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Zénaïde Fleuriot
Bonasse

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066319809
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
C’est l’heure où les habitants des grandes cités se préparent à goûter leurs distractions les plus intenses et les plus malsaines. A cette heure mélancolique pleine de charme, le jour s’éteint et le repos de la nuit, si nécessaire, s’impose à toute créature. Mais les gens qui, volontairement ou involontairement, vivent entassés dans des ruches de pierre et de plâtre, secouent ce joug salutaire et courent à des plaisirs qui leur donnent la sotte illusion de prolonger la journée qui finit.
Il n’en est point ainsi de ceux qui habitent vraiment sous le soleil. Rien pour eux n’est dérangé dans le cours régulier des choses; le jour ils agissent, le soir il se préparent au repos, et nous pouvons nous convaincre de cette vérité en jetant un coup d’œil sur la grande place qui forme à elle seule le petit bourg de Kermeneur.
La journée a été chaude et tout le monde respire à sa manière l’air frais du soir. Les ménagères, entourées d’enfants qui commencent leur premier somme en plein vent, sont assises sur le seuil de leur porte, les vieillards ont pris place sur le mur rustique qui endigue les flots bleus de l’Océan, les hommes et les jeunes gens, qui achèvent à peine de serrer les engins de leur travail, se promènent de long en large et devisent paisiblement de choses et d’autres. Le plus souvent, ils sont simplement occupés de l’aspiration régulière qui fait sortir de leurs lèvres, serrées sur un tuyau de pipe, de petits jets de fumée bleue. Tous regardent plus ou moins vers le fond du tableau, où se peint en ce moment le plus splendide coucher de soleil.
Ce spectacle sublime leur est devenu familier, leurs yeux ont été depuis l’enfance éblouis par ces entassements nuageux, encadrés dans la pourpre et dans l’or.
Ils connaissent de longue date leur astre, ses levers et ses couchers également superbes; mais cela est toujours agréable à regarder et cela se regarde toujours.
Ils n’ont peut-être pas la pleine connaissance de cette beauté souveraine.
Ils n’ont fait aucun cours d’esthétique, et la fibre pittoresque n’est pas toujours vibrante en eux.
Néanmoins, il y a un sentiment ou une idée au fond de ces regards qui se tournent involontairement vers le couchant.
Les uns cherchent, dans les péripéties du coucher de l’astre-roi, les pronostics du temps du lendemain.
Les autres, moins pratiques, se laissent aller à je ne sais quel sentiment instinctif dont ils ignorent les premiers la grandeur et, sans le dire, adorent Dieu dans une des manifestations éclatantes de sa puissance créatrice.
De ce nombre est un vieillard aux longs cheveux blancs, pauvrement, mais proprement vêtu. Il contemple le coucher du soleil par-dessus le mur de pierres moussues qui arrondit autour de l’église l’enclos des morts.
Il ne vit pas uniquement de la mer, il ne possède rien sur le sol, le temps du lendemain n’est pas pour lui le sujet de préoccupations spéciales; c’est en amateur, c’est en homme religieux qu’il vient là, tous les soirs, dans le petit cimetière, et qu’il s’installe entre deux vieilles pierres tombales hors d’usage.
Deux autres vieillards, assis en dehors sur les degrés capitonnés d’herbe de l’escalier, lui tiennent à peu près compagnie. Ils échangent de loin quelques paroles sur le spectacle qu’ils ont sous les yeux.
–Le voilà parti, dit l’un d’eux, quand le soleil s’abîma tout à coup dans un linceul de pourpre.
Et ils demeurèrent là, attendant l’autre soleil, le pâle astre des nuits qui, parles soirs d’été, est aussi d’une majesté et d’une beauté sans pareilles. Quelques légers nuages s’étaient fondus à l’horizon et avaient pris peu à peu la forme d’un animal gigantesque, à la fourrure argentée. De ses flancs la lune sortit tout à coup en son plein, large, blanche et lumineuse.
Le vieillard, appuyé contre la pierre tombale, fit retomber sur ses tempes ridées son large chapeau de feutre noir et s’éoigna précisément au moment où ses deux compagnons commençaient un examen attentif de l’astre auquel l’expérience accorde une grande influence sur le temps. Lui remonta lentement la large allée, de son pas lourd, accompagné d’un bruit étrange, d’un cliquetis de ferraille produit par un trousseau de clefs énormes et de forme ancienne qu’il tenait à la main. Il entra dans le temple saint par une petite porte latérale.
Ce vieil admirateur du coucher du soleil était le sacristain, appelé plus ordinairement bedeau dans les campagnes.
On médit beaucoup de ce métier de sacristain. On prétend, bien à tort, que ces humbles employés du culte sont possédés du démon de la paresse et courtisent volontiers le dieu du vin. C’est un préjugé. Il en est de très honnêtes, et cela est tout simple, puisqu’ils sont généralement choisis par les braves gens. Je parle ici des bedeaux de campagne. Ceux des villes sont parfois d’une outrecuidance désagréable et d’une désobligeance passée en proverbe. Et les hommes sont tellement portés à l’injustice, que tous les manques de charité dont se rendent coupables les employés subalternes de l’église, qui sont des hommes sans mission, sans caractère et souvent sans instruction, retombent sur les prêtres, qui n’en sont point du tout responsables.
Guillaume Erdu, sacristain à Kermeneur, n’était point de ces gens-là, durs au pauvres, insoucieux de la réputation du clergé qu’il avait l’honneur de servir.
Depuis quarante ans qu’il chante le Kyrie eleison au lutrin, qu’il sonne les cloches messagères de la joie et de la douleur, qu’il creuse les tombes, il n’y a jamais eu à se plaindre de son service. Il respecte les hommes instruits et dévoués avec lesquels il se trouve en contact journalier, il aime sa vieille église gothique, ses cloches, son cimetière, son catafalque noir orné de superbes têtes de mort plus grandes que nature, il aime son métier enfin, et il le remplit en conscience.
Son trousseau de clefs à la main, il traversa la sacristie, pénétra dans le sanctuaire, inclina sa tête blanchie devant le tabernacle sur lequel la petite lampe jetait une lueur rose, et marcha vers un blanc pilier le long duquel pendaient les cordes qui, passant par le plafond enjolivé de fresques dues à une main aussi naïve qu’ignorante, allaient faire vibrer les cloches.
Tout à coup elles se mirent à parler par l’impulsion du vieux Guillaume, qui se servait tour à tour du pied et de la main pour les mouvoir. Bientôt un jeune garçon aux épais cheveux blonds, à la taille svelte, accourut nu-pieds, et, sans rien dire, comme un habitué, se mit de la partie.
Il s’empara de la plus grosse corde, la saisit à deux mains; mais il était bien léger et souvent la cloche, dans son oscillation, le soulevait de terre, ce qui ne nuisait pas au plaisir éprouvé par le petit sonneur.
A un signe de Guillaume il s’arrêta, plia le genou et s’en alla. Et Guillaume lui-même, se saisissant de son trousseau de clefs, descendit l’église en l’agitant avec intention.
Le bas de l’église était constellé de coiffes blanches. A ce son, qui annonçait la fermeture de l’église, elles se mirent en mouvement, et à la jolie clarté lunaire qui, par la porte ouverte, venait rayer de blanc les dalles sombres, on vit des paysannes de tout âge se presser contre le vaste bénitier de pierre encastré dans la muraille. Elles se signaient et disparaissaient. Guillaume sortit le dernier et ferma la lourde porte sans même jeter un regard vers les pieuses femmes, dont les plus ferventes restèrent agenouillées sous le porche, sachant bien que la prière a non seulement des ailes, mais possède la puissance de pénétrer au travers des plus épaisses murailles.
Guillaume était à peine sorti du porche, que le petit sonneur se précipitait vers lui.
–Grand-père, venez vite, dit-il, le facteur a apporté une lettre pour vous.
–Pour moi?
Et le vieillard leva les épaules et hocha lentement la tête.
–Je vous dis que c’est pour vous. Le facteur a lu l’adresse à ma tante Thérèse; il y a dessus: «Monsieur Guillaume Erdu, sacristain à Kermeneur.»
–Ange, je ne crois pas ça. Le facteur a bu un petit coup de trop ce soir, il fait si chaud.
–Vous allez voir, grand-père, vous allez voir.
Et Ange, sautillant sur ses petits pieds nerveux, précéda Guillaume dans l’allée tournante qui aboutissait à la grande porte de la nef, ouverte seulement aux très grands jours et pour les processions. Un peu à gauche se dressait un mur très bas, au milieu duquel un passage avait été ménagé. Ce mur séparait du cimetière et de l’église un jardin où se voyaient beaucoup d’oignons, dressant bien haut, en ce moment, leurs têtes rondes et violettes chargées de graines, quelques menus légumes, une vigne dont les vieilles branches, étayées par des pieux grossiers, formaient une sorte de rideau vert contre le soleil, et deux lauriers élégants qui avaient pris les proportions de petits arbres, et qui devaient produire un assez joli effet de la maison située au fond du jardin.
Cette maison, propriété de la fabrique, n’était guère qu’une grande cabane sans étage.
Le toit de chaume possédait cependant une lucarne posée à l’extrémité de droite sans aucun souci de la symétrie, mais cela avait été fait après coup pour éclairer le grenier; et la cabane restait cabane, avec la porte cintrée qui, en d’autres proportions, eût été digne d’un château, formée qu’elle était par un beau granit coupé naguère dans un fragment de dolmen.
Guillaume passa sans se presser le solide seuil de pierre qu’Ange avait franchi dans une gambade, et entra dans le logis où s’était passée sa longue et paisible vie. Une femme, plus jeune que lui, mais arrivée néanmoins dans la période franchement accusée de la vieillesse, vaquait aux soins du ménage et faisait disparaître, les dernières traces du dérangement qu’avait occasionné le souper.
–Mon frère, dit-elle en assez bon français, vous avez su ce que vous a apporté le facteur?
–Le facteur reçoit plus d’une bollée maintenant en faisant ses tournées, répondit le bonhomme en allant s’asseoir par habitude sur le siège de bois placé sous le manteau de la cheminée, cette lettre-là n’est pas pour moi, Thérèse.
–Elle est pour vous, Guillaume, je l’ai portée chez Mélanie, la couturière, qui lit et qui écrit aussi bien que personne, et elle m’a dit qu’elle était bien pour vous.
–Il fallait lui en faire donner lecture, Thérèse, vous eussiez vu tout de suite ce que c’était.
–Mon frère, on ne sait pas tout ce que peut porter un papier, dit prudemment la vieille femme, qui parlait appuyée sur son grand balai de genêt, je n’ai pas osé faire ça.
–La couturière a dit que ce papier-là pouvait venir de mon oncle Joseph, dit Ange, assis les jambes pendantes sur un angle de la table.
Guillaume hocha la tête et se mit à bourrer sa pipe, courte et noircie par un long usage.
–Il m’a écrit quand il s’est marié, voilà quelque chose comme dix-neuf ans, dit-il; il a oublié Kermeneur. Je ne crois pas qu’il ait écrit. Tout de même si c’était lui, il faudrait voir. Où est la lettre, Thérèse?
Thérèse, sans mot dire, glissa ses doigts dans la haute bavette de son tablier et retira une enveloppe qu’elle se mit à considérer curieusement.
–Tire la lettre du papier, Ange, commanda Guillaume.
L’enfant fit un bond de chat sauvage, qui le plaçà aux côtés de sa tante, et de ses petits doigts hâlés déchira prestement l’enveloppe.
–Lis, dit Guillaume en frottant du revers de son couteau une pierre à fusil, placée entre le pouce de sa main gauche en compagnie d’un morceau d’amadou.
Ange se rapprocha de la fenêtre, qui laissait passer de ravissants rayons de lune et lut, en ânonnant: «Mon che… Mon che G père.»
Puis il s’arrêta court.
–Je ne connais pas la grande lettre qui est après, dit-il; je ne pourrai pas lire ça, c’est écrit trop fin dans des endroits.
–. Comment, dit la vieille tante d’un ton de reproche, vous né savez pas encore lire une lettre, Ange, après tant de jours, de mois et même d’années d’école?
L’école! Ah! vraiment, la bonne tante ne savait pas trop ce qu’elle disait. Jamais Ange n’avait suivi l’école, ni pendant une année, ni pendant un mois, ni même pendant un jour. Il y allait, on ne pouvait pas dire qu’il n’y allât pas.
Son nom, Ange Erdu, était inscrit en toutes lettres sur les. registres; il y avait sur les tables noires toutes sortes de hiéroglyphes écrits avec la pointe de son couteau; à la distribution des prix, il était nommé, il ne savait pas au juste lui-même pourquoi; mais apprendre à lire l’écriture, apprendre l’écriture elle-même, c’était une autre affaire. Le sol inégal de l’école lui brûlait les pieds. L’hiver, il y demeurait assez longtemps, pour avoir le plaisir de tracer des chiffres à la craie blanche sur le tableau noir, et hors cela, il était occupé à creuser des petits navires dans des planchettes de sapin. Quand il pleuvait à torrents, on était sûr qu’Ange Erdu arriverait en classe et ferait du chiffre, la seule chose qui l’intéressât. Il apprenait aussi volontiers par cœur, et vers Pâques de grands progrès s’annonçaient. Mais sitôt que luisait le soleil, l’écolier délaissait si bien l’école, ou y venait si irrégulièrement, qu’il désapprenait bien vite le peu qu’il savait.
Au printemps, il devenait insaisissable, et l’été ce n’était que lorsqu’il faisait bien chaud qu’il ralliait la classe, où il y avait des bancs très bas et une table très haute, ce qui était très commode pour dormir
Aussi devant ce papier couvert d’une écriture irrégulière, embrouillée et fine, il dut confesser son ignorance, ce qu’il fit en ces termes:
–Je ne vois pas des lettres là-dessus, c’est comme de la ficelle mince qn’on aurait nouée; si c’étaient des chiffres, je lirais tout de suite.
–Vous serez obligé d’aller trouver M. le recteur, dit Thérèse; il est bien tard pourtant.
–Trop tard, répéta Guillaume, beaucoup trop tard, Thérèse. Quand M. le recteur entend la cloche du couvre-feu, il fait ses prières et se couche. M. le vicaire, lui, lit dans un gros livre, jusqu’à dix heures. Il faut avoir besoin des sacrements pour aller le déranger. Mettez le papier sur la table, nous verrons ça demain, si nous vivons.
Thérèse obéit, plaça la lettre au milieu de la table, Ange roula dessus un gros galet rond, poli comme du marbre, qu’il avait ramassé le jour même sur la grève, afin que le vent de la fenêtre ne la fit pas envoler, et chacun d’eux procéda aux préliminaires du coucher, dont le principal était une prière plus ou moins longue.
Quand la vieille Thérèse se releva du coin du foyer, son frère ronflait dans le lit clos qui lui faisait face, et Ange, endormi sur sa dure couchette de varech, rêvait qu’il tenait des deux mains une anguille superbe, qu’il poursuivait jusqu’en pleine mer.
