, les visions du passé s'évanouir. Les souvenirs s'en vont ; je les ai vus fuir. Les souvenirs du passé, les visions, les formes chères, – quand toutes s'en seront allées, la nuit sera noire. Dans la nue étoilée les images s'envolent ; quand toutes seront envolées, ah ! je pourrai dormir.

La vie plus loin, ce serait des affections nouvelles – pourquoi ? – Comme le Juif Errant, je voyagerais dans la vie, emportant dans mon cœur les deuils silencieux de tous ceux restés en arrière – et j'aurais encore des sourires pour tous les compagnons au hasard des chemins rencontrés, et je les aimerais, et, comme tout s'efface, les affections nouvelles me consoleraient de celles d'autrefois ?... Ah ! pourquoi ?

et lorsque, plus tard, malgré tout, me souvenant encore de mes tendresses anciennes, les enfants me verraient pleurer, – que voulez-vous que je leur dise ? Ils ne les auront pas connus, et ne sauront jamais d'où nous viennent nos larmes.

Puis ce serait pour eux aussi des pleurs, plus tard, quand je les quitterais ; – et, comme toute sympathie déchirée laisse dans chaque cœur une douloureuse blessure, à leur tour ils me garderaient le deuil silencieux que je gardais à d'autres. Et je les quitterais, emportant avec moi le remords de m'être fait aimer d'eux malgré moi, et des inconsolables douleurs que j'abandonnerais en arrière.

Celui donc ayant reconnu que toute peine vient de l'attachement, – il s'enfuit dans la solitude. – Rester fidèle – JUSQU'À LA MORT... Que la pensée s'arrête pour dormir – éternellement ; – la sentir s'engourdir ; – le court moment où l'on s'arrête de penser ; la MORT. J'ai longtemps cherché à ne penser à rien : on arrive à saisir l'idée, intuitivement...

– Comme il fait clair ce soir ; les papillons volettent autour de la lampe, et la flamme roussit leurs ailes ; ils retombent endoloris, les papillons de nuit que les clartés attirent.

– Quelle tranquillité. Malgré soi l'on contemple. A peine l'on entend le murmure des brises sous les feuilles mouillées. Tout se tait. Je cherche dans la nuit la chute des étoiles... Je ne dormirai pas – les ombres sont trop belles.

Dim. matin.

BLUFFY, – un nom de glacier ; d'avalanche, une chute bleue dans de la neige.

... Tâcher de croire – et puis se lamenter – et puis encore.

Lundi.

Le moment mystérieux qui précède le vrai sommeil, où les sens à peine endormis ont encore des perceptions vagues – où la réalité empiète sur le rêve. L'image la dernière aperçue avant d'avoir fermé les yeux persiste encore mais se déforme avec des bizarreries inquiétantes.

Son regard avait pris l'autre soir une fixité si perçante que j'en souffrais comme d'un glaive ; – et je voulais m'en détourner, mais il me poursuivait partout. Puis son sourire est devenu celui des poupées de cire. C'était affreux : je voyais toutes ses dents, entre ses lèvres écartées par des fossettes ridicules. – J'ai voulu la repousser, mais je l'ai trouée avec ma main tendue ; tout son corps était plein de sable ; elle s'est vidée comme un sac. Et moi je me désespérais, tant son corps dégonflé prenait en s'affaissant des postures navrantes.

Oh ! quand viendra la nuit ? · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

.....

.....

Oh ! quand viendra la nuit ? une nuit qui fait trêve

Au tourment de penser et de se souvenir.

Une nuit sans lune, une nuit sans rêve.

Oh ! quand viendra la nuit, la nuit pacifiante

Où je m'endormirai – qu'elle soit aussi lente

A me bercer qu'elle est lente à venir,

Quand la nuit viendra – viendra m'endormir.

Et qui me dit que l'âme, alors, ne regrettera pas la vie ?

Mercredi 23 (?).

ALLAIN. – Il touche à sa fin.

Il est déjà fou. lui – c'est très fort.

Jeudi.

Cauchemar :

Elle m'est apparue, très belle, vêtue d'une robe d'orfroi qui jusqu'à ses pieds tombait sans plis comme une étole ; elle se tenait toute droite, la tête seulement inclinée, avec un mièvre sourire. Un singe, en sautillant, s'est approché ; il soulevait le manteau en balançant les franges. Et j'avais peur de voir ; je voulais détourner les yeux, mais, malgré moi, je regardais.

Sous la robe, il n'y avait rien ; c'était noir, noir comme un trou ; je sanglotais de désespoir. Alors, de ses deux mains, elle a saisi le bas de sa robe et puis l'a rejetée jusque par-dessus sa figure. Elle s'est retournée comme un sac. Et je n'ai plus rien vu ; la nuit s'est refermée sur elle...

Je me suis éveillé, tant j'avais peur ; – la nuit était encore si noire que je ne savais si ce n'était pas encore la nuit du rêve.

Et puis les désirs se dépravent ; c'est très curieux, ce qui se passe : la chair est morne, indifférente ; l'esprit seul se débauche, mais alors furieusement... et qu'y faire ?

Les visions exaspérées surgissent, surnaturellement perverses ; des chimères alliciantes, trop irréelles pour le corps ; un insurmontable dégoût pour les caresses coutumières que les désirs du corps profanent. Les visions, autrefois si lassantes, des chairs de femmes évoquées, – maintenant je les aurais, je ne saurais vraiment qu'en faire ! Le triste, c'est que l'âme aussi se ternit à ce rêve des délectations monstrueuses.

Pour avoir souhaité trop haut, comme vous prosternez, mon Dieu !

Oui, Vanité, la chasteté ! Vanité – C'est un orgueil qui se déguise ; pouvoir se croire supérieur, très noble au-dessus des autres ; – il ne faudrait pas s'en douter, que cette chasteté s'ignore...

... Si encore l'on triomphait : mais on ne supprime rien ; – mais le Malin sitôt traqué se transfigure ; ainsi que l'antique Protée, on ne vainc jamais qu'une à une toutes ses multiples formes, – aussitôt il se mute prestigieusement en une délectation plus spécieuse et plus subtile, et découvre les perspectives tentatrices de sensualités plus savantes. – La continence dépravée ! comme perversité, c'est assez délicat ! – O Seigneur ! écartez de moi le blasphème.

§ Et c'est encore heureux que les passions se guerroient l'une l'autre ; – cette tentation, la pire, ô celle d'Origène, heureusement que l'orgueil en sauve... Fuis l'infâme !

Oui, Vanité, la chasteté !

Puis je ne sais pas ; c'était pourtant bien beau.

Est-ce ma faute, après, si c'est Dieu qui trahit ? –

Tais-toi mon âme !

... Un ange vint qui lutta avec Jacob jusqu'au lever de l'aurore. Voyant qu'il ne pouvait le vaincre, cet ange le toucha à l'emboîture de la hanche ; et la hanche de Jacob se démit pendant qu'il luttait avec lui. Il dit : « Laisse-moi m'en aller ; voici que l'aurore se lève. » Et Jacob répondit : « Je ne te laisserai point aller que tu ne m'aies béni. » L'ange lui dit : « Quel est ton nom ? » Il répondit : « Jacob. »

Et l'ange alors : « Ton nom ne sera plus Jacob, mais tu seras appelé Israël ; car tu as lutté avec Dieu et tu as été VAINQUEUR. » Jacob lui demanda : « Quel est ton nom ? je te prie, dis-le-moi. » – Il répondit : « Pourquoi demandes-tu mon nom ? » Et il le bénit.

Jacob appela ce lieu Péniel, ce qui veut dire Visage de Dieu, car, dit-il, « j'ai vu Dieu face à face et mon âme a été sauvée. »

Le soleil se levait comme il quittait Péniel.

§ C'est cela, voilà ce qu'il faut.

« Un ange vient qui lutte avec lui jusqu'au lever de l'aurore... » Oui, la fin se dessine, d'autant plus que voici l'hiver et que justement l'autre soir il neigeait ; – la neige pâle, au clair de lune m'attirait déjà presque moi-même. – Une suprême nuit que les désirs l'affolent et qu'il ne sait vraiment plus que faire, éperdu, l'âme sans prières, il sort dans la nuit pour marcher ; sur la terre la neige est blanche. On ne sait pas ce qu'il a fait, – mais le lendemain on retrouve son corps demi-nu couché dans la neige...

Quand j'étais enfant j'écrivais :

« ... peut-être dans la neige profonde se plonger, et trouver dans ce contact glacé comme un frisson extraordinaire. »

... Le blanc manteau que vous gardez aux anges... –

Car celui qui est mort est délivré du péché.

Et, comme il faut une morale, je dirai :

Laissez les morts ensevelir les morts.

Oh ! répandez sur les vivants la douloureuse affection qui de votre âme déborde, ne cherchez pas au delà de la mort de plus subtiles communions et de plus suaves tendresses, il n'est pas de plus triste leurre. –

puis il ne faut pas de morale.

Dimanche.

J'ai vaincu : Seigneur ! bénissez-moi.

Allain est fou – je ne le suis pas encore. –

Au moins je vous aurai prié encore, la tâche faite, Seigneur ; je vais pouvoir me reposer. – Je suis bien fatigué... –

Ce serait l'automne ; au soir ; le feu clair et la lampe. Les regards familiers quand on lève les yeux, les sourires. Et toi – par-dessus mon épaule, penchée, parfois tu viendrais lire.

Un calme étrange, comme un commencement d'infini.

« Et vous trouverez le repos de vos âmes. »

καὶ εὑρήσετε ἀνάπαυσιν ταῖς ψυχαῖς ὑμῶν.

Ah ! te voilà chère âme !

Je t'avais bien longtemps attendue...

.....

Ne savez-vous pas que nous jugerons les anges ? (Saint Paul).

.....

Qui disait que c'était l'automne ? – C'est pourtant vrai, voici qu'il neige ! – Quel jour sommes-nous donc ? – Que de temps a passé ! – je ne comprends pas très bien, – tant pis ! ça fatigue beaucoup de chercher à comprendre.

– Ils étaient je ne sais plus combien près de mon lit et qui parlaient si fort que j'en avais la tête rompue. Ils disaient : « Il faut qu'il dorme ; pas de lumière ; éteignez tout. » – Alors, pour me faire dormir, ils m'ont sorti toutes les phrases de ma tête ; – j'ai dû dormir longtemps. – Par exemple, ce qui était très gentil, c'est qu'Emmanuèle a veillé tout le temps au chevet de mon lit, – même qu'elle me donnait à boire. D'abord je ne la reconnaissais pas, – c'est très drôle ! je croyais qu'elle était morte ; nous avons bien ri tous les deux quand je lui ai dit ça. –

Maintenant, elle m'a laissé seul ; elle est dans la chambre à côté ; je me suis levé doucement ; il ne faut pas qu'elle entende, – elle viendrait m'empêcher d'écrire : ils m'ont défendu : – c'est pour ça qu'ils m'ont sorti les phrases. – Ils ont fait un grand feu dans la chambre, – il fait froid !

Comme c'est blanc la neige ! – j'ai voulu compter les flocons, mais c'était trop long ; – la terre est toute blanche, – comme c'est beau ! Je me rappelle : – hier Emmanuèle en a pris pour mettre sur mon front, – mais elle fondait toute... Comme on y serait bien pour dormir – c'est frais ; – on dit qu'on y fait des beaux rêves. La neige est pure.

.....

Le Voyage d'Urien

Table des matières

Prélude

La Mer des Sargasses

Voyage Sur Une Mer Glaciale

Envoi

PRÉLUDE

Table des matières

Quand l'amère nuit de pensée, d'étude et de théologique extase fut finie, mon âme qui depuis le soir brûlait solitaire et fidèle, sentant enfin venir l'aurore, s'éveilla distraite et lassée. Sans que je m'en fusse aperçu, ma lampe s'était éteinte ; devant l'aube s'était ouverte ma croisée. Je mouillai mon front à la rosée des vitres, et repoussant dans le passé ma rêverie consumée, les yeux dirigés vers l'aurore, je m'aventurai dans le val étroit des métempsychoses.

Aurores ! surprises des mers, lumières orientales, dont le rêve ou le souvenir, la nuit, hantait d'un désir de voyage notre fastidieuse étude ! désirs de brises et de musiques, qui dirait ma joie lorsque enfin, après avoir marché longtemps comme en songe dans cette tragique vallée, les hautes roches s'étant ouvertes, une mer azurée s'est montrée !

Sur tes flots ! Sur tes flots, pensai-je, voguerons-nous, mer éternelle, vers nos destinées inconnues ? nos âmes excessivement jeunes chercheront-elles leur vaillance ?

Sur la plage m'attendaient les compagnons de pèlerinage ; je les reconnus tous, bien que ne sachant pas si je les avais vus quelque part ; mais nos vertus étaient pareilles. Le soleil planait déjà haut sur la mer. Ils étaient arrivés dès l'aube et regardaient monter les vagues. Je m'excusai de m'être fait attendre ; eux me pardonnèrent, pensant qu'en chemin m'avaient arrêté encore quelques subtilités dogmatiques et des scrupules ; puis me reprochèrent pourtant de ne m'être pas plus simplement laissé venir. Comme j'étais le dernier et qu'ils n'en attendaient plus d'autres, nous nous acheminâmes vers la ville au grand port où appareillent les navires. Des clameurs en venaient vers nous sur la plage.

La ville, où nous devions nous embarquer au soir, éclatait de soleil, de clameurs et de fêtes, sous la blanche ferveur de midi. Le marbre des quais brûlait les sandales ; la fête était bariolée. Deux navires étaient arrivés la veille, l'un de Norvège, l'autre des merveilleuses Antilles ; et la foule courait pour en voir arriver un troisième, majestueux, entrant au port. Celui-ci venait de Syrie, chargé d'esclaves, de pourpre en balles et de pépites. Tout l'équipage sur le pont se pressait ; l'on entendait les cris des manœuvres. Des matelots, au haut des mâts, détachaient les cordages et d'autres, près des flots, lançaient des câbles ; les plis des voiles dégonflées s'accrochaient aux grandes vergues où s'éployaient des oriflammes. La mer, vers le bord, n'était pas assez profonde pour laisser le navire approcher du quai ; des barques vinrent à lui qui d'abord prirent les esclaves ; et sitôt qu'elles furent descendues, le peuple s'empressa pour les voir ; elles étaient belles et presque nues, mais tristes. Les matelots débarquèrent encore des parfums et des étoffes précieuses, mais ils jetèrent à la mer les balles de pourpre ; c'était là marchandise triviale ; la vague les amenait le long des digues, et des hommes penchés les guidaient vers les escaliers avec des perches. Des Antilles étaient venus les bois rares, des oiseaux diaprés et des coquilles où le bruit des flots sur ces plages heureuses chantait. On se les disputait aux enchères ; les bazars s'encombraient de cages ; certains oiseaux, plus délicats, étaient lâchés dans des volières ; on payait pour entrer ; tous chantaient et des marchands faisaient la foire. Des baraques improvisées montraient des jongleurs et des mimes. Sur une estrade, des baladins à cabrioles se jetaient des poignards et des flammes.

Plus loin étaient les glacières de la ville qu'alimentaient les vaisseaux de Norvège revenus chargés de frimas. Des caves s'étendaient à de grandes profondeurs, mais elles étaient toutes remplies, et ce navire déchargeait son faix sur le port. Une montagne s'élevait, verte, diaphane et enveloppée de fraîcheur ; des marins assoiffés y venaient goûter l'ombre, appliquant sur la paroi mouillée leurs lèvres et leurs mains brûlantes. Des hommes à la peau safranée, vêtus d'un pagne ensanglanté, apportaient encore sans cesse des charretées de neige sur des planches pliantes, et des lingots de pure glace qu'ils avaient ramenés de la mer ; on les y jetait du navire ; ils flottaient, glaçons et neiges, écumes, avec la pourpre sur l'eau bleue que par vagues la pourpre fondue faisait presque violette.

Et maintenant voici le soir ; le soleil cramoisi disparaît entre les cordages ; des chants crépusculaires montent ; et dans le port tranquillisé le vaisseau fabuleux qui va nous emporter se balance ! alors, ayant goûté dans ce jour des promesses de toutes les futures histoires, cessant de regarder le passé, nous tournerons nos yeux vers l'avenir ; et l'extraordinaire navire, laissant derrière lui le port, les jeux et le soleil tombé, s'enfonça dans la nuit vers l'aurore.

I

Nuit sur mer. Nous avons causé nos destinées. Nuit pure ; l'Orion vogue entre des îles. La lune éclaire des falaises. Des récifs bleus se sont montrés : le veilleur les a signalés ; le veilleur a signalé des dauphins ; ils jouaient au clair de lune ; près des récifs, ils ont plongé pour ne plus reparaître ; les roches bleues luisent faiblement sous les flots. Des méduses illuminées montent s'épanouir à l'air nocturne, lentement de la mer profonde, fleurs des mers remuées par les flots. Les étoiles rêvent. Nous, penchés à l'avant du navire, près des cordages et sur les flots, tournant le dos aux équipages, aux compagnons, à tout ce qui se fait, nous regardons les flots, les constellations, et les îles. – Nous regardons passer les îles, disent les hommes du bord, qui nous méprisent un peu, lorsqu'en se regardant ils oublient qu'eux sont les passagers et que ces choses-là demeurent – pareilles, derrière notre fuite.

Aspects changeants des massifs de falaises, et les promontoires allongés qui chavirent ! berges ! métamorphoses des berges ! nous savons maintenant que vous restez ; c'est en passant que l'on vous voit passantes, et votre aspect change par notre fuite, malgré votre fidélité. – Le veilleur de nuit signale des navires. Nous, penchés sur les flots depuis le soir jusqu'au lever du jour, nous apprenons à discerner les choses qui passent d'entre les îles éternelles.

Cette nuit, nous avons parlé du passé ; nul de nous ne savait comment il avait pu venir jusqu'au navire, mais nul ne regrettait l'amère nuit de pensées.

« De quel obscur sommeil me suis-je éveillé, dit Alain, de quelle tombe ? Je ne cessais de penser et je suis encore malade. Ô nuit orientale et calmée, enfin reposeras-tu ma tête lasse de penser Dieu ?

– J'étais tourmenté d'un désir de conquête, dit Paride ; je marchais dans ma chambre plein de vaillance, mais triste et, de rêver toujours des héroïsmes, plus fatigué que de les faire. Qu'allons-nous conquérir maintenant ? quelles seront nos prouesses ? où allons-nous ? dites ! savez-vous où va nous mener ce navire ? Aucun de nous ne le savait, mais tous nous frémissions au sentiment de nos courages.

– Que faisons-nous ici, reprit-il, et qu'est-ce donc que cette vie, si celle d'avant était notre sommeil ?

– Peut-être alors que nous vivons notre rêve, dit Nathanaël, pendant que dans la chambre nous dormons.

– Ou si nous cherchons des pays pour raconter nos belles âmes ? » dit Mélian.

Mais Tradelineau s'écria :

« Sans doute, l'habitude des vaines logiques et cette manie de croire que vous ne ferez bien que ce dont vous connaîtrez bien les causes, vous tient encore et motive cette discussion oiseuse. Qu'importe de savoir comment nous sommes venus ici, et pourquoi chercher à notre présence sur l'Orion de très mystérieux motifs ? Nous avons quitté nos livres parce qu'ils nous ennuyaient, parce qu'un souvenir inavoué de la mer et du ciel réel faisait que nous n'avions plus foi dans l'étude ; quelque chose d'autre existait ; et quand les brises balsamiques et tièdes sont venues soulever les rideaux de nos fenêtres, nous sommes descendus malgré nous vers la plaine et nous nous sommes acheminés. Nous étions las de la pensée, nous avions envie d'action ; avez-vous vu comme nos âmes se sont révélées joyeuses lorsque, prenant aux rameurs les lourds avirons, nous avons senti l'azur liquide résister ! Oh ! maintenant, laissons-nous aller ! l'Orion saura nous guider vers des plages. Nos vaillances que nous sentons appelleront d'elles-mêmes nos prouesses ; attendons sans penser à tout – attendons venir nos glorieuses destinées. »

Cette nuit, nous avons aussi parlé de la ville tumultueuse où nous nous étions embarqués, de ses foires et de la foule.

« Pourquoi, dit Agloval, penser encore à ces gens-là, dont les yeux ne voyaient que les choses et qui ne s'étonnaient même pas ? Moi j'aimais Bohordin qui sanglotait aux jeux du cirque ; on devrait tout faire comme un rite ; ces gens regardaient les jeux sans solennité.

– Qu'en pensez-vous, Urien ? » me dit Angaire.

Et je répondis :

« Il faut toujours représenter. »

Puis, comme cette discussion nous devenait à tous insupportable et que penser nous fatiguait, nous promîmes de ne plus nous parler du passé, ni de raisonner sur les choses. Le matin venait ; nous nous sommes quittés pour dormir.

Nous avions perdu de vue les côtes et nous voguions depuis trois jours en mer pleine, lorsque nous rencontrâmes ces belles îles flottantes qu'un courant mystérieux longtemps a poussées près de nous. Et cette fuite parallèle au milieu des vagues éternellement agitées nous faisait croire d'abord l'Orion immobile, échoué peut-être dans le sable : mais notre erreur n'a pas duré quand nous avons mieux vu les îles. Une barque nous descendit sur l'une d'elles ; elles étaient toutes presque pareilles et distantes également. Leur forme régulière nous les fit croire madréporiques, elles eussent été assurément très plates sans cette végétation luxuriante et magnifique qu'elles portaient ; elles étaient à l'avant légèrement escarpées, récifs de madrépores, gris comme des pierres volcaniques, où les racines se dénudaient ; à l'arrière elles flottaient comme des chevelures, racines par la mer rougies. Des arbres d'essences inconnues, des arbres bizarres pliaient sous les lourdes lianes, et des orchidées maladives mêlaient leurs fleurs à ces feuillages. C'étaient des jardins sur la mer ; des vols d'insectes les suivaient ; du pollen traînait sur les vagues. – Les impénétrables taillis nous forcèrent de marcher tout au bord des rives, et souvent, lorsque des branches se penchaient vers l'eau, de se glisser sous elles, en rampant, nous accrochant aux racines et aux lianes. – Nous avons voulu rester quelque temps à l'arrière à regarder les insectes énormes voler, mais les parfums étouffants qui montaient de toute l'île et que le vent abattait vers nous, les parfums qui déjà nous troublaient de vertige, nous eussent, je crois, fait mourir. Ils étaient si denses qu'on en voyait la poussière arômale tournoyer. – Nous avons regagné l'autre bord ; des ibis et des flamants roses qui dormaient se sont envolés. Nous nous sommes assis sur un rocher de madrépores ; le vent du large écartait de nous les parfums.

L'île devait être peu épaisse, car, au-dessous d'elle, dans la mer profonde, après l'ombre qu'elle faisait, on revoyait de la lumière. Et nous avons pensé que chacune d'elles s'était détachée, ainsi qu'un fruit mûri de sa tige ; – et quand plus rien ne les a retenues profondément au roc natal, alors, comme des actions non sincères, elles ont été au hasard des dérives, emportées par tous les courants.

Le cinquième jour, à notre regret, nous les avons perdues de vue.

Sitôt après que le soleil fut couché, nous nous sommes baignés dans une eau rose et verte ; et, comme elle reflétait le ciel, elle est bientôt devenue mordorée. Les flots tièdes et pacifiques pénétraient de leur mollesse. Les rameurs attendaient. Nous sommes remontés dans la barque comme la lune se levait ; un peu de vent soufflait ; larguant les voiles, nous poussions des bordées. Et l'on voyait tantôt les nuages encore mauves, tantôt la lune. Dans le sillage argenté qu'elle faisait sur la mer calme, les avirons creusaient des remous de lumière ; devant nous, l'Orion passait, mystérieux, dans le sillage de la lune. On la voyait derrière un mât, – puis solitaire, – puis au matin elle est retombée dans la mer.

II

Le septième jour, nous abordâmes devant une plage sablonneuse, remuée de dunes arides. Cabilor, Agloval, Paride et Morgain descendirent ; nous les attendîmes vingt heures, ils nous avaient quittés vers le milieu du jour ; le lendemain, au matin, nous les vîmes revenir en courant et faisant des gestes. Quand ils furent tout près, Paride cria vers nous :

« Fuyons, fuyons, disait-il. Des sirènes habitent l'île et nous les avons vues. »

Lorsqu'ils eurent repris haleine, tandis que l'Orion fuyait à toutes voiles, ce fut Morgain qui raconta :

« Nous avions marché tout le jour parmi les chardons bleus, sur les dunes mouvantes. Nous avions marché tout le jour sans rien voir que des collines qui s'avançaient, dont le vent balançait la crête ; nos pieds étaient brûlés par le sable, et le flamboiement de l'air sec flétrissait nos lèvres et nos paupières douloureuses. (Qui dira votre pompe et votre plénitude, soleils d'Orient, soleils de midi sur les sables !) Quand vint le soir, étant parvenus au pied d'une colline très haute, nous nous sommes sentis si las... Nous avons dormi dans le sable, sans même attendre que se soit couché le soleil.

» Nous n'avons pas dormi longtemps ; le froid de la rosée nous réveilla bien avant l'aube. Pendant la nuit, les sables avaient bougé, et nous ne reconnûmes plus la colline. Nous reprîmes notre marche, montant toujours, sans savoir où nous allions, d'où nous étions venus, où nous avions laissé le navire ; mais bientôt derrière nous blanchit l'aube. Nous étions parvenus sur un plateau très large – au moins il nous sembla très large d'abord – et nous ne pensions pas l'avoir encore traversé, lorsque tout à coup, le terrain cessant, s'ouvrit devant nous une vallée pleine de brumes. Nous attendions. Derrière nous commençait l'aurore ; et tandis qu'elle montait les brumes s'écartèrent. – C'est alors qu'elle nous apparut, cette prodigieuse cité, non loin de nous, dans une immense plaine. Elle était couleur d'aurore et musulmane, aux minarets fantasques dressés ; des escaliers en enfilades menaient vers des jardins suspendus, et, sur des terrasses, des palmiers mauves se penchaient. Au-dessus de la ville flottaient des brouillards en nuages que déchiraient les minarets pointus. Les minarets étaient si hauts que les nuées y restaient prises, et l'on eût dit des oriflammes, des oriflammes tendues, sans un pli, malgré l'air fluide où ne remuait pas une brise.

» Or, telle est notre incertitude : devant les hautes cathédrales, nous rêvions aux tours des mosquées ; devant les minarets aujourd'hui, nous rêvions aux clochers d'églises, et dans l'air matinal nous attendions les angelus. Mais, par l'aube encore trop fraîche, rien ne bruissait que des frémissements inconnus qui se perdaient dans l'air vide, lorsque soudain, comme le soleil paraissait, un chant partit d'un minaret, du premier vers le soleil qui se lève, un chant pathétique et bizarre, et nous en eussions bien pleuré. La voix vibrait sur une note aiguë. Un nouveau chant jaillit, puis un autre ; et une à une les mosquées se réveillaient mélodieuses sitôt que d'un rayon les avait touchées le soleil. Bientôt toutes chantèrent. C'était un appel inouï que finissait un éclat de rire sitôt qu'un autre appel commençait. Les muezzins dans l'aurore se répondaient comme des alouettes. Ils jetaient des questions auxquelles succédaient d'autres questions, et le plus grand, sur le plus haut minaret, ne disait rien, perdu dans un nuage.

» Cette musique était si merveilleuse, que nous en étions demeurés immobiles, en extase ; puis, comme les voix baissaient et se faisaient plus douces, nous voulûmes nous approcher, insensiblement attirés par la beauté de la ville et par l'ombre mobile des palmes. Les voix baissaient toujours ; mais, comme elles retombaient, voici que la cité s'éloigna, se défit, chancelante avec une strophe ; les minarets, les palmiers grêles s'éperdirent ; l'escalier croula ; derrière les jardins des terrasses décolorées transparurent la mer et le sable. C'était un mirage en allé qui palpitait au gré d'un chant. Le chant se tut ; l'enchantement finit, et la cité miragineuse. Notre cœur affreusement serré s'était cru s'écouter mourir.

» A peine un bout de vision qui danse encore sur un trille, sifflement d'haleines, – et c'est alors que nous les vîmes, couchées dans les algues ; elles dormaient. Alors nous avons fui, si tremblants que nous pouvions à peine courir. Heureusement, nous étions très près du navire ; nous l'avons aperçu derrière un promontoire : seul il vous séparait des sirènes. Quel n'était pas votre danger si elles eussent pu vous entendre – et nous n'avons osé crier que déjà tout près de vous, de peur que le cri les éveille. Je ne sais pas la route que nous avons pu faire la veille pour avoir avancé si peu ; je crois maintenant que nous avons marché sur place et que ces collines mobiles qui se déplaçaient sous nos pas, que ce plateau, que cette vallée, étaient déjà l'effet de l'enchantement des sirènes. »

Ils discutèrent alors pour savoir combien elles étaient et s'émerveillèrent d'avoir échappé à leurs ruses :

« Mais, dites-nous, dit Odinel, comment étaient-elles ?

– Elles étaient couchées dans les algues, dit Agloval, et leurs cheveux ruisselants qui les couvraient tout entières, verts et bruns, semblaient des herbes de la mer ; mais nous avons couru trop vite pour bien les voir.

– Elles avaient des mains palmées, dit Cabilor, et leurs cuisses couleur d'acier luisaient, couvertes d'écailles. Je me suis enfui parce que j'avais grand-peur.

– Je les ai vues comme des oiseaux, dit Paride, comme d'immenses oiseaux de mer au bec rouge. N'est-ce pas qu'elles avaient des ailes ?

– Ô non ! non ! dit Morgain. Elles étaient pareilles à des femmes, et très belles. Voilà pourquoi je me suis enfui.

– Mais leur voix, leur voix, dites-nous, leur voix comment était-elle ? (Et chacun souhaitait les avoir entendues.)

– Elle était, dit Morgain, comme une vallée d'ombre et comme l'eau fraîche aux malades. »

Puis chacun parla de la nature des sirènes et de leurs ensorcellements ; Morgain se tut et je compris qu'il regrettait les sirènes.

Nous ne nous baignâmes pas ce jour-là, de peur d'elles.

III

C'était le treizième jour ; dans cette plaine où nous étions perdus, depuis le matin, marchant toujours et sans jamais savoir sa route, – on commençait à s'ennuyer, lorsqu'on rencontre : une fillette dans un champ d'alfa, brune et qui, sous le soleil de midi toute nue, en attendant la nubilité, gardait de paissants dromadaires. On lui demande le chemin ; elle pleure en indiquant la ville.

... Une heure après, nous avons vu la ville ; elle était grande, mais morte. Nous fûmes saisis d'une tristesse solennelle ; car les mosquées en ruine, aux minarets cassés, les grands murs effondrés, les colonnes, donnaient à cette cité un aspect morne et monumental. La large rue que nous suivions en escaladant les décombres se perdait enfin dans la campagne, sous des amandiers, auprès des marabouts abandonnés.

Pendant une heure encore, nous avons marché. La plaine cessait ; une colline venait, que nous avons gravie. Au haut de la colline, on voyait le nouveau village. Nous avons marché dans les rues ; toutes les maisons étaient closes ; et, on ne sait pourquoi, l'on ne voyait personne. Angaire dit que, peut-être, les habitants étaient au travail dans les champs. Une intolérable touffeur tombait, dans la rue, des murs jaunes. De grosses mouches, au soleil, vibraient contre les portes blanches. Devant une porte, assis sur les marches du seuil, un enfant tripotait sa hideuse mentule. Nous avons quitté le village.

La campagne de nouveau s'est étendue. Pendant une heure encore, nous avons marché par le soleil et la poussière. Un monument carré, tout à coup, on ne sait pourquoi, dans cette campagne s'est dressé, et des cris qui sortaient par une porte ouverte nous ont attirés d'assez loin. Nous nous hâtions, pensant enfin voir quelque chose. Nous sommes entrés dans une vaste salle. Une foule nombreuse y poussait de tels cris que nous fûmes étourdis d'abord. Nous voulions parler, interroger quelqu'un pour savoir, mais aucun n'écoutait, et tous, avec des gestes forcenés, montraient et regardaient le milieu de la salle.

Nous étant dressés contre le mur, nous avons pu voir, au centre de la foule, deux derviches hurleurs commençant leur extase. Ils tournaient lentement au son d'une musique que faisaient quatre hommes accroupis, mais qu'on n'entendait pas, à cause des cris de la foule ; et périodiquement, à la fin d'un couplet des instruments de musique, ils poussaient un hurlement guttural suraigu, auquel la foule répondait par un trépignement enthousiaste. Ils étaient coiffés d'un bonnet, haut comme la moitié de leur corps, et vêtus seulement d'une robe longue et très large. Comme la musique les pressait, ils ont commencé de tourner plus vite ; leur robe s'évasait autour d'eux et laissait voir leurs pieds sautant dans les sandales ; comme ils tournaient plus vite encore, ils ont rejeté leurs sandales et dansé pieds nus sur la pierre ; leur robe, qui s'élargissait, se soulevant autour d'eux, découvrait des jambes pivotantes ; leur bonnet penché qui n'était plus dans l'axe, leur barbe devenaient insupportables à voir ; ils bavaient et leurs yeux étaient blancs de joie. La foule ne se possédait plus et oscillait comme en ivresse. Alors ils devinrent frénétiques et, poussant des cris désordonnés, ils tournèrent si follement vite que leur robe, toujours plus tendue, devenait presque horizontale, les découvrait tout nus, obscènes... Nous partîmes.

Et c'était la campagne encore ; ce fut le soir. Pendant une heure encore nous avons marché, puis nous avons retrouvé le navire.

Les matelots se sont baignés dans l'eau tiède ; l'air qui brûle a séché leur peau. Le soir est venu, mais sans la fraîcheur qui repose ; mais sans la fraîcheur de la nuit comme un baiser sur les paupières. La nuit est maintenant si chaude que nous ne pouvons pas dormir. Des éclairs silencieux palpitent au bord du ciel, et sur les flots des fluorescences passent vaguement. À demi couchés sur le pont rêvent les matelots et les mousses ; et dans la nuit mystérieuse, tendant les bras vers les rêveurs, ils se sont tordus de désirs. Nous, nous sommes restés debout, car nous n'osions pas nous étendre, et nous entendions toute la nuit leurs soupirs se mêler aux souffles amoureux de la mer. Mais une plus sérieuse pensée naissait en nous de notre sévère attitude, et l'apaisement de la nuit descendait sur notre visage.

IV

Le vingt et unième jour, nous nous sommes arrêtés devant un rivage planté d'arbres. On apercevait, non loin de la mer, une ville ; une avenue d'eucalyptus y menait, où se promenaient des groupes de femmes ; des deux côtés de l'avenue, entre les arbres, étaient dressés pour un marché des tréteaux et des baraques de toile, et du navire on pouvait voir, aux taches rouges et jaunes qu'ils faisaient, les piments doux et les régimes de bananes.

Avant la fin du jour, Mélian, Lambègue et Odinel descendirent à terre, ainsi qu'une partie des gens de l'équipage, pour acheter des vivres et demander la route. Nous les attendîmes tout le soir. Le lendemain, Mélian, Lambègue et Odinel revinrent, mais avec seulement quelques-uns des matelots. Ils étaient pâles et leurs yeux agrandis luisaient d'une douceur inexprimable. Ils rapportaient d'admirables fruits écarlates, saignant comme des blessures, et des gâteaux de farines inconnues ; mais, quand nous voulûmes les questionner, ils prétextèrent une grande fatigue et s'étendirent dans les hamacs ; alors nous comprîmes qu'ils avaient été auprès des femmes du rivage, et nous en fûmes extrêmement tristes. Comme nous ne voulions pas repartir sans que soient revenus tous les autres, vers le soir Lambègue, Odinel, et Mélian, et ceux des matelots qui les avaient suivis la veille, pensèrent retourner à la ville ; nous ne pûmes les en empêcher ; et nous ne pûmes empêcher Alfasar et Hector de les suivre. Ils avaient dû causer avec eux de ce qu'ils avaient fait la veille, car nous les avions vu rester longtemps ensemble, près des hamacs mobiles, où balançaient ceux que la nuit avait lassés.

Ils revinrent tous le lendemain, et l'Orion put mettre à la voile ; ils rapportaient des fruits nouveaux, énormes et violets comme des aubergines ; ils avaient l'œil hagard et plein d'insultes ; sur leurs lèvres, une ironie mauvaise souriait. Ce fut à propos des beaux fruits que la querelle commença ; ils voulaient nous en faire manger, mais leur éclat, leur splendeur même nous faisait nous en défier ; quand nous le leur dîmes, ils se moquèrent :

« Voilà les chevaliers courageux ! n'oserez-vous goûter même à des fruits, par crainte, et votre stérile vertu ce sera donc de s'abstenir ; dans le doute. Doutez-vous donc toujours ? Alors pourquoi ? »

Et sans que nous l'ayons demandé, ils nous racontèrent ce qu'ils avaient fait dans la ville : le marché, l'achat des fruits, et la langue inconnue que parlaient ces femmes ; puis les jardins de plaisir aux lumières, et les lanternes dans les feuillages ; longtemps ils étaient restés sans entrer, regardant à travers les clôtures les danses et les girandoles ; puis des femmes qui passaient les avaient entraînés avec elles, et ils s'étaient tout à coup sentis sans résistance sitôt que leurs mains s'étaient touchées. Ils avaient eu honte d'abord, puis avaient trouvé ça ridicule. Mais quand ils voulurent nous conter leurs embrassements de la nuit, Angaire s'écria qu'il ne comprenait pas qu'on osât se mettre à deux pour faire ces saloperies indispensables, et qu'en de tels instants lui se cachait même des miroirs. – Mais à sa soudaine franchise, ce fut chez eux une grande huée de scandale. Angaire dit alors qu'il n'aimait les femmes que voilées, mais que même ainsi il craignait qu'elles ne devinssent impudiques et de voir leur tomber la robe dès qu'un peu de tendresse advenait. Alors ils éclatèrent de rire et se détournèrent de nous. À partir de ce jour, nous ne fûmes plus tous unis dans la même pensée – et, sentant très vivement ce que nous ne voulions pas être, nous commençâmes de savoir ce que nous étions.

Ils se sont baignés dans une eau triste et bleue ; ils ont nagé dans l'écume saline. Remontés dans la barque, longtemps encore nus, ils regardaient leur peau luire de pâleur insolite et laissaient que la fièvre séchât sur eux la candide mousse marine. Et nous avions honte pour eux, car ils paraissaient très beaux et semblaient plus heureux que des hommes.

Nous n'aimions pas beaucoup Alfasar, car il était emphatique et colère, mais nous regrettions Mélian qui était doux et connaissait les tendresses apitoyées.

V

Les belles berges se déroulèrent tout le jour, devant le navire ; des ibis et des flamants roses pêchaient des crabes dans le sable du bord. Un peu loin vers les terres, sur des falaises en terrasses, des forêts sombres venaient finir. Il faisait chaud et nous songions aux neiges du port où nous nous étions embarqués ; tous sur le pont, nous regardions se dérouler les berges. Quand nous passions, les flamants roses s'envolaient, puis revenaient aux mêmes places, sitôt que nous avions passé, se reposer ; et le geste de ces oiseaux nous faisait nous défier de ces plages.

Nous attendions ; et notre grand cœur désœuvré s'emplissait d'amertume.

Sera-ce ici que nous trouverons un lieu qui devant nous ne se dérobe, ou s'il demeure enfin ne nous attire coupablement ? Ou penchés sur le pont du navire, les regardant se dérouler, devrons-nous toujours errer devant les plages et les plages ?

Vers le milieu du jour nous sommes descendus près d'une ville ; elle était étroite et s'allongeait suivant la mer. La mer s'arrondissait en golfe et, devant la ville, découvrait à la marée basse un large îlot madréporique. Des barques de pêcheurs, chaque jour, y venaient chercher le corail, les éponges, et les coquilles perlières. Comme rien ne nous intéressait dans la ville, une des barques nous a menés vers cette île. Elle semblait surgie de la mer, aussitôt autour profonde et transparente ; sur le fond des polypiers pâles on voyait les huîtres bâiller ; des éponges poussaient le long des roches ; des crabes verts couraient, et dans les trous, dans les ombres, des pieuvres étaient cachées. Quand les plongeurs passaient près d'elles, des bras gluants tâchaient de les saisir ; mais les plongeurs, avec un couteau tout ouvert, coupaient les bras de la pieuvre, qui restaient collés à leurs membres encore lorsqu'ils remontaient. C'étaient des hommes à la peau safranée ; ils étaient nus, mais à leur cou un sac réticulé pendait qu'ils devaient remplir de coquilles. Ils les cueillaient avec leur grand couteau, puis, le sac plein, remontaient vite. Quand ils revenaient à l'air libre, leur poitrine se crispait un peu et un filet de sang, qui coulait de leur bouche, somptueux sur leur peau dorée, les faisait presque évanouir.

Nous avons jeté dans l'eau des monnaies neuves ; on voyait leur scintillement s'enfoncer ; et quand elles allaient disparaître, les hommes, sautant de la barque et plongeant, les happaient comme on souffle une flamme. Mais si ce n'eût été la joie de regarder le fond de la mer, et de voir le sang de ces hommes, ces jeux ne nous eussent pas divertis ; après quelque temps, nous avons regagné la ville.

Nous nous sommes baignés dans des piscines trop tièdes, où des enfants se poursuivaient en nageant. L'eau verte laissait voir au fond des mosaïques, et deux figures de marbre rose, symétriquement disposées, jetaient des parfums dans des vasques ; ils retombaient en cascades fines, avec des bruits légers, dans l'eau. Nous étant rapprochés des statues, nous tendîmes nos mains vers les vasques, et les parfums, coulant le long de nos bras, ruisselèrent sur nos hanches. L'eau, quand on y replongeait, faisait l'effet d'une brûlure. Au plafond translucide une buée odorante montait ; elle se figeait en rosée ; la lumière en était bleuie, et du plafond, dans l'eau, cette rosée tombait goutte à goutte.

