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Adolphe Badin
Un Parisien chez les Russes

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066307530
Table des matières
PICHA LA BOHÉMIENNE
I
II
III
IV
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
UNE JOURNÉE AU KREMLIN
I
II
III
IV
V
VI
VII
CE QUE MISS HUTCHINSON ÉTAIT VENUE FAIRE A MOSCOU
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IV
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
DEUXIÈME PARTIE SAINT-PÉTERSBOURG
UNE RÉHABILITATION NÉCESSAIRE
I
II
III
IV
V
VI
VII
V LE CHASSE-NEIGE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
VIII
UN ROMAN DU COMTE TOLSTOÏ — LA GUERRE ET LA PAIX—
I
II
III
IV
V
VI
PICHA LA BOHÉMIENNE
Table des matières
I
Table des matières
Puisque vous allez à Moscou, surtout ne manquez pas de voir les Bohémiennes de Strelna! m’avait dit un ami à la répétition générale de Quatre vingt-treize. Et l’une des plus jolies pensionnaires de la Gaîté, qui était là également, avait ajouté avec un sourire narquois:
C’est cela, allez voir les Bohémiennes; ça vous fera un peu oublier les Parisiennes!
J’avais noté la recommandation avec le plus grand soin sur la première feuille de mon carnet, mais elle était déjà bien loin de mon esprit lorsque, quatre jours après, je sortais, ma valise à la main, de la gare de Nicolas, chaussée de Sokolniki, près de l’Étang rouge.
C’était la première fois que je visitais la Russie et Moscou; mais, sans être un grand voyageur devant l’Éternel, j’avais déjà traîné mes guêtres un peu partout, assez du moins pour ne plus étaler, en débarquant dans un pays inconnu, ces ahurissements du Parisien dont les plus longs voyages n’ont pas dépassé Biarritz ou Monte-Carlo.
Cependant, en mettant le pied sur le sol de la vieille Moscou, de Moscou la sainte, j’eus l’impression que j’entrais dans un monde nouveau.
J’écartai cinq ou six moujiks assez dégoûtants qui voulaient absolument s’emparer de ma valise, et je montai dans le premier traîneau qui se présenta en disant à l’isvostchik:
– Slavianski bazar.
C’étaient les seuls mots de russe que je fusse en état de prononcer à peu près distinctement.
Le temps était froid, mais pas autant que je l’aurais cru. La neige formait partout un tapis épais et résistant, sur lequel le traîneau glissait rapidement, sans heurt ni secousse. Il ne neigeait point toutefois.
Naturellement, je regardais de tous mes yeux, comme on dit, ce pays étrange où j’avais été transporté brusquement, sans transition, je peux dire. En effet, par un raffinement de voyageur avide d’imprévu et d’inédit, j’avais tenu à débarquer à Moscou sans aucune préparation intermédiaire. Pour un peu, je me serais fait attacher un bandeau sur les yeux en plein boulevard Montmartre, pour ne l’enlever qu’en face du Kremlin et savourer ainsi, dans toute sa fraîcheur, l’impression exquise de la première heure.
Je n’avais pas été privé, d’ailleurs, d’un spectacle particulièrement intéressant, car depuis Wirballen (ou Wiersboloff), frontière russe, le paysage que j’avais pu contempler à loisir, à travers les doubles vitres du grand wagon-lit de la ligne de Berlin à Saint-Pétersbourg, n’avait rien de bien typique dans sa monotonie désolée.
Arrivé à Saint-Pétersbourg à six heures du soir, j’avais été me refaire par un bon dîner et une bonne nuit au grand Hôtel d’Europe, place Michel. Le lendemain, après une longue promenade sur la perspective Newski et les quais de la Néva, l’avais visité les deux cathédrales d’Isaac et de Kasan, passé deux heures à l’Ermitage, dans les salles de Rembrandt et de David Téniers, et le soir même, à sept heures quinze, j’étais parti par le chemin de fer Nicolas, qui m’avait débarqué le lendemain matin, à dix heures douze, à Moscou.
On le voit, je n’avais guère eu le temps de me familiariser avec la Russie et j’arrivais à ma destination, l’esprit à peu près vierge de toute russification préliminaire.
Pétersbourg, d’ailleurs, avec ses grandes voies régulières, ses maisons carrées, correctement et uniformément bâties, ses squares ornés de statues, ses cathédrales plus gigantesques qu’originales, c’est encore l’Europe, c’est Vienne, c’est Berlin, c’est Londres, c’est tout ce que vous voudrez.
Moscou, au contraire, ne ressemble à rien de ce que vous avez vu; Moscou la Mère (Moskowa Matouchka), Moscou aux murailles de pierre blanche, c’est la vraie, la vieille Russie, la Russie asiatique, c’est presque l’Asie, et cela se sent tout de suite.
Aussi regardais-je de tous les côtés à la fois, émerveillé, ravi, pendant que mon traîneau, descendant la chaussée de Sokolniki, traversait la Sadovaïa et suivait la Miassnitskaïa jusqu’au Kitai Gorod (ou ville chinoise), passait sous la porte Nikolsky (Krasnya vorota) et venait enfin s’arrêter dans la rue Nikolskaïa, en face la marquise du Slaviansky bazar (en français bazar slave).
L’impression d’ensemble qui m’avait frappé pendant cette course rapide était un étonnement joyeux. Mon attente était dépassée de beaucoup.
Ces petites rues étroites, irrégulières, qui montaient, descendaient, tournaient court entre deux rangées de maisons basses gaiement peinturlurées, avec par ci par là quelque petite chapelle à coupoles bulbeuses, en forme d’oignon de tulipe, et surmontées de la croix grecque aux chainettes dorées, et, par-dessus tout, la foule bariolée, en touloupe graisseuse ou en pelisse fourrée de tout poil et de toute nuance, qui donnait à ces rues étroites un mouvement, une vie incroyables, à faire supposer que Moscou est excessivement peuplée, tandis que Pétersbourg, avec les larges voies, les immenses perspectives où s’éparpillent ses huit cent mille habitants, parait relativement déserte: tout cela me prenait, m’attachait à un point que je ne saurais dire.
Cette fois, pensai-je, je n’aurai pas à craindre de désillusion, et, chance inappréciable, comme je ne connais personne à Moscou, il n’y a point de danger que quelqu’un vienne se jeter à la traverse de mes impressions sous prétexte de me les expliquer.
Hélas! à peine avais-je franchi la double porte de l’hôtel, qu’à ma grande stupéfaction je m’entendis saluer aussitôt par mon nom prononcé avec l’accent le plus parisien.
II
Table des matières
Le hardi navigateur qui vient de découvrir une terra incognita au milieu des glaces du pôle Nord et qui, au moment même où il songe à la baptiser du nom de la femme aimée, s’aperçoit tout à coup, à quelque signe irrécusable de civilisation, comme un porte-cigarettes en cuir bouilli ou la photographie-carte de quelque matelot d’Anvers ou de Christiania, que sa terra soi-disant incognita a déjà été découverte une dizaine de fois avant lui; le jeune et ardent membre du club Alpin qui, en mettant enfin le pied sur le sommet vertigineux d’un pic inaccessible, vient se casser le nez sur le guidon étoilé de quelque miss au jarret d’acier, ne sont pas plus désagréablement surpris que je ne le fus moi-même en entendant les deux syllabes de mon nom retentir inopinément à mes oreilles dans le vestibule du Slaviansky bazar.
Je levai des yeux ahuris et reculai machinalement en voyant venir à moi, les mains tendues, un gros monsieur enveloppé d’une pelisse à collet gigantesque et coiffé d’un lourd bonnet en castor.
– Comment! s’écria l’inconnu, vous ne me reconnaissez pas? Dumas, Henri Dumas, de la rue de Lisbonne.
– Ah! parfaitement. Excusez-moi. C’est ce costume! Et, puis, je m’attendais si peu à vous rencontrer ici, je l’avoue!
Ce brave Henri Dumas! je ne me souvenais plus au juste quand et comment nous avions fait connaissance; mais, chose certaine, nous avions vécu deux ou trois années de la vie de Paris dans une intimité de tous les jours, nous retrouvant chaque soir, sans même nous être donné rendez-vous, au cercle, au théâtre, dans le monde, ailleurs encore peut-être.
Puis, un beau jour, soit que quelque événement imprévu ait fait bifurquer les deux routes jusqu’alors parallèles que nous suivions l’un et l’autre, soit que Dumas ait disparu subitement de l’horizon parisien, nos relations avaient brusquement cessé, et j’avais fini par oublier complètement l’existence de mon ancien camarade et ami.
Quand il se fut nommé toutefois, je le reconnus immédiatement.
Il m’apprit alors qu’après une série de formidables culottes aux Mirlitons, il avait dû se mettre dans les affaires et qu’il était établi depuis trois ans à Moscou, Pont des Maréchaux, maison Baranoff.
Mais, ajouta-t-il, je vous retiens là dans l’escalier. Il faut d’abord vous installer. Vous nous restez quelque temps?
–Une quinzaine, je pense.
–Bien! Inutile de vous dire que je suis entièrement à votre disposition. Cela va de soi. Et, pour commencer, . je vais m’occuper de votre installation, si vous le permettez. Je suis un peu chez moi, ici; j’y ai logé presque une année, quand je suis arrivé à Moscou. Je vais dire qu’on vous donne le19; c’est ce qu’ils ont de mieux.
S’approchant alors de la caisse, mon obligeant ami échangea quelques paroles en russe avec le secrétaire de l’hôtel; puis, revenant vers moi:
– Le19ne sera libre que demain, me dit-il; en attendant, on va vous donner le21, l’appartement de Sarah! rien que cela, mon bon!
– Quel honneur!
Un quart d’heure après, nous étions assis côte à côte dans un immense salon jaune et rouge où, pendant toute la durée de son séjour à Moscou, la diaphane dona Sol avait reçu les hommages des adorateurs de l’art pur; et nous causions de Paris, et de nos amis communs, de ce fou de Daniel, plus fou que jamais, et de Marceau, aujourd’hui retiré dans un cabinet d’agent de change.
–Allons donc! Marceau agent de change!
–Parfaitement. C’est même une des plus solides maisons de la place.
– Sérieusement?
– Mais si sérieusement que c’est à lui que je donne toutes mes affaires.
Après avoir fait ainsi le tour de nos anciennes relations, sans oublier la petite Gabrielle, qui avait des chapeaux – et des sautes de cœur – si extraordinaires, ni la belle A… des Variétés, un des meilleurs souvenirs de Dumas; celui-ci me dit brusquement:
– Et maintenant, y a-t-il de l’indiscrétion à vous demander ce que vous êtes venu faire dans ce trou?
– Moscou, un trou! me récriai-je suffoqué. Mais j’y suis venu, tout justement, pour y chercher du nouveau, de l’imprévu, de l’étrange.
– Toujours original!
– Vous plaisantez. Si je ne trouve pas ici ce que je veux, où aller alors?
– Bah! quand vous aurez vu le Kremlin, avec le Trésor et le Musée synodal, Wassili Blagennoï et Troïtza, je ne sais pas trop ce qui vous restera à voir.
– Et les Bohémiennes? m’écriai-je en pensant tout à coup à ce que m’avait dit mon ami le soir de Quatre vingt-treize.
– Ah! les Bohémiennes! Qui est-ce qui vous a parlé des Bohémiennes! Il y a des gens, ici surtout, à Moscou, qui en sont fous, c’est vrai. Quant à moi, ça ne m’a jamais dit grand’chose. Si cependant vous tenez à les voir, c’est bien facile. Et, tenez, vous tombez à merveille. Nous allons précisément à Strelna ce soir avec des amis; nous vous ferons les honneurs des Bohémiennes, si vous le voulez.
– Je crois bien que je le veux!
– C’est une affaire entendue. Seulement, je suis obligé de vous quitter; j’ai des rendez-vous par-dessus la tète aujourd’hui. Je ne pourrai même pas diner avec vous. Je dine chez le général Anitchikof – un diner d’affaires! – Mais je viendrai vous prendre à dix heures avec ma troïka.
–A dix heures?
–Oui. Ici on ne se couche pas de bonne heure, et les soirées commencent toujours fort tard. A Strelna même, il n’y a jamais personne avant onze heures ou minuit.
– Soit donc; à dix heures!
– Seulement, je vous en préviens: si les Bohémiennes ne répondent pas à l’idée que vous vous en faites, ne vous en prenez pas à moi de la perte de vos illusions. C’est vous qui l’aurez voulu.
III
Table des matières
A dix heures précises, je vis reparaître Dumas avec un grand jeune homme extrêmement blond, qu’il me présenta.
– Mon jeune ami, Alexei Pétrovitch Likhouschine, qui meurt d’envie d’aller chercher à Paris les impressions nouvelles que vous êtes venu demander à Moscou.
Les présentations faites, nous descendîmes immédiatement et prîmes place tous les trois dans la troïka de Dumas.
La troïka est un grand traîneau à trois chevaux, le cheval du milieu, le limonier, étant seul attelé dans les brancards, les deux autres ne tenant au traîneau que par un trait extérieur, une courroie lâche qui les rattache au collier du limonier.
Ce qui donne à cet attelage sa physionomie caractéristique, c’est que les trois chevaux ne courent point de la même allure: tandis que celui du milieu, le sage, comme on l’appelle, garde constamment le trot, les deux chevaux de volée galopent franchement en tirant chacun de leur côté, en éventail, avec quelque chose de gai, de libre et de gracieux dans l’allure qui leur a fait donner les noms du coquet et du furieux.
