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Albert Fornelles
La campagne de l'Invincible
Les souvenirs de la piraterie barbaresque

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066319090
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XII
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
IX
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
PREMIÈRE PARTIE
I
Table des matières
A Monsieur le docteur Quarelles,
chirurgien-major de2me classe.
Hôtel de la Marine, Toulon.
Urgente.
A bord de l’Invincible,
En rade de Malaga, le4novembre1828.
Certes, mon cher ami, acceptez et des deux mains. Votre lettre vient de m’arriver et j’ai juste le temps de vous expédier la mienne. Il me semble, du reste, que vous êtes tout décidé, puisque vous avez déjà quitté Brest, et que ma réponse doit vous trouver à Toulon. Le poste qu’on vous offre à Smyrne a beau n’être pas celui que vous et moi avions rêvé, ce n’en est pas moins un sûr échelon pour votre carrière. Vous me faites bien observer que la création proposée depuis dix ans par notre consul général a déjà été entravée par les complications helléniques,… que, malgré l’accomplissement des dernières conditions du traité de Londres, il se pourrait qu’à votre arrivée dans l’Archipel, tout le zèle de M. le baron de Blagny fût paralysé par de nouvelles hostilités. Je ne le pense point. Ce qui n’était pas possible il y a six mois l’est aujourd’hui. L’amiral de Rigny a le talent de se faire écouter des autorités turques, et l’on a dû vous dire au ministère qu’un des bâtiments de son escadre est presque toujours mouillé dans le golfe. Risquez donc l’entreprise, mon bon ami, dussiez-vous en être pour l’ennui d’une traversée inutile! En organisant là-bas le service de l’hôpital européen, vous introduirez dans les Échelles,–motu proprio,–l’élément médical par excellence, c’est-à-dire la science, la pratique, le dévouement français, que rien ne remplacera jamais. Belle œuvre, utile à l’humanité et profitable à vous-même! Deux ans de séjour vous suffiront pour en asseoir les bases. Vous nous reviendrez avec des droits incontestables. Une chaire se trouvera probablement vacante à l’École d’ici-là. Vous vous établirez suivant les chers projets dont vous m’avez entretenu, et vous étendrez alors à la clientèle civile, au grand profit de la santé publique à Brest, des soins que j’ai toujours été si heureux de réclamer, mon cher docteur.
Le présent même nous accordera, si vous embarquez pour le Levant, un dédommagement immédiat à notre commune déception. J’aurai, je l’espère, la chance de vous serrer la main sur le théâtre de vos exploits. Vous serez sans doute complètement installé dans le quartier franc quand, d’escale en escale, je toucherai moi-même à Smyrne… Ah! mon bon Quarelles, que j’aurais besoin d’y être déjà et de confier à votre cœur solide tous les ennuis de cette campagne malencontreuse, qui ne ment point à ses auspices. Vous ne ressemblez pas à mon cher fils Édouard, vous, vous n’exagérez rien, et si vous étiez sur l’Invincible, vous ne mettrièz pas toujours, comme lui, inconsidérément et pour mon plus grand souci, le doigt entre l’arbre et l’écorce… Diable de ministère! toujours la girouette tournant au vent qui souffle! Votre radiation inopinée du rôle–rôle écrit devant moi dans les bureaux–n’a pas été, mon cher ami, le seul manque de parole que j’aie à reprocher aux influences de plume et de grattoir qui règnent rue Saint-Florentin. Mon meilleur officier, désigné comme capitaine en second, le comte de Lorcey, le fils d’un ancien camarade, s’est vu substituer, au moment d’appareiller, le duc d’Harolles, dont la nomination m’a été notifiée seulement un jour à l’avance. Et l’on a ajouté à cette grossièreté administrative la maladresse insigne de maintenir Lorcey à bord comme premier lieutenant! Il eût été si simple de lui trouver ailleurs une juste compensation… Tout ceci a créé dans l’état-major une situation des plus difficiles qui s’accentue d’heure en heure. Des gens d’esprit se seraient fait pardonner leur tour de faveur. Mais M. le duc ne veut rien entendre. Il se drape dans une raideur, toute britannique et semble, par son attitude, me prouver que je suis très honoré de sa condescendance à servir sous mes ordres. Cela m’est fort indifférent, je me soucie peu de ses dispositions intérieures, et pourvu qu’il sache remplir son poste, je ne lui en demande pas davantage. Malheureusement, c’est ce qui ne me parait guère… Quel gâchis chez nous! Le capitaine se retranche sur la supériorité du grade, le lieutenant sur celle du métier. Chacun des autres membres de l’état-major, suivant son humeur ou ses amitiés, épouse la querelle de son voisin, quitte à s’en créer une personnelle. La plupart des officiers en usent à leur aise, les élèves chansonnent et se négligent, les maitres haussent les épaules et se relâchent sous une surveillance illusoire. Il n’y a pas jusqu’aux chiens qui ne se mêlent des disputes de leurs propriétaires. M. le duc en a trois: Fleurette, Émir et Magnifique, qui sont les ennemis déclarés de notre épagneul. La meute lui montre les dents, le duc l’excite, Rayo riposte à pleine gueule, Édouard et Lorcey protestent: Indè cris, contestations, aboiements et pluie de coups de cravache. Ces messieurs ont maintenant la mauvaise habitude d’en tenir toujours une à la main. Ce serait risible si ce n’était pas si grave. Causes futiles, effets désastreux!… Qu’y puis-je?… Partout je me prodigue, partout je suis débordé. Je suis sur pied jour et nuit, je m’assieds à table, de loin en loin, par hasard. Je prépare mes notes de campagne sur mon cadre et j’inspecte le matériel avant la diane, m’acquittant tour à tour du rôle de commandant et de celui de second… Que diable! je ne veux pas laisser commettre des sottises à M. le duc qui compromettrait mon navire, ni confier ses fonctions à Lorcey qui s’en prévaudrait comme d’un avantage accordé par moi!… Bref, il n’y a pas, dans toute la flotte du dey d’Alger, de pires galères que la frégate de Sa Majesté l’Invincible.
Mais en voilà assez; en voilà déjà trop. Brûlez ma lettre, mon bien cher ami, comptez sur moi à Smyrne, et croyez-moi, présentement comme toujours.
Votre tout dévoué, MARQUIS DE GRAËDIC.
P.S.–Tenez-moi au courant de vos affaires, et adressez-moi vos prochaines lettres à Naples.
II
Table des matières
Le ministère de la marine, qui ne manquait pas, pour l’instant, de chiens à fouetter, aurait beaucoup mieux fait de pousser activement le blocus d’Alger que de contrarier si fort le marquis de Graëdic, en retouchant, par deux fois, le rôle de l’Invincible. Il aurait aussi beaucoup mieux compris les véritables intérêts de la France s’il n’avait pas, comme pour faire déborder le vase, modifié au moment de l’appareillage le programme de la croisière,–ce dont le marquis n’avait pas voulu instruire même son meilleur ami.
Le blocus maritime de la capitale des États barbaresques datait déjà de plus d’une année. Le gouvernement français, irrité depuis le commencement de la Restauration par les réclamations incessantes d’Hussein-Pacha au sujet de la créance Bacri, avait saisi avec empressement le prétexte du coup d’éventail, donné le 27avril1827par le dey, publiquement et dans sa galerie, au consul Deval. Il y avait trop longtemps que les déprédations des pirates algériens étaient une honte pour l’Europe civilisée. Certes, sans l’opposition sournoise des puissances qui préféraient payer des capitulations plutôt que de voir l’une d’entre elles augmenter son influence dans le bassin de la Méditerranée, les excès des Barbaresques n’auraient pas atteint à cette audace. Dès le11juin, la division navale du capitaine Collet s’était embossée devant Alger et enfermait la rade dans un cercle qu’il n’était point aisé de franchir. Les communications du dey avec ses alliés et ses tributaires étaient presque impossibles par mer, les marchandises d’Europe devenaient rares, les corsaires de Sa Hautesse ne pouvaient plus que bien difficilement satisfaire à ses désirs. Hussein-Pacha, qui n’était point à la hauteur de sa position, commença alors à regretter son emportement. A quoi lui avait servi de ruiner aussi les établissements de La Calle? Il s’apercevait que son armée, sa flotte et son trésor ne suffisaient pas à lui procurer rien de ce qui se vendait sur les marchés chrétiens, fût-ce la plus mince bagatelle. Son instruction était si nulle qu’il se faisait la plus étrange idée des ressources de la France. Mélek-Charal (le roi Charles X) lui semblait beaucoup moins redoutable que le sultan Mahmoud, son suzerain, dont il pouvait se moquer à l’aise dans sa forteresse de la Casbah. «Quand les Français auront assez promené leurs navires dans les eaux d’Alger, songeait-il, et qu’ils n’auront plus d’argent pour équiper leurs galères, ils s’en retourneront chez eux.» Pour lui, Alger-la-Sainte était imprenable: le grand Charles-Quint, ce puissant empereur qui possédait la moitié du monde, n’avait-il pas échoué devant ses murs? Loin de savoir que Duquesne, et plus récemment lord Exmouth, eussent bombardé la ville, il ignorait jusqu’à leurs noms. Sa quiétude n’était donc troublée que par le souci d’avoir vu interrompre le cours de ses royales fantaisies. Pour oublier les avis de quelques-uns de ses sujets, plus sages que lui, il eût voulu se claustrer dans une sécurité absolue. Le vent d’orage qui battait ses côtes montait parfois jusqu’aux portes de son palais; alors, se bouchant les oreilles à ces clameurs de tempête, il inventait chaque jour une diversion nouvelle. Comme ces anciens Romains qui dépensaient leur vie par tous les pores, sachant qu’elle était chaque jour à la merci de César, le dey épuisait jusqu’à la lie la somme de ses jouissances, et des flots d’or glissaient de ses doigts impatients dans les mains toujours ouvertes de Mézerdin, son pourvoyeur ordinaire.
Ce Mézerdin, aussi bon capitaine qu’habile commerçant, était le seul qui fût parvenu à traverser les lignes ennemies. Mais le beau temps des pirates était loin. Mézerdin, qui avait tour à tour emmagasiné dans les flancs de son navire le Vautour les denrées les plus diverses: vins de France, soies des Calabres, tapis de Smyrne, esclaves de Circassie, pédicures, vétérinaires et charlatans italiens, avait vu subitement se réduire le nombre de ses opérations. Son brick, taillé pour la course, ne pouvait plus se charger d’une cargaison pesante, ni se faire escorter d’une flottille de marchands, quand il lui fallait échapper comme une flèche aux poursuites des croiseurs. Ses bénéfices néanmoins n’en avaient pas souffert. Si les marchandises étaient rares, elles n’en étaient que plus chères, et, quand le corsaire débarquait ses produits dans un port de l’Est, même une fois à Tunis, les frais de route, quelque considérables qu’ils eussent été pour lui, étaient bien pour le moins triplés quand ils étaient présentés à Sa Hautesse.
Mézerdin atteignait alors la cinquantaine. On racontait qu’il était Maltais et par conséquent renégat. De petite taille, le visage basané, il s’était de bonne heure rompu à tous les exercices du corps. Ce n’était certes point un capitan-pacha d’opéra-comique, aux allures furibondes, à la ceinture écarlate, au cimeterre damasquiné. D’apparence assez débonnaire, vêtu souvent comme le dernier de ses matelots, il n’était point inutilement cruel, et ne dédaignait pas de plaisanter avec ceux que leur mauvaise étoile amenait à son bord. Ceux qui savaient rire et lui donner la réplique y étaient mieux traités que les autres, et il avait un flair admirable pour tirer des quelques prisonniers qu’il conservait tout ce qu’ils pouvaient rendre. «Pas de si petite orange qui n’ait son jus», disait-il par allusion aux fruits exquis de l’île où il était né. Il parlait de race toutes les langues du Midi, et n’était nullement embarrassé pour lier conversation avec ses passagers de force majeure.
Mézerdin écumait le bassin de la Méditerranée depuis déjà trente ans. Les révolutions des pays limitrophes avaient passé sur sa tête sans qu’il en éprouvât la moindre atteinte. L’équipage du Vautour s’était déjà renouvelé à plusieurs reprises sans qu’aucun des mécréants qu’il enrôlait: Turcs, Syriens, Grecs apostats, Barbaresques de naissance ou de hasard, déserteurs de tout le littoral, se fût avisé de mettre seulement en doute son autorité. Ismaël, son lieutenant, Africain aussi brutal que sournois, celui-là qui, de pure souche berbère, se vantait de n’être sujet ni du dey d’Alger, ni du bey de Tunis, n’avait pas encore semblé contester le joug du maître qui était parfois de fer, voire même d’acier… Mézerdin avait su se faire le chef d’une immense association de commerce et de brigandage, vaste réseau aux mailles serrées dont les fils s’attachaient à la plupart des ports, de Cadix à Damas. Il avait organisé une entente cordiale entre des négociants de l’Archipel, du royaume des Deux-Siciles, de l’ile de Malte et des Baléares, sans compter le reste. Ceux-ci pirataient franchement, ceux-là se livraient au commerce, d’autres menaient de front les deux métiers. Il avait toujours à sa disposition, dans toutes les eaux, des navires de mine honnête qui le couvraient de leur compagnie et qui lui fournissaient suivant ses désirs, timbrées du sceau de tous les gouvernements, ce qu’il appelait ses patentes: connaissements, chartes-parties, expéditions, certificats, congés et permis de toutes sortes. Ce système fonctionnait avec une admirable régularité. Malte était le chef-lieu occulte où s’échangeaient tous ces parchemins de contrebande. La position géographique de l’ile la plaçait au centre même des opérations. La juridiction anglaise n’entravait que bien peu les coutumes locales et les licences de toute nature dont l’abus croissait de jour en jour. Le mensonge et la duplicité étaient devenus nécessité quotidienne et règle de droit commun. Les forbans, pour dépister les investigations, accusaient toujours un point différent de celui d’où ils arrivaient. Les autorités n’y voyaient goutte, les conseils de santé, indignement trompés sur la provenance des navires qui rentraient en rade, refusaient la libre pratique aux bâtiments les plus indemnes de toute contagion, tandis qu’ils l’octroyaient aux plus suspects. Nombre de cas d’épidémies soudaines qui étonnèrent les facultés de l’Europe méridionale tinrent sans doute à ces agissements frauduleux.
Mézerdin était fort riche. Son avoir était bel et bien placé chez les banquiers les plus sûrs du littoral. Il n’était point assez sot et connaissait trop bien son cher patron Hussein pour laisser sa fortune à la portée des griffes de Sa Hautesse. Même, depuis le blocus, il méditait de liquider. Il vendrait très cher son Vautour à ce beau-fils d’Ismaël et se retirerait tout uniment dans une bonne villa du royaume de Naples, acquise à deniers comptants. La connaissance de la langue italienne lui faciliterait les moyens de se payer le droit de bourgeoisie, fût-ce de noblesse napolitaine.
–Vous serez peut-être même trop heureux, Altesse, disait-il en manière de plaisanterie à Hussein, de me rencontrer un jour sur la terre d’exil. Si je ne suis pas pris d’ici-là par les Francs, c’est moi qui vous y ferai les honneurs d’une petite Casbah!
L’Altesse n’avait pas été flattée du compliment, mais Mézerdin, qui lui était indispensable, avait ses coudées franches. Hussein lui souhaita le bonsoir comme de coutume et ne lui en donna pas moins, le lendemain, la liste de ses commissions. Cette fois-là, le dey d’Alger demandait à son pourvoyeur, entre autres choses, une marchandise des plus choisies. Il lui fallait à tout prix un médecin pour soigner une de ses femmes atteinte d’un mal qui faisait perdre la tête à tous les empiriques du pays. Lui-même avait quelques consultations d’un ordre particulier à requérir pour le soin de sa personne sacrée.
–Entendons-nous bien, répéta-t-il à Mézerdin, je veux un vrai médecin, un médecin qui guérisse véritablemeut, et non point un de ces saltimbanques qui savent mieux danser sur la corde que soigner leurs malades.
–Il n’en manque pas, Altesse, avait répondu philosophiquement Mézerdin.
–Oui, il n’en manque pas, témoin ton Espagnol qui est mort de frayeur sur le Vautour, et tes barbiers italiens qui chantent des flonflons. Ce qu’il me faut, c’est un médecin français, comme il en est venu autrefois sur les côtes pour ramasser des herbes. Et si l’espèce ne s’en trouve que dans le palais de Mélek-Charal, va plutôt prendre le sien dans son Louvre. Ce sera autant de sauvé sur la créance des Bacri!
Mézerdin s’était retiré en haussant les épaules.
–S’il croit, murmurait-il à part lui, que je vais me risquer à Toulon, ou même à Port-Vendres?. Macache! Si j’ai plus de courage que les autres, j’ai au moins autant de prudence. Et ça m’a toujours bien réussi. Je n’en chercherai même pas, et je lui cueillerai au hasard, n’importe où, quelqu’un qui parle français. Hussein se fâchera. Tant pis! mon dernier compte avec lui est soldé! Je ne suis pas plus forcé de retourner à la Casbah, moi, que de me faire marchand de tebib. Je commence à en avoir assez du service de Sa Hautesse. Elle gâte par trop le métier. J’ai affaire aux Calabres et je montrerai bien à son Altesse Sérénissime que je ne suis pas seulement son commissionnaire. J’ai des États qui valent les siens. Ce n’est pas à moi qu’on refuse l’impôt, ni moi qu’on investit dans ma capitale. Par mon ancien baptême, le capitaine du Vautour est de taille à naviguer de ses propres voiles!
Or, bien avant même que les relations du gouvernement français avec le dey d’Alger se fussent brouillées, l’attention du ministère de la marine avait été éveillée par les actes réitérés de Mézerdin. Un concert de plaintes sourdes était venu se répercuter jusque dans les bureaux de la rue Saint-Florentin. Le marquis de Graëdic, qui avait reçu d’un de ses amis des détails caractéristiques sur une croisière où le pirate s’était moqué outrageusement du pavillon, avait appuyé de tout son crédit les projets naissants du ministère. Le blocus s’était formé sur ces entrefaites, l’Invincible s’était armée en rade de Toulon, et le roi, qui appréciait fort M. de Graëdic et qui voulait augmenter ses droits au grade de contre-amiral, avait entièrement approuvé les plans du capitaine de vaisseau. La frégate, escortée de la corvette l’Eucharis et du brick le Rapide, devait surveiller la côte depuis Alger jusqu’au cap Bon, et saisir, comme dans un filet, tous les forbans qui avaient transporté leurs opérations en dehors de la ligne d’investissement. Tout à coup, un de ces revirements, si communs dans les régions supérieures, avait changé la face de la campagne. L’existence de Mézerdin était traitée de fable par les uns. Selon les autres, ce piètre .personnage ne valait pas un tel déploiement de forces. L’Eucharis et le Rapide reçurent l’ordre de ne pas prendre la mer, et l’Invincible .fut simplement chargée de débattre certains intérêts commerciaux et règlements maritimes en Espagne, en Italie et dans les Échelles.
«Toutefois, ajoutait la dépêche officielle émanée du cabinet du ministre, le commandant exercera une surveillance particulière, et si, sans se détourner de ses instructions, il rencontre des pirates, Mézerdin ou autres, .il acquerra, en leur donnant la chasse, de nouveaux titres à la haute estime de Son Excellence».
Le marquis avait froissé la dépêche avec colère.
–Campagne qui commence par une déception, murmura-t-il, se traîne misérable et finit dérisoire ou fatale… Plaise à Dieu que ce ne soient pas nous qui expiions les fautes du ministère
III
Table des matières
Le séjour à bord de l’Invincible n’était donc pas précisément un séjour enchanteur. La discorde y semait à l’aise des pommes de la plus belle venue, et, bien que les membres de l’état-major fussent loin d’être tous de taille à endosser la dépouille des héros de l’Arioste, le carré des officiers se transformait peu à peu en un véritable camp d’Agramant.
Vainement le commandant avait tenté d’étouffer dans sa coquille le germe de tempête qui couvait dans l’entrepont. Dès sa première entrevue avec le duc d’Harolles, il lui avait glissé quelques mots sur la difficulté de sa situation et sur l’opportunité d’une démarche amiable envers M. de Lorcey. Le duc, averti de la déconvenue que son arrivée occasionnait au marquis de Graëdic, avait feint de ne pas entendre ses insinuations. Il s’était borné à répondre négligemment que… sollicité, depuis plusieurs mois, de reprendre la mer, il avait songé à faire cette campagne dont toutes les relâches seraient autant de fêtes, et qui, si le ministère avait le sens commun, se terminerait par le feu d’artifice de la prise d’Alger… Cette allusion outrecuidante à la faveur dont jouissait en haut lieu son officier en second, n’avait pas échappé au capitaine de vaisseau; mais M. de Graëdic avait trop à cœur le maintien de la bonne harmonie pour daigner relever cette quasi-déclaration de guerre, et il avait su arrêter sur ses lèvres la riposte piquante prête à en jaillir. Il avait même, poussant l’abnégation jusqu’aux dernières limites, usé vis-à-vis de M. d’Harolles de toute la condescendance compatible avec sa dignité. Il lui avait facilement accordé l’introduction de ses trois chiens, d’un personnel au grand complet, et concédé–sans peine celle-là–l’autorisation de faire, contre l’usage, table particulière. Cette exigence insolite de M. le duc était nécessitée par un régime spécial, disait l’ordonnance signée d’une des sommités médicales de la Faculté de Paris.
–Ce serait indigne de moi, avait pensé l’austère marquis de Graëdic, de le tourmenter pour des niaiseries… Gardons-nous d’un mauvais vouloir systématique: je serais capable d’y trouver du plaisir!
Mais que pouvait la diplomatie généreuse d’un seul homme devant de telles circonstances? Le duc d’Harolles n’avait vu dans cette facilité de relations qu’une nouvelle preuve de l’importance de son propre personnage. Malgré les atténuations perpétuelles de M. de Graëdic, malgré les efforts multipliés de son tact réfrigérant, l’œuf envoyé par le ministère, soumis sur la frégate à sa température d’incubation, avait dû fatalement éclore, et les membres de l’état-major, divisés en spectateurs, comparses et acteurs, n’en étaient déjà plus au prologue de la tragédie.
Le docteur Courtin, homme déjà mûr, et le commissaire Delorme un peu plus jeune, celui-ci passablement taquin, celui-là assez irascible, ne semblaient pas devoir jamais exercer aucune influence en dehors de leur sphère officielle. Ils remplissaient, consciencieusement et paisiblement, leurs fonctions respectives et, pour le moment, se bornaient à ne rien brouiller sans rien concilier non plus.
Le second lieutenant, Émile Gastroc, et le premier enseigne, Jules Mondétour, deux amis aussi médiocres l’un que l’autre, n’observaient pas une stricte neutralité. Ils penchaient, d’une façon bien inoffensive à la vérité, pour le parti du capitaine. M. le duc d’Harolles avait jugé plaisant, en dépit de sa morgue hautaine ou plutôt par cela même, de s’accommoder de la société de ses collègues les plus vulgaires. Les deux copains, se méprenant sur les motifs de cet excès d’honneur, étaient des plus sensibles à ses prévenances. Dîners fins, parties à terre arrosées de Champagne, visites fréquentes à certaine cave à liqueurs aux gobelets ciselés, ils acceptaient tout, en répondant par des protestations sans cesse renouvelées. Ils écoutaient en accord parfait, donnant avec ensemble l’ut de poitrine de l’enthousiasme, les aventures et les pérégrinations de Georges d’Harolles au travers de plusieurs mondes classés ou non classés. Parfaitement roturiers, sans patrimoine au soleil, ils croyaient rehausser leur nom plébéien du blason de M. le duc, et dorer leur modeste gousset du reflet de cette poussière métallique que semait, partout où il arrêtait son vol, le beau papillon de cour abattu un soir sur l’Invincible, pour le plus grand souci de son commandant.
