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Alphonse Daudet

L'arlésienne


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066330361

Table des matières

L’ARLÉSIENNE

ACTE PREMIER. PREMIER TABLEAU.

SCÈNE PREMIÈRE. FRANCET MAMAI, BALTHAZAR, L’INNOCENT, puis ROSE MAMAI.

SCÈNE II.

SCÈNE III.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. LES MÊMES, FRÉDERI, puis BALTHAZAR et L’INNOCENT

SCÈNE VI. LES MÊMES, LE PATRON MARC, puis FRANCET MAMAI.

SCÈNE VII. LES MÊMES, UN VIEUX MATELOT.

SCÈNE VIII. BALTHAZAR, puis LE GARDIEN.

SCÈNE IX. LES SMÊMES. FRANCET MAMAI.

SCÈNE X. FRANCET MAMAI; BALTHAZAR, toujours assis.

SCÈNE XI. LES MÊMES, FRÉDERI, puis TOUT LE MONDE.

ACTE DEUXIÈME.

LES BORDS DE L’ÉTANG DE VACCARÈS EN CAMARGUE.

SCÈNE PREMIÈRE. ROSE, VIVETTE, LE PATRON MARC.

SCÈNE II.

SCÈNE III. ROSE, BALTHAZAR, L’INNOCENT.

SCÈNE IV. BALTHAZAR, L’INNOCENT, FRÉDERI.

SCÈNE V. FRÉDERI, L’INNOCENT.

SCÈNE VI. LES MÊMES, VIVETTE.

SCÈNE VII. VIVETTE, L’INNOCENT, puis ROSE.

TROISIÈME TABLEAU. LA CUISINE DE CASTELET.

SCÈNE PREMIÈRE. LE PATRON MARC, L’ÉQUIPAGE.

SCÈNE II. LES MÊMES, VIVETTE. avec des paquets.

SCÈNE III. LE PATRON MARC, seul.

SCÈNE IV. LE PATRON MARC, BALTHAZAR.

SCÈNE V. LES MÊMES, ROSE, FRANCET MAMAI.

SCÈNE VI. LES MÊMES, FRÉDERI.

SCÈNE VII. LES MÊMES, VIVETTE, par le fond.

ACTE TROISIÈME.

QUATRIÈME TABLEAU. LA COUR DE CASTELET

SCÈNE PREMIÈRE. BALTHAZAR, VALETS, SERVANTES.

SCÈNE II. LES MÊMES, LE PATRON MARC et L’ÉQUIPAGE.

SCÈNE III. LES MÊMES, ROSE, FRANCET, FRÉDERI, VIVETTE, L’INNOCENT, LA MÈRE RENAUD.

SCÈNE IV. FRÉDERI, VIVETTE. Ils sortent tous deux de la maison.

SCÈNE V. LES MÊMES, LE GARDIEN, BALTHAZAR.

CINQUIÈME TABLEAU. LA MAGNANERIE.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. ROSE, FRÉDERI.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. ROSE, INNOCENT

SCÈNE V.

SCÈNE VI. FRÉDERI, ROSE, dans l’alcôve.

SCÈNE VII. LES MÊMES; L’ INOCENT, BALTHAZAR, LE PATRON MARC.

PIÈCE EN TROIS ACTES


PARIS

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

27-29, PASSAGE CHOISEUL, 27-29

PERSONNAGES.


Balthazar MM. Parade.
Fr éderi A bel.
Patron Marc C oison.
Francet Mamaï Cornaglia.
Mitifio Régnier.
L’équipage Lacroix.
Un Valet Moisson.
Rose Mamaï Mmes Fargueil.
Renaude Alexis.
L’Innocent. Morand.
Vivette J. Bar te t.
Une Servante Leroy.

Pour la mise en scene, s’adresser a M. LÉON RICQUIER, régisseur général du théâtre du Vaudeville.–Pour la musique et les choeurs, s’adresser a M. CHOUDENS, éditeur de musique, à Paris.


L’ARLÉSIENNE

Table des matières

ACTE PREMIER.
PREMIER TABLEAU.

Table des matières

LA FERME DE CASTELET.