Et comme une torpeur nous prenait, à respirer cette buée tiède, nous demeurâmes immobiles, flottants, abandonnés, vainement évanouis dans l'eau merveilleuse, verte et bleue, où ne glissait plus qu'un jour trouble, où les bras des grêles enfants se coloraient d'azur dans la lumière, et les gouttes tombant du plafond faisaient un clapotement monotone.

... Avec la nuit, la mer est devenue phosphorescente ; des flammes sur le bord, avec les vagues, se déchiraient. La nuit est devenue brûlante ; les matelots et les faux chevaliers sont allés retrouver des femmes, et la pensée de leurs embrassements nous a tourmentés cette nuit, car elle était vraiment trop amoureuse. Une lune énorme et rougie s'est levée de parmi les vagues, et a promené son reflet sur la mer déjà lumineuse. Dans le sillage de la lune des barques brunes ont passé, regagnant les côtes. L'on n'entendait que le bruit des vagues et des flammes dans la nuit frôlées.

Et venus des forêts, les vampires aux larges ailes, rôdant près des pêcheurs endormis, à leurs pieds nus, à leurs lèvres, suçaient la vie et les accablaient de sommeil au palpitement silencieux de leurs ailes.

VI

Morgain a la fièvre. Il nous a demandés pour mettre sur son front de la neige éternelle.

Nous avons relâché devant une île où se dressait une montagne très élevée. Nous sommes descendus ; Nathanaël, Ydier, Alain, Axel et moi, nous avons marché vers les neiges. Longtemps après, nous pensions encore à cette île, car elle était calme et charmante ; à cause des glaciers descendus jusqu'en la vallée, un air presque frais circulait. Nous marchions, joyeux de nous sentir si pacifiques.

Nous étions parvenus au pied du glacier translucide, une fontaine claire s'est montrée. Elle stillait doucement de sous la glace : un quartz poli, qu'elle avait creusé en calice, la recueillait. Nous en remplîmes notre fiole de cristal pour en rapporter à Morgain.

Eau de glace, qui pourra dire ta pureté ! Dans les gobelets où nous en bûmes elle était encore azurée. Elle était si limpide et si bleue qu'elle avait toujours l'air profonde. Elle restait fraîche toujours ainsi que les eaux hiémales. Elle était si pure, qu'elle grisait comme l'air très matinal des montagnes. Nous en bûmes, et une allégresse séraphique nous ravit ; nous y avons trempé nos mains ; nous en avons mouillé nos paupières ; elle a lavé la flétrissure des fièvres, et sa délicate vertu a glissé jusqu'à nos pensées, comme d'une eau lustrale. La campagne, après, nous a paru plus belle, et nous nous étonnions de toute chose.

Vers midi, nous avons retrouvé la mer et nous marchions suivant le rivage. Nous récoltions des cailloux d'or dans le sable, les coquilles rares que le flot avait laissées, et les buprestes couleur d'émeraude sur les tamaris de la plage.

Il poussait près de la mer une plante qui portait sur ses fleurs des papillons toujours posés. Les papillons étaient indistincts des pétales, la fleur en paraissait ailée. – Nous savions que les papillons de printemps, les premiers papillons de mai sont blancs et jaunes comme les primevères et les aubépines ; les papillons d'été diaprés comme toutes les fleurs, et les papillons de l'automne de la couleur des feuilles mortes ; mais ceux-ci, sur des fleurs rosées, avaient les ailes transparentes des papillons des hautes cimes, et les corolles des fleurs se voyaient à travers leurs ailes.

Nous avons rencontré, sur le bord de la mer, un enfant mystérieux qui songeait, assis sur le sable. Il avait de grands yeux, bleus comme une mer glaciale ; sa peau luisait comme les lys et ses cheveux étaient comme une nuée que le soleil à l'aube colore. Il cherchait à comprendre des mots qu'il avait tracés sur le sable. Il parla ; sa voix, de ses lèvres, jaillit, comme s'envole l'oiseau du matin en secouant la rosée ; nous lui eussions volontiers donné nos coquilles, nos insectes et nos pierres, volontiers tout ce que nous avions, tant sa voix charmante était douce. Il souriait avec une tristesse infinie. Nous voulions l'emmener jusqu'au navire, mais s'étant penché sur le sable il reprit sa méditation tranquille.

Nous partîmes. La promenade dans cette île nous avait donné de grandes forces, et quand l'Orion remit à la voile, en regardant la mer ouverte devant nous, nous sentions notre cœur tressaillir.

Nous ne nous baignâmes pas ce jour-là.

VII

Pour la septième fois s'arrêta le navire. Dans cette île où nous descendîmes pleins d'espoir et dont nous ne partîmes, longtemps après, que le cœur navré d'une horreur grandiose, pour beaucoup finit le voyage. Nous qui l'avons continué, laissant derrière nous tant de compagnons morts et d'espérances, nous n'avons plus jamais retrouvé les lumières splendides qui nous éveillaient jusqu'alors. Mais, errant sous un ciel morose, nous regrettions la ville, si belle malgré toutes ses voluptés, la ville royale, les palais d'Haïatalnefus aux terrasses qui nous faisaient craindre, lorsque nous nous y promenions, tant elles étaient belles, qu'elles fussent peu sûres. – Terrasses ! Miséricordieuses terrasses des Bactrianes, aux soleils levants ! jardins suspendus, jardins d'où l'on voit la mer ! palais que nous ne verrons plus, et que nous souhaitons encore ! – comme nous vous eussions aimés si ce n'eût été dans cette île !

Les vents étaient complètement tombés. Mais craintifs, à cause d'une certaine splendeur qui faisait vibrer l'air des côtes, quatre seulement descendirent d'abord. De l'Orion nous les vîmes monter sur un tertre couvert d'oliviers, puis revenir. L'île était large et belle, dirent-ils ; de ce tertre on apercevait des plateaux, de hautes montagnes fumantes, et, vers la côte qui se recourbait, les dernières maisons d'une ville. Comme rien de ce qu'ils avaient vu ne justifiait nos premières craintes, tous, et les marins de l'équipage, nous avons quitté le navire et nous sommes acheminés vers la ville.

Les premiers habitants rencontrés puisaient de l'eau près d'une fontaine ; ils vinrent à nous dès qu'ils nous aperçurent. Ils étaient vêtus d'une robe très somptueuse, pesante et tombant à plis droits ; une coiffure en forme de diadème leur donnait l'air sacerdotal. Ils offrirent leurs lèvres pour des baisers et leurs yeux souriaient de vicieuses promesses. Mais à l'horreur de nos refus, nous voyant étrangers, ignorants des coutumes de l'île, ces femmes, que nous n'avions d'abord pas reconnues, entrouvrant leur manteau pourpré, montrèrent leur sein peint de rose. Comme nous les repoussions encore, elles s'étonnèrent ; puis, nous ayant pris par la main, nous conduisirent vers la ville.

Dans les rues ne rôdaient que des créatures admirables. Dès leur enfance, celles qui n'étaient pas parfaitement belles s'exilaient, sentant sur elles une réprobation peser. Pourtant de très horribles ou très étranges demeuraient, choyées même, et servaient à des voluptés anormales. Mais nous ne vîmes aucun homme ; c'étaient des garçons seulement, aux visages de femme, et des femmes aux faces de garçon ; ceux-ci, sentant venir les inquiétudes nouvelles, fuyaient vers les plateaux de l'île que seuls les hommes habitaient. Depuis la mort de Camaralzaman, ils avaient tous quitté la ville. Et toutes ces femmes délaissées, s'affolant au désir des mâles, parfois sortaient dans la campagne, comme celles que nous avions rencontrées ; pensant que peut-être quelque homme descendu des plateaux viendrait, pour le séduire elles se déguisaient. Nous n'apprîmes pas cela d'abord, mais seulement après que, nous ayant conduits dans le palais, la reine vint nous dire qu'elle nous retenait prisonniers.

Captivité délicieuse, plus perfide que les dures geôles. Ces femmes voulaient nos caresses, et nous gardaient pour leurs baisers.

Du premier jour, les matelots furent perdus ; puis, un à un, tombèrent les autres ; mais nous sommes demeurés douze qui n'avons pas voulu céder.

La reine devint amoureuse de nous ; elle nous fit baigner dans des piscines tièdes et nous parfuma de mirbane ; elle nous revêtit de manteaux splendides ; mais nous dérobant aux caresses, nous ne songions qu'au départ. Elle pensa nous vaincre d'ennui, et les longues journées s'écoulèrent. Nous attendions ; mais sur l'Océan monotone ne se promenait aucun souffle ; l'air était bleu comme la mer ; et nous ne savions pas ce qu'était devenu le navire.

De midi jusqu'au soir nous restions à dormir dans de petites chambres ; une porte vitrée s'ouvrait sur un large escalier qui descendait jusqu'à la mer. Quand le soir venait jeter des rayons sur les vitres, nous sortions. L'air alors était plus tranquille ; il montait de la mer comme une fraîcheur parfumée ; à la respirer, nous restions quelque temps, ravis, avant de descendre ; à cette heure du soir le soleil tombait dans la mer ; d'obliques rayons sur les marches de marbre les pénétraient de transparences scarlatines. Lentement, tous les douze, alors, majestueux et symétriques, graves à cause de notre somptueuse parure, nous descendions vers le soleil, jusqu'à la dernière marche où la vague brisée mouillait d'écume notre robe.

D'autres heures ou d'autres journées nous restions assis, tous les douze, sur un trône élevé, chacun comme des rois, devant la mer, à regarder monter et redescendre les marées ; nous attendions si quelque voile peut-être ne paraîtrait pas sur les vagues, ou dans le ciel quelque nuée que gonflerait un vent propice. Par noblesse, nous ne faisions pas un geste et demeurions silencieux ; mais quand, le soir, notre espérance retombée s'en allait avec la lumière, alors un grand sanglot gonflait nos poitrines, comme un chant de désespoir. Et la reine accourait, pour s'amuser de nos détresses, pour savoir ; mais elle nous retrouvait immobiles, les yeux secs, fixés vers où le soleil avait fui. Elle voyait bien que nous pensions au navire, et nous n'osions lui demander ce qu'il était devenu.

Comme nous ne cédions toujours pas, mais que chaque jour elle nous sentait plus austères, la reine voulut nous distraire, pensant que dans les jeux et les fêtes nous oublierions notre voyage et nos destinées. Elles nous paraissaient très sérieuses et précises ; notre orgueil s'exaltait à cette résistance, et, sous la splendeur des manteaux, nous sentions grandir en nos cœurs un désir excédant d'actions glorieuses.

De fastueux jardins aux terrasses étagées descendaient du palais à la mer. L'eau marine entrait dans des canaux de marbre, et les arbres au-dessus se penchaient ; les lianes puissantes d'un bord à l'autre suspendues formaient des ponts tremblants, des balançoires. À l'entrée des canaux elles flottaient en un réseau si tenace qu'il résistait aux lames les plus hautes ; l'eau des canaux plus loin était à jamais calme. On s'y promenait dans des barques ; on y voyait des poissons nager dans une ombre mystérieuse ; mais nous n'osions nous y baigner, à cause des limules piquantes et des cruelles langoustes.

Sur la côte, presque sous la ville, s'ouvrait une grotte où nous mena la reine. La barque y pénétrait par une très étroite ouverture et qu'on ne voyait plus dès qu'on était entré ; le jour qui passait sous les roches, à travers l'eau bleue, prenait la couleur de la vague, et leur mobilité, sur les parois reflétée, y remuait de pâles flammes. La barque circulait entre deux colonnades basaltiques ; l'air et l'eau diaphane se mêlaient ; on ne distinguait plus l'un de l'autre ; on se perdait dans une lumière azurée. On voyait des colonnes descendre, et du sable, des algues et des roches du fond semblait venir la clarté indécise. L'ombre de la barque au-dessus de nos têtes flottait doucement. Dans les profondeurs de la grotte, du sable faisait plage, où de petites vagues clapotaient. Nous aurions bien aimé nager dans cette océanique féerie, mais nous n'osâmes pas nous baigner de peur des crabes et des chatouilles.

La reine ainsi nous promena ; nous ne cédions pas ; mais la vue de ces merveilles qu'elle aurait voulu séductrices ne laissait pas de nous emplir de lyrisme. La nuit, en barque, sur la mer, regardant les astres et des constellations à celles de nos cieux non pareilles, nous chantions : « Reine ! reine des îles chimériques, reine aux colliers de corail, vos que nous eussions aimée si vous fussiez venue à l'aube, reine de tous nos désespoirs, belle Haïatalnefus, ah ! laissez-nous partir ! » Elle disait alors : « Pourquoi faire ? » et nous ne savions que répondre. Elle disait : « Restez avec nous ; je suis amoureuse. Une nuit, savez-vous, vous dormiez dans vos chambres ; sans bruit je vins vous baiser sur les yeux, et votre âme a été rafraîchie du baiser que je vous ai donné sur les paupières. Restez ; les vents sont tombés, et vous n'avez plus de navire. Qu'allez-vous donc chercher ailleurs ? » Et nous ne savions que lui dire, car elle ne pouvait comprendre que tout cela ne remplît pas nos grandes âmes. Nous pleurions d'inquiétude : « Madame, ah ! que vous dirais-je ? les noblesses et les grandes beautés toujours nous arrachèrent des larmes. Si belle que vous soyez, Madame, vous n'êtes pas si belle que nos vies ; et nos vaillances, dans l'avenir, luisent devant nous comme des étoiles. » Puis, exalté par la nuit et par l'aisance de mes paroles, je déclamai, croyant voir dans le passé un reflet de nos futures vaillances : « Ah ! ah, si vous saviez, Madame ! nos jeunesses, les ambassades, les cavalcades d'autrefois ; les grandes chasses dans la forêt, les délivrances glorieuses et le retour, le soir, par le même sentier, dans la poussière, et cette joie d'avoir accompli nos journées ! Et les fatigues, ah ! Madame, et l'air triste que nous avions ! Comme nos vies sont sérieuses ! Et nos courses sur la montagne, quand, à l'heure où le soleil tombait et que dans la vallée montait l'ombre, parfois nous nous sentions si près de saisir nos chimères, que notre cœur en avait des tressaillements d'allégresse !... »

La reine me regardait toujours et ses yeux souriaient un peu, me disant :

« Est-ce vrai ? »

Mais moi j'étais si convaincu, que je lui dis :

« Oh ! oui Madame. »

Puis comme la lune passait je m'écriai :

« Si je suis si triste pour elle, c'est à cause de sa pâleur. »

La reine alors :

« Qu'est-ce que cela vous fait ? » me dit-elle. Et cela me parut soudain tellement égal que je fus bien forcé d'en convenir.

Et les jours s'en allaient ainsi ; en promenades ou en fêtes.

La reine, de la barque, un soir, avait laissé, par jeu, une de ses bagues tomber de ses doigts dans la mer profonde. C'était une bague sans prix, mais qui lui venait, comme toutes ses bagues de reine, de Camaralzaman, son époux. Elle était ancienne et portait, sur des fils d'or pâle tressés, en chaton, une aventurine. On la voyait encore, quand des herbes se déplaçaient, sur le sable bleu où, pensives et perdues, des anémones roses luisaient. Ayant revêtu des scaphandres, Clarion, Agloval et Morgain descendirent ; moi, je ne les suivis pas, – non par ennui, mais par trop grand désir au contraire, tant m'avait toujours attiré le fond mystérieux des ondes. Ils restèrent longtemps sous l'eau ; dès qu'ils furent remontés, je les questionnai instamment, mais de grands sommeils les saisirent, et lorsqu'ils s'en furent réveillés ils semblaient ne plus se souvenir de rien, ou ne pas vouloir me répondre :

« Trop d'obscurité m'enveloppait, dit Agloval, pour qu'il me fût possible de rien voir.

– Une torpeur engourdissante, dit Clarion, d'abord assoupit mes pensées, et je ne songeais plus à rien qu'au clair sommeil qu'on dormirait dans cette eau fraîche, couché sur les molles algues. »

Morgain restait silencieux et triste, et comme je le suppliais de raconter ce qu'il avait vu, il répondit que, lorsqu'il le voudrait, il ne savait pas les mots pour le dire.

Puis vinrent de nouvelles fêtes, des illuminations et des danses ; ainsi de nouveaux jours passèrent, et nous nous désolions à sentir nos belles vies s'écouler dans des occupations médiocres.

Nous songions au navire, et en nous grandissait un projet de fuite. En face du palais s'étendait la plaine, et le rivage découvert se recourbait en golfe ; on voyait bien sur la mer immense que l'Orion n'était pas là. Mais de l'autre côté du palais devaient s'ouvrir d'autres plages ; là devait être l'Orion. Les hauts murs des dernières terrasses s'avançaient dans la mer comme pour en interdire l'approche ; des allées secrètes devaient y mener, mais seule la reine en savait l'entrée. Par une nuit de mer si basse qu'elle quitta le pied des murs, Ydier, Hélain, Nathanaël et moi nous partîmes furtivement à la recherche du navire.

C'était encore le crépuscule, mais on n'entendait plus de bruits. Après avoir doublé les terrasses, nous nous trouvâmes derrière la ville ; de longues murailles s'étendaient, et devant elles un peu de sable où des égouts jetaient d'intolérables puanteurs. Nous nous hâtions à cause de la mer et de la nuit montantes, mais pensant pouvoir peut-être revenir par une autre route, si la marée couvrait celle-ci. Après les murs, ce furent des falaises basses d'argile ; l'espace qui les séparait de l'eau devenait toujours plus étroit, et les vagues enfin mouillèrent le pied des falaises. Nous nous sommes arrêtés, incertains, pour savoir ce que faisait la mer. Mais le flot ne montait pas encore ; marchant sur les roches émergées, nous avons repris notre route. Un promontoire s'avançait ; nous pensions plus loin voir la plage. Nos pieds glissaient sur les herbes molles ; l'eau qu'on ne distinguait presque pas, grise et pleine de crépuscule, clapotait faiblement entre les roches ; une inquiétude nous prenait, tant cette eau semblait indécise... Et soudain la falaise a cessé ; notre cœur s'est empli de crainte, car nous sentions que c'était là. La nuit maintenant était close. Sans bruit, encore quelques pas, et penchés contre l'extrême roche, alors, nous avons regardé.

La lune se levait sur une immense grève ; les sables azurés se mouvaient, ondulaient comme des flots. Sur l'eau flottait toute une escadre, formidable, vaporeuse, inconnue ; et nous n'osions plus avancer. Des formes mystérieuses passèrent ; tout cela nous parut si pâle, si peu sûr, que nous nous sommes enfuis, saisis d'une épouvante misérable, éclairés, affolés par la lune qui se levait par-dessus la falaise et, devant nous, sur les roches, sur l'eau, jetait nos ombres démesurées.

Notre délivrance vint d'une plus tragique manière. Déjà naissait, grandissait dans la ville, mais doucement d'abord, la peste horrible et lamentable qui laissa toute l'île, après, morne et comme un immense désert. Déjà les fêtes étaient troublées.

... Le matin, ces boissons fraîches que nous buvions sur les terrasses, les fruits, les verres d'eau froide après les marches au soleil ; et le soir, las de la fièvre de tout le jour, dans les jardins parfumés qui descendaient jusqu'à la mer, les glaces au cédrat sous les arbres, tout cela, – les bains trop tièdes encore et les rêveries près des robes insidieuses des femmes, – nous eût bientôt donné cette langueur qui précédait la maladie, si la crainte de trop de souffrances ne nous eût prévenus contre tant de plaisirs. Donc nous résistions aux sourires, aux appels qu'on entendait le soir, à ce désir des fruits qui désaltèrent, aux ombres des jardins, aux musiques ; même nous ne chantions plus, de peur de défaillir ; mais nous descendions au matin vers la mer, avant le lever du soleil, et, trempant nos membres nus dans l'eau saine, nous buvions avec l'air marin la vigueur et le réconfort.

Des égouts cachés, des lavoirs, montait au soir l'exhalaison pestilentielle, à cause des vases qu'y laissait la vaste incurie de la ville ; et ces vapeurs paludéennes promenaient des germes de mort. Les marins et les femmes en sentirent leur chair troublée ; c'était une naissante inquiétude ; ils se lavaient la bouche avec des baumes et l'odeur fade des aromates se mêlait aux chaudes haleines.

Ce soir, les danses et les musiques même étaient retombées trop lasses. Jamais les vents n'avaient soufflé plus tièdes ; les flots chantaient et toutes les âmes étaient folles de leur corps. Les corps étaient beaux comme des marbres ; ils luisaient dans l'ombre ; ils se cherchaient pour des étreintes, mais leur splendeur n'en était pas calmée ; leur fièvre en était attisée ; ils unissaient leurs deux brûlures. Leurs baisers étaient des morsures ; où leurs mains touchaient, ils saignaient.

Jusqu'au matin, ils usèrent leur fièvre dans de fausses étreintes, puis le matin les lava dans un bain d'aurore : alors ils allèrent vers les fontaines blanchir leur tunique empestée. Là, de nouvelles fêtes commencèrent ; comme ils étaient légers, ils riaient de fatigue, et les éclats de gaieté vibraient dans leur tête sonore. L'eau du lavoir s'était salie. Avec de grandes perches ils agitaient au fond la vase ; des nuages de boue s'élevaient ; des bulles montaient crever ; eux, penchés au-dessus des margelles, respiraient ces odeurs de marais sans horreur ; ils riaient, parce qu'ils étaient déjà malades. Ils revêtirent leurs tuniques mouillées, et, transis, se réjouissaient à l'illusion de sentir leurs chairs raffermies. Mais le soir leur fièvre changea de nature ; ils cessèrent de rire ; ils furent accablés de langueur et, couchés sur l'herbe des pelouses, chacun ne songea plus qu'à soi-même...

Des fleurs étaient dans l'île, dont les corolles froissées distillaient l'odeur comme d'une menthe glaciale. La plante poussait dans les sables ; ils en cueillirent des tiges fleuries, et les pétales qu'ils mâchaient le long du jour, posés sur leurs chaudes paupières, humectaient leurs yeux secs d'une fraîcheur délicieuse. Cette fraîcheur glissait sur les joues, puis, pénétrant jusqu'au cerveau, l'emplissait de rêves torpides. Ils sommeillaient comme des fakirs. Sitôt qu'ils se reposaient de mâcher, le frais qu'ils en avaient tiré se muait en brûlure, comme il advient d'épices ou d'herbes bénéolentes à la saveur poivrée. Altérés, ils buvaient dans des gobelets de métal une eau teintée de l'aigre jus des groseilles. Ils ne s'arrêtaient de mâcher que pour boire.

Quand leur manteau découvrait leur poitrine, on voyait sous le bras, près du sein, une tache mauve et meurtrie où germinait la maladie ; parfois tout leur corps se couvrait de sueurs violettes. Nous, silencieux tous les douze, et trop graves même pour pleurer, nous regardions nos compagnons mourir.

Ah ! ce qui fut terrible, ce fut l'arrivée des hommes ; ils descendaient de tous les plateaux ; ils espéraient trouver des femmes encore vaillantes et profiter de leurs désirs pour leur donner la maladie. Ils arrivaient courants, hideux, livides ; mais quand ils virent les femmes si pâles et qu'ils comprirent, pris d'une épouvante désespérée, ils jetèrent des cris dans la ville. Certaines les voulaient encore ; et l'assurance de la mort leur redonnant comme une sinistre vaillance, ils s'embrassèrent furieusement, ils sucèrent toute la joie qu'ils purent avec une soif, une rage, une espèce de frénésie, pour nous vraiment terrifiante ; il semblait qu'ils voulussent ainsi supprimer le temps de la honte. Et d'autres femmes sanglotaient parce qu'ils étaient venus trop tard.

Un léger vent commença de s'élever et, rabattant vers la ville la fumée lourde des volcans, jeta sur eux des cendres grises. Épuisés, ils s'étaient dépris pour vomir. Maintenant ils roulaient pêlemêle sur l'herbe, et leurs entrailles faisaient d'horribles efforts pour sortir. Ils moururent ainsi, sans posture, tordus, affreux, déjà décomposés ; et le silence entra dans la ville.

Des nuages alors se levèrent ; une pluie froide vers le matin acheva de glacer leur âme, et les couvrit d'un linceul de boue que l'eau faisait avec la cendre.

Et nous avons pensé aux grandes voiles, au départ ; mais après l'avoir si longtemps souhaité dans une attente si monotone, maintenant que plus rien n'empêchait, nous nous sommes sentis si las, si troublés, si sérieux de la gravité de nos tâches, si fatigués de tout cela, que nous sommes restés, avant de quitter la grande île, encore douze jours, assis sur la plage, sans une parole, pensifs devant la mer, sentant nos volontés incertaines et trop immenses.

Et ce qui nous a fait partir, c'est plutôt l'odeur insupportable des cadavres.

LA MER DES SARGASSES

Table des matières

Mer des Sargasses ; aube en larmes, et clartés tristes sur l'eau grise. Certes, si j'avais pu choisir, je n'aurais pas ramé vers ces parages. L'ennui ! pourquoi le dire ! Qui ne l'a pas connu ne le comprendra pas ; qui l'a connu demande à s'en distraire. L'ennui ! c'est donc vous, mornes études de notre âme, quand autour de nous les splendeurs, les rayons défendus se retirent. Les rayons sont partis, les tentations nous abandonnent ; rien ne nous occupe plus, hors nous-mêmes, dans les aurores désenchantées.

Sur les soleils décolorés tombent les cendres du crépuscule, et les petites pluies de l'ennui sur les grands souffles du désir.

Psychologie ! psychologie ! science de toute sa vanité, que l'âme à jamais te résigne ! Fruits de cendre où nous eussions mordu ; désirs où se fussent flétries nos gencives ; ô tentations déplorées, que nous redoutions autrefois ; désirs ! au moins à résister nos âmes s'occupaient-elles encore ; nous n'avons pas cédé ; nous souhaitions que les désirs s'en aillent, et quand ils sont partis, maintenant comme l'ennui s'étend sans fin sur la mer grise !

Sur la mer épaissie les fucus gélatineux se dévident. Les longues algues infinies, flottaisons, ligne vers l'horizon enfuie, à peine sinueuse, que, dès l'aube aperçue, nous prîmes d'abord pour un immense reptile ; elles n'étaient pas même cela ; rien au loin que les longues algues dociles.

Nous avons regardé la boussole, et notre foi diminuée laissait croître notre triste science. En relevant l'indication des latitudes, nous vîmes que nous étions arrivés à ce point de la mer, oléagineuse vraiment, que les marins appellent Pot-au-Noir, à cause de sa tranquillité.

La mer par places s'est prise de varechs, et bientôt nous avons navigué entre deux traînées de sargasses ; d'abord distantes et lâches, elles se sont coagulées ; elles se sont peu à peu resserrées, et dans l'étroit chenal que l'eau libre faisait entre elles, peu à peu diminué, l'Orion devenait felouque. On ne distinguait plus bientôt les longues branches des fucacées, mais un fouillis touffu de feuilles molles, une gelée végétale, une matière encore mais à peine mobile et qui bientôt, comme gonflée, s'est soulevée un peu hors de l'eau moins profonde en basses berges vaseuses. Le chenal ondulait entre leurs courbes.

Le troisième jour parurent les premières plantes fluviatiles ; la felouque remontait lentement un faible courant de rivière.

Le quatrième jour, sur les berges, des hérons couleur de fumée cherchèrent des vers dans la vase ; derrière eux s'étendait une pelouse nivelée. La nuit, sous les nuages reflétés, pâles d'un reste de jour, et à cause de toute l'ombre où les rives étaient cachées, la rivière semblait couler droite, et les rames de la felouque, aux tournants, se prenaient dans les joncs du bord.

Le septième jour nous rencontrâmes ma chère Ellis qui nous attendait sur la pelouse assise sous un pommier. Elle était là depuis quatorze jours, par la route de terre plus vite que nous arrivée : elle avait une robe à pois, une ombrelle couleur cerise ; auprès d'elle une petite valise avec des objets de toilette et quelques livres ; un châle écossais sur le bras ; elle mangeait une salade d'escarole en lisant les Prolégomènes à toute métaphysique future. On la fit monter dans la barque.

Le revoir fut assez morne, et comme nous avions cette habitude de ne nous parler que de ce que nous savions ensemble, à cause des routes différentes suivies nous ne trouvions rien à dire, et nous restâmes trois jours à regarder les berges en silence ; puis les nouvelles campagnes traversées nous redevinrent une occasion de paroles.

Le ciel était pâle, les campagnes décolorées. Sur les berges de vase glauque aux herbes vertes et cendrées, des cigognes placides étaient revenues de voyage. Ellis trouvait leurs pattes exagérées ; ainsi je constatai la fâcheuse incompréhension de son âme ; mais de son ombrelle couleur cerise dans le paysage éploré je ne lui dis pourtant rien, réservant la question des inadéquats pour des causeries ultérieures.

Les rives ternes, vert-de-grisées, si pareilles incessamment, entre lesquelles nous ramions encore, si planes, si calmes, si closes, ne montraient rien en elles qui motivât ici plutôt que là l'arrêt de notre monotone équipée. La barque sur le fleuve tranquille, entre les berges établies, en était l'unique épisode, et comme elle circulait avec nous, nous restions, ne sachant pas, si nous l'avions quittée, où descendre. Et quand un soir nous sommes pourtant descendus, vers une rive indifférente, c'est plutôt à cause de l'heure, du crépuscule qui tombait.

Un brouillard en lambeaux traînait sur l'eau morne et se prenait aux joncs du bord. Nous décidâmes de passer la nuit sur la pelouse ; Ellis devait garder la barque ; elle s'enveloppa de son châle à cause de l'humidité, mit la valise sous sa tête, et parmi les roseaux froissés s'assoupit, la barque amarrée.

Après une nuit sans rêves vint un réveil sans allégresse ; aucune aurore ne colora le ciel que blanchit, au matin seulement, une aube grelottante et navrée. C'était une clarté si noyée que nous attendions encore l'aube, quand le soleil déjà levé transparut derrière un nuage. Nous rejoignîmes Ellis ; assise dans la felouque, elle lisait la Théodicée. Irrité je lui pris le livre ; les autres se taisaient ; il y eut un moment de perplexité extrêmement pénible ; puis comme aucun devoir précis n'unissait plus nos destinées, dans l'incertitude des routes, nos volontés s'éparpillèrent, et, chacun de notre côté, nous nous aventurâmes vers les terres.

Je n'eus pas le cœur d'aller loin ; rien que vers un petit bois de hêtres : encore ne l'atteignis-je même pas, mais dès le premier buisson venu, me laissant choir à son ombre ; aucun des autres ne me voyant plus, comme je n'avais plus de forces et que je sentais le passé revenir, la tête dans les mains je pleurai misérablement.

Sur la prairie semée de pimprenelles le soir tomba ; alors je fis une petite prière, puis m'étant levé je regagnai la barque délaissée.

Ellis dans la barque lisait le Traité de la Contingence ; exaspéré, j'arrachai de ses mains le livre et, l'ayant jeté dans le fleuve :

« Ne sais-tu pas, m'écriai-je, Ellis malheureuse, que le livre est la tentation ? Et nous sommes partis pour des actions glorieuses...

– Glorieuses ? fit Ellis en regardant la morne plaine.

– Oh ! je sais qu'il n'y paraît pas ; je sais tout ce que tu peux dire ; tais-toi ! tais-toi ! » sinon j'aurais pleuré encore ; et pour lui cacher mon visage je regardais fixement l'eau du fleuve.

Les compagnons revinrent un à un, et quand tous dans la barque nous fûmes de nouveau rassemblés, nous sentîmes si bien chacun le désespoir de tous les autres, que nous n'osions pas demander si tel non plus n'avait rien vu ; mais chacun, par décence, déguisant d'une vaine phrase l'inanité de sa vision :

« J'ai vu, j'ai vu, dit Aguisel, des bouleaux nains en enfilade sur un tumulus ardoisé.

– Moi, dit Éric, dans une plaine de sable, des sauterelles broutant l'herbe amère.

– Et vous, Urien ? dit Axel.

– Un champ semé de pimprenelles.

– Morgain ?

– Des forêts de pins bleus sur le bord d'une mer.

– Ydier ?

– Des carrières abandonnées... »

Et comme cet interrogatoire n'était plus d'aucun intérêt, la nuit étant close, nous dormîmes.

Le lendemain je m'éveillai tard ; tous les autres déjà levés, je les vis assis sur la rive. Tous lisaient. C'étaient des brochures morales qu'Ellis avait distribuées. Je saisis la petite valise : on y trouvait trois agendas ; la Vie de Franklin ; une petite flore des climats tempérés, et le Devoir présent de M. Desjardins. Tout en fouillant dans la valise, je préparais une apostrophe ; quand tout fut prêt, je jetai la valise. Elle fonça dans la rivière. Deux grosses larmes coulaient sur les joues d'Ellis. Ce ne fut pas que je fusse touché, mais au sentiment de notre commune misère soudain tomba mon irritation, et ce furent au lieu de blâmes des plaintes :

« Ah ! certes, m'écriai-je, nous voici très malheureux. Notre voyage est vraiment bien mal composé. Que signifie notre plaine si morne à ce moment de notre histoire ? ou que signifions-nous dans la plaine ? Si le soupçon nous vient ici de quelque chose d'inutile, nos âmes aussitôt désolées vont laisser leur vertu se répandre. Seigneur ! pour quelque chose d'inutile, nous n'aurons plus foi ni courage. Maintenant nous allons défaillir, – ou faudra-t-il tomber dans la piété dévotieuse ? Nous avons vécu par orgueil, et nos noblesses s'exaspéraient à l'âpreté de nos victoires. Notre vertu, Seigneur, est toute faite de résistance ; mais autour de nous maintenant tout cède, tout se désagrège, et nous ne sentons plus nos courages. Voici que le tranquille passé en nous comme un regret monte. Nuit majestueuse et profonde où notre extase s'est éperdue ; textes de vérité, souvent où frissonnait une flamme métaphysique ; algèbres et théodicées, études ! nous vous avions quittées pour autre chose, ah ! pour autre chose vraiment. On se met en route un matin, parce qu'on a trouvé dans l'étude qu'il faut manifester son essence ; on s'en va chercher par le monde des actions révélatrices, – et qui dira quelle ténébreuse vallée joint au monde où l'on vit notre chambre haute où l'on rêve, – vallée si âpre et si mystérieuse que je pensais que j'allais y mourir, si ténébreuse que mes yeux, lorsque je parvins devant la grande mer souhaitée, prirent les flots pour des lumières. Depuis nous avons vu des plages, des végétations insensées, des jardins traversés d'eaux tièdes, des palais, des terrasses dominatrices dont le souvenir fait notre désespoir ; nous avons vu tous les sourires, tous les appels, et nous n'avons pas répondu ; et la reine fallacieuse Haïatalnefus, parfumée, n'a pas vaincu nos énergies. Nous nous gardions pour autre chose. Par une progression calculée, et dirai-je bien : esthétique, nos courages avec nos désirs s'étaient accrus par l'aliment que leur faisaient nos résistances ; et nous attendions, pour finir, une suprême péripétie. Puis voici que notre vaisseau s'en va s'enliser dans la vase. Ah ! vraiment notre histoire est mal, est bien mal, bien mal composée. Qu'est-ce qui peut venir ensuite ? tout nous devient indifférent, tant cet ennui sur l'avenir se prolonge ; nos grandes âmes vont succomber au désintéressement à leur tâche. Qu'il advienne n'importe quoi, ce sera toujours sans importance. Les enchaînements logiques sont rompus ; nous avons quitté les sentiers salutaires. Souvenons-nous des îles détachées ; elles flottaient désemparées sans plus d'attache avec le monde. C'est ce qui peut arriver de plus triste. Sur l'inutile on ne peut pas recommencer le nécessaire. Nous sommes perdus tout à fait. Nous sommes encore bien plus malheureux que ne vous le font sentir mes trop imparfaites paroles ; encore bien plus que nous ne le sentons, car l'apathie d'alentour commence à engourdir nos âmes. J'ai parlé beaucoup trop longtemps. À des choses inordonnées il faut des phrases incohérentes ; je terminerai par quelques allitérations – et laissant retomber ma voix soudain jusqu'à n'être plus qu'un murmure, je chuchotai pour la cadence :

... Chantera

la sauterelle

des sables. »

Tous assis sur la rive avaient écouté jusqu'au bout ; mais cette péroraison leur parut incongrue et un rire non dissimulé les secoua ; c'était ce que je souhaitais pour réveiller notre torpeur. Ellis n'avait rien compris ; je m'en aperçus à l'irritation qui soudain me prit contre elle ; mais je n'en laissai rien voir. Elle ouvrait de grands yeux interrogateurs ; elle attendait que je continuasse.

« J'ai fini, chère Ellis, lui dis-je ; marchons un peu. Vous êtes douce et délicieuse aujourd'hui. L'air des pelouses vous remettra. »

Je croirais fastidieux de raconter la promenade ; je parlerais bien d'une grotte dans laquelle nous pénétrâmes, mais une eau stagnante qui la remplissait en partie ne nous permit pas de nous aventurer très loin ; on voyait pourtant de hautes voûtes enténébrées, des galeries qu'on supposait fuir vers des profondeurs ; par places où les parois, moins verticales, plafonnaient, on voyait, comme des fruits de ces cavernes, prendre les chauves-souris léthargiques. J'en cueillis une pour Ellis, qui n'en avait pas encore vu. Ce que cette grotte eut de meilleur, ce fut, après ces pesantes ténèbres, de nous faire trouver le jour dehors un peu moins triste. Ce fut dans cette grotte qu'Ellis prit les fièvres paludéennes et que me vinrent les premiers doutes affreux sur son identité.

Tandis que les autres rentraient en barque, Ydier, Nathanaël et moi, ayant repris quelque désir de vivre, nous partîmes au soir vers les landes. Alors nous advint cette étrange aventure dont le mystère encore nous tourmente, car elle fut unique dans ce voyage et ne se rattachait à rien d'autre.

La nuit était tombée ; le vent glissait sur les joncs de la lande ; des feux flottaient sur les tourbières, et par crainte des fondrières nous ne marchions que lentement. Un tintement dans le silence nous fit nous arrêter, surpris. Comme une forme vaporeuse, une blanche femme naissait, se balançait aérienne, s'élevait au-dessus du marais ; elle agitait une clochette comme un calice dans sa main. Notre geste d'abord fut de fuir ; puis rassurés un peu à cause de sa délicatesse, nous l'eussions peut-être implorée, mais voici qu'elle n'était déjà plus qu'une vapeur défaite, soit plus haute ou soit très lointaine, et la petite sonnerie qu'elle faisait s'en allait se perdre avec elle ; mais elle persista toujours, et nous commencions à croire à quelque illusion de fatigue, lorsque marchant de ce côté nous l'entendîmes plus proche, de nouveau précise, rasant la terre, incertaine parfois, promenée, puis hésitante, puis plaintive, un appel, et penchés dans l'ombre pour voir, nous avons trouvé une pauvre brebis perdue sur la lande, perplexe, la laine humide des ténèbres. Elle portait au cou la clochette. Nous recueillîmes la brebis égarée, et lui défîmes sa clochette. – Mais un nouveau bruit s'entendit, et de nouveau se souleva des vases, comme une étoffe mortuaire, une femme lente et voilée ; le voile gris traînait sur la jonchaie, comme s'accroche aux joncs de la brouée. La tige de lys inclinée penchait le calice vers terre ; les sons tombaient comme des graines. Et, comme elle fuyait, je la vis, baissée vers un repli de l'ombre, au cou d'une brebis venue, suspendre son lys en clochette. Nous recueillîmes la brebis sur la plaine. – Une troisième forme parut ; le suaire couvrait son visage ; derrière elle flottait sa traîne, comme une étoffe déchirée, parmi les feuilles des roseaux. Et je l'ai vue mettre le lys, tandis qu'elle se défaisait, laisser à la brebis désolée la clochette à la laine attachée avec sa main qui s'évapore. – Ainsi douze femmes sont venues ; nous avons recueilli les brebis après elles, et nous guidions ce troupeau par la main, comme des bergers sans houlette, à travers la nuit sur la route inconnue, parmi les touffes de roseaux et les caïeux de renoncules.

Quand nous revînmes à la barque, l'aube commençait à luire ; Ellis était un peu souffrante et délirait légèrement. Je remarquai ce jour-là, pour la première fois je pense, que ses cheveux étaient complètement blonds ; blonds – et même il n'y avait rien de plus à en dire.

La felouque recommença de remonter les eaux du fleuve ; de longs jours ainsi s'écoulèrent, dont la monotonie ne se raconterait pas. Les rives demeuraient si pareilles qu'on ne pensait pas avancer. Le cours de l'eau insensiblement se ralentit, cessa, et nous ramâmes dans une eau stagnante, profonde et noire. Sur chaque rive une allée de cyprès s'était dressée ; de chaque branche tombait une ombre grave, pesante à nos âmes. On entendait en un rythme assourdi tomber nos rames sur le fleuve, puis l'eau par la rame soulevée retomber comme de lourdes larmes ; on n'entendait rien d'autre. Penché vers l'eau, chacun voyait sa face agrandie et enveloppée de ténèbres, car, à cause des cyprès qui étaient devenus gigantesques, l'eau ne reflétait plus le ciel. Nous regardions souvent l'eau noire, et souvent nos visages dans l'eau. Ellis divaguait dans le fond de la barque et récitait des prophéties. Nous comprenions que nous étions parvenus au point suprême de notre histoire. Et bientôt en effet les cyprès gigantesques décrurent. Mais nous étions trop accablés par le silence et par l'ombre pour nous étonner beaucoup d'une chose déconcertante : l'eau recommençait de couler, mais de couler dans l'autre sens. Nous redescendions maintenant le cours du mystérieux fleuve. Et comme en une histoire qu'on relit à l'envers, ou comme en le reflet du passé, nous reprenions notre voyage ; nous retrouvions les berges anciennes, nous revivions tout notre ennui. Les cigognes placides de nouveau pêchaient les vers de vase... Je ne redirai pas cette monotonie ; j'avais déjà trop de peine à la dire. Je ne déplorerai pourtant point le manque de proportions de l'histoire, car si ce fleuve léthargique fut aussi long à remonter qu'à redescendre, je ne m'en aperçus pas ; je ne regardais plus les rives et les eaux sans sourires couler ; la seule pensée d'Ellis me distrayait du cours des heures ; ou, dans une posture penchée vers ce que l'eau reflétait de moi-même et que je ne connaissais pas, je cherchais dans mes tristes yeux à comprendre mieux mes pensées, et lisais dans le pli de mes lèvres l'amertume du regret qui les plisse. Ellis ! ne lisez pas, je n'écris pas pour vous ces lignes ! vous ne comprendriez jamais tout le désespoir qu'a mon âme.