Le second enseigne n’avait eu à adopter aucune sorte de modus vivendi. Malade des fièvres, dès le début, il avait été débarqué à Cadix et rapatrié avec un congé illimité. C’était un brave garçon, très simple de manières, et qui aurait eu sans doute le bon esprit de ne pas faire parier de lui. Mais la malechance qui présidait à la campagne s’attaqua précisément à celui-là pour épargner les autres.
Le quatrième enseigne, Henri Dabezac, fraîchement promu à l’épaulette, valait autant qu’il paraissait peu. Il était fort mal avec le capitaine. Triste, sauvage, valétudinaire, écrasé de charges de famille, il s’effaçait toujours, même devant l’affabilité bienveillante du commandant, et ne s’affirmait que par la ponctualité de son service et par l’exactitude de ses travaux mathématiques.
Puis venait le quatuor actif, d’essence forcément belligérante, quatuor dont les notes puissantes et l’harmonie discordante ébranlaient jusqu’aux profondeurs du vaisseau. Ces paladins modernes, serrés dans leur uniforme brodé, gantés de blanc et coiffés d’un liséré d’or plus ou moins large, n’en joutaient pas moins dans un tournoi à outrance: l’étroitesse de l’arène ne devait la rendre que plus meurtrière.
Le troisième enseigne, le vicomte Édouard de Prébriant, l’officier de choix et le fils adoptif de M. de Graëdic, beau garçon de vingt ans, à la pâleur créole, aux yeux noirs fulgurants, aux longs cheveux bouclés, avait tous les droits possibles, dans l’épopée qui se créait sur l’Invincible, à un rôle quelconque d’énergumène. Étourdi et présomptueux, passionné dans ses antipathies comme dans ses amitiés, il était dévoué jusqu’à la mort et insubordonné jusqu’à l’insolence. Très fier d’avoir déjà sauvé par deux fois la vie de son commandant, il oubliait trop facilement les embarras sans nombre qu’il lui avait suscités.
Son mentor, le marquis de Graëdic, capitaine de vaisseau depuis plusieurs années, l’un des marins les plus distingués de l’époque, était bien digne, de son côté, de revêtir l’armure des anciens preux. Ceci, bien entendu, sans aucune prétention de sa part: le marquis était trop grand pour se hausser jamais. De noblesse historique et .même de souche souveraine, il était accessible à tous, rendait à chacun suivant ses actes et ses capacités, et, aussi juste que libéral, ne sacrifiait jamais que lui-même.
Le premier lieutenant, ce comte Maxime de Lorcey qui venait de subir une si criante injustice, n’aimait point sonner la charge à tout propos, comme ce fou d’Édouard de Prébriant, et, s’il pourfendait au besoin les géants postés sur sa route, ne l’annonçait point d’avance à cor et à cri. Bien pris dans sa taille, âgé de trente-deux ans, les cheveux châtains, les yeux clairs et souriants, la bouche franche et spirituelle, soigneux de sa personne, rangé dans toutes ses habitudes, très doux à la surface et très ferme dans le fond, il était de ces natures sympathiques qui charment justement parce qu’elles ne s’imposent pas de vive force. Il passait ordinairement son temps à terre, soit en Auxois, près de sa sœur la comtesse de Lestrelles, heureuse mère de beaucoup d’enfants, soit dans le château de Lorcey, situé en plein Morvan, vieux castel un peu rongé par les siècles et qui avait subi bien des assauts. Le jeune homme se plaisait dans cette retraite où dormait, auprès de ses ancêtres, son père mort capitaine de vaisseau qui avait, jadis, patronné le marquis de Graëdic à ses débuts dans la marine, et où e souvenir de sa mère revivait chaque jour dans de pieuses fondations. Le rendement des terres un peu trop agrestes qui dévalaient autour du manoir, suffisait d’ordinaire à cescharges de bienfaisance, si lourdes qu’elles fussent–les droits du seigneur, comme les appelait à part lui le comte de Lorcey. Le respect des traditions de sa famille, le culte qu’il gardait à son austère nid d’aigles, avaient épargné à sa jeunesse un excès d’exubérance. Maxime était entré dans sa carrière avec le calme d’un vieux raisonneur. Il s’était constitué son propre intendant,–incorruptible celui-là. Il n’empiétait jamais d’une année sur l’autre, se fixait à l’avance la somme exacte de ses obligations et de ses plaisirs, et, quoiqu’il n’y mît pas la moindre ostentation, se faisait grand honneur de ses ressources bornées. Entouré de hobereaux assez avares, ses libéralités lui avaient conquis une réelle popularité de Nevers à Autun. Certaines rumeurs avaient cependant parcouru l’arrondissement. On avait tout à coup parlé d’hypothèques consenties un beau matin par ce phénix des jeunes gens. Mais quel propriétaire n’a pas recours à cet expédient pour s’arrondir en profitant d’une bonne occasion? Au reste, M. de Lorcey ne semblait nullement préoccupé des emprunts successifs qu’on lui attribuait, donnait sans cesse de nouvelles preuves de munificence, rebâtissait à neuf son hospice de vieillards ruiné par un incendie, et ne mentait pas en se proclamant satisfait de son sort.
–Je dépense royalement mon revenu, avait-il dit à des questionneurs; je n’entasse jamais rien au fond de mes coffres. Dans une position telle que la mienne, économies ne sont que vilenies.
Cette réponse, commentée dans tout le pays morvandiau, avait valu à l’officier l’inestimable réputation de ne pas même savoir le chiffre de sa fortune, réputation que Me Simonnard, de père en fils notaire des comtes de Lorcey, n’avait pu qu’augmenter par son silence éloquent et son admiration attendrie. La renommée, qui grossit tout, avait même escorté Maxime jusqu’à bord de l’Invincible, sonnant de ses trompettes par la bouche du lieutenant Gastroc qui avait un sien oncle aubergiste à Château-Chinon. Gastroc, qui aurait bien voulu faire sa cour à tout le monde, n’avait pas manqué de complimenter son compatriote sur ses domaines héréditaires. Pour prouver sa connaissance de l’armoriai de Nivernais et de Bourgogne, il lui énumérait de temps à autre les principales héritières du département. Mais Maxime souriait avec une indifférence superbe, et murmurait en partant pour le pays des chimères: «Ne parlons pas de mes voisines, mon cher collègue. Elles ont les mains trop fermées et les pieds trop fixes pour un prodigue et un errant comme moi.» Gastroc ouvrait la bouche pour mieux deviner l’énigme, et Maxime, après avoir rompu la conversation, reprenait tout éveillé ce rêve qui datait déjà d’une année.
Pourtant, malgré son amour pour la marine et les nécessités pratiques de son existence, le comte de Lorcey avait été violemment tenté, au communiqué de la dépêche officielle, de jeter, comme il le disait, sa démission au nez du ministre. Sa sagesse ordinaire avait eu bien de la peine à prendre le dessus. Il avait fallu toute la chaude sympathie de M. de Graëdic pour l’aider à subir la nouvelle situation qui lui était imposée au mépris des promesses les plus formelles.
Enfin la phalange épique était complétée par le duc Georges d’Harolles. Vrai type de lord anglais aux longs favoris blonds et aux cheveux de même nuance, chasseur infatigable et sportsman effréné, possesseur d’une immense fortune, le duc d’Harolles était précisément la vivante antithèse du comte de Lorcey.
Entouré par la tendresse idolâtre d’une mère restée veuve prématurément, infatué de son nom et de ses alliances, habitué à voir tout plier autour de lui, il avait joui de bonne heure d’une liberté illimitée, et en avait largement usé, sinon abusé. 11 présentait cependant de sérieuses qualités qu’un orgueil insupportable obscurcissait brusquement. Celui qui savait frapper à point sur son esprit, en lirait toujours un son juste et raisonnable. «Notre fieu n’est pourtant pas si difficile à mener, avait répété longtemps sa vieille nourrice; n’est besoin que de ne pas le prendre à rebrousse-poil.» Mais le poil, il faut l’avouer, était trop souvent hérissé. Cette raideur de caractère s’était encore accentuée avec les années. A mesure qu’il avançait dans la vie, l’officier regrettait davantage la façon dont on l’y avait engagé.
Sa mère, faible et craintive créature, effrayée des périls de la carrière maritime, ne la lui avait laissé embrasser que pour obéir à une tradition de famille. La duchesse Geneviève avait épousé le duc, père de Georges, pendant l’émigration. Elle l’avait perdu en quelques jours, à Mittau, après cinq ans de mariage, au milieu des joies d’une réunion momentanée, et, foudroyée par cet écroulement subit, n’avait plus traîné qu’une existence désolée. La duchesse n’avait pas eu en ce monde sa part de bonheur complète, et ne s’en était attachée que plus désespérément à son fils. Rentrée en France avec l’empire, sa sensibilité s’était exagérée aux dépens de sa santé. La plus légère indisposition de l’enfant, la plus futile déception, exaspéraient encore cette disposition maladive, et chacun, d’après les avis de la Faculté, s’efforçait de la maintenir dans une atmosphère de sérénité qu’il lui fallait dorénavant respirer à tout prix. Le baromètre de sa vie devrait être au beau fixe, c’est-à-dire son Georges ne jamais la quitter. «Mon fils sera ce qu’il pourra, s’écriait la mère, moi je ne puis vivre sans lui!»
Cependant un nuage, depuis longtemps sur l’horizon, creva tout à coup dans le ciel de la pauvre femme. 1814était arrivé, les instances des amis de la famille arrachèrent le jeune homme à son existence inutile et le firent partir pour l’École navale. La duchesse d’Angoulême, avant même qu’il eût terminé la série de ses examens, lui fit accorder les aiguillettes d’aspirant, et le brevet d’enseigne, cadeau de la Saint-Louis, les suivit de près. Puis, malgré l’opposition du nouvel officier qui voulait gagner effectivement son épaulette, la duchesse continua d’employer son crédit à lui faire faire la plupart de ses campagnes dans les bureaux du ministère. Quelques absences, bien que de courte durée, permirent néanmoins au jeune duc de se signaler, mais beaucoup plus par sa bravoure que par ses connaissances pratiques. Ce fut un prétexte suffisant pour l’élever progressivement jusqu’au grade de capitaine de frégate, qu’il s’avouait fort bien en lui-même n’avoir guère mérité. Supplié incessamment par la tendresse maternelle de ne pas embarquer pour de longs voyages, il avait fini par se résigner à n’être qu’un officier de cour, et se plut à se distinguer à Paris par l’éclat de ses prodigalités et de ses aventures. Peu à peu, le bruit en était parvenu aux oreilles de la duchesse. La douairière, épouvantée, avait compris alors qu’elle s’était égarée dans une fausse route, mais le pli était pris. Le duc menait la vie à grandes guides et la brûlait à toute vitesse… Rien n’annonçait qu’il dût enrayer jamais, et la pauvre châtelaine, confinée dans ses domaines d’Harolles en pays d’Auge, n’entrevoyait plus désormais qu’une ancre de miséricorde pour le salut de son cher mécréant, comme elle le nommait tout bas… A trente-deux ans, le duc Georges n’était pas encore marié et ne songeait nullement à ce genre de sauvetage. La duchesse, en dépit des dénégations de son fils, n’en battait pas moins la cour et les châteaux environnants, espérant qu’à la fin l’occasion, l’herbe tendre et. quelque ange aussi le poussant…
–Si j’essayais de lui faire épouser Marthe, dit-elle un soir tout à coup à Mlle Isaure, sa dame de compagnie et sa confidente, ne serait-ce pas une merveilleuse idée, ma bonne?
Mlle Isaure abandonna la chasuble qu’elle brodait, plia doucement les épaules, et répondit:
–Plus que merveilleuse, ma chère duchesse. Seulement Marthe est trop parfaite, et j’ai bien peur qu’elle n’entre au couvent!
IV
Table des matières
Marthe était la pupille et la parente de la mère de Georges. Son père, le marquis de Puyverrac, gentilhomme du Tricastin, en léguant à la duchesse d’Harolles sa fille déjà orpheline, avait désiré que l’enfant fût élevée au Sacré-Cœur. La duchesse, tout entière à son fils, ne regretta pas que la petite Marthe, à peine âgée de sept ans, ne lui fût pas confiée. Elle se réserva, comme compensation, de la gâter maternellement pendant les vacances, et ne la garda auprès d’elle qu’une fois son éducation terminée. Marthe avait alors dix-huit ans, une instruction très étendue, une angélique douceur de caractère, et sa beauté, exquise et sévère à la fois, rappelait le type correct et pur des Arlésiennes.
Sa jeunesse s’était écoulée au Sacré-Cœur, rapide et sereine comme un long jour d’été. La maison du Seigneur n’avait eu pour elle que des joies et des tendresses: ignorante de la vie qui lui paraissait un désert, elle n’aspirait qu’à rentrer sous l’ombre épaisse de cette retraite bénie. C’était uniquement par déférence aux vœux de la duchesse sa tante (à la mode de Bretagne) qu’elle lui avait promis de demeurer à Harolles jusqu’à sa majorité.
Cette charmante Marthe, douée de tous les dons et de toutes les grâces, qui méritait si bien toutes les comparaisons bibliques, qui eût été tour à tour, suivant l’Écriture, le lis entre les épines, l’aurore à son lever, le palmier de Cadès, le cyprès de Sion, le platane solitaire arrosé d’eau courante, la colombe cachée dans le creux des murailles ou la rose brillante des plaines de Saron, comptait secrètement les jours qui la séparaient de l’instant où elle retournerait dans l’asile choisi par elle. Le monde qu’elle entrevoyait ne mentait pas à sa réputation diabolique. Les splendeurs d’une existence privilégiée, le tourbillon de plaisirs sans cesse renaissants, l’éclat de réceptions princières, la laissaient profondément indifférente, sinon ennuyée. Les hommages raffinés d’une société aristocratique, les propos diserts et flatteurs d’un cercle empressé bruissaient autour d’elle en clameurs aussi vaines qu’importunes, et l’encens brûlé à ses pieds l’étouffait comme une insipide fumée. L’obscurité protectrice du sanctuaire, la pâle lueur de la lampe sacrée, les accents séraphiques des orgues, le service de Dieu et tout ce qu’il commande étaient la seule perspective qui rendit à ce jeune front, couronné d’un diadème de nattes brunes, sa sérénité primitive. Ses grands yeux bleu-foncé, voilés comme à à dessein sous leur épaisse frange de cils, ne reprenaient leur vivacité et leur expression vraie qu’au milieu des enfants des villages voisins, réunis en classe dans une des salles de l’Orangerie. Ces petites voix nasillardes, répétant tant bien que mal le catéchisme, l’abécédaire ou l’histoire sainte, lui semblaient autant de clochettes argentines qui lui sonnaient le bonheur. Les récréations bruyantes et les curiosités presque sauvages de ce naïf et remuant troupeau amenaient seules à ses joues pâlies une rougeur qui en augmentait la délicate transparence. A cette perle d’Orient qui dissimulait ses feux, à cette fleur du midi qui concentrait ses parfums, il n’aurait pas fallu un cadre d’or ni de velours, mais bien plutôt une auréole de lin ou un vêtement de bure grossière… Et cependant il y avait peut-être au fond de cette conscience virginale qui s’ignorait elle-même une place, chaque jour grandissante, pour des affections purement terrestres. Depuis quelque temps déjà Marthe ne lisait plus couramment dans le livre de sa propre vie. Ses oreilles ne distinguaient plus si haute, au-dessus de tous les bruits humains, la parole sacrée qui jadis la captivait uniquement, et elle, l’enfant pure et candide, dont les lèvres n’avaient jamais proféré un mensonge, n’était pas absolument dans le vrai en répétant qu’elle se donnerait au Seigneur.… De là, sans doute, ce malaise indéterminé, cette tristesse fatiguée, ce dégoût de la lutte avant le combat, cette soif invincible de repos, et, par-dessus tout, ce désir brûlant de se dévouer toute à tous–autre forme d’aimer, en somme, dans la plus large et la plus généreuse acception du mot.
Marthe s’était donc consacrée sans réserve aux misères et aux souffrances et y employait activement les efforts heureux de sa compassion intelligente. Dès son installation à Harolles, elle avait eu la chance d’abriter sa jeune charité sous les auspices d’un saint prêtre qui avait fait de la modeste paroisse de Donville le chef-lieu fécond de toutes les bonnes œuvres de l’arrondissement. Naturellement, Mlle de Puyverrac n’avait pas tardé à confier au vénérable curé son penchant de plus en plus marqué à la vie religieuse; mais, à sa grande surprise, le sage ecclésiastique n’avait pas accueilli ses ouvertures comme elle s’y était attendue.
–Ma chère enfant, disait cet homme d’expérience, n’est pas appelé de Dieu qui veut. Gardez-vous bien de considérer le découragement de votre âme et la lassitude de votre isolement comme l’indice d’une véritable vocation. Dieu n’est ni un pis aller facile, ni une solution commode à défaut d’autre. Quand il nous fait la grâce de nous demander à nous-mêmes, il parle clairement à notre cœur, et n’a pas besoin de nous mettre dans des conditions particulières. II est la voie lumineuse et droite qu’on aperçoit de loin, et non point le chemin détourné où l’on s’engage par aventure ou faute de mieux. Si vous entrez un jour au couvent, vous devrez apporter au Seigneur une offrande parfaite, c’est-à-dire lui accorder une préférence éclatante sur tout le reste. Et vous la lui accorderez d’autant plus que vous renoncerez, en connaissance de cause, aux joies de la famille pour la gloire de son saint nom.
Et Marthe, ne trouvant rien à répondre, s’en était retournée, bien des fois, pensive et désolée.
La duchesse d’Harolles, malgré ses habitudes de bonne chrétienne, combattait aussi de tout son pouvoir les velléités de la jeune fille. Ce n’était pas que la douairière eût pénétré l’état véritable de l’esprit de Marthe: elle n’avait pas le tact assez fin pour opérer une analyse d’espèce aussi minutieuse et d’essence aussi subtile. D’ailleurs elle voyait sa pupille en âge d’être mariée, alors que son fils avait impitoyablement décliné toutes ses propositions matrimoniales, et elle en était arrivée graduellement à placer, en dernier ressort, l’avenir du duc Georges sur la tête de l’orpheline. Lui qui trouvait à chaque parti des inconvénients, plausibles ou non, qu’aurait-il à objecter contre une union avec Mlle de Puyverrac? Celle-là réunissait à tous les avantages des héritières qu’elle lui avait déjà présentées, l’éducation la plus sévère et la beauté la plus accomplie. «L’amour vit de contrastes, arrangeait-elle dans ses réflexions quotidiennes: Georges est absolument ce qu’il faut à Marthe, comme Marthe à Georges. Il n’y a guère entre eux qu’une douzaine d’années de différence, et c’est là la meilleure distance.» Selon l’égoïsme maternel de la duchesse, Marthe de Puyverrac n’avait été créée que pour faire le bonheur de Georges d’Harolles en ce monde et en l’autre.
Malheureusement les futurs époux, comme elle se plaisait à les nommer, se rencontrant dans une sympathie négative, ne montraient pas des dispositions bien encourageantes. A toutes les insinuations de sa tante, Marthe rappelait le Sacré-Cœur, et, quand la douairière insistait trop vivement, la jeune fille, tout près de pleurer, invoquait comme argument suprême la nécessité de songer à son salut, impossible à ses yeux en dehors du couvent. Un jour même, la duchesse, poussée à bout, ne put s’empêcher d’ajouter:
–Eh! ma chère Marthe, on fait d’autant plus son salut qu’on travaille à celui de son prochain. Mieux vaut encore sauver une âme que soigner les malades ou instruire les enfants. C’est à vous, je n’en doute pas, qu’il est réservé de ramener mon fils. Si vous avez si grande soif de renoncements et de sacrifices, ne vous refusez plus à coopérer à la conversion de Georges. Épousez-le, ne fût-ce que par esprit de pénitence!
Marthe ne répliqua rien. Évidemment cette raison ultra-charitable était la seule qui fût capable de l’influencer. La duchesse ne s’y trompa pas, et, enchantée de son habileté, elle se promit de brusquer le dénouement à la prochaine visite de son fils.
V
Table des matières
Le duc Georges avait justement cessé de s’occuper de sa cousine depuis certaines vacances où, se trouvant au bas du perron à l’arrivée de Marthe, il avait aidé à descendre de voiture une grande jeune fille à la place de l’enfant qu’il comblait naguère de bonbons et de colifichets. Dorénavant, il se tint près d’elle sur une froide réserve qu’il n’accentuait peut-être que par une suprême délicatesse de sa conscience de viveur. Au reste, l’officier de marine, quand il était à Harolles, ne se piquait de galanterie envers personne. Fatigué du fracas de son existence ordinaire, il venait–comme il disait–se mettre au vert en Normandie, chassant ou galopant du matin au soir, et s’accordant, comme unique distraction, celle de taquiner Mlle Isaure.
Cette Isaure, qui avait droit de signer de Merlet de Chantepie, était une vieille fille noble, d’âge problématique, très entichée de sa personne et toute dévouée à la famille d’Harolles, dont elle se vantait d’être l’alliée, en vertu de parchemins aussi jaunis qu’indéchiffrables. Elle vivait au château sur le pied d’égalité et s’en glorifiait puérilement. A la fois bonne, serviable, fine, prétentieuse, pédante, romanesque et maladroite par excès de zèle, c’était en somme une excellente créature, dont les actes ne valaient pas toujours les intentions. Si elle n’eût pas à tout propos inventé midi à quatorze heures, si elle eût voulu tout simplement se tenir tranquille, ses qualités l’auraient emporté de beaucoup sur ses défauts, et, au lieu d’être trop souvent la fée tracassière du logis, elle en eût été la fée bienfaisante. Elle se montrait très fière de divertir M. le duc qui ne savait guère à quoi s’occuper le soir dans le salon de la duchesse, jouait avec lui à l’écarté et se lamentait à grand bruit pour le faire rire quand elle perdait. Elle ne tirait point à conséquence, bien malgré elle, hélas! ayant le malheur d’être notablement l’aînée du beau Georges. Ses effarouchements surannées, ses curiosités inquiètes, ses questions hétéroclites et ses toilettes alambiquées amusaient fort le capitaine. Ils avaient tous deux l’habitude de se chercher noise amicalement en toute occasion. Le duc ne manquait jamais d’assaisonner ses phrases de ce début beaucoup trop chronologique: «Au temps où vous me faisiez des tartines, Isaure!» Mais Mlle de Chantepie, tout heureuse d’être d’une façon quelconque sur le tapis, si elle se plaignait très haut des agaceries de Georges, provoquait ses attaques, s’exposait sans cesse à ses coups, le considérait comme un phénix et l’admirait comme un prince des Mille et une Nuits.