Une cour ouvrant dans le fond par une grande porte charretière sur une route bordée de gros arbres poussiéreux, derrière lesquels on voit le Rhône.–A gauche, la ferme, avec un corps de logis faisant retour dans le fond.–C’est une belle fer me très-ancienne, d’aspect seigneurial desservie extérieurement par un escalier de pierre à rampe de vieux fer forgé.–Le corps de logis du fond est surmonté d’une tourelle, servant de grenier et s’ouvrant tout en haut dans les frises par une porte-fenêtre, avec une poulie et des bottes de foin qui dépassent.–Au bas de ce corps de logis, le cellier; porte ogivale et basse.–A droite de la cour, les communs, hangars, remises.–Un peu avant, le puits; un puits à margelle basse, surmonté d’une maçonnerie blanche, enguirlandée de vignes sauvages.–Çà et là, dans la cour, une herse, un soc de charrue, une grande roue de charrette.

SCÈNE PREMIÈRE.
FRANCET MAMAI, BALTHAZAR, L’INNOCENT, puis ROSE MAMAI.

Table des matières

Le berger Balthazar est assis, un brûle-gueule aux dents, sur le bord du puits.–L’Innocent, par terre, la tête appuyée sur les genoux du berger. –Francet Maimaï devant eux, un trousseau de clefs dans une main; dans l’autre, un grand panier à bouteilles.

FRANCET MAMAÏ.

Hé bé! mon vieux Balthazar, qu’est-ce que tu en dis?... En voilà du nouveau à Castelet?

BALTHAZAR, dans sa pipe.

M’est avis...

FRANCET MAMAÏ, baissant la voix et jetant un coup d’œil sur la ferme.

Ma foi! écoute. Rose ne voulait pas que je t’en parle avant que tout fût terminé, mais tant pis... entre nous deux, il ne peut pas y avoir de mystère...

L’INNOCENT, d’une voix dolente, un peu égarée.

Dis, berger...

FRANCET MAMAÏ.

Puis, tu comprends, dans une grosse affaire comme celle-là, je n’étais pas fâché de prendre un peu l’avis de mon ancien.

L’INNOCENT.

Dis, berger, qu’est-ce qu’il lui a fait le loup à la chèvre de M. Seguin?

FRANCET MAMAÏ.

Laisse, mon Innocent, laisse. Balthazar va te finir ton histoire tout à l’heure... Tiens! joue avec les clefs. (L’innocent prend le trousseau de clefs et le fait danser avec un petit rire. Francet se rapprochant de Balthazar.) Positivement, vieux, qu’est-ce que tu penses de ce mariage?

BALTHAZAR.

Qu’est-ce que tu veux que j’en pense, mon pauvre Francet? D’abord, que c’est ton idée et celle de ta bru; c’est aussi la mienne... par force...

FRANCET MAMAÏ.

Pourquoi, par force?

BALTHAZAR, sentencieusement.

Quand les maîtres jouent du violon, les serviteurs dansent.

FRANCET MAMAÏ, souriant.

Et tu ne me parais pas bien en train de danser... (S’asseyant sur son panier.) Voyons, voyons, qu’est-ce qu’il y a? L’affaire ne te convient pas, donc?...

BALTHAZAR.

Eh bien!... non! là...

FRANCET MAMAÏ.

Et la raison?

BALTHAZAR.

J’en ai plusieurs raisons. D’abord, je trouve que votre Fréderi est bien jeune, et que vous êtes trop pressés de l’établir...

FRANCET MAMAÏ.

Mais saint homme! c’est lui qui est pressé, ce n’est pas nous. Puisque je te dis qu’il en est fou de son Artésienne; depuis trois mois qu’ils vont ensemble, il ne dort plus, il ne mange plus. C’est comme une fièvre d’amour que lui a donnée cette petite... Puis enfin, quoi! l’enfant a ses beaux vingt ans et il languit de s’en servir.

BALTHAZAR, secouant sa pipe.

Alors, tant qu’à le marier, vous auriez dû lui trouver par là, aux environs, une brave ménagère bien fournie de fil et d’aiguille, quelque chose de fin et de capable, qui s’entende à faire une lessive, à conduire une olivade, une vraie paysanne enfin!...

FRANCET MAMAÏ.

Ah! sûrement qu’une fille du pays aurait bien mieux été l’affaire...

BALTHAZAR.