Et la lettre demeura là, sous son caillou poli, indéchiffrable et mystérieuse, n’occupant l’esprit, le cœur, ni l’imagination de personne: Guillaume, fort entêté de sa nature, restait persuadé qu’on découvrirait que c’était par erreur qu’elle lui avait été adressée; Thérèse avait la résignation philosophique des âmes simples et croyantes, qui pratiquent à la lettre cette parole évangélique: qu’à chaque jour suffit sa peine, et l’appréhension, cette faiblesse de l’âme, lui était demeurée inconnue. Ange n’était pas encore sorti, même par la pensée, de son étroit horizon, et ne prenait encore nul souci des nouvelles, de quelque nature qu’elles fussent.
Et c’est grâce à cette paix profonde, causée par une ignorance absolue de tout ce qui agite tant de pauvres cerveaux, qu’ils passaient leurs jours tout occupés de leurs travaux faciles et qu’ils goûtaient pleinement le repos du sommeil, ce grand réparateur.
CHAPITRE II
Table des matières
Le lendemain, le vieux Guillaume se réveilla comme à l’ordinaire, aux premières heures de l’aurore, et il s’en allait sonner l’Angelus, sans songer le moins du monde à l’aventure de la veille, lorsque la lettre, étalée sur la table, lui frappa les yeux.
–Bon, voici le papier du facteur, dit-il, je vais le porter à M. le recteur, il me le lira après sa messe.
Et il insinua la lettre dans une des poches de sa vieille veste, qui avait reçu toutes sortes d’avaries, mais qui conservait sa riche garniture de velours et ses rangées de boutons de métal. Il se rendit à l’église et sans se soucier du contenu de la missive, il psalmodia avec ses cloches le chant sacré, alluma les cierges et s’en alla dans le chœur, où les deux prêtres de la paroisse, assis sur leurs hauts tabourets de bois, commençaient l’office des morts. La voix cassée, mais encore très forte du vieux Guillaume, se mêla aux voix exercées des deux prêtres. Il ne savait ni lire ni écrire, il n’avait jamais appris le latin, mais la routine suppléait à la science, et ces versets sublimes s’étaient si fortement incrustés dans sa mémoire, qu’il les chantait sans se tromper d’une note ni d’une syllabe. Il connaissait Job sur le bout du doigt lorsqu’il s’agissait de le chanter.
La cérémonie fut relativement courte. Les travaux de la moisson allaient commencer, et les messes de souvenir se disaient de très bonne heure, afin que les braves gens au cœur fidèle, qui venaient faire célébrer le saint sacrifice pour leurs morts, pussent retourner à temps à leurs utiles travaux.
Le recteur, qui avait dit la messe au grand autel, se retrouva le premier à la sacristie et il allait se diriger vers son confessionnal, quand, je ne sais comment, la vue d’un papier blanc qui sortait d’entre les pages de son bréviaire, rappela à Guillaume la lettre qui dormait au fond de la poche de son gilet.
–Monsieur le recteur, s’il vous plaît, dit-il en fouillant dans sa poche, voici un papier que le facteur m’a apporté hier soit, et dont je voudrais bien avoir lecture.
Le vieux prêtre se détourna, prit l’enveloppe, déplia la lettre et lut:
«Mon cher grand-père,
« Papa est malade et ne peut pas vous écrire. Le médecin est venu pour lui et aussi pour ma sœur Eugénie et il a dit que, si elle n’allait pas à la campagne, elle deviendrait poitrinaire, qu’il fallait la faire partir tout de suite. Et comme une dame de notre maison part pour Rennes, jeudi, elle pourrait l’emmener en Bretagne. Écrivez bien vite à papa, si vous voulez qu’Eugénie aille chez vous. Elle est bien contente d’aller à la campagne, et c’est sa marraine qui paye le voyage. Je voudrais bien y aller aussi; mais je suis en apprentissage et papa veut me garder. Et puis vous ne pourriez peut-être pas nous loger, ni nous nourrir toutes les deux.»
–Ça non! interrompit Guillaume.
Adieu, mon cher grand-père, papa fait ses compliments à tout le monde de Kermeneur, et moi je vous embrasse.
Votre petite-fille,
HORTENSE.
Notre adresse c’est: Monsieur Erdu, brocanteur, passage du Dragon, 14.
P.-S. La maladie d’Eugénie s’appelle anémie, et si elle ne passe pas sa quinzième année en bon air pour sûr elle mourra l’année prochaine.»
–Qu’est-ce que cette maladie-là, monsieur le recteur? demanda Guillaume, ce n’est pas une maladie du pays.
–Non, Dieu merci, ce mal est particulier aux grandes villes. C’est moins une maladie qu’un affaiblissement général, causé par une vie mal entendue au point de vue de l’hygiène, une nourriture mauvaise ou insuffisante, et surtout par le manque d’air.
– L’air, c’est la moitié de la vie, remarqua le bonhomme.
–Sans doute, et c’est pourquoi il arrive que ces pauvres gens, qui courent dans les villes pour y vivre plus à leur aise, s’aperçoivent bien vite que les choses nécessaires leur manquent.
–Monsieur le recteur, c’est bien l’occasion de dire cela; vous connaissez bien l’histoire de mon fils. Qui aurait jamais cru qu’un jour viendrait où il serait obligé d’envoyer un de ses enfants chez son père, un pauvre diable de sacristain, qui n’a, pour vivre, que le maigre métier que Joseph a méprisé.
– Je crois bien que votre métier vaut le sien, Guillaume; autrement il n’enverrait pas sa fille manger, si loin, une cuisine comme la vôtre. La prendrez-vous?
Guillaume se mit à se gratter l’oreille.
–Vous savez bien, monsieur le recteur, dit-il, que je n’ai jamais eu lieu d’être bien content de Joseph! C’est sans ma permission qu’il a suivi, tout gamin, les chaudronniers ambulants qui, pour notre malheur, ont passé plusieurs années de suite par Kermeneur, et il ne m’a jamais écrit que quand il ne pouvait pas se passer de moi dans ses affaires. Cependant ce n’est pas d’un bon chrétien de conserver de la rancune, et si la petite est malade et s’il ne sait où l’envoyer, je veux bien la prendre pour quelque temps. Elle aura sa part de soupe et de pommes de terre, place au feu et à la chandelle. Je ne peux pas lui promettre autre chose.
–Thérèse s’en occupera.
Guillaume sourit, non sans malice.
–Pas sans grogner un peu, monsieur le recteur, dit-il. Elle a déjà bien assez de blanchir et de garder Ange, qui est son filleul, et qu’elle a pris tout petit.
–Ce n’est pas le cas pour celle qui vous arrive de Paris, il paraît qu’elle touche à ses quinze ans.
–Quel jour est-ce qu’elle doit venir, monsieur le recteur?
–Jeudi prochain; nous sommes au samedi, il n’y a pas un instant à perdre pour répondre. Ange est-il capable d’écrire cette lettre?
–Lui! il ne savait seulement pas lire celle-là que vous tenez dans vos mains, monsieur le recteur. Ange ne va pas à l’école trois jours sur six. Il aime mieux pêcher des cancres ou godiller dans les bateaux. Écrivez ce mot de billet, s’il vous plaît. Combien ça coûte-t-il pour affranchir une lettre?
–Cinq sous.
–C’est cher, c’est presque la journée d’un homme. Enfin, il faut savoir dépenser. Thérèse achètera le bonhomme bleu chez le marchand de tabac et vous le portera.
–Je vais toujours écrire, Guillaume, ceci se trouvera plus tard. Mais comment viendra-t-elle, cette petite? Une fois arrivée à la gare de Saint-Philippe, elle n’est point à Kermeneur; son père n’ignore pas cela.
–Monsieur le recteur, elle se servira de ses pieds comme nous.
–Mais c’est une enfant, elle ne sait pas le chemin, elle aura, sans doute, un petit bagage. Il faudrait au moins lui envoyer Ange, qui connaît la route.
–Monsieur le recteur, Thérèse ne consentira pas à cela. Il y a par la ville de Saint-Philippe un tas de gamins qui sont déjà bien avancés dans le mal et il ne faut point risquer l’enfant. Si on pouvait envoyer la petite lundi prochain, mon cousin le gabarier l’aurait bien prise sans me faire rien payer pour le passage.
–Il va peut-être à Saint-Philippe dans la semaine. Je crois qu’on lui a donné des commissions au presbytère. Il faudrait s’en assurer.
–Je vais le lui demander tout de suite, monsieur le recteur, faites toujours la lettre, et dites à Joseph que je ne refuse pas l’entrée de la maison à sa fille, que nous ferons, pour elle, comme nous avons fait pour lui. Je crois bien que Thérèse n’ira pas contre mon dire. Je vais aller lui conter l’affaire, puis j’irai parler à Vincent le gabarier.
–Vous savez que nous avons un baptême à dix heures, Guillaume.
–Celui de la petite fille du fermier des Roseaux. Il y aura une belle sonnerie à faire, j’emmènerai Ange. Il aime mieux sonner les cloches qu’apprendre sa leçon.
–Il faudra pourtant qu’il s’instruise un peu, s’il veut devenir sacristain, dit le vieux prêtre en souriant.
Et prenant son bréviaire et son chapeau, il quitta la sacristie.
Guillaume, demeuré seul, se livra à quelques menus rangements. Il alla déployer sur l’autel une nappe de serge rouge, destinée à préserver de la poussière la nappe brodée. En passant, il allongea un coup de sabot à une souris qui, croyant le temple désert, s’enhardissait jusqu’à venir rôder autour des marches de l’autel, ce qui la fit décamper au plus vite vers son trou. Cela fait, il regarda l’heure à la vieille pendule, se signa dévotement et retourna chez lui.
Dans le jardin, Thérèse fouillait, avec une bêche, dans un large sillon couvert des pampres fanés de la pomme de terre. En l’apercevant, Guillaume s’arrêta à la barrière formée par une sorte de galet monstre, s’assit dessus et dit tranquillement:
–Thérèse, je vous apporte la nouvelle qu’il y avait sur la lettre d’hier.
La bêche échappa aux mains de Thérèse et elle se tourna tout d’une pièce vers lui.
La curiosité a été, de tous les temps, un défaut d’essence féminine et, en cette humble occasion, cette vérité ne fut point démentie. Le visage de Thérèse exprima soudain un intérêt très vif qui ne s’était pas peint, une fois, sur le visage impassible de son frère.
–Cela nous regarde, Guillaume? demanda-t-elle en rattrapant son outil.
–Oui, oui, cela nous regarde.
–D’où vient la lettre?
–De Paris.
–C’est Joseph qui nous écrit?
–Non, c’est sa fille. Il a deux enfants, vous savez bien. La dernière est malade d’une maladie que M. le recteur connaît bien. Le médecin dit comme ça, que le remède c’est l’air de la mer et c’est pourquoi Joseph va envoyer la petite à Kermeneur.
–Joseph n’est pas gêné, dit la vieille femme en appuyant ses deux mains sur sa bêche, il ne vous a jamais rien envoyé, mon frère; il n’a pas seulement écrit pour la mort de sa sœur, et, à présent, il pense à vous charger de ses enfants quand ils sont malades.
–A cause de l’air, Thérèse, à cause de l’air.
– Pas pour vous bien sûr, ni pour moi, ni pour sa famille, ni pour son pays, qu’il n’aime pas trop. ça s’est vu.
Le père Guillaume la laissait dire et nettoyait sa pipe à l’aide d’une épine qu’il avait arrachée à la haie.
–Si, pourtant, il ne fallait qu’un peu de bon air pour guérir cette petite fille, dit-il, ce serait péché que de ne pas la laisser venir.
–Je ne vous dis pas de lui fermer la porte de la maison, dit Thérèse, qui s était soulagée le cœur vis-à-vis de son neveu, mais qui ne se serait, pour rien au monde, opposée à une chose que sa conscience lui eût montrée comme un devoir à remplir.
–Vous voulez bien qu’elle vienne, Thérèse?
–Oui dé, Guillaume, je ne suis pas encore assez mauvaise chrétienne pour vous empêcher de vous montrer charitable. Une enfant, ça ne coûte pas cher à nourrir, et le jardin nous donnera une grosse récolte cette année. Il y a de nos patates qui pèsent bien une demi-livre… La seule dépense à faire sera d’acheter de la balle pour son lit.
–La voisine nous en donnera, vous verrez ça, Thérèse. C’est elle qui a tenu Joseph sur les fonts du baptême et elle a eu quasiment autant de chagrin que nous quand il est parti.
–Je crois bien que la balle ne nous coûtera pas cher. Seulement vous ferez bien de raccommoder une des planches de ce vieux lit qui est dans la chambre. Vous savez que, quand on met les oignons dessus, à l’automne, ils roulent dans la place, ce qui prouve que les planches sont pourries
–J’arrangerai cela, un de ces jours, dit Guillaume qui, sans être menuisier, se servait fort adroitement de la scie et du rabot au besoin.
Je vais voir un peu maintenant si Vincent va à Saint-Philippe jeudi; car c’est ce jour-là que la petite arrive de Paris. Il n’y a que lui qui, ce jour-là, pourrait la ramener.
–Tenez, voilà son bateau qui vient à la jetée, dit Thérèse en jetant un coup d’œil vers la mer. Allez bien vite, Guillaume. Vous savez que, quand Vincent a fait une bonne pêche, il s’en va à l’auberge et qu’il n’y a plus moyen de tirer de lui une seule bonne raison.
Le vieux. Guillaume, saisi par la justesse de l’argument, se leva et marcha vers la jetée où arrivait, toutes voiles au vent, le lourd et solide bateau, qui servait de coche maritime à Kermeneur, et qui avait à l’avant cette étiquette écrite en grosses lettres blanches: Les Deux-Brères-Kermeneur.
Guillaume attendit patiemment que le vieux marin qui dirigeait la gabare eût cargué toutes les voiles, amarré toutes sortes de choses à bord et jeté le grappin. Accoté contre une pile de sacs, récemment débarqués d’un chaland, le vieux sacristain paraissait se trouver là uniquement pour le plaisir de voir partir et arriver les petites embarcations.
Au moment où le batelier sautait sur la jetée, un rouleau de corde sur l’épaule, le bonhomme appela:
–Vincent!
L’homme détourna vers lui un visage cuivré, sillonné de rides profondes, un visage honnête et hardi qui avait été fort beau avant que la fatigue d’un travail excessif ne fût venue y déposer son stigmate.
–Qu’est-ce que c’est, cousin Guillaume? dit-il d’une voix rauque.
–Il y a que mon fils Joseph m’envoie sa fille jeudi prochain et que je serais bien aise si tu allais, ce jour-là, à Saint-Philippe. Car autrement, je ne vois plus comment la pauvre petite reviendrait jusqu’à Kermeneur.
–Cousin, j’ai justement un chargement mercredi. Je mets à la voile mercredi soir, et je reviens le lendemain. A quelle heure arrive l’enfant?