Aussi, stylée par la duchesse et tourmentée par son désir de se mêler des affaires d’autrui, répétait-elle toujours à Marthe: «Quel mari vous auriez pourtant là, mignonne! Quelle superbe prestance et quel grand air! Vites-vous jamais cavalier plus accompli et duc plus gentilhomme?»… Mais Marthe secouait la tête et s’en allait pensive dans les allées du parc. Alors la demoiselle de compagnie courait guetter le retour de Georges qui rentrait, botté et éperonné, de ses courses vagabondes, et lui glissait mystérieusement à l’oreille: «Marthe est ravissante ce soir avec sa simple robe de percale. Je lui ai mis, de force, des roses du roi dans les cheveux et à son fichu Marie-Antoinette. Vous serez enchanté. Le rouge tranche sur le blanc des ruches, et ainsi…» Georges l’interrompait en tournant les talons et Isaure achevait sa tirade dans le vide… Le cousin et la cousine avaient beau être aveugles l’un et l’autre, pensait la vieille fille, elle viendrait à bout de leur obstination. Patience et persévérance étaient deux coursiers qui ont traîné bien des carrosses d’hyménée… On se retrouvait dans la salle à manger… Marthe soupirait, Georges ne desserrait pas les dents, la duchesse levait les yeux au ciel, Isaure trépignait. Pour contraindre le duc d’Harolles à sortir de son mutisme, elle lui jetait ses pétards ordinaires dans les jambes et l’interpellait, au besoin, sur les pattes crottées de ses chiens qui avaient sali son déshabillé neuf à palmettes lilas sur fond vert nuancé. Georges, pris au piège, défendait énergiquement ses trois bêtes favorites. «Vous leur devriez plutôt une récompense, ripostait-il, pour avoir détérioré un tel épouvantail à moineaux. Vos canaris tant choyés ne vous reconnaissent même plus sous vos ramages multicolores, savante Arachné!» Là-dessus, il sifflait Fleurette, Émir ou Magnifique, leur administrait gravement une aile de poulet, et reprenait assez de bonne humeur pour ergoter le reste de la soirée avec la vieille fille, triomphante et ravie d’avoir fait parler quand même ce cher monsieur le duc.
Cependant, durant ce mois d’août-là, un jour qu’il pleuvait à flots et que Georges ne pouvait ni traquer son gibier, ni mener ses grands diables de chevaux.–terreur perpétuelle de sa mère –la conversation avec Isaure devint languissante et même nulle. Faute de sujet de querelle, les deux combattants s’étaient tus de concert. Le duc s’ennuya si royalement qu’il s’avisa de s’asseoir aux pieds de Marthe pour remettre en état avec elle les écheveaux et les pelotons emmêlés de sa tapisserie. L’œuvre était difficile et une discussion enjouée naquit facilement de ce travail de Pénélope. Marthe, oubliant ses réflexions quotidiennes, s’abandonna au courant insensible d’une causerie intime. La duchesse et Isaure échangèrent en hâte un clignement d’œil significatif. Le lendemain la pluie tombait de plus belle, et, comme l’ordre était rétabli dans la corbeille à ouvrage, la musique vocale et instrumentale défraya les loisirs de l’officier de marine, qui ne quitta pas le dossier de la chaise de sa cousine. La duchesse rayonnait et se prit à parler de réparations à la chapelle, tandis qu’Isaure, non moins radieuse, ébauchait en esprit le croquis chatoyant d’une décoration intérieure digne d’un reposoir de la Fête-Dieu: franges d’or et couronnes de roses blanches avec chiffres et emblèmes sur tenture bleu céleste. Le troisième jour fut pour ces chasseresses de la peau de l’ours l’occasion d’un Te Deum plus solennel encore. Il fit beau, et M. le duc ne sortit pas, si ce n’est pour visiter avec Marthe les plates-bandes symétriques où elle cultivait toute une collection de plantes médicinales. Cette fois, la douairière n’y tint plus, ses alléluias rentrés l’étouffaient, elle avait besoin d’entonner un hosannah à pleines orgues. Sa joie maternelle, débordant de toutes parts, demandait irrésistiblement à se communiquer au dehors. La bonne duchesse, certes, n’était pas de l’école du Cunctator, et sa stratégie, de crainte de perdre l’occasion, procédait par coup de foudre. Au lieu de laisser le duc se prendre tout doucement aux charmes si purs de la jeune fille, au lieu de mettre son amour-propre au défi de conquérir ce cœur qui visait plus haut que les vanités terrestres, la duchesse, voyant une ride sur l’eau, lâcha la proie pour l’ombre. Elle rencontra son fils dans la bibliothèque, se précipita dans ses bras, le baigna de ses larmes en le remerciant de daigner consentir à être heureux enfin. Georges se dégagea brusquement, fronça les sourcils d’un air que sa mère connaissait bien, et, de son ton froidement ironique, demanda quel bonheur inattendu autorisait de tels épanchements. La pauvre duchesse, qui avait grand peur de son fils, sentit sa fausse manœuvre. Elle hésita, balbutia, invoqua les nouvelles assiduités de Georges, et, saupoudrant ses assertions troublées de considérations pressantes sur «le devoir de transmettre un grand nom, la nécessité de réformer sa vie,» fouetta violemment la bile du trop susceptible capitaine de frégate.
–Et c’est parce que je suis convenablement poli, s’écria-t-il, irrité autant qu’étonné, parce que je suis suffisament courtois avec une jeune fille que j’ai le droit, après tout, d’aimer comme une sœur, qu’on me compose illico un épithalame! Ma parole, c’est à regretter de n’être pas le malotru quelconque qui se présenterait, chapeau sur tête ou pieds crottés, dans votre salon, ma mère!
La douairière, de plus en plus tremblante, se rejeta bien vite, pour se disculper, sur Isaure qui avait cru remarquer aussi bien que Marthe elle-même un changement qui.…
Le duc ne lui permit pas d’achever:
–Isaure est une vieille folle, qui, ne pouvant plus espérer de roman pour son propre compte, en bâtit pour celui d’autrui. En vérité, ma mère, c’est là une bien sotte compagnie pour ma cousine. Et quant à Marthe, reprit-il plus bas, pourquoi s’occuperait-elle de moi, puisqu’elle a si bien l’intention d’entrer au couvent?
–Mon fils, toutes les jeunes filles ont de ces velléités. Elles rêvent de se donner à Dieu avant de songer à un autre. Que cet autre vienne, duc, comte ou chevalier, il n’est plus question de voile de religieuse, mais de celui de mariée, avec son accompagnement de fleur d’oranger… Et, ajouta la duchesse, qui ne recula pas devant un pieux mensonge, je penserais que vous n’êtes pas étranger au revirement qui s’opère dans l’esprit de Marthe.
–De mieux en mieux! cria le duc en frappant du pied. Voilà maintenant qu’on fait jouer à mon profit ce cœur de pensionnaire qui suppose qu’un cousin doit succéder à une poupée. Oh! j’arrêterai vite ces bergerades que je traite de scabreuses, moi! Le respect que je vous dois, ma mère, m’empêche d’aller plus loin. C’est avec Isaure, qui, dites-vous, mène ce ridicule imbroglio, que je vais m’expliquer, et carrément!
Avant que la duchesse eût pu prévenir sa confidente, Georges s’était emparé du bras de Mlle de Chantepie et l’entraînait dans la grande allée des tilleuls qui bordait le côté droit du parc. Sa colère déborda par un tel flot de paroles et de récriminations qu’elles épouvantèrent la batailleuse Isaure. Son prince des Mille et une Nuits lui apparaissait dans toute sa fulgurante splendeur, ses yeux lançaient des flammes, sa bouche proférait des malédictions. Il sembla à la vieille fille qu’elle était enveloppée d’éclairs et de tonnerres, que la terre allait s’ouvrir devant elle sous les piétinements saccadés de son terrible interlocuteur.
–On a voulu m’engager à mon insu, on a voulu disposer de moi sans moi-même, répétait-il avec des gestes énergiques. On a [profité de la candeur de ma cousine pour lui faire croire que je devais être naturellement épris d’elle… Parbleu!… Elle est assez jolie pour me plaire, mais je n’en suis pas là, Dieu merci!… La trame était habilement imaginée: Marthe admettait sans défiance vos dangereuses sornettes, ma mère et vous me prouviez aussitôt que les convenances, l’honnêteté même, m’obligent vis-à-vis de ma cousine… et le duc d’Harolles était bel et bien roulé par trois femmes! Je n’ai jamais souffert d’atteinte à ma liberté, nul ne m’a jamais fait changer d’avis, et l’on ne me conduira pas à l’autel par ode si pitoyables chemins… N’y comptez pas, malgré les toilettes et elle trousseau, commandés sans doute à l’avance, vos invitations peut-être aussi déjà répandues, et votre chapelle repeinte à neuf… de serais curieux de savoir, ma foi, comment le prêtre qui nous unirait caractériserait vos manières d’agir. Ma parole! si cette dévotion où vous prétendez aussi m’engluer par la même occasion, ne vous a pas encore enseigné que ces stratagèmes boiteux sont autant de mensonges en action, à quoi peut-elle être utile en ce bas monde ?
Isaure essaya de protester et d’échapper à ce Satan blasphémateur qui ne ménageait pas ses oreilles craintives, mais le duc la retenait sans s’en apercevoir, creusait à grands pas le sable de l’allée et poursuivait quand même, de plus en plus furieux, son réquisitoire. S’il s’amusait souvent des saillies baroques et originales de la vieille fille, il ne faisait aucun cas de son esprit mesquin et tourmenté. Oublieux des bons et loyaux services prodigués par elle à sa mère, il n’était pas fâché d’user de la circonstance pour rabattre le caquet habituel de cet entêté bas-bleu qui se flattait de le marier, mordicus, en dépit de sa résolution.
–J’entends déjà, continua-t-il, vos tirades sentimentales sur le osort de cette pauvre Marthe qui a laissé prendre son cœur… C’est un rôle indigne que vous lui soufflez-là!… Marthe est ma cousine, et puisque personne, dans cette maison de ma mère, n’apprécie sa véritable dignité de jeune fille, c’est moi qui la ferai respecter ici. Je vais tout uniment l’éclairer sur la situation et couper court à toute ambiguïté. Il est temps, pour son honneur comme pour le mien, de ne pas ajouter une scène de plus à l’inconvenante comédie qui s’improvise à nos dépens réciproques.
–Arrêtez, monsieur le duc, cria Isaure éperdue, Marthe ne vous comprendra pas. Elle ne vous aime en aucune façon, elle a en horreur vos habitudes et votre caractère. Si elle paraît moins éloignée d’une union avec vous, c’est uniquement pour faire plaisir à votre mère, et elle ne vous épouserait que pour mieux assurer son salut par une pénitence perpétuelle!
Le duc resta abasourdi, et lâcha machinalement le bras de la demoiselle de compagnie qui s’enfuit comme une gazelle effarouchée Georges ne tenta pas de la rappeler. Sa fureur était subitement tombée, et il se trouvait meurtri comme après une chute de plusieurs mètres de hauteur. Au reste, le coup était aussi rude qu’inattendu. Lui, le héros des salons de Paris, le cavalier accompli par excellence, le lion qui fixait la mode dans les cercles mondains, i avait couru risque d’être accepté comme on acccepte une épreuve obligatoire ou une mortification suprême!… Et ce n’était pas une nouvelle mystification, l’effroi d’Isaure n’était pas feint… La douce et charmante Marthe n’était qu’une blanche victime qu’on parail pour un sacrifice éternel!
Il s’enferma tout rêveur et ne put s’empêcher de murmurer:
–Si je me donnais la peine de le vouloir, je jure bien qu’elle ne m’épouserait pas seulement par pénitence!.
Le lendemain le duc s’était décidé à quitter immédiatement Harolles. Quelque rôle qu’il y jouât, il serait parfaitement ridicule Son départ était la meilleure leçon à donner à sa mère et à Isaure: Mais la duchesse avait été si fort contrariée de la colère de son fill qu’une maladie de foie, dont elle souffrait depuis plusieurs années prit des proportions inquiétantes. La pauvre femme était sans force contre le chagrin. Georges, contraint de rester, essaya d’atténues ses emportements de la veille Les cajoleries mignardes et le mièvreries tendres avaient, dans la voix mâle de ce grand garçon si beau dans ses allures hautaines, une saveur particulière. II cœur maternel se gonfla d’orgueil, et, promenant sa main sur lui mèches dorées du capitaine, la douairière murmura, entre un sourire et une larme:
–A ce prix, je consentirais à être malade toute ma vie!
En ce moment, Marthe qui soignait sa tante avec ce dévouement calme et efficace qui distançait si bien les empressements superflus d’Isaure, rentrait à son poste. Elle se pencha sur la console de marbre où s’étalaient, pêle-mêle, boites, emplâtres et potions. Elle remit chaque chose à sa place, prépara, en silence, une tasse de tisane qu’elle fit accepter à la duchesse; et continua paisiblement ses soins discrets et ses délicates prévenances. Georges suivait, malgré lui, d’un regard attendri, cette idéale créature qui allait et venait par la chambre, aussi légère qu’un oiseau, sans se douter seulement de l’admiration qu’elle inspirait. Les yeux de la mère et ceux du fils se rencontrèrent:
–Quel trésor méconnais-tu là, insensé? semblait dire la douairière.
–Sapristi, fit le duc avec dépit, je vais me laisser prendre au miroir, comme une alouette! Ma situation est stupide. Ou voir retomber ma mère dans ses crises, ou m’avouer vaincu, quelle alternative agréable!… Du diable si je sais comment sortir de là!
Une lettre du ministre lui-même vint mettre fin à ses perplexités. Elle annonçait au duc d’Harolles, capitaine de frégate, sa commission d’officier en second à bord de l’Invincible. Pour éviter à la duchesse une commotion désastreuse, Georges s’avisa d’un biais qui, en conciliant tout, avait le mérite de répondre à une velléité naissante de son esprit. Après avoir usé de quelques précautions oratoires pour préparer la douairière à une séparation, il ajouta en l’embrassant tendrement:
–Eh bien, ma mère, ce serait le cas, cette année, de satisfaire votre projet de passer un hiver à Naples. Votre fils y séjournera quelques semaines, si ce n’est plus… Il serait très heureux de vous y faire les honneurs de sa frégate.
La duchesse fut transportée de joie et se sentit revivre. Ses crises cessèrent comme par enchantement. Elle conféra longuement avec Isaure, et, de commentaire en commentaire, toutes deux conclurent–non pas peut-être absolument à tort–que M. le duc était bien avancé sur le chemin de Damas.
VI
Table des matières
Le curé de Donville, quand Mlle de Puyverrac lui eut raconté le sacrifice que la duchesse exigeait d’elle, s’était récrié tout autant que Georges d’Harolles.
–Ne commettez pas cette faute, ma pauvre enfant, dit-il très surpris. Je vous en prie et je vous le défends même au besoin. Ce serait une grave imprudence, aussi coupable que présomptueuse. On n’épouse pas un homme par esprit de pénitence! Vous ne pouvez pas soupçonner combien de difficultés vous rencontreriez sur votre route. Il faudrait être un ange pour ne pas faiblir un seul instant dans la tâche ardue que vous entreprendriez… Et, malgré toutes vos qualités, ma chère fille, je ne voudrais pas vous donner d’orgueil, en vous attribuant trop prématurément des ailes.
Marthe rougit et baissa la tête sans répondre.
–Si au contraire, mon enfant, poursuivit le curé, vous arriviez à apprécier les qualités qu’a certainement votre cousin, et que vous vous décidiez à consommer «ce sacrifice terrible» avec quelque affection naissante pour lui, ne craignez rien en ce cas. Confiez-vous alors doucement à la Providence, qui vous a peut-être destiné le nom de duchesse d’Harolles.
–Oh! non, plutôt sœur Marthe de Jésus, murmura la jeune fille en s’efforçant de retenir les larmes involontaires qui lui montaient aux yeux. Vous savez bien que c’est le seul que j’ambitionne.
…Avant de partir pour Naples, Marthe, de plus en plus troublée, revint encore consulter le saint prêtre. Elle le trouva, ce jour-là, dans l’humble jardinet qui entourait le presbytère. Le pasteur, de ses mains sacerdotales, détachait d’une treille exposée au midi, des grappes mûries par les derniers soleils de septembre.
–Je vais vous aider, mon père, s’écria Mlle de Puyverrac. Je suis sûre que votre récolte n’est pas pour vous, mais pour la pauvre Marie Simon!
–Le raisin est bon aux poitrinaires, mon enfant, et le fruit de la vigne est bien digne de servir à la charité. Aidez-moi, je veux bien, vous irez plus vite que moi.
La cueillette finie, ils s’assirent sur un banc rustique. La conversation recommença sur le sujet habituel.
–Où en êtes-vous, mon enfant? demanda le curé.
Marthe avoua tout bas que le duc lui semblait moins désagréable, mais que ces incertitudes prolongées lui devenaient trop cruelles: Ne vaudrait-il pas beaucoup mieux retourner de suite au Sacré-Cœur?
–Non, pas avant un an, ma fille, fit sévèrement le prêtre. Vivez dans le monde comme il convient à votre rang, en parfaite chrétienne, bien entendu, prêchant de bouche et d’exemple, sans néanmoins vous singulariser. C’est une sorte de noviciat que je vous impose. Soyez-y fidèle, et je puis vous promettre que Dieu vous manifestera clairement ses intentions sur vous d’ici-là.
Le curé de Donville s’était levé, mais Marthe restait à sa place toute songeuse.
–Ah! quand donc finiront ces épreuves interminables? Quand donc me sera-t-il permis de me renfermer dans la retraite qui m’attend? J’ai soif de la maison du Seigneur. Là seulement je trouverai le véritable repos et la paix complète… Soyez certain, mon père, reprit-elle plus doucement, que vos prévisions sont vaines. L’amitié que je pourrai, par la suite, accorder à mon cousin, ne me réconciliera jamais, en tout cas, avec ses goûts et ses habitudes. Le duc aime tout ce que je déteste, et réciproquement. Il m’emmènera à Paris, tandis que je voudrais vivre à la campagne. Mon devoir m’obligera de le suivre dans des réunions et des assemblées qui me sont odieuses. Certes, s’il me fallait absolument demeurer dans le monde, ce n’est pas cette existence-là qu’il faudrait m’offrir.
–Laquelle donc, mon enfant, interrogea le prêtre, qui se plaisait à contempler les emportements de cette jeune âme, trop façonnée à se maintenir repliée sur elle-même.
–Celle-ci, mon père: un mari chrétien comme moi, doux et facile dans sa famille, accessible à tous, se rappelant que la fortune n’est entre nos mains que le denier de l’Évangile… Nous aurions habité une de nos terres… Nous y aurions élevé un hôpital, une école, une maison de refuge. Moi, je me connais un peu en pharmacie, et lui, de son côté, m’aurait secondée de toute la science qu’une femme ne peut avoir…
–Mais, mon enfant, c’est donc un médecin de campagne que vous voulez épouser?
–Eh! non, mon père, répliqua Marthe, qui ne s’apercevait pas que, depuis un quart d’heure, elle laissait prononcer ce mot effroyable de mari sans protester aucunement. Il n’est pas besoin d’être médecin de campagne pour pratiquer la charité. témoin notre respectable voisin le baron de Linières.
–11y a des exceptions, oui, mon enfant. Mais il n’est pas sage de compter sur celles-là, qui sont rares, je vous l’assure.
–Pas tant, dit vivement la jeune fille, et je pourrais vous en citer d’autres qui.
–Ah! fit le prêtre surpris de l’accent de Marthe. Contez-moi donc cela, mon enfant. Ce ne peut être qu’un récit édifiant.
–Vous vous rappelez bien, mon père, commença-t-elle, que j’ai passé, l’automne dernier, un mois dans le Charolais, chez une de mes compagnes de couvent.
–Qui, avec l’assentiment de son mari, avait organisé sa vie comme vous arrangeriez la vôtre?
–Du tout, mon père: on ne concevait au château que réceptions, fêtes et cavalcades! J’étais même très dépitée de retrouver précisément là tout ce que je fuyais. Je m’ennuyais et j’occupais mon temps à promener ses deux enfants, un peu délaissés, et à exercer mon modeste savoir sur les fiévreux du bord du canal. Un jour que je m’étais éloignée seule plus que je ne pensais, j’entendis des cris de détresse. Une pauvre vieille femme venait de tomber d’un pommier où elle faisait sa récolte, et gisait à terre près de la charrette qui l’avait amenée. Je m’empressai près d’elle, mais plus je m’efforçais de la relever, plus elle semblait souffrir. L’endroit était désert, mais la grande route à peu de distance. Je crus distinguer le galop d’un cheval. Moi aussi, j’appelai au secours. Une voix me répondit, et, quelques secondes après, un cavalier mettait pied à terre auprès de nous. Il allongea la pauvre femme sur le gazon, lui palpa le corps et les membres.–Elle a deux côtes cassées, me dit-il à mi-voix.–Ah! mon Dieu! cria la paysanne qui reprenait ses esprits. Il va falloir payer gros au rebouteux, quand je suis déjà en arrière pour mon fermage.–Ne vous tourmentez pas, bonne femme. Nous allons vous soigner avec l’aide de mademoiselle… Nous eûmes vite déshabillé la malade, et, en un instant, grâce à nos mouchoirs et à mon écharpe déchirée en plusieurs morceaux, il l’avait bandée avec une dextérité parfaite.– Là, ajouta-t-il, ma bonne mère, c’est fini. Vous êtes solidement ficelée, et cela se guérira de soi-même. Si rien ne se dérange et si vous n’avez pas la fièvre trop fort, vous pouvez vous moquer de tous les rebouteux du pays.… Puis il attela l’âne qui broutait dans un coin, attacha son cheval derrière la charrette, y coucha notre blessée, et nous la reconduisîmes, au pas et tout en causant, à son village, deux lieues plus loin. Le soleil se couchait derrière les futaies, la fraîcheur du soir avait calmé la pauvre femme, elle semblait dormir… Nous ne rencontrâmes personne par ces chemins couverts… Qu’il faisait beau, mon père, et que la distance fut vite franchie!
–Voilà quelqu’un d’habile, ma fille, et qui apparaissait à point nommé… Sans doute un homme de l’art qui voyageait incognito, continua le prêtre en considérant avec attention le visage de la jeune fille illuminé par le souvenir.
–Je ne pus m’empêcher non plus de le lui demander. Il se mit à rire.–Dans notre métier, mademoiselle, on doit être bon à tout: charpentier ou ingénieur, chirurgien ou astronome. Il faudrait même être un voyageur plus diligent que je ne le suis, ajouta-t-il vivement. Je me suis attardé chez ma sœur et c’est à grandes journées que je dois regagner Toulon.
–C’est là une touchante application de la parabole du bon Samaritain, conclut le curé qui voulait lire jusqu’au fond du cœur de Mlle de Puyverrac; mais, comme je le disais, l’exercice passager de la charité n’implique pas que…
–Mon père, interrompit Marthe dont le front se colorait de teintes fugitives, ce n’était pas seulement une charité d’occasion. Il m’a raconté que, chez lui, il y avait une infirmerie organisée, qu’un médecin des environs y faisait le service, et qu’il n’y manquait plus qu’un ange consolateur… qu’une sœur de charité, se reprit-elle hâtivement. Ainsi vous voyez bien.
–Je vois, ma fille, que mes premiers jugements ne s’étaient pas trompés. Vous n’avez pas la vocation religieuse, mon enfant, et ce serait bien dommage de vous obstiner dans une voie qui n’est pas la vôtre.
–Mais…
–Mais vous vous souvenez trop bien des moindres paroles de ce jeune homme–car c’en est un, n’est-ce pas?–pour pratiquer le renoncement austère du cloître. Je n’insisterai pas davantage; vous me comprenez suffisamment. Ce n’est pas le mariage que vous redoutez, c’est le mari qu’on vous propose… Ma pauvre enfant, vous avez bâti un roman à votre insu, et vous l’avez si bien enfoui dans votre cœur, qu’il est resté inaperçu de vous-même.
Marthe était devenue pourpre et n’osait plus lever les yeux.