Mais le fleuve d'ennui finit ; les eaux redevinrent plus claires ; les berges basses se défirent, et ce fut de nouveau la mer. Ellis délirait vaguement dans la barque agrandie. L'eau de la mer devint peu à peu si limpide que les roches du fond parurent. Songeant à tout l'ennui d'hier, aux bains parfumés de jadis, je regardais la plaine sous-marine ; je me souvenais que Morgain, aux jardins d'Haïatalnefus, était descendu sous ses ondes, et s'était promené dans les algues. J'allais parler, mais j'aperçus, parmi les algues, sur le sable, comme une vision azurée, une cité dans la mer engloutie. Je restais dans l'incertitude ; je regardais, n'osant rien dire ; la barque avançait lentement. On voyait les murs de la ville ; le sable avait empli les rues ; pas toutes, certaines restaient, vertes entre les murs élevés, comme de profondes vallées. Toute la ville était verte et bleue. Des algues se penchaient des balcons vers les places où les fucus nains s'allongeaient. On voyait l'ombre de l'église. On voyait l'ombre de la barque flotter sur les tombes du cimetière ; calmes, des mousses vertes dormaient. La mer était silencieuse ; des poissons jouaient dans les flots.

« Morgain ! Morgain, voyez ! » m'écriai-je.

Il regardait déjà.

« Allez-vous regretter ? » me dit-il. Je ne répondis pas, par habitude ; mais grisé soudain d'un lyrisme excessif qu'il faudrait motiver par l'ennui traversé, la joie de revoir une ville et de la voir silencieuse, je chantai :

« Nous serions, ah ! si bien sous l'eau fraîche, au porche de l'église noyée ! Goûter l'ombre et l'humidité. Le son des cloches sous la vague. Et la tranquillité, Morgain !... Morgain, vous ne pouvez savoir ce qui me tourmente. Elle attendait, mais je me suis trompé ; Ellis n'est pas ce que je pense. Non ce n'est pas Ellis la blonde ; je me suis trompé tristement ; je me souviens maintenant que ses cheveux étaient noirs et que ses yeux brillaient aussi clairs que son âme. Son âme était vivace et violente, et sa voix très calme pourtant ; car elle était contemplative. Et c'est une frêle éplorée que j'ai recueillie sur la rive. Pourquoi ? Son ombrelle d'abord m'a déplu ; puis son châle ; puis m'ont irrité tous ses livres. On ne voyage pourtant pas pour retrouver ses vieilles pensées ; et puis elle pleurait quand je lui faisais observer ces choses. D'abord je me disais : ah ! comme elle a changé ! mais je vois bien maintenant que c'est une autre. Et cet épisode est encore le plus saugrenu du voyage. Dès que je l'ai vue sur la rive, j'ai senti qu'elle était déplacée. Mais que faire à présent ? car tout cela distrait du voyage ; et je n'aime pas, Morgain, les mélancolies sentimentales. »

Mais Morgain ne paraissait pas me comprendre ; alors je repris d'une façon plus douce...

Ce fut ce même jour, et peu de temps après cette conversation si grave, que parurent à l'horizon les premières glaces flottantes. Un courant les menait jusque vers les eaux tempérées ; elles venaient des mers glaciales. Elles ne fondaient pas, je suppose, mais se dissolvaient dans l'air bleu, insensiblement plus fluides ; elles se subtilisaient comme des brumes. Et les premières rencontrées, à cause des eaux encore presque tièdes, étaient devenues si futiles, diaphanes et déjà diluées, que la barque les eût traversées sans les voir, et nous n'en fûmes avertis que par la très soudaine fraîcheur.

Vers le soir, toujours plus nombreuses, il en vint de beaucoup plus hautes. Nous circulions au travers d'elles ; un peu plus denses, la barque y heurtait et ne les perçait plus qu'à peine. La nuit vint, et nous eussions cessé complètement de les voir, si la lumière des étoiles, au travers d'elles, n'eût paru plus large, plus pâle et lavée. C'est ainsi, par une transition insensible, – et qu'un récit bien trop précise, – à travers un climat morose, après les rivages splendides et les jardins sous le soleil, que nous devions enfin, par les mers glacées, aborder aux arides rivages polaires.

Et insensiblement aussi, languissante de maladie, Ellis chaque joue pâlie, plus blonde et comme évaporée, devenait toujours moins réelle et paraissait s'évanouir.

« Ellis, lui dis-je enfin, par manière qui la prépare, vous êtes un obstacle à ma confusion avec Dieu, et je ne pourrai vous aimer que fondue vous aussi en Dieu même. »

Et lorsque la felouque aborda vers une terre boréale, où les cabanes d'Esquimaux faisaient de légères fumées, lorsque nous la laissâmes sur la plage pour voguer aussitôt vers le Pôle, elle n'avait déjà presque plus de réalité.

Et nous y laissâmes aussi Yvon, Hélain, Aguisel et Lambègue, malades d'ennui, et qui semblaient près de mourir de somnolence – pour voguer aussitôt très calmes vers le Pôle.

VOYAGE SUR UNE MER GLACIALE

Table des matières

Un ciel d'aurore un peu tardive ; des lueurs pourpres sur la mer où des glaces bleu pâle s'irisent. Un réveil un peu frissonnant à cause de l'air très limpide, où ne jouaient plus de brises tièdes. La terre boréale où nous avions laissé la veille Ellis la pâle et nos quatre compagnons malades, encore à peine visible au loin achevait de disparaître ; une buée délicate qui tout à l'horizon liait le ciel aux dernières vagues, semblait la soulever et l'assoupir. Tous les huit assemblés sur le pont pour une matinale prière, sérieux mais non pas triste, un hymne tranquille monta du navire ; une allégresse séraphique nous remplit comme le jour où nous avions bu l'eau cristalline de la source. Donc sentant nos volontés joyeuses, pour ne pas laisser qu'elles s'éparpillent, mais bien nous saisir d'elles et le sentir, je leur dis :

« Les dures épreuves sont passées. Maintenant sont loin les berges moroses où nous pensions mourir d'ennui, plus loin encore les plages aux joies défendues ; sachons nous dire heureux de les avoir connues. On ne peut arriver ici que par elles ; vers les cités les plus altières vont les routes les plus pénibles ; nous allons vers la cité divine. Le soleil est un peu rose d'avoir été si terne hier. Dans les résistances d'abord se sont senties nos volontés ; et le désœuvrement sur les pelouses grises ne nous fut pas, lui non plus, inutile, car le paysage, en fuyant, laissait nos volontés toutes libres ; à cause de l'ennui, nos âmes indéterminées dans les campagnes ont pu se développer très sincères. Et quand nous agirons, maintenant, ce sera certes selon nos voies. »

Le soleil se levait comme nous commencions nos prières ; la mer rayonna de splendeurs reflétées ; des rayons glissaient sur les vagues, et les banquises illuminées, émues et vibrantes, frémirent.

Vers le milieu du jour quelques baleines parurent ; elles nageaient en un troupeau, plongeant devant les banquises ; on les voyait reparaître plus loin ; mais elle se tinrent distantes du navire.

Il fallait maintenant se garer des montagnes de glace ; les vagues pas encore très froides fondaient lentement leur base ; soudain on les voyait chavirer, leur cime prismatique croulait, disparaissait dans la mer secouée, remuait l'eau comme un orage, ressortait avec des cascades aux flancs, et dans la vague tumultueuse longtemps oscillait encore, incertaine de sa posture. Le fracas majestueux de leur chute bondissait sur les flots sonores. Parfois des murs de glace tombaient dans des jaillissements d'écume, et toutes ces montagnes mouvantes se transformaient incessamment.

Il en vint vers le soir une si grande qu'elle n'était plus transparente ; nous la prîmes d'abord pour une terre nouvelle couverte d'immenses glaciers. Des ruisseaux tombaient de ses cimes ; des ours blancs couraient sur ses bords. Le navire passa si près que ses grandes vergues, accrochées à quelque arête surplombante, brisèrent des glaçons fragiles.

Il en vint qui portaient en elles d'énormes pierres, arrachées du glacier natal, et promenaient ainsi sur les flots des fragments de roche inconnue.

Il en vint d'autres qui, rapprochées par une affinité subite, avaient emprisonné des baleines ; plus élevées que l'eau elles semblaient nager dans l'air. Penchés sur le pont nous regardions voguer les banquises.

Le soir tomba. Au soleil couchant les montagnes parurent d'opale. Il en arriva de nouvelles ; elles apportaient des algues laminées, fines et longues comme des chevelures ; on croyait des sirènes captives ; puis ce fut un réseau ; la lune au travers apparut, comme une méduse au filet, comme une holothurie nacrée ; puis dégagée, nageant dans l'air libre, la lune se fit azurée. Des étoiles pensives erraient, tournaient, s'enfonçaient dans la mer.

Vers le milieu de la nuit apparut un vaisseau gigantesque ; la lune l'éclairait mystérieusement ; ses agrès étaient immobiles ; aucune lueur sur le pont. Il passa près de nous ; on ne l'entendait pas voguer, et pas un bruit dans l'équipage. Nous comprîmes enfin qu'il était pris dans de la glace, entre deux banquises qui s'étaient sur lui refermées. Il passait ainsi, tranquille, et disparut.

Vers le matin, peu avant l'aube, à l'heure où la brise fraîchit, vint voguer près de nous un îlot de glace très pure ; au milieu, comme un fruit enchâssé, comme un œuf de merveilles luisait une immortelle pierrerie. Étoile du matin sur la vague, nous ne pouvions nous lasser de la voir. Elle était pure comme un rayon de la Lyre ; à l'aurore elle vibra comme un chant ; mais sitôt que vint le soleil, la glace qui l'enveloppait fondue la laissa tomber à la mer. – Ce jour-là nous avons péché la baleine.

Ici cessent les temps des souvenirs, commence mon journal sans date.

Dans l'abîme ébloui d'écume et de tempêtes, où nul homme jamais n'effaroucha les fêtes sauvages des albatros et des eiders, – plongeur qu'un câble élastique balance, Éric est descendu, brandissant au bout de son bras nu le large couteau tueur de cygnes. Un souffle humide monte d'en bas où s'agitent les vagues vertes, et le vent chasse de l'écume. Les grands oiseaux effarouchés tournoient et l'étourdissent de coups d'ailes. Nous, penchés, accrochés au roc où le câble tendu s'attache, nous regardons : Éric est au-dessus des nids ; il descend au milieu de cette tourmente ; dans les plumes couleur de neige et dans le duvet précieux, les petits eiders sommeillent ; Éric tueur d'oiseaux pose la main sur la couvée ; les petits réveillés s'agitent et pris de peur veulent fuir ; mais Éric plonge le couteau dans les plumes et rit de sentir sur ses mains le sang tiède de la couvée. Le sang ruisselle sur les plumes, et les ailes qui se débattent en éclaboussent le rocher. Le sang ruisselle sur la vague, et le duvet éparpillé s'envole, taché d'écarlate. Les grands oiseaux épouvantés veulent protéger la couvée ! Éric, que leurs griffes attaquent, d'un coup de couteau les abat. Et alors monte de la vague, emporté par le vent marin, un tourbillon d'écume affolée, entre les parois de falaise, blanc comme le duvet des cygnes, et qui monte, qui monte, qui monte, et chassé désespérément avec les plumes et les plumes, disparaît dans le ciel qu'on voit, gouffre bleu, lorsqu'on lève la tête.

Sur ces falaises schisteuses, les guillemots font leur nid. Les femelles restent perchées ; les mâles volent alentour ; ils crient d'une façon très aiguë, et les cris et le bruit des ailes assourdissent sitôt que l'on approche d'eux. Ils volent en armée si nombreuse, qu'ils font une nuit lorsqu'ils passent ; ils tournoient incessamment. Les femelles rangées les attendent, graves, immobiles et sans cris, en file sur une crête immense où le rocher surplombe un peu. Elles couvent leur œuf unique. Elles l'ont posé là vite, pas même dans un nid, mais sur le roc glissant en pente ; elles l'ont fait comme une fiente. Sur l'œuf elles se tiennent assises, rigides et sérieusement, entre leurs pattes et leur queue le maintenant pour qu'il ne roule.

Le navire s'aventura entre deux parois de falaise, dans un fiord étroit, ténébreux ; on voyait dans l'eau transparente, à des profondeurs ignorées, les roches s'enfoncer toutes droites ; de sorte que parfois il semblait que ce fût le reflet des falaises ; mais la profondeur était sombre et la falaise blanche d'oiseaux. Les mâles au-dessus de nos têtes poussaient de tels cris que nous ne pouvions nous entendre. Nous avancions très lentement ; eux ne semblaient pas nous voir. Mais sitôt qu'Éric, habile frondeur, eut lancé contre eux quelques pierres et, dans cette opaque nuée, de chaque pierre en eut tué plusieurs qui tombèrent auprès du navire, alors tous les cris redoublés affolèrent sur les roches les femmes ; quittant le rocher nuptial, l'espoir de la progéniture, toutes s'envolèrent en poussant des clameurs horriblement stridentes. Ce fut une épouvante d'armée ; nous étions honteux du vacarme, et surtout lorsque nous vîmes tous les œufs malheureux délaissés, plus maintenus contre la pierre, dégringoler de la falaise. Cela fit tout le long du roc, les coquilles s'étant brisées, d'horribles traînées blanches et jaunes. Certaines couveuses plus dévouées tentèrent en s'envolant d'emporter l'œuf entre leurs pattes, mais leur œuf bientôt échappé s'était éclos sur la mer bleue. L'eau des vagues s'était salie. Nous étions confus du désordre et nous enfuîmes en grande hâte, car de toutes parts commençait à s'élever l'odeur affreuse des couvées.

... Le soir, à l'heure des prières, Paride n'étant pas de retour, nous le cherchâmes et l'appelâmes jusqu'à la nuit, mais ne pûmes savoir ce qu'il était devenu.

Les Esquimaux vivent sous des huttes de neige ; dans la plaine, à les voir, on croirait des tombeaux ; mais l'âme avec le corps est enfermée ; un peu de fumée, de la hutte, monte vers le ciel. Les Esquimaux sont laids ; ils sont petits ; leurs amours n'ont pas de tendresses ; ils ne sont pas voluptueux et leur joie est théologique ; ils ne sont ni méchants ni bons ; leur cruauté n'est pas émue. Le dedans de leur hutte est noir ; on peut à peine y respirer. Ils ne travaillent ni ne lisent ; ils ne sommeillent pas pourtant ; une petite lampe allumée troue un peu la nuit des veillées ; comme la nuit est immobile, ils n'ont jamais su ce qu'est l'heure ; comme ils n'ont pas à se presser, leurs pensées sont lentes ; l'induction leur est inconnue, mais sur trois maigres points posés ils déduisent une métaphysique ; et la suite de leurs pensées, jusqu'au bout interrompue, descend de Dieu jusqu'à l'homme, leur vie devient cette suite ; ils mesurent l'âge qu'ils ont au point où ils sont parvenus ; il en est qui n'ont jamais pu parvenir à leur existence ; il en est qui s'en sont aperçus. Ils n'ont pas de langue commune ; ils calculent infiniment. Ah ! je pourrais encore en dire, car je les ai très bien compris. Ils sont rabougris, leur face est camuse, parce qu'ils n'y font pas attention. Leurs femmes sont sans maladies ; ils font l'amour dans les ténèbres.

Je parle des Esquimaux sensés ; il en est qui, à l'aube du jour solennel, coupant le cours des syllogismes, s'en vont sur la mer gelée et dans la neige un peu fondue chasser le grand renne et le morse. Ils pêchent aussi des baleines et reviennent avec la nuit, tout chargés de graisses nouvelles.

Chaque climat a ses détresses ; chaque terre ses maladies. Nous avions vu dans les îles tièdes la peste ; près des marais les maladies de langueur. Une maladie maintenant naissait de l'absence même des voluptés. Les salaisons, le manque d'herbes fraîches et cette résistance assidue où s'exhalait notre fierté ; la joie de vivre mal dans les terres méchantes, et cet acharnement du dehors où s'amusait l'âme ravie usait nos forces à la longue, et tandis que les âmes alors eussent voulu, sereines, s'élancer vers les suprêmes conquêtes, le scorbut dont nous commencions tous à souffrir nous retenait accablés sur le pont du navire, tremblant de la peur de mourir avant d'avoir fini nos tâches. Ô ! tâches élues ! les plus chères. Quatre jours nous restâmes ainsi, non loin de la terre attendue dont on voyait les pics de glace plonger dans la mer dégelée ; et je crois bien que se fût arrêté là notre voyage, sans l'exquise liqueur qu'Éric dans la hutte des Esquimaux avait prise.

Notre sang était devenu trop fluide ; il s'échappait de toutes parts ; il suintait des gencives, des narines, des paupières, de sous les ongles ; il semblait parfois n'être plus que comme une humeur stagnante et cesser presque de circuler ; le moindre mouvement le déversait à flots comme d'une coupe penchée ; sous la peau, aux places les plus tendres, il faisait des taches livides. Nous sentions dans la tête, ce vide, ce vertige de la nausée ; notre nuque était douloureuse ; à cause de nos dents trop faibles qui branlaient dans leurs alvéoles, le biscuit de mer sec nous était une nourriture impossible ; cuit dans l'eau il faisait une bouillie épaisse où nos dents se prenaient et restaient. Les grains de riz écorchaient nos gencives ; nous ne pouvions presque que boire. Et sur le pont couchés, sans force, tout le jour nous rêvions aux fruits mûrs, aux fraîches pulpes savoureuses, aux fruits des îles de jadis, des îles pernicieuses. Mais même alors je crois que nous eussions refusé d'y goûter. Nous nous réjouissions que Paride ne fût plus là et ne connût pas nos souffrances. Mais la liqueur hémostatique vint à bout de la maladie.

C'était le soir du dernier jour ; le soleil de toute une saison avait disparu dans les terres ; une lueur crépusculaire demeurait longtemps après lui. Le soleil était tombé sans agonie, sans cette pourpre sur les nuages ; il avait disparu lentement ; des rayons réfractés nous en venaient encore. Mais déjà les grands froids commençaient ; la mer autour de nous regelée avait emprisonnée le navire. Les glaces, d'heure en heure plus serrées, menaçaient incessamment de le briser ; ce n'était pour nous que le plus tremblant des asiles ; nous résolûmes de le quitter. Mais je veux surtout que l'on sache que ce ne fut ni par désespoir ni par prudence timorée, mais bien par une volonté de folie, car nous pouvions encore, rompant la glace, fuir l'hiver et partir vers où le soleil avait fui ; mais c'eût été vers le passé. Donc préférant les rives les plus dures, pourvu qu'elles fussent futures, c'est vers la nuit que nous marchâmes, notre jour étant accompli. Nous savions que le bonheur n'est pas fait de l'abandon de la tristesse ; nous allions, fiers et forts, au-delà des pires détresses, où trouver la plus pure joie.

Ayant attelé le grand renne au traîneau construit de morceaux du navire, nous commençâmes de le charger de bois, de haches et de câbles. Les derniers rayons s'éteignaient, nous allions monter vers le pôle. Il était un endroit sur le pont du navire, caché par les amas de cordages ; nous n'y passions jamais. Ah ! triste adieu du jour, lorsque pour quitter le navire, je parcourus le pont tout entier ! derrière les enroulements de câbles, lorsque je les défis pour les prendre, hélas ! ah ! que vis-je ? – Paride ! – Nous l'avions vainement cherché ; je pensai que trop faible pour remuer, et trop malade pour répondre, il s'était caché là comme les chiens qui cherchent un coin pour mourir. Mais était-ce encore Paride ? – Il était sans cheveux, sans barbe ; on voyait blanches sur le plancher ses dents autour de lui crachées. Sa peau s'était déchiquetée ainsi qu'une étoffe passée ; elle était violette et nacrée ; rien n'était plus pénible à voir. Ses yeux n'avaient plus de paupières, et je ne compris pas d'abord si c'était nous qu'il regardait car il ne pouvait plus sourire. Comme un fruit sortant de sa bouche, ses gencives énormes, gonflées, tuméfiées et spongieuses repoussaient, déchiraient ses lèvres ; on voyait au milieu, dressée, une dent blanche, sa dernière. Il voulut me tendre la main ; ses os trop fragiles cassèrent. Je voulus lui serrer la main ; elle se défit dans la mienne en me laissant entre les doigts du sang et de la pourriture. Je pense qu'il vit des larmes dans mes yeux, car il sembla comprendre alors que c'était lui que je pleurais, et je pense qu'il gardait encore sur son état quelque espérance que mes pleurs de pitié lui ôtèrent, car soudain il fit un cri rauque et qui devait être un sanglot, et avec la main que je n'avais pas en la lui serrant écrasée, dans un geste de désespoir, tragique et vraiment perdu, saisissant la dent et ses lèvres, ironique et comme en riant, il s'arracha tout à coup un grand lambeau de figure puis retomba déjà fini.

Ce soir, pour un grand deuil et pour l'adieu, nous avons brûlé le navire. La nuit venait majestueuse, et s'établissait lentement. Les flammes jaillirent en triomphe ; la mer en fut incendiée ; les grands mâts, les poutres brûlèrent, et quand, le vaisseau consumé, les flammes pourpres retombèrent, laissant l'irréparable passé, nous partîmes vers la mer du Pôle.

Silence de la nuit sur la neige. – De la nuit. – Solitude, et c'est toi, tranquille apaisement de la mort. Vaste plaine sans heures ; les rayons du jour se sont retirés. Toutes formes se sont gelées ; c'est le froid sur la calme plaine, et l'immobilité – et l'immobilité. Et la sérénité. Ô pur ravissement de notre âme ! rien ne s'émeut dans l'air, mais, tant les banquises sont vives, plane un rayonnement figé. Tout est du bleu pâle nocturne – dirai-je, la lune ? – La Lune. – J'ai cherché loin de tout la prière ; et c'est le paysage extasié. Ellis ! toi qui n'es pas celle que j'ai trouvée ; fraîche Ellis, est-ce ici que tu m'as attendu ? J'irais plus loin encore, mais j'attends ta parole, – et tout sera bientôt fini. – J'ai cherché sa forme perdue – et mon âme a dit sa prière. Puis la nuit a repris son silence, et toute sa sérénité.

Pourquoi donc attendre une aurore ? On ne sait plus quand elle viendra. L'heure ne vaut pas qu'on l'attende. Après un peu de sommeil dans la nuit, nous avons marché vers le Pôle.

Gypses purs ! carrières salines ! marbres blancs des sépulcres ! micas ! C'est la blancheur dans les ténèbres. Givres légers, qui seriez au soleil des sourires ; parures de cristal sur la nuit ; touffes de neiges ! avalanches figées ! – dunes de poussière de lune, – plumes d'eiders sur l'écume des flots, – pics de glace aux espérances taciturnes ! – Nous avons marché dans la neige, et sans cette hâte du temps, car les heures sont écoulées ; la lenteur grave de nos gestes en faisait la solennité. Tous les sept – Alain, Axel, Morgain, Nathanaël, Ydier, Éric et moi – nous marchions ainsi vers nos tâches.

Ils dormaient ; la hutte était tranquille ; dehors, une nuit sans étoiles sur la plaine de givre étendue ; au-dessus de la plaine, à cause de sa candeur, la nuit était un peu pâlie ; une lueur était éparse sur la terre ; je cherchais un lieu pour prier. Comme j'allais m'agenouiller et que je commençais ma prière, je vis Ellis. Elle était assise, pensive, près de moi, sur une roche ; sa robe était couleur de neige ; ses cheveux plus noirs que la nuit.

« Ellis ! c'est donc toi, sanglotai-je ; ah ! je t'avais bien reconnue. »

Mais elle était silencieuse, et je lui dis :

« Ignores-tu quelle triste histoire j'ai vécue depuis que je t'avais perdue ? quelles campagnes désolées j'ai traversées depuis que ta main plus ne me guide ? Sur une berge, un jour, je pensais t'avoir retrouvée ; mais ce n'était qu'une femme : ah ! pardonne ! je t'ai si longtemps souhaitée. Où me mèneras-tu désormais dans cette nuit proche du Pôle, Ellis ! ma sœur ?

– Viens », me dit-elle. Et m'ayant pris par la main elle me conduisit sur une roche haute d'où l'on apercevait la mer. Je regardai, et soudain la nuit se déchira, s'ouvrit, et se déploya sur les flots toute une aurore boréale. Elle se reflétait dans la mer ; c'étaient de silencieux ruissellements de phosphore, un calme écroulement de rayons ; et le silence de ces splendeurs étourdissait comme la voix de Dieu. Il semblait que les flammes pourpres et roses, incessamment agitées, fussent une palpitation de la Volonté divine. Tout se taisait ; mes yeux éblouis se fermèrent ; mais Ellis ayant mis un doigt sur ma paupière, j'ouvris les yeux et je ne vis plus qu'elle.

« Urien ! Urien, triste frère ! que ne m'as-tu toujours rêvée ! Souviens-toi de nos jeux de jadis. Pourquoi voulus-tu, dans l'ennui, recueillir ma fortuite image ? Tu savais pourtant bien que ce n'était pas l'heure et que ce n'était dès là-bas que posséder était possible. Je t'attends au-delà des temps, où les neiges sont éternelles ; ce sont des couronnes de neige, non pas de fleurs que nous aurons. Ton voyage va finir, mon frère. Ne regarde plus vers jadis. Il est encore d'autres terres, et que tu n'auras pas connues ; que tu ne connaîtras jamais. Que t'eût servi de les connaître ? Pour chacun la route est unique et chaque route mène à Dieu. Mais ce n'est pas dès cette vie que tes yeux pourront voir sa gloire. La pauvre enfant que tu croyais me reconnaître, – et comment t'es-tu pu méprendre ? – tu lui disais de cruelles paroles ; et puis tu l'as abandonnée. Elle ne vivait pas ; tu l'as faite ; il te faudra l'attendre maintenant ; car cette âme ne pourrait seule monter vers la cité de Dieu. Ah ! j'aurais souhaité que, tous deux, nous fissions la route étoilée, ensemble, seuls, vers les pures lumières. Il te faudra guider cette autre. Vous finirez votre voyage ; mais cette fin n'est pas la vraie ; rien ne finit qu'en Dieu, mon frère ; donc ne te décourage pas quand tu croiras te pencher sur la mort. Derrière un ciel en est un autre : les fins reculent jusqu'à Dieu. Mon frère bien-aimé, tiens ferme l'Espérance. »

Puis s'étant penchée sur la neige, elle écrivit en lettres embrasées ce que, m'étant agenouillé, je pus lire :

ILS N'ONT PAS ENCORE OBTENU CE QUE DIEU LEUR AVAIT PROMIS – AFIN QU'ILS NE PARVINSSENT PAS SANS NOUS À LA PERFECTION.

Je voulais encore lui parler, lui demander de me parler encore, et je tendais les mains vers elle ; mais elle, au milieu de la nuit, me montra de sa main l'aurore, et s'étant lentement relevée, comme un ange chargé de prières, reprit le chemin séraphique. À mesure qu'elle montait sa robe devenait nuptiale ; je voyais qu'elle était tenue à des épingles d'escarboucles ; elle rayonnait de tous les rayons des sept mystiques pierreries ; et bien que leur éclat fût tel qu'il eût consumé les paupières, une si céleste douceur ruisselait de ses mains tendues, que je ne sentais pas la brûlure. Elle ne regarda plus vers moi ; je la voyais toujours plus haute ; elle atteignit les portes enflammées ; derrière une nuée elle allait disparaître... Alors une lumière beaucoup plus blanche m'éblouit, et, la nuée s'étant ouverte, je vis des anges. Ellis était au milieu d'eux, mais je ne pouvais la reconnaître ; chaque ange, de ses deux bras levés, agitait ce que j'avais pris pour l'aurore, qui n'était qu'un rideau retombé devant les clartés immortelles, et chaque flamme c'était un voile où transparaissait la Lumière. De grands rayons glissaient sous les célestes franges – mais les anges ayant écarté le rideau, un tel cri jaillit dans la nue que, la main sur les yeux, je fus prosterné de terreur.

Quand je me relevai, la nuit s'était refermée ; on entendait au loin la mer. Étant retourné vers les huttes je trouvai mes compagnons encore endormis ; je me couchai près d'eux, accablé de sommeil.

Marche vers le Pôle. De l'excessive blancheur des choses naît une certaine clarté ; un rayonnement les entoure. Il souffle une tourmente de neige, et la neige chassée, soulevée, s'étale, circule, se roule, a des ondulements, des courbes d'étoffes ou de chevelures. Notre route sans cesse obstruée faisait notre marche très lente ; il fallait tailler dans la glace des couloirs et des escaliers. Je ne veux pas parler de nos travaux ; ils étaient si pénibles, si durs, que les raconter semblerait s'en plaindre. Je ne veux non plus parler ni du froid, ni de nos souffrances ; – il serait dérisoire de dire : nous avons terriblement souffert, – tant ce qu'on s'imaginerait à ces paroles serait moindre. Je n'arriverais pas, par des mots, à dire cette suprême âcreté de la souffrance ; cette souffrance, je n'arriverais pas à la dire assez âcre pour qu'en naisse comme une joie, un orgueil ; ni du froid la morsure enragée.

Vers l'extrême nord se dressait une étrange paroi de glace ; un bloc énorme et prismatique était posé là comme un mur. Une sorte de route y menait, un ravin de neige profonde, et par-dessus cette muraille, un tourbillon de neige, chassée je pense par un vent monotone, retombait dans cette vallée. Sans les cordes qui nous maintenaient les uns aux autres attachés, nous eussions enfoncé dans la neige. Nous fûmes bientôt si las de marcher dans cette tourmente, que, malgré le danger de se coucher sur la neige, nous nous sommes étendus pour dormir. Nous étions à l'abri derrière un bloc de glace ; le vent soufflait la neige par-dessus ; la paroi formait une grotte. Nous étions couchés sur les planches du traîneau et sur la peau du renne tué.

Pendant le sommeil des six autres, je sortis seul de la grotte pour voir si la neige cessait. À travers le linceul des neiges, c'est près d'un rocher de blancheur que j'ai cru voir Ellis pensive. Elle ne semblait pas me voir ; elle regardait vers le Pôle ; ses cheveux étaient dénoués ; le vent les secouait sur elle. Je n'ai pas osé lui parler parce qu'elle semblait trop triste, et je doutais que ce fût elle. Et comme je ne pouvais à la fois être triste et finir ce voyage, je m'en suis retourné dormir.

La neige passe maintenant au-dessus de nos têtes, à cause de la violence même du vent. Nous sommes au pied du grand mur. Un bizarre couloir y mène. Le mur, poli comme un miroir et transparent comme du cristal, en face du couloir s'enfonce. Une place est là, où la neige, trop légère, n'est pas tombée. Le sol est transparent aussi. C'est sur ce mur et c'est alors que, nous étant penchés avec le pressentiment des détresses, nous lûmes, écrit comme avec un diamant sur du verre, et comme la voix d'un tombeau, ces deux mots :

HIC DESPERATVS

et puis une date effacée.

Et c'est sous ces mots que nous vîmes, nous étant d'un commun geste agenouillés – que nous vîmes un cadavre couché dans la transparence de la glace. La glace, sur lui refermée, l'avait pris comme en un sépulcre, le grand froid dont elle l'enveloppait l'avait empêché de pourrir. On voyait sur ses traits, il semblait, une épouvantable fatigue. Il tenait un papier d'une main.

Nous sentions que nous étions arrivés presque à la fin de notre voyage ; pourtant nous nous sentions encore assez de forces pour gravir la muraille gelée, nous doutant bien que le but était derrière, mais ne sachant pas ce qu'il était. Et maintenant que nous avions tout fait pour l'atteindre, cela nous devenait presque inutile de le savoir. Nous restions encore à genoux, devant cette tombe inconnue, sans émotion, sans pensée, car nous en étions à ce point où l'on ne peut plus compatir sans pleurer aussi sur soi-même, où l'on détourne les yeux des tristesses parce qu'on a besoin de sa force. Le cœur n'arrive à la vaillance que par un endurcissement. Et c'est pour cela, plus encore que pour ne pas violer la sépulture, que nous n'ouvrîmes pas la glace, malgré notre désir de lire les lignes du papier que le cadavre tenait en main. Après une brève prière nous nous relevâmes et commençâmes de gravir péniblement le mur de glace.

Je ne sais pas comment naissait le vent qui faisait la tourmente, car, sitôt la muraille franchie, le vent cessa, ce fut une atmosphère presque douce. L'autre côté de la muraille dévalait en colline, pente douce de neige amollie. Puis c'était une ligne d'herbes ; puis une petite mer dégelée. Je pense que la muraille autour était parfaitement circulaire, car les pentes s'étageaient régulièrement, et comme plus aucun vent, dans ce cirque clos, ne soufflait, l'eau du lac restait apathique.

Nous pensions bien que c'était la fin ; on ne pouvait plus aller plus loin ; mais sachant que si nous descendions sur la rive, nous ne saurions plus qu'y faire, pour inventer quelque conclusion, ou quelque geste qui la motive, nous eûmes la pieuse idée de revenir chercher le cadavre inconnu pour l'enterrer sur la rive attendue. Car nous pensions que c'était aussi pour la voir qu'il était venu jusque-là, et déplorions que, si près du but, il n'ait pourtant pas pu l'atteindre.

Donc, étant revenus près de la tombe, nous ouvrîmes la glace pour prendre le cadavre, mais quand nous voulûmes lire le papier qu'il tenait, nous reconnûmes que ce papier était complètement blanc ; cette déception nous fut extrêmement pénible, car alors nos curiosités retombaient. Puis ayant transporté ce corps sur la petite rive polaire, nous eûmes, sans parler, ce sentiment qu'il valait mieux peut-être qu'il n'eût pas vu cette rive attendue et qu'une muraille l'ait séparé, vivant encore, de son but, car il eût peut-être, sinon, gravé les mêmes mots sur sa tombe.

Une aube incolore naissait ; et dans une dernière action, voulant empêcher nos pensées, nous creusâmes une fosse dans l'herbe, entre la neige et l'eau du lac.

Nous ne sentions plus de désirs de revenir revoir des contrées plus fleuries ; c'eût été le passé sans surprises ; on ne redescend pas vers la vie. Si nous avions su d'abord que c'était cela que nous étions venus voir, peut-être ne nous serions-nous pas mis en route ; aussi nous avons remercié Dieu de nous avoir caché le but, et de l'avoir à ce point reculé que les efforts faits pour l'atteindre nous donnassent déjà quelque joie, seule sûre ; et nous avons remercié Dieu de ce que les souffrances si grandes nous faisaient espérer une fin si splendide.

Nous eussions bien voulu inventer à nouveau quelque frêle et plus pieuse espérance ; ayant satisfait notre orgueil et sentant que de nous ne dépendait plus l'accomplissement des destinées, nous attendions maintenant que les choses, autour, nous devinssent un peu plus fidèles.

Et nous étant encore agenouillés, nous avons cherché sur l'eau noire le reflet du ciel que Je rêve.

ENVOI

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Madame ! je vous ai trompée : nous n'avons pas fait ce voyage. Nous n'avons pas vu les jardins ni les flamants roses des plages ; ce n'est pas vers nous que les mains des sirènes se sont tendues. Si je n'ai pas mordu les fruits, ni dormi sous les avenues ; si je n'ai pas baisé les mains d'Haïatalnefus parfumée ; si je croyais aux lendemains ; si j'ai raconté ces courages ; c'est que ce n'était que mirages, c'est que ce n'était que fumées. Je crois que j'eusse résisté ; j'attendais ; Mais les tentations ne me sont pas venues. Ellis ! pardonnez ! J'ai menti. Ce voyage n'est que mon rêve, nous ne sommes jamais sortis de la chambre de nos pensées, – et nous avons passé la vie sans la voir. Nous lisions. Vous veniez au matin toute lasse de vos prières. Madame, je vous ai trompée : Tout ce livre n'est que mensonge. Au moins n'y ai-je pas crié ; Mais c'est qu'on est calme en un songe. Un jour pourtant, vous le savez, j'ai voulu regarder la vie ; nous nous penchâmes vers les choses. Mais je les ai comprises alors si sérieuses, si terribles, si responsables de toutes parts, que je n'ai pas osé les dire ; je m'en suis détourné – ah ! Madame – pardon ; j'ai préféré dire un mensonge. J'avais peur de crier trop fort et d'abîmer la poésie si j'avais dit la Vérité, la Vérité qu'il faut entendre ; préférant de mentir encore et d'attendre, – d'attendre, d'attendre...

La Roque. Été 1892.

Paludes

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Hubert

Angèle

Le Banquet

Hubert ou la Chasse au Canard

Angèle ou le Petit Voyage

Dimanche

Envoi

Alternative

Pour mon ami

EUGÈNE ROUART

j'écrivis cette satire de quoi.

Dic cur hic. (L'autre école.)

Avant d'expliquer aux autres mon livre, j'attends que d'autres me l'expliquent. Vouloir l'expliquer d'abord c'est en restreindre aussitôt le sens ; car si nous savons ce que nous voulions dire, nous ne savons pas si nous ne disions que cela. – On dit toujours plus que CELA. – Et ce qui surtout m'y intéresse, c'est ce que j'y ai mis sans le savoir, – cette part d'inconscient, que je voudrais appeler la part de Dieu. – Un livre est toujours une collaboration, et tant plus le livre vaut-il, que plus la part du scribe y est petite, que plus l'accueil de Dieu sera grand. – Attendons de partout la révélation des choses ; du public, la révélation de nos œuvres.

HUBERT

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Mardi.

Vers cinq heures le temps fraîchit ; je fermai mes fenêtres et je me remis à écrire.

A six heures entra mon grand ami Hubert ; il revenait du manège.

Il dit : « Tiens ! tu travailles ? »

Je répondis : « J'écris Paludes.

– Qu'est-ce que c'est ? – Un livre.

– Pour moi ? – Non.

– Trop savant ?... – Ennuyeux.

– Pourquoi l'écrire alors ? – Sinon qui l'écrirait ?

– Encore des confessions ? – Presque pas.

– Quoi donc ? – Assieds-toi. »

Et quand il fut assis :

« J'ai lu dans Virgile deux vers :

Et tibi magna satis quamvis lapis omnia nudus Limosoque palus obducat pascua junco.

« Je traduis : – c'est un berger qui parle à un autre ; il lui dit que son champ est plein de pierres et de marécages sans doute, mais assez bon pour lui ; et qu'il est très heureux de s'en satisfaire. – Quand on ne peut pas changer de champ, nulle pensée ne saurait être plus sage, diras-tu ?... » Hubert ne dit rien. Je repris : « Paludes c'est spécialement l'histoire de qui ne peut pas voyager ; – dans Virgile il s'appelle Tityre ; – Paludes, c'est l'histoire d'un homme qui, possédant le champ de Tityre, ne s'efforce pas d'en sortir, mais au contraire s'en contente ; voilà... Je raconte : – Le premier jour, il constate qu'il s'en contente, et songe à qu'y faire ? Le second jour, un voilier passant, il tue au matin quatre macreuses ou sarcelles et vers le soir en mange deux qu'il a fait cuire sur un maigre feu de broussailles. Le troisième jour, il se distrait à se construire une hutte de grands roseaux. Le quatrième jour, il mange les deux dernières macreuses. Le cinquième jour, il défait sa hutte et s'ingénie pour une maison plus savante. Le sixième jour...

– Assez ! dit Hubert, – j'ai compris ; – cher ami, tu peux écrire. » Il partit.

La nuit était close. Je rangeai mes papiers. Je ne dînai point ; je sortis ; vers huit heures j'entrai chez Angèle.

Angèle était à table encore, achevant de manger quelques fruits ; je m'assis auprès d'elle et commençai de lui peler une orange. On apporta des confitures et, lorsque nous fûmes de nouveau seuls : « Qu'avez-vous fait aujourd'hui ? » dit Angèle, en me préparant une tartine.

Je ne me souvenais d'aucun acte et je répondis : « Rien », inconsidérément, puis aussitôt, craignant des digressions psychologiques, je songeai à la visite et m'écriai : « Mon grand ami Hubert est venu me voir à six heures.

– Il sort d'ici », reprit Angèle ; puis resoulevant à son propos d'anciennes querelles : « Lui du moins fait quelque chose, dit-elle ; il s'occupe. »

J'avais dit que je n'avais rien fait ; je m'irritai : « Quoi ? Qu'est-ce qu'il fait ? » demandai-je.. Elle partit

« Des masses de choses... D'abord lui monte à cheval... et puis vous savez bien : il est membre de quatre compagnies industrielles ; il dirige avec son beau-frère une autre compagnie d'assurances contre la grêle : – je viens de souscrire. Il suit des cours de biologie populaire et fait des lectures publiques tous les mardis soir. Il sait assez de médecine pour se rendre utile dans des accidents. – Hubert fait beaucoup de bien : cinq familles indigentes lui doivent de subsister encore ; il place des ouvriers qui manquent d'ouvrage chez des patrons qui manquaient d'ouvriers. Il envoie des enfants chétifs à la campagne, où il y a des établissements. Il a fondé un atelier de rempaillage pour occuper de jeunes aveugles. – Enfin, les dimanches, il chasse. – Et vous ! vous, qu'est-ce que vous faites ?

– Moi ! répondis-je un peu gêné, – j'écris Paludes.