Les rues de Moscou sont irrégulières et tortueuses, et la neige qui les recouvrait, foulée et durcie tout le jour par le passage d’innombrables traîneaux (rien que pour les traîneaux de louage, on me dit qu’il y en a plus de24,000inscrits), formait comme des vagues sur lesquelles la troïka montait et descendait sans trop de secousses.
Ce ne fut toutefois que lorsque nous eûmes gagné les faubourgs et leurs voies plus larges et plus droites que nous filâmes un peu rapidement.
La promenade devint alors tout à fait charmante, surtout une fois la barrière Tverskaïa dépassée.
La route se déroulait maintenant entre le mur bas, à saut de loup, d’une propriété boisée, et les grands arbres du pare Pétroveky, qui laissaient voir derrière leurs squelettes dépouillés une foule de petites villas aux toits ensevelis sous la neige.
L’air froid et piquant qui nous fouettait le visage, l’allure de plus en plus vive qui nous emportait, la nouveauté, l’imprévu de cette course folle au milieu de la nuit, et jusqu’aux vapeurs qui s’échappaient des flancs de nos trois chevaux et nous enveloppaient d’un épais nuage, tout cela dégageait une griserie très particulière qui me montait peu à peu à la tête.
Le jeune Russe qui nous accompagnait semblait un fort aimable compagnon. La conversation s’étant portée sur ce que nous allions voir à Strelna, Dumas me le dénonça comme un partisan fanatique des Bohémiennes et de leurs chants. Le jeune Likhouschine ne fit point difficulté d’en convenir.
– Je comprends que ces chants sauvages ne vous plaisent point, dit-il; ils ne ressemblent en rien à de la musique d’opéra; mais, nous autres Russes, nous les préférons à tout: ils nous.ravissent, ils nous enivrent; ce n’est plus de l’entraînement, c’est de la fureur, c’est de la folie. Point de fête complète chez nous quand les Bohémiennes ne sont pas de la partie. Et nos plus grandes jouissances, c’est de louer entièrement pour une nuit Strelna et de faire chanter et danser les Bohémiennes exclusivement pour nous. C’est une fantaisie qui coûte fort cher, mais rien n’est trop cher lorsqu’il s’agit des. Bohémiennes. La semaine passée, précisément, nous nous sommes réunis à dix pour nous offrir cette partie complète. Il est même arrivé, ce soir-là, une petite aventure assez typique, comme il n’en peut guère arriver ailleurs qu’à Moscou. Vous connaissez le vieux Solodovnikoff, n’est-cepas, Dumas? Solodovnikoff, le riche négociant en fourrures d’Ilinka, maison Khloudoff. Vous savez que quand il s’est mis une idée en tête, rien ne l’arrête? Ce soir-là dont je vous parle, Solodovnikoff, qui avait bien dîné et beaucoup bu, selon son habitude, fit atteler ses trois chevaux noirs à sa troïka, trois magnifiques bêtes qu’il a payées dix mille roubles, et partit pour Strelna. Naturellement, il trouve la porte fermée, puisque nous avions exigé, en retenant l’établissement, qu’on ne laissât entrer personne. Furieux d’être obligé de renoncer à sa fantaisie, échauffé en outre par le champagne et le vodka, une idée extravagante, absurde, folle, lui passa par l’esprit: il donna l’ordre à son cocher d’enlever ses chevaux, d’enfoncer la porte et d’entrer de force. Malgré le manifeste de1861qui les a émancipés, les cochers russes sont encore restés quelque peu nos serfs. Jamais un cocher de bonne maison ne se permet de discuter un ordre; il obéit, quoi qu’on lui commande. Cependant celui de Solodovnikoff se fit répéter deux fois l’ordre inouï, insensé, de son maître. Après quoi, prenant du champ, il lança ses trois chevaux à toute volée contre la porte fermée. La porte était solide, elle tint bon; mais en revanche les trois magnifiques bêtes restèrent sur le terrain, la tête et les membres broyés; le cocher fut grièvement blessé, et il ne fallut pas moins d’un miracle pour que Solodovnikoff lui-même se tirât sain et sauf de l’effroyable bagarre. Voilà comment nous sommes, nous autres Moscovites, quand quelque chose se met entre nous et nos caprices. – Mais nous arrivons. Ce soir, nous n’aurons pas besoin de faire comme Solodovnikoff; la porte est grande ouverte, et j’aperçois même dans la cour un nombre respectable de traîneaux et de troïkas. Allons! nous ne serons pas les premiers arrivés!
IV
Table des matières
Après avoir laissé nos pelisses et nos galoches en caoutchouc dans le vestibule où un vestiaire est établi, nous traversons deux ou trois salons sans caractère ni intérêt quelconque, et nous pénétrons aussitôt après dans un jardin d’hiver assez joli, qui rappelle à la fois la grande serre de notre jardin d’acclimatation et le jardin des Folies-Bergère.
Des petites allées sablées serpentent gracieusement entre des petites pelouses de gazon anglais et des massifs de palmiers, de bananiers et d’eucalyptus; par ci, par là, dissimulées dans la verdure, des petites salles discrètes, avec des tables et des chaises, d’où s’échappent de joyeux éclats de voix. Ce sont nos amis, les amis d’Henri Dumas et du jeune Likhouschine, veux-je dire, qui fument des cigarettes et boivent du thé en nous attendant. On nous accueille et on nous fait place avec force acclamations.
Une demi-heure, une heure se passent ainsi; j’ai beau jeter les yeux autour de moi, je ne vois rien d’extraordinaire. Je commence à trouver le temps long, et; n’était la honte de trahir mon impatience, je demanderais volontiers à l’ami Dumas si c’est à cela que doivent se borner les divertissements de la soirée.
Enfin, on se lève, on quitte peu à peu le jardin et-on se retrouve bientôt après, tous ensemble, dans un grand salon blanc et or, éclairé au gaz, le salon banal des cabarets à la mode de Paris, de Vienne, ou d’ailleurs. Nous allons nous asseoir sur les divans en moleskine rouge qui occupent tout un côté du salon, et des garçons en habit noir et cravate blanche viennent déposer devant nous, sur de petites tables, le samowar et des verres, avec les soucoupes de confitures d’airelles, de framboises et de sorbier, complément obligé du thé servi à la russe.
Puis, un coup de sonnette, et je vois entrer les unes après les autres une vingtaine de femmes habillées et coiffées à l’européenne, qui vont s’asseoir en face de nous, de l’autre côté du salon. Ce sont les Bohémiennes.
Avec leur teint olivâtre, leurs sourcils et leurs cheveux d’un noir luisant et leurs yeux de chat sauvage, elles n’eussent peut-être point manqué d’une certaine saveur d’étrangeté dans leur cadre naturel, le cou et les épaules chargés de colliers d’ambre et de verroterie, et leurs membres grêles et nerveux cachés sous les jupes constellées d’étoiles, et les mantes rayées de couleurs éclatantes: mais, avec leurs robes sombres au corsage montant, avec les fleurs vulgaires et les bijoux de pacotille piqués sans goût dans leurs cheveux, elles n’avaient plus aucun caractère; à deux ou trois exceptions près, elles étaient absolument insignifiantes. On eût dit des chanteuses de café-concert de troisième ordre, ou plutôt encore des femmes de chambre mal habillées.
Rien de plus inerte que leur attitude, rien de plus morne que leur visage: Elles se tenaient assises sur leurs chaises, les mains sur les genoux, comme à moitié endormies. Quelques-unes, nonchalamment adossées contre le mur, laissaient échapper de leurs lèvres la fumée de leurs papiros avec une sorte de calme animal, avec une absence complète d’expression qui finissait par devenir irritante; elles ne semblaient pas même s’apercevoir qu’on les regardait.
Cinq ou six hommes de même race se tenaient debout à côté d’elles; basanés comme des Indiens, l’air farouche et sournois à la fois, les moustaches noires et tombantes, ils rappelaient beaucoup plus que les femmes le type caractéristique des Bohémiens.
Un de ces hommes attira surtout mon attention par le mouvement qu’il se donnait et le rôle important qu’il semblait jouer dans la troupe. Il était vêtu plus élégamment et plus richement que les autres, d’une tunique de velours noir serrée à la taille, avec le devant et les manches en satin cerise, et d’un pantalon noir à large galon doré, comme un écuyer de cirque. Il tenait à la main une guitare en palissandre incrusté de nacre, qu’un fort cordon de laine rouge retenait autour de son col.
C’était évidemment le chef de la bande, le coryphée, l’imprésario. Après avoir accordé une dernière fois son instrument en l’appuyant contre son genou, il passa sur le devant de la première rangée des femmes et, grattant des appels répétés sur le ventre de la guitare, s’avança en se dandinant vers une grosse commère assise au milieu des autres et qui, avec ses gros traits épatés, ses yeux agrandis au koheul, ses joues peintes et surtout son embonpoint extrême, ressemblait plus à une Orientale qu’à une fille de Bohême.
Quand il fut arrivé en face d’elle, la Bohémienne leva les yeux sur lui; puis, sans faire un mouvement, sans que sa physionomie endormie se réveillât sensiblement, elle laissa échapper de ses lèvres à peine entr’ouvertes un murmure indistinct qui s’enfla peu à peu et devint une mélodie traînante et bizarre qui n’était point sans charme. Le couplet terminé, les autres Bohémiennes, soutenues par les voix plus mâles de leurs cinq ou six compagnons, reprirent toutes à la fois la dernière phrase de la soliste: ce fut alors comme une explosion de fusées, de gammes, de trilles, de modulations, dont l’effet alla toujours crescendo jusqu’au moment où tout s’éteignit brusquement.
Et pendant ce temps le joueur de guitare se démenait comme un beau diable, frappant du pied et marquant le rythme sur le bois de son instrument avec la paume de la main, tout en faisant les plus étranges grimaces et en jetant par intervalles un cri aigu.
Puis, la voix de la grosse Bohémienne reprit son étrange mélodie, accompagnée en sourdine par les ronflements de la guitare et coupée, après chaque couplet, par la reprise du chœur.
L’effet de cette musique, excitante comme ces parfums exotiques dont les fumées vous étourdissent et vous enivrent, était véritablement extraordinaire. Des applaudissements, scandés avec frénésie, éclataient de toutes parts et augmentaient encore l’émotion générale.
Quant à moi, je fus tout de suite sous le charme; à peine avais-je conservé assez de sang-froid pour m’étonner du singulier mélange de fantaisie et de science qu’il y avait dans ces chants. Le brio de ces merveilleuses artistes n’était pas moins surprenant, en effet, que la justesse extraordinaire, impeccable, de leurs voix. Elles chantaient comme les oiseaux chantent, avec la même perfection naturelle.
Cependant, après un léger intervalle, le Bohémien à la tunique de velours, qui avait disparu, se montra de nouveau et vint s’arrêter en face d’une autre chanteuse, qu’il provoqua des yeux et du geste, en brodant quelques arpèges sur les cordes de sa guitare.
Celle-ci, que je n’avais point encore remarquée, était beaucoup plus jeune que la première. Sans l’expression absolument inerte de sa physionomie, elle eût pu passer pour jolie. Elle était vêtue très simplement d’une robe noire, avec une rose rouge dans les cheveux pour tout ornement.
Chose étrange, à peine la bizarre créature avait-elle lancé sa première note, que son visage morne parut s’éclairer subitement; une imperceptible vapeur rose se répandit sur ses joues; des éclairs intermittents passèrent dans ses yeux; dans sa bouche, entr ouverte par un vague sourire, ses dents scintillèrent presque férocement. Le sauvage esprit de la musique, qui s’était déchaîné en elle, l’avait comme transfigurée; ses traits, tout à l’heure encore assez vulgaires, avaient pris une noblesse incroyable; sa taille elle-même semblait grandie et sa pauvre robe noire s’arrangeait maintenant comme une draperie sur ses membres grêles, mais souples et nerveux comme ceux d’un jeune chat.
Quand elle soulevait ses longues paupières frangées de cils noirs, le banal salon de restaurant où nous étions disparaissait pour faire place à je ne sais quel fantastique palais, resplendissant de lumières.
Quant à elle, elle ne voyait ni la salle ni les assistants et paraissait n’avoir aucune conscience du lieu où elle était. Elle avait l’air détaché, inconscient, d’une somnambule; et son chant s’échappait de ses lèvres comme ces voix qu’on entend en songe.
C’était un chant singulier, dont aucune musique ne pouvait donner l’idée, mais d’une séduction irrésistible. Je ne me rendais point compte de ce que j’éprouvais; mais cette musique, sauvage et savante à la fois, agissait violemment sur mes nerfs. Elle éveillait en moi, avec une puissance extraordinaire d’évocation, je ne sais quelle vision d’un autre monde où, loin de toute étiquette et de toute entrave, on pouvait se livrer, en pleine indépendance, à la satisfaction de ses penchants naturels.
C’était précisément parce qu’elle ne ressemblait à rien de ce que j’avais entendu jusqu’alors, que cette musique, d’une bizarrerie mystérieuse comme la voix même de la nature notée et saisie au vol dans la solitude, agissait sur moi profondément.. L’état d’esprit où elle m’avait jeté échappait à toute analyse. C’était une sorte de délire, de vertige, de rêve éveillé, une sensation très curieuse et très compliquée qui ne laissait pas d’avoir sa volupté.
