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Ulric Guttinguer
Arthur

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331160
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE.
MÉMOIRES.
I ENFANCE.–LE PRESBYTÈRE.–BAPTÊME.–DIX AOUT.– LA RÉVOLUTION.
II BONAPARTE.–L’ENFANT CORROMPU.–LES CONSULS.– UNE REVUE.–UN PÈRE.–ÉDUCATION NÉGLIGÉE; SES SUITES.
III LES FEMMES.–L’AMOUR.
IV FIN D’UNE PASSION.
LETTRE I.
LETTRE II.
LETTRE III.
LETTRE IV.
LETTRE V.
LETTRE VI.
LETTRE VII.
LETTRE VIII.
MANUSCRIT DE JULIE.
LETTRE X.
LETTRE XI.
DEUXIÈME PARTIE.
ARRIVÉE DANS LA SOLITUDE.
MAXIMES GÉNÉRALES POUR LA CONDUITE DE LA VIE.
DE LA BIBLE.
DE LA PRIÈRE.
PRIÈRE DE LOUIS DE BLOIS.
PRIÈRE DE SAINT AUGUSTIN.
LETTRES.
I.
II.
III. Le Credo.
IV. Sur un Évangile.
V. Arthur à Louise de
MÉDITATIONS.
I.
II. Un des derniers jours d’Octobre.
III. 19Novembre
IV. Sur une Lettre de saint François de Sales.
V. Des Cendres, par Bourdaloue.
VI.
VII. Vies des Pères du Désert.
VIII. L’Aumône.
IX. De l’Humilité.
X. Continuation.
FRAGMENTS.
I.
II. Une Cathédrale, un Dimanche de l’an1834.
III. Sur la Prière en commun
IV.
V. Le Salut de la Sainte-Catherine.
VI.
VII.
VIII. Les Visites et Rencontres de Jésus-Christ.
IX. Éloquence des Mourants.
CONCLUSION.
PREMIÈRE PARTIE.
Table des matières
MÉMOIRES.
Table des matières
Qui m’accordera que mes paroles soient écrites? qui me
donnera qu’elles soient tracées dans un livre?
–JOB.–
I
ENFANCE.–LE PRESBYTÈRE.–BAPTÊME.–DIX AOUT.– LA RÉVOLUTION.
Table des matières
Je crois qu’on n’a pas besoin d’être un grand homme, un écrivain célèbre, ou un personnage important pour intéresser l’humanité à l’histoire de son enfance.
Il n’en est pas qui ne renferme son intérêt, son charme, son côté instructif.
Si ces pauvres petits êtres écrivaient leurs Mémoires, ce serait à fendre les cœurs. Que de transes déjà infernales, que de joies célestes, que de haine, que d’amour! combien de rêves, d’espérances, combien de désespoirs!
Les enfants sont comme les femmes, à beaucoup d’égards, mais particulièrement en ce qu’ils ont, tous, au moins un roman dans leur vie passagère d’oisiveté et de caprices.
Romans pleins de larmes, d’émotions passionnées, de secrets, de mystères douloureux, où il y a toujours à étudier, ou à apprendre.
Tout cela se ressemble, dira-t-on? Oui, pour le fond, mais la variété des nuances est infinie, et presque toujours attachante.
Il y a, dès ce moment de la vie, un fait qui m’a souvent confondu l’influence plus ou moins immédiate de la faute commise.
Et cette faute, ou cet accident, qui influeront sur une vie de cent années peut-être, étaient si faciles à éviter, que déjà on est tenté d’écrire sur la première page de ses jours, ce mot impie et terrible:
Fatalité.
Non, ce n’est pas là ma devise. Justice mystérieuse et incompréhensible, je te nom merai toujours:
Providence !
J’ai regardé au fond des larmes de tous les âges, de tous les temps et d’un grand nombre d’individus, j’en ai toujours trouvé la cause dans les fautes commises.
Mais, quoi donc? dans la première enfance, dans le berceau, les fautes sont–elles libres, volontaires, personnelles!
Tout d’abord, non sans doute; mais bien vite on découvre le châtiment de la mauvaise action, de la mauvaise action inspirée par la puissance du mal.
Jusque-là, évidemment, la punition tombe sur l’innocent. Justifiez donc de cela la Providence. Je ne le peux, qu’en reculant sur le péché originel, qui est la clef de tout ce mystère. Là, je lis deux autres mots qui sont un abîme:
Expiation. Solidarité.
Et pourquoi expierais-je, moi qui ne suis pas coupable?
Pourquoi solidaire, moi, enfant dont les yeux ne sont pas encore ouverts?. Pourquoi!.
Ne vous pressez pas de me confondre, cela serait trop facile, écoutez:
Je me suis résigné à savoir ce mystère plus tard, et je ne peux trop vous inviter à faire de même.
C’est ainsi que j’ai expliqué la vie. Alors, je l’ai trouvée supportable d’abord, pleine de douceur ensuite, plus tard tout-à-fait au-dessus de mes mérites.
C’est que ces deux mots en avaient enfanté un troisième:
Résignation.
Nous aurons beau nous débattre, chercher le plaisir, éviter la peine; tous les jours nous apprendrons qu’il faut expier et payer.
J’accepte ces deux conditions de mon existence avec soumission, humilité et reconnaissance.
Car si j’expie, si je paye bien, je serai réhabilité. Je retrouverai le bonheur, la félicité perdus, évidemment perdus, j’en appelle à tous les heureux.
Après ces mots que je regarde comme tombés du ciel, pour nous faire prendre patience, je sens bien qu’il y en a un autre, c’est le dernier de la Providence.
J’ai le bonheur de demeurer convaincu que ma misérable, incomplète et imparfaite nature ne mérite pas de le savoir aujourd’hui.
Je ne suis pas moins certain que ce dernier mot de la Providence, je le saurai un jour, si je me résigne à ne pas le savoir dès à présent.
Oui, mon Dieu, tu seras justifié de toutes les apparences d’injustice que la vue courte des hommes se presse d’apercevoir en toi.
Nous serions des anges, si rien n’était obscur pour nous.
J’oublie tout-à-fait que je ne suis pas venu pour traiter une question si difficile, que je ne suis devant vous que pour raconter, et pour être utile en racontant.
Après cinquante années si pleines, si laborieuses, si fatigantes, je suis bien étonné que les souvenirs de ma plus lointaine enfance soient là, si palpitants et si clairs devant moi.
Cela remonte jusqu’au baptême de mon frère qui vint au monde lorsque j’avais à peine deux ans. Rien ne s’est effacé en moi des émotions de ce jour; je ferais le portrait du bedeau et de la sage-femme; je vois cette vieille église chrétienne, que l’invasion normande avait respectée et qu’a démolie le soumissionnaire de la République française, pour en construire un passage, une cour, pleins de jeux infâmes et de cafés à bière.
On plaça dans mes mains un cierge, que je ne cessai d’éteindre par toutes les voies que je pus trouver dans mon imagination de deux ans. Le bon bedeau y mit plus de persévérance encore et lutta avec avantage contre la malice de l’enfant; il ralluma ce cierge vingt fois, et finit par me convaincre que cela était plus beau allumé qu’éteint.
Cette circonstance est devenue pour moi une figure de ce qui devait arriver.
Que de fois, depuis lors, n’ai-je pas soufflé sur la lumière que la Religion m’avait donnée! sur ce flambeau qu’elle a tant de fois ranimé, qu’elle est venue me présenter éclatant ou pâle, mourant même, ou ne donnant qu’une fumée légère, qu’on n’apercevait plus qu’à peine! que de fois, elle aussi, a semblé me dire :
«Mon enfant, cela est plus beau allumé qu’éteint.»
Et enfin elle a eu raison de moi, homme et vieillard, comme son humble serviteur de l’église Saint-Étienne-des-Tonneliers l’eut alors de cet enfant insensé. Je me souviens encore qu’il disait à ma bonne: Pardonnez-lui, il ne sait ce qu’il fait.
Oh! plus tard, nous ne le savons pas davantage, quand nous éteignons la flamme qu’un ange avait mise dans nos mains, ou tenait devant nos pas pour les éclairer.
Le baptême terminé, on nous ramena avec d’autres enfants dans la chambre de ma mère où ce ne furent que jeux bruyants avec les bonbons et les présents de la cérémonie.
Je m’entends toujours éclater de rire aux gaietés de mes cousins plus avancés que moi dans la plaisanterie.
L’année suivante je me vois dans le jardin d’un presbytère de campagne, chez un frère de ma mère qui était curé en Normandie.
La figure douce, fraîche et toute évangélique de mon oncle-curé est encore là devant moi.
Il ressemblait à ma mère. Sa parole était douce et rare. Je le suivais contre un espalier qui me tenait en admiration par la beauté de ses pêches mûrissant au soleil éclatant du mois d’août. Mon oncle en remplissait, pour notre dessert, un panier que je portais en jetant des cris de ravissement. Il me choisissait les plus mûres, et ne cesait de m’en donner en répétant que j’allais me faire du mal.
Des iris jaunes et bleus fleurissaient sur le chaperon du vieux mur. Une douce odeur de thim, de lavande, d’œillets et de réséda embaumait l’air d’un parfum fortifiant, rustique et distingué tout à la fois. Tout cela me pénétrait de joie pure et de santé.
Je vois encore la salle où l’on rentra pour dîner, et où mon père fut traité avec tant de respect et d’égards par plusieurs curés de campagne qui ne cessaient d’écouter avec recueillement les belles choses qu’il disait de Dieu et de la Bible.
Il y avait aussi un portrait de prêtre sur un des panneaux du lambris: c’était un oncle de ma mère, mais sa figure vermeille, riante et d’un embonpoint exagéré encore par le peintre, ne m’inspirait rien de l’attendrissant amour que je me sentais pour ces traits suaves et mélancoliques de mon jeune oncle dont la voix était aussi toute mélodieuse, et avec cela, un regard, un geste si nobles et si purs.
L’enfance est un bien admirable juge des physionomies. Je serais bien tenté de méloigner d’un homme que les enfants n’aimeraient pas, bien porté à m’approcher de ceux qu’ils affectionnent.
On me laissa m’ébattre dans une cour verte, sous des pommiers, et jouer avec de bons et sages petits paysans meilleurs que moi, tous pleins de complaisance et de dévouement. Je vis sortir la compagnie, comme disaient avec respect mes petits camarades, qui saluaient si humblement l’église, en la personne de ces curés honorés. On alla voir les blés mûrs, par une magnifique soirée. Tous paraissaient se complaire dans un bonheur modeste, dans ces jouissances paisibles, dans ces prospérités de la nature, dans un ordre et une obéissance que je ne crois pas avoir jamais retrouvés si purs et si complets.
Le lendemain fut d’abord aussi délicieux. Je vois encore la fille de campagne qui m’habillait aux rayons du soleil éclatant; je sens encore la joie que l’attente des jeux de la journée excitait en moi et que j’exprimais par tous les chants dont ma petite mémoire était déjà pleine. Tout le monde voulait baiser ces cheveux blonds, qui tombaient sur un vêtement de couleur si gaie.
Mon oncle vint le premier m’embrasser; il était obligé d’aller visiter un malade à l’extrémité de la paroisse. On déjeûna sans lui. Vers le milieu du jour, le temps tourna à l’orage, et on ne parla plus que du désir de voir rentrer mon oncle avant que le ciel éclatât; nous regardions tous les nuages noirs amoncelés d’où sortaient de brûlants éclairs.
Voici mon fils, voici mon frère, mon oncle! ah! il était temps; les premières gouttes commençaient à tomber. Comme il a chaud!
En effet, le jeune prêtre, très faible de complexion, délicat et craintif, s’était pressé; il tomba haletant, épuisé, tout en sueur, sur un fauteuil en tapisserie de sa petite salle. Un compotier de ces belles pêches qu’il me donnait avec tant de plaisir, était là, sous sa main; elles humectèrent avec un soulagement perfide ses lèvres sèches et altérées, et puis, il sentit un frisson courir tout son corps.
Il voulut dîner et ne put s’asseoir à table.
J’entends encore les hommes dire: Ce ne sera rien.
Mais, ma grand’mère: «Mon cher enfant, pourquoi avoir mangé ces pêches? vous aviez si chaud!»
On fit monter un homme à cheval pour aller au bourg chercher un médecin.
Il vint, et ordonna l’émétique; l’émétique comme on l’ordonnait alors, c’est-à-dire de manière à aller en cour d’assises aujourd’hui.
Mon oncle en mourut. Que de fois je l’ai entendu dire depuis! On ne prononçait jamais chez nous le mot d’émétique qu’avec un cri d’horreur.
Je me souviens bien aussi des scènes de chagrin dont cet événement remplit la maison, des premiers vêtements noirs que l’on nous mit.
Ma pauvre vieille grand’mère fut celle dont la douleur me frappa le plus. Ce fils qu’elle adorait comme prêtre et comme enfant! mort! en trois jours, d’avoir mangé ces pêches, dont il avait planté et cultivé les arbres!... Mon fils, mon fils curé! comme elle disait si souvent; et c’était des larmes lentes, résignées, mais intarissables! C’était encore une chose bénie, honorée, révérée, alors, qu’un fils prêtre; nous étions en 1788pourtant, si près de ce terrible mot de 89! si voisins de cette haine de persécutions sanglantes contre le clergé des villes et des campagnes.
