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Victor Cherbuliez

La ferme du Choquard


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318635

Table des matières

La première de couverture

Page de titre

Texte

I

Il était trois ou quatre heures de l’après-midi quand le docteur Larrazet traversa dans sa calèche, dont le tablier était roulé et la capote relevée, un petit hameau dépendant de la commune de Mailly. Son cheval s’arrêta de lui-même devant la porte charretière de la ferme du Choquard. Quoique M. Larrazet fût court et gros, quoiqu’il eût d’épais sourcils sel et poivre, qui lui retombaient en touffes sur les yeux et lui donnaient un air profond, quoique les lourdes breloques de sa montre à répétition chargeassent son vaste abdomen d’un poids inutile, il ne laissait pas d’être vif et prompt dans tous ses mouvements. Il sauta lestement à terre et dit:

«Charmant, soyons sage. Je suis à vous dans la minute.»

Il aurait pu se dispenser de recommander à Charmant d’être sage. C’était une bonne bête, bien trottante lorsqu’il le fallait et que le cas était sérieux, mais qui aimait à s’arrêter. Elle laissait à son maître tout le temps nécessaire pour écrire ses ordonnances. Il était sûr de la retrouver où il l’avait laissée, immobile sur ses quatre paturons, la tête basse, chauvissant à peine des oreilles et ne se servant que de loin en loin de sa queue mal fournie pour chasser les mouches qui attentaient à son repos.

Sans songer à défendre son crâne contre les ardeurs d’un soleil de juillet, M. Larrazet entra dans la cour, tenant, selon son habitude, son chapeau à la main, sa main derrière son dos. Il s’achemina tout droit vers la vacherie, où il comptait avec raison trouver le malade pour lequel on l’avait appelé, beau vacher suisse au poil blond, aux yeux bleus, qui depuis plusieurs semaines ne mangeait plus, ne dormait plus, semblait dépérir. Si inquiétant que fût son état, ce pauvre diable s’obstinait à travailler. En ce moment même, assis sur un tabouret à un seul pied, serrant entre ses genoux un seau en fer battu, la tête penchée, la main au trayon, il se disposait à tirer le lait d’une vache. Dès qu’il aperçut le docteur, il se releva bien vite, se découvrit, tortilla entre ses doigts son bonnet de coton, tandis que sa sellette attachée à sa taille par une courroie pendait derrière lui et lui battait les mollets. Le docteur le questionna; il lui répondit de son mieux, c’est-à-dire fort mal. A peine écorchait-il quelques mots de français, dont il se servit bravement pour expliquer son affaire, comme Charmant se servait de sa queue trop courte pour s’émoucher. Par bonheur, M. Larrazet se piquait d’avoir du coup d’œil, on n’avait pas besoin de lui en dire long, il avait bientôt fait de toiser un malade et une maladie.

En sortant de la vacherie, il avisa une petite femme grisonnante, paysanne ou bourgeoise selon les cas, mais en général plus bourgeoise que paysanne, qui, l’ayant vu arriver, l’attendait le nez en l’air sur le seuil de sa cuisine. Chaussée de galoches de bois, coiffée d’un bonnet tuyauté, dont l’irréprochable blancheur faisait ressortir le hâle de son cou maigre et de sa nuque couleur de pain d’épices, elle portait par-dessus sa robe de coutil un grand tablier de toile grise, que boursouflait près des hanches un épais trousseau de clefs qui ne la quittait jamais. A l’annulaire de sa main droite, aussi brune que son cou, brillait un anneau d’or massif, avec lequel on en eût fait cinq. Toujours alerte, toujours allante, un peu anguleuse des épaules, le menton pointu, l’humeur vive, le sang aduste, de petits yeux luisants comme braise, dont le regard semblait pétiller ou grésiller, une voix sèche, aigre, qui martelait le mot, faite pour le commandement, telle était Mme Paluel, considérée par toute la grande culture des environs comme le modèle des impeccables ménagères, par ses domestiques et ses ouvriers comme une personne souvent dure au pauvre monde, par sa cuisinière Catherine comme la femme la plus regardante et qui détestait le plus le coulage.

Si Mme Paluel détestait le coulage, elle entendait les devoirs de l’hospitalité. Son premier soin fut de proposer au docteur d’entrer un moment dans la salle à manger pour s’y rafraîchir. Il refusa, il allégua Charmant, à qui il avait promis de ne pas le faire attendre. Aussitôt, sur un ordre muet de sa maîtresse, Catherine, grosse Bourguignonne haute en couleur, sortit de sa cuisine apportant sur un plateau une bouteille de vin bouché, un verre à pied et une assiette de macarons. M. Larrazet savait par expérience que le vin de Bordeaux qu’on buvait dans les grands jours à la ferme du Choquard était d’excellente qualité. Il prit son parti de faire attendre Charmant, il se résigna à son bonheur, et, tandis que Mme Paluel débouchait la bouteille, il s’assit à l’ombre sur un banc de bois, près d’un buisson de roses blanches qui grimpaient jusqu’aux fenêtres du premier étage.

«Ce garçon est-il sérieusement malade? lui demanda Mme Paluel.

–Si sérieusement qu’il n’y a rien à faire de lui. Votre vacher suisse ne s’acclimatera jamais dans Seine-et-Marne; il s’est laissé bêtement gagner par le mal du pays, et, ma foi! je n’y vois pas de remède. Dépêchez-vous de le renvoyer dans ses montagnes.

–Quel malheur! s’écria-t-elle en hochant tristement la tête.

–Eh! bon Dieu, vous en serez quitte pour prendre un autre vacher.

–Vous en parlez à votre aise, monsieur Larrazet. Vous figurez-vous par hasard que le premier venu sache traire une vache? C’est un travail, ne vous en déplaise, qui demande beaucoup de douceur, beaucoup de patience, beaucoup de soin et surtout beaucoup de propreté. Croiriez-vous que j’ai surpris un jour le vacher qui était avant celui-ci versant le lait dans le vase où il avait mis l’eau dont il s’était servi pour laver le pis?

–C’est un crime et une infamie, répondit le docteur en lampant son bordeaux; mais qu’y puis-je?. Ne prenez donc pas les choses au tragique, madame Paluel. Vous avez la fureur de vous forger des soucis.»

M. Larrazet disait vrai, Mme Paluel était la plus soucieuse des femmes, quoiqu’elle eût mille raisons de ne pas l’être. Mais il fallait qu’elle se mit toujours martel en tête, que toujours elle s’inquiétât de quelqu’un ou de quelque chose. Elle attribuait trop d’importance aux détails, les mouches devenaient des éléphants. Poussant la passion de l’ordre et de la propreté jusqu’à la fureur, une tache de rouille, une casserole qui n’avait pas tout son brillant, un balai qui n’était pas à sa place, un grain de poussière sur une table, une toile d’araignée dans la laiterie, suffisaient pour lui donner de l’humeur pendant une demi-journée. Quand ses casseroles étaient irréprochables et ses balais à leur place, n’ayant aucun sujet de se tracasser, elle s’en procurait d’imaginaires. Jamais le domestique qui chaque soir portait son lait à Brie, d’où on l’expédiait par chemin de fer sur Paris, ne s’était mis en route sans qu’elle eût annoncé qu’il s’oublierait dans un bouchon et manquerait le train. Elle se réveillait souvent en sursaut au milieu de la nuit, convaincue que la servante qu’elle avait envoyée la veille à la cave pour tirer du vin avait laissé le robinet ouvert, que le tonneau était vide, absolument vide, ou que ses fromages n’avaient pas été retournés, ou qu’il arriverait malheur à la vache qui s’apprêtait à vêler, que le veau se présenterait mal, que le délivre ne se détacherait pas, tout cela par la faute de quelque imbécile qui n’était pas à son affaire. Après quoi il se trouvait que son lait était entré en gare vingt minutes avant le départ du train, que ses fromages avaient été retournés en temps utile, que le tonneau n’était pas vide, que la vache avait mis bas sans encombre, et que le veau tétait déjà. Mais elle avait eu le plaisir de prévoir cinquante désastres qui n’étaient point arrivés. Les tourments que lui causait son imagination malheureuse se révélaient dans toute sa personne, dans son geste, dans l’impétuosité de son allure, dans la maigreur de sa gorge aux tendons trop saillants, comme dans la rudesse de sa parole. Bien qu’elle eût à peine soixante ans, son front et ses joues étaient sillonnés de rides grandes et petites, qui faisaient ressembler son visage à certaines côtes de montagne ravinées par les pluies. Après tout, il est possible que, si elle s’était fait moins de soucis, le Choquard n’eût pas été si bien gouverné ni si prospère. Il y a un vieux proverbe italien qui dit que le monde appartient aux inquiets.

«J’en suis fâché, ma chère dame, reprit M. Larrazet, mais je n’ai aucune sympathie pour vos chagrins. Car enfin, je vous prie, y compris le froment, l’avoine, le seigle, la luzerne, le trèfle rouge et incarnat, la betterave, la bizaille et la navette, combien cultive-t-on ici d’hectares de bonne terre et d’un seul tenant?

–Deux cent soixante, répondit-elle.

–Et vous possédez combien de charrues?

–Douze.

–Combien de chevaux?

–Dix-neuf, tous normands.

–Combien de vaches?

–Trente-trois, tant flamandes que bretonnes, et trente élèves.

–Ajoutons-y quatre cents moutons.

–Quatre cent cinquante.

–Raison de plus. Je dis, madame Paluel, que lorsqu’on a sous son commandement deux cent soixante hectares, dix-neuf chevaux, trente-trois vaches et plus de quatre cents moutons, sans parler des bœufs de travail, on doit laisser les chagrins aux pauvres diables qui n’ont que leurs deux yeux pour pleurer.»

Cela dit, M. Larrazet embrassa d’un regard la grande cour pavée qui s’étendait devant lui et qui avait été jadis le préau d’une abbaye, transformée en ferme par la Révolution. Une vieille chapelle encore subsistante en faisait foi. Convertie en grenier à foin, elle avait conservé ses fenêtres ogivales, ainsi que son clocher et sa croix, surmontée d’un gros oiseau qui n’était pas un coq. Ce clocher avait été reconstruit au commencement du dernier siècle; le prieur, qui était un Basque, l’avait décoré d’un choucas ou choquard en tôle. En regardant ce corbeau de montagnes, qui niche dans les fentes des rochers, il croyait revoir ses Pyrénées. De ce jour, on appela son couvent l’abbaye du Choquard, et ce nom était resté à la ferme.

Du banc où il était assis, le docteur faisait face à un colombier de pied, grosse tour ronde, aux boulins cintrés, précédée d’un escalier en encorbellement; sur le toit couvert en tuiles, des pigeons gris promenaient leurs pattes roses et leurs roucoulantes amours. Sur le devant se dressait l’armature de fer du puits à purin, où un beau fumier écoulait ses eaux. Faisant suite à la chapelle se trouvaient les remises, dont l’une contenait un cabriolet, un panier et un break; à main droite étaient les étables et la laiterie. Cette cour communiquait par un passage voûté avec une autre où s’allongeaient sous de vastes hangars des files de chariots et de charrettes jusqu’à la bergerie, qui en occupait le fond. Du côté opposé était un immense potager, et on apercevait par-dessus le chaperon du mur des têtes de poiriers chargés de fruits. Un second potager servait de lieu de pâture aux dindons et aux lapins, qui y vivaient en liberté parmi les framboisiers, le serpolet et les choux. On abandonnait aux dindes les framboises les plus basses, en se réservant les plus hautes. Voulait-on manger un lapin, on avait le plaisir de le tirer.

Deux énormes voitures, l’une d’avoine, l’autre de fourrage, venaient d’entrer dans la cour en faisant crier leurs essieux. L’avoine avait la couleur du miel, le fourrage embaumait l’air, et à son parfum se mêlait une odeur de vache, de crème, de gigot tournant à la broche, de pain chaud, de galette bien cuite, de troène fleuri, de fruits mûrissants, de vie grasse et d’épaisse abondance. Les chevaux en gaieté ruaient dans les traits ou tâchaient de se mordre, et les charretiers juraient. Six chats et trois chiens, accoutumés à ces spectacles, dormaient tranquillement étendus au soleil. Des poules picoraient dans le fumier; d’autres, cherchant le frais, s’étaient blotties à l’ombre d’un chariot dételé. A leur gloussement s’unissait le bêlement lointain des agneaux, captifs et solitaires, que leurs mères avaient délaissés pour accompagner au champ le troupeau. Ils les appelaient d’une voix inquiète, et, la tête obstinément tournée vers l’entrée de la bergerie, ils avaient des visions de mamelles gonflées qui leur apportaient leur repas du soir.

«Je vous dis, moi, s’écria M. Larrazet, qu’il y a bien des royaumes qui ne valent pas celui-ci et que vous en êtes la reine mère.»

Depuis longtemps déjà, M. Larrazet avait surnommé Mme Paluel la reine mère du Choquard, et ce surnom n’avait rien qui la désobligeât. Il lui reprochait avec justice de se créer des soucis, mais il l’accusait faussement de ne pas sentir son bonheur. Elle le sentait bien, elle savait ce que valait la gloire d’être une des reines de la grande culture de Seine-et-Marne; elle n’eût pas échangé son sort contre celui de l’impératrice des Indes. Ses soucis mêmes faisaient partie de son orgueilleuse félicité. Elle plaignait de tout son cœur les gens qui n’ont à s’inquiéter de rien, les femmes qui n’ont pas un gros ménage à gouverner, sept ou huit domestiques à nourrir, cinquante ouvriers à gronder, à harceler, à secouer, une laiterie, une basse-cour à conduire.

Elle venait de se redresser dans sa petite taille, gonflant ses narines, laissant vaguer autour d’elle son œil étincelant et hautain. C’était Élisabeth d’Angleterre, c’était une Catherine de Russie en galoches de bois. Elle songeait, sans en rien dire, que, grâce à l’ordre qu’elle faisait régner autour d’elle, grâce à l’attention avec laquelle elle réprimait tout gaspillage, grâce à l’art qu’elle avait de s’approvisionner en temps opportun et de tirer parti de tout, on lui était quelque peu redevable des bonnes affaires qu’on faisait et des écus qu’on plaçait chaque année chez le banquier. Elle se rendait le témoignage qu’elle tirait de son beurre et de ses volailles une somme presque égale au canon de la ferme, et elle se flattait que, si la laiterie donnait bon an mal an de quinze à vingt mille francs, cela tenait à certains tourteaux de graine de lin et de colza qu’elle savait seule préparer. En ce moment, elle avait aux lèvres un demi-sourire, ce qui était l’expression suprême de son bonheur. Il était bien rare qu’elle sourît tout à fait, et de mémoire d’homme on ne l’avait vue rire.

«Ah! monsieur Larrazet, dit-elle en lui remplissant de nouveau son verre, vous avez beau dire, tout cela donne bien du mal. Allez, ce n’est pas un métier commode que le nôtre. Il faut faire tant d’avances à la terre que c’est une ruine. Et puis on dépend de trop de choses et de trop de gens, du soleil, de la pluie, de la grêle et d’un tas d’imbéciles qui ne savent rien et qui galvaudent l’ouvrage. Ah! la main-d’œuvre, monsieur Larrazet! c’est une misère, c’est une croix. La grande culture est bien malade. Dieu sait si, l’an prochain, on pourra encore moissonner et rentrer ses blés.»

Puis, enflant sa voix de manière à se faire entendre de toutes les paires d’oreilles, visibles ou invisibles, qui pouvaient se trouver là, et de telle sorte que la cour tout entière, chevaux, poules, chiens et chats, pût en faire son profit:

«Que le bon Dieu ait pitié de nous! continua-t-elle. Nous en avons grand besoin, car on ne sait plus sur qui compter. Domestiques à l’année ou à la saison, tâcherons, journaliers, ils se valent tous. Ils ont des prétentions grosses comme des dromadaires et des courages de lapins. Vous avez beau chercher, vous ne trouverez partout que des bras mous et des cerveaux à l’envers. On ne fait bien que ce qu’on aime, et la jeunesse aujourd’hui n’aime que son plaisir. Cela voudrait gagner sa vie sans travailler. Et puis cela rêve d’aller dans les villes pour y avoir ses aises et y vivre de raccroc. Acheter des nuages et vendre du vent, c’est là leur affaire. Et nous sommes réduits aux Belges, et voilà que les Belges, gâtés par l’exemple, commencent à exiger des prix déraisonnables. Ajoutez que, au premier caprice qui leur vient, ils lèvent le pied et vous plantent là. Hier, il y en a douze qui nous ont quittés sans crier gare, et Dieu sait si l’ouvrage presse!.. Vrai, je me demande où nous allons, ce que le monde va devenir.

–Que voulez-vous? répondit M. Larrazet. Nous vivons dans un siècle qui aime le mouvement et les nouveautés; ce n’est pas pour rien que nous sommes en république. Autrefois, on désirait passer sa vie dans la maison où l’on était né; c’est un genre de bonheur que nous n’apprécions guère, nous estimons qu’il sent un peu le moisi. La terre circule de mains en mains et l’homme circule comme la terre. Avec cela, il y a les chemins de fer qui invitent aux voyages. On se déplace, on se transplante, selon que le vent ou l’espérance vous pousse. Les uns s’en trouvent bien, les autres s’en mordent les doigts. Votre vacher suisse aurait mieux fait de ne jamais quitter ses montagnes. Sur dix hommes qui se transplantent, il en est au moins huit qui végètent. On se prend à regretter le clocher de son village, mais l’amour-propre s’en mêle, on se bute, on s’entête, et cela fait des déclassés, et les déclassés ne sont jamais heureux. On ne l’est qu’à la condition de s’adapter à son milieu, ce qui demande une certaine souplesse naturelle ou une éducation très intelligente. Oui, madame Paluel, l’adaptation au milieu, voilà le secret du bonheur. Mais ne s’adapte pas qui veut. Je connais ici quelqu’un qui n’est ni un Belge ni un vacher suisse et qui se sent un peu dépaysé dans la ferme du Choquard. Il est vrai que son cas est fort différent; il ne regrettait pas son village, on l’y a rappelé, il y est revenu, et c’est là ce qui le fâche.

–De qui parlez-vous donc?» s’écria-t-elle d’un ton vif, presque irrité.

Il aimait à la taquiner, il poursuivit sa pointe:

«Je parle, madame Paluel, d’un beau garçon qui passe dans ce pays pour avoir l’humeur fière et un peu brusque, d’un beau garçon que vous avez mis au monde il y a trente ans. Il m’en souvient, c’est le premier accouchement que j’ai fait dans la Brie.

–Y pensez-vous, monsieur Larrazet? A qui ferez-vous croire que Robert s’ennuie au Choquard?

–Je ne dis pas qu’il s’y ennuie. Il n’a pas le temps.

–A qui persuaderez-vous, monsieur Larrazet, continua-t-elle, qu’il y est revenu à contre-cœur et malgré lui?

–Ah! c’est une autre affaire, repartit le docteur, en agitant son mouchoir pour écarter une guêpe qui s’obstinait à tourner autour de sa tête nue, dans la folle pensée que ce crâne luisant avait été créé à son intention et pouvait lui servir à quelque chose, c’est une autre affaire. Faut-il vous raconter cette histoire, pour vous prouver que je la sais? La voici de point en point. Nous avions un père qui partait de la main, qui était très vif, et nous l’étions autant que lui. Il nous avait appris à manier les mancherons de la charrue, le fouet du charretier, la faux du faucheur, les forces du tondeur, et à prêcher d’exemple à tout le monde. Mais nous n’étions pas faits de la même pâte, lui et nous. Il disait à propos de tout: «C’est la coutume, il faut s’y tenir.» Nous répondions en dressant notre crête: «Le progrès est une «belle chose, il faut marcher avec son siècle.» Et nous rêvions de labourer nos champs à la vapeur. On finit par ne plus s’entendre, on se querella. Des mots durs furent échangés, on se mit l’un à l’autre le marché à la main, et un beau matin nous partîmes pour nous engager. Nous avons fait le coup de feu contre les Arabes, contre les Prussiens, mais ce n’était pas encore notre affaire. Durant notre séjour à Alger, l’idée nous était venue que le plus fier métier de ce monde était celui de marin. Notre temps achevé, un adjudant-major qui nous voulait du bien nous remit une lettre pour un de ses frères, capitaine au long cours. Vaincu par nos sollicitations, le capitaine nous prit à l’essai, nous emmena aux Antilles. Pendant la traversée, nous acquîmes si vite l’intelligence des choses de la mer, nous nous rendîmes si utile et si agréable que notre patron nous prit en goût. Il jura de nous faire un sort et qu’un jour nous serions son second. Nous étions au comble de la joie et comme entré en possession de notre avenir. Par malheur, en débarquant au Havre, nous y trouvâmes une lettre qui nous avait cherché dans beaucoup d’endroits où nous n’étions pas. Cette lettre nous annonçait que notre père était mort deux mois auparavant pour s’être laissé tomber d’une échelle, et que notre mère nous réclamait, qu’elle avait besoin de nous, que sans nous c’en était fait du Choquard. Grand conflit, grand combat. D’un côté, l’océan, le désir, l’espérance, le métier qu’on aime, l’impérieuse vocation; de l’autre, une mère qui prie et qui supplie, qui commande et qui somme. Quand on a du cœur et qu’après avoir causé du chagrin à son père on apprend qu’il est mort sans qu’on ait pu l’embrasser, on se croit tenu d’adorer sa mère, de lui faire la part double, de ne lui rien refuser. On répare, on a une dette à payer, on la paye avec usure. Ces considérations l’emportèrent. Nous revînmes, la mort dans l’âme, et voilà un marin rendu à ses bœufs, un futur capitaine marchand condamné au rôle de fermier malgré lui. Mais nous sommes raisonnable, nous avons pris notre parti, et il me semble que, depuis six ans que nous sommes de retour, nous gouvernons assez bien notre ferme.»