–Épouser M. le duc par mortification, ou rêver d’un inconnu qui n’est peut-être pas libre et qui sans doute ne pense pas à vous, ce sont là des extrémités aussi déraisonnables l’une que l’autre. Vous voulez faire trop bien, ma chère fille, et l’exquise délicatesse de votre âme vous induirait volontiers en tentation. Tenez-vous tout simplement, mon enfant, dans les sentiers battus. Suivez à Naples la duchesse, votre protectrice naturelle, mais dans la déférence que vous devez à ses désirs, ayez le courage de conserver votre liberté pleine et entière. Pendant ce temps, je prierai le Seigneur de vous faire trouver un homme digne de vous, qui vous recherchera parce qu’il vous estimera, sans péripéties extraordinaires et sans épisodes romanesques. Dieu saura bien vous permettre de rencontrer, par tel moyen connu de Lui seul, celui qui doit marcher avec vous jusqu’à la vie éternelle.
–Oui, mon père, dit Marthe. Que Dieu me conduise là où il le voudra. Il sait bien, lui, quoique vous sembliez en douter, si j’ai jamais souhaité autre chose que d’accomplir sa volonté!
Quinze jours après, la duchesse d’Harolles, accompagnée de sa pupille et de sa demoiselle de compagnie, montait en chaise de poste, traversait la France du Nord au Midi, et, par la route de la Corniche, pénétrait en Italie. Ces dames visitèrent rapidement les États sardes, la Lombardie et la Toscane. Pressée par la saison d’hiver qui avançait, la douairière ne fit que toucher barre à Rome, au grand regret de Mlle de Puyverrac, et tomba tout juste pour les fêtes de Noël à Naples où un nombreux personnel, sous les ordres de son maître d’hôtel, l’attendait dans un des somptueux palais de la Spiaggia di Chiaja, près des allées ombreuses de Villa Reale.
VII
Table des matières
… Décembre arrivait aussi à son terme pour l’Invincible, qui continuait sa route suivant son programme officiel. On avait mouillé aux Baléares et l’on cinglait vers la Sardaigne. Les relâches se succédaient, multipliant conférences, négociations et protocoles, le plus souvent tenues, brassées ou rédigés à bord de la frégate. Le marquis de Graëdic, s’accommodant pour son usage personnel d’une des annexes du carré, avait réservé la dunette pour ces réunions d’un caractère tout spécial. Il en avait fait une sorte de galerie sans cloisons ni compartiments, où il recevait à chaque escale les notables, les consuls et tous ceux qui avaient voix délibérante dans la question des droits et des tarifs. Celui qui y eût été transporté tout à coup, à ne voir que le costume et la physionomie des assistants, les paperasses qu’ils remuaient, les plumes qui grinçaient sur le papier en griffonnant des procès-verbaux, se serait, certes, cru au milieu d’une assemblée syndicale siégeant dans un tribunal de commerce, bien plutôt que sur le pont d’un vaisseau de guerre.
Quoi qu’il en fût, malgré ces débats pacifiques et ces congrès minuscules, la chasse n’en était pas moins donnée au large à tout bâtiment suspect. Plusieurs capitaines marchands avaient dû comparaitre devant le commandant français. Leurs expéditions étaient parfaitement en règle. Cependant M. de Graëdic s’étonna, plus d’une fois, d’y voir indiqué tel lieu d’armement que semblait démentir la nature de la cargaison.
–Si le ministère m’avait conféré des pouvoirs plus étendus, pensait-il, je ne me contenterais pas de ces patentes de comédie qui sont trop souvent signées des autorités de Malte. Je ferais tout uniment une descente dans la cave de ces trafiquants, dont quelques-uns, j’en suis convaincu, cachent des pirates. Mais Mézerdin est un mythe, à ce que nous enseignent les bureaux, et un gouvernement aussi éclairé que le nôtre ne saurait assez se défendre de croire à des sornettes de matelot.
Plein d’irritation, le marquis ne pouvait s’empêcher de jeter des regards scrutateurs vers l’horizon où disparaissaient ces singuliers navires. Il avait beau, à plusieurs reprises, essayer de percer l’étendue au moyen de sa longue vue, l’un des plus beaux instruments de précision de l’époque, il ne découvrait que la solitude de l’infini. Et pourtant, un petit brick à coupe très effilée avait déjà traversé, deux fois, le sillage de l’Invincible sans avoir décelé sa présence. Perdu comme une épave sur l’immensité des flots, il apercevait dans le lointain, chétif vermisseau de la mer, son ennemie la frégate, dont la mâture chargée de toile se découpait vigoureusement sur l’azur du ciel, tandis que ses voiles sombres et ses dimensions exiguës le rendaient, pour ainsi dire, invisible.
La préoccupation du marquis n’avait pas échappé à l’état-major, et la plupart des officiers, instruits, grosso modo, de la déconvenue éprouvée au début de la campagne, n’épargnaient pas les gorges chaudes:
–A force de contempler les vagues dans toutes les aires de la Rose, le commandant finira par évoquer le mirage de cette flottille dont il a décrété la capture à lui seul, répétaient-ils tout bas… C’est un dédommagement à défaut d’autre, et chacun prend son plaisir où il le trouve.
Ces messieurs le prenaient, eux, à jouir des permissions d’usage et, suivant leur tour, étaient allés se divertir à terre à leur fantaisie. Néanmoins le marquis de Graëdic, sans avoir l’air d’y veiller, ne laissait plus débarquer ensemble le duc d’Harolles et le comte de Lorcey. La vie du bord avait tout naturellement transformé leur animosité réciproque en une haine déclarée: l’obligation de leurs rapports quotidiens ajoutait, chaque fois, un tison enflammé au foyer de leurs discordes.
Il n’avait pas fallu longtemps au premier lieutenant de l’Invincible pour s’apercevoir de l’insuffisance professionnelle de son capitaine en second. De plus en plus froissé par l’attitude du duc d’Harolles, il se plut à se donner journellement une nouvelle preuve de ce qu’il appelait sa revanche. Le duc devina le jeu de son adversaire et y répondit par une affectation de morgue encore plus marquée. M. de Lorcey, fidèle à la parade, riposta en se targuant de ses talents de manœuvrier. Plus le capitaine dictait ses ordres avec hauteur, plus le lieutenant, s’inclinant avec ironie, feignait de les trouver sujets à caution. Si bien que ceux qui sentaient le drame se précipiter n’osaient plus risquer la plus insignifiante plaisanterie ou même la saillie la plus anodine. Il semblait que chaque feuille du plancher recouvrît des pétards tout amorcés, et personne ne se souciait de les faire éclater par mégarde dans cette atmosphère surchargée d’électricité. On eût dit que l’Invincible était livrée à une troupe de démons invisibles qui s’acharnaient, sans trêve ni merci, sur la malheureuse frégate. Par le plus beau temps du monde, quand, soulevées par une bonne brise, les voiles blanches se reflétaient dans les eaux bleues de la Méditerranée, des souffles de tempête passaient sur les fronts, des sifflements aigus bruissaient dans les agrès, des esprits malins chuchotaient aux oreilles aigries des paroles de haine et de colère. Les petites voix perfides de lutins malfaisants susurraient dans l’ombre, accompagnées par la vibration des cordes tendues, tout un chœur d’anathèmes. Les sobriquets et les épigrammes circulaient sans relâche entre les haubans du gaillard d’arrière, comme des flèches de combat, ou comme les palets infatigables des lutteurs du cirque. Il Sa Hautesse Il le capitaine en second, entourée de ses deux acolytes de bouche «Sa Goinfrerie» M. Gastroc et «Sa Flagornerie» M. Mondétour, rendait à peine d’un air dédaigneux le salut raide et gourmé que l’étiquette arrachait à «Son Infaillibilité» le fameux Lorcey, à «Sa Grâce» le beau Prébriant et à «Sa Malingrerie» le petit Dabezac, les privilégiés de «Sa Seigneurie» l’impeccable marquis de Graëdic.
Cet impeccable marquis de Graëdic, admirablement surnommé, et qui, par un miracle d’équité, ne sortait jamais des bornes de la justice, s’était nonobstant astreint, à son grand ennui, à réunir chaque semaine son indocile troupeau de béliers furibonds. En dépit du respect qu’imposait sa présence, les dîners hebdomadaires ne furent bientôt plus qu’un assaut de mots à double entente, de phrases aiguisées et de regards de défi. La réception du jour de l’an, entre autres, n’avait été qu’une déplorable passe d’armes. Le marquis fut bientôt réduit à souhaiter un prétexte pour mettre fin à ces représailles–véritable plaisir des dieux,–que s’accordaient à sa table les membres de l’état-major. La situation en vint même à tel point que M. de Graëdic dut exiger de Maxime de Lorcey sa parole de ne point relever les impertinences de Georges d’Harolles.
–La partie n’est pas égale, lui répétait-il. Pour Dieu, mon cher ami, ne donnez pas à votre capitaine l’avantage d’être provoqué par vous. Un coup d’épée ferait trop bien les affaires du ministère. Soyez sourd, muet, aveugle s’il le faut, mais ayez le courage d’attendre le terme de la croisière.
Et Maxime avait fini par promettre, cédant surtout à l’exemple incessant de M. de Graëdic, sur qui pesait tout le fardeau des incapacités et des antipathies. La tenue du capitaine en second n’était pas irréprochable, tant s’en faut, à l’égard de son chef, quoique le duc regrettât déjà in petto la fausse position qu’il s’était faite à bord.
–Que diable! se disait-il, M. de Graëdic est un homme du premier mérite, il y a toujours de la ressource avec ces gens-là. Si ce monsieur, qui étouffe de rage de me voir à sa place, n’avait pas brouillé d’avance les cartes ici, je ne me serais pas sottement engagé dès le début. La force des choses me pousse maintenant, malgré moi, contre le commandant, je n’y puis plus rien. Mais ce que je puis encore, c’est d’apprendre à ce Lorcey et à sa séquelle qu’il n’est bon pour personne de s’attaquer au duc d’Harolles.
Entraîné par une irritation croissante, le capitaine perdait peu à peu la notion exacte de son droit strict. Enfiévré par la lutte, il s’habituait à vexer militairement MM. de Lorcey, de Prébriant, Dabezac et les élèves qui nageaient dans leurs eaux. Très humilié des reproches que le marquis lui adressait sur ses manquements perpétuels: «Vous pouvez à la rigueur ignorer les devoirs de votre service, vous ne devez pas les négliger», le duc laissait retomber sur ses collègues sa mauvaise humeur, en pluie arbitrairement distribuée. Gastroc et Mondétour eux-mêmes n’étaient pas toujours épargnés. Le comte de Lorcey avait pris le parti de s’amuser des exécutions de Sa Hautesse. Comme fiche de consolation, il riait de ses augustes sentences, les proclamait lui-même à son de trompe, se plaisant ainsi à exaspérer le duc et à le jeter hors des limites qu’il se flattait, personnellement, de ne jamais franchir. «Je note soigneusement les abus de pouvoir de M. le capitaine en second, racontait-il à ses amis. J’en publierai un jour le curieux relevé dans quelque gazette maritime.»
Au reste, le commandant levait généralement les arrêts infligés à Lorcey. Quant à Edouard, le pauvre garçon, emporté par son diable de caractère, avait le talent de se donner tous les torts, même quand il avait raison. Parfois le duc, qui était aussi généreux qu’un autre, lorsqu’il ne cédait pas aux suggestions de son orgueil, s’arrêtait court, en voyant le vicomte de Prébriant oublier trop ouvertement la distance qui les séparait: «Assez, monsieur, disait-il alors, brisons-là. Une minute de plus vous perdrait, et je ne veux pas avoir ce résultat sur la conscience».
Dabezac, pour lui, subissait stoïquement les punitions, se gardant bien d’en appeler au commandant, de peur d’envenimer encore la querelle. Ce piocheur de théorèmes avait des dévouements silencieux aussi grands que ses capacités mathématiques.
Cependant le capitaine et le lieutenant avaient par intervalles leur point d’affinité. Ils goûtaient également les promenades sans fin à ce classique clair de lune qui éclairait inpartialement leurs réciproques apartés nocturnes. Éprouvaient-ils tous deux l’influence des belles nuits du golfe de Gênes, si tièdes et si lumineuses? La paix des flots endormis qui se frangeaient d’argent avec un murmure assourdi, l’éclat tranquille des constellations qui jalonnaient les profondeurs de l’espace, invitaient-ils leur âme ulcérée au calme et à la sérénité?. Celui qui aurait analysé leurs pensées d’après leur attitude eût vu l’accélération de leur piétinement ’saccadé diminuer peu à peu, et se transformer en une démarche lente, pleine de langueur et de rêverie… Le duc Georges pourtant ne se piquait pas d’ordinaire de sentimentalité. Il eût été bien vexé si quelque indiscret eût pénétré dans le sanctuaire de ses impressions intimes… Le duc Georges regardait tout uniment deux étoiles, dont le scintillement froid et doux lui rappelait deux yeux bleu foncé qui illuminaient encore pour lui le parc ombreux d’Harolles ou le grand salon boisé de la duchesse… Le dédain résigné de Marthe, tout en ayant d’abord violemment irrité son cousin, avait accompli ce chef-d’œuvre de cristallisation. Cette douce et timide jeune fille était arrivée, en fin de compte, à incliner la volonté de M. le duc, si fière et si sûre d’elle-même… Georges s’était répété tant de fois qu’il ne céderait pas, que le nom de sa cousine en était venu à hanter quotidiennement ses réflexions. Et puis ne mettait-on pas en doute à présent la vocation religieuse de l’orpheline? S’il refusait la main de Mlle de Puyverrac, quelque autre se présenterait un beau jour.… et serait accepté. A cette image, Georges se sentait transporté de fureur contre le mortel assez osé pour revendiquer ce qu’il avait repoussé jusque-là. Sa logique naturelle ne lui permit pas une longue illusion.
–Cette jalousie par hypothèse n’est qu’un amour déguisé, conclut-il… Donc, si j’aime Marthe, je n’ai qu’un parti à prendre: lui plaire. et l’épouser!
Mais le bruit des pas du comte de Lorcey coupait net ces heureuses perspectives. Le pli de colère se recreusait entre les sourcils du capitaine… Arraché de son côté à une songerie pleine de charmes, Maxime s’enfuyait à l’extrémité de l’avant considérer encore ces deux mêmes étoiles qui lui figuraient aussi deux rayons d’azur glissant entre des cils bruns, et qui ressemblaient peut-être beaucoup à ceux des yeux bien-aimés qu’évoquait le duc d’Harolles.
VIII
Table des matières
La maistrance de l’Invincible, souvent malmenée par la théorie non encore digérée de l’officier en second, n’avait pas assez de mots pour caractériser «ce capitaine tout battant neuf, vrai rameur d’eau douce et Parisien de Paris.» Ces vieux patiques contentaient leur rancune en gouaillant sans merci les moindres faits et gestes de M. le duc. Les gants blancs, sans lesquels û ne paraissait jamais hors de chez lui, excitaient leurs lazzis, surtout depuis la fameuse nuit où, une alerte ayant réveillé tout le monde, M. d’Harolles s’était immédiatement présenté dans une tenue irréprochable.
–Bien sur qu’il couche avec, chuchota l’un d’eux. M’est avis que c’est afin d’être paré à saluer le Père Éternel si nous coulions tout d’un coup à pic!
L’arrogance de ses domestiques, qui se modelaient sur leur maître, les embarras de son cuisinier, qui ne trouvait rien de digne de sa table, les injustices involontaires que son inexpérience lui faisait commettre, et, par-dessus tout, ses chiens, encombrants et remuants, «qui n’avaient l’idée de rien», rendaient l’officier en second aussi antipathique qu’impopulaire sur le gaillard d’avant. Fleurette,: Émir et Magnifique, en effet, n’avaient pu s’habituer aux sifflets ni aux manœuvres. Ils aboyaient à tout venant et– crime des plus énormes–ne comprenaient pas qu’il ne fallait jamais donner chasse avec deux chats qui faisaient les délices de l’équipage.
Bigarrette et Lustucru se partageaient inégalement les faveurs du personnel de l’Invincible. Lustucru était plus utile, mais Bigarrette plus intelligente. Bigarrette n’était pas un chat vulgaire: elle avait son histoire. Dépassant en cela, comme sur le reste, son collègue Lustucru qui n’avait pas d’état civil, Bigarrette en possédait un, et des plus circonstanciés. Elle était née à Granville, un certain soir d’avril. Dès sa plus tendre enfance, elle s’ébattait dans le faubourg de la Houle, recevant l’eau du ciel et couchant à la dure. Elle avait pourtant des propriétaires et un domicile, mais celui-ci étant aussi peu confortable que ceux-là indifférents, Bigarrette les tenait en peu d’estime. Un jour que, d’aventure, elle longeait l’église Saint-Paul, elle fit la rencontre de Narquois, gabier émérite, alors sur le point d’être promu quartier-maître, qui s’en revenait passer son congé au pays. L’homme et la bête se plurent. La bête miaula doucement, se frotta contre les jambes du matelot qui lui promena la main sur la tête, et le suivit, en ronronnant, jusqu’à son auberge. L’homme s’assit, la prit sur ses genoux et la laissa manger dans son assiette.
–C’est à vous, le minet? fit l’hôtesse.
–Pourquoi me demandez-vous cela, la mère?
–C’est qu’il ressemble à la chatte aux Happé qui demeurent là à la Croix-Rompue. Quoiqu’ils ne s’en soucient guère, et qu’ils lui donnent plus de coups de pieds que de caresses, faudrait pas pour ça, mon brave homme, l’emporter sans crier gare.
–De quoi?… Pour qui me prenez-vous, la femme? dit Narquois grandement offensé: Je suis en état de me payer des bestioles, et j’achète le chat s’il est à vendre.
L’hôtesse servit sans doute d’intermédiaire et, moyennant la somme considérable de «2francs», la bête fut définitivement concédée au gabier, qui la baptisa immédiatement Bigarrette. Bigarrette, partageant les pérégrinations de son nouveau maître, avait, lors d’une campagne précédente, déjà embarqué sur l’Invincible, où le besoin de chats se faisait sentir. De peur que sa chatte ne s’ennuyât sur la Méditerranée, le prévoyant sous-officier, devenu maître voilier, lui avait racolé un compagnon au hasard. Ce fut Lustucru, gros matou au poil roussâtre. Mais Lustucru était malheureusement trop au-dessous de Bigarrette, qui ne fit jamais grand cas de sa compagnie.
–Lustucru est un chat, un honnête chat, si vous voulez, propre à la vermine, mais Bigarrette, c’est pas une bête, c’est une personne! répétait en chœur la maistrance.
C’était, à tout prendre, une bête singulière, au pelage gris zébré de bandes plus foncées, à la queue annelée de noir. Elle avait le bout de ses quatre pattes blanc. Ce blanc, plus court par devant que par derrière, figurait merveilleusement des manchettes et des bas, à la grande joie du voilier qui, raffolant de sa chatte, l’appelait tour à tour: ma fille, ma princesse ou mademoiselle! Elle avait les yeux largement fendus, d’un vert irisé, et l’expression triste d’une créature méconnue. La mer de la Manche, dont les grèves étaient son berceau, y avait reflété ses teintés glauques et sombres. Elle ne jouait guère, et recherchait la société des humains quand ils lui semblaient dignes d’elle. Elle se promenait presque toujours sur le bastingage en sondant l’horizon, comme pour y découvrir les côtes de Normandie toujours absentes. Parfois, poursuivie par un de ces chiens malappris qui ne respectaient rien, elle s’élançait sur les enfléchures, arrivait jusqu’aux barres du petit perroquet, y était prise de vertige contrairement à son espèce, s’y cramponnait, n’osait plus ni monter ni descendre, et miaulait jusqu’à ce que Narquois s’en vînt la quérir tout en grommelant. Elle inspirait à l’équipage une sorte d’affection superstitieuse. On eût dit que du sort de Bigarrette .dépendait celui de l’Invincible, et quand la meute jappait après elle, tout le gaillard d’avant se fût, sur une seule voix, levé en masse pour jeter les trois intrus à la mer.
Édouard avait trouvé plaisant et d’excellente politique d’habituer Rayo, qui, d’abord, n’aimait pas la gent féline, à se poser en défenseur des chats opprimés. Dès que les chiens de M. d’Harolles faisaient mine d’interrompre la sieste de Bigarrette, celui de M. de Prébriant, aussi don Quichotte que son maître, provoquait ses trois ennemis, et les forçait à reculer honteusement, aux applaudissements de l’assistance. Une fois, le combat s’engagea avec une telle furie que les possesseurs des chiens et leurs amis accoururent et firent chorus pour leur propre compte. Lorcey, très animé ce jour-là, une badine à la main, défendait chaudement Rayo, qui tenait bravement tête, malgré ses oreilles déchirées. Le duc ripostait de son stick sur le dos de l’épagneul. Deux fois, les deux joncs se rencontrèrent sur les soies blanches tachetées de feu. Édouard tempêtait et en cassa le manche de son fouet. Le vacarme des aboiements et des cris arriva à un diapason si élevé qu’il arracha le marquis à la rédaction de ses notes. M. de Graëdic se précipita entre ses officiers, et saisit à temps deux cravaches qui menaçaient fort de s’égarer.
–Silence! cria-t-il impérieusement. Silence, messieurs! Est-ce vous que j’entends? Est-ce assez ridicule!… Trêve à vos pasquinades, s’il vous plaît!… Si pareille altercation se renouvelle, les chats seront enfermés dans la cale, tous les chiens débarqués à la première relâche, et leurs champions consignés pour le reste de la campagne!
Puis, baissant la voix, et regardant fixement le duc d’Harolles et le comte de Lorcey:
–N’est-il pas honteux de voir, sur un navire du roi, les chiens et les chats m’obliger à sévir contre les hommes?… MM. d’Harolles et de Lorcey garderont les arrêts, chacun pendant huit jours.
IX
Table des matières
Les huit jours qui suivirent furent pour le marquis de Graëdic l’ère d’une tranquillité dont il n’avait pas encore joui à bord. Le commandement en second étant confié à Gastroc. Édouard et Dabezac rivalisèrent de zèle pour suppléer leur ami Lorcey. Quant à M. d’Harolles, personne n’eut besoin de faire oublier son absence, fort peu sensible, d’ailleurs, au point de vue du service. Ses deux familiers prirent seulement le soin d’aller tour à tour, chaque après-midi, lui tenir compagnie en dégustant les douceurs variées de la cave de M. le duc. Tellement que Georges, écœuré de ce contact unique, s’ennuya dix fois plus, et commença de les donner au diable, aussi bien que le commandant et sa coterie.
Pendant cette bienheureuse semaine, trop vite écoulée, le marquis ne sortit presque pas de son cabinet. Outre sa relation de campagne, il établissait sur des documents–recueillis par lui-même et pour son compte personnel–le dossier de ce Mézerdin dont, un jour ou l’autre, le ministère daignerait reconnaître l’existence. Mais, lassé des railleries qu’il était de bon ton de décocher sur ce sujet, le marquis n’entendait pas en instruire le. vicomte de Prébriant: l’impétueux enseigne, en voulant soutenir la cause de son commandant, l’eût infailliblement desservie. Après s’être vu répéter à satiété: «Cela ne te regarde pas, fais-moi le plaisir de me laisser tranquille», il s’était résigné à ne plus chercher dans les tiroirs de M. de Graëdic ces fameuses paperasses, bien et dûment enfermées sous clef.
Cependant, tout en modérant la curiosité d’Édouard, et en s’abandonnant à ses occupations particulières, le marquis n’en mûrissait pas moins un grave projet. La situation n’était plus tenable, et dût-on s’engager dans la mer Ionienne avant de mouiller à Naples, il fallait rencontrer sous quelques semaines l’amiral de Rigny, dont le chef d’état-major Despretz avait connu Maxime. L’amiral viendrait bien à bout de sauvegarder les amours-propres et l’un des deux débarquerait: Lorcey ou d’Harolles, n’importe!
Maxime demeura très froid aux ouvertures de M. de Graëdic.