Dieu accorda à mon oncle de ne pas voir cette persécution. Qui nous eût dit qu’en si peu d’années l’expression de nos regrets deviendrait si différente? que toutes ces voix qui avaient dit: «Faut-il mourir si jeune, si vertueux, si comblé de la Providence,» allaient s’écrier: «Ah! quel bonheur que l’abbé soit mort! que la Révolution lui eût fait de mal! c’est une grande «grâce que Dieu lui a faite!»
Cette Révolution s’approchait grondante et terrible.
La première émotion que j’en ressentis et qui ne s’est jamais effacée, fut au10août d’effrayante mémoire.
On vint me chercher à l’école avant l’heure accoutumée.
Je remarquai dans les rues le peuple sur les portes; les visages des hommes animés, les femmes consternées et inquiètes, sauf quelques furies qui trépignaient et hurlaient.
Arrivé à la maison, je pressai ma mère de questions, d’interminables pourquoi? toutes les physionomies m’avaient paru porter des signes sinistres et tout-à-fait inconnus.
«Le Roi avait pensé périr! les suisses avaient «été massacrés. Le sang coulait à flots.» Voilà ce que j’entendis, j’étais pâle, et le cœur me battait.
Mon père était à la Commune. Le soir, l’état-major d’un régiment suisse qui tenait garnison dans la ville, se trouva réuni chez lui.
Je vis de jeunes et beaux officiers avec lesquels j’étais si glorieux de jouer les dimanches à la campagne, pleurant à chaudes larmes. Leurs pères avaient été égorgés la veille. Je contemplais le mien en pleurant. Il les consolait en leur serrant la main, en les embrassant avec transport.
Il fut décidé que le régiment partirait dans la nuit.
J’allais perdre mes premiers amis: oui, amis; car ils m’aimaient beaucoup.
C’était un noble spectacle dans mon enfance que ces uniformes sous les tilleuls, et à la table de mon père.
Que de simplicité, et de bonne hospitalité j’y voyais!
Alors on croyait une table honorablement et bien servie quand elle se couvrait de quelques rôtis bien apprêtés et de légumes frais. La crème paraissait un luxe très agréable et recherché; puis, venaient des fruits, et une seule espèce de vin étranger.
Le souvenir de cette honnête manière de recevoir ses amis, me fait prendre en tristesse la profusion élégante, pernicieuse de nos temps actuels qui me semble si déplorable, si inquiétante, si ennemie de Dieu.
C’est une honte que de voir les efforts que font toutes les fortunes pour arriver à des profusions, à des rafinements qu’il était de si bon goût, de si bon sens de laisser aux tables royales ou princières.
Je sentis bientôt à l’intérieur et à l’extérieur de la maison, quel travail soulevait la société humaine, quel coup de pied avait été donné dans cette fourmilière.
D’abord je me vis un habit de garde national, je chantai la marseillaise, et j’allai sur la montagne.
Un jour, d’un balcon qui dominait le fleuve, je vis s’embarquer la première réquisition. Le port fourmillait d’une multitude de jeunes soldats, le sac sur le dos. Je suis encore frémissant de tous ces adieux, de toute cette joie, de tous ces transports d’hommes jeunes et vieux. Il n’y avait que les mères qui pleuraient, mais pour tout le monde. Pauvres femmes, elles n’avaient pu s’élever à la hauteur spartiate, et tout dans ce temps leur était honte, tristesse et horreur.
Une d’elles s’évanouit dans la chambre du café où nous étions, elle venait d’apercevoir son fils pour la dernière fois.
Jusque-là tout avait été fête et enthousiasme; et je le partageais.
Bientôt la désorganisation se fit sentir au cœur des provinces et des familles.
On nous envoyait des jours entiers avec ma mère à un jardin au-delà de la rivière. Ma mère y était tremblante et nous disait souvent: Écoutez! écoutez!
On entendait des clameurs lointaines, des rumeurs et des tambours.
Vers la fin du jour l’inquiétude redoublait. Votre père tarde bien, disait ma mère.
Je me souviendrai toujours du signe de croix que faisait cette excellente femme, lorsque cette voix tendre et mâle appelait en ouvrant la porte!
Le voilà! Dieu soit loué! Un jour il cessa d’être dans la maison. Il était parti.
Mais nous ne tardâmes pas à nous mettre nous-mêmes en route pour le rejoindre.
C’était à Paris que nous allions, dans cette vieille chaise de poste. Je me souviens bien que la campagne était de tous côtés silencieuse et solitaire.
Je ne sais pas si nous rencontrâmes deux voitures dans les deux jours que dura le voyage.
Les villages et les bourgs semblaient dépeuplés.
Je chantais des airs patriotiques appris à l’école primaire où il fallait que les enfants allassent sous peine de mort pour les parents.
Oliberté? ô patrie?
Ma mère ne m’arrêtait qu’à l’ignoble Carmagnole et au terrible Ça-ira.
Le Veillons au salut de l’empire lui paraissait délicieux dans ma voix.
Nous traversâmes Paris vers la fin d’un jour de mai. Il était tranquille ce jour-là. Ce ne fut pas sans peine que nous nous fîmes indiquer la petite maison où nous attendait mon père, près du boulevard Mont-Parnasse.
On regardait notre voiture avec curiosité et malveillance. D’autres disaient en haussant les épaules: Que viennent-ils faire ici, ceux-là?
Il y avait des choses que la révolution n’avait pu, même sous peine de mort, faire pénétrer dans des provinces d’ailleurs soumises à son gouvernement.
Entre autres le tutoiement. Ce qui me frappa le plus à mon arrivée à Paris, ce fut ce premier mot de la portière à ma respectable mère:
Que veux-tu, citoyenne? Ma mère rougit aussi et nous la regardâmes.
«Je suis la citoyenne C...
–«Ah! c’est toi, eh bien! entre, citoyenne. Ton mari n’est pas là, mais on va le chercher.»
Cette portière était, du reste, une très bonne femme.
Nous attendîmes mon père dans un joli petit salon qui avait vue sur un jardin étroit, mais bien planté d’arbres fruitiers.
Mon père arriva bientôt en courant, et nous prit dans ses bras avec d’inexprimables angoisses.
Il n’avait échappé à la mort ou à la prison, qu’en se jetant dans les bureaux d’une administration obscure. Il acceptait de misérables appointements qui, du reste, ne nous étaient pas inutiles, dans le désastre qu’avait éprouvé notre maison. On vivait dans la crainte, dans la gêne et avec une sévère économie.
Une maison d’arrêt était à deux pas de nous, rue de Sèvres. Les visages qui apparaissaient aux nombreuses fenêtres me sont toujours présents. Tous les soirs des voitures venaient chercher la substance des tribunaux révolutionnaires et le pain quotidien de la guillotine.
Il y avait foule et rumeur à la porte.
Ma mère passait vite avec nous, de l’autre côté du boulevard, ce dont notre curiosité d’enfant se plaignait quelquefois.
Comme nous en pleurions un jour, une femme du peuple dit: Vois-tu cette aristocrate qui tyrannise ces bons petits citoyens.
D’autres mauvaises figures s’avancèrent, on nous entourait, et si la fatale voiture en partant n’eût pas entraîné tous ces misérables, qui sait ce qui allait arriver?
Nous restâmes tremblants, et la leçon ne fut pas perdue. Nous avions lu le danger dans les regards infernaux de ce peuple et dans les yeux angéliques de notre mère.
Tous les jours étaient inquiets et troublés.
Tout manquait, le pain surtout. Les conversations ne roulaient que sur les moyens de ne pas mourir de faim, de froid ou de soif.
La nuit, à de courts intervalles, de terribles et grands incendies éclairaient par moments Paris.
Une fois, nous vîmes la Salpêtrière en colonnes de feu, au sein d’une nuit de tempête. Une autre fois la Poudrière de Grenelle sauta.
Il y avait du frémissement, de la terreur, ou de la colère, de la rage, de la menace, de l’effroi, du trouble dans tous les sons de voix.
Tel était l’ordre et les conséquences de l’état républicain en France.
Situation dont nous ne sommes encore aujourd’hui séparés que par une feuille de papier, une balle, ou un poignard!
Est-il possible, me suis-je dit récemment encore! nous entendons crier vive la République! Alors, revenant vers le passé, me rappelant tout ce qu’il renfermait, tout ce qu’il apportait de sinistre, à chaque jour, à chaque heure, je me sens pris d’une véritable haine contre les révolutionnaires, et je crois dans cette haine de quelques-uns sentir un véritable amour de tous.
Les événements, en devenant plus déplorables de jour en jour, étaient parvenus à se faire bien comprendre à ma jeune âme; et bientôt je ne dormis pas plus que mon père.
Un jour, un de ces représentants du peuple dont on ne parlait qu’avec terreur, vint dîner chez nous. Ce n’était pas un des sanguinaires de l’époque. Je ne sais par quel caprice, ou par quelle mesure de curiosité, il avait demandé à dîner à mon père.
Je crois qu’il l’avait reconnu.
Ce citoyen était porteur d’un physique jaune cuivré, bien désagréable. Il me pénétra subitement d’une antipathie invincible.
Je produisis sur lui un effet tout contraire, et lorsqu’au dessert, on m’eut fait chanter toutes les chansons guerrières des patriotes, le citoyen représentant me prit avec délices sur ses genoux et voulut à toute force m’embrasser. Je m’y refusai avec une incroyable énergie, et la violence étant employée, je déchirai cette figure ignoble avec mes petits ongles que j’y imprimai pour long-temps.
Cela causa un grand effroi au petit nombre de nos convives, et cet effroi me gagna bientôt. Ma victime me mit à terre en riant de meilleure grâce qu’on n’aurait pu le croire.
On me renvoya de la table, et je me réfugiai dans les bras de ma bonne qui était tremblante aussi.
La conversation eut quelque peine à se rétablir au salon. Pour moi, je restai dans une alarme profonde et silencieuse; elle s’épancha en pleurs abondants. Le soir, dans la chambre et le lit de mon père, que je partageais, je voulus qu’il me jurât qu’il ne courait point de dangers par suite de ma colère. Au lieu de me gronder, il n’eut qu’à me consoler, et il ne pouvait y parvenir. Je voyais l’échafaud dressé: J’irai, lui disais-je, je dirai que c’est moi, moi qui ai fait du mal à cet homme, que l’on ne doit pas t’en punir; je prierai, je crierai, il faudra bien qu’ils me prennent et qu’ils te pardonnent.
Toute la nuit, je rêvai ces terribles scènes que mon père raconta le lendemain au déjeûner en pleurant et m’embrassant.
Je demandai si le représentant était parti bien en colère. On eut beau m’assurer que non, je ne me tranquillisai, je crois, que le9thermidor! quel jour, mon Dieu! la joie qu’il répandit sur la France n’est point une fiction de parti victorieux, je peux bien l’affirmer; je ne sais si ce fut le triomphe des bons, des justes, mais certainement il y conduisit, ou au moins à la chute des sanguinaires. Certainement la bête féroce fut détrônée ce jour-là.
Je ne peux oublier la joie de tous les honnêtes gens du quartier. C’est un ineffaçable spectacle pour moi.
Dès le lendemain, mon père qui était sorti avant le jour, pour savoir les nouvelles de la Convention, rentra tout riant dans notre chambre. Il me prit dans ses bras, et me mena dans un cabinet qui donnait sur le boulevard et les champs de Grenelle.
Je vis à ce beau soleil naissant, des groupes sans cesse croissant de ce bon peuple, qui naguère allait aux églises, de ce bon peuple qui travaille et qui prie, de ce peuple auquel on peut demander tous les sacrifices au nom de la paix des bons, et du châtiment des pervers.
L’expression de bonheur qui animait tant de figures ne peut se comparer qu’à la beauté et à la pureté du jour qui commençait.
Je voyais des enfants courir, des hommes s’embrasser, se prendre les mains. La société était sauvée. La fontaine de sang ne devait plus couler; une trêve était signée; le mal était forcé de s’arrêter, le soulagement était certain. Il était dans l’âme avant d’être dans l’individu matériel; à travers tous ces nuages qui suivaient l’explosion terrible d’une telle puissance, les regards les plus humbles, les esprits les plus subalternes démêlaient le rayon sauveur.
Il pénétra bien vite dans notre intérieur. Tout s’y apprêta pour regagner la province. La vieille chaise de poste, au complet cette fois, sortit de Paris à cinq heures du matin. Hélas! dans cette ville condamnée à expier plus que les autres, la foule, à cette heure, était déjà aux portes des boulangers, attendant la distribution du pain quotidien qui revenait lentement. Mais les physionomies étaient consolées, et moins inquiètes. On sentait aux moindres choses, aux moindres mots, que l’air humain se calmait.
Le voyage eut des difficultés: il fallait à chaque relais faire marché avec des fermiers pour pouvoir avancer; les anneaux de la poste étaient rompus. Bien peu abusèrent de notre position. Le long du chemin, ma mère raconta à notre père une histoire qui, disait-elle, me faisait beaucoup d’honneur; je ne l’avais point oubliée. Je la dirai encore, pour donner une idée de ce que c’était que la terreur.