Mme Paluel n’avait écouté ce récit que d’une oreille, en donnant des signes d’impatience, en choquant de temps en temps ses galoches de bois l’une contre l’autre.

«Lui, marin! répliqua-t-elle. Cela avait-il le sens commun? D’aussi loin qu’on s’en souvienne, tous les Paluel n’ont-ils pas été de père en fils dans la grande culture? Le Choquard n’est-il pas à eux depuis trois générations? S’en aller courir le monde sur un navire marchand! quelle turlutaine!.. Les Paluel ne sont pas des gens qui courent, ce sont des gens qui restent.»

Mme Paluel préférait les gens qui restent aux gens qui courent. A vrai dire, elle n’estimait que les premiers, les autres lui étaient infiniment suspects.

«Je ne vous dis pas le contraire, reprit le docteur. Mais on a beau s’appeler Paluel, on a ses goûts, ses préférences. Il y a des hommes qui ne se plaisent qu’aux besognes périlleuses; ils aiment à mêler quelques hasards à leur travail, ils ne sentent tout le prix de la vie que les jours où ils sont en danger de la perdre, d’être tués par la balle d’un Arabe ou mangés par un requin. Mais ne vous fâchez pas, ma bonne dame. Ne vous ai-je pas dit que nous étions raisonnable? Si nous avons des regrets, nous n’en parlons à personne. M’est avis cependant que, pour nous asseoir tout à fait, il nous faudrait une bonne et gentille petite femme que nous aimerions beaucoup. Les années se passent; qu’attendez-vous donc, madame Paluel, pour marier ce beau garçon?»

Mme Paluel rougit jusqu’au blanc des yeux, elle se mordit les lèvres jusqu’au sang. M. Larrazet venait de toucher à sa fibre la plus sensible. Ce qui la tenait surtout éveillée dans la nuit, c’était un gros problème qu’elle roulait sans cesse dans sa tête, sans savoir comment le résoudre. Si son fils restait garçon, s’était-elle dit mille et mille fois, à qui reviendrait la succession? Les trônes et les empires veulent des héritiers; quel empire que le Choquard! Oui, il fallait un héritier, et cet enfant après lequel elle soupirait, elle l’avait vu bien souvent dans ses rêves, elle se promettait de le recevoir dans son tablier, de le dorloter dans ses bras maigres comme la plus chère de ses espérances: elle lui rendrait la vie douce, elle aurait pour lui des attentions, des cajoleries, des indulgences exquises; il ne se douterait jamais que sa grand’mère avait le menton et les coudes pointus. Mais pour l’avoir, cet enfant, il fallait consentir à se donner une bru, et si d’avance elle adorait l’enfant, d’avance aussi-elle détestait la bru, blonde ou brune, petite ou grande, épaisse ou mince. Recevoir chez soi une étrangère, qui se mêlerait du ménage, qui donnerait des ordres, qui aurait ses idées à elle et ses volontés propres, qui ferait des siennes dans le potager comme dans la basse-cour, dans la cuisine comme dans la laiterie! Il y aurait des frottements, des conflits, de douloureux partages de pouvoirs. Décidément, cette bru lui faisait horreur. Eh! quoi, fallait-il donc renoncer à l’enfant? Elle croyait l’entendre gémir, ce pauvre petit; il lui reprochait de l’empêcher de naître. Que ne pouvait-il tomber du ciel, tout fait, blanc et rose, tout dodu, tout potelé! L’enfant et la bru, la bru et l’enfant, quel problème! quel embarras! Que choisir? que décider?.

C’était là le plus gros de ses soucis, mais elle n’eut garde de s’en ouvrir à M. Larrazet. Il y avait des choses qu’elle ne disait à âme qui vive, osant à peine se les dire à elle-même. En cet instant, elle avisa un garçon de ferme qui venait de déposer un seau au beau milieu de la cour et qui, les poings sur ses hanches, contemplait le bourrelier occupé à réparer un harnais. Elle fit quelques pas vers lui, en faisant claquer ses sabots sur le pavé, et elle lui cria de sa voix la plus aiguë:

«Grand lourdaud, as-tu planté là ton seau pour reverdir? Je n’aime pas les garçons qui musent et les choses, qui traînent.»

Le docteur se leva comme par ressort, craignant peut-être que Mme Paluel ne le comprît dans la catégorie des choses qui ont le tort de traîner et des garçons qui se permettent de muser.

«A propos, dit-il, comment se porte ma petite malade de l’an dernier? Sa variole lui a-t-elle laissé des traces?

–Il n’y paraît guère, dit-elle. Et quand cela serait, où serait le mal? Elle n’est pas coquette, Dieu merci, et elle sait bien qu’en fait de figure elle n’avait pas grand’chose à perdre.

–Mais permettez, elle n’est pas si déchirée que cela, et, pour ma part, son museau ne m’a jamais déplu. Là, madame Paluel, convenez qu’en recueillant chez vous cette petite Mariette Sorris, vous avez fait à la fois une bonne œuvre et une bonne affaire.

–Une bonne œuvre, c’est sûr. Après cela, j’avoue que cette demoiselle n’a pas mal tourné, mais nous avons joué gros jeu. Prendre chez soi la fille d’un mange-tout, d’un coureur de grands chemins, d’un ivrogn! C’est Robert qui l’a voulu, et cela m’a donné bien du souci. Il y avait dix à parier contre un qu’il nous en cuirait.»

Mariette Sorris était la fille d’un gagne-petit, d’un porte-balle des environs, qui pendant dix ans avait vendu sa mercerie de village en village, de ferme en ferme, triste métier dans un temps de chemins de fer et de grands bazars qui expédient tout à domicile. La petite avait passé plusieurs années chez les sœurs, où elle était à la fois élève, ouvrière et domestique. Quand, à force de rouler et de boire, le père avait commencé à se casser, il l’avait prise avec lui pour qu’elle l’accompagnât dans ses tournées et l’aidât à porter les cartons qui renfermaient ses rouleaux de lacets, ses bobines de fil, ses boutons de manches et de cols, ses aiguilles soi-disant anglaises, quelques articles de bijouterie fausse qu’il aurait bien voulu faire passer pour vraie. Il avait tenté de la dresser au bel art du boniment; mais elle avait de désastreuses pudeurs qui gâtaient le métier et lui attiraient les rebuffades de ce maître exigeant et un peu brutal. Un soir, au milieu de la cour du Choquard, il avait été pris d’une attaque de delirium tremens. Peu de jours après, il était mort, et c’était grâce à Robert que Mariette était devenue l’un des plus précieux outils de Mme Paluel.

«Le danger n’était pas aussi grand que vous le pensez, dit M. Larrazet. Je crois, comme vous, à la puissance de l’hérédité, mais je crois aussi qu’elle est corrigée par l’action non moins fatale de la réflexion, et les petites filles sont des animaux réfléchissants. Elles héritent rarement des vices dont elles ont souffert. Est-elle ici, cette jeunesse? Je serais bien aise de la voir avant de partir.

–Il ne tient qu’à vous, monsieur Larrazet. Elle est occupée à pétrir son beurre.»

C’était une laiterie modèle que celle du Choquard. Elle n’était point, comme cela se fait ailleurs, en communication directe avec l’étable; les émanations fâcheuses et les mouches n’y pouvaient pénétrer. Le lait y arrivait par un entonnoir muni d’un grand filtre, qui traversait la cloison. De petites fenêtres, garnies d’épais rideaux, donnaient juste assez de jour pour qu’on pût écrémer. Le sol carrelé, le plafond, les murs étaient luisants de propreté. Les terrines, qui s’alignaient sur de longues tablettes, étaient nettoyées en été avec des orties et du sable, en hiver avec du sable et du foin. Les planches, la table où l’on déposait la crémière et les cuillers étaient souvent lavées avec de l’eau de lessive et frottées avec une brosse de chiendent. Tous les produits de l’égouttage, dont l’odeur est âcre, s’en allaient dans une citerne s’ouvrant sur la cour. Cette laiterie sentait bon, et un thermosiphon y maintenait une température de quinze ou seize degrés.

Quand M. Larrazet y entra, précédé de Mme Paluel, une jeune fille de vingt ans s’occupait, les manches retroussées, à délaiter le beurre qu’elle venait de retirer de la baratte et qu elle travaillait avec une forte cuiller de bois bien imprégnée d’eau, pour que le petit-lait s’en écoulât. Le docteur s’approcha d’elle, la prit par le menton, la conduisit près d’une fenêtre et s’assura que, sauf trois ou quatre petits points noirs à la racine du nez, la variole n’avait laissé aucune trace sur sa figure. Un front bas, partagé en deux parties bien égales par deux bandeaux de cheveux châtain clair, deux joues rondes, deux petites mains un peu rouges au bout de deux bras très blancs, beaucoup de fraîcheur, un petit nez qui ressemblait un peu trop à un bec de moineau: telle était Mariette Sorris, qui, en vérité, n’était ni laide ni jolie. Quand on regardait de près ses yeux bruns et son sourire où se révélait la tranquillité d’une âme qui n’avait pas grand’chose à se reprocher, on était tenté de trouver qu’elle était mieux que jolie; mais, pour cela, il fallait être un peu connaisseur et, je le répète, y regarder de près.

«Voilà un visage qui s’est bien nettoyé pour faire honneur à mes soins, dit M. Larrazet. Pas une trace. On peut, quand on voudra, envoyer cette petite fille à la foire aux maris.

–Je vous en prie, monsieur Larrazet, dit Mme Paluel en fronçant le sourcil, n’allez pas lui mettre en tête des idées qui ne lui conviennent pas. Qui donc pourrait bien l’épouser?

–Eh! quoi, Mariette, reprit-il, n’avons-nous pas encore d’amoureux?»

Elle s’était remise à pétrir son beurre, et pour toute réponse elle secoua la tête en rougissant.

«Eh bien, moi, je déclare que celui qui l’épousera fera une bonne affaire. Il aura une petite femme très honnête, vaillante à l’ouvrage, ne se plaignant jamais de rien, patiente dans la maladie, laborieuse dans la santé, pleine de bon sens, et, dit-on, ne mentant jamais.,

–Vous allez me la gâter par vos flatteries, interrompit Mme Paluel avec une impatience croissante. Croyez-vous qu’elle n’ait point de défauts? Elle en a beaucoup.

–Lesquels?

–Elle est horriblement gourmande.

–Est-ce vrai, Mariette?»

Elle répondit en baissant le menton:

«Mme Paluel me reproche d’aimer trop les talmouses.

–Va pour les talmouses! dit-il. Je soutiens que qui a vu Mariette a vu la sagesse et le bonheur.

–Je voudrais bien voir qu’elle ne fût pas sage! s’écria Mme Paluel. On se donne assez de peine pour lui montrer son devoir. Et je voudrais voir aussi qu’elle ne fût pas heureuse! Quand on a connu la misère et la faim et qu’on vit dans une maison où l’on est à bouche-que-veux-tu, on peut faire, je pense, des comparaisons, et je voudrais voir qu’elle ne les fît pas! Qui l’a recueillie? Qui l’a nourrie? Qui l’a instruite? De qui a-t-elle appris à tricoter et à coudre? Les sœurs lui avaient montré à ourler une serviette, mais quels restou pages, bon Dieu! Je frissonne encore en y pensant. Et puis, qui lui a payé une remplaçante lorsqu’elle avait la petite vérole? Et qui avait la bonté de lui donner ses potions? Oui, vraiment, je voudrais bien voir qu’elle ne fût pas reconnaissante et qu’elle ne remerciât pas Dieu soir et matin de lui avoir fait rencontrer de bonnes gens qui lui procurent le vivre, le couvert et le reste!»

Pendant ce discours, Mariette avait achevé de bâtir sa motte, qu’elle entourait de feuilles de vigne et d’un linge mouillés, et, la tête basse, ne disant mot, elle regardait M. Larrazet du coin de l’œil, avec un sourire qui voulait dire:

«C’est un air que Mariette Sorris a souvent entendu; mais elle est bonne fille, et toutes les musiques lui plaisent.

–En voilà une, reprit le docteur, qui a su s’adapter à son milieu!. Bah! ne tâche pas de comprendre, Mariette. Cela signifie tout simplement que ton beurre est excellent et que tu es toujours de bonne humeur.»

A ces mots, il lui pinça la joue, et, du même coup, il regarda sa montre.

«Comme on s’oublie, chez vous, madame Paluel! dit-il. Je me sauve.

–Avez-vous beaucoup à faire cet été? lui demanda-t-elle en le reconduisant.

–Les médecins sont volés. Hormis quelques fièvres de moissons, tout le monde s’est donné le mot pour se bien porter.

–Et peut-on savoir où vous allez maintenant? ajouta-t-elle, comme il montait en voiture.

–Chez moi; mais je m’arrêterai, en passant, à la Renommée des gibelottes. Le maître de cet établissement, le vénérable Richard Guépie, est venu sonner deux jours de suite à ma porte sans me trouver, d’où je conclus qu’il a quelque chose à me dire.

–Ou plutôt quelque chose à vous demander, car ces gens-là sont des quémandeurs, repartit la reine mère; vraiment, je plains les médecins; ils sont obligés de voir toute sorte de monde. Oh! je ne vous en fais pas un crime. Mais ces Guépie! ces Guépie!»

Elle prononça ce nom avec un accent qui révélait des profondeurs, des abîmes de mépris. Évidemment, les Guépie représentaient par excellence cette race qu’elle abhorrait, la race des hommes qui font métier d’acheter des nuages et de vendre du vent.

Tout en roulant sur la route de Brie, M. Larrazet, n’ayant rien de mieux à faire, pensait au vacher suisse, à Robert Paluel, à Mariette Sorris, ce qui lui fit faire un retour sur son passé. Comme un autre, il avait eu dans sa jeunesse des ambitions que la vie avait trompées. Il avait juré de se faire un nom dans la science. Après avoir été interne à la Piété, il avait concouru pour une place de prosecteur qui échut à un candidat mieux préparé ou plus épaulé. Cet échec l’avait profondément découragé. Sur ces entrefaites, son père, médecin fort estimé dans toute la Brie, étant mort d’un coup de sang, il s’était décidé à venir prendre sa place. Était-ce un effort de raison ou une défaillance de sa volonté? Peu après, il avait épousé une veuve assez laide, mais d’humeur douce et possédant quelque bien. Et les heures succédaient aux heures. Il était philosophe, et, à sa philosophie, il joignait une foule de petites curiosités, aimant à entrer dans les menus détails de la vie de son prochain, ce qui est une grande ressource contre l’ennui. Cependant, sur le tard, il lui était venu des regrets; il s’était remis à lire, à travailler; il avait employé ses économies à se refaire une bibliothèque et à se construire un laboratoire; il y faisait des expériences sur les poisons végétaux; il rêvait d’écrire un traité de toxicologie dont il serait parlé à l’Académie de médecine comme au Palais. Aussi s’était-il déchargé sur ses confrères d’une partie de sa clientèle. En dehors de ses vieilles relations, auxquelles il était demeuré fidèle, il choisissait ses malades, se réservait les cas intéressants, et, chaussé de pantoufles que sa femme lui avait brodées, il passait des demi-journées au milieu de ses alambics et de ses cornues. Une honnête aisance, une maison confortable, un bon ordinaire et de temps à autre une bombance, un pays où l’on est connu de tout le monde et où les chiens même vous saluent avec respect, quelques amitiés et point d’ennemis, beaucoup de scepticisme tempéré par beaucoup de bienveillance, un peu de causerie, un peu de commérage, un peu de science, des lapins et des cochons d’Inde encagés qu’on empoisonne à tour de rôle avec de la belladone, de la ciguë ou du curare, un gros livre qu’on se promet d’écrire, qui doit paraître l’an prochain et qui ne paraîtra jamais, voilà de quoi suffire au bonheur d’un homme.

Toutefois le docteur Larrazet se disait par intervalles:

«Il est trop tard pour recommencer, je ne serai jamais rien. Pourtant, si j’avais voulu!»

Dans ces moments-là, quand il était en course, il sanglait un vigoureux coup de fouet sur la croupe rebondie de Charmant, qui subitement s’était mis au pas, ayant la déplorable manie de prendre pour une côte rapide et malaisée un chemin plat et uni comme un damier. Ce salutaire avertissement dissipait l’illusion de Charmant, qui recommençait à trotter. Comme Mariette Sorris, Charmant s’était parfaitement adapté à son milieu et s’accommodait même des coups de fouet, qu’il savait ne lui être jamais administrés qu’à bonne intention.

II

Rien ne ressemblait moins à la ferme du Choquard que la piètre auberge de la Renommée des gibelottes, et assurément les Guépie n’étaient pas faits du même bois que les Paluel. Ils passaient dans le pays pour des gens dont la conscience était peu rigide, dont la parole était légère, doués de ce genre d’imagination qui prend un rêve pour une solution, payant d’audace dans leurs embarras, certains de trouver une porte pour en sortir, croyant au dieu Peut-Être, à sa sacrée majesté le Hasard, qui, au jour des échéances, vous fait ramasser un billet de mille francs dans un fossé ou rencontrer un nigaud qui vous les prête. Acheteurs de nuages, vendeurs de vent, cette définition leur convenait.

Il avait couru de vilains bruits sur Richard Guépie. On prétendait qu’il avait emprunté jadis cinq cents écus à un de ses oncles, qui mourut quelques mois après. On ne retrouva pas le billet; on soupçonna Richard-de l’avoir fait disparaître. Il y eut procès; faute de preuves, les réclamants furent déboutés, mais l’affaire avait paru louche.

Ce qui est certain, c’est que Richard ayait hérité de on père une petite ferme qui allait mal, qui, grâce lui, alla plus mal encore. Il manquait absolument de prévoyance, et sa femme n’avait point d’ordre. Il enait de bonne source que certain paysan de Mailly avait donné quatre façons à son champ de pommes de terre; quand on les déterra, elles étaient toutes malades. Son voisin n’avait fait que les planter; point de binage, point de sarclage; elles avaient poussé à la grâce de Dieu, et la récolte fut superbe. Richard en avait conclu qu’il y a une Providence pour les paresseux, et il se plaisait à conter cette histoire. Il eût mieux fait de se donner plus de mal; mais il avait coutume de dire dès son enfance qu’il n’aimait pas à suer, à quoi sa mère répondait inutilement que qui ne sue pas n’a rien. Il se trouva à court, s’endetta, empruntant à Jacques pour payer Paul, faisant un trou pour combler l’autre. En fin de compte, il fut saisi et exécuté. Là-dessus, laissant ses enfants se tirer d’affaire comme ils pouvaient, il partit pour l’Afrique. Ce qu’il y fit, personne ne le sut. Apparemment, la Providence des paresseux lui vint en aide. Quelques années plus tard, on le vit reparaître dans la Brie; il était veuf et rapportait quelques milliers de francs dans ses poches. Il eut une autre chance; il fit la conquête d’une cuisinière de bonne maison nommée Palmyre, qui avait beaucoup gratté. Elle était depuis longtemps au service d’une riche Anglaise, Mme Pommery, laquelle s’était mariée en France et passait ses hivers à Paris, la moitié de ses étés dans la Brie. Mme Pommery n’entendait pas se séparer de Palmyre, dont elle appréciait les talents. Tout s’arrangea; Palmyre devint Mme Guépie et ne quitta pas sa place.

Avec les écus qu’il avait rapportés d’Afrique et .ceux que lui avança sa femme, Richard acheta une maisonnette et un grand champ. Il prétendait avoir beaucoup de dispositions pour la rosiculture; il était sûr d’y faire fortune. La culture et le commere des roses sont une des richesses de la Brie; mais, pour y réussir, il faut de grands soins, des mains délicates et attentives, certaines connaissances que Richard n’avait pas et ne se mettait pas en peine d’acquérir. Ce rosiériste improvisé gagna peu d’argent, en mangea beaucoup. Il se rejeta sur l’élève des porcs, des oies et des dindons. Puis il changea de nouveau d’idée; il se persuada qu’il était né pour être cabaretier. Mais, pour remplir sa destinée, le premier point était de ravoir sa femme, que Mme Pommery consentit enfin à lui rendre.