La chanteuse elle-même, et c’était cela sans doute qui la rendait si séduisante et si dangereuse, était secouée tout entière par la passion de la musique qui la possédait. Elle frémissait de la tète aux pieds, elle vibrait de tous ses membres comme si son corps n’eût été que nerfs. Ce n’était pas pour nous, pour les autres, qu’elle chantait; c’était pour elle. On eût dit qu’elle improvisait, qu’elle chantait tout ce qui lui passait par la tète et qu’une fois lancée sur cette pente, elle ne pouvait plus s’arrêter. Elle ne s’interrompait qu’à regret lorsque le chœur reprenait le refrain et semblait attendre avec une impatience fébrile le moment de repartir.
Puis, tout d’un coup, le chant terminé, elle retomba dans son apathie et reprit son masque de sphinx, irritant comme une énigme indéchiffrable. Et je ne pouvais plus me lasser de la regarder, cherchant en vain à retrouver sur ces traits impassibles quelque trace de la passion ardente qui les illuminait tout à l’heure.
Cependant d’autres chanteuses s’étaient mises à leur tour à chanter, au grand ravissement du public de plus en plus animé, qui les saluait d’applaudissements et d’interpellations admiratives.
Mais, quant à moi, je n’écoutais plus et jusqu’à la fin de la soirée je demeurai les yeux absorbés dans la contemplation de l’étrange artiste dont la voix merveilleuse et le visage transfiguré par la passion m’avaient si profondément impressionné.
Lorsque nous fûmes remontés dans notre troïka, Henri Dumas, Likhouschine et moi, pour revenir à Moscou, la conversation ne tarda pas à tomber sur le curieux spectacle auquel nous venions d’assister. Le jeune Russe était tellement plein de son sujet que je n’eus guère besoin de l’exciter pour lui faire dire tout ce que je brûlais de savoir sur les Bohémiennes et particulièrement sur celle qui m’avait si fort charmé.
J’appris alors que ces femmes et les hommes qui les accompagnaient formaient une sorte de petite colonie et vivaient tous ensemble dans un isolement farouche qu’ils ne permettaient à aucun étranger de venir troubler.
Il y avait déjà bien des années que cette colonie bohémienne était venue s’installer à Moscou pour y gagner le pain quotidien en chantant et aussi en dansant. Il faut croire qu’elle avait été bien accueillie tout d’abord, car elle s’y était fixée définitivement.
Quelques membres de la colonie cependant émigrèrent à Saint-Pétersbourg, où ils donnent pendant la saison d’été des représentations très suivies dans les divers restaurants des Iles, de l’autre côté de la Néva; mais le gros de la troupe, les premiers sujets, les meilleures chanteuses, demeurent à Moscou, qu’ils ne quittent guère qu’en août et septembre pour aller à Nijni-Novgorod pendant la célèbre foire. Parfois aussi, dans des occasions solennelles ou lorsqu’ils veulent faire honneur à des hôtes de distinction, de richissimes seigneurs se passent la coûteuse fantaisie de faire venir les Bohémiennes dans leur domaine particulier; mais le fait ne se présente pas fréquemment, car celles-ci se font payer extrêmement cher.
Ces femmes gagnent donc beaucoup d’argent, surtout à certaines époques de l’année; on dit qu’elles se partagent entre elles les bénéfices recueillis et qu’elles possèdent, chacune en propre, une partie de la propriété commune. Rien de plus bizarre et de plus simple à la fois, paraît-il, que la façon dont tous ces gens, hommes et femmes, vivent ensemble. Bien que personne ne soit fixé absolument à cet égard, puisqu’ils ferment avec obstination leur porte à tout étranger indistinctement, on assure qu’ils poussent l’amour de l’indépendance jusqu’à ses dernières limites, qu’ils n’obéissent à aucune loi, qu’ils ne reconnaissent aucune religion et n’ont pas d’autre morale que leur caprice. Ils se marient ou s’unissent entre eux d’après certains rites qui leur sont particuliers; quant aux enfants, ils sont élevés par les vieilles femmes de la tribu, qui leur transmettent, dès le premier âge, leurs traditions et leurs chants. Ces chants passent ainsi de génération en génération sans jamais été avoir notés et écrits; ces admirables artistes ne savent point une note de musique et seraient absolument hors d’état de transcrire un de ces airs qu’elles chantent si bien; ce qui ne les empêche pas d’être de véritables virtuoses, depuis la dernière choriste jusqu’à la première chanteuse, et de chanter de mémoire avec une justesse et une sûreté merveilleuses.
– Et vous dites, demandai-je au jeune Likhouschine, que ces étranges Bohémiens n’ont ni patrie, ni religion, ni famille, ni morale?
–On l’assure, répondit le jeune Russe; mais il ne faudrait pas en conclure qu’ils s’abandonnent volontiers à toute espèce de dérèglements. Ainsi les Bohémiennes que vous avez vues ce soir sont d’une extrême sobriété: pour rien au monde vous ne leur feriez accepter autre chose que du thé.
– Eh bien, moi, interrompit Henri Dumas, je me suis approché un moment de l’homme à la guitare, et je puis vous affirmer qu’il empoisonnait le vodka à pein nez.
– Je ne vous parle point des hommes, reprit Likhouschine. En outre, ce qui vous paraîtra difficilement croyable, la vertu des Bohémiennes passe généralement, et a juste titre, pour invincible.
–Oh! invincible! se récria le sceptique Dumas.
–Parfaitement! continua Likhouschine, et quand vous entendrez quelqu’un se vanter d’en avoir triomphé, vous pourrez dire qu’il a menti. Oh! ce n’est pas qu’elles soient bégueules ni farouches. Elles se laisseront prendre les mains et la taille, elles accepteront vos cadeaux, vos roubles même; vous pourrez les embrasser, si le cœur vous en dit; et, si elles sont de bonne humeur, peut-être même vous rendront-elles votre baiser; mais ça n’ira pas plus loin que cela. Elles n’attachent aucune importance à ces menues faveurs; pour le reste, c’est autre chose.
– Vous croyez alors, insinuai-je à mon tour, qu’elles réservent leurs faveurs à leurs compagnons et qu’il est impossible de s’en faire aimer si l’on n’appartient point à leur tribu?
– J’en suis sûr, autant qu’on peut être sûr de ces choses-là, répondit le jeune Russe. Ajoutez que leurs compagnons les surveillent avec un soin jaloux, et, comme ils sont féroces et jouent du couteau avec la plus grande facilité, ils feraient bien certainement un mauvais parti à l’imprudent qui aurait réussi à se faire aimer de l’une d’elles.
– Bah! dit Henri Dumas, si j’étais bien mordu par les charmes d’une de ces princesses, je sais bien ce que je ferais. Je n’irais point par quatre chemins, je prendrais dans un petit coin le chef de la bande, je l’allumerais avec un nombre raisonnable de verres de vodka; j’étalerais sur la table un portefeuille convenablement capitonné de roubles de toutes nuances, et je lui conterais ma petite affaire.
– Vous savez pourtant comme moi, dit Likhouschine, quelles sommes fabuleuses ont dépensées pour elles des personnages bien connus à Moscou, sans que cela les ait avancés à grand’chose.
– Vous n’avez pas l’idée, monsieur, continua le jeune Russe en s’adressant à moi, des extravagances que ces Bohémiennes ont fait commettre à certaines gens. Tenez, il y en a une qui a de grands yeux noirs et fauves; vous l’avez peut-être remarquée? C’est elle qui a chanté la seconde.
– Oui, certes, je l’ai remarquée, m’écriai-je avec une vivacité qui faillit trahir l’intérêt passionné que je prenais à la conversation.
– Eh bien, ce que Picha, (elle s’appelle Picha) a fait faire de folies est inimaginable. Elle n’aurait eu qu’un mot à dire, ou à laisser dire, pour voir à ses pieds les plus beaux, les plus élégants, les plus nobles jeunes gens de Moscou, et surtout les plus gros millionnaires, et vous savez si nous en avons ici. J’ai vu de mes yeux le vieux Solodovnikoff, le même dont je vous ai raconté l’acte de violence sauvage contre la porte fermée de Strelna, déposer sur les genoux de Picha soixante billets de mille roubles et celle-ci les laisser tomber par terre sans un mouvement d’hésitation ni de regret. Voilà ce que j’ai vu. Une autre fois, Sobolaïeff, le riche banquier, transporté jusqu’à l’extase par les chants de Picha et fortement ému en même temps par le champagne qu’il avait bu, eut la fantaisie originale de vouloir forcer toutes les autres Bohémiennes à venir courber le genou, les unes après les autres, devant son idole. Or toutes ces femmes poussent très loin l’orgueil et l’amour de l’égalité: elles refusèrent d’un commun accord. Mais Sobolaïeff est entêté; quand il veut une chose, il la veut bien; en outre, il est habitué à voir les résistances les plus tenaces céder devant la toute-puissance de l’argent. Il insista donc, en déclarant au chef de la troupe qu’il était prêt à payer ce qu’il faudrait. Ce fut toute une affaire, et le Bohémien, alléché par l’appât d’un gros bénéfice à toucher, dut employer toute son éloquence et peut-être même quelques arguments plus expressifs encore pour venir à bout des répugnances invincibles de ses compagnes. Enfin, après une interminable négociation et moyennant un prix convenu de cinquante ou de cent roubles, je ne sais plus au juste, à recevoir pour chacune d’elles, elles finirent par s’exécuter d’assez mauvaise grâce. Mais, pas plus que le vieux Solodovnikoff, Sobolaïeff n’obtint jamais plus que cela de la fière et sauvage Picha, et, tous les soirs, ou plutôt tous les matins, quand Strelna éteint son gaz et ferme ses portes, vous pourrez voir la farouche Bohémienne, qui pourrait habiter, elle aussi, une maison magnifique sur le boulevard Pretchistensky ou le boulevard Tverskoy. regagner modestement avec ses compagnons le quartier Khamovnitcheskaïa, où ils habitent tous ensemble dans je ne sais quel pereoulok.
– Tout ce que vous vous voudrez, riposta Henri Dumas inébranlable dans son scepticisme; mais ne croyez-vous point que cette réputation plus ou moins méritée de vertu féroce et inaccessible ne soit pas plutôt une excellente réclame, entretenue avec soin par les Bohémiens, pour rehausser le prix et l’attrait des princesses en question?
– Peut-être aussi, dit Likhouschine, est-ce par orgueil de race, pour ne pas se donner un maître parmi les étrangers, car pour elles nous sommes tout aussi bien des étrangers, nous autres Russes, que vous-même.
– A moins que tout simplement ces natures endormies ne soient complètement dépourvues de tempérament et n’éprouvent pas plus le besoin d’être aimées que celui d’aimer elles-mêmes.
– Ma foi, c’est bien possible, conclut philosophiquement Likhouschine.
Et il se lança à perte de vue dans une théorie qui lui était particulière et qui tendait à établir que l’amour n’existait pas et ne pouvait pas exister en dehors de certaines conditions de civilisation, de sociabilité, etc.
Pendant que le jeune Russe développait ainsi sa superbe théorie à Henri Dumas, je revoyais en imagination le visage étrange de Picha, la passion qui l’agitait tout entière une fois que le démon de la musique l’avait arrachée à sa somnolence et les éclairs qui jaillissaient par intervalle de ses yeux fauves; et je pensais à part moi que les théories que l’on peut faire sur l’amour ne sont que chansons, et que toutes les créatures de ce bas monde, qu’elles soient blondes ou qu’elles soient brunes, qu’elles soient civilisées ou qu’elles ne le soient point, sont nées pour aimer et pour chercher qui les aime.
VI
Table des matières
Soit que l’ébranlement nerveux causé par mes quatre-vingt-dix heures de chemin de fer ne fût point encore calmé; soit que l’accumulation, la superposition de toutes les choses nouvelles que j’avais vues au cours de cette fertile journée m’eussent fatigué l’esprit outre mesure; soit enfin que le souvenir des Bohémiennes, de Picha surtout, m’eût laissé une trop vive impression, toujours est-il que je dormis fort peu cette nuit-là et d’un sommeil fort agité.
J’avais beau me tourner et me retourner sur l’étroit lit de fer sans rideaux que l’on retrouve partout en Russie derrière son mince paravent, et cela aussi bien dans les appartements privés que dans les chambres d’hôtel, il me fut impossible de rencontrer le repos dont j’avais si grand besoin. Dans mon insomnie fiévreuse, je revoyais sans cesse les traits bistrés de la jolie Bohémienne; et ses grands yeux pleins de flammes, si ardents et si doux à la fois, me poursuivaient avec acharnement. En même temps, tout ce que le jeune Likhouschine m’avait raconté sur elle se représentait à mon esprit: les folies que le vieux Solo dovnikoff et le riche banquier Sobolaïeff avaient faites pour elle, l’indifférence dédaigneuse avec laquelle elle avait repoussé les offres les plus extraordinaires, et jusqu’au moindre détail sur les mœurs singulières et la façon de vivre de ces Bohémiens.
Je m’endormis seulement le matin d’un sommeil inquiet, nerveux, pendant lequel mes préoccupations d’esprit ne me laissèrent guère de répit; je rêvai de Strelna et revis dans mon rêve les yeux de Picha, qui se fixaient sur les miens avec une expression étonnée à la fois et sympathique.
A onze heures, Henri Dumas entra dans ma chambre et me réveilla. Il venait déjeuner avec moi, ainsi qu’il avait été convenu la veille, paraît-il, et, après déjeuner, il devait me faire les honneurs de Moscou, me piloter dans le Kremlin, dans les églises, enfin me faire voir tout ce que la ville renfermait d’intéressant.