– Paludes ? qu'est-ce que c'est ? » dit-elle.

Nous avions fini de manger, j'attendis d'être dans le salon pour reprendre

Quand nous fûmes tous deux assis au coin du feu :

« Paludes, commençai-je, – c'est l'histoire d'un célibataire dans une tour entourée de marais.

– Ah ! fit-elle.

– Il s'appelle Tityre.

– Un vilain nom.

– Du tout, repartis-je, – c'est dans Virgile. Et puis je ne sais pas inventer.

– Pourquoi célibataire ?

– Oh !... pour plus de simplicité

– C'est tout ?

– Non ; je raconte ce qu'il fait.

– Et qu'est-ce qu'il fait ?

– Il regarde les marécages.

– Pourquoi écrivez-vous ? reprit-elle après un silence.

– Moi ? – je ne sais pas, – probablement que c'est pour agir.

– Vous me lirez ça, dit Angèle.

– Quand vous voudrez. J'en ai précisément quatre ou cinq feuillets dans ma poche ; et les en sortant aussitôt, je lui lus, avec toute l'atonie désirable :

JOURNAL DE TITYRE

OU PALUDES

De ma fenêtre j'aperçois, quand je relève un peu la tête, un jardin que je n'ai pas encore bien regardé ; à droite, un bois qui perd ses feuilles ; au delà du jardin, la plaine ; à gauche un étang dont je reparlerai.

Le jardin, naguère, était planté de passe-roses et d'ancolies, mais mon incurie a laissé les plantes croître à l'aventure ; à cause de l'étang voisin, les joncs et les mousses ont tout envahi ; les sentiers ont disparu sous l'herbe ; il ne reste plus, où je puisse marcher, que la grande allée qui mène de ma chambre à la plaine, et que j'ai prise un jour lorsque je fus me promener. Au soir, les bêtes du bois la traversent pour aller boire l'eau de l'étang ; à cause du crépuscule, je ne distingue que des formes grises, et comme ensuite la nuit est close, je ne les vois jamais remonter.

– Moi, ça m'aurait fait peur, dit Angèle ; – mais continuez, – c'est très bien écrit. »

J'étais très contracté par l'effort de cette lecture :

« Oh ! c'est à peu près tout, lui dis-je ; le reste n'est pas achevé.

– Des notes, s'écria-t-elle – ô lisez-les ! c'est le plus amusant ; on y voit ce que l'auteur veut dire bien mieux qu'il ne l'écrira dans la suite. »

Alors je continuai – déçu d'avance et, tant pis, tâchant de donner à ces phrases une apparence inachevée :

Des fenêtres de sa tour, Tityre peut pêcher à la ligne... – « Encore une fois ce ne sont là que des notes...

– Allez donc !

– Attentes mornes du poisson ; insuffisance des amorces, multiplication des lignes (symbole) – par nécessité il ne peut rien prendre.

– Pourquoi ça ?

– Pour la vérité du symbole.

– Mais enfin s'il prenait quelque chose ?

– Alors ce serait un autre symbole et une autre vérité.

– Il n'y a plus de vérité du tout puisque vous arrangez les faits comme il vous plaît.

– J'arrange les faits de façon à les rendre plus conformes à la vérité que dans la réalité ; c'est trop compliqué pour vous expli quer cela maintenant, mais il faut être persuadé que les événements sont appropriés aux caractères ; c'est ce qui fait les bons romans ; rien de ce qui nous arrive n'est fait pour autrui. Hubert aurait déjà fait là une pêche miraculeuse ! Tityre ne prend rien : c'est d'une vérité psychologique.

– Enfin – c'est bien : continuez.

– Prolongement sous l'eau des mousses de la rive. Indécision des reflets ; algues ; des poissons passent. Éviter, en parlant d'eux, de les appeler des “stupeurs opaques”.

– Je l'espère bien ! mais pourquoi cette note ?

– Parce que mon ami Hermogène appelle déjà comme ça les carpes

– Je ne trouve pas ça heureux comme expression.

– Tant pis. Je continue ?

– Je vous en prie ; elles sont très amusantes vos notes.

– Tityre, à l'aube, aperçoit des cônes blanc s'élever dans la plaine ; salines. Il descend pour voir travailler. – Paysage inexistant ; talus très étroits entre deux marais salants. Trop grande blancheur des trémies (symbole) ; on ne peu voir ça que quand il fait du brouillard ; des lunettes de verre fumé préservent des ophtalmies les travailleurs.

Tityre met une poignée de sel dans sa poche puis rentre dans sa tour – C'est tout.

– C'est tout ?

– Tout ce que j'ai écrit.

– J'ai peur que ce ne soit un peu ennuyeux, votre histoire » – dit Angèle.

Il y eut un vaste silence – après quoi je m'écriai tout ému : « Angèle, Angèle quand donc comprendrez-vous, je vous prie, ce qui fait le sujet d'un livre ? – L'émotion que me donna ma vie, c'est celle-là que je veux dire : ennui, vanité, monotonie, – moi, cela m'est égal parce que j'écris Paludes – mais celle de Tityre n'est rien ; nos vues, je vous assure, Angèle, sont encore bien plus ternes et médiocres.

– Mais moi je ne trouve pas, dit Angèle.

– C'est parce que vous n'y songez pas. Voilà justement le sujet de mon livre ; Tityre n'est pas mécontent de sa vie ; il trouve du plaisir à contempler les marécages ; un changement de temps les varie ; – mais regardez-vous donc ! regardez votre histoire ! est-elle assez peu variée ! Depuis combien de temps habitez-vous cette chambre ? – Petits loyers ! petits loyers ! – et vous n'êtes pas la seule ! des fenêtres sur la rue, sur les cours ; devant soi l'on regarde des murs ou d'autres gens qui vous regardent... Mais est-ce que je vais à présent vous faire honte de vos robes – et croyez-vous vraiment que nous ayons su nous aimer ?

– Neuf heures, dit-elle ; ce soir Hubert fait sa lecture, et permettez-moi d'y aller.

– Que lit-il ? demandai-je malgré moi.

– Soyez sûr que ce n'est pas Paludes ! » – Elle partit.

Rentré chez moi je tentai de mettre en vers le début de Paludes – j'en écrivis le premier quatrain :

De ma fenêtre j'aperçois

Quand je relève un peu la tête

La lisière d'un petit bois

Qui ne s'est jamais mis en fête.

Et puis je me couchai, ayant achevé ma journée.

ANGÈLE

Table des matières

Mercredi.

Tenir un agenda ; écrire pour chaque jour ce que je devrai faire dans la semaine, c'est diriger sagement ses heures. On décide ses actions soi-même ; on est sûr, les ayant résolues d'avance et sans gêne, de ne point dépendre chaque matin de l'atmosphère. Dans mon agenda je puise le sentiment du devoir ; j'écris huit jours à l'avance, pour avoir le temps d'oublier et pour me créer des surprises, indispensables dans ma manière de vivre ; chaque soir ainsi je m'endors devant un lendemain inconnu et pourtant déjà décidé par moi-même

Dans mon agenda il y a deux parties : sur une feuille j'écris ce que je ferai, et sur la feuille d'en face, chaque soir, j'écris ce que j'ai fait. Ensuite je compare ; je soustrais, et ce que je n'ai pas fait, le déficit, devient ce que j'aurais dû faire. Je le récris pour le mois de décembre et cela me donne des idées morales. – J'ai commencé depuis trois jours. – Ainsi ce matin, en face de l'indication : tâcher de se lever à six heures, j'écrivis : levé à sept – puis entre parenthèses : imprévu négatif. – Suivaient sur l'agenda diverses notes :

Écrire à Gustave et à Léon.

S'étonner de ne pas recevoir de lettre de Jules.

Aller voir Gontran.

Penser à l'individualité de Richard.

S'inquiéter à propos des relations de Hubert et d'Angèle.

Tâcher d'avoir le temps d'aller au Jardin des Plantes ; y étudier les variétés du petit Potamogéton pour Paludes.

Passer la soirée chez Angèle.

Suivait cette pensée (j'en écris à l'avance une pour chaque jour ; elles décident de ma tristesse ou de ma joie) :

« Il y a des choses que l'on recommence chaque jour, simplement parce qu'on n'a rien de mieux à faire ; il n'y a là ni progrès, ni même entretien – mais on ne peut pourtant pas ne rien faire... C'est dans le temps le mouvement dans l'espace des fauves prisonniers ou celui des marées sur les plages. » – Je me souviens que cette idée m'est venue, passant devant un restaurant à terrasse, à voir les garçons servir et desservir les plats. – J'écrivis dessous : « Bon pour Paludes. » Et je m'apprêtai à penser à l'individualité de Richard. Dans un petit secrétaire je serre mes réflexions et incidences sur mes quelques meilleurs amis ; un tiroir pour chacun ; je pris la liasse et je relus :

RICHARD

Feuille I.

Excellent homme ; mérite toute mon estime.

Feuille II.

Par une application perpétuelle, est parvenu à sortir de la grande misère où la mort de ses parents le laissait. La mère de ses parents vit encore ; il l'entoure de ces soins pieux et tendres qu'on a souvent pour la vieillesse ; depuis bien des années pourtant elle est retombée en enfance. Il a épousé une femme plus pauvre que lui, par vertu, et lui fait un bonheur de sa fidélité. – Quatre enfants. Je suis parrain d'une petite fille qui boite.

Feuille III.

Richard avait pour mon père une vénération très grande ; c'est le plus sûr de mes amis. Il prétend parfaitement me connaître, bien qu'il ne lise jamais rien de ce que j'écris ; c'est ce qui me permet d'écrire Paludes ; je songe à lui quand je songe à Tityre ; je voudrais ne l'avoir jamais connu. – Angèle et lui ne se connaissent pas ; ils ne sauraient pas se comprendre.

Feuille IV.

J'ai le malheur d'être très estimé de Richard ; cela est cause que je n'ose rien faire. On ne se débarrasse pas aisément d'une estime tant qu'on ne cesse pas d'y tenir. Souvent Richard m'affirme avec émotion que je suis incapable d'une action mauvaise, et cela me retient quand parfois je voudrais me décider à agir. Richard prise fort en moi cette passivité qui me maintient dans les sentiers de la vertu, où d'autres, pareils à lui, m'ont poussé. Il appelle souvent vertu l'acceptation, parce que cela la permet aux pauvres.

Feuille V.

Travail de bureau tout le jour ; le soir, auprès de sa femme, Richard lit le journal afin de pouvoir causer. « Avez-vous vu, me demandait-il, la nouvelle pièce de Pailleron au Français ? » Il se tient au courant de tous les arrivages. « Vous allez voir les nouveaux gorilles ? » demande-t-il quand il sait que je vais au Jardin des Plantes. Richard me traite en grand enfant ; moi, cela m'est insupportable ; ce que je fais n'est pas sérieux pour lui ; je lui raconterai Paludes.

Feuille VI.

Sa femme s'appelle Ursule.

Je pris une feuille VII et j'écrivis :

« Toutes les carrières sans profit pour soi sont horribles, – celles qui ne rapportent que de l'argent – et si peu qu'il faut recommencer sans cesse. Quelles stagnations ! Au moment de la mort qu'auront-ils fait ? Ils auront rempli leur place. – Je crois bien ! ils l'ont prise aussi petite qu'eux. » Moi cela m'est égal, parce que j'écris Paludes, mais sinon je penserais de moi comme d'eux. Il faut vraiment tâcher de varier un peu notre existence.

Mon domestique à ce moment apporta ma collation et des lettres, – une de Jules précisément, et je cessai de m'étonner de son silence ; – je me pesai, par hygiène, ainsi que chaque autre matin ; j'écrivis à Léon et à Gustave quelques phrases, puis tout en prenant mon bol de lait quotidien (à la façon de quelques lakistes) je pensai : – Hubert n'a rien compris à Paludes ; il ne peut se persuader qu'un auteur n'écrive pas pour distraire, dès qu'il n'écrit plus pour renseigner. Tityre l'ennuie ; il ne comprend pas un état qui n'est pas un état social ; il s'en croit loin parce qu'il s'agite ; – je me serai mal expliqué. Tout va pour le mieux, pense-t-il, puisque Tityre est content ; mais c'est parce que Tityre est content que moi je veux cesser de l'être. Il faut qu'on s'indigne au contraire. Je vais rendre Tityre méprisable à force de résignation... – J'allais recommencer de penser à l'individualité de Richard quand j'entendis sonner et lui-même, faisant passer sa carte, entra. J'étais légèrement ennuyé, ne pouvant pas bien penser aux gens en leur présence.

« Ah ! cher ami ! criai-je en l'embrassant, précisément quelle coïncidence ! J'allais penser à vous ce matin.

– Je viens, dit-il, vous demander un service – oh ! presque rien ; mais comme vous, vous n'avez rien à faire, j'ai pensé que vous pourriez me céder quelques instants ; – une simple signature à donner ; une présentation ; il me faut un parrain ; vous répondrez de moi ; – je vous expliquerai tout en route ; hâtons-nous : je dois être aux bureaux à dix heures »

J'ai horreur de paraître désœuvré ; je répondis :

« Heureusement il n'est pas neuf heures, nous avons le temps ; mais sitôt après, j'ai moi-même affaire au Jardin des Plantes.

– Ah ! Ah ! commença-t-il, vous allez voir les nouveaux...

– Non, cher Richard, interrompis-je avec une apparente aisance – je ne vais pas voir les gorilles ; il faut que j'aille étudier là-bas quelques variétés de petits potamogétons pour Paludes. »

Puis aussitôt j'en voulus à Richard de ma stupide réponse. Lui se tut, craignant notre ignorance. Je pensai : il devrait éclater de rire. Il n'ose pas. Sa pitié m'est insupportable. Évidemment il me trouve absurde. Il me cache ses sentiments pour m'empêcher d'en manifester à son égard de semblables. Mais nous savons que nous les avons. Nos réciproques estimes se maintiennent en respect, l'une contre l'autre accotée ; il n'ose pas m'enlever la sienne, craignant qu'aussitôt la mienne ne retombe. Il a pour moi des affabilités protectrices... Ah ! tant pis ; je raconte Paludes – et je commençai doucement :

« Comment va votre femme ? »

Richard aussitôt racontant tout seul continua :

« Ursule ? Ah ! la pauvre amie ! Ce sont ses yeux à présent qui sont fatigués – par sa faute ; – vous raconterai-je, cher ami ce que je n'aurais dit à personne ? – Mais je connais votre discrète amitié. – Voici l'histoire tout entière. Édouard, mon beau-frère, avait un grand besoin d'argent ; il fallait en trouver. Ursule savait tout, car Jeanne sa belle-sœur était venue la trouver le même jour. Donc mes tiroirs restaient à peu près vides, et pour payer la cuisinière il fallait priver Albert de ses leçons de violon. J'en étais désolé, car ce sont les seules distractions de sa longue convalescence. Je ne sais comment, la cuisinière eut vent de la chose ; cette pauvre fille nous est très attachée ; – vous la connaissez bien, c'est Louise. Elle vint nous trouver en pleurant, disant qu'elle se priverait de manger plutôt que de peiner Albert. Il n'y avait qu'à accepter, pour ne pas froisser cette brave fille ; mais je pris la résolution de me relever deux heures chaque nuit, lorsque ma femme me croit endormi, et de ramasser, à l'aide de quelques traductions d'articles anglais que je sais où placer, l'argent dont nous privions la bonne Louise.

« La première nuit tout alla bien ; Ursule dormait profondément. La seconde nuit, à peine étais-je installé, qui vois-je arriver ?... Ursule ! – Elle avait eu la même idée : pour payer Louise, elle préparait de petits écrans, qu'elle sait où placer ; – vous savez qu'elle possède un certain talent pour l'aquarelle... des choses charmantes, mon ami... Nous étions tous deux très émus, nous nous sommes embrassés en pleurant. J'ai vainement tâché de la persuader de se coucher, – elle qui est si vite fatiguée pourtant – elle n'a jamais voulu ; – elle m'a supplié, comme une preuve de l'amitié la plus grande, de la laisser travailler près de moi ; – j'ai dû consentir, – mais elle se fatigue. Nous faisons ainsi tous les soirs. Cela nous fait des veillées un peu longues – seulement nous avons trouvé inutile de nous coucher d'abord, puisque nous ne nous cachions plus l'un de l'autre.

– Mais c'est excessivement touchant, ce que vous me racontez là », m'écriai-je, – et je pensai : non, jamais je ne pourrai lui parler de Paludes ; au contraire – et je murmurai : « Cher Richard ! croyez que je comprends très bien vos tristesses – vous êtes vraiment bien malheureux.

– Non, mon ami, me dit-il, je ne suis pas malheureux. Peu de choses me sont accordées, mais j'ai fait mon bonheur de peu de choses ; croyez-vous que je vous aie raconté pour vous apitoyer, mon histoire ? – Autour de soi l'amour et l'estime, le travail près d'Ursule le soir... je ne changerais pas ces joies... »

Il y eut un assez long silence, je demandai : « Et les enfants ?

– Pauvres enfants ! dit-il, voilà pourtant bien qui m'attriste : ce qu'il leur faudrait, c'est le grand air, les jeux au soleil ; on s'étiole dans ces pièces trop étroites. Moi, cela m'est égal ; je suis vieux ; j'ai pris mon parti de ces choses – mais mes enfants ne sont pas joyeux et j'en souffre.

– Il est vrai, repartis-je, que chez vous cela sent un peu le renfermé ; – mais quand on ouvre trop la fenêtre les odeurs de la rue montent toutes... Enfin, il y a le Luxembourg... C'est même le sujet de.. » Mais aussitôt je pensai : Non, décidément je ne peux pas lui parler de Paludes, – et j'eus l'air, en fin d'aparté, de tomber dans une méditation profonde.

Au bout d'un peu de temps, j'allais éperdument demander des nouvelles de la grand-mère, quand Richard me fit signe que nous étions arrivés.

« Hubert est déjà là, dit-il. – Au fait je ne vous ai rien expliqué... il me fallait deux garants, – tant pis, – vous comprendrez – on lira les papiers.

– Je crois que vous vous connaissez – ajouta Richard, comme je serrais la main de mon grand ami. Celui-ci commen çait déjà : « Eh bien ! et Paludes ? » – je lui serrai la main plus fort et à voix basse « Chut ! fis-je ; pas maintenant ! tantôt tu me suivras ; nous causerons. »

Et sitôt les papiers signés, ayant pris congé de Richard, Hubert et moi nous nous acheminâmes. – Un cours d'accouchement pratique l'appelait précisément du côté du Jardin des Plantes.

« Eh bien, commençai-je – voilà : Tu te souviens des macreuses ; – Tityre en tuait quatre, disais-je. Du tout ! – il ne peut pas : la chasse est défendue. Aussitôt de venir un prêtre : l'Église, dit-il à Tityre, eût avec bien de la tristesse vu Tityre manger des sarcelles ; c'est un gibier peccamineux ; on ne sait trop se mettre en garde ; le péché nous attend partout ; dans le doute autant l'abstinence ; – préférons la macération ; – l'Église en connaît d'excellentes et dont l'efficace est certaine. – Oserai-je conseiller un frère : – mangez, mangez des vers de vase.

« Sitôt le prêtre parti, c'est un médecin qui s'amène : Vous alliez manger des sarcelles ! mais ne saviez-vous pas que c'est très dangereux ! Dans ces marais la fièvre maligne est à craindre ; il faut adapter votre sang ; similia similibus, Tityre ! mangez des vers de vase (lumbriculi limosi) – l'essence des marais s'y concentre et c'est de plus un aliment fort nourrissant.

– Pouah ! fit Hubert.

– N'est-ce pas ? repartis-je ; et tout cela c'est affreusement faux ; tu penses bien qu'il n'y a là qu'une question de garde : chasse ! Mais le plus étonnant, – c'est que Tityre y goûte ; au bout de peu de jours il s'y fait ; il va les trouver excellents. – Dis ! est-il répugnant, Tityre !?

– C'est un bienheureux, dit Hubert.

– Alors, parlons d'autres choses », m'écriai-je – impatienté. Et me souvenant tout à coup que je devais m'inquiéter des rapports d'Hubert et d'Angèle, je tâchai de l'inciter à parler :

« Quelle monotonie ! recommençai-je – après un silence. Pas un événement ! – Il faudrait tâcher de remuer un peu notre existence. Mais on n'invente pas ses passions ! – D'ailleurs je ne connais qu'Angèle ; – elle et moi nous ne nous sommes jamais aimés d'une façon bien décisive : – Ce que je lui dirai ce soir, j'aurais aussi bien pu le lui dire la veille ; il n'y a pas d'acheminement... »

J'attendais entre chaque phrase. Il se taisait. Alors je continuai machinalement :

« Moi, cela m'est égal, parce que j'écris Paludes, – mais ce qui m'est insupportable c'est qu'elle ne comprenne pas cet état... C'est même ce qui m'a donné l'idée d'écrire Paludes. »

Hubert à la fin s'excita : « Pourquoi veux-tu donc la troubler, si elle est heureuse comme cela ?

– Mais elle n'est pas heureuse, mon cher ami ; elle croit l'être parce qu'elle ne se rend pas compte de son état ; tu penses bien que si à la médiocrité se joint la cécité, c'est encore plus triste.

– Et quand tu ouvrirais ses yeux ; quand tu aurais tant fait que de la rendre malheureuse ?

– Ce serait déjà bien plus intéressant ; au moins elle ne serait plus satisfaite : – elle chercherait. » – Mais, je ne pus rien savoir de plus, car Hubert à ce moment haussa les épaules et se tut.

Il reprit au bout d'un instant : « Je ne savais pas que tu connusses Richard. »

C'était presque une question ; – j'aurais pu lui dire que Richard c'était Tityre, mais, comme je ne connaissais à Hubert aucun droit à mépriser Richard, je lui dis simplement : « C'est un garçon très estimable. » Et je me promis, par compensation, d'en parler le soir à Angèle.

« Allons, adieu, dit Hubert comprenant que nous ne parlerions pas ; je suis pressé – tu ne marches pas assez vite. – A propos, ce soir à six heures je ne pourrai pas venir te voir.

– Allons, tant mieux, répondis-je ; ça nous changera. »

Il partit. J'entrai seul au jardin ; je me dirigeai lentement vers les plantes. J'aime ces lieux ; j'y viens souvent ; tous les jardiniers me connaissent ; ils m'ouvrent les enclos réservés et me croient un homme de science parce que, près des bassins, je m'assieds. Grâce à des surveillances continuelles ces bassins ne sont pas soignés ; de l'eau coulant sans bruit les alimente. Il y pousse les plantes qu'on y laisse pousser ; il y nage beaucoup d'insectes. Je m'occupe à les regarder ; c'est même un peu cela qui m'a donné l'idée d'écrire Paludes ; le sentiment d'une inutile contemplation, l'émotion que j'ai devant les délicates choses grises. – Ce jour-là j'écrivis pour Tityre :

– Entre tous, les grands paysages plats m'attirent, – les landes monotones, – et j'aurais fait de longs voyages pour trouver des pays d'étangs, mais j'en trouve ici qui m'entourent. – Ne croyez pas à cela que je sois triste ; je ne suis même pas mélancolique ; je suis Tityre et solitaire et j'aime un paysage ainsi qu'un livre qui ne me distrait pas de ma pensée. Car elle est triste, ma pensée ; elle est sérieuse, et, même près des autres, morose ; je l'aime plus que tout, et c'est parce que je l'y promène que je cherche surtout les plaines, les étangs sans sourires les landes. Je l'y promène doucement.

Pourquoi ma pensée est-elle triste ? – Si j'en avais souffert je me le serais plus souvent demandé. Si vous ne me l'aviez pas fait remarquer, je ne l'aurais peut-être pas su, car souvent elle s'amuse à beaucoup de choses qui ne vous intéressent pas du tout. Ainsi elle se plaît à relire ces lignes ; elle prend sa joie à de toutes petites besognes qu'il est inutile que je vous dise parce que vous ne les reconnaîtriez pas...

Un air presque tiède soufflait ; au-dessus de l'eau, de frêles gramens se penchaient que firent ployer des insectes. Une poussée germinative disjoignait les marges de pierres ; un peu d'eau s'enfuyait, humectait les racines. Des mousses, jusqu'au fond descendues, faisaient une profondeur avec l'ombre : des algues glauques retenaient des bulles d'air pour la respiration des larves. Un hydrophile vint à passer. Je ne pus retenir une pensée poétique et, sortant un nouveau feuillet de ma poche, j'écrivis :

Tityre sourit.

Après quoi j'eus faim et, réservant l'étude des potamogétons pour un autre jour, je cherchai sur le quai le restaurant dont m'avait parlé Pierre. Je pensais être seul. J'y rencontrai Léon, qui me parla d'Edgar. Après midi je visitai quelques littérateurs. Vers cinq heures commença de tomber une petite averse ; je rentrai ; j'écrivis les définitions de vingt vocables de l'école et trouvai pour le mot blastoderme jusqu'à huit épithètes nouvelles.

J'étais un peu las vers le soir et, après mon dîner, je m'en fus coucher chez Angèle. Je dis chez et non avec elle, n'ayant jamais fait avec elle que de petits simulacres ano dins.

Elle était seule. Comme j'entrai elle jouait avec exactitude une sonatine de Mozart sur un piano fraîchement accordé. Il était déjà tard, et l'on n'entendait pas d'autre bruit. Elle avait allumé toutes les bougies des candélabres et mis une robe à petits carreaux.

« Angèle, dis-je en entrant, nous devrions tâcher de varier un peu notre existence ! Allez-vous me demander encore ce que je viens de faire aujourd'hui ? »

Elle ne comprit sans doute pas bien l'amertume de ma phrase, car aussitôt elle me demanda :

« Eh bien, qu'avez-vous fait aujourd'hui ? »

Alors et malgré moi, je répondis :

« J'ai vu mon grand ami Hubert.

– Il sort d'ici, reprit Angèle.

– Mais ne pourrez-vous donc, chère Angèle, jamais nous recevoir ensemble ? m'écriai-je.

– Il n'y tient peut-être pas tant que ça, dit-elle. – Enfin, si vous, vous y tenez beaucoup, venez dîner chez moi vendredi soir, il y sera : vous nous lirez des vers... A propos, – demain soir ; vous ai-je invité ? je reçois quelques littérateurs ; vous en serez. – On se réunit à neuf heures.

– J'en ai vu plusieurs aujourd'hui, répondis-je, parlant des littérateurs. – J'aime ces existences tranquilles. Ils travaillent toujours et pourtant on ne les dérange jamais ; il semble, lorsqu'on va les voir, que ce n'était que pour vous qu'ils travaillent et qu'ils préfèrent vous parler. Leurs amabilités sont charmantes ; ils les composent à loisir. J'aime ces gens dont la vie est occupée sans cesse mais peut-être occupée avec nous. Et comme ils ne font rien qui vaille on n'a pas de remords de leur prendre leur temps. Mais à propos : J'ai vu Tityre.

– Le célibataire ?

– Oui – mais dans la réalité il est marié, – père de quatre enfants. Il s'appelle Richard... ne me dites pas qu'il sort d'ici, vous ne le connaissez pas. »

Angèle, un peu froissée, me dit alors : « Vous voyez bien qu'elle n'était pas vraie, votre histoire !

– Pourquoi, pas vraie ? – parce qu'ils sont six au lieu d'un ! – J'ai fait Tityre seul, pour concentrer cette monotonie ; c'est un procédé artistique ; vous ne voudriez pourtant pas que je les fasse pêcher tous les six à la ligne ?

– Je suis tellement sûre que dans la réalité ils ont des occupations différentes !

– Si je les décrivais, elles paraîtraient trop différentes ; les événements racontés ne conservent pas entre eux les valeurs qu'ils avaient dans la vie. Pour rester vrai on est obligé d'arranger. L'important c'est que j'indique l'émotion qu'ils me donnent.

– Mais si cette émotion est fausse ?

– L'émotion, chère amie, n'est jamais fausse ; n'avez-vous donc point lu parfois que l'erreur vient à partir du jugement ? Mais pourquoi raconter six fois ? mais puisque l'impression qu'ils donnent est la même – précisément, six fois... Voulez-vous savoir ce qu'ils font – dans la réalité ?

– Parlez, dit Angèle ; vous avez l'air exaspéré.

– Du tout, criai-je... Le père fait des écritures ; la mère tient la maison ; un grand garçon donne des leçons chez les autres ; un autre en reçoit ; la première fille boite ; la dernière, trop petite, ne fait rien. – Il y a aussi la cuisinière... La femme s'appelle Ursule... Et remarquez que tous, ils font la même chose exactement tous les jours !!!

– Peut-être qu'ils sont pauvres, dit Angèle.

– Nécessairement ! Mais comprenez-vous Paludes ? – Richard, sitôt sorti des bancs, a perdu son père, – un veuf. Il a dû travailler : il n'avait que peu de fortune, qu'un frère plus âgé lui a prise ; mais travailler à des besognes ridicules, songez donc ! celles qui ne rapportent que de l'argent ! dans les bureaux, de la copie à tant la page ! au lieu de voyager ! Il n'a rien vu ; sa conversation est devenue insipide ; il lit les journaux afin de pouvoir causer – quand il a le temps – toutes ses heures sont prises. – Il n'est pas dit qu'il pourra jamais rien faire d'autre avant de mourir. – Il a épousé une femme plus pauvre que lui, par dignité, sans amour. Elle s'appelle Ursule. – Ah ! je vous l'avais dit. – Ils ont fait du mariage un lent apprentissage de l'amour ; ils sont arrivés à s'aimer beaucoup, et à me le dire. Ils aiment beaucoup leurs enfants, les enfants les aiment beaucoup... il y a aussi la cuisinière. – Le dimanche soir tout le monde joue au loto... j'allais oublier la grand-mère ; – elle joue aussi, mais comme elle ne voit plus les jetons, on dit tout bas qu'elle compte pour du beurre. Ah ! Angèle ! Richard ! tout dans sa vie a été inventé pour boucher des trous, pour combler des lacunes trop creuses, – tout ! sa famille aussi. – Il est né veuf ; – ce sont chaque jour les mêmes pis-aller lamentables, les substituts de toutes les choses meilleures. – Et maintenant n'en pensez pas de mal, – il est extrêmement vertueux. D'ailleurs il se trouve heureux.

– Mais quoi ! vous sanglotez ? dit Angèle.

– Ne faites pas attention – c'est nerveux. – Angèle, chère amie, – ne trouvez-vous pas à la fin que notre vie manque de réelle aventure ?

– Qu'y faire ? – reprit-elle doucement – voulez-vous que tous deux nous partions pour un petit voyage ? – Tenez – samedi – n'avez-vous rien à faire ?

– Mais vous n'y songez pas, Angèle, – après-demain !

– Pourquoi pas ? Nous partirions de bon matin ensemble ; vous auriez dîné chez moi la veille – avec Hubert ; vous resteriez à coucher près de moi... Et maintenant, adieu, dit Angèle ; je m'en vais dormir ; il est tard et vous m'avez un peu fatiguée. – La bonne a préparé votre chambre. – Non, je ne resterai pas, chère amie, – pardonnez-moi ; je suis très excité. Avant de me coucher j'ai besoin de beaucoup écrire. A demain. Je rentre chez moi. »

Je voulais consulter mon agenda. Je partis en courant presque, d'autant plus qu'il pleuvait et que je n'avais pas de parapluie. Sitôt rentré j'écrivis, pour un jour d'une prochaine semaine, cette pensée, pas seulement à propos de Richard.

« Vertu des humbles – acceptation ; et cela leur va si bien, à certains, qu'on croit comprendre que leur vie est faite à la mesure de leur âme. Surtout ne pas les plaindre : leur état leur convient ; déplorable ! Ils ne s'aperçoivent plus de la médiocrité, sitôt que ce n'est plus une médiocrité de fortune. – Ce que je disais à Angèle en sursaut est pourtant vrai : les événements arrivent à chacun selon les affinités appropriatives. Chacun trouve ce qui lui convient. Donc si l'on se contente du médiocre que l'on a, l'on prouve qu'il est à votre taille et rien d'autre n'arrivera. Destinées faites sur mesure. Nécessité de faire craquer ses vêtements comme le platane ou l'eucalyptus, en s'agrandissant, ses écorces. »

« J'en écris beaucoup trop, me dis-je ; il suffisait de quatre mots – Mais je n'aime pas les formules. A présent, examinons la proposition prodigieuse d'Angèle. »

J'ouvris l'agenda au premier samedi, et sur la feuille de ce jour je pus lire :

« Tâcher de se lever à six heures. – Varier ses émotions.

– Écrire à Lucien et à Charles.

– Trouver l'équivalent du nigra sed formosa pour Angèle.

– Espérer que je pourrai finir Darwin.

– Rendre visites – à Laure (expliquer Paludes), à Noémi, à Bernard ; – bouleverser Hubert (important).

– Vers le soir tâcher de passer sur le pont Solférino.

– Chercher des épithètes pour fongosités. » – C'était tout. Je repris la plume ; je biffai tout cela et j'écrivis simplement à sa place :

« Faire avec Angèle un petit voyage d'agrément. » Puis j'allai me coucher.

LE BANQUET

Table des matières

Jeudi.

Ce matin, après une nuit très agitée, je me levai un peu souffrant ; au lieu de mon bol de lait, pour varier, je pris un peu de tisane. Sur l'agenda la feuille était blanche ; – cela voulait dire : Paludes. Je garde ainsi pour le travail les jours où je n'ai rien avisé d'autre. J'écrivis toute la matinée. J'écrivis :

JOURNAL DE TITYRE

J'ai traversé de grandes landes, de vastes plaines, d'interminables étendues ; même en les collines très basses, la terre à peine soulevée y semblait encore endormie. J'aime errer au bord des tourbières ; des sentiers y sont faits où la terre tassée, moins spongieuse, est plus solide. Partout ailleurs le terrain cède et sous les pieds l'amas des mousses s'enfonce ; pleines d'eau les mousses sont molles ; des drainages secrets, par places, les assèchent ; il pousse alors dessus de la bruyère et une espèce de pin trapu ; il y rampe des lycopodes ; et l'eau par places est cantonnée en flaques brunes et croupies. J'habite les basfonds et ne songe pas trop à me hisser sur les collines, d'où je sais bien qu'on ne verrait rien d'autre. Je ne regarde pas au loin, bien que le ciel trouble ait son charme.

Parfois, à la surface des eaux croupies, s'étale une irisation merveilleuse, et les papillons les plus beaux n'ont rien de pareil sur leurs ailes ; la pellicule qui s'y diapre est formée de matières décomposées. Sur les étangs, la nuit éveille des phosphorescences, et les feux des marais qui s'élèvent semblent celles-là mêmes sublimées.

Marais ! qui donc raconterait vos charmes ? Tityre !

Nous ne montrerons pas ces pages à Angèle, pensai-je : Tityre y paraîtrait heureux.

Je pris encore ces quelques notes :

Tityre achète un aquarium ; il le place au milieu de sa chambre la plus verte et se réjouit à l'idée que tout le paysage du dehors s'y retrouve. Il n'y met que de la vase et de l'eau ; en la vase est un peuple inconnu qui se débrouille et qui l'amuse ; dans cette eau toujours trouble, où l'on ne voit que ce qui vient près de la vitre, il aime qu'une alternance de soleil et d'ombre y paraisse plus jaune et plus grise – lumières qui, venues par les fentes du volet clos, la traversent ; – Eaux toujours plus vivantes qu'il ne croyait...

A ce moment Richard entra ; il m'invitait à déjeuner pour samedi. Je fus heureux de pouvoir lui répondre que précisément ce jour-là j'avais affaire en province. – Il parut très surpris et partit sans rien ajouter.

Je sortis, bientôt après, moi-même, après mon succinct déjeuner. J'allai voir Étienne qui corrigeait les épreuves de sa pièce. Il me dit que j'avais bien raison d'écrire Paludes, parce que, selon lui, je n'étais pas né pour les drames. Je le quittai. Dans la rue je croisai Roland qui m'accompagna chez Abel. Là je trouvai Claudius et Urbain les poètes ; ils étaient en train d'affirmer qu'on ne pouvait plus faire de drames ; chacun n'approuva pas les raisons que l'autre en donnait, mais ils s'accordèrent pour supprimer le théâtre. Ils me dirent aussi que je faisais bien de ne plus écrire de vers, parce que je les réussissais mal. Théodore entra, puis Walter que je ne peux pas sentir ; je sortis, Roland sortit avec moi. Sitôt dans la rue, je commençai :

« Quelle existence intolérable ! La supportez-vous cher ami ?

– Assez bien, me dit-il – mais intolérable pourquoi ?

– Il suffit qu'elle puisse être différente et qu'elle ne le soit pas. Tous nos actes sont si connus qu'un suppléant pourrait les faire et, répétant nos mots d'hier, former nos phrases de demain. C'est le jeudi qu'Abel reçoit ; il eût eu le même étonnement à ne pas voir venir Urbain, Claudius, Walter et vous, que nous tous à ne pas le trouver chez lui ! Oh ! ce n'est pas que je me plaigne ; mais je n'y pouvais plus tenir : – Je pars – je pars en voyage.

– Vous, dit Roland. Bah ! où, et quand ?

– Après-demain – où ? je ne sais pas... mais, cher ami, vous comprenez que si je savais où je vais, et pour qu'y faire, je ne sortirais pas de ma peine. Je pars simplement pour partir ; la surprise même est mon but – l'imprévu – comprenez-vous ? – l'imprévu ! Je ne vous propose pas de m'accompagner, parce que j'emmène Angèle – mais que ne partez-vous donc vous-même, de votre côté, n'importe où, laissant stagner les incurables.

– Permettez, dit Roland, je ne suis pas comme vous ; j'aime bien, quand je pars, à savoir où je vais.

– Donc l'on choisit alors ! que vous dirais-je ? – l'Afrique ! connaissez-vous Biskra ? Songez au soleil sur les sables ! et les palmiers. Roland ! Roland ! les dromadaires ! – Songez que ce même soleil que nous entrevoyons si misérable, entre les toits, derrière la poussière et la ville, luit déjà, luit déjà là-bas, et que tout est partout disponible ! Attendrez-vous toujours ? Ah ! Roland. Le manque d'air ici, autant que l'ennui, fait bâiller ; partez-vous ?

– Cher ami, dit Roland, il se peut que m'attendent là-bas de très agréables surprises ; – mais trop d'occupations me retiennent – j'aime mieux ne pas désirer. Je ne peux pas aller à Biskra.

– Mais c'est pour les lâcher, précisément, repris-je, ces occupations qui vous tiennent – Accepterez-vous donc d'y être astreint toujours ? Moi, cela m'est égal, comprenez : je pars pour un autre voyage ; – mais songez que peut-être on ne vit qu'une fois, et combien est petit le cercle de votre manège !

– Ah ! cher ami, dit-il, n'insistez plus – j'ai des raisons très sérieuses, et votre argumentation me lasse. Je ne peux pas aller à Biskra.

– Alors laissons cela – lui dis-je ; aussi bien voilà ma demeure, – allons ! adieu pour quelque temps – et de mon départ, s'il vous plaît, veuillez informer tous les autres. »

Je rentrai.

A six heures vint mon grand ami Hubert ; il sortait d'un comité de choses mutuelles. Il dit :

« On m'a parlé de Paludes !

– Qui donc ? demandai-je excité.

– Des amis... Tu sais : ça n'a pas beaucoup plu ; on m'a même dit que tu ferais mieux d'écrire autre chose.

– Alors tais-toi.

– Tu sais, reprit-il, moi je ne m'y connais pas ; j'écoute ; du moment que ça t'amuse d'écrire Paludes...

– Mais ça ne m'amuse pas du tout, criai-je ; j'écris Paludes parce que... Et puis parlons d'autre chose... Je pars en voyage.

– Bah ! fit Hubert.

– Oui, dis-je, on a besoin parfois de sortir un peu de la ville. Je pars après-demain ; et pour je ne sais où... J'emmène Angèle.

– Comment, à ton âge !

– Mais, cher ami, c'est elle qui m'a invité. Je ne te propose pas de venir avec nous, parce que je sais que tu es très occupé...

– Et puis vous préférez être seuls... Suffit. Vous restez longtemps loin ?

– Pas trop ; le temps et l'argent nous limitent ; mais l'important c'est de quitter Paris ; on ne sort des cités que par des moyens énergiques, des express ; le difficile, c'est de franchir les banlieues. » Je me levai pour marcher et pour m'exciter : « Que de stations avant la vraie campagne ! A chacune, du monde descend ; c'est comme s'ils tombaient au début de la course ; les wagons se vident. – Voyageurs ! où sont les voyageurs ? – Ceux qui restent encore, ils vont à des affaires ; et les chauffeurs et les mécaniciens, eux, qui vont jusqu'au bout, ils restent aux locomotives. D'ailleurs, au bout, il y a une autre ville. – Campagnes ! où sont les campagnes ?

– Cher ami, dit Hubert marchant aussi, tu exagères : les campagnes commencent où finissent les villes, simplement. »

Je repris :

« Mais, cher ami, précisément, elles n'en finissent pas, les villes ; puis, après elles, c'est la banlieue... Tu me parais oublier la banlieue – tout ce qu'on trouve entre deux villes. Maisons diminuées, espacées, quelque chose de plus laid encore... de la ville en traînasses ; des potagers ! Et des talus bordent la route. La route ! c'est là qu'il faut qu'on aille, et tous, et pas ailleurs...

– Tu devrais mettre cela dans Paludes », dit Hubert.

Du coup je m'irritai tout à fait :

« N'aurais-tu jamais rien compris, pauvre ami, aux raisons d'être d'un poème ? à sa nature ? à sa venue ? Un livre... mais un livre, Hubert, est clos, plein, lisse comme un œuf. On n'y saurait faire entrer rien, pas une épingle, que par force, et sa forme en serait brisée.

– Alors ton œuf est plein ? reprit Hubert.