L’aubergiste de la Renommée, qui avait fait sa pelote, pensait à se retirer; on lui racheta la fin de son bail. Les deux époux faisaient bon ménage; ils cadraient bien ensemble, s’accordaient à merveille. Richard n’était point brutal; loin de là, il avait des façons doucereuses. Quand il vous tenait par le bouton pour vous conter ses malheurs ou ses espérances, c’était une affaire de se dégager. Les cheveux blonds et la barbe rousse de ce sournois cabaretier exhalaient une vague odeur de résine, et, comme la poix, il était jaunâtre, gras au toucher, adhésif. M. Larrazet disait de lui qu’il avait les mains gluantes et le sourire visqueux. Sa femme était une gesticulante et sentimentale personne. Malgré quelques emportements de la langue ou de la main et les vivacités d’un sang brûlé par les fourneaux, les gens qui la connaissaient peu lui croyaient un cœur d’or. La vérité est qu’elle avait les yeux tendres, un peu rouges, toujours humides. Mari et femme se faisaient l’un et l’autre une loi de tondre de très près la pratique. Dès qu’elle eut quitté Mme Pommery, Palmyre jeta aux orties du même coup ses corsets, qui la gênaient, et son Manuel de la parfaite cuisinière, qu’elle n’aurait pu contempler sans remords, étant bien résolue à ne plus faire que de la cuisine de gargote. Il n’est pire empoisonneuse qu’un cordon bleu qui se néglige; il n’est pire barbarie que la barbarie savante. Les pensionnaires de la Renommée en firent l’expérience à leur dam. On aurait dû pourtant les ménager; ils étaient la meilleure ressource de la maison. Comme elle était située dans un joli endroit, à cinq minutes de Mailly, non loin de la charmante vallée de l’Yères, il y venait des peintres de Paris, qui s’y arrêtaient; il y venait aussi de petites bourgeoises anémiques, désireuses de se mettre au vert. Pendant les premiers jours, on les traitait bien, la table était honnête; après quoi, les œufs n’étaient plus frais, le rôti sentait le relent, les ragoûts devenaient des mélanges suspects, les sauces happaient au gosier. Se plaignait-on, Mme Guépie protestait en geignant; Richard se récriait, montait sur ses grands chevaux, jurait sur son honneur que sa viande n’avait pas d’autre défaut que d’être trop fraîche, ce qui la rendait un peu dure. Plût au ciel qu’elle l’eût été! Un soir, une pensionnaire s’aperçut et constata que son lit était habité. Elle était douillette; elle fit grand bruit de sa découverte; les deux époux eurent beau raisonner ou larmoyer, elle délogea dès le lendemain. Cela fit du tort à l’établissement. Au surplus, dans les mois d’hiver, on avait pour tous clients quelques rouliers qui passaient, quelques ouvriers de campagne qui venaient prendre un petit verre sur le comptoir ou mettre pinte sur chopine en jouant une poule. Bon an mal an, la recette couvrait à peine les frais. Aussi Richard commençait-il à se dégoûter de sa gargote. Le vent avait sauté; il se croyait né pour la meunerie; il projetait d’acquérir un des moulins de l’Yères. Mais avec quel argent? C’était son secret.

Richard Guépie avait eu de sa première femme cinq fils, Thomas, Claude, Philippe, Polydore et Jérémie, tous aussi peu disposés que lui à labourer et à semer. Ils avaient du goût pour les métiers ambulants, ils aimaient à rouler. Thomas était entré chez un loueur de voitures de Brie; tout en fouettant ses chevaux, il combinait dans sa tête une foule d’événements invraisemblables, moyennant lesquels son patron lui donnerait sa fille en mariage et lui laisserait ses écuries, ses remises et tout ce qu’il y avait dedans. Claude s’était fait coquetier. Six mois durant, il allait offrir ses œufs et sa volaille dans les châteaux et les maisons bourgeoises des environs; il employait consciencieusement son hiver à manger les sous qu’il avait amassés pendant l’été. Il avait si souvent vendu une vieille poule pour une jeune que son crédit était fortement ébranlé. Philippe était devenu colporteur du Petit Journal. Il faisait chaque jour ses cinq lieues, botté jusqu’à la ceinture, courant comme un lièvre, quelquefois entre deux vins. On entendait de loin ses appels retentissants; il avait le mot pour rire, les filles d’auberge le trouvaient gentil. S’il faut tout dire, il avait été traduit naguère en police correctionnelle pour avoir distribué sous main des feuilles pornographiques; mais le juge, par un excès d’indulgence, décida qu’il avait agi sans discernement. Polydore, blond comme son père, après avoir été soldat, était garde-chasse chez le marquis de Montaillé, et il avait la réputation de faire bon ménage avec les braconniers. Quant à Jérémie, qui était né en Afrique, il avait obtenu par de puissantes protections une place dans l’octroi de Paris. Charmé de son uniforme vert, il voyait dans la fumée des innombrables pipes qu’il bourrait tout le long du jour des avancements extraordinaires, un prodigieux avenir, toute sorte de bonheurs délirants qui ne devaient jamais lui arriver. En attendant, il engageait des paris sur tous les troupeaux de moutons qui passaient la barrière; soit hasard, soit génie naturel, il rencontrait toujours juste, devinait à quelques cornes près le nombre des têtes, et il se faisait payer la goutte.

Six ans après avoir donné au monde Jérémie le gabelou, Guépie eut un enfant de sa seconde femme. On avait pourtant promis à Mme Pommery qu’on n’en aurait point. Ce fut une surprise désagréable, un vrai chagrin; on se reprocha l’un à l’autre avec quelque aigreur ce fâcheux accident. Il se trouva que, par un fait de mystérieux’ atavisme, cette enfant fut une rousse délicieuse, au teint éblouissant, aux yeux couleur d’émeraude. Malgré son déplaisir, Mme Pommery, qui était une bonne femme, consentit à lui servir de marraine. Ce fut elle qui paya les mois de nourrice et plus tard les frais d’école; elle devait payer bien autre chose. Pendant les premières années, Aleth ne voyait sa mère qu’à de rares intervalles; elle vivait chez son père et tour à tour dans la compagnie des roses ou des porcs. Ni son teint florissant ni ses yeux verts ne lui faisaient trouver grâce devant ce père rancuneux, qui ne lui pardonnait pas d’être née; il la rabrouait, il ne sentait point le prix de ce miracle de beauté, qu’il employait à garder les dindons. Mais il arriva qu’un peintre passant par là tomba en arrêt devant cette dindonnière, comme un épagneul devant une perdrix rouge. Il voulut faire son croquis et peu après son portrait à l’huile et en pied, qui fut remarqué au Salon. Cette aventure changea du soir au matinles dispositions et les sentiments de Guépie. Il n’avait jamais pu tirer un sou de ses cinq fils; il se dit que sa fille était un trésor dont il tirerait de gros intérêts, que, grâce à sa merveilleuse beauté, elle ne pouvait manquer d’épouser quelque jour un grand personnage, que ce grand personnage deviendrait la vache à lait de son beau-père et lui abandonnerait généreusement les quarante mille francs dont il avait besoin pour acheter le moulin du Rougeau. Tout cela lui paraissait clair et prouvé; son imagination ne se refusait jamais rien. De ce jour, cette belle rousse, dans les yeux de laquelle il voyait un moulin, lui devint particulièrement chère, et il lui témoigna des attentions qu’il n’avait eues pour personne. Cet incident s’était passé dix-huit mois après qu’il était rentré en possession de sa femme et au moment où il commençait déjà à se dégoûter de son auberge. Qui veut la fin veut les moyens; quand on possède un diamant brut, il faut le tailler et le sertir, et, quand on a mis au monde une belle rousse destinée à épouser un nabab, il faut lui donner de l’éducation, en faire une demoiselle. Palmyre eut un peu de peine à entrer dans les projets de son ambitieux mari; elle lui reprocha de se monter la tête. Après tant d’essais malencontreux, elle doutait de son génie, se gaussait de ses rodomontades et de ses chimères. Il se croyait de force à décrocher les étoiles; elle avait appris de Mme Pommery que les étoiles ne viennent pas toujours quand on les appelle.

Ils eurent des prises à ce sujet et convinrent de s’en rapporter à M. Larrazet. Il avait accouché Palmyre; il voulait toujours du bien aux enfants qu’il avait aidés à venir au monde. Il se moqua de Guépie, il lui rit au nez.

«Je connais, lui dit-il, un gros fermier du voisinage qui a besoin d’une laitière. Je me charge de lui recommander Aleth. C’est un homme de bon sens et de bonne conduite; il aura grand soin de cette enfant, elle sera un jour sa Mariette Sorris. Mais, pour l’amour de Dieu, n’allez pas en faire une déclassée! C’est une sotte espèce et la peste de la société.»

On l’avait consulté, après quoi on se chamailla de plus belle. Aleth assistait d’abord à ces débats avec assez d’indifférence. Elle se savait fort jolie, elle se doutait de ce qu’elle valait, le peintre qui avait fait son portrait ne lui avait rien appris; mais, d’autre part, elle était paresseuse, elle se souciait peu d’aller en pension. Elle ne comprenait pas encore; tout à coup elle comprit. Son imagination s’échauffa, l’ambition eut raison de sa paresse. Chose curieuse, cette petite Aleth n’avait point de coquetterie. Elle avait vécu jusqu’alors dans une sorte d’engourdissement, de somnolence, faisant tant bien que mal ce qu’on lui disait de faire, sans s’intéresser à quoi que ce fût. Elle se sentait admirée, et cela lui était bien égal. Elle avait fait depuis longtemps sa première communion, elle était près d’atteindre ses quinze ans, et cependant ses yeux verts ne lui servaient qu’à chercher des mûres dans les buissons et des noisettes dans les taillis. Les éloquents discours de son père la tirèrent peu à peu de sa torpeur; les semences qu’il répandait à pleines mains sur cette terre encore inculte levèrent avec une rapidité surprenante. Elle avait réfléchi et elle avait conclu. Sa-beauté était un capital dont elle ne savait que faire. Quand elle se fut bien persuadé qu’une belle fille a plus de chances qu’une autre de sortir de sa condition par quelque glorieuse conquête, la vie qui lui semblait insipide l’intéressa subitement comme une partie à gagner. Ce fut une révolution; ce cœur endormi s’éveilla en sursaut, cette volonté molle qui s’abandonnait se redressa comme un jeune coq qui sent pousser ses ergots et entonne le chant des combats. C’en était fait de son innocence; on lui montrait le diable, et le diable lui plaisait. Sa mère lui rapporta ce qu’avait dit M. Larrazet et fut bien étonnée en entendant cette petite fille, qui n’avait jamais eu d’avis sur rien ni sur personne, déclarer d’un ton décisif que M. Larrazet était un imbécile. A quelque temps de là, cette même petite fille vit passer sur la grande route dans une voiture de gala Mme la mairesse de Mailly, qui affectait quelquefois de grands airs, et elle s’écria en brisant en deux la gaule qu’elle tenait à la main:

«Un jour j’irai en carrosse, et elle gardera les dindons.»

Le proverbe a raison, il faut se défier des eaux dormantes.

Guépie prêcha, sermonna sa femme avec tant d’insistance qu’elle se rendit. Elle s’en fut trouver Mme Pommery, lui exposa le cas à sa façon, lui représenta qu’elle ne savait que faire de sa fille, que cette enfant avait une intelligence, une ouverture d’esprit au-dessus de son âge et de sa condition, ’des envies de s’instruire, des fureurs de lecture presque inquiétantes, ajoutant que, si elle avait de quoi, elle la mettrait sûrement dans un pensionnat; mais le moyen? La marraine d’Aleth était une bonne femme, qui ne ressemblait pas à tout le monde; il y avait en elle des contrastes, comme il arrive souvent aux Anglaises. Elle s’était convertie au catholicisme pendant un séjour qu’elle avait fait à Rome, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir des opinions très radicales; elle tenait pour l’abolition des majorats, des substitutions, du droit d’aînesse, de la chambre des lords; elle aimait à mettre dessous ce qui était dessus et vice versa. D’autre part, elle entendait très bien ses intérêts; elle prévoyait de loin les accidents, et de loin aussi elle y parait. Son mari était devenu hydropique, elle le soignait à merveille. Mais elle savait qu’il n’en avait pas pour longtemps, et elle savait également le nombre de mois et de semaines qu’il faudrait à sa veuve pour se consoler de sa perte. Elle avait décidé qu’elle ne convolerait point, mais qu’elle voyagerait beaucoup et que, le moment venu, elle aurait besoin d’une dame ou d’une demoiselle de compagnie. Il lui parut qu’Aleth Guépie pourrait bien être son fait. Elle la fit venir, ne lui trouva rien d’extraordinaire dans l’esprit, mais la déclara très jolie et très gentille, et il est certain qu’en cette occurrence sa filleule joua très bien son petit rôle. Bref, elle autorisa Palmyre à placer pendant quatre ans «la chère petite chose, the dear little thing,» dans un pensionnat, s’engageant à prendre toute la dépense à sa charge. Elle exigea seulement que «la petite chose» s’occupât surtout d’apprendre l’anglais et que le pensionnat ne fût pas un couvent; si bonne catholique qu’elle fût, elle n’aimait pas les nonnes.

Il y avait à quelques minutes de Melun une institution justement renommée et fort courue, qui s’appelait, je ne sais pourquoi, le Gratteau, et dont la directrice était Mlle Bardèche, excellente et digne personne. Les grosses fermières de la Brie y envoyaient volontiers leurs filles. Comme le déclarait le prospectus, on y apprenait tout, depuis l’orthographe jusqu’à la chimie, depuis l’astronomie jusqu’aux arts d’agrément, et on s’y pénétrait aussi «de ces solides principes de moralité qui sont nécessaires à une sage conduite de la vie et au développement de la conscienc». Des professeurs à lunettes venaient faire des dictées. En sortant du Gratteau, on emportait avec soi toutes les sciences humaines dans une douzaine de beaux cahiers reliés en maroquin rouge, qu’on s’engageait à relire une fois au moins chaque année et qui le plus souvent, hélas! servaient à faire des papillotes ou des cornets. En même temps, Mlle Bardèche s’appliquait à former les manières de ses élèves, à les bien façonner, à leur enseigner l’usage du monde. A cet effet, elle donnait chaque hiver une grande soirée, qui se terminait par une sauterie et où l’on invitait les frères, les cousins de ces demoiselles, et quelques jeunes gens de la ville soigneusement triés sur le volet, Était-ce une légende, on affirmait dans le pays que, par un enchaînement de circonstances difficile à expliquer, un prince russe avait paru dans l’une de ces soirées, qu’il s’y était épris d’une fille de fermier, qu’il l’avait dûment épousée, qu’elle gouvernait dix villages au moins sur les bords du Volga, que chaque matin ses moujiks venaient se prosterner à ses genoux, qu’elle remuait l’or à la pelle et portait à ses oreilles deux diamants gros comme des œufs de pigeon. Telle était l’histoire qui avait été contée un jour dans la salle à boire de la Renommée des gibelottes et que Richard Guépie avait recueillie d’une oreille avide. Il la tenait pour absolument authentique, et c’était la raison qui l’avait décidé à donner la préférence à Mlle Bardèche sur toutes les directrices de pensionnats dont on avait pu lui parler. Pourquoi Aleth n’attraperait-elle pas son prince, elle aussi? Il croyait de toute son âme à ce prince; ce qui le contrariait, c’est que Palmyre y croyait un peu moins.

Pendant les deux premières années, la filleule de Mme Pommery eut une véritable ferveur de novice. Elle s’appliquait, faisait de son mieux. Elle avait beaucoup d’amour-propre; plus âgée que la plupart des autres pensionnaires, elle se piquait d’honneur, s’efforçait de réparer le temps perdu. Ses cahiers étaient les mieux tenus de la classe. Elle fit de remarquables et rapides progrès dans l’orthographe: c’était son fort. Mlle Bardèche lui en savait gré, estimant avec raison que c’est un article de première nécessité. Cette grave personne avait à ce sujet un adage qu’elle répétait souvent à ses élèves: «Tant vaut l’orthographe, leur disait-elle, tant vaut la femme.» Aleth apprit aussi un peu d’anglais, assez du moins pour écrire à sa marraine des billets peu corrects, mais très patelins. On lui fit grâce du piano, Mme Pommery n’y tenait pas; en revanche, elle raclait fort gentiment une petite romance sur la guitare. Quant aux autres sciences humaines, elle tâchait d’y mordre, mais avec un médiocre succès. Comme le disait Mme Paluel, on ne fait bien que ce qu’on aime, et Aleth aimait très peu la chimie, l’astronomie et le reste, ne sachant pas trop à quoi cela servait. En général, elle n’avait aucun goût pour les choses de l’esprit; ce monde lui était fermé, et elle se souciait peu d’y entrer. Mais en tout ce qui concernait les questions sociales et la pratique de la vie, elle avait une vivacité d’intelligence, une promptitude à se débrouiller vraiment merveilleuse. C’était à croire qu’elle n’en était pas à sa première vie, qu’elle recommençait. L’histoire du mariage de Clovis et de Clotilde ne lui disait rien; en revanche, causant soit avec l’un, soit avec l’autre, elle réussissait à se tenir au courant de tous ceux qui se faisaient à Melun. Elle en parlait avec autorité, avec compétence, décidait s’ils étaient bien ou mal assortis, savait pertinemment l’apport de chacun des conjoints, et ses commentaires annonçaient une maturité de jugement singulière dans «une petite chose» qui avait passé les meilleures années de son enfance à garder les dindons. Elle avait acquis quelque teinture de géographie, elle n’ignorait pas que Londres était située sur les bords de la Tamise; mais ce qu’elle ignorait encore moins, c’est que Melun est le chef-lieu de Seine-et-Marne et que cette ville privilégiée possédait en ce moment une rousse aux yeux verts, qui, grâce à sa beauté, ferait un jour un mariage plus beau que tous ceux dont on parlait. Avec cela et malgré ses défauts, elle s’était insinuée dans les bonnes grâces de la directrice. Naturellement bienveillante, Mlle Bardèche était disposée à trouver que toutes ses élèves étaient des «natures d’élite» Mais elle avait un goût particulier pour Aleth, d’abord à cause de la supériorité de son orthographe, ensuite parce que cette «chère petite chose» était le plus joli meuble qu’il y eût dans tout le Gratteau, enfin parce que Mme Pommery acquittait sans faire jamais la moindre observation tous les mémoires qu’on lui envoyait et dans lesquels figuraient beaucoup d’extras. Je ne sais si j’ai présenté ces trois raisons dans leur ordre véritable.

La troisième année, tout se gâta. La première ardeur s’était refroidie, et le prince ne venait pas. Comme son père, Aleth y avait cru; comme sa mère, elle n’y croyait plus. Il lui parut que le Gratteau ressemblait à une prison, elle le prit en dégoût. Elle aurait voulu du moins aller passer ses vacances chez ses parents, elle aurait eu le plaisir de se montrer, de promener dans la Brie la gloire de sa métamorphose, d’apprendre à tous ceux qui avaient vu la chrysalide quel papillon en était sorti et de leur jeter aux yeux la poudre d’or qui brillait sur ses ailes. Son père n’y voulut pas entendre; tant qu’elle était au Gratteau, elle ne lui coûtait rien. Peu à peu, son humeur s’assombrit, elle devint sensible à de petites contrariétés qui autrefois la laissaient indifférente. Si elle était bien avec la directrice, quelques-unes des pensionnaires lui causaient de cruels déplaisirs. Celles qu’elle appelait «les princesses de la grande culture» se sentaient d’une autre espèce, il y paraissait bien à leurs manières. Les unes prenaient avec elle des airs protecteurs, d’autres la regardaient par-dessus l’épaule et la remettaient à sa place quand elle tentait de se familiariser. On faisait bande à part, on avait toujours des secrets à se dire, et, en voyant Aleth s’approcher, on chuchotait: «Voilà cette Guépie! ne disons plus rien.» Comme elle les jalousait, comme elle les détestait ces princesses, avec leurs sourires pincés, leurs grands airs, leurs cols blancs, leurs fichus de soie ou de linon, leurs petites boucles d’oreilles, leurs petits colliers de corail, tout le luxe de leurs atours! Elle ne leur pardonnait ni leur trousseau bien fourni et bien propre, ni les petits festons de leurs chemises de jour, ni les sachets de lavande qu’elles mettaient dans leurs armoires pour que leur linge sentît bon, ni leurs broches et leurs médaillons où il y avait des cheveux et des portraits. Quelques-unes avaient de petites montres d’argent à remontoir. Alice Cambois, l’odieuse Alice Cambois, possédait une ombrelle rose, qu’elle emportait dans toutes les promenades, qu’il fît du soleil ou non. Cette ombrelle rose suait l’insolence. La pauvre Aleth s’en ouvrit à sa marraine. Le peu d’anglais qu’elle savait ne fournissant pas assez de mots à sa rancune, elle lui écrivit une grande lettre en français, où elle répandit toute l’abondance de ses douleurs. Elle lui exposa le piètre état de sa garderobe, les fâcheuses comparaisons qu’elle faisait, les désolants triomphes d’Alice Cambois. Mme Pommery fit la sourde oreille et lui répondit en anglais que chaque oiseau a son plumage, que les petites fauvettes qui se plaignent de n’être pas assez bien habillées doivent tâcher de s’en consoler en chantant mieux que les colibris et les paons. Aleth trouva cette réponse aussi sotte que désobligeante, et elle écrivit sur une page blanche d’un de ses cahiers: «Si je suis une fauvette, ma marraine est une oie.» De jour en jour, elle était plus mécontente des autres et d’elle-même. Par d’insidieux manèges, elle réussit à se procurer dans un cabinet de lecture un roman de cape et d’épée, qu’elle lut en cachette. Ce roman ne la satisfit qu’à moitié; elle n’y retrouvait pas son histoire, ni ses chagrins, ni la figure d’Aleth Guépie.

Il se passa un incident qui aggrava le mal. Il y avait eu une sauterie au Gratteau, et un élève de l’école d’application de Fontainebleau y était apparu dans son uniforme de sous-lieutenant d’artillerie. On croira sans peine qu’il avait fait sensation; mais, au grand scandale des princesses de la grande culture, il réserva toutes ses attentions pour Aleth; il dansa avec elle deux polkas, deux quadrilles et le cotillon. Le lendemain, elle apprit de Mlle Bardèche que ce jeune homme était de bonne famille, mais sans fortune. Cela refroidit subitement son enthousiasme; elle aimait l’épaulette, mais le brillant sans le solide lui paraissait peu de chose.

Cependant cette soirée eut des suites fâcheuses. Les princesses, outrées du scandaleux succès de cette Guépie, avaient ourdi contre elle la conspiration du silence. Pendant deux récréations de suite, personne ne lui adressa la parole et ne répondit à ses questions, personne ne parut la voir; dès qu’elle approchait, tout le monde lui tournait le dos. Après avoir couvé quelque temps son dépit, la gardeuse de porcs perça sous là pensionnaire et la dindonnière sous la demoiselle, ce qui lui arrivait quelquefois quand la moutarde lui montait au nez. La colère a de ces effets; le vernis s’écaille, tombe, et la nature reparaît. A grands coups de coude, Aleth se fraya un passage à travers tous ces dos tournés, et se plantant au milieu du cercle, le visage échauffé, l’œil en feu:

«Savez-vous pourquoi vous me détestez? s’écria-t-elle. C’est que vous êtes jalouses et que je suis cent fois plus jolie que vous.»