Je n’étais point venu à Moscou pour autre chose que pour admirer ces merveilleux édifices qui, depuis tant d’années, flottaient, indécis et attirants, devant mon imagination; et cependant, maintenant que je n’avais plus qu’à étendre la main pour étreindre la réalité, toute ma curiosité était tombée. Ma fringale d’architecture byzantine me semblait déjà rassasiée; et, au milieu même de ce monde tout nouveau pour moi, je me découvrais subitement, à ma grande surprise, une indifférence glaciale.
En face de cette étonnante cathédrale de Vassili-Blagennoï qui arrachait des cris d’enthousiasme à Théophile Gautier; au Kremlin même, devant l’Assomption, la plus riche, la plus curieuse, la plus merveilleuse des quatre églises que renferme le palais, ou devant l’incomparable amas de richesses artistiques entassé dans les huit énormes salles du Trésor, partout je demeurais froid et insensible, comme si désormais je fusse devenu incapable d’admiration. Et cela était si visible, que Dumas, à plusieurs reprises, m’apostropha plaisamment pour me demander ce que j’avais.
Vous ne regardez pas ce que l’on vous montre, j’ai beau faire appel à tous mes souvenirs, j’ai beau vous prodiguer les trésors de mon éloquence, vous n’avez pas seulement l’air d’entendre un mot de ce que je vous dis. Si je n’avais point assisté à votre déjeuner, je croirais que nos mauvais vins de Crimée ou le petit verre de kummel que vous avez pris après votre café vous ont monté à la tête.. Vous dormez debout, littéralement!
Deux ou trois fois, je fus sur le point de lui répondre que, si je ne l’écoutais guère, c’est que j’avais l’esprit ailleurs et que le souvenir de Picha m’occupait et m’absorbait tout entier. Mais je ne sais quel sentiment bizarre et complexe, mauvaise honte, instinct jaloux, pudeur d’âme, avait toujours arrêté l’aveu sur mes lèvres. Au fond, surtout, j’avais une peur atroce que ce sceptique de Dumas ne se moquât de moi.
Quand il se fut consciencieusement acquitté, en dépit de mes distractions peu encourageantes, de son métier de cicerone improvisé, il m’emmena dîner chez lui, dans une belle maison qu’il habitait à l’angle du boulevard Podnovinsky et de la rue Povarskaïa; puis il demanda son traîneau et me reconduisit lui-même jusqu’à mon hôtel.
– M’est avis, me dit-il en me serrant la main dans le vestibule du Slaviansky Bazar, que vous dormirez bien cette nuit et que, malgré votre belle passion pour nos Bohémiennes, vous avez plus envie d’aller vous mettre au lit que de partir pour Strelna!
VII
Table des matières
Strelna!le dernier mot d’Henri Dumas me resta dans les oreilles et je me surpris me le répétant à moi-même au moment où, l’escalier franchi, je me retrouvai seul dans ma chambre.
Il était dix heures, l’heure précisément où, la veille, Dumas était venu me chercher dans sa troïka avec le jeune Russe Likhouschine.
Mes souvenirs se réveillèrent aussitôt avec une violence inouïe, et un besoin impérieux de revoir Picha, de la revoir immédiatement, me prit soudain à la gorge.
J’essayai d’abord de lutter contre cet entraînement irrésistible. Qu’irais-je faire là-bas tout seul, surtout n’entendant pas un mot de russe? En admettant même qu’il ne m’arrivât rien de fâcheux, quelle satisfaction pourrais-je retirer de cette folie? Savais-je seulement si je reverrais Picha? Peut-être n’allait-elle point tous les soirs à Strelna; ou bien, si elle y était, elle chanterait sans doute, avec ses compagnes, pour des gens que je ne connaîtrais pas et parmi lesquels il ne me serait point possible, par conséquent, de m’introduire. En tout cas, je ne pourrais pas demande qu’on me donnât une représentation pour moi tout seul.
Ce n’étaient pas les Bohémiennes, d’ailleurs, que je voulais voir ou entendre; c’était Picha. Et quel moyen de la voir seule, de l’approcher au milieu de ses compagnes?
Bah! seule on non, je la verrais du moins. Je pourrais me repaître de ses grands yeux sauvages et doux. Qu’ai-je besoin de la voir seule puisque aussi bien je ne pourrais pas échanger un mot avec elle? La tenir sous mon regard, là, devant moi, comme je l’avais tenue la veille, assister à la transfiguration de ses traits endormis sous l’empire de la passion, voir sortir et se dégager peu à peu de cette enveloppe languissante une créature ardente, débordante de vie; voir ses yeux lancer des flammes, ses lèvres sourire, ses joues brunes se colorer, tout son être enfin frissonner, s’agiter, comme si le démon de la musique qui la possédait faisait effort pour en jaillir: n’était-ce donc rien que cela? Et, puisque je n’étais à Moscou que pour quelques jours, puisque dans quelques jours j’en partirais pour n’y jamais revenir sans doute, quelle impression plus saisissante pourrais-je remporter de mon voyage? Quand on a la bonne fortune de rencontrer sur son chemin, par ce temps d’universelle banalité, des sensations aussi originales, d’une saveur aussi exceptionnelle, ne serait-on pas bien malavisé de se les refuser, alors surtout que rien absolument ne s’y oppose? N’étais-je point libre d’aller à Strelna, si c’était ma fantaisie? Qui m’en eût empêché? Et, de plus, quel danger, moins que cela, quel sérieux inconvénient la satisfaction de cette fantaisie eût-elle pu entraîner? Si je ne pouvais voir Picha, eh bien! j’en serais quitte pour revenir bredouille. Une promenade nocturne comme celle d’hier soir n’avait rien en soi d’effrayant, ni même de désagréable.
Ceci décidé avec moi-même, j’appuyai le doigt sur le bouton de la sonnerie électrique de ma chambre pour appeler le garçon.
Puisque c’est surtout la nuit qu’on vit à Moscou dans un certain monde et qu’on se couche généralement à une heure fort avancée, personne ne pourrait s’étonner que je désirasse sortir à dix heures du soir. Et quand on s’en fût étonné, d’ailleurs, est-ce que je n’étais point mon maître? est-ce que j’avais des comptes à rendre à quelqu’un?
Quant à la troïka, dans un hôtel de premier ordre comme le Slaviansky Bazar et dans une ville aussi riche en traîneaux de toute sorte que Moscou, ce devait être la chose la plus simple du monde que de s’en procurer une, la nuit aussi bien que le jour.
Effectivement, le secrétaire de l’hôtel, que j’envoyai chercher par le garçon, ne fit aucune observation et m’assura que dans dix minutes la troïka demandée serait devant la porte avec de bons chevaux et un homme sûr.
Il n’y avait plus à reculer. Les dix minutes écoulées, je descendis et vis en effet la troïka qui m’attendait.
Bien que ce petit voyage de nuit à travers les rues et les faubourgs de Moscou n’eût plus pour moi le charme de la nouveauté, je retrouvai une partie de mes impressions de la veille et surtout cette griserie très particulière qui se dégageait à la fois de l’extrême rapidité avec laquelle m’emportait mon attelage et du froid très vif qui me fouettait le, visage. Ce froid était même si vif que je dus relever avec précaution le collet de ma pelisse et rabattre mon bonnet de castor sur mes oreilles et sur mes yeux.
Mais, pour m’empêcher de m’apercevoir que le thermomètre devait marquer quelque chose comme quinze ou vingt degrés au-dessous de zéro, j’avais mieux que mon bonnet de castor et ma pelisse: c’était le souvenir de Picha et la pensée que j’allais la revoir.
A mesure que la distance se rapprochait, mon impatience, ma fièvre redoublaient; il me semblait que nous n’arriverions jamais.
Enfin la troïka fit son entrée, sans modérer son allure, dans la cour du restaurant et vint s’arrêter brusquement, avec la correction d’un attelage parfaitetement tenu, devant la grande entrée.
La porte s’ouvrit aussitôt et je me laissai débarrasser de mes galoches de caoutchouc et de ma pelisse.
Je ne suis plus un jeune bachelier à ses débuts dans la carrière; et cependant mon cœur battait comme à vingt ans lorsque je me retrouvai dans ce salon banal où j’avais passé la veille une soirée si délicieuse.
Pour le moment, le salon était absolument désert. Le jardin où je me hâtai de pénétrer semblait au contraire fort animé. Les petites salles de verdure ménagées au milieu des massifs d’arbustes étaient presque toutes occupées par de joyeuses sociétés de consommateurs, et j’eus quelque peine à trouver dans un coin assez écarté une chaise où je pusse m’asseoir.
Un garçon qui m’aperçut m’apporta une table volante et du thé, puis me laissa seul.
De mon coin, si j’entendais les éclats de voix et les rires des personnes assises dans les petites salles voisines, je n’en voyais pas une, et elles, de leur côté, ne pouvaient non plus m’apercevoir. En revanche, j’avais devant moi la petite allée sablée qui faisait le tour du jardin et où les garçons de l’établissement allaient et venaient aux appels des consommateurs. Parfois aussi, je voyais déboucher dans l’allée des groupes de femmes qui se tenaient par la taille ou par le bras, fumant et riant – des Bohémiennes, sans doute.
Je regardais avidement ces femmes avec l’espoir d’apercevoir parmi elles celle que je venais chercher. Deux ou trois fois, je crus la reconnaître de loin; mais, quand la distance se fut rapprochée, je vis que je m’étais trompé. Par moments, je me figurais que j’avais peut-être mal gardé le souvenir de ses traits; qu’à force d’y rêver depuis la veille, j’avais fini par les dénaturer dans ma pensée, que j’en étais arrivé à me bâtir de toutes pièces un idéal très éloigné de la réalité et que c’était pour cela que je ne pouvais plus la reconnaître.
Puis, je me disais que ce n’était pas possible, que chacun de ses traits et ses yeux surtout, ses grands yeux d’une étrangeté si personnelle, étaient trop profondément gravés dans mon esprit pour que j’eusse pu les oublier. Il me semblait au contraire que je l’aurais reconnue tout de suite si elle s’était présentée devant moi.
A ce moment même, comme si elle eût répondu à mon évocation, je la vis soudain paraître au détour d’un massif et venir dans ma direction.
Elle marchait avec deux autres femmes, dont l’une la tenait enlacée par la taille. Elle était vêtue exactement comme la veille, de la même robe noire tout unie, et portait encore une rose rouge dans les cheveux pour tout ornement.
Quand elle ne fut plus qu’à quelques pas de moi, soit hasard, soit que l’attention intense avec laquelle je la regardais venir eût agi sur elle comme un aimant, elle leva les yeux et m’aperçut.
Me reconnut-elle, si tant est seulement qu’elle eût remarqué ma présence, la veille, au milieu de la foule? Ce qui est certain, c’est qu’elle me regarda fixement, avec une expression de surprise et de curiosité. Peut-être, il est vrai, s’étonnait-elle uniquement de me voir seul ainsi dans mon coin et se demandait-elle quel pouvait être cet étranger, qui ne semblait amené par aucun des habitués de l’établissement.
Quoi qu’il en soit, elle m’avait parfaitement vu et remarqué. Quant à moi, lorsque j’avais senti ces grands yeux pleins de flammes se poser sur les miens, il m’avait semblé que mon cœur cessait de battre, et très certainement, si je n’avais été assis sur ma chaise, je fusse tombé, car mes jambes étaient devenues subitement incapables de me soutenir.
Cependant, après m’avoir dépassé, elle avait continué sa promenade; je la suivis des yeux jusqu’à ce qu’elle eût disparu derrière un palmier aux larges feuilles en éventail, et tout aussitôt ce jardin, qui m’avait paru un instant le plus lumineux, le plus délicieux endroit qui fût au monde, retomba dans sa fausse et banale élégance d’Éden artificiel, avec ses plantes exotiques brutalement éclairées par la lumière crue du gaz.
L’apparition tant désirée n’avait duré qu’un instant. Allait-elle revenir? ou bien ne s’était-elle montrée que pour s’évanouir? Pourquoi l’avais-je laissée passer ainsi sans la saisir au vol? Savais-je maintenant si je retrouverais l’occasion perdue? C’était peut-être le bonheur qui s’était présenté à moi et que j’avais laissé échapper.
Mais pourquoi désespérer? Puisque Picha était là, quand même elle ne reviendrait point dans le jardin, elle ne devait pas être loin; rien ne m’empêchait donc de la retrouver.
Je n’eus même pas besoin de me déranger, car, quelques minutes plus tard, je la vis arriver de nouveau par la petite allée avec ses deux compagnes.
Cette fois, elle me regarda avec une attention encore plus marquée. Ce n’était pas que cette attention eût rien de provocant. L’énigmatique créature semblait plutôt s’étonner de l’ardente passion qu’elle lisait dans mes yeux et que son double instinct de femme et de femme à demi sauvage lui faisait sans doute deviner. Evidemment, elle devait avoir l’habitude d’être regardée; mais elle ne l’avait jamais été sans doute avec cette discrétion à la fois et avec cette passion. Il y avait là quelque chose de nouveau pour elle, quelque chose qui piquait sa curiosité, qu’elle ne comprenait pas.
Elle passa ainsi à plusieurs reprises, et, chaque fois, ses yeux, en se croisant avec les miens, me lancèrent ce regard étonné qui pénétrait comme une lame brûlante jusqu’au plus intime de mon être.