–Vous me pardonnerez, commandant, mais c’est maintenant une question de dignité que de conserver mon poste aux termes mêmes où l’a réduit le ministère. Vous m’avez empêché de donner à temps ma démission, il est trop tard. Je suis sur l’Invincible et j’y reste. Au surplus, ajouta-t-il, par déférence pour le marquis qu’il voyait profondément contristé, vous avez ma parole, ma parole d’attendre la fin de la campagne. Vous ne supposez pas, je pense, que j’aie l’intention d’y manquer.
–Soit donc, mon ami! Mais souvenez-vous que, moi aussi, je saurais, en cas de nécessité, vous rappeler impitoyablement cette parole que vous m’alléguez si bien aujourd’hui.
Le marquis rentra, se mit en tenue et se fit annoncer chez son officier en second.
Le duc, qui se disposait à rendre au commandant la visite obligatoire, se leva fort surpris. Évidemment, il ne s’agissait pas d’affaires de service: M. de Graëdic l’eût fait mander.
–Monsieur, dit le marquis, sans exorde préalable, croyez-vous qu’on puisse supporter sur l’Invincible une seconde scène dans le genre de.la dernière?
Le capitaine, de plus en plus étonné, s’inclina en silence.
–Je ne doute certes pas de votre bonne volonté à l’avenir, poursuivit M. de Graëdic. Vous avez dû voir, vous et M. de Lorcey, mon extrême déplaisir par ma sévérité. Malgré tout, ce qui est arrivé une fois peut, par fatalité, se renouveler encore, et je voudrais chercher avec vous, capitaine, les moyens de porter remède à ce déplorable état de choses.
Le marquis se tut. Il attendait.
–Commandant, reprit enfin le duc d’Harolles, ce sont là matières délicates, et la discussion pourrait en être périlleuse à votre officier en second.
–Qu’à cela ne tienne, monsieur, fit le marquis en s’asseyant. Le commandant de l’Invincible n’est plus ici en cause, et le marquis de Graëdic est seul en présence du duc d’Harolles.
–A votre disposition, monsieur le marquis, dit aussitôt le duc, en prenant place auprès de son interlocuteur.
Le marquis sentit la nuance et en augura favorablement. Il commença par s’appuyer sur les désagréments réciproques de la vie du bord, sur la gène occasionnée à tout l’état-major par des rapports de plus en plus tendus, et présenta enfin, comme unique solution, la possibilité d’une permutation avec un des officiers de l’amiral de Rigny.
Le duc d’Harolles, qui l’avait écouté avec un sourire passablement moqueur, l’interrompit tout à coup:
–Parlez pour M. de Lorcey, commandant! Libre à lui de quitter l’Invincible. Quant à moi, je n’ai nullement l’intention d’abandonner un poste où j’ai l’honneur d’être sous vos ordres… et… qui favorise même certains projets de famille.
–Cette dernière considération n’est pas de mon ressort, monsieur le duc. Mais vous savez, comme moi, que l’accomplissement d’un devoir amène rarement le contentement parfait de nos volontés.
–D’un devoir? répéta Georges d’Harolles.
–Oui, monsieur, le devoir d’un homme de cœur. Si vous souffrez comme le comte de Lorcey des inconvénients de voire antipathie respective, vous avez du moins contre lui des immunités incompatibles plus longtemps avec votre générosité naturelle.
Le duc haussa légèrement les épaules.
–Vous pouvez subir de M. de Lorcey, continua le marquis, mille incessantes taquineries, être même poussé à bout par tous les mauvais procédés imaginables, je le veux bien. Mais vous n’aurez jamais vis-à-vis de lui que la position d’un homme devant un autre homme. En un mot, portant tout à l’extrême, vous ne risquerez jamais plus que les hasards ordinaires d’une rencontre.
–Qui viendra, celle-là, à son jour et à son heure, murmura le capitaine.
–M. de Lorcey, au contraire, étant votre surbordonné, risque à tout moment, s’il perd seulement une minute le sentiment de la hiérarchie, ses chances d’avancement, ses épaulettes et jusqu’à sa vie, qu’il aurait à défendre devant un conseil de guerre,–sans que vous, monsieur le duc, vous couriez le moindre danger personnel.
–Commandant!
–Ne vous dissimulez pas, monsieur, que votre séjour commun à bord n’est qu’un duel prolongé. Eh bien! est-il digne de vous d’exposer votre adversaire à des coups qui ne sauraient vous atteindre?
–Le cas de M. de Lorcey n’est cependant pas une nouveauté dans la marine. Ce n’est pas le premier qui soit obligé de plier sous les rigueurs d’une discipline que je n’ai pas inventée, après tout.
–Mais dont vous profitez.
–Ah! monsieur le marquis!
–Vous protestez, monsieur! Au reste, je n’en suis pas surpris. L’amiral de Rigny comprendra admirablement vos scrupules. Il vous assurera, d’emblée, sur un de ses bâtiments, une situation équivalente, sinon supérieure à celle que vous avez ici. En sus, quoique nous autres soldats, nous n’avons pas à discuter notre consigne, la mission qu’a encore à remplir le vainqueur de Navarin vaudra, de reste, celle du marquis de Graëdic. La guerre de l’Indépendance hellénique peut se rallumer, et, en ce cas, les avantages les plus sérieux.
–Et pourquoi donc ces avantages si désirables ne seraient-ils pas offerts à M. de Lorcey?
–Parce que M. de Lorcey a une ligne de conduite à suivre vis-à-vis du ministère, tandis que vous, capitaine, qui n’avez pas à invoquer de griefs antérieurs.
–C’est fort bien arrangé. Je céderais la place pour rendre à M. de Lorcey celle que sans doute, selon vous, je lui aurais dérobée. Votre nouvel officier, je le parie, serait plus jeune de promotion que votre protégé. Quelle occasion, commandant, et comme l’Invincible naviguerait heureusement, allégée de la présence de cet insupportable duc d’Harolles!
Georges était debout, et malgré ses efforts, une irritation singulière se peignait sur sa physionomie. Le marquis lui répondit tranquillement:
–Le pont de l’Invincible ne doit pas vous être bien agréable à vous-même, et je ne m’explique pas.
–Que je veuille conserver à tout prix une situation aussi neuve qu’originale?
–Vous raillez, monsieur!
–Pas le moins du monde, et je vous en fais juge, commandant. Malgré le nombre restreint de mes campagnes, j’ai déjà compté des types variés parmi les chefs que le hasard m’a donnés. J’ai vu le commandant rigoriste et formaliste, menant son état-major à la baguette, et faisant payer au duc d’Harolles, par des sévérités et des corvées incessantes, le malheur qu’il a d’être né riche, grand seigneur et. beau cavalier… J’ai vu le commandant débonnaire et flatteur, genre Gastroc, espèce Mondétour, fermant les yeux sur les négligences, voire même sur les bévues du duc déjà nommé, dont le crédit est puissant au ministère. Mais je n’avais pas encore vu, monsieur le marquis, le type dont le commandant de l’Invincible m’offre l’image: celui-là, ne pouvant souffrir son officier en second, s’interdit à soi-même le droit de sévir contre lui. Plus le capitaine de frégate se trouve en hostilité, plus l’officier supérieur, qui le souhaiterait cependant à tous les diables.
–Assez, monsieur; cette plaisanterie est plus qu’inconvenante, et...
–Je ne plaisante nullement, monsieur le marquis. Il m’est, je suppose, loisible de constater que, en dépit de nos dissentiments, vous n’avez jamais abusé d’une autorité dont le manteau peut cacher tant d’iniquités.
–Eh bien! monsieur, si vous le reconnaissez, imitez vis-à-vis de M. de Lorcey ces qualités que vous croyez devoir m’attribuer.
–Soit donc. J’irai sur vos brisées, j’oublierai les torts de M. de Lorcey, et s’il me prie, devant vous, de terminer ses embarras par mon départ, je suis tout prêt à permuter.
–Allons donc, s’écria le capitaine de vaisseau en se levant avec colère, croyez-vous que je conseillerai à Lorcey une pareille démarche? Je l’ai faite, moi, et je juge que c’est suffisant. Vous n’avez pas voulu me comprendre. Chacun n’a que son vocabulaire, il paraît. Vous êtes, pourtant, monsieur, d’une maison où le désintéressement et la grandeur d’âme étaient héréditaires.
–Étaient? répéta le duc, dont les lèvres blémirent. C’est au passé que vous reléguez les qualités héréditaires de ma maison?
–Mettez-les donc au présent!
Georges frappa du pied.
–Comment! parce que M. de Lorcey n’a pas le courage de supporter les nécessités de la discipline, il faut que je sois le bouc émissaire de la comédie?… Moi, le second du navire, vous me chassez de par des arguments du genre sublime!… Il y a en ce monde des générosités bêtes, qui ne sont que des faiblesses, et je ne donnerai pas dans votre panneau, monsieur le marquis!.
Il se calma brusquement, sentant qu’il ne ressaisirait l’avantage qu’avec son sang-froid. M. de Graëdic voulait le jeter hors des gonds, mais c’était le duc d’Harolles qui le ferait sortir de garde.
–J’avoue, reprit-il en ricanant, que cette lutte contre M. de Lorcey et ses amis coupe d’une manière piquante la monotonie du bord. Je conviens néanmoins qu’avec un autre commandant j’y regarderais à deux fois: de tels jeux ont leurs dangers. Mais j’ai foi, monsieur le marquis, dans l’animadversion que je vous inspire. C’est là mon armure enchantée et mon bouclier magique. Vous avez si grand désir de me démonter de mes fonctions, que vous craindrez toujours de vous en fournir à vous-même l’occasion. Impossible à moi de me nuire en aucune façon sous une si touchante sollicitude! Soyez tranquille, ajouta-t-il en réponse à un geste de M. de Graëdic, je ne pousserai pas trop loin les choses… Vrai Dieu! je serais mal fondé à dépasser des limites où vous n’oseriez pas me faire rentrer!
Le marquis avait pâli et se contenait péniblement. Les bravades insensées du capitaine avaient failli triompher de sa modération habituelle.
–Il faut pourtant, songeait Georges d’Harolles, avoir une immense confiance dans l’homme, pour traiter ainsi le commandant.
Mais le marquis était redevenu son maître, aucun muscle de son visage ne tressaillait plus. Il écoutait le duc, qui déjà s’embarrassait, avec une contenance de glace.
–Et vous concluez? fit-il de sa voix profonde.
–Je conclus que, puisque je ne suis pas capable de consommer le sacrifice que vous requérez de moi, je dois tenir à rester à votre école, ne fût-ce que pour apprendre enfin votre vocabulaire.
–C’est votre dernier mot.
–Mon dernier mot, commandant, est toujours semblable à mon premier.
–Je n’ai donc plus, monsieur, qu’à regretter de vous avoir entretenu de choses qui ne sont pas de votre compétence. Il est des sentiments qu’on ne peut manifester devant toute conscience.
–Margaritas ante porcos! La comparaison est peu courtoise.
–L’avantage apparent vous demeure donc, monsieur, continua le marquis sans daigner répliquer. Vous avez réussi à fermer la bouche à votre commandant, qui, esclave de sa parole, a dû vous laisser parler en toute liberté.
–C’est-à-dire, interrompit Georges exaspéré, que vous m’avez tendu un piège et que j’y suis tombé, trompé par votre magnanimité d’apparat!… Marquis de Graëdic ou commandant de L’Invincible, vous n’avez pas le droit de pousser un homme à bout pour lui arracher des paroles compromettantes, et de l’insulter ensuite quand vos épaulettes l’empêchent de vous demander satisfaction!
–Mes épaulettes n’ont rien à voir ici. La vérité ne se transforme pas suivant les circonstances. On ne plaisante pas plus avec elle qu’on ne lui fait violence. Si vous ne professiez pas les théories dont vous vous vantez, vous n’auriez pas songé à faire de votre situation–exceptionnelle comme vous le dites–une exploitation aussi fructueuse que cynique.
–Commandant, cria Georges frémissant, je vous somme de rétracter.
Mais le marquis, déjà sur le seuil de la porte, ne répondit que par un regard chargé de mépris. De ses yeux indignés jaillit un tel éclair que Georges baissa involontairement les siens une seconde. C’en fut assez, M. de Graëdic avait disparu. Georges s’élança derrière lui. Gastroc et Mondétour encombraient le carré. On dressait la table. Le marquis était appelé sur le pont par l’officier de quart.
–Je ne peux cependant pas, murmura le duc haletant, lui jeter mon gant en plein gaillard d’arrière!.
Il se mit à tourner dans sa chambre comme un lion emprisonné dans une fosse, puis une réaction s’opéra en lui.… Son sang se calma par degrés, sa figure devint livide, et, troublé jusqu’au fond de l’âme, furieux contre lui-même, il s’affaissa sur un siège, en répétant:
–Sapristi! c’est qu’il a raison!…
X
Table des matières
Le lendemain, chacun fut frappé de la singulière attitude du duc d’Harolles. Soucieux et abattu, la tenue moins correcte que de coutume, il arpentait le pont comme une âme en peine.
–As-tu vu, dit Narquois au maître charpentier, il a l’air tout démarré. Il n’a pas ses gants, miracle!
–Ça, mon vieux, c’est vrai signe de déveine, et d’une fameuse. Mais c’est pas moi qui en mettrai un crêpe à mon chapeau, répondit l’autre.
Le service ayant rapproché le capitaine de frégate du lieutenant de Lorcey, les flèches acérées de celui-ci retombèrent, après avoir sifflé, sans atteindre le but. Leurs pointes s’étaient subitement émoussées, le duc n’avait pas entendu ou plutôt ne voulait plus entendre. Il n’avait pas dormi de la nuit, abîmé dans de noires réflexions. Ses moindres paroles lui revenaient en mémoire, et il eût donné tout au monde pour pouvoir les ressaisir.
–Mais je n’en pensais pas un mot, se répétait-il désespéré. Le plaisir de jouer avec le feu et de vexer M. de Graëdic, qui comptait me berner!. Parbleu, il est aussi bien simple de prendre au sérieux de pareilles excentricités. Franchement, je ne le supposais pas capable de me croire.… Ce n’est pas à moi que mon officier en second conterait de telles blagues!
Quoiqu’il tentât de se persuader, le duc était fort malheureux. Ses tentatives pour joindre le commandant depuis la scène de la veille avaient toutes été vaines. Le salon du marquis était trop souvent occupé par Prébriant ou par Lorcey. Il essaya bien d’attirer l’attention du capitaine de vaisseau sur le pont par une remarque insignifiante, mais M. de Graëdic détourna la tête. Georges, découragé, s’enferma dans sa chambre.
–Allons, c’est une affaire manquée, conclut-il. Mes dénégations seraient maintenant trop tardives, j’aurais l’air de me soumettre à Sa Seigneurie, de guerre lasse… Je suis bel et bien coulé, et s’il ne survient pas une occasion de le détromper, la campagne m’aura coûté cher.
Ce fut bien pis, quand, le jour suivant, il ne vit pas arriver d’invitation pour le dîner hebdomadaire du commandant.
–Comment! est-ce qu’il me trouve indigne de m’asseoir à sa table devant tous à présent?… Toujours la même manœuvre?… Il veut m’exaspérer!… J’aurais certes refusé. Je n’ai rien à accepter d’un homme qui a plus que comblé la mesure avec moi…. Mais je ne subirai pas un ostracisme public. Je ferai plutôt un éclat et je prouverai à ces messieurs que c’est à moi de mettre en quarantaine le commandant!
La vérité, c’est que le marquis, ne voulant plus recevoir M. d’Harolles et ne pouvant rompre ouvertement avec le capitaine, en avait profité pour suspendre ses réunions officielles. L’entrée en rade de Gênes, qui eut lieu le soir même, lui avait fourni un prétexte suffisant.
Le duc se calma devant ce moyen terme:
–Il a peur de moi, c’est bien ce que je pensais. Il n’ose pas se placer en hostilité déclarée avec le duc d’Harolles… et s’imagine avoir tout sauvé… Ma parole, s’il croit échapper aussi à la réparation qu’il me doit!…
Gastroc et Montédour, qui comptaient sur un menu délicat, ne se cachèrent pas leur désappointement mutuel.
–Ça ne va plus, mon bon, soupira Gastroc; l’écheveau est si bien embrouillé entre ces messieurs que la mauvaise humeur du commandant va jusqu’à nous priver, nous, des suprêmes de son cuisinier. Le capitaine clôt sa porte, et il n’y a plus à notre zénith la moindre ombre de gala traditionnel.
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau,
chantonna Mondétour. A la mer comme à la mer!
Les occasions de contact furent ainsi éloignées. Chacun s’isola comme à plaisir. Il s’ensuivit une période de rémission, sorte de demi-teinte qui sembla arrondir les angles et atténuer les aspérités dans une pénombre bienfaisante. L’accalmie se caractérisait. Le duc se séquestrait de plus en plus, rendant inutiles les représailles de Lorcey et de sa phalange.
–Ou le duc est devenu invulnérable, ou nous n’avons plus d’esprit… Nous manquons de sel, disait Édouard, et ce n’est pas flatteur pour notre alliance offensive et défensive!
En fait, rien n’était changé. Les prétextes seuls étaient usés, et des nuages plombés circonscrivaient toujours l’horizon. Les chiens, surveillés par leurs maîtres ou promenés en laisse par les domestiques, se comportaient suivant l’ordonnance et ne faisaient plus parler d’eux. Lustucru décimait les rats dans le magasin général, et Bigarrette rêvait en ronronnant au soleil. Malheureusement, la chasse que lui avaient donnée Fleurette, Émir et Magnifique, lui avait communiqué des habitudes qui n’étaient pas du tout réglementaires. La bête, qui abhorrait les profondeurs ténébreuses tant aimées de son collègue Lustucru, s’était cherché une retraite confortable et sûre à l’abri de la dent de ses persécuteurs. Elle avait avisé un beau jour la porte de la cabine du chirurgien, et, se glissant dans l’entre-bâillement, avait goûté les douceurs d’une sieste délicieuse sur l’habit de grande tenue du major Courtin. Le drap était fin, de légers coussinets d’ouate garnissaient la doublure et faisaient de cet uniforme le plus douillet de tous les oreillers. Bigarrette ne douta pas un instant que cette installation raffinée n’eût été une délicate attention du chirurgien de l’Invincible, son commensal après tout. Elle eut grand soin de manifester sa reconnaissance par un usage journalier de ce divan d’un luxe pour elle oriental. La première fois que M. Courtin s’aperçut de l’état inusité de sa tunique galonnée, il gourmanda le mousse chargé de son ménage et n’en pensa pas plus long. La seconde fois lui donna fort à réfléchir,–une récidive ayant toujours pour un médecin une grave signification. Néanmoins, il se borna à se fâcher davantage contre l’enfant, qui n’y comprenait rien du tout. La troisième fois, le docteur analysa le cas. Il constata qu’un nouveau tissu se superposait peu à peu à l’elbeuf d’ordonnance, et il entra dans une grande colère.
–Mais, monsieur le major, répondit le mousse, je l’ai brossée il y a une heure, et l’ai remise sur la couchette sans faire seulement un pli.… C’est pas de ma faute s’il y a des poils qui volent par la chambre. On a étrillé les chiens en face ce matin, et...
–Ce ne sont pas des poils de chien, ce sont des poils de chat et ils sont gris!… Bien sûr que c’est cette endiablée de Bigarrette, s’écria le docteur, qui, détestant d’enfance l’espèce féline, tenait en juste suspicion l’objet des délices de l’équipage. C’est elle que j’ai vue rôder hier soir, et voici plusieurs jours que ma couverture est toute chaude… Quand une fois ces maudits animaux ont pris une habitude!… Mais je parlerai aux maîtres. Il faudra bien que Narquois veille sur sa chatte, car enfin on ne peut pas toujours tenir sa porte fermée.
Narquois, admonesté par M. Courtin, promit de chapitrer à son tour la coupable. Il est probable qu’il lui présenta les choses d’une façon si paternelle et en lui montrant une telle crainte de la contrarier, que la bête, futée et intelligente, se promit de ne pas renoncer à son moelleux refuge. Au surplus, quel est l’habile pédagogue qui a jamais réussi à faire sortir de la tête mignonne d’un minet ce qu’il y a mis avant toute autorisation préalable?
Fatalement donc, les jours suivants, la même scène se renouvela. Toutes les pièces de la garde-robe, petite ou grande tenue, y passèrent, et le mousse, qui ne cessait plus de frotter en mouillant légèrement le drap des objets contaminés, finit par dire:
–Monsieur le major ferait mieux de rester avec des poils sur ses habits que de me les faire user à plaisir, en les brossant du matin au soir.
–Par exemple! cria le chirurgien exaspéré, je me plaindrai plutôt au commandant.
–Vous auriez tort, mon ami, fit du seuil de sa chambre le commissaire Delorme, l’un des plus chauds admirateurs de Bigarrette, qui s’amusait de la colère du docteur. Vous commettriez là une grave imprudence.
–Pourquoi? reprit M. Courtin. Croyez-vous que les altercations de ces messieurs vont recommencer par le seul fait d’une juste réclamation? Je ne suis pas le duc d’Harolles, et je n’ai pas de chiens, Dieu merci!
–Oh! ce n’est point à cet objectif que je me place, c’est au point de vue de vos intérêts personnels, et par suite de ceux de la santé publique.
–Ah! tenez, Delorme, ne me posez pas de charades, je suis d’une humeur de dogue aujourd’hui.
–Comment! vous qui avez déjà navigué un certain nombre d’hivers, vous ne savez pas encore que le chat du bord est comme le génie du navire? Celui qui lui porte préjudice volontairement ou involontairement, est voué–ipso facto–à un destin fâcheux qui entraîne avec lui le sort de l’équipage.
M. Courtin haussa les épaules.
–Or, je vous le demande, continua Delorme, quel est le malheur le plus à redouter pour un médecin? N’est-ce pas de se tromper au lit de ses malades qui en pâtissent autant que lui? Donc (et j’espère que le syllogisme est rigoureux) si vous nuisez à Bigarrette dans sa personne ou dans ses biens, c’est-à-dire dans ses innocentes manies, vous êtes exposé, tout le temps de votre embarquement, à perpétrer quelque terrible boulette; partant, à causer la mort d’un ou de plusieurs de nous, voire même celle de votre serviteur et ami Delorme, qui ne vous en serait pas très obligé.
–C’est trop fort! Je n’aurais pas le droit, moi, d’expulser un animal effronté qui envahit frauduleusement mon domicile?
–Summum jus, summa injuria!. Au dessus du droit aux choses, mon bon ami, il y a la fatalité qui les mène.
–Il n’y a pas de destinée qui puisse m’exposer, moi Courtin, major de1re classe, à des inexpériences de carabin.
–Errare hippocraticum est! ricana le commissaire.
–Billevesées!… Calembredaines!… C’est vous qui me décidez, Delorme. Je cours chez le commandant.
Et poussé à bout, le chirurgien s’élança dans le salon de M. de Graëdic. Le marquis, dérangé de son travail, ne se souciait guère d’entendre encore parler de la ménagerie de l’Invincible. Il se crut cependant obligé d’écouter le long réquisitoire du médecin, doublement froissé dans la dignité de sa garde-robe et dans son amour-propre de praticien. Ordre fut donc signifié au maître voilier d’avoir à renfermer Bigarrette dans les lieux bas réservés à la gent féline sur les navires qui se respectent.