Puis, mettant ses mains sur ses hanches et imitant la voix d’une marchande des quatre saisons: «Qui veut acheter des nez? En voilà de camus, de pointus, des nez en corbin, des nez en pomme de terre. Marchandise de première qualité, messieurs. Faites vos choix.»

Parlant ainsi, elle les toisait de la tête aux pieds, et, à travers ses cheveux roux retombant en désordre sur ses yeux, elle dardait sur toutes ces figures des regards provocants et moqueurs. Alice Cambois, n’y tenant plus, lui allongea sur la joue droite un soufflet qui sonna. Elle allait en rendre quatre, et la mêlée eût été chaude si une surveillante ne se fût jetée au travers. Mlle Bardèche les cita toutes à son tribunal, les tança vertement. Mais elle s’y prit mal pour consoler Aleth, elle représenta aux princesses que les aristocraties se font beaucoup de tort en ayant de mauvais procédés à l’égard des petits. Elle cita à ce propos l’histoire romaine et les Révolutions de l’abbé Vertot.

De ce jour, Aleth ne songea plus qu’à sortir au plus tôt de sa geôle. Elle écrivit lettre sur lettre à son père pour lui déclarer qu’elle en avait assez du Gratteau, que c’était un sot endroit, que personne ne s’y mariait, que les princes n’existaient pas, qu’elle mourrait si elle restait un mois de plus dans la société d’Alice Cambois et de son ombrelle rose, qu’elle voulait s’en aller, qu’elle s’en irait, qu’une fois en liberté elle se chargerait assez de se marier, que ce ne serait pas long. Richard Guépie s’émut fort peu de ces philippiques et de ces jérémiades, dont il estimait qu’il y avait beaucoup à rabattre. Le proverbe prétend que bon sang ne ment jamais, Richard se rendait secrètement justice; sans en rien dire à personne, il pensait que quiconque avait du sang de Guépie dans les veines ne se faisait pas faute de mentir, pour peu que cela pût lui servir à quelque chose. Aussi ne croyait-il jamais que la moitié de ce que ses fils lui disaient et que le quart de ce que lui disait sa fille. Il lui répondit que tout cela était bel et bon, mais qu’elle achèverait son temps au Gratteau, qu’elle avait encore une année à y passer, qu’elle l’y passerait. Mais, à quelques mois de là, il reçut des nouvelles qui l’inquiétèrent et furent cause qu’il se rendit deux jours de suite à Brie dans l’espérance d’y rencontrer M. Larrazet. Seulement il eut soin de ne pas se présenter à l’heure des consultations, parce que le docteur, pour n’en pas trop avoir, les faisait payer comptant à ceux qui avaient de quoi, ne faisant rien payer aux autres. A la rigueur, Richard avait de quoi, mais il aimait les longues échéances, et son médecin, comme son avoué, n’avait pas vu souvent la couleur de son argent.

Quand il eut quitté le chemin vicinal qui menait du Choquard à Mailly et débouché sur la grande route en face de la Renommée des gibelottes, M. Larrazet aperçut un roulier qui venait de s’arrêter pour faire boire ses chevaux. Il le pria d’avertir maître Guépie qu’il était là. L’instant d’après, maître Guépie accourut d’un air fort empressé et aborda le docteur avec ces façons respectueuses et familières qui étaient un des caractères distinctifs de sa race. Il le pressa de descendre, de venir prendre un petit verre de cassis. Quand on vient de boire du bordeaux à la ferme du Choquard, on ne boit pas du ratafia à la Renommée. Et puis le docteur savait que Guépie considérait les politesses qu’il faisait à ses créanciers comme une sorte de règlement de compte; en acceptant son cassis, on lui donnait quittance, aussi le docteur n’acceptait-il jamais. On peut renoncer à être payé; mais ne rien recevoir et donner décharge, c’est trop.

«Qu’avez-vous donc à me dire, Guépie? demanda-t-il d’un ton bourru à ce maître gonin dont il goûtait peu le teint blême, le regard oblique et la mielleuse impudence. Vous êtes venu deux fois me voir à Brie. Vous ne savez donc pas l’heure de mes consultations?

–Excusez-moi, monsieur Larrazet. C’était à cause de la petite.

–Il est donc avarié, ce trésor de beauté?

–Je ne sais que vous dire, monsieur Larrazet. Elle nous inquiète, sa mère et moi. Depuis plus de huit jours elle garde le lit. Elle est si faible qu’elle ne peut pas se tenir sur ses jambes. Mlle Bardèche m’a fait l’honneur de m’écrire que les médecins de là-bas ne savent pas ce que c’est. Voilà deux nuits que je ne dors pas. Cette pauvre chère petite! C’est que je l’aime tant!... Tenez, voulez-vous voir son portrait?»

Et fouillant dans la poche de son habit, il en tira un portefeuille graisseux et présenta au docteur une photographie coloriée qu’il portait partout avec lui. Les commis voyageurs ne se séparent jamais de leurs échantillons. Aleth s’était fait photographier à Melun pinçant de la guitare, une rose dans les cheveux, les yeux au ciel, perdus dans l’infini, vêtue d’une charmante robe de soie à volants et à jupe plissée, qu’à force de supplications elle avait obtenue de la libéralité intermittente de sa marraine. Elle lui avait écrit plus d’une fois: I beseech y ou, if you please, give me a robe à trois volants. Mme Pommery avait fini par se laisser toucher. En dépit de ses préventions, M. Larrazet ne put s’empêcher de s’avouer, sans en rien marquer, que cette ex-dindonnière qui pinçait de la guitare était la plus jolie fille de toute la Brie.

«Un beau brin de fille, tout de même! fit Guépie, qui tenait ses yeux obstinément attachés sur ceux du docteur, dans l’espérance vaine d’y surprendre un éclair d’admiration.

–Eh! bon Dieu! répondit sèchement M. Larrazet, que ferez-vous de cette demoiselle?»

Et il regardait tour à tour la robe à trois volants et la triste façade de l’auberge, avec son enseigne rouillée et sa grande lézarde qui traversait la muraille du haut en bas.

«Ah! oui, dit Guépie, en se grattant l’oreille, c’est bien là que le bât me blesse. Allez, cela me donne bien du souci. Moi, d’abord, je n’aime pas que les gens sortent de leur condition; je l’ai dit si souvent à ma femme! Mais quoi? c’est Mme Pommery qui a voulu que la petite allât en pension, et nous avons craint de la fâcher en disant non. Une drôle d’idée, une idée d’Anglaise!. Heureusement qu’elle a promis d’en faire sa demoiselle de compagnie, et faute de mieux.

–Comment! faute de mieux? Vous entendez donc en faire une impératrice?

–Vous voulez rire, monsieur Larrazet, se hâta de dire Guépie, qui se reprochait de s’être trahi. Mais enfin on pourrait lui trouver quelque place de gouvernante à l’étranger, dans une bonne maison.

–Belle éleveuse d’enfants! interrompit M. Larrazet en lui rendant la photographie. Enfin, que me vouliez-vous? Vite, je suis pressé.»

M. Larrazet ne parlait pas du même ton aux Paluel et aux Guépie.

«Ah! voilà, monsieur Larrazet. Il m’est venu une idée. Je ne suis pas bien sûr que la petite soit aussi bas qu’elle le dit. Elle s’ennuie; elle en a assez de sa pension. Je vois cela par ses lettres, et je soupçonne qu’elle fait la malade pour qu’on aille la chercher. Ne m’écrit-elle pas que c’est l’air des champs qui la remettra?. Mais Mme Pommery désire qu’elle achève son temps, et quand les Anglaises ont quelque chose en tête!… Enfin, ces médecins de Melun ne la connaissent pas, tandis que vous. Si c’était un effet de votre bonté?. Vous allez quelquefois à Melun. Supposons que vous donniez un coup de pied jusqu’au Gratteau, je vous en serai bien reconnaissant. Mais venez donc prendre un verre de cassis, monsieur Larrazet; celui de cette année vous a un montant!.. Vous m’en direz des nouvelles.

–Je n’aime pas le cassis, répliqua sèchement M. Larrazet, et, pour ce qui est d’aller voir votre princesse, nous tâcherons, nous verrons.»

A ces mots, il claqua de la langue et toucha du bout de son fouet Charmant, qui commençait à s’endormir. Mais Charmant ne se mit pas assez vite en marche pour que son maître pût éviter une de ces poignées de main onctueuses et grasses que Guépie distribuait libéralement aux gens qu’il ne payait pas. C’était encore une de ses façons de s’acquitter. Heureusement, le docteur venait de remettre ses gants de Suède.

Quelques jours plus tard, il se présentait au Gratteau et demandait à voir Mlle Aleth Guépie. La directrice lui parla sur un ton de maternelle sollicitude de cette chère enfant, qui ne voulait plus quitter son lit et qui l’inquiétait beaucoup. Le médecin qui la soignait ne comprenait rien à son état. Mlle Bardèche profita de l’occasion pour faire l’éloge de «cette nature d’élite», pour vanter également et son caractère et son orthographe. Puis elle conduisit elle-même M. Larrazet dans la chambre de la malade; mais, comme elle venait de l’y introduire, on lui annonça qu’un professeur demandait à lui parler, et elle laissa le docteur seul à seule avec la jeune personne.

Entendant venir quelqu’un, Aleth s’était retournée du côté du mur et semblait assoupie. Comme elle ne bougeait pas, M. Larrazet se mit à tousser. Elle eut l’air de s’éveiller, le regarda, le reconnut, devina sur-le-champ qu’il lui était dépêché par son père. Elle le salua doucement avec un sourire pâle, et tirant ses deux bras hors de son lit, elle les laissa retomber sur la couverture, comme pour dire: «Voilà où nous en sommes! Voilà tout ce qui reste de la pauvre Aleth Guépie!»

Il ne disait mot. Grave, solennel, il s’approcha de la malade, examina son visage, sa langue, lui tâta le pouls; puis, tirant d’un étui un petit thermomètre portatif, il le lui posa sous l’aisselle, et, sa montre à la main, il comptait les secondes. Son silence étonnait Aleth. Elle se mit à lui expliquer son mal, qui était tout à fait extraordinaire, comment cela lui était venu, les premiers symptômes, les sensations bizarres qu’elle éprouvait, les fourmillements qui lui couraient dans tout le corps, et puis les faiblesses qui la prenaient. Elle avait essayé plusieurs fois de se lever, impossible de rester debout.

Le docteur avait remis sa montre dans son gousset. Il dit enfin d’une voix caverneuse:

«C’est grave! c’est très grave!

–N’est-ce pas, monsieur Larrazet? dit-elle. Il faut que je change d’air ou je meurs.

–Oh! oh! dit-il, changer d’air? Quelle plaisanterie! Ce qu’il vous faut, c’est du fer, beaucoup de fer. Vous êtes anémique au premier chef. Vous avalerez chaque matin cinq ou six litres d’eau ferrugineuse. Vous n’en prendrez jamais assez. Le malheur est que cela fait tomber les dents.»

Elle se mit brusquement sur son séant. «Vous dites? s’écria-t-elle du haut de sa tête. Mais je ne veux pas que mes dents tombent.»

Elle croyait déjà les sentir trembler dans leurs alvéoles, ces jolies dents nettes comme des perles, qu’elle regardait chaque matin dans son miroir.

«Qu’à cela ne tienne! reprit-il. Nous vous administrerons le fer à l’état de médicament externe.

–Et comment cela?

–C’est tout simple! Nous prendrons un petit clou, nous le ferons chauffer jusqu’au rouge, et d’une main délicate.»

Il parlait d’un ton si sérieux qu’elle le crut.

«Je ne veux pas qu’on me brûle, interrompit-elle avec emportement. Je ne le veux pas, vous m’entendez?

–Oh! par exemple, nous verrons qui commande ici, dit le docteur. Aux grands maux les grands remèdes, et, ne vous en déplaise, nous allons commencer tout de suite.»

Il eut à peine le temps de traverser le dortoir pour aller chercher l’instrument de supplice. Cette malade, qui ne pouvait tenir sur ses pieds, s’était élancée d’un bond hors de son lit, avait rattrapé son bourreau comme il avait le doigt sur le bouton de la porte, et, quoiqu’elle n’eût pas la force d’un poulet, elle le retenait avec tant de vigueur par les deux basques de son habit qu’il crut les entendre craquer. Dans la vivacité de son action, son bonnet de nuit était tombé à terre, son abondante chevelure s’était déroulée sur ses épaules nues, et sa chemise en désordre laissait voir beaucoup de choses. Mais les médecins sont les médecins, et, quand il leur plaît, ils voient tout sans rien regarder. M. Larrazet arracha une couverture du lit, en enveloppa cette charmante enfant, l’assit dans un fauteuil et lui dit:

«Soit! on ne vous brûlera pas, ma mignonne, mais avouez que vous êtes aussi malade que moi,»

Elle lui jeta un regard courroucé, qui lui reprochait sa trahison. Puis, elle baissa la tête, se mit à pleurer à chaudes larmes; de temps à autre, elle essuyait ses yeux avec ses cheveux, et au milieu de ses sanglots elle disait:

«Monsieur Larrazet, je veux m’en aller, je ne peux plus me souffrir ici. J’y suis trop malheureuse, on m’y fait des affronts, on m’y donne des soufflets. Ces princesses de la grande culture sont de vraies girafes. Oh! comme je les déteste! Elles sont jalouses de moi. Est-ce ma faute si Alice Cambois a le nez de travers? C’est elle surtout que j’abhorre. Si je m’écoutais, je lui arracherais les yeux. Papa est stupide. Il croit encore à l’histoire du prince russe; il croit encore qu’on trouve des maris au Gratteau. Personne ne s’y est jamais marié; j’y resterais dix ans que j’en sortirais fille. Mon bon monsieur Larrazet, je veux m’en aller. Emmenez-moi.»

Elle était si jolie dans son désespoir qu’il eut pitié d’elle.

«Ma chère enfant, lui dit-il d’un ton plus doux, ce ne sont pas là mes affaires. Permettez-moi seulement de dire à Mlle Bardèche que votre état n’est pas aussi dangereux qu’elle le pensait, que dès demain vous essayerez de vous lever, moyennant quoi je ne lui soufflerai mot de votre petite comédie. Fiez-vous à ma discrétion professionnelle. Quant au reste, Dieu soit loué! cela ne me regarde pas. Mais je vous engage à avoir un peu de patience, vous ne mourrez pas au Gratteau.»

Là-dessus, il se retira. Tout bon médecin qu’il fût, il n’était pas sorcier. S’il l’avait été, la porte qu’il venait de fermer serait devenue transparente, et il eût aperçu au travers deux yeux flamboyants d’indignation et une charmante bouche d’où sortait une langue rose, très longue, très extensible, quoiqu’elle ne fût pas fourchue comme celle de la vipère. C’était en son honneur, à son intention. Il ne faut pas trop en vouloir à un petit serpent de fille si elle tire la langue à un vieux docteur qui ne consent pas à être sa dupe.

«Pour jolie, pensait-il en descendant l’escalier, je conviens qu’elle l’est. Mais que diable vont-ils faire de cette déclassée?»

III

Comme tous les jours que Dieu fait, on s’était mis à table à sept heures sonnantes. C’était la règle, et le Choquard était un endroit où tout se faisait par temps et par mesure. Comme tous les jours aussi, on était trois. Depuis un an, Mariette déjeunait et dînait avec les maîtres. Robert l’avait désiré, l’avait voulu. Il avait représenté plus d’une fois à sa mère que Mariette Sorris avait de trop bonnes manières, qu’elle était «d’une pâte trop fine», pour qu’on la fit manger à l’office. Mme Paluel s’était fait tirer l’oreille; cette concession lui coûtait, elle craignait que son autorité n’en souffrît. Enfin elle s’était rendue et ne s’en plaignait point. Elle considérait Mariette comme une petite fille sans conséquence et au demeurant très discrète, devant laquelle on pouvait tout dire.

A la façon dont il déplia sa serviette, Mme Paluel devina que Robert n’était pas de bonne humeur. Le visage de son fils était un livre qu’elle lisait aussi couramment que son livre de messe, et à vrai dire elle n’en lisait pas d’autres. Elle admirait beaucoup ce fils, avec qui elle ne s’entendait pas toujours. Il l’nquiétait quelquefois par ce qu’elle appelait ses bizarreries et ses incartades. C’était un Paluel, et il n’était pas assez Paluel. Le père de son mari et son mari lui-même avaient appartenu à la race des rectilignes, qui, sans regarder ni à droite ni à gauche, marchent devant eux comme des bœufs dans leur sillon. Leur joug leur était léger, et ils ne s’étaient jamais sentis à l’étroit dans leur maison. Quand elle remontait aux origines de sa propre famille, Mme Paluel n’y voyait que de gros fermiers, qui avaient passé leur vie à faire ce que tout le monde fait, en tâchant de le faire un peu mieux, et c’était pour elle le dernier mot de la sagesse. Cependant un de ses oncles, Georges Larget, était parti un beau matin sans tambour ni trompette, et on ne savait où il était allé, ce qu’il était devenu. Elle n’aimait pas à penser à ce vagabond, qui faisait tache dans la sacro-sainte tribu des Larget, tous gens qui restaient et ne couraient pas. Quand la conversation tombait sur lui, elle en parlait avec autant d’émotion et de frémissement que de la comète de1835, qui l’avait fait croire pendant quinze jours à la fin du monde. Les comètes lui faisaient peur au ciel comme ici-bas, elle les envisageait comme un scandaleux désordre, que le bon Dieu ne devrait pas souffrir. Peut-être Robert tenait-il un peu de son grand-oncle; mais quelle différence! Le grand-oncle n’était pas revenu, Robert avait entendu raison, il ne courait plus, il restait dans sa ferme, sous son toit. En le regardant, elle se sentait fière de son ouvrage, mais elle aurait voulu qu’on lui permît d’y faire après coup une ou deux petites retouches, pour l’amener à perfection. Il était trop tard, ses repentirs étaient inutiles.

Si Robert avait témoigné de l’humeur en dépliant sa serviette, il ne s’agissait de rien de bien grave. Il se plaignait depuis longtemps que les limons de ses charrettes étaient trop lourds et fatiguaient le limonier. Il voulait les alléger, il avait imaginé un nouveau modèle, il s’était donné la peine d’en faire lui-même le dessin, auquel le charron avait solennellement promis de se conformer. La nouvelle charrette qu’on venait de lui amener ressemblait absolument aux autres. Pendant le repas, il s’écria plus d’une fois: «Sacrées têtes de mulets!» Il fit plus d’une sortie contre l’esprit de routine et les routiniers, et à deux reprises il gesticula si violemment avec sa cuiller, en la frappant contre la table, que Mme Paluel croyait déjà la voir en deux morceaux; elle tenait beaucoup à son argenterie. Au surplus, elle n’était pas tout à fait du sentiment de son fils, elle trouvait que la routine a du bon et que les voitures qui depuis si longtemps transportaient les gerbes des Paluel n’étaient pas des voitures méprisables. Quant à Mariette, elle ne disait mot, personne ne lui demandant son avis; mais elle pensait, à part elle, que la charrette dessinée par Robert devait être une invention sublime et le charron un homme à pendre.

Robert se fâchait souvent, mais ses colères étaient courtes. Quand il avait tout dit, il n’y revenait pas; il s’était soulagé, c’était fini. Après avoir bu son café, il s’allongea dans une berceuse en cannes de jonc où il aimait à se balancer, et il bourra sa pipe. On était dans la saison des longues journées, qui permettaient de ne point allumer de lampe et de se coucher à neuf heures sans bougie. Mme Paluel était presbyte; elle poussa sa chaise dans l’embrasure d’une fenêtre, mit sur son nez ses besicles à verres convexes et prit son tricot, tout en surveillant les événements qui pouvaient se passer dans sa cour, tandis qu’à deux pas d’elle Mariette ourlait un drap.

De ces deux personnes, la plus contente en ce moment était Mariette. Depuis la visite de M. Larrazet, Mme Paluel avait creusé plus que jamais le gros problème qui lui causait des insomnies, et, à force de le creuser, son devoir lui paraissait évident. Elle était tenue de déclarer à son fils qu’elle l’engageait à se marier. Il en ferait ce qu’il voudrait, elle serait quitte avec sa conscience. Mais ce devoir était si pénible à remplir que depuis quinze jours elle se disait chaque matin: «Je lui en parlerai ce soir!» Et chaque soir elle parlait d’autre chose.