A chaque tour, je sentais que je faisais un pas de plus vers un abîme dont il était impossible de mesurer la profondeur. Je le voyais, cet abîme; je me rendais parfaitement compte du danger, de la folie, de l’absurdité vers lesquels je glissais, comme pris de vertige. Mais quant à lutter contre l’entraînement qui me poussait vers cette fille de Bohême de qui tout me séparait, je n’y songeais même point; et c’était les yeux grands ouverts que je me précipitais dans cet inconnu mystérieux.
J’avais pleine conscience que j’appartenais désormais tout entier à cette femme et que ce qu’elle voudrait faire de moi, je le subirais aveuglément. C’était une possession complète, absolue. Qu’elle fit un signe, et je me lèverais et je la suivrais, où elle voudrait, où elle irait. Alors même qu’elle ne se fût point aperçue de l’empire qu’elle avait pris sur moi ou qu’elle l’eût dédaigné, je ne lui en étais pas moins irrévocablement livré. Chose extraordinaire, loin de m’abattre, cela me rendit une sorte de courage, comme si cet abandon absolu de ma personnalité m’eût donné des droits sur Picha.
Au moment où sa promenade la ramenait pour la cinquième fois devant moi, avec une audace qui m’étonna moi-même, je me levai brusquement et l’arrêtai par le bras.
Docilement et comme si elle s’y fût attendue, elle se dégagea de ses compagnes, qui continuèrent leur chemin, et vint à moi, ses deux grands yeux interrogateurs fixés sur les miens, et nous nous trouvâmes seuls, en tête-à-tête, séparés du reste du jardin par les massifs de verdure.
Cela s’était fait si brusquement que je me trouvai d’abord tout étourdi de ce succès inattendu. Ce qui ajoutait à mon embarras, c’est que, n’entendant point le russe, il m’était impossible d’échanger un seul mot avec ma compagne.
Heureusement, celle-ci semblait beaucoup moins troublée que moi. Regardant autour d’elle et voyant qu’il n’y avait point d’autre chaise que celle que j’occupais moi-même, elle s’assit familièrement sur mes genoux, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
Je lui offris le verre de thé qu’on avait apporté sur la table et auquel je n’avais pas encore touché. Elle le prit sans se faire prier et, retirant son papiros de ses lèvres, elle but le thé à petits coups.
Pendant qu’elle buvait, sa tête fine rejetée en arrière, je regardais ses lèvres petites, rouges, d’un dessin ferme et vigoureux, et les lignes un peu maigres de son corps svelte qui se coulait sous la robe noire avec des ondulations serpentines.
Une intensité de vie extraordinaire se dégageait de cet être souple et gracieux comme ces jeunes félins à demi apprivoisés qui sont toujours prêts à bondir et à mordre; on devinait une force contenue extrême dans ces membres grêles. A peine pesaient-ils sur mes genoux, et cependant je sentais parfaitement que, si j’avais cherché à m’emparer de ces bras mignons, ils se fussent raidis et détendus entre mes mains comme des ressorts d’acier trempé.
J’avais beau la tenir ainsi contre moi, ses lèvres à quelques lignes de mes lèvres, seul à seule, dans ce coin écarté du jardin où personne ne semblait soupçonner notre présence, je n’en avais pas moins conscience que nous n’étions guère plus près l’un de l’autre que si un abîme nous eût séparés. Évidemment, nous appartenions tous deux à une espèce absolument distincte, et nos idées, nos manières de voir, de comprendre, de sentir en toutes choses, ne devaient avoir absolument rien de commun.
Malgré cela, loin de diminuer l’ardeur de la passion qui m’avait envahi, cette constatation ne faisait que l’exaspérer.
Des frissons me secouaient par moments de la tête aux pieds et il me venait des envies folles de refermer mes bras sur cette créature étrange et délicieuse qui semblait s’abandonner, et de m’enfuir avec elle loin de ce jardin bruyant et banal, dans un pays très éloigné où l’on serait absolument libre de s’aimer, en dehors de toute contrainte, seuls sous le ciel immense, avec le steppe aux horizons sans bornes autour de nous.
Emporté par un mouvement irrésistible, je laissai alors couler de mes lèvres, en flots intarissables, ce feu intérieur qui me dévorait. C’était absurde, n’est-ce pas? puisque Picha ne pouvait point saisir un mot de ce que je lui disais; je le savais, je me le répétais à moi-même et cependant j’éprouvais un irrésistible besoin de parler, de me griser moi-même avec ces paroles brûlantes que je ne pouvais plus contenir. Peut-être avais-je aussi, sans me l’avouer, le vague espoir que les effluves magnétiques qui se dégagent d’une passion ardente agiraient sur la Bohémienne à travers et malgré tout.
Et, par le fait, je pus croire un moment que cette fièvre d’amour qui me brûlait le sang était passée dans ses veines. Il me semblait que ses membres nerveux s’assouplissaient par degrés et se laissaient aller contre moi, et je croyais voir des éclairs jaillir de ses yeux alanguis.
Affolé, oubliant tout, et le lieu où je me trouvais et ce qu’était cette femme, et tout ce qui nous séparait, je la saisis brusquement dans mes bras et je plongeai mes lèvres au milieu des mèches de cheveux noirs qui se tordaient sur sa nuque.
A ce moment, un cri d’appel, bizarre, mais impératif, se fit entendre à quelque distance derrière nous. Par un mouvement rapide, Picha se dégagea de mon étreinte furieuse et, glissant entre mes bras comme une. couleuvre, elle disparut en un instant.
Je demeurai sur ma chaise, anéanti, hors d’état de me rendre compte de ce qui s’était passé.
Un garçon qui vint éteindre les becs de gaz du jardin me rappela enfin à la réalité. Je m’aperçus alors que tout bruit avait cessé autour de moi et que j’étais seul. Tout le monde était parti et le temps s’était écoulé sans que je m’en fusse aperçu.
Je me levai tout étourdi et, traversant les salons déserts, je retrouvai ma troïka, qui était restée la dernière, et revins à Moscou; le froid était extrêmement vif, mais il l’eût été deux fois plus encore que je n’eusse rien senti, dévoré que j’étais intérieurement par tous les feux de la passion.
VIII
Table des matières
A partir de ce jour ou plutôt de cette nuit, je devins l’habitué le plus assidu de Strelna.
Chaque soir, à dix heures, quelque temps qu’il fit, la troika venait me prendre à l’hôtel, où elle me ramenait ensuite vers les quatre heures du matin.
J’usais le reste de la journée comme je pouvais, m’efforçant de briser mon esprit et mon corps en suivant à la piste les curiosités typiques, les originalités de mœurs que la ville de Moscou pouvait renfermer. Mais j’avais beau battre en conscience les péréouloks les plus mystérieux du Kitaï Gorod et fouiller les unes après les autres toutes les boutiques du Gostini Dvor: je ne parvenais pas à détacher un seul instant ma pensée de Picha; c’était avec une impatience fiévreuse que j’attendais le moment où je pourrais la revoir. Je ne vivais réellement que pendant les quatre ou cinq heures que je passais à Strelna. Tout le reste ne comptait pas pour moi. En dehors de Picha, rien n’existait plus. Quant à mes affaires, à mes amis, à ma famille, à la France, j’avais tout oublié; et l’on m’aurait bien étonné en me rappelant que je n’étais venu à Moscou que pour y passer quelques jours. L’idée que je pourrais quitter ce pays, que je n’irais plus chaque soir à Strelna, que je ne verrais plus Picha; ne se présentait même pas à mon esprit.
Le brave Henri Dumas, à qui je continuais de cacher avec soin ce qui se passait, ne comprenait rien du tout à mes façons d’agir. Il était à mille lieues de supposer que je fusse retenu à Moscou par autre chose que ce qu’il appelait ma folle passion pour les icons, les triptyques en cuivre émaillé, les croix grecques en vieil argent et autres menus bibelots du même genre, qui ne lui inspiraient, à lui, qu’une indifférence fortement mélangée de mépris. Aussi ne revenait-il point de sa surprise en me voyant accueillir sans le moindre empressement ses offres de service, lorsqu’il me proposait, par exemple, une visite au musée de Paskow ou chez tel ou tel de ses amis russes qui possédait une collection complète de cuivres byzantins.
Un jour, il vint me chercher pour m’emmener à la Laura de Troitza, couvent célèbre des environs de Moscou, où l’on accourt en pèlerinage de toutes les provinces de l’empire, car il a pour fondateur saint Serge, un des saints les plus vénérés du calendrier grec. C’est une excursion que ne manquent jamais de faire tous ceux qui viennent à Moscou et que nul ne se repent d’ailleurs d’avoir faite: il est impossible en effet d’imaginer quelque chose de plus magnifique et de plus curieux à la fois que cet immense couvent en forme de forteresse, qui renferme dans son enceinte, aussi grande que celle d’une ville, neuf églises ou neuf cathédrales, comme disent les Russes, des palais, des batiments de toute sorte dont la barbarie hiératique impressionne aussi vivement que les plus splendides spécimens de la plus savante architecture.
Je déclinai cependant la proposition, à la grande stupéfaction de Dumas, qui eût jeté bien d’autres cris s’il avait pu penser un instant que ma seule raison de rester à Moscou, c’était que, le couvent de Troïtza se trouvant à soixante verstes de Moscou, il m’aurait fallu coucher en route et manquer, par conséquent, ma visite quotidienne à Strelna.
Je ne lui avais plus reparlé des Bohémiennes; aussi, bien que je le visse à peu près tous les jours et que je déjeunasse ou dînasse très souvent avec lui, ne pouvait-il se douter que chaque soir, en le quittant, au lieu d’aller me mettre tranquillement au lit, je courais la grande route de Pétrovsky au galop précipité des trois chevaux de ma troïka, dont l’allure vertigineuse me paraissait trop lente encore au gré de mes désirs.
Je connaissais maintenant le chemin dans ses moindres détails, bien que je ne l’eusse fait que de nuit; les hauts platanes qui s’alignaient de chaque côté de la chaussée m’étaient devenus familiers, et je saluais au passage, comme des amis, les petits toits pointus qui perçaient de distance en distance entre les bouleaux et les pins du parc de Pétrovsky.
Puis, quand j’apercevais enfin l’entrée bien connue de Strelna, le cœur me battait plus vite, et ce n’était jamais qu’en tremblant que je voyais s’ouvrir devant moi la double porte vitrée du vestibule.
Tout le monde me recevait maintenant avec un empressement marqué, depuis le moujik, qui se précipitait pour me débarrasser de ma pelisse et de mes galoches, jusqu’au maître de l’établissement, qui courait au-devant de moi du plus loin qu’il m’apercevait et venait me souhaiter la bienvenue dans un français de la plus haute fantaisie.
Quant à Picha, elle aussi m’accueillait d’un sourire en me voyant paraître sur le seuil du petit salon où elle se tenait ordinairement, à demi étendue dans l’encoignure d’un canapé, ses deux petits pieds croisés l’un sur l’autre.
J’allais aussitôt me mettre en face d’elle et je passais la soirée à la regarder boire les verres de thé que je faisais apporter avec des soucoupes de confitures d’airelles ou de graines de sorbier, et lancer nonchalamment en l’air la fumée de ses papiros.
D’autres fois, c’était dans le jardin que nous nous rencontrions. Elle venait alors d’elle-même s’asseoir à côté de moi; s’il n’y avait qu’une seule chaise, comme le premier soir, elle s’asseyait sur mon genou. Elle s’était habituée peu à peu à moi, et souvent il lui arrivait de retirer de ma bouche ma cigarette allumée, d’aspirer deux ou trois bouffées, puis de me la rendre, toute chaude encore du contact de ses lèvres ardentes.
Malgré cette apparente familiarité, notre liaison n’avait point fait un pas depuis le moment où je m’étais trouvé seul avec elle pour la première fois. Le monde d’idées qui nous séparait n’avait pas diminué d’une ligne. Parfois je me figurais qu’à force d’étudier cette nature fruste et compliquée en même temps, j’avais fini par la pénétrer quelque peu; puis, à son regard étonné, à un geste encore plus éloquent, je m’apercevais soudain que je m’étais complètement mépris et que je prêtais gratuitement à mon indéchiffrable Picha des impressions ou des sentiments qui lui étaient absolument étrangers.
De son côté, elle me regardait-souvent de son regard étrange, inquiet, comme si, elle aussi, elle eût cherché à me comprendre. Évidemment, je ne devais point ressembler à ceux qu’elle était habituée à voir à Strelna et je l’intriguais sans doute extrêmement.
Peut-être s’amusait-elle aussi de la singularité de nos longs tête-à-tête, où nous ne pouvions que croiser nos regards, comme des adversaires qui se mesurent et qui se tâtent en cherchant à deviner les-sentiments qui se cachent au fond de leur cœur.
Il arrivait assez fréquemment qu’on venait la chercher pour qu’elle chantât dans le salon blanc et or avec ses compagnes. Je trouvais alors presque toujours moyen de me glisser dans l’assistance, moyennant, bien entendu, quelques billets de cinq ou dix roubles. Je me plaçais au fond, derrière tout le monde, de façon cependant à ne point perdre Picha de vue et je savourais avidement l’acre volupté de la voir se transfigurer sous l’empire de la musique.
Elle me regardait aussi, et, quand ses yeux, qu’elle tenait ordinairement levés, fixés dans le vide pendant qu’elle chantait, s’abaissaient sur l’assistance, c’était toujours les miens qu’ils cherchaient.