–Je ne sais pas.
–D’où arrive-t-elle?
–De Paris; mais c’est une dame de Rennes qui la conduit.
Vincent leva la main droite et mit son bonnet de peau de travers sur ses épais cheveux roux, ce qui était le signe qu’il allait réfléchir profondément.
–Voilà, dit-il après une minute de silence, je n’aurai rien à faire dans l’après-midi, j’irai à tous les trains ou. plutôt je resterai à la gare fumer ma pipe. Les employés me connaissent bien et il n’y aura qu’à dire à la petite de demander Vincent, le gabarier de Kermeneur.
Guillaume fit un signe d’assentiment et remonta la jetée à la suite de Vincent et de son rouleau de cordes.
A l’entrée de la place le gabarier prit à gauche et le vieux Guillaume, tournant à droite, marcha vers une maisonnette à la façade fraîchement reblanchie, au-dessus de laquelle était clouée une large planche peinte en noir qui portait, écrits à la craie, ces mots: «Débit de tabac».
Il entra, se fit servir pour deux sous de tabac à fumer, qu’il serra dans sa vieille blague, et demanda un bonhomme pour affranchir une lettre. Il paya le tout, prit le timbre entre le pouce et l’index de sa main gauche et se dirigea vers une habitation antique dont le pignon pointu touchait presque au chevet de l’église.
Il entra comme un habitué dans la cour rustique et s’adressant à une vieille femme, qui venait de tirer à grand’peine un seau plein, d’un puits profond au bel encadrement de granit:
–M. le recteur est-il au presbytère? demanda-t-il.
–Non, Guillaume, il est allé voir le petit mousse malade de Kerbellec.
–Eh bien, Catherine, voici ce que vous lui direz, s’il vous plaît, de ma part: c’est pour mettre dans la lettre qu’il écrit pour moi.
Et les yeux quasi fermés, pour ne pas se laisser distraire, il redit mot à mot la conversation qu’il venait d’avoir avec le gabarier.
–C’est bien, dit Catherine qui avait écouté avec attention, je comprends votre affaire.
–Et voici ce que vous lui donnerez, ajouta Guillaume en tendant vers elle son pouce et son index fermés sur le petit timbre bleu.
–Un timbre-poste, dit Catherine, qui avait plus de rapports que qui que fût dans la paroisse avec le facteur, M. le vicaire recevant un journal quotidien.
–Oui, , ça coûte cinq sous et ce n’est pas gros pour le prix. Prenez-le, Catherine, et donnez-le, s’il vous plaît, avec ma commission à M. le recteur.
Catherine prit lu timbre de ses doigts encore humides, le fixa avec une épingle à sa piécette noire, et s’en alla, vers la maison, portant son lourd seau de bois.
Guillaume revint vers la maisonnette aux lauriers, uniquement pour voir s’il n’était pas temps de s’occuper des préparatifs du baptême annoncé. Il parla brièvement à sa sœur, qui raccommodait le gilet d’Ange, du résultat de sa visite à la jetée, puis il s’en alla à ses affaires et il ne fut pas plus question de la petite arrivante chez le sacristain, que si jamais son nom n’avait été prononcé sous les solives enfumées.
CHAPITRE III
Table des matières
Il n’était plus du tout question de la petite malade dans la chaumière des Deux-Lauriers, où l’on ne causait guère du reste, ce qui n’empêchait pas Thérèse de s’occuper de son installation. Tous les jours elle arrachait quelque chose du lit clos établi dans le petit appartement qu’on appelait la chambre, et qui n’était que la continuation de la cuisine, dont une cloison sans porte le séparait quelque peu.
Les pommes de terre, jetées au fond du lit de bois comme dans un coffre, avaient été entassées dans un coin, les engins de pêche avaient été suspendus aux poutres. Il y avait là des filets avec lesquels Ange aimait à poursuivre les crevettes, une vieille seine qui avait servi à Guillaume et qu’il prêtait de loin en loin à quelques pêcheurs amis, et la fouëne, sorte de trident à quatre pointes, avec lequel il allait encore à la pêche des congres ou à celle des anguilles.
Tous ces préparatifs se faisaient petit à petit et sans bruit. La nouvelle paraissait de si peu d’importance, qu’elle n’avait pas encore été annoncée publiquement.
Cependant, le matin même du jour fixé pour l’arrivée, quelques bonnes filles, amies de Thérèse, entrèrent, au sortir de la messe, pour visiter l’installation et proposer généreusement d’apporter ce qui pouvait y manquer. Thérèse accepta une couverture de lit qu’elle ne possédait pas et qu’elle essayait de remplacer par de vieux jupons cousus ensemble, et une boîte de cirage dont elle ne faisait usage, pour elle-même ni pour ses connaissances, que deux fois l’an. Personne ne gênait ni ne contrôlait ses derniers préparatifs, Guillaume était à l’église occupé de ses fonctions de sacristain, et Ange, assis les pieds pendants sur la jetée, assistait au départ des bateaux qui profitaient de la marée montante pour mettre à la voile.
Tout à coup une voix forte le héla.
–Ange.
Puis la voix ajouta.
–Veux-tu venir au-devant de ta cousine à Saint-Philippe?
Ange bondit sur ses pieds: c’était son oncle Vincent le gabarier qui lui jetait cette invitation de derrière son foc.
–Mon oncle, attendez un peu, cria-t-il d’une voix perçante, je vais demander à tante Thérèse.
–Le flot n’attend pas, répondit Vincent toujours caché derrière sa voile.
Mais Ange, que l’invitation touchait au cœur, avait pris sa course. Peu lui importait sa cousine; mais vivre quelques heures entre le ciel et l’eau était un plaisir qu’il aurait acheté cher et qu’on lui proposait pour rien.
Sur la place, il arrêta net son élan. Son grand-père descendait l’escalier du cimetière et n’était plus qu’à quelques pas de lui.
–Grand-père, cria-t-il, mon oncle Vincent me propose d’aller à Saint-Philippe.
–Pourquoi faire? dit le bonhomme.
Ange allait repartir: «pour m’amuser», mais il réfléchit une seconde, et se rappelant tout à coup le prétexte à donner:
–Pour aller au-devant de ma cousine, dit-il.
–C’est aujourd’hui, c’est vrai, répondit le grand-père avec beaucoup de calme.
–Grand-père, voulez-vous? le bateau va partir.
–Tu seras mouillé, dit le vieillard en regardant vers le nord, il y a des grains dans le temps.
–Ça m’est égal, dites, voulez-vous?
–Va, va, tu iras à la gare, tu reconnaîtras la petite et tu lui parleras mieux que Vincent ou Marianne.
Ange tourna de joie sur lui-même, et, sans en demander davantage, s’élança vers la jetée. Au moment même où la gabare faisait son premier pas sur le flot l’ enfant tomba à pieds joints sur le pont, presque sur les genoux de Marianne, la femme de Vincent, qui aidait à la manœuvre.
–Bon, dit-elle en riant, te voilà, Ange! Va-t’en aider ton oncle. Il vente trop fort, le voilà déjà obligé de prendre un ris.
Ange ne se le fit pas dire deux fois. Il proposa ses services à Vincent, qui l’utilisa immédiatement en le faisant saisir, de ses doigts agiles, les petites ficelles qu’il fallait nouer pour relever un peu la voile. Cela fait, le ris pris, ils filèrent vite, poussés par le vent qui soufflait à l’arrière, et portés par le flot qui de l’Océan venait refoulant les eaux du golfe dans la belle rivière qui aboutissait à Saint-Philippe.
La navigation, ainsi rendue facile par le concours de tous les éléments, ne dura qu’une petite heure. Le bateau entra, toutes voiles déployées, dans le port pittoresque de Saint-Philippe, et alla se ranger contre le quai en compagnie d’une dizaine d’embarcations de même importance.
Ange aida au débarquement des marchandises, puis s’en alla pieds nus courir la ville, à la suite de sa tante, qui avait grand nombre de commissions à faire. La matinée fut ainsi employée en travaux dont l’enfant prit sa bonne part.
A midi, tout était fini, ou à peu près. Il fut convié à puiser dans la soupière, qu’on servit aux gabariers sur la belle table de chêne de l’auberge dite de l’Ancre-d’Or, dont la porte ouvrait sur le quai. Un gros morceau de pain et une sardine grillée, accompagnés d’un bol de cidre, complétèrent ce repas, qui comptait parmi les meilleurs qu’Ange eût faits. Il faut bien le dire, Vincent lui permit même de tremper ses lèvres roses dans le petit verre plein d’eau-de-vie qu’il partageait avec sa femme.
Le repas fini, le batelier alluma sa pipe et prit le chemin de la gare, une lourde boîte sur l’épaule. Ange suivit, fort curieux de voir un chemin de fer, ce qui ne lui était pas encore arrivé.
La gare avec ses maisons de brique, ses fenêtres à larges vitres, ses employés en uniforme, lui parut tout à fait digne d’admiration.
Mais, comme c’était surtout le chemin de fer qu’il voulait voir, il laissa son oncle dans la gare même et alla s’accrocher, comme un petit singe, à la barrière qui ouvrait à l’intérieur. De là, il vit arriver et partir plusieurs trains de voyageurs et de bagages, ce qui l’intéressa si vivement, qu’il oublia complètement que sa cousine de Paris se trouvait peut-être parmi ces foules, qu’il trouvait énormes et qui, en réalité, ne formaient que des groupes peu nombreux.
Vincent le gabarier y pensait davantage. Quand le train descendant arriva en gare, il alla se poster contre l’étroite sortie des voyageurs. Il vit passer quelques familles et deux ou trois personnes isolées, qui n’avaient pas le moindre rapport avec l’arrivante. L’après-midi se passa ainsi. Ange, ne voyant plus rien venir sur la voie ferrée, se décida à aller rejoindre son oncle.
–Nous resterons la nuit sur les vases, si nous ne partons pas avec la marée, dit celui-ci avec un hochement de tête plein d’ennui. Si elle n’arrive point par le premier train qui vient là-bas, nous partons, filleul. Elle arrivera à Kermeneur comme elle pourra, c’est la marée qui nous commande.
–Un train, cria Ange, voici un train qui arrive, j’entends le sifflet.
Et il s’élançait vers la barrière; mais Vincent l’arrêta en laissant tomber sa lourde main sur son épaule.
–Entre avec moi, dit-il, on a peut-être mis sur la lettre que tu l’attendrais, elle te reconnaîtra.
–Non dè… répondit Ange.
Et, néanmoins, il suivit le batelier jusqu’à la petite boutique de livres et de journaux, placée juste en face de la porte d’entrée.
–Attention! commanda Vincent.
Ange braqua ses yeux bleu de mer sur la porte qui s’ouvrait devant chaque voyageur, lorsque celui-ci avait remis son billet de place à l’employé.
Quelques hommes passèrent les premiers, plusieurs dames suivirent, puis quelques paysans.
–Personne, dit Vincent, embarquons.
Et il tourna les talons; mais Ange le saisit par sa vareuse.
–Mon parrain, il y a encore une petite fille à la porte, dit-il.
Vincent se détourna.
A la porte vitrée apparaissait une adolescente au teint pâle, dont la toilette sordide avait, néanmoins, je ne sais quoi d’élégant et de gracieux. L’ouvrière des grandes villes, habile à chiffonner pour son usage les vieilleries dont on lui a fait présent, ou les étoffes bon marché qu’elle achète de sa bourse, est seule capable d’allier ainsi l’élégance avec la pauvreté.
Après avoir parlementé avec l’employé, comme une personne peu habituée à voyager, la fillette s’avança en hésitant, jetant autour d’elle un regard triste et fatigué.
Cette enfant malingre, à la taille aplatie, aux grands yeux cernés, aux lèvres décolorées, cette pauvre fille que la misère semblait avoir serrée comme dans un étau, produisait, néanmoins, un tel effet de demoiselle sur Vincent et sur Ange, avec sa toque emplumée, ses bottines éculées à double rang de boutons, ses gants, ses franges, qu’ils n’osèrent pas lui adresser la parole quand elle passa devant eux.
Mais, en la voyant continuer à regarder à droite et à gauche, d’un air désolé, en la voyant demeurer seule et visiblement inquiète, ils se dirent que cette petite-là était peut-être celle qu’ils venaient chercher et qu’il fallait en avoir le cœur net.
Cependant, quand Vincent fit un pas en avant pour s’avancer vers elle, Ange, saisi de timidité, le tira par la manche:
–C’est une demoiselle, dit-il, ce n’est pas Eugénie, vous verrez, mon parrain.
–C’est une demoiselle dont les souliers sont percés et qui ne mange pas son content tous les jours, répondit rudement le batelier; laisse donc, filleul, une bonne jupe de drap lui vaudrait mieux que cette machine à ballon qu’elle a autour de son pauvre corps.
Et marchant vers la fillette, qui regardait en ce moment dans la cour:
–Qui attendez-vous, ma petite, dit-il en adoucissant sa voix, vos parents de Kermeneur, peut-être?
–Oui, répondit-elle, M. Vincent Cozic, mon oncle. Vincent fit claquer la paume de sa main sur son genoux droit, et riant bruyamment:
–Les messieurs comme moi, dit-il, il y en a à paver les routes. Enfin, ce n’est pas pour dire que je n’en vaux pas beaucoup qui s’intitulent comme ça, on ne sait pas au juste pour quelle raison. Ma petite, je suis Vincent Cozic, le gabarier bien connu le long de la rivière de Saint-Philippe, et si vous êtes Eugénie Erdu, la fille de Joseph Erdu, la petite-fille de Guillaume Erdu, le sacristain de Kermeneur, un brave homme, nom d’une trombe! je vous emmène, ce soir, par mon bateau.
–Je m’appelle Eugénie Erdu, répondit la fillette, un peu suffoquée par ce style et par cet accent.
Vincent lui tendit les deux mains.
–C’est dit, embarquons, dit-il.
–Mais mes bagages?
–Donnez-moi votre billet.
Elle ouvrit avec une certaine peine, un porte-monnaie de cuir de Russie dont le ressort était cassé.
–Voici le billet, dit-elle.
–Très bien! Ange, file avec elle vers le port, et dis à la femme d’appareiller. Ce petit-là, c’est votre cousin, Eugénie, c’est un Erdu aussi, lui.
Eugénie jeta un regard si étonné et si dédaigneux vers le petit nu-pieds, que celui-ci, qui la regardait amicalement, s’éloigna d’elle en disant:
–Allez avec elle, mon parrain, je porterai la caisse.
–Ange, tu dis des bêtises; tu n’a pas encore les épaules d’un homme. Filez, filez, le vent fraîchit; il faut que nous soyons au port dans une demi-heure. Suivez-le, Eugénie, suivez-le, il connaît la route. Ange, diable d’Ange, ne cours pas si vite, attends-la.
Ange ralentit un peu le pas, et Eugénie le suivit, son petit panier au bras.
Ils n’avaient pas fait un kilomètre qu’Eugénie s’arrêtait, tout essoufflée.