La maistrance jeta feu et flamme. Pour le coup, la campagne était bien perdue!. Le malheureux Courtin fut immédiatement voué aux dieux infernaux, et classé, d’un commun accord, dans la catégorie des ducs d’Harolles. Narquois fut d’autant plus contrarié qu’il savait bien qu’il s’efforcerait inutilement à maintenir Bigarrette au poste des maîtres. En effet la bête, qui jugeait les choses d’après le point de vue coutumier des chats, ne voulut jamais admettre l’outrage légal qu’on faisait à son espèce en l’exilant du tillac, du carré et de ses annexes. A tous les discours persuasifs du voilier, elle miaula, ronronna, étira ses pattes, passa sa langue sur ses lèvres et continua sans vergogne ses agissements ordinaires. Si bien que Narquois, tout peiné de l’entêtement de sa fille, se résolut, dans son propre intérêt, à la claustrer hermétiquement dans un recoin caché connu de lui seul et de ses meilleurs amis. Mais ses lamentations n’en furent que plus jérémiaques et ses récriminations plus amères:
–Quand je vous dis qu’elle mourra de faim, répétait-il consterné. C’est une bête qui ne mange qu’à la main. Et encore si elle est à table avec moi…. Que faire maintenant?… Quand ce médecin de pacotille aurait eu des poils sur ses habits, le beau dommage! En serait-il moins savant pour cela?… Eh bien, moi, quand j’en ai sur mes manches de laine, ça me réjouit le cœur, ça me fait penser à ma princesse, et je n’en fais pas moins bien le métier. Et je lui souhaite à ce major qui fait tant son difficile, de se tirer aussi proprement du sien, de ses purges, de ses saignées et de ses taillades!
Quelques jours s’écoulèrent. Bigarrette ne dépérissait pas et Narquois était redevenu guilleret. Il avait imaginé avec son compère le charpentier une sorte de boîte à couvercle, appropriée aux formes de la bête, percée de petits trous et terminée par un orifice allongé où pouvait passer la main du matelot. Narquois posait pendant les repas cet objet hétéroclite à côté de lui, et, pâturant lui-même sa chatte, lui enfournait les meilleurs morceaux en dépit de l’ordonnance. Puis il replaçait soigneusement la trappe à l’ouverture et promenait en tapinois, à la brune, son colis vivant. C’était, assurait-il, pour favoriser la digestion de sa fille qui ne prenait plus d’exercice. La pauvre bête, en effet, horrifiée par les ténèbres, restait immobile dans les profondeurs, morne et raidie à force d’être couchée en rond, le nez enfoui sous la queue, et ne s’apercevait pas même des agaceries de Lustucru, persuadé maintenant que Bigarrette recherchait enfin les douceurs de sa compagnie.
Le secret fut bien gardé. Nul ne soupçonna les licences défendues et prises, si ce n’est peut-être Maxime de Lorcey, un soir qu’il faisait une tournée d’inspection. Les maîtres étaient à dîner, et des miaulements étouffés sortaient de dessous le plancher, tandis que Narquois arrondissait avec précipitation son coude sur la table. Le lieutenant de vaisseau devina la mèche, réprima un sourire… et regarda ailleurs.
–Que c’est donc un gentil garçon, en même temps que la perle des officiers, dirent en chœur les plus vieux maîtres. Penser que c’est cet ignare habillé de duc qui lui cause des misères. Faut se tenir à quatre, les anciens, pour ne pas en lâcher des sottises à ces messieurs gratte-papier de là-bas, qui font toujours bouillie si pire que Bigarrette n’en voudrait seulement pas!
XI
Table des matières
Les négociations succédaient aux négociations, les conférences aux conférences, toujours aussi fastidieuses qu’inutiles, et M. de Graëdic, profondément las de ces corvées incessantes, songeait qu’un contre-ordre du ministère l’empêcherait peut-être à la fin de joindre à Smyrne son ami Quarelles. Le commandement suprême de cette campagne malencontreuse n’était qu’un renoncement de toutes les minutes: misères grandes et petites, sujétions et sollicitudes continuelles, anxiétés et angoisses croissantes, rien n’y manquait. Quand, pour échapper à ses réflexions chagrines, le marquis se replongeait dans certaines notes secrètes où le nom de Mézerdin n’était pas de nature à calmer son irritation, Édouard entrait bruyamment, escorté de son épagneul. Le jeune homme s’asseyait sans façon, et, tout occupé de montrer l’exercice à son chien, ne s’apercevait pas de son importunité.
–C’est pour son prochain duel avec Émir, alléguait-il. Rayo va devenir un tireur de premier ordre. Regardez donc, comme il relève la tête avec fierté! On dirait qu’il m’entend.
Le marquis haussait les épaules et reprenait sa plume. Alors arrivait Lorcey, qui venait chercher des encouragements et des ressources contre lui-même près de l’austère M. de Graëdic. Puis Dabezac, de temps à autre, apportait de curieuses observations, et le commandant et lui partaient ensemble pour ce monde exact où les courbes et les ordonnées nous entraînent si vite loin du reste des humains. Que cela lui fût agréable ou non, le marquis ne s’appartenait jamais. Il se fût sévèrement reproché de se soustraire à l’obligation de recevoir ses trois officiers autant que ceux-ci le désiraient. Au moins, pendant qu’ils étaient chez lui, ni le lieutenant ni les deux enseignes ne se commettaient avec le capitaine!
Le marquis, emporté par son indignation, n’avait pas remarqué le changement de Georges d’Harolles. Malgré sa droiture et sa loyauté, il n’appréciait pas que le duc, accusé par lui devant le tribunal de sa conscience, avait cependant le droit d’être entendu une seconde fois, suivant le désir que celui-ci semblait en témoigner. A cause même de son horreur invétérée des subterfuges et des compromis, M. de Graëdic jugeait la cause sans appel, quand elle aurait dû n’être que pendante, et que le duc, brisé moralement, n’avait plus la force d’exiger, au nom de la justice, un entretien suprême. M. de Graëdic continuait à lui manifester une hauteur écrasante et un souverain mépris, d’autant plus difficiles à endurer que le capitaine ne pouvait se plaindre d’aucune mesure vexatoire. Un jour que, par le plus grand des hasards, il avait mérité des félicitations, le commandant lui en adressa d’aussi convenables qu’il l’eût fait pour un de ses meilleurs officiers. Seulement le ton et l’attitude du capitaine de vaisseau équivalaient pour le duc à un sanglant outrage. Ce n’était qu’un supplice de plus, et Georges sentait par moments qu’il n’était pas de taille à y résister. Il avait beau se répéter qu’une fois la campagne terminée il demanderait raison à M. de Graëlic de ses paroles outrageantes: toutes les réparations du monde ne feraient pas que lui, le duc d’Harolles, ne les eût méritées en apparence… Georges en devenait malade. Lui qui n’était pas romanesque, il rêvait à présent une tempête, un combat, un abordage, que savait-il? pour se signaler au péril de sa vie et dire en tombant au marquis: «Écoutez-moi, au moins, puisque je meurs!…» Mais dans cette navigation anodine et insipide, quel danger sérieux pouvait les atteindre?… Aussi pourquoi le ministère avait-il envoyé l’Invincible discuter des tarifs comme un marchand de la rue Saint-Honoré, tandis que devant Alger, les marins du blocus étaient en passe de brûler de la poudre?… La frégate, après l’escale à Naples, gagnerait certainement l’Adriatique et l’Archipel. Quoi donc attendre d’imprévu dans des parages explorés depuis le temps d’Ulysse?… L’Aquilon et l’Auster, d’homérique mémoire, n’étaient plus aujourd’hui que des brises maniables… Pour contrarier le duc d’Harolles, le vieil Éole ne laissait plus sortir des flancs de sa montagne que son fils chéri le Zéphire, et le beau lac de la Méditerranée roulait invariablement les mêmes flots bleus et limpides… Tout était contre lui, les hommes, les dieux et les ondes!
Pourtant, à la fin, une tempête complaisante vint à point combler ses vœux… Hélas! le duc, enchaîné par ses fonctions sur l’avant du navire, ne se comporta qu’en officier médiocre, et, au lieu d’être un sauveur glorieux, ne fut qu’un embarras pour ses subordonnés. Le rôle héroïque échut à Narquois, qui eut le bras cassé en exécutant, avec un rare bonheur, une manœuvre périlleuse.
Le voilier fut complimenté publiquement et mis à l’ordre du our. Mais, malgré les encouragements des camarades, une préoccupation visible se lisait sur sa bonne figure, ordinairement si ouverte et réjouie. On sut promptement à quoi s’en tenir là-dessus, car M. de Graëdic, descendu à l’infirmerie, lui ayant demandé quelle récompense il voulait, il répondit sans hésiter:
–Permission de faire prendre l’air à ma fille, commandant! Je ne peux plus la porter à présent, fit-il en montrant son bras immobile entre les attelles.
–Ta fille?… Ah! oui, la fameuse Bigarrette, dit le marquis dont un sourire de condescendance éclaira l’austère physionomie. Soit!… Mais dans son intérêt, mon garçon, empêche-la de faire de nouvelles sottises.
Le lendemain, les élèves s’amusèrent à joindre à la santé du commandant et à celle de Narquois la santé de Mlle Bigarrette. Le bruit en vint immédiatement à la table de l’état-major.
–Bravo! cria M. Delorme, mis au courant par le maître d’hôtel. Mais déjà M. Courtin, les lèvres pincées, disait à ses collègues:
–Je ne pense pas, messieurs, que nous ayons le mauvais goût d’imiter ces polissons.
L’incident en resta là, mais, à partir de ce jour, le commissaire et le médecin semblèrent se brouiller et faire la contre-partie grotesque de MM. d’Harolles et de Lorcey. Tous les matins, M. Delorme regardait ironiquement les vêtements de M. Courtin, d’autant plus furieux qu’il ne pouvait décemment se fâcher de cette inspection muette. Puis le malin commissaire parut des plus surpris du rétablissement de Narquois. Chaque fois que le médecin sortait du poste des malades, il s’informait de la santé générale avec une sollicitude affectée.
–Tant mieux, tant mieux, répondait-il aux affirmations bourrues du major, je vois que la boulette n’est pas encore commise.
Et comme le chirurgien tournait brusquement le dos, il ne manquait pas d’ajouter:
–Diable, si nous ne reculions que pour mieux sauter?… Gare à la peau de l’équipage!
Ils finirent par ne plus échanger une parole. Les collègues questionnèrent en vain, Delorme, interrogé, répliquait invariablement:
–Informez-vous auprès de Courtin, il se fera un véritable plaisir de vous satisfaire.
Le14février, l’Invincible, partie la veille de Civita-Vecchia, côtoyait la terre de Labour, par une sombre matinée d’embruns. Ces messieurs, groupés sur la dunette, pestaient de concert contre ce brouillard incongru qui allait leur dérober le fameux panorama de la capitale des Deux-Siciles. Le duc, qui cherchait toujours dans son cerveau rebelle un biais, un moyen, une échappatoire qui le tirât de l’impasse morale où il s’était acculé par sa faute, arpentait le tillac en proie à une agitation qui devenait insoutenable. La tristesse de l’atmosphère déteignait encore sur ses idées noires, et il eût volontiers envoyé d’un coup de pied au fond de l’eau, lui compris, cette coque de malheur qui le portait… Vers deux heures, les nuées accumulées au-dessus de la frégate s’éclaircirent brusquement. La brume s’enleva d’un seul coup comme le rideau d’une salle sur la première scène, et l’échancrure semi-circulaire de la baie de Naples se détacha instantanément sur l’azur du ciel redevenu d’un bleu éclatant. Le soleil riait dans les ondes moirées du golfe. Le cap Misène se profilait au nord-ouest. La ville se massait au centre comme un croissant recourbé. Le Vésuve au sud élevait dans les airs sa cime fuligineuse. Les villas embaumées de Vico et de Sorrente terminaient le décor par leurs colonnettes de stuc, noyées dans la verdure lustrée des orangers… Mais Georges ne considérait pas les lignes splendides du paysage. L’Invincible avait déjà doublé les îles d’Ischia et de Procida, et son regard, flottant par delà la nappe changeante qui ourlait d’écume la plage de Villa-Reale, s’arrêtait à la marge indistincte encore des quais aristocratiques. La duchesse sa mère ne lui avait-elle pas écrit à Gênes le lieu de leur résidence, et dans la perspective étagée des édifices était-il si difficile de deviner les façades des palais de la Chiaja?… Il pouvait si bien se figurer sur un balcon couvert de plantes grimpantes, éclairée par un rayon de pourpre qui l’encadrait comme dans un nimbe éblouissant, une délicate silhouette dont les nattes brunes entre-croisées lui formaient sur le front un diadème royal… Pourquoi Marthe de Puyverrac n’aurait-elle pas promené en ce moment sur la mer sillonnée de barques agiles ses grands yeux bleus toujours voilés? Les vagues qui se brisaient sur le rivage napolitain ne devaient-elles pas lui rappeler les grèves de la Manche et le vieux château normand où son cousin Georges, tout en jurant qu’il ne l’épouserait pas, avait commencé par se donner à soi-même un premier dé menti?.
Le sifflet du maître de manœuvre appelait chacun à son poste de mouillage… Le duc jeta un dernier coup d’œil sur la ville qui émergeait, toujours grandissante, derrière les nuages avancés du port, et murmura:
–Ah! si ce n’était pas rendre les armes à M. de Graëdic, comme je saisirais l’occasion!
XII
Table des matières
La première personne que rencontra le duc d’Harolles sur le pavé de Naples fut l’ambassadeur de France.
–Ah! mon cher duc, quel heureux à-propos! fit le diplomate, qui avait fréquenté autrefois à Paris les mêmes salons que l’officier de marine. Je ne pouvais vous saisir plus tôt qu’au débarqué, et je vous enlève au profit de madame l’ambassadrice, qui compte bien que vous lui donnerez quelques jours dans sa nouvelle villa de Palmatella.
–Mille grâces, répondit Georges, mais mon service? Tout n’est pas plaisir dans notre campagne.
–Qu’en savez-vous? J’ai vu votre commandant–un homme charmant dont j’ai reçu hier la visite–et qui n’a qu’un défaut, c’est de se préoccuper outre mesure du blocus d’Alger, des patentes de Malte et du brick de Mézerdin.
–Ah! oui, Mézerdin! dit Georges en éclatant de rire. Le marquis s’est déjà fait bien du tort dans les bureaux en déclarant qu’il voulait partir en guerre contre ce fantoche, qui n’est sans doute qu’un marchand d’oranges.
–M. de Graëdic, poursuivit l’ambassadeur, après avoir caressé son dada favori, comme vous dites, m’a écouté comme si c’était lui qui me donnait audience. J’ai donc présenté ma requête, et, après avoir objecté d’abord le règlement, il s’est rendu avec courtoisie à mes instances. Tout est arrangé, mon cher duc, vous êtes libre.
Georges fronçait le sourcil. Il n’était nullement satisfait. Malgré cette perspective inattendue d’attrayantes distractions, il se trouvait froissé de l’empressement que mettait M. de Graëdic à se débarrasser de son officier en second.
–Ah! ah! fit-il, nouvelle stratégie. Tous les prétextes lui sont bons pour m’éloigner, ne fût-ce que provisoirement! Lui, si rigide sur la discipline, il accorde des permissions inusitées et qu’on ne lui demande même pas! Il devrait sentir que je n’ai pas de faveurs à accepter de lui. Quelle outrecuidance!.
Néanmoins, quoi qu’il en eût, la mauvaise humeur du duc d’Harolles se dissipa, à mesure qu’il s’approchait de la Riviera di Chiaja. L’ambassadeur, qui lui tenait fidèle compagnie, parlait naturellement à Georges de la duchesse sa mère et de sa jeune parente–dont madame l’ambassadrice appréciait, on ne saurait plus, la grâce innée et la distinction exquise.
La douairière, fidèle à son système de petits moyens, n’avait pas manqué de confier en haut lieu ses projets ultérieurs sur Mlle de Puyverrac. De ces menus propos échangés sous l’éventail s’était formé un faisceau solidement coordonné de compliments voilés et d’allusions discrètes, qu’il était de bon goût d’annoter et de commenter parmi les habitués des salons de l’ambassade. Le duc, qui avait tant blâmé à Harolles les agissements de sa mère, qui avait jeté tant de flammes contre les imbroglios d’Isaure, ne se formalisa aucunement des discrètes insinuations du diplomate. Du moment qu’il était disposé à brûler aux pieds de sa cousine tout ce qu’il avait adoré jusque-là, rien ne le choquait plus, tout lui paraissait aussi sensé que légitime, et ce fut l’esprit entièrement dégagé de nuages qu’il entra sous le péristyle du somptueux palais de la Spiaggia.
Marthe de Puyverrac était assise dans ce même salon à balcon doré d’où elle aimait à contempler les eaux animées de la baie. Elle savait, par un mot apporté à la duchesse, que l’Invincible était en rade, et chaque bruit insolite la faisait tressaillir. Le duc Georges allait arriver, et avec lui commencer la série d’épreuves–épreuves finales sans doute–que lui avait imposées le directeur de sa conscience.
–Je ne sais vraiment ce que je désire, soupirait-elle, en se posant pour la centième fois la même question… Si je dois enfin l’épouser, mon Dieu, faites donc qu’il me plaise!… La duchesse et Isaure sont déjà rayonnantes, elles! Toutes deux chuchotent et me regardent avec une componction attendrie… J’aime pourtant beaucoup ma tante, mais je crois que je m’attacherais plus facilement à mon cousin sans toutes ces sollicitations déguisées dont on m’obsède. Allons, voilà maintenant que j’y pense de moi-même.… Jouissons plutôt de mon reste. de mon reste trop court!
Pour donner le change à des idées qui devenaient désagréables, elle ouvrit son album de voyage, à demi caché par des amas de journaux, et le feuilleta au hasard. Là s’étalaient de nombreuses esquisses: fleurs artistement groupées, paysages mélancoliques, silhouettes pittoresques, bustes sobrement estompés, profils de camée détachaient leur dessin ferme et correct sur le vélin bleuâtre. Elle s’arrêta à une collection de têtes qui se succédaient comme une galerie de portraits, les unes coiffées du casque romain, les autres d’un chapeau local, celles-ci de leur simple chevelure, tètes qui, croquées sur le vif ou retracées de mémoire, avaient l’intention de reproduire le type italien sous tous ses aspects. Leurs lignes cependant n’avaient ni la rigidité des marbres antiques ni la pureté du masque latin.
Marthe haussa doucement les épaules:
–Ce n’est pas cela, c’est mauvais. La tête a toujours été mon côté faible,–on me l’a assez répété au Sacré-Cœur!… Mais, s’écria-t-elle tout à coup, elles se ressemblent toutes, mes figures! C’est la même personne dans plusieurs poses… Type de race fidèlement saisi, déclareraient des flatteurs de ma connaissance… La belle raison! Est-ce que tous les Français se ressemblent?… Et quand même?… Tous ces bonshommes-là qui ont l’air de me pleurer au nez, ne rendent pas du tout l’expression du pays… Ah! fit-elle, vivement, on dirait plutôt.…
Elle s’interrompit et rougit jusqu’aux ondes de ses bandeaux… Elle venait de trouver l’unique et véritable ressemblance.
–Oh! oui, reprit-elle, on dirait… et on dirait bien!… Ah! si M. le curé était ici, quel sermon!… Et comme il n’aurait pas tort!… Je ne suis qu’une rêveuse et une folle. Voilà une distraction qui ne m’est pas profitable!…
Un pas rapide et décidé se fit entendre. La porte du salon s’ouvrit toute grande. Le duc Georges entrait vivement. La jeune fille se recula avec précipitation et ferma d’un seul coup l’album. Mais déjà le capitaine de frégate s’inclinait devant sa cousine, et, gardant sa main dans les siennes, y imprimait un respectueux baiser.
–Ah! Marthe, s’écriait-il, avec quelle impatience j’aurais voulu presser l’Invincible qui s’attardait méchamment dans tous les ports!
Il considérait Mlle de Puyverrac, comme s’il ne l’avait jamait vue jusque-là, avec une admiration réelle:
–C’est qu’elle est ravissante. Quelle taille, quels yeux!… Quelle candeur sur ce front qui portera si bien la couronne de duchesse!.
Il avait distingué la rougeur de Marthe, non encore dissipée à son apparition, et l’avait délicieusement interprétée à son profit.
–Ma tante ne vient pas, pensait la jeune fille. Je vais faire prévenir votre mère, Georges ajouta-t-elle tout haut.
–Ma mère est prévenue, affirma effrontément Georges, qui l’avait fait asseoir sur un canapé.
Et, se plaçant auprès d’elle, il commençait une de ces causeries où il savait si bien être charmant quand il le voulait. Marthe l’écoutait étonnée, retrouvant la note fugitive des fameux jours de pluie d’Harolles, bien autrement encore juste et harmonieuse.
–Comme il a changé! réfléchissait-elle… Voyons, il ne faudrait pas avoir l’orgueil de croire que ce soit pour moi…
La duchesse, qu’Isaure ne quittait pas d’une minute dans les circonstances solennelles, n’avait pas manqué d’être avertie de la présence de son fils. Les deux conspiratrices se consultèrent. Puis, mystérieusement et à pas étouffés, comme deux chattes bien fourrées et mûres d’expérience, elles descendirent et se tinrent blotties dans l’une des pièces adjacentes au salon. Elles eurent là le plaisir de considérer à travers les plis d’une draperie que soulevait la brise du golfe, la tenue réciproque des jeunes gens, qui n’était pas si décourageante sur les quais napolitains que dans les prairies normandes. Mais, cette fois, aucune fausse manœuvre ne fit dériver l’esquif matrimonial. Les deux dames ne lâchaient plus la proie pour l’ombre, et la douairière, malgré son désir de tomber dans les bras de son fils, fût bien restée immobile pendant un siècle à savourer l’ineffable joie qu’elle n’osait plus espérer qu’à moitié.
–Entrez, ma chère duchesse, chuchota tout à coup Isaure qui avait acquis depuis peu des talents de général d’armée, et surtout tâchez de ne pas pleurer.
La demoiselle de compagnie jugeait qu’il fallait stimuler le duc par quelques légers contre temps. La contradiction n’était-elle pas un levier tout puissant sur l’esprit blasé de Georges, et son revirement marqué ne datait-il pas de l’heure où il avait appris de la terreur de Mlle de Chantepie le secret de la résignation de Marthe? Isaure l’avait bien senti après coup. Seulement elle était venue à bout de se convaincre, et en avait persuadé la douairière, que cette révélation, véritable flèche du Parthe, avait été de sa part l’acte d’une suprême habileté. Là, comme toujours, le fait était l’histoire, et l’interprétation, la légende.
La duchesse embrassa donc son fils, qui, quoiqu’il fût d’habitude assez peu démonstratif, lui témoigna une vive tendresse. Isaure même hérita d’une accolade égarée au hasard dans l’atmosphère de ce salon, toute chargée d’effluves sympathiques. Le ciel de la famille d’Harolles était d’un bleu splendide, et la duchesse, en levant ses yeux ravis vers le plafond, y voyait rayonner des étoiles en plein midi. La conversation égrena encore quelques menus propos. Isaure, comme pour rappeler sa docte homonyme, agrémentait le tout d’un peu d’érudition locale au sujet de la nouvelle bouche du Vésuve qui venait de s’ouvrir l’année précédente.
–Ce serait, assurait-elle, un spectacle aussi émouvant que curieux… Avant l’ensevellissement d’Herculanum, il s’était présenté, au rapport des auteurs, un semblable phénomène. Heureusement les gens compétents affirmaient que la ville de Naples serait toujours à l’abri de tout danger… Il en était de même de la villa de Son Excellence, quoiqu’elle fût bâtie sur les ruines de Stabiæ aux portes de Castellamare. Les pentes du cratère n’étaient plus inclinées dans sa direction.