– Mais, cher ami, criai-je, les œufs ne se remplissent pas : les œufs naissent pleins... D'ailleurs ça y est déjà dans Paludes... et puis je trouve stupide de dire que je ferais mieux d'écrire autre chose... stupide ! entends-tu ?... autre chose ! d'abord je ne demanderais pas mieux ; mais comprends donc qu'ici c'est bordé de talus comme ailleurs ; nos routes sont forcées, nos travaux de même. Je me tiens ici parce qu'il ne s'y tenait personne ; je choisis un sujet par exhaustion, et Paludes parce que je suis bien sûr qu'il ne se trouvera personne d'assez déshérité pour venir travailler sur ma terre ; c'est ce que j'ai tâché d'exprimer par ces mots : Je suis Tityre et solitaire. – Je t'ai lu ça, mais tu ne l'as pas remarqué... Et puis combien de fois t'ai-je déjà prié de ne jamais me parler de littérature ! A propos – continuai-je par manière de diversion – iras-tu ce soir chez Angèle ? elle reçoit.

– Des littérateurs... Non, me répondit-il, je n'aime pas, tu le sais, ces réunions nombreuses où l'on ne fait que causer ; et je croyais que toi, de même y étouffais.

– Il est vrai, repartis-je, mais je ne veux pas désobliger Angèle ; elle m'a convié. D'ailleurs, j'y veux retrouver Amilcar pour lui faire observer qu'on étouffe. Le salon d'Angèle est beaucoup trop petit pour ces soirées ; je tâcherai de le lui dire ; j'emploierai même le mot exigu ;... puis j'ai besoin d'y parler à Martin.

– A ton aise, dit Hubert, je te quitte ; adieu. »

Il partit.

Je rangeai mes papiers ; je dînai ; tout en mangeant je pensais au voyage, je me répétais : « Plus qu'un jour ! » – Vers la fin du repas je fus si ému par cette proposition d'Angèle que je crus devoir lui écrire ces quelques mots : « La perception commence au changement de sensation ; d'où la nécessité du voyage. »

Puis, la lettre enveloppée, je m'acheminai docilement chez elle.

Angèle habite au quatrième.

Les jours où elle reçoit, Angèle place devant sa porte une banquette, et une autre au second palier, devant la porte de Laure ; on y fait souffle ; on se prépare à manquer d'air ; stations ; donc essoufflé je m'assis sur la première ; et, sortant de ma poche un feuillet, je tentai de formuler des arguments à l'usage de Martin. J'écrivis :

« On ne sort pas ; c'est un tort. D'ailleurs on ne peut pas sortir ; mais c'est parce qu'on ne sort pas. » – Non ! pas cela ! Recommençons. Je déchirai. – Ce qu'il faut indiquer c'est que chacun, quoique enfermé, se croit dehors. Misère de ma vie ! Un exemple. – A ce moment quelqu'un monta ; c'était Martin. Il dit :

« Tiens ! tu travailles ! »

Je répondis :

« Mon cher, bonsoir. Je suis en train de t'écrire ; ne me dérange pas. Tu m'attendras là-haut sur la banquette. »

Il monta.

J'écrivis :

« On ne sort pas ; – c'est un tort. D'ailleurs on ne peut pas sortir ; – mais c'est parce que l'on ne sort pas. – On ne sort pas parce que l'on se croit déjà dehors. Si l'on se savait enfermé, on aurait du moins l'envie de sortir.

« Non ! pas cela ! pas cela ! Recommençons. Je déchirai. – Ce qu'il faut indiquer, c'est que chacun se croit dehors parce qu'il ne regarde pas. – D'ailleurs il ne regarde pas parce qu'il est aveugle. Misère de ma vie ! Je n'y comprends plus rien... Mais aussi l'on est horriblement mal ici pour produire. » Je pris un autre feuillet. A ce moment quelqu'un monta ; c'était le philosophe Alexandre. Il dit :

« Tiens ! Vous travaillez ? »

Je répondis, absorbé :

« Bonsoir ; j'écris à Martin ; il est là-haut sur la banquette. – Asseyez-vous ; j'ai bientôt fini... Ah ! il n'y a plus de place ?...

– Ça ne fait rien, dit Alexandre, car j'ai ma canne à reposoir. » Et dépliant son instrument, il attendit.

« A présent, j'ai fini », repris-je. Et me penchant sur la rampe : « Martin ! criai-je, es-tu là-haut ?

– Oui ! cria-t-il. J'attends. Apporte ta banquette. »

Or, comme chez Angèle je suis presque chez moi, je trimbalai mon siège ; et là-haut, tous trois installés, Martin et moi nous échangeâmes nos feuilles, tandis qu'Alexandre attendait.

Sur ma feuille on lisait :

Être aveugle pour se croire heureux. Croire qu'on y voit clair pour ne pas chercher à y voir puisque :

L'on ne peut se voir que malheureux.

Sur sa feuille on lisait :

Être heureux de sa cécité. Croire qu'on y voit clair pour ne pas chercher à y voir puisque :

L'on ne peut être que malheureux de se voir.

« Mais, m'écriai-je, c'est précisément ce qui te réjouit que je déplore ; – et il faut bien que j'aie raison puisque je déplore que tu t'en réjouisses, tandis que toi tu ne peux pas te réjouir de ce que je le déplore. – Recommençons. »

Alexandre attendait.

« C'est bientôt fini, lui dis-je – on vous expliquera. »

Nous reprîmes nos feuilles.

J'écrivis :

« Tu me rappelles ceux qui traduisent Numero Deus impare gaudet par : “Le numéro Deux se réjouit d'être impair” et qui trouvent qu'il a bien raison. – Or s'il était vrai que l'imparité porte en elle quelque promesse de bonheur – je dis de liberté, on devrait dire au nombre Deux : “Mais, pauvre ami, vous ne l'êtes pas, impair ; pour vous satisfaire de l'être tâchez au moins de le devenir.” »

Il écrivit :

« Tu me rappelles ceux qui traduisent : Et dona ferentes par : “Je crains les Grecs.” – Et qui ne s'aperçoivent plus des présents. – Or, s'il était vrai que chaque présent cache un Grec qui tout aussitôt nous captive ; – je dirais au Grec : “Gentil Grec, donne et prends ; nous serons quittes. Je suis ton homme, il est vrai, mais sinon tu ne m'auras rien donné.” Où je dis Grec, entends Nécessité. Elle ne prend qu'autant qu'elle donne. »

Nous échangeâmes. Un peu de temps passa.

Au-dessous de mon feuillet, il écrivit :

« Plus j'y réfléchis, plus je trouve ton exemple stupide, car enfin...

Au-dessous de son feuillet j'écrivis :

« Plus j'y réfléchis, plus je trouve ton exemple stupide, car enfin...

– ... Ici la feuille étant remplie, chacun de nous la tourna – mais au verso de la sienne on lisait déjà

– Du bonheur dans la règle. Être joyeux. Recherche d'un menu type.

1 Potage (selon Monsieur Huysmans) ;

2 Beefsteck (selon Monsieur Barrès) ;

3 Choix de légumes (selon Monsieur Gabriel Trarieux) ;

4 Bonbonne d'eau d'Évian (selon Monsieur Mallarmé) ;

5 Chartreuse vert doré (selon Monsieur Oscar Wilde).

Sur ma feuille on lisait simplement ma poétique pensée du Jardin des Plantes :

Tityre sourit.

Martin dit : « Qui c'est, Tityre ? »

Je répondis : – « C'est moi.

– Donc tu souris parfois ! reprit-il.

– Mais, cher ami, attends un peu que je t'explique – (pour une fois qu'on se laisse aller !...) Tityre, c'est moi et ce n'est pas moi ; – Tityre, c'est l'imbécile ; c'est moi, c'est toi – c'est nous tous... Et ne rigole donc pas comme ça – tu m'agaces ; – je prends imbécile dans le sens d'impotent ; il ne se souvient pas toujours de sa misère ; c'est ce que je te disais tout à l'heure. On a ses moments d'oubli ; mais comprends donc que ce n'est là rien qu'une pensée poétique... »

Alexandre lisait les papiers. Alexandre est un philosophe ; de ce qu'il dit je me méfie toujours ; à ce qu'il dit je ne réponds jamais. – Il sourit et, se tournant vers moi, commença :

« Il me semble, Monsieur, que ce que vous appelez acte libre, ce serait, d'après vous, un acte ne dépendant de rien ; suivez-moi : détachable – remarquez ma progression : supprimable, – et ma conclusion : sans valeur. Rattachez-vous à tout, Monsieur, et ne demandez pas la contingence ; d'abord vous ne l'obtiendriez pas – et puis : à quoi ça vous servirait-il ? »

Je ne dis rien, par habitude ; quand un philosophe vous répond, on ne comprend plus du tout ce qu'on lui avait demandé. – On entendait monter ; c'était Clément, Prosper et Casimir. – « Alors, dirent-ils en voyant Alexandre avec nous installé – vous devenez stoïciens ? – Entrez donc, Messieurs du Portique. »

Leur plaisanterie me parut prétentieuse, de sorte que je crus devoir n'entrer qu'après eux.

Le salon d'Angèle était déjà plein de monde ; au milieu de tous Angèle circulait, souriait, offrait du café, des brioches. Sitôt qu'elle m'aperçut elle accourut :

« Ah ! vous voilà, dit-elle à voix basse ; – j'ai un peu peur qu'on ne s'ennuie ; vous nous réciterez des vers.

– Mais, répondis-je, on s'ennuiera tout autant, – et puis vous savez que je n'en sais pas.

– Mais si, mais si, vous venez toujours d'écrire quelque chose... »

A ce moment Hildebrant s'approcha :

« Ah ! Monsieur, dit-il en me prenant la main – enchanté de vous voir. Je n'ai pas eu le plaisir de lire votre dernier ouvrage, mais mon ami Hubert m'en a dit le plus grand bien... Et il paraît que vous nous ferez ce soir la faveur de nous lire des vers... »

Angèle s'était éclipsée.

Ildevert s'amena :

« Alors, Monsieur, dit-il, vous écrivez Paludes ?

– Comment savez-vous ? m'écriai-je.

– Mais, reprit-il (exagérant) – il n'est plus question que de cela ; – il paraît même que ça ne ressemblera pas à votre dernier ouvrage – que je n'ai pas eu le plaisir de lire, mais dont mon ami Hubert m'a beaucoup parlé. – Vous nous lirez des vers, n'est-ce pas ?

– Pas des vers de vase, dit Isidore bêtement – il paraît que c'en est plein dans Paludes, – à ce que raconte Hubert. Ah ! çà, cher ami, – Paludes, qu'est-ce que c'est ? »

Valentin s'approcha, et, comme plusieurs écoutaient à la fois, je m'embrouillai.

« Paludes – commençai-je – c'est l'histoire du terrain neutre, celui qui est à tout le monde... – mieux : de l'homme normal, celui sur qui commence chacun ; – l'histoire de la troisième personne, celle dont on parle – qui vit en chacun, et qui ne meurt pas avec nous. – Dans Virgile il s'appelle Tityre – et il nous est dit expressément qu'il est couché – “Tityre recubans”. – Paludes, c'est l'histoire de l'homme couché.

– Tiens, dit Patras – je croyais que c'était l'histoire d'un marais.

– Monsieur, dis-je, les avis diffèrent – le fond permane. – Mais comprenez, je vous prie, que la seule façon de raconter la même chose à chacun, – la même chose, entendez-moi bien, c'est d'en changer la forme selon chaque nouvel esprit. – En ce moment, Paludes c'est l'histoire du salon d'Angèle.

– Enfin, je vois que vous n'êtes pas encore bien fixé », dit Anatole.

Philoxène s'approcha :

« Monsieur, dit-il, tout le monde attend vos vers.

– Chut ! chut ! fit Angèle ; – il va réciter. »

Tout le monde se tut.

« Mais, Messieurs, criai-je exaspéré, je vous assure que je n'ai rien qui vaille. Pour ne pas me faire prier, je vais être forcé de vous lire une toute petite pièce sans...

– Lisez ! Lisez ! dirent plusieurs.

– Enfin, Messieurs, si vous y tenez... » Je sortis un feuillet de ma poche, et sans posture, j'y lus d'une manière atone :

PROMENADE

Nous nous sommes promenés dans la lande.

Ah ! que Dieu enfin nous entende !

Nous avons erré sur la lande

Et quand est descendu le soir

Nous avons voulu nous asseoir

Tant notre fatigue était grande.

... Tout le monde continuait de se taire ; évidemment on ne comprenait pas que c'était fini ; on attendait.

« C'est fini », dis-je.

Alors, au milieu du silence, on entendit la voix d'Angèle :

« Ah ! Charmant ! – Vous devriez mettre cela dans Paludes. Et comme on se taisait toujours : – N'est-ce pas, Messieurs, qu'il devrait mettre cela dans Paludes ? »

Alors, pendant un instant il se fit une espèce de tumulte, car les uns demandaient : « Paludes ? Paludes ? – qu'est-ce que c'est ? » et les autres expliquaient ce que c'était que Paludes – mais ce que c'était d'une manière encore peu sûre.

Je ne pouvais rien dire, mais à ce moment le savant physiologiste Carolus, par manie de remonter aux sources, s'approcha de moi, interrogatif.

« Paludes ? commençai-je aussitôt-Monsieur, c'est l'histoire des animaux vivant dans les cavernes ténébreuses, et qui perdent la vue à force de ne pas s'en servir. – Et puis laissez-moi, j'ai horriblement chaud. »

Cependant Évariste, le fin critique, argua :

« J'ai peur que ce ne soit un peu spécial comme sujet.

– Mais, Monsieur, dus-je dire, il n'y a pas de sujet trop particulier. Et tibi magna satis, écrit Virgile, et c'est même précisément là mon sujet – je le déplore.

– L'art est de peindre un sujet particulier avec assez de puissance pour que la généralité dont il dépendait s'y comprenne. En termes abstraits cela se dit très mal parce que c'est déjà une pensée abstraite ; – mais vous me comprendrez assurément en songeant à tout l'énorme paysage qui passe à travers le trou d'une serrure dès que l'œil se rapproche suffisamment de la porte. Tel, qui ne voit ici qu'une serrure, verrait le monde entier au travers s'il savait seulement se pencher. Il suffit qu'il y ait possibilité de généralisation ; la généralisation, c'est au lecteur, au critique de la faire.

– Monsieur, dit-il, vous facilitez singulièrement votre tâche.

– Et sinon je supprime la vôtre », répondis-je, étouffant. Il s'éloigna. « Ah ! pensais-je, je vais respirer ! »

Précisément alors Angèle me prit par la manche :

« Venez, me dit-elle, que je vous montre. »

Et m'attirant près du rideau, elle le souleva discrètement afin de me laisser voir sur la vitre une grosse tache noire qui faisait du bruit.

« Pour que vous ne vous plaigniez pas qu'il fasse trop chaud, j'ai fait mettre un ventilateur, dit-elle.

– Ah ! chère Angèle.

– Seulement, continua-t-elle, comme il faisait du bruit j'ai dû ramener le rideau par-dessus.

– Ah ! c'est donc ça ! Mais, chère amie, c'est beaucoup trop petit !

– Le marchand m'a dit que c'était le format pour littérateurs. La taille au-dessus c'était pour réunions politiques ; mais on ne se serait plus entendu. »

A ce moment Barnabé le moraliste vint me tirer par la manche et dit :

« Divers de vos amis m'ont parlé de Paludes suffisamment pour que je voie assez clairement ce que vous voulez faire ; je viens vous avertir que cela me paraît inutile et fâcheux. – Vous voulez forcer les gens à agir parce que vous avez horreur du stagnant – les forcer à agir sans considérer que plus vous intervenez, avant leurs actes, moins ces actes dépendent d'eux. Votre responsabilité s'en augmente ; la leur en est d'autant diminuée. Or la responsabilité seule des actes fait pour chacun leur importance – et leur apparence n'est rien. Vous n'apprendrez pas à vouloir : velle non discitur ; simplement vous influencez ; la belle avance alors si vous pouvez à la fin procréer quelques actions sans valeur ! »

Je lui dis :

« Vous voulez donc, Monsieur, que l'on se désintéresse des autres puisque vous niez que l'on puisse s'occuper d'eux.

– Au moins, s'en occuper est-il très difficile, et notre rôle à nous qui nous en occupons n'est pas d'engendrer plus ou moins médiatement de grands actes, mais bien de faire la responsabilité des petits actes de plus en plus grande.

– Pour augmenter les craintes d'agir n'est-ce pas ? – Ce n'est pas les responsabilités que vous faites grandir, ce sont les scrupules. Ainsi vous réduisez encore la liberté. L'acte comme il faut responsable, c'est l'acte libre ; nos actes ne le sont plus ; ce n'est pas des actes que je veux faire naître, c'est de la liberté que je veux dégager... »

Il sourit alors finement pour donner de l'esprit à ce qu'il allait dire, et ce fut :

« Enfin – si je vous comprends bien, Monsieur – vous voulez contraindre les gens à la liberté...

– Monsieur, m'écriai-je, quand je vois près de moi des gens malades, je m'inquiète – et si je ne cherche pas à les guérir, de peur, comme vous diriez, de diminuer la valeur de leur guérison, du moins je cherche à leur montrer qu'ils sont malades – à le leur dire. »

Galéas s'approcha pour glisser seulement cette ineptie :

« Ce n'est pas en montrant au malade sa maladie qu'on le guérit, c'est en lui donnant le spectacle de la santé. Il faut peindre un homme normal au-dessus de chaque lit d'hôpital et fourrer des Hercules Farnèse dans les corridors. »

Alors Valentin survenu dit :

« L'homme normal d'abord ne s'appelle pas Hercule... » L'on fit aussitôt : « Chutt ! Chutt ! le grand Valentin Knox va parler. »

Il disait :

« La santé ne me paraît pas un bien à ce point enviable. Ce n'est qu'un équilibre, une médiocrité de tout ; c'est l'absence d'hypertrophies. Nous ne valons que par ce qui nous distingue des autres ; l'idiosyncrasie est notre maladie de valeur ; – ou en d'autres termes : ce qui importe en nous, c'est ce que nous seuls possédons, ce qu'on ne peut trouver en aucun autre, ce que n'a pas votre homme normal, – donc ce que vous appelez maladie.

« Car cessez à présent de regarder la maladie comme un manque ; c'est quelque chose de plus, au contraire ; un bossu, c'est un homme plus la bosse, et je préfère que vous regardiez la santé comme un manque de maladies.

« L'homme normal nous importe peu ; j'aimerais dire qu'il est supprimable – car on le retrouve partout. C'est le plus grand commun diviseur de l'humanité, et qu'en mathématiques, étant donné des nombres on peut enlever à chaque chiffre sans lui faire perdre sa vertu personnelle. L'homme normal (ce mot m'exaspère), c'est ce résidu, cette matière première, qu'après la fonte où les particularités se subtilisent, on retrouve au fond des cornues. C'est le pigeon primitif qu'on réobtient par le croisement des variétés rares – un pigeon gris – les plumes de couleur sont tombées ; il n'a plus rien qui le distingue. »

Moi, saisi d'enthousiasme parce qu'il parlait de pigeons gris, je voulus lui serrer la main et je fis :

« Ah ! Monsieur Valentin. »

Il dit simplement :

« Littérateur, tais-toi. D'abord je ne m'intéresse qu'aux fous, et vous êtes affreusement raisonnable. » Puis continua : « L'homme normal c'est celui que je rencontrai dans la rue et que j'appelai par mon nom, le prenant d'abord pour moi-même ; je m'écriai lui tendant la main : “Mon pauvre Knox, comme te voilà terne aujourd'hui ! Qu'as-tu donc fait de ton monocle ?” et ce qui me surprit c'est que Roland, qui se promenait avec moi, l'appelant aussi par son nom, lui disait en même temps que moi : “Pauvre Roland ! où donc avez-vous laissé votre barbe ?” Puis cet individu nous ennuyant, nous le supprimâmes, sans remords, puisqu'il ne présentait rien de nouveau. Lui, ne dit rien d'ailleurs, car il était piteux. Lui, l'homme normal, savez-vous qui c'est : c'est la troisième personne, celle dont on parle... »

Il se tournait vers moi ; je me tournai vers Ildevert et Isidore et leur dis :

« Hein ! qu'est-ce que je vous disais ? »

Valentin continua, très haut, me regardant :

« Dans Virgile, elle s'appelle Tityre ; c'est celle qui ne meurt pas avec nous, et vit à l'aide de chacun. » – Et il ajouta en éclatant de rire, sur moi : « C'est pourquoi il importe peu qu'on la tue. » Et Ildevert et Isidore s'esclaffant aussi s'écrièrent :

« Mais, Monsieur, supprimez Tityre !!! »

Alors, n'y tenant plus, exaspéré, je fis à mon tour :

« Chutt ! Chutt ! je vais parler ! » Et je commençai n'importe comment :

« Si, Messieurs, si ! Tityre a sa maladie !!! – Tous ! tous, nous sommes, et durant toute notre vie, comme durant ces périodes détériorées où nous prend la manie du doute : – a-t-on fermé sa porte à clef, cette nuit ? on reva voir ; a-t-on mis sa cravate ce matin ? on tâte ; boutonné sa culotte, ce soir ? on s'assure. Tenez ! regardez donc Madruce qui n'était pas encore rassuré ! Et Borace ! – Vous voyez bien. Et remarquez que nous savions la chose parfaitement faite ; – on la refait par maladie – la maladie de la rétrospection. On refait parce que l'on a fait ; chacun de nos actes d'hier semble nous réclamer aujourd'hui ; il semble que ce soit un enfant à qui nous avons donné vie et que dorénavant nous devions faire vivre... »

J'étais épuisé et je m'entendais parler mal...

« Tout ce que nous suscitons, il semble que nous le devions entretenir ; de là la crainte de commettre trop d'actes de peur de dépendre par trop, – car chaque acte, au lieu, sitôt fait, de devenir pour nous un repoussoir, devient la couche creuse où l'on retombe – recubans.

– Ce que vous dites là est assez curieux, commença Ponce...

– Mais non, Monsieur, ce n'est pas curieux du tout – et je ne devrais pas du tout le mettre dans Paludes... Je disais que notre personnalité ne se dégage plus de la façon dont nous agissons – elle gît dans l'acte même – dans les deux actes que nous faisons (un trille) – dans les trois. Qui est Bernard ? C'est celui qu'on voit le jeudi chez Octave. – Qui est Octave ? C'est celui qui reçoit le jeudi Bernard. – Mais encore ? C'est lui qui va le lundi chez Bernard. – Qui est... qui sommes-nous tous, Messieurs ? Nous sommes ceux qui vont tous les vendredis soir chez Angèle.

– Mais, Monsieur, dit Lucien par politesse, d'abord c'est tant mieux ; puis soyez sûr que c'est là notre seul point de tangence !

– Eh ! parbleu, Monsieur, repris-je, je pense bien que lorsque Hubert vient me voir tous les jours à six heures, il ne peut pas être en même temps chez vous ; mais qu'est-ce que cela change si, qui vous recevez tous les jours, c'est Brigitte ? – Qu'importe même si Joachim ne la reçoit que tous les trois jours ? – Est-ce que je fais de la statistique ? – Non ! mais j'aimerais mieux marcher aujourd'hui sur les mains, plutôt que de marcher sur les pieds – comme hier !

– Il me semble pourtant que c'est ce que vous faites, dit Tullius bêtement.

– Mais, Monsieur, c'est précisément ce dont je me plains ; je dis “j'aimerais mieux” remarquez ! d'ailleurs je tâcherais de le faire à présent, dans la rue, qu'on m'enfermerait comme un fou. Et c'est justement là ce qui m'irrite – c'est que tout le dehors, les lois, les mœurs, les trottoirs aient l'air de décider nos récidives et de s'attribuer notre monotonie, – quand, au fond, tout s'entend si bien avec notre amour des reprises.

– Alors de quoi vous plaignez-vous ? s'exclamèrent Tancrède et Gaspard.

– Mais précisément de ce que personne ne se plaigne ! l'acceptation du mal l'aggrave, – cela devient du vice, Messieurs, puisque l'on finit par s'y plaire. Ce dont je me plains, Monsieur – c'est qu'on ne regimbe pas ; c'est qu'on ait l'air de bien dîner quand on mange des ratatouilles et qu'on ait belle mine après un repas de quarante sous. C'est qu'on ne se révolte pas contre...

– Oh ! oh ! oh ! firent plusieurs – vous voilà révolutionnaire ?

– Mais pas du tout, Messieurs, je ne le suis pas, révolutionnaire ! vous ne me laissez pas achever, – je dis qu'on ne se révolte pas... en dedans. Ce n'est pas des répartitions que je me plains ; c'est de nous ; c'est des mœurs...

– Enfin Monsieur, fit un tumulte – vous reprochez aux gens de vivre comme ils font, – d'autre part vous niez qu'ils puissent vivre autrement, et vous leur reprochez d'être heureux de vivre comme ça – mais si ça leur plaît – mais... mais enfin, Monsieur : Qu'est-ce-que-vous-vou-lez ??? »

J'étais en eau et complètement ahuri ; je répondis éperdument :

« Ce que je veux ? Messieurs, ce que je veux – moi, personnellement – c'est terminer Paludes. »

Alors Nicodème s'élançant du groupe vint me serrer la main en criant :

« Ah ! Monsieur, comme vous ferez bien ! Tous les autres avaient du coup tourné le dos.

– Comment, dis-je, vous connaissez ?

– Non, Monsieur, reprit-il, mais mon ami Hubert m'en a beaucoup parlé.

– Ah ! il vous a dit...

– Oui, Monsieur, l'histoire du pêcheur à la ligne qui trouve les vers de vase si bons qu'il les mange au lieu d'en amorcer ses lignes ; – alors il ne prend rien... naturellement. Moi je trouve ça très drôle ! »

Il n'avait rien compris. – Tout est à recommencer, encore. Ah ! je suis éreinté ! Et dire que c'est justement ça que je voudrais leur faire comprendre, qu'il faut recommencer – toujours – à faire comprendre ; on s'y perd ; je n'en peux plus ; ah ! je l'ai déjà dit...

Et comme chez Angèle je suis presque chez moi, m'approchant d'elle et sortant ma montre, je criai très fort :

« Mais, chère amie, il est horriblement tard ! »

Alors chacun dans un seul temps tira sa montre de sa poche et s'écria : « Comme il est tard ! »

Seul Lucien insinua, par politesse : « Vendredi dernier, il était encore plus tard ! » – Mais on ne fit aucune attention à sa remarque (je lui dis simplement : « C'est que votre montre retarde ») ; chacun courait chercher son pardessus ; Angèle serrait des mains, souriait encore, offrait les dernières brioches. Et puis elle se pencha pour voir descendre. – Je l'attendais, ruiné sur un pouf. Quand elle revint :

« Un vrai cauchemar votre soirée ! – commençai-je. O ! ces littérateurs ! ces littérateurs, Angèle !!! Tous insupportables !!!

– Mais vous ne disiez pas cela l'autre jour, reprit-elle.

– C'est, Angèle, que je ne les avais pas vus chez vous. – Et puis c'est effrayant ce qu'il y en avait ! – Chère amie, on n'en reçoit pas tant que ça à la fois !

– Mais, dit-elle, je ne les avais pas tous invités ; c'est chacun qui en a amené plusieurs autres.

– Au milieu d'eux tous vous paraissiez si ahurie... Vous auriez dû dire à Laure de monter ; vous vous seriez prêté conte nance.

– Mais, reprit-elle, c'est que je vous voyais tellement excité ; je croyais que vous alliez avaler les chaises.

– Chère Angèle, c'est que sinon l'on se serait tellement ennuyé... Mais étouffait-on dans votre salle ! – La prochaine fois on n'entrera qu'avec une carte. – Je vous demande un peu ce que signifiait votre petit ventilateur ! D'abord rien ne m'agace comme ce qui tourne sur place ; vous devriez savoir cela, depuis le temps ! – Et puis en fait-il un vilain bruit quand il tourne ! On entendait ça sous le rideau sitôt qu'on arrêtait de causer. Et tout le monde se demandait : “Qu'est-ce que c'est ?” – Vous pensez bien que je ne pouvais pas leur dire . “C'est le ventilateur d'Angèle !” Tenez, l'entendez-vous à présent, comme il grince. Oh ! c'est insupportable, chère amie ; arrêtez-le, je vous en prie.

– Mais, dit Angèle, on ne peut pas l'arrêter.

– Ah ! lui aussi, criai-je ; – alors parlons très haut, chère amie. – Quoi ! vous pleurez ?

– Du tout, fit-elle, très colorée.

– Tant pis ! – Et je vociférai, pris de lyrisme pour couvrir le petit bruit de crécelle : – Angèle ! Angèle ! il en est temps ! quittons ces lieux intolérables ! – Entendrons-nous soudain, belle amie, le grand vent de la mer sur les plages ? – Je sais que l'on n'a près de vous rien que de petites pensées, mais ce vent parfois les soulève... Adieu ! j'ai besoin de marcher ; plus que demain, songez ! puis le voyage. Songez donc, chère Angèle, songez !

– Allons, adieu, fit-elle ; allez dormir Adieu. »

Je la quittai. Je revins chez moi presque en courant ; je me déshabillai ; je me couchai ; non pour dormir ; quand je vois les autres prendre du café, cela m'agite. Or je me sentais en détresse et me disais : « Pour les persuader, ai-je bien fait ce que je pouvais faire ? J'aurais dû trouver pour Martin quelques arguments plus puissants... Et Gustave ! – Ah ! il n'aime que les fous, Valentin ! – m'appeler “raisonnable” – si c'est possible ! moi qui n'ai fait rien que d'absurde tout ce jour. Je sais bien que ça n'est pas la même chose... Ici, ma pensée, pourquoi t'arrêter et me fixer comme une chouette hagarde ? – Révolutionnaire, peut-être que je le suis, après tout, à force de l'horreur du contraire. Comme l'on se sent misérable pour avoir voulu cesser de l'être ! – Ne pas pouvoir se faire entendre... C'est pourtant vrai, cela que je leur dis – puisque j'en souffre. – Est-ce que j'en souffre ? – Ma parole ! à de certains moments, je ne comprends plus du tout ni ce que je veux ni à qui j'en veux ; – il me semble alors que je me débats contre mes propres fantômes et que je.. Mon Dieu ! mon Dieu, c'est là vraiment chose pesante, et la pensée d'autrui est plus inerte encore que la matière. Il semble que chaque idée, dès qu'on la touche, vous châtie ; elles ressemblent à ces goules de nuit qui s'installent sur vos épaules, se nourrissent de vous et pèsent d'autant plus qu'elles vous ont rendu plus faible... A présent que j'ai commencé de chercher les équivalents des pensées, pour les rendre aux autres plus claires – je ne peux cesser ; rétrospections ; – voilà des métaphores ridicules ; – je me sens prendre peu à peu, à mesure que je les dépeins, par toutes les maladies que je reproche aux autres, et je garde pour moi toute la souffrance que je ne parviens pas à leur donner. – Il me semble à présent que le sentiment que j'en ai augmente encore ma maladie, et que les autres, après tout, peut-être ne sont pas malades. – Mais alors, ils ont raison de ne pas souffrir – et je n'ai pas raison de le leur reprocher ; – pourtant je vis comme eux, et c'est de vivre ainsi que je souffre... Ah ! ma tête est au désespoir ! – Je veux inquiéter – je me donne pour cela bien du mal – et je n'inquiète que moi-même... Tiens ! une phrase ! notons cela. » Je sortis un feuillet de dessous mon oreiller, je rallumai ma bougie et j'écrivis ces simples mots :

« S'éprendre de son inquiétude. »

Je soufflai ma bougie.

« ... Mon dieu, mon Dieu ! avant de m'endormir, il y a un petit point que je voudrais scruter encore. On tient une petite idée – on aurait aussi bien pu la laisser tranquille... – hein !... Quoi ?... Rien, c'est moi qui parle ; – je disais qu'on aurait aussi bien pu la laisser tranquille., hein !... Quoi ?... Ah ! j'allais m'endormir... – non, je voulais encore penser à cette petite idée qui grandit ; – je ne saisis pas bien la progression ; – maintenant l'idée est énorme – et qui m'a pris – pour en vivre ; oui, je suis son moyen d'existence ; – elle est lourde – il faut que je la présente, que je la représente dans le monde. – Elle m'a pris pour la trimbaler dans le monde. – Elle est pesante comme Dieu... Malheur ! encore une phrase ! » – Je sortis un autre feuillet ; j'allumai ma bougie et j'écrivis :

« Il faut qu'elle croisse et que je diminue. »

– « C'est dans saint Jean... Ah ! pendant que j'y suis » : – Je sortis un troisième feuillet...

.........................

« Je ne sais plus ce que je voulais dire... ah ! tant pis ; j'ai mal à la tête... Non, la pensée serait perdue, – perdue... et j'y aurais mal comme à une jambe de bois... jambe de bois... Elle n'y est plus : on la sent, la pensée... la pensée... – Quand on répète ses mots, c'est qu'on va dormir ; – je vais répéter encore : jambe de bois, – jambe de bois... jambe de... Ah ! je n'ai pas soufflé ma bougie... Si. – Est-ce que j'ai soufflé ma bougie ?... Oui, puisque je dors. – D'ailleurs quand Hubert est rentré, elle n'était pas encore éteinte ;... mais Angèle prétendait que si ;... c'est même alors que je lui ai parlé de la jambe de bois ; – parce qu'elle piquait dans la tourbe ; je lui faisais observer que je ne pourrais jamais courir assez vite ; ce terrain, disais-je, est horriblement élastique !... la maraischaussée – non pas cela !... Tiens ! où est Angèle ? Je commence à courir un peu plus vite. – Misère ! on enfonce horriblement... je ne pourrai jamais courir assez vite.. Où est le bateau ? Est-ce que j'y suis ?... Je vais sauter – ouf ! houp. – Quelâs !...

« Alors si vous voulez, Angèle, nous allons faire en cette barque un petit voyage d'agrément. Je vous faisais observer simplement, chère amie, qu'il n'y a là rien que des carex et des lycopodes – des petits potamogétons – et moi je n'ai rien dans les poches – un tout petit peu de mie de pain pour les poissons... Tiens ? où est Angèle ?... Enfin, chère amie, pourquoi est-ce que vous êtes ce soir toute fondue ?... – mais vous vous dissolvez complètement, ma chère ! – Angèle ! Angèle ! entendez-vous – voyons, entendez-vous ? Angèle !... et ne restera-t-il plus de vous que cette branche de nymphéa botanique (et j'emploie ce mot dans un sens bien difficile à apprécier aujourd'hui) – que je vais récolter sur le fleuve... Mais c'est absolument du velours ! un tapis tout à fait ; – c'est une moquette élastique !... Alors pourquoi rester assis dessus ? avec entre les mains ces deux pieds de chaise. Il faut chercher enfin à sortir de dessous les meubles ! – On va recevoir Monseigneur... d'autant plus qu'on étouffe ici !... Voici donc le portrait d'Hubert. Il est en fleur... Ouvrons la porte ; il fait trop chaud. Cette autre salle m'a l'air d'être encore un peu plus pareille à ce que je m'attendais à la trouver ; – seulement le portrait d'Hubert y est mal fait ; j'aimais mieux l'autre ; il a l'air d'un ventilateur ; – ma parole ! d'un ventilateur tout craché. Pourquoi rigole-t-il ?... Allons-nous-en. Venez, ma chère amie... tiens ! où est Angèle ? – Je la tenais très fort par la main tout à l'heure ; elle a dû s'enfiler dans le corridor, pour aller préparer sa valise. Elle aurait pu laisser l'indicateur... Mais ne courez donc pas si vite, je ne pourrai jamais vous suivre. – Ah ! misère ! encore une porte fermée... Heureusement qu'elles sont très faciles à ouvrir ; je les claque derrière moi pour que Monseigneur ne puisse pas m'attraper. – Je crois qu'il a mis tout le salon d'Angèle à mes trousses... Y en a-t-il ! Y en a-t-il ! des littérateurs... Paf ! encore une porte fermée. – Paf ! – Oh ! nous n'en sortirons donc jamais, du corridor ! – Paf ! – quelle enfilade ! Je ne sais plus du tout où j'en suis... Comme je cours vite à présent !... Miséricorde ! ici il n'y a plus de portes du tout. Le portrait d'Hubert est mal accroché ; – il va tomber ; – il a l'air d'un rigolateur... Cette pièce est beaucoup trop étroite – j'emploierai même le mot : exigu ; on ne pourra jamais y tenir tous. Ils vont venir... J'étouffe ! – Ah ! par la fenêtre. – Je vais la refermer derrière moi ; – je vais voleter désolément jusqu'au balcon de sur la rue. – Tiens ! c'est un corridor ! Ah ! les voilà : – Mon Dieu, mon Dieu ! Je deviens fou... J'étouffe ! » Je m'éveillai trempé de sueur ; les couvertures trop bordées me sanglaient comme des ligatures ; leur tension me semblait un poids horrible sur la poitrine ; je fis un grand effort, les soulevai, puis d'un coup les rejetai toutes. L'air de la chambre m'entoura ; je respirai avec méthode. – Fraîcheur – petit matin – vitres pâles... il faudra noter tout cela ; – aquarium, – il se confond avec le reste de la chambre... A cet instant je frissonnai ; – je vais me refroidir, pensai-je ; – certainement je me refroidis. – Et grelottant, je me levai pour rattraper les couvertures, et les ramenant sur le lit je me rebordai docilement pour dormir.

HUBERT
OU LA CHASSE AU CANARD

Table des matières

Vendredi.

Sur l'agenda, sitôt levé je pus lire : tâcher de se lever à six heures. Il était huit heures ; je pris ma plume ; je biffai ; j'écrivis au lieu : Se lever à onze heures. – Et je me recouchai, sans lire le reste.

Après la nuit horrible, me sentant souffrant, je pris au lieu de lait, pour varier, un peu de tisane ; et même je la pris dans mon lit, où me l'apporta mon domestique. Mon agenda m'exaspérant, ce fut sur une feuille vraiment volante que j'écrivis : « Ce soir, acheter une bonbonne d'eau d'Évian » – puis j'épinglai cette feuille au mur.

– Pour goûter cette eau, je resterai chez moi, je n'irai point dîner avec Angèle, Hubert y va d'ailleurs ; peut-être que je les gênerais ; – mais j'irai sitôt après dans la soirée pour voir si je les aurais gênés.

Je pris ma plume et j'écrivis :

« Chère amie ; j'ai la migraine ; je ne viendrai pas pour souper ; d'ailleurs Hubert viendra, et je ne voudrais pas vous gêner : mais je viendrai sitôt après dans la soirée J'ai fait un cauchemar assez curieux que je vous raconterai. »

J'enveloppai la lettre ; pris une autre feuille et tout doucement j'écrivis :

Tityre au bord des étangs va cueillir les plantes utiles. Il trouve des bourraches, des guimauves efficaces et des centaurées très amères. Il revient avec une gerbe de simples. A cause de la vertu des plantes, il cherche des gens à soigner. Autour des étangs, personne. Il pense : c'est dommage. – Alors il va vers les salines où sont fièvres et ouvriers. Il va vers eux, leur parle, les exhorte et leur prouve leur maladie ; – mais un dit qu'il n'est pas malade ; un autre, à qui Tityre donne une fleur médicinale, la plante dans un vase et va la regarder pousser ; un autre enfin sait bien qu'il a la fièvre, mais croit qu'elle est utile à sa santé

Et comme aucun enfin ne souhaitait guérir et que les fleurs s'en fussent fanées, Tityre prend lui même la fièvre pour pouvoir au moins se soigner...

A dix heures on sonna ; c'était Alcide. Il dit : « Couché ! – Malade ? »

Je dis : « Non. Bonjour, mon ami. – – Mais je ne peux me lever qu'à onze heures. – C'est une décision que j'ai prise. – Tu voulais ?

– Te dire adieu ; on m'a dit que tu partais en voyage... C'est pour longtemps ?

– Pas pour très très longtemps... Tu comprends qu'avec les moyens dont je dispose... Mais l'important c'est de partir. – Hein ? Je ne dis pas ça pour te renvoyer ; – mais j'ai beaucoup à écrire avant de... enfin, tu es bien gentil d'être venu ; – au revoir. » Il partit.

Je pris un nouveau feuillet et j'écrivis :

Tityre semper recubans

puis je me rendormis jusqu'à midi.

C'est une chose curieuse à noter, cela, combien une résolution importante, la décision d'un grand changement dans l'existence, fait paraître futiles les petites obligations du jour, les besognes, et donne donc de force pour les envoyer au diable.

C'est ainsi que j'eus contre Alcide, dont la visite m'importunait, le courage d'une impolitesse que je n'eusse pas osé sans cela. – De même, ayant vu, par hasard sur l'agenda, que malgré moi je regardai, l'indication :

« Dix heures. Aller expliquer à Magloire pourquoi je le trouve si bête. » – j'eus la force de me réjouir de n'y avoir pas été.

– L'agenda a du bon, pensai-je, car si je n'eusse pas marqué pour ce matin ce que j'eusse dû faire, j'aurais pu l'oublier, et je n'aurais pu me réjouir de ne l'avoir point fait. C'est toujours là le charme qu'a pour moi ce que j'appelai si joliment l'imprévu négatif ; je l'aime assez car il nécessite peu d'apport, de sorte qu'il me sert pour les jours ordinaires.

Le soir, après le dîner, donc je me rendis chez Angèle. Elle était assise au piano ; elle aidait Hubert à chanter le grand duo de Lohengrin, que je fus heureux d'interrompre.

« Angèle, chère amie, dis-je en entrant, je n'apporte pas de valise ; pourtant je reste ici toute la nuit, selon votre gracieuse invite, attendant avec vous, n'est-ce pas, l'heure du matinal départ. – J'ai dû laisser ici depuis longtemps divers objets que vous aurez mis dans ma chambre : chaussures rustiques, tricot, ceinture, toque imperméable... Nous trouverons tout ce qu'il faut. Je ne retourne plus chez moi. – Il faut, ce dernier soir, s'ingénier, songer au départ de demain, ne rien faire qui ne le prépare ; il faut le motiver, l'amener, le rendre en tous points désirable. Hubert devra nous allécher, par le récit de quelque ancienne aventure.