Dieu merci! Ce n’est pas le gibier qui manque en terre de Camargue... Tiens!... sans aller bien loin, la filleuse de Rose, cette Vivette Renaud que je vois trotter par ici dans le temps de la moisson... Voilà une femme comme il lui en aurait fallu...

FRANCET MAMAÏ.

Bé! oui... bé! oui... mais comment faire?... Puisqu’il a voulu en avoir une de la ville.

BALTHAZAR.

Voilà le malheur... De notre temps, c’était le père qui disait: «Je veux.» Aujourd’hui, ce sont les enfants; tu as dressé le tien à la nouvelle mode; nous verrons si ça te réussira.

FRANCET MAMAÏ.

C’est vrai qu’on a toujours fait ses volontés à ce petit-là, et peut-être un peu plus que de raison. Mais à qui la faute?... Voilà quinze ans que le père manque d’ici, pécaïre! et ce n’est pas Rose ni moi qui pouvions le remplacer. Une mère, un grand-père, ça a la main trop douce pour conduire les enfants. Puis, que veux-tu? quand on n’en a qu’un, on est toujours plus faible. Et nous, c’est autant dire que nous n’avons que celui-là, puisque son frère... (il montre l’Innocent.)

L’INNOCENT, agitant le trousseau de clefs qu’il vient de faire reluire avec sa blouse.

Grand-père, vois tes clefs comme elles sont luisantes...

FRANCET MAMAÏ, le regardant d’un air ému.

Quatorze ans à la Chandeleur!... Si ce n’est pas pour faire pitié!... Oui, oui, mon mignot.

BALTHAZ AR, se levantsubitement.

La connaissez-vous bien au moins cette fille d’Arles?

Savez-vous tout au juste qui vous prenez?...

FRANCET MAMAÏ.

Oh! pour ça...

BALTHAZAR, marchant de long en large.

C’est que, prends garde, dans ces grandes coquines de villes, ce n’est pas comme chez nous. Chez nous, tout le monde se connaît. On est au large, on se voit venir de loin; tandis que là-bas...

FRANCET MAMAÏ.

Sois tranquille, j’ai pris mes précautions. Nous avons à Arles le frère de Rose...

BALTHAZAR.

Le patron Marc?...

FRANCET MAMAÏ.

Tout juste. Avant de faire la demande, je lui ai envoyé par écrit le nom de la demoiselle, et je l’ai chargé d’aller aux renseignements; tu sais s’il a l’oeil ouvert, celui-là...

BALTHAZAR, goguenardant.

Pas pour tirer les bécassines, toujours.

FRANCET MAMAÏ, riant.

Le fait est que le brave garçon n’a pas la main heureuse quand il vient battre le marais chez nous... C’est égal, va! c’est un habile homme, et qui n’est pas embarrassé de sa langue pour parler avec les bourgeois... Voilà trente ans qu’il est dans la marine d’Arles; il connaît tout le monde de la ville, et selon ce qu’il va nous dire...

ROSE MAMAÏ, dans la ferme.

Hé! bien! grand-père, et le muscat?

FRANCET MAMAÏ.

J’y suis... j’y suis, Rose... Donne vite les clefs, mon mignot... (A Rose qui paraît sur le talcon.) C’est ce grand Balthazar qui n’en finit plus avec ses histoires... (A Balthazar.) Chut!...

ROSE.

Comment! le berger est là, lui aussi... Les moutons se gardent tout seuls maintenant?...

BALTHAZAR, soulevant son grand chapeau.

Les moutons ne sortent pas, maîtresse. Les tondeurs sont arrivés ce matin.

ROSE.

Déjà!...

BALTHAZAR.

Mais oui... nous voici au premier mai... Avant quinze jours je serai dans la montagne...

FRANCET MAMAÏ, ouvrant la porte du cellier.

Hé! hé!... il pourrait se faire tout de même que son départ fût retardé cette année... pas vrai, Rose?

ROSE.

Voulez-vous bien vous taire, bavard, et aller à votre muscat tout de suite... Nos gens seront arrivés que vous n’aurez pas seulement tiré une bouteille...

FRANCET MAMAÏ.

On y va... (Il descend dans le cellier.)

ROSE.

Tu gardes l’enfant, Balthazar?...