Malgré moi, je ne pouvais m’empêcher d’avoir des mouvements de colère en pensant que d’autres la dévoraient également des yeux. J’aurais voulu être seul à deviner que sous son indolence apparente se cachait une nature de feu.
Aussi combien je préférais nos. tête-à-tête du jardin, où je l’avais seule à moi, me grisant de la vie intense qui se dégageait de cette fleur sauvage du désert poussée au grand air et tout imprégnée d’une saveur exotique! Je me la représentais en pleine nature, libre et indépendante, le ciel étoilé sur la tête, cent fois plus belle encore dans son vrai cadre et cent fois plus désirable. Il me semblait qu’alors je m’eusse mieux fait comprendre d’elle, et qu’elle m’eût aimé!
Ici, dans cette nature factice, elle me rappelait ces malheureux fauves enfermés derrière les barreaux des jardins zoologiques, paralysés par cette vie de compression où l’air manque à leurs poumons et l’espace à leurs membres ankylosés. Elle avait d’ailleurs, à la bien regarder, les grands yeux vagues, traversés par de soudains éclairs, de ces nobles animaux, leurs attitudes nonchalantes et onduleuses; et, dans l’attraction inexplicable qu’elle exerçait sur moi, il y avait certainement quelque chose de cette possession extra naturelle que Balzac a dépeinte dans sa courte et saisissante nouvelle: Une passion dans le désert.
Ce qui était certain, c’est que jamais femme ne m’avait envahi aussi complètement que cette Bohémienne, si peu femme cependant. J’en étais arrivé à un état de fièvre et d’énervement tel, que, si je ne la voyais pas tout de suite en entrant, il me semblait que le sol s’enfonçait sous mes pas.
Un soir, je crus que j’allais devenir fou de rage et de dépit en trouvant les portes de Strelna fermées. Tout d’abord j’essayai de me persuader qu’il y avait un malentendu et je m’impatientai de ne point comprendre ce que mon cocher s’évertuait à m’expliquer dans son langage. Mais, quand je vis qu’il faisait mine de tourner bride pour revenir en ville, je m’emportai tout à fait et le forçai brusquement de se rasseoir sur son siège.
Une autre troïka étant arrivée sur ces entrefaites, et les deux personnes qui la montaient entendant le français, je pus apprendre enfin que l’établissement avait été loué entièrement pour la nuit par un riche marchand d’eau-de-vi.e de la grande rue de Yakimanka, qui offrait à ses amis le régal des Bohémiennes à l’occasion de la fête de saint Serge, son patron.
Je me rappelai immédiatement ce que nous avait raconté, à Dumas et à moi, le jeune Likhouschine, cette histoire du vieux Solodovnikoff faisant briser les membres de ses trois magnifiques chevaux de l’Oural pour enfoncer la porte; et ce trait de mœurs, qui m’avait semblé alors d’une brutalité et d’une absurdité révoltantes, me parut maintenant tout naturel.
Je ne sais pas si je n’en aurais point fait autant, en admettant que je l’eusse obtenu de mon cocher, ce qui était peu probable, du reste.
A défaut de cette barbare satisfaction ou plutôt de cette barbare vengeance, je dus me contenter de tourner autour de la vaste maison avec l’espérance de rencontrer quelque porte de service par où je pusse pénétrer. La perspective d’être chassé brutalement par les moujiks ne m’aurait pas arrêté un seul instant.
Quoi qu’il en soit, la maison était bien hermétiquement close de toutes parts, et, comme la neige qui tombait incessamment rendait l’attente extrêmement pénible, je finis par quitter la place, la rage dans le cœur.
Le lendemain, il m’arriva une autre aventure dont les suites eussent pu devenir beaucoup plus graves. Cette fois, j’avais trouvé la porte ouverte et j’avais même pu passer la plus grande partie de la nuit dans le jardin, en tête-à-tête avec Picha.
Comme à l’ordinaire, ce tête-à-tête n’avait pris fin que lorsqu’un cri d’appel, un cri sauvage et sinistre d’oiseau de proie, était venu avertir ma chère Bohémienne que l’heure du départ avait sonné. Jamais Picha ne résistait à cet avertissement impérieux; dès qu’il se faisait entendre, elle se dégageait de mes bras, qui essayaient en vain de la retenir, et se sauvait précipitamment.
Je n’avais pas cherché à savoir si c’était le chef de la troupe des Bohémiens, ou le père, ou le mari de Picha, ou son amant, qui l’appelait ainsi: je préférais m’arrêter à cette pensée qu’elle était libre de disposer d’elle-même, ou que, du moins, elle n’appartenait à personne.
Je savais parfaitement pourtant que ces Bohémiennes, si inaccessibles aux étrangers, passaient pour être beaucoup moins farouches avec les hommes de leur tribu, et que chacune d’elles se choisissait généralement parmi eux un rom. La signification de ce mot n’était pas facile à déterminer d’une manière précise, mais il impliquait évidemment les droits les plus étendus et les plus complets.
Parmi les huit ou dix hommes que je rencontrais tous les soirs à Strelna, la plupart, avec leur teint basané, leurs moustaches rébarbatives, leurs yeux louches et coulissés, avaient l’air de véritables bandits: l’un d’eux surtout, que j’avais rencontré plusieurs fois sur mon chemin, m’avait frappé par ses allures sournoises et sa face de hyène. A plusieurs reprises, j’avais cru surprendre dans ses yeux, quand ils se fixaient sur moi, une expression de haine féroce et de menace; mais je n’y avais point fait grande attention.
D’ailleurs, je portais toujours sur moi, dans la poche intérieure de ma pelisse, un excellent revolver qui eût parfaitement suffi, à l’occasion, pour me faire respecter.
Il m’était arrivé déjà deux ou trois fois de partir de Strelna en même temps que les Bohémiennes et de faire route avec elles jusqu’à la barrière Tverskaïa, où leurs troïkas tournaient à droite pour regagner le quartier Khamovnitcheskaïa, où elles habitaient.
Ce soir-là, dès que Picha m’eut quittée, je me levai et la rejoignis dans le vestibule au moment où elle achevait de revêtir une large pelisse de femme qui l’enveloppait de la tête aux pieds. Elle m’aperçut, me lança un regard furtif et disparut avec ses compagnes.
Quand je voulus partir à mon tour, Vassili, mon cocher, qui était ordinairement d’une exactitude parfaite, ne se présenta point. Je l’envoyai chercher: on revint me dire que ma troïka était bien là, mais que Vassili avait disparu. Enfin, à force de fureter, on finit par le découvrir étendu comme une brute dans un coin obscur de la cour, derrière un gros tas de neige, et abominablement ivre. On me l’amena: il avait perdu son bonnet, ses mouffles et ne tenait pas ’debout. J’étais furieux et l’accablai de bourrades, qu’il reçut avec cette patience apathique qui est le fond du caractère russe.
Je ne pouvais point cependant rester plus longtemps à Strelna, car il était quatre heures du matin. Je me décidai à partir quand même, bien que la nuit fût fort obscure; à moins d’un miracle, il y avait gros à parier que nous n’atteindrions point Moscou sans accident.
Tant que nous fûmes sur la grande chaussée de Pétrovsky, les choses allèrent encore assez bien; mais, une fois engagés dans les rues étroites et irrégulières des faubourgs, la troïka, mal dirigée, vint se heurter en rebondissant aux trottoirs d’angle avec de telles secousses, que nous faillîmes être culbutés vingt fois pour une. Par bonheur, aucun traîneau ne se rencontra sur notre route; sans quoi nous l’eussions accroché infailliblement; et Dieu sait ce qui serait arrivé Vassili allait d’un train d’enfer, comme si la rapidité de cette course précipitée avait achevé de le griser; et plus je le bourrais de coups par derrière pour qu’il ralentit son allure, plus il excitait ses chevaux de la voix et du fouet. Je m’attendais à tout instant à être projeté violemment sur la chaussée, et à deux ou trois reprises je pensai sérieusement à faire sauter la tête de l’ivrogne pour préserver ma propre vie.
Enfin, après un dernier choc plus effrayant encore que tous les autres, à l’angle du Gostint-Dvor et de la rue Nicholskaïa, les chevaux s’arrêtèrent tout fumants devant le Slaviansky bazar.
Le secrétaire de l’hôtel, à qui je racontai ma mésaventure, se montra extrêmement surpris. Vassili, me dit-il, ne se grisait jamais: c’était la première fois que la chose lui arrivait depuis plus de quatre ans qu’il était attaché à l’hôtel.
– Il faut qu’il ait été entraîné, ajouta-t-il. Je ne saurais trop engager monsieur, d’ailleurs, à se métier des gens qu’il peut rencontrer à Strelna. Tous les hivers il s’y passe quelque vilaine histoire. Pour ce qui est de la troïka, je donnerai ce soir à monsieur, Alexei, le meilleur cocher et le plus sur de Moscou, à ma connaissance du moins.
Lorsque j’arrivai, le soir de ce même jour, à Strelna, je remarquai dans l’accueil que me fit Picha un empressement tout à fait extraordinaire. Elle semblait tout heureuse, et un peu surprise en même temps, de me revoir. Sur le moment, je n’y fis point trop attention; ce fut plus tard seulement que cette attitude toute nouvelle de Picha me revint à la mémoire.
Je me souviens même que, lorsque je voulus l’entraîner dans le jardin, du côté de notre petit coin ordinaire, elle me témoigna d’abord une répugnance très vive, et qu’elle jeta autour d’elle des regards de frayeur, comme si elle se fût attendue à quelque danger. Elle finit cependant par céder et quitta le salon, mais non point sans se retourner fréquemment, pour voir si nous étions suivis.
Toute la soirée, elle se montra nerveuse, inquiète, avec des élans attendris qu’elle n’avait jamais eus encore. A plusieurs reprises même, elle me jeta les bras autour du cou et me serra sur sa poitrine avec une énergie sauvage, comme pour me défendre contre je ne sais quel ennemi invisible. Je commençais à croire que j’avais enfin entamé cette nature impénétrable jusqu’alors, et je jouissais délicieusement de ce bonheur inespéré, lorsque l’espèce de sifflement sinistre qui annonçait le prochain départ des Bohémiennes se fit entendre.
Tout aussitôt Picha m’étreignit plus étroitement encore en tremblant de tous ses membres; puis, s’arrachant brusquement de mes bras, elle me regarda longuement dans les yeux avec une visible angoisse, comme si elle eût voulu me communiquer quelque avertissement important; puis, elle me quitta, mais lentement, contre son habitude; on eût dit, au contraire, que ce soir-là elle ne pouvait point se décider à me laisser.
Cette singulière attitude de Picha m’avait profondément troublé et je fus quelque temps à me remettre avant de songer à partir moi-même.
Dans la cour, je trouvai Alexei, mon nouveau cocher, qui m’attendait avec le calme d’une conscience parfaitement tranquille. Cette fois je n’avais rien à craindre, ou du moins je n’avais pas à craindre de verser. Hélas! j’étais loin de me douter de ce qui nous était réservé.
Nous n’étions pas à deux verstes de Strelna, que j’entendis arriver à fond de train derrière nous un traîneau dont l’attelage semblait avoir pris le mors aux dents.
Alexei l’entendit également et poussa ses chevaux pour ne pas se laisser dépasser; mais, malgré ses efforts, le traîneau gagnait visiblement sur nous. Les gens qui le montaient excitaient encore leur attelage par des cris farouches, de sorte que nous avions l’air d’être poursuivis par une troupe de bandits.
Voyant enfin que nous ne pouvions tarder d’être rattrapés et pour éviter tout accident, je criai à Alexei, qui tenait le milieu de la chaussée, de se ranger à gauche pour laisser passer ces furieux. A tout hasard je pris mon revolver dans la poche de ma pelisse et je l’armai.
Un instant après, soit qu’Alexei n’eût pas obéi assez vite à mon injonction, soit que les gens qui arrivaient sur nous l’eussent fait à dessein, notre troïka, prise en écharpe, était culbutée, et j’étais moi-même projeté brutalement à quelques pas de là, pendant que nos assaillants, hommes et bêtes, passaient comme un ouragan.
Bien que l’épais tapis de neige qui couvrait la route eût singulièrement amorti la violence de ma chute, je me relevai tout meurtri.
Embarrassé dans ses traits, le brancardier se débattait comme un beau diable, tandis que les deux chevaux de volée, affolés de terreur, tiraient chacun de leur côté; enfin, d’un dernier effort, le brancardier ayant réussi à se dégager, tous trois partirent à fond de train, emportant derrière eux la caisse à demi brisée de la troïka.
Quant au pauvre Alexei, il était étendu, sans mouvement, au milieu d’une mare de sang qui faisait une large tache rouge sur la neige. Moins heureux que moi, il avait reçu sans doute dans la bagarre un coup de pied de cheval, à moins que le traîneau ne l’eût écrasé en passant.
Dès que j’eus repris un peu de sang-froid, je pensai tout d’abord à sortir de cette atroce situation.
Je commençai par ramasser mon revolver, qui avait roulé sur la neige, pour me tenir prêt à tout événement; puis, revenant près de mon cocher, je m’assurai qu’il n’était point mort, bien que le sang coulât à flots de son front. N’ayant aucun moyen de lui venir en aide, le seul parti à prendre était de gagner Moscou à pied et de revenir au plus vite avec un médecin, si je pouvais en trouver un à cette heure.
Quant à espérer du secours avant d’avoir atteint la ville, comme il devait être près de quatre heures du matin, c’eût été folie d’y penser.