– Je n'ai guère de temps, dit Hubert ; il est tard déjà et je dois aller à ma société d'assurances toucher quelques papiers avant la fermeture des bureaux. – Puis je ne sais pas raconter, et ce ne sont toujours que des souvenirs de mes chasses. – Celui-ci remonte à mon grand voyage en Judée ; – mais il est terrible, Angèle, et je ne sais...

– O ! racontez, je vous en prie.

– Vous la voulez, – voici l'histoire :

« Je voyageais avec Bolbos, – que vous deux n'aurez point connu ; c'était un grand ami d'enfance ; – ne cherchez point, Angèle, il est mort, – et c'est sa fin que je raconte.

« Il était comme moi grand chasseur, chasseur de tigres dans les jungles. Il était vaniteux d'ailleurs, et s'était fait faire, avec la peau d'un de ces tigres qu'il avait lui-même tués, une pelisse de mauvais goût qu'il portait même les jours chauds, et toujours toute grande ouverte. – Il la portait encore ce dernier soir... avec plus de raison d'ailleurs, car on n'y voyait presque plus et le froid déjà vif s'accen tuait. Vous savez qu'en ces climats les nuits sont froides, et c'est durant la nuit qu'on chasse la panthère. On la chasse en escarpolette – et c'est même assez amusant. Dans ces montagnes d'Idumée, on connaît les couloirs rocheux où la bête, à ses heures, passe ; rien n'est plus régulier dans ses habitudes qu'une panthère – et c'est même ce qui permet de la chasser. – La panthère se tue de haut en bas, – pour des raisons anatomiques. De là, l'usage de l'escarpolette, mais qui ne présente vraiment tous ses avantages que lorsqu'on manque la panthère. En effet, le contre-coup de la détente est une impulsion assez vive pour balancer l'escarpolette ; celles-ci sont choi sies à cet usage très légères ; elles s'élancent aussitôt, vont et viennent, et la panthère exaspérée bondit mais ne peut les atteindre – ce qu'elle ferait certainement si l'on demeurait immobile. – Que dis-je, ferait ?... ce qu'elle a fait ! ce qu'elle a fait, Angèle !

« ... Ces balançoires se suspendent d'un bord à l'autre du ravin ; nous avions donc chacun la nôtre ; il était tard ; nous attendions. – La panthère devait passer au-dessous de nous entre minuit et une heure. J'étais jeune encore, un peu poltron, et tout à la fois téméraire, – je veux dire précipité. Bolbos plus vieux était plus sage : lui qui connaissait cette chasse, par excellente amitié, m'avait cédé la bonne place d'où l'on devait voir le premier.

– Quand tu fais des vers, ils ne valent rien du tout, lui dis-je ; tâche donc de parler en prose. »

Il reprit sans m'avoir compris :

« A minuit, j'armai mon fusil. A minuit et quart la pleine lune passa les roches.

– Comme ça devait être beau ! dit Angèle.

– Bientôt on entendit non loin ce léger frôlement, si particulier, que font les fauves quand ils marchent. A minuit et demi je vis s'avancer en rampant une forme allongée – c'était elle ! j'attendis encore qu'elle fût bien sous moi. – Je tirai... Chère Angèle, que vous dirai-je ? Je me sentis du coup projeté sur l'escarpolette, en arrière, – il me sembla que je m'envolais ; aussitôt je fus hors de prise – la tête perdue, mais pas assez pour... Bolbos ne tirait pas ! – Qu'attendait-il ? c'est ce que je n'ai pas pu comprendre ; – mais ce que j'ai compris, c'est qu'il est peu prudent dans ces chasses d'être deux : Supposez, en effet, chère Angèle, que l'un tire, ne fût-ce qu'un instant après l'autre ; – la panthère irritée voit ce point immobile – a le temps de sauter – et pourtant celui qu'elle attrape, c'est précisément celui qui n'a pas tiré. – Je crois, lorsqu'à présent j'y pense, que Bolbos a voulu tirer, mais que son coup n'a pas voulu partir. De ces défections arrivent même avec les meilleurs fusils. – Quand, cessant mon aller en arrière, je commençai de revenir en avant, je distinguai Bolbos sous la panthère, et tous deux sur la balançoire à présent vivement agitée ; – en effet, rien de plus preste que ces bêtes.

« Je dus, chère Angèle, – songez ! je dus assister à ce drame – j'allais, je venais, je balançais toujours ; – lui maintenant balançait aussi, sous la panthère – et je n'y pouvais rien ! – Me servir du fusil ? – Impossible : comment viser ? – J'aurais du moins voulu partir car ce mouvement me donnait horriblement mal au cœur...

– Comme ça devait être émouvant ! dit Angèle.

– Maintenant, adieu, chers amis, – je vous laisse. Je suis pressé. Bon voyage ; amusez-vous bien ; ne rentrez pas trop tard. – Je reviendrai vous voir dimanche. »

Hubert partit.

Il y eut un vaste silence. Si j'avais parlé, j'aurais dit : « Hubert a bien mal raconté. J'ignorais son voyage en Judée. Est-ce que c'est vrai, cette histoire ? – Vous aviez l'air quand il parlait d'immodérément l'admirer. » – Mais je ne disais rien ; je regardais le foyer, la flamme de la lampe, Angèle auprès de moi, tous deux auprès du feu – la table – la pénombre exquise de la chambre – tout ce qu'il nous fallait quitter... On apporta le thé. Il était plus de onze heures ; il semblait que chacun de nous deux sommeillât

Quand minuit eut achevé de sonner :

« Moi aussi, j'ai chassé... » commençai-je.

L'étonnement sembla l'éveiller ; elle dit :

« Vous ! chasser! Chasser quoi ?

– Le canard, Angèle. Et ce fut même avec Hubert ; ce fut jadis... Mais chère Angèle, pourquoi pas ? – Ce qui me déplaît, c'est le fusil, non pas la chasse ; j'ai les détonations en horreur. Vous vous méprenez, je vous assure, dans vos jugements sur moi-même. J'ai le tempérament très actif ; ce sont les instruments qui me gênent... Mais Hubert, toujours au courant des inventions les plus récentes, m'avait procuré pour l'hiver, par l'entremise d'Amédée, un fusil à air comprimé.

– O racontez-moi tout ! dit Angèle.

– Ce n'était pas, continuai-je – ce n'était pas, vous pensez bien, un de ces fusils extraordinaires comme on n'en voit qu'aux grandes expositions ; – d'ailleurs, je ne l'avais que loué, car ces instruments coûtent horriblement cher ; puis je n'aime pas garder chez moi des armes. – Un petit réservoir à air faisait manœuvrer la détente, – au moyen d'un tube élastique que l'on se passait sous l'aisselle : on tenait dans sa main une poire un peu fatiguée, – car c'était un vieux appareil ; – à la moindre pression, la poire en caoutchouc faisait partir la balle... Votre ignorance de la technique m'empêche de vous expliquer mieux.

– Vous auriez dû me montrer cela, dit Angèle.

– Chère amie, ces instruments ne peuvent être touchés qu'avec une toute particulière adresse, – puis, je vous l'ai dit, je ne le gardai point. D'ailleurs cette seule nuit de chasse suffit, tant elle fut fructifère, à user définitivement la poire, – comme je vais vous raconter : – C'était une brumeuse nuit de décembre. – Hubert alors me dit : “Viens-tu ?”

« Je lui répondis : “Je suis prêt.”

« Il décrocha sa carabine ; moi mon fusil ; il prit ses pipeaux et ses bottes ; nous prîmes nos patins nickelés. Puis, avec ce flair particulier des chasseurs, nous nous avançâmes dans l'ombre. Hubert connaissait le chemin qui devait conduire à la hutte, où, près de l'étang giboyeux, un feu de tourbe préparé couvait depuis le soir sous la cendre. D'ailleurs, sitôt sortis du parc que les sapins noirs encombraient, la nuit nous parut plutôt claire. Une lune à peu près gonflée se montrait indistinctement à travers la brume éthérée. On ne la voyait pas comme parfois, tantôt et tantôt, puis cachée, puis ruisseler sur les nuages ; la nuit n'était pas agitée ; – ce n'était pas non plus une nuit pacifique ; – elle était muette, inemployée, humide, et m'eussiez-vous compris si j'eusse dit : involontaire. Le ciel était sans autre aspect ; on l'eût retourné sans surprise. – Si j'insiste ainsi, calme amie, c'est pour bien vous faire comprendre à quel point cette nuit était ordinaire.

« Les chasseurs expérimentés savent, pour l'affût du canard, que ce sont ces nuits les meilleures. – Nous approchâmes du canal dont, entre les roseaux fanés, nous distinguions l'eau gelée, à son reflet de polissure. Nous adaptâmes nos patins et, sans dire un mot, nous allâmes. Plus l'on approchait de l'étang, plus l'eau bourbeuse, diminuée, mêlée de mousses et de terre et de neige à moitié fondue, rendait la course difficile. Le canal allait se perdant ; nos patins enfin nous gênèrent. Nous marchâmes. Hubert entre se chauffer dans la hutte ; moi je n'y pus tenir à cause de l'épaisse fumée... Ce que je vais vous raconter, Angèle, c'est une chose horrible ! – car, écoutez : – Sitôt que Hubert fut chauffé, il s'engagea dans l'eau vaseuse ; – je sais bien qu'il avait ses bottes et son vêtement goudronné – mais, amie, il ne s'enfonça pas jusqu'aux genoux – ni jusqu'à la ceinture : il s'enfonça là-dedans tout entier ! – Ne frémissez pas trop ; c'était exprès ! Pour se cacher mieux des canards, il voulait complètement disparaître ; c'était abject, allez-vous dire... N'est-ce pas ? Je le trouvais aussi : mais de là vint le gibier en abondance. Les dispositions étaient prises ; assis au fond d'une barque amarrée, j'attendais le vol approcher. – Hubert, quand il fut bien caché, commença d'appeler le canard. Il employait à cet effet deux pipeaux : l'un d'appel, l'autre de réponse. Le voilier lointain entendait ; il entendait cette réponse : le canard est si bête qu'il la croyait de lui ; de sorte qu'il arrivait vite – pour l'avoir faite, chère Angèle. – Hubert imitait parfaitement. Le ciel au-dessus de nous s'assombrit de leur nuage triangulaire ; puis le bruit de leurs ailes s'accrut de ce qu'alors ils descendirent ; et lorsqu'ils furent assez près, moi je commençai de tirer.

« Ils vinrent bientôt si nombreux, qu'à vrai dire je ne visais qu'à peine ; je me contentais de presser un peu plus, à chaque coup nouveau, la poire, – tant la détente était facile ; – elle ne faisait pas d'autre bruit que celui, dans les airs, d'une chandelle d'artifice à l'instant de son éclosion – ou que le son plutôt de “Palmes !” dans un vers de Monsieur Mallarmé. Encore souvent ne l'entendait-on même pas, et lorsque je n'approchais pas mon oreille, n'étais-je averti du départ de la balle que par la chute d'un autre oiseau. N'entendant pas de bruit, les canards longtemps s'arrêtèrent. Ils tombaient, tournoyant sur l'eau brune qu'une croûte boueuse étouffait, et, crispés, déchiraient des feuilles de leur aile mal refermée. Ils voulaient, avant de mourir, gagner un abri de broussailles les roseaux ne les cachant pas. Des plumes s'attardaient et, flottant sur les eaux, dans les airs, semblaient, autant que les brouillards, légères... Moi je me demandais : Quand ça va-t-il finir ? – Enfin, au petit jour, les derniers survivants partirent ; il se fit tout à coup un grand bruit d'ailes, que les derniers mourants comprirent. – Alors enfin revint Hubert, couvert de feuilles et de vase. Nous démarrâmes le canot plat et, le poussant avec des gaules au travers des tiges froissées, dans l'horrible clarté d'avant l'aube, nous recueillîmes nos victuailles. – J'en avais tué plus de quarante ; – toutes sentaient le marécage... Mais quoi ! vous dormez, chère Angèle ? »

La lampe baissait faute d'huile, le feu se mourait tristement, et la vitre se lavait d'aube. Un peu d'espoir enfin des réserves du ciel semblait en grelottant descendre.. Ah ! que vienne enfin jusqu'à nous un peu de céleste rosée et, dans cette chambre si close où si longtemps nous sommeillâmes, fût-ce à travers la vitre et pluviale, qu'une aube enfin paraisse, et qu'elle apporte jusqu'à nous, à travers l'ombre accumulée, un peu de blancheur naturelle...

Angèle sommeillait à demi ; n'entendant plus parler elle s'éveilla doucement – murmura :

« Vous devriez mettre cela...

– ... Ah ! par pitié n'achevez pas, chère amie – et ne me dites pas que je devrais mettre cela dans Paludes. – D'abord ça y est déjà – et puis vous n'avez pas écouté – mais je ne vous en veux pas – non, je vous en supplie, ne croyez pas que je vous en veuille. Aussi bien je veux être joyeux aujourd'hui. L'aube naît, Angèle ! voyez ! Voyez les toits gris de la ville et ces blancheurs sur la banlieue... Sera-ce... Ah ! de quelle morne grisaille et de quelle veille effritée, cendre amère, ah ! pensée – sera-ce ta candeur, et qui se glisse inespérée, aube, qui nous délivrera ? – La vitre où le matin ruisselle... non... le matin où pâlit la vitre.. Angèle – laverait... laverait...

Nous partirons ! je sens que des oiseaux sont ivres !

Angèle ! c'est un vers de Monsieur Mallarmé ! – je le cite assez mal – il est au singulier – mais vous partez aussi – ah ! chère amie, je vous emmène ! – Valises ! – Hâtons-nous ; – je veux un havresac bondé ! – Pourtant ne prenons pas trop de choses : “Tout ce qu'on ne peut pas mettre dans sa valise est insupportable !” – Le mot est de Monsieur Barrès – Barrès, vous savez bien, le député, ma chère ! – Ah ! l'on étouffe ici ; ouvrons, voulez-vous, la fenêtre ! Je suis extrêmement agité. Allez vite dans la cuisine. En voyage on ne sait jamais où l'on dîne. Emportons quatre pains fourrés, des œufs, du cervelas et la longe de veau qu'hier au souper nous laissâmes. »

Angèle s'éloigna ; je demeurai seul un instant.

Or, de cet instant que dirais-je ? – Pour quoi n'en parler pas autant que de l'instant qui suivit : savons-nous quelles sont les choses importantes ? Quelle arrogance dans le choix ! – Regardons tout avec une égale insistance, et, qu'avant le départ excité, j'aie encore une calme méditation. Regardons ! Regardons ! – que vois-je ?

– Trois marchands de légumes passent.

– Un omnibus déjà.

– Un portier balaie devant sa porte.

– Les boutiquiers rafraîchissent leur devanture.

– La cuisinière part pour le marche.

– Des collégiens vont à l'école

– Les kiosques reçoivent les journaux ; des messieurs pressés les achètent.

– On pose les tables d'un café...

Mon Dieu ! Mon Dieu, qu'Anglèle n'entre pas à présent, voici que de nouveau je sanglote., c'est nerveux, je crois ; – cela me prend à chaque énumération. – Et puis je grelotte à présent ! – Ah ! pour l'amour de moi fermons cette fenêtre. Cet air du matin m'a transi. – La vie – la vie des autres ! – cela, la vie ? – voir la vie ! Ce que c'est pourtant que de vivre !!... Et qu'est-ce qu'on en pourrait dire d'autre ? Exclamations. – A présent, j'éternue ; oui, sitôt que la pensée s'arrête et que la contemplation me commence, je prends froid. – Mais j'entends Angèle – hâtons-nous.

ANGÈLE
OU LE PETIT VOYAGE

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Samedi.

Ne noter du voyage rien que les moments poétiques – parce qu'ils rentrent plus dans le caractère de ce que je désirais.

Dans la voiture qui nous mène à la gare, je déclamai :

Des chevreaux au bord des cascades ;

Des ponts jetés sur des ravins ;

Des mélèzes en enfilades...

Où monte avec nous, j'imagine,

L'excellente odeur de résine

Des mélèzes et des sapins.

« Oh ! dit Angèle – quels beaux vers !

– Vous trouvez, chère amie, lui dis-je. – Mais non, mais non, je vous assure ; – je ne dis pas qu'ils soient mauvais, mauvais.. Mais enfin, je n'y tiens pas ; – j'improvisais. Puis, vous avez peut-être raison ; – il se peut en effet qu'ils soient bons. L'auteur ne sait jamais bien lui-même... »

Nous arrivâmes à la gare beaucoup trop tôt. Il y eut, dans la salle d'attente, une attente, ah ! vraiment longue. C'est alors qu'assis auprès d'Angèle je crus devoir lui dire une gracieuseté :

« Amie – mon amie, – commençais-je ; il y a dans votre sourire une douceur que je ne puis pas bien comprendre. Viendrait-elle de votre sensibilité ?

– Je ne sais pas, répondit-elle.

– Douce Angèle ! je ne vous avais jamais aussi bien appréciée qu'aujourd'hui. »

Je lui dis aussi : « Charmante amie, que les associations de vos pensées sont délicates ! » et quelque chose encore que je ne peux pas me rappeler.

Chemin bordé d'aristoloches

Vers trois heures – a propos de rien, commença de tomber une petite averse.

« Ce ne sera qu'un grain, dit Angèle.

– Pourquoi, lui dis-je – chère amie, par un ciel toujours incertain, n'avoir emporté qu'une ombrelle ?

– C'est un en-tout-cas », me dit-elle.

Pourtant, comme il pleuvait plus fort et que je crains l'humidité, nous rentrâmes nous abriter sous le toit du pressoir que nous avions à peine quitté.

Du haut des pins, lentement descendues, une à une, en file brune, l'on voyait les chenilles processionnaires – qu'au bas des pins, longuement attendues, boulottaient les gros calosomes.

« Je n'ai pas vu les calosomes ! dit Angèle (car je lui montrai cette phrase).

– Moi non plus, chère Angèle, – ni les chenilles. – Du reste, ça n'est pas la saison ; mais cette phrase, n'est-il pas vrai – rend excellemment l'impression de notre voyage...

« Il est assez heureux, après tout, que ce petit voyage ait raté – pouvant ainsi mieux vous instruire.

– Oh ! pourquoi dites-vous cela ? reprit Angèle.

– Mais chère amie – comprenez donc que le plaisir que nous peut procurer un voyage, n'est qu'accessoire. On voyage pour l'éducation... Eh quoi ! – Vous pleurez, chère amie ? ..

– Du tout ! fit-elle.

– Allons ! Tant pis. – Du moins vous êtes colorée. »

DIMANCHE

Table des matières

Sur l'agenda :

Dix heures : culte.

Visite à Richard.

Vers cinq heures aller visiter avec Hubert l'indigente famille Rosselange et le petit fouisseur Grabu.

Faire remarquer à Angèle combien j'ai la plaisanterie sérieuse.

Finir Paludes. – Gravité.

Il était neuf heures. De cette journée je sentis la solennité à ma recrudescente agonie. Je posai doucement ma tête sur ma main ; j'écrivis :

« Toute la vie j'aurai tendu vers une un peu plus grande lumière. J'ai vu, ah ! tout autour de moi, des tas d'êtres languir dans les pièces trop étroites ; le soleil n'y pénétrait point ; de grandes plaques décolorantes en amenaient vers midi des reflets. C'était l'heure où, dans les ruelles, on étouffait de la chaleur sans souffles ; des rayons ne trouvant pas où se répandre concentraient entre les murailles une malsaine pâmoison. Ceux qui les avaient vues pensaient aux étendues, aux rayons sur l'écume des vagues et sur les céréales des plaines... »

Angèle entra :

Je m'écriai : « Vous ! chère Angèle ! »

Elle me dit : « Vous travaillez ? Vous êtes triste, ce matin. Je l'ai senti. Je suis venue.

– Chère Angèle !... Mais – asseyez-vous. – Pourquoi serais-je plus triste ce matin ?

– Oh ! vous êtes triste, n'est-ce pas ? – Et ce n'était pas vrai ce que vous me disiez hier... Vous ne pouvez vous réjouir de ce que n'ait pas été tel que nous le souhaitions notre voyage.

– Douce Angèle !... Je suis vraiment touché par vos paroles... Oui, je suis triste, chère amie ; – j'ai vraiment ce matin l'âme bien désolée.

– Je viens la consoler, dit-elle.

– Comme nous retombons, ma chère ! Tout est bien plus triste à présent. – Je comptais, je l'avoue, beaucoup sur ce voyage, je croyais qu'il allait donner à mon talent une direction nouvelle. C'est vous qui me le proposâtes, il est vrai, mais j'y pensais depuis bien des années. – Je sens mieux à présent tout ce que j'aurais voulu quitter, à voir tout ce que je retrouve.

– Peut-être, dit Angèle, que nous n'avons pas été assez loin. – Mais il fallait deux jours pour voir la mer, et nous voulions être rentrés dimanche pour le culte.

– Nous n'avions pas assez pensé, Angèle, a cette coïncidence ; – et puis, jusqu'où nous fallait-il aller ? Comme nous retombons, chère Angèle ! – Lorsqu'on y repense, à présent : comme il fut triste notre voyage ! – le mot “aristoloche” exprime quelque chose de ça. – Vous souviendrez-vous bien longtemps de ce petit repas dans le pressoir humide, et comme, après, ne disant rien, nous frissonnâmes. – Restez – restez ici tout ce matin, ah ! je vous prie. – Je sens que je vais sangloter tout à l'heure. Il me semble que je porte toujours Paludes avec moi. – Paludes n'ennuiera personne autant que moi-même...

– Si vous le laissiez, me dit-elle.

– Angèle ! Angèle, vous ne comprenez pas ! Je le laisse ici ; je le retrouve là ; je le retrouve partout ; la vue des autres m'en obsède et ce petit voyage ne m'en aura pas délivré. – Nous n'usons pas notre mélancolie, à refaire chaque jour nos hiers nous n'usons pas nos maladies, nous n'y usons rien que nous-mêmes, et perdons chaque jour de la force. – Quelles prolongations du passé ! – J'ai peur de la mort, chère Angèle. – Ne pourrons-nous jamais poser rien hors du temps – que nous ne soyons pas obligés de refaire. – Quelque œuvre enfin qui n'ait plus besoin de nous pour durer. – Mais de tout ce que nous faisons, rien ne dure sitôt que nous ne l'entretenons plus. Et pourtant tous nos actes subsistent horriblement et pèsent. Ce qui pèse sur nous, c'est la nécessité de les refaire ; il y a là quelque chose que je ne comprends plus bien. – Pardonnez – un instant... »

Et prenant un papier, j'écrivis : Nous devons entretenir nos actions lorsqu'elles ne sont pas sincères.

Je repris : « Mais comprenez-vous, chère Angèle, que c'est cela qui fit rater notre voyage... Rien qu'on puisse laisser derrière soi, disant : “CELA EST.” De sorte que nous revînmes pour voir si tout y était encore. – Ah ! misère de notre vie, n'aurons-nous donc rien fait faire aux autres ! rien fait ! que remorquer ainsi ces flottantes dérives... – Et nos relations, chère Angèle ! sont-elles assez transitoires ! C'est même ça qui nous permet, vous comprenez, de les continuer si longtemps.

– O ! vous êtes injuste, dit-elle.

– Non, chère amie – non, ce n'est pas cela, – mais je tiens à vous faire constater l'impression de stérilité qui s'en dégage. »

Alors Angèle courba le front, et souriant un peu, par convenance :

« Ce soir, je resterai, dit-elle ; – voulez-vous ? »

Je m'écriai : « O ! voyons, chère amie ! – Si maintenant l'on ne peut plus vous parler de ces choses, sans que tout de suite... – Avouez d'ailleurs que vous n'en avez pas grande envie ; – puis vous êtes, je vous assure, délicate, et c'est en pensant à vous que j'écrivais, vous en souvenez-vous, cette phrase : “elle craignait la volupté comme une chose trop forte et qui l'eût peut-être tuée.” Vous m'affirmiez que c'était exagéré... Non, chère amie, – non – nous pourrions en être gênés ; – j'ai même fait à ce sujet quelques vers :

.........................

Nous ne sommes pas,

Chère, de ceux-là

Par qui naissent les fils des hommes.

« (Le reste de la pièce est pathétique, mais trop long pour être cité maintenant.) – D'ailleurs, je ne suis pas bien robuste moi-même et c'est ce que j'ai tâché d'exprimer dans ces vers, dont vous vous souviendrez désormais (ils sont un peu exagérés) :

... Mais toi, le plus débile des êtres

Que peux-tu faire ? Que veux-tu faire ?

Est-ce que c'est ta passion

Qui va te donner de la force

Ou de rester à la maison

A te dorloter de la sorte ?

« Et vous voyez bien à cela que j'avais envie de sortir... Il est vrai que j'ajoutais d'une façon encore plus triste – et, dirai-je même, découragée :

Si tu sors, ah ! prends garde à quoi ?

Si tu restes, le mal est pire.

La mort te suit – la mort est là

Qui t'emportera sans rien dire.

« ... La suite se rapporte à vous et n'est pas achevée. – Mais si vous y tenez... Invitez plutôt Barnabé !

– O ! vous êtes cruel ce matin, dit Angèle ; – elle ajouta : “Il sent mauvais.”

– Mais précisément, chère Angèle ; les hommes forts sentent tous mauvais. – C'est ce que mon jeune ami Tancrède a tâché d'exprimer dans ces vers :

Les capitaines vainqueurs ont une odeur forte !

« (Je sais ce qui vous étonne : c'est la césure.) – Mais comme vous êtes colorée !... Et puis je tenais seulement à vous faire constater. – Ah ! je voulais encore, délicate amie, vous faire remarquer combien j'ai la plaisanterie sérieuse... Angèle ! je suis affreusement las ! – je m'en vais bientôt sangloter... Mais, d'abord, laissez-moi vous dicter quelques phrases ; vous écrivez plus vite que moi ; – puis je marche en parlant ; cela m'aide. Voici le crayon, le papier. Ah ! douce amie ! que vous fîtes bien de venir ! – Écrivez, écrivez en hâte ; d'ailleurs c'est à propos de notre pauvre voyage :

« ... Il y a des gens qui sont dehors tout de suite. La nature frappe à leur porte : elle ouvre sur l'immense plaine, où, sitôt qu'ils sont descendus, s'oublie et se perd leur demeure. Ils la retrouvent au soir, quand ils en ont besoin pour dormir ; ils la retrouvent aisément. Ils pourraient, s'ils voulaient, s'endormir à la belle étoile, laisser leur maison tout un jour, – l'oublier même pour longtemps. – Si vous trouvez cela naturel, c'est que vous ne me comprenez pas bien. Étonnez-vous plus de ces choses... Je vous assure que, quant à nous, si nous envions ces habitants si libres, c'est parce que, chaque fois que nous avons bâti dans la peine quelque toit pour nous abriter, ce toit nous a suivis, s'est placé dès lors sur nos têtes ; nous a préservés de la pluie, il est vrai, mais nous a caché le soleil. Nous avons dormi à son ombre ; nous avons travaillé, dansé, baisé, pensé à son ombre ; – parfois, tant la splendeur de l'aurore était grande, nous avons cru pouvoir nous échapper au matin ; nous avons voulu l'oublier ; nous nous sommes glissés, comme des voleurs sous du chaume, non pour entrer, nous, mais pour sortir – subrepticement – et nous avons couru vers la plaine. Et le toit courait après nous. Il bondissait à la façon de cette cloche des légendes après ceux qui tentaient d'échapper au culte. Nous ne cessions d'en sentir le poids sur nos têtes. Nous en avions, pour le faire, porté déjà tous les matériaux ; nous jaugions le poids de l'ensemble. Il courbait notre front, il voûtait nos épaules, – comme faisait à Sindbad tout le poids du Vieillard de la Mer. – On n'y prend pas garde d'abord ; puis, c'est horrible ; cela s'attache à nous par la seule vertu du poids. On ne s'en débarrasse pas. Il faut porter jusqu'à la fin toutes les idées qu'on soulève...

– Ah ! dit Angèle, malheureux – malheureux ami – pourquoi commençâtes-vous Paludes ? – quand il est tant d'autres sujets – et même de plus poétiques.

– Précisément, Angèle ! Écrivez ! Écrivez ! – (Mon Dieu ! vais-je enfin pouvoir être sincère aujourd'hui ?)

« Je ne comprends plus du tout ce que vous voulez dire avec votre plus ou moins grande poésie. – Toutes les angoisses d'un poitrinaire dans une chambre trop petite, d'un mineur qui veut remonter vers le jour, et du pêcheur de perles qui sent peser sur lui tout le poids des sombres ondes de la mer ! toute l'oppression de Plaute ou de Samson tournant la meule, de Sisyphe roulant le rocher ; tout l'étouffement d'un peuple en esclavage – entre autres peines, celles-là, toutes, je les ai toutes connues.

– Vous dictez trop vite, dit Angèle. – Je ne peux pas vous suivre...

– Alors tant pis ! – n'écrivez plus ; – écoutez, Angèle ! Écoutez – car mon âme est désespérée. Que de fois, que de fois j'ai fait ce geste, comme en un cauchemar affreux où j'imaginais le ciel de mon lit détaché, tomber, m'envelopper, peser sur ma poitrine – et presque debout, lorsque je me réveillais – pour repousser de moi, à bras tendus, quelques parois invisibles – ce geste d'écarter quelqu'un dont je sentais trop près de moi l'impure haleine – de retenir à bras tendus des murs qui toujours se rapprochent, ou dont la pesante fragilité branle et chancelle au-dessus de nos têtes ; ce geste aussi, de rejeter des vêtements trop lourds, des manteaux, de dessus nos épaules. Que de fois, cherchant un peu d'air, suffocant, j'ai connu le geste d'ouvrir des fenêtres – et je me suis arrêté, sans espoir, parce qu'une fois, les ayant ouvertes...

– Vous aviez pris froid ? dit Angèle.

– ... Parce qu'une fois, les ayant ouvertes, j'ai vu qu'elles donnaient sur des cours – ou sur d'autres salles voûtées – sur des cours misérables, sans soleil et sans air – et qu'alors, ayant vu cela, par détresse, je criai de toutes mes forces : Seigneur ! Seigneur ! nous sommes terriblement enfermés ! – et que ma voix me revint tout entière de la voûte. – Angèle ! Angèle ! que ferons-nous à présent ? Tenterons-nous encore de soulever ces oppressants suaires – ou nous accoutumerons-nous à ne plus respirer qu'à peine – à prolonger ainsi notre vie dans cette tombe ?

– Nous n'avons jamais vécu plus, dit Angèle. Peut-on, dites-moi vraiment, vivre plus ? Où prîtes-vous le sentiment d'une plus grande exubérance ? Qui vous a dit que cela soit possible ? – Hubert ? – Vit-il plus parce qu'il s'agite ?

– Angèle ! Angèle ! voyez comme je sanglote à présent ! Auriez-vous donc un peu compris mon angoisse ? En votre sourire aurais-je mis peut-être enfin quelque amertume ? – Eh ! quoi ! vous pleurez maintenant. – C'est bien ! Je suis heureux ! J'agis ! – Je m'en vais terminer Paludes ! »

Angèle pleurait, pleurait et ses longs cheveux se défirent.

Ce fut alors que Hubert entra. En nous voyant échevelés : « Pardon ! – je vous dérange », dit-il, en faisant mine de ressortir.

Cette discrétion me toucha beaucoup ; de sorte que je m'écriai :

« Entre ! Entre, cher Hubert ! On ne nous dérange jamais ! – puis tristement j'ajoutai : – N'est-ce pas, Angèle ? »

Elle répondit : « Non, nous causions.

– Je ne venais qu'en passant, dit Hubert – et pour quelques mots seulement. – Je pars pour Biskra dans deux jours ; – j'ai décidé Roland à m'y accompagner. »

Brusquement je m'indignai :

« Outrecuidant Hubert – c'est moi, moi qui l'y ai décidé. Nous sortions de chez Abel tous deux – je me souviens – quand je lui dis qu'il devrait faire ce voyage. »

Hubert éclata de rire ; il dit :

« Toi ? mais mon pauvre ami, réfléchis un peu que tu en as eu assez pour être allé jusqu'à Montmorency ! comment peux-tu prétendre ?... Au reste il se peut bien que ce soit toi qui en aies parlé le premier ; mais à quoi ça sert-il, je te prie, de mettre des idées dans la tête des gens ? penses-tu que ce soit là ce qui les fasse agir ? Et même laisse-moi t'avouer ici que tu manques étrangement de force impulsive... Tu ne peux donner aux autres que ce que tu as. – Enfin, veux-tu venir avec nous ?... – non ? Eh bien ! alors ?... Donc, chère Angèle, adieu – je repasserai vous voir. »

Il sortit.

« Vous le voyez, benoîte Angèle – dis-je – je reste auprès de vous ;... mais ne croyez pas que ce soit par amour...

– O non ! je sais... répondit-elle.

– ... Mais, Angèle, voyez ! m'écriai-je avec un peu d'espoir : onze heures presque ! Oh ! comme l'heure du culte est passée ! »

Alors, en soupirant, elle dit :

« Nous irons à celui de quatre heures. »

Et tout retomba de nouveau.

Angèle eut à sortir.

– Regardant par hasard l'agenda j'y vis l'indication de la visite aux pauvres, je m'élançai vers le bureau de poste et télégraphiai :

« Oh ! Hubert ! – et les pauvres ! »

Puis rentré j'attendis la réponse en relisant le Petit Carême.

– A deux heures je reçus la dépêche. – On lisait : « Merde, lettre suit. »

– Alors m'envahit plus complètement la tristesse.

– Car, si Hubert s'en va, gémis-je – qui viendra me voir à six heures ? Paludes terminé, Dieu sait ce que je m'er vais pouvoir faire. – Je sais que ni les vers ni les drames... je ne les réussis pas bien – et mes principes esthétiques s'opposent à concevoir un roman. – J'avais pensé déjà à reprendre mon ancien sujet de POLDERS – qui continuerait bien Paludes, et ne me contredirait pas...

A trois heures, un exprès m'apporta la lettre de Hubert ; on y lisait : « Je remets à tes soins mes cinq familles indigentes ; un papier qui viendra te donnera leurs noms et les indications suffisantes ; – pour les autres diverses affaires, je les confie à Richard et à son beau-frère, car toi tu n'y connaîtrais rien. Adieu – je t'écrirai de là-bas. »

– Alors je rouvris mon agenda et sur la feuille du lundi, j'écrivis : « Tâcher de se lever à six heures. »

... A trois heures et demie, j'allai prendre Angèle ; – nous allâmes ensemble au culte de l'Oratoire.

A cinq heures – j'allai voir mes pauvres. – Puis, le temps rafraîchissant, je rentrai – je fermai mes fenêtres et me mis à écrire...

A six heures, entra mon grand ami Gaspard.

Il revenait de l'escrime. Il dit :

« Tiens ! Tu travailles ? »

Je répondis : « J'écris Polders... »

.........................

ENVOI

Table des matières

Oh ! que le jour eut donc de peine Ce matin à laver la plaine.

Nous vous avons joué de la flûte

Vous ne nous avez pas écouté.

Nous avons chanté

Vous n'avez pas dansé

Et quand nous avons bien voulu danser

Plus personne ne jouait de la flûte.

Aussi depuis notre infortune

Moi je préfère la bonne lune

Elle fait se désoler les chiens

Et chanter les crapauds musiciens

Au fond des étangs bénévoles

Elle se répand sans paroles ;

Sa tiède nudité

Saigne à perpétuité.

Nous avons guidé sans houlettes

Les troupeaux vers nos maisonnettes.

Mais les moutons voulaient qu'on les mène à des fêtes

Et nous aurons été d'inutiles prophètes.

Eux mènent comme à l'abreuvoir

Les troupeaux blancs à l'abattoir.

Nous avons bâti sur le sable

Des cathédrales périssables.

ALTERNATIVE

Table des matières

– Ou d'aller encore une fois, ô forêt pleine de mystère, – jusqu'à ce lieu que je connais, où, dans une eau morte et brunie, trempent et s'amollissent encore les feuilles des ans passés, les feuilles des printemps adorables.

C'est là que se reposent le mieux mes résolutions inutiles, et que se réduit à la fin, à peu de chose, ma pensée.

Le Prométhée Mal Enchaîné

Table des matières

Chronique de la Moralité Privée

I

II

III

IV

V

La Détention de Prométhée

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

La Maladie de Damoclès

I

II

III

IV

V

VI

Histoire de Tityre

I

II

III

Épilogue

Réflexions

A PAUL ALBERT LAURENS

Je te dedie ce livre, cher ami, parce que tu voulus bien le louer.

Quelques rares pareils a toi puissent-ils, en cette gerbe de folle ivraie, trouver, comme tu fis, du bon grain.

A. G.

Au mois de mai 189..., deux heures après-midi, on vit ceci qui put paraître étrange:

Sur le boulevard qui mène de la Madeleine à l’Opéra, un monsieur gras, entre deux âges, et que rien ne signalait d’ailleurs que sa peu commune corpulence, fut abordé par un monsieur maigre, qui souriant, et sans songer à mal, croyons-nous, remit au premier un mouchoir que celui-ci venait délaisser tomber. Le monsieur corpulent remercia sans phrases et allait continuer sa route quand, se ravisant, il se pencha vers le maigre et dut lui demander un renseignement, que celui-ci dut lui donner, car sortant aussitôt de sa poche une encre portative et des plumes le monsieur gras les tendit sans plus de façons au monsieur maigre, ainsi qu’une enveloppe qu’il tenait jusqu’alors ù la main. Et ceux qui passaient purent voir l’homme maigre j écrire aussitôt une adresse. — Mais ici commence l’é-trangeté de l’histoire, qu’aucun journal pourtant ne consigna: le monsieur maigre, après avoir rendu la plume et l’enveloppe, n’avait pas eu le temps de sourire un adieu, que le monsieur gras,en guise de remercîment, lui colla brusquement sa main sur la joue; puis sauta dans uq fiacre et disparut, avant qu'aucun des spectateurs attirés (j’en étais), revenu de sa surprise, n’ait eu l’idée de l’arrêter.

J’ai su depuis que c’était Zeus, le banquier.

Le monsieur maigre, visiblement gôné paiTattentionquelui prodiguaitle public, affirmait qu’il avait à peine senti la gifle, bien que le sang sortît de ses narines et de sa lèvre déchirée. Il suppliait qu’on voulût bien le laisser tranquille, et devant son insistance' les promeneurs finirent par s’écarter. Le lecteur nous permettra donc de ne pas nous occuper plus, à présent, de quelqu’un qu’il reverra suffisamment dans la suite.

CHRONIQUE DE LA MORALITÉ PRIVÉE

Table des matières

I

Table des matières

Je ne parlerai pas de la moralité publique, parce qu’il n’v en a pas, mais à ce propos une anecdote:

Quand, du haut du Caucase, Promé-thée eut bien éprouvé que les chaînes, tenons, camisoles, parapetset antres scrupules, somme toute, l’ankylosaicnt, pour changer de pose il se souleva du côté gauche, étira son bras droit et, entre quatre et cinq heures d’automne, descendit le boulevard qui mène de la Madeleine à l'Opéra.

Diverses célébrités parisiennes passèrent à l’envi devant ses yeux. Où vont-ils? se demandait Prométhée, et s’attablant à un café devant un bock il demanda: « Garçon? où vont-ils? »

HISTOIRE DU GARÇON ET DIT MIGLIONNAIRE

— Si Monsieur les voyait repasser comme moi tous les jours, dit le garçon, il pourrait tout aussi bien demander d’où ils viennent. Ça doit être tout un puisqu’ils repassent tous les jours. Je nie dis: puisqu’ils repassent c’est qu’ils u’ont pas trouvé. J’attends maintenant que Monsieur me demande: Que cherchent-ils, parce que Monsieur va voir ce que je vais lui répondre.

Alors Prométhéc demanda: Ouc cherchent-ils?

Le garçon reprit: Puisqu’ils n’y restent pas, ça n’est donc pas le bonheur. Monsieur me croira s’il veut, et, s’approchant, il dit plus bas: Ce qu’ils cherchent, c’est leur personnalité; — Monsieur n’est pas d’ici?...

— Non, dit Prométhée.

— Au reste, ça sc voit, dit le garçon; oui: personnalité; ce que nous appelons ici, idiosyncrasie: Ainsi moi (un exemple), tel que vous me voyez,vous jureriez que jesuisgarçon de café!Eh bien! Monsieur, non I c’est par goût; vous me croirez si vous voulez: j’ai une vie intime: j’observe. Les personnalités, il n’y a que cela d’intéressant; et puis les relations entre personnalités. C’est très bien arrangé, ici, le restaurant; par tables de trois; je vous expliquerai le maniement tout à l’heure. Vous allez bientôt dîner, n’est-ce pas? on vous présentera...

Prométhée était un peu fatigué. Le garçon reprit: Des tables de trois, oui, c’est ce que j’ai trouvé de plus commode: trois messieurs arrivent; on les présente (quand ils le demandent, naturellement) parce qu’à mon restaurant, avant de dîner on doit dire sou nom; et puis ce qu’on fait; tant pis si on se trompe. Alors on s’assied; ( pas moi; ) on cause (pas moi non plus) — mais je mets en relation; j’écoute; je scrute; je dirige la conversation. A la fin du dîner je connais trois êtres intimes, trois personnalités! Eux, pas. Moi, vous comprenez, j’écoute, je relate; eux subissent la relation. — Vous me demanderez: qu’est-ce que tout cela me rapporte? — O! rien du tout. Mon goût à moi, c’est de créer des relations... Olpas pour moi... c’est là comme qui dirait une actionabsolument gratuite.