Mariette, qui n’avait aucun problème à creuser, était parfaitement heureuse. Elle faisait aller son aiguille, elle était satisfaite de son ourlet, qui était bien droit, et il était là. Qui? Lui, son maître et seigneur, le seul homme dont elle recherchât l’approbation, le seul à qui elle se souciât de plaire. Comment ne lui eût-elle pas voulu beaucoup de bien? Elle lui avait tant d’obligations! N’était-ce pas lui qui, en dépit des résistances et des préjugés de Mme Paluel, avait ouvert à Mariette Sorris la porte du Choquard? N’était-ce pas lui qui, en toute rencontre, plaidait sa cause, la défendait contre d’injustes mercuriales, et de deux ans en deux ans lui augmentait ses gages, en lui disant: «Cache-moi cela où tu voudras, mais que ma mère n’en sache rien!» Et à sa reconnaissance se joignait un autre sentiment, une sorte d’admiration dévote. Il lui semblait que ce beau garçon de trente ans, à qui sa fière tournure, son œil vif, sa moustache, son impériale, ses cheveux taillés en brosse donnaient l’air d’un officier en villégiature, ce beau garçon qui, après s’être frotté à tant de choses, après avoir couru le monde et traversé l’océan, était revenu par obéissance aux désirs de sa mère gouverner des herses et des charrues, n’était pas fait comme un autre, qu’il était d’une autre argile que le commun des martyrs. Elle était disposée à le croire infaillible et impeccable, il était son empereur et son pape. Tout ce qu’il faisait était bien, tout ce qu’il disait était admirable. On eût cherché vainement dans toutes les fermes de la Brie quelqu’un qui lui ressemblât. Elle avait pour lui des regards de chien qui côntemple son maître. Avait-il le front épanoui, le sourire aux lèvres, elle sentait son humble cœur se dilater sous son corset de coutil, et elle eût juré que, d’un bout de l’univers à l’autre, tout allait bien. Avait-il du souci, elle aurait voulu inventer quelque chose pour le distraire et maudissait les bornes de son génie. Lorsqu’il montait le matin sur sa jument blanche pour aller faire le tour de son vaste domaine, on était sûr de voir paraître entre les deux battants d’une porte ou d’une lucarne une petite face ronde, très proprette, et deux grands yeux braqués sur l’homme comme sur le cheval et qui croyaient avoir une vision de Dieu le Père et de Dieu le fils dans leur gloire. Dans ses absences, elle se demandait: Que fait-il? Et, peu avant son retour, elle trouvait un prétexte pour se couler dans la chambre du maître et s’assurer que tout y était en ordre comme dans la cabine d’un navire, que ses pantoufles étaient bien à leur place, qu’il n’aurait pas à les chercher, qu’il y avait de l’eau fraîche dans son broc et pas un grain de poussière sur les meubles. Puis elle glissait une tranche de carotte dans son pot à tabac pour le rafraîchir, elle débourrait avec soin les petites pipes qu’il fumait et elle frottait avec un gant la grande pipe d’écume qu’il ne fumait plus, jusqu’à ce que le fourneau fût brillant comme de l’acajou. Les pipes dont on est le plus fier sont celles qu’on ne fume pas.

Robert Paluel était loin de se douter des trois quarts des peines que se donnait Mariette Sorris pour lui être agréable. Mais il avait pour elle beaucoup de bienveillance, il rendait justice à son mérite comme à son bon petit caractère, et il s’amusait quelquefois à la taquiner amicalement. Elle prenait tout en gré, même la brusquerie de ses manières, ses ironies, le tour un peu narquois qu’il avait dans l’esprit, et elle rougissait d’aise quand il lui pinçait la joue ou lui tirait l’oreille.

Il était là. Elle jouissait silencieusement de sa présence. Elle lui jeta un regard à la dérobée; elle constata qu’il n’avait plus l’air fâché ni la mine longue, qu’il avait oublié sa charrette et son charron, et que, tout en se balançant, il semblait fumer sa pipe avec plaisir. Mais, depuis qu’il l’avait bourrée, on n’avait pas entendu le son de sa voix. A quoi pensait-il?

Il aurait pu lui répondre qu’il ne pensait à rien. Mais lorsqu’on ne pense à rien, on pense quelquefois à beaucoup de choses, et il vous arrive, par exemple, de contempler en idée l’un des bassins de quelque port de France, où se dresse une forêt de mâts, haubans contre haubans, vergues contre vergues. Parmi ces bateaux, on distingue un trois-mâts, portant à sa proue une statue en bois peint et doré, laquelle représente une façon de nymphe à queue de poisson qui souffle dans une trompette. Ce trois-mâts est amarré au quai, et à son bordage est attaché un grand écriteau où on lit ces mots: «L’Adélaïde, 372tonneaux, capitaine Barillet, partira le25mai pour la Martinique.» Le25 mai, l’Adélaïde partit, et Robert Paluel était à bord.

Il se rappelait la Martinique, mais il se rappelait surtout les joies, les soucis, les hasards d’une traversée de plusieurs semaines, le plaisir de se sentir bercé par un abime sans fond, le creusement de la vague, le cri du vent dans les cordages, l’océan et ses solitudes, les colères de ce beau monstre, ses insultes, l’écume qu’il vous crache au visage et ses douceurs perfides, ses dangereuses caresses, ses trahisons, la joie de se battre contre lui et .de dire à la mort, dont on n’est séparé que par l’épaisseur d’une planche: «Ce ne sera pas pour aujourd’hui, ma belle; repassez demain.» Quand on est le fils d’un fermier qui s’occupait sans cesse de savoir à quel prix il vendrait son blé, on joint des calculs de tête à ses imaginations. Robert pensait avec beaucoup de regret à toutes les connaissances qu’il avait acquises à la sueur de son front et qui ne lui étaient plus d’aucun usage. C’était du temps mal employé, de la science bien inutile; rien n’est plus déplaisant dans la vie que les faux frais. De quoi lui servait-il de savoir qu’un loch se compose d’un bateau, d’un aiguillot, d’une ligne, d’un tour et d’une baille, ou que le safran est un assemblage de pièces de bois et de métal qui augmente la puissance d’un gouvernail? De quoi lui servait-il encore d’avoir appris l’anglais? Pouvait-il le parler à ses bœufs?

On a beau prendre des tenailles pour arracher de son âme une chimère qui vous fait souffrir, on n’enlève jamais la plante avec toutes ses racines, et cette racine oubliée travaille sourdement. Depuis six ans qu’il avait échangé l’état qui lui plaisait contre celui qu’il n’aimait pas et l’océan contre la Brie, ses regrets avaient perdu de leur amertume, mais ses souvenirs avaient gardé toute leur vivacité. L’avoine qui n’est pas encore mûre rappelle par son vert glauque la couleur des grandes eaux. Caressée par le vent, il court des ondes à sa surface, et les arbres fruitiers semblent se baigner dans ces vagues qui leur montent aux genoux. Robert ne pouvait contempler un champ d’avoine encore verte sans apercevoir dans les brumes de l’horizon les voiles blanches d’un trois-mâts, gonflées par le vent. C’était l’Adélaïde, et il se disait: «Où est-elle? Ce qui est certain c’est que je n’y suis pas.» Et l’ingrat frappait la terre du pied, cette bonne terre grasse qui travaillait pour lui et suait pour l’enrichir.

A quoi pensait Robert en se balançant dans sa berceuse? Peut-être à tout cela. Ce balancement qui ne finissait pas impatientait beaucoup Mme Paluel. D’abord il n’était pas dans ses principes d’approuver les mouvements inutiles; ensuite elle se doutait probablement que cet insupportable roulis en rappelait un autre à son fils. Mais il y avait des observations, des reproches qu’elle n’osait pas lui faire directement. En pareil cas, elle les adressait à l’innocente Mariette, qui servait de boite aux lettres. Quoique la pauvre enfant fût aussi tranquille qu’une image:

«Mariette, lui dit Mme Paluel, ne te balance donc pas ainsi sur ta chaise, tu fais trembler tout le plancher. C’est une mauvaise habitude que tu as là.»

L’innocente Mariette ne sourcilla pas, elle en avait vu et entendu bien d’autres; mais Robert devina sans peine à qui ce discours s’adressait, et il en fut piqué. Chacun de nous a ses tics, et il nous est fort désagréable qu’on nous les fasse remarquer. Peut-être notre orgueilleuse volonté constate-t-elle avec chagrin qu’il se passe en nous beaucoup de choses involontaires, qu’il y a toute une partie de notre vie qui ne lui appartient pas. Robert ne se balança plus, mais il se tourna vers Mariette, laquelle, pour la seconde fois, servit de boîte à lettres.

«Mariette Sorris, lui dit-il, sais-tu combien il faut d’espèces de bois pour faire une brouette?

–Pourquoi lui demandes-tu cela? fit Mme Paluel. Qu’est-ce qu’elle en sait?

–Mariette Sorris, poursuivit-il, si jamais tu fais une brouette, il te faudra de l’acacia pour faire les brancards, du peuplier pour faire la caisse, du chêne pour faire la jante et les rais, et de l’orme tortillard pour faire l’essieu. Et sais-tu, Mariette, ce qu’il faut pour faire un bon engrais? Il faut tout au moins du sel d’ammoniaque, du phosphate de chaux et du sang cuit.»

Mme Paluel posa ses lunettes et son tricot sur ses genoux.

«Où veux-tu en venir? dit-elle.

–Mariette Sorris, j’en veux venir à ceci, reprit-il. S’il faut tant de choses pour faire une brouette et tant d’autres pour faire un bon engrais, il en faut bien davantage pour rendre un homme heureux, et le plus simple est de renoncer à l’être.»

Mme Paluel sentit vivement le coup. Mais, comme elle était aussi sévère pour elle-même que pour les autres, elle considéra que cette dure parole était une juste punition du silence qu’elle s’obstinait à garder sur la grande question, après avoir reconnu qu’il était de son devoir de le rompre, et quoi qu’il pût arriver, redressant sa petite taille, elle dit d’une voix très émue:

«Je sais, Robert, ce qui manque à ton bonheur.»

Quand on a fait un grand sacrifice à quelqu’un, il faut avoir une noblesse d’âme presque surhumaine pour ne jamais le lui rappeler ou pour ne pas se rattraper sur les détails. Il n’y avait rien de surhumain dans Robert Paluel; mais avec les défauts qu’on pou vait lui reprocher, il avait le cœur généreux, et, quand il avait fait de la peine à sa mère, il s’en repentait sur-le-champ.

«Qu’est-ce qui te prend, mère? dit-il gaiement. Crois-tu donc que je pensais à moi? Mariette Sorris m’est témoin que je suis le plus heureux garçon de la terre.»

Elle avait commencé, elle continua.

«Je crois vraiment, Robert, que tu devrais te marier, et c’est aussi l’avis de M. Larrazet.

–De M. Larrazet? Eh bien! de quoi se mêle-t-il, ce cher homme?

–Le fait est qu’un Paluel qui ne se marie pas, cela ne s’est jamais vu. Pourrais-tu m’en citer un seul?»

Il respectait beaucoup sa mère, il rendait toute justice à cette petite femme si méritante; mais il aimait quelquefois à la voir venir ou à la faire aller.

«C’est vrai, dit-il. Voilà une remarque que je n’avais jamais faite. Ne restons pas garçon, marions-nous.»

Il ne s’aperçut pas que Mariette venait d’incliner sa tête sur le drap qu’elle ourlait, que Mariette respirait court. De son côté, Mme Paluel était épouvantée des éffets foudroyants de son éloquence, de la facilité avec laquelle son fils s’était laissé convaincre. Elle trouvait que les choses allaient trop vite, elle se hâta de mettre le sabot, d’enrayer la voiture.

«Ah! bien, dit-elle, ceci demande réflexion, car encore s’agit-il de bien choisir, de ne rien faire à l’étourdie. Dans toute la grande culture, la jeunesse se gâte. De mon temps, on s’y prenait bien mieux, on nous envoyait à l’école, et nous en savions assez. Aujourd’hui, on met ces demoiselles en pension. Ce qu’elles y apprennent, je n’en sais rien; mais, à ce que je vois, elles en rapportent beaucoup de petites manières, des goûts de luxe et de dépense, l’habitude de n’être jamais content de ce qu’on a. Quel fléau qu’une fille coquette et dépensière!

–Assurément. Tâchons d’en choisir une qui ne soit ni dépensière ni coquette.

–La connais-tu, Robert? dit-elle vivement. La main sur la conscience, la connais-tu!

–Non, et, toute réflexion faite, ne nous marions pas.»

Mariette releva la tête et respira plus librement. Mais Mme Paluel n’était pas contente, ce n’était pas encore là ce qu’elle entendait. Elle s’indignait qu’on pût trancher si facilement une question qu’elle roulait dans sa tête sans pouvoir la résoudre. Elle aurait voulu qu’on en parlât beaucoup sans rien décider, que l’univers entier prît part à ses doutes, à ses syndérèses, à ses tourments, que l’univers employât ses jours et une partie de ses nuits à ruminer ce cas sans réussir à s’en tirer.

«Et l’enfant? dit-elle d’une voix sourde et frémissante.

–Quel enfant?

–Eh! quoi, Robert, cela ne te ferait rien de ne pas laisser après toi un héritier! Cela ne te ferait rien d’avoir travaillé toute ta vie pour enrichir des cousins? Mon Dieu! j’aime beaucoup mes sœurs, mais les cousins sont des cousins, et il est bien dur de leur laisser son bien.

–Après nous le déluge, dit-il nonchalamment.

–Tu n’es pas sérieux, reprit-elle en s’échauffant. Cela ne te ferait rien de voir le Choquard habité par des étrangers?

–Je ne le verrai pas, puisque je serai mort.

–Le Choquard où ton père est né!. Et ce seraient peut-être des paresseux, des écervelés qui viendraient mettre le désordre ici, et en deux mois voilà une maison sens dessus dessous!.. Cela fait bouillir le sang dans les veines.»

Et elle lui montrait de l’index au milieu d’un des panneaux de la boiserie une grande médaille, qu’on avait encadrée, mise sous verre et pendue à un clou. C’était une première médaille, décernée aux fermiers du Choquard dans un concours agricole.

«Ma foi, tu as raison, dit-il, comme se ravisant. Décidément, marions-nous.»

Mariette sentit trembler ses mains et se piqua les doigts avec son aiguille.

«Ah! oui, reprit Mme Paluel, mais il faut trouver la fille. Oh! si on la trouvait, moi d’abord je suis prête à lui faire tous les sacrifices, à n’être plus rien ici, à m’effacer, à lui donner, si elle le veut, toutes les clefs, même la clef de l’armoire au linge. Ainsi, tu vois!»

Elle disait cela d’un ton aussi pénétré que si elle eût offert sa tête, son cœur, la chair de sa chair et la moelle de ses os.

«Mais il faut la trouver, et, du train que va le monde, j’aimerais mieux chercher un grain de mil dans un boisseau de sable. Voyons, as-tu une idée? Si tu en as une, dis-la-moi.

–Je n’en ai point, et je ne me marie pas, c’est mon dernier mot.»

Sa voix tranquille et ferme annonçait une décision bien arrêtée, et Mariette poussa un soupir de soulagement.

«Tu soupires, Mariette? lui dit-il. Voilà ce que c’est que de causer mariage devant les jeunes filles. Eh bien! sais-tu? je trouve plus facile d’arranger les affaires des autres que les miennes, et j’ai bien envie de te marier.

–Moi! moi! dit-elle en faisant un saut sur sa chaise et levant sur lui des yeux effarés.

–Oui, toi, Mariette Sorris.

–C’est absurde, s’écria Mme Paluel.

–Pourquoi donc?

–Eh! oui, c’est absurde.»

Et elle le répéta plus d’une fois, sans entrer dans d’autres éclaircissements. Elle aurait eu quelque peine à expliquer nettement ce qu’elle avait dans l’esprit. Son arrière-pensée était que le mariage doit être considéré comme une institution aristocratique et que les conseils municipaux agiraient sagement en condamnant les gens sans sou ni maille au célibat perpétuel. Elle pensait aussi que Mariette était fort utile à Mme Joséphine Paluel, qui serait fort empêchée de la remplacer. Conclusion: il était absurde que Mariette songeât au mariage ou que quelqu’un y songeât pour elle.

«C’est si peu absurde, reprit Robert, que le parti est tout trouvé. Oui, Mariette, on est venu aujourd’hui me demander ta main.

–Quel est cet hurluberlu? s’écria de nouveau Mme Paluel.

–C’est un garçon très raisonnable, très sensé, qui s’appelle... Devines-tu. Mariette’?. Il s’appelle François Lesape.»

Mariette prit l’attitude d’une suppliante et murmura:

«Oh! non, monsieur Paluel, je vous en prie. Je ne veux pas. je ne veux pas.»

Mme Paluel savait beaucoup de gré à Mariette de sa résistance éplorée; mais il y avait eu dans sa réponse quelque chose qui l’avait choquée; elle la blâmait d’avoir dit: «Je ne veux pas.» Mme Paluel estimait que la volonté est un luxe, qu’il faut avoir des rentes et cultiver au moins deux cents hectares pour être en, droit de se l’accorder.

«Réponds: «Je ne peux pas,» lui dit-elle doucement; les petites filles n’ont pas le droit de dire: «Je «ne veux pas.»

–Prends au moins le temps de réfléchir, reprit Robert. Lesape est un garçon très honnête.

–Et très intéressé, interrompit Mme Paluel.

–Eh! mon Dieu! qui ne l’est pas?» dit-il.

Ils avaient raison l’un et l’autre. Lesape était à la fois très intéressé et très honnête, ayant appris par l’expérience des autres que bien mal acquis ne profite guère. La pure vertu est si rare que, si l’on supprimait de ce monde les François Lesape, les utilitaires qui ne volent ni ne mentent et l’égoïsme bien entendu, cela ferait trou, et la société s’en trouverait mal. Ce gros garçon, qui n’était point désagréable à voir, avait été le maître valet du père Paluel. Robert avait deviné ce qu’il y avait en lui de mérite et d’étoffe, et il en avait fait son homme de confiance, son caissier, son régisseur, chargé des ventes et des achats, du compte exact des entrées et des sorties, toutes choses pour lesquelles il avait lui-même peu de goût. Cet avisé Briard ne donnait jamais que de bons conseils à Robert. Ils n’étaient pas toujours d’accord, ayant deux façons très différentes de sentir et de penser; mais Lesape ne résistait jamais ouvertement; il avait pour principe «qu’il faut toujours être de l’avis du payeur». Il accusait à part lui son patron de pousser trop loin l’esprit d’entreprise, le mépris de la routine, l’amour des nouveautés. Robert voulait remplacer les meules par des magasins à fourrage. Il rêvait de perfectionner ses assolements et de réformer ses engrais. Il aspirait surtout à résoudre le problème toujours plus compliqué de la main-d’œuvre en faisant tout par des machines. Sans avoir l’air d’y toucher, Lesape parvint à lui prouver que le grain se conserve mieux dans les meules que dans les greniers. Quant aux machines, il se trouva que, soit malice, soit maladresse, la plupart se détraquèrent; on n’avait personne sous la main pour les réparer, il fallait écrire pour se procurer des pièces de rechange, et, peu à peu, telle faneuse, telle moissonneuse, tel râteau mécanique allèrent se remiser dans un musée d’instruments et dormir sous un hangar. C’était bien alors que Robert frappait la terre du pied, qu’il s’écriait: «Sacrées têtes de mulets!» Le bonhomme Lesape, le front bas, les bras ballants, affectait d’entrer dans ses colères, approuvait tout du bonnet et disait in petto: «On a crevé ses vessies; quel bon débarras!» Sur un seul point, Robert s’était obstiné, et, cette fois, c’était lui qui tenait pour la routine. Lesape avait tâché vainement de lui persuader qu’il y avait trop de luxe dans ses harnais, qu’il pourrait faire un meilleur emploi de l’argent qu’il dépensait en queues de renard ou en bouffettes de laine, en housses, en chabines fastueuses. Quand on n’a plus la joie de voir flotter une flamme au sommet d’un mât, il est encore agréable de voir une belle housse bleue sur le dos d’un cheval de trait. Quoi qu’il en soit, le Choquard n’avait jamais été plus prospère, et personne ne songeait à nier qu’on n’en fût redevable en partie à l’actif, au vigilant Lesape, qui ne ménageait point ses pas et ne tenait jamais ses yeux dans ses poches. Mariette Sorris et François Lesape étaient deux outils précieux et même nécessaires, mais Robert ne voyait aucun inconvénient à ce qu’ils s’épousassent. Il savait Mariette très attachée à la maison et comptait, au besoin, se servir d’elle pour retenir Lesape.

«Avant de te décider, continua-t-il, écoute une histoire, Mariette. Il y a près d’un an, j’ai fait une sottise pommée.»

Ce début lui parut invraisemblable. Robert Paluel faire une sottise! elle n’en croyait rien.

«Sais-tu ce que c’est que les lettres anonymes? Ce sont des lettres qu’on n’ose pas signer et qui cependant font de l’impression sur les imbéciles qui les lisent. Il s’en écrit dans les villages comme dans les villes; on y met un peu moins d’orthographe, mais autant de venin. J’en avais reçu deux, coup sur coup, de quelque mauvais drôle qui convoitait la place de Lesape et qui, sous couleur d’épouser mes intérêts, m’avertissait charitablement que ce garçon abusait de ma confiance, qu’il faisait des marchés clandestins et se laissait graisser la patte. J’aurais dû ne rien croire et laisser l’eau couler. Mais que veux-tu? ces maudites lettres m’avaient mis la puce à l’oreille. Un jour que Lesape m’avait annoncé qu’il envoyait à Brie un chargement de cent cinquante bottes de paille, à peine la voiture sortie, je l’ai fait arrêter et décharger, et j’ai compté les bottes; il y en avait cent cinquante, mademoiselle, et pas une de plus. Qui a eu la mine longue? C’est moi. Dès que j’ai été seul avec Lesape, je lui ai tendu les deux lettres en lui disant: «J’ai voulu en avoir le cœur net.» Si quelqu’un m’en avait fait autant, j’aurais prié mon patron de me chercher un remplaçant dans les vingt quatre heures. Mais chacun a son caractère. Lesape était pâle, un peu raide, mais il ne s’est pas fâché, et je lui ai dit encore: «La première fois que tu «auras quelque chose à me demander, je te dois un «dédommagement: demande.» C’est un garçon qui a de la patience, qui prend son temps. Il m’a pardonné, mais il n’a pas oublié, et tantôt il est venu me dire que j’avais dans ma maison une certaine Mariette Sorris, qu’elle lui paraissait honnête, gentille, travailleuse, tout à fait bonne fille et qu’il en ferait volontiers sa femme. Il ne lui trouve qu’un seul défaut: c’est qu’elle n’a pas grand’chose; mais il m’a insinué que, selon toute apparence, je m’arrangerai avec elle pour lui arrondir son petit avoir, pour lui faire une petite dot, et, ma foi! j’ai dit oui.