–Nous n’allons pas vite pourtant, dit Ange en la regardant avec compassion.
–Oh si! dit-elle, trop vite.
Elle respira longtemps, s’assit sur le revers du talus, et ajouta:
–Et puis j’ai faim, je crois.
Ange porta vivement la main à sa poche, et en retira un morceau de pain.
–Voulez-vous ça? demanda-t-il.
La faim rongeait en effet les entrailles de la pauvre petite, dont la bourse était absolument vide, et à laquelle la personne qui l’avait conduite à Rennes n’avait pas songé à donner de provisions de voyage. Elle saisit le pain grossier qui lui était présenté et y mordit à belles dents.
–Voulez-vous des mûres, demanda Ange qui s’enhardissait.
–Qu’est-ce que c’est que cela?
Il partit d’un éclat de rire.
–Vous ne connaissez pas les mûres, c’est très bon, vous allez voir.
Et s’élançant sur le petit talus couvert d’épaisses broussailles, il se mit à cueillir de très belles mûres d’un noir luisant, et il en apporta une poignée à Eugénie qui, les ayant goûtées, les déclara excellentes, ce qui amena Ange à continuer sa cueillette.
Il retombait une seconde fois près d’elle, son chapeau plein de mûres à la main, quand un pas lourd retentit sur le sentier caillouteux.
C’était Vincent qui arrivait, portant sous le bras, comme un joujou, la petite malle d’Eugénie.
–Allons, les enfants, en route, dit-il, il ne s’agit pas de goûter aux mûres de la route, mais de s’en aller vite pour profiter du jusant.
Ange et Eugénie reprirent leur marche; Ange, son chapeau entre les bras, marchait auprès de sa cousine, qui se désaltérait en mangeant de ces belles mûres de jais.
Lorsqu’ils arrivèrent sur le quai de Saint-Philippe, une partie des bateaux avaient disparu et Marianne les héla et leur cria de se dépêcher. Ange avait pris sa course en apercevant le bateau, Vincent avait redoublé la vitesse de son pas, déjà fort allongé, et chacun était à son poste, quand la pâle Eugénie parut sur le quai.
Une grande terreur se peignit sur ses traits, lorsqu’elle aperçut la planche étroite, placée comme un pont, entre le quai et ce petit bateau mouvant.
–Marianne, va-t en la prendre, commanda Vincent.
Marianne enjamba la planche, empoigna la fillette entre ses bras robustes, et, avant qu’Eugénie eût pu jeter même un cri d’effroi, elle se trouva sur le bateau, qui partit immédiatement.
D’abord elle eut peur affreusement la pauvre petite Parisienne étiolée. Assise, ou plutôt à demi couchée sur des ballots entassés à l’arrière, elle demeura, quelque temps, les deux mains appliquées sur son visage. Elle ne disputait plus au vent sa petite toque emplumée qui était tombée sur son cou; elle le laissait éparpiller sur ses tempes ses brillants cheveux noirs.
Naturellement, personne ne s’occupait d’elle. Au départ, la manœuvre était toujours quelque peu difficile et occupait les bateliers, qui ne comprenaient rien à ses terreurs. La mer était relativement calme, le vent doux, trop doux au gré de Vincent.
Peu à peu l’impression pénible diminua, Eugénie ouvrit les yeux et ne les referma plus. Un sentiment instinctif d’admiration se peignit sur ses traits défaits. Le ciel bleu resplendissait d’étoiles; çà et là sur la surface mobile de l’eau se voyaient de longues traînées d’argent, et, dans le lointain, apparaissait, du sein de grands massifs d’arbres, le croissant magnifique de la lune à son premier quartier.
Une fois qu’elle eut vu ces choses, la terreur s’évanouit, et elle s’abandonna au charme, tout nouveau pour elle, de se sentir emportée sans secousse et de respirer cette atmosphère pleine de fraîcheur. Quand le bateau fut engagé dans sa route unie et sans écueil, Vincent demeura au gouvernail; mais Marianne et Ange se rapprochèrent de la nouvelle venue.
La batelière regarda curieusement alors le visage de cette petite fille, dont elle avait connu le père, alors qu’il n’était qu’un gamin courant pieds nus comme Ange.
–Pour sûr, dit-elle en souriant, vous êtes bien la fille de Joseph Erdu, vous! Je n’ai jamais vu pareille ressemblance.
–Je ressemble à papa, c’est vrai, dit Eugénie dont une profonde mélancolie assombrit soudain le visage.
–Et comment se tire-t-il d’affaire, là-bas, à Paris? On disait comme ça qu’il avait fait fortune.
Eugénie hocha silencieusement la tête.
–Et qu’est-ce qu’il fait, le pauvre homme, à présent?
–Papa est brocanteur, madame.
–Qu’est-ce qu’on vend dans ces boutiques-là?
–De tout, madame, un peu de tout.
–Je suis votre tante, ma petite fille, appelez-moi comme cela. Ma mère et votre père étaient cousins nés de germains. On aimait bien le petit Joseph chez nous. Dame! oui. Et on a eu un grand chagrin de son départ qui a été son vrai malheur. Voilà un homme qui, s’il était resté à Kermeneur, serait aujourd’hui un bon charpentier avec la place de son père par-dessus le marché; car elle lui avait été promise, et il chantait déjà dans le chœur, le dimanche, avec nos messieurs qui lui avaient donné de l’instruction, un peu trop à ce qu’on disait. S’il avait été moins savant, les gens qui l’ont emmené n’auraient peut-être pas eu l’idée de le prendre.
–On ne l’a pas emmené malgré lui, je pense, demanda Eugénie curieusement.
–Ah non! lui s est laissé tromper, le pauvre innocent. Et c’est bien à dire devant Ange, qui cour après tous les marchands étrangers, tout comme son oncle, au lieu d’aller à l’école ou bien de reste aider sa tante dans le ménage.
–Je ne m’en irai pas avec les marchands étrangers, moi, dit Ange d’un petit ton méprisant.
–Non dé, Joseph disait bien cela aussi. Mais voilà qu’il est arrivé, dans une grande voiture, de ces gens-là qui vendent des casseroles et toutes sortes de choses et qui arrangent, sur un fourneau, la batterie de cuisine. Cela amusait Joseph d’aller les voir travailler. Ils ont bien vu qu’il était instruit et bon enfant et on lui a promis toutes sortes de choses. Avec ça ces gens-là disaient aussi bien d’autres mensonges. Ils avaient des piles de livres qu’ils ont prêtés à Joseph, qui les a cachés dans le grenier de son grand’père et qui les a lus pendant l’hiver. Au printemps, quand les étrangers sont revenus, il est retourné avec eux, et, déjà, les livres lui avaient mis bien de mauvaises idées dans la tête. On disait bien au père Guillaume de veiller sur son fils; mais le bonhomme, qui s’était arrangé à le mettre en apprentissage chez le charpentier, qui le voyait si bien chanter au lutrin, ne faisait pas attention à ce qui se passait. Et, un beau jour, Joseph est parti avec ces raccommodeurs de casseroles et, depuis, on ne l’a plus revu pour ainsi dire. On l’a d’abord bien prié de revenir et puis il est parti on ne sait où, et ç’a été fini pour lui encore plus que pour nos marins, qui sont au service de l’État ou sur nos navires de commerce, car ces gens-là au moins retournent voir leur famille, et reviennent même demeurer au pays, tandis que le pauvre Joseph n’est jamais revenu que quand il y a été obligé.
–Cependant je crois que papa regrette beaucoup de n’être pas resté chez son père, dit Eugénie pensivement. S’il avait eu seulement cent francs à lui, il serait venu avec moi, il me l’a dit souvent; mais nous ne sommes pas riches là-bas, oh! non!
Et deux grosses larmes tombèrent, comme à regret, de ses grands yeux noirs.
–Ma fille, nous ne sommes pas riches ici, non plus, dit Marianne, il faut peiner pour vivre, comme vous voyez. Mais enfin, on a toujours sa part du soleil du bon Dieu, du pain et de la santé.
–Ah! la santé! soupira Eugénie, en regardant sa main droite qui, dégantée, n’était plus qu’un composé d’os, de fibres et de nerfs, recouverts d’une peau transparente d’un blanc d’ivoire.
Et elle ajouta en frissonnant:
–Comme il fait froid ce soir!
–Froid, répéta Marianne en riant, il fait ma foi très chaud, ma petite fille. Mais c’est vrai que vous êtes blanche comme un linge. Ange, donne-lui ma vieille mante qui est là, sous le pont, tu sais bien celle que je mets autour des pains de sucre.
Ange disparut et se remontra chargé d’une vaste pièce de drap, dont Eugénie s’enveloppa, sans trop chercher à en deviner la coupe.
–Mettez la tête, mettez la tête, reprit Marianne, ce n’est pas une faillie machine, comme celle que vous avez sur les cheveux, qui vous gardera du froid.
Eugénie, à laquelle ce grossier vêtement causait un grand sentiment de bien-être, releva le large capuchon et au moyen d’une épingle l’attacha autour de l’ovale allongé de son. visage.
Et ainsi protégée par le vieux manteau de la batelière, l’âme un peu inquiète, mais les yeux charmés, éblouie par la magique beauté de la nature, la pauvre petite ouvrière parisienne, dont le père était était né sur ces poétiques rivages, fit son entrée dans la rade de Kermeneur. Quand le bateau stoppa, Vincent la fit vite déguerpir. Le travail de débarquement des choses délicates allait commencer immédiatement, et Ange lui-même s’y mettait avec ardeur.
–Allez donc à la maison, Eugénie, dit Marianne avec bonté, ne restez pas comme cela à trembler de froid devant nous.
–La maison, mais où est-elle? demanda la jeune fille, qui ne voyait devant elle, au fond de la place sombre, que l’église au fin cocher.
–Là-bas, derrière l’église. Marchez droit devant vous, montez l’escalier, prenez l’allée du cimetière, la première maison à droite, c’ est celle de votre grand’père. Il n’y en a pas d’autres, vous verrez bien.
–Mais votre manteau?
–Gardez-le, gardez-le, vous me le rendrez demain. Ange, fais attention, ce sont des chandelles qu’il y a dans ce paquet, porte-le tout de suite chez la Baccalan. Tout est éclairé chez elle encore; elle n’est pas couchée, va vite.
Eugénie, à laquelle personne ne faisait attention, et dont la fraîcheur de la nuit engourdissait les faibles membres, se décida à se rendre à la maison qu’on lui avait indiquée. Elle remonta la jetée, puis la place, et franchit d’un pied léger les degrés de l’escalier rustique. Arrivée devant la barrière de granit, elle s’arrêta toute pâlissante. Les tombelles gazonnées, les petites croix de bois, les larges tombes de pierre, parsemées parmi les hautes herbes et enguirlandées de fleurs sauvages, n’avaient rien de bien terrifiant. Néanmoins le mot cimetière avait été prononcé, et quand elle aperçut les croix blanches, la mort se dressa en quelque sorte devant elle. Elle fit violemment un pas en arrière, et jeta un coup d’œil effrayé sur la place. Elle était solitaire. Avec une énergie, dont on ne l’aurait pas crue capable, elle enjamba la barrière de pierre et remonta en courant le sentier au bout duquel elle aperçut la petite maison aux Deux-Lauriers.
–C’est là! dit-elle, en respirant avec force et en posant la main sur son cœur, qui palpitait douloureusement.
Et elle passa dans le petit jardin.
La porte de la chaumière était ouverte au large, le feu allumé dans le foyer en éclairait magnifiquement l’intérieur. Eugénie aperçut clairement les meubles vernis, l’horloge au balancier brillant, le beau lit clos de Thérèse, recouvert d’une couverture d’indienne à grands ramages. Sur cette indienne aux tons éclatants, se détachait le profil charmant d’une jeune fille parée de la coiffe aux longues et minces ailes tombant sur les épaules, qui annonçait sa parenté avec la batelière née à l’Ile aux Moines.
Elle se tenait là, debout, et parlait aux deux vieillards assis de chaque côté du feu.
–Ma pauvre fille, disait en ce moment la voix monotone de Thérèse, il est bien sûr que le bateau de ton père est resté sur les vases, puisque tu dis que tous les autres sont arrivés depuis longtemps.
–Ma tante, je ne crois pas cela, répondit la jeune fille avec un léger accent chantant. Mon père sait à l’avance quand il sera obligé de n’arriver que dans la nuit, et il m’envoie coucher chez la voisine. Ce soir, il m’a dit de lui garder de la soupe chaude et il arrivera, c’est sûr.
–C’est égal, si vous voulez, mon frère, nous n’attendrons pas plus longtemps cette petite fille de Paris, reprit Thérèse. Voilà déjà une demi-chandelle de brûlée, et si je vous laisse là, à moitié endormi, vous finirez par tomber dans le feu.
–Et Ange, dit le vieillard, il faudra toujours bien attendre qu’Ange arrive.
–Nous laisserons la porte ouverte, mon frère. Ange connaît bien le chemin de son lit.
–Ange est arrivé, dit Eugénie de sa voix basse et grasseyante.
Et franchissant le seuil de pierre, elle parut dans la zone éclairée de la cabane.
La jeune fille aux joues en fleur lui sourit, Thérèse se leva et marcha vers elle, le vieux Guillaume mit son large chapeau en arrière sur ses cheveux pour la bien, voir.
–Mon frère, voici la fille de Joseph, cria Thérèse.
Et elle vint appliquer ses deux joues ridées, mais saines, contre les joues amaigries de l’arrivante.
Puis elle retourna vers le foyer, la tenant par la main.
–On va bien là-bas? dit le vieillard tranquillement, quand Eugénie eut baisé sa tempe ridée, Joseph n’a pas eu envie de venir au pays?
–Si, monsieur… dit Eugénie, qui regardait craintivement cette rude figure, dans son cadre de cheveux blancs.
–Ce n’est pas le nom de monsieur qu’il faut lui donner, car il est mieux que cela, il est votre grand-père, dit sentencieusement Thérèse à cette parole qui avait fait sourire la grande fillette blonde.
–Elle ne me connaît pas, Thérèse, répondit le vieillard, qui regardait Eugénie avec une certaine complaisance; laissez-la parler son langage et servez-lui plutôt le souper que vous avez gardé pour elle.
Thérèse obéit. Elle déterra, de dessous les cendres, une petite soupière, souffla dessus et la déposa sur la table.
–Bonsoir, mon oncle, bonsoir, ma tante, dit en ce moment la jeune visiteuse.
Et fixant sur Eugénie ses yeux limpides, bordés de très beaux cils, elle ajouta plus bas:
–Bonsoir, ma cousine.
Et elle disparut en emportant l’avis suivant que la tante Thérèse lui jetait, en soulevant le couvercle de la petite soupière:
–Dis à ton père de me renvoyer Ange bien vite, autrement il ne mangera pas sa soupe chaude.
Cette recommandation faite, elle s’adressa à Eugénie et lui dit:
–Il y a des cuillers dans le tiroir de la table, prends-en une et commence sans attendre Ange, ma petite fille.