Georges, qu’irritaient ces réflexions saugrenues, hachant en morceaux ses dithyrambes voilés à l’adresse de sa cousine, se contint néanmoins. Allait-il commencer par s’emporter en présence de Marthe?… Au reste, il se flattait de se dédommager à loisir pendant cette bienheureuse semaine… Sept jours à passer auprès d’elle, avec les immunités de la villégiature et les privilèges de cavalier servant, qu’autorisait son titre de cousin avant même celui de fiancé! Isaure pourrait bien citer à l’aise le Dante et évoquer tous les cercles de l’enfer à travers le soupirail du gouffre!… Toute la société de l’ambassadrice, sauf le duc d’Harolles et Mlle de Puyverrac, serait là rangée en bataille pour donner la réplique à ce bas-bleu maladroit, fleur savante et désséchée de la verte vallée d’Auge, égarée aux bords brûlants du Volturne.
XIII
Table des matières
La villa de Palmatella tint toutes ses promeses, favorisée par la clémence printanière du ciel de Naples. Mlle de Puyverrac, fidèle aux conseils du curé de Donville, s’était résignée à vivre dans le monde et à en subir les exigences. Elle s’était laissé livrer à la couturière du bel air par la duchesse et Isaure, et elle portait les luxueuses fantaisies de la mode, avec une grâce parfaite sans doute, mais comme un fardeau qu’elle avait hâte de bientôt déposer. Si elle avait eu une confidente, elle lui eût dit, ainsi qu’Esther à Élise:
Qu’à ces vains ornements je préfère la cendre,
Et n’ai de goût qu’aux pleurs que tu me vois répandre.
Marthe avait une trop charmante simplicitè pour se comparer elle-même à la nièce de Mardochée. Pourtant le beau Georges d’Harolles, avec sa mine souveraine et ses allures conquérantes, aurait fait un superbe Assuérus. La ressemblance était-elle donc si appréciable pour tous, que l’ambassadrice eut l’idée, dans une charade, de forcer Mlle de Puyverrac à jouer de mémoire avec son cousin–les tragédies de Saint-Cyr étant un des succès du Sacré-Cœur–la scène de l’entrée d’Esther s’évanouissant devant la majesté du Roi des rois. Georges tenait avec une dignité imposante le sceptre assyrien. Seulement sa grandeur ne l’enchaîna pas à son trône, et il ne confia pas à des suivantes le soin de relever sa tremblante épouse. On applaudit avec transport à la galante spontanéité du jeune homme, et la duchesse d’Harolles put heureusement cacher sous la dentelle de son mouchoir les larmes d’une joie indiscrète. C’était maintenant un fait avéré pour toute la haute société de la capitale que ce mariage en famille, et l’on se contait même tout bas que les noces se feraient probablement à Naples même.
Marthe se sentait entraînée par le courant. Pourquoi résister? Elle n’avait aucune bonne raison à donner, elle ne savait pas ce qu’elle voulait elle-même. Sa position devenait de plus en plus fausse. Emportée dans le bruyant tumulte des réunions, elle remettait toujours au lendemain l’explication qu’elle s’était promise avec son cousin. «Georges n’est pas comme sa mère, pensait-elle, il ne me contraindra jamais.»
Dès le premier jour de leur arrivée à Palmatella, tout un chargement de Heurs rares et exquises avait été répandu dans l’appartement de Marthe par les soins de son cousin. Chaque matin, la mois son parfumée se renouvelait plus abondante encore que la veille, et Mlle de Puyverrac pouvait distribuer à profusion aux dames de la villa des gerbes entières de roses, de tubéreuses, de lis tigrés, de camélias, de violettes et de gardénias… Le moyen de ne pas se dire la fiancée du duc d’Harolles quand toutes ses compagnes participaient de ces délicats préliminaires de la corbeille. Toute attitude boudeuse ou toute froideur étudiée n’eût été que ridicule.
–Quel machiavélisme et quelles profondes combinaisons, se disait Isaure, qui admirait, tout en paraissant n’y rien comprendre, les empressements de Georges. Quel habile oiseleur, et comme notre blanche colombe est à jamais prise dans ses filets!
Eh bien, non, le duc d’Harolles ne calculait pas. Sa générosité aussi bien que son orgueil ne se fussent jamais abaissés à de telles manœuvres. Il s’abandonnait simplement à l’amour qu’il éprouvait pour sa cousine, le lui témoignait de son mieux et, Marthe laissant faire, il ne doutait plus un instant du dénouement classique.
–Au diable la mer, la frégate, le service! s’écria-t-il tout à coup, en rentrant chez lui le dimanche matin au sortir de la messe où Marthe, chargée de quêter pour une famille de pêcheurs ruinés, lui avait souri tout particulièrement… pour les pauvres. Que m’importe à présent ce que diront le commandant et M. de Lorcey! La vie avec elle n’est-elle pas l’oubli de tout ce qui n’est pas elle?
Dominé par une inspiration irrésistible, il s’assit à une table, écrivit rapidement sa démission, la data, la signa avec un soupir d’allégement… Il sonnait déjà pour l’envoyer immédiatement à bord de l’Invincible quand la réflexion l’arrêta:
–Non, dit-il, je ne veux pas avoir l’air de passer sous les fourches caudines de M. de Graëdic. J’entends préciser la situation. Je lui remettrai ce pli à mon retour. Je lui déclarerai que mes actes détruisant mes paroles, je lui pardonne les siennes puisqu’elles ne s’adressaient pas au duc d’Harolles, mais à un extravagant qui se moquait de lui.… «Je comprends si bien les avantages de la position, ajouterai-je, que j’y renonce sans attendre même la rencontre de l’amiral de Rigny: je ne permute pas, je débarque…» Ce qui procurera à son cher Lorcey le poste qu’il convoite depuis si longtemps. Il a de la chance, ce garçon!
Puis Georges alla conférer avec son ami l’ambassadeur, le mit au courant de ses démêlés, et déposa entre ses mains une lettre confidentielle pour le ministre de la marine, lettre que le diplomate se chargea de faire parvenir par courrier spécial. Les formalités seraient donc déjà avancées quand la signature de M. de Graëdic apostillant celle de son officier en second, parviendrait dans les bureaux… Et même, pendant qu’on y libellerait la libération définitive du duc d’Harolles, Son Excellence lui enverrait d’urgence à Naples un congé provisoire. Tout ceci sautait bien un peu à pieds joints par dessus les règlements: la leçon n’en serait que plus significative pour Sa Seigneurie le marquis de Graëdic.
Marthe cependant n’attendait que le moment favorable pour se confier à la loyauté de son cousin, dût-elle demander seulement un sursis. Mais si elle avait rassemblé son courage, elle n’avait pas encore trouvé l’occasion. Mlle de Chantepie était toujours en tiers, et, si elle était empêchée un instant, savait, avec un soin jaloux, envoyer quelqu’un à sa place. Marthe comptait sur l’ascension du Vésuve, ascension obligée que portait le programme de l’avant-dernier jour. C’était là le délai suprême. Elle pourrait s’écarter de la foule avec son cousin, et elle lui parlerait à cœur ouvert. Elle exigerait au nom même de sa dignité de jeune fille qu’il ne fût plus officiellement question des projets de la duchesse. Pour se décider dans la plénitude de sa liberté, il fallait qu’aucune apparence, fût-ce la plus légère, ne l’engageât aux yeux du monde.… Elle avait oublié Isaure, Isaure qui dès son lever, en voyant la décision sereine empreinte sur les traits de l’orpheline, devina juste ses intentions et se promit d’y mettre bon ordre.
–Pauvre petite, qui croit qu’elle sait mieux que nous ce qui est arrêté là-haut! murmura la demoiselle de compagnie.
Or, comme Mlle de Chantepie avait le talent de s’improviser partout maîtresse des cérémonies, elle arriva à donner à Marthe un autre cavalier que Georges, et empêtra celui-ci d’une vénérable douairière. Le duc supporta d’abord assez patiemment cette épreuve digne d’une veillée d’armes; mais après le déjeuner qui eut lieu à l’Ermitage, il attira la vieille fille à part et lui demanda, les yeux fulgurants, en quoi son mariage avec sa cousine pouvait la contrarier.
–Vraiment, monsieur le duc, vous êtes amoureux de Marthe? dit Isaure avec un étonnement des mieux joués. J’en suis ravie!… Mais si je me rappelle bien certaine conversation où vous m’avez fort malmenée, je n’oserais croire à si grand bonheur pour nous?
–Eh bien! oui, ma bonne Isaure, j’ai eu tort ce jour-là. (Georges était devenu aussi souple qu’un gant). J’étais aveugle alors… Maintenant que la lumière est faite, ne contrecarrez pas davantage un brave garçon à qui vous avez taillé jadis tant d’excellentes tartines. Aidez-le plutôt de votre habileté.
Isaure sourit et se rengorgea.
–Soit! vous voulez un conseil. En voici un qui égale son pesant d’or: ne restez pas avec Marthe en particulier.
–Pourquoi!
–Parce que, dit Isaure, qui se gardait bien de dévoiler le fond de sa pensée, elle vous reparlera de son couvent, et alors gare à nous!
–Bah! reprit le jeune homme d’un air superbe, je suppose que je vaux bien le couvent. Je veux donner le bras à Marthe et je le lui donnerai.
Sans écouter davantage les développements de son alliée, il courut revendiquer ses droits auprès du premier secrétaire d’ambassade, qui, jaloux de complaire à l’ami intime de Son Excellence, ne protesta que pour la forme. La douairière, touchée de la vivacité chevaleresque du duc d’Harolles qui lui rappelait des assiduités vieilles d’un demi-siècle, consentit à l’échange et accepta le bras du futur ambassadeur avec une allusion des plus transparentes. Ceci était encore une consécration publique. Marthe avait rougi en détournant les yeux, mais n’en avait point paru fâchée, et l’ascension avait continué vers le sommet.
Georges était radieux, il montait en esprit comme en réalité vers une cime resplendissante. Les brouillards malsains de ses vallées ordinaires étaient bien loin, l’horizon sans nuages et l’atmosphère étincelante d’une pure lumière. Il se hâtait involontairement, entraînant sa compagne, qui, au lieu de s’élever vers des hauteurs idéales, se sentait descendre, au contraire, sans pitié ni merci, vers un gouffre, tapissé d’or et de velours, qui n’en était pas moins un abîme. Mais n’était-il pas encore temps, en roulant sur cette pente vertigineuse, de lancer le cri d’alarme et de se raccrocher aux brindilles qui pendaient à sa portée? Ils étaient seuls: la société haletait avant de gravir les dernières rampes. Marthe se recueillit et voulut essayer de faire tête à sa destinée. Elle avança d’un pas, elle était fermement résolue. Soudain une clameur aiguë, partie d’en bas, arrêta sur ses lèvres la parole décisive. Isaure les guettait et n’avait pas renoncé à les servir quand même. Elle feignit de trébucher dans un amas de pouzzolane.
–Au secours! au secours! répétait-elle. J’enfonce dans les cendres chaudes… Je brûle. Je suis brûlée!
La société, plus éloignée, répondit par des exclamations d’effroi. En deux bonds, Georges fut auprès de la demoiselle de compagnie, s’assura qu’elle avait eu plus de peur que de mal, la retira de la crevasse où, malgré tous ses efforts, elle n’avait fait disparaître que ses chevilles, et courut rejoindre sa cousine. Mais la duchesse inquiète, le cavalier qu’Isaure avait abandonné et toute la compagnie envahissaient déjà le plateau… L’occasion était perdue, et Marthe, découragée, ne put que se redire:
–A quoi bon lutter, quand le hasard même se tourne contre moi!
Georges ne soupçonna rien. Il savait Mlle de Chantepie aussi fière de son bagage littéraire que de son agilité. Ce n’était pas la première fois que ses sauts de chèvre biscornue et ses pérégrinations à travers l’histoire la jetaient hors des chemins battus, et il ne remarqua pas les façons victorieuses qu’elle affecta en les suivant de près. Certes, la docte et rusée vieille fille avait bien mérité de la maison d’Harolles. Elle jugeait, avec une équité digne d’éloge, que, si elle eût été matrone romaine, elle aurait eu droit aux flambeaux et à la musique du consul Duiliu. Mais pour triompher sur toute la ligne, il lui fallait carte blanche… Ce beau Georges, vraiment, en dépit de son expérience de la vie, était par trop maladroit. Sa tactique était aussi imprudente que sa quiétude dangereuse. Il se croyait irrésistible quand toutes ses chances ne provenaient que de l’indécision de Marthe. La frégate stationnerait tout le printemps à Naples; allait-il enfin se décider à écrire en cour de Rome pour les dispenses? L’évêque de Bayeux, avec qui Mlle de Chantepie était en pieuses relations, était déjà prévenu. Le notaire de la famille enverrait de Caen le contrat tout prêt à être signé, et les fournisseurs ordinaires de Mme la duchesse, les pièces indispensables de la corbeille. Pendant le court délai qu’imposeraient ces arrangements, le capitaine ne verrait sa cousine qu’en cérémonie, son service à bord lui procurant tous les prétextes… On arriverait ainsi à la veille du oui solennel avant que la chère mignonne eût eu seulement la velléité de dire non, et Mlle de Puyverrac se trouverait toute surprise un de ces matins d’avoir été épousée par son cousin dans la chapelle de l’ambassade de France… Il n’y avait pas d’impossibilité pour les d’Harolles!… Moyennant ces précautions diplomatiques, Isaure jurait par ses aïeux morts en terre sainte, par sa bonne renommée de fille irréprochable, par son aiguille d’Arachné et par sa plume de Sapho, qu’elle conduirait ainsi immanquablement dans le port du mariage le duc George, le cher prince et le héros parfait des mille et un contes qu’elle forgeait nuit et jour pour amuser son célibat.
Les vins généreux qui arrosèrent, d’étape en étape, les goûters, lunchs et collations, haussèrent encore d’un ton l’enthousiasme lyrique d’Isaure pour son propre génie. Tandis que Marthe, de plus en plus triste, inquiétait Georges par l’accentuation même de son silence, Isaure s’empara, pour le conserver tout le reste de la promenade, du sceptre de la conversation. Ses dissertations historiques et pittoresques se répandirent en tels flots que le sat prata de Mopsus eût été impuissant à préserver les auditeurs de leurs débordements. Les souvenirs de Pline l’Ancien se mêlaient, dans un aimable salmigondis, aux vignes de Lacryma-Christi, aux cendres de Virgile, aux mathématiques de Borelli, aux fresques de Salvator Rosa, aux oratorios de Pergolèse, aux eaux bleues de Baia et aux voiles blanches, «oiseaux géants de la mer, qui sillonnaient le golfe parthénopéen!»
Si l’ambassadrice, Marthe et Georges continrent un sourire, l’élite de la noblesse napolitaine fut enchantée de cette diserte improvisation–tant soit peu préparée,–et conçut encore, s’il était possible, une plus haute idée de la maison d’Harolles, qui savait s’attacher des personnes aussi distinguées par leur esprit et par leur savoir.
On redescendit aussi correctement et prudemment qu’on était monté. La compagnie rentra des plus fatiguées à la villa. Aussi n’eut-on pas besoin de recourir aux distractions variées de chaque soir, distractions qui avaient parcouru la gamme des amusements de bon goût, à l’exception de la danse; une tante de l’ambassadrice, conviée à la réunion, finissant un deuil de veuve. Cependant ce plaisir de tous les lieux et de tous les âges ne devait pas être entièrement proscrit. Un grand bal à l’hôtel de l’ambassade devait, le mercredi gras, commencer à Naples le grand carnaval.
La huitaine se termina donc gaiement. Georges reconduisit a la Spiaggia sa mère et sa cousine, en formant le projet de leur faire visiter en détail la frégate qui jouissait de l’honneur de l’avoir pour capitaine en second. C’était, sans nul doute, un ingénieux prétexte pour recevoir Mlle de Puyverrac en quelque sorte chez lui. La duchesse y acquiesça avec empressement. Elle ajouta quelques fleurons à la guirlande d’hyménée qu’elle tressait chaque jour, et supposa, triomphante et lassée, les deux jeunes gens dans des dispositions identiquement analogues. N’en avait-elle pas le droit, et les événements ne lui donnaient-ils pas raison?…. Pourtant le duc, s’étant le lendemain matin soustrait à la vigilance d’Isaure, quittait Mlle de Puyverrac, après quelques minutes d’un entretien particulier, d’un air soucieux et le front traversé par un pli redoutable.
–M’accorderez-vous la faveur de vous offrir enfin la bague de nos fiançailles, ma bien chère Marthe? avait-il dit en s’inclinant sur la main tremblante de sa cousine.
Et Marthe, pâlissant encore, n’avait répondu, d’une voix étouffée, que ce seul mot:
–Plus tard, je vous en conjure!
XIV
Table des matières
La semaine de villégiature avait aussi semblé bien courte à bord de l’Invincible. Chacun s’était diverti de son mieux, et la paix la plus profonde avait élu domicile sur la frégate. Les chiens de M. d’Harolles avaient été débarqués pour se remettre de leur traversée, et Rayo, seul maître de céans, aboyait gaiement à ses amis en véritable chien maritime, exempt de tous les malaises éprouvés par les vils terriens qui avaient nom Fleurette, Émir et Magnifique.
Le commandant avait reçu des nouvelles du docteur Quarelles. Le major de2me classe, arrivé à Smyrne, y avait déjà commencé son installation. Tout marchait à souhait, et, encouragé par ces heureuses prémisses, il attendait la visite du marquis, suivant sa promesse datée de Malaga. M. de Graëdic avait communiqué certains passages de la lettre à Edouard qui en avait vite régalé Lorcey et Dabezac.
–Quel âge a-t-il, votre docteur Quarelles? demanda le comte Maxime.
–Juste votre âge, mon cher Lorcey, trente et un à trente-deux ans.
–Il me paraît bien jeune pour la valeur que vous lui attribuez.
–Tout comme le comte de Lorcey pour celle qu’on lui reconnaît en général, riposta malicieusement Edouard. Quarelles est né praticien, mon bon ami, de même que vous êtes né marin. La médecine a été chez lui une vocation irrésistible. Il distribuait des conseils sur les bancs du collège, m’a-t-il raconté, d’après quelques pages d’Hippocrate frauduleusement intercalées dans son Homère. Il a passé ses examens de la façon la plus brillante et a pu, grâce à sa santé de fer, ne jamais reculer devant aucune fatigue. Il a la foi qui éclaire, la patience qui observe, le sang-froid que rien ne déconcerte, la décision qui accomplit. Seulement il aime l’art pour l’art, jouit en dilettante d’un cas désespéré, et, tout en étant le meilleur des hommes, il vous promène son bistouri sur le corps avec un plaisir toujours nouveau.
–Allons, le docteur Quarelles est un digne fils d’Esculape! Je ne conteste plus, mon cher Prébriant, et je compte bien lui demander à Smyrne cette part d’amitié qu’on donne aux amis de ses amis.
–Vous ne lui en demanderez jamais trop. Je vous souhaite– non, je ne vous souhaite pas–de le mettre à l’épreuve, Lorcey. Mais si, par aventure, vous aviez besoin de lui, vous vous rappelleriez notre entretien.
La conversation se porta ensuite sur le bal de l’ambassade. L’état-major de l’Invicible était invité au grand complet. Ces messieurs, depuis l’avant-veille, y pensaient toutes les minutes et en parlaient tous les quarts d’heure, sauf Henri Dabezac, qui avait déclaré se soucier peu, pour sa part, de semblable divertissement. Gastroc et Mondétour s’étaient déjà promis de se faire présenter à Son Excellence par leur illustre ami le duc d’Harolles.
Celui-ci songeait aussi à la fête du soir en retournant à bord. La consigne pressante l’avait impitoyablement empêché, sur le seuil de l’escalier de la Spiaggia, de protester contre le refus capricieux de Marthe. Mais dans les salons de l’ambassadeur, entre un quadrille et une valse, loin des oreilles déliées d’Isaure, il s’expliquerait avec sa cousine et saurait enfin le mot de cette énigme dont il ne pouvait deviner ni la raison ni le prétexte.
Le comte de Lorcey, assisté de ses camarades, reçut militairement à la coupée M. le capitaine en second. Le duc confondit, dans un unique coup de chapeau, l’ensemble mêlé de ses adversaires et de ses flatteurs, alla saluer le commandant qui ne lui dit pas deux paroles, et rencontra les yeux brillants de Rayo qui lui montrait les dents en silence. L’épagneul donnait, à sa manière, la malvenue à son ennemi; mais, observateur de la discipline, il ne sortait pas des règles prescrites, imitant merveilleusement son ami Maxime, qui savait rendre impertinente jusqu’à sa subordination. Il fallait que l’Invincible fût en vérité un lieu de perdition, pour que les chiens y eussent appris des hommes la nécessité de voiler leurs plus sincères impressions.
La journée s’avançait. Le marquis, qui avait reçu toute l’après-midi des agents consulaires de diverses nationalités ainsi que nombre de notabilités du commerce napolitain, devait en avoir terminé avec ses ennuyeux visiteurs. Il était plus que temps que le duc d’Harolles allàt notifier sa décision à «cet illustre justicier des vaisseaux du roi, qui prononçait de si haut ses injurieuses sentences». Georges dépêcha au commandant son valet de chambre pour solliciter une audience. Une émotion singulière l’étreignait à la gorge… Ce pédagogue en épaulettes était pourtant venu à bout de lui. Le duc cédait pour la première fois de sa vie.
–Je vous ôte là, monsieur le marquis, une fière épine du pied, murmura-t-il. Vous voilà obligé de me remercier, et même, si vous avez du cœur, vous me ferez des excuses!
Le valet de chambre rentra. Le commandant faisait répondre que, déjà en retard pour aller diner à terre, il avait à savoir si la communication de M. le duc était bien urgente.
Georges haussa les épaules avec colère et tourna le dos. M. de Graëdic perdait plus que lui à ne pas recevoir de suite sa démission… Mais la yole ne s’était pas plus tôt éloignée, qu’il regrettait déjà d’avoir obéi à sa mauvaise humeur. C’en aurait été fini une fois pour toutes.
–On dirait que la destinée ne le veut plus, jura-t-il entre ses dents. Sapristi! j’ai pourtant soif de modifier les sentiments de cet homme sur mon compte!
Il ouvrit une des cases de son bureau et y enferma ces trois lignes si pleines dans leur brièveté: ce serait pour le lendemain matin.… Si elles avaient été fées, ces trois petites lignes écrites dans un élan généreux, elles auraient peut-être eu l’esprit de chevaucher sur un rayon de soleil, à travers l’huis de la porte close, et de pénétrer, en sonnant une fanfare joyeuse, chez le commandant en train de procéder à sa toilette… Pourquoi donc les petites lignes qui semblent à leurs heures gouverner le monde per fas aut nefas n’ont-elles pas de puissance ni d’initiative propre? Pourquoi faut-il qu’un être quelconque les porte là où elles doivent causer bonheur ou préjudice? Ne seraient-elles pas plus intelligentes que les agents intéressés ou non qui les déchiffrent, les utilisent ou les détruisent?… Hélas! les petites lignes, quoique résultante de la plus délicate opération intellectuelle, ne sont, à peine fixées sur le papier, que pure matière, matière inerte qui attend pour entrer en action l’impulsion d’un moteur étranger!.. Ces trois petites lignes, mises en la possession du marquis de Graëdic, auraient-elles changé, avancé, retardé, favorisé, aggravé le dénouement de cette campagne? L’enchevêtrement compliqué de la vie de MM. d’Harolles et de Lorcey dépendait-il de leur séjour plus ou moins prolongé au fond d’un tiroir à secret?… Qui a pu jamais savoir au juste le destin des choses qui ne se sont pas faites, ou le sort des desseins dont un atome a modifié sur un point le plan primitif?.