Non seulement la sainte messe était défendue sous peine de mort, mais encore la prière chrétienne. Mon père avait à cet égard fait de vives observations à ma mère. Attendons que nous soyons seuls, bien seuls pour prier, disait-il, ne vous croyez sûre d’aucun de vos domestiques; il ne faut qu’un mot, qu’un signe pour nous envoyer tous à l’échafaud.
Défiez-vous surtout des portiers, qui causent avec les voisins, et cachez-vous bien! Ma mère gémissait et se soulageait par ces mots: O pauvre frère! si tu vivais!
Un dimanche au soir, (malgré le décadi décrété, nous savions toujours quand venait ce jour, grâce à un vieil almanach que ma mère enterrait sous la tonnelle du jardin.) Un dimanche au soir, on m’avait laissé jouer dans la cour, avec d’autres enfants qui me quittèrent plutôt qu’on ne l’avait présumé.
Demeuré seul, je rentrai, et montai silencieusement l’escalier. Mon père était sorti. Personne au premier, ni dans les chambres du second. Où sont-ils? J’arrivai au troisième étage, et j’entendis un sourd murmure, qui me surprit et me rendit attentif. Je collai mon oreille contre une porte, mal close, elle céda sous ma petite tête, et je vis ma mère, ma bonne, la cuisinière et une vieille voisine, à genoux, devant un portrait colorié de Notre Seigneur Jésus-Christ, qu’on avait attaché avec une épingle sur un des panneaux du lambris.
La frayeur de ces femmes surprises ne peut se rendre; elle se communiqua à moi promptement, et on en profita. J’attachais mes yeux sur ce beau et doux visage dont l’enluminure excitait ma vive admiration. C’est le bon Dieu! mon fils! c’est Jésus! ton Sauveur! cher petit! tu ne le diras pas, n’est-ce pas, n’est-ce pas? tu ne le diras pas, tu nous ferais gronder, tu nous ferais mourir tous; les méchants viendraient nous prendre, toi aussi; nous serions tous perdus.
Promets au bon Dieu que tu ne le diras pas: promets sur l’Évangile, petit; car c’était l’Évangile que tenait ma mère, et qu’écoutaient ces pauvres femmes, avec une piété si douce, un si saint tremblement.
Je promis.
Et il a tenu parole, disait ma mère en m’embrassant dans la voiture.
Et vous avez été bien imprudentes, dit mon père. Voilà comme de grands malheurs arrivent. Hélas, dit ma mère, qui sait si cette prière ne les a pas écartés!
Cependant, la chaise de poste courait le long des plaines de blé que l’on sciait jusque dans l’obscurité de la nuit. Nous étions en fructidor.
Je vois encore à travers les ombres de cette belle nuit, les gerbes amoncelées, et l’activité des travailleurs. Une émotion sainte nous avait tous gagnés, à la vue de ces travaux si importants à ce terrible moment. Tant d’espérances reposaient sur cette récolte! Le pain était devenu la pre mière affaire des grands et des petits.
Pauvres gens, disait mon père, combien de temps échangeront-ils encore tant de sueurs, contre les assignats de la République!
II
BONAPARTE.–L’ENFANT CORROMPU.–LES CONSULS.– UNE REVUE.–UN PÈRE.–ÉDUCATION NÉGLIGÉE; SES SUITES.
Table des matières
Nous nous crûmes sauvés en retrouvant le toit héréditaire, la ferme patrimoniale, mot qui avait une si grande solennité dans la bouche de ma mère, surtout lorsque lui venait après en contraste la flétrissante épithète de bien national.
Il nous restait peu de fortune, et elle avait besoin d’une sévère administration.
L’ordre eut des succès lents, mais heureux; une grande et profonde paix régna parmi nous.
C’est alors que j’entendis dans la ferme parler de Bonaparte, de l’Italie, du pont d’Arcole, et que je représentai ce trait de notre histoire avec mes jeunes camarades. Bonaparte, Arcole, Italie! je remplissais le petit domaine de ces trois mots.
Ce dictionnaire s’étendit par le récit de toutes les victoires que je faisais tous les soirs raconter à mon père.
Notre vie était égale, sereine, calme et douce, et moi j’étais un enfant enthousiaste, frémissant, violent, mais pur et sain, possédant tous les trésors de l’innocence des sens.
Ma chute de cet état au premier et glissant degré du mal eut une cause qu’il est utile de signaler aux pères et aux mères:
La société intime et non surveillée d’enfants de la ville mauvais et corrompus.
C’est une époque bien fatale de ma vie, et je n’y peux songer sans frémir.
En quelques jours tout fut perdu.
Ces enfants partirent, et je restai avec les étincelles de ce feu qui ne devait s’éteindre qu’à la voix de Dieu, et quand il aurait fait passer sur moi tous ses flots, comme parle Bossuet.
Oh! ne laissez jamais les enfants seuls ensemble, l’enfant innocent près des enfants inconnus. Le démon peut bien dire: Où il y en a seulement deux, je serai en troisième. Cela est effroyable à penser, mais cela est, n’en doutez pas.
J’avais à peine neuf ans, j’étais bon, joyeux, sincère et sain. Je devins plein de malice, inégal, menteur et malingre.
L’impureté m’avait pris, elle m’avait mis sa robe dévorante; je devins si méchant, si difficile à gouverner, qu’on parla de me mettre en pension.
Là, les mauvais exemples, plus nombreux, développèrent mes passions avec une rapidité que je ne me rappelle pas sans frémir. Quelle frénésie dans mes sens, quelles émotions dont mon cœur battait à sortir par mes lèvres! Une excitation terrible était surtout renfermée dans ces fréquentes distributions de prix, dans ces fêtes multipliées qui furent de si singuliers préludes à la reprise des jouissances de société dont la France avait été séparée si long-temps par le fleuve sanglant de la révolution.
Les salons des pensionnats furent les premiers qui se rouvrirent, et nous avions envahi presque tous les hôtels des fermiers-généraux des Champs-Elysées, et des belles rues du faubourg Saint-Germain. Là où s’étaient entendus les derniers chants, les derniers artistes célèbres de lamonarchie expirante, se retrouvèrent les premiers concerts et les nouveaux virtuoses de l’école et de la société qui allait se recomposer.
Étrange éducation! nos jeunes sens émus purent s’enivrer de toutes ces illusions, nos yeux contempler ces indécentes parures de l’antique Rome! Nous avons eu un si admirable instinct pour prendre tout ce qu’il y avait de mauvais dans les républiques! les massacres, les fournisseurs et les courtisanes! L’enfance, admise à cette rénovation morale, y puisa un délire précoce auquel les guerres de l’Empire seules donnèrent peut-être une direction moins funeste que celle qu’on en devait naturellement attendre.
Il y eut une étrange confusion dans ces salles d’études que venaient parcourir avec des yeuxmoqueurs, aimables et charmants, toutes les jeunes demoiselles des institutions voisines, premières invitées à ces réunions où toutes les gloires littéraires, savantes, administratives et guerrières, toutes les célébrités des deux sexes, se réunissaient pour décerner ces couronnes que l’on prodiguait à ces études si imparfaites au milieu du tumulte et de la désorganisation qui régnaient encore.
Mes rêves ardents prenaient une dévorante réalité. Ce ne furent dès lors que vers, messages, madrigaux cachés dans les cahiers de thèmes et dans les feuillets du Cornelius Nepos.
Pauvres misérables enfants!
J’étais à la tête du mouvement et du progrès social dans le pensionnat.
La révolution consulaire mit à cela une espèce de trève. Les événements militaires devinrent si glorieux, si grands, qu’ils nous prirent aussi, et tout le reste fut oublié.
A ce mot de consuls, nous nous crûmes Romains, nous autres petits faubouriens. Toutes nos versions se réalisaient.
Je vois encore sur mon Dictionnaire latin:
Bonaparte, Cambacéres, Lebrun, consulibus.
Tous les pensionnats prirent un uniforme; le nôtre était hussard. Nous sortions seuls dans Paris, nos sabres battaient sur les pavés, nous entrions aux Tuileries, nous montions les escaliers consulaires, nous allions au balcon de l’horloge voir passer les guides de Bonaparte et leur artillerie volante; et la brune infanterie de ces glorieuses armées d’Italie, tous ces généraux des quatorze armées qui portaient chacun un nom de victoire. C’était un ravissement au-dessus de notre âge, mais qui nous allait bien.
Quelle vie débordait autour de nous! quelle valeur dans les mots! dans les noms! quelle expression avait la musique des régiments, que les airs de Rossini, tout charmants qu’ils sont, ont si complètement privée de son cachet de vraie guerre. On sentait que les musiciens étaient soldats aussi, et soldats victorieux!
Il y avait un désir de se distinguer, de contribuer à cette gloire, à ces événements, à ce génie de Bonaparte qui se faisait sentir à tous.
Et puis des contrastes si bizarres!
Par exemple, ce mot, cette chose, cette personne de Cambacérès au milieu de tout cela.
Quelle plaisanterie!
Au moment où le consul sortait de ses appartements, un pressentiment d’agitation se communiquait à tout.
Sa démarche précipitée entraînait foule et cortège dans un empressement qui faisait frémir tous les pas derrière lui. Tous ces hommes qui le suivaient lui semblaient attachés par des ressorts invisibles.
Un jour, nous fûmes témoins d’un signe bien remarquable de cette puissance.
Le consul descendait les escaliers avec plus de rapidité encore que de coutume.
Il était mécontent et irrité, malade peut-être, ou sous l’influence du temps, qui était sombre, aigre et menaçant: toutes les figures portaient au front ces paroles:
Qu’a donc le consul?
Le Carrousel était rempli de régiments.
Un palfrenier, que je crois voir encore, attendait sous le pavillon de l’horloge, tenant un cheval blanc d’une expression admirable, qui battait le pavé de son pied sonore. Le palefrenier était grand, calme, beau, d’une figure douce et noble. Je ne sais s’il y eut de sa faute, si ce fut celle du cheval, mais au moment où le consul mettait le pied à l’étrier et s’élançait, le coursier, mal tenu peut-être, fit un écart; Bonaparte pensa tomber, cependant il se jeta en selle, et se penchant sur l’encolure avec les regards furieux d’un homme qui en va tuer un autre, il appliqua deux ou trois coups de sa cravache sur les épaules du palefrenier, qui courba son dos, et sans presser son pas, s’éloigna silencieux. Deux cents personnes l’avaient vu et frémissaient. Le blâme d’une telle action était certainement dans bien des cœurs, mais pas un regard ne l’exprima.
La revue commença; Bonaparte était sombre et de plus en plus sévère; il courut, préoccupé et inattentif, entre les lignes, et presqu’aussitôt revint avec son état-major muet et consterné se placer en face de l’horloge.
Le défilé commença. Il n’y avait de cavalerie qu’un escadron de hussards bleus que commandait une vieille moustache grise bien fournie. A peine l’infanterie avait-elle laissé un champ libre que cet escadron partit au grand trot des chevaux et sur une seule ligne de trois hommes de profondeur; c’était beau à voir! Le vieil officier contenait ses hussards par une espèce de rugissement sourd qui tenait de celui des lions, par des mots courts, précis, énergiques, et par une expression de figure admirable; et la ligne se maintenait droite, égale et ferme, s’animait à mesure quelle arrivait à la hauteur du consul; on sentait battre tous les cœurs de ces soldats; les chevaux hennissaient, et jusqu’aux sabres brillaient d’un éclat surnaturel
Ce fut sans doute cet excès de vie et d’attention qui fit, qu’arrivée sous le regard du héros, la terrible ligne exécuta un zig-zag qui la rendit pareille à un jeu de dominos que l’on mêle après la partie faite.
Le vieil officier fit entendre un juron qui rendit la chose du dernier comique.
Cependant le consul regardait avec une mélancolie sévère: qu’allait-il dire?
Un sourire rapide, indulgent, aimable, délicieux, éclaira sa figure pâle et terrible. Ce sourire, qui fut d’une seconde, avait été répété par toutes les physionomies de l’état–major. Cependant personne n’avait pu le voir; il parut comme un faible éclair dans un ciel sombre, s’éteignit à l’instant et ne laissa nulle trace, nul souvenir. Il n’en restait pas davantage sur tous ces visages qui avaient partagé cette fugitive gaieté.
On descendait de cheval à la hâte, on ne retrouvait plus sur tous les fronts que l’inquiétude, et la question de vie et de mort:
Qu’a donc le consul?
C’était un grand plaisir de raconter ces belles choses aux heures de récréation ou dans celles qui précédaient le sommeil; encore plus grand, dans les vacances, temps funeste et que jemployais si mal. En vain la maison paternelle était pleine de vertu, de pudeur, de décence, de bonté, d’indulgence; tant de nobles vertus ne pouvaient lutter contre l’impureté. L’impureté, je n’ai pas été surpris de la voir plus tard mise par les saints de la primitive Église et les lumières de nos temps, à la tête des plus terribles ennemis de Dieu et de l’homme.
Il n’est que trop vrai que, dans l’honnête maison paternelle, la religion, exercée peut-être dans ses commandements, ne l’était nullement dans ses pratiques, que l’Église y était méconnue et sacrifiée à l’esprit philosophique, à une philantropie toute morale, sans culte et sans prières.
Je reste convaincu qu’une grande partie de mes fautes est venue de cette absence de toutes dévotions.