Prométhée paraissait un peu fatigué. Le garçon reprit: Une action gratuite! ça ne vous dit rien, à vous? — Moi ça me paraît extraordinaire. J’ai longtemps pensé que c’était là ce qui distinguait l’homme des animaux — une action gra-tait.eJ appelais l’homme: l’animal capable d’un action gratuite; — et puis après j’ai pensé le contraire; que c était le seul être incapable d’agir gratuitement; — gratuitement! songez donc; sans raison — oui, je vous entends — mettons: sans motif; incapable! alors ça a commencé à m’embêter.Je médisais: pourquoi fait-il ci? pourquoi fait-il ça?... (ja n’est pas pourtant que je sois déterministe...mais, à ce propos, une anecdote:

J’ai un ami, Monsieur, vous ne le croiriez pas, qui est Millionnaire. II est intelligent aussi. II s’est dit: une action gratuite? comment faire? Et comprenez qu’il ne faut pas entendre là une action qui ne rapporte rien, car sans cela... Non, mais gratuit: un acte qui n’est motivé par rien. Comprenez-vous? intérêt, passion, rien. L’acte désintéressé; lié de lui; l’acte aussi sans but; donc sans maître; l’acte libre; l’Acteautoch-tone!

— Hein? fît Prométhée.

— Suivez-moi bien, dit le garçon. Mon ami descend, le matin, avec, sur lui, un billet de 5oo francs dans une enveloppe et une gifle prête dans sa main.

Il s’agit de trouver quelqu’un sans le choisir. Donc, dans la rue, il laisse tomber son mouchoir, et, à celui qui le ramasse (débonnaire puisqu’il a ramassé), le Miglionnaire:

— Pardon, Monsieur, vous ne connaîtriez pas quelqu’un?

L’autre: — Si plusieurs.

Le Millionnaire: — Alors, Monsieur, vous aurez je pense l'obligeance d’écrire son nom sur cette enveloppe; voici une table, des plumes, du crayon...

L’autre écrit comme un débonnaire, puis: —Maintenant m’expliquerez-vous, Monsieur...?

Le Miglionnaire répond: — C’est par principe; puis (j’ai oublié de dire qu’il est très fort) lui colle sur la joue le soufflet qu’il avait en main; puis lièle un fiacre et disparaît.

Comprenez-vous? deux actions gratuites d’un seul coup! ce billet de 5oo francs à une adresse pas choisie par lui, et une gifle à quelqu’un qui s'est choisi toulseul, pour lui ramasser son mouchoir.

— Non! mais est-ce assez gratuit?

Et la relation? Je parie que vous ne scrutez pas assez la relation; car, parce (jue l’acte est gratuit, il est ce que nous appelons ici: réversible: un qui a reçu 5oo francs pour un soufflet, l’autre qui a reçu un soufflet pour 5oo francs... et puis on ne sait plus... on s’y perd — Songez-donc! une action gratuite! il n’y a rien de plus démoralisant. — Mais Monsieur commence à avoir faim; je demande pardon à Monsieur; on se laisse aller à causer... Monsieur va bien vouloir me dire son nom, — pour présenter...

— Prométhée, dit Prométhée simplement.

— Prométhée! Je disais bien que Monsieur ne devait pas être d’ici... et Monsieur fait?

— Rien, dit Prométhée.

— Ü! non. Non, dit le garçon avec un doux sourire. — Rien qu’à voir Monsieur, on voit bien qu'il a fait quelque chose.

— Il y a si longtemps, balbutia Prométhée.

— Tant pis, tant pis, reprit le garçon. D’ailleurs, que Monsieur se rassure; dans les présentations, je dis bien les noms,quand on veut; mais ce qu’on fait, jamais.— Voyons, voyons: — Monsieur faisait...

— Des allumettes, murmura Prométhée rougissant.

Alors il y eut un silence un peu pénible, le g-arçon comprenant qu’il avait eu tort d’insister, Prométhée sentant qu’il avait eu tort de répondre.

D’un ton consolateur: Enfin (Monsieur n’en fait plus... reprit le garçon. Mais alors, quoi? Il faut pourtant bien que j’inscrive quelque chose, je ne peux pas mettre comme ça: Prométhée tout court. Monsieur a bien une petite profession, une spécialité... Enfin, qu’est-ce que Monsieur sait faire?

— Rien, recommença Prométhée.

— Alors mettons: homme de lettres. — Maintenant, si Monsieur veut bien rentrer dans la salle; je ne peux pas servir dehors. Et il cria: — Une table de trois! une!...

Par deux portes deux messieurs entrèrent. On les vit donner leur nom au garçon; mais la présentation n’ayant pas été réclamée, sans plus tarder tous deux s’assirent.

Et quand ils furent assis;

II

Table des matières

— Messieurs, dit l’un —si je suis venu dans ce restaurant, attendu qu'on y mange fort mal, c’est uniquement afin de pouvoir causer. J’ai l’horreur des repas solitaires, et le système des tables de trois m’agrée, car à deux l’on pourrait s’y disputer... Mais vous avez l’air taciturne?

— C’est malgré moi, dit Prométhée.

— Je continue?

— Je vous en prie.

— J’estime donc que, pendant une heure de repas, trois inconnus ont le temps de se faire connaître, — en ne mangeant pas trop,— ici c’est facile; en parlant peu; et en évitant les points communs; je veux dire en ne racontant que ce qui leur est strictement individuel. Je ne prétends pas que cette conversation soit indispensable, mais, si elle ne nous plaît pas, attendu qu’on y mange fort mal, qu’êtes-vous venu faire dans ce restaurant?

Prométhée était très fatigué; le garçon, sc penchant vers lui, dit tout bas; C’est Coclès. Celui qui va parler, c’est Damoclès.

Damoclès dit:

HISTOIRE DE DAMOCLÈS

Monsieur, vous m’eussiez dit cela y a un mois, que je n’eusse exactement rien pu répondre; mais d’après ce qui m’est advenu le mois passé, plus rien de ce que je pensais avant ne subsiste. Je ne dirais donc pas mes anciennes pensées si leur connaissance ne devait servir à vous faire comprendre ce par quoi mes nouvelles en diffèrent. — Or, Messieurs, depuis trente jours, je sens que je suis un être original, unique, répondant à une vraiment singulière destinée. — Donc, Messieurs, induisez qu’avant je sentais précisément le contraire. Je menais une vie parfaitement ordinaire et me faisais un devoir de cette formule: ressembler au plus commun des hommes. Maintenant je reconnais certes qu’un homme commun ne saurait exister, et j’affirme que c’est une vaine ambition que de tâcher de ressembler à tout le monde, puisque tout le monde est composé de chacun et que chacun ne ressemble à personne. N’importe; je m’ingéniais; je faisais de la statistique; je supputais le juste milieu — sans comprendre que les extrêmes se touchent, que qui se couche très tard rencontre qui se lève très tôt, et que qui choisit pour siéger le juste milieu, risque de s’asseoir entre deux chaises. — Je me couchais chaque jour à dix heures. Je dormais huit heures et demie. J'avais soiu en chacun de mes actes d’imiter toujours le plus grand nombre, et pour chacune de mes pensées l’opinion la plus commune. Je me dispenserai donc d’insister.

Mais voici que m’advint un matin une aventure personnelle. L’importance de cela dans la vie d’un homme posé ne se pourra comprendre que dans la suite. C’est un précédent; c’est terrible. Je l’ai reçu.

III

Table des matières

Car figurez-vous qu’un matin je reçus une lettre. — Messieurs, je vois à l’absence de votre étonnement que je vous raconte mal mon histoire. J’aurais dû vous dire d’abord que, de lettres, je n’en attendais point. De lettres, j’en reçois trois par an: une de mon propriétaire pour me demander de payer mon terme; une de mon banquier pour m’indiquer que je peux le faire; une, au premier janvier, ...je ne peux pas vous dire de qui. L’adresse était d’une écriture inconnue. Le manque complet de caractère qu’elle m’a révélé dans la suite par l’entremise des graphologues consultés ne m’a permis de rien apprendre. Ils n’y trouvèrent d’autre indice que celui d’une grande bonté; encore certains y virent-ils plutôt de la faiblesse, lis ne purent rien préciser. L’écriture... je ne parle, remarquez bien, que de celle de l’enveloppe; car dans l’enveloppe il n’v en avait point; oui, point — pas une ligne, pas un mot. Dans l’enveloppe il n’y avait rien qu’un billet de cinq cents francs.

J’allais prendre mon chocolat.; mais mon étonnement fut si grand que je le laissai refroidir, .le cherchais... Personne ne me devait rien. J’ai des revenus fixes, Messieurs, et mes petites économies de chaque an compensent â peu près la baisse régulière de la rente. Je n’attendais rien, je l’ai dit. Je n’ai jamais rien demandé. L’habitude de ma très régulière existence m’empêchait même de rien souhaiter. Je réfléchis beaucoup, d’après la meilleureméthode: Car, unde, quo, qua? — D’où, pour où, par où, pourquoi? Et ce billet n’était réponse à rien, 'puisque j’interrogeais pour la première fois.

Je pensai: c’est sans douteune erreur; je vais pouvoir la réparer. A quelque autre de même nom était destiné cette somme. Je cherchai donc dans le Bottiu un homonyme, qui peut-être attendait déjà. Mais mon nom n’est plus très porté; je vis, en feuilletant l’énorme livre, qu’il ne désignait plus que moi seul. Je pensai, par la suscription de l’enveloppe, arriver à un résultat meilleur, et retrouver l’expéditeur à défaut du destinataire. C'est alors que j’eus recours aux graphologues. Mais rien — non, ils ne purent rien me dire; je ne parvins à rien qu’à grossir encore mon ennui. Ces cinq cents francs chaque jour plus me peinent; je voudrais m’en débarrasser et je ne sais pas comment faire. Car enfin... Ou si quelqu’un me les a donnés sans erreur, au moins mérite-t-il une reconnaissance. Reconnaissant, je voudrais l’être, — mais je ne sais pas envers qui. .

Dans l’espoir d’un nouveau hasard qui me tirerait de ma peine, je porte sur moi le billet. Ni jour ni nuit je ne le quitte. J’y suis acquis. — Avant j’étais banal mais libre. A présent j’appartiens à lui. Cette aventure me détermine; j’étais quelconque, je suis quelqu’un.

Depuis cette aventure, je me dérange; je cherche à qui pouvoir causer, et si, très souvent, pour manger c’est à ce restaurant que je m’attable, c’est que, par ces tables de trois, des deux compagnons proposés, j’espère un jour en trouver un qui reconnaîtra l'écriture de l’enveloppe que voici...

En achevant ces mots, Damoclès tira de sa poitrine un soupir et de sa redingote une enveloppe jaune et salie. Son nom s’y étalait en toutes lettres, écrit d’une médiocre écriture.

Alors il se passa ce fait étrange Codés, qui jusqu’alors était demeuré silencieux, continua de l'être, — mais brusquement leva sur Damoclès une main que le garçon n’eut que le temps d’arrêter au vol. Codés put donc se ressaisir et dire tristement ces paroles, qui ne furent comprises que dans la suite: — Au reste, Cela vaut mieux, car si je vous avais rendu la gifle vous eussiez cru devoir me rendre ce billet, et... il ne m’appartient pas. — Puis, comme Damoclès semblait attendre quelque explication de son geste: — C’est moi, ajouta-t-il en désignant l’enveloppe, qui écrivis ci-dessus votre adresse.

— Mais comment saviez-vous mon nom, dit Damoclès, qui voulait prendre mal l’aventure.

— Fortuitement — dit doucement Codés; — d’ailleurs cela n’a pas grande importance en cette histoire. La mienne est plus curieuse encore que la vôtre; souffrez que je la dise en quelques mots:

HISTOIRE DE COCLÈS

Je n’ai pas grandes relations sur la terre; et même, avant ce que je vais vous raconter, je ne m’en savais pas encore. Je ne sais qui m’a mis au monde et j’ai longtemps cherché quelque raison de continuer à ma vie. Je suis descendu dans la rue, quêtant une détermination du dehors. Je pensais que d’un premier apport devait dépendre ma destinée; car je ne me suis point fait moi-même, trop naturellement bon pour cela. Un premier acte, je le savais, allait me motiver l’existence. Naturellement bon, je l’ai dit, cet acte fut de ramassera terre un mouchoir. Celui qui le laissait tomber n’avait pu s’écarter que de trois pas encore; moi, courant après lui, le lui remis. II le prit sans paraître surpris; non — la surprise fut la mienne quand je le vis me tendre une enveloppe, celle-là même que voici. — Veuillez, dit-il en souriant, écrire ci-dessus une adresse. — Laquelle? dis-je. — Celle, reprit-il, de quelqu’un. — Ce disant il approcha de moi tout ce qu’il fallait pour écrire. — Mon désir n’étant point de me soustraire à une motivation extérieure, je me soumis. Mais, je vous l’ai bien dit, je n’ai pas grandes relations sur la terre. Le nom que j’inscrivis, et qui vint je ne sais comment dans ma tête, était pour moi celui d’un inconnu. Puis ceci fait je saluai,me croyant quitte, et j’allais m’écarter enfin, lorsque je reçus sur la joue un épouvantable soufflet.

L’étonnement qu’il me causa ne me laissa point voir ce que devenait mon gifleur. Quand je revins à moi,j’étais entouré d’une foule. Tous parlaient. Certains s’étant saisis de moi me voulaient emporter jusqu’à la pharmacie voisine. Je ne pus m’arracher de leurs soins qu’en affirmant que je n’avais aucun mal, bien que mon nez saignât et que je souffrisse cruellement de la mâchoire.

La tuméfaction de ma joue me retint huit jours à la chambre. Je les passai à méditer:

Pourquoi m’a-t-il donné cette gifle?

Sans doute ce sera par erreur. Pourquoi m’en voudrait-il? Je n'ai fait de mal à personne; personne ne m’en peut souhaiter; le mal est quelque chose qu’on rend.

Et si ce n’est pas par erreur — pensai-je, car pour la première fois je pensais. Si ce soufflet m’était bien destiné! D’ailleurs j’ajoutais: Eh! qu’importe! par erreur ou non je l’ai reçu, ce soufflet, et... et le rendrai-je? — Je vous l’ai dit, j’ai le naturel bon; et puis une chose me gêne: celui qui m’a giflé ôtait plus fort que moi.

Quand ma joue fut calmée et que je pus enfin sortir, je recherchai bien mon gifleur; oui, mais ce fut pour l’éviter. D’ailleurs je ne le rencontrai point, et si je l’évitai, ce fut sans le savoir.

Mais -- et ce disant il s’inclinait vers Prométhée. Voyez comme aujourd’hui tout s’enchaîne, tout se complique au lieu de s’expliquer: — J’apprends que, crrâee à mon soufflet, Monsieur a rem cinq cents francs...

— Ah! mais permettez! dit Damoclès.

— Je suis Coclès, Monsieur, dit-il saluant Damoclès; — Coclès! et je vous dis mon nom, Damocle, certain que vous serez heureux de savoir à qui vous devez votre aubaine.....

— Mais...

— Oui — Je sais: ne disons pas: à qui; disons: à la souffrance de qui... Car sachez et n’oubliez pas que votre gain prenait sur ma misère...

— Mais...

— N’ergotez pas, je vous en prie. Entre votre gain et ma peine il y a une relation; je ne sais pas laquelle, — mais il y a une relation...

— Mais, Monsieur...

— Ne m’appelez pas Monsieur.

— Mais, cher Coclès.

— Dites-moi: Code — simplement...

— Mais encore une fois, mon bon Code...

— Non,Monsieur—non,Damocle— et vous aurez beau dire,car je porte à la joue la marque du soufflet encore... c’est une cicatriceque je vaisaussitôtvous montrer.

— La conversation devenait désagréablement personnelle. C’est ici que le tact du garçon se fit jour.

IV

Table des matières

Par une habile manœuvre, — simplement en renversant une assiette pleine sur Prométhée, il détourna vers celui-ci l’attention brusque des deux autres. Prométhée ne put retenir une exclamation, et sa voix après celle des autres parut aussitôt si profonde que l’on comprit que jusqu’alors il s’était tu.

L’irritation de Damoelès et de Codés

— Mais vous ne dites rien — s'écrièrent-ils...

PROMÉTHÉE PARLE

— O Messieurs, ce que je pourrais dire a si peu de rapport... Je ne vois même pas comment... Et même, plus j’y songe... Non vraiment je ne saurais rien dire. Vous avez chacun votre histoire; je n’cn ai pas. Excusez-moi. Croyez que c’est avec un intérêt sans mélange que j’entends raconter à chacun de vous une aventure que je voudrais... pouvoir... Mais je ne peux même pas aisément m’exprimer. Non vraiment il faut que vous veuilliez bien m’excuser,clicrs Messieurs: je ne suis à Paris que depuis à peine deux heures. Rien encore n’a pu m’advenir — que votre inappréciable rencontre, qui me fait sentir bien ce que peut devenir une conversation parisienne, lorsque des gens d’esprit la...

— Mais, avant de venir ici, dit Coclès.

— Vous étiez quelque part, ajouta Damoclès.

— Oui, je l’avoue, dit Prométhée... mais, encore une fois, cela u'a aucune espèce de rapport...

— N’importe, dit Coclès, nous sommes venus ici pour causer. Tousdeux, Damo-cle et moi, avons déjà sorti notre provende; vous seul n’apportez rien; vous écoutez; ce n’est pas juste. Il est temps de parler, Monsieur...

Le garçon sentit de tout son tact qu’il était temps de présenter, et, glissant le nom comme pour compléter l’autre phrase:

— Prométhée — dit-il simplement.

— Prométhée, reprit Damoelès. — Excusez-moi, Monsieur, mais il me semble que ce nom, déjà...

— O! interrompit aussitôt Prométhée, cela n’a aucune espèce d’importance.

— Mais, si rien n’en a, s’impatientèrent les deux autres, pourquoi êtes-vous venu ici, cher Monsieur... Monsieur...?

— Prométhée, redit Prométhée simplement.

— Cher monsieur Prométhée — car enfin, je l’ai fait remarquer tout à l'heure, continua Codés, ce restaurant invite à la parole, et d’ailleurs, rien ue me fera croire que le nom bizarre que vous portez soit la seule chose qui vous distingue; si vous n’avez rien fait, vous allez faire; qu’ètes-vous capable de faire? montrez votre trait distinctif: qu’avez vous que n’a personne autre? Pourquoi vous appelle-t-on Pro-méthée?

Sous ce flot de questions, Prométhée noyé baissa la tête, et doucement et sur un ton plus grave encore il dut répondre, et presque très confusément:

— Ce que j’ai, Messieurs? — Ce que j’ai, moi — ah! c’est un aigle.

— Un quoi?

— Un aigle — ou vautour peut-être... on hésite.

— Un ai" le! Elle est bien bonne! — un aigle... où donc?

— Vous tenez donc bien à le voir, dit Prométhée.

— Oui, dirent-ils, si cela n’est pas indiscret.

Alors, oubliant trop les lieux, Prométhée brusquement dressé fit un grand cri, un cri d’appel vers son grand aigle.

Et il se passa cette chose stupéfiante:

HISTOIRE DE L’AIGLE

Un oiseau qui de loin paraît énorme, mais qui n’est, vu de prés, pas du tout si grand que cela, obscurcit un instant le ciel du boulevard — fond comme un tourbillon vers le café, brise la devanture, et s'abat, crevant l’œil de Codés d’un coup d’aile, et avec force pépiements, tendres oui mais impérieux, s’abat sur le liane droit de Prométhée.

Celui-ci ouvrant aussitôt son gilet offre un morceau de son foie à l’oiseau.

V

Table des matières

La rumeur dans le café fut grande.

Les voix sans plus d'entente aucune se diversifièrent, — car d’autres étaient survenus.

— Mais faites donc attention! disait Coclès.

Son objection était couverte par la plus importante rumeur qui disait:

— Ça! un aigle! allons-donc!! — mais regardez-le bien ce pauvre oiseau rapé! — Ça... un aigle! Allons donc!! tout au plus une conscience.

Le fait est que le grand aigle était piteux; maigre, battant de l’aile et dépenné, à voir comme il s’acharnait goulûment sur sa douloureuse pitance, le pauvre oiseau semblait n’avoir pas niante depuis trois jours.

D’autres cependant s'empressèrent, et plus bas insinuaient à Prométhée: Mais Monsieur, ne croyez donc pas que cet aigle en rien vous distingue. Un aigle, au fond, vous l’a vouerai-je? un aigle, nous en avons tous.

— Mais, disait l'un...

— Mais nous ne le portons pas à Paris — continuait l’autre. — A Paris c’est très mal porté. L’aigle gêne. Voyez un peu ce qu’il a fait! Si cela vous amuse de lui donnera manger votre foie, libre à vous; mais je vous affirme que pour ceux qui voient cela, c’est pénible. Quand vous le faites, cachez-vous.

Et Prométhée confus murmurait: Excusez-moi, Messieurs,— oh! je suis vraiment désolé. Comment faire?

— Mais on s’en débarrasse avant d’entrer, Monsieur.

Et les uns disaient: On l’étoufîe.

Les autres disaient: On le vend. — Les bureaux des journaux ne sont là pour rien d’autre, Monsieur.

Et dans le tumulte grossi aucun ne remarqua Damoelès qui brusquement demandait au garçon la note.

Le garçon lui remit ceci:

3 déjeuners complets (avec conversation)........................3o fr.

Une glace cle devanture. ... 4/5o »

Un œil de verre pour Coclès. 3 5o

.....et gardez le reste pour vous, dit Damoclès en glissant son billet au garçon. Puis il s’enfuit béatifié.

La fin de ce chapitre ne présente qu’un intérêt beaucoup moindre. Simplement, le restaurant peu à peu se vida. En vain Prométhée et Codés réclamèrent leur part de note: Damoclès avait tout payé.

Prométhée prit congé du garçon, de Coclès, et, regagnant lentement le Caucase, il méditait: Le vendre? — l’étouf-fer?... L’apprivoiser peut-être?...

LA DÉTENTION DE PROMÉTHÉE

Table des matières

I

Table des matières

A quelques jours de là, Prométhée, dénoncé par les soins amicaux du garçon, se vit emprisonné comme fabricant d’allumettes sans brevet.

La prison, isolée du reste du monde, ne donnait vue que sur le ciel;du dehors elle présentait l’aspect d’une tour; au dedans s’ennuyait Prométhée.

Le garçon vint lui rendre visite.

— Oh! lui dit en souriant Prométhée, que je suis heureux de vous voir! Je languissais. Parlez, vous qui venez du dehors; le mur de ee caehot m’en sépare et je ne sais plus rien des autres. Que font-ils?—Et vous d’abord, que faites-vous?

— Depuis votre scandale, répondit le garçon, presque rien; il n’est venu chez nous presque personne. On a perdu beaucoup de temps à réparer la devanture.

— J’en suis tout désolé, dit Prométhée; — mais Damoclès au moins? Avez-vous revu Damoclès?Il est sorti du restaurant si vite l’autre jour; je n’ai pas pu lui dire adieu. Je le regrette. Ce semblait un homme très doux, plein de décence et de scrupules; il disait sa peine sans art et me touchait. — Au moins quittant la table était-il bien rasséréné?

— Cela n’a pas duré, dit le garçon. Je l’ai revu le lendemain et son inquiétude était pire. En me parlant il a pleuré. Ce qui l’inquiète surtout, c’est l’état de santé de Coclès.

— Va-t-il donc mal? demanda Prométhée.

— Coclès? — Mais non_, répondit le garçon. Je dirai plus: Il y voit mieux depuis qu’il n’y voit plus que d’un œil. Il montre à tous son œil de verre et se fait un bonheur qu’on l’en plaigne. Quand vous le reverrez, dites-lui que son nouvel œil lui va bien; qu’il ne le porte pas sans grâce; mais ajoutez qu’il a dû bien souffrir...

— Il souffre donc?

— De ce qu'on ne lui dise pas — oui, peut-être.

— Mais alors si Goclès va bien et si même il ne souffre pas, de quoi s’inquiète Damoelès?

— De ce que Coclès aurait dû souffrir?

— Vous me recommandez précisément de le dire...

— Le dire, oui, mais Damoelès le pense, lui; et ça le tue.

— Que fait-il d’autre?

— Rien. Cette unique préoccupation l’accapare. Entre nous, c’est un homme absorbé. — Il dit que sans ses 5oo francs Coclès ne serait pas misérable.

— Et Coclès?

— II le dit aussi... Mais il est devenu très riche.

— Comment donc?

— Oh! je ne sais pas bien; — mais on l’a beaucoup plaint dans les journaux; on a ouvert pour lui une souscription de faveur.

— Et qu’en fait-il?

— C’est un roublard. Avec l’argent que lui rapporte la collecte, il songe à fondeV un hospice.

— Un hospice?

— Un petit, oui; rien que pour les borgnes. Il s’en est nommé directeur.

— Ah bah! s’écria Prométhée; vous m’intéressez vivement.

— Je l’espérais, dit le garçon...

— Et, dites encore... le Mig-lionnaire?

— Oh! lui, c’est un lapin! — Si vous croyez que tout ça le tourmente!! C’est comme moi: il observe... Si ça vous amuse, je vous présenterai — quand vous serez sorti d’ici...

— Au fait,et pourquoi suis-je ici?commença enfin Prométhée. De quoi m’accuse-t-on? Le savez-vous, garçon, qui savez tant de choses?

— Ma foi non, feignit le g-arçon. Ce que je sais, du moins, c’est que ce n’est que de la prison préventive. Après qu’on vous aura condamné vous saurez.

— Allons, tant mieux! dit Prométhée; je préfère toujours savoir.

— Adieu, dit alors le garçon; il se fait tard. Avec vous, c’est étonnant ce que le temps passe... Mais dites: votre aigle? Que devient-il?

— Tiens! je n’v pensais plus, dit Prométhée. Et, le garçon parti, Prométhée commença de penser à son aigle.

IL FAUT QU’IL CROISSE ET QUE JE DIMINUE

Et comme Prométhée s’ennuyait, au soir il appela son aigle. — L’aigle vint.

— Je t’attendais depuis longtemps, dit Prométhée.

— Quenem’appelais-tu donc plus tôt? répondit l’aigle.

Pour la première fois Prométhée regarda son aigle, sommairement perché sur les barreaux tordus du cachot. Dans la dorure du couchant il paraissait d’autant plus terne; il était gris, laid, rabougri, rechigné, résigné, misérable; il paraissait trop faible pour voler; ce que voyant, Prométhée pleura de pitié sur son aigle.

— Oiseau fidèle, lui dit-il, tu sembles souffrir — dis: qu’as-tu?

— J’ai faim, dit l’aigle.

—Mange, dit Prométhéeen découvrant son foie.

L’oiseau mangea.

— Tu me fais mal, dit Prométhée.

Mais l’aigle ne dit rien d’autre ce jourlà.

II

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Le lendemain, dès l’aube, Prométhée souhaita son aigle; il l’appela du fond des rougeurs de l’aurore, et, comme le soleil paraissait, l’aigle vint. II avait trois plumes de plus. Prométhée sanglotait de tendresse.

— Gomme tu viens tard, dit-il en caressant les plumes.

— C’est que je ne vole pas encore vite, dit l’oiseau. Je rase terre...

— Pourquoi?

— Je suis si faible!

— Que te faut-il pour voler vite?

— Ton foie.

— Tiens; mange.

Le lendemain l’aigle avait huit plumes de plus; et quelques jours après il devan-çaitl’aurore. Prométhée, lui, maigrissait.

— Parle-moi du dehors, lui disait Prométhée, que deviennent les autres?

— O! maintenant je plane, répondait l’aigle; je ne sais plus rien que le ciel et que toi.

Ses ailes lentement s’étaient accrues.

— Bel oiseau, que racontes-tu ce matin?

— J’ai promené ma faim dans l’atmosphère.

— Aigle! fu ne seras jamais moins cruel?

— Non! Mais je peux devenir très beau.

Prométhée, s'éprenant de la beauté future de son aigle, lui donnait chaque jour plus à manger.

Un soir, l’aig-le ne partit pas.

Le lendemain non plus.

Il occupaitdeses morsuresleprisonnier qui l’occupait de ses caresses, qui maigrissait et s’épuisait d’amour, tout le jour caressantses plumes,sommeillant la nuit sous son aile et le repaissant à loisir. — L’aigle ne bougeait plus ni la nuit ni le jour.

— Doux aigle! qui l’eût cru?

— Que quoi?

— Quenos amours seraient charmantes.

— Ah! Prométhée...

— Tu le sais, dis,toi,mon doux aigle! pourquoi suis-je ici enfermé?

— Que t’importe? Ne suis-je donc pas avec toi?

— Oui; peu m’importe! Au moins es-tu content de moi, bel aigle?

— Oui, si tu me trouves très beau.

III

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Le printemps vint; autour des barreaux de la tour, d’embaumées glycines fleurirent.

— Un jour nous partirons, dit l’aigle.

— Vrai? s’écria Prométhée.

— Car je suis devenu très fort; toi, maigre; et je puis t’emporter.

— Aigle, mon aigle... emporte-moi.

Et l’aigle enleva Prométhée.

CHAPITRE POUR FAIRE ATTENDRE LE SUIVANT

Ce soir-là Code et Damode se rencontrèrent. lis causèrent; mais certainement une gêne était entre eux.

— Que voulez-vous? disait Coclès, nos points de vue sont opposés.

— Croyez-vous? répondait Damocle. Je ne demande qu’à nous entendre.

— Vous dites cela, mais vous n’entendez que vous seul.

— Et vous, vous ne m’écoutez même pas.

— Je sais tout ce que vous allez dire.

— Dites-le donc, si vous le savez.

— Vous prétendez le savoir mieux que moi.

— Hélas! Coclès, vous vous fâchez; — mais, pour l’amour du ciel, dites: que dois-je faire?

— Ah! rien de plus pour moi, je vous en prie; vous m’avez fait un œil de verre...

— De verre, faute de mieux, mon Coclès.

— Oui — après m’avoir éborgné.

— Mais ce n’est pas moi, cher Coclès.

— C’était bien le moins; et d'ailleurs vous aviez de quoi le payer — grâce à ma g-ifle.

— Coclès! oublions le passé!...

— Certes! il vous plaît de l’oublier.

— Ce n’est pas là ce que je veux vous dire.

— Mais que voulez-vous dire alors? Allons, parlez!

— Vous ne m’écoutez pas.

— C’est que je sais ce que vous allez dire!...

La discussion, faute d’aliment neuf, allait prendre une fâcheuse allure lorsque tous deux brusquement furent heurtés par une affiche ambulante. On y lisait:

CE SOIR A 8 HEURES

DANS LA

SALLE DES NOUVELLES LUNES PROMÉTHÉE DÉLIVRÉ

PARLERA DE

SON

AIGLE

A 8 heures 1)2 l’Aigle présenté Jera quelques tours.

A 9 heures une quête sera faite par le garçon en faveur de l’asile de Coclès.

Il faut voir cela, dit Coclès.

J’y vais avec vous, dit Damoclès.

IV

Table des matières

Dans la salle des Nouvelles Lunes, à 8 heures précises, la foule entra.

Codés s'assit au centre gauche; Damo-clès au centre droite; le reste du public au milieu.

— Un tonnerre d’applaudissements salua l’entrée de Prométhée; il gravit les degrés de l’estrade, posa son aigle à côté de lui, se reprit. Dans la salle un frémissant silence...

LA PÉTITION DE PRINCIPES

— Messieurs, commença Prométhée, n’ayant point la prétention, hélas! de vous intéresser par ce que je vais dire, j’ai eu soin d’amener cet aigle avec moi. Après chaque passage ennuyeux de mon discours, il voudra bien nous faire quelques tours. J’ai aussi sur moi des photographies obscènes et des fusées volantes; aux moments les plus graves de mon discours j’aurai soin de distraire avec elles le public. J’ose donc espérer, Messieurs, quelque attention.

A chaque nouveau point du discours, j’aurai l’honneur, Messieurs, de vous faire assister à un repas de l’aigle, — car, Messieurs, mon discours a trois points; je n’ai pas cru devoir repousser cette forme qui plaît à mon esprit classique. — Et ceci pouvant servir d’exorde, je dirai maintenant, d’avance et sans fard, les deux premiers points du discours:

Premier point: Il faut avoir un aigle.

Deuxième point: D’ailleurs, nous en avons tous un.

Craignant que vous m’accusiez de parti pris, Messieurs; craignant aussi de nuire à la liberté de ma pensée, je n’ai préparé mon discours que jusque-là; le troisième point découlera naturellement (les deux autres; j'y laisse à la passion tout son jeu. — En guise de conclusion, l'aigle. Messieurs, fera la quête.

— Bravo! Bravo! cria Coclès.

Prométhée but une gorgée d’eau. L’aigle fit, en pirouettant, trois fois le tour de Prométhée, puis salua. Prométhée regarda dans la salle, sourit à Damoelès, à Coclès, et comme aucun signe d'ennui ne se montrait encore, il remit à plus tard les fusées et reprit:

V

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— Quelque habileté rhétorique que j’y mette, je ne saurai, Messieurs, devant vos esprits clairvoyants, escamoter la fatale pétition de principes qui m’attend au début de mon discours.

Messieurs, nous aurons beau faire chacun, nous n’échapperons pas à la pétition de principes. Or, qu’est-ce qu’une pétition de principes? Messieurs, j’ose le dire: toute pétition de principes est une affirmation de tempérament; car, où les principes manquent, là s’affirme le tempérament.

Quand je déclare: Il faut avoir un aigle, vous pourrez tous vous écrier: Pourquoi? — Or, que voulez-vous que je réponde qui ne puisse se ramener à cette formule où s'affirme mon tempérament: Je n’aime pas les hommes; j’aime ce qui les dévore.

Le tempérament, Messieurs, est ce qui se doit affirmer. Nouvelle pétition de principes, direz-vous. Mais je viens de démontrer que toute pétition de principes est une affirmation de tempérament; et comme je dis qu’il faut affirmer son tempérament (car il importe), je répète: je n’aime pas l’homme; j’aime ce qui le dévore. — Or qui dévore l’homme? — Son aigle. Donc, Messieurs, il faut avoir un aigle. Je pense que voilà qui est suffisamment démontré.

... Hélas! je vois, Messieurs, que je vous ennuie; certains bâillent. Je pourrais, il est vrai, placer ici quelques plaisanteries; mais vous les sentiriez factices; j’ai l’esprit irrémédiablement sérieux. — Je préfère laisser circuler quelques photographies libertines; elles feront tenir tranquilles ceux que mes paroles ennuient; ce qui me permettra de continuer.

Prométhée but une g’org'ée d’eau. L'aigle fit en pirouettant trois fois le tour de Prométhée, puis salua.Prométhée reprit:

SUITE DU DISCOURS DE PROMETHEE

— Messieurs, je n’ai pas toujours connu mon aigle. C’est là ce qui me fait induire, par un raisonnement qui porte un nom particulier dont je neme souviens plus, dans la logique, que je n’étudie d’ailleurs que depuis huit jours, — ce qui me fait induire, disais-je, bien que le seul aigle ici présent soit le mien, que, Messieurs, un aigle, vous en avez tous un.

J’ai tu jusqu’à présent mon histoire; d’ailleurs jusqu’à présent je ne la comprenais pas bien. Et si je me décide à vous en parler, maintenant, c’est que, grâce à mon aigle, elle m’apparaît maintenant merveilleuse.

VI

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— Messieurs, je vous l’ai dit, je n’ai pas toujours vu mon aigle. Avant lui j’étais inconscient et beau, heureux et nu sans le savoir. Jours charmants! Sur les flancs ruisselants du Caucase,heureuse et nue aussi la lascive Asia m’embrassait. Ensemble nous roulions dans les vallées; nous sentions l’air chanter, l’eau rire, les plus simples fleurs embaumer. Souvent nous nous couchions sous les larges ramures, parmi des fleurs où les essaims murmurants se frôlaient. Asia m’épousait, pleine de rires; puis doucement les bruissements d’essaims, de feuillages où celui des ruisseaux nombreux se fondait, nous invitaient au plus doux des sommeils. Autour de nous tout permettait, tout protégeait notre inhumaine solitude, — soudain, un jour Asia me dit: Tu devrais t’occuper des hommes.

Il me fallut d’abord les chercher.

Je voulus bien m’occuper d’eux; mais c’était en avoir pitié.

Ils étaient très peu éclairés; j’inventai pour eux quelques feux; et dès lors commença mon aigle. C’est depuis ce jour que je m’aperçois que je suis nu.

A ces mots des applaudissements partirent de divers points de la salle. Brusquement Prométhée éclata en sanglots. L’aigle battit des ailes, roucoula. D’un geste atroce Prométhée ouvrit son gilet et tendit son foie douloureux à l'oiseau. Les applaudissements redoublèrent. Puis l’aigle fit en pirouettant trois fois le tour de Prométhée; celui-ci but une gorgée d’eau, se reprit et continua son discours en ces termes:

VII

Table des matières

—Messieurs,ma modestie l’emportait: exeusez-moi; e’est la première fois que je parle en publie. Mais à présent l’emporte ma franchise: Messieurs, je me suis occupé des hommes beaucoup plus que je ne le disais. Messieurs, j’ai beaucoup fait pour les hommes. Messieurs, j’ai passionnément, éperdument et déplo-rablement aimé les hommes. — Et j’ai tant fait pour eux qu’autant dire que je les ai faits eux-mèmes; car auparavant qu’étaient-ils?— Us étaient, mais n’avaient pas conscience d’être. — Comme lin feu pour les éclairer, cette conscience, Messieurs, de tout mon amour pour eux je la fis. — La première conscience qu’ils eurent, ce fut celle de leur beauté. C’est ce qui permit la propagation de l’espèce. L'homme se prolongea dans sa postérité. La beauté des premiers se redit, égale, indifférente, et sans histoire. Cela aurait pu durer longtemps. — Soucieux alors, portant en moi déjà sans le savoir l’œuf de mon aigle, je voulus plus ou mieux. Cette propagation, cette prolongation morcelée me parut indiquer chez eux une attente — tandis qu’en vérité mon aigle seulement attendait. Moi je ne savais pas; cette attente je la croyais en l’hom-mo; cette attente je la plaçais dans l’homme. D’ailleurs, ayant fait l’homme à mon image, je comprends à présent qu’en chaque homme quelque chose d’inéclos attendait; en chacun d’eux était l’œuf d’aigle... Et puis je ne sais pas; je ne peux expliquer cela. — Ce que je sais, c'est que, non satisfait de leur donner la conscience de leur être, je voulus leur donner aussi raison d’être. Je leur donnai le feu, la flamme et tous les arts dont une flamme est l’aliment. Echauffant leurs esprits, en eux je fis éclore la dévorante croyance au progrès. Et je me réjouissais étrangement que la santé de l’homme s’usât à la produire. — Non plus croyance au bien, mais malade espérance du mieux. La croyance au progrès, Messieurs, c’élail leur aigle. Noire aigle est notre raison d’être, Messieurs.

Le bonheur de l’homme décrût, décrût, el ce me fut égal: l’aigle était né, Messieurs I je n’aimais plus les hommes, c’était ce qui vivait d’eux que j’aimais. C’en était fait pour moi d’une humanité sans histoire...l’histoire de l’homme,c’est l’histoire des aigles, Messieurs.

VIII

Table des matières

Ici quelques applaudissements éclatèrent. Prométhée confus s’excusa:

— Messieurs, je mentais: pardonnez-moi: cela n’a pas été si vite: non je n’ai pas toujours aimé les aigles: j’ai préféré l’homme longtemps; son bonheur lésé m’était cher, car, y ayant touché, je m’en croyais devenu responsable, et chaque fois que j’y pensais, au soir, triste comme un remords venait manger mon aigle.

Il était en ce temps maigre et gris, soucieux, morose, il était laid comme un vautour. —Messieurs, voyez-le maintenant, et comprenez pourquoi je parle; pourquoi je vous assemble ici, pourquoi je vous supplie de m’entendre: c’est que j’ai découvert ceci: l’aigle peut devenir très beau. — Or chacun de vous a un aigle; je viens de bien vous l’affirmer. Un aigle? — Hélas! vautour peut-être!... non, non! pas de vautour, Messieurs! — Messieurs, il faut avoir un aigle...

Et maintenant je touche à la grave question: — pourquoi l’aigle?... Ah! pourquoi? — qu’il le dise. Voici le mien, Messieurs; je vous l’apporte... Aigle! répondras-tu, maintenant?...

Anxieux, Prométhée se tournait vers son aigle. L’aigle était immobile et demeura silencieux... Prométhée reprit d’une voix désolée:

— Messieurs, j’ai vainement interrogé mon aigle... Aigle! parle à présent: tous t’écoutent... Qui t’envoie? — Pourquoi m’as-tu choisi? D’où viens-tu? Où vas-tu? Dis: quelle est ta nature?... (L’aigle restait silencieux.) — Non, rien! pas un mot! pas un cri! — Je pensais qu’il allait vous parler, à vous autres; voilà pourquoi je l’amenais... Parlerai-je donc seul, ici? — Tout se tait! tout se tait! — Qu’est-ce à dire?... J’ai vainement interrogé.

Puis se tournant vers l’assemblée:

Oh! j’espérais, Messieurs, que vous alliez aimer mon aigle, que votre amour allait donner nue raison d’être à sa beauté. — Voilà pourquoi je me livrais à lui, le gonflais du sang de mou âme... mais je vois que je suis seul à l’admirer... Oh! ne vous suffit-il pas qu’il soit beau? — ou me contestez-vous sa beauté? Regardez-le du moins... moi je n’ai vécu pour rien d’autre — et maintenant je vous l’apporte: le voici! — Moi, je vivais pour lui — mais lui, pourquoi vit-il! — Aigle! que j’ai nourri de mon sang, de mon âme, que de tout mon amour j ai caressé... (ici les sanglots interrompirent Prométhée) — devrai-je donc quitter la terre sans savoir pourquoi je t’aimais?ni ce que tu feras, ni ce que tu seras, après moi, sur la terre... sur la terre, j’ai vainement... j’ai vainement interrogé...

La phrase s’étranglait dans sa gorge; les larmes empêchaient sa voix de porter.

— Pardonnez-moi, Messieurs — reprit-il, un peu plus calme; — pardonnez-moi de vous dire des choses si graves; mais si j’en savais de plus graves, c’est celles-là que je dirais...