Mais la petite fille, ayant pris la cuiller de fer, continuait à regarder la petite soupière appétissante, sans oser y toucher.
–Va-donc, cria le grand-père, de son coin.
–J’attends une assiette, dit Eugénie.
Tante Thérèse marcha en grommelant vers le dressoir. On faisait bien des façons à Paris. elle était bien tombée à Kermeneur de faire comme cela la demoiselle
Quand tante Thérèse grondait, c’était généralement en breton de sorte que la pauvre Eugénie ne comprit pas que sa demande avait été intempestive, et remercia gracieusement, quand une assiette creuse en faïence, jaunie par le temps, fut placée devant elle.
Elle se servit de cette soupe, à laquelle elle trouva un goût étrange, mais qu’elle mangea néanmoins avec un grand appétit.
Comme elle finissait son repas, Ange arriva tout frétillant. Il souhaita gaiement le bonsoir en breton à son grand-père et à sa tante, sauta sur le banc placé contre la table, s’y installa sur ses talons, et saisissant une cuiller de bois, dont le pied portait un A superbe, se mit à manger dans la soupière, qu’il vida sans scrupule, après avoir jeté un coup d’oeil sur l’assiette vide de sa cousine. Eugénie le regardait manger en souriant. Cette petite figure éveillée commençait à lui plaire et produisait un heureux contraste avec les vieux et rudes visages qui se profilaient en noir sur la chaux récemment appliquée contre les montants en pierre de la cheminée.
La dernière cuillerée qu’Ange enleva adroitement de l’alentour de la soupière, donna le signal du coucher. Thérèse jugeant que le clair de lune éclairait suffisamment la cuisine, prit le chandelier et, faisant signe à Eugénie de la suivre, passa dans la chambre du fond, et dit d’un air satisfait:
–Je vous ai arrangé une jolie chambre ici, n’est-ce pas?
Eugénie se frotta les yeux, se figurant que sa vue troublée la trompait. Mais non, c’étaient bien des pommes de terre qu’il y avait en tas, dans ce coin, c’étaient bien des oignons qui pendaient en guirlandes là-haut, et c’étaient bien des ficelles qui s’enchevêtraient sur la muraille nue.
Elle sourit sans répondre, et, accablée de fatigue, se laissa tomber sur le banc placé devant son lit.
–Couchez-vous bien vite, dit tante Thérèse, je vais revenir prendre la lumière.
Et elle s’en alla verrouiller la porte d’entrée et recouvrir le feu de cendres.
Quand elle revint, Eugénie avait disparu dans le grand coffre qui lui servait de lit.
–Votre prière n’a pas été longue, ma petite fille, dit Thérèse. L’avez-vous faite seulement?
Eugénie ne répondit pas.
–Elle dort déjà, murmura la tante.
Et elle–emporta le chandelier.
Eugénie ne dormait pas. Accoudée sur son oreiller, elle regarda longtemps l’étroite fenêtre, qui n’avait pour rideau qu’un superbe rayon de lune. Elle croyait rêver, la pauvre! en se voyant tout à coup transportée en cette chaumière rustique. Mais enfin, l’air qu’elle respirait dilatait la poitrine; mais s’il y avait sur ce lit bizarre des draps grossiers, ils étaient si blancs et si parfumés, qu’elle les trouvait beaux, en comparaison des loques de coton enduites de chlore, dans lesquelles elle avait couché jusque-là.
Elle s’endormit bientôt, bercée par le silence ravissant, qui n’était pas le moindre de ses étonnements, et, pour la première fois depuis de longs mois, elle dormit d’un sommeil aussi calme que profond.
CHAPITRE IV
Table des matières
Si le peuple de Paris est le peuple le plus nerveux du monde, on doit peut-être en accuser les mauvaises conditions où il se trouve pour goûter ce suprême repos qui s’appelle: le sommeil.
Il n’y a pas un bruit du dehors qui ne retentisse dans ces maisons, qui ne semblent se tenir debout qu’en vertu de la science d’équilibre possédée par les architectes et aussi parce que, s’appuyant l’une contre l’autre, elles se prêtent un mutuel appui. Ces habitations modernes, même celles qui ont quelque apparence, ont des murailles d’un pied d’épaisseur, des cloisons à l’avenant, et le seul roulement d’un omnibus dans la rue voisine fait remuer les verres sur la table et vibrer les bobèches contre les candélabres.
Ces bruits de Paris tiennent tous du bruit de la machine, c’est quelque chose de strident, d’implacable, et lorsqu’on habite une maison dont les cloisons répercutent, sans pitié, tous ces bruits, il n’y a pas d’oreille qui ne finisse par en être blessée.
Dans la triste mansarde qu’habitait Eugénie à Paris arrivaient, depuis la première jusqu’à la dernière vibration, tous les bruits de la rue et des rues voisines. Elle ne s’endormait guère avant minuit, et à sept heures elle était immanquablement réveillée par le sifflet du chemin de fer voisin et par la trompe du tramway qui passait sur le boulevard.
A Kermeneur, elle entendit vaguement le son des cloches, une harmonie délicieuse, et puis je ne sais quel autre brait, moins aérien, mais non moins harmonieux, produit par le vent et par la mer, qui luttaient quelque peu ensemble. Toute somnolente, elle entr’ouvrit les yeux et elle vit tout rouge devant elle.
L’aurore, ce matin-là, entr’ouvrait les portes de l’Orient avec des doigts de feu.
L’horizon, au levant, était tendu de superbes draperies d’un rose vif: la petite fenêtre de la chaumière ouvrait au levant.
Le spectacle était si merveilleux et si nouveau, qu’Eugénie se souleva sur son séant pour mieux voir, ce qui la réveilla tout à fait.
Tout à coup elle retomba sur un oreiller de varech et ferma les yeux. Tante Thérèse entrait. Elle s’approcha tout près du lit.
–Elle dort encore, dit-elle à demi-voix; si elle n’était pas malade, je la ferais bien se lever de là. La pauvre enfant n’a plus, ça se voit, une goutte de sang dans les veines.
Elle allongea le bras et saisit la manche courte au milieu de laquelle flottait le bras maigre d’Eugénie.
–Qu’est-ce que ce pillot qu’elle a autour d’elle, grommela-t-elle, du coton? C’est bien ça, les gens de Paris: des robes, des chapeaux et pas une bonne chemise de toile à se mettre sur le corps.
Et elle s’en alla en grommelant.
Les noirs sourcils d’Eugénie s’étaient rapprochés sur ses paupières closes. Elevée dans l’orgueilleuse misère de la grande ville, elle se sentait blessée des dédains de cette vieille paysanne sur laquelle, au premier abord, elle s’était accordé une certaine supériorité. Cette impression pénible dura peu et s’évanouit tout à fait, quand levée et habillée elle sentit je ne sais quelle élasticité nouvelle dans ses membres, et aussi une facilité de respiration qui lui était inconnue.
Le sommeil réparateur, succédant à une journée de fatigue physique, avait produit ces excellents résultats. D’ailleurs elle oublia la figure légèrement renfrognée de sa tante, en apercevant comme elle ouvrait sa petite fenêtre, le visage gai et insouciant d’Ange qui, assis sur la murette, tournait alternativement les yeux vers la mer, et vers cette fenêtre qui éclairait la chambre de sa cousine. Les deux enfants échangèrent un sourire, et ce fut leur bonjour. Puis Ange sauta à terre et accourut dans la cuisine, où Eugénie faisait son entrée.
Thérèse, dont les réflexions un peu mordantes n’entamaient pas la bonté de cœur, plaçait sur la table le pain et le beurre pour le déjeuner de sa nièce.
–Notre pain n’est pas celui de Paris, dit-elle, j’ai entendu dire que le vôtre était plus blanc et plus doré que nos gâteaux.
–Je trouve celui-ci meilleur, dit la petite fille, qui se coupait une tartine; celui de Paris est blanc, c’est vrai, mais il n’a pas de goût et il sèche tout de suite.
–Quand vous vous lèverez comme nous, vous aurez du café, reprit Thérèse en jetant un coup d’œil vers un petit chaudron, où se voyait un reste de liquide noirâtre.
–Je n’aime pas le café, répondit Eugénie, et le médecin me l’a défendu.
–Yeux-tu des figues? dit Ange.
Et enfonçant sa main droite dans la poche de son pantalon, il en tira successivement trois belles figues vertes, qu’il plaça devant Eugénie.
–Ange, vous n’êtes pas allé, avec les gamins du bourg, voler cela chez M. l’instituteur? demanda Thérèse d’un ton sévère.
–Non, ma tante, c’est M. le recteur qui m’a donné ces figues-là, ce matin, parce que j’ai tiré le seau du puits. Grand-père était là, il vous le dira bien. Elles sont bonnes, dis, ma cousine?
–Très bonnes, dit Eugénie, qui venait d’en entamer une.
–Y a-t-il des figues à Paris?
–Oui, mais elles sont chères, et celles qu’on vend dans les petites voitures sont écrasées et aigres.
–On ne les a pas cueillies le matin même, comme celles-ci, pour sûr, remarqua tante Thérèse.
–Tout ce qu’on mange à Paris a le goût de vieux, remarqua Eugénie. Ici le beurre est très frais.
–Dame! il faudra manger de notre cuisine comme elle est, ma petite fille. Nous sommes de pauvres gens!
–Nous aussi, dit Eugénie bravement, et cela ne me fait pas honte de le dire ici. Ma sœur Hortense se met en colère rien que d’entendre prononcer ce mot-là.Elle est très jalouse des riches, Hortense.
–Quelle pitié! Autrefois on nous apprenait à être contents de notre sort, et nous l’étions, et pourtant, dame! nous ne demeurions pas dans une jolie maison comme celle-ci. Cela ne m’a pas rendue glorieuse d’y être. Notre-Seigneur était pauvre d’ailleurs, voilà qui est fait pour nous consoler, et même nous honorer, il me semble.
Eugénie l’écoutait avec curiosité, mais ne paraissait pas très bien comprendre.
–Dites donc, Eugénie, reprit Thérèse, si vous alliez faire votre visite à l’église? Je vous aurais bien menée à la messe, ce matin, mais c’était péché de vous réveiller. Ce n’est pas trop tôt d’y aller dire votre prière.
–L’église! répéta Eugénie, je n’y vais jamais, ma tante.
Thérèse leva les deux mains par un geste d’horreur.
–Ah! mon Dieu,! Ange, qu’est-ce qu’elle dit là! exclama-t-elle.
–La vérité, ma tante, continua Eugénie, je ne connais pas l’église de notre quartier, et mon oncle, le frère de maman, qui est commis aux Beaux-Arts, dit comme ça que c’est des bêtises d’aller perdre son temps à l’église.
–Vraiment, le voilà bien savant pour un commis! riposta tante Thérèse d’un ton plein de mépris.
–C’est une belle place? dit Ange, qui, muet comme un poisson par instant, avait aussi des velléités de se mêler aux conversations.
–Pas trop, répondit Eugénie en hochant la tête, et puis ce n’est pas commis qu’est mon oncle; on dit comme ça pour lui faire plaisir, mais je l’ai bien vu balayer les salles et épousseter les statues.
–C’est un domestique, quoi! dit Thérèse, et il n’y a pas de déshonneur à ça.
–Je ne sais pas, répondit languissamment Eugénie, mais il se met en colère chaque fois qu’on ne l’appelle pas commis ou employé.
Tante Thérèse leva doucement les épaules et dit à Ange:
–Conduis ta cousine à l’église, je vois qu’il y a bien de la diablerie autour d’elle à Paris.
Ange sauta par terre et marcha vers l’église suivi par Eugénie, sur les lèvres de laquelle un sourire ironique avait glissé aux dernières paroles de tante Thérèse.
Les cérémonies du matin avaient pris fin et le vieux Guillaume éteignait, avec ses doigts, les derniers cierges. Ange, selon son habitude, s’en alla s’agenouiller contre la balustrade du chœur et Eugénie, qui avait repris son air indifférent, s’arrêta à l’encoignure d’un grand banc et demeura debout, toute stupéfaite de se trouver dans cette église, qu’elle trouvait étrange.
La fausse châsse, en bois .noir, portait encore ses cartons chargés de têtes de mort, et chacun des cierges de l’autel avait cette garniture dont Eugénie se hâta de détourner les yeux. Elle ressentit néanmoins je-ne sais quelle respectueuse impression en voyant une belle femme, enveloppée d’une mante noire, saisir le goupillon et le passer à un beau petit gars, que la mort de son père avait fait chef de famille.
La veuve fut suivie par plusieurs hommes et bon nombre de paysannes au maintien grave et au visage réfléchi. La Parisienne suivait curieusement de l’œil le pieux défilé, et quand, se détournant vers Ange, elle vit qu’il priait, lui aussi, et que la même gravité qu’elle remarquait chez les autres s’était empreinte sur son visage espiègle, elle se mit machinalement à genoux.
Bientôt, sur un signe de son grand-père, Ange se dirigea vers le catafalque, enleva les cartons funèbres et disparut dans la sacristie.
Eugénie, restée seule, sentit je ne sais quelle vague frayeur lui venir. Jamais, à Paris, elle ne s’était heurtée, sans frémir, avec les symboles de mort, et ici on les lui mettait crûment sous les yeux. Elle sortit sans avoir songé à prononcer les prières dont, d’ailleurs, elle se souvenait à peine, s’orienta et regagna la chaumière.
Tante Thérèse étalait du linge sur la corde placée en forme de séchoir d’un laurier à l’autre; elle était aidée dans son opération par la blonde Marianna, et un groupe de femmes y assistaient, les unes, encore munies de leur instrument de travail, faisaient simplement une halte en passant, les autres flânaient, un poupon dans les bras.
Quand Eugénie franchit la petite barrière, la manière dont elles la regardèrent témoigna que la curiosité était bien pour quelque chose dans le prétexte de hasard qui les avait réunies. L’enfant passa devant elles, sans paraître se soucier autrement de leur présence, et, souriant à Marianna, qui lui jetait un petit coup d’œil sympathique, elle rentra dans la maison.
–Voilà la demoiselle, dit ironiquement une jeune femme au nez pointu et aux yeux obliques, qui regardait par-dessus la murette, un poupon dans les bras, ça me paraît bien pauvre et pourtant bien fier.
–Madame Ballié, répondit Thérèse en tirant sur un énorme faux-col qui ornait le cou de Guillaume les jours de grande cérémonie, ce n’est pas à la fortune ni à la grandeur que se mesure la vanité, vous savez bien.
Ce «vous savez bien» était le plus joli échantillon de cette bonhomie campagnarde, qui s’allie fort bien, à l’occasion, avec la malice la plus raffinée.
Madame Ballié était en effet, à Kermeneur même, un exemple frappant de la disproportion qui peut exister entre la position d’une personne et ses prétentions. Chez cette petite marchande de grains, il y avait des abîmes d’orgueil et des raffinements d’envie.