XV
Table des matières
L’incident de la bague n’avait pas été rapporté à la duchesse. C’eût été si grand dommage de troubler la sécurité de ses espérances! Isaure, qui avait des yeux même au bout des doigts, avait vertement blâmé cette manœuvre trop franche:
–Encore une école! murmura la vieille fille. Qu’on ne demande donc rien à Marthe si l’on veut réussir!… Il suffisait de glisser le joyau à son doigt. Elle eût remercié machinalement et n’eût pas osé le rendre.
Cependant la contrariété de Mlle de Chantepie ne tint pas devant le plaisir d’aider Marthe à sa toilette. Mlle de Puyverrac était décolletée d’une façon exquise, ni trop, ni trop peu, et, comme elle avait su se faire obéir de sa couturière, elle n’eut aucun des effarouchements qu’attendait Isaure. Sa beauté virginale et sa grâce innocente étaient encore rehaussées par ce costume de crêpe blanc dont les draperies et les bouillons se coupaient de légères guirlandes de bruyère de même nuance. Quelques brindilles semblables, disposées en aigrette, formaient diadème dans ses nattes brunes. Puis Isaure se revêtit elle-même d’une toilette voyante, chef-d’œuvre de prétention modeste et de coquetterie vieillotte. La duchesse, noblement attifée, portait ses diamants héréditaires, et, arrivées au palais de Son Excellence, toutes trois furent reçues au bas des degrés par le duc Georges, qui n’aurait pas cédé pour le commandement d’un vaisseau à trois ponts l’honneur d’introduire la jeune fille dans les salons de l’ambassade.
L’huissier jeta d’une voix retentissante les noms d’Harolles et de Puyverrac. Un murmure flatteur accueillit l’entrée de ce couple charmant. Au reste, Marthe était presque une héroïne, grâce à la chronique de la société oisive de Naples, trop lieureuse d’avoir un sujet de conversation moins fastidieux que ses redites perpétuelles.
L’ambassadeur avait conduit la duchesse jusque dans le second salon, encore peu garni. Georges s’assit auprès de sa cousine, et, la voyant confuse des regards qui s’attachaient sur elle, eut le bon goût de ne pas augmenter son embarras par les compliments enthousiastes qui lui montaient aux lèvres.
Il put, tout à loisir, constater la froideur croissante de la jeune fille. Le silence se fit entre les deux fiancés, et leur altitude devint distraite et guindée. Pour sauver la situation, Isaure s’ingénia à maintenir la conversation sur un terrain neutre. De propos en propos, on reparla de la visite projetée à l’invincible, et Marthe, qui craignait d’avoir blessé son cousin, témoigna, par politesse, une vive curiosité. Le rendez-vous fut fixé au surlendemain.
–C’est le marquis de Graëdic? dit la duchesse, en voyant entrer de loin le capitaine de vaisseau entouré de son état-major. Vous me l’amènerez, Georges?
Georges fit la grimace. La douairière avait déjà, plusieurs fois, manifesté à son fils le désir de connaître son commandant. Le duc avait toujours rompu les chiens, ne voulant pas avouer à sa mère qu’il avait la sottise d’être fort mal avec son chef. Ce soir là, il fallait ou tout raconter à la duchesse, ou en passer, sans rémission, par la fantaisie de la bonne dame.
–Jolie idée! s’écria-t-il. Si ma mère croit que c’est commode d’aborder un homme que j’aurais déjà couché sur le terrain si nous n’étions pas embarqués tous les deux!… Bah! reprit-il, pourquoi non? Il me plaît de rentrer en rapport avec Sa Seigneurie, et de la forcer à lever la quarantaine morale à laquelle elle m’a si arbitrairement condamné. M. de Graëdic va me donner la réplique malgré son solennel verdict. Tant pis pour lui! Il n’avait qu’à être visible avant dîner pour recevoir ma démission. La situation est originale!… Vous êtes pris, monsieur le marquis, car vous êtes trop homme du monde pour décliner, devant la duchesse d’Harolles, l’honneur de lui être présenté.
Le marquis fut très contrarié de cette requête, formulée par son officier en second, avec la politesse la plus impertinente. Mais le moyen de s’y soustraire? Il demeura impassible, s’inclina très bas devant la duchesse, qui attendit en vain une phrase élogieuse à l’adresse de son fils; puis il fit un pas en arrière pour éviter l’entretien dont la douairière semblait le menacer. Cependant, Georges, qui avait daigné faire grâce à son commandant, même: vant d’en avoir obtenu des excuses, tenait à rester, par une dernière bravade, en communication avec lui. Il s’avisa de se tourner aussi vers Édouard, dont les railleries et les apostrophes lui avaient toujours paru sans conséquence, comme celles d’un enfant. Gastroc t Mondétour, alléchés par le parfum aristocratique de ce groupe, réclamèrent. Georges s’exécuta dédaigneusement, et nomma ensuite à sa mère MM. Courtin et Delorme. Naturellement, il ne souffla mot de M. de Lorcey. Sans avoir cherché à lui infliger un affront public, il était enchanté que l’occasion s’en offrît. Comme pour prouver qu’il n’avait plus rien à dire, il passa derrière le fauteuil de la duchesse.
| Le marquis se sentit personnellement offensé par cette exclusion blessante d’un homme qu’il tenait en si réelle estime. La galerie, voire même l’ambassadeur, pouvait à bon droit s’étonner de cette abstention significative. Il regarda Maxime. Celui-ci était pâle, les yeux très animés et en proie à une émotion singulière que le marquis attribua à cet insolent procédé. 11fut vite décidé, et, prenant le lieutenant de vaisseau par la main, il salua une seconde fois la douairière.
–Madame, dit-il de sa voix grave, monsieur le duc votre fils a omis involontairement–je n’en doute pas–d’appeler à l’honneur de vous connaître le collègue qui vient immédiatement après lui. C’est à moi de réparer cet oubli en vous présentant le comte Maxime de Lorcey, l’un de mes meilleurs amis et de nos officiers les plus distingués.
La duchesse hocha majestueusement la tête et jugea superflu d’ajouter la phrase de rigueur. Ce fut Mlle de Puyverrac qui prit la parole pour répondre au salut troublé, ému, presque religieux de Maxime.
–Je crois, ma tante, fit-elle en s’adressant à la douairière, que ç’aurait été aussi à moi de vous présenter M. le comte de Lorcey. Nous sommes, lui et moi, d’anciennes connaissances.
Georges tressauta comme s’il eût été mordu par un scorpion.
–Si je n’ai jamais oublié notre rencontre fortuite, répliqua Maxime, je n’aurais jamais osé, mademoiselle, espérer que vous en eussiez gardé un si long souvenir.
En ce moment, les premiers accords d’un quadrille se plaquaient à l’orchestre. Maxime, sans se déconcerter de l’étonnement manifeste qu’éprouvaient la duchesse et Isaure, ajouta avec un ton d’instante prière:
–Et si j’étais assez heureux pour être dans ce bal votre partenaire comme dans les bois du Charolais, je me croirais encore à cette heure fortunée où mon étoile me ramène aujourd’hui.
–Monsieur, ma cousine ne danse jamais! interrompit Georges de son ton le plus cassant:
Marthe tourna vers lui ses grands yeux de gazelle:
–Je vous demande pardon, mon cousin, mais ma tante m’a si bien prêchée que je me suis résolue à ne plus me singulariser en rien.
Et se levant, légère et gracieuse, elle abandonna sa main à Maxime, qui l’entraina dans le flot des danseurs. Le duc d’Harolles et le comte de Lorcey avaient eu le temps d’échanger un regard que le marquis saisit au passage.
–Diable! murmura-t-il, où allons-nous? Si les femmes s’en mêlent à présent!…
Georges était resté abasourdi autant que furieux. Marthe dérogeait à toutes ses habitudes de retraite et ce n’était pas lui qui en avait les prémices. Bien plus, celui qui lui dérobait ainsi le premier quadrille de sa fiancée était son ennemi personnel!… L’expression railleuse qui voltigeait sur les lèvres d’Édouard et des élèves de sa coterie ne contribuait pas peu à l’exaspérer. Il eût donné bien cher pour pouvoir manquer à toutes les règles de la bonne compagnie et’ remettre ici même à sa place, en dépit de l’ambassadeur de France, l’audacieux qui lui volait son bien légitime. Mais le duc était d’un monde où l’on sait sourire quand même. Il contint stoïquement la tempête qui grondait en lui, et continua de s’entretenir, d’un air insouciant, avec les officiers napolitains qui l’entouraient.
Marthe et Maxime ne soutenaient pas, en dansant, l’honneur traditionnel de la nation française. Absorbés par une conversation des plus intéressantes, ils brouillaient souvent les figures et se faisaient rappeler à l’ordre. Georges les considérait, le sourcil contracté, et e demandait avec colère pourquoi sa cousine, si silencieuse d’ordinaire, parlait avec tant de vivacité à ce lieutenant de vaisseau qui n’était qu’un hobereau du Nivernais, après tout:
–Que signifie cette reconnaissance théâtrale? Ni ma mère, ni Isaure, n’étaient au courant. Depuis quand les filles de notre maison ont-elles des aventures ignorées des leurs? Où se sont-ils vus? A une partie de campagne sans doute… Est-il d’usage qu’une jeune personne se souvienne à ce point d’un visage entrevu par hasard, et n’est-il pas encore plus inconvenant qu’un outrecuidant damoiseau vienne soupirer en plein bal des idylles hors de saison?
L’idylle, en effet, se déroulait dans toutes les règles. Maxime avouait qu’il avait emporté avec lui à Toulon l’impression prolongée de cette heure fugitive:
–J’aurais voulu si bien la ressaisir que, mon service terminé dans les bureaux, je suis retourné dans le Charolais, où j’ai réclamé à tous les échos ma sœur de charité. Notre bonne femme– parfaitement guérie–m’a renvoyé au château. Mais, les maitres étant absents, on m’a répondu simplement que «c’était bien sûr l’amie de Madame repartie pour la Normandie.» Et, sans cette croisière. providentielle qui m’a conduit à Naples, en même temps que vous, qui sait si je n’eusse pas été vainement évoquer dans les campagnes normandes l’image dont j’aurais pu esquisser les traits de souvenir?
Marthe tressaillit.
–Heureusement, pensa-t-elle, que la ressemblance n’est pas si réelle dans mon album. Il sera déchiré dès demain, car si jamais M. de Lorcey venait chez ma tante.
Une injonction sévère du vis-à-vis coupa court à ses réflexions. Mais Marthe prenait goût à la causerie, et, avec une pointe d’innocente malice, elle demandait tranquillement:
–Et le portrait de la bonne femme, le feriez-vous de mémoire aussi?
–Pourquoi pas? dit Maxime. Un bonnet, des mèches grises, des yeux bêtes, une bouche ouverte, et un sac en guise de robe.
Marthe se mit à rire.
–Ah! c’est comme cela que vous vous moquez de vos malades? Je vous croyais plus compatissant. Si j’avais su, je n’aurais pas raconté si bien vos hauts faits à M. le curé de Donville.
–Qu’est-ce que c’est que M. le curé de Donville?
–C’est mon directeur. Et vous m’avez servi à lui prouver que tous les hommes n’étaient pas si mondains que mon cousin Georges.
Marthe le considérait avec un sourire encore si plein d’enthousiasme, ses yeux limpides étaient fixés sur lui avec une si candide hardiesse, que ce fut l’officier qui baissa les siens.
–Quel ange! murmura-t-il. Quelle simplicité!… La belle vie à parcourir sur le même chemin!.
Une dernière objurgation du maître des cérémonies interrompit brusquement les strophes de l’ode pindarique que Maxime se chantait à lui-même. La contredanse était finie avec son rêve aux perspectives radieuses.
Le duc fut sur le point de ne pas inviter sa cousine pour le second quadrille. Il était de ceux-là qui ne veulent que la primeur de toutes choses. Succéder à un étranger, dans cette faveur de Marthe, n’était pour lui qu’un supplice. Il s’y résigna pourtant, et, comme il ne convenait pas d’aborder dans ces salons la seule question qui lui tînt au cœur, il n’eut pas trois paroles à adresser à la jeune fille. Marthe, avertie par ce secret instinct qu’ont souvent les femmes, imposa silence à sa curiosité et ne lui demanda aucun renseignement sur son collègue M. de Lorcey. Il en résulta, de part et d’autre, une contrainte évidente.
Georges jugea que sa cousine préférait de beaucoup à sa conversation celle de son rival, et Marthe se prit à trembler en s’apercevant que son cousin avait tout justement, ce soir-là, la même expression qui naguère lui déplaisait tant à Harolles.
XVI
Table des matières
L’enseigne Dabezac qui était resté à bord, chargé de tout le service de l’Invincible, et qui n’avait nullement regretté la fête donnée à l’ambassade, avait trouvé au commandant, ainsi qu’à Lorcey et à Prébriant, quand il les reçut à l’échelle, des mines qui n’étaient pas tout à fait celles que l’on rapporte d’un bal.
–Ils se seront ennuyés, avait pensé l’enragé mathématicien. D’ailleurs, quel plaisir peut-on bien goûter dans une pareille cohue?
Le duc était rentré un quart d’heure après avec un visage encore bien plus significatif. L’enseigne secoua la tête:
–Celui-ci pourtant a dû s’amuser. C’est une si heureuse manière de perdre son temps! Il faut qu’il y ait eu du nouveau.
Mais cette inconnue n’étant point algébrique, Dabezac était allé réglementairement se coucher, laissant le quart à Mondétour, qui se trouvait fort bien du grand air, vu les stations prolongées faites au buffet de l’ambassade, de compagnie avec son ami Gastroc.
A l’exception d’Henri Dabezac, qui s’endormit bientôt du sommeil du juste, personne ne reposa cette nuit-là à bord de l’Invincible. Les élèves piaillaient au poste, en s’efforçant de mettre la sourdine. Gastroc digérait à grand’peine. Delorme, amateur forcené d’estampes, revoyait tourbillonner les figures d’une curieuse collection locale, avidement feuilletée par lui dans le cabinet de l’ambassadeur. Courtin pestait après Bigarrette qu’il avait découverte dans sa chambre, chauffant, avec un soin méticuleux, la place de ses pieds. Le marquis se livrait à des réflexions fort sombres, où se déroulaient les conclusions les plus tragiques. Edouard, très allumé, cherchait vainement à compter ses nombreux tours de valse. Lorcey, accoudé à son étroite fenêtre, passait en moins d’une minute de la joie la plus vive à la tristesse la plus profonde. Le duc, assis à son bureau, donnait enfin libre cours à sa colère. La suite de la soirée l’avait suffisamment éclairé.
–Je ne suis pas aussi simple que ma cousine, et je sais un peu mieux qu’elle ce que valent des empressements qui visent tout autre chose que les vertus et la beauté de Mlle de Puyverrac. M. de Lorcey, dont le crédit est mince au ministère, compte mener là un roman qui lui serait un marchepied solide et... se leurre déjà des grosses épaulettes qu’il voit poindre à l’horizon. Il ne lui manque plus que le poste de capitaine en second… A quoi a-t-il tenu que je ne remisse hier ma démission à M. de Graëdic, toujours prêt, sans doute, à patronner de toutes les façons son protégé? Halte-là!… Vous resterez ici, monsieur, mon très humble subordonné. Je ne vous ferai certes pas la courte échelle… quelque désir que j’aie d’être débarrassé du service… Et si j’interromps votre pastorale, le marquis n’aura pas ses grandes phrases à prononcer, puisqu’il ne s’agira plus de hiérachie ni de discipline!
Il songea tout à coup que le lendemain avait été choisi par Marthe elle-même pour visiter l’Invincible. L’objectif était bien changé depuis la veille. Ce n’était nullement le cas de se prêter à une seconde entrevue… Un prétexte était chose facile à improviser vis-à-vis de la duchesse… Pas tant cependant. La réception de ces dames avait été annoncée publiquement à M. de Graëdic. C’était à présent la nouvelle du bord. Si on modifiait le programme, le duc d’Harolles aurait l’air de craindre un rival heureux devant toute la coterie du commandant. Il était plus raisonnable de laisser les choses en l’état. Georges n’avait-il pas le droit d’offrir seul le bras à sa cousine?… Il voulait bien mourir si cet Amadis en uniforme trouvait seulement l’occasion de glisser un mot à Mlle de Puyverrac.
A deux pas de lui, le comte de Lorcey n’était pas aussi triomphant que son ennemi le supposait. Le bal de l’ambassade avait eu bien des épines pour le lieutenant de vaisseau… S’il avait su pourtant que sa ravissante inconnue était la pupille de la duchesse d’Harolles, combien sa conduite à l’égard du capitaine eut été différente! Que de choses n’aurait-il pas endurées pour l’amour de Marthe!… Après tout, il ne s’agissait que du service, et son abnégation n’eût été qu’un devoir rigoureux. Le marquis lui aurait su gré de sa subordination, et le duc ne se croirait pas obligé de lui nuire de toute son influence auprès de sa mère.… Ce fut bien pis quand les racontars de l’assistance lui eurent désigné Mlle de Puyverrac comme la fiancée de Georges. Pour le coup, la destinée l’accablait irrémissiblement. L’entreprise était aussi ardue qu’insensée!… Puis un autre entretien dans un second quadrille avait fait rayonner à ses yeux le miroir aux mille facettes de l’espérance. Marthe avait certainement quelque sympathie pour le comte de Lorcey, et, ce qui était absolument positif, c’est qu’elle n’aimait pas du tout son cousin le duc d’Harolles.
A force de manier toujours le même problème, Maxime en était arrivé à un insupportable degré d’agitation. Il étouffait dans sa cabine. Il lui fallait quelqu’un qui lui donnât la réplique. S’il l’eût osé, même à cette heure indue, il eût été la demander à M. de Graëdic lui-même. Il se décida, faute de mieux, à entr’ouvrir la porte d’Édouard.
–Dormez-vous, Prébriant? fit-il à voix basse.
–Non. Quoi?. Qu’est-ce?. Le marquis est-il malade? s’écria l’enseigne en sautant à bas de son lit.
–Rien, mon cher ami. Mais ne pouvant dormir moi-même, j’ai cru vous entendre remuer, et ainsi.…
–Et ainsi, vous avez besoin d’un confident. A votre disposition, mon cher.
Et Édouard se replaça sur son cadre, s’allongea paresseusement, et, soutenant sa tête avec son bras, se mit en mesure de remplir son office.
Lorcey s’assit sur le pied de la couchette. Il commença par remercier Édouard de lui avoir procuré la faveur d’un troisième aparté avec Mlle de Puyverrac.
–C’est un prêté pour un rendu, mon capitaine. Vous ne pouviez décemment solliciter plus de deux quadrilles. J’ai feint d’être étourdi, après trois tours de valse, pour que vous eussiez à me remplacer. Que de générosité, n’est-ce pas? Je passais du coup au rang des pères nobles! Que ne l’étais-je, en réalité, pour un jour!… Je vous aurais marié, séance tenante, mon cher Lorcey, absolument comme à la Comédie-Française!
–A quoi bon vous railler, Prébriant, je ne suis pas capable de vous répondre. Il y a vraiment là un tel enchaînement de circonstances, un tel réseau de difficultés, que je ne me reconnais plus moi-même.
Et, sur cet exorde par insinuation, Maxime partit pour le pays de Tendre. Suivant l’usage traditionnel des amoureux, il en doubla tous les caps, y navigua sur toutes les rivières, mouilla dans toutes les baies, gravit toutes les montagnes, essaya de tous les chemins, erra à travers tous les carrefours, mais ne put s’arrêter dans le bosquet de parfait contentement… Tant d’obstacles lui barraient la route!… Édouard l’écoutait avec une attention dévouée. Malgré sa position horizontale, le sommeil ne battait pas trop ses paupières alourdies. C’est que le vicomte était encore assez’jeune pour mettre en imagination l’amour au-dessus de tout et pour voir en lui le but suprême de la vie.… D’ailleurs cette confiance entière du comte de Lorcey, de dix ans plus âgé que lui, qu’il regardait avec raison comme un homme supérieur, ne flattait pas médiocrement la vanité de l’enseigne. Il y trouvait une revanche éclatante à une assertion désagréable du marquis. «Tu n’es qu’un enfant,» lui répétait trop souvent M. de Graëdic. Aussi était-il tout flamme pour une cause si chère, et prodiguait-il, avec une gravité émue, les conseils et les encouragements.
–Je n’ai pas de chance, répétait amèrement Maxime. Ma place est toujours prise partout. Il y a un an, j’étais porté sur le tableau, j’ai eu le malheur d’aller rendre visite à mon vieil ami, le sous-directeur du personnel. «Faites une bonne action, Lorcey, me dit-il. Vous avez ma promesse, mais laissez passer avant vous le vieux Bourrillard qui va sans cela être à la retraite. Il est père de famille, très besogneux, ça ne sera pas une œuvre perdue.» J’ai été assez sot pour dire: Amen. C’était un retard de quelques mois, et le comte de Lorcey doit être au-dessus de considérations mesquines. Il est vrai pour ma décharge qu’on m’assurait comme compensation la lieutenance de l’Invincible. Si, par impossible, je n’étais pas nommé à cette époque, j’occupais nonobstant le poste, et mon droit au grade de capitaine de frégate n’en était que mieux établi. Mais le sous-directeur n’était pas le chef du personnel, non plus que le ministre. Et parce qu’il a pris fantaisie à M. le duc d’Harolles de promener son uniforme dans la Méditerranée, on m’a retiré au dernier moment ce titre d’officier en second sous lequel M. de Graëdic aurait été si heureux de me présenter à Mlle de Puyverrac!
Maxime de Lorcey oubliait que, sans l’embarquement de son fils, la duchesse n’aurait probablement pas passé l’hiver à Naples cette année-là, et qu’alors il n’aurait point retrouvé Marthe. Mais les amoureux ont toujours eu tant de choses hétéroclites à loger dans leur pauvre cervelle, que la logique n’a jamais pu y revendiquer place.
–Et d’ailleurs, continua le lieutenant, quand même elle daignerait m’accorder quelque souvenir, est-ce que la duchesse sa tutrice ne va pas nous séparer impitoyablement? Pourrai-je seulement la revoir? Ne supprimera-t-elle pas toute occasion? Le sanctuaire de la famille n’est-il pas cent fois plus fermé qu’un couvent à triple clôture? Tenez, l’après-midi de demain avait été choisie pour faire à la duchesse les honneurs de l’Invincible… Soyez sûr que Mlle de Puyverrac ne viendra pas.… Et quand même le duc n’aurait pas encore prévenu sa mère, sa situation ne lui donne-t-elle pas la prééminence sur moi? S’il le veut, et il le voudra, il s’emparera du bras de sa cousine en me bafouant et sans que je puisse seulement dire un mot.
Un mouvement inaccoutumé se fit entendre dans les cabines voisines. Gastroc, indisposé, réclamait les soins du docteur. M. Courtin se leva en maugréant, ouvrit sa porte, et rencontra dans les demi-ténèbres du carré le regard étincelant de Bigarrette qui, assise sur son train de derrière, semblait guetter sa sortie. Le rayonnement de ces prunelles d’un vert jaunâtre s’enfonça, comme un éclair aigu, dans les yeux ahuris du chirurgien. Ces deux lueurs phosphorescentes lui exprimaient clairement une aversion rancuneuse, mélangée d’un profond mépris. Bigarrette jouissait comme les humains de cette faculté spontanée de faire passer dans un clignement de paupières toute une tirade de joie ou de malédiction. Le major tressaillit. Il détourna la tête pour fuir cette vision de cauchemar, et, atteint d’un sombre pressentiment, songeant malgré lui aux prophéties de son collègue Delorme, il ne put s’empêcher de marmotter entre ses dents:
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