BALTHAZAR, reprenant sa place sur le puits.

Oui, oui... Allez, maîtresse...

SCÈNE II.

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BALTHAZAR.

Pauvre Innocent! Je voudrais bien savoir qui s’en occupe quand je ne suis pas là... Ils n’ont tous des yeux que pour l’autre...

L’INNOCENT, impatienté.

Dis-moi donc ce qu’il lui a fait le loup à la chèvre de M. Seguin?...

BALTHAZAR.

Tiens!... c’est vrai... nous n’avons pas fini notre histoire... Voyons, où en étions-nous?

L’INNOCENT.

Nous en étions à... «Et alors!...»

BALTHAZAR.

Diable! c’est qu’il y en a beaucoup des: «et alors» dans notre histoire... Voyons un peu... Et alors... Ah! j’y suis... Et alors la petite chèvre entendit un bruit de feuilles derrière elle, et dans le noir, en se retournant, elle vit deux oreilles toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient. C’était le loup...

L’INNOCENT, frissonnant.

Oh!...

BALTHAZAR.

Comme il savait bien qu’il la mangerait, le loup ne se pressait pas... Tu comprends, c’est leur planète, aux loups, de manger les petites chèvres... Seulement quand elle se retourna, il se mit à rire méchamment: «Ha! ha! la petite chèvre de M. Seguin!...» et il pissait sa grosse langue rouge sur ses babines d’amadou. La chèvre aussi savait que le loup la mangerait; mais ça ne l’empêcha pas de se défendre comme une brave chèvre de M. Seguin qu’elle était... Elle se battit toute la nuit, mon enfant, toute la nuit... Puis le petit jour blanc arriva. Un coq chanta en bas dans la plaine. «Enfin!» dit la petite chèvre, qui n’attendait que le jour pour mourir, et elle s’allongea par terre dans sa belle pelure blanche toute tachée de sang. Alors le loup se jeta sur elle et il la mangea.

L’INNOCENT.

Elle aurait aussi bien fait de se laisser manger tout de suite, n’est-ce pas?

BALTHAZAR, souriant.

Tout de même. Cet Innocent! comme il prend bien le fil des choses...

SCÈNE III.

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VIVETTE, entrant par le fond, avec un paquet sous le bras et un petit panier à la main.

Dieu vous maintienne, père Balthazar...

BALTHAZAR.

Tè! Vivette... D’où sors-tu donc, petite, que te voilà chargée comme une abeille?

VIVETTE.

J’arrive de Saint-Louis par le bateau du Rhône... Ils vont tous bien, ici? Et notre Innocent?... (Se baissant pour l’embrasser.) Bonjour.

L’INNOCENT, bêlant.

Mê! mê!... ça c’est la chèvre.

VIVETTE.

Qu’est-ce qu’il dit?

BALTHAZAR,

Chut! une belle histoire que nous sommes en train de raconter: La chèvre de M. Seguin qui s’est battue toute la nuit avec le loup.

L’INNOCENT.

Et puis au matin, le loup l’a mangée...

VIVETTE.

Ah! celle-là est nouvelle; je ne la connais pas.

BALTHAZAR.

Je l’ai faite l’été dernier... La nuit dans la montagne, quand je suis seul à veiller mon troupeau à la lumière des planètes, je m’amuse à lui fabriquer des histoires pour l’hiver... Il n’y a que cela qui l’égayé un peu.

L’INNOCENT.

«Hou! hou!» Ça c’est le loup!

VIVETTE, à genoux, près de l’Innocent.

Quel dommage! un si joli enfant... Est-ce qu’il ne guérira jamais?

BALTHAZAR.

Ils disent tous que non; mais ce n’est pas mon idée... Depuis quelque temps surtout, il me semble qu’il y a dans sa petite cervelle quelque chose qui remue, comme dans le cocon du ver à soie, quand le papillon veut sortir. Il s’éveille, cet enfant! Je suis sûr qu’il s’éveille!...

VIVETTE.

Ce serait un grand bonheur, si une pareille chose arrivait.

BALTHAZAR, rêveur.

Un bonheur! ça dépend!... C’est la sauvegarde des maisons d’avoir un innocent chez soi... Vois depuis quinze ans que cet Innocent est né, pas un de nos moutons n’a été une fois malade, ni les mûriers non plus, ni les vignes... personne...