Elle se sentit piquée au vif par la riposte de Thérèse, et dit d’un ton aigre:
–Thérèse, je sais beaucoup de choses, mais pas autant que vous bien sûr, et pour ce qui est de cette petite, nous pouvons bien en penser ce que nous voulons à Kermeneur.
Et elle s’en alla avec une tournure si comique et en remuant si singulièrement son cotillon court, que les autres femmes se mirent à rire.
–Il n’y a rien à lui dire, remarqua une fraîche jeune femme qui était entourée d’enfants, il n’y a pas d’âge ni de position qui arrête ses malhonnêtetés.
–On ne sait pas du tout la raison de son diable de caractère, ajouta une autre, ce qui fait que, dans le pays, on rit bien de ses airs et de ses malices.
–Nous sommes cousines, riposta une autre, mais dame! à l’entendre, elle n’est pas tout de même de la même famille que nous.
–Je la connais, sa famille, dit Thérèse; j’étais sur les bancs du catéchisme avec son père, qui marchait nu-pieds comme moi. Ce n’est pas pour dire que je laisserai ma petite nièce faire sa demoiselle dans le bourg, parce que, au lieu d’une coiffe, elle a sur sa tête une petite machine ronde qui ne lui tient pas les oreilles chaudes. Mais je ne supporterai pas non plus qu’on l’insulte pour sa misère. Nous sommes d’une famille d’honnêtes gens, et je serais riche que je ne ferais pas comme cette petite Ballié, qui ne peut pas voir une vraie dame sans crever d’envie. Dis donc, Eugénie, écoute ici, ma fille, va-t’en avec Marianna porter ce petit paquet chez la repasseuse. Tu sauras le chemin pour une autre fois.
Eugénie obéit docilement. Elle se rapprocha de Marianna, qui arrangeait le paquet, et elles partirent toutes deux d’un pied léger.
Les commères les suivirent des yeux, et ne manquèrent pas de faire une comparaison désavantageuse entre la blonde fille de Kermeneur et la brune fille de Paris. La pauvre Eugénie, avec son long corps osseux et maigre, son visage incolore, ses grands yeux tristes, ses lèvres dédaigneusement closes, semblait faite exprès pour servir de repoussoir à l’adolescente aux larges épaules, au teint fleuri, à la bouche rose toujours entr’ouverte pour sourire.
La vieille Thérèse écouta sans mot dire les diverses réflexions que toutes ses voisines faisaient en toute simplicité et sans malice aucune. Cette fois, elle partageait bien un peu leur manière de voir, et elle en donna la preuve quand Guillaume arriva dans le petit jardin, juste au moment où elle étendait le dernier tablier sur la corde:
–Vous ne manquiez pas de compagnie tout à l’heure, Thérèse, dit le bonhomme, je ne vous en ai jamais tant vu. Vous aviez donc besoin d’un coup de main. Si je l’avais su, je n’aurais point permis à Ange d’aller à la grande falaise voir passer le vapeur.
–Les voisines ne m’aidaient pas, Guillaume. Vous ne devinez pas ce qu’elles venaient faire ici ce matin?
–Ma foi non!
–Dame! elles venaient pour notre Parisienne. On ne voit pas souvent des gens nouveaux à Kermeneur, et quand elles l’ont vue aller à l’église avec Ange, elles sont toutes venues guetter son arrivée.
–Ah! bon, j’aurais dû me douter de cela, Thérèse. Qu’est-ce qu’elles ont dit de cette enfant-là?
–Je ne sais plus, moi! elles en ont tant dit! Je sais bien seulement qu’elles ne l’ont pas trouvée jolie, bien laide, même, ce qui n’est pas contre la vérité.
Le bonhomme leva les épaules.
–Elle n’est pas plus laide qu’une autre, dit-il, et je ne sais pas ce qu’a le monde à tant s’occuper de la figure. Quand on n’a pas l’œil crevé, comme Laurent le maçon, quand on n’a pas une bosse à la joue, comme Joseph le couvreur, on est bien assez joli comme ça. Ah! s’ils voyaient, comme moi, les têtes qui ont passé sept ans sous terre, ils ne seraient pas si difficiles. C’est alors que les gens se ressemblent, mais là, comme s’ils étaient tous nés du même père et de la même mère.
Sur cette réflexion philosophique, Guillaume accrocha son chapeau et sa veste à une cheville de bois fichée dans la muraille, et, saisissant une bêche, se mit à fouiller un sillon plein de pommes de terre.
Comme il donnait son second coup de pioche, une voix claire prononça derrière lui:
–Bonjour, grand-père.
Il se détourna.
–Ah! c’est toi, dit-il. As-tu trouvé le pain bon ce matin, Eugénie?
–Très bon, grand-père.
–C’est ça le remède, grommela-t-il.
Et il recommença son travail.
Eugénie marcha vers la maison, et fut accueillie à son entrée par ces paroles:
–Eh bien! sauras-tu maintenant trouver la repasseuse?
–Je ne crois pas, ma tante; il y a deux maisons pareilles qui ont toutes les deux un escalier de pierre.
–C’est la plus proche d’ici.
–Alors je crois que je me retrouverais.
–Ah! oui; mais il n’est pas besoin de faire souvent cette .course-là. Je repasse moi-même tout le linge de la maison, et si je n’avais pas manqué d’empois, les chemises de ton grand-père n’auraient pas été envoyées à Mélanie Tuhé. Sais-tu repasser, Eugénie?
–Non, ma tante.
–Bah! Et coudre?
–Je sais coudre un peu, je voulais être couturière.
–C’est un bon état.
–Ou modiste.
–Qu’est-ce que c’est que ça?
–Les modistes font les chapeaux.
–Et pas autre chose.
–Mais non, ma tante, à Paris on ne mêle pas tous les métiers.
–Il y en a de drôles, dit Thérèse en saisissant une cruche, et en se dirigeant vers la porte.
–Ma tante, où allez-vous? cria Eugénie.
–A la fontaine, puisque ce petit coureur d’Ange est allé à la grande falaise.
–Et moi, que vais-je faire?
–Dame! ce que tu voudras. Chez nous il n’y a pas de danger que je te fasse travailler au ménage. Il faut un apprentissage aussi pour ça, et tu ne saurais pas seulement cuire nos pommes de terre. Est-ce que tu veux travailler, vraiment?
–Mais oui, ma tante.
–Eh bien! si tu sais coudre, tu trouveras, dans l’armoire, un paquet de linge, où il y a bien à raccommoder. Ne fais pas les points trop petits. C’est le buffet que tu ouvres, ma pauvre innocente, l’armoire est plus loin. C’est une jolie armoire n’est-ce pas?
Eugénie sourit et hocha machinalement la tête.
–Comment! tu ne la trouves pas jolie, une armoire en châtaignier… avec des dessins dessus! Il n’y a pas dans le bourg un ménage plus joli que le nôtre.
–Je trouve ces meublés. drôles, ma tante.
–Oui dè, vous en aviez peut-être de plus beaux à Paris?
–Ils étaient plus jolis toujours, répondit vivement Eugénie, légèrement vexée du ton ironique de sa tante. Nous avons une table ronde, des étagères, un fauteuil, une armoire à glace…
–A glace, répéta Thérèse, qui écoutait très attentivement l’énumération. Et voulez-vous me faire croire qu’elle est remplie comme celle-ci?
Et déposant sa cruche, elle marcha vivement vers la vaste armoire, l’ouvrit à deux battants, recula de deux pas et dit avec orgueil en mettant ses poings sur ses hanches:
–Celle-ci n’a pas de glace, ma petite; mais dites-moi bien si la vôtre est mieux garnie que ça.
Eugénie baissa tristement la tête. Les pauvres loques dépareillées, les mille objets disparates qui remplissaient l’armoire à glace du logis paternel, dont elle se montrait si fière, n’étaient qu’une misère en comparaison des piles épaisses de linge dressées dans l’armoire rustique de tante Thérèse. Draps, torchons et serviettes se comptaient par douzaine. Tout cela était assez grossier, mais parfaitement blanc et de bonne qualité. Il y avait dans cette armoire les prodiges d’économie et de travail de toute une humble existence, et Thérèse avait éprouvé à placer chaque morceau plié par ses mains, une joie autrement intense que ne saurait l’être la joie frivole du plaisir après laquelle rien ne subsiste.
Très satisfaite de l’impression produite sur Eugénie par la vue de ce qu’elle regardait avec raison comme la richesse de sa maison, Thérèse ferma lentement les lourds battants de l’armoire, reprit sa cruche et s’en alla en disant: .
–Il y a bien des choses à raccommoder dans le panier que vous voyez là et bien des choses qui sont très fatigantes pour mes pauvres yeux, qui ne sont plus des yeux de quinze ans.
Et sur ces paroles, qui étaient une invitation indirecte faite à Eugénie, de déployer son habileté, elle sortit.
Eugénie demeurée seule sentit bientôt qu’un travail quelconque lui était nécessaire, que c’était le seul moyen de secouer l’engourdissement de cerveau qui lui revenait. Elle alla prendre dans sa caisse une corbeille jadis élégante, mais fanée comme tout ce qu’elle possédait. Cette corbeille renfermait ce qu’il fallait pour coudre. Elle passa la revue de ses frêles outils, et s’assit près de la fenêtre enguirlandée de feuilles de vigne. Les objets déposés dans le panier passèrent un à un entre ses doigts; mais elle les laissa retomber dédaigneusement un à un. Comment aurait-elle pu songer à glisser ses fines aiguilles de modiste, dans ces bas grossiers, dans ces guimpes étranges, dans ces vestes rapiécées.
Çà et là se voyaient des morceaux à moitié cousus, qui témoignaient très éloquemment de l’affaiblissement des yeux de tante Thérèse; ils étaient mis de travers, et les points auraient pu se compter. Finir cela était impossible, il aurait fallu tout refaire. Eugénie se croisait machinalement les bras devant ce panier si étrangement rempli, quand’elle aperçut un paquet qu’elle n’avait pas déplié. Elle le prit du bout des doigts. Un petit gilet et une sorte de bonnet écossais dont le bord était en pièces, lui apparurent. Elle sourit, reconnaissant des objets appartenant à la garde-robe d’Ange, et enfilant rapidement son aiguille, elle entama le gilet dont toutes les boutonnières étaient retenues par des ficelles provisoires.
Elle y travailla une grande heure et quand le petit vêtement sortit de ses doigts, il était vraiment passé au neuf. Le bonnet lui parut plus difficile d’arrangement. Il avait d’abord été une toque élégante, sur les bruns cheveux du petit garçon du manoir de Kermeneur; puis il avait fait très bon effet sur les cheveux blonds d’Ange; mais celui-ci avait tant de fois mordu dans la bordure de velours noir, que tante Thérèse elle-même, considérant un jour cette bordure effrangée, avait déclaré le bonnet hors de service. Mais Eugénie trouva que ce petit bonnet avait la forme élégante, et elle imagina d’appliquer en bordure des morceaux de velours bleu qu’elle avait mis en réserve pour son propre usage.
Elle admirait elle-même le joli effet que produisait la bordure nouvelle, et coiffait son poing de la toque pour la mieux considérer, lorsque Ange se dressa soudain devant la fenêtre, et sauta sans façon dans la maison par-dessus la chaise qui supportait le vieux panier. La fenêtre était une seconde porte pour lui. Lorsqu’elle était ouverte il la préférait généralement à l’autre.
–Ah! que vous m’avez fait peur, Ange, s’écria . Eugénie en appuyant, par un geste qui lui était familier, la main sur son cœur qui battait violemment à la moindre émotion.
–Peur! répéta Ange, très surpris.
Et il ajouta en levant le doigt:
–Voilà un beau bonnet.
–C’est le vôtre.
–Le mien!
Et il se mit à tourner autour avec de petits cris d’étonnement et de joie.
Pour le lui bien prouver, Eugénie, arrêtant tout à coup ses évolutions, le posa sur sa tête.
–Voyez comme il fait bien, dit-elle, c’est bien dommage qu’il n’y ait pas de miroir.
Il y en avait un, mais il se trouvait au fond de l’armoire de tante Thérèse, qui ne le faisait paraître que le dimanche; pour tous les jours elle jugeait qu’il y avait bien assez à se mirer dans le devant ciré des armoires ou dans les vitres de la fenêtre. Ce fut ce dernier moyen qu’employa Ange; il se glissa contre le petit vitrage, et ce qu’il vit le fit rougir de satisfaction. Mais, honteux de s’être regardé comme une petite fille, dans une glace, il jeta vite le bonnet sur le grand panier en disant:
–Tante Thérèse va être bien contente.
Et reprenant le chemin de la fenêtre il disparut.
Et néanmoins, de ce jour, il témoigna à Eugénie beaucoup plus de considération, et il voulut bien l’initier à ses projets de promenades lointaines, et à ses travaux qui ressemblaient fort à des jeux. Grâce à lui, elle échappa aux petits calculs intéressés de tante Thérèse et aux énervements de sa propre torpeur.
La maladie dont elle était atteinte a en effet pour principal symptôme une torpeur irrésistible, un alanguissement invincible. L’air pur et fortifiant de la mer avait momentanément rendu l’appétit et le sommeil à Eugénie; mais l’exercice lui faisait encore défaut, et les journées qu’elle passait assise devant le panier inépuisable de tante Thérèse commençaient à lui peser. Tante Thérèse, ayant reconnu l’habileté de sa nièce, faisait passer, dans le panier, tout le linge usé de la famille et y ajoutait les coiffes, les guimpes et les manchettes de ses bonnes amies.
Ce n’était pas que la bonne tante songeât à profiter du temps de l’enfant, non; seulement, en la voyant tous les matins, se laisser tomber sur cette vieille chaise, devant ce vieux panier, elle avait soin de renouveler l’ouvrage, et il arrivait qu’Eugénie tirait l’aiguille toute la journée, et demeurait sans force et sans couleur.
Mais un jour Ange arriva tout guilleret et demanda à tante Thérèse son dîner, car c’était le jour de la coupe du goëmon, et il comptait bien rester toute la journée sur la grève. Tante Thérèse s’empressa de couper et de beurrer un gros morceau de pain. Ange le fit glisser dans le filet qui lui servait de havresac, et dit qu’il serait bien content d’avoir aussi quelques pommes de terre, que ses camarades et lui cuiraient sur les rochers.
Et devinant un acquiescement dans le sourire qui avait accueilli sa demande, il passa dans la chambre d’Eugénie, et en revint avec son filet plein de pommes de terre. Cela fait, il se haussa sur la pointe des pieds pour attraper la boîte d’allumettes qui était sur la cheminée, en prit une demi-douzaine et les rangea dans la petite poche de son gilet.
Eugénie regardait avec un certain ennui tous ces préparatifs champêtres. Ange avait l’air si gai et si affairé, elle voyait par l’imagination ce feu de goëmon briller sur ces grandes grèves, dont il lui avait si souvent parlé et qu’elle ne connaissait pas encore.