Je n’avais à rendre compte à personne de mes actions secrètes, du danger desquelles un prêtre seul eût pu m’avertir.
Il m’arriva de pleurer de l’isolement où je me sentais dans le mal qui me dévorait, ne trouvant de conseils nulle part, ni d’encouragement au bien, me sentant entraîné et n’ayant pas d’amis.
Il y a des choses qu’on n’ose dire à son père: en les avouant à un confesseur, j’eusse été sauvé!
Le peu de trêve qui se faisait à mes pensées, toutes pleines de feu et de désirs, je le devais pourtant aux entretiens paternels; mais déjà je n’y assistais plus que de loin en loin; le temps fuyait, quinze ans avaient sonné! je cherchais le monde pour y voir des vêtements, des parures, des cheveux de femmes, pour me sentir brûler à côté de leurs robes ou en touchant l’extrémité de leurs rubans.
Je ne sais ce que j’aurais encouru de peines pour aller goûter une heure de cette fièvre et ce que je lui aurais sacrifié!
Tout me fatiguait à la maison, tout me semblait tiède et fade: j’aurais volontiers rougi de la noble simplicité qui la rendait si honorée de tout ce qui nous connaissait.
J’avais avec la pureté perdu l’innocence, avec l’innocence le bonheur des justes, le goût des choses saines et salutaires à l’âme et au corps.
Je m’exposais à tout pour en délivrer ma conscience et pour aller jeter mes regards émus dans les avenues du mal.
Je ne craignais rien à cela que le regard affligé de mon père et ses reproches si bien exprimés dans des paroles courtes, rares, mais pénétrantes.
Cela commença en moi des combats où le bien remportait de fugitives et incomplètes victoires!
Je me détestais d’affliger un si admirable père, et le Ciel a permis que je n’aie jamais cessé de l’honorer.
Il acceptait si facilement les moindres réparations.
Je n’avais pour le gagner qu’à écouter les récits qu’il avait tant de plaisir à nous faire des premières années de sa vie, de la solitude laborieuse et divine de son enfance au fond d’une vallée entourée de hautes montagnes, près d’un lac d’azur où il voyait se coucher le soleil.
Il me suffisait d’arroser avec lui le peu de fleurs que lui avait laissées la tourmente révolutionnaire et de les trouver belles et parfumées. Digne vieillard! quelques giroflées jaunes, quelques rosiers à cent-feuilles sur sa fenêtre suffisaient à la joie des soirs de la ville bruyante et échauffée.
O pensée fraîche et reposée du cœur d’un honnête homme! comme tu te complaisais sur les traits de mon père, derrière ce rempart d’humbles fleurs!
Il n’y a sur la terre nouvelle des serres de notre époque ni camélias ni daphnés qui aient procuré de si doux transports.
Quant aux miens, ils se tournaient de plus en plus vers les voluptés interdites et s’éloignaient chaque jour de ces scènes d’innocence et de vertu.
La couronne de mon enfance s’amaigrissait de plus en plus, et les feuilles en tombaient après les fleurs; le blanc, le rose, le vert, tout allait disparaître.
Je cherchais les lumières et la chaleur des spectacles, je fuyais le ciel et les campagnes; tout ordre était renversé dans mon être affaibli.
Je mourais épuisé de fatigue et de rêves dans les bois, au mois de mai, là où il y avait des chants d’oiseaux, des fleurs et des parfums de bouleaux naissants. Je me sentais vivre tout palpitant dans une petite salle de comédie de province, sous un vieux lustre infect, à côté d’un orchestre aux clarinettes glapissantes, aux violons de maîtres à danser exécutant une symphonie de Guépin, et à voir jouer les Rivaux d’eux-mêmes, de M. Pigault-Lebrun, dans de sales décorations qui avaient servi sans doute à la première représentation des Précieuses ridicules. J’y allais avant que le lustre fût allumé, les quinquets montés, je suivais tous les préparatifs avec une émotion étrange, avide même des répétitions de marches et de cliquetis de sabres romains qui se faisaient encore à cette heure, derrière le rideau, parmi les figurants de la tragédie d’Hypermnestre.
Ainsi s’annonçait l’âge de jeune homme où j’allais entrer avec de si mauvaises dispositions; ainsi finissait cette enfance commencée dans la maison de Dieu, à côté d’un saint serviteur de son Église que j’ai quarante ans oublié. C’est une grâce éclatante de Dieu qu’avec le goût précoce de ce genre de plaisirs, je n’aie pas fini par trouver mes dernières consolations au milieu des buissons de roses des coulisses de l’Opéra.
III
LES FEMMES.–L’AMOUR.
Table des matières
Je m’étais bien des fois promis que ce chapitre serait le plus long. L’analyse de mes passions, le récit de mes aventures m’ont long-temps paru des choses de nature à surprendre, à confondre tous les cœurs, à me rendre un objet d’envie, d’admiration des hommes de tous les âges.
Qui n’a été tenté de se montrer sous ces habits-là? qui, parmi les sensibles, n’a pas cru avoir aimé mieux et plus que les autres dont il regardait les attachements en pitié?
Qui ne s’est persuadé surtout avoir été plus adoré qu’aucun homme sur terre?
Qui n’a pensé que ses amantes étaient des créatures célestes pourvues d’une variété de charmes que nulle autre ne possédait en ce monde.
Il y avait, à mon avis, de quoi attendrir et faire pâmer la postérité des âmes aimantes.
Le Faublas, l’Oswald, le Werther, le Saint-Preux m’y paraissaient cumulés à un degré auquel il était impossible d’atteindre: vingt volumes n’y auraient pas suffi.
D’abord, c’était pour captiver et pour séduire que je voulais cette célébrité si bien acquise à mes aventures romanesques; plus tard, je me donnai pour prétexte qu’elles pourraient instruire; aujourd’hui je suis convaincu qu’elles ne seraient que dangereuses.
Quel que soit le dessein moral de la peinture des passions, cette peinture échauffe les sens et a un résultat contraire à la meilleure intention.
Dans de tels récits, les jeunes gens ne voient que des émotions désirables qui vous payent de toutes les peines qu’elles causent;
Les hommes mûrs, ou les vieillards, ou les critiques, que des débauches d’esprit (comme disent les feuilletons de province) indignes d’occuper, même les loisirs des âmes graves et sérieuses.
Toujours est-il presque certain que vous arriverez a faire un livre malsain dont la conclusion morale ne guérit pas.
Je voudrais ne montrer du roman de la vie d’Arthur que tout juste ce qu’il faut pour prouver que, même avant l’aridité et le désenchantement du cœur, avant la glace des sens, la fatigue de l’esprit, la perte de la jeunesse enfin, toute la misère des amours éteints et des séductions évanouies peut vous apparaître;
Que si la lumière d’en haut frappe sur tout ce mensonge, elle aura bientôt tout éclairé, tout pénétré, tout dissipé.
Alors toutes ces idoles de plâtre, de terre, de faux métal, que nous couvrons de fleurs aussi passagères qu’elles, se présenteront tout à coup dans leur misérable nudité et avec leur poussière.
Que quelques beaux marbres se trouvent mêlés là-dedans, je veux le croire, et il me semble que je m’en souviens, mais toujours c’était le vide, la mort au fond, derrière, partout!
Ah! j’en appelle à vous tous qui avez rêvé dans ces temples de la femme!
Quel songe étrange et inconcevable a l’homme réveillé! quel rire mêlé de larmes nous a saisis! de quelle ironie amère nous nous sommes percés! que nos efforts nous ont paru ridicules, comparés au but vers lequel ils tendaient!
Vous ne l’avez pas oublié: nos plus mauvais vers, nos plus pauvres discours, nos plus fausses larmes étaient précisément ce qui nous valait les plus grands succès, des triomphes inouis. Quelle pitié que toutes ces louanges, toutes ces flatteries que nous étions souvent obligés de décolorer pour les mettre à la portée des objets adorés!
Un caprice nous donnait ce qui avait été refusé aux plus vraies, aux plus vives souffrances d’une âme sincèrement éprise.
Il me souvient toujours de la froideur insensible avec laquelle de si beaux et de si tendres yeux écoutèrent dans le silence de la campagne et de la nuit ces admirables vers de Lamartine :
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de cet air embaumé,
Que tout ce qu’on entend, l’on voit, ou l’on respire,
Tout dise: Ils ont aimé!
Non, ce ne fut pas ce jour-là que je fus écouté, mais le lendemain, lorsqu’à la vapeur de ces lampes échauffantes, devant ces femmes empanachées, je chantai sur la musique de M. Romagnesi ce quatrain volé aux bonbons de M. Berthelemot:
Beauté trop sévère,
L’Amour suit vos pas:
Que vous sert de plaire,
(Légèrement.)
Si vous n’aimez pas?
(Plus fort.)
Si vous n’aimez pas?
(Avec conviction et enthousiasme.)
Si vous n’aimez pas?
et autant de fois tous les cœurs et tous les sourires (et je vous assure qu’il y en avait d’intelligents et de célestes) volèrent à ce divin aphorisme musical et poétique, et tous les cœurs battaient et tous les amants étaient victorieux!
O logique entraînante, irrésistible, combien de fois ton triomphe a-t-il éclaté, et se peut-il voir rien de plus puissant! Écoutez encore:
Que vous sert de plaire,
Si vous n’aimez pas?
Cela est sans réplique, disait-on en se regardant; comment tenir à cela?
Pauvreté, pauvreté de la galanterie des femmes et de l’amour! et puis, glorifiez-vous!
Ne souriez pas si dédaigneusement, madame; je vous ai vue admirer des vers et des hommes qui ne valaient pas cela, et sachez que de ces têtes légères prises à de si faibles amorces une ou deux étaient fauchées quelques mois plus tard sous le tranchant d’une passion terrible qui venait du commentaire plus ou moins plat de ces déplorables lieux-communs.
Encore est-il des succès pires et plus humiliants que ceux-là; vous en rougiriez jusqu’à l’âmé, si vous, homme de mérite, de génie si vous voulez, vous saviez pour combien on a mis dans la balance où l’on vous pesait tous les matins, un équipage, un habit élégant, ou seulement une cravate bien ajustée. et ne vous faites pas d’illusions là-dessus, l’histoire de Joconde et de son prince est celle de l’esprit et du talent comme de la richesse et de la beauté, ou si vous appreniez combien, chez d’autres, la crainte d’une pitoyable rivalité vous a servi, à votre insu, ou la colère, ou l’ennui, ou le caprice.
Tel est le fond, le nœud, de toutes ces déplorables histoires; je vous le dis sur le seuil de la tombe où elles m’ont prématurément conduit; c’est de là que je vous crie, le cœur encore tremblant de leurs émotions, les yeux encore humides de leurs larmes:
Pauvreté des pauvretés!
Vanité des vanités!
Que votre amour-propre ne se retranche pas sur la beauté presque céleste de certains visages, sur la grâce de certains mots, sur la sublimité des écrits et des regards, sur quelques exceptions faites exprès pour vous apparemment.
Si la sensibilité de votre cœur vous a prédestiné à l’amour divin, un jour doit venir, même avant le dépérissement de votre corps, où la lumière des cieux entr’ouverts frappant sur tout cela, vous en verrez la misère, le vide, l’imper fection et le néant.
Si Dieu vous aime, le plus grand signe qu’il pourra vous en donner sera de vous retirer de cette illusion, de cette tentation déplorable.
Éclairé par ce rayon, je découvris jusqu’au fond la laideur de cette fatuité et de cette indiscrétion des possesseurs de femmes, et même des plus sublimes.
Je me sentis une passion pour le silence, quand je vins à songer combien Jean-Jacques et lord Byron eux-mêmes se sont montrés niais et misérables dans ces confessions où se sont fanées l’estime et l’affection de leurs plus sublimes admirateurs.
Ces réflexions m’étaient heureusement venues comme il était temps encore de les mettre à profit.
Je ne dirai sur un tel sujet que ce qui me paraîtra indispensable à faire conclure, que les passions les plus heureuses et les plus favorisées sont encore un mal; que l’homme sensible, quelque égaré qu’il soit, ne doit jamais désespérer dans les extrémités criminelles où il arrive; qu’à celui qui a beaucoup pleuré, comme à celui qui a beaucoup aimé (cela se ressemble tant d’ailleurs), il sera beaucoup pardonné; qu’on peut long-temps lui assurer qu’il est vrai de dire de lui comme de ce monde où nous marchons si chancelants:
Dieu le trempe quelquefois dans l’abîme, mais ne veut pas l’y précipiter à demeure.
Le temps de concevoir et de comprendre ces vérités était bien loin encore.
Loin de leurs traces et de tous les secours qui doivent y conduire, étranger aux prières, au recueillement, aux églises, je finissais négligemment une éducation très négligée.
Cette éducation manquait de force et de solidité, parce que tout était affaibli en moi par des rêves vagues d’amour et la pensée fixe du monde extérieur qu’on avait eu le tort de me laisser entrevoir beaucoup trop tôt.
J’achevais des études qui m’accablaient, en jetant de mon triste banc du collége des regards éplorés et pleins de désir vers les fauteuils du bal, où je me glissais durant le sommeil de mon père, et où mon dégoût pour la classe devenait de la haine et du désespoir.