VIVETTE.

C’est vrai...

BALTHAZAR.

Il n’y a pas à s’y tromper, c’est à lui que nous devons cela. Et si une fois il se réveillait, il faudrait que nos gens prennent garde. Leur planète pourrait changer.

L’INNOCENT, essayant d’ouvrir le panier de Vivette.

J’ai faim, moi!

VIVETTE, riant.

Ma foi! pour la gourmandise, je crois qu’il est plus qu’aux trois quarts éveillé... Voyez-vous, le finaud! il a flairé qu’il y avait quelque chose pour lui là-dedans... Une belle galette à l’anis que la grand-maman Renaud a faite exprès pour son Innocent.

BALTHAZAR, avec intérêt.

Elle va bien la Renaude, petite?

VIVETTE.

Pas trop mal, père, pour son grand âge.

BALTHAZAR.

Tu en as toujours bien soin, au moins?

VIVETTE.

Oh! vous pensez!... la pauvre vieille qui n’a que

moi.

BALTHAZAR,

Ah çà! quand tu vas faire des journées dehors comme maintenant, elle reste seule, alors?...

VIVETTE.

Le plus souvent, je l’emmène. Ainsi, le mois dernier, quand je suis allé faire les olives à Montauban, elle est venue avec moi... mais à Castelet, jamais elle n’a voulu. Pourtant, tout le monde d’ici nous aime bien.

BALTHAZAR.

C’est peut-être trop loin pour elle.

VIVETTE.

Oh! elle a encore bonnes jambes, allez!... si vous la voyiez trotter... Est-ce qu’il y a longtemps que vous ne vous êtes pas rencontrés, père Balthazar?...

BALTHAZAR, avec effort.

Oh! oui... bien longtemps!...

L’INNOCENT.

J’ai faim... donne-moi la galette..

VIVETTE.

Non... pas maintenant.

L’INNOCENT.

Si, si... je veux... ou bien je dirai à Fréderi...

VIVETTE, embarrassée.

Quoi donc?... qu’est-ce que tu diras à Fréderi?...

L’INNOCENT.

Je lui dirai la fois que tu as embrassé son portrait, là-haut, dans la grande chambre.

BALTHAZAR.

Tiens! tiens! tiens!

VIVETTE, rouge comme une cerise.

Mais ne le croyez pas, au moins...

BALTHAZAR, riant.

Quand je vous dis qu’il s’éveille, cet enfant!

SCÈNE IV.

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ROSE.

Personne encore?...

BALTHAZAR.

Si, maîtresse... voilà du monde.

VIVETTE.

Bonjour, marraine.

ROSE, surprise.

C’est toi... Et qu’est-ce qui t’amène?...

VIVETTE.

Mais, marraine, je viens pour les vers à soie, comme tous les ans.

ROSE.

C’est vrai, je n’y pensais plus... Depuis ce matin, je ne sais pas où j’ai la tête... Balthazar, regarde donc un peu sur la route si tu ne vois mien. (Balthazar va dans le fond.– L’Innocent prend le panier et se sauve dans la tourelle.)

VIVETTE.

Vous attendez quelqu’un, marraine?

ROSE.

Mais oui... l’aîné est parti voilà deux heures avec la carriole, pour aller au-devant de son oncle.

BALTHAZAR, du fond.

Personne... (Il voit que l’Innocent a disparu; il entre dans la tourelle.)

ROSE.

Mon Dieu! mon Dieu! pourvu qu’il ne soit rien arrivé...

VIVETTE.

Que voulez-vous qu’il lui arrive? Les routes sont un peu dures; mais Fréderi les a faites tant de fois.

ROSE.

Oh! ce n’est pas cela... Seulement, j’ai peur que le patron Marc n’ait apporté de mauvaises nouvelles, que ces gens de là-bas ne soient pas ce qu’on voudrait...

VIVETTE.

Quelles gens?...

ROSE.

C’est que je le connais, moi, cet enfant!... S’il fallait que ce mariage manquât, maintenant qu’il se l’est mis dans l’idée de son cœur...

VIVETTE.

Fréderi va se marier?...