–Une dot!» s’écria Mme Paluel, rouge d’indignation.

Et elle répéta trois fois: «Une dot!» en regardant le plafond comme pour s’assurer qu’il ne lui tombait pas sur la tête. Du moment que la cervelle de son fils se dérangeait, les plafonds du Choquard ne devaient plus être solides.

«Eh! oui, une dot, dit-il. Ah! je ne lui donnerai pas le Pérou.

–Vous êtes trop bon; monsieur Paluel, répondit vivement Mariette. Vraiment vous êtes trop bon, et je vous en remercie bien. Mais je ne veux pas me marier.

–Lesape te déplaît?

–Oh! pas du tout. C’est un très brave garçon.

–Y en aurait-il un autre que tu couches en joue?»

Elle devint toute pâle:

«Ah! monsieur Paluel, comment pouvez-vous croire?...

–Tu as donc juré de ne jamais te marier?»

Elle ouvrit la bouche pour répondre et la referma sans avoir pu articuler un mot. Ce qu’elle pensait était trop difficile à dire. Elle trouvait plus simple de pleurer, et de grosses larmes mouillaient le bord de ses paupières.

«Ah! du moment que les larmes s’en mêlent, dit-il, je te laisserai tranquille, n’en parlons plus. J’en serai quitte pour dédommager Lesape en lui accordant une augmentation.

–En vérité, s’écria Mme Paluel, c’est faire trop d’embarras pour une voiture déchargée.

–En la déchargeant, dit-il, j’ai blessé une fierté, et je ne renie jamais mes dettes.

–Une fierté!» murmura-t-elle avec une moue de mépris.

Mme Paluel estimait que, comme la volonté, la fierté est un luxe qui n’est permis qu’à la grande culture, que les pauvres diables devaient savoir digérer leurs affronts.

Robert se leva et dit avec un peu d’impatience:

«Quand on a cassé une vitre, on la paye, et, quand on a offensé un honnête homme, on met un peu d’onguent sur sa blessure. J’ai dit, et je ferai.»

Mme Paluel était omnipotente dans sa maison, dans sa cour, dans sa laiterie; hors de là, c’était lui qui commandait, et il sortit un peu fâché de l’étroitesse d’idées de sa mère, qui n’avait jamais voulu comprendre qu’une libéralité bien placée est quelquefois de l’égoïsme intelligent. Il admirait la rectitude de sa conscience, ses vertus actives, la gravité de ses manières, sa vie de travail et d’honneur, mais elle manquait de générosité. C’était le seul reproche qu’il lui adressât.

Selon sa coutume, il alla faire un tour et fumer sa seconde pipe dans le potager. C’était sa promenade favorite, qu’il prolongeait quelquefois fort avant dans la soirée. Quand le ciel n’était pas trop noir, il apercevait vaguement les carrés de laitues, les longues rangées de choux cabus, les rames des pois, les têtes rondes des artichauts, les formes déjetées des arbres fruitiers qui semblaient se reposer du travail du jour, et les airs penchés des espaliers. Çà et là, de grandes touffes de lis fleuris faisaient des taches blanches dans la nuit. Tout était calme, tranquille. Plus de tracas, plus d’ordres à donner, plus de réclamations à entendre, plus de paresseux à tancer ou de maladroits à sermonner. Seul avec lui-même, le maître du Choquard oubliait le Choquard, et les grands murs de l’enclos semblaient monter la garde autour de sa solitude. Pas d’autre bruit que le brusque et sourd craquement d’une planche qui, dilatée par la chaleur du soleil, se contractait tout à coup, ou la plainte douce d’un robinet qui s’égouttait, ou le cri d’une chouette, ou le glissement d’un loir au museau fin s’en allant à la maraude, ou le pas timide d’un hérisson que trahissaient un frémissement et une inquiétude d’herbes froissées.

Quand la lune venait à paraître, les vitrages des melonnières miroitaient, les cloches jetaient des étincelles bleuâtres. Mais Robert préférait qu’elle ne se montrât pas; son indiscrète clarté gêne les étoiles, et il voulait les voir s’allumer dans l’ombre l’une après l’autre, à commencer par la blanche Véga et par le jaune Arcturus. Le ciel lui rappelait l’océan, à cela près que cet océan céleste ajoute le silence à l’immensité. Chaque constellation lui semblait un trois-mâts voguant dans une mer sans souffle et sans vagues. Le plus souvent, il les prenait pour ce qu’elles sont, pour les taciturnes témoins de notre vie. Elles l’avaient accompagné dans ses voyages, il les avait pratiquées. N’avait-il pas plus d’une fois obtenu la variation de la boussole par le relèvement de l’étoile polaire? C’étaient de vieilles amies, qui avaient avec lui des souvenirs communs. Aussi les connaissait-il toutes par leur nom, il savait à quel endroit du ciel elles allaient paraître, il les attendait et les comptait comme un berger compte ses moutons. Son regard cherchait tour à tour l’immense Dragon, qui déroule entre les deux Ourses ses anneaux tortueux, la Couronne boréale, l’Aigle et ses satellites, le grand carré de Pégase, le rocher d’Andromède, le glaive de Persée, la mystérieuse lettre d’or que Cassiopée ne se lasse pas d’écrire sur le front de la huit, là belle croix du Cygne, étendant ses deux bras comme pour montrer l’un à l’autre les deux bouts du monde, et dans les soirées d’automne ou d’hiver, ce fourmillement de lumière confuse, cette poignée de scintillantes pierreries qu’on appelle les Pléiades, l’œil de feu du Taureau, la majesté d’Orion au riche baudrier, l’éclat dévorant de Sirius. Une brume qui enveloppait le sud-ouest s’était dissipée, il apercevait le glorieux Sagittaire, posant sur son arc cette flèche qui guette éternellement quelque monstre invisible, perdu dans les profondeurs de l’espace. C’était la nuit du10août, et les étoiles filantes tombaient en pluie. Emblème des espérances trompeuses, à peine apparues, elles s’évanouissaient comme l’Adélaïde.

«Non, se disait-il en arpentant une allée, je ne me marierai jamais. D’abord je ne m’en soucie point, et puis elle a beau dire, elle ne s’en consolerait pas. Elle parlait de donner ses clefs: quelle plaisanterie! le chagrin l’aurait bientôt tuée. Quelle que fût sa bru, elle l’opprimerait ou se plaindrait qu’on l’opprime. Ce seraient des reproches, des aigreurs, des querelles. Quand on n’a pas le bonheur, il faut du moins avoir la paix. Je l’ai, je la garde. Au surplus, si par quelque funeste accident je venais à me trouver libre, je veux que rien ne me retienne, je veux pouvoir m’en aller.»

Il savait bien qu’il ne s’en irait pas, qu’il était rivé pour toujours à la Brie; mais les espoirs absurdes ont leur prix. Quelqu’un possédait au loin une maison de campagne où il n’allait pas, où il savait qu’il n’irait jamais. Il ne laissait pas d’y tenir, il aurait pu y aller, il ne voulut jamais s’en défaire.

Pendant que Robert tournait et virait, Mariette avait fermé sa fenêtre, tiré son rideau et dégrafé sa robe. Tout en se déshabillant, elle songeait aux deux gros événements qui étaient survenus tout à coup, sans crier gare, sans prévenir personne, sans que personne les appelât. A qui donc en avait Mme Paluel? A quoi pensait-elle de vouloir marier son fils? A quoi bon, je vous prie? On était tous heureux, parfaitement heureux. Pourquoi changer? C’était avoir la rage du changement. Et, de son côté, Robert, qui aurait voulu que Mariette Sorris épousât François Lesape! 0l’étrange et malheureuse idée! Ce n’était pas qu’elle eût rien contre Lesape. Autant lui qu’un autre, mais elle ne voulait personne, elle n’avait pas l’esprit tourné au mariage. Il lui semblait que, si elle épousait quelqu’un, ce serait la fin de quelque chose. De quoi donc? D’une souffrance qui lui plaisait, d’une souffrance pleine de délices, qu’elle préférait à tout ce qu’on pouvait lui offrir. Mais elle n’en savait pas si long, là-dessus ses pensées s’embrouillaient, elle n’osait pas approfondir ce mystère. Heureusement on n’entendait pas la contraindre, et, d’autre part, Robert était résolu à ne pas se marier, il ne fallait pas lui en parler, il l’avait signifié très nettement, et ainsi il n’y aurait rien de changé, et deux grands périls auraient été conjurés. Mais elle était encore sous le coup de cette double émotion. Après six ans de tranquille félicité, il lui paraissait que son bonheur était une chose fragile. Puisqu’on vit dans un monde où il survient tout à coup des événements, sur quoi peut-on compter? Les choses humaines venaient de lui faire sentir leur redoutable incertitude. Elle s’endormait chaque soir dans la douce pensée que le lendemain ressemblerait à la veille, elle s’en croyait sûre; elle ne l’était plus.

Ainsi raisonnait Mariette. Depuis plus d’une heure, elle avait posé la tête sur son oreiller et clos ses yeux, et son esprit trottait encore.

IV

Si Aleth Guépie avait passé douze mois encore au Gratteau, peut-être y serait-elle morte d’ennui. Le ciel lui vint en aide, il a quelquefois pitié des jolies filles, et, pour leur être agréable, il envoie aux vieilles Anglaises des émotions imprévues qui les font changer d’idée. Mme Pommery était veuve depuis plus d’un an. Elle avait décidé, comme on sait, qu’elle ne convolerait point, qu’elle voyagerait, qu’elle désirait courir le monde, l’Italie et l’Egypte, et qu’ayant besoin d’une demoiselle de compagnie, elle prendrait Aleth avec elle. Mais elle eut l’occasion de revoir un beau jeune homme qu’elle avait rencontré jadis à l’ambassade d’Angleterre. Il avait trente ans, elle en avait plus de cinquante, elle était riche et il était pauvre. On se convint, et maître Guépie, qui ne s’attendait guère à cette tuile, eut le chagrin de recevoir une lettre par laquelle on lui annonçait que, puisque Aleth s’ennuyait si fort au Gratteau, il fallait lui rendre la clef des champs, qu’au surplus elle en savait assez, que Mme Pommery, qui s’appelait désormais Mme Blackmore, allait partir pour le Midi, qu’elle n’aurait plus besoin de demoiselle de compagnie, mais qu’elle était prête à se servir des relations qu’elle avait en Angleterre pour procurer à sa filleule quelque place de gouvernante ou de bonne d’enfants.

Le coup fut terrible pour Richard. Durant toute une semaine il pesta à journée faite contre cette vieille haridelle d’Anglaise, qui s’amusait à faire l’amour à l’âge où une femme raisonnable ne s’occupe que de remiser ses vieux os et de les préserver des accidents.

«Nous voilà dans de jolis draps, disait-il à Palmyre. M. Larrazet avait raison; qu’allons-nous faire de cette demoiselle?

–J’étais sûre que cela arriverait,» répondait Palmyre, dont le bon sens triomphait, et qui profita de l’occasion pour reprocher à ce rêveur toutes ses espérances déçues, tous ses projets manqués, toutes les bulles de savon qu’il avait soufflées avec amour et qui lui avaient crevé dans les yeux.

Les reproches et les doléances ne remédient à rien. Le plus pressé était de retirer bien vite Aleth du Gratteau, puisqu’on l’avait désormais à sa charge, et, vers le milieu du mois d’août, l’enseigne rouillée de la Renommée des gibelottes eut la surprise de voir arriver une belle fille de dix-neuf ans, toute pimpante, vêtue d’une robe de soie à trois volants, coiffée d’un chapeau coupé que surmontait un petit oiseau becquetant une petite fleur, accompagnée de ses petits colis, parmi lesquels ne se trouvait aucun prince, de sa grammaire anglaise, de ses douze cahiers en maroquin rouge et de sa guitare. Ce fut un grand événement pour les habitués de l’auberge; comme M. Larrazet, ils s’écriaient en chœur:

«Que diable vont-ils faire de cette demoiselle?»

Richard l’accueillit très froidement. Il ne considé rait plus sa fille que comme une bouche inutile, comme une dépense, comme un embarras; elle avait pris place dans la liste déjà longue de ses déceptions, de ses bulles de savon crevées. Quant à elle, heureuse d’avoir recouvré sa liberté, se promettant d’en faire un bon usage, elle n’avait aucun souci ni sur le présent ni sur l’avenir. Elle demandait seulement à son père deux semaines pour souffler, six semaines pour s’orienter, après quoi il serait toujours temps d’écrire à Mme Blackmore pour qu’elle lui trouvât une place. Son imperturbable aplomb imposa à son père, qui en passa par ce qu’elle voulait, quelle que fût sa hâte de l’éconduire, d’en débarrasser son plan cher.

Depuis qu’elle était de retour au logis, Aleth passait très bien ses journées et ne s’ennuyait pas; s’ennuie-t-on quand on a la tête pleine de projets? Elle restait tout le matin dans sa chambre, située au deuxième étage de l’auberge. Malgré les pressantes recommandations de Mlle Bardèche, elle n’y employait point son temps à relire ses douze cahiers. Elle s’occupait beaucoup plus de soigner ses ongles. C’était l’une des parties de sa personne qui l’intéressaient le plus, et, tout en les soignant, elle regardait par sa fenêtre; c’était l’endroit de sa chambre qui avait pour elle le plus d’attrait.

Brie-Comte-Robert occupe le centre d’un grand plateau, légèrement onduleux, bordé par les pentes rapides de la vallée de l’Yères, qui l’enlace de son cours accidenté et serpentant. Sous un grand ciel se déroulent à perte de vue les champs de blé et d’avoine. Çà et là, quelques bouquets de trembles ou de saules, rangés en cercle autour d’une mare à demi tarie. Ce plateau a sa beauté; mais ce n’était pas là ce qui touchait Aleth. De sa fenêtre, elle apercevait quelques-unes de ces fermes d’aspect monumental qui révèlent un pays de grande culture, et elle leur trouvait un air de forteresses ou de châteaux.

Ses projets, d’abord un peu vagues, ne tardèrent pas à se préciser; la matière chimique en effervescence se précipita. Elle raisonnait assez bien quand elle n’était pas folle. Elle décida bientôt qu’elle ne quitterait pas la Brie, que c’était là qu’elle entendait construire le pompeux édifice de sa fortune. Elle se dit qu’un bourgeois, un citadin n’était pas son fait, habitât-il Paris., que sans doute on s’amusait beaucoup à Paris, mais qu’elle s’y sentirait perdue, et ce n’était pas de plaisirs qu’elle était avide. Elle considérait l’existence comme quelque chose de fort sérieux, elle était prête à immoler toutes les douceurs de la vie à l’ardeur de ses ambitions, et, comme César, elle aimait mieux être la première dans un village que la seconde à Rome. Elle désirait par-dessus tout que son bonheur parût admirable et enviable; or, pour être admirée et enviée, il faut rester dans son pays natal, faire béer les gens qui vous ont vue naître, qui savent d’où vous sortez et qui se disent: «Voilà donc ce qu’est devenue cette Aleth Guépie! Comment s’y est-elle prise? A-t-elle eu de la chance!» De plus, elle avait de cuisantes rancunes à satisfaire; les hauteurs des princesses lui étaient demeurées sur le cœur, elle sentait encore sur sa joue certain soufflet qu’elle avait reçu. Il lui parut que le comble de la gloire et de la félicité était d’épouser un des gros fermiers de la Brie, qu’elle envisageait comme de grands personnages, et elle n’avait pas tort. Leur bail est si long, et ils sont si sûrs de le renouveler que, s’ils ne sont pas les propriétaires de leurs champs, ils en sont les vrais possesseurs. Aussi aiment-ils mieux rester fermiers que d’acquérir un domaine, sachant bien que leur capital immobilisé dans le sol ne leur produirait qu’un faible intérêt, que, converti en capital mobilier, il leur rapporte, s’ils sont habiles, jusqu’au dix ou quinze pour cent. Enfin Aleth contemplait ces fermes qu’elle voyait de sa fenêtre comme des paradis dont elle jurait de forcer l’entrée. C’était bien difficile, le cœur lui en battait.–Si pourtant j’y arrivais, pensait-elle, qu’en dirait Alice Cambois?

Le bon sens qu’elle avait quelquefois l’avertit aussi que les fermières de la Brie réservent pour les jours de fête leurs atours et leurs allures de femmes du monde, que le reste du temps elles s’habillent en ménagères. Satisfaite d’avoir produit son effet le jour de son arrivée, elle relégua résolûment la robe à volants dans une armoire, et elle reprit la méchante robe d’indienne qu’elle portait dans la salle d’étude. Au chapeau coupé elle substitua un chapeau de paille à larges ailes ou un mouchoir de tête qu’elle attachait sous son menton. Elle se proposait d’être étonnante, mais non pas inquiétante.

Un peu avant midi, elle descendait à la cuisine pour déjeuner avec ses parents, après quoi elle se promenait le long d’une de ces belles routes de Seine-et-Marne que borde une quadruple rangée de peupliers. Jouissant de la curiosité qu’elle inspirait, des regards que lui attirait son indiscutable beauté, elle était polie pour tout le monde. Elle savait que les petites gens peuvent vous servir ou vous nuire, qu’il est bon de les avoir pour soi, et elle se disait: «Ma fille, c’est bien ennuyeux, mais soyons aimable.» Au surplus, un peu grave, elle gardait son quant-à-soi et ne se familiarisait avec personne. En rentrant, elle causait avec sa mère qui tracassait dans sa cuisine ou épluchait des légumes, et, sans avoir l’air de rien, elle la questionnait sur les fermes et les fermiers, s’informant de celui-ci, de celui-là, dressant sa liste des garçons à marier. Un jour, le propos tomba sur la ferme du Choquard:

«Ah! pour ceux-ci, lui dit son père, qui se mêlait quelquefois de la conversation, ce sont les aristocrates les plus rogues de toute la Brie. Le soleil ferait un enfant à la lune que la mère Paluel croirait le sien de meilleure lignée, et, si ce fameux Robert est encore garçon, c’est qu’il n’a trouvé jusqu’à présent aucune héritière assez riche pour lui.»

Après ces entretiens, Aleth dînait à la table des pensionnaires, trois petites bourgeoises à qui elle racontait le Gratteau, ses pompes et ses tristesses. Puis elle remontait dans sa chambre. Si cette chambre n’était pas belle, si les mouches en avaient jauni les vitres, si la tapisserie tombait en lambeaux, elle avait un avantage: elle était décorée d’une glace. Au Gratteau, il n’y en avait qu’une par dortoir, on s’en servait à tour de rôle pour se coiffer. Aleth était charmée d’en avoir une à elle toute seule. Montant sur une chaise ou s’asseyant sur le rebord d’une table, elle essayait des poses, des attitudes, des regards, des sourires. La glace lui en renvoyait l’image, qu’elle considérait avec autant de complaisance qu’un général regarde la grosse artillerie de siège avec laquelle il se propose d’ouvrir une brèche dans un rempart. Il ne se mêlait à sa coquetterie rien de sentimental ni de sensuel. C’était une coquetterie sans tendresse et sans volupté, où se révélait un petit cœur superbe, dur, coriace, un vrai cœur d’épervier ardent à la proie.

A quelques jours de là, comme elle se promenait, vers six heures, elle aperçut quelque chose qui la retint immobile, le regard fixe. Devant elle, à main gauche, s’étendait sur une surface de plus de cinquante hectares un champ de blé récemment moissonné. Sur le ciel se dessinaient plusieurs de ces énormes meules dont Millet disait qu’elles paraissaient à qui sait les voir aussi grandes que les pyramides d’Égypte. A peine la moisson terminée, on commençait à labourer. Quatre charrues étaient attelées chacune de trois chevaux; un lourd rouleau était péniblement traîné par trois paires de bœufs. On avait fini son travail. Hommes et bêtes, tout le monde était las, impatient de s’en aller; les uns pensaient à une soupière fumante qui les attendait, les autres à un râtelier débordant de fourrage. La terre remuée était brune, le chaume encore sur pied avait une couleur de vieil or. On y avait mis le troupeau; quatre cents moutons se déployaient en ligne de bataille, gardés par leur berger et leurs chiens. Sur la droite, une luzerne fleurie, prête à couper, formait comme une nappe violette, d’où émergeaient çà et là quelques bouquets d’esparcette rose.

Ce qui captivait surtout l’attention d’Aleth Guépie, c’était un homme monté sur une jument blanche à longue queue, vêtu de toile, portant autour de son cou une cravate négligemment nouée, dont les bouts flottaient. Elle n’avait pas eu besoin de demander qui était cet homme, elle avait reconnu le fermier du Choquard, qui était venu inspecter le travail de ses laboureurs et leur donner ses ordres pour le lendemain. Il allait et venait à travers les guérets, et sa jument semblait fière de le porter. Son grand chien-loup le précédait tour à tour ou le suivait, la queue relevée, l’air important, comme s’il avait eu son mot à dire dans cette affaire. Aleth était plongée dans une sorte d’extase. Il lui parut que si cet homme à cheval, à qui appartenaient ces meules, ces charrues, ce chaume, cette luzerne, venait à se marier, sa femme serait une reine, et qu’épouser Robert Paluel était le sort le plus enviable que pût rêver Aleth Guépie.