Il resultait de ce système très favorisé et protégé par ma faible mère que j’étais à peu près le dernier au bal et le dernier au collége, et mécontent de tous les deux.
Malheur aux cœurs partagés, a dit Fénelon.
Grondé sans cesse par mes professeurs et dédaigné des femmes: que de peines déjà!
Elles étaient bien cuisantes; il me semblait que toutes les femmes lisaient sur mon front que j’avais été humilié le matin par un pédant, que j’étais sorti tremblant de la maison paternelle, et que j’allais y rentrer à la sourdine, comme un voleur.
Elles ne riaient pas ensemble que je n’imaginasse que c’était de moi qu’elles se moquaient.
Qu’il me paraissait beau et désirable de pouvoir les aborder avec la confiance qu’y mettaient ces hommes à peine plus âgés que moi de trois ou quatre années!
Que trouvaient-ils donc à leur dire sitôt, si long-temps, et qui établissaient une gaieté, une familiarité si ravissantes sur ces charmants visages ornés de si belles fleurs! Je fus bien confus quand on meut admis dans le secret. Pour moi, je ne savais encore aucune parole de leur langue, et les contredanses finissaient sans que j, eusse exprimé la phrase qui fermentait dans ma pauvre tête brûlante.
Ce fut bien autre chose quand, au milieu de tant de plaisirs, ma conscience jeta un cri d’alarme terrible vers ma raison, pour l’avertir que, sans considération auprès des femmes, je menais une vie à n’en avoir aucune chez les hommes, que je marchais vers l’incapacité et l’inutilité.
Cette découverte me laissa dans un tremblement et une confusion continuels.
Je sentais ma faiblesse comme d’autres sentent leur force.
Mon père ajouta au désordre de mon cœur en me mettant à nu ma situation. «Tu sais sans doute que tu n’as rien,» me dit-il un jour avec un regard plus tendre encore que sévère, bien qu’il le fût beaucoup, «tu sais qu’il faut que tu travailles et que tu es un paresseux: dis-moi ce que tu veux faire, et je vendrai jus-qu’au dernier arbre de ma dernière ferme pour que tu puisses commencer un chemin qui te mène à quelque chose.»
Je fus accablé.
Ma mère, présente, dit: «Il fera un grand «mariage.»
«Comment! dit mon père; ne crois pas ta «mère, ce sont des rêves creux; tu ne peux pas «faire un grand mariage; tu n’as rien de ce «qu’il faut, entends-tu? pour faire un grand «mariage. La fortune ne vient qu’aux riches. a Quelquefois les intelligents et les laborieux y «sont admis: c’est dans ces derniers rangs qu’il «faut te mettre…»
Je n’écoutais plus.
Le regard de ma mère était si confiant, sa modestie et son humilité avaient été si effacées par son orgueil maternel, qu’il me parut certain que, sans fortune, sans mérite réel, je ferais un grand mariage.
Et ce fut la carrière que j’avisai.
Je cherchai avec cette ardeur et cette puissance de volonté qui font tout obtenir.
Ce fut une chose étrange, inexplicable pour moi.
Au bout d’un an, tous mes rêves de fortune, de possessions, de fêtes, de succès, étaient réalisés, tous mes désirs accomplis.
Et bientôt j’étais seul! seul, maître d’une grande fortune que je devais à la tendresse d’une femme!
Épuisant en quelques mois les torrents de larmes d’une douleur trop vive, trop loin de Dieu pour qu’elle fût durable et utile, la pensée fixe et dominante de mes jours reparut partout: l’Amour.
C’est une horrible chose et qui fait honte! c’est à rester baigné dans d’éternels pleurs, de songer que quinze années resplendissantes de l’existence d’un homme, entre la jeunesse et la maturité, peuvent s’écouler dans la dissipation et dans l’oubli de tout ce qui est grave et noble dans la vie;
Que quinze années de prospérité, de santé, de dons, de faveurs de toute espèce, peuvent passer sans un mot de reconnaissance, sans un regard vers le ciel, sans une bonne œuvre, sans une action sérieuse et utile, et cela parce qu’un mot aura retenti trop haut et avant son temps;
Parce que loin des conseils, loin des secours, des beautés et des vraies tendresses de la religion, nos jeunes années auront été livrées aux rêves séduisants nés comme nous de la femme, esprit de sa nature si tentateur.
La nature nous pipe avec des poupées auxquelles elle attache des ailes d’ange, a dit Hoffmann.
Bien loin de la science du cœur, qui nous fait faire de semblables découvertes, je mis à la recherche, à la poursuite des femmes, une importance, un empressement poussés jusqu’au ridicule. Je m’exagérais la difficulté de réussir, pour avoir la plus vaine gloire du triomphe.
Je ne vis pas combien cela était facile à tous, et aux plus médiocres. Je me crus seul à leur plaire, à les vaincre, à les soumettre, à les enchaîner.
Ce n’est que trop tard que j’appris que là où j’avais dépensé toutes les ressources de mon esprit, tout le répertoire passionné des lettres, les nuits d’insomnie, les dons et les sacrifices, les fureurs, les pâleurs et les cris, là, dis-je, une touffe de cheveux, un serrement de main inconvenant, avaient en peu d’heures triomphé.
Le Ciel ne permit pas qu’au milieu de ce désordre, de cette foule d’Ève et de Dalila renaissantes, je rencontrasse une de ces pures créations dont les Écritures nous ont donné le type dans Ruth, Esther et Marie. Je ne méritais pas sans doute cette belle innocence, ce vrai charme, mélange des grâces de l’âme unies à la pureté et à la beauté du corps, êtres remplis des traditions angéliques dont çà et là Dieu jette encore à la terre quelques rares et fugitives apparitions. J’ai rencontré de ces ombres célestes auxquelles je rends l’hommage le plus humble lorsqu’il n’était plus en mon pouvoir de les posséder.
Ce qu’il y a de bien déplorable, c’est que, pour certains caractères, il résulte de tous ces travaux futiles, de toutes ces émotions excessives, d’abord une légèreté pernicieuse pour les affaires sérieuses de la vie, un dégoût de tout ce qui n’est pas dans ce désordre de sensations, et puis, à certain jour imprévu, une passion vraie et terrible qui emporte et dévore tout, et le bonheur des passions lui-même.
Il y avait en moi une disposition qui eût dû m’avertir de ce danger c’était de pouvoir très gaiement et librement commencer ces affaires de cœur, de les calculer avec froideur, et à peine avancé, de me sentir pris au fond et d’aimer ardemment et de bonne foi ce que je n’avais voulu que séduire.
J’arrivai par ce chemin, et à travers toutes les moqueries des Philibert et des Lovelace, à des entraînements, à des désordres de cœur, qu’encore aujourd’hui je ne pourrais suivre dans mes souvenirs sans me briser. La foudre ne manqua pas à tomber sur le point où je l’avais attirée; elle y porta des ravages et y laissa des traces que la mort seule pourra effacer.
Une femme, madame de F., que j’avais recherchée avec légèreté, avec indifférence, s’empara de toute mon existence avec une puissance qu’elle-même ignorait. Ce fut pendant plus de deux années une horrible et délicieuse fièvre qui nous laissa tous les deux épuisés et dévorés.
Je devins inhabile à tout, et passai d’une vie que tout homme du monde eût pu nommer charmante, à une idée fixe, à une monomanie qui fut une véritable démonomanie.
Il n’est pas d’intérêt, d’affections, de plaisirs, de devoirs, que je ne me sentisse prêt à immoler, et sans trouble, sans regret, sans remords, je le croyais ainsi.
Hors la présence aimée, je ne fus plus bon qu’à errer dans la boue des villes ou dans les sentiers des campagnes environnantes, attendant comme un vagabond l’instant du crime: mes pas tournaient autour du rendez-vous comme toutes mes pensées autour de l’amour de mon cœur. Cette vie dévorante avait remplacé celle de la famille; le soin de ma fortune fut abandonné, les devoirs de société méconnus, méprisés, mes amitiés furent ajournées. De jour en jour, l’audace et le délire nous gagnèrent au point que nous nous exaltions à braver cette société que nous avions voulu tromper d’abord, dédaigner ensuite, et que nous étions entraînés à éviter. Il nous prit une haine pour le monde qu’il nous rendit promptement; ce fut entre nous et lui un échange de mauvais procédés, de hauteurs et de dédains dont nous prévoyions le résultat sans que notre aveuglement s’en effrayât.
Un combat à mort s’était établi où il fallait bien que nous succombassions, car ce n’est qu’avec Dieu qu’on est plus fort que le monde.
Je ne vivais que d’un nom, que d’un sentiment, que d’un point dans tout l’espace, que d’une idée! J’en étais brûlé, anéanti! je tombais sous les beaux arbres verts du beau ciel de mai, comme s’il n’y eût eu ni ciel, ni arbres, ni fleurs.
Je ne contemple pas aujourd’hui un semblable délire sans des soupirs de regrets, de remords, et puis sans des élans d’actions de grâce pour la main divine qui m’a arraché à ces erreurs tout en lambeaux et sillonné des pieds à la tête de cette foudre d’une seule et dernière passion.
Oh! retrouver son cœur calme après cet orage, après une telle dévastation, me ferait pousser des cris de joie et de délivrance à travers les champs.
Il y a une telle reconnaissance en moi pour le tourment fini, pour ce feu apaisé, que je vivrais heureux aujourd’hui, rien qu’avec du pain et de la prière.
S’il était possible que le tourment d’un damné s’arrêtât et qu’il entendît la voix de Dieu, il éprouverait ce que je ressens.
Le désordre avait tellement tout pénétré que plus tard j’ai pu douter de moi-même et de la possibilité de certains mots, de certaines actions, évidemment hors de ma nature, de mon intention, de ma volonté, toute mauvaise qu’elle fût; que beaucoup de ces choses paraissent m’avoir été surprises, avoir été arrachées à ma pensée, à ma langue, à ma plume, par une puissance malfaisante.
Je commençais à entrer dans ce dernier et terrible châtiment du Ciel: à ne plus avoir la disposition de moi-même; je me traînais dans les dernières pensées du crime, le comprenant, l’excusant, l’examinant et m’en croyant tout-à-fait capable.
Je me trompais, et il fallut bien le reconnaître dans les événements qui furent envoyés dans ma vie pour me délivrer, malgré moi-même.
IV
FIN D’UNE PASSION.
Table des matières
Le27février18.. la diligence de Rennes amena à Paris, vers les sept heures du matin, une jeune femme qui, en descendant du coupé où elle était seule, jeta dans la cour des Messageries un regard à la fois inquiet, découragé, indifférent et curieux.
Il était difficile de distinguer sous le costume complet de voyageuse qui l’enveloppait quels étaient les traits de cette personne, de deviner la classe à laquelle elle appartenait: l’agilité de la démarche, une certaine force agitée, accusaient seulement la jeunesse et l’émotion.
Ses yeux remarquèrent tout d’abord deux personnes qui l’attendaient avec un calme très passif et très obéissant; l’une avait une excellente tenue de femme de chambre, l’autre toutes les apparences d’un fidèle serviteur à la figure un peu despotique et rechignée.
«Les voilà,» dit la jeune femme avec une voix tremblante; et poussant un soupir: «Il n’y a plus à reculer!»
Les deux domestiques s’étaient approchés pour l’aider à descendre de la voiture. La femme dit: «Madame est madame de F.»
«C’est moi, répondit la voyageuse avec un tremblement plein de larmes qu’elle parvint cependant à étouffer: avez-vous une voiture?»
Un fiacre était à la porte, on y porta promptement les paquets assez nombreux; la femme de chambre monta avec madame de F., se plaça respectueusement sur la banquette de devant, le domestique monta à côté du cocher, et l’on se dirigea vers une des barrières de Paris dans un profond silence.
Le fiacre mit bien près d’une heure à franchir la distance; au bout de cette heure, qui parut comme une minute à madame de F., tant elle avait à se nourrir de pensées et d’inquiétudes, on s’arrêta à la porte d’un couvent, dans une rue tout-à-fait déserte et silencieuse. Un coup de marteau vertement prononcé réveilla en sursaut l’inconnue de son engourdissement.
C’est une chose dont les gens qui demeurent en dedans des boulevards de Paris ne peuvent se faire d’idée, que la solitude, le calme et l’oubli que l’on trouve si près d’eux, dans ces longues rues qui forment la première enceinte de la capitale.
L’herbe y pousse comme dans la grande cour d’un président de première instance de la plus petite ville de France: vous y entendez sonner l’angélus comme dans le champ voisin d’une église de campagne.
La fruitière n’a qu’une tranche de potiron sur sa boutique pour décoration; l’épicier, qu’une brique de savon pour avertissement.
Vous lisez à toutes les portes Pensionnat, Mai son de Santé, et à deux ou trois de ces établissements vous remarquez des croix qui les surmontent, et au-dessous desquelles tous les philosophes de neuf à quinze ans du quartier sont venus hardiment charbonner leurs opinions sur le clergé; partout s’y trouve mêlé le fameux distique qui fit tant de bruit dans son temps:
«Les prêtres ne sont pas ce qu’un vain peuple pense,
« Notre crédulité fait toute leur science.»
Mille commentaires de gamins accompagnent dignement l’une des plus déplorables, des plus ignorantes et des plus admirées déclamations du patriarche de Ferney.