Ange et son filet se préparaient à disparaître; le petit garçon avait un de ses pieds nus posés sur l’appui de la fenêtre, quand son regard tomba sur Eugénie, dont le visage ne lui avait jamais paru plus pâle ni plus ennuyé.
–Viens-tu à la grève, voir couper le goëmon? dit-il en s’enlevant.
–C’est trop loin pour elle, dit tante Thérèse en regardant Eugénie.
–Elle marche bien, allez, marraine, riposta Ange.
Et il redit à Eugénie:
–Viens-tu?
Eugénie baissa les yeux sur le panier plein, et les releva sur tante Thérèse.
–Il y a bien de l’ouvrage ici, dit-elle en hésitant, mais avec un accent triste qui émut tante Thérèse.
–Oh! ce panier-là peut bien attendre, s’écria-t-elle. Si vous voulez aller vous promener avec. Ange, ma petite fille, vous pouvez aller. Votre grand-père dit comme ça que vous ne prenez pas de mine, et que vous avez peur du soleil. Allez, allez à la grande grève, il n’en manque pas là, de soleil; l’ouvrage attendra. Vous savez bien que je n’ai pas à attendre, pour le dimanche, la coiffe lavée de mardi. Non, Dieu merci, j’ai du change. Vous pouvez bien aller aujourd’hui à la grande falaise, si cela vous amuse.
Eugénie ne se le fit pas dire deux fois. Elle courut mettre son petit chapeau, pendant que tante Thérèse lui préparait le morceau de pain qui devait être son dîner.
Et, ce morceau de pain dans sa poche, elle partit avec Ange qui paraissait tout heureux de sa compagnie.
Leste comme elle l’était, c’était un plaisir pour elle de s’en aller le long des pittoresques sentiers. Son pauvre corps, tout enveloppé de soleil, s’était soudain redressé, sa démarche n’avait plus rien d’alangui. Elle marchait presque aussi vite qu’Ange, qui avait des pieds de chevreuil.
Ils allèrent ainsi pendant une demi-heure. Arrivés à un carrefour où plusieurs sentiers se réunissaient comme les rayons d’une étoile autour d’une croix rustique, ils trouvèrent un groupe de jeunes garçons, tous parents ou camarades d’Ange. La vue de l’arrivante ne parut pas les charmer, et toute une discussion s’éleva entre eux et le cousin d’Eugénie. Ils dirent crûment en breton qu’ils n’avaient pas besoin de cette compagnie-là à et qu’ils n’en voulaient point. Ange tint bon, et déclara qu’il ne quitterait pas sa cousine. Les uns et les autres firent mine de se séparer; puis le bon accord s’établit soudain par l’intervention d’un petit mousse embarqué sur l’Inflexible, et tous reprirent le chemin de l’Océan. Mais, cette fois, Eugénie dut marcher la dernière à la suite de tous les garçons. Ange avait fait tolérer la présence de sa cousine, ce qui était très beau de sa part; mais il affectait de ne plus s’en occuper. Peu importait à la petite Parisienne, qui trouvait la promenade charmante. Elle n’aurait jamais osé s’en aller seule aussi loin et elle ne demandait autre chose qu’une ombre de cette protection, qui lui avait été marchandée.
Une fois qu’elle eut mis le pied sur la grande grève, ce ne fut plus la compagnie qui lui manqua. Il y avait foule sur les grèves découvertes par la mer qui, ce jour-là, se retirait à des lointains inaccoutumés.
Les hommes la suivaient dans sa retraite; ils marchaient et avançaient à mesure qu’elle s’éloignait, laissant à découvert ses richesses végétales, et bien d’autres trésors qui ne manquaient pas d’amateurs.
Tandis que les hommes coupaient et que les femmes arrachaient ces feuillages magnifiques, dans lesquels Dieu a concentré tant d’influences bienfaisantes, d’autres se livraient à la pêche, très fructueuse en ces régions si rarement découvertes. Le poisson, qui n’a pas l’intelligence pour prévoir les grandes marées, s’établit dans son domaine, et s’y croit toujours en sûreté.
Le spectacle était curieux, animé, et Eugénie, laissée seule, s’en amusa longtemps. Elle n’osait pas s’aventurer sur ces vases desséchées, sur ces rochers miroitants; mais elle regardait de tous ses yeux, et trouvait cette grève ardente bien préférable à la fraîche cabane des Deux-Lauriers.
Elle avait absolument perdu de vue ses petits compagnons, et sentant la faim venir, elle se préparait à manger le morceau de pain que lui avait donné tante Thérèse, quand elle aperçut Ange, qui arrivait en sautillant et qui lui faisait signe d’approcher.
Elle se leva, le suivit de loin, tourna une grande masse rocheuse et se trouva au milieu d’un groupe bien connu: Vincent le gabarier, sa femme Marianne et leur jolie fille Marianna, qui avait les joues ensoleillées. Ils étaient venus, eux aussi, faire leur récolte de goëmon et en ce moment ils mangeaient leur dîner, composé de pain, de lard et de pommes de terre froides. Eugénie alla s’asseoir auprès de Marianna, qui lui souriait de loin.
Avez-vous dîné? demanda celle-ci.
–Pas encore, répondit Eugénie, mais ce ne sera pas long, ajouta-t-elle en souriant.
Et elle dénoua le mouchoir qui contenait son pain.
–Voulez-vous un morceau de lard, dit Marianna, en lui tendant une belle bouchée à la pointe de son couteau.
–Merci, le lard me fait mal à l’estomac.
Marianna prit l’air étonné. Avoir mal à l’estomac! Les jeunes filles à Kermeneur, celles qui. du moins étaient d’un bon sang, ne connaissaient guère, que par ouï-dire, ce mal-là.
–Prenez garde, Eugénie, voilà quelque chose qui vous arrive, reprit-elle gaiement.
En effet, un petit objet fendait l’air et venait tomber juste sur les genoux d’Eugénie. C’était une pomme de terre fumante, lancée par Ange, debout au pied du groupe de rocher voisin auquel les dîneurs tournaient le dos.
–Les enfants ont réussi à cuire leurs pommes de terre, il paraît, dit Marianna; en ont-ils un beau feu!
Eugénie se détourna et vit briller un superbe feu de goëmon dans l’anfractuosité du rocher. Les enfants, groupés autour, l’alimentaient avec ardeur. Les uns jetaient du goëmon, les autres soufflaient en gonflant leurs joues comme de petites outres, quelques-uns entouraient le plat et mangeaient avec appétit ces pommes de terre cuites sur la pierre et dans la cendre. Eugénie trouva la sienne excellente, et s’en fit apporter d’autres par Ange. Celui-ci découvrit même, parmi les groupes des dîneurs, une écuelle de lait caillé sans propriétaire, qui vint à propos calmer la soif de sa cousine, qui était grande. En remerciant Ange, elle affirma qu’elle n’avait jamais mieux dîné. Elle fit comme les autres une petite sieste, couchée dans le sable fin tout constellé de ravissants coquillages lilas; puis, comme Marianna lui disait en riant: «Venez nous aider», elle répondit:
–Je veux bien.
–Il faudra vous déchausser.
Eugénie se courba, et arracha rapidement, de ses pieds fins, ses bottines éculées et ses bas troués.
–Très bien, dit Marianna, venez bien vite et appuyez-vous sur moi.
Elles partirent, la robuste paysanne des champs soutenant la frêle ouvrière des villes. Naturellement un ne donna à Eugénie que la fleur du travail, et, quand elle voulut aller jusqu’au bout et porter aussi sa charge de goëmon sur la grève, Vincent, conseillé par sa fille, ne mit dans le filet qu’un semblant de charge qui ne fit pas ployer les maigres épaules de la petite modiste. Ce travail en plein air, sous ce beau soleil, lui plut tellement, qu’elle prit avec Marianna des arrangements pour les jours suivants. Elle devinait qu’elle n’avait pas à compter sur Ange, qui avait disparu, elle sentait instinctivement qu’elle ne pourrait ni le séparer de la joyeuse bande de garçons, ni se mettre à leur remorque, car ils étaient libres d’ouvrir leurs rangs à quelque mauvais petit garnement, comme il s’en rencontre partout.
Elle quitta la grève en compagnie des gabariers. Vincent, Marianne et même Marianna portaient sur leurs têtes du goëmon séché. Eugénie les suivait chargée des vêtements mouillés et des quelques ustensiles ayant servi au dîner.
Au seuil de leur porte, elle prit rendez-vous pour le lendemain et retourna gaiement à la chaumière des Deux-Lauriers, où le souper attendait.
Ange, qui franchissait en un clin d’œil d’énormes distances et qui voletait comme un goëland sur les vases et les rochers pour abréger son chemin, venait d’arriver et on soupa gaiement.
Ce soir-là tante Thérèse, qui n’aimait pas à brûler inutilement sa chandelle, n’eut pas, comme les autres soirs, à multiplier les invitations pour obliger Eugénie à se coucher.
La petite Parisienne, prise d’un sommeil invincible, les membres pénétrés par une sensation de fatigue très saine, qui n’avait aucun rapport avec les courbatures dont elle souffrait si souvent, regagna d’elle-même son petit réduit, et se coucha sans songer à demander de la lumière.
Cette après-midi l’avait fait entrer dans une phase toute nouvelle de sa vie chez le sacristain. Elle allait, pour de bon, travailler à conquérir cette force physique qui lui faisait défaut, et rencontrer en même temps les éléments de la force moralenécessaire à tous; mais indispensable à celui qui est né dans la phalange aimée de Jésus-Christ, et trop souvent méprisée des hommes: la grande famille des pauvres.
CHAPITRE V
Table des matières
Eugénie Erdu, en prenant la clef des champs, avait trouvé le meilleur des remèdes pour le mal qui venait arrêter sa jeunesse dans son véritable essor.
Deux mois d’exercices champêtres avec Marianna l’avaient absolument changée au physique et même au moral. Au physique, elle avait toujours ce visage pâle, qui la faisait trouver si laide par les bonnes commères de Kermeneur; mais cette pâleur n’avait plus rien de maladif; c’était une jolie pâleur ambrée, qui s’alliait bien avec ses brillants cheveux noirs, et ses grands yeux de jais. Sa taille était toujours plate et fluette, avec je ne sais quoi de remonté dans les épaules, qui manquait absolument de grâce; mais sa démarche avait pris l’élasticité, la fermeté qui sont l’indice de la vigueur. Moralement elle se simplifiait. Le dédain qui avait tout d’abord formé le fond de ses sentiments à l’égard de son rustique milieu s’évanouissait, et elle n’était pas éloignée de préférer sa famille de Kermeneur, avec sa pauvreté, ses prétendues ignorances et ses humbles habitudes, à sa famille parisienne, aussi pauvre, aussi ignorante, mais plus orgueilleuse et beaucoup moins paisible.
Mais il y avait encore en son être moral une lacune que rien ne semblait devoir combler. Parmi ces gens profondément croyants et fervents catholiques, elle demeurait indifférente, sinon hostile. A cette nature fière, à cette intelligence orgueilleuse, il aurait fallu, à défaut d’un enseignement sérieux et suivi, l’exemple qui est la première des autorités. Il lui avait manqué; Dieu lui était demeuré inconnu; l’Église, dépositaire de la science surnaturelle, avait été calomniée par l’ignorance des uns, par la mauvaise foi des autres. Elle avait fait sa première communion, ce qui lui avait donné, sans qu’elle le sût, la grâce de demeurer pure parmi des gens qui ont perdu le suprême respect: celui de l’enfance, la force de résister aux curiosités malsaines, qui suppriment l’enfance à Paris, et aux entraînements irréfléchis qui ternissent l’adolescence.
C’était tout, et au village de Kermeneur, il y avait maintenant une libre penseuse en herbe.
Oui, cela n’était pas croyable, mais cela était. Cette petite ouvrière modiste se figurait en savoir plus long en fait de religion que le vieux recteur, dont la vie n’avait été qu’une patiente étude; plus long que les familles distinguées, qui venaient l’été à Kermeneur, et qui gardaient intact le dépôt de la foi; plus long que cette paroisse tout entière, composée de familles chrétiennes, où fleurissaient, grâce à ce ferment divin, les antiques vertus.
Tante Thérèse s’était bien vite aperçue de cette absence de sentiments religieux chez sa commensale, et en ceci, elle ne faisait preuve d’aucune perspicacité.
Eugénie qui avait au moins le mérite de n’être pas hypocrite, la suivait à l’église le dimanche, avec un visage indifférent et maussade, qui témoignait de son ennui. Chez elle, ni matin, ni soir, elle ne la voyait prier, et dans son mince bagage il n’y avait pas un objet qui rappelât, de près ou de loin, le devoir religieux.
Ange, qui allait chanter au lutrin le dimanche, lui prêtait son beau paroissien, cadeau d’une marraine riche; il lui avait même proposé son chapelet, qu’il ne manquait pas de réciter dévotement aux fêtes de la sainte Vierge. Eugénie avait souri et levé les épaules. A l’église elle tenait le plus souvent le livre à l’envers, et le chapelet, dont la sublime simplicité étonnait son sot orgueil, lui faisait l’effet d’un pieux joujou dont elle n’avait nul besoin.
Tante Thérèse avait tout d’abord essayé de catéchiser sa nièce, et en vérité elle l’aurait pu faire. Bien que possédant, avant tout, l’heureuse foi du charbonnier, ce qu’elle disait sur Dieu et sur les obligations de toute créature envers lui aurait fait l’admiration d’une intelligence un peu haute.
Ces bonnes paroles dites avec l’accent chantant du pays demeuraient incompréhensibles pour l’intelligence faussée d’Eugénie, et ce qu’un autre eût admiré, à savoir la science religieuse, conquise par cette vieille paysanne, lui semblait ridicule.
Tante Thérèse, devinant l’effet produit, en avait enfin déféré à Guillaume, et Guillaume en avait touché un mot au recteur.
Celui-ci avait eu la bonté de .venir dans la chaumière des Deux-Lauriers pour faire subir un interrogatoire tout paternel à la petite fille.
Pourquoi n’accompagnait-elle qu’avec humeur sa tante à l’église, qui était la maison de son véritable père?
Eugénie se renferma d’abord dans un silence agressif; puis, se voyant seule avec le vieux prêtre (tante Thérèse s’était discrètement retirée dans l’autre appartement), elle se décida à laisser parler son cœur. Tout ce qu’elle avait lu et entendu contre la religion fut redit au vieux prêtre, et elle déclara ne pas vouloir se fatiguer la tête de ces choses-là, à Kermeneur où elle était venue pour se soigner.
Le recteur répondit par un sourire, dont la signification échappait à Eugénie, et rappela tante Thérèse; la conférence était finie,
Quand Guillaume, à l’instigation de sa sœur, demanda le soir même, au vieux prêtre, le résultat de l’entretien:
–Il n’y a absolument rien à faire encore, répondit-il, il faut laisser cette petite malade respirer l’air pur, se donner du mouvement, boire la vie à pleins poumons. Le corps guéri, on verra à s’occuper de l’âme.