Cependant le signal du départ avait été donné. On avait dételé les charrues, qui restaient penchées et comme endormies dans leur sillon. Chaque laboureur, enfourchant un cheval, en mena deux autres en laisse. Quand cette cavalerie eut atteint le bord du champ, elle partit au grand trot pour la ferm; la route tremblait sous les pesants sabots, les cailloux jetaient des étincelles. Puis passèrent les six bœufs, la tête pliée sous le joug, et de leurs museaux fumants pendaient de longs fils d’écume argentée. Après eux, les quatre cents moutons défilèrent en bêlant; leurs pas pressés soulevaient un tourbillon de poussière. Le soleil allait disparaître, ses rayons presque horizontaux mêlaient leur pourpre aux teintes violettes de la luzerne et à l’or du chaume. Un nuage enflammé se reflétait dans une petite mare; à travers les buissons qui la bordaient, on la voyait toute rouge. L’Angélus tintait à Mailly; au frémissement de la cloche répondaient des cris aigus d’hirondelles, caracolant et rasant le sol. Les moutons défilaient toujours, on entendait encore dans le lointain le trot pesant des douze chevaux, et Aleth immobile contemplait cette richesse, cette gloire. Un pareil spectacle ne lui était pas nouveau; elle avait vu tout cela lorsqu’elle était petite et dindonnière. Mais on ne voit bien que ce qu’on regarde au travers d’une idée. Elle avait la sienne.

L’homme à la jument blanche avait poussé jusqu’au bout du champ. Il revint lentement, regardant à droite et à gauche, et à son tour il reprit le chemin du Choquard. Ses cheveux bien arrangés, portant beau, Aleth fut se poster sur son passage; elle voulait obtenir un regard de ce puissant seigneur. Elle ne se demandait pas s’il lui plaisait, ce point ne lui importait guère. Il était le maître du Choquard, c’était assez. Ce qui la mortifia beaucoup, c’est qu’apparemment il avait quelque chose dans l’esprit qui l’empêcha de la voir. Comme il allait passer devant elle, il retourna la tête du côté des charrues abandonnées, puis il mit son cheval au trot et disparut bientôt. Heureusement, elle n’était pas fille à perdre si vite courage et à demeurer sur une défaite.

De ce jour, elle s’occupa beaucoup de Robert Paluel; quand elle fermait les yeux, c’était l’homme et sa jument qu’elle croyait voir. Tout en affectant l’indifférence, elle s’enquit de son caractère, de son passé, comme on s’informe avant de chasser un oiseau rare de ses mœurs, de ses habitudes, de ce qu’il aime et de ce qu’il n’aime pas. Les uns en parlaient bien, les autres en parlaient mal, tous s’accordaient à déclarer que Robert Paluel était un homme qui avait ses idées à lui et qui n’en faisait qu’à sa tête. Elle resta près de deux semaines sans le revoir. Elle était agacée, nerveuse, mais elle croyait fermement que l’occasion désirée finirait par venir. Comme tous les grands diplomates, si elle savait oser, elle savait attendre.

Vers la mi-septembre, elle le revit enfin. Toujours monté sur sa jument blanche, il passa un matin rapidement sur la route, qu’il quitta bientôt pour s’engager dans un chemin rural. Deux paysans qui causaient quelques pas plus loin lui apprirent, sans qu’elle eût la peine de les interroger, qu’il se rendait à la Roseraie, annexe de ses terres située à une heure de là et qu’il avait arrondie dernièrement d’un champ où il se proposait de faire de grands travaux. Aleth n’ignorait pas que la Roseraie était attenante au parc du château de Montaillé, où son frère Polydore était garde-chasse. Son parti fut bientôt pris, elle rentra chez elle, fit un peu de toilette, orna son modeste corsage d’un joli nœud de ruban rose. Puis elle signifia à son père qu’elle partait pour faire visite à son frère, qu’elle n’avait pas encore revu. Il fut très étonné de ce subit accès de tendresse fraternelle; il savait qu’elle se souciait de ses demi-frères autant que d’une guigne. Mais il n’avait pas d’objections à faire, il n’en fit point.

Elle s’achemina de son pied léger sur la grande route, qu’elle quitta, comme Robert, pour suivre une traverse peu fréquentée, qui la conduisit à un petit bois de coudriers et de jeunes chênes, interrompu de place en place par des bruyères en fleur. Elle sentit qu’elle approchait des confins de la Roseraie; elle avança avec précaution, comme un officier d’état-major qui fait une reconnaissance. Bientôt elle aperçut un champ où brûlaient de grands feux d’herbes qu’on avait enlevées avec l’écobue, et dans un coin une jument blanche attachée à un piquet. L’homme qui la montait d’ordinaire n’était pas là, mais il ne devait pas être loin. Elle l’attendit, n’ayant jamais eu le dessein de pousser jusqu’au château de Montaillé, qu’elle se souciait fort peu de visiter.

Au moment de son départ, le ciel commençait à se brouiller, et elle avait eu soin de se munir d’un parapluie. Un orage s’annonçait; on voyait s’avancer au-dessus du bois un grand nuage noir. Le tonnerre grondait sourdement, et, quoiqu’il fît encore jour, on distinguait la lueur blafarde des éclairs dans les fourrés. Elle craignait la foudre; mais nos grandes passions nous affranchissent des petites, et les grands ambitieux maîtrisent leur peur. De seconde en seconde, le vent fraîchissait et ployait la cime des arbres, qui se redressaient à grand bruit. De larges gouttes tombèrent, et, au mépris de toute prudence, elle chercha un refuge sous un chêne.

Le ciel ne tarda pas à ouvrir ses écluses, son chêne la protégeait mal, sa situation devenait désagréable. Peut-être se fût elle décidée à battre en retraite; mais elle entendit tout à coup le hennissement d’un cheval et peu après la voix sonore d’un cavalier, qui disait à quelqu’un:

«Enfin, merci! Puisque cela vous fait plaisir, je le prends.»

Ainsi parlait Robert à l’intendant du marquis de Montaillé, qui lui offrait un parapluie. Elle ferma aussitôt le sien, qu’elle cacha soigneusement dans l’épaisseur d’un buisson. Puis elle se remit contre son arbre. Le chemin était raboteux, plein de fondrières, et le cavalier avançait à petits pas. En approchant du chêne, il crut entendre un soupir; il tourna la tête, il avisa une belle fille qu’il n’avait jamais vue ou du moins jamais remarquée. Malgré l’averse, malgré la foudre, il s’arrêta pour la regarder, se demandant d’où sortait cette apparition.

Toujours appuyée contre son arbre, elle le regardait aussi, les pommettes rouges, l’œil effaré, évidemment confuse d’avoir été surprise dans sa piteuse situation par un inconnu à qui elle ne savait que dire.

«Vous n’avez pas de parapluie, mademoiselle? dit-il enfin. Permettez-moi de’vous offrir le mien.

–Je vous remercie de tout mon cœur, répondit-elle. J’attendrai que la pluie ait cessé.

–Elle ne cessera pas de sitôt. Et puis, quels chemins! ajouta-t-il, en jetant un regard de commisération sur deux petites bottines d’étoffe qui n’étaient pas faites pour barboter dans des flaques. Où allez-vous?

–A Mailly.

–C’est sur ma route, et j’ai bien envie de vous prendre en croupe.»

Elle s’en défendit bien fort. Cette proposition lui semblait inconvenante, et elle était si soucieuse des convenances!

Il s’impatienta.

«Montez donc! dit-il d’un ton bref, presque impérieux.

–Est-ce que j’ose? murmura-t-elle.

–Osez, c’est un cas de force majeure. Mais comment monterez-vous? Je m’en vais descendre pour vous mettre en selle.

–Oh! cela n’est pas nécessaire,» dit-elle comme prenant son courage à deux mains.

Il y avait un peu plus loin un grand tas de cailloux qu’elle lui montra du doigt. Il y poussa son cheval. Légère comme un oiseau, elle était arrivée avant lui. Debout sur le tas, elle posa le pied sur l’étrier, qu’il lui abandonna, et s’aidant de la main qu’il lui tendait, l’instant d’après elle était en croupe, enlaçant de ses deux bras la taille de Robert, crainte de tomber. Un coup sec et strident se fit entendre, suivi d’un terrible craquement; on eût dit que l’air venait de se déchirer en deux. La foudre était tombée tout près du chêne, sur un orme, qu’elle avait fendu du haut en bas. Ils en ressentirent la commotion. La jument se cabra, fit un écart, faillit jeter à terre son double fardeau. Robert la calma. Aleth épouvantée s’était cramponnée à lui, les yeux fermés, la tête basse. Elle la releva en disant:

«Pardonnez-moi, j’ai eu bien peur.

–Bah! répondit-il, nous n’en sommes pas morts.»

Et la jument se remit en marche, mais on n’allait pas vite. La pluie redoublait de rage, et le vent leur fouettait la figure. Il ne pensait qu’à la couvrir de son parapluie.

«Je crains de ne pas vous protéger et que vous n’ayez que les gouttières.

–Ne vous inquiétez de rien, dit-elle d’un ton de belle humeur. Ne vous occupez pas de moi.»

Elle en parlait à son aise, il lui était bien difficile de ne pas s’occuper d’elle. Il sentait autour de son corps deux bras qui le serraient étroitement, il apercevait devant lui deux mains qui lui semblaient très blanches et qui l’étaient en effet, et il éprouvait une sorte de frémissement qu’il n’avait pas ressenti depuis ses jeunes années. Dans le temps où l’on disait de lui qu’il était une mauvaise tête, il avait eu ses aventures. et on assurait que ses amours de garnison avaient été bruyantes et tapageuses. En ce temps-là, il vivait au jour le jour; mais les soucis d’avenir, le goût des entreprises lui étaient venus, il avait eu de grands projets et bientôt après de grands chagrins, et, d’année en année, la femme avait tenu moins de place dans ses pensées. Il la regardait comme un article de luxe, comme l’ornement du bonheur. Bref, il croyait l’avoir expulsée de sa vie; elle venait d’y rentrer avec effraction. Il lui semblait qu’un serpent s’était enlacé autour de lui. Par intervalles, il sentait le frottement d’un chapeau de paille contre sa nuque, et quand il tournait à moitié la tête, une fraîche haleine courait sur sa joue, et il était ému, quoiqu’il feignit de ne pas l’être.

Ils cheminèrent pendant quelques minutes sans mot dire. Bientôt la pluie se ralentit, puis cessa. Le grondement du tonnerre s’affaiblissait, les éclairs étaient plus rares. Le nuage noir avait passé plus loin, il y avait du bleu au-dessus de leurs têtes. Il reprit la conversation en disant:

«Je viens de trouver sous un chêne une jolie fille, ma foi! et je l’emporte en croupe. Je voudrais bien savoir comment elle s’appelle.»

Le moment critique, le moment fatal était venu; il fallait hasarder le paquet:

«Elle s’appelle Aleth, dit-elle tout bas.

–Aleth qui?....»

Ce fut d’une voix presque mourante qu’elle répondit:

«Aleth Guépie.

–Ah! vraiment,» dit-il d’un ton glacial, et, claquant de la langue, il hâta l’allure de son cheval.

L’effet qu’appréhendait Aleth avait été produit; ce nom maudit avait tout gâté. Elle ne s’abandonna pas; elle venait de découdre, il s’agissait de recoudre. Au préalable, par une attention délicate, ses bras relâchèrent un peu leur étreinte, comme si elle avait compris qu’une Guépie n’était pas une compagnie agréable pour un Paluel. Elle avait toutes les subtilités de l’esprit, qui lui tenaient lieu de toutes les délicatesses du cœur. Puis elle dit d’une voix très douce:

«Il faut que je vous dise mon histoire. Elle n’est pas gaie.»

Et, sans attendre qu’il y consentît, elle raconta avec un art infini les trois années passées au Gratteau, comment son père et sa marraine s’étaient mis en tête de lui faire donner une éducation qui ne convenait guère à son état. Elle insinua qu’elle s’était résignée facilement à son exil, parce qu’il se passait dans la maison paternelle des choses qui lui plaisaient peu, qui blessaient son cœur et son goût. Elle affecta cependant de ménager beaucoup son père, d’assurer qu’on le calomniait, qu’il y avait dans ses disgrâces moins de sa faute que de malchance. Elle ajouta que l’éducation était un bien précieux, qu’un peu d’étude ouvrait l’esprit à bien des choses, mais que, d’autre part, il était fâcheux d’avoir des idées, des désirs au-dessus de sa condition. On la pressait d’accepter une place de gouvernante en Angleterre. Cela lui plaisait par un côté, elle adorait les enfants. Malheureusement elle aimait beaucoup la Brie, elle ne concevait pas qu’on pût être heureuse ailleurs que dans la Brie, et le sort qu’elle convoitait était celui d’une modeste petite fermière, s’occupant de faire aller sa maison.

Cette histoire fut débitée d’un ton discret, doux, tranquille, charmant. Elle interrompait de temps à autre son récit pour dire: «Mais je suis folle! Est-ce que tout cela peut vous intéresser?» Et tout cela l’intéressait, quoiqu’il n’en dit rien; le mauvais effet se dissipait peu à peu. Ce qui le prouvait, c’est qu’il avait ralenti de nouveau l’allure de son cheval en lui disant:

«Ne te presse pas tant; tu nous jetteras par terre.»

Quand elle eut fini: «Je n’aime pas la Brie autant que vous, lui répondit-il; mais vous avez raison de ne pas vouloir aller en Angleterre. Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute. Bah! il ne faut pas vous désespérer. Vos parents trouveront à vous marier.»

Elle poussa un long soupir, et d’une voix sourde, avec un accent voilé par la mélancolie:

«Vous allez me prendre pour une orgueilleuse. Mais je ne puis pourtant pas épouser le premier venu. Mon Dieu! pourquoi suis-je allée au Gratteau?»

Puis, comme une personne qui réagit contre son émotion: «Il faut en rire pour n’en pas pleurer.»

Et, l’instant d’après, Robert crut entendre derrière son dos un sanglot mal étouffé. Il y eut un long silence, après quoi Aleth s’écria avec une gaieté forcée:

«Mais quelle idée m’est donc venue de vous raconter cela, à vous qui ne me connaissez pas et que je ne connais que pour vous avoir vu passer deux ou trois fois sur un grand chemin?... Oubliez bien vite tout ce que je vous ai dit, je vous en prie.» Et par une suprême habileté, elle ajouta: «If you please, sir.»

Elle aurait pu lui dire vingt fois de suite:–S’il vous plaît, monsieur,–que cela n’eût produit aucune impression. Mais elle avait dit:–If you please; –c’était bien différent. Cela prouvait qu’elle savait l’anglais et qu’elle savait qu’il le savait. C’était un lien, une harmonie. Et puis cette langue, qu’il avait apprise jadis tant bien que mal et qu’il n’avait plus l’occasion de parler, exerçait sur son imagination une magique influence, et mille souvenirs mal assoupis venaient de se réveiller en lui. Non seulement ils avaient ce rapport de savoir tous les deux l’anglais; mais, comme lui, elle craignait d’avoir manqué sa vie; comme lui, elle avait des chagrins à digérer. Il lui semblait qu’il y avait dans la Brie deux naufragés qui, assis chacun sur son écueil, agitaient leur mouchoir pour se faire des signes. If you please, sir! ces quatre mots voulaient dire tout cela.

Il répliqua d’un ton dégagé:

«Ne jetons pas le manche après la cognée, if you please, miss. Il y a des curés qui prétendent que la Providence a tout arrangé pour le mieux; il y a de grands sages qui affirment, au contraire, que tout va par le plus bas et que c’est le diable qui nous gouverne. Je crois pour ma part que ce monde est ce qu’il peut. Si celui qui l’a fait ne l’a pas fait meilleur, c’est qu’il ne pouvait pas, et il ne faut point lui en vouloir. Les choses se dérangent, mais elles s’arrangent aussi. Tout à l’heure, vous étiez bien mal en point sous votre chêne, vous regrettiez votre parapluie et vous maudissiez vos bottines de prunelle. Je suis venu à passer. Il y a comme cela des bonheurs qui passent, le tout est de les accrocher au passage.»

Elle mit immédiatement cette morale en pratique, car, la jument ayant buté contre un caillou, elle profita de cette occasion pour serrer énergiquement Robert contre son petit cœur, qui battait très fort. Jamais le joli serpent qui le retenait prisonnier ne lui avait fait si bien sentir la puissance de ses enlacements.

«Oh! que vous êtes bon! fit-elle en retirant une de ses mains pour s’essuyer les yeux, et que vous me faites de bien! Je n’oublierai jamais cette rencontre. Quand je serai triste, je me répéterai toutes les bonnes paroles que vous m’avez dites; cela me rendra le courage et la force.»

La pluie aidant, ils n’avaient rencontré âme qui vive en parcourant le chemin vert, dont ils venaient d’atteindre le bout. Comme ils allaient déboucher sur la grande route, Aleth pria Robert d’arrêter un instant son cheval. Le soleil avait depuis longtemps disparu, le crépuscule s’épaississait par degrés, mais il faisait encore assez clair pour qu’un passant pût reconnaître leurs visages.

«Laissez-moi descendre, dit-elle. Mon père me gronderait s’il apprenait que je suis revenue avec vous.»

Il voulait bien la laisser descendre, mais il voulait aussi la bien regarder. Depuis vingt minutes, une pensée le tracassait. Il mourait d’envie de s’assurer que celle qui s’appelait Aleth Guépie était aussi jolie que l’inconnue qu’il avait admirée sous un chêne, que le nom ne faisait rien à l’affaire. Il se retourna, la regarda fixement; elle se laissa regarder. Le trouble, l’anxiété, la joie, l’espérance animaient son visage et ajoutaient à ses grâces. Il décida que, malgré son nom, elle était encore plus jolie qu’il ne l’avait pensé. Il décida aussi qu’elle avait de ces yeux qui chatouillent le cœur et la chair d’un homme. Il ne fut plus maître de lui.

«Il faut me donner quelque chose pour ma peine, dit-il.

–Quoi donc? répondit-elle d’un ton de virginale innocence.

–Ceci, » dit-il brusquement.

Et il lui posa deux grands baisers sur les deux joues. Elle tressaillit, poussa un petit cri, se laissa couler à terre, s’enfuit, disparut, tandis que, immobile, il se demandait s’il avait rêvé. Ce rêve lui semblait charmant, il ne demandait qu’à le recommencer, et, quand il se remit en chemin, les deux bras qui ne lui serraient plus la taille lui manquaient beaucoup. Ce prisonnier dont on venait de lever l’écrou regrettait sa prison.

Aleth entra comme un coup de vent dans l’auberge paternelle, qui pour le quart d’heure était à peu près vide. Après leur dîner, les trois pensionnaires avaient regagné leurs chambres, et les habitués du soir, arrêtés peut-être par l’orage, n’étaient pas encore venus. Richard Guépie, le dos au mur, la tête pendante, ronflait dans un coin de la salle du billard. Sa grosse femme relavait sa vaisselle à la cuisine. Règle générale: quand une jeune fille rentre au logis avec une grande idée dans la tête ou une grande émotion dans le cœur, la première question que lui adresse sa mère en la revoyant se rapporte à quelque détail insignifiant qu’elle avait considéré dans ses calculs comme une quantité négligeable. Les mères n’oublient jamais les détails. Le premier mot de Mme Guépie fut:

«Te voilà donc enfin!. Qu’as-tu fait de ton parapluie?»

Cette question parut à Aleth aussi puérile qu’inopportune.

«Tu l’as perdu?

–Rassure-toi, on le retrouvera, répondit-elle en haussant les épaules. Mais il faut d’abord que je mange.»

Elle ouvrit une armoire, y avisa un pâté qui avait semblé si indigeste aux pensionnaires qu’elles y avaient à peine touché. Elle s’en découpa une tranche, qu’elle trouva délicieuse. D’abord elle avait faim, les grandes émotions creusent l’estomac, et ensuite la joie rend tous les pâtés savoureux. Pendant qu’elle mangeait, sa mère lui adressait un sermon en deux points. Le premier était que les parapluies coûtent très cher, le second qu’il faut avoir une bien petite cervelle pour s’imaginer que, quand on les a perdus, on les retrouve.

«Et tu as vu Polydore? ajouta-t-elle.

–Il est bien question de Polydore!»

A ces mots, s’approchant de sa mère elle lui ôta des mains l’assiette qu’elle essuyait, l’entraîna dans la salle du billard, secoua son père pour le réveiller, et dit:

«En voilà une nouvelle!.. Si vous dites que j’ai mal employé ma journée, vous êtes vraiment bien difficiles.

–Qu’est-ce qu’il y a?» répondit-il en se frottant les yeux.

Elle fit deux fois le tour du billard en pirouettant sur elle-même; puis elle s’écria d’une voix âpre et mordante qui eût bien étonné Robert Paluel:

«Ce n’est pas un goujon, ce n’est pas une tanche, c’est du gros poisson.»

Et de ses deux mains écartées elle semblait prendre la mesure d’une énorme truite. Dans certain ordre de sujets, Richard Guépie avait l’intelligence assez vive et comprenait à demi-mot.

«Un prince? dit-il en se dressant tout d’une pièce.

–Que tu es bête avec tes princes! dit-elle en faisant une moue dédaigneuse. Il n’y en a que dans les livres.

–Qui est-ce donc?

–Si tu veux que je le dise, commence par me donner un petit verre de cassis, pas de celui que tu vends, de celui que tu bois.»

Il alla chercher la bouteille au fond d’un buffet et lui remplit un petit verre. Après avoir bu, elle posa ses deux mains sur les deux épaules de son père, et braquant sur lui des yeux étincelants:

«Que penserais-tu de moi si j’épousais un jour le fermier du Choquard?»