A de longs intervalles, et très strictement observés, vous entendez le retentissement de la cloche des heures doffices, de travail, de repas ou de récréations, et puis, tout revient au silence que trouble à peine de temps en temps le bruit d’un fiacre qui va porter une affliction, une maladie, ou un enfant à ces maisons d’apparence assez belle et dont les portes rarement entrouvertes laissent voir de larges cours, des arbres et de grandes allées de tilleuls découpés comme les anciennes perruques poudrées.
L’établissement où s’arrêta le fiacre qui parcourait de si bon matin ce quartier solitaire était certainement un des meilleurs et des mieux tenus.
Le cordon répondit vite au coup de marteau; et madame de F, appuyée sur ses deux guides, descendit plus émue et plus troublée que jamais pour passer le seuil d’un couvent, mot terrible encore aujourd’hui à l’imagination d’une jeune femme, bien que les vœux irrévocables ne se prononcent plus, et que la règle de la maison où l’on se réfugiait n’eût point la réputation d’être la plus sévère. C’est ce dont put se convaincre elle-même notre prisonnière une fois le premier moment d’effroi passé.
La chambre où on l’installa était simplement meublée, mais avec goût et prévoyance; les fenêtres donnaient sur le jardin, où jouaient en ce moment de jeunes pensionnaires fort heureuses et fort animées, où se promenaient de jeunes dames de charmantes manières en causerie avec de jeunes et vieux ecclésiastiques de la plus excellente mine.
Peu d’heures après son arrivée, madame de F. fut présentée à la supérieure, qui avait été belle et était encore aimable et gracieuse.
Ses paroles polies et bienveillantes furent accompagnées de regards pleins d’une attention, au fond très curieuse, sur la nouvelle pensionnaire, car ce n’était qu’à ce titre que madame de F. était annoncée.
Ses joues pâles se colorèrent bien vite d’une rougeur presque fiévreuse en écoutant la supérieure; ses regards exprimèrent avec un charme ravissant le désir de plaire et de reconnaître la politesse dont elle était l’objet.
Mais une douleur intime et puissante amena tout aussi spontanément des pleurs brûlants au bord de ses paupières, et aussi une pâleur fanée, qui, sans lui retirer l’apparence d’une certaine jeunesse, mettaient bien en lumière les agitations profondes et déchirantes d’une âme horriblement malheureuse par les passions.
«Vous êtes ici dans la maison de Dieu,» dit la supérieure, qui connaissait en partie les causes des terribles émotions qui venaient de se révéler.
te Vous y trouverez la guérison à vos peines, si vous y apportez le repentir.., si vous y prenez le dessein de réparer les torts que vous avez eus, le mal que vous avez fait.»
A ces mots, une trace d’orgueil vint couvrir les larmes de la coupable et donner à toute sa figure une expression de dureté qui fit tressaillir celle qui les adressait.
La conversation en fut troublée et déconcertée.
«Nous nous reverrons, madame; remettez-vous des fatigues de votre voyage, et demandez ce qui vous sera nécessaire.
«Voici l’ordre de la maison: les messes commencent à six heures et vont jusqu’à dix; vous choisirez.
«Ensuite, on déjeûne et on fait une lecture qu’un de ces messieurs choisit.
«Après, on est libre jusqu’au dîner, et le soir, nous nous réunissons pour le travail et les lectures.
«La société de cette maison ne peut manquer de vous plaire et de vous convenir; il s’y trouve des personnes de la plus haute distinction, de l’éducation la plus excellente, et il est facile encore de la perfectionner.»
«Je vous remercie, madame, et vous demande la journée pour méditer sur ma situation.
«S’il me vient des lettres…–Elles me seront remises, madame, et je les décachèterai: c’est la condition que vous avez faite vous-même.»
«Je jugerai seule quelles sont celles qui peuvent vous parvenir.»
De nouvelles larmes accueillirent cette observation faite avec beaucoup de sécheresse et de fermeté.
Madame de F., demeurée seule, s’abandonna à l’expression de la plus amère douleur.
Elle se mit au lit en étouffant des sanglots, qui, sans le violent effort qu’elle se faisait, fussent devenus des cris de désespoir.
«Que deviendrai–je? quelle situation perdue! qui voudra jamais me revoir! malheureuse, malheureuse que je suis! Arthur! Arthur!»
Un délire de maladie suivit ce transport de douleur, et dès le soir des médecins furent appelés.
Quinze jours étaient passés à peine, qu’un homme encore dans la force de l’âge, mais dont l’altération des traits était comme une vieillesse anticipée, parut dans cette rue déserte, à l’extrémité de laquelle il s’était fait déposer par un cabriolet de louage.
Il jeta sur ce quartier un regard d’une anxiété inexprimable et qui semblait vouloir découvrir l’intérieur de toutes les maisons qui l’environnaient, et reconnut avec un horrible désespoir l’impossibilité d’y parvenir.
Il parcourut cette longue rue, tantôt avec précipitation, tantôt avec lenteur, et se décida enfin à sonner à une belle maison presque neuve où on ne laissa pas que d’être étonné de ses questions.
Il prenait, pour les multiplier avec assez de maladresse, le prétexte d’avoir ou des parents ou des enfants à placer comme pensionnaires, et arrivant par des transitions bien peu préparées, de pays, de société, de relations, à la question qui lui importait le plus et qui sortait de ses lèvres avec une anxiété convulsive: «Vous n’avez pas ici madame de F. de Rennes?» ou bien: «On m’a dit que madame de F. s’était retirée dans cette maison.»
On lui répondit que non avec assez d’insouciance et de surprise, et il en fut ainsi dans plus de vingt maisons dont il se fit ouvrir les portes avec plus ou moins de résolution ou de découragement.
Il vit dans quelques-unes des spectacles bien étranges et bien capables de lui faire perdre le peu de raison qui semblait lier encore, mais bien faiblement, ses idées.
C’étaient de doubles grilles gardées par d’énormes chiens et des cours où d’abord des femmes éplorées venaient avec des sourires pleins de larmes le regarder et saisir ses mains.
Dans le fond d’une loge de portier il vit un être auquel il ne comprit pas qu’on donnât le nom d’homme: c’était une laideur, un abrutissement, un cri qui faisaient de cette horrible créature quelque chose de tout-à-fait épouvantable et hideux..
Arthur eût voulu repartir à l’instant même, mais il fallait expliquer son indiscrétion, ce qu’il faisait avec un embarras toujours croissant.
Enfin, ayant frappé à la porte de la maison où nous avons dit qu’un fiacre s’était arrêté dans la matinée du27février, il sentit je ne sais quel surcroît de fièvre et de trouble qui l’avertit du besoin de redoubler d’effort et d’attention pour arriver au but qu’il se proposait.
On paraissait être dans une heure de récréation.
Près de la loge du concierge était un groupe de séminaristes qui causaient avec les portiers; des religieuses étaient arrêtées sur les marches d’une chapelle qui semblait séparer un couvent de femmes et un séminaire.
Les sommités régulières de tilleuls mutilés révélaient des jardins derrière des murailles peu élevées; de jeunes pensionnaires se montraient riantes à presque toutes les issues; citait une confusion étrange et qui donnait beau jeu à la médisance des voisins.
Arthur en éprouva une émotion cruelle qui ne lui permit pas de demander avec calme à parler à la supérieure.
Le subalterne auquel il adressa cette question sembla vouloir lire jusqu’au fond de son âme, et ne le fit entrer dans un assez triste et petit parloir qu’après une longue attention.
Une maîtresse d’études parut bientôt.
«J’ai, lui dit Arthur, une jeune fille à mettre en pension, on m’a fait l’éloge de la vôtre, dites-moi quelles en sont les habitudes et les conditions. »
On répondit avec un zèle évident et de grandes protestations de dévoûment, on proposa de voir rétablissement: c’était aller au-devant du vœu bien intime du questionneur.
La visite commença, mais il remarqua facilement qu’on lui cachait toujours une partie des bâtiments et des jardins d’où ses regards ne pouvaient se détourner.
Il reprit ses questions indirectes tout en se promenant, et arriva à la décisive, qui fit à l’instant cesser tout cet empressement qu’on lui témoignait.
Au nom de femme qu’il prononça il se fit un changement qui ne put lui échapper, on ne répondit plus que par monosyllabes et avec une visible et pressante intention de l’éconduire.
Cette intention devint si rapidement impérieuse et impolie qu’il ne resta plus d’autre parti que celui d’une retraite plus ou moins maladroite; elle s’opéra avec tant de trouble qu’il fut impossible de bien juger la situation; seulement, une fois dans la rue et la porte refermée, il s’écria dans son cœur: Elle est là!
Mais comment, avec cette certitude toute morale, parvenir à la voir?
Dès le lendemain et tous les jours suivants, les démarches, les lettres, les commissionnaires, furent employés, mais en pure perte; les séductions envers les portiers et toutes les personnes de la maison étaient vaines.; celles qui sont d’ordinaire infaillibles échouèrent avec plus ou moins d’humiliation.
Un dernier moyen se présenta qui fut l’ancre de miséricorde du pauvre désespéré.
On disait la messe tous les dimanches dans la chapelle de ce couvent, et l’office était public.
A neuf heures précises, notre inconnu s’y présenta, et à peine se fut-il agenouillé sur le prie-dieu, que, regardant dans une chapelle latérale, il aperçut celle qu’il cherchait avec une si funeste ardeur, en prière en face de l’autel.
Tous deux furent confondus: madame de F., pâle, muette, interdite, ne put s’empêcher de le regarder avec surprise, amour, effroi et douleur.
Le lieu, la position, le passé ne permettaient en aucune façon de se rejoindre, et des yeux vigilants d’hommes, de prêtres, de femmes, lui parurent de tous côtés ouverts. L’office s’écoula dans une anxiété croissante et partagée; à peine achevé, la dame rentra dans l’intérieur de la maison, dont toutes les portes de communication avec la chapelle se refermèrent promptement.
Arthur revint plusieurs fois avec des chances diverses, des espérances plus ou moins trompées, mais sans arriver pourtant au résultat qu’il désirait avec un désir insensé, celui de parler, de remettre une lettre, d’obtenir un rendez-vous, d’arracher cette femme à ce cloître qui semblait si bien surveillé, défendu et protégé.
Pendant quelques semaines son amère douleur lui parut partagée et il persistait dans sa poursuite; mais un jour de fête, de grande solennité d’été, il vit madame de F. parée, riante, heureuse, et telle, dans son air et ses manières, qu’il aurait pu croire qu’il lui avait été toujours étranger.
Il suivit tous ses mouvements avec un inexprimable désespoir durant une heure qui passa comme une minute, tant son âme eut à se raconter de choses passées, de rêves, de chagrins, de tendresse et de bonheur perdus, tant était long et rapide le compte qu’il se rendait en ce moment de tant de sentiments passionnés! il croyait que son cœur allait éclater, sa voix s’exhaler en cris de surprise, d’horreur et de malédiction.
Dieu les lui épargna; les forces lui revinrent tout-à-coup: au dernier chant de l’office, il se leva, jeta tout cet amour, tous ces désirs avec un profond sourire de dédain sur les pierres de l’église, et releva sa tête vers le ciel. Ce fatal amour n’était pas guéri, mais l’orgueil lui avait porté un coup terrible: un démon avait tué l’autre.
L’avilissement était passé; il se leva, marcha d’un pas lent, égal et ferme, et sortit. Ce fut peu de temps après que s’établirent les correspondances qu’on va lire.
LETTRE I.
Table des matières
Ernestine d’Emery au Comte de Trépons.
(Préservez-moi, Seigneur, des fausses confidences de ces hommes légers et indiscrets, de peur que je ne tombe entre leurs mains et dans de semblables fautes.
Imitation de Jésus-Christ.)
Votre sentimental ami Arthur est ici, chez la baronne de Trün; je peux vous en donner des nouvelles, toutes fraîches comme on dit, et la chose est de soi-même assez amusante pour que je m’en divertisse avec vous, si votre sérieux le permet, ou toute seule, si vous le prenez au grave, comme je le crains.
Mais, je vous en avertis, ce serait du chagrin perdu que celui que votre bonne foi prendrait sur cet étrange personnage, qui a été pour moi, pendant plusieurs soirées, un spectacle des plus curieux.
Quelle pitié! et que me contiez-vous des côtés intéressants de ce héros de roman! peut-on gâcher sa douleur, s’il est vrai qu’il en ait, comme le fait ce pauvre homme!
On peut dire de celui-là qu’il n’a rien de caché... pour ses ennemis, car d’amis je ne crois pas qu’il en puisse avoir.
Il avait bonne envie, durant la première contredanse, de me conter toutes ses déplorables et trop célèbres aventures dont vingt personnes venaient de m’instruire de vingt manières différentes et plus malveillantes les unes que les autres.
Je parais la confidence avec toute l’habileté d’un maître d’escrime, et noyais dans des rires incrédules les airs sincères que le fat se donnait.
Il en était déconcerté à un point qui fait peu d’honneur à son esprit, que vous m’avez vanté bien à tort.