Le ciel était d’un noir bleu, sur lequel les étoiles tremblotaient et scintillaient avec cette clarté nette qui indique l’intensité du froid; la neige grinçait sous mes galoches sans se briser. Du reste, il ne faisait pas un souffle d’air et l’on eût dit que le vent lui-même était gelé. La route était absolument déserte et silencieuse. Je marchai le plus rapidement que je pus, mon bonnet enfoncé sur mes oreilles et mon revolver à la main en cas de mauvaises rencontres; mais je ne tardai pas à reconnaître avec terreur qu’il me faudrait sans doute plusieurs heures de marche avant d’atteindre seulement la barrière Tverskaïa.
Aussi, quelle fut ma joie en m’apercevant, à l’entrée du parc de Pétrovsky, que le restaurant de Yard, le rival de Strelna, n’était point encore fermé, par extraordinaire! Allons! j’étais encore plus heureux que je ne l’espérais!
Je n’eus pas de peine à trouver en effet, dans la cour de Yard, une troïka tout attelée, où je m’installai immédiatement en coupant court aux étonnements de l’isvostchik parl’apparitiond un billet de vingt roubles. Et comme, en sortant de la cour, l’isvostchik prenait à gauche, dans la direction de Moscou:
– Niet! lui dis-je, na prava! (Non! à droite.)
Avec l’obéissance passive du serviteur russe, mon homme tourna ses chevaux et partit d’une bonne allure que j’activai encore à la mode moscovite, c’est-à-dire avec force coups de poing dans le dos, ponctués de fréquents: Paskaré, paskuré! (Plus vite! plus vite!)
Quelques instants après, nous arrivions sur le théâtre de la catastrophe et nous retrouvions Alexei dans la même position où je l’avais laissé.
Aidé par l’isvostchik, je relevai le malheureux et le hissai dans la troïka, et nous repartîmes pour Moscou, où nous arrivâmes une heure après, sans plus d’accident. Je remis alors Alexei, toujours sans connaissance, entre les mains des gens de l’hôtel; puis, songeant enfin à moi, je montai dans ma chambre et me jetai sur mon lit, brisé par les émotions et par la fatigue.
IX
Table des matières
J’étais encore à demi fourbu, moralement et physiquement, quand sonnèrent dix heures du soir. Je n’hésitai point cependant un seul instant à me lever pour retourner à Strelna, malgré les conseils du secrétaire de l’hôtel, qui m’engageait à la plus grande prudence après ce qui s’était passé les deux nuits précédentes.
La première figure que j’aperçus en arrivant fut celle de Picha. Elle semblait m’attendre avec impatience, et, courant aussitôt à moi, elle me regarda avec anxiété, comme si elle eût appris mon accident de la veille et qu’elle eût craint que je ne fusse blessé. Puis, au lieu de me suivre docilement, mais sans empressement, comme elle faisait à l’ordinaire, ce fut elle qui m’entraîna dans le jardin jusque derrière le petit massif de palmiers.
A peine arrivés là, avant même que le garçon qui nous avait suivis avec le thé se fût retiré, elle se pelotonna tendrement sur mes genoux, et, passant ses deux bras autour de mon cou, elle se mit à me parler avec une agitation et une volubilité extrêmes. Je ne comprenais ni ne me souciais de comprendre un mot de ce qu’elle disait; mais sa voix ardente, enflammée, qui s’adoucissait parfois avec des inflexions caressantes, me sonnait aux oreilles comme la plus délicieuse musique. Pendant qu’elle parlait, je ne me lassais pas de regarder ses grands yeux, étincelants de colère, et ses dents éblouissantes, que ses lèvres rouges cachaient et découvraient tour à tour.
Quant à elle, elle semblait irritée de ne pouvoir se faire entendre de moi, et, lorsque j’essayais de l’attirer sur ma poitrine, elle me repoussait avec impatience; elle ne cessait point de regarder à droite et à gauche, comme si elle se fût attendue à voir surgir à tout instant, devant nous, quelque apparition effrayante.
Voulait-elle me parler du danger que j’avais couru? me mettre sur mes gardes contre un nouveau danger? Je ne songeai même pas à le deviner. J’étais tout à l’enivrement de sentir frémir entre mes bras ce jeune corps souple et gracieux, et je m’efforçai d’approcher à portée de mes lèvres cette charmante tète que l’émotion rendait cent fois plus séduisante encore. Tout d’un coup, poussant un cri sauvage, un véritable cri de bête fauve, elle me rejeta brusquement en arrière avec une force dont je ne l’aurais jamais crue capable et bondit comme une tigresse sur un homme qui venait de se dresser subitement au milieu des palmiers qui nous cachaient.
Je reconnus aussitôt le Bohémien, dont l’aspect farouche et le regard haineux m’avaient déjà frappé. De la main gauche, il essayait d’écarter Picha, et, de l’autre, il tenait levé en l’air un couteau à lame étroite et longue.
Le misérable avait bien choisi son moment: le jardin, surtout du côté où nous nous trouvions, était absolument désert. En outre, par une inadvertance inexplicable, j’avais laissé mon revolver dans la poche de ma pelisse, et je me trouvais complètement à la merci de mon féroce ennemi.
Pendant que Picha, s’attachant à lui, s’efforçait de paralyser ses mouvements au risque de se blesser elle-même avec le couteau, je m’étais levé pour me défendre de mon mieux. Il s’écoula ainsi deux secondes véritablement effrayantes. Enfin, se débarrassant par un effort violent de l’étreinte de Picha, le Bohémien se jeta sur moi.
A défaut d’autre arme, je saisis un des verres à thé qui se trouvaient sur la table et le lançai contre la figure du bandit avec une violence telle et tant de bonheur, que celui-ci alla s’affaisser, tout étourdi, deux ou trois pas plus loin. En même temps, Picha lui arrachait son couteau et, me montrant avec un cri de triomphe sauvage ses doigts profondément entaillés par la lame et d’où s’échappait un flot de sang, elle vint s’abattre contre ma poitrine et m’appliqua sur les lèvres un baiser furieux – le premier que j’eusse reçu d’elle, – dont l’acre volupté me renversa pâmé sous son étreinte.
Tout cela se passa si rapidement qu’à peine en eus-je conscience.
Au cri de Picha, on accourut de tous les côtés; on nous entoura, on ramassa le Bohémien; mais, comme celui-ci n’était qu’étourdi, l’émotion se calma assez vite et chacun retourna bientôt à ses petites affaires.
Quand tout le monde fut parti, je cherchai des yeux Picha: elle avait disparu avec les autres.
J’attendis patiemment dans mon coin une heure ou deux, convaincu qu’elle ne pouvait manquer de revenir. Elle ne revint point cependant, contre mon espoir; alors, ne sachant que penser, craignant que sa blessure ne fût plus grave qu’elle-même n’avait l’air de le croire au premier moment, inquiet de l’accueil qui avait pu lui être fait par ses compagnons pour avoir pris parti en faveur d’un étranger contre un des leurs, je voulus la rejoindre et savoir ce qu’il en était.
En me levant, j’aperçus à mes pieds le couteau du Bohémien, que Picha avait laissé tomber de sa pauvre main mutilée; je le ramassai et l’emportai tout couvert du sang de ma chère Bohémienne.
Le maître de l’établissement, que je rencontrai à la porte des salons et qui me parut dans un état d’agitation extrême, m’apprit que les Bohémiens étaient partis depuis plus d’une demi-heure, emmenant avec eux leur compagnon encore tout étourdi et Picha. Je n’avais plus rien à faire dès lors à Strelna, et je le quittai à mon tour, tout bouleversé de mon aventure et surtout de la manière imprévue dont elle s’était dénouée.
X
Table des matières
J’étais en train de me lever, le lendemain matin, lorsque le garçon entra dans ma chambre et m’apporta mon courrier et, avec mon courrier, la carte de mon ami Henri Dumas.
– Allons, bon! pensai-je tout de suite; Dumas aura déjà eu vent de la tragi-comédie d’hier soir et le voici qui vient me laver la tète. Que le diable emporte les amis!
Tout en maugréant, je m’habillai et fus rejoindre Dumas.
– Qu’est-ce que vous devenez? me dit celui-ci en m’apercevant. On ne vous voit plus depuis quelque temps!
Et, comme je me récriais, déguisant mon embarras derrière un flot intarissable de métaphores sur les merveilleuses découvertes artistiques, pittoresques et autres, que j’avais faites à travers les rues de la vieille Moscou:
– C’est bon, me dit-il; il est entendu que Moscou est remplie de merveilles et que nous autres, qui ne nous en sommes pas encore aperçus après trois ou quatre ans de séjour ici, nous ne sommes que des philistins et des ânes. Mais ce n’est pas pour vous dire cela que je suis venu vous prendre au saut du lit. Voici ce qui m’amène. Dites-moi, sans indiscrétion, vous n’avez pas de fonds engagés dans l’ Union?
– Dans la Timbale? Pas un sou. Mais pourquoi me demandez-vous cela?
– Pas un sou? Allons, j’en suis bien aise. J’avais une peur atroce que vous n’eussiez cédé à l’entraînement général. Figurez-vous que j’ai ce matin des nouvelles désastreuses de Vienne et de Paris. L’Union a baissé de1500francs en deux jours. Elle est à1250ce matin, et on craint qu’elle ne baisse encore. Un krach, mon cher, un véritable krach comme il ne s’en est point vu en Bourse depuis plus de trente ans! J’ai bon nombre d’amis de pincés et j’ai craint un instant que vous-même ne le fussiez aussi, d’autant plus que vous m’aviez dit que c’était Marceau qui s’occupait de vos affaires et j’ai tout lieu de croire que ce brave ami ne soit fortement engagé dans l’Union. Vous voyez-vous ruiné à plat là-bas, par un coup de Bourse, pendant que vous faites tranquillement ici la chasse aux vieilles peintures byzantines et aux icons en cuivre émaillé? Mais vous me rassurez. Je sais tout ce que je voulais savoir, et je me sauve. Ah! vous n’avez pas de Suez non plus, n’est-ce pas? Les Suez ont baissé de1500 francs et la Banque ottomane de200, et l’Italien lui-même de5francs. Une vraie dégringolade!
– Moi? Je n’ai pas d’autres valeurs que des actions de la Banque de France.
–Ah! bien! En ce cas, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles.
Là-dessus, Dumas s’enfuit et j’achevai de m’habiller; puis je descendis déjeuner dans la grande salle à manger de l’hôtel en songeant à ce pauvre Marceau, hier encore l’un des plus solides et des plus riches agents de la place de Paris, et aujourd’hui peut-être réduit à la misère.
Au moment où, mon déjeuner prestement expédié, je me versais un petit verre de kummel d’Asslach, une liqueur exquise que nous ne connaissons guère en France, le garçon tartare qui me servait vint me présenter sur une assiette une lettre que je décachetai assez surpris, car l’heure du courrier était passée depuis longtemps.
C’était un billet de Dumas; il ne renfermait que ces mots:
«Dernières nouvelles de Paris: baisse générale continue; Union à800, Suez à1980, Banque de France à3200!»
La banque de France à3200! Ce n’était pas possible! Elle qui était à6200! Trois mille francs de baisse! Mais alors, qu’est-ce qui se passait donc là-bas?
Et je retournais le maudit billet, cherchant à comprendre, à m’expliquer! Dumas ne me le disait-il pas lui-même, deux heures auparavant? Avec la Banque de France je pouvais être tranquille, je pouvais dormir sur les deux oreilles.
Trois mille francs de baisse, c’étaient les trois quarts de ma petite fortune perdus d’un seul coup, et, pour peu que la baisse continuât, c’était la ruine, la ruine complète!
Si encore j’avais été là-bas, peut-être aurais-je pu sauver quelque chose! Ah! le maudit voyage et la funeste idée que j’avais eue de m’en aller si loin à la veille d’une pareille crise! Je voudrais partir maintenant, que j’arriverais trop tard!
Quant à envoyer une dépêche à Marceau, encore eût-il fallu savoir au juste ce qu’il en était, et quels ordres je devais lui donner, et si lui-même n’avait pas filé ou ne s’était point fait sauter la cervelle après sa culbute! J’avais beau me creuser la tête, je ne trouvais rien à faire. Tout ce que je voyais, c’est que j’étais ruiné.
Sans être riche, j’avais toujours eu assez de fortune pour m’assurer l’indépendance, cette inappréciable indépendance grâce à laquelle j’avais pu me tenir à l’écart de toute fonction, de tout lien gênant, et vivre à ma guise, aller et venir, rester, partir comme et quand il me plaisait, et surtout ne point accepter d’obligation, ne devoir rien à personne et ne faire que les besognes qui me convenaient. J’étais absolument incapable de changer aujourd’hui ma manière de vivre. D’ailleurs, je n’avais aucun métier, aucun instrument de fortune entre les mains. Pas de relations utiles, point de famille à qui je pusse demander de m’aider. Je ne saurais pas gagner mon pain! Autant me tuer tout de suite!
Me tuer! Au fait, c’était une solution! Je n’aurais certainement pas le courage de vivre autrement que j’avais vécu jusqu’alors. Quant à me tuer, rien n’était plus facile.
Cette réflexion eut pour effet immédiat de me rendre tout mon sang-froid. Du moment que j’avais à ma portée une manière de sortir de cette situation sans issue, pourquoi m’en serais-je troublé? Rien ne pressait d’ailleurs. Je pouvais regarder les choses bien en face, prendre mon temps, ne rien précipiter, agir enfin en homme résolu et non point en désespéré.