L’INNOCENT, assis au bord du grenier, tout eu haut, dans les frises, sa galette à la main.

Mê!... mê!...

ROSE.

Miséricorde: l’Innocent... là-haut!... Veux-tu bien descendre, maudit enfant!...

BALTHAZAR, dans le grenier.

N ayez pas peur, maîtresse, je suis là... (Il enlève l’enfant et rentre dans le grenier.)

ROSE.

Oh! ce grenier, ça me fait frémir, quand je le vois ouvert... Tu penses, si on tombait de là-haut sur ces dalles... (La fenêtre du grenier se referme.)

VIVETTE.

Vous disiez, marraine, que Fréderi va se marier?

ROSE.

Oui... Comme tu es pâle... Tu as eu peur, toi aussi, hein?

VIVETTE, suffoquée.

Et.... avec qui... se marie-t-il?

ROSE.

Avec une fille d’Arles... Ils se sont trouvés ici un dimanche qu on a fait courir les boeufs, et depuis, il n’a plus songé qu’à elle.

VIVETTE.

Elles sont bien belles, on dit, les filles, dans ce pays-là.

ROSE.

Et bien coquettes aussi... mais que veux-tu? Les hommes aiment mieux ça...

VIVETTE, très-émue.

Alors... c’est une chose décidée?...

ROSE.

Pas tout à fait... les enfants sont d’accord entre eux, mais la demande n’est pas encore faite... Tout dépend de ce que va nous dire le patron Marc... Aussi, si tu avais vu Fréderi tout à l’heure, quand il est parti au-devant de son oncle... les mains lui tremblaient, en attelant... Et moi-même depuis, j’en suis comme éperdue... Je l’aime tant, mon Fréderi! Sa vie tient tant de place dans la mienne! Songe, petite: c’est plus qu’un enfant pour moi. A mesure qu’il devient homme, je retrouve son père en lui... Ce mari que j’ai tant aimé, que j’ai perdu si vite, mon fils me l’a presque rendu en grandissant... C’est la même manière de parler, de regarder... Oh! vois-tu, quand j’entends mon garçon aller et venir dans la ferme, cela me fait un effet que je ne peux pas dire. Il me semble que je ne suis plus aussi veuve... Et puis, je ne sais pas, il y a tant de choses entre nous, nos deux cœurs battent si bien ensemble!... Tiens! tâte le mien, comme il va vite. Si on ne dirait pas que j’ai vingt ans moi aussi, et que c’est mon mariage qu’on est en train de décider.

FRÉDERI, du dehors.

Ma mère!

ROSE.

Le voilà!...

SCÈNE V.
LES MÊMES, FRÉDERI, puis BALTHAZAR et L’INNOCENT

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FREDERI, entrant en courant.

Ma mère, tout va bien... embrasse-moi... Oh! que je suis heureux!

TOUS.

Et ton oncle?

FRÉDERI.

Il est la... il descend de voiture... Pauvre homme! Je l’ai mené si vite... il a les reins rompus.

ROSE, riant.

Oh! le méchant garçon.

FRÉDERI.

Tu comprends, je languissais de t’apporter la bonne nouvelle... Embrasse-moi encore...

ROSE.

Tu l’aimes donc bien, ton Arlésienne?...

FREDERI.

Si je l’aime!...

ROSE.

Plus que moi?...

FRÉDERI.

Oh! ma mère!... (Prenant le bras de sa mère.) Viens chercher mon Olicle! (Ils descendent dans le fond.)

VIVETTE, sur le devant de la scène.

Il ne m’a même pas regardée.

BALTHAZAR, s’approchant avec l’Innocent.

Qu’est-ce que tu as, petite?...

VIVETTE, ramassant son paquet.

Moi?... rien... c’est la chaleur... le bateau... le...

Oh! oh! mon Dieu!...

L’INNOCENT.

Pleure pas, Vivette... je dirai rien à Fréderi...

BALTH AZ AR.

Bonheur de l’un, chagrin pour l’autre: voilà la vie.

FREDERI, dans le fond, agitant son chapeau.

Vive le patron Marc!

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0+
Дата выхода на Литрес:
15 января 2025
Объем:
62 стр. 4 иллюстрации
ISBN:
4064066330361
Издатель:
Правообладатель:
Bookwire
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