Chassé du cercle de l’importance romanesque, il s’est réfugié dans une cour banale, galante et champêtre, mêlant la vivacité de mon regard au charme de mes manières et au murmure de la source où je vais reposer ma coquetterie (s’est-il permis de dire). Plus malheureux encore dans cette excursion, où il n’a rencontré qu’un silence aussi sévère que je peux le garder, il s’est rabattu, je crois que c’est le mot dont il s’est servi vraiment, à me demander la permission de se présenter chez moi à Paris pour me faire revenir des injustes préventions où il me voit, m’expliquer son cœur, me faire lire dans son âme.....
Même silence, et encore plus rigoureux.
Notre homme, ou plutôt votre homme, a perdu contenance, il lui a pris une tristesse à faire mourir de rire.
Je n’en ai pas eu un mot de plus, et du reste de la soirée il ne s’est approché de moi, qu’il suivait avec assez de recherche depuis quelques jours. M’en voilà délivrée, je pense, et je me veux du bien d’avoir exercé la justice des femmes que ce perverti ne me paraît pas avoir encore éprouvée.
Le monde est si misérable qu’il pardonne très volontiers les offenses qu’on lui fait, à la fortune et aux agréments dont il espère quelque profit.
Le Ciel me garde de l’imiter en cela! la fatuité m’irrite et me monte la tête au point d’essayer de toutes les vengeances sur ceux qui en sont atteints.
Votre ami m’est tombé sous la main dans un moment d’exaltation en ce genre, et il en a porté tous le poids sans esprit et sans dignité.
Je l’ai suivi des yeux parmi les groupes de la fête champêtre que nous donnait la baronne avec son faste ordinaire. Il était médiocrement accueilli des femmes, même de celles qui lui ressemblent le plus.
On se passait les paroles qu’il venait d’adresser avec une intention plus ou moins cachée de cour et de galanterie, et l’on souriait de manière à ce qu’il pût s’en apercevoir: ce n’est pas de trop bonne compagnie, mais quand on s’est mis hors la loi du monde, il faut s’attendre à en être traité de même.
Le souper m’a paru lui offrir une certaine consolation, je l’ai trouvé rêvant sur une très bonne part, et si absorbé dans son occupation que je ne pus me défendre de lui dire en passant: «On n’est pas bien infortuné quand on «a si bon appétit à une heure du matin.»
Pour cette fois, je l’ai fâché au vif.
Il était parti quelques minutes après ce coup. Le bal, où il était presque inconnu, ne s’est point ressenti de cette funeste absence; l’enchanteur de toutes les fêtes de la province, comme vous l’appelez, n’avait aucune influence sur la nôtre.
J’ai reçu de sévères réprimandes de ma tante sur ma conduite inhumaine et sur ce qu’elle appelle mon incivilité.
«Cet homme est poli, m’a-t-elle dit, doux et attentif; ses actions plus que ses manières lui ont fait tort: rien qu’à le voir, je le plains, et le crois plus malheureux que coupable.»
C’est le mot de ma pauvre tante, et le mien est qu’on est toujours: plus coupable que malheureux.
Vous allez vous récrier, seigneur, mais j’y persiste, et cette conviction m’a sauvé bien des mécomptes et des imprudences. Je ne crois pas en vous autres hommes, entendez-vous, mon cher et ancien ami? ni à vos peines, ni à vos ivresses, ni à vos désespoirs; aussi j’ai pour loi de vous traiter comme vous nous traitez: sans pitié.
Pourtant je voudrais savoir le vrai sur ce personnage.
Je pense que vous me croirez digne de votre confiance; j’en userai bien, je vous le promets; je ne veux pas non plus la mort du pécheur.
LETTRE II.
Table des matières
Le Comte de Trépons à Ernestine d’Émery.
(Ne découvrez point votre cœur à toutes sortes de personnes.
Imitation.)
Le pauvre Arthur! il s’était vraiment bien adressé! toute l’amertume de son destin devait se compléter par le malheur de tomber entre vos mains.
Il est vrai que c’est un de ses grands défauts, défaut d’éducation plus que de caractère, et qui, j’en suis garant, ne procède pas d’une vanité frivole, mais d’un cœur abondant, facile, d’une habitude assez banale, j’en conviens, et quelquefois seulement du besoin d’intéresser une conversation, toujours froide, à ce qui lui semble, si elle ne traite des mystères du cœur, des subtilités du sentiment.
Gâté par la fortune, par des amis louangeurs, par une existence inoccupée, par l’extrême faiblesse d’une mère, par ces déférences sans relâche de famille et de parents trop aimants, Arthur a été un jeune homme vif, passionné, sensible; tout au monde, à l’amour, aux femmes (ce qui est si différent!), et que quelques succès de société plus ou moins distingués ont entièrement enlevé à la raison et à une vie d’homme utile et honorable.
L’âge d’une maturité sévère est venu sans apporter de changements à ces fâcheuses dispositions, et c’est ce temps, où d’ordinaire tout s’arrête et se réforme, que la main qui punit toutes les fautes a choisi pour amener dans sa vie des événements qui l’ont perdu.
Ces événements, puisque vous avez dédaigné de les apprendre de lui, n’attendez pas de moi que je vous les raconte.
Vous en saviez assez pour être indulgente; vous ne l’avez pas été; il faut que je rabaisse l’extrême orgueil que vous me montrez, en vous assurant qu’il faut qu’Arthur soit bien abattu pour ne pas s’être promptement vengé de votre justice.
Je suis fâché de vous le dire, mais il y a de la vraie et pure méchanceté, du mauvais cœur, dans vos façons d’agir.
La persuasion que vous êtes hors des atteintes de l’amour par la supériorité de votre jugement vous donne une dureté qui sera punie un jour.
Il y a bien de quoi se vanter d’avoir servi de bourreau à votre sexe contre un homme qui lui doit son malheur!
Et puis, s’il faut vous le dire franchement, je ne crois pas que la soif de la justice vous ait dévorée au point de vous avoir si fort animée à la vengeance.
Il y a de la coquetterie dans votre méchanceté autant que de méchanceté dans votre coquetterie.
Vous vous serez flattée que l’étrangeté d’une femme si hostile, si haute, si contraire, simoqueuse, si indifférente, piquerait au vif un homme habitué à toute autre chose.
Vous avez joué ce jeu là, pensant qu’il vous réussirait.
J’en serais bien surpris dans l’état de déchirement, d’angoisse et de lassitude où je sais que l’âme d’Arthur est plongée: …. pourtant je ne voudrais pas répondre qu’il n’eût assez de vanité pauvre, pour revenir sur ces coups d’épingle.
LETTRE III.
Table des matières
Madame d’Émery au Comte de Trépons.
Soyez tranquille sur mon cœur et sur votre héros, mon cher Comte; il n’est point revenu sur mes coups d’épingle, il me laisse pour ce que je vaux et pour ce que je suis, s’amusant à briller auprès de nos beautés de province et de campagne par les charmes de sa voix et de sa poésie; profanant les vers de Lamartine et de Victor Hugo jusqu’à les jeter à une société qui en est encore à Legouvé et à Desmoutiers; se prodiguant dans les petites et les grandes soirées avec l’empressement d’un jeune homme de dix-huit ans qui sort des études et ne dort pas la veille d’un bal.
Que penserez-vous de ce genre d’affliction et de regrets? le blâme que je ne peux me refuser d’en faire m’attirera-t-il une sortie aussi dure que celle dont vous avez cru m’accabler? Certes, vous ne m’épargnez guère, et vos cinquante ans vous donnent à peine l’autorité suffisante pour me parler de la sorte.
L’amitié que ma mère avait pour vous, explique seule l’exercice aussi sévère du franc-parler.
Mais, me croirez-vous? je n’aime pas cet homme; il n’a plus de jeunesse, et n’a rien encore de l’âge mur; ses traits sont pâles et flétris, et sa physionomie vive et par moments trop animée contraste avec la fatigue de cet être courbé sous les ravages des émotions passées.
Il se confie comme un enfant à la première avance d’homme ou de femme; vous l’avez le premier jour, au premier mot; vous l’avez avec une lettre, avec une invitation. Un éloge lui gagne le cœur, il s’y élance; il vous pressera dans ses bras, si vous avez trouvé sa romance bien choisie, il tombera à vos pieds si vous y avez pleuré! il attire toutes les questions dans la sphère sentimentale ou poétique, et s’y débat à outrance, sans savoir quels sots l’écoutent, quelles femmes lui prêtent attention; s’il est compris, ou s’il fatigue et irrite son auditoire.
Or, vous pouvez penser combien de fois il se trouve dans ce dernier cas au milieu du cercle de ma tante, où la frivolité se mêle à tant de nullité, où les femmes choisissent leurs Oswald sur la touffe de cheveux, l’économie de leur cravate, l’élégance de leur maintien, ou seulement de leur toilette.
Il perd la en prodigue de fort belles choses qui ont malheureusement l’air d’un répertoire.
C’est un mélange du Gymnase, de Corinne et de la Comédie-Française; le Werther s’y montre par instants, mais avec une certaine pudeur.
Là, voyons, mon cher et aimé protecteur, est-ce la un rôle à jouer à quarante ans?
Si vous dites oui, je n’ai plus qu’à me taire et à fléchir devant votre opinion, que je vous mets au défi de justifier.
Du reste, il est bien probable que nous n’en parlerons de long-temps: la baronne a fermé hier sa cour plénière.
Les calèches et les limonières sont en retraite dans toutes les directions; j’ai vu défiler la collection des femmes de chambre à voile vert, des chasseurs à toque brodée.
Arthur est parti le premier à cheval, suivi d’un seul domestique; il n’a pas été cinq minutes à dépasser la grande avenue, après quoi il a remis son coursier favori au pas, sans retourner une seule fois la tête vers les fenêtres du château.
Est-ce oubli, négligence, distraction, indifférence, calcul? je ne m’en mets point en peine; mon étude de ce caractère est tout-à-fait désintéressée, croyez-le bien.
Je ne sais s’il reste dans le pays ou s’il s’éloigne… pour jamais! Cela est probable, et c’est à vous sans doute que j’en demanderai des nouvelles maintenant.
Adieu, mon cher protecteur. J’aurais pourtant bien voulu vous prouver que votre favori eût perdu son temps près de votre chère adoptive.
LETTRE IV.
Table des matières
Arthur à Louise de ***.
Je crois bien, chère cousine, avoir épuisé le calice amer; la dernière goutte passe en ce moment sans trop de difficulté.
Tous ces jours derniers se sont passés en tribulations que j’avoue avoir bien méritées; elles devraient me sembler peu de chose à côté des rudes épreuves et des afflictions de cœur endurées depuis deux années; mais elles ont eu un tel caractère de destinée dure et fatale, quelque chose de si humiliant pour mon amour-propre, que mon âme s’en est trouvée plus flétrie, plus écrasée que de tout le reste.
Arrivé à ce point et jetant un coup-d’œil de dédain irrité sur moi, sur ma destinée, je me suis dit: Tout est fait, je ne peux pas descendre plus bas; demain, demain, je serai moins malheureux, ou moins misérable, ou moins digne de l’être. Pareille émotion s’était déjà fait sentir, si vous vous le rappelez, à la dernière visite que je fis au couvent de***. Le Ciel y revient à plusieurs fois; il a pris en goût ce système d’avertissement.
Je me réveille donc avec cette espérance un peu troublée, un peu voilée des tristes nuages du passé, cherchant une dernière fois le fond de mes afflictions saignantes, et d’abord je viens à vous pour demander les secours de cette amitié que ma déraison a rendue si inutile.
Vous connaissez ce petit port normand où je suis retiré: vous y êtes venue, n’est-ce pas? vous en avez parcouru les charmants et sauvages alentours: y avez-vous rencontré madame d’Émery, dont la tante possède sur la falaise de Flaminville un si splendide manoir?
Je crois que vous m’en avez parlé il y a long-temps.
C’est elle, mon amie, qui m’a donné le coup de grâce; je suis convaincu qu’un temps n’est pas loin où je l’en remercierai du fond de l’âme.
Me voyez-vous, déplorable, cherchant, malgré mes antécédents funestes, malgré mon âme brisée, mon cœur dévoré, des succès d’amour ou de galanterie près de ce monde de femmes dont toute les illusions sont enfermées dans les frivolités de la parure?
Me voyez-vous composant encore ces phrases banales, ces flatteries connues, et toujours victorieuses, pour émouvoir ces têtes légères, allumer ces regards sans flamme, intéresser ces esprits dépourvus?
Et tout cela en pure perte, tant le récit de ma triste vie avait prévenu défavorablement toutes ces têtes de femmes, ou plutôt tant étaient glacés ces beaux galants discours qui tombaient de mes lèvres sans avoir passé ni par mon cœur, ni par mes sens, ni par mon esprit.
Las de toutes ces vaines ruses, je m’attaquai plus stupidement encore à madame d’Emery: je m’évertuai, j’y mis un peu plus d’adresse et de zèle; mais j’y trouvai aussi une autre défense, des préventions plus raisonnées, et une hauteur, une ironie qui devinrent bientôt accablantes.
Cette femme n’est pas belle, vous le savez, mais elle est élégante, de taille souple et agréable, vive en reparties, riche de souvenirs de tout genre, causeuse, d’un rire inépuisable, et si habile à saisir les côtés ridicules qu’on dirait qu’elle pense qu’il n’y a pas d’autres côtés dans l’espèce humaine.
Beaucoup d’entre nous cherchent les ressources et les avantages des individus pour en profiter; toute sa science, à elle, est de découvrir la partie faible et mauvaise du plus fort et du meilleur.