A ce propos exorbitant, Mme Guépie ouvrit de gros yeux ronds, secoua ses oreilles, en disant: «Elle est folle!» et rentra dans sa cuisine. Richard partageait l’incrédulité de sa femme. Il avait admis sans difficulté que sa fille pût épouser un prince. Il ne connaissait pas les princes, et l’imagination s’ébat à l’aise dans l’inconnu; mais il connaissait les Paluel, leurs champs, leur blé, leur avoine et leur morgue, et, s’il n’avait pas vu leurs écus, il en avait souvent entendu parler. Il pouvait compter les marches de l’escalier, les échelons de l’échelle, et il dit:– Impossible!..

«Quand je te dis que je le tiens!» fit-elle en frappant du pied.

Elle avait l’air si sûre de son fait qu’il se prit à croire ou du moins à espérer.

«Si tu dis vrai, il faut que je t’embrasse, s’écria-t-il dans un bel accès d’enthousiasme.

–Oh! pas de familiarités!» répliqua-t-elle en se dégageant.

Les deux baisers de Robert étaient restés sur ses deux joues, elle entendait les y garder et que personne n’y touchât. Puis elle grimpa à sa chambre en disant:

«C’est pour le coup qu’Alice Cambois crèverait de rage!»

V

Le lendemain, 15septembre, la première chose à laquelle pensa Robert Paluel en se réveillant ne fut pas l’un de ses hangars, dont la couverture en chaume avait souffert et qu’il avait résolu de couvrir en tuiles, ni les recommandations qu’il se proposait de faire aux couvreurs. Ce ne fut pas non plus un cellier en maçonnerie qu’il faisait creuser sous ce hangar et les instructions qu’il avait à donner au maître maçon. Il ne pensa pas davantage à un courtier d’assurances dont il attendait la visite et aux travaux qu’il avait commencés à la Roseraie, où sa présence était nécessaire. A peine eut-il ouvert les yeux, l’image d’abord confuse, puis très nette, d’une jolie fille aux cheveux roux lui apparut. Il la regarda, il se souvint et il se dit: «Quand la reverrai-je?»

Cette aventure lui parut plaisante. Il se secoua, se moqua de lui-même, prononça deux ou trois exorcismes pour conjurer le démon. Il avait beau le chasser, la jolie rousse ne s’en allait pas, elle était toujours là; pendant qu’il se faisait la barbe, elle tournait, rôdait autour de lui, il l’apercevait distinctement dans son miroir.

«Ma parole, je suis pincé!» se dit-il avec colère.

Il l’était en effet, ce qui ne l’empêcha pas de vaquer à ses affaires, d’expliquer nettement son idée à ses maçons comme à ses couvreurs, d’avoir l’esprit aussi présent que d’habitude. Il avait trop de volonté pour être à la merci de ses distractions.

A deux heures de l’après-midi, il monta à cheval et partit pour la Roseraie. En traversant la route de Mailly, il détourna la tête pour jeter un regard du côté de la Renommée des gibelottes. Il n’aperçut devant l’auberge qu’un chariot attelé de deux bœufs, dont le conducteur buvait chopine, et une poule noire accompagnée de ses poussins, qui grattait le pavé sans y rien trouver. Ce n’était pas là ce qu’il cherchait.

Quand il eut enfilé le chemin rural qu’il avait tant de fois parcouru, ce chemin lui sembla tout nouveau. Il s’y était passé quelque chose, et les arbres qui le bordaient, les ornières, les cailloux, les bruyères en fleur s’en souvenaient. Il atteignit l’endroit d’où il avait vu tomber la foudre; à ce moment, sa monture avait fait un écart, et il avait senti une tête folle d’épouvante se presser contre son épaule. Il revit ensuite un tas de pierres, où son imagination crut reconnaître l’empreinte de deux petits pieds, et plus loin le chêne contre lequel s’était adossée cette inconnue qui avait eu le tort de lui dire son nom. Pourquoi s’appelait-elle Aleth Guépie? Il ne s’avisa pas qu’il y avait, à deux pas de ce chêne, une broussaille sous laquelle on avait caché précipitamment un parapluie; mais, eût-il cherché ce parapluie qu’il ne l’eût pas trouvé, on était venu le reprendre dès la pointe du jour.

Après avoir passé quelques heures avec ses ouvriers, il se remit en route, et, bien qu’il eût l’habitude de ne pas laisser sa jument s’endormir en chemin, il lui permit cette fois d’en prendre à son aise. A chaque tournant, il se flattait de voir paraître une robe brune à carreaux; il se retrouva sur la grande route sans l’avoir rencontrée. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. La veille, à ce même endroit, en face d’une borne qui lui était restée dans les yeux, il avait planté deux grands baisers sur deux joues mignonnes, tendres, fraîches, aussi douces que du satin. Le souvenir de ce fruit délicieux auquel il avait mordu lui remuait le cœur et le sang. Hélas! la route était déserte, et, lorsqu’en approchant de la Renommée il tourna de nouveau ses yeux vers la porte toute grande ouverte, personne ne se montra. Il arriva au Choquard l’air soucieux, préoccupé. Pendant le dîner, il parla peu. Mariette, à qui rien n’échappait de ce qui concernait son seigneur et maître, soupçonna qu’on lui avait donné quelque tracas, quelque ennui. Elle attendait qu’il s’en expliquât; mais c’était, paraît-il, de ces choses qui ne se disent pas.

Le surlendemain, dans la soirée, par une dérogation singulière à ses habitudes, il ne descendit pas au potager pour y fumer sa seconde pipe. La fantaisie lui était venue d’aller se promener du côté de Mailly. La lune, qui était à son premier quartier, fut bien étonnée de voir le fermier du Choquard se diriger vers l’auberge de la Renommée; c’était le dernier endroit du monde où elle se fût avisée de le chercher. Lui-même sentait bien ce qu’il y avait, d’insolite, de surprenant dans cette affaire. Il s’arrêta une minute sous l’enseigne rouillée qu’un aigre vent d’est faisait grincer sur sa tringle. Il prit enfin son parti, il entra. Il n’y avait pas grand monde dans la salle commune. Un gindre de Mailly y jouait une poule avec un garçon boucher. Richard Guépie était assis au comptoir à côté de sa femme, à qui il dictait une addition. C’était elle qui tenait la plume, étant plus lettrée que lui; mais il lui reprochait de ne pas s’entendre à enfler les factures. Elle y mettait l’orthographe, il rectifiait les chiffres. En voyant paraître Robert, il poussa vivement le coude de Palmyre et marmotta:

«Eh! eh! la petite n’avait pas menti. Il y a quelque chose.»

Il se leva aussitôt, s’avança vers Robert, sa casquette de loutre à la main, et lui adressant un de ses sourires les plus mielleux:

«On n’a pas souvent l’honneur de vous voir, monsieur Paluel. Qu’y a-t-il pour votre service?»

Robert fut quelque temps à lui répondre. Au moment d’entrer, il avait cru distinguer une ombre se projetant sur le mur de la cuisine, où brûlait une bourrée. Cette ombre s’était évanouie, un escalier de bois avait crié sous deux pieds agiles qui gravissaient précipitamment les marches, une porte s’était ouverte et refermée, après quoi on n’avait plus rien entendu.

«Elle est allée s’arranger un peu, pensa-t-il. Elle va redescendre.»

Puis, s’apercevant que l’aubergiste, toujours incliné devant lui, attendait une réponse, il lui dit:

«Je pensais trouver ici Valin, le charpentier de Mailly. Je sais qu’il est souvent chez vous, et j’ai à lui parler.

–Il est sorti tout à l’heure. Voulez-vous que je coure après lui?

–C’est inutile, ne vous dérangez pas.

–Et ne peut-on rien vous offrir, monsieur Paluel?.. Comme il fait froid ce soir! Ce n’est pas le temps de la saison. Je me suis laissé dire que les hirondelles s’assemblent déjà pour partir. Est-ce vrai? n’est-ce pas vrai? Voyons, monsieur Paluel, un petit verre de kirsch.

–Va pour un kirsch!» dit-il en s’asseyant au bout d’une table.

Il n’eut besoin que de promener. les yeux dans la salle pour y découvrir tous les symptômes d’une maison mal tenue et qui va mal, une propreté plus que douteuse, une tapisserie portant l’empreinte de doigts graisseux et de place en place tombant en loques, des rideaux effilochés avec des trous à côté des reprises, une lampe fumeuse dont l’abat-jour était ébréché, un carreau de vitre remplacé par du papier. Mais la maison ne fit aucun tort à la reine qui l’habitait. Il lui vint au cœur une pitié pour cette pensionnaire du Gratteau condamnée à respirer cette poussière, à poser ses coudes sur ces tables grasses. Le véritable amour ne’ craint pas de ramasser ses perles dans des fumiers.

Mme Guépie lui apporta son kirsch, en attachant sur lui ses yeux humides et s’éloigna sans mot dire. Il resta là près d’un quart d’heure, se disant: «Elle tarde bien à venir; viendra-t-elle?» Il mourait d’envie de questionner quelqu’un. Mais qui? Guépie avait disparu, sa grosse femme s’était remise à ses écritures; on leur avait dit: «Soyez sûrs qu’il viendra; mais, vous m’entendez, point d’empressement.» Puisque la petite n’avait pas menti, il fallait faire ce qu’elle disait, et ils n’avaient garde de s’empresser.

Robert aurait mieux fait de s’en aller, et pourtant il restait. Pour se donner une contenance, il feignait de s’intéresser à la poule. Le gindre disait à chaque instant au garçon boucher: «Attention à ce coup-là! tu m’en diras des nouvelles.» Et, à chaque instant, il faisait fausse queue. Derrière eux, fixée au mur par quatre épingles, s’étalait une immense lithographie coloriée, qui représentait la République, un grand drapeau à la main, traînée sur un grand char auquel s’étaient attelés tous les rois, tous les empereurs, tous les grands-ducs de l’univers, couronne en tête. L’un d’eux avait mis la sienne sous son bras; un autre, «devançant la justice du peuple,» l’avait jetée à terre et brisée en morceaux. Une troupe de prolétaires, à qui l’artiste, trahi par son inspiration, avait donné des figures de galériens, regardaient passer ces rois attelés et acclamaient la République triomphante. C’était la déchéance des princes, l’apothéose du voyou et une façon de résoudre la difficile question de la main-d’œuvre. Mais Robert Paluel était occupé d’une tout autre question. Il s’obstinait à prêter l’oreille, dans la vaine espérance d’entendre l’escalier crier de nouveau. Une porte s’entre-bàilla, il tressaillit. La servante de l’auberge avança la tête en disant:

«Faudra-t-il changer demain les draps de la seconde pensionnaire?

–Y penses-tu? elle part dans huit jours,» repartit tout bas Mme Guépie.

De guerre lasse, il se leva, s’approcha du comptoir pour payer, essuya pour la seconde fois une sentimentale œillade de Palmyre. Comme il gagnait la porte, Richard reparut tout à coup, sortant d’une trappe, et ce personnage respectueusement familier lui tendit en courbant l’échine sa grande main visqueuse, qu’il fallut bien prendre. Le fermier du Choquard rentra chez lui aussi excité, aussi agacé qu’un chasseur devant qui le gibier se dérobe.

Il était décidé à la revoir, mais pour le moment ses desseins n’allaient pas plus loin. Avant d’acheter le nouveau champ de la Roseraie, il avait employé des demi-journées à l’examiner motte après motte; avant de savoir ce qu’il entendait faire d’Aleth Guépie, il éprouvait le besoin de causer avec elle et de l’embrasser plus d’une fois encore. Quoiqu’il passât à Mailly et dans les lieux circonvoisins pour un homme d’humeur vive et qui partait de la main, tout est relatif. Dans le temps où il était soldat ou marin, il aimait à brusquer ses décisions; mais depuis six ans ce fermier malgré lui avait subi l’influence de ses champs comme de ses bœufs, qui lui donnaient des leçons de lenteur et de silence. Au village, les amoureux même réfléchissent beaucoup.

Le dimanche suivant, Mme Paluel eut une surprise. Comme elle sortait avec Mariette pour se rendre à la messe, son livre d’heures à la main, Robert lui offrit de l’accompagner, et elle accepta avec empressement cette proposition fort inattendue. Il n’avait pas l’horreur de la soutane, il trouvait bon qu’il y eût des curés pour baptiser les enfants, pour marier les hommes faits et pour enterrer les morts; mais il estimait comme bien d’autres que les pratiques religieuses sont une affaire de femmes. Pour son compte, il s’en passait très bien, et quand il avait par hasard quelque chose à dire à «Celui qui est là haut», comme il l’appelait, il le lui disait sans cérémonie, seul à seul et face à face. Encore causait-il bien rarement avec lui. On a vu par son entretien avec Aleth qu’il n’était ni optimiste ni pessimiste, qu’il regardait le monde comme une grande machine très imparfaite, où il y avait beaucoup de frottements, mais ce n’était pas la faute du mécanicien, qui avait fait en conscience tout ce qu’il pouvait. S’il avait pensé que ce mécanicien eût la faculté de faire des miracles, il l’aurait jugé fort coupable d’en faire si peu; il aimait mieux croire que sa toute-puissance est soumise comme notre faiblesse à la fatalité des choses et des destinées. Bref, il était de ces hommes qu’on ne voit à l’église que les jours de mariage et les jours d’enterrement. Sa mère lui en voulait un peu, bien qu’elle n’eût jamais osé lui faire aucune représentation à ce sujet. Elle n’était pas bigote, mais elle était en toute chose pour la règle, et, sans trop s’en rendre compte, elle considérait la religion comme une bonne discipline pour les hommes aussi bien que pour les femmes.

Quand ils eurent atteint les premières maisons du village, il fit mine de s’en retourner.

«Viens avec nous jusqu’au bout, lui dit-elle. L’ombre d’un clocher n’a jamais tué personne.

–Soit! répondit-il. Mais je n’entrerai pas.»

Et, en effet, il n’entra pas. Il resta sur la place à causer avec deux conseillers municipaux qui n’entraient pas non plus. Tout en causant, il regardait à droite et à gauche. Tout à coup le cœur lui battit plus vite: il venait d’apercevoir une jeune personne qui, le front penché, les yeux à terre, l’air recueilli et modeste, s’acheminait à petits pas pressés vers la maison du Seigneur. L’instant d’après, il avait faussé compagnie aux deux conseillers, dont l’un dit à l’autre:

«Ma parole d’honneur! il est entré. Je l’ai toujours soupçonné d’être un peu jésuite.

–Allons donc! répondit l’autre. Il ne croit ni à Dieu ni à diable. Il avait sûrement quelque chose à dire à quelqu’un.»

Il n’avait rien à dire à personne, mais il avait quelque chose à regarder. Immobile dans le fond de l’église, près de la porte, il ne quittait pas des yeux un petit chapeau dont le bavolet lui laissait voir un beau chignon bien natté et le commencement d’une jolie nuque avec des frisons d’or. Il espérait qu’un moment ou l’autre on tournerait la tête de son côté, qu’on échangerait un regard avec lui. Il se trompait bien, on ne tourna pas la tête, on n’eut pas une seule distraction, on avait un petit air dévot, on appartenait tout entière au bon Dieu. Dès que l’office fut fini, il sortit le premier et alla se poster sous le porche. Il vit bientôt passer celle qu’il avait tant regardée; mais elle ne le regarda pas, elle ne parut pas le voir et s’en alla, trottant menu.

En ce moment, sa mère le rejoignit, et, lui montrant de son menton pointu cette jolie trotteuse, elle lui dit:

«En voilà une qui est bien sûre de mal tourner.

–Pourquoi cela? demanda-t-il vivement.

–Ne sais-tu donc pas que c’est une Guépie?» répliqua-t-elle avec un accent de souverain mépris.

Mme Paluel n’avait jamais goûté la parabole de l’enfant prodigue ni l’histoire de la pécheresse. Il y avait pour elle dans ce monde deux races d’hommes aussi distinctes, aussi dissemblables que l’eau et le feu, les honnêtes gens qui observent les dix commandements de la loi, les malhonnêtes gens qui les transgressent, et elle pensait que le devoir le plus sacré des premiers est de mépriser et de haïr les autres du plus profond de leur cœur. Si bonne catholique qu’elle fût, son Dieu était Jéhovah, le Dieu jaloux et inexorable, qui punit l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération; elle ne croyait ni à la grâce ni à aucune autre justice que la loi du talion.

Robert ouvrait la bouche pour lui répondre quand Mariette, qui était restée en arrière, les rattrapa, et il garda le silence. Mais ce jour même il décida qu’il n’essayerait plus de revoir Aleth Guépie.

Il ne tint pas parole; son amoureuse curiosité triompha de sa résolution. Huit jours plus tard, Mailly célébrait sa fête patronale. Il n’y avait jamais paru, il y passa cette fois plus de trois heures. On le vit errer comme une âme en peine autour de l’estrade du haut de laquelle une fanfare encore novice jouait alternativement la Marseillaise et l’ouverture du Trovatore. Il entra dans la tente où se faisaient en hâte les derniers apprêts pour le bal du soir; il daigna en dire son avis, donner des conseils, arranger de sa main deux guirlandes. Il regarda tourner deux carrousels, il contempla d’un œil indulgent l’enseigne d’une baraque de toile où l’on montrait une géante, dont il était permis de tâter les jambes; il se refusa ce plaisir, mais il parut trouver bon que d’autres en fussent friands. Il se promena le long des boutiques en plein vent qui étalaient aux regards des macarons bien rances, des sifflets en bois et des poupées sur le retour. Une bande de petites filles attachait sur ces trésors des yeux d’admiration et de convoitise; il leur acheta tout ce qui leur faisait envie. Il n’avait jamais été si bon prince; il liait conversation avec le premier venu, de quoi chacun s’émerveillait. On le considérait beaucoup, mais on le craignait un peu; on lui avait souvent reproché son humeur solitaire, renfermée et gouailleuse, ses façons fières et brusques. Il semblait que, depuis quelques jours, il eût des raisons parti culières de vouloir du bien aux petits, de faire bon marché des inégalités sociales. Personne ne le questionna; il n’était pas de ces hommes qu’on questionne. Il rencontra cependant un gros fermier de sa connaissance, qui lui dit:

«Vous ici, Paluel! Sûrement vous cherchez quelqu’un.

–C’est vrai, répondit-il, et je ne le trouve pas.»

Il n’avait jamais dit si vrai. «Que je suis bête! se dit-il en s’en allant, de m’être imaginé qu’elle pouvait être ici! Qu’y viendrait-elle faire?» Quand il passa près de la Renommée, Richard Guépie était sur le seuil de son auberge. Il se décida à l’aborder, quoique ses poignées de main ne lui fussent pas agréables. Heureusement les mains de Guépie n’étaient pas libres: l’une tenait un couteau, l’autre un poulet qu’il plumait.

«Les jours de fête, Guépie, lui dit Robert, ne sont pas pour vous des jours de repos.

–Ni pour ma femme,» lui répondit-il.

Robert le regardait plumer son poulet, comme si cette opération, toute nouvelle pour lui, l’avait vivement intéressé. Il grillait d’envie de lui adresser une question, une seule, et il n’osait pas. Se sentir embarrassé, intimidé par un Guépie! quelle étrange aventure! Il restait là, tortillant sa moustache, tournant sa langue dans sa bouche. Enfin il prit son courage, il franchit le saut et d’une voix que l’émotion faisait trembler:

«Et votre fille, qu’en faites-vous?» demanda-t-il.

Guépie eut un tressaillement, mais il se remit aussitôt.

«Pauvre petite! dit-il d’une voix doucereuse, vous êtes bien bon de vous intéresser à elle. Vraiment je ne sais pas ce qui lui arrive depuis quelque temps. Cela ne va pas, elle ne dort plus, elle ne mange plus, elle ne quitte plus la maison. Impossible de la faire sortir. Il faudra qu’un de ces jours je fasse venir le médecin. Mais excusez-moi, monsieur Paluel, j’entends un client qui me réclame.»

Et il s’esquiva. Sa courte réponse avait fait sur Robert une profonde impression et changé le cours de ses idées. Il éprouvait un étonnement mêlé d’inquiétude et de joie.

«Il n’y a pas à dire, pensait-il en reprenant le chemin du Choquard, il faut absolument que je la revoie. Mais où et comment? Bah! elle a beau m’éviter, nous finirons bien par nous rencontrer, et il faudra qu’on s’explique.»

Il se creusait l’esprit pour trouver un moyen, il. n’en trouvait pas. Il aurait pu s’épargner cette peine, s’en remettre à la pauvre petite recluse, qui ne cherchait jamais sans trouver. Il ne se doutait pas qu’elle était au fait de toutes ses allées, de toutes ses venues, qu’elle savait toujours où il était, qu’elle connaissait l’emploi de toutes ses journées et même ses projets. Après son souper, Lesape se rendait assez souvent à la Renommée pour y lire le Petit Journal en buvant un verre d’eau-de-vie; c’était le seul plaisir que lui accordât son austère avarice. Comme il voulait en avoir pour son argent, il vidait son verre jusqu’à la dernière goutte et il lisait son journal jusqu’à la dernière ligne de la page des annonces. Silencieux comme le tombeau sur tout ce qui le concernait, il l’était un peu moins sur ce qui regardait les autres, et Guépie, en l’interrogeant avec art, avait appris de lui que, le lendemain4octobre, Robert Paluel, mécontent de son charron qui lui gâtait ses idées, devait aller à Brie pour en chercher un autre, et que par la même occasion il assisterait à l’enterrement de la fille d’un grainetier avec qui il était en affaires. Les grands fermiers de la Brie sont des gens fort occupés, très ménagers de leur temps et qui s’arrangent toujours pour faire d’une pierre deux coups.

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Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
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440 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066318635
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Bookwire
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