En sueur, Prométhée s’épongea, but une gorgée d’eau, ajouta:

FIN DU DISCOURS DE TROMÉTllÉE

— Ce n’est que jusqu’ici que j’ai préparé...

... A ces mots il se fit un grand remous dans la salle; plusieurs qui s’ennuyaient trop voulaient sortir.

— Messieurs, s'écria Prométhée, —je vous en supplie, demeurez; ce ne sera plus très long-; mais le plus important reste à dire, si je ne vous ai pas encore persuadés... Messieurs! — de grâce... Allons! vite: quelques fusées; et je garde les plus riches pour la fin...

— Messieurs! rasseyez-vous, par pitié; regardez: croyez-vous que j’économise: j’en allume G à la fois. — D’ailleurs, garçon, faites fermer les portes.

Les fusées firent assez bon effet. Presque tous ceux qui s’étaient levés se rassirent.

— Mais maintenant où en étais-je? reprit Prométhée. — Je comptais sur l’élan acquis; votre mouvement l’a rompu...

— Allons, tant mieux, cria quelqu’un.

— Ah! je sais... continua Prométhée — je voulais vous dire encore...

— Assez! Assez!! — cria-t-on de toutes parts.

... Qu’il vous fallait aimer votre aigle.

Quelques « pourquoi » ironiques s’élevèrent.

— J’entends, Messieurs, qu’on me demande « pourquoi »: je réponds: parce qu’alors il deviendra beau.

— Mais si nous en devenons laids.

— Messieurs, ce que j’apporte ici, ce ne sont pas des paroles d’intérêt...

— On le voit bien.

— Ce sont des paroles de dévouement, Messieurs, il fautse dévouera son aigle... (Agitation; beaucoup se lèvent). Messieurs! ne vous levez donc pas: je vais faire des personnalités... Inutile de rappeler ici l’histoire de Coclès et de Damoclès. Vous tous ici la connaissez; eh bien! je le leur dis en face: le secret de leur vie est dans le dévouement à leur dette; toi, Coclès, à ta gifle; toi, Damoclès, à ton billet. Coclès, il te fallait creuser ta cicatrice et ton orbite vide,ô Coclès; toi, Damoelès, garder tes cinq cents francs, continuer de les devoir sans honte, d’en devoir plus encore, de devoir avec joie. Voilà votre aigle à vous; il en estd’autres; il en est de plus glorieux. Mais je vous dis ceci-.l’aigle, de toute façon, nous dévore, vice ou vertu, devoir ou passion, cessez d’être quelconque, et vous n’y échapperez pas. Riais...

(Ici la voix de Prométhée disparut presque dans le tumulte) — mais si vous ne repaissez pas avec amour votre aigle, il restera gris, misérable, invisible à tous et sournois; c’est lui qu’alors on appellera conscience, indigne des tourments qu’il cause; sans beauté. — Messieurs, il faut aimer son aigle, l’aimer pour qu’il devienne beau; car c’est parce qu’il sera beau que vous devez aimer votre aigle.. A présent j’ai fini, Messieurs, mon aigle va faire la quête; Messieurs, il faut aimer mon aigle. — Cependant je lance quelques fusées............

Grâce à la diversion pyrotechnique, la réunion s’acheva sans trop d’encombre; mais Damoclès prit froid en sortant de la salle.

LA MALADIE DE DAMOCLÈS

Table des matières

I

Table des matières

— Vous savez qu’il va mal, dit le garçon, revoyant Prométhée quelques jours après.

— Qui?

— Damoelès — oh! très mal: — c’est en sortant de votre conférence qu'il a pris cela...

— Mais quoi, cela?

— Les médecins hésitent; — c’est une maladie si rare... ils parlent d’un rétrécissement de la colonne...

— De la colonne?

— De la colonne. — A moins d’un salut brusque et miraculeux, le mal ne peut que s’aggraver. Il est très bas, je vous assure, et vous devriez l’aller voir.

— Vous l’allez voir souvent?

— Moi? tous les jours. Il s’inquiète de Coclès; je lui porte de ses nouvelles.

— Que n’y va-t-il lui-même?

— Coclès? — Il est trop occupé. Votre discours, l’ignorez-vous? a fait sur lui un effet extraordinaire. Il ne parle plus que de se dévouer et passe tout son temps à chercher partout dans les rues une nouvelle gifle qui vaille quelque argent à un nouveau Damocle. Il tend en vain son autre joue.

— Prévenez le Millionnaire.

— Je le renseigne chaque jour. C’est même pour cela (pie je vais chaque jour voir Damocle.

— Que n’y va-t-il lui-même?

— C’est ce que je lui dis, mais il refuse. II ne veut pas être connu. Damoclès guérirait pourtant s’il connaissait son bienfaiteur: je le lui dis, mais it persiste, veut garder son incognito — et je comprends bien maintenant que c’est, non Damoclès, mais bien sa maladie qui l’intéresse.

— Vous parliez de me présenter...?

— Dès maintenant, si vous voulez.

Du même pas ils y allèrent.

II

Table des matières

Ne l’ayant pas connu nous-mêmes, nous nous sommes promis de ne parler que peu de Zeus, l’ami du garçon.

Rapportons simplement ces quelques phrases.

INTERVIEW DU MIGLIONNAIRE

Le garçon: — N’est-ce pas que vous êtes très riche?

Le Millionnaire, à demi tourné vers Prométhée: —Je suis riche bien plus que l’on no peut imaginer. Tu es à moi; il esta moi; tout est à moi. — Vous me crovez banquier;jcsuis bien autre chose. Mon action sur Paris est cachée, mais n’est pas moins considérable. Elle est cachée parce que je ne la poursuis pas. Oui, j’ai surtout l’esprit d’initiative. Je lance. Puis, une fois une affaire lancée, je la laisse; je n’y touche plus.

Le Garçon: — N’est-ce pas que vos actions sont gratuites?

Le Miglionnaire: — Moi seul, celui-là seul dont la fortune est infinie peut agir avec un désintéressement absolu; l’homme pas. Delà vient mon amour du jeu; non pas du gain, comprenez-moi — du jeu; que pourrais-je gagner que je n’aie pas d’avance? Le temps môme... Savez-vous quel âge j’ai?

Prométhée et le garçon: — Monsieur paraît encore jeune.

Le Miglionnaire: Donc ne m’interrompez pas, Prométhée. — Oui, j’ai la passion du jeu. Mon jeu c’est de prêter aux hommes. — Je prête, mais c’est en me jouant. Je prête, mais c’est à fonds perdus; je prête, mais c’est avec l’air de donner. — J’aime qu’on ne sache pas que je prête. Je joue, mais je cache mon jeu. J’expérimente; je joue comme un Hollandais sème; comme il plante un secret oignon; ce que je prête aux hommes, cc que je plante en l’homme, je m’amuse à ce que cela pousse; je m’amuse à le voir pousser. L’homme sans quoi serait si vide! — Laissez-moi vous narrer ma plus récente expérience. Vous m’aiderez à l’observer. Ecoutez-moi d’abord, vous comprendrez ensuite. Vous comprendrez.

Je suis descendu dans la rue, cherchant le moyen de faire souffrir quelqu'un du don que j’allais faire à quelque autre; de faire jouir cet autre du mal que j’allais faire à cet un. Une gifle et un billet de 5oo francs me suffisent. A l’un la gifle, à l’autre le billet. Est-ce clair? Ce qui l’est moins, c’est la façon de les donner.

— Je la connais,interrompit Prométhée.

— Eli quoi! vous connaissez, dit Zeus.

— J’ai rencontré Damoclès et Coclès; c'est d’eux précisément que je viens vous parler: — Damoclès vous cherche et vous appelle; il s’inquiète; il est malade; — par pitié, montrez-vous à lui.

— Monsieur, brisons là— dit Zeus — je n’aide conseils à recevoir de personne.

— Qu’est-ce que je vous disais, dit le garçon.

Prométhée s’en allait, mais brusquement se ravisant encore: Monsieur, pardonnez-moi. Excusez une indiscrète demande. Oh! montrez-le, je vous en prie! J’aimerais tant le voir...

— Quoi?

— Votre aigle.

— Mais je n’ai pas d’aigle, Monsieur.

— Pas d’aigle? Il n’a pas d’aigle!! Mais...

— Pas plus que dans le creux de ma main. Les aigles(et Zeus riait), lesaigles, c’est moi qui les donne.

La stupeur de Prométhée était grande.

— Savez-vous ce qu’on dit? demanda le garçon au banquier.

— Qu’est-cc qu’on dit?

— Que vous êtes le bon Dieu!

— Je me le suis laissé dire, fit l’autre,

III

Table des matières

Prométhée alla voir Damoelès; puis l’alla voir souvent. Il ne lui parlait pas chaque fois; mais du moins le garçon lui donnait des nouvelles. Un jour il emmena Coclès.

Le garçon les reçut.

— Eh bien! comment va-t-il? demanda Prométhée..

— Mal. Très mal, répondit le g’arçon. Depuis trois jours le malheureux n’a rien pu prendre. Le sort de son billet le tourmente; il le cherche partout et ne le revoit nulle part; il croit qu’il l’a mangé, se purge et pense le trouver clans scs selles. Lorsque la raison lui revient, qu'il se souvient de l’aventure, c’est pour se désoler encore plus. Il vous en veut à vous, Coclès, parce qu’il prétend que vous compliquez sa dette cl qu'il ne s’y reconnaît plus. La plupart du temps, il délire. La nuit nous sommes trois à veiller, mais il fait des bonds sur son lit, qui nous empêchent de dormir.

— Est-ce qu’on peut le voir? dit Coclès.

— Oui, mais vous le trouverez changé. L’inquiétude le dévore. Il est maigri, maigri, maigri. Le reconnaîtrez-vous seulement? — Et lui, vous reconnaîtra-t-il?

— Sur la pointe des piedsils entrèrent.

LES DERNIERS JOURS DE DAMOCLES

La chambre à coucher de Damoelès était empuantie par les remèdes. Elle était basse de plafond et très étroite. Elle était éclairée lugubrement'par deux veilleuses. Dans une alcôve, sous un amas affreux de couvertures, on voyait confusément Damoelès s’agiter. Il s’adressait à quelqu’un au hasard, bien qu’il ne fût écouté de personne; sa voix était rauque et voilée. Pleins d’horreur, Prométhée et Coclès se regardèrent; lui, ne les entendant pas approcher, continua, comme s’il était seul,son histoire:

— Et de ce jour-là, disait-il, il me sembla tout à la fois et que ma vie prenait un sens, et que je ne pouvais plus vivre! Ces cinq cents francs, haïs, exécrés, je croyais les devoir à tous et n’osais les donner à aucun — j’en aurais privé tous les autres. Je ne songeais qu’à m’en débarrasser — mais où? — La caisse d’épargne! c’était là grossir mon ennui; ma dette s’aggravait de tous les intérêts de ma dette; et l’idée d’autre part de laisser stagner cette somme m’était intolérable; de sorte que je croyais devoir faire circuler cette somme; je la portais toujours sur moi; régulièrement tous les huit jours je changeais le billet contre des pièces,les pièces contre un autre billet. On ne perd ni ne gagne au change; c’est une folie circulaire, simplement.

Et s’ajoutait à cela cette torture: c’est grâce à la gifle d’un autre que je tiens là ces cinq cents francs!

Un jour, vous le savez, je vous rencontre au restaurant...

— C’est de vous qu’il parle, dit le garçon .

— L’aigle de Prométhée brise une devanture, crève l’œil de Coclès... Sauvé!! — Gratuitement, fortuitement, providentiellement, vais-je glisser ma somme dans l’interstiec de ces événements. Plus de dette! Sauvé! — Ah! Messieurs! quelle erreur... C’est de ce jour que j’agonise. Comment vous expliquer ceci? Comprendrez-vous jamais mon angoisse? Ces cinq cents francs, je les dois toujours et je ne les possède môme plus!

J’ai tenté lâchement de me débarrasser de ma dette, mais je ne l'ai pas acquittée. Dans les cauchemars de mes nuits, je me réveille en sueur, m'agenouille, crie à voix haute: « Seigneur! Seigneur! à qui devais-je? — Seigneur! à qui devais-je? » Je n'en sais rien, mais je devais. — Le devoir, Messieurs, c'est une chose horrible; moi, j'ai pris le parti d’en mourir.

Et maintenant ce qui me tourmente le plus, c’est que cette dette, je vous l'ai passée: à toi Coclès... Coclès! il ne t'appartient pas, ton œil, puisque ne m'appartenait pas la somme avec quoi je te l’ai donné. « Qu’as-tu donc que tu n’aies reçu », dit l’Ecriture... reçu de qui? de qui?? de Qui?? — Ma détresse est intolérable.

La voix du malheureux se hachait, se mouillait, s’étranglait dans les hoquets, dans les sanglots et dans les larmes. Anxieux, Prométhée et Coclès écoutaient; ils s’étaient pris la main et tremblaient. Damoclès disait, paraissant les voir:

— Le devoir est horrible, Messieurs..., mais combien plus horrible le remords d’avoir voulu se décharger d'un devoir... Comme si pouvait exister moins la dette puur être endossée par un autre... — Mais ton œil te brûle, Coclès! — Coclès!! j’cn suis sur, il te brûle, ton œil de verre; arrache-le! — S’il ne te brûle pas, il devrait le brûler. — Mais il n'est pas à toi, ton œil... Et s’il n’est pas à loi, il est donc à ton frère... il est à qui? à qui?? à Qui?? —

Le malheureux pleurait; il perdait tète et forces; parfois fixait Coclès et Prométhée, semblait les reconnaître et leur criait:

— Mais comprenez-moi donc, parpilié! La pitié que je réclame de vous ce n'est pas une compresse sur mon front, un bol d’eau fraîche, une lisane; c’cst de me comprendre. Aidez-moi donc à me comprendre, par pilié! — J’ai ceci, qui m’est venu je ne sais d’où et que je doiscà qui? à qui?? à Qui?? — et pour cesser un jour de le devoir, croyant le pouvoir, je vais avec ceci faire des dons aux autres! Aux autres!! — à Coclès, la charité d’un œil!! mais il n’est pas à toi cet œil, Coclès! Coclès!! rends-le. Rends-le à qui? à qui? à Qui??

— N’y tenant plus, Coclès et Prométhée sortirent.

IV

Table des matières

— Voilà bien, dit Coclès descendant l’escalier, le sort de qui s’est enrichi par la souffrance d’un autre.

— Mais au moins souffrez-vous? demanda Prométhée.

— De mon oeil parfois, dit Coclès, mais de la gifle, plus e^uère; la brûlure s’en est calmée. Et je ne voudrais pas ne pas l’avoirreçue: ellem’a révélé ma bonté. J’en suis flatté; j'en suis fort aise. Je ne cesse pas de songer que ma douleur servit à mon prochain de provende etqu’eile lui valut cinq cents francs.

— Mais ce prochain en meurt, Coclès, dit Prométhée.

— Ne lui disiez-vous pas qu’il faut nourrir son aigle? — Que voulez-vous? Damoclès et moi, nous n’avons jamais pu nous entendre; nos points de vue sont complètement opposés.

Prométhée prit congé de Coclès et courut chez Zeus le banquier.

— Par pitié, montrez-vous! lui dit-il; ou du moins faites-vous connaître. Le malheureux meurt dans l’angoisse. Je comprends que vous le tuiiez, puisque c’est pour votre plaisir;-mais qu'il sache au moins qui le tue — qu’il s’y repose.

Le Millionnaire répondit: — Je ne veux pas perdre mon prestige.

V

Table des matières

La fin de Damoclès fut admirable; il eut, peu avant sa dernière heure, de ces paroles qui arrachent des larmes aux plus impies, font dire aux bien pensants qu’elles étaient édifiantes. Le plus notable sentiment fut celui qu’expriment si bien ces paroles: J’espère au moins que ça ne l’aura pasprivè.

Qui donc? demanda-t-on.

— Celui, dit Damocle expirant — celui qui m’a donné... quelque chose.

— Non! —c’était le bon Dieu, riposta habilement le garçon.

— Damoclès mourut sur cette bonne parole.

LES FUNÉRAILLES

— O! disait Prométhée à Coclès, quittant la chambre mortuaire — tout cela est horrible! La fin de Damoclès me bouleverse. Est-il vrai que ma conférence soit cause de sa maladie?

— Je ne puis l'affirmer, dit le garçon, mais je sais tout au moins qu’il fut très remué pour ce que vous disiez de votre aigle.

— De notre aigle, reprit Coclès.

— J’étais si convaincu, dit Prométhée.

— C’est pourquoi vous le convainquîtes... votre parole était très vive...

— Je pensais qu’on n’écoutait pas... j’insistais... si j’avais su qu’il écoutait...

— Qu’eussiez-vous dit?

— La même chose, balbutia Prométhée.

— Mais alors?

— Mais je ne le dirais plus à présent.

— N’êtes-vous donc plus convaincu?

— Damoelès l’était trop. J’ai d’autres idées sur mon aigle.

— Au fait, où donc est-il?

— N’ayez crainte, Coclès, j’ai l’œil sur lui.

— Adieu. Moi je prends le deuil, dit Coclès. Quand nous reverrons-nous?

— Mais... à l'enterrement, je suppose. J’y parlerai, dit Prométhée. J’y dois réparer quelque chose. Et puis je vous invite après; j'offre le repas mortuaire, et dans le restaurant précisément où nous avons pour la première fois vu Damoclès.

VI

Table des matières

A l’heure de l’enterrement, il n’y eut pas grande affluence; Damoclès était peu connu; sa mort passait inaperçue pour tous ceux que n’intéressa pas cette histoire. Prométhée, le garçon et Coclès se retrouvèrent au cimetière ainsi que quelques désœuvrés écouteurs de la conférence. Chacun regardait Prométhée; on savait qu’il allait parler; on se disait « que va-t-il dire? » car on se souvenait de ce qu’il avait dit. L’étonuement précédait sa parole et venait de ceci qu’on ne reconnaissait pas Prométhée; il était gras, frais, souriant; souriant à ce point que sa conduite fut jugée presque peu décente quand, souriant toujours, il s’avança sur le bord de la tombe, puis, y tournant le dos, prononça ces simples paroles:

HISTOIRE DE TITYRE

Table des matières

— Messieurs, qui voulez bien m’écou-ter, les paroles de l’Écriture qui serviront de texte à mon bref discours d'aujourd'hui sont celles-ci:

— Laissez les morts ensevelir les morts. Nous ne nous occuperons donc plus de Damoclès. — La dernière fois que je vous vis réunis c’était pour m’entendre parler de mon aigle; Damoclès en est mort; laissons les morts.... c’est à cause de lui pourtant, ou plutôt c’est grâce à sa mort qu’à présent j’ai tué mon aigle...

— Tué son aigle!!! s’écria chacun.

— A ce propos, une anecdote... Mettons que je n’ai rien dit.

I

Table des matières

Au commencement était Tityre.

Et Tityre étant seul s’ennuyait, complètement entouré de marais. — Or, Mé-nalque vint à passer, qui mit une idée dans le cerveau de Tityre, une graine dans le marais devant lui. Et cette idée était la graine, et cette graine était l'Idée. Et avec l’aide de Dieu la graine germa et devint une petite plante, et Tityre, soir et matin, s’agenouillant devant elle, remerciait Dieu de la lui avoir donùée. Et cette plante grandit, et comme elle était de racines puissantes, elle eut bientôt complètement asséché le sol autour d’elle, de sorte que Tityre eut un sol ferme où poser ses pieds, reposer sa tète et fortifier l’ouvrage de ses mains.

Quand cette plante eut atteint la hauteur de Tityre, Tityre put goûter quelque joie à dormir étendu dans son ombre. Or cet arbuste étant un chêne devait énormément grandir; tellement que bientôt l’ouvrage des mains de Tityre ne suffit plus pour sarcler et biner la terre autour du chêne, pour arroser le chêne, l’émon-der, l’astiquer, l’épiler, l'écheniller, et pour assurer en la bonne saison la récolte de ses fruits à la fois nombreux et divers. Il s’adjoignit donc un sarcleur, un bineur, un arroseur, un émondeur, un astiqueur, un épilcur, un échenilleur et quelques garçons fruitiers. Et comme chacun devait s'en tenir strictement à sa personnalité, il y avait quelque chance pour que la besogne de chacun fût bien faite.

Pour régler les paiements de chacun, Tityre eut besoin d’un comptable, qui partagea bientôt avec un caissier le souci de la fortune de Tityre; celle-ci croissait comme le chêne.

Quelques conflits s’étant élevés entre l’astiqueur et l’épileur au sujet des limites répartitives de leurs pouvoirs, Tityre comprit la nécessité d’un arbitre, qui se flanqua de deux avocats pour et contre; Tityre prit un secrétaire pour consigner leurs jugements, et comme on ne les consignait que pour qu’ils pussent documenter l’avenir, il y eut un garde des arrêts. Du sol cependant les maisons peu à peu s’élevèrent; et il fallut une police des rues, des gardes contre leur licence. Tityre, surchargé d’occupations,commença de tomber malade; il fit venir un médecin qui conseilla de prendre femme — et comme au milieu de tant de gens Tityre ne pouvait suffire, il fut forcé de se choisir un adjoint, ce qui fit qu’on le nomma maire. Dès lors il ne lui resta que trop peu d’heures de loisir où pouvoir pêcher à la ligne, des fenêtres de sa maison qui continuaient d’ouvrir continuellement sur les marais.

Alors Tityre institua des jours de fête pour que son peuple pût s’amuser; mais comme les amusements coûtaient cher et qu’aucun d’eux n’avait beaucoup d’argent, pour pouvoir leur en prêtera tous, Tityre commença par en prélever sur chacun.

Or le chêne, au milieu de la plaine (car malgré la ville, malgré l’effort de tant d’hommes, ce n’avait jamais pu cesser d’être la plaine), ce chêne, dis-je, au milieu de la plaine, n’avait aucune peine à être placé de sorte que l’un de ses côtés était à l’ombre, l’autre au soleil. Sous ce chêne donc, du côté de l’ombre, Tityre rendait la justice; du côté du soleil, il faisait ses besoins naturels.

Et Tityre était heureux, car il sentait sa vie utile aux autres, excessivement occupée.

II

Table des matières

L’effort de l’homme est cultivable. L’activité de Tityre, encouragée, semblait s’accroître; son ingéniosité naturelle lui proposant d'autres emplois, on le vit travailler à meubler, tapisser et aménager sa demeure. On admira l’appropriation des tentures et la commodité de chaque objet. Industrieux, il excellaitdans l’empirisme; il fit même pour accrocher ses éponges au mur une petite patère accrostiche, qu’au bout de quatre jours il ne trouva plus commode du tout.

Et Tityre, à côté de sa chambre, fit bâtir une chambre pour les intérêts de la nation; les deux chambres avaient même entrée, pour tâcher d’indiquer que les intérêts étaient les mêmes; mais, à cause de l’entrée commune qui donnait même air aux deux pièces, les deux cheminées ne pouvaient tirer ensemble, et, par les temps froids, quand on faisait du feu dans l’une, on faisait de la fumée dans l’autre. Les jours où il voulait faire du feu, Tityre prit donc l’habitude d’ouvrir sa fenêtre. ,

Comme Tityrô protcg-eait tout et travaillait à la propagation des espèces, un temps vint que les limaees se promenèren t I dans les allées de son jardin en si grande abondance que, de peur d’en écraser une, il ne savait où poser pied, et finit par se résigner à moins sortir.

Il fit venir une bibliothèque circulante, avec une loueuse de livres, chez qui il prit un abonnement. Et comme elle s’appelait Ang-èle il prit coutume d’aller tous les trois jours passer chez elle ses soirées. C’est ainsi que Tityre apprit la métaphysique, l’alg-èbre et la théodicée. Tityre et Ang-èle commencèrent de cultiver ensemble avec succès différents beaux- | arts d’agrément, et Ang-èle ayant mani- î festé des g-oûts particuliers pour la musique, ils louèrent un piano à queue, sur lequel Angèle exécutait les petits airs qu’entre temps il faisait pour elle.

Tityre disait à Angèle: Tant d’occupations me tueront; je n’en puis plus; je sens l’usure; ces solidarités activent mes scrupules; s’ils augmentent, je diminue. Que faire?

— Si nous partions? lui dit Angèle.

— Je ne peux pas, moi: j’ai mon chêne.

— Si vous le laissiez, dit Angèle.

— Laisser mon chêne! y pensez-vous?

— N’est-il pas assez grand bientôt pour pousser seul?

— Mais c’est que j’y suis attaché.

— Détachez-vous, reprit Angèle.

Et peu de temps après, ayant bien éprouvé que, somme toute, les occupations, responsabilités et divers scrupules, non plus que le chêne, ne le tenaient, Tityre sourit, prit le vent, partit, enlevant la caisse et Angèle et vers la fin du jour descendit avec elle le boulevard qui mène de la Madeleine à l’Opéra.

III

Table des matières

Ce soir-là l’aspect du boulevard était étrange. On sentait que quelque chose d’insolite, de solennel se préparait. Une foule énorme, sérieuse, anxieuse, se pressait, encombrant le trottoir et débordant presque sur la chaussée qu’à grand’peine maintenaient libre des g’ardes de Paris échelonnés. Devant les restaurants, les terrasses, disproportionnément élargies par le déploiement des chaises et des tables, faisaient l’obstruction plus complète et rendaient la circulation impossible. Parfois unregardeur impatient se juchait sur sa chaise un instant, le temps qu’on le priât d’en descendre. Evidemment tous attendaient; on sentait à n'en pas douter qu’entre les berges du trottoir, sur la chaussée protégée, allait descendre quelque chose. — A grand’peine ayant pu trouver une table, etla louant à très grand prix, Angèle et Tityre s’installèrent devant deux bocks et demandèrent au garçon:

— Qu’attend-on?

— D’où Monsieur revient-il? dit le garçon; Monsieur ne sait-il pas qu’on attend Mœlibée? C’est entre 5 et 6 qu’il passe... et tenez — écoutez: il me semble déjà que l’on entend ses flûtes.

Du fond du boulevard un son frêle de chalumeau s’éleva. La foule plus attentive encore palpita. Le son grossit, se rapprocha, s’exagéra.

— O que c’est émouvant! dit Angèle.

Le soleil déclinant envoyait ses rayons d’un bout à l’autre du boulevard. Et comme issu des splendeurs du couchant on vit enfin s’avancer jNJœlibée, précédé du simple son de sa flûte. On ne distinguait bien d’abord que son allure, mais quand il fut plus près:

— O commeil est charmant! dit Angèle. Mœlibée cependant arrivé devant Tityre cessa son chant de flûte, brusquement s’arrêta, vit Angèle, et l’on s’aperçut qu’il était nu.

— O! dit Angèle, penchée sur Tityre, qu’il est beau! que ses reins sont dispos! que ses flûtes sont adorables!

Tityre était un peu gêné.

— Demandez-lui donc où il va, dit Angèle.

— Où allez-vous?questionna Tityre.

Mœlibée répondit: — Eo Romam.

— Qu’est-ce qu’il dit? reprit Angèle. Tityre: — Vous ne comprendrez pas, chère amie.

— Mais vous m'expliquerez, dit An-gèle.

— Romam, insista Mœlibée,— urbem quam dicunt Romam.

Angèle: — O! que c’est délicieux, ce qu’il dit! — Qu’est-ce que cela veut dire?

Tityre: — Mais, chère Angèle, je vous assure que cela n’est pas si délicieux que ça; cela veut dire tout simplement qu’il va à Rome.

— Rome! dit Angèle songeuse — ô! j’aimerais tant voir Rome!

Mœlibée, reprenant ses pipeaux,recommençait sa primitive mélodie; à ces sons Angèle exaltée se souleva, se leva, s’approcha, et comme Mœlibée arrondissait son bras, elle le prit, et tous deux continuant ainsi le boulevard s’éloignèrent, s’éperdirent, disparurent dans le définitif crépuscule.

La foule à présent défrénce s’agitait très tumultueuse. De toutes parts on entendait questionner: Qu’a-t-il dit? — Qu’at-il fait? — Quelle était cette femme? Et quand quelques instants après les gazettes du soir parurent, une féroce curiosité les enleva comme dans un cyclone; et l’on apprit soudain que cette femme c’était Angèle, et que ce Mœlibée était quelqu’un de nu qui s’en allait en Italie.

— Alors, toute curiosité retombée, la foule s’écoula comme une eau libre, désertant les grands boulevards. — Et Tityre se retrouva seul complètement entouré de marais.

Mettons que je n’ai rien dit.

Un rire irrépressible secoua quelques instants l’auditoire.

— Messieurs, je suis heureux que mon histoire vous divertisse, dit en riant aussi Prométhée. Depuis la mort de Damoclès, j’ai trouvé le secret du rire. — A présent j’ai fini, Messieurs; laissons les morts ensevelir les morts et allons vite déjeuner.

Il prit le garçon par un bras, Coclès par l’autre; tous sortirent du cimetière; passé les portes, le reste de l’assemblée se dispersa.

— Pardonncz-moi, dit Coclès, —- votre récit était charmant et vous nous avez bienfait rire... mais je ne saisis pas le rapport...

— S’il y en eût eu plus, vous n’eussiez pas tant ri, dit Prométhée; ne cherchez pas à tout cela trop grand sens; — je voulais surtout vous distraire, et suis heureux d’y être parvenu; vous devais-je cela? Je vous avais tant ennuyés l’autre fois.

Ils regagnèrent les boulevards.

— Où allons-nous? dit le garçon.

— A votre restaurant, si vous le voulez bien, en souvenir de notre première rencontre.

— Vous le passez, dit le garçon .

— Je ne reconnais pas la devanture?

— C’est qu’elle est toute neuve, à présent.

— J’oubliais!... j’oubliais que mou aigle... Soyez tranquilles: il ne recommencera plus.

— C’est donc vrai, dit Coclès, ce que vous disiez?

— Quoi?

— Que vous l’avez tué?

— Et que nous allons le manger... En doutez-vous? dit Prométhée: vous ne m’avez donc pas regardé? — De son temps est-ce que j’osais rire?— N’étais-je pas maigre affreusement?

— Assurément.

— Il me mangeait depuis assez lông-temps; j’ai trouvé que c’était mon tour. — A table! Allons! à table, Messieurs! — Garçon... ne servez pas: en dernier •souvenir de lui, prenez la place de Da-mocle.

Le repas fut plus gai qu’il n’est permis ici de le redire, et l’aigle fut trouvé délicieux. Vers le dessert chacun d’eux but à sa santé.

— Il n’aura donc servi à rien? demanda-t-on.

— Ne dites donc pas cela, Coclès! — sa chair nous a nourris. — Quand je l’interrogeais, il ne répondait rien... Mais je le mange sans rancune: s’il m’eût fait moins souffrir il eût été moins gras; moins gras il eût été moins délectable.

— De sa beauté d’hier, que reste-t-il?

— J’en ai gardé toutes les plumes.

C'est avec l’une d'elles que f écris ce petit livre; puissiez-vous, rare ami, ne pas le trouver trop mauvais.

ÉPILOGUE

Table des matières

Pour tacher de faire croire au lecteur que si le livre est tel ce n’est pas la faute de l'auteur.

Un n'écrit pas les livres

qu’on veut.

Journal des Concourt.

L’histoire de Lé (la avait fait tant (le bruit, couvert Tyiulare de tant de gloire, que Mi nos ne s'inquiétait pas trop entendant Pasiphaë lui dire: « Que veuæ-tu? Moi, je n'aime pas les hommes. »

Mais plus tard: « Ç'est assez vexant, vraiment (et ça n'a pas été facile!) j'espérais qu’un dieu s'y cachait. — Si Zens s'en fût mêlé, j’eusse accouché d'un Dioscure; grâce ù cet animal, je n’ai pu mettre au monde qu'un veau. »

RÉFLEXIONS

Table des matières

I

Ce que pour les champs on appelle culture alternée, on l’appelle chez l’homme folie circulaire.

II

Sitôt qu’un homme a une pensée il écrit tout un volume, non tant pour l’expliquer que pour s’excuser de l’avoir.

III

En étudiant la question de la raison d’être de l’œuvre d’art, on arrive à trouver que cette raison suffisante, ce symbole de l’œuvre, c’est sa composition.

Une œuvre bien composée est nécessairement symbolique; autour de quoi viendraient se grouper les parties? qui guiderait leur ordonnance? sinon l’idée de l’œuvre, qui fait cette ordonnance symbolique.

L’œuvre d’art c’est une idée qu’on exagère .

Le symbole, c’est autour de quoi se compose un livre.

La phpase est une excroissance de l’idée .

IV

Les chosessontperpétuellement en inéquilibre — de là leur écoulement.

L’équilibre, c’est la « santé » parfaite; ce que M. Taine appelle un accident heureux — mais il est irréalisable phy-siquementà cause de ce que nousdisions; réalisable seulement dans l’œuvre d’art. — L’œuvre d’art est un équilibre hors du temps, une santé artificielle.

V

Je soutiendrai qu’il faut croire ceci, pour un artiste: un monde spécial, dont il ait seul la clef. Il ne faut pas qu’il apporte une chose nouvelle, quoique cela soit énorme déjà; mais bien que toutes choses en lui soient ou semblent nouvelles, transapparues derrière une idio-syncrasie puissamment coloratrice.

Il faut qu’il ait une philosophie, une esthétique, une morale particulières; toute son œuvre ne tend qu a le montrer. Et c’est ce qui fait son style. Il lui aut aussi une plaisanterie particulière — un drôle à lui.

VI

Théorie du livre: — lettre morte? — Le sac des graines.

VII

« Cette île, appelée Sauu, par les naturels, est peu connue. »

Cook.

Si elle ne l’était pas du tout, elle ne porterait pas de nom.

Étrange habitude qu’ont les hommes de baptiser des morceaux de terre — et surtout cette île! Us ne la baptisent que du jour où ils songent à la quitter — et pour les autres.

VIII

Inertie de la matière. Lenteur avant que l’idée l’ait traversée.

Elasticité! De toutes les inerties, la pire! hypocrisie de l’irremuable matière; elle semble céder, fait croire à la victoire etque l’effort est achevé, mais revient sitôt qu’on la relâche; ce n’était qu’inertie différée; matière apparemment plastique qui se prête à user nos efforts. Pour prouver quelle stupide mémoire viens-tu lorsque nous t’avions si selon nos grés modelée, reviens-tu te redisposer selon tes lignes primitives, que nous voulions tant oublier — que nous ne pourrons donc jamais oublier. Elasticité! — mémoire brute de la matière, inertie différée, apparente docilité...

L’élasticité nous entoure; ce que dans l’immatériel nous appelons rétroaction n’est que cela — mais avec les complications infinies —jusqu’à ce que la matière en soit toute imprégnée, en soit complè-tementehangée.

Repartie: infinie réception de la matière — porosité.

IX

Question sociale? — certes. Mais la question morale est antécédente.

L’homme est plus intéressant que les hommes; c’est lui et non pas eux que Dieu a fait à son image. Chacun est plus précieux que tous.

X

La synthèse doit se précéder d’analyse; et l’analyse, besoin de l’esprit, naît du sentiment de la complexité. Le sentiment de complexité peut devenir une stupéfaction passionnée.

XI

Tout ce qui a eu lieu en nous, ne fût-ce qu’une fois, peut reparaître, le temps y aidant, la volonté s’y taisant.

On n’est sûr de ne jamais faire que ce que l’on ne pourra jamais comprendre. L’assurance de la vertu m’irrite, car elle est faite d'incompréhension —je ne parle pas de l'intelligence de la tête, logique uniquement, et qui ne comprend que des rapports de signes —je n’en veux point. — On ne comprend que ce que l’on est capable de faire; ainsi les choses dans la nature ne vibrent à l’approche d’un son que lorsque elles-mêmes, le choc aidant, sont capables de le produire. Et je ne dis pas qu’elles le produiront jamais —mais de là souvent leur indulgence, excuse d’un possible futur.

Nil humanum a me cilienum puto.

« Il n’y a pas de si grands crimes que je ne me sois senti à certains jours capable de commettre, » dit Goethe. Les plus grandes intelligences sont aussi les plus capables des grands crimes, que d’ordinaire elles ne commettent pas, par sagesse, par amour, et parce qu’elles s’y limiteraient.

XII

Doctrine du péché: étant capable de tout le mal n’en rien faire, et voilà le bien; volonté privatrice—je n’aime point cela. J’aime que la cécité pour le mal vienne de l’éblouissement du bien;—sinon vertu est ignorance — pauvreté.

XIII

Je ne peux pas plus être reconnaissant à « Dieu » de m'avoir créé — que je ne pourrais lui en vouloir de ne pas être, si je n’étais pas.

XIV

Et sic Deus — semel jussit. semper paret.

Dieu — qui est fidèle. — Les miracles sont des désobéissances de Dieu.

XV

Vouloir prouver que Dieu est, c’est aussi absurde que d’affirmer qu’il n’est pas.

Car nos affirmations et nos preuves ne le créeront.....ni ne le supprimeront.

XVI

Je préfère dire que: du moment qu’il y a quelque chose, c’est Dieu. L’expliquer m’est inutile; il s'explique lui-môme par toute la Nature; c’est là sa façon d’exister.

XVII

La prière est la forme oratoire de l’âme.

XVIII

Il est fâcheux de croire qu’il faut à l’homme une tradition, une histoire pour comprendre un Dieu éternel. L’histoire de Dieu ne peut être que l’histoire de ce que l’ont cru les hommes.

Jean-Baptiste, c’est la précaution oratoire du Christ.

XIX

J’ai trouvé toujours mon bonheur à simplifier par des généralisations toujours plus grandes chaque chose — de façon à rendre ma possession aussi portative en vérité que la coupe où se grise Hafiz.

XX

Ne plus considérer en chaque être que l;i pari unique et différente duul celle matière commune n’était que le trop massif soutien.

XXI

Le « paganisme » n’apportera la paix qu'autant que l’on suppose au-dessus de to.is ces dieux rivaux une puissance unique pour les dominer.

C’est dans le sentiment d’un accord, non d’une rivalité qu’est le bonheur, et quand bien même toutes les forces de la nature l’une contre toutes autres, chacune lutterait, il m’est impossible de ne pas concevoir une unitc supérieure, présidant à cette lutte môme, initiale de toute division, où chaque âme peut se réfugier pour son bien-être.

XXII

On ne devrait jamais acheter rien qu’avec de l’amour. N’importe qui, n’importe quoi devrait toujours être à celui qui l’aime le mieux. Le pain à qui a le plus faim — la friandise à qui la préfère ou à qui a déjà soupé. L’explication de l’ivrognerie du peuple est telle: ils boivent pour oublier qu’ils n’ont pas ce qu’ils désirent; d’ailleurs l’ivrognerie des hautes classes s’explique de même. L'ivresse n’est jamais qu’une substitution du bonheur. C’est l'acquisition du rêve d’une chose, quand on n’a pas l’argent (pie réclame l’acquisition matérielle de la chose rêvée. La bouteille qui donna l’ivresse vaut la peau de chagrin tant qu’on est ivre. Le terrible c’est qu’on ne peut jamais se griser suffisamment.

XXIII

... Il songeait: Le monde aurait pu avoir une histoire différente. La surface de la terre aurait pu se couvrir autrement. Si le monde n’eût eu d’autres habitants que des êtres pareils à moi, le monde n’aurait pas eu d’histoire. —Je hais toutes les carrières qui ne doivent d’être qu’à la malignité des hommes.

XXIV

De toute cette comédie — aux deux extrémités les actes importants, — la naissance et la mort — de l'un nous ne nous apercevons pas encore; de l’autre nous ne nous apercevons plus. Et même il nous faut croire que, dès la terre rejetée, l’on ne se souvient plus d’ètre mort. On ne s'aperçoit que de la mort des autres, — parce qu’elle facilite notre vie.

XXV

Les caractères individuels sont plus généraux (j’entends plus humains) que les caractères ethniques.il faut comprendre: l'homme en tant qu’individu tente d’échapper à la race. Et sitôt qu’il ne représente plus la race, il représente l’homme; l’idiosyncrasie est prétexte à généralités.

XXVI

HONNÊTETÉ. Tout ce qu’il y a dans ce mot.

XXVII

L'étrange faiblesse d’esprit qui nous fait douter sans cesse que le bonheur de l’avenir puisse valoir le bonheur du passé est souvent notre seule cause de misère; nous nous attachons aux simulacres de nos deuils comme s’il convenait de prouver notre tristesse aux autres. Nous cherchons les souvenirs et les ruines, nous voudrions revivre le passé et souhaitons continuer encore des joies après qu’elles sont épuisées.

Je hais toute tristesse et ne comprends pas que la confiance en la beauté de l’avenir ne prévaille pas sur l’adoration du passé.

N’est ce pas ressembler à ces peuples des plages qui pleurent chaque soir le soleil enfoncé dans la mer — et crient longtemps encore vers le couchant après que derrière eux déjà le soleil rajeuni se relève.

XXVIII

... « Ou souffrir, ou mourir. — Aut pati aut mori. Il est di^ne de votre audience de comprendre solidement toute la force de cette parole;. . . . . vous confesserez avec moi qu’elle renferme comme en abrégé toute la doctrine du Fils de Dieu et tout l’esprit du Christianisme. »

Et plus loin: « Il n’est rien de plus opposé que de vivre selon la nature et de vivre selon la s;râce. »

Bossuet, Panégyr. de Sainte Thérèse Tant pis.

XXIX

« Le moi est haïssable»... dites-vous. . . . Pas le mien.

Je l’aurais aimé chez un autre: sera-ce parce quec’estle mien que je devrai faire le difficile.

Sur quel moi pire n’aurais-je pu tomber! (D’abord je vis et cela est magnifique.)

Je vous plains si vous sentez en vous de quoi haïr. Je ne hais que cette triste morale; si j’aime mon moi ne croyez pas que j’en aime moins le vôtre, ou que ce soit à cause du plus ou moins de bonheur.

(Mais vous vivez aussi, je pense, et cela est magnifique aussi.)

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Дата выхода на Литрес:
11 октября 2024
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4052 стр. 21 иллюстрация
ISBN:
4066338121257
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