Moi, si loin de la, je devenais un trésor pour elle; je sentis tout de suite que le combat lui donnerait trop d’avantages, je le refusai net, dès les premiers coups, manœuvre dont elle profita sans la moindre générosité, frappant sans s’occuper si l’on parait, s’attachant au silence comme s’il répondait, et poursuivant sa facile victoire sans aucune espce de pitié.
Pour la première fois j’ai senti toute la profondeur d’une mauvaise position d’homme sentimental dont les chagrins ont affaibli et découragé les facultés, troublé la conscience, flétri le cœur. J’ai connu tout mon sort, et j’ai pensé que je m’y résignerais.
Tout le reste de la soirée a été de la vie physique, mais d’un engourdissement à faire envie au plus égoïste.
Cela ressemblait à un mal de dents momentanément apaisé: je sentais que l’ennemi restait là, l’ennemi cruel, implacable.
Le cœur aimant qui ne peut plus aimer.
Toutes les chambres du château étant prises au moment de mon arrivée, on m’avait logé chez le premier fermier du domaine, homme des anciens jours, qui dit encore, et avec tant de noblesse, mon maître, en parlant du baron, et qui depuis cinquante ans qu’il est là a doublé les revenus de la ferme.
Il était minuit lorsque je sortis du salon et que je traversai le gazon éclairé, pour gagner la futaie qui abrite les bâtiments de la belle métairie.
J’avais le cœur en lambeaux. Un nom trop cher et que vous connaissez, le déchirait encore.
Ma tête était collée à ma poitrine. Je vis de ravissantes fleurs que les feux de l’illumination coloraient d’une étrange et voluptueuse clarté.
Les feuillages étaient animés de cette teinte magique telle qu’aurait pu, je pense, la produire la lune tout-a-fait rapprochée de la terre.
Je sentis des parfums de seringas et d’acacias blancs pleins de bonheur et de transports, et les transports et le bonheur étaient dispersés à jamais.
Je levai les yeux au ciel, qui était tout brillant d’étoiles, et le cœur saignant, à croire que les gouttes en tombaient sur la terre, j’allai me jeter sur ma couche, l’âme pleine d’irrésolutions, de combats, de dégoût et de désespoir.
Un garçon de la ferme m’attendait au seuil avec une lanterne; le pauvre diable s’était endormi à son poste, le bruit que je fis en rentrant le réveilla.
«Est-il bien tard, monsieur? me dit-il.– Non, mon ami, il est minuit.–Ah! c’est vrai, vous appelez cela de bonne heure; moi, j’ai fait ma nuit, ce n’est pas la peine que je me rendorme, je vas à mes chevaux: bonsoir, monsieur; dormez bien.»
Et comme alors je lui donnai à peu près, je pense, ce qu’il gagne dans un mois:
«Oh! dit-il, monsieur est bien bon! je vou-drais bien servir monsieur! Il y a des gens heureux sur la terre! nous, nous n’avons que du mal, nous passons de la récolte à la semence, et de la semence à la récolte: quand on a fini par un côté, il faut recommencer par l’autre, et toujours aller, au lieu que les maîres n’ont qu’à boire, manger et dormir. Oh! c’est joli d’être maître!
Il était six heures du matin, le soleil était levé depuis long-temps, que mes yeux ne s’étaient pas fermés encore et que je veillais haletant avec mes inépuisables et dévorants souvenirs, y mêlant ces dernières paroles du valet de charrue: Il y a des gens heureux sur la terre! c’est bien joli d’être maître!...
A onze heures, la cloche du château m’appela au déjeûner: j’y voulus paraître, soutenu par ce misérable amour–propre de n’avoir pas l’air trop battu par mes ennemis.
La journée se passa en musique, à laquelle il fallut prendre part. Vous riez, cousine, à ce mot: il fallut! Qui vous oblige donc? Je ne m’en suis jamais bien précisément rendu compte, mais enfin je chantai, je récitai des vers qu’on écouta; on fut un peu plus aimable pour moi, et même madame d’Emery, je n’y fis heureusement aucune attention, et tout le monde, fatigué de la veille, ne demandant qu’à se reposer, je me retirai convenablement, sans aucun air de dépit, de ressentiment ou de malheur.
Ma position était bonne. Joseph était arrivé avec mes chevaux dans la journée, il fit mes paquets dès le soir, et aux premiers rayons du jour j’étais en mesure de m’éloigner.
Le fermier était déjà debout avec ses gens et sa famille nombreuse et belle, on courait aux foins coupés qu’un temps orageux menaçait.
L’odeur de l’herbe à demi-fanée entrait à flots par l’étroite croisée; vous Pavez éprouvé comme moi, à chaque parfum de la terre se mêle un souvenir de la vie. Ce fut dans une prairie nouvellement fauchée que je la vis pour la dernière fois. Je sentis plus que jamais qu’il n’y avait ni temps ni distances efficaces pour guérir certaines blessures de l’âme. Ainsi déjà plus de cent fois tous ces doux accidents de la nature sont venus raviver ma plaie au lieu de la cicatriser. Ou trouver la consolation pourtant, si ce n’est la? mais toute cette tend resse et cette volupté de la terre en fleurs sont si pleines d’amour! et quand notre cœur l’a perdu, mieux vaudrait des cachots profonds, des retraites où l’on ne verrait ni feuilles ni étoiles.
La femme du fermier passa en ce moment, et s’arrêtant: «Pardon, monsieur; je crois que ma fille a laissé dans cette chambre mon Imitation de Jésus-Christ: oui, la voilà près de cette cheminée.» Effectivement, j’aperçus un vieux livre bien propre encore, avec de nombreux sinets… J’avançai la main pour le prendre et le donner. «Si monsieur veut le lire, dit la fermière en regardant mes yeux qui étaient humides..... c’est bien consolant! quand j’ai perdu ma fille aînée et mon frère curé, j’ai trouvé là ce qu’il me fallait pour ne pas mou-rir. peut-être que monsieur…» Et ses regards m’interrogèrent.
La pensée de cette fille aînée et de ce frère morts me brisa le cœur de tristesse et de honte. Qu’avais-je dans mes chagrins, à opposer à ces irréparables pertes?... les angoisses d’un indigne amour... Je regardai ce livre qui guérissait de si grandes afflictions.
«Voulez-vous me le laisser? dis-je.–Oh! bien volontiers.» Et, seul, j’ouvris au hasard: j’y tombai dabord sur ces paroles:
«C’est un bien, Seigneur, que vous m’ayiez humilié afin que je m’instruise de votre jus-tice.»
La soirée de la veille se présenta à moi plus vivement, et je restai long-temps en méditation sur le sens profond que renfermaient ces deux lignes.
Oui, c’est un bien, me répétais-je. Je n’aurais pas su, sans cette humiliation, toute la misère des choses de ce monde et de ses distractions; je n’aurais pas su que ce n’est pas la société qui peut nous consoler.
Je continuai, je lus quelques chapitres qui me rappelèrent un mot charmant du philosophe inconnu: «De tout ce que j’ai rencontré en ce monde, je n’ai trouvé que Dieu qui eût de l’es-prit.» J’allai moi-même remercier la bonne fermière du bonheur qu’elle m’avait donné.
Il est certain que ce que j’avais senti pénétrer dans mon cœur à cette courte lecture faite au matin, à l’odeur de ces plantes saines, en présence de ces arbres de la ferme, me semblait tenir du prodige.
Mon cheval était prêt, je le poussai à toute bride hors des avenues du château; il me tardait de sortir de son atmosphère; arrivé au chemin du village, je me crus délivré, et je rentrai dans la ville au pas lent des coursiers d’Hippolyte.
LETTRE V.
Table des matières
Arthur à Louise de ***
La chambre de l’auberge où je suis revenu m’isoler donne sur le bras de mer qui nous sépare du riant pays de Caux. La vue en est ravissante, et je passe à ma fenêtre bien des heures du jour et de la nuit.
Ce matin, de très bonne heure, je l’ai ouverte après un sommeil moins agité que de coutume.
Le moment était délicieux; le soleil, qui venait de se lever derrière les collines de cerisiers et de poiriers fleuris, éclairait d’une manière céleste et encore mystérieuse les toits de la ville et les lignes lointaines et vagues de l’horizon. Une vapeur légère et douce se dissipait doucement et sans incertitude, laissant apercevoir par degrés les clochers des églises, les arbres des falaises et les galets du rivage. La mer, que poussait le flux, entrait doucement dans le beau fleuve qu’elle rendait bleu comme le ciel, et paisible comme elle. On ne voyait qu’azur et lumière céleste sur la tète, à ses pieds; il semblait qu’il en devait pénétrer quelque chose en nous.
De belles voiles venaient de l’Océan et s’avançaient tranquillement dans le fleuve qui s’élevait de plus en plus, et remplissait son lit immense sans trouble, sans murmure, sans autre bruit qu’un léger et harmonieux gémissement de grandes lames bleues expirant comme avec volupté sur la rive.
Un léger mouvement se faisait sentir à bord de quelques navires échoués sur le sable et attendant là que la marée les vînt relever; mais c’était peu de chose dans ce calme. Seulement une rame qui tombait, une petite voile qu’on hissait sans cris et sans efforts. On eût cru que la manœuvre se faisait par les mains invisibles d’êtres silencieux. Le danger était si loin, l’arrivée au port si sûre, que tout exprimait la paix et la confiance.
La sérénité du temps se faisait sentir aux objets inanimés comme aux êtres vivants; et les arbres, les eaux, les voix et les mouvements des hommes, en étaient pénétrés.
L’odeur vive de la mer et de ses algues marines se mêlant aux parfums des plantations de pommiers de la côte, achevaient d’attendrir le cœur comblé par le spectacle qui se colorait, se vivifiait, se complétait de plus en plus, sur les flots, sur la terre et dans les cieux.
En ce moment, les petites barques des pêcheurs parurent à rentrée du fleuve; elles se laissaient dériver au courant de la mer qui montait, avec une rapidité qu’on ne pouvait concevoir; car la surface de l’onde était immobile et s’amassait lentement dans le golfe immense en face du port.
On commença à entendre quelques rires à bord de ces petites embarcations dont ces beaux jours font la fortune: car alors la pêche des moules est abondante et facile, et quand la barque en est remplie, on se jette à bord avec les femmes, les jeunes filles, les enfants tout petits, et les familles entrent avec leur humble cargaison, qui est bientôt achetée et enlevée.
Bien que la distance fût grande, j’entendais de ma fenêtre le murmure des conversations à bord, tant l’air était calme et la ville encore endormie.
Une barque plus remplie que les autres s’approchant davantage, j’entendis une chanson que chantait une voix douce et tout-a-fait distinguée; l’air lui-même avait une certaine mélodie, et le refrain, qui était répété en chœur avec un accent de plaisir très expressif, me frappa par la naïveté morale des paroles:
Beau cavalier, retirez-vous;
Vos propos sont beaucoup trop doux
Pour une fille comme nous.
Mais ce qui excita vivement ma curiosité, ce fut le cri dont chaque couplet était suivi: Vive mams’elle Julie! et le beau silence en était troublé pour quelques minutes; dès qu’il se rétablissait, la voix douce reprenait sa chanson, et le refrain et le cri d’enthousiasme revenaient avec une joie de fête tout-à-fait touchante.
Ceci renfermait un mystère, je n’en doutai pas, et n’y rêvai pas long-temps sans désirer le pénétrer.
Je sortis de l’auberge et me dirigeai vers la jetée aux moules que les barques commençaient à tourner, mais toutes présentaient la même physionomie: un vieux matelot au gouvernail, un jeune garçon à la voile, une vieille qui tricotait, et des femmes, des enfants entassés entre leurs paniers tout remplis de moules.
Toute espèce de chant et de rire avait cessé, la scène commerciale allait commencer, je ne vis rien qui pût m’indiquer la barque de la romance.
J’ai fait bien des questions vaines, et très maladroites apparemment; il me faut rentrer sans nouvelles de cette Julie qu’on nomme mademoiselle, et vous savez que ce nom me rappelle un assez triste amour que je n’ai pu oublier malgré l’extrême légèreté avec laquelle je l’ai traité, malgré le sentiment terrible qui m’y a arraché.
Julie ne peut être ici, elle est retournée dans son pays, près de sa mère sans doute. Cette contrée n’offrirait à sa pauvreté et à son isolement aucune ressource! Cependant je suis troublé de ce chant, de ce nom, et j’irai à la recherche de ces barques qui vont partir à la mer descendante et regagner leur port tout garni de ces roches dangereuses qu’ils nomment les vaches noires.
Oh! chère cousine, j’aurais voulu, après cette douce émotion de beau temps, me promener avec vous dans cette riante contrée. Votre présence et votre entretien eussent achevé peut-être de calmer ce cœur adouci qui retombe trop vite dans les afflictions de ses fautes, dans l’angoisse de ses criminels regrets, dans toute la violence et l’amertume d’une passion incurable.
Mais rien ne peut vous enlever à votre retraite, à vos soins, à vos utiles travaux. Vous me laisserez périr!. Ne suis-je pas d’âge à me sauver seul? Et vraiment j’y emploie toutes mes forces… mais jusqu’ici c’est bien en vain.
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