Et il ajouta avec un soupir:
–Mon pauvre Guillaume, nous pouvons cependant nous affliger et nous étonner. Voilà une enfant de quinze ans qui ne sait rien, et qui a déjà entendu plus de blasphèmes que vous, en votre longue vie. Je ne sais vraiment pas comment les pères de famille peuvent perdre ainsi toute droiture de jugement. Ces gens qui ne croient plus les hommes de Dieu, les savants de premier ordre qui sont devenus des saints, sont prêts à renier leur baptême, sur la parole du premier journaliste venu qu’ils ne connaissent pas, même de nom. Je sais bien que la religion et l’Église gênent fort tout ce monde-là, et que c’est bien en ces barrières dressées devant leurs passions, qu’il faut chercher la raison de tant de haine. Cependant il s’agit ici d’une enfant qui n’a aucun motif particulier de se défier de la source de toute vertu et de tout bien. Elle est pauvre, elle est destinée à une vie de luttes et de sacrifices; qu’au moins elle ait sa part des immortelles espérances.
–Et que faut-il faire pour cela, monsieur le recteur?
–Rien encore. On ne peut raisonner avec une ignorante. A quoi bon lui parler un langage qu’elle ne comprendrait pas? Laissez-la tranquille. Il y a une grande leçon pour elle, dans la fidélité religieuse de nos marins et de nos paysans. Cette petite couturière parisienne finira peut-être par penser que tous ces hommes qui connaissent la vie, que tous ces chefs de famille, valent peut-être bien ceux qui lui ont faussé le jugement à l’égard des choses de la foi, et, en tous cas, en savent beaucoup plus qu’elle. Et quand elle aura compris, elle viendra toute seule, elle s’approchera comme tout le monde des sacrements, et alors elle sera enseignée par la Sagesse divine elle-même, et ce sera une brebis ramenée au bercail. Je vous assure, Guillaume, qu’il était temps que cette petite quittât la fournaise parisienne. Vous n’avez pas à regretter d’avoir été bienfaisant envers elle. Son séjour ici sera aussi salutaire à son âme qu’à son corps.
Guillaume n’en demanda pas davantage, et redit tout cela à tante Thérèse avec une évidente satisfaction.
Tante Thérèse, qui était un brin portée à une sévérité outrée, aurait volontiers murmuré du laisser aller ordonné par le vieux prêtre.
Elle aurait de beaucoup préféré qu’une action énergique lui eût été commandée envers sa nièce. Mais un hasard tout providentiel allait se mettre de la partie. Eugénie allait apprendre, par une douloureuse expérience, qu’il ne faut qu’un souffle pour détruire la vie et les petits raisonnements d’orgueil amassés contre la toute-puissance divine.
Depuis quelques semaines la jeune fille était fort préoccupée de l’état de sa garde-robe. Sa vie active, sa vie au dehors avait produit sur son pauvre habillement le plus désastreux effet. Tous ces tissus auxquels l’industrie donne de l’éclat à défaut de solidité, semblaient se manger eux-mêmes au grand air, à l’air brûlant qui soufflait du rivage. Une promenade suffit pour hâter la destruction qui était proche. Depuis quelque temps Eugénie se donnait le plaisir d’épargner à sa vieille tante son plus pénible travail, qui était d’aller à une demi-lieue du bourg chercher de l’eau à la fontaine. A part quelques lieux privilégiés, l’eau douce est une véritable rareté sur les bords de la mer.
Deux fois par semaine, elle prenait la cruche vernissée, et s’en allait à travers la vaste lande fleurie de bruyères, et plantée de hauts ajoncs qui conduisait à la fontaine. De la lande, on descendait dans un chemin pittoresque, bordé de saules, et dans le creux de cet étroit vallon se trouvait le rocher au fond duquel jaillissait la source aux eaux limpides.
Quand elle était seule elle avait bien vite fait de remplir sa cruche et de regagner le bourg; mais le plus souvent Ange l’accompagnait pour son plaisir, et alors on flânait un peu.
On commençait par boire à la source, la main servant de coupe; puis on faisait halte à mi-chemin, à l’ombre d’un grand menhir placé seul au bord du chemin et donnant de loin l’idée d’un vieux Celte faisant le guet.
Eugénie s’asseyait sur le gazon moelleux semé de petits trèfles sauvages, et s’amusait à y découvrir des fleurs; Ange, plus aventureux et toujours en appétit, courait et grimpait deci, delà, à la recherche de mûres savoureuses, ou de petites prunes sauvages qui les désaltéraient.
Par une belle matinée d’août, Eugénie et Ange revenaient de la source. Ange avait poussé l’obligeance jusqu’à prendre la cruche pleine, qu’il portait sur sa tête avec l’aisance que donne l’habitue. Au beau milieu de la grande lande d’ajoncs, il aperçut une branche toute chargée de mûres, il envoya Eugénie à la cueillette. Celle-ci s’engagea dans un petit sentier tournant; mais bientôt il lui fut impossible d’avancer.
Ses volants et ses plissés s’accrochaient à toutes les fines lances des ajoncs, et, au moindre de ses mouvements, abandonnaient par lambeaux sa robe. Elle revint sur ses pas avec plus de précaution; mais il était trop tard, ses garnitures déchirées pendaient en loques autour d’elle. Ange ne fit guère attention à sa mésaventure, et, au premier détour, il lui laissa la cruche pour retourner butiner sur les ronces. Eugénie retourna tout inquiète à la maison et sans mot dire entama les réparations.
Les garnitures déchirées furent simplement supprimées; mais cela ne remédiait pas à tout. La robe maintenant montrait des clairs affligeants. Eugénie la sentait abandonner ses épaules. Il en avait été de même pour ses bottines, dont les talons lui avaient faussé compagnie à sa dernière course sur les cailloux.
–Voilà une robe qu’il serait bien temps de mettre dans le panier du marchand de pillots, dit tante Thérèse qui revenait du four toute blanche de farine, elle ne vaut plus le fil que tu mets dedans, ma pauvre fille.
Eugénie, sans répondre, continua à pousser l’aiguille. Sa misère parisienne commençait à lui apparaître dans toute sa laideur et elle ne voyait pas venir sans effroi le moment où il lui faudrait mettre, tous les jours, la petite toilette de l’arrivée, qui était celle de ses dimanches. La remarque de tante Thérèse lui donnait la physionomie si triste, que Marianna, qui imaginait de venir lui sourire sitôt qu’elle apercevait sa silhouette sur le mur blanc, s’écria du dehors:
–Que vous avez l’air triste, Eugénie! Est-ce qu’il est arrivé malheur à Paris?
Eugénie lui répondit en élevant sa vieille bottine au niveau de ses yeux, et en disant que Marianna était bien heureuse d’être costumée en paysanne et habillée de vêtements qui ne restaient pas accrochés aux ajoncs de la lande.
–Ma tante a bien chez elle de quoi vous habiller, répondit Marianna. Je sais qu’elle a gardé tout un habillement à la sœur d’Ange qui est morte voilà six ans et qui était de votre taille, un peu plus grande peut-être. Mais elle ne pensera jamais que vous consentiez à vous habiller comme nous, à mettre une jupe courte et une coiffe de coton.
–Pour ça elle se trompe, Marianna. Il n’y a de misérable à Kermeneur que moi avec cette robe claire qui se déchire tous les jours, et ces bottines qui me font boiter plus que des sabots.
–Est-ce que tante Thérèse ne vous a pas déjà donné du linge pour changer, Eugénie,?
–Si, il fallait bien, répondit tristement l’enfant. A Paris, notre toilette est très jolie par-dessus pendant quelque temps; mais cela use tout de suite. Depuis que je suis à Kermeneur vous avez le même costume, Marianna, il ne s’est pas usé comme le mien.
–C’est que le mien est de bonne étoffe, il coûte joliment plus cher que le vôtre. C’est égal, je voudrais bien vous voir dans le costume de ma cousine Rosalie. On a, comme de juste, habillé le mort, c’est-à-dire donné de ses habits à un plus pauvre qu’elle, mais il reste encore bien des affaires.
–Je n’ose rien demander à tante Thérèse, qui me dit toujours qu’elle est pauvre, dit Eugénie.
–Ni moi lui parler de cela. Elle aimait beaucoup Rosalie et je crois bien qu’elle ne voudrait pas se dessaisir des choses qu’elle a gardées. Pourtant ça vous ferait deux jolis costumes de paysanne et qui vous dureraient plus longtemps que ce que vous avez là. Mais j’entends ma mère qui crie après moi. A tantôt, Eugénie; viendrez-vous tantôt?
Et sans attendre la réponse, Marianna s’enfuit.
Eugénie continua silencieusement son raccommodage. Non seulement sa pauvre robe perçait de toutes parts, mais il lui semblait qu’elle ne s’ajustait plus à sa taille, et qu’elle l’obligeait à resserrer ses épaules déjà si étroites.
Les réflexions auxquelles elle se livrait à ce sujet furent interrompues par l’arrivée de son grand-père. A son grand étonnement il s’en alla dans sa chambre à elle, où il ne mettait jamais le pied. Elle l’entendit remuer les outils placés dans une encognure. Bientôt il l’appela. Elle courut le rejoindre.
–Ma petite fille, on a si bien arrangé votre chambre, que je ne trouve plus mes sabots de pêche, dit-il. Pourtant il faut que j’aille aujourd’hui aux crevettes, j’en ai promis au presbytère.
–Il y a de gros sabots sous mon lit, dit Eugénie. Et se courbant, elle attira un sabot cloué sur une planche carrée.
–L’autre, l’autre, demanda le vieillard, c’est bien ça.
Elle attrapa l’autre et demanda à son grand-père s’il allait mettre ces étranges chaussures.
–Pour traverser le bourg, bien sûr que non, répondit-il; mais il les faut pour marcher sur les vases. Donnez-moi ce filet, ma fille, ce grand bâton que voilà et aussi le petit panier rond.
Eugénie obéit. Il plaça le filet sur son épaule, les– sabots à planches sous son bras, attacha le panier à sa ceinture, et dit:
–Si tu ne vas pas te promener, ma petite fille, dis à ta tante qu’elle aura des crevettes ce soir. Et il partit.
–Grand-père! cria Eugénie, qui du seuil de la porte le regardait machinalement s’éloigner.
Et comme le bonhomme était très sourd, elle cria plus fort: Grand-père!
–Hein! qu’est-ce qu’il y a? dit-il sans se détourner.
–Voulez-vous que j’aille aussi à la pêche? grand-père.
–Oui, ma petite fille, si c’est ton idée d’y venir.
Eugénie n’en demanda pas davantage. Elle savait que sa tante Thérèse n’était pas loin et d’ailleurs, depuis qu’elle s’était mêlée aux travaux champêtres de Marianna, on ne comptait plus sur elle pour garder la maison.
Elle sortit en. ayant soin de fermer la vieille porte et suivit le vieillard qui prenait, à pas lents, le chemin qui menait à la grève voisine, en ce moment absolument découverte. Il arrivait un peu tard. Presque tous les pêcheurs disséminés sur les vases avaient ramassé leur butin; mais le champ à moissonner était immense et le vieillard, chaussant ses sabots à planches, s’en alla vers une vasière isolée entre de minces courants. Eugénie le regarda pêcher du rivage. Bien qu’elle eût vu Ange sautiller bien souvent sur ces grands espaces verts, elle n’avait garde de s’y aventurer. Le vieillard, qui ne faisait nulle attention à elle, continuait à s’éloigner en poussant vigoureusement son filet devant lui. La mer se gonflait dans le lointain, mais ne paraissait pas encore changer de place. Eugénie, qui marchait au hasard, se trouva tout à coup devant un petit cours d’eau qui descendait de l’Océan en faisant mille zigzags. Les vasières, au moment du flux et du reflux, sont sillonnées par ces courants qui reçoivent les premiers, comme des canaux, les eaux–de l’Océan qu’ils promènent, en ces vastes espaces, d’abord comme des. filets d’eau, puis comme des rivières, enfin comme des fleuves débordants.
–Dans ce joli ruisseau on n’enfonce pas, bien sûr, dit-elle; si j’allais rejoindre mon grand-père par là.
Elle se déchaussa, entra dans le ruisseau et fit quelques pas avec précaution. Le lit couvert de sable permettait très bien la marche. Elle continua d’avancer dans l’eau limpide. Le ruisseau faisait un grand coude arrondi avant de s’en aller vers le vieux Guillaume. Seulement la pauvre petite jugeait la distance à vol d’oiseau et ne se rendait pas compte de l’étendue considérable du terrain. Quand elle fut arrivée à l’extrémité du coude, elle fut légèrement effrayée de se voir si éloignée dé son grand-père et si rapprochée de la mer. Elle eut un instant l’idée de retourner sur ses pas; mais elle ignorait absolument la nature du danger qui la menaçait et elle s’engagea dans le second bras du petit ruisseau en levant davantage ses jupes, car l’eau lui dépassait de beaucoup la cheville maintenant. Le sol était toujours très ferme; mais l’eau montait. Elle ne s’apercevait pas que c’était la mer qui gonflait insensiblement le petit ruisseau. Tout à coup une sorte de petite vague monta jusqu’à ses genoux.
–Comme l’eau monte ici! s’écria-t-elle, je suis venue trop loin!
Elle jeta autour d’elle un regard empreint d’effroi. Ce n’était pas que la mer se rapprochât; elle la voyait toujours loin d’elle, comme un large ruban d’azur; cependant l’heure du retour du flot allait sonner, et il commençait à s’insinuer traîtreusement dans les vases et les courants.
Eugénie, ne se rendant pas bien compte de cette action de détrempe qui, là où elle était parvenue, pouvait constituer un véritable danger, se sentit rassurée et chercha son grand-père des yeux. Le bonhomme avait finit sa pêche et s’en allait par le plus court chemin, sans donner évidemment une pensée à celle qui l’avait attendu sur le rivage. Eugénie, le voyant s’éloigner, n’avait plus qu’une chose à faire, retourner le plus vite possible sur ses pas par le même chemin qu’elle avait pris. C’est ce qu’elle eut d’abord la sagesse de faire: mais l’eau montait et elle se dit que ses vêtements allaient être mouillés. Les vasières offraient une jolie surface unie couvertes de mousses vertes. Elle eut la malheureuse idée de sortir du lit de ce courant et de poser avec précaution un de ses pieds sur le sol perfide. Elle jeta un cri, elle avait enfoncé jusqu’aux genoux dans la vase.
La pauvre petite essaya en vain de se dégager. A chaque effort elle se sentait enfoncer davantage.
Alors, levant les mains au-dessus de sa tête, elle jeta des appels désespérés vers son grand-père, qui s’en allait là-bas, là-bas devant elle.
Mais le vieillard était sourd; le vent qui soufflait du nord rejetait la voix de l’enfant du côté opposé à celui qu’il suivait. Le bonhomme ne se détourna pas, continua péniblement son chemin et arriva seul à la chaumière des Deux-Lauriers.
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