Ce qui me pesait surtout, c’était l’incertitude où je me débattais. J’aurais moins souffert de me savoir complètement ruiné!
Dumas me dira peut-être ce qu’il en est!
Et je me levai pour aller chez lui; mais je réfléchis qu’il n’en savait probablement pas plus que ce qu’il m’avait écrit.
Non! si je voulais sérieusement être fixé, je n’avais qu’une chose à faire: partir aussitôt. Ce n’était qu’à Paris que j’apprendrais la vérité tout entière.
D’ailleurs, je ne pouvais point demeurer à Moscou. Je n’avais guère ménagé ma-bourse ces derniers temps. Il me restait assez pour régler avec l’hôtel et pour revenir en France; mais, si je n’avais pas le courage de partir immédiatement, je ne tarderais pas à me trouver sans ressources, et alors que deviendrais-je? Je voulais bien en finir par un coup de revolver à la tempe, mais je tenais du moins à faire les choses proprement, à laisser après moi toutes mes affaires réglées et ma situation parfaitement nette. Pour cela, ma présence à Paris était indispensable.
Je pris brusquement mon parti, et, sonnant le garçon, je l’envoyai dire à la caisse que je partais par le train de cinq heures, qu’on arrêtât mon compte et qu’on me tint un traineau prêt pour quatre heures et demie.
Puis je montai dans ma chambre pour faire ma valise. J’avais trois grandes heures devant moi: c’était beaucoup plus qu’il ne m’en fallait. J’aurais voulu partir à l’instant, maintenant que ma résolution était arrêtée.
J’écrivis un mot à Dumas pour le prévenir de mon départ et m’excuser de ne pas être allé lui serrer la main: j’aurais bien eu le temps de passer chez lui, mais il m’eût fallu entrer dans des explications inutiles, recevoir ses condoléances; et, ma foi! je n’étais guère d’humeur à subir patiemment cette corvée.
Ma lettre écrite, je traînai ma valise au milieu de ma chambre, et, pour tuer le temps, je m’appliquai à la remplir méthodiquement. Je vidai l’un après l’autre tous les tiroirs de la table et de la commode, et j’emballai avec soin dans des feuilles de papier de soie la collection de photographies que j’avais achetée chez Daziaro, au pont des Maréchaux, ainsi que les divers objets de curiosité dénichés au cours de mes longues flâneries sous les voûtes sombres du Gostini Dvor ou devant les misérables échoppes adossées à la muraille de la ville chinoise.
Quand tout cela fut fait, je jetai un dernier regard autour de moi pour voir si je n’avais rien oublié.
J’aperçus alors dans un coin de la chambre, sur le tapis du petit guéridon, le couteau du Bohémien que j’avais rapporté la veille de Strelna.
– Et Picha! m’écriai-je.
Tout aussitôt le visage bistré de la Bohémienne se représenta devant mes yeux tel que je l’avais vu la veille au soir, quand elle s’était jetée entre mon assassin et moi. Comment l’avais-je pu oublier un seul instant? Comment avais-je pu penser à partir sans l’avoir revue une dernière fois? Non seulement je n’avais point de raison de me refuser cette suprême joie; mais n’était-ce pas un devoir d’honneur pour moi de m’assurer que la blessure qu’elle avait reçue en cherchant à défendre ma vie n’aurait point de conséquences graves? Au lieu de partir ce jour-là, je ne partirais que le lendemain. Que m’importait un jour de plus ou de moins, du moment que j’étais fixé sur la façon dont tout cela devait se dénouer?
Je n’avais qu’à décommander le traîneau et à prévenir que je remettais mon départ au lendemain.
Cependant, au moment de poser le doigt sur le bouton d’ivoire de la sonnerie électrique, j’hésitai. Quelque chose me disait que, si je revoyais Picha, je n’aurais plus le courage de partir, ni le lendemain, ni un autre jour. Et alors qu’arriverait-il de moi? Quelle figure de mendiant irais-je montrer à Strelna? A quels rôles ne me faudrait-il pas descendre? Je me voyais déjà, pour ne pas quitter mon idole, obligé de me plier aux extrémités les plushumiliantes; qui sait? de m’engager dans la troupe des Bohémiens, comme le héros du Capitaine Fracasse!
Si je n’avais pas la force de partir immédiatement en me bouchant les yeux et les oreilles, sans regarder derrière moi, j’étais perdu!
Il est vrai que pour ce que me réservait la vie maintenant!. N’étais-je pas perdu de toute façon, et perdu à Paris tout aussi bien qu’à Moscou? Puisque je tenais dans ma main la ressource suprême qui devait me délivrer d’une situation insupportable, puisque j’étais le maître d’en finir quand il me plairait, qu’avais-je à craindre, et qui pourrait me retenir?
Ah! pourquoi Picha s’était-elle jetée entre ma poitrine et le couteau du Bohémien? C’eût été un dénouement tout trouvé, et je serais mort heureux, sur la douce impression que j’étais aimé, et avant d’avoir appris que ma ruine ne n’aurait point permis de jouir de cet amour.
J’allais ainsi d’une résolution à l’autre, tiraillé entre le désir furieux de revoir encore une fois Picha, et la raison, le souci de ma dignité, de mon nom, la ferme volonté de sortir de la vie correctement, comme il convient à un homme d’honneur. Je ne sais, en vérité, lequel de ces deux courants l’eût emporté si en ce moment on n’avait point frappé à ma porte.
C’était le garçon qui me montait la note de l’hôtel, et, en même temps, le moujik qui venait chercher mes bagages.
Cet incident insignifiant triompha de mes irrésolutions. Je pris sur le guéridon le couteau du Bohémien et le jetai dans ma valise, que je fermai ensuite soigneusement; puis, après avoir réglé mes comptes avec le garçon, je descendis derrière le moujik; et, la petite cérémonie réglementaire des pourboires, ou, comme on dit là-bas, des na-tsa (pour le thé) ou des na-vodkou (pour l’eau-de-vie), terminée, je me jetai dans le traîneau, qui m’emmena rapidement vers la gare de Varsovie.
Là encore, une fois mon billet pris et mes bagages enregistrés pour Paris directement, je fus sur le point de tout planter là et de revenir à l’hôtel, tellement le souvenir de Picha m’était revenu, puissant et impérieux, au moment même où j’allais faire le pas décisif qui devait me séparer d’elle pour jamais; mais j’aper-eus au même instant quelques personnes de ma connaissance qui se dirigeaient vers moi avec la curiosité banale des indifférents. Pour leur échapper, je passai rapidement sur le quai et me précipitai dans le premier wagon qui s’ouvrit devant moi.
XI
Table des matières
Ce que fut cet interminable voyage de Moscou à Saint-Pétersbourg et à Paris, je n’essayerai point de le décrire.
La surexcitation fébrile qui m’avait soutenu jusqu’au départ du train était tombée aussitôt que celui-ci s’était mis en marche. Et je passai mes quatre-vingt-dix heures de chemin de fer dans une prostration d’où rien ne put me faire sortir. J’éprouvais d’ailleurs une sorte de volupté bestiale à demeurer là inerte et insensible, sans plus penser que la banquette sur laquelle j’étais couché; et j’aurais donné beaucoup pour m’endormir en quittant Moscou et ne plus me réveiller qu’en arrivant à Paris.
Ce ne fut qu’une fois la frontière de France dépassée, à Jeumont, que je commençai à être quelque peu ressaisi par la réalité.
Enfin, vers les huit heures du matin, à la gare de Creil, la voix d’un gamin qui criait les journaux sur le quai me tira brusquement de mon apathie.
J’achetai le Voltaire, qui me tomba le premier sous la main, et, courant tout de suite à la quatrième page, j’y lus avec stupéfaction ces indications inattendues du bulletin financier:
«Banque de France, au comptant: précédente clôture, 5400; premier cours, 5400; dernier cours, 5400. Actions nominatives, à terme: précédente clôture, 5380; hausse, 10francs; premier cours, 5375; plus haut, 5395; dernier cours, 5390.»
Je relus trois fois ces lignes sans y rien comprendre. Comment ces actions de la Banque de France qui étaient tombées, quelques jours auparavant, à3200 avaient-elles pu se relever si rapidement et dans de pareilles proportions? Quel bouleversement avait-il dû se passer pour expliquer un semblable revirement?
Ce que je compris tout de suite, par exemple, c’est que mes valeurs étaient cotées à5400et5390, et que par conséquent je n’étais plus ruiné.
Dès lors il me sembla que le train n’arriverait jamais. A peine était-il entré en gare que je sautai dans une voiture, ma valise à la main, et que, sans même prendre le temps de passer chez moi pour changer de vêtements et me débarrasser de la poussière du voyage, je me fis conduire directement rue de Provence, 60, chez mon ami Marceau, l’agent de change.
– Monsieur n’est pas encore descendu, me dit Landry, le garçon de bureau. Monsieur ne descend jamais avant dix heures. Mais voilà qu’il est dix heures moins le quart. Monsieur ne tardera pas beaucoup maintenant. Et, m’introduisant dans le cabinet de son maître, l’obséquieux et solennel garçon de bureau déposa les journaux du matin devant moi sur la table.
Je m’assis et détachai au hasard les bandes des Débats, du Figaro et du XIXe Siècle. Tous les trois portaient au bulletin financier les mêmes chiffres que le Voltaire que j’avais acheté à Creil.
Les journaux ne donnaient d’ailleurs aucun détail qui pût me mettre sur la voie, et je dus me résigner à attendre que Marceau fût descendu pour me faire expliquer ce que tout cela signifiait.
Une chose encore qui m’intriguait beaucoup, c’est que rien autour de moi n’indiquait qu’il se fût passé des événements graves dans la maison. Au contraire, tout avait cet air calme et correct des établissements qui marchent et fonctionnent en pleine prospérité: les employés étaient tous à leur poste, les clients entraient et sortaient comme à l’ordinaire, et enfin, détail caractéristique, le patron ne descendait pas une minute plus tôt ni une minute plus tard que son heure habituelle.
Un peu las d’attendre, les yeux au plafond, je repris machinalement un journal, qui m’échappa des mains et glissa par terre. Dans le mouvement que je fis pour le ramasser, mes yeux tombèrent, par hasard, sur une enveloppe à moitié déchirée où l’on distinguait encore deux timbres-poste de couleur rose et, sur le cachet, le mot Moscou en caractères russes. Très intrigué, je ramassai l’enveloppe, et dans un angle j’y lus, avec une surprise facile à comprendre, l’entête de facture suivant: Dumas et C’e, Maison Baranoff, pont des Maréchaux, Moscou.
Un éclair me traversa l’esprit, et, jetant un regard passablement indiscret sur les papiers de toute sorte qui couvraient la table, je découvris enfin, traverséepa la petite lame d’acier recourbée sur laquelle Marceau fixait les lettres auxquelles il n’avait point encore répondu, une grande feuille de papier bleuté qui portail à gauche, en haut, le même en-tète de facture de la maison Dumas et Cie. Pour le coup, je n’y tins plus. Dépouillant un dernier scrupule, j’arrachai la lettre de Dumas de la petite lame d’acier et je la lus avec avidité.
Voici ce qu’elle disait, cette lettre traîtresse:
«Mon cher Marceau,
Comme je le pressentais dans ma dernière lettre, les choses se sont tout à fait gâtées ici. Hier soir, notre pauvre ami l’a échappé belle. Pour la troisième fois, il a failli y passer, et, sans le dévouement de sa Bohémienne, c’était un homme mort. Le secrétaire du Bazar slave est venu me prévenir ce matin; il savait ce qui était arrivé par le patron de Strelna et que les Bohémiens avaient juré d’en finir avec notre ami. Qu’aurais-tu fait à ma place? Essayer de l’arracher à cette malheureuse passion et de le décider à partir? Mais tu le connais comme moi. Aucune considération, même celle qu’il y allait de sa vie, n’aurait pu mordre sur lui. Comment parler raison, d’ailleurs, à un homme affolé? Alors l’idée m’est venue de profiter du krach pour lui faire croire que sa fortune était très gravement compromise et que sa présence immédiate à Paris pouvait seule empêcher sa ruine de se consommer. Il sera furieux après moi quand il saura la vérité; ce sont là en effet de ces choses qu’on ne pardonne point à son meilleur ami. J’ai pourtant la conscience de lui avoir rendu un véritable service. Très certainement, dès qu’il sera arrivé à Paris, tu recevras sa visite. Tu es prévenu: agis en conséquence, et, ton amitié aidant, tâche de lui faire avaler la pilule. Ce ne sera pas chose commode, j’en ai peur. Mais tu t’es tiré de pas plus difficiles. Peut-être d’ailleurs que la satisfaction de se retrouver riche après s’être cru ruiné pendant quelques jours adoucira l’amertume de son ressentiment. Fais pour le mieux et tiens-moi au courant.
Ton ami,
HENRI DUMAS.»
La lettre lue depuis la première ligne jusqu’à la dernière, je la repiquai froidement sur la petite lame d’acier; puis je pris mon chapeau, et, traversant rapidement l’antichambre sans répondre aux protestations de Landry qui m’assurait que «Monsieur» allait descendre, que «Monsieur» serait bien fâché, etc., je dégringolai l’escalier, et, remontant dans ma voiture qui m’attendait à la porte, je dis au cocher:
– Retournez où je vous ai pris. A la gare du Nord!
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